Étoiles
Étoiles
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étoiles, ces astres qui rayonnent de leur propre lumière,
qui attirent le regard et émerveillent ! Les étoiles, une
évidence, mais tant de mystères ! Tout comme l’astre qui a
inspiré les auteurs de ce recueil, chaque plume est douée
d’un éclat propre, chacune dégage une lueur unique qui
vous invitera au voyage, à l’émotion.
Ce recueil réunit 47 plumes de la promotion
POLARIS. Des plumes qui, contre vents et marées, ne
perdront jamais le nord ! Des plumes qui continueront à
voler, à tracer des itinéraires littéraires pour vous faire
rêver, voyager ! Des plumes auxquelles je souhaite de
garder leur éclat et de rayonner dans le cœur de leurs
lecteurs. Plumes et lecteurs, je vous souhaite de toujours
garde les pieds sur Terre et la tête dans les Étoiles.
Bon voyage !
Caroline Minić
Formatrice à l’Institut des Carrières Littéraires
(LICARES)
Candice Ulrik
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Autrice
Ce fut un honneur
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LES CONTRIBUTEUR·RICES DU RECUEIL
PRÉFACE
Caroline Minić
STELLA
Roxane Gourdon / Littérature blanche
POUSSIÈRE D’ÉTOILE
Coraline Chêne / Merveilleux
VOIES CROISÉES
Nathalie Vandevelde / Réalisme magique
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LE DESTIN POLARIS
Mélissa Thouseau / Fantasy
SI J’AVAIS SU
Kathryn J. Beauchamp / Thriller
L’HOMME ET L’ÉTOILE
Emilie Darmez / Littérature générale
9
LES SOLEILS DE DEVI
Anne Ferrard / Littérature Jeunesse
CONTADOR ET L’EFFONDREMENT DE
N6946-BH1
Archy / Littérature générale
LUMINESCENCE
Camille Epona / Uchronie
LES PERSÉIDES
Estelle Normand / Littérature générale
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QUI A VOLÉ L’ÉTOILE DE NOËL ?
Léa Andrée / Cosy mystery
ESPOIRS
Arkielluaz / Réalisme magique
D’ÉTOILE À MOI
Lucie Hole / Fantastique, Conte initiatique
LE GÉANT DE PAPIER
Annaë S. Lianderet / Conte fantastique
TOMBER EN AMOUR
Julie Neveu / Poésie
MORPHÉE
Léonie Napel / Fantastique, Romance
FAIS UN VOEU
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Lily Nova / Fantasy
POUR RIEN
Aymeric Bard / Littérature générale
INHUMAIN : COLLISION
Octavia Ringot / Science-Fiction
LA RENCONTRE INATTENDUE
JB Hazel / Fantasy
MILKOMEDA
L’Alchimiste / Science-Fiction
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L’ÉTOILE NOIRE
Eva Timell / Fantasy
LA PLUME DU DESTIN
A. June Holly / Fantasy
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FIN DE L’ENREGISTREMENT
Elise Legras / Science-Fiction
AMARZINTUL
Fleur Meuron / Thriller Fantastique
IMMERSION
Paola Soren / Anticipation, Littérature blanche
CANARD JAUNE
Olivia Guerrero / Romance
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ACANTHASTER
Elodie Soranel / Littérature blanche
L’OEIL DU POISSON-À-PATTES
Hélène Mayeur / Science-Fiction
ESTRELLITA
Julia Bru / Littérature blanche
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POSTFACE
Lucie Castel et Johanna Vogel
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Jess Anghell
Science-Fiction
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— Ouais, comme tu veux, mais on part ! riposta-t-il
sèchement, pressé de décoller.
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tout y détruire, après avoir massacré tant d’autres peuples.
Les enfants étaient alors envoyés sur Novaterre pour y
recevoir une éducation et un entraînement, afin de
compléter les effectifs de l’armée de la Reine Adaline II.
Chaque enfant portait le même nom : Pola Ris ou Aus
Trale, selon qu’il s’agissait d’une fille ou d’un garçon.
Effaçant leur passé, abolissant leur lien et anéantissant leur
individualité, ils étaient identifiés par un numéro à côté de
leur prénom. C’est ainsi que la Reine s’assurait de la
loyauté de ses soldats. Mais sans eux, leur univers avait
peu d’espoir de survivre, face à leur redoutable ennemi.
Au bord des Pitons noirs, lors de ses rares moments
de solitude, Pola avait pris l’habitude d’observer
l’extraordinaire océan d’étoiles qui l’entourait. Elle
désirait sentir la froideur d’Opton, la chaleur de Solaris ou
voir des aurores boréales. La belle et impétueuse Pola
Ris 177 s’imaginait des horizons lointains, des voyages
dans l’espace ou dans les galaxies décrites par les
explorateurs. Pola avait vite compris que si elle voulait
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partir loin d’ici, elle devrait s’appliquer et obéir. Durant
des années, elle avait appris les règles, les lois et les
obligations de sa nouvelle condition. La vie n’était pas
rose tous les jours, mais Pola n’avait jamais souffert ni du
froid ni de la faim depuis son sauvetage. Elle avait appris
à se battre, à enquêter et surtout à piloter. Et maintenant,
elle copilotait un engin spatial !
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galon et diriger sa propre équipe. Son mantra dans la vie
était de faire ses preuves et d’acquérir le plus d’expérience
possible afin qu’elle soit nommée Agente en chef par la
Reine. C’était son unique rêve et elle comptait bien y
parvenir !
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monastère en contrebas, niché dans une végétation
luxuriante. Selon leurs informations, c’était là où devait se
cacher le Prince héritier Adam, parmi les moines des
différentes communautés. Se penchant en avant, pour
chercher l’agent Barclay, qui s’était légèrement éloigné,
elle entendit une bribe de sa conversation :
— Bien arrivés. Je récupère le paquet et je vous
retrouve dans quelques heures. Soyez prêts ! lâcha-t-il
avant de la surprendre en relevant soudainement la tête.
Il semblait mécontent et lui fit signe de le rejoindre
d’un mouvement brusque. Pola Ris 177 descendit à son
tour, tout en se demandant quelle mouche l’avait piqué.
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L’agent Barclay, coinçant son pied dans l’interstice,
s’imposa fermement.
— Mission royale, nous ne repartirons pas sans lui !
s’énerva-t-il, tout en lui tendant une lettre.
Après l’avoir lue, le moine leur fit signe d’entrer.
— Très bien, mais restez là. J’en ai pour quelques
minutes, je vais prévenir mon supérieur. Ne bougez pas
d’ici ! ordonna-t-il en s’éloignant du hall.
Pola trouvait Barclay bien nerveux. Il s’impatientait,
fulminait et tournait en rond dans le vestibule. Le temps
s’écoula lentement, avant que le frère ne revienne,
accompagné d’un beau jeune homme portant un bagage.
Après une accolade fraternelle d’adieu, le garçon s’avança
pour saluer les voyageurs :
— Bonsoir, agent Barclay ! Cela faisait longtemps.
Alors comme cela, Mère me demande ? Que se passe-t-il ?
— Bonsoir, mon Prince, répondit-il en s’inclinant
vers lui. La Reine est au plus mal et a besoin de vous à son
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chevet. Nous devons vous ramener au royaume au plus
vite.
— J’avais bien compris l’urgence. Le danger n’est
donc pas écarté ?
— Non mon Seigneur, l’Ombre Obscure rôde
toujours et votre mère se meurt. Pinky, ordonna
froidement l’agent Barclay, prends son sac !
Elle se baissa, tendant la main pour récupérer son
paquetage.
— Pas la peine, Pinky, je vais me débrouiller.
— Pola Ris 177, mon Prince, le reprit-elle, confuse.
Tout en se dirigeant vers l’appareil, Adam continua :
— Pola Ris… répéta-t-il songeur. Comment vont
nos légions de Novaterre ?
— Bien, mon Seigneur.
Dans le vaisseau, l’équipage s’installa et s’attacha
pour le décollage. Barclay empoigna les commandes du
véhicule et enclencha la procédure d’envol avec brutalité,
comme s’il le faisait exprès.
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Regardant droit devant, Pola fut encore plus émue
par le spectacle d’Iarus et Rerus, bien plus basses
qu’avant, teintant l’horizon d’un violet sublime.
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Seule station sur leur route, Borrowa était une toute
petite planète désertique possédant de nombreuses
réserves de carburant. Après avoir atterri, les portes
d’Éclipse s’ouvrirent dans un chuintement métallique,
laissant le passage aux trois voyageurs. Soudain, de
colossaux pirates se précipitèrent dans le véhicule et les
obligèrent à se rabattre à l’intérieur. Un combat s’engagea
alors ; chacun y allait de son poing ou de sa lame.
D’instinct, Pola Ris 177 s’interposa entre les
brigands et le Prince. Elle se battait férocement, mais leurs
adversaires restaient trop forts pour elle. Un coup de
couteau l’érafla au bras, faisant perler quelques gouttes de
sang sur son uniforme déchiré. L’agent Barclay, quant à
lui, ne venait pas les aider. Il était passif face à leurs
rivaux, comme se lavant les mains de toute implication.
Pourquoi ?
Repensant à la conversation, entendue plus tôt, elle
comprit alors que le vieux Barclay les avait trahis. Poussée
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par l’adrénaline et son puissant instinct de survie, Pola
Ris 177 chercha une échappatoire en considérant tous les
paramètres à sa disposition. Elle devait sauver le Prince
héritier. Ce n’était pas seulement pour assurer son propre
avenir, mais c’était sa mission. L’Ombre Obscure avait
réapparu, de nombreuses communautés se retrouvaient en
danger.
L’agente tira Adam vers elle et lui intima de courir.
Ils faisaient tomber tout ce qu’ils pouvaient derrière eux
pour ralentir leurs poursuivants, puis ils se faufilèrent par
la petite porte arrière de l’engin. C’était la seule option
qu’il leur restait. Réussissant à semer les pirates, un peu
trop grands pour emprunter le même chemin, Pola et le
Prince sortirent pour leur échapper.
Adam courrait droit devant, la jeune femme à sa
suite, veillant sur ses arrières et guettant leurs éventuels
adversaires. Pola Ris 177 repéra une modeste navette dont
le sas apparaissait grand ouvert, le moteur tournant encore.
Elle constata que le pilote ne s’y trouvait pas. Qui pouvait
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bien laisser son véhicule sans surveillance sur cette
planète ? Puis elle entraperçut un homme debout, face à
une cloison, les jambes écartées, vidant sa vessie d’un
liquide jaunâtre coulant à ses pieds.
Murmurant au Prince de la suivre, ils
s’engouffrèrent à l’intérieur, et Pola Ris 177 prit les
commandes. Elle connaissait bien ce type de transport,
c’était le même modèle qui lui avait servi pendant ses
entraînements. Bien attachée et observant le pilote
toujours contre son mur, elle ferma toutes les portes et fit
décoller le petit engin, au grand dam de son propriétaire,
des pirates et de l’agent Barclay.
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— Je crois que Barclay nous a piégés, mon Prince. Il
a dû trafiquer le compteur du réservoir, pour nous obliger
à atterrir sur Borrowa, lui expliqua-t-elle.
— Mais pourquoi ? s’écria-t-il la gorge nouée
d’angoisse. C’est bien ma mère qui vous a envoyés ?
— Oui, mon Seigneur, j’étais là quand il a reçu ses
ordres. J’ai surpris une conversation un peu plus tôt, mais
je n’en avais pas compris le sens, je pensais juste qu’il
confirmait vous avoir retrouvé. Je ne savais pas qu’il
n’avait pas l’intention de vous ramener. Je suis désolée,
mon Prince. J’aurais dû être plus vigilante.
— Ce n’est pas votre faute, agente. Vous n’avez fait
que lui obéir. Rentrons au palais, je vous prie, je voudrais
voir ma mère.
Les étoiles se profilaient à l’horizon, formant
comme une traînée oblongue sur les vitres. Le Prince
Adam et Pola Ris 177 étaient absorbés par le spectacle
lorsque l’Ombre Obscure, à l’origine de la Grande Guerre,
est apparue subitement devant eux. Tétanisée par la peur,
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Pola Ris 177 n’eut pas le temps de ralentir les machines
avant que les ténèbres n’envahissent l’habitacle. Puis ils
entendirent une voix marmonner :
— Vous voilà enfin, mon beau prince.
— Qui êtes-vous ? haleta Adam, en se détachant du
fauteuil.
— Finalement, je vous tiens ! Je ne vous laisserai
jamais rentrer chez vous ! annonça l’Ombre Obscure d’un
ton sépulcral.
D’un rire sardonique, elle lâcha :
— Vous allez mourir !
À une vitesse affolante, l’entité noire se propagea et
aspira tout l’oxygène de la navette. Elle se rapprocha
ensuite d’Adam pour l’asphyxier de toutes ses forces, tel
un gaz empoisonné. Inerte, le Prince s’effondra sur le
plancher comme une simple poupée de chiffon.
Agonisante, Pola avait les joues mouillées de larmes
quand elle aperçut les étoiles scintiller autour d’elle. Elles
brillaient comme autant de soleils plus lumineux, plus
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splendides et plus beaux que tout ce qu’elle avait pu voir
dans ses songes. Ses rêves mourant avec elle, ses yeux se
fermèrent à jamais.
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Jess Anghell aime autant lire des histoires qu’en raconter
et prendre la plume lui permet de partager son univers.
Elle a commencé par coucher sur le papier des contes pour
enfants, avant de s’aventurer dans des genres plus
diversifiés, comme des projets de roman fantastique teinté
de mystères ou de fantasy. À travers les péripéties qu’elle
décrit, l’auteure mélange ses formes littéraires de
prédilection. Elle conçoit des mondes et des personnages
qui lui tiennent à cœur et qui répondent à ses attentes de
lectrice : écrire le livre qu’elle aimerait lire…
Dans le présent récit, Jess Anghell s’est lancée dans
la rédaction d’une courte nouvelle de science-fiction. Au
fil de sa création, tout un système stellaire s’est ouvert à
elle, lui permettant de naviguer parmi les étoiles, à l’instar
de son héroïne : Pola Ris 177. Comme elle, cette
expérience a réalisé un rêve d’enfant : explorer des
contrées spatiales obscures et fascinantes.
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Ses réseaux
Instagram : @jess_anghell
Podcast : https://podcast.ausha.co/du-cappuccino-et-des-
livres (ou sur toutes les plateformes de diffusion de
podcast)
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Roxane Gourdon
Littérature blanche
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avais-je bien pu faire pour être convoquée dans son antre ?
C’était forcément ma faute. J’étais tellement loin du
compte.
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à ces deux injustices tombées sur moi. Mon hospitalisation
forcée m’a sauvée de l’anorexie. Une bonne nouvelle
m’attendait à la sortie, ma mère a obtenu pour moi que je
suive des cours par correspondance. J’ai décroché mon
certificat, mais des études supérieures étaient exclues.
Mon rôle était de remplacer maman.
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Deux mois avant la mort de ma mère, des caravanes
se sont installées dans la ville voisine. Les forains ont
monté des manèges en quelques jours, attirant les
habitants des villages alentour. Les couleurs vives des
stands ravissaient mes yeux, je ne savais plus où donner de
la tête, mais surtout j’étais impressionnée par les
autotamponneuses. Trop peureuse pour conduire un de ces
bolides, j’assistais médusée au spectacle de mes petits
frères riant aux éclats à chaque carambolage qu’ils
provoquaient.
Je sens encore le goût sucré de la barbe à papa qu’on
s’est partagée tous les trois. Après tant d’années de
privations et de rationnements dus à la guerre, sans
compter mon épisode anorexique, j’ai savouré cette orgie
de sucre fluorescent dans ma bouche.
Dans mon extase gustative, je n’ai pas entendu
arriver la voyante. La pythonisse croulant sous ses châles
élimés m’a attrapé le poignet : « Tu connais le tarot ? Tire
un arcane ». Instinctivement, ma main a saisi une carte
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écornée sur le côté droit. L’image représentait une femme
nue dans une rivière en train de remplir une jarre sous les
étoiles.
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Cette vieille folle a gâché mon plaisir. Ils se faisaient
tellement rares à l’époque. Ma vue s’est troublée et j’ai dû
respirer profondément pour retrouver mon calme. J’ai
sursauté quand mon plus jeune frère m’a sortie de ma
torpeur. J’ai cherché la cartomancienne des yeux, elle
n’était plus là. À sa place, l’arcane du tarot Marseille
gisait au sol, mon regard s’est posé dessus et j’ai lu son
nom : L’ESTOILE. Machinalement, je l’ai rangé dans la
poche de ma blouse, puis j’ai oublié cet incident les huit
décennies suivantes. Le hasard a voulu que je la retrouve
en triant des cartons, la veille de mon infarctus.
Au crépuscule de ma vie, sa prophétie raisonne dans
ma tête. Quelle est la part de magie versus la part
d’inconscient ? La carte défraîchie me prouve que ce n’est
pas simplement le délire d’une vieillarde mourante. J’ai
bien une bonne étoile qui veille sur moi. Elle a juste pris
son temps.
Ma bonne étoile aura mis vingt-quatre ans à se
rappeler que j’existais. Elle s’est présentée à moi sous la
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forme d’une petite annonce dans un journal oublié par un
client. Un jeune divorcé désabusé était à la recherche
d’une seconde épouse pour fonder un foyer. J’ai succombé
à la tentation de lui écrire lorsque j’ai vu sa photo en noir
et blanc, un grand brun à l’allure digne, le regard franc.
Son lieu de résidence a fini de me convaincre :
« Boulogne, aux portes de Paris ».
Mes mains étaient moites et des picotements
agaçaient mes paumes, mais je l’ai fait. Je lui ai écrit.
J’avais profité d’une visite chez une cousine pour aller à la
papeterie acheter du papier à lettres aux motifs floraux et
un nouveau stylo plume pour cette occasion. J’ai
maladroitement rédigé les premières phrases. J’ai
recommencé trois fois ma lettre avant de trouver les mots
justes. Je me suis dévoilée à ce brun ténébreux dont je ne
savais presque rien. Je lui ai offert mon cœur par
correspondance.
Les semaines qui ont suivi ont failli m’être fatales
sous le poids de la peur et de l’attente. Je prenais soin de
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surveiller les allées et venues de la place. La boulangerie
de mon père était parfaitement située pour cela. Personne
ne pouvait échapper à mon observation, enfin tant que
j’étais dans la boutique. Je sautais sur le facteur avec une
hystérie qui me trahissait. Ma déception et ma honte
grandissaient chaque matin où je ne recevais pas de
courrier de mon amoureux épistolaire.
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enfin j’espère, car elle était rangée dans un des cartons qui
regroupent quatre-vingt-dix ans de souvenirs.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que j’avais
suscité l’intérêt de l’élégant divorcé. Comme diraient mes
petits-enfants à qui j’ai autorisé à lire sa déclaration
d’amour : « Il était chaud bouillant papi ». Oh que oui ! Je
le découvrais après notre mariage. Mes petits enfants n’ont
pas besoin de savoir ça,
Il me demandait de le rejoindre à Boulogne le plus
vite possible pour m’épouser dans la foulée, chose folle et
impensable, j’ai foncé. J’ai préparé quelques affaires,
menti à ma famille, prétextant rendre visite à ma cousine.
Je suis montée dans un train pour Paris. Le voyage était
interminable, j’ai manqué de m’évanouir sous l’effet de la
peur de faire une énorme erreur. À l’arrivée, mon fiancé
m’attendait sur le quai. À ce moment, mon cœur a su. Ma
vie commençait.
On ne peut pas retranscrire une vie entière en
quelques lignes. Je le sais parce que j’étais en train
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d’écrire mes mémoires à l’attention de mes petits-enfants.
Ils m’ont offert un album pour Noël, un bel ouvrage à la
couverture travaillée avec des thématiques à remplir. J’ai
rouvert mes cartons de souvenirs pour eux. Mes boîtes de
pandore, elles ne sont probablement pas étrangères à mon
emballement cardiaque. Revivre son existence n’est pas de
tout repos. Mes premières années sur terre ne m’avaient
pas préparée à la vie que mon mari allait me faire
découvrir. Nous ne sommes pas restés longtemps à
Boulogne. Quand vous épousez un militaire, il faut savoir
qu’il pouvait être appelé à l’étranger. J’étais enceinte de
notre premier enfant lorsqu’il m’annonça que l’on partait
en Algérie pour une durée indéterminée. Il n’a pas entendu
mon refus, il ne voyait pas sa vie de famille à distance. Il
voulait sa femme et son enfant auprès de lui ou bien c’était
le divorce. Me décider a été un calvaire. Vivre à l’étranger
ne faisait pas partie de mes plans, divorcer non plus. J’ai
choisi ma famille.
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Nous résidions près de Dakar pour la naissance de
ma seconde fille, la sénégauloise, comme ont coutume de
dire les Sénégalais d’une Française née sur leur terre. Mon
fils puis ma cadette sont nés en France. Nous n’allions à
l’étranger que pour voyager. Mon mari s’est bien
acclimaté au retour à la vie civile. C’était un excellent
père, il était prêt à accueillir plus d’enfants, pas moi. Je
prenais en charge le gros de la logistique. Dès la
légalisation de la pilule contraceptive, j’ai fait partie des
premières bénéficiaires. Nos quatre enfants nous
comblaient de joie, la famille était assez nombreuse. La
contraception et le lave-linge sont les deux plus belles
inventions de ce siècle pour la libération de la femme,
n’en déplaise à mes petites filles.
Le plus grand mal de ce siècle c’est cette saloperie
de cancer. Non content d’avoir ravi ma mère, il s’est
attaqué à mon mari. Je bénis le ciel pour les années
heureuses que nous avons passées ensemble, mais il me
manque chaque jour depuis trente-cinq ans. Je sais que je
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vais bientôt le rejoindre et finalement ça me va ainsi. J’ai
eu la joie d’être mère, grand-mère et même arrière-grand-
mère. Ma bonne étoile a bien fait son travail. Je sombre
dans le sommeil, une voix familière m’accueille.
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Des larmes roulent sur mes joues. Dans mon rêve ?
Pour de vrai ? Mon visage est trempé. J’ai pleuré d’avoir
entendu ma mère, de savoir que je ne mourrais pas seule.
La lumière artificielle des néons me brûle les yeux. Je les
garde fermés, mais j’entends entrer des visiteurs. J’ai de
plus en plus de mal à distinguer le réel.
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— On a eu tellement peur. J’ai cru que tu allais
mourir avant de savoir que… je suis enceinte, m’annonce-
t-elle de sa petite voix.
— Ne t’inquiète pas, ma chérie, je ne partirais pas
avant d’avoir rencontré mon nouvel arrière-petit-fils.
— Mais comment sais-tu que c’est un garçon ? On
l’a appris ce matin.
— C’est ma bonne étoile qui me l’a soufflée.
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Roxane Gourdon, de nature timide a développé son
univers imaginaire et réconfortant à travers les mots, ceux
des livres qu’elle dévore depuis l’enfance. Est maintenant
venu pour elle le temps de l’écriture.
Autrice en herbe, elle présente ici son premier texte
abouti qu’elle a à cœur de partager. Il s’agit d’une version
légèrement romancée d’un destin hors du commun d’une
personne qui lui est très chère. La rencontre surréaliste
avec une « pythonisse » a réellement changé la trajectoire
de sa vie.
Ses réseaux
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Coraline Chêne
Merveilleux
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Le visage de la fée se déforma, ses ailes d’or
palpitèrent. Mais au lieu de laisser éclater son indignation,
elle fixa Nova comme on regarde une puce qu’on
s’apprête à écraser. Enfin, elle déclara d’une voix
glaçante :
— Afin que ta vie reflète la froideur de l’hiver, ta
chevelure deviendra éternellement blanche comme neige.
Et ta chair perdra de sa chaleur au fil des années.
Aussitôt, les cheveux de Nova blanchirent et au
même moment, une décharge de glace pulsa dans son
sang. Alors qu’elle haletait de peur, sa marraine la toisa de
haut.
— Tu es devenue une étoile mourante.
Sur ces mots, la fée disparut dans une tempête de
fumée noire.
Nova éclata en sanglots. Pourquoi tant de violence
chez sa marraine ? Bouleversée, la jeune fille se rua vers
ses parents, tous deux interdits par cet accès de fureur.
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Dès que Nova se blottit dans leurs bras, ils
explosèrent en nuée de poussière d’étoiles.
En un instant, ses parents n’étaient plus.
Nova fut horrifiée.
— Père ? Mère ?
La cendre d’étoiles glissait entre ses doigts minces.
Nova appela de nouveau ses parents. La poussière
finit par se dissoudre entièrement. Il ne restait plus rien
des deux êtres qui l’aimaient plus que tout au monde.
— QU’AI-JE FAIT ?
Nova contempla ses mains cendreuses.
Son fidèle compagnon Carys, un adorable lionceau
des neiges, s’élança vers elle. Nova le repoussa. Elle ne le
réduirait pas en poussière, pas lui. Mais en voulant
l’éloigner, elle le toucha du bout des doigts. Sitôt, l’animal
se pulvérisa en poussière scintillante.
Nova hurla de désespoir, couverte des cendres de
son meilleur ami. Quelle ignoble malédiction ! Elle avait
détruit tous ceux qu’elle aimait en quelques secondes.
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Saisis de terreur, les domestiques désertèrent le
palais, laissant Nova seule dans sa détresse.
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Désespérée, Nova quitta son palais, abandonnant
tout ce qu’elle avait connu. Elle devait retrouver sa
marraine pour qu’elle annule cette malédiction. Nova
s’excuserait, lui dirait qu’il s’agissait d’un affreux
malentendu. Elles repartiraient de zéro. Par mansuétude,
sa marraine ferait revenir ses parents et Carys à la vie.
C’était le songe qui agitait sans cesse l’esprit de Nova.
La princesse entama un long voyage d’errance. Où
chercher une fée qui s’évaporait à sa guise ?
— Je vais traverser tout le royaume. Je finirais bien
par tomber sur cette maudite marraine, grommela-t-elle.
Pendant des années, Nova traversa des champs
sauvages, des vallées, des déserts et des montagnes. Elle
évitait soigneusement de rencontrer humains et autres
êtres vivants, fuyant fermes, villages et campements. Ses
mains restaient cachées en permanence. Mais souvent
malgré elle, des traînées de poussière d’étoiles
s’échappaient de ses doigts, telles des sillons de poudre
funeste.
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Elle se nourrissait seulement de fruits tombés des
arbres et d’eau de pluie. Le soir, elle se couchait et rêvait
de se dissoudre dans sa solitude.
Une vie bien triste et sans fin.
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Quand cela finirait-il ? Elle était à bout, prisonnière
d’une existence sans but.
Là, une idée germa dans son esprit.
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Elle ferma les paupières. Son corps se refroidissait
déjà, comme à l’approche de l’hibernation.
Son plan était simple : elle se laisserait enterrer par
la forêt. Les débris et les feuilles mortes la recouvriraient
au fil des saisons. Elle se fondrait peu à peu dans le terreau
du sol. Et un jour, elle ne ferait plus qu’un avec la terre.
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— Messire, c’est une sorcière ! tonna le chevalier
Lucius en reculant.
Le prince descendit de son cheval en se précipitant
vers la poussière d’étoiles.
— Dimitrius ?
Ses dernières cendres glissaient entre ses mains. Son
fidèle conseiller n’était plus.
— Pouvez-vous le ramener, Messire ? implora Joan,
un autre chevalier à terre.
Le prince secoua sa chevelure blonde. Ses yeux
dorés se voilèrent. Lui qui avait le don d’insuffler la vie se
retrouvait impuissant.
C’était trop tard. Il pouvait ramener un corps
inanimé, mais pas de la poussière.
— Sorcière ! scanda de nouveau Lucius. Il faut la
brûler, Messire !
— Hors de question, déclara le prince. Nous la
ramenons au château.
— Mais Messire… commença Joan.
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— Maintenant.
Comme ses hommes redoutaient la jeune femme, le
prince saisit sa cape de velours et enveloppa Nova, évitant
tout contact avec ses doigts maudits. Il la hissa en travers
de son cheval, prêt à repartir. Personne ne contredisait le
prince Hélio.
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d’une jeune femme à la chevelure blanche qui prenait la
vie du bout des doigts.
— Vos pouvoirs contraires anéantiraient tous vos
tourments et au-delà, assurait la fée aux ailes dorées,
comme la rencontre de deux astres fous qui s’aspirent…
Pour divulguer la suite, elle avait exigé plus de
rayons de soleil. Mais le prince avait refusé. Vexée, la fée
s’était volatilisée dans un nuage de fumée.
Au bord du désespoir, Hélio se mit à la recherche de
Nova. Et il l’avait trouvée ce matin-là dans cette forêt. Ce
soir était plein de promesses.
À présent, Nova reposait sur le lit royal,
emmitouflée dans la cape du prince. Le silence total
régnait dans la suite princière.
Elle ouvrit peu à peu ses paupières engourdies.
Quelques bougies éclairaient la grande pièce. Toujours
aucun bruit. Nova se leva avec douceur.
— Bonsoir Votre Altesse.
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Nova se figea. Un homme blond à l’allure imposante
se tenait près du foyer, un sourire chaleureux sur les
lèvres. Nova se redressa.
— Laissez-moi partir, exigea-t-elle.
Le prince sourit de plus belle.
— Je ne peux pas. J’ai besoin de votre aide.
— Vous ne semblez pas comprendre. Si je vous
touche, vous mourrez.
Hélio la contempla un moment.
— Nous pouvons nous aider l’un et l’autre. Vous
avez le don de la mort et j’ai le don de la vie.
Nova refusa catégoriquement. Elle ne frayait plus
avec d’autres êtres vivants depuis longtemps.
Mais désespéré, le prince la retint dans son palais.
Chaque jour, il s’approchait d’elle et lui quémandait
son aide. Chaque jour, elle le rejetait.
Il l’amenait de force avec lui visiter son royaume,
les mains bandées. Elle le regardait ramener des corps
innocents à la vie. Au début, Nova restait insensible. Mais
60
peu à peu, elle s’ouvrait à ce nouveau monde. Elle
apprenait à connaître son peuple, sa culture et ses
traditions. Elle s’attacha à ces gens, aux domestiques, aux
marchands. Redécouvrant la vie parmi les hommes, elle
vivait de nouveau.
Elle avait trouvé son nouveau foyer.
Elle passait aussi beaucoup de temps avec le prince.
Ils prenaient leurs repas ensemble, se promenaient le jour
dans les jardins fleuris et toutes les nuits, discutaient des
heures durant. Mais ils se tenaient toujours à distance,
Nova ne voulait prendre aucun risque. Elle avait pris
l’habitude d’envelopper ses mains dans de longues étoles
de soie.
Au fil des jours, ils s’attachaient de plus en plus l’un
à l’autre.
Inéluctablement, Nova et Hélio tombèrent
amoureux.
Mais le corps de Nova refroidissait et le prince
s’éteignait, consumé par sa propre lumière.
61
Un jour, il vint à Nova, le regard aimant :
— Marions-nous, lui proposa-t-il.
Nova refusa.
— Rappelez-vous : si je vous touche, vous mourrez.
Elle prenait la vie, lui la rendait. Elle s’en voudrait
de prendre une vie aussi précieuse.
— Nous nous aimons. Et vous êtes mon seul espoir,
mon amour. La rencontre de nos forces opposées rétablira
un équilibre parfait de nos pouvoirs.
Nova hésita longuement. Elle finit par consentir.
Cela pouvait marcher, elle allait peut-être guérir l’homme
qu’elle aimait.
Bientôt, ils connaîtraient la délivrance pour vivre un
amour éternel.
Le jour du mariage, tous furent conviés à de
grandioses célébrations. Dans le cœur des habitants,
l’allégresse se mêlait à l’espoir. Leur nouvelle princesse
allait sauver leur prince.
62
Au sommet de la plus haute tour du palais,
surplombant le royaume, Nova et Hélio s’unirent devant
tout le peuple.
La fée aux ailes d’or apparut à ce moment-là :
— Attendez, je n’avais pas précisé comment…
Dans un même élan, absorbés par leur bonheur,
Nova et Hélio s’embrassèrent pour la première fois en se
joignant les mains.
De leur union s’éleva une lumière prodigieuse. Peu à
peu, elle enveloppa le couple enlacé, et finit par les
engloutir complètement.
Dans un silence absolu, leurs corps unis explosèrent
en une gigantesque nuée de poussière d’étoiles, tels deux
astres fous qui s’aspirent. En retombant, les cendres
ensevelirent le royaume entier. Y compris la bonne fée.
Ils n’étaient plus.
63
Originaire de La Réunion, Coraline Chêne est une autrice
de l’imaginaire qui s’adresse aussi bien à la jeunesse
qu’aux plus grands.
Ayant beaucoup voyagé et exercé une multitude de
métiers, elle est aujourd’hui une entrepreneuse engagée
dans la cause de l’autisme, basée en région Rhône-Alpes.
Ses écrits, teintés d’une approche expérimentale et
d’une touche d’humour, explorent des thèmes autant
environnementaux que sociétaux, comme l’écologie et la
neurodiversité.
Quand elle ne court pas après l’inspiration, elle se
détend avec sa machine à coudre ou part saluer les arbres
en forêt avec sa chienne Clau, grande amatrice de
poubelles.
Ses réseaux
Instagram : @coraline_chene
Email : [email protected]
Nathalie Vandevelde
Réalisme magique
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d’histoire d’amour. Une histoire qui lui bouffe les
entrailles. Une drogue sans nom.
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soirs. Partout. Aux quatre coins du monde. Inlassablement
perchée au-dessus de sa tête.
Ivy soupire avec cette furieuse envie d’hurler. Lui
crier de dégager de là. De laisser ses pensées au repos, son
cœur au calme et son âme en paix.
67
compagnon d’infortune depuis longtemps abandonné. Elle
soulève un pan de sa robe, s’agrippe à l’épaisse corde et se
hisse à bord, d’un mouvement qui fut un jour expert,
aujourd’hui moins assuré.
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Il parait que le futur n’est rien sans un passé. Mais
comment fait-on lorsque le sien git six pieds sous mer ?
69
— Je peux prendre une taffe ? demande Ivy comme
si cette présence inconnue était d’une absolue banalité.
Sous l’emprise d’une étrange hypnose, elle vient
s’allonger aux côtés de l’intrigante invitée et attrape la
cibiche qui lui est tendue. Le geste est lent, presque
élégant. Elle tire dessus avant de souffler un nuage de
fumée s’envolant vers ses camarades, tout là-haut.
70
question. Elle n’a rien à dire. Ou peut-être beaucoup trop.
Elle se contente d’un haussement d’épaules et d’un souffle
las.
71
— J’y passe la plupart de mes soirées, avoue
l’intruse. Il me paraissait bien seul lorsque je l’observais
depuis la digue. On se tient compagnie, lui et moi. Je
suppose que je dois te dire merci.
— C’est moi qui te remercie. Il y a des âmes ici qui
avaient sûrement besoin de ta présence.
— C’est donc pour ça que je ne m’y sens jamais
seule…
— Sûrement.
La gorge pourtant nouée à l’évocation d’un triste
passé, Ivy peut sentir le voile dans sa voix s’affiner. Il y a
ce soir, et dans cette improbable rencontre, une aura
rassurante.
72
Entre ses doigts danse une note usée. Chiffonnée
dans sa paume, elle la ressort un instant, la déplie et relit –
pour la millionième fois – les quelques mots griffonnés.
Le temps en a presque effacé l’encre et le papier
commence à s’effriter.
« Garde confiance. Quand tu la verras, tu sauras ».
Sa mère n’avait pas pris la peine de signer. Seul un
minuscule cœur ponctuait sa dernière phrase. Des mots qui
hantaient Ivy depuis longtemps. Bien trop longtemps. Ils
étaient tout aussi incompréhensibles que toutes ces fois où
sa maternelle s’acharnait à s’exprimer en messages cryptés
ou mantras divers. Ses divagations étaient un amusement
pour toutes et tous depuis toujours. Après son départ,
celles-ci avaient rendu folle sa fille. Elles réveillaient en
elle tant la colère que le manque.
Jusqu’à ce soir, jamais Ivy n’avait pu imaginer en
trouver le sens. Car comme sa mère le disait : « Le sens ne
se cherche pas. C’est lui qui te trouve ». Et Ivy, elle, aimait
fuir.
73
La brune est assise au milieu du pont. Ivy la scrute
avec attention. Encore et encore. Plus rien n’existe en
dehors du voilier. Dès la seconde où elle a mis le pied sur
le plancher, tout a perdu sens. Ou peut-être le monde
venait-il d’en récupérer ?
Son menton se redresse et ses iris fouillent un ciel
noir parsemé d’étincelles. Elles y sont toutes. Toutes…
sauf une. L’éternelle acolyte est soudainement invisible.
Sur le visage d’Ivy coule une larme et s’installe un sourire
plus apaisé qu’il ne l’était depuis une décennie.
74
— Moi aussi je vais rester. Je pense qu’il est
temps…
75
Nathalie Vandevelde est une autrice belge (liégeoise) aux
sens affutés par une forte sensibilité. Actuellement en
pleine rédaction d’une dystopie engagée, elle aime à
décortiquer les valeurs d’une société qui est la nôtre et de
laquelle elle se sent souvent étrangère.
À côté de ce premier récit (toujours en cours
d’écriture), son âme, qui n’a plus les pieds sur terre depuis
longtemps, aime à jouer avec les mots et la poésie. Elle
chérit cette folle liberté qu’offre l’écriture dans ses
contrastes les plus profonds. Les mots sont, pour l’autrice,
le parfait catalyseur de puissants ressentis. Elle vibre à
l’idée de partager, de faire réfléchir et de faire rêver les
lecteurices.
Dans la nouvelle proposée ci-dessous, Nathalie vous
offre une tranche de mystique dont la lecture invite chacun
à se poser ses propres questions et à y trouver le sens qu’il
a le plus besoin de lire. La nouvelle peut être également
76
envisagée comme une inspiration. Inspiration aux rêves, à
la réflexion ou, pourquoi pas… à l’écriture également.
N’hésitez pas à la contacter pour lui donner votre
version finale de l’histoire, elle en serait particulièrement
fière !
Ses réseaux
Instagram : @nath.vdv
77
Mélissa Thouseau
Fantasy
***
78
Un matin, une étincelle qui avait longtemps disparu
la réveille. Elle ressent à nouveau les battements de son
cœur. Elle peut enfin respirer. Elle se lève et s’installe
devant son ordinateur. Elle trouve les mots qui soulagent
ses maux. Elle croit en nouveau à la vie et en ses
possibilités.
Au fur et à mesure des jours qui passent, elle se
plonge corps et âme dans un monde qu’elle imagine et
dans lequel sa magie prend vie sous ses doigts.
Pourtant, Amélia n’est pas encore à l’aube de ses
trente ans : elle n’est donc pas encore sereine ni à sa place.
Elle doit apprendre à laisser le temps faire les choses.
Mais Amélia est impatiente. Lorsque le monde extérieur
l’étouffe, elle se réfugie devant son ordinateur.
L’automne frappe à la porte, entraînant avec lui des
odeurs sucrées et humides. Cette année, il apporte un
cadeau sous la forme d’un courrier mystérieux et sans
timbre, au doux parfum de cannelle. Elle se précipite dans
le salon pour le lire à la lumière d’un feu de cheminée.
79
Pour Amélia,
Toi qui en secret déploies ta magie, il est temps de
t’ouvrir aujourd’hui.
Rejoins-nous, car tu n’es pas isolée, nombreux sont
les appelés.
Il est temps de suivre la lumière, pour enfin trouver
tes pairs.
Nous t’accordons dix semaines, pour dévoiler la
place qui est tienne.
Suis les constellations, car les Polaris seront ta
révélation.
Rends-toi à cette adresse dans le plus grand secret et
tout te sera conté.
80
d’impatience d’en savoir plus. Elle devrait aller se coucher
pour que le temps passe plus vite encore.
Prête à partir, Amélia se lance à la recherche de cette
mystérieuse adresse. Après plusieurs minutes, elle se
retrouve dans un bois dont elle n’a jamais mis les pieds
jusque-là. Seul le chant de quelques oiseaux rompt le
silence pesant. Amélia sent son souffle se geler à chaque
respiration.
Soudain, elle entend au loin un bruit d’eau et décide
de le suivre, la main serrée sur sa lettre. Elle avance
prudemment et se retrouve au pied d’une magnifique
cascade. Mais personne ne semble l’attendre. Un instant,
Amélia croit que c’est un canular, ou pire, un guet-apens.
Son cœur s’accélère et sa tête tourne. Alors qu’elle s’arrête
un instant pour reprendre son calme, une main l’attrape et
elle se sent projetée sans que son corps touche le sol. Tout
tourne autour d’elle à une vitesse folle.
Enfin, elle se retrouve assise sur un fauteuil d’une
douceur déconcertante, dans une salle lumineuse d’un
81
blanc nacré, recouverte de dorures majestueuses. Autour
d’elle, des milliers de livres sont posés directement dans
les creux du mur prévus à cet effet. Elle ne se rend pas
immédiatement compte qu’elle n’est pas seule. À ses
côtés, en cercle, d’autres personnes sont aussi dans un
même fauteuil et semblent ébahies en regardant les lieux.
— Bonjour à tous, déclare une femme à la chevelure
de feu qui se trouve debout au centre des fauteuils. Je suis
Lucida, votre guide.
La femme balaye des yeux chaque personne assise
qui lui rend son regard avec un sourire. Au bout de
quelques instants, elle reprend la parole :
— Vous êtes ici, car vous avez en vous une lumière
magique qui est très précieuse pour nous. Vous avez
répondu à notre appel et nous allons vous guider vers
votre véritable nature.
Un long silence s’abat sur la pièce. Tous se regardent
avec des expressions différentes. Tantôt ravies, tantôt
effrayées, voire sceptiques.
82
— Excusez-moi, bonjour, qu’est-ce que vous voulez
dire exactement par nous guider ? demande Amélia avec
un sourire.
Plusieurs personnes approuvent d’un signe de tête,
comme soulagées qu’elle ose poser la question.
— Durant dix semaines, nous vous accompagnerons
pour que vous sachiez exactement quels sont votre rôle et
votre pouvoir le plus profond. Que pensez-vous savoir des
étoiles qui entourent notre monde ? demande Lucida.
Un homme aux cheveux blanc sourit et répond :
— Des ampoules cosmiques ?
Tous rient à son intervention. Il parut évident que cet
homme serait le comique du groupe. Lucida sourit et
regarde chaque personne tour à tour dans l’attente d’une
réponse.
— Du point de vue scientifique, ce sont des boules
de gaz, mais j’imagine que c’est une définition biaisée si
nous sommes ici, tente Amélia.
Lucida approuve d’un signe de tête.
83
— Exactement. Les constellations que vous
connaissez ne sont en fait que des personnes comme vous
et moi. Nous contribuons à illuminer le ciel, c’est
incontestable, mais chacun de nous à une raison d’être. Si
vous êtes ici tous ensemble, ce n’est pas un hasard, c’est
parce que votre nature profonde est sensiblement la même.
Vous partagez le besoin de rêver et de faire rêver.
Amélia sent une chaleur lui emplir le cœur. Enfin
quelqu’un avait réussi à mettre un mot sur ce qu’elle
voulait au fond d’elle.
— Vous êtes une vingtaine de nouveaux Polaris.
C’est le nom de votre constellation et là où vous agirez.
Mais pas d’inquiétude, vous aurez dix semaines pour
comprendre comment faire. En attendant, vous pouvez
faire connaissance entre vous !
Amélia s’avança vers l’homme aux cheveux blancs.
— Bonjour, je suis Amélia et toi ?
— Géralt, répond l’homme en tendant la main un
sourire aux lèvres.
84
Une petite femme brune aux cheveux lisses s’avance
vers eux et se joint à leurs conversations. Petit à petit, tous
finissent par s’approcher autour d’Amélia et Géralt de
manière naturelle. Alice, Eric, Elodie, Amicia et une
vingtaine d’autres.
Pour la première fois, Amélia ne se sent pas forcée
d’être quelqu’un d’autre, tout est naturel et fluide. Elle
prend la parole sans peur et rassemble les un et les autres
qui n’osent pas se parler.
Et c’est ainsi que commence cette formation stellaire
pour Amélia. Elle va découvrir qu’elle brille chaque jour
un peu plus à mesure qu’elle apprend comment créer des
rêves dans la nuit des humains. Comment chasser les
cauchemars et ne pas se faire attraper par le croque-
mitaine. D’autres ont la faculté de donner du courage aux
humains qui ont des rêves, mais ont peur de les réaliser.
La nouvelle constellation Polaris brille de plus en
plus fort et chacun trouve sa place au fur et à mesure. Plus
85
qu’un apprentissage, Amélia se noue d’amitié avec ces
nouvelles étoiles.
Amélia est à l’aube de ses trente ans et elle
comprend enfin que sa véritable place est au sein de cette
constellation puissante et magique. Elle grandit pour
devenir l’étoile brillante qu’elle a toujours été au fond
d’elle.
***
86
Mélissa est une hypersensible, rêveuse et optimiste. Écrire
des histoires qui vous feront rêver est son souhait le plus
cher.
Ce texte de fantasy est en fait sa propre histoire,
celle qui met des mots sur ses propres maux, pour lui
rappeler que nous avons tous une place quelque part et que
les rêves se réalisent quand on est assez fou pour les
poursuivre.
Ses réseaux
Instagram : @melissa.thouseau
Facebook : @melissa.thouseau
Email : [email protected]
Kathryn J. Beauchamp
Thriller
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chant des oiseaux. Pas de bruit de course, pas de branches
qu’on écrase et qui se brisent. Un instant, les rayons du
soleil passent la ramure des arbres et m’éclairent. Leur
chaleur rassurante sur ma peau me maintient immobile un
moment avant que je prenne conscience que rester dans la
lumière me rend beaucoup trop visible pour mes
poursuivants.
Par sécurité, je me mets dos à un arbre creux,
l’oreille toujours tendue. Je dois reprendre mon souffle au
plus vite. Je me force à respirer lentement et, petit à petit,
les battements de mon cœur ralentissent.
Ce voyage avait pourtant bien débuté. Mes
nouveaux amis m’avaient retrouvée à l’aéroport.
Dix heures de vol suivies de trois heures de navigation
nous avaient menés à cette île recouverte d’une nature
sauvage. On aurait dit une création artificielle de l’homme
tant sa forme géométrique était parfaite. Cherchant un
endroit où débarquer, le bateau avait effectué le tour de
89
l’île nous faisant découvrir tantôt des falaises abruptes,
tantôt une cascade se jetant dans la mer.
Au bout d’un temps, une plage de sable blanc s’était
dévoilée à nous et m’avait subjuguée. Sa couleur
immaculée brillait de mille feux sous le soleil avec de
grands arbres en toile de fond. Je n’avais pu détacher mon
regard de ce paysage magnifique alors que nous montions
dans le zodiac qui devait nous y déposer. Néanmoins,
constatant que nous étions seize femmes pour seulement
quatre hommes, une pointe d’inquiétude m’avait envahie,
vite dissipée par les rebonds de l’embarcation sur les
vagues.
Si seulement je n’étais pas descendue de ce bateau.
Soudain, j’entends un son sur ma droite.
Immédiatement, mon cœur accélère ses battements et mes
muscles se tendent. Je m’accroupis et m’appuie plus fort
contre l’arbre. Sous ma poussée, le pan de tronc sur lequel
j’étais plaquée cède et je tombe en arrière en retenant un
cri. Ne pas crier, ne pas faire de bruit, ne pas me faire
90
repérer. M’apercevant que je suis dans une cachette
improvisée, je ramène mes jambes contre moi et replace
des morceaux de bois pour me camoufler.
L’instant d’après, j’aperçois une jeune femme
affolée entre les morceaux d’écorce qui me dissimulent. Je
ne la connais pas, mais je me souviens bien d’elle. Le soir
de notre arrivée sur l’île, dans l’insouciance la plus totale,
nous avions préparé un énorme feu de camp et prévu de
dormir à la belle étoile. Nous avions chanté, dansé et bu.
Si seulement nous avions su ce qui nous attendait le
lendemain…
Bastien, le jeune homme qui m’avait invitée, m’avait
fait des avances que j’avais repoussées avec un peu trop
de véhémence, blessant son orgueil de mâle alpha.
Extrêmement contrarié, il s’était rabattu sur la belle blonde
qui se trouvait maintenant à une dizaine de mètres de moi,
avant de disparaître avec elle derrière les rochers qui
bordaient la plage.
91
Le lendemain de notre arrivée sur l’île, les hommes
nous avaient réveillées en sursaut, nous empoignant et
nous parquant dans un enclos comme des bêtes. Alors que
nous pensions profiter d’une semaine de vacances
idyllique, nous découvrions qu’en réalité nous avions été
invitées par eux à participer à une chasse à la femme dont
le prix serait notre vie.
Pour l’exemple, ils avaient sorti du groupe la plus
frêle en la tirant par les cheveux pendant qu’elle hurlait et
se débattait, avant de lui trancher la gorge. Je revois son
sang écarlate maculer le sable blanc et l’horrible
gargouillis qu’elle a émis lors de ses derniers instants
souille à jamais mon âme.
Les consignes qui avaient suivi étaient claires. Les
hommes avaient répondu à une annonce leur offrant cette
traque grandeur nature. Cinq étoiles avaient été
dissimulées dans la jungle. Celles qui les trouveraient
auraient la vie sauve. Par charité, ils nous laissaient
une heure d’avance. Comme si ça allait être suffisant alors
92
que nous n’avions même pas d’arme pour nous défendre.
Si nous nous étions unies, nous aurions peut-être pu
prendre le dessus, mais, si j’étais prête à me battre, les
autres s’étaient comportées comme des biches
effarouchées et avaient fui, préférant tenter leur chance
avec ces hypothétiques étoiles plutôt que de lutter. J’avais
alors fait de même, non sans avoir saisi un couteau qui
trainait près de notre feu de camp. Arme dérisoire face à
leurs machettes et leurs arcs, mais arme quand même.
Tout à coup, j’entends des cris.
— Elle est là, on va se la faire, dit la voix de
Bastien.
Un instant, je croise le regard apeuré de la fille et lui
réponds par un sourire contrit. Je n’ai pas la place pour
l’accueillir dans ma cachette. De toute façon, il est déjà
trop tard et elle l’a bien compris. Les cris et les bruits de
branchages cassés s’intensifient. J’aperçois une larme
rouler sur sa joue avant qu’elle ne me tourne le dos et
recommence à courir. Un sifflement… Un bruissement de
93
l’air… Elle n’a pas le temps de faire cinq pas qu’une
flèche la cueille dans le bas du dos, la faisant s’écrouler.
Elle tente de se relever, mais déjà trois hommes
apparaissent. Bastien arrive le premier près d’elle. Il la
retourne brutalement et elle hurle de douleur.
— Ne me tuez pas, le supplie-t-elle. Je vous en prie,
je ferai tout ce que vous voudrez.
— Tout ce qu’on veut ! s’esclaffe Bastien. Mais j’ai
déjà eu hier tout ce que j’espérais de toi.
— Je peux faire mieux, insiste la fille avant de
s’écrouler, le visage déformé par la souffrance.
Rejoint par ses compagnons, Bastien rit en la
regardant. Alors qu’elle se redresse et saisit sa ceinture
dans un geste sans équivoque, il lui attrape les cheveux,
bascule sa tête en arrière et lui tranche la gorge d’un
mouvement sûr. Spectatrice forcée de cette horreur, j’ai
peine à m’empêcher de crier, plaquant mes mains sur ma
bouche, les yeux écarquillés et hoquetant de terreur.
94
— Merde ! Bastien ! Tu aurais pu attendre. On aurait
aussi pu en profiter, beugle Hervé, un grand brun avec qui
j’avais sympathisé durant le trajet.
— Ho ça va ! Elle n’était pas terrible hier alors
aujourd’hui tu crois vraiment qu’elle aurait été mieux,
grince l’intéressé. Et puis, de toute façon, on est pas là
pour ça. On en a d’autres à chasser. Notamment la petite
peste que j’ai emmenée.
Je tente de me calmer alors que je comprends qu’il
parle de moi. Ne pas faire de bruit, ne pas me faire repérer.
Hervé continue de fulminer contre Bastien et son
manque de respect quand ce dernier se retourne en le
fusillant du regard. Sans prévenir, Bastien abat sa
machette sur le crâne du râleur, le fendant en deux comme
un melon sous l’œil incrédule du troisième homme.
— Mais… commence ce dernier.
— Tu remets en cause mes ordres et ma façon de
procéder, toi aussi ? tonne Bastien en se tournant vers lui.
Les règles qu’on nous a données sont simples. Seules
95
cinq personnes partiront de cette île. Tu es soit avec moi,
soit contre moi !
— Je suis avec toi, bien sûr, affirme son comparse
d’une voix tremblante.
Sans un mot, Bastien fait demi-tour et s’éloigne.
Ainsi, nous sommes tous en danger et pas seulement
les filles. Mais comment ont-ils appris cela ? Qui a lancé
ce jeu mortel ? Et où sont dissimulées ces satanées
étoiles ?
Réfléchissant, une évidence s’impose. L’île avait une
forme de… oui c’est ça. Sachant maintenant où aller et le
calme revenu autour de ma position, je sors lentement de
ma cachette et m’approche d’Hervé. Ne jetant qu’un bref
regard aux deux corps allongés sur leur lit de verdure, je
saisis l’arc et le carquois du défunt et me dirige à l’opposé
de la direction prise par Bastien.
Je dois rejoindre la branche opposée de l’île étoile.
Les plus proches doivent déjà être trouvées. J’aurai plus
de chances avec celle-là. À intervalles réguliers, je me
96
retourne pour guetter un éventuel danger. L’atmosphère est
étouffante et des gouttes de transpiration coulent dans mon
dos. Sans eau depuis des heures, ma gorge me brûle et ma
langue est lourde et pâteuse.
Soudain, le chant de l’eau frappant des rochers
m’arrache à mes douleurs et un mince espoir renait. La
prudence aurait voulu que je m’éloigne, les proies se
faisant souvent tuer autour des points d’eau. Néanmoins,
la soif me pousse à approcher. Restant cachée dans les
buissons, je découvre cinq cadavres au sol et un seul
homme debout au centre, couvert de sang. Rapidement je
compte. Huit de moins, huit chances de plus de vivre. Le
meurtrier, le visage impassible, se dirige vers la cascade et
commence à se nettoyer. Je ne suis pas une tueuse
cependant, je sais que si je veux survivre à cet enfer, il me
faudra commettre l’irréparable.
Je me lève et bande l’arc en visant l’homme qui me
tourne le dos quand mon regard est attiré par du
97
mouvement dans les arbres non loin de moi. Bastien en
sort seul, main et machette écarlates.
— Salut mon gars, lance-t-il d’un ton faussement
enjoué.
L’autre se retourne et, avant qu’il n’ait pu saisir
l’arme qu’il avait déposée pour se nettoyer, reçoit le
couteau de Bastien dans l’œil gauche et s’écroule. C’est la
troisième mort à laquelle j’assiste aujourd’hui et je recule
d’un pas, faisant craquer une branche.
Avisant ma présence, Bastien tourne la tête et jette
un regard surpris à l’arc que je tiens à la main.
— Tiens ! Tiens ! Petite souris ! Enfin sortie de ton
trou, me lance-t-il en rigolant, certain d’avoir l’avantage.
Déjà, il se baisse et extrait le couteau de l’orbite du
cadavre. Alors qu’il se redresse, un choix s’impose à moi.
Tuer ou être tuée ? Ou blesser et fuir ? Même si cette
solution est moins sûre. Mon cerveau reptilien prend le
dessus. Je tends l’arc, vise et tire. Un cri retentit, mais déjà
je me suis retournée et cours. L’étoile salvatrice n’est plus
98
loin, j’en suis certaine. Je zigzague entre les arbres, je
saute au-dessus des broussailles, l’arc toujours à la main.
Il ralentit ma progression, mais hors de question de m’en
défaire. On ne sait jamais. J’entends des bruits derrière
moi qui me poussent à accélérer encore. Subitement, la
végétation se dissipe et je freine à temps pour ne pas
tomber de la falaise. La chute mortelle m’aurait amenée
directement une trentaine de mètres plus bas sur les
rochers qui bordent la mer.
Et tout à coup, je la vois. L’étoile. Une dalle en
béton dépassant d’un mètre du sol. Ma sauveuse. Alors
que je me dirige vers elle, un cri retentit.
— Elle est à moi ! C’est la dernière de libre et c’est
moi qui dois survivre ! Pas toi ! hurle Bastien, une main
tenant la blessure que ma flèche a infligée à sa cuisse, les
traits déformés par un mélange de haine et de peur.
S’il était déjà effrayant avant, il l’est plus encore. Un
frisson me parcourt l’échine et mon cœur se met à battre
plus vite. C’est lui ou moi. Cinq mètres. Je n’ai que
99
cinq mètres à franchir. Il me suffit de me jucher sur cette
étoile pour être sauvée. Je lâche alors mon arme et cours
avec l’énergie du désespoir. Je l’entends qui me suit, qui
approche. Je grimpe et me tiens enfin droite sur la stèle.
Vociférant, il brandit l’arc qu’il a ramassé et tire.
Comment ose-t-il tenter de me tuer alors que je suis
arrivée la première ? C’est contre les règles !
Mais la flèche rebondit sur une carapace
transparente qui m’entoure et, sous le regard médusé de
Bastien qui s’écroule à genou en hurlant, je m’élève dans
les airs, vers le ciel, vers les étoiles.
100
Kathryn J. Beauchamp est une autrice au début de sa
carrière, passionnée de fantasy, de dystopies et de thrillers.
Vétérinaire de profession, elle consacre sa vie à soigner
les animaux. Forte de son rôle de mère et de son
expérience professionnelle, elle veut offrir une perspective
unique et authentique à chacun de ses écrits, avec l’espoir
qu’ils résonnent longtemps après que la dernière page soit
tournée.
En plus de sa collaboration à ce recueil avec un texte
aux allures de Hunger Games, elle participe au concours
parrainé par Bernard Minier sur Librinova où vous pouvez
découvrir sa nouvelle « derrière les étoiles ».
En parallèle, elle prépare une duologie de fantasy
abordant des thèmes importants et actuels tels que
l’extinction des espèces et les relations familiales.
Désireux d’en savoir plus ? N’hésitez pas à la suivre.
Ses réseaux
101
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Facebook : Kathryn J. Beauchamp
Email : [email protected]
102
Ann-Laure Cambrey
Science-Fiction
103
Le ciel semble si clair, et le temps si beau, habillé
d’étranges lueurs dansantes que je découvre avec intérêt.
Ma curiosité d’ordinaire affutée se laisse happer par
l’atmosphère céleste. Un tableau dansant se dresse,
charmeur et captivant.
— Bon sang, secoue-toi Thaléia ! On doit se rendre
au centre de recherche sur le champ ! s’impatiente mon
amie en me traînant vers sa voiture. Les services de
télécommunications s’interrompent les uns après les
autres, depuis cette nuit, et dans des pays différents.
