Montaigne, Essais
Amérique du Nord • Mai 2022
🕒 4 heures ⌨ 20 points
INTÉRÊT DU SUJET • Ce texte difficile et profond pose le problème de l’inconstance des
choses : le temps qui s’écoule sans trêve emporte-t-il tout avec lui ?
▶ Expliquez le texte suivant :
Mais qu’est-ce donc qui est véritablement ? Ce qui est éternel, c’est-à-dire ce qui n’a jamais eu
de naissance, ni n’aura jamais de fin, et à quoi le temps n’apporte jamais aucune mutation. Car
c’est chose mobile que le temps, et qui apparaît comme en ombre, avec la matière coulante et
fluente toujours, sans jamais demeurer stable ni permanente, à qui appartiennent ces mots
« avant » et « après », et « a été » ou « sera ». Lesquels tout de prime abord montrent à
l’évidence que ce n’est pas chose qui soit, car ce serait grande sottise et fausseté tout
apparente que de dire que cela soit qui n’est pas encore en être, ou qui déjà a cessé d’être. Et
quant à ces mots de « présent », d’« instant », de « maintenant » par lesquels il semble que
principalement nous soutenons et fondons l’intelligence du temps, dès que la raison le
découvre, elle le détruit tout sur-le-champ, car elle le fend incontinent1 et le partage en futur et
en passé, comme le voulant voir nécessairement départi2 en deux. Autant en advient-il à la
nature qui est mesurée comme au temps qui la mesure, car il n’y a non plus en elle rien qui
demeure, ni qui soit subsistant, mais toutes choses y sont ou nées, ou naissantes, ou
mourantes.
Montaigne, Les Essais, livre II, chapitre XII (XVIe siècle).
1. Incontinent : aussitôt.
2. Départi : divisé.
LES CLÉS DU SUJET
Repérer le thème et la thèse
■ Le passé et le futur, ce qui change et ce qui demeure : ces distinctions introduisent
classiquement le thème de la fuite du temps.
■ Pour Montaigne, il n’y a rien qui demeure constant dans le monde : ni les choses, ni l’être
humain qui les observe.
Dégager la problématique
Repérer les étapes de l’argumentation
Introduction
[Question abordée] Cet extrait des Essais invite à une réflexion sur le temps, l’être et les
rapports qu’ils entretiennent. [Thèse] Prenant au sérieux l’opposition entre ce qui est et ce qui
devient, Montaigne conteste la permanence des choses et questionne notre manière
d’appréhender le temps. [Problématique] Si l’on admet l’opposition entre la chose en devenir et
la chose en être, il faut avouer que rien n’est véritablement, mais que tout se meut et s’écoule,
emporté par un temps insaisissable. [Annonce du plan] L’auteur part d’une distinction classique
entre le réel et l’apparent (lignes 1-3) dont les conséquences le plongent dans une perplexité
croissante (lignes 3-9). Il en vient à questionner la mesure du temps, que la raison humaine
prétend vainement imposer à une nature où rien ne demeure ni ne subsiste (lignes 9-17).
1. Ce qui demeure et ce qui devient
A. Ce qui demeure est éternel et immuable
■ La question rhétorique initiale distingue implicitement « ce qui est véritablement » et ce qui
n’est qu’en apparence. L’être véritable demeure tel qu’en lui-même, éternel et immuable.
■ Est « éternel » ce qui transcende le temps, c’est-à-dire se situe en dehors de lui : sans début
ni fin, sans naissance ni mort. Une telle chose ne change pas mais demeure « stable » et
« permanente ». Elle « subsiste » telle qu’elle est, comme l’indique le terme « substance »,
synonyme d’être ou de réalité dans la philosophie médiévale.
DÉFINITION
« Transcender » signifie relever d’un autre ordre, extérieur et supérieur.
B. Ce qui devient est provisoire et changeant
■ À l’inverse, ce qui devient est emporté par le temps et les changements successifs : un tel
mode d’existence est défaillant par rapport au précédent et réduit la chose à une apparence
fugace et trompeuse.
■ Connaître la naissance et la mort, c’est avoir le temps qui pèse sur soi comme une « ombre »
menaçante. La chose qui devient n’est que de passage puisqu’elle n’a pas toujours été et ne sera
pas toujours. Ses mutations lui imposent un continuel effacement de ce qu’elle était au profit
de ce qu’elle sera. Ce processus où à la fois elle disparaît et apparaît la prive de stabilité.
DÉFINITIONS
« Mutation » signifie ici changement (en latin mutatio). Par opposition, l’« immutabilité » ‐
caractérise ce qui ne change pas.
[Transition] Montaigne admet l’opposition entre ce qui demeure et ce qui devient. Pour autant,
cette distinction suscite chez lui une grande perplexité et le conduit à questionner la tradition
philosophique.
2. Un héritage questionné
A. L’être et le non-être
■ Dans l’allégorie de la caverne, Platon distingue la réalité et les apparences qui n’en sont que
« l’ombre » ou « l’écho ». Il oppose l’intelligible et le sensible : les Idées sont éternelles et
immuables, tandis que les choses matérielles n’en sont que le reflet imparfait, provisoire et
changeant. Suivant Parménide , il distingue deux espèces parmi les choses : « celle qui est
invisible est toujours même qu’elle-même, alors que celle qu’on peut voir ne l’est jamais ».
