Impact de la Croissance sur les Inégalités
Impact de la Croissance sur les Inégalités
travail
Adama Zerbo
Ingénieur Statisticien Economiste,
Docteur en Economie,
Chercheur à Innove Center
Léon B. Hien
Mathématicien,
Chercheur à Innove Center
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Impact de la croissance économique sur les inégalités de
revenus : un modèle d’analyse
par
Adama Zerbo
Ingénieur Statisticien Economiste,
Docteur en Economie,
Léon B. Hien
Mathématicien
Résumé
Le débat relatif à l’impact de la croissance économique sur les inégalités de revenus demeure dominé par des
argumentations empiriques. Il ne fournit donc pas suffisamment d’argumentaires théoriques susceptibles de
trancher et d’appréhender les caractéristiques d’un développement économique réducteur des inégalités de
revenus. Pour ce faire, ce papier a construit un modèle d’analyse de l’impact de la croissance économique sur les
inégalités de revenus. Plusieurs enseignements ont été mis en évidence : (i) toute distribution de revenus peut être
transformée, sans changement au sens de l’ordre total, en une distribution de revenus entre deux individus ; (ii)
l’impact de la croissance économique sur les inégalités de revenus peut être positif ou négatif selon la convexité
de la courbe des distributions de revenus ; (iii) le développement économique s’accompagne d’une réduction des
inégalités de revenus si et seulement si la « vitesse » de renforcement des capabilités des pauvres à générer des
revenus est supérieure à celle des non pauvres. Ainsi, améliorer les conditions de vie des pauvres à travers des
actions modestement ambitieuses d’empowerment ne permet pas de réduire les inégalités de revenus. Pour espérer
réduire la pauvreté et les inégalités de revenus, les politiques de développement doivent être davantage engagées
à accélérer le renforcement des capabilités des pauvres, tout en minimisant tous les facteurs qui constituent un
frein à leur empowerment à générer des revenus, notamment la corruption, l’instabilité politique, l’insécurité et les
discriminations de genre.
Mots clés : Inégalités, Revenu, Croissance, Courbe des distributions, Transposition de distribution
Keywords: Income, Inequality, Growth, Distributions Curve, Distribution Transposition
JEL classification: D31, D33, I24, I31
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IMPACT DE LA CROISSANCE ECONOMIQUE SUR LES INEGALITES DE REVENUS : UN MODELE D’ANALYSE
Sommaire
1. Introduction ___________________________________________________________ 4
2. Brève revue des déterminants des inégalités de revenus _______________________ 5
1. Dynamique de long terme des inégalités de revenus : courbe en U ou en U inversé ? ______ 5
2. Déterminants des inégalités de revenus selon les évidences empiriques _________________ 6
3. Inégalités de revenus vues sous l’angle des disparités de capabilités ___________________ 7
3. Modèle d’analyse de l’impact de la croissance économique sur les inégalités de
revenus _______________________________________________________________ 8
1. Théorème de transposition des distributions de 𝑫𝒏 dans 𝑫𝟐 __________________________ 9
2. Compromis de la répartition de revenus entre les pauvres et les riches _________________ 10
a. Fonction de compromis de répartition des revenus : quelques propriétés ____________________ 11
b. Equilibre de la répartition de revenus entre les pauvres et les riches ________________________ 12
c. La courbe des distributions de revenus entre les pauvres et les riches _______________________ 13
3. Modèle d’analyse de l’impact de la croissance économique sur les inégalités de revenus __ 14
a. Impact de la croissance sur les inégalités de revenus lorsque la courbe DY est convexe ________ 15
b. Impact de la croissance sur les inégalités de revenus lorsque la courbe DY est linéaire _________ 16
c. Impact de la croissance sur les inégalités de revenus lorsque la courbe DY est concave ________ 17
d. Impact de la croissance sur les inégalités dans le schéma en U inversé de Kuznets ____________ 18
e. Impact de la croissance sur les inégalités dans le schéma en U de Piketty ___________________ 19
4. Caractéristiques d’un développement économique réducteur des inégalités de
revenus ______________________________________________________________ 20
1. Théorème des caractéristiques d’un développement économique réducteur
des inégalités de revenus _____________________________________________________ 20
2. Fonction de renforcement des capacités des pauvres comparativement aux riches _______ 21
5. Conclusion____________________________________________________________ 22
Bibliographie _____________________________________________________________ 23
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DOCUMENT DE TRAVAIL N°21/2023
1. Introduction
Dans les années 1950, à partir d’une analyse historique quantitative des inégalités de revenus aux Etats-
Unis, en Angleterre et en Allemagne, Simon Kuznets (1955) a soutenu que le développement
économique s’accompagne dans un premier temps d’un accroissement des inégalités économiques, puis
de la réduction de ces inégalités dans les phases avancées du développement. Cette conception de
l’évolution des inégalités économiques a été la plus dominante des « Trente Glorieuses ». Cependant,
elle n’a pas résisté aux récents travaux empiriques réalisés dans plusieurs pays sur une longue période
(Bourguignon 2012, Piketty 2013, Atkinson et Morelli 2014, Milanovic 2016). Alors, Piketty (2013)
soutient que la tendance naturelle dans une économie de marché est l’aggravation des inégalités liée au
fait que le capital est détenu par une minorité. Pour Piketty, les inégalités suivent un schéma en forme
de U, et non le schéma en U inversé prévu par Kuznets. Pour Milanovic (2016), d’une part, la dynamique
des inégalités de l’époque moderne obéit à trois forces économiques dominantes que sont la technologie,
la mondialisation et les politiques, et, d’autre part, les cycles des inégalités répondent à des
dynamiques endogènes, les forces dominantes s’adaptant à l’évolution des inégalités.
Bien que les analyses de Piketty (2013) et de Milanovic (2016) reposent sur les évolutions des inégalités
de revenus et de richesse dans plus de 20 pays et sur une longue période, leurs conclusions ne sauraient
être assimilées à une théorie universelle de la relation entre les inégalités de revenus et le développement
économique. A l’instar de la courbe de Kuznets, les conclusions de Piketty et de Milanovic, demeurent
simplement des enseignements empiriques importants obtenus sur un ensemble donné de pays
industrialisés et à une période donnée. Pour ce faire, sur le plan théorique, la question de la relation entre
les inégalités de revenus et la croissance économique reste posée. Une bonne compréhension du lien
entre la croissance économique et les inégalités de revenus, ainsi que des caractéristiques d’un
développement économique qui réduit lesdites inégalités est essentielle pour formuler et mettre en œuvre
des politiques favorables à un développement économique équitable.
Ce papier se fixe donc pour objectif de mener des investigations théoriques sur le lien entre le
développement économique et les inégalités de revenus. Pour ce faire, il s’appuie principalement sur (i)
la relation d’ordre total de l’écart-angulaire sur l’ensemble des distributions de revenus (Zerbo 2023a,
2023b) et (ii) l’approche des capabilités de Amartya Sen (Prix Nobel 1998) pour construire un modèle
théorique de l’analyse de l’impact de la croissance économique sur les inégalités de revenus. Cette
réflexion est donc structurée en trois sections : (i) une brève revue des déterminants des inégalités de
revenus, (ii) la construction du modèle d’analyse de l’impact de la croissance économique sur les
inégalités de revenus et (iii) l’examen des caractéristiques d’un développement économique réducteur
des inégalités de revenus.
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IMPACT DE LA CROISSANCE ECONOMIQUE SUR LES INEGALITES DE REVENUS : UN MODELE D’ANALYSE
Cette brève revue s’articule en trois points : (i) la dynamique de long terme des inégalités de revenus,
(ii) les déterminants des inégalités de revenus selon les évidences empiriques et (iii) les inégalités de
revenus vues sous l’angle des disparités de capabilités entre les individus.