— Voilà pourquoi je n’arrive à rien avec mon réseau
depuis ce matin, réalisé-je, passive, en lui emboîtant le pas
à la hâte.
La circulation est aussi pitoyable que moi à cet
instant. Pourquoi est-ce que je ne peux pas réagir comme
tout le monde et trouver une réponse plus appropriée ? Je
ne suis pas douée avec les conventions sociales, et je
n’aime pas être prise de court. En revanche, j’éclos telle
une fleur quand j’observe mes chères étoiles, laissant ma
104
place de personne silencieuse et discrète à celle d’une
grande oratrice qui dévoile sa passion.
— Les gens sont inquiets dans le flou. C’est une
galère d’entrer en contact avec leur famille. À cette
échelle, ça ne peut être qu’un problème de transmission
par satellite. On n’a rien vu venir, se lamente Raquel, en
posant sa tête sur le volant.
— Ce qui se passe dans l’espace est toujours
déstabilisant. Il y a forcément une explication, murmuré-
je. C’est un peu comme si nous jouons aux échecs avec la
galaxie.
— Et elle nous dit échec et mat ? ironise-t-elle, pour
détendre l’atmosphère à sa façon.
— Hors de question. On ne peut pas déclarer que
nous sommes sans défense tant qu’on n’a pas le fin mot de
l’histoire. Disons que nous sommes à l’ouverture de la
partie.
Nous terminons le reste du trajet vers le Goddard
Space Flight Center en silence. La proximité entre notre
105
campus et la base de la Nasa où je réalise tous mes stages
est un atout non négligeable. Je ne suis pas à Caltech ou
Hopkins. Peu importe le lieu, qui nous y amène,
l’important est d’atteindre son but, n’est-ce pas ?
Après un fastidieux périple entre les piétons
traversant les rues dans toutes les directions, et les
véhicules qui ne respectent plus aucun code. Nous
plongeons chacune de notre côté dans l’agitation du
centre, où tous sont sur le pied de guerre.
— Mizar ! me hèle une voix, à l’instant où j’atteins
l’accès de mon service.
— Je t’ai déjà dit de ne pas m’appeler ainsi, grondé-
je en secouant la tête. Quelle idée de te l’avoir dit,
rouspété-je, entraînée à la hâte par mon collègue préféré
dans une tout autre direction.
— Plains-toi plutôt auprès de ta grand-mère. C’est
bien elle qui a choisi ton deuxième prénom, non ? me
taquine Gaétan, en essayant de masquer son air préoccupé.
106
— Oui, elle me répète depuis ma naissance que
Mizar ne marche pas sans son compagnon Alcor,
expliqué-je, emplie de nostalgie en repensant à la passion
pour les étoiles qui nous unissait. Un couple inégal, mais
inséparable.
Nous nous stoppons face à l’entrée de cette salle de
conférence qui m’est encore inconnue. Le regard de mon
allié s’assombrit quand il se fait interpeller d’urgence, au
moment où il m’ouvre la porte. Je me retrouve seule. Les
voix qui fusent autour de moi avec d’intrigantes
hypothèses, révèlent la gravité de la situation. Tous luttent
pour garder leur sang-froid, mais leurs traits trahissent
l’anxiété croissante qui les accable.
— Que faites-vous là, Mlle Wortham ? s’irrite
M. Derby, un ingénieur en chef qui me met des bâtons
dans les roues depuis mon arrivée en premier cycle.
Je n’ai pas la force de repenser aux raisons puériles
de sa frustration. Mon éternel manque de confiance gagne
107
en légitimité, quand il me confronte. Je dois me prouver
que j’ai ma place.
— Pourquoi ne pourrais-je pas être là ? Avec tout le
respect que je vous dois, il en va de la conscience de
chacun d’aider, même si c’est peu, ajouté-je, avant de
remarquer avec effroi que je suis la seule doctorante de la
pièce.
— C’est louable, mais nous ne pouvons pas nous
permettre de nous éparpiller dans maintes élucubrations de
simples étudiants, bien que nous reconnaissions votre
valeur évidemment, attaque-t-il d’une voix transpirant le
cynisme.
— Je ne…
Ne me laissant pas répondre, il enchaîne, frustré de
mon interruption.
— Et de mémoire, il ne me semble pas que vous
ayez accès à cette salle. Outrepasser vos droits n’est ni
justifiable ni tolérable.
108
Lasse de cet échange n’apportant aucune plus-value,
mon mentor, qui n’est autre que le directeur adjoint de la
direction des sciences et de l’exploration, coupe court à la
conversation. Il m’invite silencieusement à prendre place
auprès des profils les plus éminents du centre.
L’autorisation qu’il m’offre me redonne un semblant de
confiance en moi. Extérieurement, j’avance, mais dans la
tête je m’enfuis à pleines jambes. Je prends place,
encouragée par deux ou trois visages familiers, plus
conciliants avec moi, mais rebutée par certains visages
surpris, et méfiants. Ce spectacle prend fin lorsque mon
ami nous rejoint et m’indique deux places attenantes
disponibles. Gaétan est le fils de l’administrateur adjoint
de la Nasa. Son travail acharné et son charisme naturel
plaisent toujours à ceux qui le rencontrent.
— Mlle Wortham est avec moi, annonce-t-il,
indifférent, face à leur étonnement. Ceux qui la côtoient
dans le cadre de ses recherches ou lors de son travail
109
bénévole sur des missions ne peuvent que confirmer son
regard expert.
— Bien, approuve mon mentor. Les satellites non
détruits encore en orbite peinent à transmettre les signaux
à cause des déferlements d’ondes de choc répétitifs. Les
systèmes de communication encore fonctionnels sont
instables, et les outils de navigation défaillants, ce qui
limite nos possibilités de déplacement. J’écoute vos
propositions.
Leurs révélations font froid dans le dos. J’apprends
qu’il y a un phénomène astrophysique qui sème le chaos
sur toute la surface de la Terre. Pour des raisons
inexpliquées, des corps célestes massifs comme les
astéroïdes se percutent. Des galaxies entrent en interaction
à grande vitesse, et la succession de violentes Supernovæ
génère des ondes de choc sans précédent. Séparément, ces
évènements puissants ne sont pas inhabituels. Ils
n’atteignent pas la Terre ou nos satellites placés en orbite à
des distances très éloignées, et constamment surveillées.
110
Ces catastrophes cosmiques actuelles se déclenchent au
sein d’amas de galaxies de façon simultanée, aléatoire, à
une vitesse jamais observée. Les vibrations magnétiques
de plus en plus puissantes détruisent nos satellites. Il n’y a
jamais eu autant de débris technologiques qui fusaient à
travers le cosmos, et deviennent de telles armes qu’ils
impactent notre atmosphère.
Les déséquilibres gravitationnels et géophysiques
sont si grands, que le ciel semble danser au-dessus de nos
têtes. Les jolies lueurs légères de ce matin sont devenues
plus vives. Tel un sac de billes que l’on secoue, tout
s’emmêle. Notre voie lactée tremble dangereusement,
quand d’autres constellations ne sont plus à leur place.
Seuls les phénomènes météorologiques semblent se
contenir, mais pèsent de façon menaçante au-dessus de
nos têtes. Le chaos règne dans l’univers céleste. Ce n’est
plus qu’une question de temps avant qu’on perde le
contrôle total de la situation. L’expression avoir le ciel qui
nous tombe sur la tête prend un sens étrangement réaliste.
111
— Nous n’avons plus de zones de contrôle
opérationnelles ? demandé-je avec hésitation.
— Projetez la liste des bases potentielles, même
celles abandonnées, intime Gaétan.
Pendant que les maigres possibilités de centres défilent sur
l’écran, laissant souvent place à des pertes de signal, un
seul retient mon attention.
— L’ancien centre spatial de Kourou, lâché-je, sûre
de moi.
— C’est bien trop loin. Nous ne connaissons pas le
terrain, et il s’agit d’un territoire de la France, commente
une des scientifiques en chef.
— Ce n’est pas la porte à côté, c’est vrai. Mais la
carte qui montre les régions les moins impactées par les
ondes indique l’Amérique du Sud, l’Asie et l’Océanie.
Cela fait plus de quinze ans que la Nasa a adopté un
partenariat permanent avec la France. Maintenant, ils
travaillent sur la création d’un site spatial commun, débité-
je pleine d’espoir. Je suis volontaire pour m’y rendre.
112
— Justement, la relation est fragile. Ce centre a été
abandonné par la France en 2054. Même si l’ESA n’existe
plus, nous restons sur nos gardes, me répondit-elle.
Depuis la mise en retraite de Hubble, d’autres
satellites de grande envergure ont été déployés depuis les
États-Unis. Aucun d’eux ne semble épargné. Il ne reste
que les bons vieux James Webb et Gaïa, lancés depuis la
Guyane. En temps normal, toutes les équipes spécialisées
peuvent résoudre les défaillances à distance, mais
aujourd’hui rien ne l’est, et nos commandes ne
fonctionnent plus. Sans visibilité sur l’espace, nous ne
pouvons pas nous défendre et réagir.
— Tu es sûre de toi ? Pourquoi veux-tu y aller ?
souffle Gaétan. Les radars peuvent planter durant le
voyage. Relancer ce centre à l’abandon depuis autant
d’années est un défi.
— Le gouvernement nous laisse carte blanche. La
France sera prête à jouer le jeu. Nous ne contrôlons plus
rien d’ici, soupire un des directeurs associés de la sécurité
113
et de l’assurance des missions. Si vous partez, on ne peut
pas vous assurer de la réussite de ce projet, ou même… de
revenir saine et sauve, conclut-il.
Je peine à le croire. Je vais retourner là où tout a
commencé. L’amour de ma grand-mère pour les étoiles.
Mon directeur de service, Gaétan, et une équipe de
volontaires parmi les compétences recherchées décident
de partir avec moi. Les autres, comme M. Derby,
chercheront d’autres alternatives pour renverser la
situation au plus vite, pendant que nous partons en
randonnée, comme il se plaît à dire, malgré l’aval des
Français pour notre mission.
— Tu sais que cette salle n’existe probablement
plus, hein ? me dit tristement Gaétan. Enfin, il ne doit plus
rester grand-chose…
— Cela ne fait pas tant d’années que cela en vrai…
Je suis bercée par mes souvenirs. Je revois les yeux
brillants de ma grand-mère qui se tient derrière les postes
de contrôle, sur ses photos. Aujourd’hui, alors que sa
114
mémoire défaille, seules les étoiles la ramènent à moi.
Chaque année depuis mon enfance, je rêve d’entendre que
cette base ouvre de nouveau ses portes. Le retour
d’Ariane.
Ce voyage en avion est fastidieux, avec une
navigation parfois aléatoire. Le ciel devient de plus en
plus étrange, et ses grondements se font entendre
violemment. Sur place, l’état de délabrement me rend
amère. Comment peut-on laisser partir en lambeaux un
lieu stratégique qui a tant servi le monde, et l’évolution de
nos communications ?
J’enjambe les vestiges de ce qui était autrefois
majestueux. Mes pas me portent naturellement, comme si
je suis chez moi, jusqu’à l’amphithéâtre de la salle de
c o n t r ô l e . J u p i t e r. S a t a i l l e m e p a r a î t m o i n s
impressionnante que lorsque j’avais huit ans. Cette zone,
autrefois tapie de rouge, n’est plus qu’une pièce fatiguée,
aussi courbée que le dos de mon grand-père après des
années passées à creuser le sol. Quelle ironie n’est-ce pas ?
115
Il a toujours eu la tête dans la terre afin d’y déterrer de
précieux joyaux d’antan, et ma grand-mère a toujours eu
la tête vers les étoiles afin d’y percer de grands secrets.
— Il est temps de déployer le prototype sur lequel je
travaille depuis plusieurs mois, dévoilé-je, anxieuse.
— De quoi parles-tu ? s’étrangle presque mon ami,
le visage déformé par la surprise.
— Seul le directeur du service sait sur quoi je
travaille. Je ne pensais juste pas qu’il servirait aujourd’hui,
sans davantage de tests, avoué-je, honteuse face à celui qui
me soutient depuis le début.
L’espace de contrôle n’est pas dans un état trop
critique. Après la remise en service minimal des systèmes,
j’enclenche la phase de synchronisation avec mon
archétype. L’objectif est d’enclencher le retour du
télescope vers la zone initiale de lancement, grâce à une
nouvelle technologie que je développe. Il est vital de
reprendre le contrôle de James Webb afin de récupérer les
images de l’espace.
116
Je me trouve à la place exacte de ma grand-mère, où
elle sourit sur les photos. Je dois me rendre à l’évidence.
Tout ce qui arrive n’est que le fruit de la voracité humaine.
À trop vouloir contrôler l’univers, la galaxie vomit ses
intrus. Blessée de toutes ces intrusions. L’ère où se
rassemblaient les investisseurs, confortablement installés
dans leurs fauteuils, la presse qui se bouscule en ce lieu,
est terminée. La salle de lancement de mes rêves, où je
m’assois en attendant que mon prototype délivre ses
résultats, tire sa dernière révérence. La salle Jupiter n’est
plus, mais je crois en sa renaissance.
117
Ann-Laure Cambrey est une auteure éclectique.
Passionnée de littérature depuis son jeune âge, elle
navigue entre différents genres littéraires. La plume
motivée par l’envie d’écrire pour poser des mots sur le
monde qui l’entoure, et donner vie aux univers qui
naissent dans ses pensées.
Ses réseaux
Instagram : @cascadedemots_
Leprince Laurent
Nouvelle policière
119
— Ne me fais pas ça, reviens !
Mais la mâchoire de Pierre-Jean pendait, de la
mousse s’accumulait sur ses lèvres. La personne à ses
côtés le giflait pour mettre fin à ce cauchemar, quand la
sonnette de l’appartement retentit.
***
120
— D’accord, répondit l’opératrice après une
hésitation. Il est allongé sur le dos, sur le ventre ?
— Sur le dos. Il s’est vomi dessus.
— L’ambulance est en route. On arrive, ils sont
partis.
— Pas l’ambulance, les flics. Il est menotté à son lit,
je vous dis !
— Ils sont en route, ils arrivent. Vous pouvez
raccrocher, monsieur.
***
121
grand, avait les cheveux roux et sentait l’alcool. Il leur
tendit une main moite dont la poignée se voulait
énergique.
— Je me demandais quand vous vous décideriez
enfin à venir. Je l’avais pourtant dit au 112, ce n’est pas
d’une ambulance qu’il avait besoin, mais des flics !
Sylvie ne se laissa pas démonter :
— Comment se fait-il que vous ayez une clé de
l’appartement de votre frère ?
L’homme haussa les épaules :
— Pierre-Jean s’absente souvent, j’ai un double.
— Pouvez-vous me préciser l’heure de votre
arrivée ?
— Sept heures quart du matin.
— Où se trouvait votre frère ?
— Au lit. Les bras attachés.
Il avait pincé les lèvres. Tout en lui, de son manteau
loden à son port de sourcils, hurlait aux policiers qu’il ne
partageait pas les mœurs de son parent.
122
— C’est vous qui avez appelé les secours ?
— Oui. Pas comme l’autre, siffla-t-il.
— L’autre ? demanda Sylvie, perplexe.
— Il n’a pas fait ça tout seul, non ? S’envoyer en
l’air ?
— Il était déjà décédé quand vous êtes arrivé ?
— Oui.
— Comment en êtes-vous si sûr ? Vous êtes
médecin ?
— J’ai découvert le corps de ma mère dans son lit, je
sais ce que c’est.
Il ajouta avec un voile dans la voix :
— J’avais 14 ans. Elle est morte dans son sommeil.
On était seuls à la maison, mon frère et moi. Mon père
était en voyage d’affaires.
Sylvie se racla la gorge.
— Je vais m’occuper de la chambre. Pendant ce
temps, monsieur Belkacem prendra votre déposition.
123
Ce qui frappait d’emblée dans la chambre de Pierre-
Jean, c’était son côté enfantin : une étagère murale remplie
de boules à neige, une collection de pulls de Noël, des
tonnes de peluches et de figurines. Des stickers étaient
collés aux murs et au plafond. Les accessoires de
musculation, une barre de traction et des poids
détonnaient.
Le corps était menotté au lit. Un verre vide traînait
sur la table de nuit. Sylvie enfila des gants et le renifla,
ainsi qu’un flacon qui avait roulé sous le couchage.
— Elle n’est pas impressionnante, la chambre de
mon petit frère ? lança Quentin Dumont à l’inspectrice
quand celle-ci revint au salon. Pierrot est un grand gamin.
Il travaille dans un magasin de décorations de Noël, ça ne
s’invente pas.
Elle le dévisagea froidement :
— C’est bon, vous pouvez y aller. N’oubliez pas de
nous laisser les clés pour la police scientifique.
124
***
125
— C’est bon, c’est bon. Pierre-Jean et moi, on a le
même fournisseur, Besim, un gars de son club de fitness.
Je lui offrais sa dose pour qu’il gère les transactions pour
nous deux. C’est que j’ai une femme et une situation,
moi ! Je passais récupérer ma part le matin quand je l’ai
trouvé dans son lit.
Sylvie esquissa un sourire en lisant le numéro
indiqué en regard de « Besim » dans le répertoire du
téléphone de Pierre-Jean.
— On a de la chance, dit-elle à Nabil une fois
Quentin parti. Je connais leur fournisseur, c’est un de nos
indics. Un coiffeur pas bien futé qui a éveillé l’intérêt de
la police parce que beaucoup trop de chauves
fréquentaient son salon. Attends, je l’appelle !
Besim ne décrochait pas.
Pendant ce temps, Nabil contacta le labo. Le flacon
contenait du GHB concentré à 3 g/ml, contrairement à
l’étiquette, qui indiquait un dosage de 1 g/ml :
126
— Une pratique courante chez les dealers qui font
circuler des produits contrefaits, commenta le laborantin.
En cas de saisie, un dosage plus faible est moins
susceptible d’alerter les autorités sanitaires.
— On retourne à l’appart, proposa Sylvie. La
scientifique est passée, on pourra fouiller. Il paraît qu’ils
n’ont pas retrouvé la clé des menottes.
***
127
— Tu peux fermer les rideaux, s’il te plaît ?
Sylvie s’exécuta.
— C’est comme dans la chambre de ma petite sœur,
dit Nabil.
Le plafond était couvert de stickers phosphorescents,
des étoiles qui brillaient dans l’obscurité. Sylvie vit les
lèvres de son adjoint bouger, qui récitait tout bas :
— C’est la lumière vivante que chacun porte en
soi…
Elle tendit l’oreille :
— … et que tout le monde étouffe pour faire comme
tout le monde.
Elle déclama avec lui :
— Lumière défendue, tu grilles ceux qui
t’approchent, ceux qui veulent te prendre… Mais dis donc,
tu connais Prévert, toi ?
Ils poursuivirent ensemble : Soleil de nuit, lune de
jour, étoiles de l’après-midi, et elle lui laissa le soin de
128
conclure : Battements de cœur avant l’amour, pendant
l’amour, après l’amour.
Il se tut, pensif.
— Lumière vivante, tu disais ? reprit Sylvie après un
silence.
— Je me suis trompé dans le texte ?
— Et si, contrairement à ce que dit son frère, Pierre-
Jean n’était pas encore mort à l’arrivée de celui-ci ?
— On le reconvoque ?
— On va chez lui. Je veux le confronter en présence
de madame Dumont.
Le nom de Besim s’afficha sur le portable de Sylvie.
Le dealer reconnut avoir livré un flacon de GHB et de
l’ecstasy à Pierre-Jean vers 21 heures.
— Elle était dosée à combien, la G ? demanda
Sylvie.
— 1 g/ml.
— Ce n’est pas ce que dit le labo.
129
Elle entendit Besim se dégonfler comme une
baudruche :
— Les flacons ne portaient pas les bonnes étiquettes,
le dosage était plus élevé. Je suis revenu à deux heures du
matin. Il fallait que je répare ça avant qu’il ne soit trop
tard. J’ai sonné, mais personne n’a ouvert.
Il était déjà trop tard, pensa Sylvie.
— Je suis désolée Besim, on va devoir t’envoyer les
stups, là.
Elle s’apprêtait à raccrocher, quand elle lui
demanda :
— Tu n’as rien remarqué en sortant de l’immeuble ?
— Maintenant que vous le dites… j’ai tenu la porte
du hall d’entrée à un grand roux affublé d’un loden vert
en sortant.
Les policiers se dévisagèrent. Sylvie transmit des
photos de Quentin à la brigade des stupéfiants, pour
qu’ils les montrent au dealer.
Dépité, Nabil lança :
130
— Il n’a vraiment pas de chance, notre Pierre-Jean.
Se faire tuer trois fois la même nuit ! Une première fois
par un dealer opportuniste, une deuxième par un partenaire
lâche, et une troisième par son propre frère…
***
131
formellement identifié sur des photos, bluffa-t-elle en
anticipant le retour des stups.
L’homme s’empourpra et fit vaciller une lampe en
verre soufflé qui projeta des ombres dansantes sur les
huiles accrochées au mur, pendant que son épouse
demandait :
— Mais qui est Besim, chéri ?
— Le fournisseur en stupéfiants de votre mari et de
son frère, se fit un plaisir de répondre Sylvie.
— Monte, lança Quentin à sa femme d’une voix
orageuse.
— Non, vous restez, le corrigea l’inspectrice.
Quentin explosa :
— Ça vous amuse de bousiller la vie des gens ? Oui,
Paul-Jean était encore conscient quand je suis arrivé. Mais
c’est celui qui s’est enfui après l’avoir baisé qui l’a tué,
pas moi !
132
Les mains de Caroline avaient bleui à force de se
cramponner aux accoudoirs de sa bergère.
— Pourquoi ne pas avoir appelé les secours dès
votre arrivée ? suggéra Sylvie.
— Quand j’ai trouvé mon frère agonisant dans son
lit, ça m’a renvoyé à la découverte du cadavre de maman,
s’apitoya Quentin. Vous avez un frère, madame ?
— Non…
— Vous ne pouvez pas comprendre, alors. Quand on
était enfants, il n’y en avait que pour lui. Pierre-Jean ci,
Pierre-Jean ça. La petite star de la famille, l’enfant plein
d’imagination, celui à qui on donnait raison à chacune de
nos disputes. Quand j’ai vu mon frère faire une overdose
dans son lit, j’ai immédiatement pensé à maman morte
dans son sommeil… c’était comme s’il voulait salir ce
moment avec sa drogue et ses menottes.
Il se tourna vers Nabil et poursuivit :
— J’étais tétanisé. Je me suis enfilé une bouteille de
gin, j’ai pleuré toute la nuit en repensant à maman. Quand
133
je me suis ressaisi, il était déjà sept heures et il ne respirait
plus. Mais je n’ai jamais voulu tuer Pierrot. Jamais.
Caroline se leva lentement, la voix tremblante
d’émotion :
— Tu es pathétique, Quentin. Ta jalousie envers ton
frère sur qui tu n’arrêtes pas de déverser ta bile, ta fixette
sur le décès de ta mère, tes mensonges perpétuels. Tu
penses vraiment que j’ignorais pour la drogue ? Elle avait
bon dos, madame Dumont. Tout ce temps, je t’ai couvert.
J’ai accepté tes mensonges, ton double jeu, parce que je
t’aimais. Mais cette fois-ci, c’est différent. Pierre-Jean
n’était pas seulement ton frère, il était aussi mon amant.
La maîtresse de maison tendit à Sylvie une petite clé
métallique :
— Vous n’avez qu’à comparer ceci avec les
menottes. Vous trouverez dans la buanderie le gode-
ceinture avec lequel j’envoyais Pierre-Jean dans les
étoiles.
134
Elle s’approcha de Quentin et le dévisagea avec
rage :
— Quelqu’un a frappé à la porte pendant qu’il
convulsait. J’ai fui par la fenêtre pour préserver notre
couple et l’ai laissé pour mort. Et là, tu m’apprends qu’il
était encore vivant quand tu es arrivé et que toi, tu n’as
rien fait pour le sauver ! Je ne te le pardonnerai jamais.
Effrayée par l’intensité de la confrontation, Sylvie
intervint :
— Assez. Monsieur et madame Dumont, je vais
vous demander de nous suivre tous les deux au poste.
Nabil aida Quentin à se relever. L’homme était sans
voix. Il avait les yeux vissés sur la clé posée dans l’assiette
de sablés, qui devaient avoir pris un goût bien amer.
Doubles vies, désirs cachés, apparences trompeuses :
le film de l’enquête repassait dans la tête du jeune
stagiaire. Les étoiles qu’il avait projetées dans les yeux de
Pierre-Jean, enflammé qu’il était par la beauté et la naïveté
de la victime ainsi que par sa propre passion pour la
135
poésie, s’étaient subitement éteintes. Il ne savait plus
lequel des deux frères était le plus à plaindre. Il avait
encore tant à apprendre.
136
Leprince Laurent est belge. Il a réalisé des courts métrages
d’animation et publié des strips BD en France et au
Québec. Passionné d’histoires depuis son enfance, il a
également été primé pour des nouvelles. Il travaille dans
une bibliothèque spécialisée en art et en architecture de
Bruxelles, où il tient des chambres d’hôtes. En s’inscrivant
à Licares, il a décidé d’enfin se donner les moyens de
terminer son premier roman.
Ses réseaux
Instagram : @leprincelaurent_auteur
Emilie Darmez
Littérature générale
138
L’Étoile pouffe, silencieuse. Elle le voit de loin. Elle
se doute qu’il va se rapprocher, comme tant d’autres avant
lui.
L’Homme se retourne, face au mur. Un bruit de
fermeture éclair sans équivoque, suivi d’une trainée
liquide. L’Étoile, écœurée, se détourne.
L’Homme hésite et regarde fixement le rectangle
translucide qui laisse échapper un rai de lumière dans la
noirceur ambiante. Il décide de faire demi-tour et de
s’éloigner de la musique et des rires.
L’Homme se dirige vers le vide, ou ce qui semble
être vide depuis l’endroit où il se trouve. Très vite, ses
chaussures sales rencontrent l’herbe fraiche. Il s’enfonce
dans l’obscurité, peu assuré. Après avoir parcouru
quelques centaines de mètres, épuisé, il s’effondre à côté
d’un point d’eau.
— C’est pas passé loin !
139
L’Homme, qui s’apprêtait à sombrer dans un
sommeil sans rêve, au milieu de nulle part, trouve assez
d’énergie pour sursauter.
— Hein ?
Sa bouche est pâteuse. Il se retourne, se retourne
encore, de toute la lenteur de son esprit embrumé. Il ne
voit personne, ne comprend pas, regarde vers les bruits de
fête dont il entend encore quelques échos. L’obscurité est
dense.
— Tu aurais pu te faire mal !
La voix lui semble venir du sol.
La surface plate et luisante semble se moquer de lui.
C’est plus grand qu’une flaque, c’est un étang. Une mare,
plutôt. Comme hypnotisé, l’Homme approche sa main du
reflet des étoiles.
— Hé ! Dégage !
Il ramène ses doigts vers lui, comme s’il venait de se
brûler.
— Bordel ! C’est quoi ce truc ?
140
— Garde tes mains pour toi ! On t’a jamais appris
que c’était malpoli ?
L’Homme appuie son front sur son poing serré.
— Je suis là, regarde !
L’Homme se penche, attentif. En regardant
minutieusement, il voit l’une des étoiles trembler un peu.
Plus il examine, plus il finit par détecter un visage dans
cette toute petite lueur. Souriant, en l’occurrence.
— C’est pas vrai, je deviens fou…
— Juste un peu, rigole l’Étoile. Tu sais, de là-haut,
on a déjà vu pire.
— De là-haut ?
L’Homme lève les yeux et voit les astres, dont il
observait l’image un peu trouble. Eux ne bougent pas,
c’est une certitude. L’éclat argenté dans l’eau est le seul à
être animé.
— Tu n’es pas en haut, tu es en bas.
— Tu racontes des bêtises.
— Tu es en bas, insiste l’Homme.
141
— Arrête ! Tu vas pas t’y mettre, toi aussi !
Le ton est à la fois plaintif et colérique. L’Homme ne
saisit pas. Il lui semble que l’Étoile se trompe. Elle parait
croire qu’elle brille dans le ciel. Pourtant, seule son image
tremblotante est douée de parole.
Il secoue la tête et en grogne de douleur. Tout cela
n’a aucun sens. Il veut simplement s’assoupir. Juste
quelques minutes, c’est tout.
— C’est toujours la même chose, bougonne l’Étoile
en soupirant. Je sais pas pourquoi les Messieurs font la
faute. Je crois que c’est parce que l’eau est plus proche
d’eux que le ciel, alors ils croient que c’est le reflet…
Silence.
— T’es toujours là ?
— Ouais, j’attendais la suite, bredouille l’Homme,
attendant que l’on le laisse tranquille.
— Ha oui, pardon. Je disais, souvent, eh bien, les
Hommes, ils pensent que c’est mon reflet qui leur parle.
142
Pourtant, c’est clair, puisque je sais parler, je suis
forcément un vrai Astre !
L’Étoile est triomphante. L’Homme est pourtant
absolument certain de ne pas avoir vu au-dessus de lui de
visage identique à celui qu’il a vu dans l’eau. Et puis…
— Mais les étoiles ne parlent pas, relève-t-il,
satisfait de commencer à voir le début d’un raisonnement
logique.
— Et qu’est-ce que t’en sais ?
L’Homme se tait. L’argument fait mouche. Il ne sait
rien.
— Excuse-moi, tu as raison.
L’Étoile n’a pas l’habitude de quelqu’un qui lâche
l’affaire si rapidement. L’Homme se met à somnoler, assis,
appuyé contre un arbre qu’il n’avait, jusqu’alors, pas
aperçu.
L’Étoile ne veut pas en rester là.
— De toute manière, tu fais quoi ici ?
143
L’Homme se redresse. C’est une bonne question. Il
fronce les sourcils. Il réfléchit, fort.
— Je suis avec des amis.
Il tire son menton au loin, essayant d’apercevoir le
bar. Il ne voit rien, mais cela ne veut probablement pas
dire grand-chose. Il n’est pas nécessairement loin, il est
juste complètement saoul. Sa vue lui joue toujours des
tours lorsqu’il est dans cet état.
— Je ne sais pas où ils sont, continue-t-il, attristé.
L’Étoile commence à se prendre d’affection pour
l’Homme. Il est plus touchant que les autres ivrognes
venus se perdre sur la berge avant lui.
— Mais est-ce que tu sais où tu es ? souffle-t-elle,
doucement.
— Non, pas vraiment, c’est vrai, reconnait
l’Homme, comme apaisé.
— Pourquoi tu es parti loin de tes amis, alors ? Moi,
j’aime pas être loin de mes amis.
— J’avais besoin d’être seul.
144
— Oh ! Et ça t’arrive souvent ?
— Un peu plus souvent, oui. Depuis…
Silence.
— Depuis quoi ? insiste l’Étoile.
L’Homme grommelle. La nausée le prend. Il cède.
Le bruit d’un estomac qui se vide, encouragé par un foie
trop sollicité, rompt le silence.
— Laisse tomber, murmure-t-il, la gorge humide.
L’Homme et l’Étoile restent immobiles. L’Homme
reprend son souffle. L’Étoile patiente.
— Et toi, qu’est-ce que tu fais là ?
L’Étoile soupire. Elle accepte de changer de sujet,
pour lui faire plaisir. Et puis, elle apprécie cette
compagnie.
— J’ai pas tellement le choix ! Tu crois que je peux
me balader dans le ciel, comme j’en ai envie ?
— Ça n’existe pas, les étoiles filantes ?
— Tiens donc ! Je pensais que j’étais pas une vraie
étoile ? le provoque l’Étoile, malicieuse.
145
L’Homme hausse les épaules, un peu perdu.
— Je ne suis sûr de rien.
— Une étoile filante n’est pas une vraie étoile,
explique-t-elle avec patience. C’est un petit morceau qui
entre dans l’atmosphère et qui prend feu.
L’Homme siffle, impressionné.
— Tu connais plein de trucs, toi.
— Boh, ça fait juste partie des trucs qu’une Étoile
doit savoir. Toi, tu dois savoir d’autres trucs.
— Non, moi, je ne connais pas grand-chose.
— N’importe quoi ! Je suis sûre que ce n’est pas
vrai.
— Si, c’est vrai.
L’Homme se concentre. Il faut qu’il formule
correctement ce qui lui taraude les entrailles. Ce n’est pas
aisé.
— Je ne sais même pas qui je suis.
Cela fera l’affaire. Ce n’est pas exactement cela,
c’est plus complexe, la vie est plus complexe, mais cela
146
suffira pour cette conversation, qui n’a de toute manière ni
queue ni tête.
— Quoi ? C’est possible, ça ? Comment ça se fait ?
C’est pas la seule chose qu’on est censé savoir ?
L’Homme renifle, plein de mépris.
— Si c’est le cas, je suis encore plus paumé que ce
que je pensais.
L’Étoile s’en veut. Elle n’aurait pas dû dire cela. Elle
parle souvent sans réfléchir. Il faut qu’elle se reprenne.
— Tes amis ne vont pas s’inquiéter ?
— Je ne sais pas. Je m’en fous. Eux aussi, sûrement.
— Je suis sûre que c’est faux, rétorque l’Étoile, plus
ferme.
— Là, c’est toi qui n’en sais rien.
— Ma maman m’a dit qu’on a tous une valeur,
chuchote-t-elle. Et que souvent, les autres connaissent la
nôtre mieux que nous-mêmes.
147
— Je connais cette phrase. Mais eux, non. Ils ne
pourraient pas le savoir, dit l’Homme, découragé. Ils ne
me connaissent pas.
— Peut-être que si, suggère l’Étoile.
— Non, répond l’Homme, résigné.
Les deux se taisent pendant quelques instants qui
s’étirent dans la nuit. L’Homme se sent peu à peu plus
lucide. Il lui semble que l’obscurité devient moins opaque.
— Est-ce que c’est vrai, ce qu’on dit ?
L’Étoile est un peu surprise de ce ton enhardi.
— Quoi ?
— Est-ce que les morts sont vraiment au Ciel ?
L’Étoile ne répond pas tout de suite. Ce genre de
questions métaphysiques finit toujours par arriver, mais là,
elle n’était pas prête. Elle se perd un peu dans le dialogue
haché, prise dans la mission qu’elle s’est attribuée : celle
de décoder l’Homme, qui ne ressemble décidément pas
aux autres. Son désespoir va plus loin.
148
— Qu’est-ce que tu crois, toi ? demande-t-elle pour
gagner du temps.
L’Homme pose le bout de son index sur son menton.
Il ressemble à un enfant qui tente de résoudre une
multiplication.
— J’en sais rien. J’ai l’impression que les morts sont
encore un peu avec nous, même s’ils ne sont plus vraiment
là.
L’Homme gémit. La migraine commence à arriver,
plus vite que ce qu’il avait prévu.
— Je raconte n’importe quoi, je parle tout seul.
— Non, non, c’est pas mal, le rassure l’Étoile. Ce
qui est sûr, c’est que les personnes disparues qui ont
compté restent dans l’esprit de ceux qui les ont aimées.
Pour ce qui est du Ciel, je ne peux pas te répondre
clairement, c’est interdit, ânonne-t-elle, comme un texte
appris par cœur.
— Interdit par qui ?
Silence.
149
— Je vois, marmonne l’Homme. Est-ce qu’il y a
quelque chose que tu peux me dire ?
L’Étoile prend une profonde inspiration. C’était
quoi, la phrase, déjà ? Oh, et puis zut. Personne ne le
saura.
— Oui, les esprits nous rejoignent. Je ne peux pas
t’expliquer ça plus en détail, mais cette partie-là est vraie,
en tout cas, précise-t-elle d’un ton docte.
Elle s’apprêtait même à se lancer dans l’aspect
scientifique des choses, mais s’est rattrapée juste à temps.
Il faut qu’elle redirige la discussion pour sortir de ce
terrain glissant.
— Tu as perdu quelqu’un, alors ?
L’Homme se met à sangloter parfaitement
silencieusement. Il a l’habitude de le faire sans être
entendu.
— Quelqu’un de proche ? demande l’Étoile, plus
doucement.
150
L’Homme ne peut que hocher la tête. L’Étoile ne sait
plus quoi dire. Alors elle se tait. Parfois, il vaut mieux. Ce
n’est généralement pas son fort, mais là, elle y parvient.
Elle voudrait lui tapoter l’épaule, le prendre dans ses bras,
mais elle n’a pas de bras.
Alors, elle attend.
L’Homme essuie ses grosses joues barbues. Il y met
des traces de boue, qui se mêlent à ses poils hirsutes et
argentés. Comme d’habitude, il est incapable de rester
propre.
Et puis l’Homme raconte. L’Étoile le laisse parler.
Jamais elle n’était restée silencieuse aussi longtemps.
L’Homme parle par à-coups au début, puis de manière de
plus en plus fluide. L’Étoile l’encourage de sa discrétion
attentive.
En même temps qu’il parle, l’Homme retrouve peu à
peu sa conscience. Le jour se lève. Il parle de plus en plus
vite, parce qu’il a peur. Au fond, il n’y a pas de question
métaphysique. Il sait qu’il perd la tête, qu’il raconte la
151
tragédie qui l’a rendu si fragile à un astre non doté de
raison, mais qui se trouve être ce qui est le plus proche
d’une oreille amicale pour le moment.
Il porte la main à son cou, écarte les pans du col de
sa chemise.
L’eau se trouble, l’Étoile frissonne, puis commence
à se fondre dans les lueurs rosées de l’aurore. L’Homme
s’est écroulé. Son épaule crée des ronds dans la mare.
Il ne bouge plus. Il a un médaillon dans la main,
attaché à une longue chaine dorée et ouvert sur une photo.
Deux enfants, dont l’image est immortalisée par un parent
sûrement aimant.
L’un des enfants est plus grand que l’autre, des
traces de boue sur les joues.
L’autre est frêle, beaucoup trop frêle.
Juste avant que le soleil fasse disparaitre les derniers
vestiges de la nuit, des Messieurs sortent par la porte du
bar, frottant leurs yeux de leurs poings collants.
152
L’un d’eux lève le regard, et jurerait voir une Étoile
inhabituelle dans le ciel.
Elles sont désormais deux à briller plus fort que les
autres.
Et dans la mare, aussi.
153
Emilie Darmez, jeune autrice, exerce la profession
d’avocate en Belgique. Depuis toujours, elle est
passionnée par les relations humaines, leur complexité, les
émotions qu’elles induisent et les changements de vie
qu’elles provoquent. En particulier, l’action des mots,
parfois percutants, parfois impuissants, la fascine. Ce sont
ces thèmes qu’elle aborde dans ses textes, qui relèvent
principalement du genre de la littérature générale (aussi
dite « blanche » ou « contemporaine »).
Ses réseaux
Email : [email protected]
Louise D. Climba
Fantasy
155
amicales avec ceux-ci cependant, si notre communauté
n’était pas grande, notre territoire l’était. Alors, comme
souvent lorsque la jalousie s’infiltre dans le cœur des
Hommes, la guerre pour ce qui fut jadis nos ressources
éclata. Ce peuple guerrier eut rapidement le dessus et,
vaincus, ceux de nos ancêtres qui étaient encore vivants
après ce conflit furent bannis sur le continent d’Exiltra, un
endroit désertique des plus hostiles. Il n’y avait rien. Ils ne
trouvèrent ni terres fertiles ni abri, juste des conditions
invivables. Le sable recouvrait le paysage. Le soleil brûlait
leur peau le jour. Le souffle glacé de la nuit emportait les
âmes fragiles. Le pire, c’était le vent. Un vent qui
asséchait chaque point d’eau, chaque être vivant et surtout
qui emportait le sable dans les moindres recoins.
Heureusement, peu de temps après l’arrivée sur le
continent, la chamane de nos ancêtres, Aldara, se mit à
entendre une voix. Elle suivit les messages qui lui étaient
ainsi transmis, ce qui permit à notre peuple de survivre. Ils
apprirent à trouver de l’eau, créer des abris de fortune,
156
modeler le paysage pour créer un environnement plus
favorable à leur développement et plein d’autres
connaissances essentielles. Le mystérieux guide finit par
se révéler. Une étoile, du nom d’Ursae, éclairait nos pas
dans cette nuit sombre. C’est ainsi que, au travers de
toutes les chamanes qui se sont succédé, nous avons
grandi et prospéré à nouveau.
Une chamane en particulier, nommée Tauri,
contribua beaucoup durant son ère à la croissance de notre
communauté. Lorsqu’elle fut sacrée, nous n’étions encore
qu’une petite ville. Lorsqu’elle se retira, nous étions
devenus un acteur majeur dans les échanges mondiaux. La
population était nombreuse et de vastes territoires fertiles
étaient gérés avec soin. Elle fit des parias du continent
abandonné, le peuple puissant que nous sommes à ce jour.
Elle était écoutée et respectée. Jamais elle n’avait hésité à
faire les sacrifices nécessaires pour le bien de tous. Sa
sagesse combinée à la voix d’Ursae guidait nos pas dans
157
une croissance effrénée. La pression pesait évidemment
sur les épaules de celle qui reprendrait son flambeau.
Afin de lui succéder, une organisation fut mise en
place par les Anciens : l’école des nébuleuses. On y
formait plusieurs jeunes femmes au rôle. Parmi celles-ci,
les sept plus prometteuses étaient Allynée, Naïa, Tygna,
Stellénée, Electa, Mérope et Céléna. Tout ce qu’une
chamane devait savoir leur y était enseigné, depuis le
fonctionnement de notre communauté jusqu’à la
connaissance des constellations, en passant par l’art subtil
de communiquer avec notre étoile. Ce fut la réservée Naïa
qui fut sélectionnée par le Conseil pour prendre la relève.
Sa sagesse et son calme rappelaient beaucoup ceux de
Tauri et personne ne voulait que cette ère prospère ne
s’achève. Elle était particulièrement attachée aux
traditions et la choisir, c’était garantir de poursuivre sur la
croissance lancée par Tauri. Sa sœur d’étude, Allynée, qui
était la plus brillante des sept, eut un peu de mal à accepter
d’être évincée au profit de Naïa. Elle avait toujours eu les
158
résultats les plus grandioses et tous les Anciens
s’accordaient à dire que jamais le peuple d’Ursae n’avait
connu une potentielle chamane si puissante. C’était en
particulier sa capacité de manipulation de la lumière des
étoiles qui dépassait l’entendement. Elle pouvait en levant
à peine le petit doigt, réaliser des exploits qui auraient pris
des semaines entières aux autres. Cependant, elle fut jugée
trop imprudente pour diriger la nation. L’histoire retint
principalement cet aspect sauvage de sa personne mais
avant le rituel qui devait sacrer Naïa comme nouvelle
chamane, c’est Allynée qui alla aider sa sœur à se
préparer. C’est elle qui la lava, purifia et qui médita avec
elle sous les étoiles, une dernière fois en tant que sœurs.
Après tout, depuis leur plus tendre enfance, elles étaient
élevées ensemble. Bien qu’une rivalité fût présente, elles
avaient toutes pour seul objectif de guider notre peuple et
beaucoup d’amour s’était construit entre elles sept.
Après leur dernière embrassade, Naïa rejoignit le
lieu du rituel, pieds nus dans le sable chaud, traversant
159
lentement la capitale dans sa robe blanche flottant autour
d’elle. Tout en rejoignant le temple, elle laissait l’euphorie
de la soirée l’envahir. Elle huma les odeurs de volailles en
train de griller et caraméliser dans le miel et les dattes, en
prévision du festin après la cérémonie. Elle tendit l’oreille
pour entendre les musiciens accorder les instruments dont
les musiques emporteraient les danseurs jusqu’au bout de
la nuit. Elle laissa le vent jouer avec ses cheveux, glisser
sur sa peau et la pousser là où elle était attendue. Dans ce
grand bâtiment au toit de verre, une foule immense s’était
rassemblée des quatre coins du continent. Tous voulaient
assister à cet événement si rare : la reconnaissance d’une
nouvelle chamane par notre étoile. Malgré ce monde, seul
l’écho du silence se faisait entendre. Les Anciens
débutèrent le rituel et Naïa jura fidélité et dévotion au
peuple d’Ursae. Les six autres nébuleuses vinrent allumer
une des extrémités des branches de l’étoile dessinée au sol
et Tauri enflamma la septième, juste en face de la future
chamane. Après un tendre échange muet, front contre
160
front, la vieille chamane aida la jeune à s’agenouiller et
elle lui noua les cheveux pour dégager son dos nu. Avant
de s’éloigner, elle murmura quelques mots que Naïa ne
comprit pas tout à fait. Il lui sembla juste percevoir «
J’espère que tu pourras trouver une autre voie » suivi de
quelques excuses. Tauri, alla se placer un peu plus loin et,
pour la dernière fois, appela l’étoile, demandant à Ursae
de marquer cette jeune femme comme sa messagère. Elle
ouvrit un petit orifice dans le mur qui devait laisser passer
uniquement la lumière de l’étoile. Cette lumière stellaire
allait marquer à vie d’un délicat dessin la peau du dos de
la nouvelle chamane. Ainsi le rituel serait fini et notre
peuple célébrerait jusqu’au bout de la nuit notre nouvelle
guide.
Au moment où Tauri révéla cette infime partie du
ciel nocturne, un murmure de stupeur parcourut la foule.
La lumière de l’étoile ne se présentait pas. Pendant
quelques secondes suspendues, certains Anciens se
tordaient le cou pour regarder au travers du plafond
161
pendant que d’autres mesuraient les positions des
constellations, cherchant à comprendre s’il était trop tard
ou trop tôt pour le lever d’Ursae à l’horizon. Mais après
quelques instants une brise glaciale s’engouffra par ce
minuscule orifice et les sept flammes de l’étoile furent
soufflées. Naïa releva la tête, fixant tour à tour ses sœurs
et Tauri. Alors que des larmes se mettaient à rouler sur ses
joues elle déclara « Ursae n’est plus ».
Le chaos explosa immédiatement dans le temple.
Les Anciens appelaient au calme pendant que la foule
s’indignait, hurlait, pleurait. Après avoir été bannis sur un
continent hostile, l’étoile qui nous avait guidés au travers
de toutes ces difficultés et avait éclairé notre chemin
venait de disparaître. Tous se demandaient comment, sans
chamane et sans étoile, nous allions bien pouvoir faire
face au reste du monde ?
Les sept nébuleuses se regroupèrent rapidement,
cherchant à combiner leurs efforts pour sentir la présence
d’Ursae. Tauri, elle, resta calmement immobile et
162
observait la scène. Allynée avait les yeux fixés sur cette
dernière, cherchant à comprendre cette absence de
réaction. Le bruit de la foule autour d’elles était
assourdissant. Pourtant elles percevaient clairement le
silence de l’étoile. Naïa leva les yeux vers le plafond de
verre et comprit qu’il ne servait à rien de s’acharner à
rétablir le contact avec notre guide. La constellation de
treize étoiles au centre de laquelle avait autrefois trôné
Ursae n’en comptait plus que douze et ses yeux ne
rencontraient désormais qu’un carré de ciel un peu plus
sombre que d’habitude.
Une certaine agitation détourna son attention de la
voûte. Elle découvrit Allynée, secouant Tauri par les
épaules en lui hurlant de s’expliquer. Elle s’approcha et
son regard rencontra celui de l’ancienne chamane. En une
fraction de seconde, Naïa comprit. Tauri savait ce qui
allait se passer ce soir. Ce n’était pas seulement qu’elle
savait mais en plus, elle en était la responsable. Alors
qu’Allynée vociférait à quel point laisser Naïa se faire
163
humilier face à tout le peuple était absolument honteux et
que nous étions actuellement sans défense par sa faute,
Tauri l’interrompit, sortant enfin de son silence. Elle
invita, non seulement Naïa mais également les autres
nébuleuses à réfléchir un instant. Elle leur demanda
d’imaginer ce qu’il se serait passé si notre communauté
avait continué à emprunter le même chemin.
À votre avis jeunes gens, que se passe-t-il lorsqu’un
peuple prospère et ne cesse de grandir ? Le changement
est une chose dangereuse, certes. Cependant, pire encore
est le statu quo. À ce moment-là, nous étions dans un
savoureux équilibre avec notre environnement. Mais les
ressources sont une chose limitée. D’autres civilisations
avant nous ont commis l’erreur de dépasser les capacités
de la terre qui les abritait, ne cessant jamais leur
croissance. Ursae était là pour nous aider à grandir et
prospérer lorsque nous étions sans défense. Nous l’avions
assez fait, son rôle auprès de nous était achevé. Un
nouveau cycle devait alors commencer. De plus, le peuple
164
était devenu bien trop grand pour être guidé par une seule
chamane. Il était temps que chacun parmi nous devienne
maître de son propre destin. Cependant, détrompez-vous,
même si Ursae n’est plus, les étoiles n’ont pas cessé de
nous parler. Tauri avait tout prévu. Elle nous envoya, nous,
les nébuleuses qu’elle avait formées, parcourir tout le
continent d’Exiltra pour apprendre aux gens à entrer en
communication avec une étoile qui les guidera.
Désormais, nos astres sont plus discrets mais parlent
toujours en chacune de nos âmes. Pour les entendre, il
vous suffit d’écouter la petite voix dans votre cœur. Celle
dont les idées vous procurent cette indescriptible
excitation que l’on ressent lorsque l’on est sur la bonne
route. Suivre et tracer sa propre voie, c’est ça, le grand
secret de la voix des étoiles.
165
Louise D. Climba est une jeune autrice belge qui, depuis
qu’elle a appris à lire, n’a jamais cessé d’écrire.
Passionnée par les mondes de l’imaginaire, elle aime
embarquer ses lectrices et lecteurs dans des quêtes
identitaires où chacun doit, pour trouver sa voie,
s’affranchir des sentiers battus. Elle te souhaite une belle
lecture et espère pouvoir te faire rêver et voyager quelques
instants sur le continent d’Exiltra.
Ses réseaux
Instagram : @louise_d_climba
Email : [email protected]
Anne Ferrard
Littérature jeunesse
1.
Devi en a marre, l’exposé sur les chèvres est trop
long.
Devant la classe, Camille montre une photo sur son
panneau.
— Et voici Lulu, la chèvre naine de ma tante. Elle
attend des petits !
— Bêêêêêê ! Bêêêêêê ! bêle Devi d’une voix
chevrotante.
Quelques enfants rigolent.
Monsieur Ben fait les gros yeux, mais Devi l’ignore,
elle regarde ses camarades et bêle à nouveau.
— Bêêêêêê ! Bêêêêêê !
Ils sont plus nombreux à rire.
— Devi, ça suffit ! tonne monsieur Ben.
Devi baisse la tête.
167
C’était juste pour rire, Monsieur Ben crie toujours
sur elle, il est vraiment trop sévère. Devi aime bien faire
rire. Quand ses copains rigolent grâce à elle, c’est comme
s’il y avait un soleil à l’intérieur qui la réchauffait et la
faisait briller. Parfois, Devi sait bien que les copains
rigolent pour se moquer d’elle, quand elle se trompe dans
les calculs, par exemple, parce que les chiffres
s’embrouillent dans sa tête – le 3 ressemble au 8 et le 6 est
comme le 9. Alors elle fait semblant d’être un robot, elle
se lève et fait le tour de la classe comme un automate. De
sa plus belle voix de robot, elle dit « Les-cal-culs-c’est-
pour-les-cal-cu-lettes-je-suis-un-ro-bot ! » Monsieur Ben
se fâche, mais les autres rigolent, et Devi se sent mieux.
Devant la classe, Camille passe aux questions.
Un avion en papier atterrit sur la table de Devi. C’est
surement Max, elle reconnaît son écriture sur le papier
plié. Fai encor la chevre.
Devi écrit en dessous Bêêêêê ! puis se lève pour
envoyer l’avion le plus fort possible. Mais Monsieur Ben
168
se retourne à ce moment-là, et pendant que l’avion plane
vers la tête de Zaria, il pointe du doigt vers la porte.
— Tu sors !
— Mais c’est pas moi qui l’ai envoyé en premier !
— Devi, tu sors !
C’est injuste.
Devi traîne des pieds vers la porte. Au moment de
sortir, elle se retourne et bêle son mécontentement.
— Bêêêêêê !
Ça fait rire les copains, mais Monsieur Ben crie
« Dehors ! » et Zaria regarde Devi sans sourire. Devi
s’assied dans le couloir sous les porte-manteaux. Peut-être
que si elle se cache sous une pile de vestes, on l’oubliera
jusqu’à la fin de la journée, elle ne se fera plus gronder.
2.
Madame Samantha, la prof de gym, est très stricte,
on ne peut pas rigoler avec elle. Aujourd’hui, ils font
quatre équipes pour jouer au basket. Devi n’est pas la
169
dernière à être choisie, mais presque. Pourtant, elle est
bonne avec le ballon, et elle court très vite. Alors elle leur
montre. Tandis que Madame Samantha organise le premier
jeu, Devi prend un ballon et dribble vers le panneau. Une,
deux, et hop, elle saute. La balle rebondit sur l’anneau du
filet.
— Presque ! crie Devi.
Mais Madame Samantha n’est pas impressionnée,
Devi doit aller s’asseoir sur le banc.
C’est nul.
Devi s’ennuie. Elle regarde les copains jouer, surtout
Zaria, qui est super bonne au basket, encore meilleure que
Devi ou Max : elle a déjà mis trois paniers. Chaque fois
que Zaria a la balle, Devi frappe des mains pour
l’encourager.
Madame Samantha lui dit d’arrêter, alors elle tape
des pieds sur le sol.
Encore un panier, Devi bondit.
— Wééééé, Zaria !
170
Quelques enfants rigolent, mais pas Zaria.
Jamais Zaria.
Madame Lydia s’accroupit devant Devi. Elle a sa
tête très sévère.
— Encore une remarque et tu files chez la directrice.
Est-ce que tu as compris, Devi ?
Devi baisse la tête. C’est bon. Elle a compris. Pas
bouger, pas parler, pas respirer.
3.
Monsieur Ben a mis un petit mot pour les parents de
Devi dans le carnet de communication. C’est le troisième
cette semaine. Maman va de nouveau soupirer, papa aura
l’air déçu. Devi déteste quand il hoche la tête avec les
lèvres pincées, comme si Devi était une tache de chocolat
sur le tapis.
Heureusement qu’il y a son petit frère, Guilio. Il est
toujours content de voir Devi, surtout si elle fait des
grimaces. Il ne sait pas encore parler, mais il rit beaucoup ;
171
le soleil à l’intérieur de Devi brille très fort quand elle est
avec Guilio.
Après les devoirs, après le bain et le dîner, maman
vient s’asseoir sur le bord du lit de Devi. Elle parle, elle
parle, Devi n’écoute plus, c’est toujours la même chose,
blablabla.
À la fin, maman dit, « Devi, tu dois arrêter de faire
le clown tout le temps. »
Devi promet qu’elle va essayer.
Elle va essayer : elle essaie tous les matins ! Quand
elle arrive en classe, elle se dit aujourd’hui, pas de bêtise.
Je vais être très sage.
Elle ne sait pas pourquoi ça ne marche pas.
Maman l’embrasse, éteint la lumière.
Il fait noir.
Même le soleil à l’intérieur de Devi est éteint.
4.
172
Ce matin, Devi n’a pas fait le clown. Même pendant
les calculs. Pourtant, elle a eu tout faux, même les calculs
faciles. Max s’est moqué d’elle, mais Devi n’a pas fait le
robot. Après, Monsieur Ben est sorti pour faire des
photocopies d’un mot croisé avec les mots de la dictée
pour la semaine prochaine.
— Sortez votre livre, j’arrive. Pas de bruit !
Devi n’a pas envie de lire. Elle a mal à la tête à
cause de tous les calculs ratés.
— Devi, fais le robot ! demande Max.
— Non, fais la chèvre ! dit Camille.
Devi se lève, elle fait très bien le robot. Elle met les
bras à angle droit et marche de manière saccadée.
— Je-suis-un-ro-bot-de-la-ferme. Bê-ê-ê-ê-ê.
Les copains rigolent.
Devi jette un œil à Zaria, mais Zaria la regarde sans
sourire. Devi arrive au fond de la classe.
173
— Pro-blème-tech-nique ! Pro-blème-tech-nique !
dit-elle de sa voix électronique en faisant du sur place
contre les casiers.
Max apporte sa chaise.
— Robot Z14, monte sur les casiers !
Robot Z14 grimpe sur la chaise puis sur les casiers.
C’est difficile de faire le robot sur les casiers, mais c’est
rigolo, les autres applaudissent.
Sur les casiers, il y a les modelages qu’ils ont
fabriqués la semaine dernière, et Devi fait un pas de trop,
une des sculptures tombe par terre.
Un grand silence se fait.
— Ooops ! dit Devi.
Elle saute par terre.
Le modelage est cassé.
Les enfants retournent vite à leur place. Sauf Zaria.
Zaria, qui a l’air très fâchée, on dirait même qu’elle
va pleurer.
— Tu es trop nulle !
174
Devi regarde les morceaux. Elle allait dire qu’elle
est désolée, mais Zaria a dit qu’elle était nulle, et c’est pas
vrai. C’est pas vrai qu’elle est nulle.
— C’était un accident.
Tout à coup, Zaria frappe Devi sur l’épaule, un gros
coup de poing qui fait mal.
— ZARIA !
Monsieur Ben est à l’entrée de la classe, une pile de
feuilles à la main, le visage rouge. Frapper, c’est la pire
chose sur la liste de choses graves de monsieur Ben.
Frapper, mordre, griffer, pincer. Pire que faire le robot
pendant les calculs.
Zaria n’a pas l’habitude de se faire crier dessus, elle
pleure. Devi a l’habitude, elle aimerait bien dire à Zaria
que ce n’est pas grave.
Monsieur Ben les rejoint au fond de la classe.
— Que s’est-il passé ? gronde-t-il.
Zaria pleure plus fort.
175
— C’est de ma faute, dit Devi d’une petite voix. J’ai
cassé son modelage.
Monsieur Ben est très, très fâché. Faire mal aux
autres, c’est la pire chose sur sa liste, mais abîmer les
affaires des autres, c’est pareil, ça leur fait mal aussi. Devi
est punie. Plus de récré cette semaine.
— Et maintenant, à vos places !
Monsieur Ben distribue les mots-croisés et les fait
travailler en silence. Quand l’heure de la récré arrive, les
enfants sortent rapidement, trop contents de quitter la
classe.
Devi reste à sa place.
Zaria ne sort pas non plus. Elle va trouver monsieur
Ben.
— Devi a cassé mon modelage, mais c’était un
accident ; je n’aurais pas dû la frapper.
Monsieur Ben a l’air surpris.
176
— Bon, eh bien tu restes en classe avec Devi, alors.
Vous allez ramasser les papiers par terre et ranger la
bibliothèque.
