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La Fracture Et Autres Textes - Charles Juliet Copie

la fluctiatuon des flux

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La Fracture

et autres textes
Charles Juliet

La Fracture
et autres textes

P.O.L
33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6e
© P.O.L éditeur, 2024
ISBN : 978-2-8180-6020-9
www.pol-editeur.com
La Fracture
L’enfant est le père de l’homme, a noté le poète anglais Wordsworth. Ce
constat, il l’a fait il y a longtemps, mais depuis quelques décennies, on
mesure mieux l’importance pour une vie de ce qui s’est passé en son début.
L’enfant que nous avons été détermine l’adulte que nous devenons. Qui plus
est, il a toute chance de demeurer en lui, de l’accompagner sa vie durant.
Ainsi bien des êtres continuent de porter en eux, blotti dans leurs limbes, un
enfant blessé, un enfant qui fut peut-être un orphelin ou un mal-aimé, ou bien
encore, ce gamin qui était rejeté, maltraité, et qui, plutôt que des gestes
d’affection, ne recevait que des coups.
Mon histoire a eu sa part d’ombre, mais au bout du compte, la lumière a
fini par l’emporter. Après bien des années, quand j’ai découvert à quoi
j’avais échappé, j’ai dû reconnaître que le destin m’avait fait d’inestimables
cadeaux, et j’en ai conçu une infinie gratitude à l’égard de la vie.
Un mois après ma naissance, mes deux frères, ma sœur et moi avons été
recueillis par différents voisins, et deux mois plus tard, j’ai été placé chez
une nourrice, dans une famille de paysans d’origine suisse, qui avait de
grands enfants – dont cinq filles – et qui vivait dans un village, à douze
kilomètres de celui où habitait mon père.
Pendant les premières semaines chez cette nourrice, je n’ai cessé de
pleurer. On me cajolait, on me berçait, je passais de bras en bras, mais rien
ne pouvait m’apaiser. Dans les premiers mois de son existence, le bébé vit
avec sa mère dans un état fusionnel. S’il est séparé de celle-ci, c’est
littéralement comme s’il était coupé de la vie. Cette déchirure, Winnicott l’a
appelée l’agonie primitive. Une agonie dont l’enfant ne cesse de redouter
qu’elle se reproduise. J’ai tant pleuré et hurlé qu’une hernie est apparue et
que j’ai dû être opéré. Subsistent encore en moi quelques souvenirs précis
de mon séjour à l’hôpital et de mon retour à la maison.
Durant les années qui ont suivi, on a continué à m’entourer d’affection, et
tout m’a toujours prouvé que cette famille était devenue ma famille.
À huit ans, en apprenant la mort de ma mère, j’ai découvert que j’avais
une autre mère. Je ne puis dire que j’en ai été bouleversé. Cependant, tout
s’est gravé dans ma mémoire : l’endroit de la maison où l’on m’a annoncé
cette nouvelle ainsi que le long moment que j’ai passé ensuite devant la
maison, sous la treille, assommé par la lourde chaleur d’août, aux prises
avec une émotion qui m’avait jeté dans un grand trouble. Je me souviens
également fort bien de chacun des instants du jour des obsèques.
L’impression m’est restée que ce jour-là, je me suis trouvé pour la première
fois en présence de mon père, de mes deux frères et de ma sœur.
Jusqu’à l’âge de douze ans, j’ai mené l’existence d’un petit paysan :
garder les vaches, guider l’attelage quand on labourait, fendre du bois,
glaner, laver des tonneaux, ramasser des pommes de terre, des noix, des
châtaignes…
Toute l’affection qu’un enfant a besoin de recevoir, je l’ai reçue.
Néanmoins, je ne crois pas que mon enfance m’ait laissé de tellement bons
souvenirs. Pour la simple raison qu’elle a été dévastée par la peur. Peur de
l’obscurité. Peur des adultes. Peur de ne plus être aimé, de me voir rejeté,
abandonné, d’avoir à fuir sans fin sur les routes… Aucune évocation ne
pourrait donner une idée des instants de terreur que j’ai connus quand, les
soirs d’hiver, il me fallait aller chercher du vin à la cave, ou quand, les
matins d’automne, à la suite de mes vaches, je m’enfonçais en tremblant dans
le brouillard… Je savais que dans le noir ou dans la blancheur qui
engloutissait tout, des bandits se cachent qui volent, torturent, puis tuent les
enfants.
Cette nourrice, je l’ai toujours considérée comme ma mère, y compris
lorsque j’ai été adulte. C’était une femme admirable. Elle a traversé maintes
épreuves, toujours travaillé dur, enduré une constante pauvreté, mais nul ne
l’a jamais entendue se plaindre. Elle avait aussi l’intelligence du cœur et une
formidable générosité. Élever dans des conditions matérielles difficiles cet
enfant que j’étais, n’a pu lui apporter rien d’autre qu’un surcroît de travail et
de fatigue. Mais ce bébé qu’elle avait accueilli au pied levé pour rendre
service à un homme désemparé, elle s’était attachée à lui, et par la suite, elle
n’avait pu se résoudre à le laisser partir.
Ainsi les circonstances m’ont-elles donné une mère, un père, sept frères et
sœurs, et j’ai toujours vu en eux ma vraie famille. Passé le cap des douze
ans, j’ai pris conscience que j’avais un autre père, deux frères et une sœur,
mais je ne connaissais pas mes frères, et sans doute ne voyais-je mon père et
ma sœur que de loin en loin. Tous les quatre n’avaient donc pour moi qu’une
existence lointaine. Pour autant que je me souvienne, cette situation dans
laquelle je me trouvais ne me gênait nullement. Dans la mesure où je me
sentais aimé, l’idée d’avoir deux familles ne m’étonnait même pas.
De douze à vingt ans, j’ai été enfant de troupe. À chaque permission –
notre année scolaire était calquée sur celle des civils – je retournais dans
ma famille. À peine avais-je quitté mon uniforme, je redevenais un jeune
paysan et prenais à nouveau ma part des travaux de la ferme.
Interminables m’ont paru les trois premières années passées dans cette
école militaire. Ennui. Cafard. Sentiment de solitude. Et aussi la faim. Et
l’hiver, les morsures du froid. À l’inverse, les années suivantes, hormis la
dernière, ne m’ont laissé que d’agréables souvenirs. J’avais les meilleurs
rapports avec mes chefs, mes professeurs, les études me plaisaient, je faisais
du sport, avais de bons amis, et même si je souffrais de mon manque de
liberté, je crois qu’en dehors des périodes où je sombrais – brutal coup de
cafard, malaise indéfinissable, sourde révolte – j’étais plutôt un garçon
heureux, sociable, ouvert, plein d’une vitalité débordante et passionné par la
vie.
À vingt-trois ans, alors qu’élève de l’école du Service de santé militaire
j’avais entrepris des études de médecine, je suis parvenu à me faire
réformer. Dans l’idée de devenir un écrivain. Ce besoin d’écrire qui me
taraudait depuis l’adolescence, je l’avais toujours combattu. Mais le jour est
arrivé où il était si impérieux que je n’ai plus pu le refouler. Dès lors il a
pris possession de moi et imprimé à mon existence un radical changement de
cap.
Je ne savais rien de celui que j’étais, ne connaissais rien de la vie,
n’avais aucune idée de ce qu’il me faudrait affronter, et je voulais écrire !
Quand j’ai pris conscience de mon ignorance, de mon inculture, de mon
manque de talent, j’ai été anéanti. La conviction m’est venue que j’avais
commis une erreur, et que toutes les conditions étaient réunies pour que je
devienne, non un écrivain, mais un raté.
Après avoir porté un uniforme et vécu en collectivité pendant onze ans,
mon apprentissage de la vie civile ne fut pas aisé. En outre, je dévorais livre
sur livre, et ces lectures boulimiques ne pouvaient qu’ajouter à la confusion
dans laquelle je me débattais. Bien évidemment, je m’essayais aussi à
l’écriture. Mais les textes dont j’accouchais me paraissaient si décevants,
qu’ils m’emplissaient de dégoût et qu’il me fallait les détruire.
Longues années de ténèbre, de détresse, d’épuisement. Matins où je
restais affalé sur le bord du lit sans avoir la force de m’habiller, et où je me
demandais avec terreur si j’aurais assez d’énergie pour me traîner jusqu’au
soir. Les affres de la haine de soi. L’obscur besoin de me supprimer. Dans
l’espoir de n’avoir plus à lutter, de pouvoir enfin dormir, de ne plus penser,
de faire cesser ce qui me harcelait.
Ces instants où l’on vacille. Où l’on ne sait si on penchera du côté de la
vie ou du côté de la mort.
Des combats qui dénudent. Conduisent à l’extrême de soi et de la solitude.
Réduisent l’être à son noyau, sa racine.
Je ne savais toujours rien de ma mère. Après des années, j’ai appris qu’à
la suite de ma naissance, comme beaucoup de femmes qui viennent d’avoir
un enfant, elle avait glissé dans une dépression et été admise dans un asile
psychiatrique. Elle ne l’avait plus jamais quitté – en général, à cette époque,
ceux qui entraient dans un tel établissement, faute de soins appropriés, n’en
ressortaient jamais – et y était décédée huit ans plus tard, alors que notre
pays était occupé par les Allemands. En réalité, elle était morte de faim.
Pendant la guerre, le régime de Vichy, pour complaire aux Allemands, a en
effet décidé de faire périr d’inanition les personnes internées dans les asiles
psychiatriques. Considérées comme appartenant à une sous-humanité, elles
devaient être éliminées. Ainsi ont disparu dans d’atroces souffrances – des
témoignages rapportent que pour tenter de survivre, ces hommes et ces
femmes dévoraient des morceaux de couverture, des branches, de la
terre… – quelque cinquante mille personnes, victimes de ce qui fut appelé
« l’extermination douce ».
Je demeurais stupéfait de voir l’état auquel je me trouvais réduit. J’avais
été un adolescent plein d’ardeur, aimant danser, fou de sport, et j’étais
maintenant un être sombre, totalement désespéré, qui usait ses dernières
forces à cacher qu’il n’était pas capable de participer à la vie.
