Sujet : Administration, légalité et crise.
L’Administration a pour mission d’assurer la satisfaction des besoins d’intérêt général,
ce qui justifie les pouvoirs exorbitants qui lui sont reconnu. En effet, l’Administration, et c’est
l’une des spécificités du droit administratif, ne peut se voir appliquer les règles prévues pour
les particuliers quand elle met en œuvre des prérogatives de puissance publique. Toutefois, il
ne faudrait pas conclure que les autorités administratives disposent d’un blanc-seing et
qu’elles peuvent édicter tout acte. L’activité de l’Administration s’inscrit dans le respect du
principe de légalité.
Ce principe signifie soumission de l’administration au droit et constitue une limitation
du pouvoir administratif. Cela est d’autant vrai que le non-respect du droit par
l’administration est sanctionné par le juge. L’administration doit donc respecter, mais aussi
faire respecter la loi au sens large. Cela est l’un des fondements de l’Etat de droit, il protège
les administrés de l’arbitraire du Prince. Cependant, dans certaines circonstances graves,
l’administration ne peut à la fois respecter strictement la légalité et continuer à faire
fonctionner les services publics et continuer d’assurer l’ordre public.
L’adage populaire dit nécessité n’a point de loi. Mais cela n’est pas acceptable dans un
Etat de droit. Toutefois, on admet qu’en période de crise, la continuité du service et de l’ordre
public puissent l’emporter sur la légalité. La crise se saisit comme une situation troublée
(souvent conflictuelle) qui, en raison de sa gravité, justifie des mesures d’exception.
Cependant, une telle situation pourrait s’avérer attentatoire aux droits des gens, car la
crise pourrait devenir un moyen pour l’Administration de s’affranchir de toutes règles. Elle
deviendrait donc incontrôlable ce qui est un risque considérable.
Nous posons donc la question : les circonstances de crise dégagent-elles
l’Administration du respect de la légalité ? Telle est la question qui se dégage du sujet :
Administration, légalité et crise.
De l’examen des textes et de la jurisprudence, il ressort que la survenance de
circonstances de crise ne signifie pas pour autant que l’administration peut faire n’importe
quoi, qu’elle soit affranchie totalement du respect de la légalité. Elle demeure soumise au
principe de légalité, mais à la légalité ordinaire on substitue une légalité de crise. C’est donc
admettre qu’il y a suspension momentanée de la légalité ordinaire (I) au profit d’une légalité
exceptionnelle (II).
I- La suspension momentanée de la légalité ordinaire
En période de crise, il est reconnu à l’administration la faculté de se soustraire au strict
respect de la légalité. Elle dispose donc de prérogatives exceptionnelles (B) justifiées par
l’inadaptation de la légalité ordinaire à la crise (A).
A- Inadaptation de la légalité ordinaire aux circonstances de crises
La crise est une notion générale sans définition légale. Nous référons donc au
vocabulaire juridique qui la présente comme une situation troublée (souvent conflictuelle) qui,
en raison de sa gravité, justifie des mesures d’exception. Elle renferme donc en son sein
plusieurs hypothèses : état de crise, état de siège, état d’urgence entre autres. Mais la crise
recouvre également d’autres notions.
En tout état de cause, lorsqu’elle survient, la législation ordinaire se montre bien
souvent incapable de l’encadrer. En effet, elle est bien trop stricte et rigide pour faire face aux
circonstances nouvelles, de telle sorte qu’observer la légalité ordinaire entraverait le
fonctionnement de l’Administration.
Il est d’une importance sacrale d’assurer la continuité du service public et le maintien
de l’ordre public, ce sont là les missions principales et régaliennes de l’Etat. De ce fait, l’on
ne saurait, au nom du principe de légalité, laisser les institutions publiques « mourir ». C’est
pour cela que le droit prévoit des sortes de légitime défense de l’Administration devant les
situations exceptionnelles.
B- Les pouvoirs exceptionnels justifiés par la crise
Ces pouvoirs sont d’origine soit jurisprudentielle, soit législative ou constitutionnelle.
Tout abord, l’Etat de crise prévu par l’article 73 de la constitution de 2016, qui
autorise le Président de la République à exercer tout seul la totalité des pouvoirs publics. Il
devient à la fois titulaire du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif, exerçant « la dictature
temporaire ».