Au début, elles travaillent en silence, chacune de son
côté. Quand la classe est propre, elles se retrouvent devant
l’étagère de la bibliothèque. C’est vrai que c’est un grand
désordre, là-dedans. Les livres sont mis n’importe
comment, il y a une boite à tartines dans le fond, une latte,
deux crayons cassés, un trognon de pomme rabougri tout
desséché. Devi commence à redresser les livres. Zaria
range les documentaires d’un côté, les petits romans de
l’autre, les magazines en dessous.
Comme elles travaillent calmement, monsieur Ben
les laisse seules un instant, il a besoin d’un café.
— Pourquoi tu fais tout le temps le robot ? demande
Zaria.
— Ben, parce que c’est rigolo.
— Ah.
— Pourquoi tu ne rigoles jamais ?
177
— Parce que ce n’est pas drôle.
Devi se renfrogne.
— Les autres, ils trouvent ça rigolo.
— Les autres, ils se moquent de toi. Ce n’est pas
rigolo.
Devi n’a plus envie de parler. Elle range les
magazines, jette le trognon de pomme à la poubelle et va à
sa place.
Zaria non plus ne dit plus rien. Elle prend un
magazine et s’installe dans le coin lecture.
5.
Maman est déçue, papa est fâché. Monsieur Ben
veut les voir la semaine prochaine. Devi n’a pas faim,
donc c’est pas grave quand papa dit « pas de dessert ce
soir », mais c’est trop injuste, parce que Devi a déjà été
punie en classe.
Heureusement, Guilio est content de la voir. Il tend
ses petites mains potelées vers Devi, qui le prend dans ses
178
bras. Il lui serre les joues, elle fait pfffffrt ! des lèvres, il
rit, elle l’embrasse dans le cou, il rit plus fort. En fait, c’est
pas à l’intérieur d’elle qu’il y a un soleil, c’est Guilio, le
soleil.
6.
Monsieur Ben en a marre de surveiller Devi et Zaria
pendant les récrés. Comme elles sont calmes et que la
classe est bien rangée, il les envoie dehors.
Zaria retrouve ses copines.
Devi les regarde s’éloigner.
D’habitude, elle va jouer près du terrain de foot,
même si elle n’aime pas trop le foot. C’est elle qui va
chercher les ballons quand quelqu’un shoot trop fort. Mais
elle n’a pas envie de faire ramasseuse de balle
aujourd’hui.
Elle pourrait aller dans le bac à sable, mais il y a des
grands qui font du saut en longueur dedans, et les grands
aiment bien la taquiner. Devi n’aime pas ça.
179
Finalement, elle suit Zaria et ses copines de loin.
Quand elles vont à gauche, elle va à gauche, quand elles
tournent à droite, elle tourne à droite. Mais de loin.
C’est amusant.
Un peu.
Pas trop.
7.
Devi ne comprend pas pourquoi il faut faire des
calculs tous les jours. C’est horrible, les calculs. Elle
regarde sur la feuille de sa voisine, elles n’ont pas du tout
les mêmes réponses.
— T’as tout faux, chuchote Camille en cachant sa
feuille du bras.
Le mal de tête commence.
— Robot Z14, debout ! fait la voix de Max derrière
elle tout bas.
Devi lève la tête.
Monsieur Ben est occupé.
180
Calculs ou Robot Z14 ?
— Allez, Dev, c’est trop cool quand tu fais le robot !
chuchote Max.
C’est vrai, c’est vraiment trop cool quand elle fait le
robot. Devi se lève. Elle plie les bras, lève les yeux, croise
ceux de Zaria, qui fait un tout petit geste de la tête, un tout
petit non.
Pendant de longues secondes, Devi ne bouge pas, les
yeux dans les yeux de Zaria. Puis elle s’assied, lentement.
Et Zaria lui sourit. Comme un soleil qui réchauffe et
fait briller Devi.
181
Écrivaine belgo-américaine qui se nourrit des deux
cultures, Anne a longtemps travaillé en bibliothèque
scolaire. Aujourd’hui animatrice d’ateliers d’écriture et
formatrice, elle aime grimper aux arbres. Aussi : le
chocolat noir aux éclats de caramel salé et le silence.
Elle a terminé une trilogie de fantasy jeunesse en
français, travaille maintenant avec ardeur et passion sur
un roman pour adultes en anglais.
Ses réseaux
Instagram : @anneferrard
Dreamchronicles
Littérature générale
183
Tom, effectivement incapable de leur tenir tête, avait
fini ce soir-là par leur parler de sa confidente, suscitant
alors les railleries de ces gamins moqueurs que plus rien
ne pouvait déjà émouvoir. Cependant très lucide pour son
jeune âge, il n’avait donc pas été étonné en descendant le
lendemain matin, de découvrir que toute sa famille
connaissait désormais son secret. Ni même de comprendre
que tout le monde y allait de son commentaire.
184
Sourd comme un pot, son grand-père ponctuait de
commentaires acerbes la discussion même s’il ne savait
pas du tout de quoi on parlait.
Son oncle lui vociférait qu’il ne serait jamais un
homme s’il se laissait aller aux douceurs de l’esprit.
Sa tante ne cessait de répéter en boucle qu’elle avait
toujours su qu’il était un peu bizarre et conseillait à sa
sœur de l’emmener voir un docteur au plus vite.
Ainsi gênée par cet enfant si différent qu’elle peinait
de plus en plus à comprendre, sa mère n’avait trouvé
d’autre solution que de lui dire simplement de ne plus le
faire.
185
À son père ? Seulement il n’était jamais là pour le
coucher car il travaillait tard.
À sa mère ? Elle toujours si impatiente de le coucher
pour pouvoir se reposer après son travail et les tâches
ménagères.
Il restait sa grand-mère, c’est vrai, mais même si elle
l’écoutait avec bienveillance, il la voyait si peu.
186
Tom cligna des yeux. Cela faisait longtemps que ce
souvenir ne lui était plus revenu en mémoire. Qu’il n’avait
plus repensé à cette nuit de Noël où, enfant, il avait failli
devoir oublier son étoile. Cependant, comme elle qui
continuait à briller tous les soirs dans le ciel, il conservait
sa lumière tous les jours dans son cœur.
187
bain. Dès qu’il fut prêt, il se rendit dans la cuisine pour y
préparer son petit-déjeuner. Deux tranches de pain de mie
avec de la confiture à la fraise. Le même repas qu’il
mangeait tous les matins depuis sa plus tendre enfance. Il
aimait ça alors, après tout, pourquoi changer cette routine
qui lui allait si bien ?
188
jour-là, alors que les premières lueurs de l’aube
apparaissaient à peine à l’horizon, ni Henry ni Guy
n’attendaient devant la porte, les bras croisés et l’air
toujours revêche.
189
Pour Tom, ce n’était rien de tout ça. Ils s’étaient
simplement déplacés des deux côtés pour libérer le
passage. Après tout, aujourd’hui n’était qu’un jour comme
un autre. Et c’est donc guidé par son horloge interne
paramétrée par des années à vivre selon le même rythme,
qu’il avança sans leur poser de question. Il avait bien trop
peur qu’ils le retiennent et le mettent en retard.
190
En revanche, son arrivée sembla les tirer
momentanément de leur torpeur. Comme si elle avait le
pouvoir de leur faire oublier pendant un court instant, tout
ce qui pourrait mal se passer. Comme si sa présence était
au moins une bonne chose de faite à cocher sur leur liste,
tandis que tous ceux qu’il croisait habituellement sans
qu’ils ne le saluent, s’empressaient aujourd’hui de le
féliciter à grand renfort de claques dans le dos.
191
mise une seule fois, que leur frénésie commença à
l’envahir lui aussi. Et qu’il réalisa enfin ce qui allait
arriver dans les prochaines minutes.
192
plus en sortir alors que la fin du chemin apparaissait
bientôt devant lui, sous la forme d’une arche éblouissante
promettant de lui brûler la rétine.
193
de vrai et tout leur sembla à la fois nouveau et routinier.
Heureusement les rappels réguliers de cette voix
enregistrée qui les guidait dans leurs manœuvres, les
empêchèrent de dévier du déroulé des opérations.
194
« Toi qui as lu cette nouvelle, crois en ton étoile. Elle
a réalisé mon rêve alors, si tu crois en la tienne, elle
exaucera le tien. »
195
Dreamchronicles, coutumière des répétitions et orfèvre des
phrases à rallonge.
Une âme ancienne, une énigme même, dont l’esprit
voyage entre les dimensions imaginaires. Gardienne de
secrets et tisseuse de récits qui captent l’essence de
l’univers dans ses mots, elle aime y naviguer pour
découvrir des histoires captivantes et des personnages
vivants.
Autrice auboise, adepte des sciences végétales et
passionnée de lecture de l’imaginaire, de romance et de
manga. Elle a finalement décidé de passer de l’autre côté
du voile, principalement dans l’écriture de romans de
fantasy et de science-fiction. Dans cette fable adressée aux
étoiles, elle a voulu montrer que croire en ses rêves est la
clé des grands accomplissements.
Ses réseaux
Instagram : @Dreamchronicles
196
197
Archy
Littérature générale
À mon père…
198
après-midis et demeurent le cœur de nos échanges. Je me
fiche des palmarès, mais ça me rend heureux qu’on les
partage ensemble.
199
Tous nos télescopes se tenaient aux aguets et on gavait nos
ordinateurs de données pour prévoir au mieux le moment
où nous pourrions annoncer la nouvelle : notre étoile est
morte ! Que vive notre supernova ! Blanchard n’en
dormait plus, carburait au café et au Red bull. Assister au
phénomène… c’était une consécration. J’avais fait preuve
d’une excitation réelle, moi aussi, mais cette dernière avait
été grignotée par tout un tas de cellules d’anxiété qui ne
cessaient de proliférer. Mon père était sur Terre et il était
malade.
200
si je ne traite pas les sportifs avec un peu plus de respect.
Il m’aurait pincé le gras du ventre si ces satanées douleurs
ne restreignaient pas ses mouvements.
Alors que les caméras se concentrent à nouveau sur
le peloton, je me permets de changer de sujet :
— C’est incroyable, ce qui se passe avec la géante,
tu sais. Sa luminosité grandit encore. Plus d’un million de
fois celle du soleil, tu te rends compte ? Demain,
j’imprimerai des clichés et je te les apporterai.
— Hum, hum, me répond-il sans quitter l’écran des
yeux.
Je ne suis même pas sûr qu’il m’ait entendu.
— Ce sera un peu flou, mais imagine : l’étoile est à
22 millions d’années-lumière !
— Pas à côté, en effet.
Son ton monocorde en dit suffisamment. C’est
agaçant mais je ne lui en veux pas. L’astrophysique
n’entre pas dans son champ de compétences et, comme
pour tout ce qui n’a pas de rapport avec ses propres
201
marottes, il ne fait aucun effort pour y trouver de l’intérêt.
Insister ne sert à rien, c’est peine perdue.
Comme ses paupières s’alourdissent, je me lève et
lui souhaite d’insuffler du courage à l’Espagnol.
— Si tu cries assez fort, il ira plus vite, c’est sûr !
Il sourit mais sa tête fléchit déjà. Contador devra
bientôt finir l’étape tout seul.
Avant de refermer la porte, j’ajoute : « Garde un peu
de courage pour toi aussi, d’accord ? » Mais de doux
ronronnements s’échappent déjà de ses narines.
202
Pourtant, toute la journée, je suis inquiet. Je sais
qu’il déteste quand je ne suis pas ponctuel, et je fais en
sorte de ne pas accumuler trop de retard avant de filer à
l’hôpital.
Alors que je presse le pas dans le couloir qui mène à
sa chambre, je croise l’infirmière qu’il aime beaucoup
parce qu’elle ne manque jamais de lui envoyer des piques
à chacun de ses passages. « Il est un peu fatigué,
aujourd’hui. On l’a perfusé, ça lui fera du bien », me dit-
elle sans se départir de son expression maternelle. J’opine
du chef et je toque. Pas de réponse. J’entre.
Dans son fauteuil, il dort, un tuyau souple et
transparent s’échappant de sa manche jusqu’à rallier une
poche de liquide accrochée à une potence.
Je m’assois sur le rebord du lit sans faire de bruit et
baisse le son de la télévision. Le tintamarre du Tour de
France accompagne encore le sommeil de mon père.
J’attends quelques minutes en observant le
mouvement de sa poitrine qui pulse l’air avec sérénité.
203
Lorsqu’il est éveillé, il souffre beaucoup, je le sais. La
morphine fait son effet mais ne suffit pas à le soulager
complètement, et même s’il ne se plaint que rarement, ces
moments de repos lui sont salvateurs. Je le trouve beau.
— Tu sais ce que c’est une supernova, papa ? je lui
murmure. Je te l’ai déjà expliqué mais comme tu
n’écoutes jamais rien, je crois devoir te le répéter.
Il a un petit soubresaut mais reste endormi.
— Une supernova, c’est l’implosion d’une étoile
quand elle arrive en fin de vie. Ça crée une lumière
absolument folle, comme si on faisait une fête du tonnerre,
là-haut, si bien qu’on pourrait croire qu’un nouveau soleil
est apparu. Mais non, c’est toujours la même étoile qui
part en beauté.
Mon père reste immobile auprès du marchand de
sable. Il est faible et sa morphologie a changé. Maigre.
Arc-bouté.
Comme je suis fatigué de ma journée, je me lève
pour le laisser à son repos et me penche pour lui embrasser
204
le front. Mais juste avant que mes lèvres rencontrent sa
peau, il parle sans même ouvrir les yeux, me laissant
surpris.
— Pourquoi tu te préoccupes tant de ce qui est là-
haut ? Profite du spectacle ici-bas. Sais-tu que Contador
est le premier coureur espagnol à avoir gagné le Tour
d’Italie, le Tour d’Espagne et le Tour de France ?
Je me recule.
— Tu es réveillé depuis longtemps ?
— Suffisamment pour n’avoir toujours pas compris
ce qu’est une supernova, me répond-il.
— Tu ne trouves pas qu’on est tout petits ? Je veux
dire, face à l’univers, à l’espace, au temps. Ça ne te fait
rien ?
Enfin, il soulève les paupières.
— Ce sont des bêtises. Pas besoin d’aller si loin pour
gagner le Tour de France. Regarde ici-bas, fils, ici-bas.
Je ne sais pas quoi rétorquer. Sur le fond, je le
comprends, mais tout de même. Rien n’est plus grand que
205
de découvrir l’univers, n’est-ce pas ? Je garde ma
réflexion pour moi et lui demande le classement. Le
maillot jaune n’a pas changé.
Il est temps pour moi de rentrer et d’essayer de me
reposer également. Je le salue et lorsque je l’embrasse, ma
main s’attarde un peu plus qu’à l’accoutumée sur le
bombé de son épaule.
206
notre collègue. J’y parviens en lui déléguant des charges
annexes de compilation de données. Pas du tout dans ses
missions, mais il ne rechigne pas et suit mes directives. Il
est un peu perché, Blanchard. Il a besoin d’être canalisé.
De mon côté, j’assure. Tout est sous contrôle et je
me permets même d’allumer le petit téléviseur près de la
machine à café. Je mets la chaîne du Tour de France. Papa
sera heureux si je lui annonce que j’ai suivi l’étape des
Champs Élysées.
Devant moi, d’autres écrans, plus grands, montrent
une boule de lumière. Elle n’est rien d’autre qu’un point
flou sur fond noir, mais elle est gigantesque et je le sais.
N6946-BH1 est arrivée à son ultime stade d’expansion.
Encore quelques heures, quelques minutes peut-être, avant
la supernova. Compte à rebours.
À la télé, Contador ne fait pas partie des premiers
coureurs.
Mon téléphone sonne. Ce n’est pas mon père mais
un numéro inconnu. Je ne décroche pas.
207
Soudain, Blanchard se met à crier et s’agite comme
un singe. Sur les écrans, la boule de lumière vient de
disparaître. Nous sommes aveugles ou alors les télescopes
ont pris la tangente. Il y avait quelque chose et à présent, il
n’y a plus rien. Blanchard et les autres se ruent sur les
ordinateurs et se perdent en conjectures.
Mark Cavendish prend la tête du sprint final.
Contador est aux oubliettes.
Sur mon téléphone, une notification m’indique
qu’on m’a laissé un message. Je l’écoute. C’est l’hôpital.
Je rappelle.
J’entends Blanchard qui hurle : « Il n’y a pas de
supernova ! Il n’y a pas de supernova ! »
Un médecin me parle. Je ne comprends pas bien.
Cavendish, vainqueur de l’étape. Contador, toujours
vainqueur du Tour.
Il n’y a qu’une seule solution : la densité était telle
que N6946-BH1 s’est effondrée sur elle-même.
208
— C’est devenu un trou noir. Un putain de trou
noir !
Comme la géante, je m’effondre.
Mon père est mort.
— Elle n’a pas implosé ! crie Blanchard.
Je m’en fiche. Le spectacle est ici-bas.
Il y avait quelque chose et à présent, il n’y a plus
rien.
Mon père est mort.
Il est mort ici mais il est partout dans l’univers.
209
Après de nombreuses années à écrire des textes de
chansons et des nouvelles, Archy poursuit son chemin de
mots, explorant l’imaginaire comme la littérature blanche.
Son premier roman, un récit dans le genre fantastique, est
en passe d’être achevé.
Les faits scientifiques exposés dans le
deuxième épigraphe de cette nouvelle sont réels. Leur
déroulement détaillé dans le récit est, quant à lui, le fruit
des affabulations assumées de l’auteur.
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Millie Fellorn
Littérature blanche
211
— Je croyais qu’on était d’accord… Plus de chasse
aux étoiles !
Je le considère, les yeux plissés, avant de hausser les
épaules pour dissimuler mon agacement. Il m’a suivie
dans cette randonnée nocturne, il aurait dû se douter de
mon véritable dessein.
— Et malgré tout, tu es là, lâché-je avant de me
remettre en route. Dépêche-toi, le site n’est plus très loin !
Si le professeur Hurel a dit vrai, ce soir est le
moment parfait pour photographier la naissance d’une
nébuleuse. Week-end en amoureux ou pas, je compte bien
immortaliser cet événement exceptionnel. Après des
années à capturer le firmament nocturne, je suis enfin
prête à savourer mon heure de gloire.
Un sourire se dessine sur mes lèvres. Plus que
500 mètres !
J’entends Alec trébucher et étouffer un juron. Je lève
les yeux au ciel sans relever, préférant me focaliser sur le
212
murmure du vent dans les feuillages au-dessus de nos
têtes.
Un courant d’air me fait frissonner. À moins que ce
ne soit l’excitation ?
J’allonge mes foulées, gagnée par l’impatience de
déballer mes appareils. Il me semble que mes instruments,
eux aussi, fourmillent d’empressement.
200 mètres.
Mon cœur commence à tambouriner dans ma
poitrine. Telle une adolescente s’approchant de son
premier rendez-vous amoureux, je ralentis, hésitante. Et si
je ne voyais rien, une fois de plus ? Si le Dr Hurel s’était
trompé ? Si la nébuleuse n’avait pas lieu ? Ou pire, si elle
s’était déjà produite ?
Je secoue la tête, débouchant enfin dans la large
clairière balayée par les vents.
— On y est ! m’exclamé-je en découvrant le ciel
parfaitement dégagé.
213
Une nuée de cristaux argentés scintillent sur la voûte
céleste. J’ai beau avoir contemplé ce spectacle des
centaines de fois, je suis toujours aussi subjuguée.
J’avance encore, courant presque malgré la fatigue
qui engourdit mes muscles, et m’immobilise au milieu de
la plaine. Au loin, je perçois le souffle haché de mon
époux, qui ne cesse de protester. Je ne l’écoute pas
vraiment. Toute à mon enthousiasme, je sors mon appareil
photo, mon trépied, mes filtres…
Je me concentre sur le montage. Tout doit être ajusté
à la perfection. Dans un enchainement de gestes précis, je
déplie, visse, jauge. Mes doigts s’agitent sans que je n’aie
besoin de leur en donner l’ordre. Derrière moi, Alec
continue de maugréer des paroles qui se dispersent comme
fumée au vent.
Tic-tic-tic. Ça y est ! La monture équatoriale est
parfaitement réglée ! L’appareil est prêt à suivre la rotation
de la Terre pour ne rien rater de mon rendez-vous stellaire.
214
J’allume le réflex pointé vers le ciel avec inquiétude.
Cette vieille machine m’a déjà fait faux bond une fois, et
je suis rentrée bredouille. Je ne tolérerais pas qu’un tel
incident se reproduise !
Finalement le boîtier démarre. Je pousse un profond
soupir, accueillant dans la pénombre la petite musique
familière. Tout est prêt. J’éteins ma frontale, parée à
contempler le cosmos.
— Et combien de temps on va attendre comme ça,
perdus au milieu de nulle part ?
La réflexion d’Alec me fait reprendre contact avec la
réalité comme on se lève un lundi matin avant une
semaine de rush.
— Tu n’avais qu’à rester à l’hôtel si ça ne te plait
pas !
Ma colère se répercute en une vague d’échos sur les
arpents rocheux. Mon mari me regarde avec de grands
yeux, qui semblent disproportionnés sous la pâle clarté de
sa lampe.
215
Je lui fais signe de l’éteindre, et il s’exécute, enfin
silencieux. Je prends une profonde inspiration, profitant de
l’air boisé et du calme des montagnes.
C’est pour cela que j’aime aller admirer les étoiles.
Fuir le rythme haletant des villes et leur pollution
lumineuse pour savourer la quiétude des terres obscures.
Me perdre dans mes pensées, me laisser envahir par
l’immensité du ciel, comme je le faisais avec ma mère
autrefois. Ressentir ce léger fourmillement au creux de
l’estomac en songeant à ces astres à des milliers d’années-
lumière, loin de nous, minuscule planète habitée dans le
néant intersidéral.
J’adore imaginer ce que cette infinité de mondes
pourrait renfermer. De nouveaux éléments chimiques ? De
la vie ? Une forme d’intelligence ? Peut-être que là-haut,
quelqu’un se pose cette question, lui aussi ? Mais coincée
dans son univers, elle ne peut savoir si ces rêves
fantaisistes appartiennent au champ de la réalité, ou à celui
du fantasme.
216
Peut-être même que cet être n’est pas encore né, ou a
déjà disparu ? C’est ce qui est incroyable avec les étoiles.
On perçoit leurs lueurs des confins de l’espace, mais des
millions d’années après qu’elles aient été émises. C’est
d’ailleurs pour cela que l’on parle d’« année-lumière »,
non ? Ce corps cosmique que je contemple, peut-être est-il
mort depuis bien longtemps ? Et à cet endroit sombre des
cieux, peut-être qu’un nouveau soleil existe déjà ?
J’aime considérer cette fenêtre sur le passé des
astres. Cela me rappelle…
— Hannah, je veux divorcer.
La voix d’Alec brise le silence pour se ficher dans
mon âme. Je me détourne du firmament pour croiser ses
yeux embués de larmes reflétant les constellations. Il
semble écrasé par le poids de ses propres mots. Mon sang
se retire de mon visage. Ma bouche s’assèche. Une brèche
s’ouvre dans mon cœur.
— Quoi ?
217
Mon murmure se perd dans la nuit, étouffé par ma
gorge serrée.
— Tu passes ton temps à fuir nos échanges, à
poursuivre les étoiles ! s’emporte-t-il.
Il se détourne, et commence à faire les cent pas.
— Tu n’es plus la même depuis que ta mère n’est
plus là !
Je vacille lorsque les images refoulées surgissent
dans mon esprit. Le son lancinant des chants funéraires, la
subtile odeur des chrysanthèmes, le gout salé des larmes.
J’ai l’impression de suffoquer. Mes genoux tremblent,
menaçant de se dérober, mais il poursuit :
— Tu n’es plus la femme que j’ai épousée. Je…
Il semble vouloir continuer d’argumenter, se
convainquant que me laisser seule est l’unique option qui
s’offre à notre couple.
Je reste muette, clouée sur place par la souffrance.
Mes muscles se contractent en sanglots silencieux tandis
que je suis des yeux sa silhouette s’agiter dans les ombres
218
nocturnes. Je souhaite lui dire qu’il se trompe. Que je ne le
fuis pas. Qu’il est ma raison d’exister. Mais les mots
meurent les uns après les autres au bord de mes lèvres.
— J’ai essayé de te parler, mais ces photos ont plus
d’importance pour toi que notre couple, finit-il par ajouter,
comme si rien de plus ne lui venait.
Sans me laisser le temps d’objecter, il se rapproche
de moi pour me tendre une liasse de papiers.
— J’ai déjà signé. Je pense que ce sera mieux pour
nous si tu t’en occupes rapidement.
La déchirure qui lacère ma poitrine s’ouvre en un
gouffre sans fond. Je sombre dans le chaos, le désespoir, la
colère. Envers lui, envers moi, envers nous.
Je veux hurler. Pleurer. Me rouler en boule et
disparaître.
Soudain, une vibration trouble l’air, me réveillant en
sursaut. Ma bouche est pâteuse, et des sillons d’eau salée
ravinent mes joues. Je passe une main tremblante sur mon
front perlé de sueur, avant de poser les yeux sur Alec.
219
Son souffle est régulier, et les pâles rayons de l’aube
dansent dans ses mèches dorées. Il semble sommeiller en
toute quiétude, ignorant l’épouvante qui a secoué mon
esprit. Je souris, laissant le soulagement apaiser les
battements effrénés de mon cœur.
Je déglutis en attrapant mon portable, dont le
ronflement sourd m’a tirée de mon cauchemar. Sur l’écran
blafard apparait le message du professeur Hurel.
« Nouvelle nébuleuse probable vers La Couronne
Boréale cette semaine ».
Un faible frisson d’excitation me parcourt, avant que
je ne fronce les sourcils. Le silence s’étire, tandis que les
images bien trop nettes de mon rêve se déploient dans
mon esprit. Je verrouille mon téléphone.
Dans ma poitrine, une flamme, que je pensais avoir
éteinte, évince doucement les ombres qui empoisonnent
mon âme depuis la disparition de Maman. La « chasse aux
étoiles » attendra. Mon étoile commence à filer, il est
temps de la rattraper.
220
Lorsque Millie n’est pas plongée dans les profondeurs de
son laboratoire de biologie, elle se laisse transporter par
ses univers de fantasy. Que ce soit par l’écriture, la lecture
ou la confection de costumes enchantés, elle trouve
toujours une échappatoire dans l’imaginaire.
Curieuse et avide de nouveaux défis, elle s’aventure
dans cette nouvelle histoire en s’écartant de son genre de
prédilection, tout en préservant les décors magiques qui
caractérisent sa plume.
Ses réseaux
Instagram : @millie.fellorn.autrice
Camille Epona
Uchronie
222
Sur le vaste palier du premier étage, deux gardes
étaient postés de chaque côté de la porte en bois massif qui
donnait sur la salle du congrès. Émile inspira
profondément, essayant de calmer le stress qui
l’envahissait. Tout faire pour ne pas avoir l’air coupable.
Ses lèvres se crispèrent en un sourire figé. Il ôta son haut
de forme et salua brièvement l’un des deux gardes puis il
franchit le seuil et intégra la grande salle où le discours
résonnait. Sous la coupole de verre, des centaines
d’hommes et de femmes, tous issus de la haute société, se
tenaient debout et prêtaient attention à l’homme qui
proclamait de grandes paroles, perché derrière son pupitre.
Émile avisa les porte-manteaux fixés au mur,
accrocha sa longue veste et suspendit son gibus. Il profita
d’être dos à l’assemblée pour fermer les yeux et inspirer
profondément. Le mélange d’eau de Cologne et du parfum
des dames lui donna le tournis. Sa main chercha appui sur
la boiserie qui décorait les parois. Il suffoquait, la nausée
s’insinuait au creux de son estomac. Des gouttes perlèrent
223
sur ses tempes, mais il devait se ressaisir, car son
intervention était imminente. Sa vision se troubla, il crut
regarder au travers d’un caléidoscope. La voix qui
l’interpella lui permit de reprendre le contrôle de ses sens.
— Tout va bien Monsieur Delage ?
La jeune femme se tenait à ses côtés, sa toilette aux
nuances de bleus se mariait à merveille avec sa peau
diaphane et ses boucles blondes. Ses doigts délicats
touchèrent le dos de sa main figée. Il sentit à ce contact la
chaleur parcourir son corps et lui redonner le courage qui
semblait peu de temps avant, l’avoir quitté. Il ne pouvait
faillir alors qu’il voyait Irène, si fragile, se tenir devant lui
avec autant de détermination. S’il n’avait connu son
épouse Charlotte avant elle, il aurait surement offert son
cœur à cette belle ingénue, mais son amour appartenait
tout entier à sa femme, et depuis peu, à leur adorable fille
Mathilde.
— Vous avez oublié ceci Monsieur Delage.
224
La jeune femme épingla sur le gilet de son acolyte,
l’étoile d’argent qui symbolisait leur obédience à l’ordre
des Astres. Émile s’aperçut qu’Irène arborait la sienne sur
la précieuse étole juste au-dessus de sa poitrine. Ils étaient
prêts. Résolus, leurs regards se croisèrent une dernière
fois. Émile lui tourna le dos et se rapprocha de l’estrade,
se frayant délicatement un chemin parmi l’assistance. Il
veilla à plaquer sa mallette tout contre lui. La conclusion
de toutes ces années de travail se profilait.
Le chevalier de l’Ordre des Astres, le baron Petrus,
arborait une tenue pour le moins théâtrale. Son ensemble
était éclatant, sur des tons argentés. Sur ses épaules
reposait la lourde cape de velours caractéristique des hauts
membres de l’ordre sur laquelle des étoiles d’argent
étaient brodées à la main. On aurait dit une réplique
parfaite de la galaxie. Polaris dominait les autres étoiles
par sa taille et le diamant placé en son centre.
Émile n’écoutait pas le discours de cet homme, il
l’observait gesticuler. Il était de ces chevaliers qui
225
s’étaient érigés eux-mêmes au rang de dieux, maitrisant la
Luminescence. En réalité ils ne possédaient le pouvoir que
grâce à leur fortune et à leur titre de noblesse. La véritable
puissance appartenait à la connaissance et aux têtes
pensantes qui avaient créé le moyen de capter l’énergie
émanant directement de la brillance des étoiles. Cet ordre
n’était qu’une mascarade. Ces hommes de hauts rangs,
tous des imposteurs. Ils ne contrôlaient le monde que
parce qu’ils contrôlaient la technologie. Mais cette
dernière devrait être la propriété de l’humanité. C’est cette
idéologie que la confrérie d’Hélios s’acharnait à défendre.
Ses adeptes s’activaient pour l’instant dans l’ombre, mais
la gangrène gagnerait bientôt les cités lumières. Elles
tomberaient les unes après les autres, entrainant la chute
de l’ordre des Astres.
Les applaudissements marquèrent la fin du discours
du baron. Émile sentit une force l’envahir, son moment
approchait. Le doute et la peur l’avaient quitté. Il murmura
une prière pour sa fille et sa femme, leva la tête et devina
226
la Voie lactée au travers des colossaux panneaux de verre
qui composaient le dôme. Il n’avait rien contre ces étoiles,
mais elles n’étaient pas la solution, seulement le chemin.
— Veuillez mesdames et messieurs des hauts rangs
accueillir le professeur Delage. Sa récente découverte va
nous permettre de faire un bond dans notre formidable
révolution luminescente.
Le baron s’écarta du pupitre invitant Émile à prendre
sa place. L’intéressé monta les marches et s’appliqua à
rythmer ses pas jusqu’au point de rencontre. Il serra la
main du baron prenant soin d’appuyer son geste d’un
regard profond, percevant chez lui un léger malaise. Les
yeux de ce dernier laissaient deviner de près que l’un
d’eux était une prothèse de verre. Ce petit objet un tant
soit peu banal, et pourtant si convoité, renvoyait la lumière
des chandelles. Plus brillant que l’organe oculaire qu’il
remplaçait, il absorbait le regard de ceux qui posaient
leurs yeux dessus. Émile s’en détacha et posa délicatement
la mallette sur le pupitre, ses doigts rencontrèrent le
227
mécanisme d’ouverture. Il expira en souriant. Le cliquetis
du déclencheur mêlé à la détonation fut le dernier son
qu’il perçut.
228
camarades. Tout comme celui d’Émile. « Émile ». Elle
ferma les yeux en repensant à lui. Elle aurait adoré
connaître l’homme qu’il avait été. Il avait voué ses
dernières années à la cause et avait offert sa vie pour
permettre à la confrérie d’obtenir le dernier morceau du
puzzle. Elle enfonça minutieusement sa lame entre la chair
brulée et le précieux objet, et exécuta sa mission.
229
tournaient à plein régime pour projeter de l’eau sur la
façade du palais. Leur efficacité avait été décuplée grâce à
la technologie se servant de la Luminescence. La
production de vapeur produite par la machine était dix fois
supérieure aux anciennes utilisant du charbon.
Irène observait depuis l’angle de la rue la scène
tumultueuse qui se jouait sur la place du grand palais.
Certes la révolution luminescente était une bonne chose et
avait en grande partie contribué à sauver l’humanité, mais
ils ne pouvaient se contenter de survivre alors qu’une
solution existait pour renaitre. La confrérie d’Hélios allait
sortir de l’ombre et tenir tête publiquement à l’Ordre des
Astres.
L’ère des étoiles se terminerait bientôt, la fin de la
nuit éternelle laisserait place à la renaissance de l’astre
disparu.
230
Camille Épona cherche l’équilibre entre sa vie
professionnelle auprès des chevaux et son rêve de
concrétiser son projet d’écriture. Elle troque volontiers la
bride pour la plume, mais attendait le bon moment pour se
lancer dans l’aventure.
Cette courte histoire n’est que le prélude d’un plus
vaste projet.
Ses réseaux
Instagram : @camille_epona_auteure
Estelle Normand
Littérature générale
232
enfant pour attirer son attention. Tu te revois t’agiter,
donner le meilleur de toi-même pour réussir, le rendre fier,
rapporter de bons carnets à la maison, faire de jolis
dessins… Tous ces efforts dissous dans son silence. Tu
revois ses yeux se poser sur toi, te traverser, avant de se
perdre dans le ciel étoilé. Tu le sens loin, si loin. Tu
l’imagines flottant dans la matière noire à des milliards de
kilomètres de toi.
Longtemps, tu as détesté l’Univers parce qu’il te
privait d’un père. À sept ans, l’âge de raison, tu avais
farfouillé dans sa bibliothèque personnelle, pas celle du
salon, celle qu’il gardait bien à l’abri dans sa chambre,
celle à laquelle tu avais interdiction de toucher. Alors qu’il
était enfermé dans son bureau, tu t’étais introduite dans
cette pièce que ta mère avait fini par déserter. Elle n’était
plus revenue après un soir de dispute, plus violent que les
autres. Tu avais entendu les cris dans la cuisine, tu avais
vu les ombres de leurs corps se déformer sur le placard de
l’entrée, et toi, tu avais sangloté devant ton hachis
233
parmentier. Après que la porte avait claqué, ton père
t’avait mise au lit et il avait seulement dit : « Maman est
partie. ». Les jours suivants, comme tu n’avais pas vu ta
mère revenir, tu t’étais décidée à braver l’interdit et à
fouiner dans ses livres. Il n’avait qu’à bien se tenir. Tu
avais méticuleusement retiré un exemplaire à la fois, tu
avais caressé leurs couvertures, soupesé leurs poids.
Feuilleter leurs pages t’avait déçue, très peu d’images
illustraient de longs paragraphes indigestes. À pas de loup,
tu avais passé une tête dans le couloir pour t’assurer que la
porte de son bureau était bien fermée, qu’il ne t’entendrait
pas.
Une drôle de chaleur t’avait brûlé les joues et tordu
le ventre. C’était une douleur étrange qui gratte, qui
démange. Une colère immense contre ce père si lâche
qu’il avait fait fuir ta mère. Les larmes avaient jailli, tes
mains s’étaient recroquevillées autour des pages et tu
avais commencé à les déchirer fébrilement. Et puis, d’un
coup, sans trop savoir pourquoi, tu t’étais sentie entrer en
234
éruption, comme ce volcan situé en Tanzanie qu’une
camarade avait présenté en classe. Tu avais été fascinée
par ses rivières de lave d’un noir intense, uniques au
monde, aussi noires que l’encre sur tes doigts. Un
craquement t’avait interrompue mais, bien vite, tu t’étais
remise à l’ouvrage, le silence régnant à nouveau dans
l’appartement.
Bientôt, avec les chiffres, les mots et les photos
d’étoiles étalés autour de toi, il n’avait plus été possible de
distinguer le parquet de la chambre. Suffocante, tu avais
arraché les pages à pleines mains, sans prendre garde à tes
doigts coupés par le papier, à tes ongles meurtris, tordus
par les pages les plus récalcitrantes. Dans le brouillard de
tes sanglots, le rouge s’était mêlé au noir et blanc.
« Tu n’as pas fait ça. »
Sa voix, profonde et inquiétante, avait surgi derrière
toi. Tu t’étais demandé depuis combien de temps il avait
assisté, mutique, au sacrifice de ses livres chéris. Il n’avait
plus ouvert la bouche après ça, tu étais allée t’enfermer
235
toute seule, comme une grande, dans ta chambre. Tu
t’étais privée de dîner. Il n’était pas venu te chercher.
« Papa, pourquoi tu ne me regardes pas ? Pourquoi
toujours les étoiles ? » Ces mots revenaient sans cesse en
toi au point de prendre racine. Comme tu les savais
imprononçables, tu les écrivais dans des carnets à spirales
avec la maladresse de ton écriture enfantine. Tu traçais
sans fin sur le papier ces questions sans réponse. Tu avais
beau te cacher pour écrire, il avait remarqué le temps que
tu passais dans ta chambre, courbée à ton bureau. Il
n’avait pas cherché à savoir ce que tu écrivais, il avait
seulement paru déçu de voir des mots. Il aurait sans doute
préféré y voir des calculs. Face à son silence, tu avais
avoué que tu aimais raconter des histoires. Il n’avait pas
répondu grand-chose à part : « Écrivain, ce n’est pas un
vrai métier. Ce que tu écris, ce n’est que ton point de
vue. »
En grandissant, tu as essayé d’accepter que ton père
appartient aux étoiles, que son regard est à des années-
236
lumière de tout. À des années-lumière de toi. Quand il t’a
proposé de partir tous les deux un week-end cet été pour
voir les Perséides, la plus belle pluie d’étoiles filantes de
l’année, tu n’as pas hésité. Tu t’es dit que c’était sa
manière à lui de vouloir fêter ton bac. Tu te racontes
souvent des histoires pour ne pas sombrer car, depuis que
ta mère a refait sa vie ailleurs, tu n’as plus que lui. Il a
fallu digérer ça aussi, la nouvelle famille. Un nouvel
univers qui t’est également étranger. Parfois, tu te
demandes si toi aussi tu finiras par trouver ta place. En
septembre, tu entreras en fac de droit, tu t’es inscrite sans
grande conviction. Les profs t’ont largement bassinée avec
ça : « Le droit ça mène à tout, vous ne pouvez pas vous
tromper. » Alors, tu feras du droit. Mais ça aurait pu être
tout autre chose. Tout sauf une filière scientifique. La
science, c’est sa chasse gardée. Tu n’y mettras pas les
pieds.
Il s’est occupé de tout des mois à l’avance, des
billets de train jusqu’à la petite maison donnant sur la
237
plage. Comme toujours avec lui, tout doit être parfait.
Millimétré. Dès que tu arrives, tu poses ton sac dans
l’unique chambre aux lits jumeaux. Tu les décolles encore
davantage et, pour être sûre, tu places entre eux les deux
tables de chevet pendant qu’il prépare le déjeuner. Papa
n’aime pas t’entendre respirer. Vous mangez en silence, le
raclement des couverts contre les assiettes rythmant vos
mastications. Sans desserrer les dents, il fait la vaisselle, tu
l’essuies. Puis, vous prenez le café face aux vagues dont
les reflets irisés ne manquent jamais de t’aveugler. Fragile
des yeux, la petite. Impossible pour toi de passer des
heures à contempler quoique ce soit, encore moins les
étoiles, ces points lumineux que tu n’arrives pas à
différencier. Alors, tu fermes les yeux, tu anticipes le reste
de la journée et la nuit qui promet d’être longue sur cette
plage reculée.
Tu n’as jamais compris la fascination de ton père
pour ces boules de gaz lumineuses dont la lumière
provient du passé.
238
« La lumière se déplaçant à trois-cent-mille
kilomètres par seconde, on voit les étoiles avec un léger
décalage. Une étoile qui se trouve à mille années-lumière
de la Terre nous apparaît telle qu’elle était il y a mille
ans. »
Il te l’a assez répété. Et toi, tu te demandes
inlassablement pourquoi il s’attache à un passé si éloigné
de tout, pourquoi il préfère chercher à comprendre
l’Univers plutôt que sa propre fille. Tu ne le comprends
pas surtout depuis que tu es tombée par hasard sur un
article d’une revue scientifique affirmant que « notre
organisme serait composé de poussières d’étoiles ». Tu
n’es peut-être pas une étoile mais tu te sens tout aussi
digne d’intérêt. Quand tu lui en as parlé, il a hoché la tête
sans décoller les yeux de son écran. Encore raté.
Après le déjeuner donc, vous prenez le café dans le
jardin de la maison qui donne sur la plage. Assise sur la
chaise en plastique à côté de lui, tu l’observes du coin de
l’œil. Malgré toi, tu espères attirer son regard bleu,
239
métallique, glacé. L’auriculaire de sa main droite qui
enserre la tasse, se lève à chaque gorgée. Ça lui donne un
petit air guindé, à ton père, et ça détonne avec son polo
élimé et son short taché. Ça te fait sourire.
Peut-être à cause de sa façon de boire le café, à
cause du soleil ou du ressac en train de te bercer, les mots
si longtemps retenus franchissent tes lèvres : « Papa,
pourquoi tu ne me regardes pas ? Pourquoi toujours les
étoiles ? »
Tu fixes l’horizon, droit devant toi, l’océan, les
mouettes, tout plutôt que son visage piqueté de couperose,
comme de petites constellations violacées sur la peau de
son nez.
C’est sorti. Une première vague t’envahit.
Soulagement. Cette sensation qui moisit en toi depuis une
décennie semble presque évaporée dans la chaleur de l’été.
Mais, bientôt, vient la deuxième vague. Angoisse infinie.
Tu ne sais pas si tu préfères qu’il t’ignore ou qu’il te
réponde. Tu tombes de Charybde en Scylla.
240
Il se lève après de longues minutes, prêt à
rassembler ses affaires. Peut-être fera-t-il comme si de rien
n’était ? Il met tellement de temps à réagir que tu n’es
même plus sûre d’avoir parlé. Ta poitrine se contracte, tu
respires avec difficulté. Il faut oublier la moiteur de tes
mains, la brûlure de tes joues, la sueur le long de ton cou.
« Tu veux que je choisisse entre la science et toi,
c’est ça ? Tu veux que je me coupe le bras ou la jambe ? »
Il n’a rien dit de plus. Il est rentré dans la maison et
s’est planté devant ses écrans d’ordinateur. Tu le devines,
il y restera scotché jusqu’à ce que la nuit tombe. Alors tu
le laisses seul, tu préfères aller nager, tu as besoin de sentir
le froid de l’eau sur ta peau, tu veux te lover dans un corps
plus vaste que le tien, tu veux être portée par l’infinité
saline pour ne pas te noyer en toi-même.
Lorsque l’eau te lèche les orteils, tu ne peux
t’empêcher d’avoir un mouvement de recul. Elle est
glacée. Des centaines de lames de rasoir te lacèrent la
peau. Tu te forces à avancer. Ton corps est pris de
241
soubresauts, tu grelottes, ta mâchoire claque tellement fort
que tu te mords la langue. Le sang envahit ta bouche alors
que les vagues caressent ta taille. Tu craches des glaires
rougeâtres qui tourbillonnent à la surface. Autour de toi il
n’y a pas un chat. La plage est déserte. C’est à peine si les
mouettes osent s’y poser. Le temps semble suspendu. Ta
progression dans l’océan devient plus difficile maintenant
que tu as immergé ton ventre. Tu ne nages pas, tu tiens à
poursuivre ta marche, luttant pour ne pas t’enfoncer dans
le sable et pour ne pas perdre l’équilibre, ballottée par le
courant. Le sel s’insinue dans tes narines et dans ta
bouche. Tes yeux fixent le soleil haut dans le ciel de cette
après-midi aoûtienne avant d’être engloutis par l’eau.
Fondu au noir.
Et puis, tu te fiches de te brûler les yeux, tu les
rouvres en grand alors que ton corps dérive. Les rayons du
soleil traversent la surface et tu ne vois plus que des
milliers d’étoiles étincelantes. Enfin tu le sais. Ta place est
là. Tu es une étoile au fond de l’océan.
242
Passionnée d’art et de littérature, Estelle Normand est
diplômée d’un master en droit de la propriété
intellectuelle. L’envie d’enseigner la décide à passer le
concours de professeur des écoles, poste qu’elle occupe
pendant six ans. Actuellement en reconversion
professionnelle dans l’édition, elle tient un compte
Instagram mettant en lumière les premiers romans
d’autrices et les librairies indépendantes. Ses écrits,
résolument contemporains, explorent les limites de notre
humanité.
Ses réseaux
Instagram : @jelislanuit
Bibliographie
Deux microfictions : Être élue, Du feu jailli (site du média
Zone Critique)
243
244
Léa Andrée
Cosy mystery
245
Dans un murmure d’incompréhension, les habitants
se séparent afin de profiter de leur village illuminé. Mais
Clémentine ne peut s’y résoudre. Noël est gâché sans cette
étoile. Au-delà du symbole, elle représente le lien qui relie
le passé à ses habitants. Elle ne peut pas avoir été
purement et simplement oubliée. Ce n’est pas possible.
Une chose visqueuse et chaude lui lèche la main. Ses
yeux se détournent du spectacle désolant et se perdent
dans ceux de Bandit, son plus fidèle ami, un grand
Beauceron de cinq ans. Il lui fait reprendre ses esprits.
Dans le regard de son compagnon, elle prend sa
décision : elle doit retrouver cette étoile coûte que coûte,
avant le réveillon !
Ses recherches commencent. Mentalement, elle
planifie son action. Elle doit remonter jusqu’à la personne
qui l’a probablement vue en dernier : la mairesse.
Prenant la direction de la mairie, elle parcourt la
place en quelques foulées, Bandit toujours sur ses pas.
246
— Madame Leduc, excusez-moi ! Pouvez-vous
m’accorder un instant ?
— Combien de fois dois-je te le répéter ! Appelle-
moi Suzanne. Oh, bonjour mon gros loulou, s’exclame-t-
elle après avoir aperçu Bandit.
Clémentine l’a toujours connue, mais n’a jamais
réussi à l’appeler par son prénom malgré ses demandes
répétées. Elle sait qu’elle affectionne les animaux et tout
particulièrement son gros compagnon, pour qui elle garde
toujours en cachette des friandises.
— Excusez-moi Suzanne, je dois vous poser
quelques questions.
— À quel sujet ?
— J’enquête sur la disparition de l’étoile du sapin de
la place.
— Oh je vois, je comprends que ça te préoccupe, tu
es la plus grande fan de Noël que je connaisse, et surtout
de cette étoile. Je ne t’ai jamais vue rater cet événement.
Je comprends que tu sois attristée de ne pas la voir. Mais
247
de là à ouvrir une enquête et parler de disparition n’est-ce
pas un peu exagéré ? propose la petite dame aux cheveux
blancs.
Clémentine n’en croit pas ses yeux : elle est la seule
à se sentir concernée, la seule pour qui l’absence de cette
étoile est inconcevable.
Elle essaye encore de convaincre la mairesse de
l’importance de cette disparition, mais sentant que cela ne
sert à rien, elle se concentre sur sa propre enquête.
— Pouvez-vous me donner le nom de la dernière
personne qui a été en contact avec l’étoile ?
— Oh que c’est excitant ! Suzanne se dandine
d’euphorie. Tu prends vraiment cela au sérieux ! C’est
d’accord, je vais essayer de t’aider au maximum, surtout si
tu me tiens régulièrement au courant de tes découvertes.
Tu sais, dans notre petit village, il ne se passe jamais
grand-chose donc ça m’amuse beaucoup.
— Suzanne s’il vous plaît, concentrez-vous, ce n’est
pas un jeu, soupire Clémentine.
248
— Oui, oui, pardon…
Elle réajuste ses lunettes rondes en prenant un air
sérieux digne des plus grandes séries policières
américaines et continue d’une voix rauque.
— La suspecte est l’organisatrice de la campagne de
décoration : Madame Rose-Marie Petit. Je pense que ton
enquête devrait commencer par l’interrogatoire de cette
présumée innocente, finit-elle par dire laissant filtrer un
petit sourire espiègle à travers ses fines lèvres ridées.
Mi-agacée par son manque de sérieux et mi-contente
d’avoir enfin une piste à se mettre sous la dent,
Clémentine remercie Suzanne.
Le froid de décembre, amenant des odeurs de sucre
et de feu de cheminée, s’insinue dans chacune des rues du
village. Si Clémentine ne s’était pas attribué cette mission,
elle serait occupée à flâner entre ces pierres qui l’ont vue
grandir. Malgré tout, son esprit reste focalisé sur son
objectif.
249
Madame Petit aide toujours sa fille à la pâtisserie à
quelques rues de la place. Il est facile de la débusquer.
Bandit la voit aussitôt. Il dépasse Clémentine en remuant
frénétiquement la queue. Les doigts de la vieille dame sont
toujours recouverts de miettes de quelques délices, et cette
information n’est jamais oubliée par ce grand gourmand.
— Bonjour Clémentine, salut Bandit, je suis
contente de vous voir, vous avez vu comme notre village
est magnifique en cette période de l’année ?
— Bonjour, oui c’est vrai…
Clémentine hésite quelques minutes, puis décide
d’aborder le sujet de front, car la septuagénaire est réputée
pour discuter sans fin de banalités.
— Madame Petit, j’ai une question à vous poser.
Avez-vous vu quelque chose d’étrange pendant la mise en
place des décorations de Noël ? Surtout lors de la
préparation du grand sapin ?
— Quelque chose d’étrange ? Non, je ne vois pas.
Pourquoi ? Tu n’aimes pas la décoration ? Tu sais, c’était
250
plus dur cette année, surtout à cause des conditions météo.
Certaines boules se sont cassées. Puis, Monsieur Morin a
eu une crise d’arthrose, il était difficile pour lui de faire
des mouvements précis et…
— Oui, oui, je comprends, la coupe-t-elle, mais vous
n’avez vraiment rien vu qui vous ait choqué ou qui sortait
de l’ordinaire ? S’il vous plaît, c’est très important.
Prise au dépourvu, elle prend quelques secondes
pour réfléchir. Puis, en un instant, son regard s’illumine.
Pleine d’espoir, Clémentine est accrochée à ses
lèvres.
— Je me souviens d’une chose ! Que je suis bête, tu
sais que la vieillesse ne me va pas, je suis à deux doigts
d’un début d’Alzheimer. L’autre jour, j’ai oublié où j’avais
mis le tablier alors que je le portais !
— Madame Petit s’il vous plaît, le sapin ! se
désespère Clémentine.
— Ah oui oui, c’est vrai ! Alors, on a accueilli un
nouveau bénévole cette année. Il avait l’air impliqué et
251
travaillait bien, mais quand il s’est attaqué au sapin… Tu
sais, je laisse beaucoup de liberté aux bénévoles lors des
décorations pour qu’ils puissent y mettre leur propre patte
et créer un résultat unique.
Quand elle voit Clémentine s’impatienter, elle tousse
et reprend le fil du sujet.
— Il avait fait une chose épouvantable !
— Quoi ?
— Il mettait les boules au hasard, sans respecter
l’homogénéité des couleurs, tu te rends compte !
— Quoi ?
— Non mais tu imagines ! On a dû tout
recommencer, avec cette épreuve en plus du reste, on a
failli ne pas finir à temps !
— Non, je veux dire, quoi c’est tout ? C’est la seule
chose qui sortait de l’ordinaire ?
Madame Petit regarde Clémentine l’air circonspect.
— Comment, c’est tout ? Tu imagines la
catastrophe : il a associé du vert, de l’orange et du violet
252
en même temps ! Je me suis sentie partir, tu entends,
partir !
Clémentine doit prendre toute la force qu’elle
possède en elle pour se contrôler. Malgré sa patience et
beaucoup, beaucoup de sang-froid, elle n’obtient pas
davantage d’informations à part le nom du suspect
numéro 1 dans cette affaire, Ferdinand, et un bon mal de
crâne.
Une fois qu’elle a réussi à échapper à la vieille
dame, elle se rend compte que Bandit a disparu. Elle se
résout à rechercher en premier son compagnon. Comme la
pâtisserie n’est pas loin de la fontaine, elle sait
immédiatement où aller. Elle l’aperçoit de dos en train de
se baigner dans l’eau glacée.
À cet instant, son attention est attirée par une
silhouette mystérieuse en pleine discussion avec l’adjoint
au maire, Monsieur Richard, à quelques mètres de là. Elle
se dirige sans aucune hésitation vers eux, Bandit sur ses
talons, aboyant assidûment vers l’inconnu.
253
Monsieur Richard s’interpose entre le chien et son
interlocuteur, pétrifié de peur.
— Ne vous inquiétez pas Ferdinand, il est juste
peureux envers les inconnus. C’est une brave bête en
temps normal. Tiens, voilà Clémentine, sa maîtresse, il va
se calmer.
Clémentine se précipite sur Bandit pour l’apaiser,
mais son esprit reste dirigé vers le fameux Ferdinand,
blanc comme un linge. C’est un homme d’une trentaine
d’années, plutôt grand, avec un faux air de Claude
François.
Après quelques échanges de courtoisie, Clémentine
interroge Ferdinand sur la perte de l’étoile de Noël. « Je ne
sais même pas à quoi elle ressemble » est sa seule réponse.
Elle décide alors d’être plus directe, si ce n’est pas lui, elle
doit en découvrir davantage. Malheureusement, elle se
confronte très vite à un mur. Pire, Ferdinand s’agace d’être
accablé de tant de questions.
— Pourquoi me soupçonnes-tu à ce point ?
254
Clémentine ne sait plus où se mettre quand elle lui
confie les raisons maigres et bancales de son
interrogatoire. À ces mots, Ferdinand se détend, puis rit à
gorge déployée.
— Sérieux ? C’est une blague ? Je vais t’en
apprendre une, jeune fille. Oui, c’est vrai que j’ai retardé
les décorations de Noël mais ce n’était pas voulu ! Je ne
pensais pas que ça allait poser problème. En vérité, à part
hier, on ne m’a jamais reproché d’avoir je cite « failli
ruiner Noël avec mes goûts d’un autre monde ». Je suis
juste daltonien et Madame Petit le savait très bien.
Toutes ses suppositions volent en éclat. Clémentine
encaisse difficilement ces déclarations, alors que Monsieur
Richard est entraîné dans l’hilarité par son ami.
Après une pluie d’excuses et toujours sous les rires
des deux hommes, Clémentine s’échappe avec Bandit
pour se poser sur les marches de l’église, rouge de honte.
— Qu’est-ce qu’on fait, mon beau ?
255
Son enquête a commencé depuis deux bonnes
heures. Il commence à se faire tard. Les gens vont rentrer
chez eux. Elle ne veut pas perdre espoir, c’est quand
même un symbole qui a disparu !
Elle retourne alors voir madame Petit pour lui
demander des explications, en espérant cette fois qu’elle
sera brève mais efficace, du moins rien qu’un peu.
La pâtisserie ferme ses portes quand elle arrive sur
les lieux.
— Madame, excusez-moi, j’ai d’autres questions à
vous poser !
Après un bref résumé des événements, la dame
déboussolée comprend son erreur.
— Je ne me souvenais plus qu’il était daltonien. Si
j’avais su, enfin, si je m’en étais souvenue, j’aurais été
plus courtoise avec ce jeune homme. Il ne faut pas que
j’oublie d’aller m’excuser quand je le verrai. Tu sais, je
pense que la vieillesse ne me va pas…
À ces dernières paroles, Clémentine a une idée.
256
— Madame Petit, êtes-vous sûr d’avoir mis l’étoile
en haut du sapin ? Ou d’avoir vu quelqu’un la mettre ?
— Euh, à vrai dire, je ne m’en rappelle plus.
— Est-ce possible d’aller dans la salle où sont
stockées les décorations pour que j’y jette un œil ?
— Oui bien sûr, viens ma petite.
Madame Petit, Clémentine et Bandit se dirigent vers
la mairie et trouvent Madame Leduc à son bureau.
La pièce contient une centaine de cartons entassés
sur des étagères montant jusqu’au plafond. Madame Petit
indique l’emplacement où doit se ranger l’étoile.
Clémentine prend le carton aussi grand qu’une boîte
à chaussure dans les mains et le pose au sol. Elle
entreprend de l’ouvrir et découvre… l’étoile intacte. Elle
n’avait pas disparu, elle n’était juste jamais sortie de la
mairie.
Clémentine tend fièrement l’étoile à Madame Petit
restée sans voix.
257
— Bravo Clémentine ! Sans toi, jamais nous
n’aurions pensé la chercher à cet endroit. Je suis désolée
que mes étourderies soient la cause de tout cela. Grâce à
toi, l’élément manquant des fêtes va être restitué, tu peux
être fière de t….
Tout à coup, Bandit s’empare de l’étoile recouverte
de miettes de gâteau laissées par mégarde par Madame
Petit. Clémentine se jette alors sur lui pour la récupérer.
Dans un mélange de poils et de salive, elle réussit à lui
faire lâcher prise.
Quelques instants plus tard, Clémentine est invitée à
poser elle-même l’étoile en haut du sapin. Une fois
soigneusement nettoyée et séchée, elle la dispose, non
sans émotion, à sa place d’origine. Elle respire enfin
devant cette image emblématique déclarant le début des
festivités de fin d’année. Ce sapin, si particulier pour elle,
sera cette fois orné d’une étoile à quatre branches au lieu
des cinq traditionnelles. Mais cela n’altère en rien la
splendeur et la magie qu’elle a éprouvé la première fois où
258
ses yeux se sont posés sur elle, en compagnie de sa grand-
mère disparue. Lors de cette illumination, elle lui avait
offert son ultime cadeau : un chiot pour Noël.
259
Jeune autrice corse, Léa Andrée écrit depuis aussi loin
qu’elle puisse s’en souvenir. Sur le plan professionnel, elle
choisit de s’épanouir dans un univers scientifique, mais
n’en oublie jamais son premier amour : l’écriture.
Fantastique, dystopie, cosy mystery ou encore feel-
good, aucun genre ne lui fait peur.
Dans cette nouvelle, elle a souhaité partager une
autre de ses passions : Noël !