Au pire de cette période, il ne m’est pourtant jamais venu à l’esprit que
j’aurais pu me faire aider par un médecin ou un psychanalyste. Écrire était
une vocation. Il fallait que l’écriture me donne la possibilité de survivre.
Mais tout cela n’était nullement raisonné. Je portais une ardente passion à la
littérature, aux écrivains, à l’art en général, et je n’avais d’intérêt pour rien
d’autre. J’entrevoyais que c’était en moi que je devais trouver les moyens de
me tirer d’affaire. Nul ne pouvait se glisser à l’intérieur de mon fouillis pour
tenter d’y apporter un peu d’ordre, y introduire un peu de lumière. Je ne
soupçonnais en aucune manière les causes de mon mal-être, mais après
quelques années, j’ai pris conscience qu’écrire s’identifiait pour moi au
besoin de me connaître, de connaître l’être humain en général.
Me connaître, c’était aussi dans ma pensée détruire celui que j’étais.
Pendant ces années passées à l’école militaire, la discipline à laquelle nous
étions soumis et la formation que nous recevions, m’ont marqué de leur
empreinte. Sous l’action de celle-ci, j’avais fini par développer une
personnalité de surface qui m’était comme un vêtement trop étroit. Elle
entravait mes mouvements, m’empêchait de respirer librement. Cette
personnalité-là, il me fallait la faire disparaître. Mais je devais aller encore
plus loin dans ce travail de démantèlement et de refonte, afin d’engendrer un
être autre, lequel pourrait consentir à lui-même, se laisser aller à exister,
connaître la joie, la plénitude, le bonheur de vivre.
Je comprenais que je devais prendre des risques. S’engager dans une
aventure, par définition, c’est partir à la découverte, c’est ne rien savoir au
départ du parcours qu’on va suivre, ni du lieu où on aboutira, ni des
changements intérieurs qu’entraînera la progression, ni bien sûr de l’état
dans lequel on se retrouvera quand on touchera au but. Or j’entendais vivre
l’aventure de la quête de soi. Évidemment, à l’époque, quand j’étais aux
prises avec les tourments qui m’assaillaient, je n’aurais su formuler avec
clarté ce que je dis là. J’étais au plus inextricable de la forêt, j’avançais à
tâtons, en aveugle, mais des intuitions tantôt vacillantes, tantôt fermes, me
soutenaient, me guidaient, m’aidaient à ne pas perdre le cap non plus qu’à
céder au découragement.
Ainsi me suis-je laissé travailler par la souffrance, et la crise que j’ai
traversée a duré quelque vingt ans. Dans les nombreuses causes qui l’ont
provoquée, je ne saurais démêler ce qui revenait à la fracture survenue dans
ma petite enfance et ce qui pouvait être imputé soit aux années où je fus
enfant de troupe, soit aux multiples problèmes que me posaient mon aventure
et mon travail d’écrivain, soit encore à ce besoin que j’avais eu de me
détruire pour me reconstruire en fonction de certaines exigences.
Un jour, à force de creuser au profond de la mine, j’ai débusqué ce qui
sans doute n’avait jamais cessé de me ronger, me miner, de gangrener ma
pulpe : le très obscur sentiment qu’en venant au monde, j’avais causé la
dépression, et par là même, la mort de ma mère. Terrible culpabilité. En
sapant ce que j’étais, en recherchant parfois l’échec, en me livrant à des
actes d’autodestruction, je m’étais acharné à châtier le coupable. Sans en
avoir conscience, je m’étais appliqué à m’effacer, à me retrancher, à
m’annihiler, à exister tout en n’existant pas. La découverte que j’ai faite m’a
délivré de ce qui m’accablait, et à partir de ce jour, je n’ai plus vécu courbé.
Le fardeau de la peur, de la honte et de la haine de soi étant déposé, j’ai pu
me redresser et me mettre à marcher d’un pas plus assuré.
Ma morte, je m’entretenais souvent avec elle dans ma tête. Un soir de
1982, j’ai décidé de lui écrire une longue lettre. Mais après en avoir rédigé
une vingtaine de pages, je suis resté en suspens. J’ai rangé ces feuillets et les
ai oubliés.
Douze ans plus tard, j’ai rencontré dans mon village un vieux paysan avec
qui il m’arrive d’échanger quelques mots de loin en loin. Ce jour-là, il m’a
raconté que lorsqu’il était jeune, il avait travaillé comme ouvrier agricole
dans le village où habitaient mes parents. Il avait connu ma mère. Pensant
que je savais ce qui s’était passé, il a fait allusion à la tentative de suicide
qui avait motivé son hospitalisation. À mon étonnement et aux questions que
je lui ai posées d’une voix fébrile, il a compris que j’ignorais ce qu’il venait
d’évoquer, et il a aussitôt détourné la conversation.
Ce qu’il m’a appris a fait resurgir en moi l’inconnue qui m’avait si
longtemps hanté, mon dialogue avec elle a repris, et peu de temps après,
retrouvant ces feuillets qui dormaient depuis des années dans un tiroir, j’ai
décidé de leur donner une suite.
La très simple histoire d’une jeune paysanne sensible, intelligente,
souffrant de solitude au sein d’une famille soumise à la rugueuse autorité du
père. Un amour malheureux pour un jeune homme tuberculeux, très tôt
foudroyé par une hémoptysie (information livrée par une vieille dame que
j’étais allé interroger). Le mariage. La pauvreté. La solitude due au fait que
l’emploi du mari l’oblige à être toujours parti. Les longs hivers de froid et
de neige. Quatre maternités rapprochées. La dépression qui s’aggrave. Puis
après une lente agonie, la mort. Celle qu’avaient programmée les agents de
la peste brune régnant sur l’Europe.
Avec mes mots, tirer ma morte de sa tombe. La faire vivre de nouveau.
Lui murmurer qu’elle m’habite encore. Que l’existence qu’elle a eue
m’inspire une infinie, une déchirante compassion. Mais aussi, lui associer
cette femme qui l’a remplacée et qui est devenue ma mère. La tendrement
aimée qui n’a jamais compté sa peine et qui m’a toujours considéré comme
son fils.
Leur donner à toutes deux la parole. Car de leur vivant, elles furent de ces
femmes qui faute d’une oreille attentive n’ont rien dit de ce qu’elles étaient.
Humbles, discrètes, ne vivant que pour les autres, de telles femmes passent
le plus souvent inaperçues. Et lorsqu’elles quittent ce monde, c’est au vide
qu’elles laissent qu’on prend conscience qu’à leur manière elles étaient des
êtres d’exception.
Ce que j’ai reçu d’elles m’a façonné. Aussi ai-je cru bon, après avoir
montré ce que je leur devais, d’évoquer les événements, circonstances,
rencontres…, qui, dans le prolongement de ce qu’elles avaient inscrit en
moi, ont continué à me construire.
Lorsque j’eus achevé Lambeaux, cet ouvrage qui m’a permis de prendre
une claire vision de l’être que je suis, de son histoire, de son parcours, de
ses métamorphoses, de sa seconde naissance, j’ai eu le sentiment que je
n’avais écrit mes autres livres que pour me préparer à rédiger ce récit où je
les ai réunies.
Souvenirs d’une lointaine enfance
Enfant, j’aimais déjà l’automne. J’aimais ces longues journées
cotonneuses qui faisaient disparaître le monde environnant, un monde
toujours chargé de menaces. Les bruits étaient amortis et on respirait un air
humide. Sur la place du village, l’alambic répandait l’odeur des grappes et
des raisins tirés de la chaudière. Quand nous sortions de l’école, nous
sautions dans les tas qu’ils formaient et des peaux de raisin brûlantes
glissaient à l’intérieur des galoches. Il flottait l’odeur particulière de l’eau-
de-vie. Je retrouvais cette odeur lorsqu’on m’en versait deux gouttes sur un
sucre un matin de grand froid où le facteur venait se réchauffer un instant en
acceptant un petit verre.
Les jours inoubliables, je les vivais devant le pressoir des Thévenin
quand on pressait les grappes et qu’on entendait le jus glouglouter dans le
baquet. À certains moments, on avançait et reculait en poussant et tirant la
longue barre de métal qui augmentait la pression sur les grappes. On
entendait alors le bruit bref et métallique des clés qui, après être montées,
retombaient dans les trous de la couronne tournant lentement au-dessous
d’elles. Ce bruit qui se propageait dans une partie du quartier, il résume pour
moi la magie de ces journées.
Si j’aimais l’automne, c’était aussi parce que je n’avais plus à garder mes
vaches. Pendant plusieurs années, la nécessité de les mener paître matin et
après-midi m’empêchait d’aller à l’école de Pâques à la Toussaint. Je restais
donc sept mois sans ouvrir livres ni cahiers, et quand l’école recommençait,
ne sachant plus rien, j’étais devenu un cancre, ce qui m’humiliait.
Les Thévenin étaient nos voisins. Des voisins toujours prêts à nous rendre
service. Contrairement à nous, ils possédaient un cheval et des bœufs.
Lorsque nous avions besoin de ces bœufs pour aller chercher un chariot de
bois, au fond de Charmontay, ils nous les prêtaient volontiers. En échange,
ils se servaient de notre four. Ils faisaient cuire leur pain toutes les trois
semaines. Après avoir sorti les miches du four, ils ne manquaient jamais de
nous en laisser une, une grosse miche ronde et odorante. Et plus ce pain était
rassis, meilleur il était.
Il y a eu ce jour qui m’a tant marqué. Ils ferraient leur cheval. J’étais là,
désireux de voir ce qui se passait. Marc tenait le sabot sur son genou. Le
maréchal-ferrant a d’abord gratté la terre à l’intérieur du sabot, coupé des
bouts de corne, plaqué le fer sur le sabot pour voir s’il convenait. Après
quoi, il a introduit ce fer dans les braises du feu qui brûlait quelques pas plus
loin. Quand le fer brûlant a été appliqué sur le sabot, le cheval a vivement
réagi. Le maréchal-ferrant, un homme petit, nerveux et irascible, l’a frappé à
coups de marteau. Le cheval a rué et le coup de pied est parti. Marc a
aussitôt gueulé il m’a eu le salaud, il m’a eu. Le sang giclait, il a pressé sa
main en haut de la cuisse. Jusqu’au genou, son pantalon bleu avait pris la