Ensuite, l’Etat de siège dont le fondement juridique réside à l’article 105 de ladite
constitution. Il a pour effet le transfert à l’autorité militaire des pouvoirs de police exercés en
temps ordinaire par l’autorité civile. Il a aussi pour effet l’élargissement considérable des
pouvoirs de police et conséquemment de restreindre les libertés individuelles et d’étendre la
compétence des tribunaux militaires à un grand nombre d’infractions pénales.
Par ailleurs, l’on peut aussi citer l’Etat d’urgence, prévu par la loi du 7 novembre
1959. Il est déclaré en raison de périls imminents résultants d’atteintes graves à l’ordre
public ou d’événements qui, par leur nature ou leur gravité, entravent la bonne marche de
l’Economie. Cela entraine un élargissement des pouvoirs de l’autorité de police.
Enfin, s’agissant des pouvoirs consacrés par la jurisprudence, l’Administration peut,
en cas de survenance d’un événement exceptionnel empêchant le respect de la légalité
ordinaire, s’affranchir notamment des règles de compétence, des règles de forme et de
procédure et ainsi que des règles de fond. Nous voyons donc que l’Administration voit ses
pouvoirs s’accroitre. Cependant, elle ne peut les savourer jusqu’à l’hubris, elle doit respecter
certaines règles.
II- Le respect d’une légalité exceptionnelle ou de crise
Pendant la période exceptionnelle, il n’y a pas absence de légalité ; en effet une
légalité de crise se substitue à la légalité ordinaire. En effet, les mesures de gestion de crise
ont un cadre légal qui régit leur application (A). De plus, le juge a également un pouvoir de
contrôle (B).
A- Le cadre légal des mesures de crise
Premièrement, la Constitution prévoit à l’article 73 fixe le cadre dans lequel le
président de la République peut mettre en œuvre ses pouvoirs de crise. En effet, il peut les
employer lorsque : « Lorsque les Institutions de la République, l'indépendance de la Nation,
l'intégrité de son territoire ou l'exécution de ses engagements internationaux sont menacées
d'une manière grave et immédiate, et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics
constitutionnels est interrompu ». Cependant, il doit avant tout consulter obligatoirement les
présidents du Sénat, de l’assemblée nationale, du conseil constitutionnel. Il informe par
message la nation du début et de la fin de l’Etat de crise.
Deuxièmement, comme l’article 73, l’article 105 de la constitution institue une légalité
de crise sous l’appellation état de siège. L’état de siège peut être défini comme un régime de
légalité spéciale à des circonstances de crise auxquelles les pouvoirs publics doivent faire
face. Il est déclaré « en cas de péril imminent résultant d’une guerre étrangère ou d’une
insurrection à main armée ». Si elle est remplie, l’état de siège est décrété en Conseil des
Ministres.
Enfin, L’état d’urgence est institué par la loi n°59-231 du 7/11/1959 adoptée alors que
la Côte d’Ivoire est encore une République autonome. Conformément à son article 1er, l’état
d’urgence peut être déclaré sur tout ou partie du territoire de la République, soit en cas de
péril imminent résultant d’atteintes graves à l’ordre public, soit en cas d’évènements qui, par
leur nature ou leur gravité, sont susceptibles d’entraver la bonne marche de l’économie ou les
services publics ou d’intérêt social.
Cela dit, le juge a aussi un rôle à jouer.
B- Le contrôle du juge pendant la période de crise
Même s’il ne peut pas contester la décision de recourir aux pouvoirs de crise, le juge
peut néanmoins contrôler la légalité des actes pris durant cette période. Le juge administratif
est compétent pour contrôler les actes pris dans le domaine réglementaire. Quant aux actes
pris dans le domaine législatif, ils relèvent de la compétence du juge constitutionnel.
En plus, le juge administratif vérifie le respect des conditions d’application de la
théorie jurisprudentielle des circonstances exceptionnelles :il contrôle d’abord la notion même
de circonstances exceptionnelles et l’impossibilité d’agir dans le cadre strict de la légalité. Il
s’assure ensuite que les mesures intervenues sont nécessaires et adaptées aux circonstances. Il
peut ainsi annuler les actes ne remplissant pas ces conditions.
En définitive, il s’infère que la légalité de crise, en ce qu’elle donne à l’Administration
encore plus de prérogatives, doit être contrôlée. Cependant, l’institution de ces règles suffit-
elle à encadrer le prince durant les crises ?