« Le Loup et l’Agneau », LA FONTAINE
Situation
Cette fable est tirée du premier recueil des Fables (1668). Comme tous les auteurs classiques
du XVIIe siècle, La Fontaine a pour ambition de divertir et instruire le public : « Je me sers
d’animaux pour instruire les hommes » écrit-il. L’univers animalier est en effet le reflet de la
société humaine.
Introduction
Cette fable relate une rencontre tragique entre un agneau en train de se désaltérer et un
loup affamé de passage. Au fil du dialogue entre les deux personnages, on comprend très
vite que l’animal qui a soif va devenir la nourriture de celui qui a faim. Ce récit fantaisiste
mettant en scène des animaux personnifiés a pour ambition de dénoncer les injustices de la
société.
Composition :
- Une morale en guise d’ouverture (vers 1 à 2)
- L’exposition : la présentation des personnages (vers 3 à 6)
- Le dialogue (vers 7 à 26)
- Le dénouement tragique (vers 27 à 29)
En quoi La Fontaine dénonce-t-il les inégalités et les injustices de la société à travers cet
apologue1 animalier ?
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Récit symbolique qui a pour ambition de délivrer un enseignement. L’apologue relève de l’argumentation
indirecte car la thèse est défendue par une histoire imaginaire contrairement à l’argumentation directe qui
s’appuie sur des arguments.
I) UNE MORALE EN GUISE D’OUVERTURE (vers 1 à 2)
A) La morale (v.1)
Cette fable débute par la morale. Ce n’est pas une leçon de vie ou un précepte à suivre
qu’énonce le fabuliste, mais plutôt une situation qu’il déplore : la force et la puissance
l’emportent toujours dans les relations humaines. Les raisons personnelles des plus
puissants s’imposent toujours, même face à la Raison. Autrement dit, c’est la loi du plus fort
qui règne dans la société. Le présent de vérité générale et l’adverbe « toujours » marquent
l’infaillibilité de cette maxime. La Fontaine choisit un alexandrin, vers long et solennel qui
marque davantage les esprits.
B) L’annonce du récit (v.2)
Le second vers annonce le récit à suivre qui aura pour intention d’illustrer cette vérité. Le
pronom personnel « Nous » créé une connivence avec le lecteur et le verbe « montrer » (qui
signifie « démontrer ») inscrit l’ensemble du texte dans un raisonnement logique déductif2
qui se veut convaincant.
II) LA PRESENTATION DES PERSONNAGES (vers 3 à 6)
A) L’Agneau (v. 3 et 4)
Les deux premiers vers du récit sont consacrés à la présentation de l’agneau.
* Le A majuscule annonce la portée allégorique du personnage. Dans les fables, le monde
animal est le reflet de la société humaine, aussi à travers l’agneau peut-on voir une personne
faible, de la basse société.
* La métonymie « onde pure » qui désigne l’eau de la rivière le représente aussi : l’agneau
est bon et innocent. Mais l’adjectif pur, qui caractérise l’eau, donne par avance tort au Loup
qui va accuser l’Agneau de l’avoir salie.
B) Le Loup (v. 5 et 6)
Les deux vers suivants sont consacrés à la présentation du Loup. D’emblée il apparaît comme
un personnage inquiétant.
* Le verbe « survient » au présent de narration (à la place du passé simple) évoque l’idée
d’un danger.
* Le narrateur met en avant les motivations de sa venue, il est « à jeun », attiré par « la
faim » et il cherche aventure », ce qui présage d’un dénouement tragique déjà sous-entendu
par la morale initiale. D’ailleurs, le loup représente la plus souvent dans les fables les nobles
cruels qui abusent de leurs privilèges par la force.
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Le raisonnement déductif repose sur une vérité générale qu’on illustre avec un exemple particulier. A
l’inverse, le raisonnement inductif part d’un exemple particulier dont on tire en conclusion une vérité générale.
Cette situation initiale met donc en scène une rencontre inquiétante entre ces deux
personnages que tout oppose : leur apparence (un est noir, l’autre blanc), leur besoin (un a
soif, l’autre a faim), leur statut (un est inoffensif en bas de la rivière), l’autre est dangereux et
en haut).
III) LE DIALOGUE (vers 7 à 26)
Le cœur de la fable met en scène un long dialogue vivant et rythmé entre les deux animaux.
Le loup lance des accusations fantaisistes envers l’Agneau qui se défend avec des arguments
logiques et imparables. Ce face à face entre la force et la raison, entre la cruauté et
l’innocence, entre la mauvaise foi et la vérité est au service de la morale du premier vers.
Trois accusations successives sont lancées :
A) L’Agneau est accusé d’avoir Sali l’eau de la rivière
- L’accusation du loup (v.7)
* Le Loup pose une question menaçante et accusatrice. Le chef d’accusation est présenté
comme évident « salir l’eau » et l’interrogation partielle qui s’ouvre par le pronom « qui »
porte sur l’identité des soi-disant complices.