couleur du sang répandu.
Les jeudis d’hiver, j’avais la joie d’aller travailler à l’abattoir proche de
chez nous. À cette époque, la viande que le boucher vendait, provenait des
vaches et des taureaux qu’il abattait. Pour le gamin que j’étais, les choses à
faire ne manquaient pas. J’ouvrais les panses qui me paraissaient énormes, je
les vidais et je jetais dans de hautes poubelles cette herbe qui n’avait pas été
ruminée. J’étalais les peaux, les raclais, les salais et les pliais. Je raclais de
même les boyaux destinés à faire du boudin et des saucissons. Ensuite je
lavais le sol à grande eau.
L’instant que je redoutais le plus était celui où le boucher tranchait le cou
derrière la tête. Je devais présenter la grande écuelle recueillant le sang qui
giclait par à-coups. Mes mains étaient toutes poisseuses de ce sang tiède, et
bras tendus je me précipitais pour vite les laver.
Quand je le pouvais, pour assister à onze heures à la sortie de l’usine, je
me postais sur le trottoir, devant le magasin des Robin. Les ouvriers et les
ouvrières se hâtaient de rentrer chez eux pour prendre un repas vite avalé. La
rue était pleine de monde. J’aimais voir passer ces hommes et ces femmes si
différents et j’étais frappé par la variété des visages. Parfois, une ouvrière
me souriait et je partais content.
Lorsque j’arrivais trop tard pour me mettre à table – les heures de nos
repas étaient calquées sur celles de l’usine – on me faisait croire que,
fâchée, ma mère était partie. Fou d’angoisse, je partais à sa recherche,
courais de tous côtés. Je revenais à la cuisine, prêt à éclater en sanglots.
D’un doigt discret, une de mes grandes sœurs m’indiquait où elle était
cachée. Je tirais le rideau de l’alcôve, et elle était là qui riait. Je promettais
de ne pas recommencer à traîner dans la rue, mais le plaisir d’assister à cette
sortie de l’usine me faisait oublier ma promesse.
Une de mes plus grandes frayeurs, je l’ai vécue un jour où nous faisions
les foins pour les Thévenin. Le pré avait été râtelé et l’herbe ramenée en un
rouleau où Marc plantait sa fourche. Il poussait le foin à deux ou trois
reprises jusqu’à avoir une bonne fourchée et il la lançait sur le char à
quelqu’un qui en faisait un rouleau et le plaçait là où il fallait. Soudain, j’ai
vu une longue couleuvre se glisser dans l’andain. Surpris, apeuré, je n’ai rien
osé dire. À nouveau, Marc a reconstitué une fourchée, mais le serpent n’est
pas réapparu.
En fin d’après-midi, après avoir tout chargé, il fallut aller décharger.
On passait le foin par une fenêtre étroite située au-dessus de l’écurie.
J’étais à l’intérieur de la grange. La poussière me suffoquait. Je prenais le
foin à pleines brassées, m’enfonçais dans l’obscurité, le répandais et le
tassais au fond de la grange. Je prévoyais que la couleuvre allait me mordre
la figure. J’étais terrorisé. Ce pénible travail s’est poursuivi pendant quelque
deux heures. La peur ne me quittait pas et ces deux heures me parurent
interminables. J’en attendais la fin avec une furieuse impatience, mais elle
semblait ne jamais pouvoir venir me délivrer.
Le Déclic
Pourquoi ce jour-là ne suis-je pas arrivé à mon bureau ? Pourquoi ma vie
a-t-elle ainsi bifurqué ? Ce qui s’est passé ne me ressemblait pas, et
pourtant, après coup, j’ai dû reconnaître que ce qui m’avait paru être un
enchaînement de circonstances fortuites, avait répondu, en fait, à une
profonde nécessité.
En montant dans ma voiture, je me rappelle qu’il me faut prendre de
l’essence à la station proche. Mais l’avenue que j’ai à emprunter est barrée,
et en raison d’une succession de sens interdits, je dois faire un assez long
détour. Je pense que c’est cela qui a tout déclenché. Car en roulant dans ces
rues que je connais mal, j’ai soudain le sentiment que je me trouve dans une
ville étrangère, et je me laisse happer par ce qui attire mon regard. Très vite
j’oublie le dossier qui m’attend, prends plaisir à observer les gens qui
déambulent sur les trottoirs, suis gagné par un violent désir de fuite et de
vacances. Il est vrai qu’il fait une journée délicieuse, et qu’une telle douceur,
une si tendre lumière ne peuvent qu’inciter à s’offrir du bon temps. Nous
sommes le vingt-quatre décembre, mais bien des hommes et des femmes
portent encore des vêtements légers, et abstraction faite des vitrines et des
guirlandes de lumière, rien ne laisserait supposer que nous sommes à la
veille de Noël.
Je conduis sans être très attentif à la circulation, et à deux reprises, il s’en
faut d’un rien que je ne cause un accident. L’envie me vient d’aller boire un
verre à une terrasse d’un grand café, face au Vieux-Port. Cette lumière
d’arrière-saison, les bateaux des pêcheurs, des barques, les mâts qui
oscillent avec lenteur, la foule déjà dense en ce début d’après-midi, la brise
sur mon visage, la forte odeur de la mer, ce ciel d’un bleu pâle, tout m’emplit
d’une joie intense. Mais je crains de perdre mon temps en cherchant une
place où garer ma voiture, et je décide de me rendre dans un bar, sur une
plage, à l’extérieur de la ville.
Je suis un être de discipline et j’ai toujours observé dans mon travail des
horaires stricts. Aussi suis-je tout excité à la pensée que je me permets cette
brève escapade.
La voiture qui précède la mienne est conduite par une jeune femme. Nous
nous trouvons à un feu rouge, et lorsqu’elle croise mon regard dans son
rétroviseur, je lui souris. Elle hoche la tête, et au feu suivant, j’attire son
attention en lui faisant signe de la main. Elle sourit de si bonne grâce
qu’aussitôt s’élabore en moi un scénario auquel de toute évidence, j’en suis
persuadé, elle ne pourra pas ne pas adhérer avec empressement. Je nous vois
déjà occupés à faire connaissance dans la pénombre de ce bar luxueux où je
me rends de temps à autre. Les moelleux fauteuils de cuir, les têtes qui
s’inclinent, les voix nouées, les embardées de l’imaginaire, les déductions
hâtives qu’anéantit bien vite une nouvelle confidence, la montée du désir et
ces secondes où l’on tremble de voir avorter ce qui s’annonçait si bien…
Déjà grandit mon impatience de connaître son prénom, ses origines, ses
relations, ses goûts, son passé, le monde dans lequel elle évolue…
Nous sommes sur l’autoroute et nous roulons à vive allure. Possède-t-elle
des connaissances en matière automobile ? Et a-t-elle remarqué que je
conduis une voiture de prix, puissante et luxueuse ? Je me représente l’instant
où je lui apprendrai, comme par inadvertance, avec un sourire destiné à faire
excuser cette petite vanité, que nous ne sommes pas plus de dix dans cette
ville – je viens de l’apprendre – à posséder une telle merveille.
La crainte de tomber en panne d’essence me rend nerveux. Si, comme je
le désire ardemment, nous passons un moment ensemble, serons-nous attirés
l’un par l’autre ? Et dans quelques années, aurons-nous un passé commun ?
Ou aurai-je tout oublié de ces instants ? On frôle ou on traverse une vie, et
que va-t-il en résulter ? Quels en seront les effets, les conséquences ?
Comme nous approchons d’une station-service, je la double, me rabats
devant elle, l’oblige à ralentir, puis à rouler à petite vitesse, et du bras, je lui
indique que je vais sortir. Mon attente fébrile, ma crainte, mon excitation, et
cette voix grondeuse qui m’accuse de faire ce qu’habituellement je
réprouve… Je m’engage sur la voie qui mène à la station, et je la vois filer
tout droit, non sans me gratifier d’un bref adieu de la main.
Je prends un café à un distributeur de boissons, et le déguste au soleil, sur
un banc du parking. Je me remets de ma déception. La joie qui m’a envahi
lorsque j’ai pris cet itinéraire de déviation, au sortir de chez moi, cette joie
est maintenant retombée, et surpris de me trouver à cette heure en un tel lieu,
je commence à m’adresser des reproches.
Je suis un être excessivement sensible à ce qui l’entoure, à des objets, à
une ambiance, à l’atmosphère d’une pièce, d’un lieu, et je remarque à mes
pieds des papiers sales, des peaux d’orange, des bouteilles vides, des
gobelets écrasés. Ces détritus me répugnent, et je décide de me rendre sans
plus tarder à mon travail. Auparavant, je veux prévenir ma secrétaire que je
vais arriver, que j’ai eu des ennuis de voiture, et je me dirige vers la cabine
téléphonique. Mais des vandales ont opéré, et l’appareil est inutilisable.
Le parking est désert. Je retire ma veste, ma cravate, m’assois dans
l’herbe, et paupières fermées, offre mon visage au soleil. Je ne sais trop ce
que je ressens, pense, désire, et je glisse dans un demi-sommeil.
Depuis trois jours, je suis hanté par ce que Jean m’a appris de lui-même.
Jean qui vient d’effectuer dix ans de prison est venu me remercier de lui
avoir rendu visite de loin en loin au cours de sa détention. Il avait d’ailleurs
été frappé d’une sanction beaucoup plus lourde, mais sa bonne conduite lui a
valu une remise de peine importante. Jean a mon âge, possède de riches
qualités humaines, et il a fini par devenir pour moi comme un ami. S’il est
vrai que la prison détruit la plupart des détenus, je dois reconnaître que dans
son cas, c’est l’inverse qui s’est produit. Avant de se faire arrêter, il était un
truand redoutable. Redoutable parce que intelligent et déterminé. À sa sortie
de prison, il était devenu un autre homme.
Pendant plus de quatre heures, il m’a raconté ce qu’ont été ces dix
années : les rencontres, les grèves, l’ennui, le désespoir, la tentative de
suicide, les bagarres, la solitude, la promiscuité, les cours en vue d’obtenir
le certificat d’études, les lectures, son besoin d’apprendre, d’évoluer, de se
dégager de ce lui-même qui ne lui inspirait que haine et dégoût…