Le lien entre la croissance économique et les inégalités économiques a toujours préoccupé les
économistes. Dès le début de la seconde moitié du 20ième siècle, à partir d’une analyse historique
quantitative des inégalités de revenus aux Etats-Unis, en Allemagne et en Angleterre du 19ième siècle à
1950, Simon Kuznets (1955) constata que la courbe de l’évolution des inégalités avait la forme d’un U
inversé. Alors, il soutient que le développement économique s’accompagne dans un premier temps d’un
accroissement des inégalités économiques, puis de la réduction de ces inégalités dans les phases
avancées du développement. Pour Kuznets (1955), dans les premiers stades du développement
économique, l’investissement physique serait le principal mécanisme de la croissance économique qui,
de ce fait, profiterait plus à la minorité de la population qui épargne et investit plus. Mais lorsque le
capital humain se généralise aux stades avancés du développement, il entraine une forte mobilité
intersectorielle de la main-d’œuvre et devient le principal mécanisme de la croissance économique qui,
par conséquent, profiterait désormais à un plus grand nombre de populations. En dépit du fait que
Kuznets a tiré l’attention sur la fragilité de son hypothèse, sa théorie des inégalités économiques a été la
conception dominante pendant la période des « Trente Glorieuses » : la croissance était perçue comme
une vague montante qui porte tous les bateaux (Piketty, 2013).
Cependant, à l’instar d’autres théories et lois économiques,1 la théorie de Kuznets est le résultat
d’évidences empiriques réalisées sur une période donnée et un nombre limité de pays. De ce fait, la thèse
de Kuznets (1955) n’a pas résisté aux récents travaux empiriques réalisés dans plusieurs pays (Atkinson
et Morelli 2014, Milanovic 2016, Piketty 2013, Bourguignon 2012) et qui ont montré que dans la
majorité des pays développés, les inégalités, qui étaient très élevées avant la première guerre mondiale,
ont reculé entre les années 1930 et les années 1970, avant de s’accroître de nouveau depuis les années
1980.
Alors, Piketty (2013) réfute la validité de la thèse de Kuznets et soutient que la tendance naturelle dans
une économie de marché est l’aggravation des inégalités lié au fait que le capital est détenu par une
minorité. Pour Piketty (2013), les inégalités suivent un schéma en forme de U, et non le schéma en U
inversé prévu par Kuznets. Pour Milanovic (2016), la dynamique des inégalités de l’époque moderne
obéit à trois forces économiques dominantes que sont la technologie, la mondialisation et les politiques ;
les cycles des inégalités répondent à des dynamiques endogènes, les forces dominantes s’adaptant à
l’évolution des inégalités. Il soutient que le monde serait entré dans un cycle long d’accroissement des
inégalités économiques qui finiraient par culminer avant de diminuer sous l’effet de forces endogènes
telles que la généralisation de l’accès à une éducation de qualité et à la propriété du capital financier,
voire les crises socio-politiques.
Bien que les analyses de Piketty (2013) et de Milanovic (2016) reposent sur les évolutions des inégalités
de revenus et de richesse dans plus de 20 pays et sur une plus longue période, les conclusions ne sauraient
être assimilées à une théorie de la relation entre les inégalités de revenus et le développement
économique. A l’instar de la courbe de Kuznets, les conclusions de Piketty et de Milanovic demeurent
des enseignements empiriques obtenus sur un ensemble donné de pays industrialisés et à une période
donnée, mais pas des résultats susceptibles d’être généralisés à tous les contextes.
1 Entre autres, la courbe de Philips, la Loi de Pareto, ainsi que la Loi d’Okun qui a été récemment érigée en Théorème de la
Loi d’Okun (Zerbo 2018).
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6 DOCUMENT DE TRAVAIL N° 21/2023
Parallèlement aux réflexions sur la dynamique de long terme des inégalités de revenus, une abondante
littérature empirique s’est développée sur les facteurs déterminants des inégalités notamment dans les
pays en développement (Lachaud 2000, Cogneau et Guenard 2002, Ravallion et Chen 1999,
Bourguignon 1998, Banque Mondiale 2005, Ouédraogo et al. 2015, PNUD 2017, Fambon et al. 2021).
Ces études ont mis en évidence plusieurs facteurs déterminants des inégalités de revenus qui peuvent
être regroupés comme suis : les facteurs économiques, les facteurs socio-démographiques, les facteurs
géographiques, les facteurs climatiques et environnementaux, les facteurs politiques et les disparités de
genre.
Parmi les facteurs économiques, une croissance économique soutenue apparait comme nécessaire à la
réduction des inégalités de revenus. Mais il n’existe pas d’impact systématique de la croissance
économique sur les inégalités de revenus comme le confirment les travaux empiriques de Deininger et
Squire (1996), de Ravallion et Chen (1999) et de Dollar et Kraay (2002). Par rapport à ce constat
empirique, Banque mondiale (2005) soutient que trois modèles de croissance économique sont à
distinguer selon leur impact sur le bien-être social et les inégalités de revenus. Le modèle 1 correspond
à une « croissance non soutenue où l’économie connait quelques phases de croissance rapide mais à un
taux décroissant, ce qui finit par engendrer un état de stagnation ou de quasi-stagnation » (Banque
mondiale 2005, p. 31) et, empêcherait la réduction de la pauvreté et des inégalités. Le modèle 2
correspond à une « croissance faussée et obtenue au prix de la détérioration des ressources naturelles
(…), de l’insuffisance des investissements dans le capital humain (…) et de la subvention du capital
physique » (Banque mondiale 2005, p. 31). Comparé au modèle 1, ce modèle semble, d’après Banque
mondiale (2005), plus apte à réduire la pauvreté et les inégalités, mais il dépend de la politique de soutien
du capital physique par l’Etat qui est difficile à maintenir longtemps. Le modèle 3 correspond à une
croissance soutenue reposant sur une accumulation des actifs sans distorsions ou équilibrée et sur une
politique des pouvoirs publics en faveur du développement des secteurs sociaux. Pour Banque
mondiale (2005), le modèle 3 convient davantage pour améliorer le bien-être social et réduire la pauvreté
et les inégalités de revenus.
Alors, depuis lors, les investigations empiriques sur le lien entre la pauvreté, les inégalités et la
croissance économique se sont multipliées. Selon les pays étudiés, ces travaux empiriques ont mis en
évidence des liens plus ou moins complexes entre la pauvreté, les inégalités de revenus et la croissance,
ainsi que divers facteurs déterminants des inégalités (Daymon et Gimet 2007, Fosu 2008, Christiaensen
et al. 2013, Ouédraogo et al. 2015, PNUD 2016 et 2017, Lee et Lee 2018, Fambon et al. 2021).
Selon PNUD (2017), outre leur lien complexe avec la croissance, les inégalités de revenus dans les pays
de l’Afrique subsaharienne découlent de la structure hautement dualiste de l’économie, de la forte
concentration des facteurs de production et du rôle de distribution limité de l’État. En effet, les
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économies africaines se composent d’un secteur formel, d’un secteur informel non agricole et d’un
secteur agricole rural dont les écarts de productivité sont élevés. Aussi, les facteurs de production, les
infrastructures publiques, les politiques publiques de redistribution, d’éducation et de promotion
d’emploi sont fortement concentrés en milieu urbain ou au mieux dans quelques régions. Pour
PNUD (2017), ces disparités économiques sectorielles, ainsi que les disparités spatiales en matière de
redistribution, de promotion de l’emploi, d’accès à l’éducation, à la santé et à la protection sociale
alimentent les inégalités de revenus. En outre, l’inflation, la forte fluctuation des prix mondiaux des
produits de rente et les effets négatifs des changements climatiques contribuent à éroder les revenus des
populations les plus défavorisées et à accentuer les inégalités intra-urbaines et inter-milieux (urbain et
rural).
Par ailleurs, des facteurs démographiques et les disparités de genre sont également identifiés comme des
déterminants des inégalités de revenus. Selon le PNUD (2017), les facteurs liés à la fécondité tels que
la taille du ménage ou le taux de dépendance du ménage sont positivement corrélés avec les inégalités
de revenus car ils contribuent à limiter l’accès des ménages à l’éducation, à la santé et aux actifs
nécessaires pour générer des revenus. Aussi, les discriminations basées sur le genre notamment en
matière d’accès à l’éducation, à la terre, au travail rémunéré et au crédit contribuent fortement à accroitre
les inégalités de revenus en Afrique subsaharienne.
En résumé, tous les facteurs socio-économiques qui entravent les capacités et les potentialités des
individus les plus défavorisés à générer des revenus contribuent à accentuer les inégalités de revenus.
Ce qui nous amène à examiner les inégalités de revenus sous l’angle des capabilités
Pour Sen [1985, 1987], les biens ne sont pas désirés pour leur utilité directe, mais pour leur valeur
instrumentale. Un bien comporte des caractéristiques qui permettent une ou plusieurs possibilités d'être
et d'agir, à savoir « les fonctionnements » des individus. Par exemple, une moto permet le
fonctionnement « être mobile librement et plus rapidement ».