À NOTER
« L’être est, le non-être n’est pas » : Parménide affirmait la permanence de l’être, à l’inverse
d’Héraclite pour qui tout s’évanouit dans le temps.
■ Mais si n’est véritablement que ce qui demeure identique à lui-même, quel statut accorder à la
« matière coulante et fluente » soumise au devenir ? Comme ce n’est tout de même pas un pur
néant, Platon doit admettre que ce qui devient est un mélange d’être et de non-être.
B. Une ontologie problématique
■ Cette ontologie subtile paraît contradictoire à Montaigne. Ce serait à l’évidence « sottise et
fausseté » de tenir comme un être à part entière ce qui « a été » ou ce qui « sera ». En effet, un
tel être n’est pas vraiment, puisqu’il entre aussi dans sa nature de n’être pas encore (« avant »),
puis de ne plus être (« après »).
DÉFINITION
Formée des mots grecs ontos « ce qui est » et logos « science », l’ontologie est la discipline
qui étudie les propriétés de l’être en général.
■ Si l’être désigne la chose éternelle et immuable, alors il faut réserver ce nom à Dieu. Dans une
autre partie des Essais, Montaigne explique ainsi : « Il n’y a rien qui véritablement soit que lui
seul, sans qu’on puisse dire : il a été, ou : il sera, sans commencement et sans fin. » Mais ni le
monde, ni moi qui le contemple, ne pouvons être tenus comme étant au sens fort « en être » :
« Il n’y a aucune consistante existence, ni de notre être, ni de celui des objets. »
LE SECRET DE FABRICATION
Utilisez les repères au programme ! L’expression « en être », qui redouble ici le verbe « être »,
signifie que la chose est « en acte » (c’est-à-dire pleinement), et pas seulement « en
puissance » (inachevée).
[Transition] Les contradictions de l’ontologie classique permettent à Montaigne de conduire le
lecteur à une certaine perplexité devant l’inconsistance du monde et la fuite du temps.
3. Une leçon de scepticisme
A. Une mobilité universelle
■ L’extrait débouche sur le constat d’une mobilité universelle : il n’y a « rien qui demeure, ni qui
soit subsistant ». Toutes choses sont sujettes à un changement permanent dont la nature nous
offre partout le spectacle (la naissance et la mort, le jour et la nuit, les saisons, etc.). Nous aussi
allons « coulant et roulant sans cesse ». Dans l’adresse au lecteur qui ouvrait les Essais,
Montaigne annonçait le projet de se peindre, mais il finit par avouer : « je peins le passage : non
un passage d’âge en autre ou, comme dit le peuple, de sept en sept ans, mais de jour en jour, de
minute en minute ».
■ Le scepticisme de Montaigne tire profit de l’opposition classique entre l’être et le devenir pour
instiller le doute sur la consistance du monde et du moi. Rien ne peut être tenu pour certain
dans ce monde branlant où tout est en continuelle mutation, tant ce qui est observé que
l’observateur lui-même. Comme disait le philosophe présocratique Héraclite, « on ne se baigne
jamais deux fois dans le même fleuve ».
À NOTER
Le scepticisme est une école philosophique qui estime que la certitude nous est
inaccessible.
B. La mesure du temps
■ Le temps est chose difficile à concevoir, comme le confessait déjà Augustin : « Qu’est-ce donc
que le temps ? Si personne ne m’interroge, je le sais ; si je veux répondre à cette demande, je
l’ignore. » De même, pour Montaigne, notre « raison », c’est-à-dire notre faculté de comprendre,
est ici dépassée.
■ À défaut d’avoir une bonne « intelligence », une bonne compréhension du temps, nous
essayons de le mesurer : pour ce faire, nous le partageons entre le passé et le futur, et
cherchons à le fixer dans l’instant. Mais ce geste fait violence à une chose continue et mobile : il
« fend » le temps comme par un coup d’épée, et le « détruit » sur-le-champ en voulant le figer.
■ Cependant, une telle partition n’est pas totalement arbitraire puisqu’elle reflète aussi
l’inconsistance des choses : le passé s’est enfui, le futur n’est pas encore. Seul le « présent »,
« l’instant », le « maintenant » reste à notre portée, du moins si l’on en croit la sagesse
épicurienne . Mais comment le saisir ? Comment s’installer dans l’instant et en jouir alors qu’il
n’est qu’une limite imaginaire ? Il n’a aucune consistance puisqu’il s’évanouit au moment même
où on en parle.
À NOTER
Contemporain de Montaigne, le poète Ronsard renouvelle le conseil épicurien de profiter du
jour présent (carpe diem).
Conclusion
Cet extrait met en scène le vertige du temps qui saisit l’auteur : le caractère évanescent de l’être
plonge Montaigne dans le doute sur l’existence des choses. L’affirmation d’une substance
invisible, stable et permanente est vaine puisque tout passe dans un mouvement infini et
insaisissable.