Il parle avec des mots bien à lui, mais on n’a aucune difficulté à le suivre.
Et depuis trois jours je ne cesse de revenir à ce qu’il m’a dit.
– … la situation, le fric, les diplômes, on n’en a rien à foutre. Ce qui
compte, c’est ce que tu es… c’est ce que tu vaux… ce que tu as dans la
tripe… Si tu n’as rien, ta putain de vie sera une vie à la con… une vie
merdique. La seule chose importante, c’est la contentesse. Si tu ne connais
pas la contentesse, tu es foutu. Moi, j’ai fini par comprendre. Bien sûr, il m’a
fallu du temps et passer par bien des conneries pour en arriver là… Je ne
suis pas un aigle, mais j’ai fini par piger… Tu ne peux grimper que si un jour
tu as dégringolé jusqu’au fond… Pourquoi voudrais-tu que je renoue avec le
milieu ? Je n’ai plus rien à voir avec ces minables et cette merde. Tu veux
que je te dise : un jour, j’ai eu le déclic. Et tout s’est éclairé. Tout s’est
éclairé parce que je voyais tout sous un autre angle. Ah ! bon Dieu, si
seulement je pouvais t’expliquer… Comprends, je me suis purgé de ma
haine. J’ai balancé tout ce qui ne voulait pas que je vive. Maintenant, je ne
suis plus mon ennemi. Je serai plutôt mon propre mécano. Je suis devenu
comme qui dirait le philosophe de moi-même. Tu saisis ? C’est peut-être un
bien grand mot. Mais il me semble que j’ai le droit de m’en servir. Tu peux
me croire, j’ai à peu près tout traversé, tout connu, je suis descendu jusqu’en
bas, jusqu’au fin fond des enfers, et depuis deux ou trois ans, je me suis
libéré de l’angoisse, de cette peur qui me rongeait et me rendait agressif. Et
moi qui aurais pu buter un mec pour obtenir un sandwich, je sens que… ne te
fous pas de moi… Maintenant, le paumé ou le coincé que je croise dans la
rue, j’ai envie de le prendre par les épaules, de lui payer un verre, de lui
fourguer un peu de ce que j’ai compris… de ce que j’éprouve… de ce dont il
a besoin…
Ce qu’il m’expliquait sur un ton serein rencontrait en moi une zone
brûlante, et j’étais suspendu à ses lèvres. J’ai eu bien du mal à le quitter.
Comme nous nous séparions, il s’est remis à me vouvoyer, et il m’a lancé :
– Et vous, vous l’avez connu le déclic ? Vous l’avez connu ?
Le déclic. Depuis trois jours, je n’ai plus que ce mot en tête.
Les bancs les plus proches sont inoccupés, mais un couple avec enfants,
grand-mère, chien, chat, radio hurlante, vient s’installer près de moi, et je
décide de repartir.
Je roule, roule, résolu à profiter au maximum de ces quelques instants de
liberté, de cette lumière, de ces paysages de Provence qui ont toujours le don
de m’émouvoir. Le poste diffuse une musique qui me plaît. C’est celle d’un
film que j’ai aimé, et vif est mon plaisir à la réentendre.
Une fois de plus, je m’étonne du pouvoir qu’a sur moi la musique. Une
simple chanson, un air quelconque peut illuminer une de mes journées, mettre
fin, par exemple, à une longue période de grisaille. Ce plaisir que je goûte
présentement dénoue ce qui m’oppresse, apaise ma mauvaise conscience,
mes tensions, me met en contact avec mon être secret, me plonge dans le plus
parfait bien-être. Je me réjouis d’avoir une voiture confortable, promène
avec satisfaction mon regard sur le tableau de bord, apprécie le
ronronnement feutré du moteur, me surprends à fredonner…
Des panneaux annoncent une sortie, mais il est si rare que je connaisse un
tel bien-être que je choisis de prolonger cet instant et de rester sur
l’autoroute. Je chante, éprouve un sentiment de délivrance, m’étonne de
pouvoir consentir à cette joie qui m’est venue.
Je roule maintenant sur de petites routes, et m’impose de ne lire aucune
des indications.
Je m’arrête dans un café, demande par téléphone qu’on informe ma femme
que je ne rentrerai pas ce soir, qu’il se peut même que je reste absent
quelques jours, retenu par une affaire urgente, importante, et sur laquelle il
me faut garder le secret. Je traverse une région de collines et le ciel s’est
maintenant chargé de nuages noirs. Je ne sais où je vais échouer et j’ignore
tout de ce que cette fin de journée me réserve. Mais moi qui vis accablé de
contraintes, je connais une joie effervescente à me dire que je suis libre, que
je peux écouter mon plus profond désir, que ces heures qui m’attendent
seront ce que j’en ferai.
Il me vient l’idée de gagner un hôtel, d’inviter Jean à m’y rejoindre, et de
passer deux ou trois jours à l’interroger, à l’écouter me parler de cette
évolution qui a fait de lui un autre homme. Il a su se couper de son passé, il
connaît la paix, la joie, adhère à lui-même, jouit de cette sérénité qui permet
d’aimer puissamment la vie, de rester calme et fort en toutes circonstances.
Alors que moi… Mais je ne peux le joindre, n’ayant pas le numéro de son
amie.
Je me souviens du titre d’un livre aperçu l’autre jour à la devanture d’une
librairie : Éloge de la fuite. Dans un premier temps, ces mots m’avaient
obscurément choqué. Ensuite, ils m’avaient intrigué, donné à réfléchir. Et
pour finir, alors qu’ils avaient rejoint en moi un désir qui me ronge depuis
longtemps, ils m’avaient singulièrement exalté. Je m’étais promis de me
procurer cet ouvrage à la première occasion. Parfois, il est des mots, des
propos, des titres de livres ou de films, glanés au hasard, qui me
déconcertent, provoquent en moi tout un remue-ménage, vont au rebours de
ce qui gouverne mon existence, et qui, par là même, me séduisent, m’invitent
à soulever ce couvercle de plomb sous lequel j’étouffe. Mais je suis timoré,
et au lieu de laisser ces mots allumer en moi un incendie, je les refuse,
m’applique à vite les oublier.
Je continue de rouler, traverse des villages, m’enfonce dans la montagne.
Des routes étroites, des places désertes, un café sinistre où je fais halte.
J’échange quelques mots avec un voyageur de commerce, offre un verre à
des cantonniers, porte la valise d’une paysanne se hâtant vers un car à
l’arrêt, aide une jeune femme à changer de roue après une crevaison…
La nuit d’hiver est venue, et bientôt, il se met à pleuvoir. Le moindre bon
sens voudrait que je rentre ou cherche un hôtel. Mais le bien-être que
j’éprouve me rend indifférent au temps qu’il fait, et je décide de poursuivre.
La musique se mêle au faible ronronnement du moteur, il règne une bonne
chaleur, et je me sens ineffablement heureux.
Journée particulière que celle du vingt-quatre décembre… Dans des
millions de foyers, on prépare le réveillon, on s’apprête à passer de joyeux
moments, à échanger des cadeaux, à donner et recevoir de l’affection, de
l’amour. À l’évidence, ce soir, je vais être seul. Mais bizarrement, au lieu de
m’assombrir, cette idée m’exalte, me plonge en pleine euphorie. Et quel
bonheur ce serait, pensai-je, si en une telle occasion, je pouvais trouver en
moi ce qu’habituellement je demande à autrui. Je songe à d’autres Noëls. Et
je découvre à nouveau que je suis de ceux pour qui ce jour revêt la plus
grande importance. À ce seul nom, l’enfance resurgit, et avec elle, une
poignante nostalgie, d’inexprimables désirs, l’attente d’on ne sait quelle
merveille, d’on ne sait quel amour qui saurait nous apaiser, nous assouvir.
Voilà aussi pourquoi, lors des soirées de Noël, je suis toujours maussade.
Mais aujourd’hui, parce que je me trouve en cette singulière situation, parce
que je cède à un désir qui a une longue histoire, parce que je suis déterminé à
rejeter celui que j’ai été durant toutes ces années, je veux croire envers et
contre tout qu’il me sera offert un signe, que la vie va répondre à mon attente,
m’accorder enfin ce dont depuis longtemps j’ai un si douloureux besoin.
La route monte et il se met à neiger. Je me promets de rebrousser chemin,
mais lorsqu’un croisement se présente, je n’en fais rien. Je viens de briser en
moi de telles entraves que je me sens capable de tout défier, y compris ce
temps qui, bien que de saison, n’est pourtant pas pour me plaire.
La neige tombe en abondance, et bientôt, elle atteint une telle épaisseur
que je dois m’arrêter. Je reste un long moment à m’émerveiller des flocons
glissant dans la lumière des phares, à apprécier le silence, à savourer
l’insolite de la situation, à m’enchanter de ce que, des personnes qui me
connaissent, nulle ne pourrait imaginer où je suis. J’en reçois une impression
de liberté qui ne laisse pas de grandement me réjouir.
Je manœuvre pour faire demi-tour, mais il me faut renoncer, et j’ai toutes
les peines du monde à garer la voiture sur le bas-côté de la route. Je reste un
moment à m’interroger. Et comme il semble que je n’ai pas le choix, je
décide de partir à pied à la recherche d’une maison où trouver asile.
Je prends dans le coffre la torche et la couverture. Je place celle-ci en
capuchon sur ma tête et me voilà parti.
Après une centaine de mètres, je reviens à la voiture et m’empare de la
manivelle. Au cas où, selon toute vraisemblance, j’aurai à frapper à la porte
d’une ferme et devrai affronter un chien.
Avec mes légères chaussures de ville, je glisse, ai les pieds
immédiatement trempés. Et je me rappelle avoir lu dans un journal, l’hiver
dernier, que le froid avait causé la mort de plusieurs personnes. Dont un
automobiliste retrouvé inanimé avec une enfant dans sa voiture, et un autre
qui, pris dans la neige, avait abandonné son véhicule, s’était égaré, avait
succombé à son épuisement.
Face à une telle situation, celui que j’étais jusqu’à cet après-midi aurait
perdu tous ses moyens. Mais celui que je suis devenu depuis une ou deux
heures a un tel calme, une telle force, que la peur et l’angoisse ne peuvent
rien contre lui. Je tombe à plusieurs reprises, ramasse ma torche, ma
manivelle, replace la couverture sur ma tête et repars sans me laisser gagner