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Instagram : @leaandree_
Email : [email protected]
Arkielluaz
Réalisme magique
261
maison. Une toute petite main brune, rendue dorée par la
lueur capucine du jour déclinant, agrippa les rideaux et les
noua au pied de son bureau pour qu’ils cessent de
s’aventurer hors de sa chambre. Nejma retourna alors sur
le tapis en bas de son lit, où elle dessinait une nouvelle
planète avec ses pastels à l’huile. Elle avait passé l’après-
midi dans sa chambre, confortablement allongée sur son
vieux nuage qu’elle aimait tant. Il était un peu rêche sur
les bords mais si moelleux en son centre qu’elle s’y
endormait souvent. Son mur était tapissé d’autres galaxies
rêvées, où elle-même s’esquissait tantôt présidente, tantôt
comète. Sur ce dessin-là, elle était un petit mouton tout
rond quand tout autour d’elle était carré. Les arbres, les
montagnes, les rivières, les maisons… les parents. La
petite fille pouffa.
La porte, déjà entrebâillée, s’ouvrit sans un bruit.
Une belle femme aux mêmes cheveux noirs bouclés et aux
mêmes yeux noisette lui tendit la main tendrement.
262
« C’est l’heure. »
Nejma fut sur ses pieds d’un seul bond. Elle eut tout
juste le temps de voir que sa mère lui offrait un sourire
plein de fossettes avant de dévaler les escaliers d’une
traite, incapable de contenir son impatience plus
longtemps. Comme le rire de sa mère l’accompagnait dans
sa descente, elle ne remarqua pas que cette dernière ne
l’avait pas suivie.
Elle était restée dans sa chambre, un court instant,
pour regarder à travers la fenêtre.
Elle dénoua puis rattacha ses cheveux
méticuleusement, comme pour chasser cette mélancolie
qui la gagnait quand elle regardait le ciel safrané qui
s’étendait au-dessus de leurs têtes. La vue de la chambre
de Nejma lui rappelait tellement celle qui habitait tous ses
souvenirs d’enfance qu’elle évitait de s’y rendre
dernièrement.
C’était devenu trop dur.
263
Elle s’autorisa un dernier soupir triste avant de
fermer la porte derrière elle.
264
Les arbres les regardèrent s’éloigner, confiants.
Ils reviendraient. Ils étaient ici chez eux, après tout.
265
La petite fille sourit. Ses pieds s’agitèrent sous sa
couverture. Son télescope lui permettrait bientôt
d’arpenter les moindres recoins du cosmos ! Elle avait
tellement hâte qu’elle s’en tortillait d’excitation.
Elle était allée au planétarium plusieurs fois, mais
elle n’avait jamais vu de planètes en vrai. Enfin, sa mère
lui avait bien montré une petite boule un soir d’été et lui
avait dit que c’était la planète rouge, mais comme elle
avait alors tout juste cassé ses lunettes, elle n’avait pas vu
grand-chose… Elle jeta un coup d’œil inquiet vers sa table
de chevet. Et si elle cassait encore ses lunettes d’ici à la fin
de la semaine – c’est dans bien trois jours, après tout,
elles ont tout le temps de se briser mille fois ! – et que,
malgré la super précision de son objectif, elle ne pouvait
rien voir du tout ?
Elle se redressa et saisit ses lunettes. Oh non, elles
sont rayées ! Elles ne tiendront jamais jusqu’à ce week-
end… Plutôt que d’essuyer ses verres, – car, peut-être que
ce qu’elle croyait être une rayure n’était en fait qu’une
266
trace qu’elle avait faite après avoir mangé son gâteau à la
vanille avec les doigts… – elle sortit du lit et enfila ses
chaussons. Elle ne pouvait pas prendre le risque d’attendre
jusqu’au week-end. Papa et Maman comprendront, c’est
sûr…
Nejma descendit les escaliers de sa démarche la plus
silencieuse. Bientôt, le halo de la flamme assurée de la
bougie que ses parents allumaient toujours pour la nuit
chassa l’obscurité. Son précieux télescope se tenait
fièrement là où elle l’avait laissé.
Elle ne se lasserait jamais de voir ce véritable bijou.
Ses pieds en bois étaient jalonnés de détails d’un beau
cuivre pourpre qui couvrait aussi le tube qui les
surplombait. Son père avait gravé et peint une belle
souimanga de Palestine, son oiseau préféré, en dessous de
la monture. Avec une infinie délicatesse, elle prépara la
lunette pour explorer les cieux nocturnes. Elle avait fait
ces gestes cent fois dans son sommeil, mais de sentir le
métal froid sous ses doigts assurés, c’était vraiment
267
quelque chose ! Maintenant, elle n’avait même plus besoin
de dormir pour réaliser ses rêves. La petite fille tira
minutieusement les rideaux et positionna son télescope en
face de la fenêtre.
Elle colla son œil, nu d’abord, contre l’oculaire, puis
remit ses lunettes et réessaya.
Quelque chose n’allait pas.
Elle ne voyait rien.
Elle tourna le bouton de réglage et ajusta la distance
focale. Toujours rien. Peut-être que la fenêtre était trop
sale et que… Non, ils avaient astiqué les vitres la veille.
Le souffle coupé, elle observa la voûte obscure. Elle
nettoya ses verres, frotta ses yeux, ouvrit la fenêtre, retira
ses chaussons et sortit dans le jardin, mais non, elle ne
s’était pas trompée : il n’y avait pas un seul astre dans le
ciel dégagé.
Non, non, non, non…
Nejma s’aventura plus loin dans le jardin. Il y avait
une butte de terre à quelques mètres à peine. La petite fille
268
pouvait s’y rendre sans rien voir car elle s’y cachait
souvent quand elle jouait avec son père. Elle connaissait le
terrain par cœur.
Peut-être qu’avec de la hauteur… Non.
Pas d’étoiles, pas de lune, pas de nuages.
C’est impossible, elles ne peuvent pas disparaître !
Pourtant, une noirceur absolue régnait. Aucun des
irradiants joyaux stellaires, qui adornaient normalement la
lourde gaze ébène, n’égayait le ciel cette nuit-là.
Il n’y avait plus un seul guide pour les âmes blessées
et égarées.
Nejma était sur le point de pleurer, dévastée, quand
elle aperçut quelque chose au fond du jardin. Une toute
petite lumière vacillante… Une étoile ! Elle descendit de
sa butte et traversa le potager de ses parents. Comme elle
ne voyait rien d’autre que la minuscule lueur, elle
s’accroupit et tâta délicatement le sol pour ne pas abîmer
les plants de sauge et de menthe.
269
C’est quoi ces petites boules rondes et… Ah oui, je
dois pas être loin de l’olivier… Là, c’est les pastèques de
maman…
Elle s’inquiétait surtout d’écraser les coquelicots et
les iris faqqua, très chères à son cœur, mais elle réussit à
atteindre l’orée du bois sans rien piétiner. Soulagée, elle
continua sa course sans jamais lâcher la bulle lumineuse
du regard. Elle qui pourtant détestait avoir les pieds
boueux marchait dans la terre humide sans s’arrêter. Elle
ne voulait pas perdre l’étoile.
Toutefois, la petite fille finit par s’arrêter, car l’étoile
mourut.
Nejma se retrouva dans la forêt, dans la nuit noire,
dans le froid grandissant. Seule.
Cette fois, elle ne retint pas ses sanglots.
270
Elle hoqueta les noms de tous les membres de sa
famille qui lui manquaient beaucoup. L’enfant était
persuadée qu’ils survivaient grâce à ces étoiles qui leur
rappelaient, chaque nuit, qu’ils seraient libres un jour.
271
C’est alors qu’un étrange scintillement bruissa près
de son oreille. Elle nettoya ses lunettes embuées par ses
pleurs avant de relever la tête.
Des milliers d’étoiles brillaient autour d’elle. Même
si elles semblaient paniquer à l’idée de s’être perdues et de
ne pas retrouver leur chemin, leur ballet aérien conservait
la même grâce que quand elles étaient haut dans le ciel.
Nejma n’en croyait pas ses yeux. Elles étaient
magnifiques. Les étincelles insaisissables bourdonnaient
en un infatigable essaim féérique et dansaient en chœur
dans une cacophonie chatoyante.
Prise d’une soudaine timidité, la petite fille ébahie se
racla la gorge doucement avant de leur demander d’une
petite voix :
272
posa sur son doigt. Nejma eut l’impression qu’elles lui
demandaient le chemin pour le firmament. Hésitante, elle
leva le doigt au-dessus de sa tête, la fée astrale toujours
fermement accrochée à son index. Mues par une grande
urgence, elles s’envolèrent courageusement vers le ciel.
Elles peinèrent un moment à prendre de l’altitude,
pourtant, elles finirent bien par disparaître aux yeux de la
petite fille.
Nejma réalisa alors qu’un délicat halo irisé
s’accrochait toujours à elle. L’étoile semblait se reposer,
maintenant blottie dans le creux de sa main.
Peut-être qu’elle reprend des forces avant de
remonter…
La brave enfant profita de son bel éclat pour
retrouver le chemin de sa maison sans heurts. Aussitôt que
son pied nu, tout froid et tout mouillé, se posa sur le
carrelage de la terrasse, l’étoile prit son envol.
La petite fée disparut. Nejma s’assit par terre et
attendit. Et attendit.
273
Sois patiente, Nejma. Ça doit quand même être
sacrément long de regagner l’espace.
274
— Il n’y a plus d’étoiles, Maman, la coupa la toute
petite fille ! Elles ont disparu, je… j’ai essayé de les aider,
mais… je ne sais pas, j’ai peur ! Et si tout ça n’avait servi
à rien, je… »
1
Version romanisée de « »ابنتيqui signi!e «ma !lle» en arabe littéraire.
275
Arkielluaz, la dragonne de la nébuleuse d’Eannnes, aime
sentir le vent frais sur ses écailles. Lorsqu’elle était
enfermée dans les abysses, plongée dans un sommeil
éternel, elle rêvait de retrouver les sensations des cieux.
Maintenant libre, et passée maître dans l’art de maintenir
ses ennemis mortels à distance, elle ne s’arrête de voler
que pour conter ses songes aux êtres humains curieux.
Mais… Méfiez-vous. Ses histoires ne sont pas toujours
que chimères.
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Lucie Hole
Fantastique, Conte initiatique
277
qui traversa la vitre comme un nuage et lui tendit la main
en souriant.
De prime abord, le bambin effrayé eut le réflexe de
se recroqueviller dans son lit. Mais le visage de la dame
lui semblait familier. Elle lui rappelait quelqu’un, une
personne très chère à son cœur. Oscar la scruta
attentivement. Elle avait des yeux si noirs, qu’ils en
paraissaient bleus, comme l’étoile Altaïr.
Tout tremblant, le petit garçon attrapa la main qui
était dirigée vers lui, et ils s’envolèrent tous deux en
direction de la galaxie, comme si c’était la chose la plus
naturelle au monde.
Oscar jeta un coup d’œil derrière lui, et fut soudain
un peu inquiet de voir son corps resté à sa place, dans son
lit.
D’une voix hésitante, encore étonné de cette étrange
aventure, Oscar interrogea la mystérieuse dame :
— Vous êtes une fée ?
278
Le rire cristallin de la jolie femme parvint à insuffler
un peu de confiance dans le cœur meurtri du petit garçon.
— Encore mieux ! Les fées sont merveilleuses, mais
on ne peut les trouver que dans la nature. Moi je peux aller
partout où je le désire. Mais ne t’inquiète pas, nous allons
juste faire une petite promenade et je te ramènerai. J’ai
quelque chose à te montrer.
En effet, la dame des étoiles choisit avec soin un
petit nuage cosmique bien confortable et invita Oscar à
s’asseoir près d’elle. De là où ils étaient, ils avaient une
vue panoramique sur tout le système solaire.
Le garçonnet ferma les yeux, inspira un grand coup,
bombant le torse et gonflant ses poumons tant qu’il put. La
moue qui s’imprima sur son visage déclencha chez la
dame des étoiles, un rire cristallin qui réchauffa le cœur du
petit aventurier de l’espace. Elle l’interrogea :
— Tu m’as l’air bien perplexe Oscar
— Ben, je me suis toujours demandé ce que l’on
sentait dans l’espace…
279
— Ah, c’est intéressant ça. Quelles odeurs
reconnais-tu ?
— Je ne sais pas trop. Je n’ai jamais senti ça sur
terre. Ou plutôt c’est un mélange entre du métal, des
pétards qui viennent d’exploser, et des framboises.
— Des framboises ?
— Oui, je sais c’est très étrange, mais je suis un
connaisseur, j’adore ça les framboises. Et je reconnais bien
cette touche fruitée douce et acide à la fois.
— Ah oui c’est vrai, je vois que tu es un vrai
spécialiste.
Le petit garçon ouvrit grand ses yeux et regarda tout
autour de lui.
— Waouh ! s’exclama Oscar. Dans sa classe, ma
maîtresse a un grand poster avec toutes les planètes, mais
elles sont encore plus belles en vrai.
La dame scintillante sourit :
— Non seulement elles sont belles, mais en plus,
elles ont chacune des pouvoirs magiques, qui peuvent
280
t’aider tous les jours de ta vie. Selon leur place dans le
ciel, leurs énergies agissent directement sur ta vie. Cela
peut être pour t’aider, ou pour te faire comprendre des
leçons, et ainsi avancer sur le chemin qui t’es destiné. De
le savoir t’aidera à ce que la vie te paraisse moins difficile,
car tu sauras comment appréhender les évènements. Il est
important de devenir le maître de sa vie. Tu ne peux pas
tout maîtriser, mais tu peux agir sur la façon de ressentir
les choses.
Les yeux de l’enfant s’écarquillèrent de surprise :
— Ma maîtresse ne m’a jamais parlé de ça !
— Je sais, c’est bien dommage qu’on ne l’apprenne
pas à l’école.
Les yeux d’Oscar étaient à présent ronds comme des
soucoupes :
— Est-ce que tu peux m’en dire plus ?
— Est-ce que tu connais le nom des planètes ?
Le petit magicien des étoiles prit le temps de bien les
observer une à une.
281
— Je reconnais bien le Soleil, car c’est la plus
grande et elle est au centre. La Terre car elle n’est
comparable à aucune autre avec ses mers et océans, et
Saturne parce qu’elle a un anneau. Je connais le nom des
autres, mais je ne sais pas les reconnaitre.
Son petit cœur se serra. Il avait peur de décevoir la
jolie dame. Il se frotta les mains comme pour se
réconforter, en oubliant que de là où il se trouvait, il
n’était plus matière. Il leva ses yeux tout penauds vers
elle, et d’une voix désolée, il s’excusa :
— Tu sais, je n’ai que huit ans, je ne sais pas encore
tout !
Elle sourit pour le réconforter :
— Je sais mon grand ! Ne t’inquiète pas, même les
grandes personnes ne savent pas tout, même si certaines
veulent le faire croire. En revanche, il n’y a pas d’âge pour
apprendre. Et même si tu ne t’en souviens pas ensuite ce
n’est pas grave. C’est à force d’apprendre et d’oublier, que
282
les connaissances restent dans la tête. Je vais te donner une
astuce pour se souvenir de leur nom.
— Trop bien !
— Merveilleuse Vue, Toute ma Joie Sur Un Nuage
Perché
— Quoi ?
— M V T M J S U N P. Plus exactement : Mercure
Vénus Terre Mars Jupiter Saturne, Uranus Neptune
Pluton. Tu prends la première lettre, et tu inventes une
phrase pour t’aider à te souvenir. C’est ce que l’on appelle
un moyen mnémotechnique. Tu peux t’en servir à l’école
pour retenir tes leçons.
Oscar laissa exploser sa joie :
— Ah oui j’ai compris
— Et des phrases comme ça il y en a plein d’autres.
Mais Viendras-Tu Manger Jeudi Soir Un Navet Plat ? Ou
Ma Vieille Trompette Me joue Son Ultime Numéro
Perspicace…Il y en a des multitudes. Et surtout, tu peux
283
aussi inventer la tienne. Je vais maintenant te parler de
chacune d’entre elles.
— D’abord le Soleil :
— Oui, exactement, car il est au centre du système
solaire. Lui, il parle de ton essence de vie, ton identité, ta
personnalité. Le soleil, c’est ta façon de rayonner.
Oscar sourit fièrement :
— Je suis un petit soleil
— Ensuite il y a Mercure. La planète de la
communication, elle va parler de ta façon de penser, et va
utiliser ton intelligence tous les jours.
— Et ben elle a du boulot !
— Vénus vient ensuite. Elle représente ta façon
d’aimer, ta vision de la beauté et ta vision de l’art. Après
c’est la Terre. C’est l’endroit où tu vis pour le moment et il
est important de bien la comprendre et de la respecter.
Mais aujourd’hui nous allons parler de toutes les planètes
qui l’entourent. Nous allons maintenant voir la lune.
284
— La lune ce n’est pas une planète déclama
fièrement Oscar, fier de lui.
— Tu as entièrement raison. Bravo. C’est en effet un
satellite. Mais je t’en parle car tu en subis les effets sur
Terre.
— Un jour papa a dit que c’était grâce à la lune qu’il
y avait les marées dans l’océan. Et quand il fait son jardin,
il regarde si elle monte ou si elle descend. Enfin ça je n’ai
jamais trop compris car elle est toujours dans le ciel.
— Exactement, les cultures poussent mieux si on les
plante entre la nouvelle lune et la pleine lune. Mais elle
parle aussi de tes émotions, tes intuitions et tes mémoires.
Ensuite il y a Mars.
— Mars, ça me fait penser à la guerre.
— Tu as entièrement raison. Mars représente tes
actions, ton courage, ta volonté et ta combativité. Mais tu
sais Oscar, tout ce que je te dis, tu le sais déjà. Toutes ces
connaissances, tu les as en toi depuis toujours. C’est ce
que l’on appelle les archétypes. Je ne fais que réveiller
285
leur souvenir. Ensuite il y a Jupiter. Il multiplie tout ce
qu’il touche. Il est juste avant Saturne. Lui c’est le plus
sérieux. Il te structure, il incarne ta rigueur et force et parle
de tes racines. Il t’invite à mûrir, à grandir et à assumer tes
responsabilités pour t’intégrer à la société.
— Il n’est pas trop rigolo quoi.
— C’est vrai qu’il peut paraître sévère, mais il a un
pouvoir fantastique quand on le comprend. C’est grâce à
lui que tu deviendras un homme hors du commun.
— Ok, ok. Et après ?
— Après c’est Uranus. Lui c’est l’indépendance. Il
vient parler de ta créativité et de ton inventivité. Il vient
parler de ton côté visionnaire. Il arrive tout juste avant
Neptune, en lien direct avec ta créativité. C’est lui qui
permet de rêver. Et pour finir il y a Pluton. Il incarne la
métamorphose, la transformation. C’est là aussi que sont
terrées tes peurs. Mais il ne faut pas en avoir peur. Dans la
vie on a tous une part de noirceur, ce qu’il faut c’est y
faire face et la transformer en lumière.
286
— C’est incroyable. Tu peux continuer à
m’expliquer ?
— Pas maintenant. Il est l’heure de rentrer. Demain
tu as école, et tu as encore besoin de quelques heures de
sommeil pour être en forme.
— Mais tu ne m’as pas encore tout expliqué,
s’exclama le garçon. Et j’ai envie d’aller visiter d’autres
galaxies, il y en a plein d’autres non ?
— Une autre fois, je t’expliquerai comment chacune
de ces planètes est liée aux signes du zodiaque et comment
elles agissent avec toi. Et oui bien sûr, il y en a plein
d’autres Galaxies, mais ce sera pour un autre jour. Nous ne
pouvons pas tout voir en une fois. Il y a tellement de
choses à découvrir…
— Est-ce qu’il y a des mondes avec des dragons ?
— Oui bien sûr, et crois-moi ils sont extraordinaires.
Il y en a de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.
Le visage du petit garçon se ferma.
— Je n’ai pas envie que tu partes.
287
La belle dame sourit et le rassura :
— Ne t’inquiète pas, je ne suis jamais loin de toi.
— Et je te reverrai ?
— Bien sûr, comme chaque nuit.
— Comment ça, pourquoi je ne m’en rappelle pas
dans la journée, si je te vois toutes les nuits ?
— Parce que c’est encore trop tôt. Cela serait encore
plus difficile pour toi si tu t’en souvenais. Tu serais trop
triste de revenir sur terre. Tu n’es pas prêt. Tu as encore
plein de choses à vivre en bas. Même si ce n’est pas facile
tous les jours, cela fait partie de ton destin et des leçons
que tu dois intégrer avant d’aller découvrir de nouvelles
choses.
— Alors je vais tout oublier ?
— Rassure-toi, un jour tu n’auras plus besoin de t’en
souvenir, tu sauras, c’est tout, et cela te suffira.
— Et tu viendras me chercher toutes les nuits, toute
ma vie ?
— Non, seulement tant que tu en auras besoin.
288
Oscar avait encore des milliers de questions à poser
à la mystérieuse dame, mais il savait que le temps lui était
compté, et qu’il devait aller à l’essentiel :
— Mais les autres personnes, elles vont aussi dans
les étoiles la nuit ?
— Oui, du moins celles qui le veulent.
— Pourquoi tout le monde n’y va pas alors, c’est
fantastique
— Comment t’expliquer… C’est comme la magie,
on ne voit que ce à quoi l’on croit. C’est pour cela que
certaines personnes sont persuadées d’être victimes de
malchance toute leur vie alors que d’autres voient des
opportunités à chaque pas. Chaque personne a son propre
chemin.
— C’est injuste pour ceux qui ont la poisse,
s’offusqua Oscar
— La vie n’est pas juste ou injuste. Chacun a le
choix de changer de chemin, mais souvent c’est le premier
289
pas le plus compliqué et il n’est pas toujours aisé à
franchir ;
— Tu reviendras demain ?
— Oui, je viendrai jusqu’à ce que cette flamme qui
flambe dans ton cœur soit suffisamment ardente pour
brûler toute seule. Cela prendra le temps nécessaire. Et
même après, je ne serai jamais loin de toi.
Oscar reprit possession de son corps, et la dame lui
fit un baiser sur le front avant de remonter dans les étoiles.
La porte s’entrouvrit, et le père du garçonnet vit
avec soulagement son fils profondément endormi dans son
lit, un sourire aux lèvres. Il s’approcha, et regarda avec
nostalgie un portrait de famille, qui trônait sur le chevet du
petit garçon. Un moment de bonheur immortalisé à tout
jamais sur une photo. Des rires, qui avaient, depuis, laissé
place à une absence qui laissait un trou béant, une cicatrice
à vif.
290
Sur le papier glacé, Oscar prenait la pose fièrement,
entre son père et sa mère, dont les yeux étaient tellement
noirs, qu’ils semblaient bleus, comme l’étoile Altaïr.
291
Lucie Hole est une autrice résidant dans le sud de la
France.
Passionnée d’astrologie, de symboles et de
psychogénéalogie, elle aime entraîner ses lecteurs dans
des univers qui viennent bousculer toutes leurs certitudes,
et leur rappeler l’importance de leurs rêves.
Son premier roman : L’arc-en-ciel des possibles est
disponible aux éditions Érato.
Ses réseaux
Instagram : @lucie.hole.auteure
Facebook : Lucie Hole Autrice
Tik-Tok : @lucie.hole
Email : [email protected]
Bibliographie
L’arc-en-ciel des possibles (éditions Érato)
Annaë S. Lianderet
Conte fantastique
293
d’attention supplémentaire aux humains. Était-il trop
absorbé par sa quête perpétuelle ? N’éprouvait-il aucun
sentiment à leur égard ? Quelle qu’en fût la raison, il ne
semblait nullement intéressé mais l’inverse n’était pas
vrai.
Le Géant de papier s’inscrivait dans le quotidien de
chacun. Les chaînes télévisées et radios tenaient les
populations informées de ses déambulations. Les journaux
distribuaient un récapitulatif matinal et vespéral des
kilomètres parcourus et des villes visitées. Plusieurs pièces
de théâtre, romans ou longs métrages l’avaient mis en
scène. Enfin, des documentaires étaient régulièrement
réalisés, narrant ce qu’on savait de ses origines, de ses
voyages et des exploits ou scandales dont il était, par sa
seule présence, involontairement le protagoniste.
De ce fait, le Géant se trouvait régulièrement aux
cœurs des jeux d’enfants et des discussions d’adultes. Les
premiers le considéraient tel un héros et, dans les cours
d’école, le Géant était l’ami de tous, sauvait des princesses
294
ou empêchait la cloche de sonner la fin de la récréation.
Les seconds se questionnaient plutôt sur l’existence d’un
tel être ou admiraient sa détermination mais c’était le
nombre de feuilles composant le Géant qui les fascinait le
plus et les estimations allaient bon train. Certains
prétendaient l’avoir croisé plus grand qu’un bâtiment de
quinze étages et, au moyen de calculs savants, annonçaient
des chiffres vertigineux. D’autres, plus rares, aimaient à
raconter que le Géant consistait en mille et une feuilles de
papier. Néanmoins, une pointe d’inquiétude ou un léger
malaise se cachait en tous. Parce que le Géant était
gigantesque. Parce qu’on ne lui connaissait pas réellement
d’intention, hormis sa chasse permanente. Pouvait-on être
sûr qu’il n’y aurait jamais d’accident ? Et si cela survenait,
comment réagirait-on ? Et surtout, comment, lui, allait-il
réagir ?
C’est dans cette atmosphère, partagée
entre engouement et appréhension, qu’un événement se
produisit enfin. Il marqua les esprits tant parce qu’il était à
295
la fois le premier, et le dernier. Et si bien, qu’aujourd’hui
encore, l’histoire est contée aux plus jeunes générations.
Dans les jours qui suivirent les faits, les avis
divergèrent et s’opposèrent violemment. Certains
supportèrent les actions du Géant, d’autres les décrièrent.
Le monde prit position et les deux camps s’affrontèrent
partout : sur les plateaux de télévision, dans la rue et
jusque dans les cours d’école. Quelques pays traduisirent
même le Géant en justice, révoltant les populations qui le
soutenaient.
On assistait à une pagaille sans précédent.
***
296
L’hiver semblait teinter son sillage mais le Géant ne s’en
souciait pas. Il avait décidé la veille du feuillet à retrouver
et suivait l’instinct qui le reliait à lui.
Ce jour-là, au pied des collines champêtres, il
atteignit finalement un bâtiment qui lui parut alors
immense. Une sensation peu commune au Géant. Lui, si
habitué à regarder le monde de haut, dut lever la tête pour
apercevoir le toit de l’édifice. Il se perdit un instant dans
cette contemplation puis s’avança vers l’entrée de la
construction.
Beaucoup d’humains empruntaient le passage dans
un sens ou dans l’autre. Le Géant, désormais presque de
leur taille, détaillait avec curiosité ceux dont il ne
s’inquiétait habituellement pas. Leur mine reflétait un
mélange de fatigue, de mélancolie et de tristesse. Troublé
par cette première impression, les épaules du Géant
s’affaissèrent et ses yeux s’assombrirent.
À mesure qu’il approchait de l’entrée, les regards
qui auparavant rasaient le sol se posèrent sur lui.
297
Rapidement, ils se cachèrent derrière des objets fins. Des
flashs crépitèrent. Des cris d’étonnement et d’admiration
fusèrent. En quelques pas, le Géant fut encerclé par une
foule humaine. Les battements de son cœur de papier
s’accélèrent. Un vertige l’envahit. L’anxiété, qu’il
éprouvait pour la première fois, le tétanisa.
Après une longue lutte intérieure pour surmonter sa
paralysie, le Géant réussit à s’extraire de l’attroupement et
s’engouffra dans l’édifice. Tandis que derrière lui se
trouvaient toujours ceux qui le mettaient mal à l’aise,
devant lui, il découvrit un monde de blancheur, interrompu
çà et là d’écriteaux et de lignes colorées. Malgré la nuée
d’humains présents, il régnait un silence étouffant,
presque… mortel. Un silence qu’il venait de troubler. Tous
le dévisageaient, interloqués. Des chuchotements
s’élevèrent en même temps que les humains brandissaient
leurs téléphones portables. Le Géant ne s’éternisa pas. Il
observa un court instant les couloirs blêmes qui s’offraient
à lui et s’engagea précipitamment dans l’un d’entre eux.
298
Dans le dédale ambigu du bâtiment, on aurait pu
croire que le Géant se mouvait aléatoirement mais son
chemin était tout tracé. De couloirs en salles en escaliers,
l’être de papier suivait le fil qui le reliait à son objectif. Il
évitait simplement de passer là où se massaient trop
d’humains…
Arrivé au quatrième étage, il poussa doucement une
dernière porte et entra dans une grande pièce. À gauche,
trois adultes discutaient vivement. Malgré le mur
transparent qui les séparait, le Géant entendit nettement
leur conversation. Il ne comprenait pas les mots prononcés
mais pouvait ressentir la colère et le désespoir qui en
résultaient. Sûrement trop préoccupés par leurs émotions,
ces humains ne le remarquèrent pas.
De l’autre côté de la pièce, le Géant découvrit une
petite fille assise dans un lit. Plusieurs tubes la reliaient à
diverses machines qui encombraient l’espace physique et
sonore autour d’elle. L’un d’eux arrivait jusqu’à son
visage et en couvrait la moitié basse. Le Géant s’approcha
299
d’elle. Il découvrit sur les couvertures une petite table où
des crayons de couleur, craies grasses et feutres se
mêlaient. À l’aide d’un pastel gris, la petite fille dessinait
et, parmi la dizaine de feuilles étalées, elle avait choisi la
plus blanche, la plus belle. Celle du Géant.
Quand l’être de papier se trouva assez près, elle leva
la tête et planta ses yeux bleus et ternes dans les siens,
noirs et tristes. Ils restèrent ainsi pendant un long moment,
sans émettre le moindre bruit. Derrière eux, cris et
reproches se disputaient la vedette. Ils étaient ponctués par
le fracas irrégulier d’objets au sol puis furent finalement
remplacés par des sanglots. Néanmoins, ni le Géant ni la
petite fille n’écoutaient, trop absorbés dans leur propre
discussion muette.
Nouveau claquement brisé. Le Géant sursauta.
Rompant le dialogue, il s’avança encore et désigna la
raison de sa venue à la fillette. Elle détacha son regard
vide d’expression du Géant pour le porter sur le dessin. Il
se composait d’un grand soleil et d’une multitude d’étoiles
300
ternes. Elle termina de colorier l’une d’elles puis rendit sa
feuille au Géant de papier. Il l’attrapa avec douceur et
l’observa, la tournant dans un sens, puis dans l’autre.
Enfin, ses yeux se posèrent à nouveau sur la petite fille.
Elle fixait maintenant un point flou devant elle. Le Géant
de papier semblait ne plus exister.
Lui, suivit son regard. Des machines et des murs
stériles. Il ne l’avait remarqué plus tôt mais aucune fenêtre
n’ouvrait sur l’extérieur. La seule, à dire vrai, donnait sur
chagrin et douleur.
L’attention du Géant oscilla encore. Dans le lit, la
petite fille ne bougeait plus. Elle attendait. À mesure que
les doigts du Géant effleuraient les étoiles, leur grisaille se
mélangeait sur le dessin.
Alors, le Géant décida. Il souleva l’enfant et la lova
au creux de son bras gauche qui formait à présent un nid
douillet de papier. Sa respiration s’accéléra. Faisant volte-
face, il se dirigea vers le couloir d’un pas vif. Les tubes
s’arrachèrent des machines. Plusieurs sonneries se
301
déclenchèrent. Finalement alertés, les adultes regardèrent
dans leur direction. Trop tard. Le Géant s’éclipsait déjà par
la porte.
***
302
***
303
***
304
Annaë S. Lianderet est une jeune autrice et chercheuse en
devenir. Dans ses romans, elle souhaite entremêler ses
connaissances scientifiques à des mondes merveilleux,
dans le but de sensibiliser à la beauté de la nature et à son
respect. Nourrie d’histoires fantastiques depuis son plus
jeune âge, elle fait aujourd’hui de la fantasy son genre de
prédilection en écriture mais se laisse également porter par
les récits policiers ou historiques.
Ses réseaux
Instagram : @annae_slianderet
Julie Neveu
Poésie
306
Une étoile, c’est plus grand qu’un monde, une étoile
c’est comme l’infini. On y fait des entrechats, on s’y
promène en silence, on s’y perd en confiance. L’infini
c’est soyeux et vibrant, ça aime le jour, mais ça vit la nuit.
Je crois. Je dis, je crois, parce que ce genre de choses, on
ne nous l’explique pas. Personne à l’école ne te raconte
quoi faire si tu tombes en amour, et encore moins d’une
étoile. Si tu tombes sur le goudron chaud d’une après-midi
d’été, le premier adulte qui passe par là sait nettoyer ta
plaie et mettre un joli pansement décoré. Mais tomber en
amour, c’est une autre histoire, on ne s’en occupe pas avec
de la bande et du désinfectant. Tout le monde n’est pas
capable de lâcher les freins et se laisser glisser sur ce
toboggan sans fin. Ça fait vraiment peur quand on y pense,
mais à un moment il faut y aller avec assurance et croire
en cette étoile que tu vois, mais que tu n’entends pas. Tu
n’auras pas un mot d’elle, pas un son ne s’échappera de sa
bouche cousue et pourtant, si tu tends l’œil et l’oreille tu
comprendras. Elle s’infiltrera partout, même là où tu ne
307
penses pas, là où c’est triste et obscur, surtout là d’ailleurs.
Elle a fait exploser les miroirs de ma vie, je ne peux plus
regarder derrière moi depuis elle. Je crois qu’elle a
conquis mon cœur, pour de bon. Vraiment conquis, tu sais,
comme un colonel viendrait assiéger une ville attrayante et
bien là, elle a installé ses troupes et en a convoqué de
nouvelles entre les deux ventricules. Mais tu sais, c’est
une invasion consentie, une invasion qui vient libérer ce
morceau de terre oublié.
Alors mon cœur est ravi, il s’ouvre et danse à
nouveau. Il danse tout le temps, du matin au soir, même la
nuit, pas de répit. C’est éprouvant d’être tombée en amour
avec une étoile, je te l’avais dit. Et encore, je suis
chanceuse, dans ma chute je n’ai pas été blessée. J’aurai
pu avoir les deux chevilles brisées, mais son souffle a
amorti mon plongeon, il m’a attrapée au vol et il est venu
se loger à l’orée de ma nuque, là où c’est doux et délicat.
Depuis je ne le quitte pas, je le porte comme un parfum
précieux, c’est rare le parfum d’une étoile, ça nécessite de
308
prendre soin. Je vois bien que les autres m’envient, que
tout au mieux, ils sont amoureux d’un corps ou d’un
esprit, et pour les plus chanceux, des deux à la fois. Mais
ça reste tout petit par rapport à une étoile, ça ne brûle pas.
Ça ne fragmente pas non plus, ça les laisse tout entier face
à eux, alors ils ne connaissent pas le bonheur de retrouver
son estomac dans les talons et d’avoir les yeux plus gros
que le ventre. Avec une étoile, les yeux deviennent grands
comme une galaxie entière, tu peux tout y mettre, de la
musique, des océans, des rêves et des impossibles. Surtout
des impossibles. L’étoile adore ça, elle les tord, les essore,
les mâchouille et les libère quand ils ont perdu toute leur
invraisemblance. Alors, tu les embrasses enfin, après avoir
passé des mois, des années, des siècles, à les regarder de
très, très, très loin.
Depuis que je suis tombée, je vis entourée d’une
meute de très mais je n’en ai plus peur. Ça ne peut pas te
manger un très, tout au plus te croquer, mais tu ne mourras
jamais avalé par un très. Ni même un trop d’ailleurs. Mais
309
ça, on ne te le dit pas non plus. On te fait croire toute ta
vie qu’il ne faut pas déborder de la case, qu’une case c’est
fait pour se tenir à carreau. Mais c’est faux ! Enfin, c’est
vrai pour celles et ceux qui vivent sur leurs deux jambes,
mais pour celles qui comme moi ne touchent plus terre, tu
comprends que la case, tu es censée t’en échapper voire
même l’éclater en milliers de petits trucs et machins qui te
feront rire et te tortiller. Dans ma chute, j’ai tout explosé,
les angles, les lignes droites, les faux semblants et la
gravité. La gravité oui, parce qu’en tombant j’ai jailli.
C’est étrange, j’essaierais bien de te l’expliquer par des
a+b, mais mon esprit n’a jamais été doué de cette capacité
à faire roucouler les chiffres, je sais seulement faire
chanter les consonnes qui courent à toutes jambes derrière
les voyelles.
Alors oui, c’est brouillon, décousu, chiffon, mais j’ai
envie de te dire que c’est la vie. À fond la caisse pour ne
pas rater le départ, sauter dans le train, ne pas savoir où tu
vas, avoir chaud, avoir froid, avoir hâte, avoir peur, puis
310
faire confiance, se dire tant pis on verra bien, se laisser
cueillir là où il n’y avait rien, peut-être faner un peu, mais
surtout refleurir très fort, inventer des histoires et les
enfermer à double tour dans une malle, pour être prête à
les offrir à un inconnu avant de tomber en amour avec une
étoile.
311
Julie Neveu, autrice et thérapeute spécialisée en libération
émotionnelle en Bretagne, écrit un peu depuis toujours, et
beaucoup depuis 2022. Ses récits, souvent courts et
fragmentaires, se nourrissent de l’intime et de
l’inexprimable. Elle développe une prose poétique qui
explore les nuances des relations humaines, capte les
émotions profondes et les silences, révélant la complexité
des liens entre les êtres. Chaque texte devient une quête
intime, où l’universel se mêle au personnel.
Ses réseaux
Instagram : @la_fille_aux_boutons_dor
Léonie Napel
Fantastique, Romance
313
qui s’éveillaient sur la branche près de ma fenêtre. Le soir,
je contemplais les étoiles scintillantes qui formaient un
croissant de lune dans le ciel nocturne. Elles étaient cinq,
pas assez pour que je puisse m’endormir en les comptant.
Chaque jour il me fallait jouer un rôle et piloter un
corps qui ne ressentait rien. La vie éveillée me paraissait
irréelle, alors que mes belles rêveries s’animaient sous
mes paupières. Ma couette me semblait plus lourde que la
veille, lestée de tout ce qu’il me fallait abandonner. Elle
m’enveloppait avec tendresse, comme une mère
emmailloterait son enfant en le berçant dans la douceur de
son amour.
Je me laissais emporter avec joie et me lovais dans
les bras de Morphée. Je posais ma tête au creux de son
torse, ondulant et glissant au rythme de sa respiration.
Mon index dessinait distraitement un cercle sur sa peau
scintillante tandis que je sentais ses doigts caresser mes
cheveux. J’essayais encore une fois d’admirer ses
envoûtantes prunelles d’une couleur indéfinissable.
314
Étaient-elles marron ? Grises ? Vertes ? Cette nuit, elles
avaient pris une teinte bleutée aussi sombre et mystérieuse
que la voie lactée.
Il me sourit. Mon cœur rata un battement. Je sentis
une douce chaleur se répandre en moi telle l’encre d’un
stylo se déversant sur une page autrefois immaculée. De sa
voix suave, il entonna une mélodie ensorcelante. C’était
mon prénom qu’il répétait en boucle. Je fermais les yeux
pour savourer cet instant avec lui. Je n’avais jamais connu
un tel bonheur.
Une vague de tristesse m’envahit, car je savais qu’au
petit matin ces souvenirs s’évaporeraient. Malgré mes
efforts, son visage redeviendrait flou, ne me laissant
comme vestige que la vague sensation d’avoir connu un
fervent amour.
Je me tournai vers lui. Son regard caressa mon cou,
remontant langoureusement le long de ma mâchoire, puis
il se fixa dans le mien et je sus que cet instant pourrait
durer une éternité. Ni lui ni moi ne voulions mettre fin à ce
315
moment. J’aurais affronté mille chimères afin de passer
une nuit de plus avec lui.
Ses iris prirent des nuances chaudes et dorées tels
des disques flamboyants. Je refusais de rompre le contact
même si les larmes me brouillaient la vue.
Ni la brûlure irritante du soleil sur mes paupières, ni
les tintements assourdissants des casseroles, ne pouvaient
m’extraire de mes rêveries. Seuls des bras puissants
pouvaient m’arracher de mon sommeil et de ma couette.
Aujourd’hui, c’étaient ceux de ma mère. Il me fallut alors
un long moment pour me rappeler qui j’étais, où j’étais et
ce que j’étais censée faire.
Toujours assise auprès de moi, ma mère s’enquit de
mon état. Après s’être assurée que j’allais bien, en me
couvrant de mille attentions dont seule une maman avait le
secret, elle repartit s’affairer dans la cuisine. Sa voix tonna
dans le couloir pour m’avertir que je devais quitter le lit.
Malgré mon corps endolori, comme après une
longue journée passée aux champs à arracher les
316
mauvaises herbes, je descendis la rejoindre dans la
cuisine. Je lui adressais un sourire rassurant. Elle me tendit
un bol de lait frais comme si tout allait bien, mais je la
savais préoccupée. Depuis la mort accidentelle de mon
frère, elle se focalisait davantage sur moi. Comme si
quelque chose de mal allait bientôt m’arriver. J’étais très
proche de mon petit frère, mais contrairement à ce que
pensait ma mère, j’allais bien. J’étais juste fatiguée, et je
voulais dormir. Tout le temps dormir.
Seulement pour elle, un bon sommeil était un signe
de bonne santé, tandis qu’un sommeil trop long ou trop
agité devenait source d’inquiétude. Pour moi au contraire,
cela signifiait que je venais de vivre une grande aventure,
parcourant terres et océans, affrontant mille dangers, ou
éprouvant l’exaltation d’un amour puissant et ardent.
Je caressais mes lèvres de mes doigts engourdis. J’en
étais sûre, cette nuit encore j’avais rêvé de lui. À quoi
pouvait-il ressembler ? Je me concentrais, essayant de me
317
rappeler la forme de sa mâchoire, la douceur de ses
cheveux, la couleur de ses yeux, mais rien ne me vint.
Malgré un brusque réveil, un agréable sentiment de
béatitude m’enveloppait et mon cœur, d’habitude si calme,
si froid, diffusait dans chaque parcelle de mon être la
fervente chaleur d’un amour réciproque.
Je passai le reste de la journée allongée dans le
jardin à contempler l’astre solaire, ma mère passant par
ici, puis par-là, me jaugeant d’un air soucieux. Lorsque le
soleil amorça enfin sa descente, une joie viscérale
s’empara de moi. Nous allions enfin nous revoir.
Enfin, je l’espérais.
Certaines nuits, mes rêves me conduisaient dans des
contrées sombres et lugubres dont la simple pensée
suffisait à me glacer le sang. De redoutable guerrière, je
passais simple écuyère. Mes mouvements étaient moins
précis, moins puissants. Je sentais alors la lame de mes
ennemis s’enfoncer en moi, déchirant ma chair et brisant
mes os. Le souffle coupé, je m’affalais dans la terre et la
318
poussière, attendant pour une fois avec envie que l’on me
tire de ce macabre cauchemar. Mais le réveil ne
m’apportait aucune délivrance. Au contraire. Je me
retrouvais figée dans un corps de glace, incapable
d’esquisser le moindre mouvement. Tout prenait vie
autour de moi. La poupée de porcelaine tournait sa tête
dans un craquement sinistre qui résonnait en écho dans
cette pièce si vide. Les rameaux projetaient leurs ombres
inquiétantes sur la tapisserie, et les rideaux prenaient
l’allure de créatures élancées prêtent à se jeter sur moi et à
me lacérer de leurs griffes. Quant au tableau au-dessus de
ma tête…
Je secouais la tête, chassant de ma mémoire ces
affreux souvenirs, lorsque huit heures sonnèrent. J’essuyai
mes mains moites sur mon jupon de coton. Le tissu
semblait rêche. Comment pouvait-il en être autrement ?
Des étoffes aussi douces qu’un nuage de soie recouvraient
le lit de Morphée, tandis que les réminiscences des lèvres
319
de mon amant sans visage me faisaient languir des jours
durant. Ici, tout me paraissait terne.
Trop excitée pour manger, je triturais mes légumes
avec la fourchette, l’oreille attentive à chaque cliquetis du
pendule.
Après le repas, j’attendis sous l’horloge du salon que
le soleil se couche. Lorsque les étoiles entamèrent leur
danse nuptiale et que les coupes de neuf heures
résonnèrent dans toute la pièce, je me précipitai d’un pas
ample et rapide jusque dans ma chambre. Je me glissai
sous les draps en prenant le temps de trouver la position la
plus confortable. Une forte odeur florale embaumait l’air.
Je tournai la tête et remarquai qu’un bouquet de fleurs des
champs avait été posé sur ma table de nuit. Je tendis la
main pour saisir un coquelicot et le glissa derrière mon
oreille.
La fatigue me gagna. Après une longue expiration,
mes épaules se relâchèrent. Je sentis mes muscles
s’engourdir puis plus rien. Cela recommençait. Je tentai de
320
bouger mes doigts, mais rien ne se passa. Prisonnière de
mon corps, la nuque raide, je pouvais seulement
contempler ma chambre en attendant que le sommeil
m’emporte.
Le ciel était dégagé. J’apercevais par-delà la fenêtre
une myriade d’étoiles toutes aussi flamboyantes les unes
que les autres. La lune éclairait ma coiffeuse, dont le
miroir me renvoyait l’image du tableau accroché au-
dessus de mon lit. Il représentait une forêt en contre bas
d’une imposante montagne, avec au premier plan un chêne
centenaire pourvu de branches sinueuses qui s’étiraient
jusqu’aux cieux.
Mais ce soir, ce n’était pas ce que je voyais. L’arbre
majestueux avait disparu, remplacé par une silhouette
étrange et difforme dont les bras spectraux semblaient
vouloir sortir du cadre.
Mon cœur se mit à battre si fort, qu’une douleur
écrasante me broya de l’intérieur. Je fermai les yeux pour
me détourner de ce spectacle, attendant avec appréhension
321
le moment où je sentirais les branches taillader ma peau et
briser mes os.
J’entendis le bois grincer. S’agissait-il du plancher ?
Du cadre ? De l’arbre ?
Les images de la nuit précédente me revinrent en
mémoire. Cette fois-ci, les branches s’étaient muées en
des serpents exotiques tels que ceux décrits dans les livres
de ma mère. Sa bibliothèque regorgeait d’ouvrages sur la
faune et la flore. Avant tout cela, j’adorais m’y plonger
pendant des heures. Maintenant, ils ne faisaient
qu’enrichir mon imaginaire de créatures effroyables et
assassines qui rampaient la nuit et m’écrasaient sous leurs
poids. Les serpents ne s’étaient pas allongés sur moi, ils
avaient préféré enfoncer leurs crocs acérés dans ma chair,
ripant et s’écrasant contre mes os. Une douleur intense
s’était emparée de moi, pourtant je n’avais pas crié, je ne
pouvais pas. Telle une statue de marbre blanc, je restais
immuable face à toutes ces attaques. Du moins en
322
apparence, car je ressentais la douleur jusqu’au plus
profond de mon être.
Je me concentrais sur ma respiration. Un, deux,
j’espérais m’éveiller dans les bras de Morphée. Trois,
quatre, je sentirais son souffle au creux de mon oreille.
Cinq, six, ses lèvres se poseraient sur ma joue.
Cent cinq, cent six…
Une douce chaleur s’insinua sous mes doigts.
J’ouvris les yeux et aperçu l’éblouissante silhouette de
Morphée, sa main pressée contre la mienne. Il me sourit
avant de me tirer vers lui.
Une sensation de légèreté m’envahit. Je me
débarrassais de mon corps lourd pour m’élever au-dessus
des astres. Malgré la fraîcheur du soir, et la caresse froide
des nuages, je me sentais bien. Je plongeais mon regard
dans celui de mon amant et cette fois je le vis. Je vis ses
pommettes saillantes briller sous les rayons de la lune, je
vis ses fossettes se creuser lorsqu’il remarqua que je
323
l’observais, je vis ses yeux bleus aussi envoûtants que les
profondeurs de l’océan.
Il m’enlaça dans une étreinte rassurante et nous nous
élevâmes par-delà la voûte céleste.
Au bout de notre chemin, deux immenses silhouettes
nous faisaient face. Je ne ressentis aucune inquiétude
poindre en moi. Leurs corps se détachèrent de la nuit, et je
reconnus l’un d’entre eux. Enfin l’une. Sa longue
chevelure d’un noir encre semblait aspirer le plus infime
brin de lumière. Pourtant, sa tiare, en forme de croissant
de lune orné de cinq étincelants diamants, brillait de mille
feux.
Il s’agissait de Nyx, déesse de la nuit, et mère de
Morphée. À ses côtés se trouvait donc Hypnos, son époux,
le dieu du sommeil. Ils me sourirent tous deux avec
tendresse et ouvrirent leurs bras comme une invitation à
les rejoindre.
324
Je serrais avec émotion la main de Morphée dans la
mienne. Mon amant me regarda avec tendresse avant de
presser la mienne à son tour.
Les larmes me montèrent aux yeux, mais je ne
pleurais pas. Je ne pleurerais plus. Je sus que plus jamais
les cauchemars ne pourraient me hanter, et que je resterais
avec mon aimé, pour l’éternité.
325
Influencée par l’esthétisme fantastique et gothique
d’artistes tels que Charles Baudelaire, Guy de Maupassant
ou encore Tim Burton, Léonie Napel a griffonné ses
premières nouvelles au collège.
Après s’être égarée dans les méandres de la faculté
de droit, elle a décidé de laisser libre cours à sa créativité
et de partager sa passion pour l’imaginaire.
Depuis, sa plume a décidé de rattraper le temps
perdu en l’accompagnant partout pour écrire romans et
nouvelles, mais aussi dessiner fées et vampires.
Ses réseaux
Instagram : @leonie_napel
Lily Nova
Fantasy
Il était prêt.
Il avait tant attendu ce moment qu’il ne tenait plus
en place. Le cœur au bord des lèvres, les mains moites et
le ventre noué, Cassian survola l’assemblée du regard. Le
hall principal était plongé dans un brouhaha rempli de
frénésie qui résonnait jusqu’à ses os.
L’excitation avait comme un goût de chocolat chaud
sur sa langue : doux, intense et réconfortant.
La liberté.
Voilà ce qu’il ressentait à cet instant. Dans quelques
heures, il sera libre de tracer sa propre voie.
Il jeta un coup d’œil à l’estrade en face de lui où se
trouvaient ses professeurs. Cassian avait tant appris grâce
à eux. Ils leur avaient enseigné les multiples disciplines en
quête de devenir des étoiles montantes.
Il ne les remerciera jamais assez.
327
— Regarde-le avec son sourire de nigaud, ricana
l’un des étudiants. Tu crois encore que tu seras appelé ?
Cassian se figea, puis se tourna lentement vers Altair
et Sirius. Comme à chaque fois qu’il se retrouvait face à
eux, il paniquait et se murait dans son silence. Il était
incapable de rétorquer quelque chose de peur de se faire
humilier. Bien qu’il soit doué pour écrire des histoires, il
se retrouvait impuissant quand il s’agissait de parler.
— Tu fais tellement pitié ! se moqua Sirius en
passant une main dans ses cheveux blond platine.
Ses yeux polaires le jaugèrent de haut en bas avec un
rictus cruel.
— J’ai… ré… réussis… les… les examens,
bredouilla Cassian en baissant la tête.
— Les examens n’étaient qu’une phase avant le
grand saut, enchaîna Altair. Tu es faible et trop lâche pour
te préparer à la suite. Tu finiras comme elle, dit Sirius en
désignant du menton quelque chose à sa gauche.
328
La gorge nouée, Cassian tourna la tête vers Vega qui
observait d’un air désespéré le ciel. À croire qu’elle
attendait enfin d’être libérée de cette vie misérable. Elle
était passée par là, à l’issue de ses études, elle avait
attendu qu’on l’appelle. Malheureusement, elle avait fini
seule à attendre indéfiniment. Personne n’avait voulu
d’elle.
Cassian refusait de finir comme elle. Il était certain
qu’il serait choisi. C’était écrit dans les étoiles, gravé dans
son cœur. Il trouverait sa voie.
Quasar, le directeur, s’avança soudainement vers le
centre de l’estrade et parcourut la foule d’étudiants.
— Il est grand temps de porter un toast à nos
étudiants qui apporteront la paix dans le monde grâce à
leur talent !
Un tonnerre d’applaudissements retentit dans la
salle. Cassian ne quittait pas des yeux Vega.
Est-ce qu’il finirait comme elle ?
329
Non. Cela lui était inconcevable. Peut-être qu’il
n’était pas aussi doué que les autres élèves, mais la
détermination ne l’avait jamais quitté au cours de ces
derniers mois. Il avait travaillé dur et veillé tard pour ne
jamais abandonner.
L’académie lui avait donné l’opportunité de réussir
et il ne décevrait pas ses professeurs. Quand le discours du
directeur prit fin, le plafond en voûte s’ouvrit sur un ciel
d’encre transpercé d’étoiles.
Le cœur de Cassian cognait dans sa poitrine quand il
sentit la brise sur son visage. Elle avait un parfum
d’espoir, d’amour et de rêves.
De milliers de rêves à exaucer.
Soudain, un grondement vibra autour de lui. Cassian
vit les étudiants disparaître au fur et à mesure des
secondes et bientôt il ne resta plus que lui.
La panique lui enserra la gorge. Il dévora le ciel avec
désespoir, engloutissant les étoiles en quête d’une
échappatoire.
330
Non. Non. Non.
Il avait assez de puissance pour encaisser.
Pour tout encaisser.
Il n’était pas faible.
Soudain, une voix perça sa conscience. Aussi douce
qu’intense, aussi passionnée que rêveuse.
Je souhaite devenir romancier.
L’instant d’après, Cassian fila dans le ciel prêt à
exaucer le vœu de cet humain.
Tel était le destin des étoiles filantes.
331
Grande amoureuse des étoiles et de l’amour, Lily Nova
écrit de la romantasy dans des ambiances sombres et
romantiques où se révèlent des cauchemars enrobés de
sucre et de monstres marginaux.
Quand elle n’est pas derrière son écran d’ordinateur,
elle exprime sa créativité dans sa cuisine en pâtissant.
Aymeric Bard
Littérature générale
333
Quel dommage ! Alors qu’une magnifique curiosité
pourrait en découler, une invitation à la rencontre qui se
traduirait par : « Qu’est-ce qui t’anime ? Quelles sont tes
passions ? Qu’aimes-tu partager ? »
Pourtant, au début de ma carrière, il y a trente ans,
ma réponse à cette interrogation me remplissait de fierté.
Elle était l’occasion de montrer à quel point j’incarnais la
réussite sociale. « Je suis ingénieur en informatique »,
proclamais-je avec assurance, laissant entendre que j’avais
suivi de longues études, que mes capacités intellectuelles
étaient solides, que je gagnais bien ma vie et que j’étais
parfaitement intégré dans la société.
D’ailleurs, j’ai suivi ce parcours avec tant de brio
qu’à mes vingt-cinq, j’étais marié, propriétaire d’une
maison en banlieue toulousaine, et père de deux enfants.
J’avais même installé un portique dans notre jardin, juste à
côté de la niche du chien.
334
Les années ont défilé, rythmées par le travail,
l’éducation des gamins, les séries télévisées, et quelques
voyages trop organisés durant les vacances scolaires.
J’avais rempli le contrat social. Mes parents étaient
ravis, tout comme mes beaux-parents.
Ma femme se sentait en sécurité et envisageait déjà
un troisième enfant, cherchant à s’assurer que notre route
était bien tracée et que nous resterions ensemble dans le
même bateau. J’étais le mousse besogneux tandis qu’elle
tenait fermement la barre du gouvernail, naviguant loin
des vagues tumultueuses de l’incertitude.
Nous recevions des amis et les conversations
tournaient invariablement autour de sujets similaires : le
foyer, les prochaines vacances, les problèmes de la
société. On évitait soigneusement d’approfondir, se
limitant dans des zones sûres, loin des thèmes qui fâchent.
De mon côté, je remplissais le rôle du bon mari :
attentionné et serviable, je rapportais régulièrement un
salaire substantiel et des cadeaux pour la famille.
335
Je me sentais comme un papillon pris dans le filet
des habitudes et des normes sociales.
Je passais la tondeuse le samedi matin, tandis que
ma femme se rendait à sa manucure ou faisait du shopping
en ville. Nos enfants, désormais adolescents, étaient
devenus des cloportes amorphes, avachis sur le canapé, les
yeux rivés sur leurs smartphones.
Le dimanche, dans le meilleur des cas, nous sortions
au musée ou au cinéma. Ces moments étaient mes
bouffées d’oxygène, des évasions temporaires loin de ma
vie préfabriquée, où je renouais avec la beauté de la
découverte, laissant place à mes voyages imaginaires.
Mais, hélas, la plupart du temps, je me coltinais le
repas de famille chez les beaux-parents. Cela commençait
toujours par le besoin incessant de ma femme de raconter
toute sa semaine à sa mère. Elle s’adonnait alors à une
critique sèche et violente de ses collègues de travail qui,
selon elle, n’en foutaient pas une.
336
Pendant ce temps, mon beau-père me parlait du bon
vieux temps, en constatant la dépravation de la jeunesse
actuelle, mal éduquée et hésitante à la besogne. Une fois le
repas terminé, alors que nos enfants se ruaient sur leurs
portables, libérés des injonctions parentales de « pas de
téléphone à table », beau-papa m’emmenait dans sa salle
de torture dominicale.
Il s’agissait d’une pièce où il s’adonnait à sa
passion : la construction de maquettes d’avions de guerre.
Une centaine de modèles étaient suspendus par de minces
fils au plafond, se balançant au rythme d’un léger courant
d’air. Cela me faisait penser à de vieux cadavres
gesticulants au bout d’une corde, c’était glauque et triste à
la fois.
Au centre, un immense bureau croulait sous les
ciseaux, papier abrasif, blocs de polissage, pinces, limes,
et d’autres outils. Tout le nécessaire du parfait
aéromodéliste, accompagné d’une entêtante odeur de
colle.
337
À mon grand malheur, il y avait toujours un avion en
cours de construction.
Et pas gêné d’avoir l’indécence de m’amener dans
ce lieu abject, le beau-père se permettait de raconter
l’histoire de son œuvre en cours, dans tous les détails.
Cerise sur le gâteau, il demandait souvent mon aide pour
attraper un petit élément avec une pince, lorsque sa main
devenait trop tremblante.
Malgré ma triste mine et mon évident désintérêt
pour sa passion aéronautique, rien ne pouvait l’arrêter.
C’était purement une prise d’otage.
Résigné, je l’écoutais en silence, tandis qu’une voix
intérieure hurlait : « J’en ai rien à foutre de tes avions de
guerre ! J’ai juste envie de te les faire bouffer un par un,
jusqu’à ce que tu chies du carton. » Et même à ce
moment-là, son manque total d’empathie et d’intelligence
sociale le poussait à continuer son monologue.