Les caractéristiques d'un bien donné sont alors converties en un ou plusieurs fonctionnements par les
individus. Cependant, la capacité de conversion des caractéristiques d'un bien en fonctionnements
dépend des caractéristiques des individus et de celles de la communauté. Autrement dit, les vecteurs de
fonctionnements que deux individus sont en mesure de mettre en œuvre sont différents selon leurs
caractéristiques respectives et selon celles de leur communauté respective. Premièrement, les
caractéristiques d'un individu – la condition physique, l'intelligence et le savoir-faire, etc. –, influent sur
sa manière de convertir les caractéristiques d'un bien en un fonctionnement. Par exemple, selon que
l'individu est handicapé ou non, ainsi que selon le type et la gravité de son éventuel handicap, son
« pouvoir » et sa façon de convertir les caractéristiques d’une moto au fonctionnement « être mobile
librement et plus rapidement » seront différents. Deuxièmement, les caractéristiques de la communauté
(les infrastructures, les systèmes de crédit, de santé, d'éducation et d'alphabétisation, les normes sociales
et légales, les pratiques discriminatoires, etc.) influencent également les procédures de conversion des
caractéristiques d'un bien en fonctionnements. Par exemple, s'il n'y a pas de bonnes routes ou si la
circulation n'est pas réglementée, il devient difficile d'utiliser la moto pour réaliser le fonctionnement
« être mobile librement et plus rapidement » (Zerbo 2003 et 2006) ou bien si les normes sociales
interdissent aux femmes de conduire une moto, elles ne pourront pas utiliser la moto pour « être mobile
librement et plus rapidement ».
Selon Sen (1985), l'ensemble des fonctionnements qu'un individu est en mesure de mettre en œuvre
représente ses capabilités. Les capabilités d'un individu sont la combinaison des vecteurs de
fonctionnements qu'il peut accomplir et dans laquelle il peut choisir un vecteur de fonctionnements. Les
capabilités d'une personne sont donc l'ensemble des vecteurs de fonctionnements reflétant sa liberté de
mener un type de vie ou un autre (Sen 1992).
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8 DOCUMENT DE TRAVAIL N° 21/2023
Alors, selon Sen (1985, 1987, 1992), la pauvreté doit être analysée comme une insuffisance de
capabilités (capacités et potentialités) à mettre en œuvre les fonctions essentielles de la vie humaine. La
pauvreté des individus vient du fait qu'ils n'ont pas suffisamment de capabilités à cause des
caractéristiques personnelles, du faible niveau d'opportunités sociales et/ou du faible niveau de leurs
dotations en capital. Pour Sen (1992), la référence aux revenus, aux dépenses de consommation ou aux
besoins de façon générale est secondaire. Il estime que s'il n'y avait pas de diversité humaine, les
inégalités dans l'espace des revenus ou des besoins exprimés pouvaient plus ou moins être identiques
aux inégalités dans l'espace des capabilités. Cependant, compte tenu de la diversité humaine, les
inégalités de bien-être, ainsi que la pauvreté doivent être analysées sur la base des capabilités des
individus.
Ainsi, les inégalités de revenus peuvent être considérées comme la conséquence des disparités de
capabilités des individus à générer des revenus. Par exemple « être en bonne santé », « être instruit,
qualifié, motivé et ambitieux », « être autonome », « disposer d’un capital social suffisant », « être en
sécurité » et « être résilient aux changements climatiques » sont, entre autres, des fonctionnements
indispensables dont la privation entrave la possibilité de générer des revenus suffisants notamment dans
le contexte subsaharien. Les disparités de capabilités des individus à générer des revenus dépendent non
seulement de la diversité humaine, mais également des normes et des pratiques socio-culturelles, des
divisions de genre dans la communauté, de l’environnement socio-politique, institutionnel et
économique, etc. A priori, les capabilités des individus les plus nantis à générer des revenus seraient
plus élevées que celles des pauvres. Aussi, plus les disparités de capabilités à générer des revenus sont
élevées, plus les inégalités de revenus seront élevées. Ainsi, la répartition de revenus entre les riches et
les pauvres d’une communauté donnée serait fonction du niveau de capabilités des riches à générer des
revenus comparativement aux pauvres.
Alors, le cadre théorique développé dans la section suivante est basé sur cette idée selon laquelle la
répartition de revenus entre les riches et les pauvres d’une communauté donnée est
déterminée/caractérisée par le niveau relatif de capabilités des riches à générer des revenus
comparativement aux pauvres ou inversement le niveau de capabilités des pauvres à générer des revenus
comparativement aux riches.
A l’image du modèle IS-LM d’analyse des politiques de relance économique, l’objectif de cette section
est de construire un modèle théorique mettant en relation le revenu par tête et les inégalités de revenus,
et permettant d’appréhender, d’une part, l’impact de la croissance économique2 sur les inégalités de
revenus entre les pauvres et les riches, et d’autre part, les caractéristiques d’une croissance économique
réductrice des inégalités de revenus.
L’une des principales difficultés de cet exercice est d’ordre technique. En effet, étant donné que chaque
communauté se compose le plus souvent de plusieurs milliers d’individus, les distributions de revenus
sont dans des espaces à n dimensions (n très grand). Pourtant, la construction d’un modèle dans un
espace à plus de deux dimensions est très complexe et souvent sans grand apport en termes
d’enseignements. Il serait donc intéressant de pouvoir transposer les distributions de revenus d’ordre n
quelconque dans un espace à deux dimensions, sans qu’elles ne changent au sens de l’ordre total de
l’écart-angulaire.
2 Dans cette construction, le concept de « croissance économique » fait référence à la croissance du revenu par tête.
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IMPACT DE LA CROISSANCE ECONOMIQUE SUR LES INEGALITES DE REVENUS : UN MODELE D’ANALYSE
analyse l’impact de la croissance économique sur les inégalités de revenus selon les caractéristiques de
la courbe des distributions de revenus.
L’idée de cette sous-section est de transformer une distribution donnée de revenus d’une communauté
composée de plusieurs milliers d’individus en une distribution de revenus entre deux individus
représentatifs, qui a la même moyenne et la même variance que la distribution de revenus de la
communauté, et par conséquent, la valeur d’indice d’inégalités de la famille des indices de la relation
d’ordre total de l’écart-angulaire. Ce qui conduit à annoncer et à démontrer le théorème de transposition
des distributions de revenus de 𝐷 𝑛 dans 𝐷 2 .
Preuve du théorème 1 :
Montrons ensuite que 𝑋 = (𝑦 − 𝜎 , 𝑦 + 𝜎) est l’unique distribution de 𝐷 2 à une permutation près ayant
la même moyenne et la même variance que Y. Pour ce faire, cherchons l’ensemble des distributions
(𝑥1 , 𝑥2 ) ayant la même moyenne et la même variance que Y. Si (𝑥1 , 𝑥2 ) a la même moyenne et la même
variance que Y, alors on a : 𝑥1 + 𝑥2 = 2𝑦 et (𝑥1 − 𝑦)² + (𝑥2 − 𝑦)² = 2𝜎 2 . Ce qui donne un système
de deux équations à deux inconnus dont la solution est : 𝑥1 = 𝑦 − 𝜎 et 𝑥2 = 𝑦 + 𝜎 ou 𝑥1 = 𝑦 + 𝜎 et
𝑥2 = 𝑦 − 𝜎. D’où la distribution 𝑋 = (𝑦 − 𝜎 , 𝑦 + 𝜎) est la seule distribution de 𝐷 2 à une permutation
près ayant la même moyenne et la même variance que la distribution Y.
De plus, étant donné que la distribution X a la même moyenne et la même variance que la distribution
Y, alors on a 𝑍2 (𝑋) = 𝑍𝑛 (𝑌), où 𝑍𝑚 est la fonction d’évaluation de la relation d’ordre total de l’écart-
angulaire 3 sur 𝐷 𝑚 . D’où X est l’unique représentant de la distribution Y dans 𝐷 2 , au sens de l’ordre
total de l’écart-angulaire.
Premièrement, ce théorème enseigne que toute distribution de revenus dans une population de taille
quelconque supérieure à 2 peut être représentée par une distribution d’ordre 2 en conservant la moyenne,
la variance et la valeur de l’évaluation selon l’ordre total de l’écart-angulaire. Cette possibilité de
3 En rappel (Zerbo 2023a), la fonction d’évaluation de l’ordre total de l’écart-angulaire sur 𝐷𝑚 est 𝑍𝑚 (𝑋) = 𝑋̅ 2 /(𝑉(𝑋) + 𝑋̅ 2 )
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10 DOCUMENT DE TRAVAIL N° 21/2023
transposition des distributions a pour conséquence de réduire la complexité de l’analyse des distributions
de revenus, en passant d’un espace de n dimensions (n très grand) à un plan.