par un doute ou une quelconque inquiétude. Je m’amuse même à me voir en
cette situation pour le moins inattendue et me demande en souriant comment
je vais m’en tirer. Ma manivelle et ma couverture m’encombrent. Aussi je les
abandonne sur un talus, au pied d’un arbre.
Il m’est impossible d’évaluer la distance que j’ai parcourue, mais après
plus d’une heure de marche, je vois enfin apparaître une lumière, en haut
d’un lampadaire.
Quelques maisons en contrebas de la route. J’entrevois une étroite fenêtre
faiblement éclairée, et je me sens tout à coup soulagé. Je m’ébroue, remets
un peu d’ordre dans mes cheveux, et non sans appréhension, frappe à une
porte. Quand je pénètre dans la pièce, une femme aux cheveux blancs porte
les mains à son visage.
– Mon pauvre monsieur… mon pauvre monsieur…
Je suis trempé, transi, et il est certain que je dois avoir bien piètre
apparence.
– Mais que vous est-il arrivé ?
Elle me tire devant la cheminée où flambent en pétillant de grosses
bûches. Après quelques secondes, je m’aperçois avec gêne qu’une petite
flaque s’étend à mes pieds. Elle me donne une serviette-éponge et revient
avec les bras chargés de vêtements.
– Cela devrait vous aller. Mon mari doit avoir la même taille que vous.
Je passe dans la pièce voisine, mais mes doigts et mes membres ne
m’obéissent plus et je mets du temps à enfiler et revêtir caleçon, maillot de
corps, chemise, chaussettes, pantalon de velours noir à grosses côtes,
chandail et ample veste de laine. Je me hâte de revenir devant la cheminée.
En me présentant une paire de sabots, elle ne peut s’empêcher de rire.
– Eh bien, je ne vous reconnais plus. En quelques secondes, vous êtes
devenu un autre homme… Réchauffez-vous… Réchauffez-vous…
Le poste diffuse un cantique de Noël et je me sens gagné par une étrange
émotion.
– Mon mari va arriver. Il est à l’écurie. Nous avons une vache qui va
vêler. Nous allons bientôt être à la retraite. Mais nous tenons encore
quelques bêtes…
Alors que la chaleur revient lentement dans mon corps, une joie, un bien-
être, un bonheur profonds m’envahissent. Et j’ai aussi l’intense satisfaction
de me dire qu’à aucun moment je ne me suis affolé, que j’ai été soutenu tout
du long par cette inébranlable conviction qu’en une telle soirée, il ne pouvait
rien m’arriver de fâcheux.
– Tenez, buvez-moi ça… ça va vous requinquer. Vous ne savez pas ce que
c’est, hein ?… C’est du vin brûlant, avec six sucres et deux jaunes d’œuf.
Je déguste à petites gorgées ce breuvage et rien ne m’a jamais paru aussi
délicieux. Elle sort du beurre, de la farine, des pommes, et se met à préparer
un gâteau.
– Avec mon mari, on ne fête jamais Noël. Tous les deux, c’est trop triste.
Alors je n’aurai rien de bien extraordinaire à vous offrir… Il faudra
m’excuser.
L’homme entre, couvert de neige. Un gros chien blanc se précipite sur moi
et j’ai un mouvement de recul.
– N’ayez pas peur. On ne peut pas trouver plus gentil. La seule chose
qu’on peut lui reprocher, c’est d’être toujours dans vos jambes, à vouloir se
faire caresser.
Je vais à lui avec un sourire de gêne et d’excuse. Il me serre longuement
la main en me fixant dans les yeux. Sa femme est déjà en train de raconter ce
qui m’est arrivé, d’expliquer que je vais passer la nuit chez eux, que c’est
une chance pour eux que je sois ainsi tombé du ciel un soir de Noël, et que
nous allons faire tous trois un bon réveillon. Elle m’apprend qu’ils ont tué
leur cochon en début de semaine, que je n’aurai pas des plats bien raffinés à
déguster, mais que je peux être assuré que je ne mourrai pas de faim.
Je me rassieds sur le banc face à la cheminée, tandis qu’il prend place sur
la petite chaise de paille, à ma droite. Il sort sa blague à tabac et commence
à rouler une cigarette. Je l’observe du coin de l’œil. Il est grand, beau, a des
yeux rayonnants de bonté. Il me parle du veau qui va naître, de la vache qui a
déjà « fait les eaux ». Je sens que lui aussi m’observe, qu’il cherche à me
jauger. Entre ses gros doigts apparaît une cigarette parfaitement roulée,
ferme, aux extrémités nettes, et j’ai remarqué qu’au cours de l’opération, il
n’est pas tombé un seul brin de tabac.
Je réponds imprudemment que j’allais passer le réveillon dans ma
famille. Il m’énumère quelques noms de village. Je n’ai pas encore récupéré,
je ne pense pas à me méfier et j’en nomme un au hasard. Il le connaît fort
bien, et il me demande où est située la maison de mes parents. Je suis
évidemment incapable de répondre.
– Je vous expliquerai tout… Dans un moment… C’est un peu une longue
histoire…
Son regard soudain plus intense s’inquiète, m’interroge.
– Soyez sans inquiétude… Je ne suis pas quelqu’un dont vous ayez à
craindre quoi que ce soit. Même si c’est en partie à cause d’un ancien truand
que je me trouve ici.
Il réprime un haut-le-corps, ouvre de grands yeux.
– Non, non, rassurez-vous. Je ne suis pas un truand et je ne suis pas en
cavale… Quoique d’une certaine manière…
– Alors vous êtes quoi ?
– Si je connais des truands, c’est parce que parfois, il m’arrive d’avoir à
les défendre. Je suis avocat.
– Ah oui ?… Un avocat… Bigre !
Il se lève et s’adressant à sa femme :
– Tu entends Madeleine, ce monsieur est un avocat.
La vie revient dans mon corps, mais avec cette chaleur, je sens une
énorme fatigue s’abattre sur moi, et pour ne pas m’endormir, je me force à
entretenir la conversation, raconte cette lumière d’automne sur le Vieux-Port,
la tiédeur de la brise, ces femmes en tenue légère, et mon étonnement, en fin
d’après-midi, à rencontrer la neige.
Ces cantiques et ces chants de Noël, vibrant d’une allégresse contenue,
me remuent profondément, me rappellent d’anciens Noëls, réactivent cette
nostalgie dévorante dont je suis si souvent la proie, me livrent à des
émotions contradictoires, une joie et une souffrance qui semblent s’exalter
l’une l’autre.
Le moment est venu de se rendre à l’écurie.
– Je n’ai jamais vu naître un veau. Vous permettez que je vous
accompagne ?
Avec mes sabots, j’avance sur ces dalles inégales d’un pas
précautionneux, et mon hôte ne peut s’empêcher de sourire.
Il y a là cinq vaches, et celle qui est couchée nous accueille par un faible
meuglement où je perçois comme une plainte, un appel. Les pattes du veau
sont déjà apparues.
– Mais oui ma petite… Mais oui ma belle… On va s’occuper de toi… On
va te délivrer.
Il lui parle à voix basse, tout en lui grattant la tête, derrière les cornes.
– C’est son premier veau. Ça risque d’être un peu long… Je vais aller
chercher un voisin.
Je me sens suffisamment bien et j’offre mes services. Il refuse, mais
j’insiste, et le convaincs d’accepter en faisant remarquer qu’il est préférable
de ne pas déranger un voisin un soir de Noël.
Il retire sa casquette, ses deux vestes, étend de la paille derrière la vache,
noue une corde à chacune des deux petites pattes. Puis, bras contre bras,
épaule contre épaule, nous nous arc-boutons et tirons de toutes nos forces sur
la corde. Le museau apparaît et nous nous reposons.
– Une fois que la tête est passée, le reste vient tout seul.
Nous reprenons. L’effort est intense, et nous geignons, ahanons, nous
encourageons de la voix. Quand nous nous arrêtons quelques secondes, il
parle à la vache, lui promet que tout va bientôt être fini, qu’elle souffrira
moins la prochaine fois.
Et voici qu’une belle petite génisse, à la tête bouclée, à la robe blanc et
brun, est là, étendue sur la paille. Il prend une poignée de celle-ci, en fait un
bouchon, et se met à frotter avec douceur la peau humide et luisante.
Je suis assis sur le fond d’un seau que j’ai retourné, et je connais une joie
profonde, me sens un peu comme un enfant qui s’est tiré d’une tâche difficile
et a gagné de haute lutte l’estime de son père. Pendant ces instants, j’ai tout
oublié, ai été délivré de cette culpabilité que je ressens à être ici, dans ce
hameau des Hautes-Alpes, au lieu de me trouver chez moi, auprès de ma
femme et de mes filles.
La vache lèche son veau qui agite ses pattes, soulève sa tête, cherche déjà
à se lever. Inexplicablement, cette naissance, j’ai le sentiment qu’elle me
concerne, qu’elle constitue le signe que j’attendais, qu’elle augure bien de
cette vie autre qui pour moi va peut-être commencer.
– Est-ce que je peux vous demander votre prénom ?
– Bien sûr, lui dis-je, sans pouvoir cacher ma surprise. Pierre, un prénom
des plus communs.
– Ça vous ennuierait-il si, en souvenir de votre passage, je l’appelais
Pierrette ?
Quand nous quittons l’écurie, je perçois que nous ne sommes plus tout à
fait des étrangers l’un pour l’autre, qu’un lien obscur s’est tissé entre nous, et
que j’ai toute chance d’être pleinement accepté à cette table qui va nous voir
tous trois réunis.
Alors que nous prenons place, un roman que j’ai lu étant jeune et que
j’avais totalement oublié me revient en mémoire. L’action de ce récit se
situait en Grèce, ou plus vraisemblablement en Crète, au début du siècle. On
y mentionnait une coutume qui avait cours dans les villages. Lorsqu’une
ménagère mettait le couvert pour sa famille, elle n’omettait jamais d’ajouter
une assiette, en prévision du passant éventuel – pèlerin, vagabond, paysan de
retour du marché… – qui s’inviterait à partager leur repas. Quand l’inconnu
se présentait, on le traitait avec beaucoup d’amabilité, mais il était admis
qu’en retour, avant de reprendre la route, il avait à dire qui il était, à raconter
sa vie, à faire don de ce qu’il en avait reçu, de ce qu’elle lui avait enseigné.
À la mi-repas, après avoir épuisé toutes les généralités possibles, je sens
que mes hôtes brûlent d’impatience de découvrir celui qu’ils viennent
d’accueillir avec si grand cœur sous leur toit.