Je me voyais déjà, dans la voiture, me plaindre à ma
femme de son bourreau de père et l’entendre me dire :
338
« Partager sa passion lui fait plaisir. Il se sent si seul. C’est
juste un petit effort de ta part, et ça lui fait tellement de
bien. »
Tel père, telle fille.
Vous l’aurez compris, ces dimanches avec la belle-
famille étaient longs et épuisants. Je n’en sortais jamais
indemne, accumulant frustration, colère et tristesse. Les
stigmates de celui qui portait le masque du gentil et
serviable beau-fils, forcé de sourire face à des discussions
d’une banalité affligeante et de subir le hobby d’un vieil
égoïste étroit d’esprit.
Voilà où j’en étais : le portrait parfait de celui qui
suit les lignes tracées par les autres. Étouffant au beau
milieu d’une case dans laquelle je m’étais moi-même
enfermé. Une vie réglée, fade et sans surprise, où
l’émerveillement et l’inattendu s’étaient fait botter le cul
par les habitudes sclérosantes et ennuyeuses.
Puis il y a eu Sophie.
339
Avec ses longs cheveux bruns, ses lunettes trop
larges, et ses yeux bleus pétillants, elle dégageait un
magnétisme particulier : celui des femmes qui assument
pleinement leurs forces et faiblesses, se moquant
éperdument du regard des autres.
Je l’ai rencontrée dans un magasin de bricolage, un
samedi matin du mois d’août, sous la chaleur étouffante
caractéristique de la région toulousaine. Je déteste ce
genre de commerce autant que les grandes surfaces
alimentaires. C’est moche et je n’aime pas les gens avec
des caddies. C’est con, mais c’est ainsi.
Accroupi au milieu d’un rayon, je regardais les
références d’un câble de courroie pour tondeuse à gazon
quand j’ai entendu dans mon dos une voix féminine,
douce et ferme à la fois :
— Excusez-moi ! Savez-vous où se trouve la colle à
papier peint ?
340
Alors que je m’éborgnais à lire les chiffres des
différents modèles pour les comparer au mien, ma
première impulsion a été de lui répondre « dans ton cul ».
Je traversais une période où le ras-le-bol de ma vie
atteignait une telle intensité que j’envisageais de devenir
mercenaire dans un pays en guerre. Je m’imaginais au fin
fond de l’Afrique, armé d’une Kalachnikov, prêt à
dézinguer tout ce qui se trouvait sur mon chemin.
Mais une indubitable lucidité m’amenait à penser
que j’étais le seul responsable de mon mal-être.
Puis elle a ajouté, d’une voix teintée d’une certaine
espièglerie :
— Mais je ne voudrais pas vous déranger dans cette
idylle amoureuse avec cette courroie… Vous pouvez
l’embrasser, personne ne vous regarde.
Cela a été un choc. Aussi incohérent que stupéfiant.
Je me suis relevé en riant aux éclats. Des larmes coulaient
sur mes joues et des crampes gagnaient mon estomac. Tout
semblait irrationnel.
341
Je craquais. Et j’aimais cela.
La femme a attendu avec un sourire en coin, la fin
de ma crise… d’hystérie masculine.
Alors que mes soubresauts s’espaçaient, annonçant
la sortie de mon hilarité, je l’ai entendu dire :
— Eh bien, merci d’apprécier mon humour. Et la
colle pour la tapisserie, où est-ce ?
Les mains encore sur mon ventre, je lui ai désigné
un rayon plus loin. Après un dernier regard amusé, elle s’y
est dirigée d’un pas affirmé.
Ce samedi-là, je suis rentré à la maison. Sans
courroie. J’ai demandé le divorce. Le lundi, j’ai
démissionné. Puis je suis resté deux mois dans un
logement Airbnb à peindre des tableaux.
J’étais bien. C’est que j’avais toujours chéri le dessin
et la peinture. Alors j’ai peint. Tout ce qui alimentait mes
pensées, je le peignais. Je m’arrêtais seulement pour
manger et je reprenais mes pinceaux. Je me sentais
heureux. Libre. Mon téléphone gisait sur le sol, éteint
342
depuis des semaines. J’aimais vivre ainsi, loin du tumulte
insolent et dégénéré de nos sociétés. Et créer. Oui, créer
encore et encore.
Les deux mois ont duré deux ans. Au bout de
six mois, j’ai commencé à vendre quelques tableaux. J’ai
eu alors un article dans La Dépêche du Midi, puis un an
plus tard, un autre dans Beaux-Arts Magazine.
Pour certains, j’étais devenu une loque. Un
saltimbanque qui avait tout et qui avait tout gâché. Je ne
leur en voulais pas ; ils n’ont jamais compris que j’avais
tout, mais que je n’étais pas.
Alors que je souhaitais rester célibataire, connaissant
mes travers à l’oubli total de mes besoins dans une vie de
couple, j’ai revu Sophie. Elle se trouvait là, à l’entrée de la
salle où mes tableaux, accrochés aux murs blancs, étaient
exposés aux considérations critiques des visiteurs. N o s
regards se sont croisés. Son sourire, tel un phare dans la
nuit, a balayé le monde autour de nous. Le brouhaha s’est
éteint, les chuchoteurs ont disparu. Et dans cette lumière
343
douce qui n’éclairait plus que nous, elle m’a salué et m’a
demandé :
— C’est de vous tout cela ?
— Oui, mais ma future composition, Un amour de
courroie, est en cours de réalisation. Ce sera sans doute
mon œuvre majeure, ai-je dit d’un ton espiègle.
— Y aura-t-il une réplique en papier peint ? m’a-t-
elle interrogé en haussant un sourcil.
Nous avons ri. Nous sommes sortis manger au
restaurant. Puis nous avons fait l’amour.
J’ai appris qu’elle était danseuse étoile, ce qui ne
m’a guère surpris au vu de sa démarche légère et aérienne.
Elle donnait l’impression de survoler tous les tracas de la
vie, avec une grâce quasi divine.
Rapidement, nous avons emménagé ensemble.
Inspiré par sa présence à mes côtés, je me suis lancé dans
la création de mon chef-d’œuvre. Au bout de quelques
mois, elle a remarqué que la réalisation de ce tableau me
faisait douter de mes compétences. Aux prises avec mon
344
penchant hypocondriaque, j’exprimais des maux
imaginaires, mais ressentis, communément appelés
« somatisation ».
Je me sentais complètement nu, empêtré dans ma
fragilité, ma sensibilité et mon désarroi. C’est dans cet état
de vulnérabilité que je lui ai fait part de mon interrogation.
Assis sur ce même fauteuil, la clope au bec, je contemplais
Sophie qui répéter ses pas de danse avec l’élégance qui lui
était coutumière. C’est là qu’un doute m’a assailli.
— Chérie ! Pourquoi m’aimes-tu ? ai-je marmonné
dans ma barbe.
— Que dis-tu ? Pourquoi quoi ? a questionné Sophie,
tout en pirouettant sur ses pointes.
— Hm… Pourquoi m’aimes-tu ? ai-je radoté en me
grattant la gorge.
Sophie a éclaté de rire. Un grand sourire aux lèvres,
elle s’est avancée vers moi, puis s’est installée doucement
sur mes genoux.
345
— Mais enfin ! Tu ne ferais pas une deuxième crise
de la quarantaine ?
— Ouais, c’est possible. En même temps, je ne t’ai
jamais posé cette question. Et…
Elle a apposé sa main sur ma bouche.
— Je t’aime pour rien ! a-t-elle déclaré.
Une vague d’incompréhension m’a submergé.
Comment cela ? Elle m’aime pour rien ? Et étrangement,
j’ai senti un poids se libérer ; celui des « je dois », des « il
faut ». Tout ce fatras de conneries qui me poussait à devoir
être le mec qui assure en toute circonstance.
J’ai souri, ému.
— Tu veux dire que tu m’aimes sans raison ?
— Oui, a-t-elle affirmé en me délivrant un baiser.
Ce jour-là, j’ai reçu la plus belle déclaration
d’amour. J’ai saisi mes pinceaux et achevé ce tableau.
C’est une aquarelle où Sophie danse sur l’ardente
Sirius. Je la contemple en m’apprêtant à poser mon stylo
et à reprendre mon travail d’artiste peintre.
346
***
347
Créateur de fanzines, correspondant de presse et animateur
d’ateliers d’écriture en institution spécialisée, Aymeric
Bard aime explorer divers styles, qu’il s’agisse de slam, de
poésie, de nouvelles ou de scénarios de jeux de rôles.
Actuellement, il se consacre à l’écriture d’un roman de
fantasy.
Ses thèmes de prédilection gravitent autour de la
tolérance, la fraternité, la résilience et l’écologie. Pour les
aborder, il visite différents genres littéraires : de la blanche
à la science-fiction, en passant par l’anticipation et la
fantasy.
À travers ses intrigues, Aymeric Bard sonde la
nature humaine et interroge nos systèmes sociaux. En
arrière-plan, il cherche à mettre en avant ce qui nous unit,
tout en se questionnant sur ce qui nous divise.
Ses réseaux
Instagram : @le verbe et la plume
348
Chaîne YouTube : Le village de Barnabus
Email : [email protected]
349
Octavia Ringot
Science-Fiction
350
d’automne, les deux amants se retrouvèrent et profitèrent
de l’instant présent comme si rien ne les séparait. Il en fut
ainsi chaque année, lors de ce même jour, jusqu’à ce que
la mort emportât le jeune éleveur. La princesse sombra
dans une immense tristesse, au point que l’Empereur
décida d’insuffler l’âme de son amant dans les étoiles.
Ainsi fut créée la constellation de l’Éleveur. Mais cela ne
changea rien. Folle de douleur, la Tisserande renonça à la
vie et s’éteignit. Alors l’Empereur miséricordieux fit
reposer l’âme de sa fille parmi les étoiles, donnant
naissance à la constellation de la Tisserande.
Malheureusement, même dans le ciel, leurs âmes ne
pouvaient s’unir qu’une seule fois par an, d’où leur
surnom d’amants maudits.
— C’est triste, reconnut Lythia. La princesse a eu
ses ailes coupées. Son statut et ses responsabilités l’ont
séparée de son âme sœur, l’étouffant dans une cage dorée
jusqu’à qu’elle choisisse de dépérir pour y échapper.
351
Lythia extrapolait largement la situation de la
princesse céleste. Cependant, étant elle-même princesse de
Zéodern, Lythia comprenait très bien leur lot : une vie de
contraintes où elles n’avaient pas leur mot à dire. Tandis
que les princes étaient adulés, les princesses n’existaient
que dans un seul but : se marier et forger des alliances. Les
jeunes mariées quittaient leur famille pour vivre auprès de
leur époux sans retour possible, comme cela avait été le
cas pour sa sœur aînée.
Depuis toujours, Lythia savait ce que l’avenir lui
réservait en tant que princesse impériale : des fiançailles
qui signeraient un jour la mort de tout ce qui comptait
pour elle : sa famille, ses amis, sa vie actuelle. Sa liberté.
Whang le comprenait, car il connaissait Lythia
depuis son plus jeune âge grâce à leurs mères, qui avaient
bravé les traditions de la Cité Impériale pour que leurs
enfants grandissent ensemble. Et ce, malgré le statut
princier de Lythia ou celui de fils de militaire de Whang.
352
— J’aimerais devenir pilote et voler parmi les
étoiles, lui confia-t-elle, rêveuse.
— C’est un bon rêve, affirma-t-il compréhensif. Et
tu ne le réaliseras pas seule !
Lythia se releva brusquement :
— Quoi ?! Mais tu détestes voler ! rétorqua-t-elle.
Il se redressa nerveusement :
— Ha, ha, bafouilla-t-il avec un rire gêné. C’est vrai,
mais je prendrai sur moi, je ne te laisserai pas seul !
Lythia ne put que l’enlacer, émue.
— Tu verras, nos étoiles ne seront jamais
éloignées… On transcendera le sort de ces amants
maudits !
Whang essaya de s’imprégner de la joie de Lythia.
Toutefois, une partie de lui s’éloigna vers des pensées plus
sombres. Lui savait que même si les étoiles paraissent
proches, assez pour être dessinées en constellations, elles
reposent éloigner les une des autres. Que cette distance est
353
salvatrice face aux conséquences de leur rapprochement.
Car jamais les étoiles ne sont censées se rapprocher.
— Hé, Whang ? Zéodern appelle Sulis ?!
Le rire cristallin de Lythia le sortit de ses songes. Il
prit sa main, et unissant ses doigts aux siens dans une
promesse, contempla avec elle la brève union des amants
maudits. C’était en l’an 248 du calendrier sulicien.
***
354
À moins que ce ne soit quand la guerre débuta, peu
après.
Ou lorsque le prince héritier fut exécuté pour
trahison.
Tout était-il que, de par son sang royal, Lythia avait
un devoir. Ses frères aînés n’étaient pas dignes d’hériter
du trône alors, toujours aussi unis qu’à leur jeune âge, ils
s’étaient entourés d’alliés fiables et avaient œuvré pour les
écarter du chemin. Et ce fut précisément le jour du
couronnement de Lythia Talrys R’Nathan que Whang avait
compris que leur promesse d’enfance n’était plus tenable.
Il s’en souvient comme si c’était hier. Aux côtés de leurs
amis de l’Académie, Jillen et Zavir, il admira la traversée
de Lythia, magnifiquement apprêtée et auréolée de l’or de
la couronne, suivie d’Adicia, leur dernière acolyte. Une
bien courte célébration. Lythia régnait certes, ils devaient
retourner à la guerre et mettre fin à cette sombre période.
***
355
Au prix d’âpres combats, l’empire de Zéodern avait
marqué un nouveau tournant dans la guerre et fit pencher
la balance vers une victoire zéodernnienne. Jusqu’à la
bataille de Petrac.
La dernière bataille de la guerre dite de Bora. Une
bataille spatiale.
Là où il perdit la vie. Sa première vie.
Dans ses cauchemars, le souvenir le poursuivait
toujours aujourd’hui, de manière totalement désordonnée
et dissonante :
— Capitaine ! Ils sont plus nombreux que prévu !
— Ils nous attendaient ?!
— Tenez bon ! L’Impératrice compte sur nous !
— Whang ! On est aussi en difficulté !
— Ils sont sur moi !
— Je vais t’avoir, attends !
— En formation V !
— Je viens t’aider, tiens bon !
356
— Zavir ? Zavir, au rapport ?!
— Mayday, mayday ! Je suis touché !
— Je l’ai eu !
— Vos ordres capitaine ?!
— Allez on y croit les gars !
— Aidez-moi !
— On vire à gauche !
— Retraite ! La flotte principale est prise en
tenaille !
Transmis par la radio spatiale, ce capharnaüm des
demandes de consignes, des appels de détresse, des ordres
de coordination, des cris de guerre et de soutien se
mêlaient aux râles d’agonie des soldats vaincus. Là où
l’espace, silencieux, aspirait le moindre son et la moindre
vie de ces braves soldats morts.
Il se revoyait, défendre le vaisseau impérial avec les
quelques survivants, luttant contre astéroïdes et éruptions.
Les ripostes d’un bataillon ennemi, qui endommagèrent
son chasseur. Puis le crash sur le pont d’atterrissage.
357
Il avait repris conscience dans une cuve de guérison.
Lythia était de l’autre côté de la vitre à chanter un air
d’une voix empreinte de tristesse retenue. Malgré ses sens
embrouillés, il reconnut ce qui était une partie de leur
chanson à eux :
358
Il aurait tellement voulu lui dire que ce n’était pas de
sa faute. Il le savait après tout !
***
359
dédaigneuse. Jillen t’a ramené et depuis tu dors dans cette
cuve.
Dormir ? À cauchemarder plutôt ! Il avait vu sa vie
défiler devant ses yeux, revivant les souvenirs marquants
de celle-ci durant son sommeil.
— Lythia est morte, nous aurions dû être aussi
morts, continue cette même voix dans un ton de
conversation qui traduisait une certaine instabilité mentale.
— Arrête ! supplie quelqu’un d’autre.
Il les reconnut enfin ! Jillen et Adicia. Ils avaient
changé. Lui aussi. Il baissa les yeux sur son propre corps
qui lui avait semblé différent. Normal. Ce n’était pas son
corps. C’est le corps d’une femme ! Que s’est-il passé ?!
— S’il te plait ! Il peut vivre ! affirme Jillen.
Que s’est-il passé ? Qu’importe ! Lythia est morte !
— Vivre ?! Tu nous as condamnés à l’errance, Zavir
et moi ! Lui sera libre !
Il assiste à la lutte de ses amis qui pensent pouvoir
décider de son sort : sa survie ou sa mort. Or, seul lui est
360
maître de son destin, et voici sa décision : parce que
Lythia est morte, il ne veut pas vivre dans un monde où
elle n’y est plus. Ainsi se termine la seconde vie de Whang
Nielfer. Il partit en paix, son départ marqué par le silence
religieux qui suivit.
— Je n’y crois pas ! s’exclame Jillen, stupéfait,
quelques minutes plus tard.
Et pour cause, l’électrocardiogramme représenté en
une courbe plate a frétillé et reprend doucement vie.
Instable et rythmée par le souffle de la vie qui anime de
nouveau ce corps, cette courbe finit par se stabiliser.
Celle que l’on appellera plus tard Taiv Nielfer, naît
en ce jour. Elle grandit avec cette consciente certitude dont
elle ignore l’origine : les étoiles ne sont jamais censées se
rapprocher. Car, dans ces rares cas, quand elles se
rapprochent, entraînées par les forces de la nature, elles
fusionnent dans une foudroyante explosion pour former
une étoile plus massive… Ou un trou noir. C’est ce que
l’on appelle une collision stellaire.
361
Les genres de l’Imaginaire représentent pour Octavia
Ringot, née en 1998, le parfait vecteur pour laisser libre
cours à son imagination et mettre en avant les thématiques
qui lui tiennent à cœur : identité, développement
personnel, découverte de nouvelles cultures, différence,
diversité…
À travers ses récits, elle souhaite donner aux femmes
une place centrale et mettre en scène des personnages de
la communauté LGBT+ dont elle est elle-même issue.
Dans Inhumain : Collision, découvrez les prémices
de l’univers de la série Inhumain en cours de rédaction.
Ses réseaux
Instagram : @octavia.ringot
JB Hazel
Fantasy
363
Sûre que ça en valait la peine, elle avait baptisé
l’astre « Bella ». Bien que la durée de vie d’une étoile
filante fût extrêmement courte, elle savait qu’elle s’en
souviendrait toute son existence.
Elle avait l’étrange sensation que Bella était son
amie, et qu’elle la connaissait depuis toujours. C’était
idiot, mais l’enfant le sentait dans sa chair, comme si elles
étaient liées par le destin.
— Suis ma trace, disait le corps céleste. Dépêche-toi
surtout, avant qu’il ne soit trop tard.
Bien sûr, Mira ne l’entendait pas vraiment, mais elle
se sentait privilégiée d’être la seule personne autorisée à
découvrir l’endroit merveilleux où elle la conduisait.
Elle avait peur de ne pas parvenir à suivre Bella tant
elle allait vite dans le ciel. Mais la fillette, pelotonnée dans
une barque, voguait sur la Rivière Azurée dont le vif
courant l’aidait à maintenir une distance raisonnable.
La plupart du temps, la vitesse lui permettait de
suivre l’étoile sans effort. À ces moments, elle en prenait
364
plein les mirettes, visualisant les constellations que l’astre
empruntait durant sa dernière balade. Celle-ci avait débuté
auprès de la Flèche, dont l’arc l’avait lancée comme il se
devait entre l’Aigle et le Dauphin, et où le Petit Renard
vint faire un brin de chemin avec elles.
Dans ce kaléidoscope de figures, Mira imaginait
sans peine chaque constellation prendre vie dans la forme
qui la définissait le mieux, et lui raconter sa propre
histoire. Elle voyait celle du Cygne entonner son chant
pour inciter les autres à se joindre à l’ultime œuvre de
Bella. La Lyre répondit en premier à l’appel, jouant une
musique douce et sirupeuse. Puis, ce fut au tour du
majestueux Dragon d’apparaître, éclairant de mille feux
Polaris, la Petite Ourse, avant de passer à la non moins
Grande Ourse, pressée de s’inviter à la procession.
Soudain, Mira sentit qu’elle perdait de la vitesse, et
dû se résoudre à abandonner provisoirement la bannière
étoilée pour se reconcentrer sur la rivière. Elle s’empara
de la pagaie et donna des coups de chaque côté pour
365
garder le rythme. Consciente que ce n’était pas assez, elle
intensifia ses mouvements, mais l’énergie qu’elle
déployait lui demandait bien des efforts. À l’unisson, son
pouls s’accéléra à l’idée de voir l’astre disparaître.
Entre deux battements de rame, elle cherchait du
coin de l’œil la traine de l’étoile filante. Pour le moment,
elle restait dans son sillage. Tant mieux.
Brusquement, une pensée parasite émergea dans son
esprit. Elle eut une frayeur qui la fit redescendre sur terre.
Et si le cours d’eau empruntait un autre chemin ?
Non, Bella se voulait rassurante.
— N’aie pas peur, mais dépêche-toi s’il te plait.
— Je fais aussi vite que je peux, gémit l’enfant qui
pagaya plus fort.
L’entendait-elle répondre ?
Mira leva les yeux au ciel, mais elle ne parvenait pas
à identifier si elle lui souriait.
La traine de cette dernière prit une teinte plus
chaude, avant de recouvrer son éclat habituel. Elle en
366
sourit, car elle comprit que par-delà la distance, son amie
captait ses paroles.
L’étoile l’avait choisie pour entreprendre ce voyage.
Incapable de dire si le courant retrouvait de la
vigueur ou si le corps céleste s’alignait sur sa vitesse, elle
comprit qu’elle ne perdrait pas Bella, même si la Rivière
Azurée ralentissait au maximum. Elle sut qu’elles
finiraient cette balade ensemble.
Mira était maintenant pressée d’arriver au bout du
voyage.
De sa courte vie, elle n’avait jamais connu une telle
célébration de ses sens. Avant, son existence était fade, et
puis elle avait rencontré Bella.
Désormais, elle ne verrait plus sa vie comme avant.
Que lui réservait encore son amie ?
L’enfant guetta une nouvelle fois pour découvrir la
prochaine étape des 88 constellations. Ce fut au tour du
Petit Lion, tout fougueux, de zigzaguer sur une partie du
chemin jusqu’au moment propice où il effectua un grand
367
bond pour évoluer en un majestueux Lion, rugissant de
toute sa puissance dans le ciel étoilé. Puis vint le Cancer,
utilisant ses pinces comme s’il s’agissait de castagnettes.
Gardant en tête le compte, elle avait visité une
douzaine de constellations. Depuis toujours, elle admirait
les étoiles, mais elle n’avait jamais semblé les reconnaître,
jusqu’à cette nuit, grâce à Bella.
Ce soir, une fine pellicule ocre se dessinait dans le
ciel. Située entre elle et les milliers de lumières qui
garnissaient la voûte céleste, elle accentuait l’aspect
unique de cet instant.
Mira s’abandonna au monde qui l’entourait et
découvrit d’autres splendeurs que les étoiles. Les
modestes vallées qui jouxtaient la Rivière Azurée
bénéficiaient du rayonnement lunaire, éclairant le passage
de la voyageuse.
Les arbres remplis de fleurs odorantes laissaient des
pétales garnir l’air de leur présence, et dont les effluves
parfumés chatouillaient ses narines. Elle espérait que Bella
368
profitait aussi du spectacle. Alors qu’elle cherchait son
amie dans les cieux, un pétale de rose tournoya tel un
serpentin jusqu’à venir effleurer sa joue.
Puis un bruit déchira l’air, et l’arracha à son songe
éveillé.
Observant l’horizon, elle vit une légère bruine
s’élever vers le ciel, annonciatrices d’une chute d’eau.
Si le voyage promettait beautés et merveilles, il
n’était pas sans dangers.
Mira s’accrocha au rebord de la barque avec ses
mains menues et plaqua ses pieds bien au fond de
l’embarcation. Puis lorsqu’elle atteignit la bruine, trop vite
à son goût, son estomac lui remonta aussi vite qu’elle
descendit les rapides.
Bringuebalant de gauche à droite, elle constata que
la chute était moins vertigineuse que prévu, à son grand
soulagement. Les yeux mi-clos, elle observa des truites
argentées l’accompagner dans sa descente, dont l’une vint
369
rebondir dans l’embarcation avant de s’engouffrer à
nouveau dans les eaux.
Après une bascule rugueuse ponctuant la fin des
rapides, le rythme imprimé par la barque devint plus
raisonnable, et permit à la jeune fille de reprendre ses
esprits. Comme l’étoile filante voulait qu’elle profite du
spectacle, Bella avait gentiment freiné sa course folle,
pour se synchroniser avec le rythme du cours d’eau.
Bouche bée, Mira fut bouleversée par le ballet visuel
plus saisissant encore qu’au sommet. Ici, le ciel brillait de
mille feux, sacralisé par une myriade de lucioles
luminescentes. Telle une poussière d’étoiles, la traine
parsemait la vallée, intensifiant l’éclat des écailles des
truites qui zigzaguaient dans les eaux turquoise de la
rivière. À présent, celle-ci s’élargissait pour doubler de
volume.
Des totems étaient enfilés le long de la berge,
indiquant une présence humaine dont elle ne soupçonnait
pas l’existence. Au plus clair de la nuit, un troupeau de
370
poneys ruait à s’en donner à cœur joie dans l’étendue
verdoyante, émerveillant encore un peu plus la fillette qui
rêvait d’en enfourcher un. On eût dit que les animaux,
qu’ils furent dans l’eau ou sur terre, voulaient tous voir
Bella finir sa folle aventure.
Une ombre masqua l’espace d’une seconde l’étoile
filante, et Mira vit qu’un couple de hérons cendrés venait
de faire son apparition. Sans crier gare, le mâle piqua vers
la rivière, et sortit de l’eau avec un petit poisson qu’il
goba.
Un peu en aval, l’embarcation traversa une
multitude de nénuphars blanc, jaune et rose qui
s’écartèrent paisiblement sur son passage. Sur sa droite, où
l’étendue d’eau doublait de volume, une cascade se
déversait joyeusement dans le lit où une ribambelle de
batraciens agglutinés sur une portion de nénuphars offrait
aux invités un concert vocal. À l’opposé, des bambous
faisant office de percussion s’entrechoquaient pour
accompagner la flopée de grenouilles multicolores. Tout
371
en se dandinant, elle s’amusa à pianoter la barque en
suivant la symphonie.
Baignant dans une atmosphère propice à la rêverie,
elle chercha une nouvelle constellation parmi les étoiles,
mais n’en vit aucune, à cause des lucioles. Seul l’astre
restait visible de par l’intensité qu’elle dégageait.
Puis un événement qui surprit aussi bien Mira que
Bella les arracha à leur rêve nocturne.
La descente inéluctable s’accéléra pour l’étoile,
empoignant le cœur de l’enfant.
Celle-ci venait de passer au travers du voile ocre qui
les séparait l’une de l’autre.
Et d’un seul coup, tout bascula.
Le voile déchiré, Mira remarqua ce qu’elle aurait dû
voir depuis le début.
Brusquement, elle sentit son corps s’évanouir dans
l’air pour rejoindre l’étoile comme si elles ne formaient en
réalité qu’une seule et même entité. Tout devint clair dans
son esprit.
372
Mira était Bella.
Désirant vivre davantage de choses, le corps céleste
s’était transposé sans le préméditer dans une barque
délestée de voyageur qu’elle observait depuis le
firmament, s’accordant le privilège de voir à travers les
yeux d’une fillette le ciel étoilé, et de ressentir tout ce
qu’elle imaginait par-delà les cinq sens. Une vision des
choses qui bouleversait son quotidien.
À travers ce fabuleux périple, Bella avait vu les
constellations sous un angle inédit, et leur infinie beauté
lui avait été enfin révélée.
L’espace d’un court moment, elle avait été Mira, et
avait suivi avec une amie une expérience comme elle n’en
vivrait plus jamais puisque son voyage s’achevait.
Mais quel voyage !
Bien avant elle, nombre d’étoiles avaient déjà réalisé
la dernière aventure. Et bien d’autres après elle suivraient
ce chemin. Si Bella pouvait leur transmettre cet itinéraire
hors norme pour qu’elles connaissent elles aussi une vie
373
exaltante lorsque celle-ci prendrait fin, elle le ferait
volontiers. Elle y pensa très fort afin de laisser une trace
de son existence et qu’elle profite à ses proches et tous
ceux qui, comme elle, recherchent l’espoir, souhaitant
qu’ils privilégient de voir le verre à moitié plein plutôt que
l’inverse.
En tout cas, la découverte de Mira avait permis à
l’étoile de se dire que son existence valait le coup. Si
c’était à refaire, elle préférait de loin vivre pleinement sa
vie comme elle l’entendait au lieu de se fondre dans les
méandres du ciel obscur, ou se laisser dicter sa conduite
par des individus qui ne voient que leur intérêt personnel
au détriment des autres.
Même si elle était heureuse de son aventure, elle
aurait voulu approcher plus de constellations : Orion qui
surplombait la Licorne, le Lièvre et la Colombe. Mais ça
lui semblait impossible désormais. Sa direction, entamée
par la Flèche, en avait décidé autrement.
374
Elle imagina toutefois à quoi elles ressemblaient, et
les vit se matérialiser malgré la distance plus intensément
que jamais, pour lui rendre un hommage. Le dernier.
Créant Mira sans le vouloir, elle s’était émerveillée
de la magie du monde d’en bas, sans se rendre compte que
finalement, les étoiles s’étaient toutes unies à elle pour
être présentes au rendez-vous, hélées par Bella.
Soudain, elle comprit que, tout au long du voyage,
celles-ci s’étaient relayées pour le lui faire savoir et la
soutenir, prenant vie comme elle, à son image simple et
sincère.
À leur manière, toutes les étoiles lui confirmaient
qu’elles avaient noté le chemin, et qu’elles se
l’approprieraient lorsque le moment serait venu pour elles.
Devenue grande, Bella brilla de plus belle devant
leur assentiment.
Et si d’autres désiraient emprunter un itinéraire
différent du sien, pour voir d’autres constellations chères à
leur cœur, libre à elles de suivre leur instinct. Après tout,
375
avec sa réverbération cosmique, le voile ocre resterait le
même.
L’important résidait plus dans la manière de profiter
de sa vie que dans le chemin choisi, qui en fin de compte
était propre à chaque entité.
Finalement, c’était ça qu’avait voulu montrer le
voile. Se délecter des splendeurs du monde afin de partir
en beauté, tel qu’on l’avait choisi, sans regret et satisfait.
Une douce mélodie se réverbéra jusqu’aux confins
de l’univers.
Et Bella s’évanouit, le sourire aux lèvres.
376
À travers cette nouvelle, et avec ses mots, JB Hazel a
voulu réaffirmer que la vie étant courte, chacun devait
vivre la sienne sans regret sur les rêves qu’il s’est fixé. Le
plus important est d’y croire.
Deux clins d’œil y sont glissés pour rappeler ses
Vosges natales ainsi que sa région.
Si l’un est facile à identifier, l’autre se trouve par
une bienheureuse coïncidence en accolant les deux noms.
Mira, personnage de Fairy Tail qu’il adore, choisit pour sa
bienveillance et sa candeur. Et Bella qui allait parfaitement
avec l’esprit de cette histoire.
Projet en cours : Entre rêve et réalité – Fantasy – Où
une adolescente de 18 ans part dans un village maudit afin
de sauver sa mère d’une mort imminente, sans savoir ce
qu’elle va découvrir.
Ses réseaux
Instagram : @jb.hazel.auteur
⚠
Camille Andersen
Fiction historique
Violences sexuelles
378
sur ses terres, et incitant d’autres femmes respectables à la
débauche. Ses conseils et ses remèdes…
Les oreilles d’Adeline bourdonnent. Le prévôt
l’accuse comme si elle était déjà condamnée, comme sa
mère quelques années auparavant. Ne faudrait-il pas la
juger, d’abord ? Ne faudrait-il pas quelques preuves ? Ne
faudrait-il pas établir la vérité ?
379
un rendez-vous amical en quelque chose de pervers et
calculé. Les poils sur ses avant-bras se hérissent. Elle
aimerait hurler son vrai visage. Ami. Voisin. Violateur.
Adeline se contient. Elle ne donnera pas raison à ces
témoins qui l’ont peinte comme une vieille folle. Elle
inspire profondément. Elle ne sait pas si le prévôt lui
donnera la parole avant la fin de son procès. Que
trouverait-elle à dire pour se défendre ?
380
observateur pourraient attester de cette version. Jehan
conclut :
— À chaque étoile qui tombait, j’en perdais la vue.
Je n’ai retrouvé l’usage de mon corps et de mon esprit
qu’au moment où Paulin est apparu. L’engourdissement
s’est dissipé. Je me suis réveillé dans un sursaut et je me
suis écarté d’Adeline aussi promptement que possible !
Celle-ci laisse échapper un gloussement. C’est vrai,
surpris en plein viol, il s’est écarté comme s’il avait aperçu
le démon. Le prévôt et Jehan la dévisagent. Une folle. Une
sorcière. C’est sûrement l’accusation la plus répandue de
tout le Pays des Sept Dizains. Pourquoi Évolène serait-il
en reste ? Adeline entend la foule, amassée derrière elle,
qui murmure sa crainte. Hérésie. Diable. Magie noire. Va-
t-on lui demander de confirmer le témoignage de Jehan ?
Elle ne saurait le contredire sans mentir. Au détail près : il
avait rapidement tourné le dos aux étoiles en montant sur
elle comme une bête. Alors, comment aurait-il vu celles-ci
tomber ?
381
— Adeline Manno, réclame l’échevin, qu’avez-vous
à déclarer pour votre défense ?
Elle se fige. Elle ne saurait dire si elle a espéré ou
redouté ce moment fatidique : à vrai dire, elle ne
l’attendait plus. Que peut-elle raconter ? Quel choix lui a-
t-on laissé ? Adeline ferme les yeux un instant. Elle se
remémore le corps lourd de Jehan qui écrase le sien. Une
bile amère envahit sa gorge. Elle serre les dents. Ses
options défilent dans son esprit, comme si elle pouvait
encore choisir. Sa défense ? Quelle défense ?
382
pouvait attendre, si elle n’était pas prête à vendre. Les
yeux plongés dans ceux de Jehan, Adeline s’écrie :
— Il a relevé mes jupes, j’ai repoussé ses mains. Il
m’a tenue allongée au sol, je me suis débattue. Il m’a
écrasé le poignet de son coude, j’ai crié mon refus. Il m’a
écarté les jambes de son genou, j’ai appelé à l’aide. Il m’a
pénétrée de force…
À chaque accusation, Adeline pointe son violateur
du doigt et laisse monter sa voix. À la fin, elle hurle. Elle
puise dans toute son obstination, celle-là même qui l’a
jusque-là desservie. Comme lors de cette nuit « magique »,
Jehan sourit devant sa colère. Il évite les coups. La cloue
sur place. Il gagne.
383
acérée. D’un côté, elle veut démontrer sa force ; de l’autre,
elle veut exposer la série de menaces dont elle a été
victime. Elle croise le regard de Paulin sans oser s’y fixer.
Il se tient aux côtés de Jehan et du prévôt, comme pour
bien marquer son camp. Le camp des notables. Des
vainqueurs. Des accusateurs. Adeline se demande si Paulin
est réellement arrivé par hasard ce jour-là : au bon endroit,
au bon moment. Depuis quand Jehan avait-il planifié son
coup de grâce ?
— Il a fait une première proposition il y a deux
hivers, je l’ai refusée. Il a négocié de me laisser la maison,
j’ai fermement décliné. Il a voulu me marier à l’un de ses
fils, je me suis amusée de son audace. Il a offert de
répudier son épouse pour m’épouser lui-même…
Adeline s’affaisse. Le poids des années pèse
soudainement sur ses épaules, ses bras, sa poitrine. Elle
aimerait implorer l’audience comme elle aurait aimé
implorer Jehan. Ignorer les échos des murmures de
désapprobation. Ils se moquent de sa situation. Une
384
femme seule qui cultive ses terres sans l’aide d’un
homme. Qui refuse les hommes. Qui pense être leur égale.
Elle entend le rire de Jehan qui affirme qu’il obtiendra son
dû, d’une manière ou d’une autre. Il gagne.
385
héritées de sa mère, toutefois, elle n’a jamais su faire de
même avec son caractère affranchi. Sa « bravade »,
comme son amie Gilberte aime l’appeler. Adeline la
cherche des yeux dans la foule.
— Il s’est comporté en bon ami, je n’ai pas compris
ses intentions. Au premier geste déplacé, je me suis figée.
À la première menace, mon esprit s’est embrumé. Il m’a
piégée, mon corps m’a abandonné. Il s’est joué de moi…
Adeline maudit la faiblesse dans sa voix tout en
espérant encourager un peu de pitié. Elle croyait que Jehan
était son allié. Elle ne distingue Gilberte nulle part : son
amie s’est probablement dissimulée dans les derniers
rangs, loin de toute association avec elle. Loin de
l’influence d’autres veuves, femmes de savoir,
propriétaires, sans-famille, aguicheuses, indépendantes.
Marginales. Elle déglutit avec difficulté tandis qu’un goût
salé vient mouiller ses lèvres. Elle comprend l’ampleur de
sa méprise. Il gagne.
386
D’autres options défilent dans son esprit, une infinité
d’options. Adeline aurait pu se défendre. Rendre les coups,
s’enfuir, peut-être ? Hurler son désaccord. Faire entendre
sa vérité. Elle aurait pu tenter de raisonner. Soudoyer
Jehan, en acceptant enfin de lui vendre ses terres.
Soudoyer Paulin, soudoyer le prévôt. S’abaisser à supplier.
Son violateur. Son audience. Laisser faire. Espérer de cette
foule d’agresseurs la lassitude ou le dégoût. Uriner le long
de ses propres jupes. Se mettre à pleurer. Devenir folle.
Faire semblant de devenir folle ?
Adeline suffoque sous le poids des regards du
prévôt, de ses amis et voisins, des habitants de ce si petit
village où tout le monde se connaît et où chacun peut se
permettre de juger l’autre. Elle suffoque sous le poids du
corps de Jehan qui l’écrase. Elle ne sait pas choisir sa
défense : il n’y en a pas.
La main posée sur le Directorium Inquisitorum, son
ouvrage de référence, le prévôt s’éclaircit la gorge. Une
387
paresseuse lassitude envahit ses traits lorsqu’il déclame de
sa voix la plus pompeuse :
— Les témoignages ouïs ce jour confirment les
crimes de sorcellerie démoniaque de la veuve Manno qui a
contraint Jehan Duchamp à l’adultère. Comme présenté,
ce n’est pas la première fois que cette cour juge des
impertinences de cette femme. Membre impénitente et
obstinée d’Évolène, fille de sorcière, la relapse refuse tout
repentir. Ce conseil ne peut libérer sa conscience. Il se doit
en conséquence d’appliquer la loi du Pays des Sept
Dizains ! Sa manipulation de la magie noire et ses aveux
de luxure condamnent Adeline Manno à périr dans les
flammes. Son corps doit être réduit en cendres afin qu’il
soit mémoire de justice et qu’elle ne puisse transmettre
son hérésie aux prochaines générations.
En entendant sa sentence, Adeline ne sait pas choisir
sa réaction. Quelque chose se brise en elle. Était-ce dans
son sang ? Était-ce écrit dans le ciel étoilé ? Ses mains
tremblent puis, doucement, sa vue se brouille et son corps
388
s’apaise. Une paix solitaire l’envahit. Toutes ses options
l’auraient menée à cette même conclusion.
Il gagne.
389
Camille Andersen écrit depuis le bord du lac Léman, entre
le Jura et les Alpes. Passionnée d’Histoire, et plus
particulièrement d’uchronie, elle mêle dans ses romans
science-fiction et fiction historique pour explorer les « et
si ? » au fil des temps humains. À travers ses récits
futuristes ancrés dans notre passé, elle s’engage à
dénoncer les réalités de notre présent.
Dans cette nouvelle de fiction historique, elle traite
de la persistance des violences sexuelles et de l’injustice
judiciaire à travers les siècles. Ce récit souligne
l’effrayante continuité des souffrances endurées par les
femmes et l’urgence d’un changement systémique.
Ses réseaux
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Email : [email protected]
Chara Merlun
Fantasy
391
rêves et les espoirs de l’enfant au pied de la petite fée. Ils
lui seront confiés au travers d’un somnium : une boule de
la taille de sa paume, brillant d’une lumière d’argent et
faite de la plus pure des magies. Lizzie ira ensuite les
ranger dans le casier de la petite fille afin qu’ils ne
s’égarent pas.
Bien ordonnées dans ces armoires individuelles, les
aspirations les plus profondes de chaque enfant sont
classées en fonction de leurs thématiques. Les plus
fréquentes sont regroupées sur les étagères du haut. Les
autres, plus inédites, sont en désordre et à moitié cachées
dans l’ombre du casier.
La plupart du temps, seules les envies les plus
présentes restent en mémoire des adultes. Il y en a
pourtant tellement d’autres qui attendent que l’on se
souvienne d’elles… Mais cela n’arrive pratiquement
jamais.
Heureusement que Lizzie est là pour veiller sur elles.
392
Si le plus grand rêve de chacun des Hommes pouvait
se réaliser, la fée d’argent s’en contenterait, même si
d’autres seraient abandonnés en chemin. Elle trouverait
une forme de réconfort dans l’idée qu’ils concentrent
tellement d’efforts sur leur plus grand désir que les autres
en pâtissent.
Mais la plupart du temps, ces souhaits qui les
animent ne sont considérés que comme des utopies, des
rêves d’enfants.
Cette appellation ne devrait pas sonner comme une
insulte pour les humains.
Lizzie agite ses ailes étincelantes et gonfle ses joues
rougies par l’agacement. Elle sait qu’elle doit garder une
certaine distance avec les habitants de la Terre, mais elle
aimerait pouvoir rétablir la vérité.
Si seulement les Hommes savaient que les étoiles
qu’ils aiment tant observer sont en réalité les casiers
remplis des somniums de tous les enfants du monde. Et de
leurs rêves qu’ils ont oubliés.
393
Tout en observant le rêve de la petite fille, Lizzie
songe à quel point l’imagination des humains est belle. En
la voyant entourée d’animaux à la campagne, la fée
comprend sans mal le souhait qui se cache dans ces
images. Elle connaît suffisamment l’enfant pour savoir
que son plus grand rêve est de devenir vétérinaire.
Soudain, Lizzie entend un bruit mécanique à sa
gauche.
Du coin de l’œil, elle aperçoit le studio A113
s’allumer et se mettre en marche. L’humain à qui il
appartient est en train de se rendre dans le pays des rêves.
Quand elle comprend ce qui est en train de se passer,
son cœur se met à tambouriner dans sa poitrine. Pourtant
l’événement auquel elle assiste ne devrait plus autant la
surprendre.
Mais rien n’y fait, chaque fois que le studio voisin
s’anime, la petite fée ne peut pas empêcher ses mains de
394
devenir moites et son pouls de s’emballer. Chaque jour,
elle mesure la chance qu’elle a d’observer ce phénomène.
Alors, Lizzie détourne son attention de la fillette
pour se pencher sur ce miracle.
395
nouvelle idée, qu’il s’empresse d’alimenter jusqu’à ce
qu’elle devienne réalité. Tout ça avant de répéter le même
schéma, encore et encore.
Comme à chaque fois qu’il commence un projet, il
jette un œil tout en haut de la pile, à son plus grand rêve.
Un souhait aussi chaleureux que le soleil en été et dont il
émane autant d’espoir qu’aux premières fleurs du
printemps.
Mais Lizzie peut le voir, il en a peur.
Alors il en attrape un autre, plus bas, moins
important.
« Une prochaine fois », promet-il au rêve de sa voix
rauque.
396
Elle fait aussi vite que possible. Malheureusement,
quand elle revient, le petit garçon de 30 ans a disparu.
Alors elle récupère le somnium qu’il vient de laisser
derrière lui. Il brille à peine. Il est tiède. Malgré tous les
efforts que le jeune homme semble déployer, ses
aspirations faiblissent. C’est inévitable, les rêves perdent
de leur magie quand on devient adulte. Ils se retrouvent
ternis par les soucis de la vie.
Les apparitions du garçon se font de plus en plus
brèves. Il ne pourra pas lutter éternellement contre les
problèmes des grandes personnes. Un jour, ils le
rattraperont et l’empêcheront définitivement d’accéder à
l’endroit où sont entreposés ses rêves.
Mais Lizzie espère bien que ce jour n’arrivera pas de
sitôt.
***
397
Sur Terre, il se fait tard. La nuit est déjà tombée
depuis quelques heures quand le trentenaire sort dans son
jardin. Il passe par la porte donnant sur sa terrasse et une
fois dehors, ferme les yeux un instant. Autour de lui, la
ville s’est tue, laissant la nature s’exprimer. Les
grenouilles coassent et deux chats se battent au loin,
vivant leur destin loin des hommes déjà endormis.
Sans plus attendre, Walter allume sa cigarette. C’est
mal de fumer et il le sait, mais les arômes de tabac et la
nicotine l’aident à se libérer des poids de la vie, de cette
société bornée par une myriade de convenances.
Dehors, il fait encore doux pour la saison. Fichu
réchauffement climatique. Si cela rend sa soirée agréable,
il n’oublie pas tous les problèmes implicites que la chaleur
de la nuit vient murmurer à ses oreilles.
398
Puis il lève la tête.
Au-dessus de lui, des centaines d’éclats d’argent
parent le ciel, telles des lanternes qui guident ses pensées.
Walter connaît ce terrain de jeu par cœur. Il sait
exactement où il doit regarder. Là où il veut aller.
Alors, il fixe cette balise au loin. Celle dont il n’a
jamais oublié l’existence. Et grâce à ce phare brillant de
mille feux, il se souvient.
L’exercice devient plus dur à même que les années
passent. À chaque fois, parvenir à son but lui prend un peu
plus de temps.
Mais il y arrive toujours.
C’est bien là le plus important.
399
Pendant ces instants, il se recentre, se retrouve. Il se
reconnecte avec lui-même, et plus important encore, avec
l’enfant qui sommeille en lui.
400
Il a un jour rêvé que les animaux puissent parler. Ce
pourrait être une bonne idée pour son prochain projet.
La forme de ses aspirations diffère, mais dans le
fond, elles restent toutes semblables : Walter veut être un
inventeur, mais par-dessus tout, il veut faire rêver le
monde. Et il y arrive déjà.
Mais quand viendra l’heure de révéler le souhait qui
lui tient le plus à cœur, celui qui l’accompagne en tout
temps, il veut être au sommet de son art. Il faut que
personne ne passe à côté.
Alors il attend encore un peu.
401
L’univers lui a donné ce don. Et c’est son devoir de
le transmettre à tous les Hommes.
Il ne sait pas encore comment il va s’y prendre.
C’est à réfléchir avec attention.
Le message doit parvenir au bon moment et aux
bonnes oreilles : attentives, rêveuses. Ceux qui l’entendent
doivent être en mesure de le recevoir.
Il faudra que ce soit subtil. Assez pour qu’on ne le
traite pas d’écervelé. Mais pas trop non plus : ce serait
dommage que la plupart passent à côté.
Peut-être le répètera-t-il ? Pour que tout le monde
comprenne bien qu’il ne s’agit pas d’un simple hasard.
Mais bien d’une vérité oubliée.
402
du ciel, mais c’est celle qui permet d’accéder à toutes les
autres.
Ceux qui pourront entendre son message pourront à
leur tour lever les yeux vers le ciel. Quand ils regarderont
cette petite boule de gaz qui ne paye pas de mine, juste à
côté de l’étoile la plus brillante de la voûte céleste, eux
aussi pourront retourner dans ce monde de rêve.
403
Chara Merlun est une jeune autrice née au pied des Alpes
et bercée par la Méditerranée.
Depuis toute petite, elle invente des histoires, que ce
soit pour sa sœur, ses amis, ou simplement pour elle-
même.
Sa plume virevolte entre les genres, avec une
préférence pour tout ce qui touche à l’imaginaire. Son
esprit habituellement cartésien trouve son bonheur à croire
au travers de la lecture.
Dans cette nouvelle, elle laisse transparaître cette
petite part d’elle-même qui tend à penser que chacun peut
réaliser ses rêves s’il y croit assez fort.
Ses réseaux
Instagram : @chara_merlun
L’Alchimiste
Science-Fiction
« Va i s s e a u O r i o n , m i s s i o n A r t é m i s ,
dimanche 22 novembre 2026. Notes du capitaine Antoine
Zegler. »
405
l’obscurité de l’espace qui me tend les bras, se cache ce
futur qui parfois m’effraie tant.
— Bonne approche d’Orion.
La voix laconique de l’aiguilleur transmet sans la
moindre émotion les rapports de vol. Je n’ai pas vu le
temps passer que nous voilà arrivés ! Pour moi, qui parlait
aux étoiles étant gosse, c’est juste l’aboutissement d’un
rêve.
***
2
*Antoine Zegler fait ici référence au héros du !lm Outland, de Peter Hyams, avec
Sean Connery.
406
— En plus des dangers d’une tempête solaire
imminente, nous avons un autre problème de taille !
Son officier en second se lève, prend la parole et
s’approche de l’écran qui s’illumine immédiatement, avant
de projeter une image imposante, mais floue.
— Il faut bien comprendre que nous avons entrepris
les travaux de forage des sols de la base depuis un mois.
Et puis, nous sommes tombés sur ceci avant-hier…
À part une masse sombre informe, je ne distingue
rien de net. Devant nos yeux plissés, elle enchaîne.
— Voici une autre image qui sera plus explicite.
Après un long murmure qui parcourt l’assistance,
l’un de mes confrères s’esclaffe :
— On dirait un livre, non ?
Tout le monde le dévisage, comme s’il venait de
prononcer une insondable débilité, excepté le Pacha, grave
et impassible.
— Vous avez raison ! Il s’agit bien d’un livre,
conclut-il avec autorité.
407
— Un livre ? Mais c’est totalement absurde. Qu’est-
ce qu’une telle œuvre peut bien faire ici, plantée au milieu
du sol lunaire ?
— L’obscurité ne va pas tarder à tomber, nous en
saurons plus demain. À la première heure, une expédition
partira sur place.
***
408
masse imposante qui doit bien faire cinq ou six mètres de
haut.
En retrait, le Pacha l’observe avec autant d’intensité
que d’inquiétude.
— Avez-vous essayé de le toucher ? De l’ouvrir ?
L’architecte nous toise d’un regard froid et lointain.
— L’objet semble parfaitement hermétique. Mais il
y a autre chose : approchez votre main et touchez-le, je
vous prie !
Nous nous exécutons tous en même temps.
Instantanément, nous avons un violent mouvement de
repli.
— Mais… c’est glacial !
Je viens de reculer d’un bon mètre tant la froideur
saisissante de la matière vient de traverser instantanément
ma combinaison. Je ne sens soudain plus mes doigts.
— Vous auriez pu…
— Quoi ? Vous prévenir que cet objet est à -90 °C
quand le reste peut atteindre jusqu’à -150 dans les zones
409
les plus sombres de la Lune ! Vos équipements sont faits
pour résister à de telles températures.
— Aucune ouverture dites-vous ? Pourtant ceci
ressemble à un bouton…
— … Ne touchez à rien ! Nous avons réalisé un
scanner de cet… objet. Nous aurons les résultats dans
l’après-midi.
— C’est curieux, on dirait que…
Je venais d’approcher l’oreille de la paroi.
— On dirait qu’il y a des voix.
— Comment ça ?
L’architecte en chef me regarde d’abord avec
suspicion, avant de changer d’attitude.
— Vous avez raison, on dirait des voix…
— La tempête de poussière annoncée est en
approche !
Le Pacha semble vraiment contrarié. Toujours cette
foutue attraction terrestre !
— Il nous reste un quart d’heure tout au plus !
410
— On dirait comme des plaintes…
— Des poèmes que l’on déclame.
— Des supplications…
Soudain, on se sent tous remplis d’une profonde
mélancolie. Ganz, cinquième membre de l’expédition,
responsable des forages, se met à fondre en larmes
subitement avant de se précipiter vers l’astromobile dans
lequel il se réfugie sans un mot. Avec la tempête qui
arrive, tout concourt à engendrer du stress, même pour des
gens entraînés comme nous.
Le Pacha pose ses yeux perçants sur moi.
— Capitaine, vous qui venez d’arriver, qu’en
pensez-vous ?
Un instant surpris, je tente de m’affirmer d’une
réponse pleine d’assurance.
— Nous devrions rentrer, avec cette tempête déjà
presque sur nous, et attendre les résultats du scanner.
D’un hochement de tête, il acquiesce et se dirige à
son tour vers notre véhicule.
411
Nous arrivons à la base, juste avant que la tempête
ne nous immobilise pendant de longues heures. On sent
nettement une tension, voire de la peur chez certains
d’entre nous.
***
412
Apollo 11, chaque astronaute possède une capsule de
cyanure, au cas où…
— Mais pourquoi… ?
— … Monsieur !
Un homme vient dans notre direction, une grande
enveloppe à la main.
— Les résultats du scanner !
Installés dans le carré des officiers, les yeux rivés
sur les clichés, nous tentons de comprendre ce que nous
voyons.
— Rien ! Je ne vois rien ! s’exclame le Pacha,
toujours contrarié.
— À moins que…
Il me semble avoir aperçu un détail.
— À moins que quoi ?
Le Pacha possède sûrement des tas de qualités, mais
la patience et la délicatesse n’en font pas partie.
— Là, dis-je tout en tendant mon index… On dirait
une porte !
413
— Une porte ! Ma foi, maintenant que vous le dites !
Le Pacha me toise à nouveau du regard, comme s’il
cherchait à obtenir les réponses aux questions qu’il se pose
lui-même.
— Êtes-vous prêts à y retourner ?
— Évidemment !
Avec lui, j’avais choisi d’être le plus concis possible.
— Je vous laisse diriger l’opération. Moi je reste, on
a besoin d’ordre et d’autorité ici !
Passés les ultimes assauts de la tempête de
poussière, nous retournons à cinq sur place. Nul besoin de
protéger le lieu, tant il inspire plus de crainte que de
convoitise.
— On commence par quoi ?
Je choisis de prendre les devants.
— Par le bouton.
Je suis décidé à découvrir au plus vite ce que cache
ce mystérieux objet.
— Carrément ! s’exclame l’un des deux hommes
414
Je me retourne vers eux et les dévisage d’un air
grave.
— Restez à côté du véhicule, et tenez-vous prêts à
repartir à la base si la situation tourne mal !
C’est à moi d’appuyer sur ce foutu bouton, et de
prendre des risques.
— Allez !
J’appuie fermement dessus. Il s’enfonce jusqu’à
disparaître entièrement.
Ma main reste là, immobile. En réalité, je suis
incapable d’agir, et même de penser.
— Capitaine !
Deux pas derrière moi, l’un de mes hommes sent
bien qu’il y a un problème.
— Capitaine ?
Il ne se passe rien. Tout semble figé.
L’officier en second tente de m’attraper l’épaule
pour me tirer vers l’arrière, mais elle ne croise que le vide
de mon corps.
415
— Mais, que…
Les deux hommes, près de l’astromobile, s’avancent
à leur tour, inquiets de la tournure des événements.
— Restez où vous êtes ! leur ordonne fermement le
second.
Mon corps vient simplement de disparaître.
— Il est entré ?
— J’espère !
Elle décide alors d’entreprendre le tour de la
sculpture géante. En vain.
416
et sans nuages. Partout autour de moi, résonnent tellement
de voix que je ne parviens à distinguer s’il s’agit de textes,
de poèmes ou de complaintes… J’avance, toujours aussi
hésitant, au milieu d’un brouillard discret qui m’empêche
de discerner le visage de l’autre visiteur.
J’entends encore quelques instants mes compagnons
parler, puis, plus rien. Me voilà seul, livré à moi-même.
J’avale la distance qui nous sépare, et peux enfin
distinguer les traits de… cet homme.
— Antoine !
Il connait mon prénom ! Un instant, il me semble
très vieux, puis, la seconde suivante, si jeune.
— Antoine, répète-t-il d’une voix infiniment douce,
s’apprêtant à me serrer dans ses bras.
Alors seulement, je reconnais son visage. Un visage
que je ne connais que trop bien, que j’interroge plusieurs
fois par jour du regard dans les miroirs de ma vie : le
mien !
417
Je n’ai pas le temps d’opérer le moindre mouvement
de recul, qu’il me serre déjà très fort.
Alors se produit une accélération, violente,
mémorable. On dirait que je traverse toutes les plaines de
l’Histoire : attentats, guerres, toutes les guerres, morts,
haine, bref toute l’histoire de l’humanité. Un défilé de
catastrophes, de drames, de misères, de massacres, de ce
qui, tristement, résume si bien l’Homme.
Je me sens épuisé, et si triste que je comprends alors
parfaitement les raisons du geste de Ganz.
Au bout de longues minutes, interminables et
douloureuses, mon voyage s’achève au beau milieu d’une
vaste cour intérieure, au cœur d’un temple.
Sans que je puisse l’expliquer, je sais où et quand je
me situe, très exactement en – 5300 ans avant J.-C., soit
plus de 7000 ans avant mes dernières minutes passées sur
le sol lunaire. Me voilà en plein cœur…
— … D’Uruk, l’une des premières villes de
Mésopotamie, dans le sud de l’Irak actuel.
418
— Mais, qu’est-ce que…
Mon clone a cessé de me serrer dans ses bras, avant
de reculer légèrement, afin de bien voir l’ensemble de
mon visage. C’était comme si je venais de sortir du ventre
de ma mère, mais avec la conscience d’un adulte.
— Tu t’attendais à quoi ?
Dans son regard je vois bien des choses troublantes
que j’ignore de mon propre moi, comme si lui connaissait
le monde entier, son histoire, son futur, le mien surtout.
Je balbutie maladroitement, soudain bien peu sûr de
moi :
— Je… ne sais pas… peut-être à rien finalement,
je…
Mais comme rien d’intelligent ne sort de ma bouche,
il enchaîne sans prêter attention à mes atermoiements.
— Vous, les Hommes, êtes arrivés à la fin de votre
cycle, celui QU’ILS vous autorisent à faire pour le
moment. Découvrir le Livre des remords est le signe que
419
vous devez… tout oublier et recommencer à zéro, là où
votre civilisation a réellement débuté, chez les Sumériens.
Je ne comprenais pas grand-chose de ce qu’il me dit
en réalité.
— Tant que vous n’aurez pas compris ! Un jour
peut-être, vous parviendrez à passer cette première étape.
Alors, vous aurez le droit de continuer, et même de voir la
collision entre Andromède et la Voie lactée !
— Mais compris quoi ?