Deuxièmement, ce théorème indique que toute situation d’inégalités de revenus dans une population de
taille quelconque supérieure à 2 peut être représentée par une situation d’inégalités de revenus entre
deux individus dont le revenu de l’individu le moins nanti est égal au revenu moyen moins l’écart-type
(i.e. inférieur au revenu moyen) tandis que le revenu de l’individu le plus nanti est égal au revenu moyen
plus l’écart-type (i.e. supérieur au revenu moyen). Ainsi, ce théorème permet de réduire l’analyse des
inégalités de revenus d’une population à une analyse de l’inégalité de revenus entre un individu
représentatif des moins nantis ou des pauvres dont le revenu égal à 𝑦 − 𝜎 et un individu représentatif
des riches dont le revenu égal à 𝑦 + 𝜎. D’où le corollaire des deux individus représentatifs
respectivement des pauvres et des riches, qui permet de réaliser des analyses comparatives plus
pertinentes de la situation des pauvres et des riches dans la communauté étudiée. 4
Ce corollaire nous permet donc de considérer une distribution quelconque de revenus comme une
distribution de revenus entre deux individus ou deux groupes d’individus : les pauvres et les riches. De
ce fait, toute distribution de revenus peut être analysée comme le résultat d’un « compromis socio-
économique » entre les pauvres et les riches.
Selon la revue des déterminants des inégalités de revenus, la répartition des revenus entre les pauvres et
les riches dépend du niveau relatif des capabilités des pauvres par rapport aux riches, ainsi que de
plusieurs facteurs externes d’ordre socioculturel, économique, institutionnel, politique, etc. Les
capabilités des individus et ces facteurs externes influent sur le pacte social implicite qui existe entre les
pauvres et les riches. Par exemple, les organisations syndicales du monde du travail, les organisations
professionnelles des secteurs économiques regroupant les moins nantis (organisations nationales de
paysans, des acteurs du secteur informel, des petits commerçants, etc.), les organisations des
consommateurs et autres organisations de la société civile, en défendant les intérêts de leurs membres,
influent sur la répartition de revenus entre les pauvres et les riches de la communauté. Ainsi, dans ce
pacte social implicite, chacun essaie de tirer son « épingle du jeu » tout en considérant plus ou moins
les intérêts de l’autre parce qu’il n’y a pas un cloisonnement total entre les riches et les pauvres. Ils
entretiennent entre eux aussi bien des relations sociales ou communautaires que des relations
économiques ou professionnelles (employés/patrons, clients/fournisseurs, etc.). Ainsi, étant donnée le
système productif national, la structure démographique, les institutions et politiques formelles, les
perceptions, les normes et pratiques socio-culturelles, les relations de genre de la communauté, chaque
groupe d’individus voudrait gagner plus dans la répartition de revenus, tout en tenant compte de sa
dépendance de l’autre groupe.5 De ce fait, les rapports de répartition de revenus entre les riches et les
pauvres sont mutuellement conflictuels. La répartition de revenus est donc le résultat d’un processus de
compromis entre les plus nantis et les moins nantis.
4 En rappel, D = IR. Donc, quel que soit son signe, 𝑦 − 𝜎 appartient à D. Si 𝑦 − 𝜎 est négatif, cela indique que la situation
économique des pauvres est assez défavorable comparée à celle des riches, autrement dit les inégalités de revenus sont assez
élevées (𝐼𝑍1 > 0,5 ou la déviation angulaire de la distribution de revenus par rapport à l’égalité parfaite est supérieure à 45°).
5 Le revenu du Président Directeur Général d’une multinationale serait au moins 10 à 20 fois plus élevé que celui de son
chauffeur. Evidemment, si le revenu total de l’entreprise augmente, ce PDG voudrait gagner plus de revenu. Mais, il n’a pas
intérêt à réduire le salaire de son chauffeur pour augmenter le sien afin de gagner plus.
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IMPACT DE LA CROISSANCE ECONOMIQUE SUR LES INEGALITES DE REVENUS : UN MODELE D’ANALYSE
Considérons (i) une population de taille n, (ii) (𝑦1 , … , 𝑦𝑛 ) la distribution de revenus dans cette
population, (iii) y le revenu moyen, (iv) 𝑥1 et 𝑥2 les revenus respectifs des individus représentatifs des
pauvres et des riches (corollaire 1). Alors, la fonction de compromis de la répartition de revenus entre
les pauvres et les riches de la communauté est donnée par la relation (1).
𝑈 = 𝑈(𝑥1 , 𝑥2 ) (1)
Cette fonction de compromis traduit non seulement l’utilité collective de la communauté pour une
distribution donnée de revenu, mais également le niveau relatif de capabilités (compétences,
motivation/incitation/désir, capacités matérielles, potentialités) des pauvres et des riches à générer des
revenus. Ainsi, dans une communauté dont la justice distributive est impartiale, le niveau d’utilité
collective augmente avec le revenu de chaque individu. Autrement dit, la fonction d’utilité donnée par
𝜕𝑈
la relation (1) est croissante en chacun de ses arguments : 𝜕𝑥 > 0, pour i = 1, 2.
𝑖
𝜕𝑈
Cette dérivée (𝜕𝑥 ) rend compte, d’une part, de l’utilité marginale de la communauté par rapport au
𝑖
revenu de l’individu i et, d’autre part, de l’accroissement du niveau des capabilités de l’individu i dans
le processus de répartition de revenus lorsque son revenu augmente d’une unité.
Aussi, étant donné que le principe de tout processus de compromis/négociation est de faire converger
les positions, le processus de compromis entre les riches et les pauvres privilégie les solutions
intermédiaires par rapport aux solutions extrêmes. De ce fait, l’ensemble des distributions potentielles
de revenus entre les pauvres et les riches est convexe. Par conséquent, la fonction de compromis de
répartition de revenus donnée par la relation (1) est concave en chacun de ses arguments. Autrement dit,
𝜕²𝑈
𝜕𝑥𝑖 ²
< 0, pour i = 1, 2. Ce qui implique que le rythme d’accroissement des capabilités de l’individu i
baisse lorsque son revenu augmente. Plus cette dérivée seconde est négativement élevée, plus
l’augmentation des capabilités de l’individu ralentit avec son revenu. Alors, la valeur absolue de cette
𝜕²𝑈
dérivée seconde, à savoir | 𝜕𝑥 ² |, rend compte du freinage (ou du degré des contraintes) du renforcement
𝑖
des capabilités de l’individu i à augmenter son revenu.
Aussi, le freinage du renforcement des capabilités des pauvres à augmenter leurs revenus doit être
supérieur à celui des riches, sinon les riches ne seraient pas plus riches que les pauvres, et les pauvres
ne seraient pas moins nantis que les riches. Alors, si 𝑥1 et 𝑥2 sont les revenus respectifs des individus
𝜕²𝑈 𝜕²𝑈
représentatifs des pauvres (ou des moins nantis) et des riches, alors on a : | 𝜕𝑥 | > | 𝜕𝑥 |.
1² 2²
Par ailleurs, en considérant que ni les pauvres ni les riches ne souhaitent gagner moins quand les autres
gagnent plus,6 alors le désir-capacitif (ambition, motivation, compétences, capacités) de l’individu i de
gagner une unité supplémentaire de revenu ne devrait pas décroitre lorsque le revenu de l’autre individu
augmente d’une unité. Ce qui implique que la dérivée seconde croisée de la fonction de compromis doit
𝜕²𝑈
être positive ou nulle, à savoir 𝜕𝑥 ≥ 0.
1 𝜕𝑥2
6 Cette hypothèse serait plus réaliste que de considérer que les riches (respectivement des pauvres) souhaitent gagner moins de
revenus lorsque le revenu des pauvres (respectivement des riches) augmente. En général, quel que soit la position de
l’individu, il ne veut pas gagner moins quand les autres gagnent plus.