Je leur parle du roman auquel je songeais il y a un instant, de cette
coutume crétoise, de ce temps où la générosité n’avait rien d’exceptionnel,
où l’inconnu qui se présentait n’était pas chassé mais retenu, où on prenait
plaisir à le rassasier, où on passait ensuite un long moment, voire des heures
à l’écouter, à l’accompagner sur ses chemins, à s’enrichir de ce qu’il était
heureux d’offrir en partage.
Un cantique vient de s’achever et les cloches carillonnent. Le chien a posé
sa tête sur ma cuisse et les bûches qui flambent me chauffent le dos. Je
connais en cet instant un tel bonheur, un tel sentiment de libération, que je ne
doute plus d’avoir eu raison de m’échapper. Je vide un grand verre de vin et
d’eux-mêmes les mots coulent de mes lèvres.
Je raconte d’abord mon enfance. L’ennui, la solitude, la détresse de ces
années. Je suis un enfant unique, et mon père est un homme froid, sévère, qui
a tué la vie en lui et qui l’étouffe autour de lui. En outre, il est juge, il incarne
l’exigence morale, la vertu, la loi. Il est celui devant qui on se sent toujours
en faute, le modèle qui, tout en vous guidant, vous écrase. Je n’ai ni copains
ni amis, et je ne dois pas songer à jouer, car il est connu que le jeu est une
perte de temps. Seuls comptent les devoirs, les leçons, les notes, les
compositions, les classements, et plus tard, les examens… Je suis toujours
tendu, dois constamment exiger le maximum de moi-même, car il importe que
je demeure à la première place. Mais je ne suis rien d’autre qu’un singe
savant. Après le bac, il n’est même pas question que je fasse état de mes
préférences. Il est décidé que j’entreprendrai des études de droit. Je travaille
sans joie, sans participer à ce que j’apprends. Mais je suis une mécanique
bien rodée, et je passe brillamment mes examens. Dès que j’atteins ma
majorité, je me marie. Et je découvre plus tard que je n’aime pas ma femme.
Qu’en l’épousant, je n’ai eu d’autre désir que de fuir ma famille. Mais je suis
déjà père de deux petites filles, et on me presse de m’établir. Alors je
m’établis, mais refuse de marcher sur les traces de mon père, de me situer du
côté de ceux qui sanctionnent. Je me retrouve donc avocat, bien que je n’aie
aucune attirance pour cette profession. Je travaille énormément. Par
habitude, et peut-être aussi, surtout, pour ne pas penser, pour ne pas avoir à
réfléchir, à me préoccuper de moi-même. Je ne crois pas posséder un réel
talent d’orateur, mais quand je me trouve à la barre, ma désespérance, mon
amertume, ma peur de voir se porter sur moi des regards condescendants, me
donnent une rare autorité, me poussent à vouloir absolument persuader ceux
qui m’écoutent que je ne suis pas cet homme qui ne s’est jamais remis de
n’avoir pas eu d’enfance. Si je n’avais pas à affronter le procureur, les juges,
les jurés, le public, je ne pourrais rien tirer de moi. C’est parce qu’il me faut
coûte que coûte les convaincre, retourner la situation en faveur de mon
client, les faire basculer de notre côté, que cette souffrance que je porte en
moi se mue en éloquence.
Ainsi, à force de labeur et d’acharnement, je deviens un avocat qu’on
vient écouter plaider, je gagne de grands procès, connais bientôt une certaine
notoriété. C’est alors le cercle infernal. Car plus vous êtes connu, plus on
vient frapper à votre porte, et plus vous devez travailler. Bien sûr, je gagne
de l’argent, vis dans un confortable appartement, possède une luxueuse
voiture, et je ne peux nier que cela m’apporte des satisfactions, mais je ne
suis absolument pas heureux. Pourtant j’ai des relations que certains
qualifieraient de flatteuses, avec des notables, des gens importants, des
personnalités en vue, mais ces relations restent superficielles. Toutefois, ces
relations, ma femme s’emploie à les cultiver, et elle se laisse happer, puis
griser par une vie mondaine qui va toujours plus l’absorber. Quand je suis de
retour à la maison, harassé par une dure journée de travail, il est fréquent
qu’elle ne soit pas rentrée, ou qu’elle soit déjà repartie. De surcroît, elle
s’est annexé nos deux filles. Celles-ci sont deux belles adolescentes qui,
vivant dans le sillage de leur mère, ne demandent évidemment pas mieux que
de profiter au maximum de ce qui s’offre. Au reste, toutes trois sont comme
des sœurs. Elles sortent ensemble, partagent de petits secrets, et je sens que
je n’ai plus aucune place dans leur univers. Le soir, au dîner, je suis en
présence de trois jeunes femmes ravissantes, mais nous n’avons rien à nous
dire. Je suis fatigué pour avoir plaidé ou avoir travaillé pendant de longues
heures sur un dossier, et il est compréhensible que, déjà prêtes à partir, tout
excitées à l’idée de la soirée à laquelle elles vont se rendre, elles n’aient
aucune envie de converser avec un homme las, parfois sombre, qui ne
partage plus grand-chose avec elles. Voilà comment, sans qu’on y prenne
garde, un abîme se creuse. Et qu’apparaissent les migraines et les insomnies.
Tous deux se sont arrêtés de manger. Le regard fixé devant eux, ils
m’écoutent en silence, avec gravité, et je le perçois, une profonde émotion.
– Vous dire tout cela est pour moi une délivrance. J’avais besoin de
m’épancher. D’exposer la situation dans laquelle je me trouve. En tant
qu’avocat, il me faut souvent écouter les autres, entrer dans leurs
motivations, m’appliquer à les comprendre, mais moi, qui m’écoute ? Qui
cherche à me comprendre ? Qui pourrait m’aider ? En fait, je réalise que je
n’ai pas d’amis. Peut-être parce qu’on m’a appris à me défier de mes
semblables, à considérer que le temps voué à l’amitié était du temps perdu.
Voilà pourquoi je crève de solitude. Alors que j’aurais tant de belles choses
à donner.
Le silence s’installe. Le chien se met à geindre, mécontent que je ne
m’occupe pas de lui.
– Il y a trois jours, le coup de massue m’a été asséné par Jean, ce truand
qui se retrouve libre après dix ans de prison. Comme moi, il vient tout juste
de dépasser la quarantaine. Quand j’avais eu à assurer sa défense, il m’avait
frappé par son intelligence, sa sensibilité, la honte et la contrition qu’il
éprouvait à se dire qu’il avait tué, que c’était un acte irrémédiable, et que
rien ne pourrait l’effacer. Il a donc accompli sa peine, et quand il est venu
me voir, à sa sortie, j’ai découvert que cette épreuve lui avait fait parcourir
un long chemin, qu’il est parvenu à se libérer de son passé, qu’il possède
tout ce qui me fait défaut : l’amour de soi, la paix, la confiance en la vie…
Rendez-vous compte : cet homme qui a tué, il venait de se morfondre dix
années durant dans une cellule, il n’avait pas d’argent, était sans situation,
mais il avait trouvé son centre, et il rayonnait de force, d’amour, de joie de
vivre… Et moi qui, vu de l’extérieur et pour maintes raisons, peux passer
pour un privilégié, je ne connais rien de tout cela. Il me fallait admettre qu’il
lui a été offert ce qui m’a toujours été refusé. J’en étais blessé, voire indigné.
Je sais bien qu’une telle réaction ne m’honore pas, mais c’était ainsi. Depuis
trois jours, et je pourrais presque dire trois nuits, je ne pense qu’à cela.
Pourquoi des êtres sont-ils en accord avec eux-mêmes, avec les autres, le
monde, la vie ? Et pourquoi les plus nombreux sont-ils toujours en porte-à-
faux, insatisfaits, angoissés, malheureux ? Ajoutez à cela que depuis trois ou
quatre ans mon métier me pose des problèmes d’ordre moral. Il m’est arrivé
de nombreuses fois de défendre des truands, des crapules, des individus qui
ont commis des actes abominables. Or à la barre, je suis là pour plaider leur
cause, mettre à leur service mes connaissances, ma force de conviction, le
petit talent dont je dispose. Il est bien sûr que ces pauvres gens ont eu neuf
fois sur dix une enfance lamentable. Or on sait maintenant quels dégâts
irréparables entraîne chez un enfant le manque d’affection. Mais d’où vient
l’argent qui m’est versé en guise d’honoraires ? Bien souvent, il est
préférable de ne pas approfondir la question. Mais moi, je me la pose, et
parfois, à longueur de nuit. J’en ai assez de toujours mentir, de faire du
mauvais théâtre et de vivre en devant ignorer le meilleur de ce que je suis.
Parfois, je n’éprouve à mon égard que honte et dégoût, et j’ai le sentiment
d’être un raté.
Il hoche la tête.
– Tout de même, monsieur… Tout de même…
– Si. On est un raté de la vie quand on s’est toujours empêché de vivre.
Quand on n’a cessé de mutiler son être intérieur. Quand pas une seule fois on
n’a eu le courage de se mettre à son écoute et de se plier à ce qu’il exige.
Ils me fixent tous les deux avec une telle attention que j’en suis
bouleversé. Je songe à mon équipée, à tout ce qui s’est passé depuis le début
de l’après-midi, à tout ce qui s’agite en moi. Je songe à l’accueil que j’ai
reçu, à ces cantiques, à ce réveillon improvisé, à ce chien qui dort appuyé
contre ma jambe, à ce bon feu dans la cheminée.
– Ne soyez pas attristés par ce que je viens de vous apprendre. Cet après-
midi, j’ai eu le courage de m’enfuir, de créer une fracture. Et ce soir, je vis
mon plus beau Noël. Car votre regard me livre ce dont j’ai toujours eu faim.
Et je connais en cet instant un tel bonheur que je sens que ma vieille
souffrance s’est assoupie. Il se peut même que se soit produit le déclic dont
me parlait cet ami truand. Une fois ce déclic survenu, on parvient à s’aimer,
à se faire confiance, à adhérer pleinement à la vie. Oui, en cet instant, je le
sais, j’ai expulsé celui qui me tenait en prison. Je vais me laisser guider par
cette voix que je refusais d’entendre. Je sens que tout va pouvoir enfin
commencer.
Deux lectures décisives
Une lecture particulière