420
dans la confusion la plus totale, les yeux vides rivés vers
le ciel. J’étais persuadé, selon mes propos en boucle, de
ne pas avoir été en mesure de jouer le rôle que les
gardiens du monde attendaient pourtant de moi : celui de
sentinelle du temps…
421
Anticipation, fantastique, steampunk, littérature blanche,
poésie, et même slam, l’Alchimiste aime surtout
s’aventurer dans ces genres. Auteur d’une trilogie
d’anticipation Les Nouveaux Voyageurs aux éditions
Edilivre, il a été également finaliste et prix du public du
concours de poésie sur Instagram le Puy Poétique 2022.
En attendant son prochain roman, Le Dernier Pont,
en cours d’édition, vous pouvez le retrouver sur
Instagram : https://www.instagram.com/lalchimiste2.0/
Ses réseaux
Instagram : @lalchimiste2.0
Bibliographie
Les Nouveaux Voyageurs (éditions Edilivre)
Eva Timell
Fantasy
423
Grâce à elle, elle s’immisce dans votre esprit et vous
contrôle.
Trivyra observa les réactions autour d’elle. Une
partie de la population était effrayée, une autre montrait
des signes de colère.
— Tuons-là ! hurla un homme au pied de l’estrade.
— Oui, tuons-là ! Tuons-les tous !
L’accusée restait immobile, la tête baissée, le regard
dans le vide.
Un mouvement perçu du coin de l’œil attira
l’attention de Trivyra.
Un jeune homme encapuchonné l’invita
discrètement à le suivre. Elle reconnut Nihalore, l’un de
ses complices. Elle zigzagua à travers la foule en prenant
soin de bien garder sa capuche relevée et quitta la place.
— Les empathes sont une menace ! hurla le prêcheur
derrière elle. Nous devons les empêcher de nuire ! La mort
est la seule issue !
— À mort ! À mort ! scanda la foule.
424
Son complice s’engouffra dans une ruelle qui
serpentait entre les bâtiments. Derrière lui, la jeune femme
accéléra le pas.
Le tumulte de la place s’estompa.
Au bout de la rue, Nihalore bifurqua sur sa gauche et
s’arrêta pour attendre Trivyra.
Une fois qu’elle l’eut rattrapé, ils reprirent leur route
côte à côte.
— Le Comte Vediep nous attend, lui apprit-il.
La jeune femme acquiesça d’un signe de tête. Ils
poursuivirent leur chemin à travers les rues de la cité de
Levagny et s’immobilisèrent devant la porte d’enceinte
d’un manoir.
Trivyra s’assura que personne ne les avait suivis et
frappa. Aussitôt, une trappe coulissa, révélant deux yeux
noirs qui les observaient.
Les deux visiteurs plongèrent leur main dans leur col
et agrippèrent une chaînette. À l’extrémité pendait un
médaillon en forme d’une étoile noire.
425
La trappe se referma et la porte s’ouvrit.
Ils se dirigèrent vers le perron de la demeure où les
attendait un domestique.
— Monsieur le Comte est dans son bureau, les
informa-t-il.
— Merci, Edvar, répondit Nihalore en passant
devant lui.
Le plancher grinça sous leurs pas. Ils traversèrent le
hall et se dirigèrent vers le fond du manoir.
Trivyra voulut toquer, mais elle n’en eut pas le temps.
— Entrez ! dit une voix pressée de l’autre côté.
Elle suspendit son geste et actionna la poignée de la
porte.
Le Comte de Vediep, assis dans un fauteuil derrière
son bureau, était plongé dans la lecture d’un parchemin.
Un ruban en velours noir nouait soigneusement ses
cheveux blancs en queue de cheval. L’atmosphère du
bureau exhalait le parfum de lilas.
Nihalore et Trivyra patientèrent.
426
Les deux jeunes gens faisaient partie d’une
institution secrète vouée à la protection des empathes. La
plupart de ses membres possédaient eux-mêmes ce don.
Le Comte de Vediep était l’un de ses fondateurs.
Il leva enfin les yeux sur eux.
— De plus en plus de nos congénères se font
exécuter par les prêtres du Dieu du Soleil sous prétexte
qu’ils pratiquent la magie d’empathie, commença-t-il en
posant sa feuille de parchemin. Triv, tu te trouvais sur la
place durant l’exécution de ce matin, as-tu ressenti
quelque chose en particulier ?
— Les habitants sont de plus en plus nombreux à
adhérer au message de haine des prêtres.
— Cela devient inquiétant…
Le Comte s’adossa lourdement dans son fauteuil.
— Nous devons agir sans plus tarder, déclara
Nihalore. Ou la situation ne fera qu’empirer.
Le Comte hocha gravement la tête.
427
— Le Prieur doit être éliminé, continua le jeune
homme. C’est lui qui répand la mauvaise parole envers les
empathes par le biais de ses prêtres.
— Je suis d’accord avec Nihl, dit Trivyra.
Le Comte ouvrit un tiroir de son bureau et en sortit
un rouleau de parchemin. Il le tendit à la jeune femme.
— C’est le plan de l’abbaye où siège le Prieur,
expliqua-t-il. Il y a un passage secret qui relie l’église du
centre et l’abbaye. Les indications pour le trouver sont
également noté dans ce document.
Trivyra déroula la carte devant elle et Nihalore se
pencha sur son épaule pour le lire.
— Vous vous rendrez à la messe du soir, continua le
Comte. D’autres enfants de l’étoile noire vous y
rejoindront. Vous ferez mine de prier et lorsque le prêtre
aura les yeux ailleurs, vous prendrez le passage secret.
— Le prieur possède une protection rapprochée, je
suppose ? demanda Nihalore.
428
— Oui, six gardes que le Roi lui a si gentiment
alloués…
Nihalore grogna.
— Le moment le plus propice pour agir sera quand
le Prieur sera couché, poursuivit le Comte. Ses gardes se
relaient par deux pour surveiller la porte de sa chambre.
— Qui va nous rejoindre ? demanda Trivyra.
— Nyma et Adkey.
Les deux acolytes hochèrent la tête d’un air entendu.
— Je vais les mettre au courant juste après votre
départ.
— On agira ce soir, décida Trivyra.
— Je n’en attendais pas moins de vous, sourit le
Comte.
Ils saluèrent leur chef et sortirent du manoir. Trivyra
cacha les documents dans l’une des poches intérieures de
son long manteau et ils s’éloignèrent de la demeure.
Après quelques minutes de marche, ils s’arrêtèrent à
un carrefour.
429
— On se retrouve ce soir, déclara Trivyra.
Nihalore s’approcha doucement de la jeune femme.
Il se pencha sur elle et déposa un baiser tendre sur ses
lèvres.
Elle fut envahie par un tourbillon d’émotions, les
siennes, mais aussi celle de Nihalore. Elle perçut sa
détermination, mais également sa crainte. Il s’inquiétait
pour elle.
— Il ne m’arrivera rien, le rassura-t-elle dans un
souffle.
— Évidemment, puisque je te protège, sourit-il.
En cet instant, elle ressentit tout son amour et
Trivyra eut envie de l’attirer contre elle, mais elle se
retient. Le sourire de Nihalore s’étira un peu plus. Lui
aussi percevait les sentiments de la jeune femme.
Il passa une main dans ses longs cheveux noirs et lui
caressa la joue.
— Quand tout ceci sera fini, on partira vivre loin
d’ici, lui dit-il.
430
Une étincelle s’alluma dans les yeux de Trivyra. Elle
se hissa sur la pointe des pieds et déposa ses lèvres douces
sur celle de son amant.
— À ce soir, dit-elle dans un murmure.
Ils se séparèrent. La jeune femme se retourna pour
jeter un dernier regard sur Nihalore et rougit lorsqu’elle
constata qu’il avait fait de même.
***
431
Le prêtre arriva et la messe débuta. Ils firent
semblant de prier avec le reste de la population et
attendirent le bon moment.
Une fois l’office terminé, les trois complices se
levèrent avec la foule et empruntèrent l’allée jouxtant la
nef. Ils marchèrent lentement, se laissant doubler. Nihalore
poussa doucement Trivyra dans la direction de l’isoloir. Ils
vérifièrent que personne ne faisait attention à eux et
rentrèrent.
Une fois qu’ils n’entendirent plus aucun bruit dans
l’église, ils sortirent de leur cachette.
Trivyra jeta rapidement un coup d’œil autour d’elle.
Les portes avaient été verrouillées et le prêtre avait bien
quitté les lieux. Elle rejoignit ses complices derrière
l’autel.
— Où est Adkey ? murmura Nihalore à Nyma.
— Aucune idée, il devrait être là, répondit-elle avec
inquiétude.
Tous trois se regardèrent.
432
— On a pas le temps de l’attendre, déclara-t-il.
Les deux jeunes femmes hochèrent de la tête.
Nihalore appuya sur le symbole du soleil gravé sous
l’autel. Aussitôt, une plaque s’ouvrit derrière eux, laissant
apparaître un escalier.
Nyma s’y engouffra, une lanterne à la main. Le reste
du groupe suivit. Leurs pas résonnaient dans le tunnel
sombre et étroit.
Au bout du passage, ils gravirent l’escalier qui les
mena dans une cave. Trivyra prit la tête de l’expédition.
Elle avait mémorisé le chemin jusqu’à la chambre du
Prieur.
Seules quelques chandelles éclairaient les couloirs
de l’abbaye endormie. À pas feutrés, ils évoluèrent en
silence.
Arrivée à une intersection, Trivyra fit signe à ses
compagnons de s’arrêter. Ils s’accroupirent contre le mur.
La jeune femme jeta un regard discret dans le
couloir. Elle repéra la porte de la chambre du Prieur, mais
433
quelque chose n’allait pas. Aucun garde n’était présent.
Elle se tourna vers ses complices qui hochèrent de la tête
pour lui signaler qu’ils avaient compris.
Trivyra passa une main sous son manteau et attrapa
le pommeau de son épée. Elle se redressa et remonta le
couloir sur le qui-vive.
Soudain, elle ressentit une quatrième personne
derrière elle. Elle s’arrêta net et jeta un regard par-dessus
son épaule. Nyma se retourna juste à temps pour parer le
coup du garde qui avait surgi.
Tout se précipita. Deux hommes en armures
jaillirent de la chambre du Prieur et foncèrent sur eux.
Trivyra dégaina son arme et se prépara au combat.
Elle eut l’étrange sensation qu’ils les attendaient et que
quelqu’un les avait prévenus. Mais qui ?
Les épées cinglaient l’air. Trivyra se concentra sur
son ennemi et s’imprégna de ses sensations.
Détermination
Stress
434
Adrénaline
Une gêne dans l’épaule, reste d’une ancienne
blessure
Elle virevolta sur le côté pour éviter l’attaque, passa
dans le dos de son adversaire et avec la poignée de son
arme, lui asséna un coup dans l’épaule. Il hurla en lâchant
son épée qui heurta le sol avec un bruit métallique. Trivyra
profita de l’ouverture et frappa d’un coup d’estoc dans le
dos du garde qui s’effondra.
Derrière elle, un nouvel adversaire surgit. D’un
bond, elle lui fit face et para. Aussitôt, il lui porta une
nouvelle attaque qu’elle évita de justesse. Il l’obligea à
reculer, il voulait l’acculer contre le mur derrière elle.
Nihalore vint l’assister.
Elle chercha un point de faiblesse chez lui.
La cheville droite
Elle força son adversaire à changer ses appuis en le
faisant pivoter. Nihalore comprit la manœuvre et suivit le
435
mouvement. Le garde dû reculer face aux attaques
synchronisées de ses deux adversaires.
Nihalore donna un coup de pied dans la cheville du
garde qui lâcha un grognement. Profitant de cette
distraction, Trivyra planta sa lame juste sous les côtes de
l’homme.
Mais soudain, une violente piqure envahit son dos et
la transperça. Trivyra lâcha son épée et baissa la tête. La
pointe d’une lame dépassait de son ventre.
— Triv ! hurla Nihalore en fonçant sur son assassin.
La lame se retira. La jeune femme tituba jusqu’au
mur. Elle s’agrippa à la pierre froide. Ses jambes
flageolèrent, puis cédèrent sous son poids. Elle glissa le
long de la paroi. Elle ne l’avait pas senti arriver… Pour ne
pas être détecté par un empathe, il ne faudrait éprouver
aucun sentiment. Aucun humain n’en était capable…
Elle posa ses deux mains sur sa blessure pour tenter
d’enrayer l’hémorragie. Elle leva les yeux et aperçut le
Prieur, un rictus aux lèvres. À ses pieds, gisait Nyma.
436
Ils nous attendaient…
Nihalore s’écroula à genoux. Le garde invisible aux
empathes le frappa sur la tempe. Le jeune homme tomba,
inconscient.
Trivyra tendit son bras vers lui et attrapa la manche
de son manteau.
Des pas s’approchèrent, une odeur de lilas monta
dans l’air.
— Emmenez celui-là, dit une voix familière. Les
autres n’ont aucune importance.
Une larme roula le long de la joue de la jeune
femme. Ses doigts s’engourdirent, serrés autour du bras de
son amant. Elle lâcha prise. Le monde s’éteignit autour
d’elle. Son esprit commença à la quitter et elle ne put le
retenir.
437
Eva, jeune autrice passionnée par l’imaginaire, adore créer
des mondes où ses lecteurs peuvent s’évader entièrement.
Son objectif est d’offrir une porte d’entrée vers des
univers où l’on peut se perdre, se retrouver, mais surtout,
une invitation à ressentir un éventail d’émotions.
Cette nouvelle vous a plu ? Elle fait l’objet d’un
projet roman en cours d’écriture.
Ses réseaux
Instagram : @eva.timell
Email : [email protected]
Agathe Ehlinger
Cosy Mystery
439
votre serveur ce soir. Souhaitez-vous une coupe d’élixir
d’étoiles filantes en apéritif ? propose-t-il.
Surprise par la présentation métaphorique si
sophistiquée d’une simple coupe de champagne, je lui
réponds en retenant un accent aristocrate burlesque.
— Avec plaisir.
Il nous sert puis disparaît en cuisine.
— Tu as vu comme c’est chic ? me fait remarquer
tante Aglaé en se dandinant sur sa chaise ne pouvant plus
contenir son excitation. Sidonie, crois-moi cette soirée,
c’est ce qu’il te fallait !
Elle avait finalement eu raison d’insister, une pause
me fera le plus grand bien. Depuis quelques mois, je suis
dans une impasse. Je souffre du syndrome de la page
blanche. Tante Aglaé croit que c’est à cause de la pression
que je me mets. Mais comment échapper à ce poids ? Mes
trois premiers romans policiers ont été des bestsellers.
Même le New York Times a salué leur authenticité
troublante et me décrit comme la nouvelle Agatha
440
Christie. Mais cette fois-ci, la tâche est plus laborieuse. Je
n’osais pas l’admettre jusqu’à présent, mais il semblerait
que je ne trouve l’inspiration qu’en étant témoin de faits
divers sordides. Inexplicablement, au cours des dernières
années, tante Aglaé et moi-même avons été témoins de
trois meurtres. Certains disent que nous nous sommes
trouvées au mauvais endroit au mauvais moment, mais
tante Aglaé, elle, me répète tout l’inverse, car finalement
ces trois meurtres avaient été le souffle créateur de mes
trois succès.
— À ton prochain livre, me dit tante Aglaé en levant
sa flûte à champagne.
Je ne sais pas ce que je ferais sans elle. En attendant
que je décroche un nouveau contrat d’édition, elle me
laisse travailler dans sa librairie. Tante Aglaé est toujours
là pour me soutenir contrairement à mes parents. J’ai
toujours pensé que j’avais été le contretemps à leur vie
réglée comme une horlogerie suisse. À vrai dire, sans ma
ressemblance frappante avec ma tante, j’aurais cru avoir
441
été adoptée. D’ailleurs, je suis convaincue que papa me
déteste, car je suis le portrait craché de sa sœur cinglée.
— Tiens, regarde les autres tables, on dirait des
personnages sortis tout droit de l’un des livres de la
librairie, ricane tante Aglaé.
Je jette un œil autour de moi. À la table juste à côté
de nous, un homme bedonnant me fait instantanément
penser à Hercule Poirot. Visiblement habitué à diner seul
dans un restaurant étoilé, il pianote sur son téléphone avec
une certaine nonchalance. À sa gauche, je ne tarde pas à
reconnaître Lily et Marc Poisy, le couple d’acteurs
glamour du moment. En les voyant se bécoter sans
retenue, ils me rappellent Mr et Mrs Doyle dans Mort sur
le Nil .
— Je dois avouer que tu n’as pas tort. D’ailleurs, ce
restaurant est si loin de la ville, que rien qu’avec une petite
tempête de neige on aurait le parfait huis clos ! renchéris-
je en sentant la motivation revenir à moi.
442
— Tu vois, tu as déjà retrouvé ta créativité. Il ne te
manque plus qu’à penser à une victime et à l’arme du
crime, se réjouit-elle.
Nathanaël nous interrompt :
— Mesdames et messieurs, j’ai l’honneur de vous
annoncer que la première entrée se déguste en cuisine. Je
vous prie de bien vouloir nous rejoindre.
— Comme c’est original, s’exclame tante Aglaé.
443
mon assiette. Ayant fini avant les autres convives, mon
regard se porte sur l’homme bedonnant. Il semble analyser
longuement le plat, il le renifle et conduit la cuillère à ses
lèvres. Ses sourcils se froncent et sa bouche se crispe en
un rictus. Puis dans un mouvement de dégoût, il recule son
assiette et se remet à écrire sur son téléphone. Je ne peux
m’empêcher de constater que le chef a lui aussi remarqué
son comportement déplacé et bien qu’il semble garder son
calme, son regard trahit la colère qui monte en lui. Prise
d’une soudaine compassion, je lui pose quelques questions
au sujet du restaurant pour lui faire part de mon soutien
moral. Il semble apprécier.
— J’ai choisi les étoiles comme thème principal
pour mon restaurant, car lorsque j’étais enfant, je rêvais de
devenir astronaute. Malheureusement, j’ai découvert à
l’adolescence que je ne pourrai jamais réaliser ce rêve à
cause de mes problèmes de vue. Mais je ne me suis pas
laissé abattre. Je savais que d’une manière ou d’une autre
444
je décrocherai les étoiles. Et c’est ce que j’ai fait, à travers
mon menu Voyage interstellaire.
— Une vraie leçon de vie, baragouine tante Aglaé la
bouche pleine. Et qu’est-ce que c’est dans ce saladier ?
Nous nous penchons tous autour du bol contenant
une poudre de couleur or.
— De la poussière d’étoiles, l’ingrédient secret du
prochain plat, dit-il malicieusement. Je vous laisse vous
rasseoir en salle, nous n’allons pas tarder à vous le servir.
En quittant la cuisine, je remarque que la réaction de
l’homme bedonnant n’a pas laissé indifférent notre chef, il
vide violemment l’assiette dans la poubelle.
Heureusement, je suis la seule à témoigner cette réaction,
qui me paraît un tantinet exagérée.
— Saint-Jacques accompagnées de leur poussière
d’étoiles, récite Nathanaël. Je ne vous en dis pas plus,
c’est à vous de deviner quel est l’ingrédient secret.
— Chouette, une devinette, s’exclame tante Aglaé en
se frottant les mains.
445
Alors qu’elle est sur le point de goûter à la fameuse
poussière d’étoiles, l’homme bedonnant est pris d’une
quinte de toux. Le visage recouvert de plaques rouges et
les mains portées à son cou, il semble ne plus pouvoir
respirer. Les yeux emplis de terreur, il donne de grands
coups sur la table.
— Mais enfin que quelqu’un fasse quelque chose,
s’exclame l’actrice, il s’étouffe !
La horde de serveurs suivie de toute la brigade
accourt. Le chef se fraie un chemin jusqu’à l’homme en
pleine agonie.
— Ca…ca… huètes, marmonne l’homme entre deux
gémissements.
— Il a une réaction allergique, s’écrie le cuisinier. Y
a-t-il un médecin parmi vous ?
Tout le monde reste silencieux. Tante Aglaé
m’agrippe le bras et je retiens ma respiration. Le chef,
complètement désemparé, fouille dans les poches de
l’homme à la recherche d’un antihistaminique, mais c’est
446
en vain ; il le couche sur le sol et commence un massage
cardiaque. Les secondes s’étirent, interminables. Aucun
souffle ne s’échappe de la bouche de l’homme. Il ne bouge
plus. Dépassés par la situation, nous restons tous de
marbre. Soudain, Lily Poisy brise le silence mortuaire
d’un cri d’horreur et se réfugie en sanglots dans les bras de
son mari.
— N’êtes-vous pas censé vérifier les allergies de vos
clients avant de les servir ? tempête son mari.
— Je… je ne comprends pas… c’est un terrible
accident. Le plat n’est pas censé contenir des cacahuètes…
nous n’en avons d’ailleurs même pas en cuisine…
Au même moment, tante Aglaé me secoue comme
un prunier et d’un signe de tête, elle me montre la fenêtre.
Je ne peux pas en croire mes yeux. Il neige.
***
447
Appuyée contre le mur, je fixe le corps qui a été recouvert
d’une nappe blanche. Une heure s’est écoulée, et nous
n’avons toujours pas réussi à joindre les urgences à cause
de la tempête de neige qui s’est abattue sur nous. De toute
façon, même s’ils arrivaient maintenant, ils ne pourraient
plus rien pour le pauvre homme. Tante Aglaé qui était en
train de parler avec le couple d’acteurs me rejoint.
— Sidonie, il faut que je te parle. Avec Lily et Marc
Poisy, nous sommes arrivés à la même conclusion. Ce ne
peut pas être un accident. Tu ne trouves pas ça étrange
toi que de la cacahuète se soit retrouvée dans ce plat alors
qu’il n’était pas censé en contenir ?
— Je dois avouer que cette histoire sonne faux.
Un meurtrier se trouverait-il parmi nous ? Après
tout, nous nous sommes tous retrouvés près de cette
poussière d’étoiles un peu plus tôt dans la soirée.
— Et si tu allais mener ta petite enquête avant que la
police n’arrive ? Avec les recherches que tu as faites pour
448
tes romans, tu t’y connais. Après tout, c’est ton devoir
d’aider…
***
449
réaction du chef étoilé, tout s’emboîte. Mais bien sûr !
m’exclamé-je en me levant d’un bon.
***
450
— Mais vous êtes complètement folle ma parole !
s’emporte-t-il.
— Vous me semblez bien sur la défensive mon cher,
lance tante Aglaé. Si ce que vous dites est vrai, vous n’êtes
pas contre l’idée de nous montrer le contenu de vos
poches et de votre casier ?
Il lève les yeux au ciel et plonge les mains dans sa
poche. Son visage pâlit et il sort une fiole sur laquelle il
est inscrit « Concentré de cacahuètes ».
— Je vous assure, ce n’est pas à moi ! J’ignore
comment cette fiole s’est retrouvée là, je vous promets…
***
451
Dès qu’il passe la porte, je reconnais instantanément
l’inspecteur Lévêque. Après avoir interrogé le maître de
salle, il se dirige vers moi :
— Encore vous ? dit-il en fronçant ses sourcils
charnus. Bon, vous connaissez la procédure, restez dans
les parages. Nous allons devoir recueillir les différents
témoignages.
Alors qu’il s’éloigne, je surprends sa conversation
avec son collègue. « Je n’arrive pas à comprendre
pourquoi ce chef aurait empoisonné un critique
gastronomique… un mort par allergie alimentaire… ce
n’est pas une étoile qu’il va perdre, mais son restaurant. Et
cette Sidonie et sa tante qui se trouvent encore sur les
lieux d’un crime… ».
Je reste pensive. Comment n’y avais-je donc pas
pensé ? Ce chef n’a aucune raison de vouloir la mort du
critique. Au moment où je décide de rejoindre tante Aglaé,
je m’aperçois qu’elle a l’air attristée.
452
— C’est tout de même dommage, j’aurais bien aimé
déguster le dessert étoilé, se lamente-t-elle.
Comment peut-elle être en train de penser au dessert
alors qu’un mort est étendu à quelques mètres… à moins
que… je me mets à envisager le pire.
— Tu es toute pâle, tout va bien Sidonie ? Tu veux
que j’aille te chercher un peu d’eau ?
— Oui, je veux bien, si ça ne t’embête pas.
— M’embêter ? Tu sais bien que je ferai n’importe
quoi pour toi.
Un frisson me parcourt de la tête aux pieds.
453
Agathe Ehlinger est une jeune femme calme et peu
bavarde. Enfin… ça, c’est seulement en apparence, car si
Agathe ne parle pas, ce n’est pas parce qu’elle n’a rien à
dire. Au contraire, c’est parce qu’elle est bien trop occupée
à papoter avec le narrateur omniprésent dans sa tête.
Comptable de formation, elle a découvert son amour pour
l’écriture et la lecture sur le tard. Bien décidée à rattraper
le temps perdu, elle écrit actuellement son premier roman
et partage avec le monde extérieur sa première nouvelle,
Poussière d’étoiles fatale. Dans ses écrits, elle aime
recréer l’atmosphère d’une journée pluvieuse, où chaque
goutte de pluie emmène le lecteur à travers des enquêtes
peu banales.
Ses réseaux
Instagram : agathe.ehlinger
Facebook : Agathe Ehlinger
Email : [email protected]
A. June Holly
Fantasy
455
masse. Chaque jour des dizaines d’habitants des Monts
des tortures tentaient leur chance pour traverser le Pont
des espoirs.
456
C’est ainsi qu’Agatha Sirius, une jeune femme
déterminée à se battre pour réaliser son rêve, s’était
retrouvée, bien malgré elle, au bord du Précipice de la
Désillusion qui avait menacé de l’avaler en entier. Son
existence, elle l’avait passée à survivre. C’est de son
abnégation et de sa résilience qu’était né le désir de s’en
sortir. Pas encore décidée à se laisser mourir, et parce
qu’elle connaissait les rouages de ce monde, elle avait
trouvé le chemin menant à sa délivrance. Un immense
donjon bardé d’objets tranchants en tout genre. Dotée
d’une force insoupçonnable, elle avait combattu et terrassé
le démon terré dans les méandres de la Grande rupture. De
sa lame affutée, elle l’avait fendu d’un coup sec et lorsque
le monstre disparut, il laissa derrière lui le laissez-passer :
preuve ultime de sa détermination.
457
convaincue qu’une fois dans la zone d’attente, quelqu’un
lui tendrait la main. En tout cas, c’était ce que Sa Majesté
Paula Jauber diffusait largement à qui voulait
l’entendre pour maintenir la paix : « Nous autorisons le
passage d’une personne, pas d’un simple numéro », elle
l’avait vu placardé partout dans sa ville natale. Pourquoi
pas elle ? Elle qui n’avait jamais rien demandé à personne,
qui avait toujours travaillé dur. Elle qui avait enfin trouvé
sa voie parmi toutes les autres. Le laissez-passer ne lui
permettait que de franchir la porte principale sans se
frotter aux gardes peu compréhensifs et d’obtenir une
audience rapidement, mais c’était déjà une petite victoire.
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garde, car l’un des conseillers de la reine s’évertuait à en
limiter drastiquement l’accès.
— Méfiez-vous de Lord Côme…
— Qui est-ce ?
— C’est un conseiller qui a droit de vie ou de mort
sur vous.
Le souffle d’Agatha se coupa. Quelqu’un avait-il
vraiment ce pouvoir ici-bas ?
— Que dois-je faire pour lui plaire ?
— Vous mettre à nu, le supplier. Et lui présenter
votre rêve.
Agatha en frissonna d’effroi. C’était bien la
première fois qu’elle devait faire une telle chose – parler
d’elle et de sa passion – mais ne se découragea pas. Après
tout le chemin qu’elle avait fait pour en arriver là, elle
devait triompher de la dernière épreuve qui se dressait
entre elle et son rêve.
— Vous n’avez qu’une heure pour vous préparer,
compléta Dame Elodia dans un murmure.
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— Une seule ?
Une moue d’embarras se dessina sur le joli visage de
sa référente.
— Il est très occupé et n’accorde des audiences,
qu’une ou deux fois par demi-cycle lunaire.
La jeune femme remonta ses manches et prit ce
temps pour se préparer du mieux qu’elle put dans un délai
aussi court. Alors qu’elle déambulait dans la zone
d’attente l’esprit en ébullition, elle croisa Jeannek. Son
ancien voisin, très curieux, se planta devant elle.
— Que fais-tu ici Agatha ?
— Je dois voir Lord Côme.
— Ah… alors bon courage… soupira-t-il.
Comprenant que son voisin en savait peut-être un
peu plus qu’elle, elle ne résista pas à le questionner.
— Tu l’as déjà rencontré ?
— Oui, et il m’a laissé passer vers l’Oasis ! jubila-t-
il. J’attends mon papier.
460
Le torse bombé, la tête haute, sa posture en disait
long. Il était fier de lui. Pourtant, Agatha discerna quelque
chose d’autre dans le reflet de ses prunelles d’ambre.
— Comment as-tu réussi ? lui demanda-t-elle, les
yeux remplis d’étoiles.
Il se racla la gorge.
— Je faisais partie de la zone de transit avant, alors
je savais quoi dire pour le contenter.
Il se détourna et elle comprit qu’il n’ajouterait rien
de plus. Agatha sentit son âme se fissurer de l’intérieur,
mais n’en laissa rien paraître. Elle se réjouissait pour lui,
même si son individualisme la frustrait au plus haut point.
— Je vois. J’espère qu’on se verra de l’autre côté !
lâcha-t-elle feignant l’enthousiasme.
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Il me faut le papier vert…
Plus déterminée que jamais, elle ouvrit la porte et
s’avança.
Enfermé dans une pièce sombre, le vieil homme aux
dents jaunies avait les ongles noircis par la crasse et ses
vêtements sentaient le renfermé.
— Présentez-vous, lui intima-t-il sans détour.
Intimidée par son regard perçant, la jeune femme
récita mécaniquement son discours.
— Je suis Agatha, j’ai trente-deux ans et mon rêve
est d’écrire !
— Écrire ? gloussa-t-il sans vergogne. Mais voyons,
nous n’avons pas besoin que vous instruisiez les masses !
Ils pourraient prendre conscience de leur malheur et se
mettre à nous assaillir. Vous imaginez ? On ne s’en
sortirait plus.
Agatha déglutit. Elle pensait pourtant que l’écriture
était un art noble. Un mode d’expression incomparable.
Un moyen de faire voyager les foules alors même qu’elles
462
ne pouvaient pas se le permettre. Une évasion salvatrice
dans une société toujours plus cruelle, individualiste et
intransigeante.
— Moi-même je ne sais pas lire, concéda Lord
Côme. Je ne vois pas l’intérêt de vous laisser passer. Du
balai !
La porte claqua derrière Agatha. Elle jeta un œil au
papier rouge que Lord Côme lui avait remis avant de la
congédier. Elle se reporta à l’affiche à l’extérieur du
bureau et y lut la signification : Décision de rejet – Motif :
rêve inutile.
Ses yeux se remplirent de larmes devant tant
d’injustice. Lorsqu’elle repensa aux Monts des tortures,
elle ne put se résoudre à y retourner. Alors elle prit une
décision radicale. Comme ce monde ne la méritait pas, elle
marcherait jusqu’au Précipice de la Désillusion et s’y
laisserait tomber.
463
La chute fut longue, et son corps pénétra l’eau
glaciale en contrebas dans un écho retentissant. Elle resta
plongée un moment, entourée des algues qui dansaient au
gré des courants, et des poissons qui s’approchaient,
intrigués. Alors qu’elle divaguait, une lueur filtra à travers
ses paupières. Malgré le manque d’oxygène qui aurait dû
la pousser à remonter, elle ouvrit simplement les yeux.
D’où provenait cette douce lumière ? Une muse apparut
dans une volute dorée. De sa voix cristalline, elle lui livra
son message :
— Tu n’as pas besoin d’eux, écrase-les de ta
réussite.
Ses mots résonnèrent comme un chant marin à ses
oreilles pourtant assourdies par le rythme lent de son cœur.
Elle regagna la surface, la fureur de vivre au bout des
doigts. Surgissant des tréfonds du précipice, reprenant son
souffle bruyamment, elle se jura de traverser, coûte que
coûte. Personne ne se dresserait entre elle et son rêve.
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Elle était née pour écrire. Elle mourrait la plume à la
main.
***
465
Et puis un matin, elle cessa d’écrire.
466
Alors qu’elle s’apprêtait à jeter son matériel
d’écriture, écoeurée, Agatha sentit le sol trembler, puis des
cris attirèrent son attention au-dehors. Finalement, la
rumeur s’était répandue sur tout le continent et les
populations avaient convergé vers la cabane qu’elle
occupait au fond de la forêt, loin du monde cruel qui
l’avait brisé.
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Un enfant s’approcha et lui tendit un objet qu’il
tenait précieusement : une plume d’écrivain sertie de
diamants.
— S’il te plaît, viens avec nous, murmura-t-il.
Émue aux larmes, Agatha releva la tête vers la foule.
Dans son dos, elle sentit un courant bienveillant la pousser
vers son destin. Lorsqu’elle se retourna, la Muse lui
adressa un sourire avant de disparaitre.
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Malgré leur élan, les premières lignes de la rébellion se
figèrent, sans voix. Agatha s’avança en tête, le visage
fermé. Devant, elle le Pont avait été détruit et les membres
du Conseil royal s’étaient manifestement enfuis. L’enfant
qui lui avait remis la plume attrapa sa main alors que les
larmes perlaient déjà sur son visage.
Au bord du vide s’ouvrant sur la mer, l’évidence se
dessina devant elle.
— Si l’histoire ne te convient pas, tu n’as qu’à la
réécrire.
Elle s’arma de sa plume et écrivit sur le sol ce
qu’elle désirait changer, à même les pavés. Ses
mouvements frénétiques attirèrent la curiosité des
habitants qui l’entouraient lentement, observant par-dessus
son épaule. Lorsqu’elle s’arrêta, le silence régnait en
maître sur le quai. Soudain, un grondement retentit sur
toute la plaine, faisant vibrer l’eau devant eux.
Les décombres du pont émergèrent des profondeurs
et retrouvèrent leur place à la surface.
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La voie était de nouveau ouverte.
La foule cria sa joie avec force et souleva Agatha
pour la porter en triomphe. Ils traversèrent le pont, le cœur
plus léger à chaque pas qui les amenait vers leur objectif et
les éloignait de leurs regrets.
De l’autre côté, Sa Majesté et ses conseillers les
attendaient. Prosternés.
Agatha s’avança et la reine releva la tête.
— « Seule la véritable Gardienne des rêves saura
faire de son imagination la passerelle entre les mondes ».
C’est ce qu’il y a gravé sur le trône de cette île
merveilleuse. Il te revient, Agatha Sirius. Puisses-tu faire
de ton règne une ère nouvelle où croire en soi sera le seul
laissez-passer pour accomplir sa destinée.
Les larmes dévalèrent les joues d’Agatha en une
pluie scintillante.
La princesse à la plume étoilée avait finalement
rejoint son Oasis des rêves.
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A. June Holly est une auteure de l’imaginaire qui aime
susciter les émotions chez les autres au travers d’histoires
originales, autant qu’elle apprécie de les encadrer sur les
pistes alpines ou de les immortaliser à travers son objectif.
Naviguant sur les courants de la Fantasy épique, de
la Romance contemporaine et de l’alliance des deux, la
Romantasy, elle s’attache à créer des univers riches qui
transportent, surprennent et interrogent afin de délivrer des
messages d’espoir portés sur la paix, le respect de soi, des
autres et de l’environnement.
Dans cette nouvelle, sous les traits d’Agatha, elle
retrace les difficultés surmontées durant sa reconversion,
et entend donner à tous ceux qui hésitent encore, la force
de réaliser leur rêve, car ils sont peut-être, eux aussi, les
porteurs de leur propre plume du destin.
Ses réseaux
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Ildiko
Science-Fiction
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Je scrutai les lèvres du robot, persuadée qu’un
sourire lui avait échappé. Il se contenta de révulser ses
yeux dans leurs orbites de carbone.
— Ouverture de la capsule dans cinq, quatre, trois…
Le bruit du mécanisme couvrit la suite du compte à
rebours. Je pris la main de l’astronaute, ses doigts étaient
fins comme des tiges sans fleurs.
— June, c’est Enodia. On est arrivé.
Mon regard fusillait le tracé de
l’électroencéphalogramme qui s’obstinait dans sa torpeur.
— Allez June, réveillez-vous ! ordonnai-je en
frottant son sternum avec vigueur.
Un soupir irrité racla ma trachée. Solberg était dans
un sale état quand nous l’avions endormie. Et si son
cerveau n’avait pas survécu ? C’était déjà arrivé plusieurs
fois. Trop de fois.
— Merde ! Si elle se réveille pas, le projet est foutu.
On a besoin de ces données.
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Un voyant orange s’alluma entre les yeux d’Icare,
témoin de l’intense réflexion qui échauffait ses
processeurs.
— Donne-lui du temps. Elle vient de passer
soixante-dix-neuf ans en cryo-sommeil, il y a de quoi être
dans le coaltar.
Je soupirai. Ses conclusions faisaient sens, il fallait
que je garde la tête froide.
— T’as raison. Je suis trop impatiente.
— Fais attention, ils déteignent sur toi, commenta-t-
il en levant son menton vers la jeune femme.
J’esquissai un sourire sans trop savoir s’il s’agissait
d’un simple constat ou d’un trait d’humour. Soudain, le
rythme de l’électroencéphalogramme s’accéléra.
— Elle se réveille !
June ouvrit les paupières puis les referma aussitôt,
éblouie par le simulacre de soleil incrusté dans le plafond
dont je m’empressai de régler la luminosité.
475
— Bienvenue à bord du Polaris ! Comment vous
vous sentez ?
— Comme après la pire cuite de ma vie, gémit-elle.
Un sourire illumina mon visage tandis que je l’aidais
à se redresser.
— Doucement. Vous avez perdu la moitié de votre
masse musculaire. Icare va vous amener un fauteuil pour
aller jusqu’au salon, dis-je en la couvrant d’un regard
chaleureux. Contente de vous revoir.
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pour transférer les données du système informatique à
Icare, en espérant que la formule chimique de l’antidote
fasse partie du lot. Du gâteau.
June n’avait pas évoqué le virus intergalactique qui
décimait la Terre. Elle n’avait pas non plus mentionné son
père, le défunt capitaine du Koré, ni l’astéroïde qui l’avait
pulvérisé. Sa dernière communication était une bouteille à
la mer : son équipage aurait trouvé l’antidote. À travers
ses mots, c’était sa fille qu’il appelait.
Je comprenais le détachement de June, elle avait une
mission à remplir. Pourtant, les fantômes qu’elle cachait
sous le tapis, je les voyais déjà lui sauter à la gorge. Je me
repris. J’étais censée analyser la cohérence de ses propos,
rien d’autre.
— Parfait. Il y a encore quelques manœuvres à faire
avant le lancement de l’opération, on aura le temps de
revoir les détails du plan.
L’astronaute se retourna, dardant ses yeux bruns
dans les miens.
477
— Vous voulez dire la partie où j’ai 90 % de risque
de finir en toast, tout ça parce que le vaisseau de mon père
a eu la brillante idée de s’échouer trop près d’une étoile ?
Mes mains se crispèrent autour des freins, arrachant
aux roues du fauteuil un grincement strident. Nous savions
toutes les deux que ses chances de survie étaient infimes.
Le Koré était trop endommagé pour accueillir une
passerelle, un abord par l’extérieur était inévitable. Sa
combinaison la protégerait de la chaleur mais elle ne
tiendrait pas le coup plus de trois minutes. C’était suffisant
pour l’aller, pas le retour. Sa réplique était cinglante mais
après tout, elle ne faisait qu’énoncer la vérité. Peut-être
que c’était moi le problème.
— Vous avez vu, j’ai perdu la moitié de ma masse
musculaire mais mes neurones ne s’en sortent pas si mal !
ironisa June, un sourire en coin.
À l’entraînement, Solberg ne m’avait pas habituée à
une telle dose d’humour noir. Je n’y étais pas préparée.
M’éloigner du script était risqué mais me taire pouvait tout
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aussi bien mettre en danger le paramètre crucial qu’était
notre lien. J’allais devoir improviser.
— C’est une bonne chose, c’est pas comme si vous
teniez le sort de l’humanité entre vos mains.
Elle se contenta de hausser les sourcils au sommet
d’un regard amusé.
479
— Oui, c’est exact. Et là, c’est le Soleil.
— Il est si petit…
La jeune femme fronça les sourcils.
— Je me demande s’il y a encore quelqu’un de
vivant chez nous. On est parti il y a tellement longtemps…
— Vous devez garder espoir. Savoir s’adapter, c’est
l’essence de l’être humain.
— Y a bien qu’une androïde comme toi pour sortir
des trucs pareils.
Je n’en pris pas ombrage, attentive aux moindres
nuances qui se démarquaient dans ses yeux captivés par
l’astre solaire.
— J’ai jamais pu le fixer aussi longtemps sans me
brûler les rétines. Sirius est vingt-cinq fois plus lumineuse,
c’est ça ? m’interrogea-t-elle en dégustant sa fraise.
Son anxiété perçait à travers ses traits d’esprit.
— Oui, répondis-je. C’est pour ça qu’il faut qu’on
reste de ce côté du vaisseau, dans la zone protégée par le
méga-bouclier.
480
Elle hocha lentement la tête en mâchant.
— Jusqu’à ce que…
— Il est toujours possible de renoncer.
— Pourquoi je renoncerais ? Je suis condamnée de
toute façon. Je suis contaminée, comme tous les autres.
Autant que ma mort serve à quelque chose.
— Vous pourriez vivre quelques semaines de plus…
— Ici ? Dans cet état ? La vue est sympa mais non
merci.
— Je respecte votre choix, quel qu’il soit, répondis-
je en noyant mes mots dans un soupir empathique.
Quand le silence eut fait son temps, je fis apparaître
l’hologramme de contrôle. L’esquisse de notre vaisseau
arrimé à l’épave se dessina dans le vide au fusain d’une
lueur bleutée.
— Voilà le chemin que vous devrez emprunter pour
rejoindre le poste de pilotage du Koré.
June hocha la tête d’un air distrait tandis que je
zoomais sur le panneau de commande.
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— Il faudra placer votre index sur ce capteur qui
prélèvera une goutte de votre sang pour déverrouiller le
système. Ce n’est pas douloureux.
Je soulevai le couvercle de la boîte, dévoilant la clé
posée à l’intérieur. Je la lui tendis d’un geste délicat.
— Ensuite, vous n’aurez plus qu’à insérer ceci dans
le port de communication et la mission sera accomplie.
June ne bougeait pas d’un millimètre. Une révolte
sourde se levait dans ses yeux.
— Pourquoi vous y allez pas, vous ? Je vous donne
une phalange si vous voulez. Je suis sûre qu’Icare garde
des couteaux bien aiguisés dans la cuisine du vaisseau.
— Vous le savez très bien, ce n’est pas qu’une
question d’ADN. Il faut que le vecteur soit vivant. Vous
êtes la seule à pouvoir remplir cette mission, c’est comme
ça que votre père…
— Ouais. Je sais. Je suis l’élue, railla-t-elle en
m’arrachant la clé des mains. Et ça vous arrange bien.
— Il est toujours possible de renoncer.
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— Arrêtez avec ça !
Son poing s’écrasa contre la table.
— C’est normal que vous soyez en colère, balbutiai-
je. C’est pas juste, vous n’avez rien demandé. C’est pas…
juste.
Ce n’étaient pas les bons mots mais je ne pouvais
rien ajouter. Je m’étais déjà trop éloignée du script. June
haussa les épaules.
— Vous êtes un robot, vous ne pouvez pas
comprendre. Mais merci d’essayer.
Bravant l’océan d’embarras qui s’était déversé dans
l’atmosphère, Icare apparut au seuil de la porte.
— L’arrimage est complet. Votre combinaison vous
attend à l’entrée du sas.
Je m’accrochai aux yeux de June, tourmentée par les
doutes qu’elle y avait semés. Elle attrapa mes épaules.
— J’ai des émotions, Enodia. Je suis en colère, je
suis triste, j’ai tellement peur que je pourrais me
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désintégrer mais ça ne veut pas dire que je ne suis pas
décidée. J’ai fait mon choix.
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— June, vous me recevez ? demandai-je, l’index
plaqué sur mon oreillette.
— Affirmatif.
— Mettez votre couvre-casque et assurez-vous.
— C’est fait.
— Parfait. C’est l’heure de sauver le monde.
— Porte du sas numéro un verrouillée, annonça
Icare. Prêt pour l’ouverture de l’écoutille. Mot de passe ?
Le poids des secondes m’écrasait, entravant ma
respiration.
— June, soufflai-je. Vous devez dire le mot de passe.
— So… Sothis.
Je posai ma main contre la paroi du sas et mes
paupières se fermèrent. Un vertige d’absurdité me saisit
lorsque l’espace d’un instant, je crus sentir une larme
perler sur ma joue.
— Bon voyage.
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Les communications se brouillèrent aussitôt. La
chape du temps nous garda captifs jusqu’à ce qu’une jauge
commence à se remplir sur l’hologramme de contrôle.
Puis soudain, le néant.
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— T’as fini ?
Devant moi s’esquissait un visage familier.
— Eliza ! m’interpela mon collègue. T’as fini ? On a
un départ en chambre 24, j’ai besoin du matériel.
— Oui, répondis-je en hochant la tête. Oui, j’ai fini.
Je désolidarisai le casque de réalité virtuelle des
électrodes collées à mon crâne. Sur mes genoux, une
tablette. Mon index glissa à la surface de l’écran et un
document s’afficha devant mon regard encore brumeux.
Script d’euthanasie médiée par réalité virtuelle dans le
cadre de l’étude Icare-2036. Patiente : June Solberg.
Indication : glioblastome de grade 4 non opérable.
Mon collègue haussa les sourcils.
— Où vous êtes allées ?
— Là-bas, répondis-je en pointant à travers la
fenêtre la belle Sirius qui scintillait dans le ciel d’ébène.
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Passionnée d’écriture depuis toujours, Ildiko a longtemps
cultivé son amour des mots à travers les jeux de rôle
textuels. Ses récits s’inscrivent dans plusieurs genres, des
littératures de l’imaginaire à la blanche. À travers ses
textes qui abordent conflits éthiques et enjeux sociétaux,
elle aime explorer la profondeur des émotions et la
complexité des relations humaines. Avec ce recueil
collaboratif, elle fait ses premiers pas en tant qu’autrice
publiée.
Ses réseaux
Instagram : @ildiko.autrice
Email : [email protected]
Salomé Han
Littérature blanche
Une étoile.
C’est joli, ça, une étoile.
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grignote un peu plus l’espace inexistant autour de nous.
Ne poussez pas, je n’arrive plus à me concentrer…
Je voulais dire…
Ah oui, c’est joli, une étoile. À la fois visible pour
tous, et ayant l’air de ne briller que pour soi.
Le regard s’y accroche, et le cœur également. Porte-
cœur, ça, une étoile. Entrez, entrez dans l’immensité,
accrochez votre cœur là, en hauteur, il s’y trouvera en
sécurité. On veillera dessus.
Une étoile, c’est fait pour épingler les rêveurs, les
collectionner tels de beaux papillons sur un tableau en
liège.
490
Reprenons le fil. Ça vaut mieux.
Parce que oui, même si je n’en ai pas l’air, des
pensées tumultueuses s’animent en permanence sous mon
front. J’ai besoin de les inscrire quelque part, avant
qu’elles ne sombrent avec moi pour de bon.
Ils ne le savent pas. Ils ne me voient pas.
Ils me prennent sans doute pour un végétal, qui se
laisse attraper et poser où bon leur semble, mais derrière
mon apparente passivité se cache une âme en ébullition,
sensible à tout ce qui l’entoure, et débordante de vie.
Mais ça, ils s’en moquent.
Savent-ils seulement que les arbres discutent entre
eux ? Moi, je les entends. Je perçois leurs vibrations, leurs
émois. Leurs disputes m’amusent, même si elles sont en
réalité tout à fait sérieuses. Sous la terre, à notre insu, leurs
racines infinies s’entremêlent et s’échangent des
murmures aussi tintants et percutants qu’un repas de
famille après la prière. Les arbres ont beaucoup de choses
à dire, mais tout le monde n’est pas apte à les entendre.
491
D’ailleurs, les arbres aiment bien les étoiles. Ils les
contemplent aussi, comme nous, pas avec des yeux, mais
avec leur « être ». Ils tendent vers elle toutes leurs ramures
et leurs cimes, propulsent l’énergie de la terre à leur
rencontre. Une symphonie de vie qui fuse en silence.
492
Oui c’est bien joli, une étoile.
Pourtant, ça évoque aussi un cœur écartelé. Une
gueule ouverte aux crocs étincelants, un gouffre plein
d’épines dorées. Un oursin d’or, tranquillement tapi dans
les plis d’une eau noire, sur lequel vous posez le pied…
493
Et puis… celui qui parmi nous se lève trop vite,
poing brandi, devient rapidement celui tombé… « Deux
trous rouges au côté droit », disait le poète.
494
La main, elle aussi, est sans doute une cousine
d’étoile. Étoile tordue, difforme, possessive. Elle incarne
la messagère d’un corps, céleste ou pas, qui vient vous
saisir. Ou vous percuter.
Inspirer, expirer.
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On étouffe, ici. L’air lui-même devient un étau, un
poison brûlant d’haleines rances, cuites dans le sang séché
et les prières psalmodiées.
Si je pouvais, je leur dirais que j’entends, moi, la
sève crépiter au cœur des branches, les frémissements de
la terre et les roulements des nuages.
Je leur dirais, comme un défi, que la vie est belle, si
belle, car tout chante si l’on sait se taire afin de mieux
écouter.
Je leur dirais qu’ils n’ont pas le droit de nous
arracher à nous-mêmes pour nous emmener loin, là-bas,
dans le néant obscur où s’affaissent les astres…
Inspirer.
Expirer.
496
Anonyme, 1945
Papier griffonné retrouvé au creux d’une fissure dans un
wagon.
497
Salomé Han habite à Séoul, où elle travaille dans
l’audiovisuel comme réalisatrice et scénariste, et
également comme photographe. Habitée par l’écriture
depuis l’enfance, c’est surtout à travers les genres de
l’imaginaire qu’elle préfère s’exprimer.
Son premier roman, Le Sabre de Neige, une fantasy
épique aux inspirations japonaises, est édité chez Albin
Michel Imaginaire.
Ses réseaux
Insta : @salomehan.author
Elyne C. Garner
Romance historique
499
Mais Diane l’avait ensorcelé, et depuis, peu lui
importait ses origines, peu lui importait sa fortune, si
seulement elle franchissait le seuil de cette église, il serait
le plus heureux des hommes.
***
500
et dévorante. Elle avait cru à ses sourires, à ses mots doux.
Une illusion. Une idylle sous le signe du mensonge.
— Dia !
La voix de Wilson chassa les regrets. Son frère
contourna la bergère et Diane se jeta dans ses bras. Elle
n’était plus seule.
— Mais voilà que je manque à l’étiquette de ta
nouvelle patrie, déclara-t-il avec emphase avant de
s’incliner devant elle. Votre Grâce. J’imagine les
sobriquets interdits, maintenant que tu es Duchesse.
D’ailleurs, si tu veux bien m’indiquer où se trouve ton
époux que je lui colle la raclée de sa vie pour avoir séduit
ma sœur.
Les larmes l’aveuglèrent et Diane raconta :
l’imposture, les dettes, sa fuite. Wilson serra les poings.
— Ton Duc a intérêt à prier sa bonne étoile de ne
jamais croiser ma route ou je lui ferai mordre la poussière.
Diane soupira. Dorian n’était plus son Duc.
501
***
502
Et maintenant que la nuit était tombée, Dorian
patientait, tapi parmi les ombres du balcon où il rôdait tel
un voleur. Il scruta le ciel et songea à Diane, aux instants
complices où leurs yeux avaient suivi la même direction,
lui, prisonnier consentant de la chaleur de son corps entre
ses bras, grisé par les effluves capiteux dérobés au creux
de sa gorge, affamé par le goût délicat et sucré de sa peau
nue sous sa langue. Tout ce à quoi il lui faudrait renoncer
s’il échouait. Il n’était pas prêt, ne le serait jamais.
La lumière chatoya dans la chambre, et enfin, sa
silhouette apparut. Fantôme obscur dansant dans le carré
incandescent. Dorian tendit la main vers elle, vers ce rêve
intangible avec l’ambition d’un fou. Un fou prêt à tout
pour la reconquérir.
***
503
céleste. Dorian avait mis des noms sur tous ces amas de
points brillants. Il avait raconté les légendes, des contes
mythologiques. Il avait endormi sa méfiance et elle s’était
laissé éblouir. Mais pas ce soir. La sensation d’être
observée lui embrasait l’échine. Sa présence ravivait la
douleur de la trahison.
— Que faites-vous ici ? demanda-t-elle à la nuit.
— Je vous attendais. (Sa voix arracha un frisson à sa
peau : insupportable.) Je vous espérais puisqu’il semble
que ce soit le seul moyen de vous parler.
— Je n’ai rien à vous dire, votre Grâce.
Diane fit volte-face, mais le Duc esquissa un pas de côté.
Piégée.
— Et qu’espérez-vous ainsi ?
— Comprendre. Comprendre pourquoi vous m’avez
abandonné devant l’autel.
— Je les ai vues…
504
Dorian fronça les sourcils, cherchant manifestement
une explication à cette affirmation laconique. Diane
l’éclaira :
— Vos reconnaissances de dettes.
Ses épaules s’affaissèrent et il ferma brièvement les
yeux avant de soupirer.
— Qui ? s’enquit-il simplement d’une voix lasse.
— Lord Ekans.
Il renifla.
— Évidemment.
— Comptez-vous prétendre qu’il ment ?
Diane ne tolérerait pas un mensonge de plus.
— Non, ces dettes existent bel et bien, reconnut-il en
gagnant la balustrade tout près d’elle.
Si près qu’elle aurait pu glisser sa main dans les
boucles brunes ondulant sur sa nuque.
— Des dettes qui vous ont contraint à me courtiser.
— Au début, en effet…
505
— Dorian, ne prétendez pas être tombé sous mon
charme, le coupa-t-elle, acerbe.
— Je ne le prétends pas, je l’affirme.
La main de Dorian se tendit vers elle, mais elle
recula. Hors de portée. S’il la touchait, elle fléchirait.
— Je n’en crois rien.
— Je n’ai que ma parole pour vous le prouver.
— Et elle ne vaut pas grand-chose.
Dorian s’appuya à la pierre, voûté comme si le
fardeau était soudain trop lourd à porter.
— Je suis désolé, murmura-t-il la voix brisée.
— Vos excuses n’y changeront rien, mon cœur n’est
pas à vendre, votre Grâce.
— Je sais, reconnut-il dans un demi-sourire.
J’espérais vous le dérober, mais il semblerait que vous
soyez meilleure à la chasse que je ne le suis, Diane.
Elle regagna sa chambre, emportant avec elle les
dernières paroles qu’il suspendit entre eux :
— Je vous souhaite d’être heureuse.
506
***
507
— Dorian ! s’autorisa à le saluer l’infâme scélérat.
Le Duc se leva et déroula son imposante carrure.
Son bourreau déglutit, mal à l’aise.
— Puis-je savoir ce qui vous amène ? l’interrogea
Dorian.
— J’ai un arrangement à vous proposer. Pour
liquider vos dettes.
— À savoir ?
— Épousez ma sœur.
Dorian leva les yeux vers Apollonia qui les évita
aussitôt.
Comment pourrait-il jamais s’attacher à elle ? Où
étaient la joie de vivre et l’exubérance de Diane ? La
flamme qui avait consumé son âme pour ne laisser que des
cendres dans sa poitrine.
— Et si je refuse ?
La jeune fille hoqueta, surprise, avant de plonger ses
iris pleins d’espoir dans ceux de Philip. Ce dernier hocha
la tête.
508
Qu’y avait-il entre ces deux-là ? Philip pouvait-il
apprécier le charme de cette frêle créature ? Elle
ressemblait à une biche apeurée.
Lord Ekans ricana.
— Dans ce cas, j’exigerai le paiement de vos dettes
dans le mois échu.
— En clair, vous ne me laissez pas le choix.
***
509
— Que t’as fait ce torchon ? questionna-t-il en
lissant l’imprimé.
— Il va se marier.
— Qui ?
— Dorian.
— Et en quoi cela te contrarie-t-il ?
— Il a trouvé une autre victime.
Son frère haussa un sourcil, dubitatif.
— Apollonia Ekans, lut Wilson. Je crois surtout que
ton informateur a manœuvré pour piéger ton Duc.
— Ce n’est pas mon Duc.
— Non, c’est celui d’Apollonia Ekans. Ou du moins
ce le sera bientôt. Un mariage arrangé comme nos amis
anglais les affectionnent tant.
— Il prétendait m’aimer.
— Si tu veux mon avis, il ne se contentait pas de le
prétendre. Pauvre garçon. J’aurais presque de la peine
pour lui s’il n’avait pas un crochet du droit aussi rapide.
510
Wilson fit jouer sa mâchoire comme pour tester que
l’articulation était bien en place.
— Tu t’es battu avec lui ?
— Je devais trouver un moyen de le dissuader de
t’importuner. Il n’y a rien de plus collant qu’un homme
amoureux.
— Il ne m’aimait pas.
— Encore une fois, permets-moi d’en douter.
L’argent a certainement été sa première motivation pour
t’approcher, mais le chasseur s’est vite retrouvé pris à son
propre piège.
Wilson se trompait. À moins que…
— Pourquoi ne m’avoir rien dit avant ?
— Parce qu’il a beau être Duc, il n’en reste pas
moins pauvre.
— Mais je me fiche qu’il roule sur l’or ou non ! J’en
ai bien assez pour une vie, voire plusieurs.
— Dans ce cas, Peter t’attend avec la voiture prête à
partir, sourit-il, extatique.
511
***
512
regards aimantés comme au premier jour, ils effacèrent la
distance entre eux :
— Vous ici, s’émerveilla-t-il dans un souffle, ses
doigts caressant sa joue.
Pouvait-elle lui avouer qu’elle l’aimait maintenant
qu’il appartenait à une autre ?
— Où est Apollonia ?
— En route pour Gretna Green pour épouser mon
frère.
— Vous n’êtes pas marié ?
— Il semblerait que je ne sois digne d’aucune
femme d’un côté comme de l’autre de l’Atlantique.
Dorian remua un papier entre ses doigts.
— Qu’est-ce ?
— La dispense de bans… Pour notre mariage.
— Vous l’avez gardée ?
— Comme un fil ténu qui me liait encore à vous.
— Oh, Dorian…
— Je sais, c’est ridicule.
513
Non, c’était terriblement romantique.
— Demandez-moi de vous épouser, le pria-t-elle en
passant ses bras autour de son cou.
Dorian l’enlaça.
— Vous tenez à m’humilier une fois encore ?
Diane s’abandonna à son étreinte pour murmurer
contre ses lèvres :
— J’ai plutôt dans l’idée de vous ramener chez moi
pour profiter de notre nuit de noces.
— Il ne fait pas encore nuit, objecta-t-il d’un air
canaille.