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12 DOCUMENT DE TRAVAIL N° 21/2023
Max 𝑈(𝑥1 , 𝑥2 )
𝑥1 ,𝑥2
{𝑠/𝑐 (2)
𝑥1 +𝑥2
2
≤𝑦
𝜕𝑈 𝜕𝑈
(𝜕𝑥 ) / (𝜕𝑥 ) = 1
1 2
{ (3)
𝑥1 + 𝑥2 = 2𝑦
Les conditions du premier ordre de ce programme de compromis sont données par le système
d’équations (3). La première équation indique que l’équilibre de la répartition de revenus est tel que le
taux marginal de substitution du revenu des riches par rapport au revenu des pauvres est égal à 1. La
deuxième équation est relative à la droite de la contrainte de revenus, dont la pente est égale à -1. Ainsi,
selon ces conditions du premier ordre, le point d’équilibre de la répartition de revenus est le point de
tangence de la courbe d’indifférence et de la droite de contrainte de revenu, comme illustré par le
graphique 1.
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IMPACT DE LA CROISSANCE ECONOMIQUE SUR LES INEGALITES DE REVENUS : UN MODELE D’ANALYSE
Il faut noter que pour des niveaux différents de revenu moyen y de la communauté, on a des points
d’équilibre différents. L’ensemble de ces points d’équilibre constituent la courbe caractéristique des
distributions de revenus entre les pauvres et les riches dans la communauté. Le lien entre la croissance
économique et les inégalités de revenus dépend de la nature de cette courbe. D’où il s’avère important
de l’étudier.
La courbe des distributions de revenus entre les pauvres et les riches est déterminée par la première
équation des conditions du premier ordre. Notée DY dans la suite de ce travail, l’écriture complète de
son équation est donnée par la relation (4).
𝜕𝑈 𝜕𝑈
(𝑥1 , 𝑥2 ) = (𝑥1 , 𝑥2 ) (4)
𝜕𝑥1 𝜕𝑥2
Comme déjà indiqué, la seconde équation des conditions du premier ordre donne la droite de contrainte
de revenus. Elle correspond à l’ensemble des points de distributions a priori de revenus (𝑥1 , 𝑥2 ) pour
un niveau donné de revenu moyen. Notée CY dans la suite de ce travail, son équation est donnée par la
relation (5). Ainsi, elle est bien décroissante dans le plan (𝑥1 , 𝑥2 ).
𝑥2 = 2𝑦 − 𝑥1 (5)
Contrairement à la droite de contrainte de revenus CY, la courbe des distributions de revenus DY n’est
pas totalement identifiée (sens de variation, convexité). A défaut de pouvoir l’identifier complètement,
nous étudions son sens de variation et sa convexité. De ce fait, le théorème suivant est relatif au sens de
variation de la courbe des distributions de revenus DY.
• Preuve du théorème 2
Le sens de variation de la courbe DY dépend donc du signe du membre de droite de la relation (6).
𝜕²𝑈
Sachant que la fonction de compromis de répartition de revenu est concave, les dérivées secondes 𝜕𝑥 2
1
𝜕²𝑈
et 𝜕𝑥2 2
sont négatives. Aussi, comme ni les pauvres ni les riches ne souhaitent gagner moins quand les
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14 DOCUMENT DE TRAVAIL N° 21/2023
autres gagnent plus, alors l’effet croisé de l’augmentation des revenus est positif ou nul (cf. ci-dessus) ;
𝜕²𝑈
autrement dit, la dérivée seconde croisée 𝜕𝑥 est positive ou nulle.
1 𝜕𝑥2
On en déduit que la variation du revenu des riches par rapport au revenu des pauvres est positive. D’où
la courbe des distributions DY est croissante dans le plan (𝑥1 , 𝑥2 ). Ce qu’il fallait démontrer.
S’agissant de son allure, la courbe des distributions de revenus entre les riches et les pauvres peut être
convexe, concave, linéaire ou toute autre combinaison de ces trois formes.
La courbe des distributions de revenus entre les pauvres et les riches sera convexe si et seulement si
l’expression de la relation (6) est croissante avec 𝑥1 , autrement dit si et seulement si la dérivée seconde
de 𝑥2 par rapport à 𝑥1 est positive. Ce qui équivaut au fait que le revenu des riches s’accroit plus
rapidement que celui des pauvres. Alors, la croissance économique s’accompagnera d’une augmentation
des inégalités si et seulement si la courbe des distributions de revenus entre les pauvres et les riches est
convexe dans le plan (𝑥1 , 𝑥2 ) pour des niveaux de revenu par tête supérieurs au revenu moyen de la
communauté.
A l’inverse, la courbe des distributions de revenus entre les pauvres et les riches sera concave si et
seulement si l’expression de la relation (6) est décroissante avec 𝑥1 , autrement dit si et seulement si la
dérivée seconde de 𝑥2 par rapport à 𝑥1 est négative. Ce qui équivaut au fait que le revenu des pauvres
s’accroit plus rapidement que celui des riches. Alors, la croissance économique s’accompagnera d’une
réduction des inégalités si et seulement si la courbe des distributions de revenus entre les pauvres et les
riches est concave dans le plan (𝑥1 , 𝑥2 ) pour des niveaux de revenu par tête supérieurs au revenu moyen
de la communauté.
Enfin, la courbe des distributions de revenus entre les pauvres et les riches sera linéaire si et seulement
si l’expression de la relation (6) est constante, autrement dit si et seulement si la dérivée seconde de 𝑥2
par rapport à 𝑥1 est nulle. Ce qui équivaut au fait que le revenu des pauvres s’accroit au même rythme
que celui des riches. Alors, les inégalités demeureront inchangées si et seulement si la courbe des
distributions de revenus entre les pauvres et les riches est linéaire dans le plan (𝑥1 , 𝑥2 ) pour des niveaux
de revenu par tête supérieurs au revenu moyen de la communauté.
Le cadre théorique de la répartition de revenus entre les pauvres et les riches ainsi développé permet de
construire le modèle d’analyse de l’impact de la croissance économique sur les inégalités de revenus.
Le modèle d’analyse de l’impact de la croissance économique sur les inégalités de revenus est composé
de trois équations associées à trois courbes : l’équation de la courbe des distributions de revenus (DY),
l’équation de la droite de contrainte de revenu (CY) et l’équation de la droite d’égalité parfaite des
revenus (EY), comme l’indique le système d’équations (7).
𝑥2 = 𝐷𝑌(𝑥1 ) (𝐷𝑌)
{ 𝑥2 = 2𝑦 − 𝑥1 (𝐶𝑌) (7)
𝑥2 = 𝑥1 (𝐸𝑌)
Avec : 𝑥1 = revenu des pauvres, 𝑥2 = revenu des riches, 𝑦 = revenu par tête.
Comme indiqué dans la sous-section précédente, la convexité de la courbe DY dépend du contexte socio-
culturel, économique et institutionnel de la communauté étudiée, ainsi que des capabilités des individus.
Ainsi, la courbe DY peut prendre plusieurs formes et peut changer avec notamment l’augmentation du
revenu par tête, ainsi que les réformes institutionnelles et sociales. Pour ce faire, en ne considérant que
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IMPACT DE LA CROISSANCE ECONOMIQUE SUR LES INEGALITES DE REVENUS : UN MODELE D’ANALYSE
la partie de la courbe DY qui correspond à des niveaux de revenu par tête supérieurs au revenu moyen
de la communauté, nous analysons cinq situations différentes :
(i) la courbe DY est convexe pour les niveaux de revenu par tête supérieurs au revenu moyen de
la communauté ;
(ii) la courbe DY est linéaire pour les niveaux de revenu par tête supérieurs au revenu moyen de
la communauté ;
(iii) la courbe DY est concave pour les niveaux de revenu par tête supérieurs au revenu moyen de
la communauté ;
(iv) la courbe DY est d’abord convexe pour des niveaux de revenu par tête supérieurs au revenu
moyen de la communauté, puis devient concave pour des niveaux de revenus plus élevés. Cette
situation d’inégalités de revenus correspond au schéma en U inversé de Kuznets (1955) ;
(v) la courbe DY est d’abord concave pour des niveaux de revenu par tête supérieurs au revenu
moyen de la communauté, puis devient convexe pour des niveaux de revenus plus élevés. Cette
situation d’inégalités de revenus correspond au schéma en forme de U de Piketty (2013).
a. Impact de la croissance sur les inégalités de revenus lorsque la courbe DY est convexe
Le graphique 2 illustre une situation d’inégalités avec une courbe des distributions de revenus convexe
et un revenu par tête égal à y. Le point d’équilibre de la répartition de revenus entre les pauvres et les
riches correspond à l’intersection entre la courbe DY et la droite de contrainte de revenu CY, à savoir
le point E. En ce point d’équilibre E, le revenu moyen des pauvres est égal à 𝑥1∗ et le revenu moyen des
riches est égal à 𝑥2∗ . Le point E étant situé au-dessus de la droite d’égalité de revenus EY, on a bien
𝑥1∗ < 𝑥2∗ . Selon Zerbo (2023a), le niveau des inégalités de revenus de la communauté est croissant avec
l’écart-angulaire 𝑎̂ formé par les droites (OE) et (EY). Ce niveau d’inégalité est noté 𝐼(𝑎̂).