Il n’est guère possible d’analyser ce qui se passe en nous quand un livre


nous chavire, nous laisse étourdi. Assurément, il nous émeut, nous ébranle,
nous atteint dans toutes les couches de notre être. Mais s’il a sur nous un tel
impact, c’est aussi, c’est surtout parce qu’il nous parle de nous-même, de
notre histoire, nous révèle ce qui était enfoui dans notre inconscient. Dès
lors, ce livre ne nous quitte plus. Il demeure en nous, devient une part
intégrante de ce que nous sommes.
Ces rencontres qui nous font gravir un palier dans la connaissance que
nous prenons de notre être intérieur, elles sont rares. La première m’a laissé
un souvenir ineffaçable. Je l’ai vécue en lisant L’Étranger.
Un ami, enfant de troupe comme moi, m’avait invité à passer trois jours
dans sa famille, à Nice. Je devais avoir quinze ans. Ma vie se déroulait entre
mon village et une caserne. C’est dire que j’étais d’une immense ignorance,
que j’ignorais tout de la vie et du monde. En dehors de mes livres de classe,
je n’avais strictement rien lu, pas même ces livres que lisent les enfants et
les jeunes adolescents.
C’était la mi-juillet. La chaleur était accablante. En ce début d’après-
midi, mon ami et moi étions là, inoccupés, dans l’attente que vienne le soir
qui nous permettrait d’aller flâner en ville. La sœur de mon ami, Blanche,
m’a tendu un livre. Le nom de l’auteur ? Camus. J’ai pris ce livre, l’ai
ouvert, et sans grand enthousiasme, à la seule fin de faire plaisir à Blanche,
j’ai commencé à le lire. Aujourd’hui maman est morte ou peut-être hier, je
ne sais pas… D’emblée ces mots ont retenti en moi. Tout comme cet homme
qui racontait ce qu’il avait vécu, j’avais perdu une mère. Une mère inconnue.
J’avais sept ans et ne savais rien d’elle. J’avais appris son existence en
apprenant sa mort. J’ai continué ma lecture. J’ai remarqué que l’homme ne
pleurait pas, n’éprouvait aucune émotion. J’étais choqué.
L’homme a suivi le corbillard. L’éclat du ciel était insoutenable… Je
sentais le sang qui me battait aux tempes… Tout cela […] me troublait le
regard et les idées… La terre couleur de sang qui roulait sur la bière de
maman…
Le souvenir des obsèques de ma mère m’est revenu. C’était un jour d’été.
Une chaleur caniculaire. Pour la première fois, dans un village inconnu,
j’avais rencontré mon père, ma sœur et mes deux frères. Personne ne m’a
parlé. J’étais dans un état de stupeur. Je ne ressentais aucun chagrin. La petite
église. Les pleurs des femmes.
Le cimetière était à l’écart du village. Quand nous sommes arrivés près de
la batteuse, son ronflement a cessé, et leur casquette à la main, les hommes
se sont inclinés tandis que passait le corbillard suivi de son maigre cortège.
Près de la tombe, j’aurais voulu voir le visage de celle qui n’était plus.
Dernier souvenir de cet instant : le bruit sourd et sinistre des mottes frappant
le bois du cercueil.
J’ai poursuivi ma lecture. Je voulais savoir qui était cet homme. Je
désirais qu’il me parle de sa mère, mais submergé par l’émotion, je ne
parvenais pas à suivre cette histoire.
Quand j’ai fermé le livre, j’étais dans un état second. À la fois occupé à
comprendre ce que je venais de lire, et tourné vers mon enfance, aux prises
avec les questions que me posait la mort de ma mère.
Après cette lecture de L’Étranger, il y eut l’éblouissement de Noces.
Après la lecture de Noces, il y eut le choc de L’Homme révolté. Une lecture
opaque, tâtonnante. J’étais encore d’une grande ignorance. Les noms des
écrivains, philosophes et révolutionnaires dont il était question, ne
signifiaient rien pour moi. Mais on me parlait de révolte, et ce mot résonnait
en moi. J’étais encore enfant de troupe, et parfois des bouffées de révolte me
secouaient. Une révolte contenue, clandestine, d’autant plus douloureuse.
Lire cet essai m’a fait grand bien. Se révolter n’avait rien de condamnable.
Mieux : se révolter pouvait être légitime.
Un tel livre dans cette école, il était préférable de le cacher. Pourtant,
sous le coup d’une impulsion incongrue, par pure provocation, peut-être pour
me donner l’illusion que je me hissais au niveau de ces révolutionnaires dont
je venais de découvrir l’existence, j’étais allé trouver mon commandant de
compagnie – cette seule initiative aurait pu me valoir une réprimande – et je
lui avais demandé de m’écrire une dédicace sur la première page de mon
exemplaire de L’Homme révolté. À ma grande surprise, il avait accepté. En
cet instant, j’ai cette page sous les yeux et je lis : « Et l’homme révolté
contre soi-même ?… Là est la véritable source de toute dignité… de toute
sainteté… de toute charité… » Puis la signature.
Ces mots m’avaient tout d’abord déconcerté. Mais une fois la surprise
passée, j’ai compris qu’ils étaient en accord avec ce que Camus
m’enseignait.
Ensuite, il y eut la lecture émue de L’Envers et l’Endroit, notamment de
Entre oui et non, l’essai dans lequel Camus parle de sa mère, de la pauvreté
dans laquelle sa famille a vécu. Ce texte a fait déferler en moi bien des
souvenirs. Moi aussi, j’aimais passionnément ma mère – je savais qu’elle ne
m’avait pas engendré, mais je la considérais comme ma vraie mère – et mon
enfance s’était passée dans des conditions comparables à celles que le jeune
Camus avait connues. Il n’est pas jusqu’à sa tuberculose qui n’ait eu sa
réplique dans ma famille. Deux sœurs malades. L’une ayant subi des
pneumothorax et l’ablation d’un poumon. Je donne ces précisions pour
montrer que, par-delà d’évidentes différences, mon histoire à son début me
paraît avoir des points communs avec les premières années de Camus. Ainsi,
en raison de ce que je viens d’indiquer, en raison de l’amitié que j’ai très tôt
portée à l’homme Camus, je ne voyais pas en lui un écrivain célèbre. Je me
sentais si proche de lui qu’il était pour moi – j’ose le dire – comme un
compagnon, un ami, une sorte de frère très aimé.
Du temps a passé. J’avais abandonné mes études pour tenter de devenir un
écrivain. Je voulais écrire mais j’en étais empêché. Alors que je ne savais
que faire ni où aller, j’ai été attiré par l’œuvre de Beckett. Celle de Camus
m’était connue. Il me fallait explorer d’autres contrées. Mais après avoir
évolué, je me suis détourné de ces Molloy et Godot qui me tiraient vers le
bas. Revenir à l’œuvre de Camus fut pour moi une délivrance. De nombreux
passages de ce qu’il avait écrit chantaient encore dans ma mémoire. Il me fut
facile de les retrouver.
• Chaque être rencontré, chaque odeur dans cette rue, tout m’est
prétexte pour aimer sans mesure. J’avance d’un pas lent, oppressé par tant
d’ardente beauté.
• À nous sentir l’âme malade, nous rendons à chaque être, à chaque
objet, sa valeur de miracle.
• Ce qui compte, c’est d’être humain et simple. Non, ce qui compte, c’est
d’être vrai.
• Je ne connais qu’un devoir et c’est celui d’aimer.
Il y a aussi cette phrase toute simple, mais qui, à l’époque où je l’avais
lue, m’avait tonifié, éclairé, renouvelé. M’avait désigné une fois pour toutes
le camp où j’aurais à me tenir :
• Cette grande force de joie et de vie sans laquelle l’artiste n’est rien.
J’ai lu l’œuvre de Camus avec ferveur, avidité. Chaque fois que je
reviens à elle, elle m’émeut, me donne de l’énergie, exalte le meilleur de
moi-même. En fait, elle est mêlée à ma substance, de sorte que je ne sais si
elle m’a ou non influencé. Je peux seulement dire qu’elle m’a longuement
nourri.