— Les rideaux sont épais.
— Comment regarderez-vous les étoiles ?
— Ce sont celles qui brillent dans vos yeux que je
veux voir ce soir.
— Ce soir…
Sa bouche frôla la sienne.
— Ce soir et jusqu’à la fin des temps, mon amour.
514
Elyne est autrice de romances en tout genre :
contemporaine, historique, romantasy, comédie
romantique. Lauréate du Prix ACTISCE Histoires de
Quartier 2017 avec sa nouvelle Les yeux Noisette, elle
publie actuellement sur la plateforme Fyctia où vous
pouvez découvrir 3 jours avant Noël, une romance d’hiver
pleine d’humour à déguster comme un sucre d’orge, ainsi
que sa nouvelle spin-off Take a breath in Hawaii.
Pour que dans tes yeux brillent les étoiles est une
romance historique librement inspirée de l’histoire
mythologique d’Orion et de Diane. Elle en reprend les
grands thèmes : la chasse, la trahison et l’amour contrarié,
tout en y apportant une fin heureuse... Parce qu’il ne
saurait en être autrement en romance !
Et pour les astronomes en herbe, elle vous invite à
partir à la chasse à l’étoile et à découvrir le mot mystère
qui se cache dans cette nouvelle ?
515
Ses réseaux
Instagram : @elyne.cgarner
Facebook : Elyne CGarner
Fyctia : www.fyctia.com/author/273596
Bibliographie
• - 3 jours avant Noël (plateforme Fyctia, 2024)
• Take a breath in Hawaii (plateforme Fyctia, 2024)
• L’invocation (Amazon, 2020)
• Les Yeux Noisette (à paraître)
516
Elise Legras
Science-Fiction
517
À vous qui trouverez ce compte rendu, camarades
humains : nous n’étions pas prêts. Pas seulement
l’équipage, nos motivations étaient louables, mais notre
niveau technologique ne nous a pas permis d’arriver à
destination. Vous trouverez un rapport détaillé de la
défaillance dans le système informatique central, j’espère
qu’il vous permettra de comprendre notre échec et de vous
adapter pour de futures expéditions.
Et à vous, chers inconnus, au fond de l’espace, que
nous étions venus rencontrer : nous avons fait de notre
mieux, mais cela n’a pas été suffisant. »
Je souffle un bon coup et essaie de reprendre un
rythme régulier, de me tenir droit pour poursuivre le plus
clairement possible. Tout se mélange dans ma tête.
J’ai encore le souvenir de ces mots venus de l’espace
que la NASA avait traduits. Tout ce programme, ce temps,
cet entraînement, pour nous envoyer dans cette mission
qui nous dépasse.
Ce désastre me reste en travers de la gorge.
518
« La panne système est intervenue le huit juin deux-
mille-cent-trente-quatre à onze heures UTC, ce qui a
engendré une réinitialisation – comme prévu dans le
protocole – et enclenché une extinction suivie d’un
redémarrage général. C’est lors de cette troisième phase,
au démarrage des moteurs, qu’une série de résistance a
brûlé. S’en est suivi un incendie, la perte des moteurs deux
et quatre, ainsi que du système de renouvellement d’air et
de la connexion avec les satellites. Nous étions condamnés
avant même de nous être réveillés de notre sommeil
cryogénique dans lequel nous étions depuis sept ans, un
mois et treize jours. Nos premières pertes humaines
arrivèrent dans les heures qui suivirent.
Onze membres d’équipages sont morts dans les
premières vingt-quatre heures de causes multiples dues au
réveil d’urgence : noyade, arrêt cardiaque, décongélation
partielle, hémorragie, hypothermie. Le capitaine William
Salarsen était de ces victimes. »
519
Ma mémoire reste prise dans la glace. Je suis hanté
par les échos de mes poings contre la paroi glissante de
mon caisson de sommeil où je me bats pour trouver ma
respiration en appelant à l’aide…
Je reprends de nouveau mon souffle.
« La première semaine qui a suivi notre réveil est
trouble dans mon esprit. L’incendie s’est consumé et s’est
éteint lorsque l’oxygène des compartiments a fini par
manquer. Le capitaine en second, Arthur Vaust, a maintenu
l’ordre et le calme durant quelques semaines, trois, peut-
être quatre. Le biologiste Aaron Sharpe l’a assassiné pour
un désaccord de rationnement. Le chaos a éclaté : viols,
meurtres, cannibalisme… Nous avons perdu treize
membres d’équipage, dont la médecin de bord Margaret
Rachet. Nous n’avons retrouvé que son badge dans la
cuisine, au milieu de restes humains non identifiables.
Dès lors, les dix-neuf femmes et hommes survivants
à bord du TITAN n’ont plus été les mêmes, marqué par la
perte de leur humanité. »
520
Un faible instinct de survie dans l’espace.
Mon cœur se serre.
Cette odeur est encore présente dans certaines
parties du vaisseau. Cette odeur de mort que j’aurais
souhaité ne jamais connaître.
« Mon envie de vivre a manqué de me quitter
lorsque le sas en dessous du laboratoire qui me servait de
cachette s’est ouvert sans crier gare. Laissant s’échapper
un homme dans le vide de l’espace, sans aucun retour
possible.
Les murs d’acier se sont refermés doucement, mais
sûrement sur nos esprits fragiles et isolés.
J’ai découvert le premier cadavre en décomposition
avancée le vingt-trois août. Une femme. Son visage était
tuméfié, presque méconnaissable. Tya Gouhara.
Mathématicienne. La première d’une atroce série
disséminée à travers notre prison funèbre alors que je
partais à la recherche d’autres survivants.
521
Je dénombre donc dix morts dus à la malnutrition,
au suicide et aux manques de soins. Et l’équivalent de huit
autres membres d’équipage qui se sont entre-tués… »
… dans une boucherie sans nom.
Rien qui ne tienne dans le journal du vaisseau.
« Je termine donc mon rapport par l’abandon de la
mission TITAN. Je suis le dernier survivant à la date du
vingt-trois septembre deux-mille-cent-trente-quatre. Il n’y
a plus de nourriture et je me dirige donc vers mon dernier
repos.
C’était Mickaël Peters, docteur en astrophysique du
TITAN.
Fin de l’enregistrement. »
J’ai mal à la tête. J’en ai terminé avec ce chaos.
Je me perds à survoler du regard la salle de contrôle,
quelques boutons sont encore allumés. Je les éteins un à
un, tout le monde doit se reposer, même ce tas de ferraille
que j’abandonne aujourd’hui. Ce vaisseau était
prometteur, mais nous n’étions pas à la hauteur. Peu
522
importe à présent. Sans cela, je n’aurais pas eu la chance
de me retrouver ici, même perdu à flotter dans le néant.
C’était mon destin. Comme si ce message m’était destiné.
J’éteins la lumière avant de fermer la porte derrière
moi. Ce simulacre d’adieu solennel me tirerait presque les
larmes, mais je n’ai plus la force, et pour être franc, je suis
déjà loin de tout ça.
Tout est calme, plongé dans le noir. Alors que je
traverse les couloirs pour me rendre au grand observatoire
de l’aile sud ; ces souvenirs que j’ai fait remonter du fond
de ma mémoire s’envolent les uns après les autres, comme
des bulles de fumée se dissipant dans le monde physique.
Mon esprit devient léger à mesure que j’approche de ma
destination. Mon dernier repos, parmi les étoiles. La fin de
ce cauchemar pour me plonger dans le rêve éternel.
La porte est restée ouverte, éventrée. Je trébuche sur
les décombres éparpillés sur le passage. Je franchis son
seuil, à bout de force. Après avoir ardemment travaillé
pour arriver dans cette station, mon dernier souhait est de
523
les voir encore une fois : ces corps célestes qui ont
illuminé ma vie, ces astres sans âge, perdu dans le noir de
l’espace, ces étoiles que je n’atteindrais jamais.
Le grand observatoire est une demi-sphère de verre
blindé, sur une demi-longueur de la station mère, une
quarantaine de mètres de long. Les tables sont retournées
et forment une barricade dans un coin, des morceaux de
plaques métalliques jonchent le sol, mais au fond,
j’aperçois un siège molletonné qui semble intact. Ça sera
parfait.
Je lutte un instant avec le poids du fauteuil pour le
positionner face au vide qui s’étend au-delà de la paroi
invisible. Je m’installe dans le confort de ressort et de
mousse enveloppé d’une toile semi-rigide, d’une
merveilleuse douceur sous mon corps épuisé. Je lâche un
soupir.
Des souvenirs de ma vie me submergent. Je me
laisse aller à eux, dans ce goût amer d’aventure qui prend
fin ici.
524
Le souffle commence à me manquer. Mon corps
s’éteint, je vais m’élever au rang de ces beautés
rayonnantes.
« Ô toi, luciole éternelle, porteuse de ma flamme.
À jamais tu m’émerveilles, Ô ma destinée. »
Je m’égare. Les galaxies se mélangent sous mes
yeux, se noient dans un flou qui m’aspire à lui. C’est la fin
du voyage. Merci d’être près de moi. Je ferme les yeux,
avec un dernier adieu, mes amours.
525
Elise Legras, trentième année sur cette terre, Rouen : le
parcours a été long, et il reste tellement à parcourir.
⚠
Fleur Meuron
Thriller Fantastique
Violences sexuelles
Enfin… la dernière.
Le corps de la joggeuse en short rouge gisait aux
pieds de Vincent. Heureusement pour lui, elle ne s’était
pas détournée avant qu’il la heurte en reculant. Sans
attendre, il ouvrit le coffre de sa vieille BMW grise et
prépara deux serflex et un chiffon crasseux. C’était la
troisième, il commençait à avoir l’habitude.
Vincent l’installa dans l’espace réduit et rassembla
successivement ses poignets puis ses chevilles avant de
serrer les liens. Confiant, le quarantenaire enchaîna ses
gestes sans ciller. Il calculait mentalement : il lui faudrait
dix kilomètres supplémentaires pour rejoindre le manoir.
Peut-être qu’elle se réveillera avant que j’aie
prélevé sa tête…
Il soupira et accéléra le mouvement.
527
Alors qu’il roulait sur la route déserte le long de la
forêt de sapins, l’excitation affluait dans ses veines.
528
abreuvant le bronze de quelques gouttes de son sang.
Alors, une force exaltante l’avait frappée, jusqu’au plus
profond de son âme. Elle lui dictait où aller, quoi faire. À
ce moment de sa vie, cette promesse d’éternité et de
fortune était un don du ciel pour sa pauvre existence à la
dérive. Vincent avait tout perdu : d’abord son boulot pour
cause de coupe budgétaire, puis sa femme, partie avec son
amant. Bientôt, ses finances seraient à sec. Plus rien ne le
retenait.
Mais l’immortalité avait un prix : pour accomplir le
rituel, il devait sacrifier trois jeunes vierges, et en céder
une partie spécifique à l’étoile d’Amarzintul. Celle-ci
réclamait deux bras, deux jambes et une tête en offrande.
Il avait exactement deux jours pour cela, sans quoi leur
accord serait caduc. Sur la route de campagne, à l’ombre
du soleil de fin d’après-midi, Vincent accéléra.
Bientôt, le manoir se dressa devant lui, au bout de
l’allée mal entretenue. Il était dans un piteux état, mais
Vincent se gratifiait de l’avoir gardé. Quand je serai
529
immortel et riche, j’en ferai un temple à mon image. Sans
perdre de temps, il déchargea son précieux butin. Sa
nouvelle victime patienterait dans la chambre vide en
attendant qu’il soit prêt. Le corps inerte de la joggeuse sur
son épaule, il traversa le grand hall jusqu’à une petite
pièce à l’étage. Une légère odeur de renfermé embaumait
l’air, le laissant indifférent. Le rituel… bientôt. Il sentait
bien que depuis que l’étoile lui parlait, il n’était plus tout à
fait lui-même. Mais qu’importe. Bientôt, il serait un autre
homme. Plus fort. Plus riche.
Vincent déposa la sportive sur le sol. Son parfum
fleuri lui caressa les narines et il la contempla un instant.
Ses cheveux blonds tranchaient avec le parquet sombre et
sale. Son visage angélique et innocent restait attirant
malgré la blessure sanguinolente qui barrait son front. Des
pensées obscènes pénétrèrent l’esprit de Vincent. Dans
d’autres circonstances, j’y aurais bien goûté… Cela avait
commencé avec la première. Et la deuxième l’avait tenté
encore plus… Une fois le rituel accompli, il s’octroierait
530
ce plaisir avant d’enterrer leurs dépouilles. Tout serait
permis, plus rien ne le retiendrait. Le carcan du bon
fonctionnaire s’étiolait, à mesure qu’il se rapprochait de
son but.
Dans la cuisine, ses outils étaient presque prêts. La
scie aux larges dents attendait d’être aiguisée une dernière
fois. Quelques seaux tachés de sang patientaient
également, le rouge brillant à la pâle lumière du jour.
Enfilant ses gants transparents, Vincent coinça l’acier
tranchant dans l’étau et présenta la lime. Un couinement
désagréable s’en échappa.
Soudain, un bruit sourd fit trembler le plafond. Des
pas dans l’escalier, puis des gémissements. Vincent reposa
son instrument et poussa la porte restée entrouverte : sa
future victime, les mains liées, tentait de s’enfuir.
— Oh non, ma jolie !
Les yeux effrayés de la joggeuse croisèrent les siens,
le suppliant tandis qu’elle continuait d’actionner la vieille
poignée sans succès. Arrivé à sa hauteur, il la plaqua sans
531
ménagement contre le chambranle. Cette soudaine
proximité le fit bander. Collée à lui, la blonde au parfum
fleuri se débattit en criant à travers son bâillon. Vincent
caressa sa nuque dégagée du bout des lèvres, enivré par sa
douce fragrance.
Non, pas maintenant !
À regret, Vincent se ravisa et susurra à l’oreille de la
jeune femme :
— Tu ne peux pas partir… J’ai besoin de toi.
Son corps se raidit, pour le plus grand plaisir de son
ravisseur. Il en profita pour lui attacher à nouveau les
jambes avec un rouleau d’adhésif laissé à proximité, avant
de la basculer sur son épaule. Alors qu’elle continuait de
gémir et de se tortiller, lui visualisait les prochaines
étapes. Dans sa poche arrière, la forme allongée de la
seringue équipée de sa dose létale d’arsenic le fit sourire.
Sa tête sera parfaite.
D’un coup de pied, il ouvrit la porte de la geôle et
déposa son fardeau avec précaution. Une fois au sol, la
532
jeune femme essaya à nouveau de fuir. Vincent maintint
son visage et ses épaules frêles contre le parquet
poussiéreux, puis la chevaucha. Amusé, il se délecta des
derniers mouvements de sa victime, avant de la piquer à la
base de son cou. Les yeux révulsés de la joggeuse
devinrent vitreux et se fermèrent, non sans lutte.
— Voilà, ma jolie. Fais de beaux rêves.
***
533
élément pour le rituel ! Quand le flux bordeaux se tarit,
Vincent contempla le corps sans vie. Son sweat ouvert sur
son débardeur noir, son shorty rouge… N’écoutant que ses
pulsions, le quarantenaire s’agenouilla à nouveau, posant
précautionneusement son trophée à proximité.
— Montre-moi… Juste un avant-goût…
Il prit son temps pour la déshabiller entièrement,
caressant chaque parcelle de sa peau nue, encore tiède. La
jeune femme était magnifique. Vincent humecta ses lèvres.
Il en salivait d’avance.
— À tout à l’heure… Ne bouge pas.
Dans la pièce voisine, une légère odeur de viande
froide planait. La lumière de la du soleil filtrait par
l’unique fenêtre, éclairant le sol où trônait un pentacle
dessiné grossièrement avec du sang. En son centre,
l’artefact en forme d’étoile luisait d’un éclat doré. Quatre
de ses branches étaient liées à un bras ou une jambe
prélevée la veille.
Et la touche finale…
534
Vincent posa la tête de la joggeuse au sommet de la
dernière pointe et admira le résultat. Dans la pénombre, on
aurait cru voir un corps allongé. Ému, le fonctionnaire
sentit ses joues rougir.
— Merci les filles. Sans vous, je n’y serais pas
parvenu. Je ne vous décevrai pas…
Il repensa aux deux jeunes randonneuses, dont les
membres ornaient le motif. Leurs dépouilles patientaient
dans une autre pièce de l’étage. Il s’était promis de ne les
enterrer qu’au moment où les asticots dérangeraient son
plaisir. Même l’idée de les empailler lui avait traversé
l’esprit. Il y songerait sérieusement plus tard. Pour le
moment, Amarzintul et la félicité de l’immortalité
l’attendaient.
Vincent alluma une bougie noire et se saisit du
parchemin taché, posé sur un tabouret. Il entonna d’une
voix forte et assurée :
535
solekk jibzdo naqajkeb qsudp fikef
lejhkej bafkijz beftva ptul
kajakj bindu faspto makez nebed
eljhna skajfpo iknul »
536
embauma la pièce, se mêlant aux légers relents de mort.
Puis, il se mit à tourner sur lui-même. De plus en plus vite.
Hypnotisé, Vincent ne pouvait détacher ses yeux du
spectacle qui se jouait. Il lâcha le vieux parchemin et se
laissa tomber à genoux en levant la tête au ciel. Son
sourire béat laissa place à un rire venu d’outre-tombe.
— Ha ! J’ai réussi !
À lui la gloire, l’immortalité, la fortune ! Il pourrait
se payer toutes les petites minettes qu’il voudrait jusqu’à
la fin des temps, sans se soucier du manque de moyen ou
des problèmes d’éthique. Bientôt, il goûterait à la vraie
vie, abandonnant celle du minable fonctionnaire qui fourre
bobonne chaque week-end.
Brusquement, une douleur apparut dans son lobe
frontal, salissant le tableau. Vincent tenta de l’ignorer en
se focalisant sur le faisceau de l’étoile qui tournoyait
toujours au centre de la pièce. Un sifflement ténu se fit
entendre. Puis, des cris sonnèrent dans le lointain, effaçant
finalement l’euphorie du visage de Vincent.
537
L’inflammation envahit rapidement tout son crâne. Il
enfouit ses mains dans ses cheveux en bataille. Ceux-ci
paraissaient encore plus poisseux que d’habitude. Du bout
des doigts, il frictionna sa tête avec ferveur, espérant se
débarrasser de l’étau qui lui comprimait le cerveau.
Vincent ferma les yeux. Derrière ses paupières, l’artefact
virevoltait toujours, laissant une empreinte dorée sur sa
rétine. La douleur s’intensifia.
— Putain ! cria-t-il.
De rage, ses bras retombèrent sur ses genoux. Dans
ses mains, des touffes de cheveux poivre et sel
s’agglutinaient. Un souffle de terreur l’envahit.
Nerveusement, il se releva en s’éloignant de l’engin
volant. Alors qu’il tentait de rejoindre la porte, il trébucha
sur le tabouret. La chute l’étourdit. Sa hanche meurtrie le
lança, irradiant dans tout son flanc gauche. Il se hissa tant
bien que mal à l’aide du siège en bois pour se redresser.
538
Bientôt, la pièce entière tourna autour de lui.
Essoufflé, Vincent peinait à garder les yeux ouverts. Tout à
coup, l’étoile se figea et le silence revint.
La respiration saccadée, le fonctionnaire regarda autour de
lui.
— Quoi, c’est tout ?
L’artefact fonça sur lui et se ficha dans sa poitrine,
ignorant ses hurlements. Puis, un immonde bruit de
succion emplit ses oreilles. Vincent s’effondra. Le calme
retomba dans la pièce. Dans le salon d’été, les pages d’un
cahier relié resté ouvert se tournèrent.
« Cher journal,
539
Ingénieure informatique de métier, Fleur Meuron est
passionnée par les thrillers à énigmes et les histoires
sombres. Son intérêt pour les sujets d’actualité et son
bagage littéraire fantastique créent un mariage détonant,
mêlant horreur psychologique et tension insoutenable.
Avec Amarzintul, elle rétablit la justice face à la
cupidité de l’homme et ses vices les plus obscurs.
Ses réseaux
Instagram : @ fleurmeuronauteure
Facebook : fleurmeuronauteure
Email : [email protected]
Alexis Retournant
Fantastique
541
constitué un ajout précieux aux données collectées avec
acharnement tout au long de leur périple.
Un jour qu’il contractait sa face en moues
immondes, en réaction aux vents glacés qui le frappaient,
le chef magasinier Henry Bowers ne sut taire son
inquiétude devant les bizarreries qui touchaient l’Oncle
Bill. Ce dernier marmonnait d’abjectes solennités au sujet
d’une étoile invisible, et accusait le Capitaine Scott d’être
à l’origine d’une manigance qui les conduirait tous à la
mort. Des rumeurs commençaient à circuler sur le compte
d’Edward ; si certains réfutaient ces bavardages, d’autres
avançaient qu’il sombrait dans la folie, ou, malgré son
jeune âge, dans une forme précoce de sénilité.
542
s’emparer d’un seau pour écoper à la hâte. Néanmoins,
cette fois-ci, les voiles du navire étaient toutes repliées et
ce dernier bravait l’immensité stagnante de la banquise.
Lorsqu’il se réveilla, l’homme crut s’être noyé dans
l’océan qui était monté jusqu’au ciel.
Une fois qu’il eut recouvré ses esprits, Edward
rejoignit ses camarades dans la salle à manger et requit
l’aide de son ami et médecin, George Murray Levick, afin
qu’il s’exprime sur son cas. Ce dernier s’isola avec lui
dans sa cabine. Levick lui diagnostiqua des douleurs
articulaires et l’examen révéla une fatigue générale. Le
médecin, toutefois, ne trouva rien qui pût expliquer la
vivacité de son rêve.
Edward s’impatientait désormais que s’ouvre dans le
pack une brèche qui leur permettrait de poursuivre leur
entreprise. L’équipage était encore bloqué aux portes du
pôle et il soupçonnait les lieux d’aggraver son mal.
L’homme balaya cette pensée d’un revers de main, puis se
dirigea vers le gaillard d’avant d’où il observa le paysage
543
austral. Il surprit le Capitaine Scott, à l’écart, qui tenait
une pierre friable à l’apparence tout à fait ordinaire. En
proie à une peur soudaine, l’Oncle Bill voulut supplier le
chef de bord de la rendre à l’Antarctique. Il s’abstint
pourtant, car il craignit d’être aperçu, et ne souhaitait pas
dégrader davantage l’image qu’il renvoyait à ses hommes.
Quand un second rêve le frappa, Edward naviguait
seul sous un ciel sans étoiles ; mais la mer, en revanche,
irradiait d’une lueur inhabituelle. De petites brèches
semblaient trancher l’espace et déversaient une lumière
blasphématoire. L’homme put déceler, trempant dans
l’immensité de l’amas liquide, quelques cadavres de
poneys et d’un chien, ainsi que deux tonnes impériales de
charbon qui furent perdues durant la tempête. L’Oncle Bill
réchappa à son cauchemar sous l’œil intrigué d’Henry
Bowers. Son compagnon de cabine l’avait vu s’agiter dans
les minutes précédant son réveil et Edward n’eut qu’un
regard évasif à lui rendre.
544
Tandis qu’il faisait sa toilette et s’apprêtait à raser
les poils naissants sur son menton et ses mâchoires,
Edward confronta sa mine désemparée. Son visage s’était
creusé en l’espace des quelques jours passés au seuil de la
banquise ; de saillantes poches violacées pendaient à la
racine de ses cils épais. Il n’eut ensuite pas la force de
rejoindre ses compères sur le pont. Il retrouva son
couchage et des mots bas lui parvinrent, suintant à travers
les parois, malgré la cacophonie qui accompagnait leur
partie de jeu de cartes et leurs paris.
« Que crois-tu que trame l’Oncle Bill ? demanda
Thomas Crean. Lawrence dit qu’il cacherait de sordides
croquis qu’il réalise la nuit, et que Bowers serait au
courant de tout, mais le protégerait, ainsi que le capitaine.
— En es-tu sûr ? répliqua Robert Oliphant, œuvrant
comme matelot au sein du vaisseau. J’ai entendu dire que
le scorbut lui était monté à la tête, et Frank se plaint du
retard que prennent leurs recherches. »
545
Crean tira sur sa cigarette, puis rétorqua en exhalant
qu’il était impossible que le scorbut l’affecte de cette
manière.
Son corps pesant sur sa couchette, Edward était au
plus mal. Il n’osa plus sortir de sa cabine, et quand vint le
soir, il succomba de nouveau à l’appel irrésistible d’une
réalité impie. C’était la nuit du 21 décembre ; le navire
tout entier semblait avoir été déserté et seul le grincement
incessant de la structure en chêne accompagnait ses pas
dans l’obscurité. L’homme observa l’eau par-delà le
bastingage. Les déferlantes faisaient tanguer le navire
dangereusement ; les nuées d’embruns avaient une texture
collante et inhabituelle. De vils frissons d’épouvante
violèrent ses perceptions. Lorsqu’il fit demi-tour, il eut
cette vision du bateau dont la coque se liquéfiait à la
surface de l’eau, jusqu’à ne devenir qu’une tache sombre
sur l’océan. Lui-même perdit sa consistance, et son corps
liquide voguait désormais au gré des courants, se mêlant à
la masse aqueuse et abjecte, suivant l’unique trajectoire
546
menant vers les profondeurs. Une torpeur le conquit. Ainsi
errait l’Oncle Bill, dont l’âme itinérante semblait perdue
dans l’immensité insondable de l’océan.
Il lui était impossible de retrouver l’état normal de
son corps ou bien de s’extraire du rêve. Il se savait
prisonnier ; et tandis qu’il sombrait encore et toujours,
incapable d’apercevoir la moindre parcelle du fond de ce
gouffre sans fin, il fut témoin d’un nouvel éclat de
lumière. Celui-ci accompagna sa descente et éclaira son
passage, révélant ce que son enveloppe fluide avait
pressenti et tentait vainement d’ignorer. Son cœur, s’il en
eût encore un dans cet état, lui eût imposé une vive
douleur d’effroi ; c’était tout un cirque de bêtes et
d’atrocités vivantes qui l’entourait désormais. Un être
d’une hideur sans pareille s’approcha du pauvre homme.
Son crâne plat, aux arêtes franches, logeait dans une tête
sans yeux. Son corps élancé et reptilien ondulait dans
d’hypnotiques effluves de sang qui persistaient dans son
sillage. La bête était proche maintenant ; elle continuait sa
547
nage et respirait son eau. Bientôt Edward traverserait les
branchies de la créature dont se dégageait une odeur
putride. Alors qu’elle s’apprêtait à partir, l’Oncle Bill dut
prêter l’oreille.
« Ce sont vos vies… dit-elle, que briseront vos rêves
de Terres Nouvelles. »
Puis elle reprit :
« La tienne, et celles de cinq autres de tes
compagnons. »
***
548
quartiers de l’Oncle Bill. Il fut tiré de son sommeil par la
subite violence avec laquelle ses compagnons le
transportèrent de force sur le pont arrière du navire. Sa
cabine grouillait alors d’illustrations infâmes, décrivant
d’abominables bêtes qu’il n’était pas même possible
d’imaginer vivre au fond des mers. Les autres les jugèrent
à l’unanimité indignes d’un homme de son rang. Le
pauvre fut attaché au mât d’artimon, et on lui déversa sur
la tête des seaux d’eau salée avant de l’y laisser cuire à la
blancheur d’un soleil livide.
La pierre fut retrouvée dans l’une des poches de son
pantalon ; et lorsque lui fut demandé quelque explication
par Apsley Cherry-Garrard, à qui l’on devrait bien plus
tard l’écriture de son livre Le pire voyage au monde,
Edward se tut, et soutint avec insistance le regard du
Capitaine Scott. L’homme se remémora l’instant où ils
avaient trouvé ensemble l’artefact, qu’avait révélé, au
cours de l’expédition Discovery de 1903, et aux abords du
glacier Ferrar, l’excavation d’échantillons géologiques à
549
destinée scientifique. Malgré ses propriétés tout à fait
communes, et pour d’inexplicables motifs, Scott ne s’en
était séparé sous aucun prétexte.
Dans les jours qui suivirent, et parce qu’il ne dit rien
qui pût servir sa cause, Edward Adrian Wilson resta captif
de ses liens ; et l’homme n’eut d’autre préoccupation que
de fixer la surface vitreuse de l’eau, dans l’interstice des
mottes flottantes et glacées du pack. Bientôt les paroles
qu’il proférait tout bas, et ce en dépit de sa propre volonté,
se déployèrent en paroles audibles, puis en crises
d’hystérie sonores. Les membres d’équipage qui passaient
à sa hauteur s’en écartaient ; ils avaient perdu foi en
l’homme à qui ils avaient jadis accordé leur confiance. On
pouvait entendre, partout sur le pont et jusque dans les
cales, des interrogations au sujet du directeur des
recherches : « Que lui est-il arrivé ? » ; « Croyez-vous que
cela puisse être contagieux ? » ; « Il faut être fou pour
voler une pierre sans importance. » Seul Henry Bowers
550
continuait à prendre soin de l’homme en lui procurant de
quoi se nourrir et se protéger du soleil.
L’Oncle Bill hurlait, rétorquait, expulsait son horreur
accablante, peinait à trouver un soulagement dans ses
plaintes incapables. Il tremblait par moments, souhaitait
projeter au-dehors l’imagerie effroyable que sa caboche
dressait des formes reptiliennes et dansantes qu’il avait
entrevues. Se cacher des écailles qu’il voyait apparaître
sur ses paumes. Désormais, par un jeu d’habitude, il savait
qu’il ne rompait que son silence. L’équipage tout autour ;
personne pour l’écouter. Sa voix perdue au loin, sans un
écho pour en délivrer l’agonie, tandis qu’il vociférait :
« Par pitié, rendez la pierre à l’océan ! Elle n’est pas
comme sa sœur céleste disparue, elle nous promet
perdition et malchance ! » Mais la sonorité de ses mots se
délitait dans l’aube d’un nouvel épisode de cauchemar,
tandis que ses compagnons, affairés autour de lui, ne
percevaient que la vibration de son rire délirant, de l’autre
côté. Tous avaient forme humaine, sauf Edward. Sauf
551
aussi Robert Falcon Scott, Edgar Evans, Lawrence Oates,
le Capitaine Scott, et Henry Robertson Bowers qui n’avait
eu de cesse de veiller sur lui. Leurs traits devenaient à
mesure plus affûtés, plus aiguisés ; un sourire abominable
et des squames adhéraient à leurs faces dont ils lissaient
les traits aux vents catabatiques.
Eux cinq se changeaient en monstres à la clarté du
rêve. À présent, ils se distinguaient entre semblables,
parlaient un dialecte de rictus sauriens qui échappait à
ceux que la pierre n’avait pas souhaité garder sur ses
terres. À chaque seconde, Edward se sentait appartenir un
peu plus à l’Antarctique ; il s’imaginait déjà sillonner ses
abysses indigo. Et il n’avait plus peur maintenant que lui
était dévoilée la perspective d’une nouvelle existence. Il
avait tant hébergé l’horreur sur ses os qu’il l’incarnait
désormais aux yeux aveugles des autres.
Aussi laissait-il passer les jours, cessait ses
protestations ; le rêve retombait également. Tous
retrouvèrent peu à peu leur apparence normale, mais il
552
avait vu. Edward adoptait une attitude digne ; il s’excusait.
Puis ayant prétendu s’être rétabli d’une fatigue inédite, et
maintenant que s’ouvrait dans le pack une brèche
suffisante, l’Oncle Bill fut libéré et l’équipage put
poursuivre l’expédition. L’inquiétude planait ; l’arrière-
goût de ses agissements étranges persistait dans leur esprit
à tous ; le vaisseau reprenait sa course.
553
Perceptions distordues ; ambiance dominante ; cauchemar.
Alexis Retournant s’inspire de l’univers de H.P. Lovecraft,
des sonorités hypnotiques de TOOL, et de l’univers visuel
de Dark Crystal. Ses récits fantastiques, déconstruits pour
la plupart, revêtent une dimension onirique où l’horreur se
mêle au conte. Diplômé en ingénierie civile et en
architecture, la matière occupe une place centrale dans son
esthétique. Ses textes interrogent notre rapport au réel.
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Email : [email protected]
Noëli Thex
Littérature blanche
555
Les nuits passent mais l’étoile ne revient pas, jamais
ne reviendra plus. Tu luttes pour préserver les traces de
magie qu’elle a semées en toi. Mais la nuit perfide les
efface et te nargue de ces milliers de petits soleils qui sont
là, eux, à réchauffer le cœur de leurs parents.
Les nuits passent. Pour les autres, le souvenir
s’estompe. Face à l’oubli, les doutes s’installent : cette
étoile filante a-t-elle seulement existé ? L’aurais-tu rêvée ?
Tu restes dehors, dans le froid, à espérer une cicatrice de
son sillage dans le ciel. En vain. C’est tellement injuste
que cette étoile ne compte que pour toi…
Et tu cries, et tu hurles ce manque dans tes bras, ce
vide dans ta chair. Mais la nuit cruelle t’étouffe, engloutit
ton âme. Tu trembles tant que tu pourrais te désintégrer là,
toi aussi, atome par atome. Disparaître dans l’indifférence
du vent pour rejoindre ton étoile.
Mais autour de toi survient l’étreinte de l’autre, celui
qui a vu. Celui qui a attendu l’étoile, l’a aimée, l’a pleurée
avec toi. Alors tu tiens bon, une nuit de plus, une nuit
556
encore, parce qu’il partage ce besoin de rendre hommage à
votre étoile filée et perdue. Parce qu’il devine ton désir
encore tabou d’avoir votre petit soleil, un jour.
Les nuits passent ; les saisons défilent. Le froid du
manque se fait moins mordant. La douceur revient, timide,
et avec elle l’envie de vivre. Parfois même, tu oses
t’imaginer ronde comme la lune, avant de secouer la tête
pour chasser cette trahison.
Puis une nuit, alors que tu n’attends plus rien, une
étoile se niche au creux de toi. Muette, délicate, tapie dans
l’ombre de sa grande sœur. Oh, ce n’est pas grand-chose,
pas même encore un vrai soleil. Mais elle porte tant
d’espoir en elle que tu oses presque y croire.
Les nuits passent. Tu luttes contre ce trou noir
d’angoisse qui menace de t’aspirer. Jusqu’à ce qu’enfin,
un jour, un merveilleux jour, tu tiennes un petit soleil dans
tes bras. Un vrai petit soleil, avec ses risettes qui chassent
tes larmes et transforment ton cœur en arc-en-ciel doux-
amer.
557
Désormais, le soir venu, tu vas voir le petit soleil
dans son sommeil. Tu effleures sa joue, parce que le
bonheur se caresse du bout des doigts. Et tu sais qu’un
jour, tu lui raconteras la légende de votre famille, de cette
petite étoile filante qui l’a précédé.
Parce que ton étoile filante compte.
558
Noëli Thex a commencé par écrire des fanfictions pour le
plaisir de placer des héros de dessins animés dans des
situations inappropriées. Elle a ensuite migré vers des
plateformes d’écriture où, entre jeux et concours, sa plume
s’est aguerrie en s’amusant. Puis la vie a frappé, fort.
Jusqu’à tarir l’encre et ne laisser que des pages blanches…
Aujourd’hui portée par les ailes de Licares, Noëli reprend
la plume, déterminée à faire naître ses histoires au monde.
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Facebook : Noëli Thex
Bibliographie
SweekStars 2018 (éditions Sweek Publishing, 2019)
Paola Soren
Anticipation, Littérature blanche
560
point qu’elle refusa une énième invitation de sa meilleure
amie pour aller boire un verre au coin de la rue.
— J’ai promis à ma voisine de lui rendre son
aspirateur, désolée.
Une excuse bidon, mais la jeune femme avait atteint
un stade où elle ne se souciait plus de sa crédibilité.
Son objectif était simple : rejoindre au plus vite les
lueurs tamisées de sa chambre et ajuster son casque de
réalité virtuelle sur sa tignasse blonde et désordonnée.
Elle n’avait même pas pris la peine de cuisiner ce
soir et s’était contentée d’engloutir un burger d’une grande
enseigne de fast-food pour la troisième fois de la semaine.
Karl, son mari, était encore absent pendant quelques jours.
Personne pour la réprimander. Elle était seule avec les
étendues infinies présentées par ce jeu qu’elle s’était
procuré quelques mois plus tôt. Depuis qu’elle le
possédait, elle digérait mieux certaines remarques qu’on
avait tant de fois adressées à ses envies de lointain :
561
— Voyage par ci, voyage par là, lui avaient reproché
ses parents. Pour payer tous ces avions polluants, il faut
que tu travailles !
— Dommage que ce ne soit pas toujours possible de
partir à l’aventure, hein ? avaient commenté des amis avec
sarcasme.
— Tu as plus qu’à t’inscrire sur un MMO, s’était
presque moqué un collègue. Aujourd’hui, avec la qualité
des graphismes, on s’y croirait.
Et, en effet, le jeu avait changé la donne.
Anna n’avait jamais porté énormément d’intérêt à ce
domaine, et encore moins aux progrès de la réalité
virtuelle. Elle avait été une enfant qui partait faire du vélo
avec les voisins dans la rue, une adolescente qui faisait le
mur la nuit, une étudiante qui dansait jusqu’au petit matin.
Rester enfermée et se priver du monde alentour ? Très peu
pour elle.
Elle ignorait pourquoi ce dernier commentaire pourtant
idiot lui avait tant trotté dans la tête, et l’avait poussée à
562
acheter un Galaxy Simulator. Un choix hasardeux pour un
logiciel au nom si peu original, qui l’avait amenée à se
plonger dans un univers numérique où les constellations
étaient palpables, où des planètes tournoyaient devant ses
yeux ronds d’émerveillement.
Au début, elle n’avait passé que quelques minutes
par jour à se ressourcer au milieu de ce tas de pixels, mais,
au fil des sessions, elle s’était étonnée de prendre goût à
l’exploration toujours plus minutieuse des images qui
défilaient. Les minutes s’étaient changées en heures sans
qu’elle s’en aperçoive.
Petit à petit, Anna en était venue à négliger la réalité.
Elle usait désormais du moindre prétexte pour s’immerger
dans son obsession. Ça avait commencé par aller dormir
plus tard et couper court à certaines de ses routines
quotidiennes pour gagner un peu de temps à flotter parmi
les étoiles. Ensuite, elle était sortie de moins en moins : se
saouler après le travail constituait une activité bien terne et
monotone à côté d’une excursion dans ce monde éthéré.
563
Son mari l’avait rappelée à l’ordre à plusieurs
reprises. D’abord, avec douceur.
— Mon amour, et si on allait voir un film au ciné
aujourd’hui ?
Puis, avec plus d’insistance.
— Anna, s’il te plaît, est-ce que tu veux bien lâcher
ton casque ? On nous attend et je ne pars pas sans toi, cette
fois. Sortir te fera du bien.
Mais Anna n’écoutait pas. Elle chassait l’inquiétude
sous-jacente à ces injonctions dont elle n’avait pas besoin.
Après deux ans de mariage, pourquoi la prenait-il pour
une débile ? Elle le savait bien : ce paysage scintillant était
aussi faux que les promesses de voyage avec lesquelles
elle se berçait pour ne pas sombrer dans la dépression.
La jeune femme s’était pourtant surprise à chercher
des étoiles dans le ciel nocturne lorsqu’elle ne jouait pas ;
elle ne se l’avouerait pas, mais le jour parfois aussi. Elle
grimaçait face à leur laideur et à leur manque d’éclat
quand elle en trouvait. Si elle n’en voyait pas à cause des
564
éclairages artificiels de la ville qui les effaçaient, un
profond sentiment de malaise s’immisçait en elle, une
sensation d’étouffement la saisissait et elle se ruait chez
elle à toute allure pour retrouver la brillance parfaite de
son rêve éveillé.
La frontière entre la réalité et l’illusion s’estompait.
— Anna, ma chérie. Anna !
La voix de son mari la fit émerger des méandres du
virtuel dans un sursaut. Elle retira son casque et se leva
lentement, ses jambes engourdies tremblant sous son
poids. Elle cligna des yeux pour s’habituer à la lumière
naturelle du matin qui perçait par ses fenêtres et se frotta
les paupières. Elle le dévisagea un instant, le regard
fiévreux, perdu dans le vide.
— Tu es déjà de retour ? l’interrogea-t-elle d’un ton
hésitant.
— Tu ignores mes messages depuis trois jours ! Ne
me dis pas que tu as passé tout ton temps sur ce jeu
stupide ?
565
Trois jours… Le gargouillement sonore qui résonna
sous-entendait que c’était possible. Les appels manqués de
son boulot et de ses amis aussi. Néanmoins, Anna sourit et
enlaça son mari.
— C’était une exception, ça ne se reproduira pas. Il
fallait bien que je trouve une occupation pour combler ton
absence, lui lança-t-elle sur le ton de la plaisanterie.
— Descends, proposa Karl avec sérieux, j’ai ramené
le petit-déj’.
Anna opina et lui emboîta le pas, son regard bleuté
s’attardant avec envie en direction du casque qu’elle
quittait à contrecœur.
Bientôt, en dépit des cris désespérés de son
entourage, Anna se laissa davantage absorber par les astres
de son jeu. Jusqu’à s’y faire engloutir. Elle avait
démissionné sans prévenir son mari, qui avait mal
réceptionné la nouvelle. Ce n’était pas tant l’aspect
financier de la décision qui le tracassait, mais la santé
566
mentale de sa femme, avait-il argumenté quand il l’avait
confrontée.
Néanmoins, s’ils effleuraient ce sujet, elle l’évitait.
S’ils se disputaient, elle fuyait dans les pixels. Anna ne
quittait plus son casque que pour dormir quelques heures
et manger un morceau, puis elle replongeait aussitôt dans
cette autre réalité. Les yeux rivés sur les petits points
lumineux qui dansaient autour d’elle, elle était
profondément enfoncée dans son illusion.
Elle n’avait plus besoin de rêver d’évasion après
tout, puisqu’elle vivait dedans. Quelle raison la pousserait
à se séparer de cet univers envoûtant ? Les étoiles étaient
ses amies, maintenant. Elles semblaient la suivre partout ;
ou peut-être était-ce l’inverse, qu’importe. Anna était
guidée dans le jeu par leur éclat rassurant, qui l’incitait à
toujours explorer plus loin le fantasme dans laquelle elle
s’était volontairement piégée.
Karl lui avait parlé de dépendance, et elle en avait ri.
Elle était tout à fait capable de se passer de son casque ;
567
c’était d’ailleurs ce qu’elle faisait pour lui accorder
quelques précieuses minutes au quotidien, n’est-ce pas ?
Pourtant, quand il avait essayé de jeter l’appareil,
Anna était entrée dans une rage folle, elle qui était si posée
d’ordinaire. Il lui avait pris la main pour apaiser sa colère,
en évoquant des souvenirs heureux de l’extérieur et des
plans pour l’avenir. Sans succès : même lorsqu’elle s’était
calmée, les constellations accessibles à portée de ses
doigts l’intéressaient bien plus que des voyages potentiels
à l’autre bout du monde.
Son mari avait menacé d’appeler de l’aide, mais
Anna l’avait ignoré. Des amis étaient venus. Elle avait dû
les rassurer en quittant sa vision étoilée quelques heures.
— Tu nous as accompagnés une demi-heure
seulement, et tu as à peine participé à la discussion, lui
avait rétorqué Karl quand les invités furent partis.
— N’importe quoi.
La notion du temps devenait floue.
568
Anna resta sourde aux reproches un long moment.
Un long moment ? Peut-être. Tout ce qu’elle savait, c’était
que son mari devait en avoir vraiment assez pour essayer
de la traîner chez un médecin de force. Il devenait fou,
avait-elle pensé un après-midi où il était venu la saisir par
les épaules après lui avoir ôté le casque.
La jeune femme avait réagi avec une violence qui
l’avait surprise elle-même.
— Ce n’est plus possible, avait hurlé Karl, les cils
bordés de larmes. Tu nages en plein délire. Tu t’es vue,
presque en transe une fois que tu n’as plus ce machin sur
la tête ?
— Rends-le-moi ! Les étoiles… Elles m’appellent !
avait-elle crié, le regard confus.
En se débattant pour récupérer son bien, ses ongles
avaient griffé jusqu’au sang la peau de son mari. Elle
l’avait repoussé d’un geste brusque et il était retombé
lourdement sur le sol.
569
Anna s’était immobilisée un instant. Elle avait scruté
l’expression que le choc avait dessinée sur le visage de
Karl. Il avait le souffle coupé face à cette situation inédite
et hors de contrôle. Il avait ensuite gémi de douleur en
s’appuyant sur son poignet pour se relever. Mais, surtout,
il l’avait fixée comme si elle était en proie à la folie.
Peu désireuse d’assister à cette scène, elle avait
repris son casque pour rejoindre la vaste étendue de la
galaxie où les astres lui mettraient les œillères nécessaires
pour ignorer ce qui venait de se passer. Le dernier son
qu’elle avait entendu avant de plonger dans sa vérité fut la
porte qui avait claqué quand Karl était sorti de leur
chambre.
Elle était perdue dans un univers qui n’existait que
dans son esprit, un royaume où les étoiles brillaient
éternellement, mais où la lumière ne pouvait jamais percer
les ténèbres de sa déraison. Elle avait embrassé cet espace,
et ce choix était une évidence : c’étaient les autres qui
vivaient dans l’illusion, prisonniers d’un monde fade et
570
sans intérêt. Elle était libre, et personne n’avait le droit de
la ramener dans ce qu’ils nommaient à tort « le réel ».
Si Anna vous racontait qu’elle avait enfin touché les
étoiles, vous auriez tort de la croire ; la seule chose qu’elle
avait touchée, c’était le fond duquel elle ne souhaitait pas
remonter.
571
L’écriture a toujours fait partie de la vie de Paola Soren,
depuis ses premiers pas sur des forums RPG et dans
l’univers des fanfictions. Ancienne traductrice qui navigue
aujourd’hui entre son métier dans l’IT et sa passion pour
les mots, ses genres de prédilection sont l’urban et la low
fantasy. À travers ses textes, elle cherche à tordre la
réalité, à questionner les évidences et à stimuler la
réflexion des lecteurices.
Immersion aborde la question de l’addiction en
explorant les dérives de la réalité virtuelle, sous la forme
d’une fenêtre ouverte sur un futur peut-être pas si lointain.
Ses réseaux
Instagram : @paola.soren
Email : [email protected]
Olivia Guerrero
Romance
573
mon portable. J’ouvre la fermeture de mon sac en
bandoulière. Elle résiste. Je tire un coup sec et réussis à
soulever la protection du téléphone. Je découvre enfin le
SMS avec fébrilité.
574
côté. La tache jaune cogne la vitre. J’observe de nouveau
le reflet. Une silhouette s’esquisse. Sur le haut, des
ombres. Des mèches rebelles, semblables à celle de Marc,
revendiquant la liberté de tomber à leur guise. Ma gorge se
noue, le souffle me manque. Je fixe mon téléphone dans
l’espoir d’un signe confirmant sa présence à quelques
centimètres. Nous avons mis en place un jeu pour notre
rencontre : un costume jaune pour lui, un collier avec un
pendentif en forme d’étoile pour moi.
575
être surgissent sans crier gare. Si les courbes de son corps
me révulsaient ? Son odeur ?
576
quelques heures seulement, un bel inconnu m’accostait.
Son pseudo, ridicule et hors-norme, m’a tout de suite
séduite. Depuis six mois, nous conversons sur Zoom.
Notre passion commune pour l’astronomie nous a
rapprochés. Lors de nos rendez-vous quotidiens, les traits
de son visage se forment et se déforment au gré du réseau,
mon cœur aussi. À chacune de nos rencontres sa voix, son
sourire, son humour me transcendent toujours un peu plus.
Un amour virtuel à 2000 kilomètres l’un de l’autre. Un
amour sans quotidien, sans intimité, je ne connais pas son
univers, le décor de sa maison, ses collègues de travail, sa
famille, ses amis. Pourtant, lorsque j’imagine son corps,
ses mains, son parfum, la douceur de sa peau, un désir
bien réel m’engloutit et ses eaux me submergent.
577
L’inconnu continue de tapoter sur son portable. Et
s’il me trouvait moche et l’alchimie de nos peaux ne
fonctionnait pas ? Le charme rompu au premier regard,
mon âme déchiquetée par un amour chimérique.
578
encore temps de faire machine arrière. Au bout de
plusieurs minutes, je me décide à prendre le taureau par
les cornes. Mes doigts ripent sur la lanière de mon sac.
Une main tremblante débloque, avec difficulté, le clavier.
Déception ou soulagement ? Incapable de le savoir
lorsqu’une publicité d’un réseau téléphonique s’affiche.
Une ombre s’avance dans le contre-jour. Je la devine à
peine. Attablée à la terrasse, la moiteur de cette fin
d’après-midi, flirte avec chaque pore de ma peau. Ma jupe
trop courte, choisie avec soin pour ce jour très spécial, se
colle à l’assise en fer de la chaise. À Brûle-pourpoint,
l’inconnu du tramway me fait face, avec son bouquet à la
main. À la vue de ce visage disgracieux, mes viscères se
soulèvent et dégoulinent de soulagement. Il me toise et se
dirige vers la table d’à côté. Arrivé à sa hauteur, il tend les
roses à une jeune fille, ravie de cette attention.
579
manière effrontée. Un frisson coquin cavale joyeusement,
le long de ma colonne vertébrale.
— Bonjour mon étoile filante, murmure Marc à mon
oreille.
Je tressaille au son de cette voix que je connais
par cœur. Je soulève légèrement la tête et distingue une
veste jaune canari. Un corps musclé comme je les aime.
Nos regards se croisent et nos âmes s’enroulent pour
s’unir à jamais. Nos rires s’envolent comme une traînée
d’étoiles, filant le parfait amour dans l’immensité du ciel.
Un doux rayon de soleil, usé par sa journée, effleure nos
corps scotchés. Nous nous séparons à la tombée de la nuit,
des étoiles plein les yeux.
580
Pour Olivia Guerrero, les mots sont sa passion et son
mentor. Depuis sa plus tendre enfance, ils guident ses pas
dans le ballet de l’existence. Tout comme la danse, ils
rythment les cycles de sa vie. Elle écrira tout d’abord pour
le spectacle vivant, puis pour la presse et enfin pour des
sites web et des podcasts jeunesse. À travers toutes ces
expériences littéraires, son éternel objectif est de
composer une symphonie d’émotions aux différents
lecteurs.
Pour cette nouvelle, inspirée d’une merveilleuse
rencontre avec un couple insolite, la romance s’impose
naturellement. L’autrice vous invite donc à découvrir
l’aube de cette belle histoire d’amour !
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Facebook : Olivia Guerrero
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Elodie Soranel
Littérature blanche
582
n’est en réalité que quelques planches de bois avancées sur
les rochers.
Soudain, une porte claque. Je me retourne. Personne.
Ce n’était qu’un appel d’air provoqué par les fenêtres
ouvertes. Je reste sur le qui-vive quelques secondes avant
de me relâcher enfin. Sale habitude.
Je chasse les souvenirs qui menacent de remonter à
la surface et file m’habiller pour rejoindre le centre de
préservation des coraux.
583
Je n’ai pas le temps de réagir que, déjà, il enchaîne,
surexcité :
— Un acanthaster a été vu au large de Panglao !
Je fronce les sourcils. Si l’étoile la plus dangereuse
des océans envahit la région, c’est tout sauf une bonne
nouvelle. Elle risque d’anéantir notre travail de sauvetage
du récif corallien. Je comprends ensuite l’enthousiasme de
Bayani lorsqu’il m’apprend l’arrivée imminente d’un
célèbre chercheur australien, spécialiste de cette étoile de
mer. La presse locale est déjà sur le coup.
— J’espère qu’on va passer à la télévision !
s’exclame Bayani.
Mon cœur se serre. Je vais devoir démissionner.
584
dont la recette est gardée secrète depuis plusieurs
générations.
— Mais tu adores ce que tu fais ! s’étonne-t-il.
Il a raison. Quand j’ai débarqué aux Philippines il y
a cinq ans, je n’avais aucune idée du travail que je pouvais
exercer. Le tourisme semblait être la solution de facilité,
mais ce n’était pas envisageable. Je passais donc des
heures dans l’eau, à nager au milieu des coraux, vivant sur
les économies que j’avais emportées et qui constituaient
une jolie somme aux Philippines. C’est une employée du
club de plongée qui m’a parlé du centre. J’ai appris sur le
tas, petit à petit, en commençant par les tâches les plus
ingrates avant de réaliser mes premiers bouturages.
— Malaya, personne ne te retrouvera ici…
Kidlat effleure ma joue avec douceur. J’observe ses
grands yeux sombres en amande, son visage carré, ses
traits bienveillants. Il insiste :
— Et si c’était le cas, je te protégerais.
585
Je caresse ses cheveux noirs épais. « Kidlat » en
tagalog signifie « source de lumière ». C’est ce qu’il est
pour moi. Un soleil qui a su éclairer l’obscurité dans
laquelle j’avais sombré, et ce, malgré les cocotiers et les
quarante degrés.
Mais un homme comme lui ne peut pas comprendre.
Il n’a jamais connu la violence sur son île ensoleillée.
En arrivant aux Philippines, j’ai pris une nouvelle
identité. Le prénom « Malaya » veut dire « liberté » et je
suis sûre d’une chose : je ne prendrai pas le moindre
risque qui puisse la compromettre. Parce qu’elle est ce que
j’ai de plus précieux.
Juste avant Kidlat.
— Je connais ce regard, me reproche-t-il.
Je lève les yeux, surprise.
— Tu penses à t’enfuir.
Et ce ne serait pas la première fois. Pourtant, depuis
que je suis ici, perdue sur cette petite île des Visayas, ça ne
586
s’est encore jamais produit. J’aime cette vie, sa quiétude,
le sourire de ses habitants.
— Comment pourrais-je quitter ce paradis ?
Il ne sourit pas, fait rare chez cet homme rayonnant.
Je me mords la lèvre. Je ne veux pas que mon passé abîme
sa lumière. Je l’embrasse avec douceur. Il pose son front
contre le mien.
— Qu’est-ce que tu vas faire aujourd’hui si tu ne
sauves pas des coraux ?
Je me redresse, pose mes mains l’une sur l’autre et
agite mes pouces.
— Pawikan.
Il se déride enfin.
— Tu as dû être une tortue dans une autre vie pour
autant les aimer !
Il a peut-être raison. Dans une vie qui précéderait
celle que j’ai fuie.
Une vie avant la descente aux enfers.
587
Une demi-heure plus tard, je grimpe à bord d’une
bangka, le bateau traditionnel d’un ami qui a accepté de
me déposer près d’Apo. Je lui demande de s’arrêter dans
la zone la moins touristique, loin de la côte, pour ne pas
risquer de me retrouver au milieu des vacanciers.
J’enfile mes palmes, mords dans mon tuba et plonge.
Avec bonheur, je retrouve la sérénité typique du monde
sous-marin. Entre les poissons argentés et les coraux
bigarrés, mes pensées disparaissent pour se focaliser sur
l’instant présent. La vie est différente sous l’eau, le temps
ralentit, le silence enveloppe.
Je dépasse un banc de sardines, repère une tortue
verte et m’enfonce dans l’eau pour la rejoindre. Sa
carapace miroite dans un dégradé de couleurs cuivrées.
Elle nage vite grâce à de puissants coups de nageoires. Les
pawikan dégagent une force tranquille qui m’a toujours
fascinée.
Soudain, j’aperçois une forme surprenante accrochée
aux coraux. Je m’approche, fronce les sourcils. C’est une
588
étoile de mer de couleur mauve, recouverte de piquants
acérés. Un acanthaster ! Je suis quasiment sûre de moi.
Elle doit faire dans les soixante centimètres de diamètre et
ses épines venimeuses font la taille de mes pouces. Je ne
me rappelle pas que Bayani ait mentionné cette zone
lorsqu’il a évoqué l’étoile, ce matin. Y en aurait-il
plusieurs ?
Je tente de me remémorer ce que j’ai appris sur ce
prédateur de coraux. Il me semble que l’acanthaster peut
pondre plusieurs dizaines de millions d’œufs par saison. Et
comme cette étoile se nourrit exclusivement de corail, elle
peut décimer des récifs entiers. C’est déjà arrivé en
Australie.
Alors que je devrais remonter à la surface pour
prévenir le centre, je m’approche pour l’observer de plus
près. Elle est aussi terrifiante que magnifique. C’est
comme si je ne pouvais détacher mes yeux de ses
multiples bras venimeux.
589
Comme si j’étais inexorablement attirée par le
danger.
Un mouvement brusque sur ma gauche me fait
tressaillir. Je tourne la tête et manque de boire la tasse. Un
walo-walo, redoutable serpent de mer rayé, vient
d’effleurer mon bras. Merde ! Je m’écarte aussi
rapidement que possible, me cogne contre le corail et
retiens un cri de douleur. Est-ce qu’il m’a mordue ? Ma
vue se brouille. La panique m’empêche de maintenir mon
apnée. Je suffoque.
Son venin est mortel, plus puissant encore que celui
des cobras. Je n’en ai peut-être plus que pour quelques
minutes. Je peine à remonter à la surface, mon bras entier
semble paralysé.
Lorsque j’émerge enfin, je crache mon tuba pour
reprendre mon souffle. La douleur s’intensifie et
m’arrache un gémissement. Mais la crainte de la mort est
plus forte encore et décuple mes forces. La terreur peut
transcender.
590
Je suis bien placée pour le savoir.
Je me mets à nager sur le côté et réussis à rejoindre
la plage la plus proche.
Échouée à même le sable, je crie à l’aide. Je ne sais
pas si on m’entend à cause de la cacophonie que font les
coqs. Je n’ose pas regarder l’état de mon bras. La tête me
tourne.
J’entends soudain des voix. On me traîne à l’ombre
des palmiers. Parmi la flopée de mots lâchés en dialecte
local, je n’en saisis qu’un seul et un éclair de lucidité me
traverse.
— No hospital ! je crie.
Puis, prise de violentes nausées, je vomis avant de
perdre connaissance.
Dans l’obscurité de mon inconscience, je le vois.
J’entends ses hurlements, je ressens sa rage, j’encaisse ses
coups, j’ai le goût métallique du sang dans la bouche.
591
Je n’arrive plus à respirer. Ce n’est pas à cause de
l’eau de mer. Ce sont ses mains qui enserrent mon cou
et, cette fois, elles ne me lâcheront pas.
Je ne veux pas mourir !
— Malaya, réveille-toi. Tout va bien.
J’ouvre les yeux, terrorisée à l’idée de le voir
ailleurs que dans mes cauchemars. Mais l’obscurité a
disparu. À la place, la lumière. Kidlat.
— Où sommes-nous ?
— À l’hôpital de Cebu.
J’ai un mouvement de recul. Cebu est la capitale de
la région des Visayas. Une ville beaucoup trop grande.