Considérant que le niveau des inégalités de revenus 𝐼(𝑎̂0 ) est élevé, l’Etat décide de mettre en œuvre
des politiques d’accélération de la croissance du revenu par tête du pays, tout en maintenant inchangés
les politiques sociales et les facteurs socio-économiques et institutionnels qui influent sur la courbe des
distributions de revenus. On considère que ces politiques d’accélération de la croissance économique
entrainent un accroissement du revenu par tête de ∆𝑦 > 0. Cet accroissement du revenu par tête va
entrainer un déplacement de la droite de contrainte de revenu de CY0 à CY1, comme illustré sur le
graphique 3. Etant donné que la courbe des distributions de revenus n’a pas changé, le point
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16 DOCUMENT DE TRAVAIL N° 21/2023
Cette nouvelle distribution de revenus se caractérise par un revenu par tête égal à 𝑦0 + ∆𝑦, un revenu
moyen des pauvres égal à 𝑥11 , un revenu moyen des riches égal à 𝑥22 , un niveau des inégalités de
revenus égal 𝐼(𝑎̂1 ) où 𝑎̂1 est l’écart-angulaire formé par la droite (OE1) avec la droite d’égalité de
revenus EY. Comme le montre le graphique 3, l’écart-angulaire 𝑎̂1 formé par la droite (OE1) avec la
droite d’égalité de revenus EY est plus élevé que celui formé par la droite (OE0) avec cette droite
d’égalité de revenus, à savoir 𝑎̂0. Ce qui implique que 𝐼(𝑎̂1 ) > 𝐼(𝑎̂0 ), autrement dit les inégalités de
revenus se sont accrues. Alors, la croissance économique s’accompagne d’une aggravation des
inégalités de revenus.
b. Impact de la croissance sur les inégalités de revenus lorsque la courbe DY est linéaire
Le graphique 4 illustre une situation d’inégalités avec une courbe des distributions de revenus linéaire
et un revenu par tête égal à y. Le point d’équilibre de la répartition de revenus entre les pauvres et les
riches correspond à l’intersection entre la courbe DY et la droite de contrainte de revenus CY, à savoir
le point E. En ce point d’équilibre E, le revenu moyen des pauvres est égal à 𝑥1∗ et le revenu moyen des
riches est égal à 𝑥2∗ . Le point E étant situé au-dessus de la droite d’égalité de revenus EY, on a bien
𝑥1∗ < 𝑥2∗ . En ce point, le niveau des inégalités de revenus de la communauté est égal à 𝐼(𝑎̂), où 𝑎̂ est
l’écart-angulaire formé par la droite (OE) et la droite d’égalité (EY).
Considérant que le niveau des inégalités de revenus 𝐼(𝑎̂0 ) est élevé, l’Etat décide de mettre en œuvre
des politiques d’accélération de la croissance du revenu par tête du pays, tout en maintenant inchangés
les politiques sociales et les facteurs socio-économiques et institutionnels qui influent sur la courbe des
distributions de revenus. On considère que ces politiques d’accélération de la croissance économique
entrainent un accroissement du revenu par tête de ∆𝑦 > 0. Cet accroissement du revenu par tête va
entrainer un déplacement de la droite de contrainte de revenu de CY0 à CY1, comme illustré sur le
graphique 5. Etant donné que la courbe des distributions de revenus n’a pas changé, le point
d’intersection E1 de la nouvelle droite de contrainte de revenu CY1 et la courbe DY correspond à la
nouvelle situation d’équilibre de la répartition de revenus dans la communauté.
Cette nouvelle distribution de revenus se caractérise par un revenu par tête égal à 𝑦0 + ∆𝑦, un revenu
moyen des pauvres égal à 𝑥11 , un revenu moyen des riches égal à 𝑥22 , un niveau des inégalités de
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IMPACT DE LA CROISSANCE ECONOMIQUE SUR LES INEGALITES DE REVENUS : UN MODELE D’ANALYSE
revenus égal 𝐼(𝑎̂1 ) où 𝑎̂1 est l’écart-angulaire formé par la droite (OE1) avec la droite d’égalité de
revenus EY. Comme le montre le graphique 5, l’écart-angulaire formé par la droite (OE1) avec la droite
d’égalité de revenus, à savoir 𝑎̂1, est égal à celui formé par la droite (OE0) avec cette droite d’égalité de
revenus, à savoir 𝑎̂0. Ce qui implique que 𝐼(𝑎̂1 ) = 𝐼(𝑎̂0 ), autrement dit les inégalités de revenus n’ont
pas changé. Alors, la croissance économique ne s’accompagne ni d’une réduction ni d’une augmentation
des inégalités de revenus.
c. Impact de la croissance sur les inégalités de revenus lorsque la courbe DY est concave
Le graphique 6 illustre une situation d’inégalités avec une courbe des distributions de revenus concave
et un revenu par tête égal à y. Le point d’équilibre de la répartition de revenus entre les pauvres et les
riches correspond à l’intersection entre la courbe DY et la droite de contrainte de revenu CY, à savoir
le point E. En ce point d’équilibre E, le revenu moyen des pauvres est égal à 𝑥1∗ et le revenu moyen des
riches est égal à 𝑥2∗ . Le point E étant situé au-dessus de la droite d’égalité de revenus EY, on a bien
𝑥1∗ < 𝑥2∗ . En ce point, le niveau des inégalités de revenus de la communauté est égal à 𝐼(𝑎̂), où 𝑎̂ est
l’écart-angulaire formé par la droite (OE) et la droite d’égalité (EY).
Considérant que le niveau des inégalités de revenus 𝐼(𝑎̂0 ) est élevé, l’Etat décide de mettre en œuvre
des politiques d’accélération de la croissance du revenu par tête du pays, tout en maintenant inchangés
les politiques sociales et les facteurs socio-économiques et institutionnels qui influent sur la courbe des
distributions de revenus. On considère que ces politiques d’accélération de la croissance économique
entrainent un accroissement du revenu par tête de ∆𝑦 > 0. Cet accroissement du revenu par tête va
entrainer un déplacement de la droite de contrainte de revenus de CY0 à CY1, comme illustré sur le
graphique 7. Etant donné que la courbe des distributions de revenus n’a pas changé, le point
d’intersection E1 de la nouvelle droite de contrainte de revenus CY1 et la courbe DY correspond à la
nouvelle situation d’équilibre de la répartition de revenus dans la communauté.
Cette nouvelle distribution de revenus se caractérise par un revenu par tête égal à 𝑦0 + ∆𝑦, un revenu
moyen des pauvres égal à 𝑥11 , un revenu moyen des riches égal à 𝑥22 , un niveau des inégalités de
revenus égal 𝐼(𝑎̂1 ) où 𝑎̂1 est l’écart-angulaire formé par la droite (OE1) avec la droite d’égalité de
revenus EY. Comme le montre le graphique 7, l’écart-angulaire formé par la droite (OE1) avec la droite
d’égalité de revenus, à savoir 𝑎̂1, est inférieur à celui formé par la droite (OE0) avec cette droite d’égalité
de revenus, à savoir 𝑎̂0 . Ce qui implique que 𝐼(𝑎̂1 ) < 𝐼(𝑎̂0 ), autrement dit les inégalités de revenus se
sont réduites. Alors, la croissance économique s’accompagne d’une réduction des inégalités de revenus.
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18 DOCUMENT DE TRAVAIL N° 21/2023
Pour Kuznets (1955), dans les premiers stades du développement économique (mesuré par le revenu par
tête), lorsque l’investissement dans le capital infrastructurel et dans le capital naturel est le principal
mécanisme de la croissance économique, alors la croissance est source d’inégalités de revenus. Dans les
stades avancés du développement économique, lorsque le capital humain devient le principal mécanisme
de la croissance économique, les inégalités de revenus se réduisent.