* L’accusation n’est pas fondée : le Loup s’approprie la rivière en l’appelant « mon
breuvage » alors que le narrateur l’avait qualifiée de « pure », l’Agneau n’a pas pu la
« troubler » comme il le prétend. La caractérisation « plein de rage » apportée par La
Fontaine, terme qui rime avec « breuvage », fait du Loup un personnage qui veut abuser de
ses droits par la violence.
- La défense de l’agneau (v.8 à 17)
* L’agneau se livre à une petite plaidoirie logique et convaincante. Il a recours à un argument
scientifique (la gravité) qui prouve son innocence : étant en aval de « plus de vingt pas », il
n’a pas pu déranger le loup qui était en amont. Le vers 14 très court, un tétrasyllabe,
rappelle d’ailleurs la chute de l’eau. La conclusion est amorcée au vers 16 : les articulations
logiques (« Et que par conséquent ») et la négation totale (« Je ne puis ») renforcée par « en
aucune façon annonce une réfutation imparable. La réponse est convaincante.
* A noter que l’Agneau reconnait son infériorité et parle avec respect (« Sire », « votre
majesté » « elle ») alors que son interlocuteur l’avait tutoyé : il s’agit bien d’un dialogue
entre un homme de basse classe sociale (du tiers-état) et un noble. Le ton respectueux est
au service de la persuasion.
B) L’Agneau est accusé d’avoir dit du mal du Loup (v.18-21)
* L’accusation devient plus générale, elle ne porte plus sur une action présente, mais sur des
paroles passées : « tu médis de moi l’an passé ». Aucune preuve n’est apportée, le ton est
péremptoire. Le Loup est à présent qualifié de « bête cruelle », preuve qu’il est animé par la
méchanceté.
* La réponse de l’Agneau sous la forme d’une question oratoire apporte encore une preuve
irréfutable de son innocence : il n’était pas né. L’expression « je tette encore ma mère » est à
la fois convaincante et persuasve : c’est un argument qui le disculpe et qui renforce le
pathétique de la situation. Contrairement au Loup, le lecteur est attendri.
C) L’Agneau est accusé d’être à la tête d’un complot anti-loups (V.22 à 26)
* La dernière accusation est plus fantaisiste que les autres : après avoir élargi la faute à
l’ensemble de la famille de l’Agneau, celui-ci est accusé à présent de mener une fronde anti-
loups. C’est la réinvention imaginaire d’un monde dans lequel les chiens et les bergers et
sont aux ordres de l’Agneau. Le « tu » devient « vous » afin de rendre l’accusation à la fois
plus générale et plus grave. Le pronom indéfini « On » révèle l’absence de preuve.
* Les derniers mots du Loup se caractérisent par la violence et la mauvaise foi : « il faut que
je me venge ». Il se présente comme une victime de l’agneau, et l’acte de cruauté qui va
suivre (annoncé par la rime riche entre “venge” et “mange”) est présenté comme un acte de
justice indispensable pour laver son honneur.
* L’Agneau est privé de paroles. Le rythme des répliques s’accélère et il n’est plus en mesure
de se défendre. La petite plaidoirie initiale a laissé place à un alexandrin (v.20), puis à quatre
syllabes « je n’en ai point » (v.23) et enfin au silence. L’agneau est peu à peu privé de parole
par la force. Les fausses raisons du plus fort l’ont emporté sur La Raison.
IV. LE DENOUEMENT TRAGIQUE (vers 27 à 29)
A) Un dénouement brutal et attendu.
Le dénouement est brutal, il est relaté en trois octosyllabes. Le retour du présent de
narration « emporte » et « mange » évoque succinctement la mort de l’Agneau qui était
inévitable. Elle était annoncée par la morale, les menaces du loup (“Tu seras châtié”) et
certaines précisions apportées par le fabuliste (“à jeun”, “bête cruelle”...). Le plus fort l’a
emporté sur le plus faible. L’exécution a lieu à l’abri des regards comme l’exige la bienséance
théâtrale à l’époque.
B) Une critique de la justice et des rapports sociaux inégaux
Le terme de « procès » qui clôt la fable invite à une relecture. Ce face à face peut faire
penser à un procès dans lequel un homme faible est accusé injustement de délits qu’il n’a
pas commis et pour lesquels il est quand même condamné à mort. La Fontaine dénonce
indirectement les inégalités des rapports sociaux du XVIIe siècle et les dysfonctionnements
d’une justice partiale et arbitraire qui condamne toujours les moins puissants. La seule loi
qui règne est donc celle du plus fort.
Conclusion
Dans cette fable à la fois convaincante et persuasive, La Fontaine met en scène un face à
face animalier qui est le reflet des relations humaines. Les nobles abusent de leurs privilèges
et les plus faibles sont toujours leurs victimes. Cette critique des inégalités des rapports de
force est fréquente dans l’œuvre de La Fontaine qui prône une société égale et juste dans
laquelle ne règnerait plus la loi du plus fort. La noirceur de l’âme humaine est aussi dépeinte
avec cette figure du loup à la fois cruel et de mauvaise foi. Il représente tous ces hommes
puissants qui, voulant faire le mal, n’hésitent pas à se faire passer d’abord pour des victimes,
afin que leurs actions immorales apparaissent comme des actes de justice.