[Article paru dans le Cahier Camus des Éditions de l’Herne, Paris, 2013]
Un adolescent ébloui

J’étais élève dans une classe de première et je vivais dans une caserne.
Enfant de troupe depuis six ans, je préparais le bac. En cas d’échec, je
devrais m’engager dans l’armée en tant que simple soldat. Mais si j’obtenais
ce diplôme, je poursuivrais mes études en vue de devenir médecin militaire.
Dans cette caserne, j’avais des copains, des amis, je faisais du sport, mais
il n’empêche que j’étais souvent proie de l’ennui, souffrais de mon manque
de liberté, étais en attente de je ne savais quoi. Or un jour, en ce lieu
improbable et au rebours de toute vraisemblance, j’ai tenu Le Dieu nu dans
mes mains. Jusqu’alors, mes seuls livres avaient été mes manuels scolaires.
Je n’avais rien lu de ce que lisent les enfants, les adolescents, et j’ignorais
qu’on pût lire simplement par plaisir. J’ai ouvert ce livre, m’y suis plongé, et
ce fut l’émerveillement. Chaque mot, chaque phrase s’imprimait en moi,
enfiévrait mon imagination, me projetait dans un monde qui n’avait rien de
commun avec ce que je connaissais. Je freinais mon avidité, redoutais
d’atteindre la dernière page. Heures éblouies, immenses, inoubliables ! Ces
deux femmes, Marité et Jacqueline, si différentes l’une de l’autre, elles me
ravissaient, et quelle admiration je portais à ce Bruno qui savait si bien me
faire vivre sa passion, ses émois, ses tourments sa progressive déception.
J’ai lu et relu les deux premières pages jusqu’à les savoir par cœur, et
jamais par la suite un poème ne m’a donné pareille émotion. Quelle
évocation de l’automne ! Ces deux pages m’ont fait aimer cette saison, ont
libéré des émotions qui sommeillaient en moi et dont je n’avais pas
conscience. Mais le plus important pour l’adolescent que j’étais, ce fut la
découverte de ce monde de la femme, des femmes qui fascinait Bruno.
Regards, visages, attitudes, gestes, parures, parfum, grâce, beauté…, tout ce
qu’étaient ces deux femmes, tout ce qui émanait d’elles, il ne cessait de s’en
repaître. Avec quelle sensibilité, quelle finesse de touche, il les dépeignait,
les faisait exister, et avec quelle justesse il analysait ce qu’il avait éprouvé
au cours de ces mois où la passion s’était emparée de lui.
La part de l’imagination est importante dans les romans de Margerit, mais
je suppose qu’il a mis beaucoup de lui-même dans Bruno, son alter ego du
Dieu nu et dans Dormond, le personnage central de Mont-Dragon (roman
antérieur au Dieu nu). Dormond « n’avait jamais pu vaincre l’irrésistible
envoûtement par lequel ses yeux, son esprit, bien plus encore que ses mains
et sa peau, étaient aimantés par les femmes ». Et Bruno écrit : « Ce que
j’aimais chez les femmes, c’était leur éclat, une certaine ostentation, et même
une insolence. Il me fallait leur félinité, leurs artifices, le contraste entre les
provocations de leur chair et leurs fausses défenses… » Cette obsession de
la femme a nourri ses romans, et tel était le chamboulement survenu en moi
qu’elle m’avait insidieusement soumis à son emprise.
Pour faire durer l’enchantement, j’ai plusieurs fois relu Le Dieu nu qui
m’avait envoûté. Marité, Mme Beaufort et Bruno étaient en moi des
présences familières, et j’aurais tant voulu connaître celui qui leur avait
donné vie mais dont je ne savais rien.
Après avoir dévoré Le Vin des vendangeurs, Par un été torride, Mont-
Dragon, j’ai osé écrire à leur auteur. La réponse inespérée qui m’était
parvenue m’avait rempli d’une joie indicible. Son contenu m’avait comblé et
j’avais été frappé par son graphisme. Une écriture droite, extrêmement fine,
serrée, aux lettres bien dessinées, facilement lisible. La deuxième missive
était écrite à la plume. Une écriture penchée, des lettres minuscules au tracé
extrêmement fin, mais là encore, chaque mot pouvait être lu sans difficulté.
La troisième lettre était d’une écriture identique à la première et elle
accompagnait un très petit opuscule : La Salamandre Ernestine.
Dans cette classe de première, j’avais un remarquable professeur de
français. Par obligation morale envers lui, je m’appliquais à soigner mes
dissertations. En les rédigeant, je glissais en elles des mots, des images, des
membres de phrases qu’avait gravés en moi ce livre qui m’habitait.
Lorsqu’on est adolescent, un seul mot peut vous mettre en mouvement et vous
embarquer dans tout un voyage.
En 1987, par un pluvieux jour en compagnie de Georges-Emmanuel
Clancier qui m’avait obtenu un rendez-vous, j’avais rendu visite à Robert
Margerit. J’avais été déconcerté par l’homme maussade qui nous avait reçus.
Un excès de travail l’avait largement déprimé, et il doutait que son œuvre eût
une quelconque valeur. J’étais venu lui dire mon admiration, l’ébranlement
qu’avait été pour moi la lecture du Dieu nu, et j’avais été malheureux de
l’entendre déprécier des livres qui avaient tant compté pour moi. Il n’était
pas amer. Son œuvre ne l’intéressait plus et il avait toujours été déçu par ce
qu’il avait écrit (c’était déjà ce qu’il m’avait dit dans sa première lettre,
trente-trois ans plus tôt).
Il nous avait montré certains de ses manuscrits. Notamment celui de Par
un été torride. J’ai retrouvé là son écriture fine, régulière, facilement lisible.
Aucune rature, ce qui m’avait fort étonné. Nous avions pu également admirer
le bateau – peut-être une goélette longue, si je me souviens bien, d’environ
un mètre – qu’il avait construit alors qu’il écrivait L’Île des perroquets.
J’aurais voulu atténuer sa désespérance, le convaincre que ce qu’il
pensait de son œuvre n’était pas fondé, mais c’était impossible. Il était trop
ancré dans sa conviction pour entendre ce que j’aurais pu lui dire.
Je suis resté de longues années sans ouvrir Le Dieu nu et je viens de le
relire. Quand bien même j’ai passablement évolué depuis ces jours où j’en
ai fait la découverte, j’ai retrouvé une part de mon enchantement. Lors de
cette relecture, plusieurs points m’ont frappé : la qualité, la perfection de
l’écriture, sa simplicité, sa sobriété, son aisance ; le pouvoir de suggestion,
d’évocation d’une prose qui vous charme et vous donne à rêver ; la justesse
des notations psychologiques ; cette sorte d’évidence avec laquelle se
développe le récit ; la réalité que prennent ces personnages qu’il me
semblait avoir connus ; la maîtrise avec laquelle sont relatés la naissance,
puis la croissance, puis le déclin de cette passion qui avait pris possession
de Bruno. Ce livre auquel Robert Margerit a travaillé pendant plus de
quarante ans, il est si juste en chacune de ses phrases, il a un tel accent de
vérité que je ne puis m’empêcher de penser que cette histoire, avant d’être
écrite, a dû être vécue.
Autre remarque que je tiens à faire : Robert Margerit ne manque jamais de
répondre à l’attente qu’il suscite. Quand le lecteur est impatient de
progresser dans sa lecture, à chaque fois son attente est comblée. Robert
Margerit sait lui donner ce qu’il est avide de recevoir.

Quand j’ai eu vingt-trois ans, sous la contrainte d’une nécessité intérieure,


j’ai décidé de changer de vie. Pour pouvoir écrire, je me suis fait réformer et
j’ai abandonné mes études de médecine. Dès la première lettre que je lui
avais adressée, j’avais confié à Robert Margerit que je voulais devenir
écrivain. Dans sa réponse, il m’avait fort justement mis en garde et m’avait
suggéré de renoncer à ce rêve. Or en voulant me lancer dans cette aventure,
non seulement n’ai-je pas écouté le conseil qu’il m’avait donné, mais de
surcroît, il est probable que l’impact que j’ai reçu du Dieu nu – premier
livre à m’avoir fait découvrir le plaisir de lire, à m’avoir fait découvrir
l’existence des livres en même temps que l’immense et inépuisable domaine
de la littérature – n’a pas été étranger à la décision que j’ai prise. Quand j’en
ai eu conscience, à l’admiration que je voue à Robert Margerit s’est ajoutée
une profonde gratitude.

[Article paru dans R. Margerit, L’écrivain et ses doubles, association des


Amis de Robert Margerit, Isle, septembre 2010]
DU MÊME AUTEUR

Chez le même éditeur


L’ANNÉE DE L’ÉVEIL, récit (Grand Prix des lectrices de Elle, 1989, « Folio », no 4334, « Folioplus »,
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Table

Couverture
Titre
Copyright
La Fracture
Souvenirs d’une lointaine enfance
Le Déclic
Deux lectures décisives
Une lecture particulière
Un adolescent ébloui
Du même auteur
Présentation
Achevé de numériser
« Ne soyez pas attristés par ce que je viens de vous apprendre. Cet après-
midi, j’ai eu le courage de m’enfuir, de créer une fracture. Et je connais en
cet instant un tel bonheur que je sens que ma vieille souffrance s’est
assoupie. Une fois ce déclic survenu, on parvient à s’aimer, à se faire
confiance, à adhérer pleinement à la vie. »

Voici cinq textes de Charles Juliet, rassemblés pour la première fois, qui
tous évoquent la lente maturation qui a conduit à un choix d’existence et à
l’écriture d’une œuvre.
Cette édition électronique
du livre La Fracture et autres textes de Charles Juliet
a été réalisée le 23 janvier 2023 par P.O.L.
Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage,
(ISBN : 9782818060162 - Numéro d’édition : 623553).
Code produit : Q03891 - ISBN : 9782818060209.
Numéro d’édition : 623557.

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