Alors, d’après Kuznets (1955), pour un pays donné, les inégalités de revenus augmentent dans les
premières phases du développement économique avant de baisser dans les phases avancées du
développement. Ce qui signifierait que la courbe des distributions de revenus DY d’un pays est d’abord
convexe dans les premiers stades de son développement économique, puis elle devient concave aux
stades avancés de son développement économique, comme illustré sur le graphique 8.
Le graphique 8 illustre une situation d’inégalités où la courbe DY est d’abord convexe entre le point O
et le point K, puis devient concave après le point K. Ainsi, pour des revenus par tête inférieurs à 𝑦𝐾 , la
courbe DY est convexe (stade 1 du développement de Kuznets), tandis que pour des revenus par tête
supérieurs à 𝑦𝐾 , la courbe DY est concave (stade 2 du développement de Kuznets).
Graphique 8 : Inégalités de revenus dans le Graphique 9 : Evolution des inégalités de revenus avec
schéma de Kuznets l’accroissement du revenu par tête
Sur le graphique 9, on considère que le niveau de revenu par tête du pays est inférieur à 𝑦𝐾 et que la
situation d’inégalités de revenus correspond au point E0. Lorsque, dans un premier temps, le revenu par
tête du pays augmente sans atteindre 𝑦𝐾 et en déplaçant la droite de contrainte de revenu de CY0 à CY1,
l’équilibre de répartition des revenus passe alors du point E0 au point E1. L’écart-angulaire 𝑎̂1 associé à
E1 est supérieur à l’écart-angulaire 𝑎̂0 associé à E0. Ce qui implique que 𝐼(𝑎̂1 ) > 𝐼(𝑎̂0 ), autrement la
croissance économique est source d’inégalités. Dans un deuxième temps, lorsque le revenu par tête
augmente pour se situer au-delà de 𝑦𝐾 en déplaçant la droite de contrainte de revenus de CY1 à CY2,
l’équilibre de répartition de revenus passe du point E1 au point E2. L’écart-angulaire 𝑎̂2 associé au point
E2 est compris entre 𝑎̂0 et 𝑎̂1 , autrement dit, on a : 𝐼(𝑎̂1 ) > 𝐼(𝑎̂2 ) > 𝐼(𝑎̂0 ). Ce qui indique qu’ayant
augmenté dans un premier temps, les inégalités ont commencé à se réduire lorsque le niveau de
développement a dépassé 𝑦𝐾 . Dans un troisième temps, lorsque le revenu par tête augmente de sorte que
la droite de contrainte de revenus se déplace de CY2 à CY3, alors la situation de répartition de revenus
passe de E2 à E3. L’écart-angulaire 𝑎̂3 associé au point de répartition E3 est inférieur à 𝑎̂0 , autrement
dit, 𝐼(𝑎̂0 ) > 𝐼(𝑎̂3 ). Ce qui implique que les inégalités de revenus sont désormais à un niveau plus bas
que la situation initiale.
Alors, si pour des niveaux de revenu par tête supérieurs au revenu moyen observé, la courbe des
distributions de revenus est d’abord convexe puis concave par la suite, alors la courbe des inégalités
aura la forme d’un U inversé ; autrement dit, les inégalités évolueront selon la courbe de Kuznets (1955).
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IMPACT DE LA CROISSANCE ECONOMIQUE SUR LES INEGALITES DE REVENUS : UN MODELE D’ANALYSE
Pour Piketty (2013), les inégalités suivent un schéma en forme de U, et non le schéma en U inversé
prévu par Kuznets. Ce qui signifie que dans le schéma de Piketty, la courbe de distribution de revenus
est d’abord concave et devient convexe par la suite. Ce schéma de la dynamique des inégalités est illustré
par le graphique 10 : la courbe DY est concave entre les points E et P, puis devient convexe après le
point P, c’est-à-dire pour les niveaux de revenu par tête supérieurs à 𝑦𝑃 .
Graphique 10 : Inégalités de revenus dans le schéma Graphique 11 : Evolution des inégalités de revenus
de Piketty avec l’accroissement du revenu par tête
Sur le graphique 11, on considère que le niveau de revenu par tête du pays est inférieur à 𝑦𝑃 et que la
situation d’inégalités de revenu correspond au point E0. Lorsque, dans un premier temps, le revenu par
tête du pays augmente sans atteindre 𝑦𝑃 et en déplaçant la droite de contrainte de revenus de CY0 à CY1,
l’équilibre de répartition des revenus passe alors du point E0 au point E1. L’écart-angulaire 𝑎̂1 associé à
E1 est inférieur à l’écart-angulaire 𝑎̂0 associé à E0. Ce qui implique que 𝐼(𝑎̂1 ) < 𝐼(𝑎̂0 ), autrement la
croissance économique s’accompagne d’une réduction des inégalités économiques tant que le niveau de
revenu par tête est inférieur à 𝑦𝑃 . Le niveau d’inégalités de revenus le plus bas est atteint au point P,
c’est-à-dire lorsque le revenu par tête est égal à 𝑦𝑃 car l’écart-angulaire 𝑎̂𝑃 associé à P est inférieur à
l’écart-angulaire associé à tout point de la courbe DY. Par conséquent, on a : 𝐼(𝑎̂𝑃 ) < 𝐼(𝑎̂1 ) < 𝐼(𝑎̂0 ).
Dans un deuxième temps, lorsque le revenu par tête augmente pour se situer au-delà de 𝑦𝑃 en déplaçant
la droite de contrainte de revenus de CY1 à CY2, l’équilibre de répartition de revenus passe du point E1
au point E2. L’écart-angulaire 𝑎̂2 associé au point E2 est supérieur à 𝑎̂𝑃 et à 𝑎̂1 , autrement dit, on a :
𝐼(𝑎̂2 ) > 𝐼(𝑎̂1 ) > 𝐼(𝑎̂𝑃 ). Ce qui indique qu’ayant baissé dans un premier temps, les inégalités de revenus
ont commencé à augmenter lorsque le niveau de développement économique a dépassé 𝑦𝑃 .
Alors, si pour des niveaux de revenu par tête supérieurs au revenu moyen de la communauté, la courbe
des distributions de revenus est d’abord concave, puis convexe par la suite, alors la courbe des inégalités
aura la forme en U ; autrement dit, les inégalités évolueront selon le schéma de Piketty.
Cependant, comme on l’a montré plus haut, les schémas d’inégalités de Kuznets et de Piketty sont des
cas particuliers parmi plusieurs situations différentes caractérisées par des formes distinctes de courbes
des distributions de revenus DY qui peuvent exister selon le contexte socio-culturel, économique et
institutionnel des pays, des politiques et réformes sociales et fiscales, ainsi que de leurs évolutions dans
le temps et/ou avec le niveau de développement économique. Ce qui explique pourquoi, les évidences
empiriques ne peuvent pas conclure à la validité ni de la courbe de Kuznets ni du schéma de Piketty
dans tous les pays et à toutes les époques.
En définitive, le principal enseignement que l’on peut tirer de cette section est que la croissance
économique s’accompagne d’une réduction des inégalités si et seulement si la courbe des distributions
de revenus est concave pour les niveaux de revenu par tête supérieurs au revenu par tête atteint par la
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20 DOCUMENT DE TRAVAIL N° 21/2023
communauté. Ce qui soulève la question de savoir quelles sont les conditions socio-économiques à
remplir pour que la courbe des distributions de revenus soit concave ?
La croissance du revenu par tête (ou le développement économique) s’accompagne d’une réduction des
inégalités de revenus si et seulement si la courbe des distributions de revenus DY est concave au-delà
du revenu moyen de la communauté. On sait aussi que la courbe DY est concave au-delà du revenu
moyen de la communauté si et seulement si l’expression donnée par la relation (6) est décroissante pour
les niveaux de revenus non encore atteints par la communauté. De ce fait, les conditions socio-
économiques d’une croissance réductrice d’inégalités de revenus sont donc liées à la relation (6).
L’étude de cette relation a permis de tirer le théorème n°3 sur lesdites conditions.
Preuve du théorème 3
La preuve de ce théorème découle de la relation (6). En effet, on peut vérifier à partir de cette relation
𝑑𝑥
(6) que 𝑑𝑥2 = 1 + 1/𝐹𝑅𝐶𝑃(𝑥1 ) et que, selon le théorème 2, la fonction 𝐹𝑅𝐶𝑃(𝑥1 ) est positive.