— Tu es en sécurité, ne t’inquiète pas, m’assure
Kidlat. Tu te rappelles l’accident ?
Je secoue la tête, n’ayant encore en mémoire que
deux mains qui m’étranglent.
— Tu as été piquée par une couronne du Christ.
592
C’est comme ça qu’ils surnomment l’acanthaster,
ici. Je pousse un soupir de soulagement. Sauvée d’un
serpent mortel par une étoile venimeuse. Ironique.
— Son poison n’est pas dangereux pour l’homme,
mais tu as fait une réaction allergique. Les médecins ont
dû réaliser une batterie complète d’examens. Tu as
beaucoup dormi ces derniers jours.
Mon sang se glace.
— Je suis ici depuis combien de temps ?
— Presque une semaine.
Je bondis hors du lit, arrachant la perfusion à mon
avant-bras. Je ne ressens aucune douleur, juste une peur
immense. Je saisis le portable de Kidlat dans la poche de
son jean.
Y aurait-il une minuscule chance pour que la
nouvelle de mon accident provoqué par une étoile invasive
n’ait pas fait la une de la presse locale ? Non, bien sûr. Pire
encore, avec l’arrivée du chercheur, elle a aussi été
largement diffusée sur les réseaux sociaux. En Australie,
593
au Japon, en Chine… Sur la plupart des articles, défile une
photo de mon corps inconscient, transporté en urgence par
hélicoptère.
Certes, on me distingue à peine sur l’image floue,
mais c’est déjà trop. J’ai commis une erreur monumentale.
J’attrape la main de Kidlat.
— On doit se tirer d’ici ! Maintenant !
Je ne devrais pas l’emmener, mais je n’arrive plus à
réfléchir de façon sensée. Mon corps a pris le contrôle.
Comme cette fois-là.
Je ne prends pas la peine de m’habiller, je sors de la
chambre en blouse d’hôpital et tente de me repérer dans le
dédale de couloirs aseptisés. Je m’élance et cours, le cœur
battant à tout rompre. Je finis par lâcher les doigts de
Kidlat qui n’arrive plus à suivre.
Une issue de secours, un escalier désert. Je le dévale.
J’entends une sirène au loin. Je me fige. Des portes
claquent. Je fais volte-face.
— Police ! Plus un geste ! crie quelqu’un en anglais.
594
Je suis pétrifiée. Trois canons pointent dans ma
direction. J’espère encore qu’il s’agit d’une erreur.
Les mots qui suivent achèvent de lever le moindre
doute.
— Eva Lalande, vous êtes en état d’arrestation pour
le meurtre de votre conjoint, Martin Lalande, sur mandat
international émis par Interpol. D’ici votre extradition,
vous avez droit…
Je n’écoute plus. Je croise le regard de Kidlat
derrière l’un des flics. Il ne comprend pas. Il m’a toujours
crue victime. Et je l’étais.
Jusqu’à ce que je poignarde mon bourreau.
Je suis comme l’étoile acanthaster. Je n’ai besoin de
personne pour me défendre.
595
Elodie Soranel est une autrice de littérature blanche qui
s’essaie parfois au thriller et à la romance. Le point
commun de toutes ses histoires est l’immersion au cœur de
différentes cultures. En effet, lorsqu’elle n’a pas le nez
dans ses romans, elle organise des voyages dans une
agence parisienne.
Accro au café et aux baozi (petits pains chinois
farcis), Elodie aime lire des romans engagés, dessiner pour
développer sa créativité, boxer pour évacuer, acheter des
cactus qui n’ont pas besoin d’elle pour survivre, et partir
en sac à dos à l’autre bout du monde pour faire le plein
d’inspiration.
Ses réseaux
Instagram : plume.d.elo
Email : [email protected]
Hélène Mayeur
Science-Fiction
597
tu avais insisté pour que j’aille directement à l’hosto
pendant que tu irais avec Sophie, Alain et Tanrhaz plaider
(avec succès, ouf !) la cause des Ertej. C’était encore les
humains, ça, d’ignorer complètement qu’on est mal fichu,
pour dire le moins en ce qui te concerne. Parce que oui, tu
avais fait encore mieux que moi : pour commencer, tu
avais fait une mauvaise chute là-bas, je ne sais comment,
en allant chercher Tanrhaz. Ensuite, au moment où on
partait de la planète, on a dû tripler la gravité artificielle
du vaisseau pour régler une avarie. Ce qui n’avait aidé ni
l’un ni l’autre d’entre nous. On avait fini par arriver ici
dans un état… Tu m’avais rejoint à l’hosto ensuite, après
avoir « parlé pour les Ertej », selon tes termes. Et
maintenant, tu étais en train de comater à cause des
médocs qu’on t’avait filés. On avait beau dire que les
humains étaient badass, tu avais visiblement atteint les
limites de ce qu’on pouvait en tirer.
598
La constellation du Cœlacanthe était ainsi visible par
la fenêtre. À commencer par son étoile la plus brillante,
l’Œil, Bampaan Duusa. Ton espèce, étant le résultat de
quatre milliards d’années d’évolution autour, l’appelait
simplement « le soleil ». Sous lequel toi et moi avions
grandi. Maintenant, il nous contemplait avec
bienveillance. Petit, je n’avais pas vraiment adhéré à ces
vieilles croyances, habitant justement sous cette étoile,
mais maintenant je commençais volontiers à m’y
abandonner. J’avais assez couru ces dernières semaines, et
je commençais à en avoir marre d’avoir tous les zozos de
l’univers à mes trousses, à nos trousses, parce qu’on
essayait d’aider des gens. D’un autre côté, quelle ironie
que ce soit ce même Œil qui ait éclairé, au sens propre
bien évidemment, leur espèce. La tienne.
599
intimes et sur lesquels ils fondent leurs familles. J’aimais
bien l’idée de fonder un foyer sur l’amitié plutôt qu’une
relation romantique, souvent plus instable que prévu.
Sophie était également enthousiaste. Il ne nous restait plus
qu’à te proposer, on n’allait pas le faire sans toi. Sauf que
t’étais occupé à ronquer à cause de tes cachetons. Te
connaissant, tu aurais de toute façon dit que c’était un peu
rapide et qu’il faudrait probablement plusieurs années
avant de savoir si nos amitiés dureraient, mais moi j’étais
chaud. On avait assez vécu de péripéties pour remplir
plusieurs vies, et il m’en faudrait plusieurs autres pour
m’en remettre. Des vies de mon espèce, bien sûr, je
préfère avoir de la marge.
600
son regard à Bampaan Duusa, l’Œil du Cœlacanthe.
Cœlacanthe que les Ertej appelaient prosaïquement
Poisson-à-pattes dans leur langue. Tiens, j’avais le début
d’une idée. Les Cœlacanthes ? J’avais cru comprendre
qu’ils vivaient justement en groupe sur la planète des
Ertej. Comme chez toi et chez moi, en fait. Je proposerais
ça demain, on verrait bien. Là, je commençais à ne plus
avoir les yeux en face des trous.
601
Hélène Mayeur est bioinformaticienne le jour (elle étudie
le développement du cerveau chez les vertébrés et essaye
de comprendre pourquoi il n’est pas symétrique) et
écrivaine et apprentie compositrice… le jour, parce que la
nuit, il faut dormir. Elle écrit principalement de la science-
fiction et de la fantasy.
603
— … que vous envoyez des obus sans gagner un
centimètre ! continue sa voisine.
— … et qu’on doit élever seules les enfants, faire
tourner les usines, les champs et tout le reste ! termine une
voix. Vous avez pris racine, ou quoi ?
Le groupe de femmes rit à la plaisanterie, puis leurs
yeux détaillent plus précisément les soldats, là, les pieds
dans la terre.
Bon sang.
Un silence tombe, le temps que la situation soit bien
comprise de toutes.
Et oui, aussi terriblement étrange que cela puisse
paraître, les hommes sont plantés, à la manière d’une
rangée de petits chênes. En même temps, rester quinze ans
les pieds dans la gadoue, ce n’est pas humain. On n’avait
jamais tenté l’expérience avant, voilà pourquoi on ne
savait pas qu’il y avait le risque que se développent des
racines sous les voûtes plantaires.
604
— Mais pourquoi on ne nous a rien dit ? questionne
une jeune fille, une écharpe turquoise autour du cou.
Cette couleur fait du bien d’ailleurs, dans ce paysage
tout gris et délavé.
— Je l’ai écrit dans mes lettres, mais ma femme a
cru que je faisais de la poésie !
Surtout, le courrier est largement censuré, barré,
corrigé. Une phrase comme « Ma chérie, je dois t’avouer
une chose terrible : mes orteils sont fichus dans la terre et
je ne peux plus bouger » devient, à l’aide de coups de
crayons et de gomme bien ciblés « Ma chérie, je bois et
savoure une dose risible de bouteille de vin bouillu, c’est
amer et je ne peux plus bouger ». Alors, c’est vrai, les
lettres semblent très confuses, mais le procédé permet au
moins de filtrer toute information sur ce problème de
soldats enracinés.
— Il ne faut surtout pas que les belligérants d’en
face aient vent de notre situation. Ils arriveraient au petit
trot sans que l’on puisse esquisser le moindre pas, prévient
605
le colonel qui reprend ses esprits, tandis qu’une
gigantesque bosse pousse sur son crâne. Pour l’instant, les
obus tiennent à distance, mais cela ne peut durer encore
des années.
— Et pourquoi qu’il est pas planté, lui ? questionne
très justement une petite femme aux joues potelées, en
pointant du doigt le gradé.
— Mais parce que je dois faire des allers-retours à la
capitale, afin de prendre connaissance des dernières
décisions de…
Un deuxième coup de poêle bien ajusté envoie de
nouveau le colonel au tapis. Ça énerve, ceux qui jouent
aux petits chefs.
On s’organise au plus vite : il faut tenter une
opération générale de déracinement en prenant garde de ne
pas mettre en péril la santé des soldats. Les pépiniéristes
parlementent avec les doctoresses afin de définir un
protocole. Les autres femmes réfléchissent à la meilleure
manière de connaître la localisation des lignes ennemies.
606
Le vent de décembre étant fort, elles vont en profiter.
En cousant ensemble toutes leurs jupes, robes et
manteaux, une sorte de montgolfière sans nacelle prend
rapidement forme. Le plan est sobre : une femme
s’envolera au-dessus des tranchées, le temps d’étudier le
positionnement de l’armée d’en face, puis on la fera
descendre en tirant sur les cordes attachées à ses chevilles.
Simple comme bonjour. C’est Meredith qui le dit. Celle à
l’écharpe turquoise. Elle maîtrise le sujet : elle est
couturière. Quand on lui demande le rapport entre les deux
idées, elle balaie la question d’un revers de main. En plus,
elle a toujours rêvé de faire du cirque. Elle se propose
donc dans le rôle de la femme suspendue à la montgolfière
de robes. Vu que ça arrange beaucoup de monde, on ne dit
trop rien.
À la faveur de la nuit, l’opération commence. Le
vent rechigne, au début, à entrer dans les jupes.
Finalement, il s’insère, se glisse, puis s’engouffre tout à
fait. Les bras se tendent, les cordes grincent. Meredith
607
s’envole. Hop, elle n’est bientôt plus qu’un point dans le
ciel sur fond de robes de toutes les couleurs. Pourvu que,
de l’autre côté du no man’s land, on ne la voie pas.
Pourvu.
— Le temps passe, elle doit descendre, s’inquiète un
jeune soldat du nom de Gaspard, nouvellement déplanté.
Il a du mal à marcher, un peu, mais ses yeux
fonctionnent à merveille et voient que la couturière valse
bien trop dangereusement du côté des nuages. Tout autour
de Gaspard, les femmes, en pantalettes, corsets ou jupons
de dentelles, tirent de toutes leurs forces, mais rien n’y
fait : le vent ne veut pas rendre sa prise. Meredith volette
de-ci, de-là, à la manière d’un cerf-volant.
— Il va falloir aller la chercher, un orage se prépare,
annonce Gaspard.
Il sait de quoi il parle, il est facteur. Quand on lui
demande le rapport entre les deux idées, il ne répond rien,
tout occupé qu’il est à inspecter le fond d’un canon.
608
Là-haut, Meredith, malgré les pirouettes, a noté sur
son carnet les positions ennemies. Cela ne se présente pas
trop mal : une incursion par l’Est serait radicale. La
perspective paraît réjouissante, toutefois la jeune femme
peine à profiter du moment : les cordes se resserrent
douloureusement autour de ses chevilles, à chaque fois
que, d’en bas, on essaie de la rapatrier au sol. Elle a peur
soudain : et si elle restait là, perchée dans les nuages,
jusqu’au lever du jour ? Et si le camp adverse l’apercevait
et envoyait un obus lui dire bonjour, au petit matin ? Et si ?
Et si ?
Meredith ne se doute pas que la vie nourrit, à son
sujet, d’autres projets bien plus originaux : une forte
bourrasque arrache les cordes et le gros ballon de jupes
s’envole plus haut. De roulade en roulade, la jeune femme
voit les étoiles se rapprocher à toute vitesse.
Dans les régions et les pays tout autour, les amateurs
de constellations la repèrent, le sourcil relevé : la femme-
ballon finit par se coller à l’étoile Polaire, là-haut.
609
Maintenant, on dirait que l’astre brillant a un nez de
clown. Les jours passant, les journaux s’arrachent les
thèses favorisant l’audimat : « L’étoile du nord en voie
d’explosion », « L’invasion imminente des Polaris », « La
Pustulente, maladie venant du ciel »…
610
coupé par ce passage éclair, puis sent sur son visage un
frôlement doux.
Pour finir, une dizaine d’étoiles filantes s’avancent
jusqu’à elle pour mieux observer la nouvelle venue. Celle-
ci trouve ces petites boules ébouriffées tout à fait
attachantes. Elle apprend à les appeler, puis à leur parler,
puis à les caresser. À chaque fois, quelques touffes lui
restent entre les doigts.
C’est alors que germe une idée : elle va filer cette
laine.
Elle mêle les brins. Une lourde tresse prend forme,
sous le regard intrigué d’un troupeau d’étoiles qui se
laissent tirer quelques poils brillants de leur dos velu pour
contribuer à cette vaste entreprise au but assez trouble.
Les scientifiques du monde entier, l’œil vissé à leur
télescope, y vont de plus belle en matière de
questionnements : qu’est-ce donc que ce long filament
semblant pendouiller de plus en plus ? Comment expliquer
que des étoiles filantes stagnent devant la Grande Polaire ?
611
Dans sa tranchée, Gaspard observe la tresse, lui
aussi, avec des jumelles. Ce n’est pas idéal pour bien voir,
mais ça lui donne le minimum d’informations dont il a
besoin.
— Alors ? interrogent les autres qui en ont fini de
déraciner tous les soldats et sont à présent regroupés
autour de lui, tel un chœur grégorien.
— Elle est idéalement positionnée. Il faut agir
maintenant, répond Gaspard, avant de se glisser tout au
fond du canon.
La tresse atteint plusieurs milliers de kilomètres,
désormais. Elle flotte en direction de la planète bleue,
tranquille. En visant bien, il paraît assez envisageable à
Meredith d’attraper le haut de la Tour Eiffel. La belle tente
sa chance : elle envoie son lasso en poils d’étoiles avec
tout son espoir pendu au bout.
Au début, la tresse se prête au jeu et s’engage dans
la bonne direction, mais soudain une bourrasque farceuse
l’entraîne plus à l’Est. Ne pouvant rectifier la trajectoire,
612
Meredith vole dans le ciel, amorçant quelques pas de
danse afin de mieux glisser entre les astéroïdes et les
comètes.
Le soldat arrive en sens inverse, comme un boulet de
canon. Technique un brin militaire, il est vrai, mais il a
apporté des fleurs. Plutôt, il est bouquet de fleurs : des
perce-neiges ont eu le temps de pousser sur ses pieds, dans
les tranchées.
Il s’accroche à la longue torsade, en remonte le
cours, rejoint Meredith. Le facteur et la couturière
entament alors, sous les yeux de plus en plus sidérés du
monde entier, une valse sans fin ayant pour but d’enrouler
la tresse autour d’eux. Le vent cosmique aide de tendres
pétales blancs à jouer le rôle de paillettes.
À force de tourner, ils disparaissent dans un
immense cocon scintillant.
Lorsque ce dernier touche enfin le sol, des mains
l’accueillent avec émotion, veillent à ne pas abîmer l’objet
magique. La laine d’étoiles est dévidée, laissant apparaître
613
Meredith et Gaspard. Le sourire de ceux-ci
s’efface aussitôt : les uniformes, en face d’eux, sont
rouges et verts : ce sont les soldats ennemis. La tresse s’est
accrochée à leurs barbelés.
Lorsqu’un colonel baragouine dans sa langue
« Mettez-les en joue ! », quelqu’un l’assomme. Le charme
du cocon délicieusement lumineux agit, tout comme la
magie de décembre. Les soldats rouges et verts restent là,
à les regarder, immobiles, les pieds entièrement recouverts
de boue…
Les pieds recouverts de boue ?
Meredith et Gaspard appellent leurs amis, de l’autre
côté du no man’s land. Il faut déplanter les gars d’ici : on
n’a pas le droit de laisser les gens comme ça. Ennemis ou
pas.
La leçon est importante : le merveilleux rapproche
les peuples et conduit à oublier la guerre. Avoir la chance
de toucher la pilosité d’une étoile filante rend vraiment
médiocre le rêve de conquêtes territoriales.
614
Chacun rentre chez soi, un poil lumineux en poche,
se faire soigner les plantes de pieds, reprendre le cours de
sa vie ou tomber amoureux.
Les scientifiques arrivent trop tard pour récupérer la
tresse.
Les colonels se réveillent après le départ des troupes.
Ils ne trouvent, en lieu et place du cocon stellaire,
que quelques pétales de perce-neige.
Voilà comment file la vie, quand on se prend à rêver.
615
Anna Dorz se consacre à l’écriture et à l’illustration
lorsqu’elle n’est ni dans sa classe ni dans une forêt
silencieuse. Attirée par la poésie de l’étrange, du farfelu,
du minuscule ainsi que par les profondeurs de
l’inconscient, elle place toutes ses créations sous le signe
de ce qu’elle appelle « le Psymaginaire ».
Cette nouvelle met en lumière le fait qu’au-delà des
petits et grands conflits qui traversent notre monde, attend
un univers beaucoup plus vaste : celui de l’Imagination, de
l’Émerveillement, de l’Amour.
Ses réseaux
Instagram : @cobillus_annadorz
Auréa Souvankham
Fantastique
617
amie et une tortue. J’ai dix-sept ans, je n’aurai jamais mon
bac, ni de métier. Et je suis morte avant même un vrai
premier baiser. C’est ce que je viens chercher ce soir.
Ça, et la vengeance.
Henri était plus ou moins mon petit ami. Disons
qu’il serait devenu mon petit ami si nous avions eu plus de
temps. Nous avons toujours été dans la même classe et
dans les mêmes activités. Henri est beau avec ses cheveux
châtains et ses yeux clairs. Beaucoup de filles avaient le
béguin pour lui, moi y compris. Pour mes quinze ans, j’ai
eu le courage de l’inviter à mon anniversaire.
Il est venu.
La lune disparait. Une à une, les étoiles se parent
d’une ombre écarlate. Dans un état de stupeur depuis
plusieurs jours, mes sens s’éveillent enfin. J’ai presque
l’impression de revenir à la vie. Mais c’est différent. L’air
glisse sur ma peau, je le sens frais mais je ne frissonne
pas.
618
Debout sur ma tombe, mes pieds s’enfoncent dans la
terre fraîche et je sais qu’aucune empreinte ne sera visible
après mon départ. Je suis un fantôme, perceptible, mais
sans impact sur les vivants. Ils me voient, mais ne s’en
souviennent pas. Les lueurs pourpres dansant sur ma peau,
je me dirige vers la sortie du cimetière.
Je suis déjà allée chez Henri : je n’habitais pas loin
de chez lui et je le croisais souvent dans le quartier.
Parfois par hasard, parfois en provoquant la chance. J’étais
si amoureuse l’année de mes seize ans que j’ai presque eu
peur d’avoir développé une obsession pour lui. Je sentais
sa présence quand il arrivait dans la pièce. Quand il le
laissait dans les loges, j’étais tentée de regarder son
téléphone pendant les pauses, au club de théâtre.
Évidemment, je n’ai jamais cédé, je suis une fille bien,
amoureuse, peut-être un peu trop passionnée, mais une
fille bien, qui respecte les limites.
Une fois seulement, j’ai laissé la curiosité
l’emporter. Son agenda était tombé près de moi dans les
619
couloirs du lycée et avant de lui rendre, j’en ai profité pour
regarder un peu dedans, juste la première page, mais ça
m’a suffi. Il y avait une photo de lui, ma meilleure amie et
moi. Il était au premier plan en train de prendre un selfie,
mais il était possible de nous voir, Chiara et moi dans le
fond et je sais maintenant qu’il l’avait fait exprès.
J’étais si heureuse, ce jour-là, quand je lui ai rendu
son agenda que deux jours plus tard, je lui ai proposé de
venir au cinéma voir le dernier Marvel.
Comment je savais qu’il aimait les Marvel ? Je ne
sais plus.
Je marche lentement. Les rues me sont familières,
les portes, les jardins, parfois même, les noms sur les
boîtes aux lettres. Les mêmes portes colorées, les jardins
déserts, les chiens ensommeillés.
J’entre sans sonner.
Il m’attend.
La seule personne qui connait la légende de la nuit
des étoiles pourpres, c’est lui. Il m’en a parlé, après notre
620
film, quand je lui ai demandé ce qu’il lisait. J’avais été
impressionnée par son savoir et son regard. Je m’étais
amusée à dessiner ses yeux, une fois. Je le connaissais à
peine, mais il avait toujours été là, dans un coin de mon
esprit. Mon amoureux secret.
— Henri ? je murmure en poussant la porte de sa
chambre.
Je suis venue ici le jour de ma mort. Nous étions
censés nous retrouver dans la cour devant chez lui, mais sa
sœur m’a dit de monter pour l’attendre. Curieuse, j’ai bien
évidemment accepté, pressée de découvrir sa chambre.
Un grand rideau sur le mur de gauche, un bureau
sous la fenêtre aux volets ouverts et un lit une place sur
ma droite. La chambre d’un adolescent simple et discret,
avec quelques livres sur les étagères, quelques photos de
famille sur les portes du placard.
Et lui, assis sur le lit, dans le noir.
— Héloïse ? C’est bien toi ?
Sa voix trahit un mélange d’espoir et de surprise.
621
— Oui Henri, j’entre en souriant. Tu avais raison, la
nuit des étoiles pourpres existe.
Il se lève et s’approche en levant les bras, comme
s’il voulait m’enlacer. Il s’arrête, hésite. Je ris et viens me
blottir contre son torse. C’est mon petit ami. Nous avons
eu un seul date, presque une déclaration. Je l’ai toujours
aimé et il m’aime, lui aussi, je le sais.
— Je ressens ton contact mais pas ta chaleur,
j’explique quand il referme ses bras autour de moi.
J’entends son cœur accélérer.
— Tu m’as manqué, chuchote-t-il. Tu me manques.
Mon Henri. Si nous avions pris notre courage à deux
mains, si nous nous étions avoué nos sentiments, nous
aurions pu avoir quelques mois ensemble. Peut-être serais-
je encore vivante s’il avait essayé de sortir avec moi plus
tôt ?
— Tu m’as manqué aussi, je réponds en me
dégageant.
622
Il tente de me garder contre lui mais je lui échappe et
parcours la pièce, pieds nus, dans ma petite robe verte,
choisie par mes parents. L’effet dramatique d’une robe
blanche aurait peut-être été plus approprié…
— Comment c’est ?
Inutile de lui demander plus de précisions, je sais de
quoi il parle. Nous nous comprenons si bien, tous les deux.
Des âmes sœurs.
— C’est… différent. Ma vie ne me manque pas tant
que ça, mais les gens, si. Mes parents, mon frère, Chiara
ou encore ma tortue…
— Paillette ?
Un sourire naît sur mon visage quand il prononce
son prénom. Nous n’en avions jamais parlé.
— Oui, ma petite Paillette. Comment va-t-elle ?
Il hésite, les mains dans les poches tandis que
j’explore sa chambre. Il ne sait pas que je suis déjà entrée
une fois, que la curiosité m’a déjà poussée à ouvrir les
tiroirs. L’indiscrétion, un autre de mes défauts, oups !
623
Quand ça le concerne, je ne suis pas une fille si bien que
ça, finalement.
— Bien, je suppose. Je n’ai pas beaucoup de contact
avec ta famille. Ils ne savaient pas pour nous. Chiara est la
seule qui m’ait reconnu à ton enterrement.
Ses sourcils se froncent légèrement, il semble
embêté, presque vexé.
L’amusement me gagne et je viens lui caresser les
cheveux. Ses yeux clairs rencontrent les miens et
j’humidifie mes lèvres. J’ai si hâte de l’embrasser, mon
Henri, mon amoureux.
— Je pensais que je pourrais les observer depuis le
paradis, je plaisante avec une pointe d’amertume. Mais ce
n’est pas possible, on a des flashs, parfois, des
impressions, mais pas d’œilleton pour espionner les
vivants.
Ses mains gagnent ma taille et je sais qu’il pense à la
même chose que moi. À nos lèvres et les sensations que
leur rencontre pourrait nous procurer.
624
— Je suis déçu. Parfois je te parle quand je suis seul.
Je vais sur ta tombe et je te raconte ma vie, la vie qu’on
aurait pu avoir tous les deux, si je n’avais pas été en
retard.
Si j’avais encore eu un cœur, il se serait enflammé.
Mon Henri a l’air si triste que mes deux mains rejoignent
ses joues pour ne pas perdre une miette de ses mots
tendres et douloureux. Savoir que je lui manque me
procure un plaisir presque malsain. Comme tout ce qui
touchait à lui de mon vivant. L’admirer de loin, essayer de
connaitre ses goûts, regarder la première page de son
agenda et espérer le croiser chaque jour en allant en cours.
J’étais si amoureuse de lui.
Seule Chiara savait. Elle se moquait un peu de moi
et essayait de me convaincre de lui parler. Même si elle ne
l’a jamais vraiment apprécié.
— Tu as des nouvelles de Chiara ?
625
La question m’échappe et une part de moi craint
d’entendre la réponse. Je sens ses doigts se resserrer sur
mes hanches.
— Oui, on traîne parfois ensemble. J’ai commencé à
lui parler après ta mort. C’est la seule qui comprend
vraiment ce que je ressens, ta perte. Elle se souvient de tes
sourires, vos fous rires, tes cheveux flamboyants et tes
taches de rousseur. On se voit deux à trois fois par mois,
pour prendre un café et parler de toi. Elle aussi souffre de
ton absence.
Je sais. Chiara était ma meilleure amie depuis la
maternelle. Elle était comme ma sœur, si on s’est déjà
disputée, ce n’est jamais allé très loin. Elle était mon
soleil, j’étais sa lune. Elle me faisait rire, me faisait
pleurer, elle savait comment me remonter le moral et
cherchait toujours de nouvelles idées pour nous divertir.
Mon âme est dévastée de ne plus pouvoir être là pour elle,
pour lui rendre toute la gentillesse et la générosité qu’elle
m’a données.
626
— Elle me manque tant…
Mon murmure est comme une plainte et je crains un
instant de me laisser submerger par la peine et la douleur.
J’étais la torturée des deux, le yang qui manque de devenir
folle sans son yin.
— Pourquoi tu es venue me voir moi alors ?
demande Henri, ses doigts glissant sur ma joue.
Ses iris sont deux billes sombres dans l’obscurité.
Les lampadaires de la rue sont notre seule source de
lumière mais ils me suffisent pour distinguer l’amour dans
ses yeux, la reconnaissance sur son visage de l’avoir
choisi, lui, pour la nuit des étoiles pourpres.
Les souvenirs de Chiara s’évadent de mon esprit
pour me rappeler la raison de ma présence ici : mon Henri.
— Je n’ai jamais été embrassée, j’avoue en caressant
ses lèvres de mes doigts.
Dans la mort, plus de timidité.
Il n’en faut pas plus pour qu’il agisse. L’assaut de
son baiser témoigne de la passion entre nous.
627
Il regrette de ne pas m’avoir vue ce jour-là et il
continuera de le regretter. Regretter de ne pas avoir été là
quand je suis entrée dans sa chambre, quand j’ai vu ce
rideau sur le mur, quand je l’ai écarté. Il ne le sait pas
encore, mais il regrettera de ne pas avoir été à l’heure, de
ne pas avoir empêché sa sœur de me mettre en garde. Il
regrettera de ne pas avoir eu de serrure pour cette pièce. Il
regrettera les photos, les carnets, les objets que j’ai trouvés
derrière le rideau.
Cette fascination pour lui, ce béguin qui m’a fait
croire que je développais une obsession.
Ce n’était rien comparé à ce que lui a fait.
Il nous a espionnées pendant des années, nous a
observées, étudiées dans l’ombre. Et plus il nous épiait,
plus il me voulait, moi. Sensible, naïve, manipulable, il
voulait devenir mon yang, que je sois son yin. Sans
Chiara.
Mais je suis morte.
628
Alors il change de cible, il profite du chagrin de ma
meilleure amie pour prendre ma place, devenir son tout.
Les esprits entendent rarement les vivants, mais je
l’ai entendu cette fois. Quand il l’a avoué sur ma tombe.
— Henri, je murmure alors qu’il s’écarte, à bout de
souffle.
— Héloïse… comme je t’aime.
Je sais, mon Henri. Moi aussi, je t’ai aimé.
Mais je dois protéger ma meilleure amie.
— J’ai oublié de te dire, Henri. Lorsque les étoiles
prennent la couleur du sang, le baiser d’un esprit s’empare
de son dernier souffle.
629
Après l’obtention d’un master d’école de commerce,
Auréa Souvankham décide de se consacrer entièrement à
ses passions de lecture et d’écriture. En pleine formation
pour devenir libraire, elle écrit en parallèle sa première
fiction de romantic fantasy.
Ses réseaux
Instagram : @a_souvankham
Email : [email protected]
Alaric Robin-Baquey
Thriller
631
Pour la première fois depuis que les pompes
funèbres avaient déposé leur macabre présent, le médecin
leva le regard sur son assistante et avec un demi-sourire il
lâcha, telle une enclume sur un escargot :
— Je pensais que c’était sa fille.
Les secondes s’égrainèrent. Enfin, le médecin légiste
perfora de son rire sonore le silence qui s’était étiré bien
au-delà des limites du malaise.
— Mais non, je plaisante, je ne sais pas pourquoi il
était irrité, assura le docteur qui s’affairait maintenant à
organiser ses outils selon une méthode quasi compulsive.
Le surmenage, le manque de sommeil, le stress induit par
les restrictions de personnel. Il existe tant de raisons dans
notre institution pour perdre parfois le sens commun.
Rassurée d’avoir entendu ces mots, l’assistante
termina la préparation du matériel et prit congé lorsque le
légiste lui intima de partir et de profiter de sa soirée pour
une fois. Il faut dire qu’elles se faisaient rares ces temps-
ci, les soirées libres. Les tiroirs mortuaires étaient
632
complets. Une recrudescence des violences conjugales,
des accidents mortels et des morts suspectes avait conduit
l’institut médico-légal à louer des camions frigorifiques
pour entreposer les cadavres en attente d’examen.
Le docteur Étienne Setter était un homme d’âge mûr,
le visage griffé des outrages du temps et buriné par un
travail qui imprime sur son officiant les marques des pires
atrocités de l’être humain. Malgré cela, il exhalait de lui
un charme hypnotique qui lui valait régulièrement des
regards et des sourires appuyés de la gent féminine. Il se
tenait devant la table, prêt à examiner le corps de la jeune
femme de 29 ans apporté plus tôt dans la soirée. Une
autopsie en urgence, demande expresse du procureur de la
République à la suite d’un suicide qui semblait suspect
aux enquêteurs. La pièce était plongée dans une semi-
obscurité, uniquement éclairée par la lumière blafarde des
lampes scialytiques. Les outils parfaitement alignés, qui
attendaient d’être souillés par l’ouvrage, brillaient de
petits reflets argentés pareils à une constellation macabre.
633
L’atmosphère était lourde de silence tandis que le docteur
Setter commença son travail aux prémices de la nuit. Les
étoiles dans le ciel paraissaient voilées, témoins insonores
de la scène macabre qui se déroulait sous leurs yeux.
L’examen commença avec une minutie d’horloger,
le regard attentif du praticien scrutant chaque détail de la
dépouille de Sophie qui gisait là, paisible dans la mort,
silencieuse aux myriades d’interrogations qui restaient à
lever.
Tandis que l’autopsie se poursuivait, dans les rues
sombres de la ville, l’enquête, elle pataugeait. Pas de
témoin ni de preuve tangible. Juste des questions sans
réponse et des soupçons diffus. L’adjudant Renald ne
comprenait pas pourquoi cette jeune astronome à qui tout
semblait sourire s’était donné la mort dans des
circonstances assez troubles. Elle avait été retrouvée chez
elle à la suite de l’appel aux secours par son directeur de
recherche inquiet de son silence alors qu’ils avaient
rendez-vous. Elle était allongée sur le dos au milieu de son
634
salon, toutes portes verrouillées. Sur la table basse, un mot
expliquant son geste, laissé à côté d’une bouteille de rhum
presque vide et de plusieurs tablettes de Xanax dont
n’avait réchappé qu’un cachet solitaire. Des vomissures
maculaient ses joues et son cou, souvenirs de l’ultime
effort d’un corps empoisonné qui lutte pour se sauver. À
bout de forces, elle n’avait pas pu se tourner de côté et
avait inhalé son vomi, accélérant son décès. Dans ces
circonstances, aucun doute sur les causes de la mort ne
devrait subsister, mais l’adjudant Renald demeurait
interdit. Quelque chose n’allait pas. L’agencement de la
scène, cette bouteille de rhum alors qu’il n’y avait pas
d’alcool dans le logement. Et ce mot d’adieu, écrit à la va-
vite sur un bout de carnet. D’ordinaire, lorsqu’un message
était laissé à l’attention des proches, il était empli de
remords, de regrets, d’excuses et d’explications, mais pas
là. Non, juste un petit « je n’en peux plus de la vie, je
souffre trop. Adieu ». De l’avis de Renald, ces éléments
semblaient suspects. Ayant foi dans l’instinct du
635
gendarme, le procureur de la République de permanence
avait demandé une autopsie pour confirmer les causes du
décès.
Pour des raisons évidentes, le code de déontologie
oblige un médecin légiste à passer la main dès lors que la
personne sur la table est une connaissance. Néanmoins, le
docteur Setter avait tu son lien avec cette jeune femme
rencontrée à une conférence d’astronomie et avec qui il
avait partagé de temps à autre des discussions animées
concernant les anneaux de Saturne ou les phénomènes
d’occultation stellaire. Mais ici, inerte sur le métal glacé, il
ne restait d’elle qu’une pâleur de marbre semblable à la
lumière froide d’une étoile perdue dans un ciel sans lune.
À l’autre bout de la ville, dans les bureaux du pôle
judiciaire de la brigade, une amertume persistait sur la
langue de l’adjudant Renald. Un goût d’incomplétude, la
démangeaison pathologique du cerveau qui torture le
philatéliste face à l’emplacement vide au milieu d’une
planche de timbre. Il savait qu’une chose lui échappait,
636
mais quoi ? Rongé par ses réflexions et incapable de
rentrer chez lui, il se rendit à nouveau au domicile de
Sophie. Les pompiers avaient dû fracturer la porte pour
entrer et avaient installé un autre barillet, confiant les clefs
au gendarme en attendant leur remise à la famille. Tout
était en ordre dans l’appartement. Pas de traces de lutte.
Rien de flagrant au premier abord. Tandis que Renald
cherchait désespérément un indice, quelque chose lui sauta
aux yeux. Là, sur le bureau de Sophie. Mais où avait-il vu
ça auparavant ?
Dans l’immense carcasse sans vie qu’était devenu
l’Institut médico-légal à cette heure avancée de la nuit,
seul son cœur, la salle d’autopsie, palpitait d’activité. Le
docteur Setter continuait son ouvrage, ses mains habiles
manœuvrant avec précision autour du corps inerte.
L’examen génital ébranla le praticien bien plus qu’il ne
l’eut cru possible. Il apparut que Sophie avait eu des
rapports sexuels peu de temps avant son décès. Pendant un
moment, cette découverte embruma l’esprit du légiste et
637
ce n’est que le tintement métallique du scalpel heurtant le
carrelage qui l’extirpa de sa torpeur.
Le bureau de Sophie exhalait le calme et
l’organisation. Les couleurs pastel de ses surligneurs et les
petits carnets parfaitement alignés sur l’étagère murale,
triés par taille et par nuance, tranchaient avec la multitude
de notes, dessins et gribouillis qui constellaient l’immense
sous-main posé sur le meuble. Parmi les suites de chiffres,
les coordonnées stellaires, les calculs et les to-do listes,
une récurrence sauta aux yeux de Renald. Un croquis, ou
plutôt un amas de points qui se répétait çà et là partout sur
le sous-main. Quinze points dont la disposition restait
invariablement la même. Et puis le flash, le fameux eurêka
des enquêteurs lorsqu’une piste télescope violemment le
fil de leurs réflexions. Sophie avait réalisé le même dessin
dans le coin inférieur droit de son mot d’adieu. Pourquoi
avait-elle pris le temps de dessiner quelque chose alors
qu’elle couchait sur le papier les derniers mots de sa vie si
ce dessin ne revêtait pas une importance particulière à ses
638
yeux ? Il n’en connaissait pas encore la signification, mais
il était traversé par cette certitude, que cette affaire ne se
résumait pas à un banal suicide.
L’enquête de voisinage s’était révélée peu probante.
Personne n’avait rien vu ni rien entendu de la journée.
Sophie menait une existence rythmée par son travail, ses
colloques et ses déplacements. Une vie sociale quasi nulle
et jamais de visite.
— Jamais de visite, vous en êtes sûre ? Pas d’ami, de
petit ami, pas même de la famille ?
Les yeux voilés de la vieille concierge se perdirent
un instant dans la galaxie de ses pensées avant de revenir à
Renald.
— Maintenant que vous le dites, il y a quelque
temps elle recevait la visite d’un élégant monsieur. Un
homme bien plus âgé qu’elle. Ça aurait fait jaser dans ma
jeunesse, je peux vous le dire.
La vieille concierge réajusta ses lunettes à branches
multicolores bien en haut de son nez et poursuivit.
639
— Il venait une fois par semaine environ, mais je ne
l’ai pas vu depuis un moment. N’allez pas croire que
j’épie les résidents hein, lança-t-elle sur un ton de
reproche en fixant Renald dans les yeux, je préfère penser
que je veille sur eux, ils sont un peu ma famille.
Traversé par le frisson de tenir enfin quelque chose,
Renald s’empressa de demander des détails, une
description, tout élément pertinent au sujet de cet individu.
— Je ne pourrais pas vous en dire plus, il était très
discret. Un collègue de travail peut-être, il avait toujours
avec lui une sacoche en cuir très usée.
Elle tourna un instant le regard en direction de sa
cuisine où une vieille bouilloire en fonte sifflait à en
perdre l’ouïe avant de conclure :
— La première fois, j’ai même cru que c’était un
médecin qui consultait à domicile à cause de cette besace.
Les mauvaises langues vous diraient que c’était son
amant, mais je ne suis pas de ceux-là. Non-monsieur !
640
Encore un espoir qui s’étiolait. Impossible de
remonter la piste de cet illustre inconnu. Sans l’ombre
d’une idée à creuser, Renald décida d’envoyer au légiste la
photographie du mot d’adieu prise plus tôt dans la soirée.
Peut-être aurait-il un avis quant à la signification du dessin
de bas de page.
L’autopsie enfin achevée, le docteur Setter reçut un
SMS de Renald. Le corps de Sophie était meurtri de
lacérations exploratoires, ses organes retirés, pesés et
malmenés sous la lame du praticien. Plusieurs bocaux
étaient alignés sur une servante à côté du cadavre
contenant des prélèvements divers de sang cardiaque, de
sang périphérique, d’urine et le bol alimentaire. Tandis
qu’il s’installait à son bureau, le légiste consulta le
message et son visage se figea dans une expression
d’effroi. À cet instant, la gravité terrestre sembla avoir
triplé sa force en ce point précis du globe. Les cernes, les
pommettes et les bajoues du médecin parurent couler le
long de son visage. Une météorite venait de s’écraser au
641
fond de son estomac et l’onde de choc mettait du temps à
se dissiper. Enfin, le sang reflua progressivement vers son
cerveau et il se mit à réfléchir. Réfléchir, oui, et vite ! Il
rédigea une réponse lacunaire à Renald, expliquant qu’il
s’agissait certainement d’un délire induit par la prise des
anxiolytiques. Puis, sans perdre un instant, il appela le
magistrat pour lui faire son compte rendu :
— Au terme de l’autopsie, je peux vous certifier
qu’aucune cause extérieure n’est envisageable pour le
décès de cette jeune fille. Je n’ai décelé aucune trace de
violence. Toutes mes observations concordent avec la
thèse de l’autolyse médicamenteuse, poursuivit-il tout en
tortillant nerveusement le fil du téléphone. Le corps peut
être remis à la famille en vue de son inhumation et aucune
contre-indication à la crémation ne me paraît justifiée. Les
prélèvements réalisés ne revêtent pas d’intérêt pour des
analyses toxicologiques. Je prescris leur destruction.
Le docteur Setter s’était levé à présent et tournait
autour de son bureau, sa main crispée autour du téléphone.
642
— Compte tenu de l’occupation massive de la
morgue, il serait d’ailleurs nécessaire que la dépouille soit
emportée le plus rapidement possible, conclut-il avant de
raccrocher et de se servir un grand verre d’eau fraîche.
Il avait la gorge si sèche qu’il manqua de s’étouffer à
la première gorgée.
Profondément soulagé que le magistrat valide ses
recommandations, le docteur Setter s’affaissa lourdement
dans son fauteuil. Attitude aux antipodes de sa rectitude
naturelle. Cherchant encore à retrouver une respiration
normale, il lança un regard dans la direction de Sophie.
— Chapeau bas Sophie ! murmura-t-il tandis qu’une
perle de sueur se formait au-dessus de son arcade
sourcilière. Un gribouillis sans cohérence pour le
néophyte, mais qui, pour l’œil averti, ressemble
étrangement à une constellation. Et pas n’importe laquelle,
d’une importance capitale pour toi aux portes de ta mort.
643
Il s’était rapproché du cadavre, son visage figé dans
un sourire amer, et fixait avidement les yeux sans vie de
Sophie.
— Il faut reconnaître que tu as joué à merveille ton
rôle de pauvre victime. Les larmes, les supplications, la
vaine tentative de m’amadouer avec un El Dorado de
25 ans d’âge. Mais je ne venais pas pour boire du rhum !
Tu étais à moi Sophie, rien qu’à moi !
Les mains parcourues de tremblement et fermement
agrippées à la table d’autopsie, de part et d’autre de la
boîte crânienne de sa victime, le légiste reprit son souffle
et, dans un murmure, lança :
— Et dire que je ne t’ai même pas vue ajouter ton
gribouillis au bas de la page ! La constellation du grand
chien. Quelle ironie quand on connaît la fidélité sans
failles du meilleur ami de l’homme, qualité qui te faisait
cruellement défaut ! Mais tu en conviendras sans mal :
quelle race majestueuse que celle du Setter Gordon !
644
Alaric Robin-Baquey est un jeune auteur au parcours « à
contre courant ». S’il a fui la lecture (ou bien est-ce
l’inverse ?) toute sa jeunesse face au doux entêtement de
ses proches à lui faire dévorer les Grands Classiques de la
littérature française, elle fait aujourd’hui partie intégrante
de sa vie, tout comme l’écriture. Ses premières amours se
trouvent être les genres de l’imaginaire pour l’évasion
sans commune mesure qu’ils permettent, puis il s’est
progressivement découvert une appétence prononcée pour
les romans policiers et à suspense où il retrouve une
atmosphère familière dans laquelle il peut à loisir expurger
les cadavres qui envahissent nos placards au cours d’une
vie.
Cette nouvelle est son premier texte publié, il
travaille actuellement sur un thriller mais ça, c’est une
autre histoire…
Julia Bru
Littérature blanche
646
plus d’un mois que je ne lui avais pas rendu visite – depuis
que j’ai quitté le nid pour m’installer dans mon propre
appartement, pourtant à deux pas – et elle n’est pas déçue
du voyage.
— Et c’est censé représenter quoi ce gribouillis ? me
demande-t-elle, le sourcil gauche arqué.
Pour mieux le distinguer, elle pose sa tasse de thé
sur la table du salon – légèrement en désordre, une fois
n’est pas coutume –, chausse ses petites lunettes dorées et
s’approche du point qui se trouve pile entre ma huitième et
neuvième côte.
— Ben… ça se voit pas ?
— Un flocon ?
— Une étoile, maman… je m’exaspère.
— Si tu le dis… Mais tu n’es pas astronaute…
La logique de ma mère n’a jamais coïncidé avec la
mienne. Mon cœur se serre en pensant à mon père qui, lui,
comprendrait immédiatement.
647
— Donc comme je suis étudiante en médecine,
j’aurais dû me faire dessiner un radius et un cubitus ou le
serment d’Hippocrate ?
— Certainement pas, tu n’es pas encore médecin…
Mais peut-être un caducée…
— Je ne suis pas pharmacienne comme toi, ça n’a
pas de sens !
— Parce que ce tatouage en a un ? s’enquiert-elle.
— Bien sûr, et il me semble évident.
Ma mère m’interroge du regard et lance, presque
innocemment :
— Une idée de Léna ? Elle en a fait un et tu as voulu
l’imiter ?
— Mais, enfin, elle est en Australie pour un an…
— Certes, mais le téléphone et tous vos trucs
modernes, ça vous sert bien pour communiquer, non ? Et
puis tu as toujours aimé la copier un peu, ta grande sœur.
Quand vous étiez petite, tu tenais à porter les mêmes robes
qu’elle. Et tu les suivais partout, elle et ses copines.
648
— C’était il y a plus de dix ans, maman…
Et puis, enfant, j’avais surtout un bon sens de
l’adaptation : j’avais appris à aimer être la fille « de
seconde main », celle qui portait les tenues de sa sœur
après qu’elle les avait usées. Je m’accommodais des
pantalons auxquels je devais faire trois ourlets artisanaux
et aux tee-shirts qui m’arrivaient aux genoux quand ils
mettaient en avant la silhouette élancée de Léna quelques
mois plus tôt. Car deux ans et quinze bons centimètres
nous séparaient. À l’adolescence, dix kilos se sont ajoutés
à nos différences, mais cette fois « en ma faveur ». Nous
n’étions pas particulièrement riches, mais j’aurais tout de
même pu profiter de vêtements neufs, à mon goût et
surtout à ma taille. Ma mère avait toutefois décidé que la
mode, ce n’était pas pour moi. Moi, je serais la bûcheuse.
J’avais pris ça de mon pauvre papito…
— Vous restez mes bébés… rétorque-t-elle, une
ombre de tristesse voilant fugacement son visage.
649
C’est assez inhabituel pour que je le remarque. Cela
me déstabilise quelque peu, car Catherine Lanay
s’abandonne rarement à ses émotions. Dans mes
souvenirs, notre mère ne nous a jamais appelées autrement
que par nos prénoms : Léna et Pauline. Les « ma chérie »
ou « ma puce », c’était pour les autres mamans, celles qui
étaient à la sortie de l’école et qui déposaient des bisous
sur les joues de leurs enfants. Mais ce n’était pas si grave
puisque, chez nous, papito faisait tout ça.
— Je sais… balayé-je, cherchant à abréger ce
moment de nostalgie qui mènerait à évoquer le trou béant
laissé par ma sœur depuis son départ. Un départ qui a été
précipité par la signature d’un contrat de mannequinat
avec une grande marque de maillots de bain.
— Donc, je reprends, tu ne vois toujours pas
pourquoi je me suis fait tatouer une étoile ?
— Parce que ça fait joli ? Enfin, normalement…
— Pas seulement…
650
— Mais on joue aux devinettes, là ? me demande-t-
elle, un brin exaspéré.
— En quelque sorte.
— Alors je donne ma langue au chat…
— Non, tu n’as pas le droit, je tranche en me
repositionnant dans le canapé.
Ma mère marque un temps d’arrêt et passe ses mains
sur son pantalon à pinces, comme pour le défroisser. Je
connais ce calme avant la tempête. Elle n’a pas l’habitude
que je joue les insolentes. Globalement, personne n’ose lui
parler de la sorte. Aussi bien dans la famille que dans sa
pharmacie. Seul son médecin de mari se le permettait de
temps en temps, quand il était sûr d’avoir raison et si sa
femme se trouvait dans un bon jour. En même temps, il
était presque impossible de lui résister quand il
commençait ses phrases par « Amor… » et qu’il les
accompagnait de ses yeux rieurs, qui se posaient sur vous
comme sur la huitième merveille du monde. Mais mon
651
papito ne peut plus contredire personne là où il se trouve.
Peut-être quelques anges…
— Tes règles sont bien strictes, Léna.
Je ne m’attendais pas à cette réponse. Aussi bien
dans le ton, étonnamment affable, que dans le « Léna »
final. Certes, cela arrive à toute mère de mélanger le
prénom de ses enfants, mais la mienne n’en a que deux et
l’une d’elles vit actuellement à l’autre bout de la planète.
C’est dire si ma sœur est ancrée dans son esprit, comme
dans une sorte de persistance cérébrale. Je ne relève pas,
ce serait inutile et créerait une nouvelle source de conflit.
Or, je n’ai vraiment pas besoin de cela. Je veux
absolument que maman dise à haute voix ce qui m’a
poussée à faire ce tatouage. Qu’elle convoque la petite
étoile.
— C’est toi qui te fiches de moi ! Ne me dis pas que
tu n’as pas la réponse !
Ma mère reste de marbre, comme si mes mots
glissaient sur elle. Intérieurement, j’implose. Elle fait
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exprès. C’est sûr, elle me cherche. Elle ne le dira pas, elle
ne me fera pas ce plaisir. Elle a mis un mouchoir sur la
petite étoile, comme sur son mari, et n’y pense plus.
Je prends une profonde inspiration pour me calmer
et reviens à la charge :
Ça ne te rappelle pas des souvenirs ? je lui demande
du ton le plus apaisé possible.
Elle ne me regarde même pas. Elle est passée à autre
chose. Comme si elle n’avait plus envie de jouer. L’enjeu
ne doit pas lui sembler assez important. Pourtant, la gagne,
elle a ça dans le sang, maman. Je me souviens de parties
de belote pour lesquelles elle était prête à nous laisser
nous coucher après minuit – tant qu’elle n’avait pas fait la
démonstration qu’elle dominait le sujet. Cela nous faisait
rire, Léna et moi, et nous étions plus que ravies de ne pas
devoir aller au lit trop tôt, mais elle, elle prenait ça très au
sérieux.
Aujourd’hui, c’est à mon tour de ne pas lâcher le
morceau :
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— Maman, tu m’as entendue ?
— Tu disais ?
Je me demande ce qu’elle cherche à faire. J’hésite
entre :
- Réponse A : gagner du temps
- Réponse B : me faire tourner en bourrique
- Réponse C : elle s’en fiche royalement
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début, elle l’évoquait indirectement, se contentant de « ton
père » ou « papa ». Puis, au fil des mois, il a disparu de sa
bouche et du paysage. Une seconde mort. Un nouveau
deuil inutile que je refuse. Aujourd’hui, elle finira bien par
le dire : ERNESTO ! Je veux qu’elle parle de lui. Qu’elle
arrête d’éviter le sujet.
— J’y suis allée hier, comme tous les jours, maman.
Elle sait bien que je me rends quotidiennement sur la
tombe de mon père. Je suis la seule à le faire. Je remplace
les fleurs, lustre sa photo posée sur la pierre et je lui fais la
conversation. Souvent, je songe que c’est peut-être pour ça
qu’il s’est suicidé. Parce qu’on ne lui parlait pas assez. Ce
qui est sûr, c’est que lui ne nous a rien dit. Personne
n’aurait soupçonné qu’il commettrait un acte si désespéré.
Pas même moi, qui pensais le connaître par cœur. Ma
mère, elle, aurait dû voir des signes, nous alerter. Au lieu
de cela, elle est demeurée totalement aveugle, prise dans
ses mille occupations qui, la plupart du temps, excluaient
son mari. Car dans le milieu très fermé « de la haute » de
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notre ville, peuplée de personnes à la belle situation, le
pauvre Cubain, médecin déclassé de La Havane, n’avait
pas vraiment sa place. Ou seulement s’il s’agissait d’une
soirée dansante où l’on s’encanaillait dans l’engouement
très à la mode du combo salsa/mojito/Che Guevara.
Avant de rencontrer ma mère lors d’un congrès
organisé à Miami par un gros laboratoire, mon père avait
soigné des dizaines de cancers dans son pays, y compris
ceux d’hommes politiques américains. Mais,
apparemment, ses compétences avaient nettement diminué
en foulant le vieux continent. Peut-être que les patients
français auraient développé une immunité à la médecine
cubaine, pourtant réputée de haut vol, en faisant appel à
lui ? Ou peut-être que la maladie récidivait si on lui parlait
espagnol…
Moi, j’étais fière de lui. Même s’il avait dû se
contenter d’un poste d’infirmier et que ma mère lui avait
trouvé une place dans une maison de retraite. Mais lui ne
devait pas l’être…
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— Très bien, très bien. Ça a dû lui faire plaisir, je
suis sûre qu’il me le dira, commente-t-elle plus
sérieusement.
— Tu comptes bientôt aller au cimetière ? Et… tu es
« en contact » avec papa ?
Ma question traduit mon scepticisme. Catherie
Lanay a érigé en religion le rationalisme, jamais je
n’aurais imaginé qu’elle puisse croire en une vie après la
mort et encore moins qu’elle pense que les défunts nous
envoient des signes. J’en profite pour revenir à mes
moutons :
— Alors tu pourras lui demander s’il a aimé mon
tatouage ? Je lui ai montré hier… Je lui ai dit que j’étais
maintenant son « Estrellita » jusque dans ma peau, pour
toujours.
— Estrellita…
Ma mère se perd dans ses pensées. Et moi avec. Je
repars vers mon père et sa tendresse. Je revois tous ces
soirs où, en me regardant faire mes devoirs, il me caressait
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les cheveux tout en me félicitant : « Muy bien, mi
estrellita, tu vas devenir un vrai génie. Et tu auras un beau
métier. » Ce n’est qu’en grandissant que j’ai commencé à
comprendre que lui-même avait dû autant étudier dans sa
jeunesse, pour finalement être reclassé et placer tout son
orgueil dans sa famille. Jusqu’à ce que ça ne suffise
plus… Jusqu’à ce que je n’entende plus « mi estrellita » et
que je me fasse tatouer tout l’amour de mon père.
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champagne. Parmi ces traces du passé, que ma mère n’a
pas jetées, une feuille pliée en trois dont j’aperçois l’en-
tête : Clinique Saint-Joseph. Sans vraiment réfléchir, je
tends la main et la déplie. Rapidement, quelques mots me
sautent aux yeux : Catherine Lanay, MDPH, troubles…
Puis celui de MAIA et de son explicitation entre
parenthèses : Maison pour l’Autonomie et l’Intégration
des malades Alzheimer.
Je tourne la tête en direction du salon. Ma mère est
toujours immobile, face aux carreaux de la fenêtre. Je me
demande déjà quand Papito et Estrellita vont disparaître
de sa mémoire.
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Julia Bru vit dans le Sud de la France, où elle enseigne
l’italien. En 2005, un voyage en République dominicaine a
bouleversé sa vie. De cet amour avec cette île sont nés un
mariage, un fils et son premier roman, Pain perdu et
bachata (J’ai Lu, 2022). Ses écrits sont traversés par les
thèmes de la sororité, du voyage et de la famille.
Ses réseaux
Instagram : @julia_bru_ecrivaine
Facebook : Julia Bru (auteure)
Site internet : www.julia-bru.com
Bibliographie
• Pain perdu et bachata (J’ai Lu, 2022)
• Une fille en or dans le recueil Allô, maman ?!
(J'ai Lu, 2022)
Lorsque nous avons créé Licares, nous souhaitions
avant tout rééquilibrer la relation entre auteurs et éditeurs
et faire en sorte que les premiers soient suffisamment bien
formés pour pouvoir affronter le monde du livre. Au
départ, nous pensions aider quelques romanciers et nous
espérions qu’ils poursuivraient ce que nous avions initié
pour entamer leur carrière littéraire.
Ce fut bien plus que cela.
En vérité, nous avons formé des personnes qui
étaient déjà profondément des auteurs et qui disposaient
d’une force et d’une humilité incroyables. Car, oui, il faut
de l’humilité pour accepter de se former à un art et il faut
aussi beaucoup de rigueur et de volonté. Comme tous les
métiers artistiques, l’écriture est une abnégation autant
qu’une passion.
Et c’est là que tout s’est emballé, non seulement
nous avions affaires à des auteurs, mais aussi à des êtres
incroyablement loyaux les uns envers les autres. Ce que
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nous avions, à la base, souhaité nous a complètement
dépassé et les auteurs se sont mis à créer bien plus qu’un
simple roman. Ils ont su mettre en commun leur passion et
leur savoir-faire au service d’œuvres communes.
Ce recueil est le parfait exemple de leur force et de
leurs qualités. Les auteurs qui ont participé à ce recueil
incroyable prouvent qu’à plusieurs, nous sommes plus
forts. Et c’est sans doute ce qui nous remplit le plus de
fierté.
Cet ouvrage donne à lui seul du sens à nos vies et
rien que pour ce petit miracle, nous les en remercions.
Bonne lecture à toutes les personnes qui auront la
chance d’avoir ce recueil entre leurs mains. Qu’il vous
inspire et vous fasse voyager !
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Tous nos remerciements au concept de sauvegarde
automatique, à nos imprimantes, à notre fidèle ami le
dictionnaire des synonymes, aux paquets de chokobons,
aux adeptes de la team enfumage, à Discord, à notre
syndrome de l’imposteur, à la formation Licares et à
tous·tes ses intervenant·es de qualité, à l’étoile qui nous a
guidé·es dans nos traversées polaires, à la bienveillance et
à la bonne humeur, aux relectures et aux discussions sans
fin, aux coworkings qui aident à maintenir le cap, aux
anacoluthes, aux bêtalecteurices et leurs commentaires
pertinents, aux litres de cappuccino pour tenir nos yeux
ouverts, à nos braves petits cerveaux, aux synopsis et à
l’ordinateur qui remplace la machine à écrire, à la liste des
verbes déclaratifs, à nos joggings et nos caleçons
invisibles en visio, au photographe Stéphane Houeix pour
la superbe photo de couverture, aux participant·es de ce
recueil, à la promo POLARIS dans son intégralité !