1
𝑑𝑥2
Si la fonction 𝐹𝑅𝐶𝑃(𝑥1 ) est croissante pour tout revenu moyen y supérieur à 𝑦0 , alors 𝑑𝑥1
est
décroissante avec 𝑥1 (i.e. DY est concave) pour tout revenu moyen y supérieur 𝑦0 , cela implique que le
revenu 𝑥1 des pauvres augmente plus rapidement que le revenu 𝑥2 des riches. D’où si la fonction
𝐹𝑅𝐶𝑃(𝑥1 ) est croissante pour tout revenu moyen y supérieur à 𝑦0 , la croissance économique
s’accompagne d’une réduction des inégalités de revenus.
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IMPACT DE LA CROISSANCE ECONOMIQUE SUR LES INEGALITES DE REVENUS : UN MODELE D’ANALYSE
Après avoir démontrer le théorème 3, il y a lieu de répondre à la question que tout lecteur dudit théorème
pourrait se poser, à savoir, en quoi 𝐹𝑅𝐶𝑃(𝑥1 ) est-elle une fonction de renforcement relatif des
capabilités des pauvres comparativement aux riches ?
𝜕𝑈 𝜕𝑈
En rappel, 𝜕𝑥 et 𝜕𝑥2
rendent compte de l’accroissement du niveau des capabilités respectif des pauvres
1
𝜕𝑈 𝜕𝑈
et des riches. Alors, 𝑑𝑐1 = 𝜕𝑥 − 𝜕𝑥 correspond au différentiel absolu de l’accroissement des
1 2
𝜕(𝑑𝑐1 ) 𝜕2 𝑈 𝜕2 𝑈
capabilités des pauvres par rapport aux riches et = 𝜕𝑥 (𝑥1 ) − (𝑥1 ) est la vitesse de
𝜕𝑥2 1 𝜕𝑥2 𝜕𝑥2 2
l’accroissement des capabilités des pauvres comparé à celui des riches lorsque le revenu des riches
augmente. Ainsi, le numérateur de la fonction 𝐹𝑅𝐶𝑃(𝑥1 ) rend compte du renforcement des capabilités
des pauvres comparé aux riches.
𝜕²𝑈 𝜕²𝑈
Par ailleurs, les dérivées secondes et sont négatives et traduisent le niveau de freinage de
𝜕𝑥1 ² 𝜕𝑥2 ²
l’accroissement des capabilités des pauvres et des riches lorsque leur revenu respectif augmente. Alors,
𝜕²𝑈 𝜕²𝑈
𝑑𝑓 = 𝜕𝑥 ² − 𝜕𝑥 ² mesure le différentiel absolu du degré de freinage de l’accroissement des capabilités
2 1
des riches comparé aux pauvres. Ce différentiel de freinage est positif car le niveau de freinage des
pauvres (en valeur absolue) est supérieur à celui des riches. Plus le degré de freinage est plus élevé chez
les pauvres, plus ce différentiel de freinage sera élevé. Et moins le degré de freinage est plus élevé chez
les pauvres, moins ce différentiel de freinage sera élevé. Alors, plus l’inverse de ce différentiel de
freinage est élevé, moins les pauvres sont confrontés à des contraintes de renforcement de leurs
capabilités. Donc, 1/(𝑑𝑓) mesure le niveau de possibilités qu’on les pauvres de renforcer leurs
capabilités comparativement aux riches.
𝜕(𝑑𝑐1 ) 1
On déduit que la fonction 𝐹𝐶𝑃(𝑥1 ) = 𝜕𝑥2
× 𝑑𝑓 mesure le niveau de renforcement des capabilités des
pauvres par rapport aux riches.
Alors le théorème 3 enseigne que la condition nécessaire et suffisante pour que la croissance économique
s’accompagne d’une réduction des inégalités de revenus est que le renforcement des capabilités des
pauvres à générer des revenus soit davantage accéléré comparativement à celui des riches. Ce qui est
tout à fait logique car pour rattraper son adversaire dans une épreuve de marathon, il ne suffit pas de
courir derrière lui, mais il faut plutôt faire plus de la vitesse que lui. Ainsi, selon ce théorème 3, le
renforcement des capabilités des pauvres ne suffit pas pour réduire les inégalités de revenus. Il faut que
la vitesse de renforcement des capabilités des pauvres à générer des revenus soit plus élevée que la
vitesse à laquelle les riches renforcent les leurs.
Par conséquent, toutes les stratégies de croissance et de réduction de la pauvreté, telles que les
Documents de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP), qui se sont contentées d’améliorer les
conditions de vie des pauvres sans accélérer le renforcement de leurs capabilités à générer des revenus
comparativement aux non pauvres, ne pouvaient pas induire une croissance économique susceptible de
réduire les inégalités de revenus. En réalité, selon les résultats ci-dessus, il est nécessaire de ne pas se
contenter de mesures d’amélioration des conditions de vie et/ou de renforcement des capabilités des
populations les moins nanties comme cela a toujours été le cas jusqu’à maintenant. Il faut absolument
davantage accélérer le renforcement des capabilités de ces populations les moins nanties si l’on veut
réaliser des progrès significatifs et plus équitables en matière de développement humain.
L’empowerment des pauvres permettra de réduire les inégalités de revenus que s’il est plus accéléré que
l’empowerment des non pauvres. Dans le cas contraire, les pauvres « ne feront que courir derrière » les
riches qui s’éloigneront de plus en plus.
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22 DOCUMENT DE TRAVAIL N° 21/2023
Pour espérer réduire la pauvreté et les inégalités de revenus, et réaliser des progrès significatifs et plus
équitables en matière de développement humain, les politiques de développement doivent être davantage
engagées dans l’accélération du renforcement des capabilités des pauvres, tout en réduisant au maximum
tous les facteurs qui impactent négativement l’accélération du renforcement des capabilités des pauvres
à générer des revenus, notamment la corruption, l’instabilité politique, les conflits sociaux et l’insécurité,
l’instabilité financière, les discriminations basées sur le genre, etc.
5. Conclusion
L’impact du développement économique sur les inégalités de revenus est l’objet de controverses entre
les économistes. Si pour les uns, le développement économique fini par induire une réduction des
inégalités de revenus à terme, pour les autres, l’augmentation des inégalités de revenu est la tendance
naturelle de l’économie de marché. Cependant, ce débat est dominé par des évidences empiriques et, de
ce fait, ne fournit pas suffisamment d’argumentaires théoriques susceptibles de trancher et
d’appréhender les caractéristiques d’un développement économique réducteur des inégalités de revenus.
Pour ce faire, ce papier s’est fixé pour objectif de construire un modèle d’analyse de l’impact de la
croissance économique sur les inégalités de revenus en se basant, d’une part, sur la relation d’ordre total
de l’écart-angulaire et, d’autre part, sur l’approche des capabilités.
Plusieurs enseignements ont été mis en évidence : (i) toute distribution de revenus sur une population
de taille n supérieure à 2 peut être transformée en une distribution de revenus entre deux individus
représentatifs (pauvre et riche), sans aucun changement au sens de la relation d’ordre total de l’écart-
angulaire ; (ii) l’impact de la croissance économique sur les inégalités de revenus peut être positif ou
négatif selon le rythme de renforcement des capabilités des individus les moins nantis à générer des
revenus comparé à celui des individus les plus nantis ; (iii) le développement économique s’accompagne
d’une réduction des inégalités de revenus si et seulement si la cadence/vitesse de renforcement des
capabilités des pauvres (moins nantis) à générer des revenus est supérieure à celle des non pauvres (plus
nantis).
Ainsi, les politiques de développement qui se contentent d’améliorer les conditions de vie des pauvres
à travers des actions modestement ambitieuses de renforcement des capabilités ou d’empowerment des
pauvres ne permettent pas de réduire les inégalités de revenus. Pour espérer réduire la pauvreté et les
inégalités de revenus, les politiques de développement doivent être davantage engagées à accélérer le
renforcement des capabilités des pauvres, tout en réduisant au maximum tous les facteurs qui freinent
le renforcement des capabilités des pauvres à générer des revenus, notamment la corruption, l’instabilité
politique, les conflits sociaux et l’insécurité, l’instabilité financière, les discriminations basées sur le
genre.
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IMPACT DE LA CROISSANCE ECONOMIQUE SUR LES INEGALITES DE REVENUS : UN MODELE D’ANALYSE
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