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Koltès Texte

Texte Bac

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Le théâtre et la violence du monde

Koltès Retour au désert

Pendant la guerre d'Algérie, Mathilde revient en France avec son fils Édouard
dans l'intention de récupérer la maison familiale et de régler des comptes. Une
violente dispute l'oppose à son frère Adrien devant les serviteurs, Aziz et
Madame Queuleu.

ADRIEN - Tu crois, pauvre folle, que tu peux défier le monde ? Qui es-tu pour
provoquer tous les gens honorables ? Qui penses-tu être pour bafouer les bonnes
manières, critiquer les habitudes des autres, accuser, calomnier, injurier le
monde entier ? Tu n'es qu'une femme, une femme sans fortune, une mère
célibataire, une fille-mère, et, il y a peu de temps encore, tu aurais été bannie de
la société, on te cracherait au visage et on t'enfermerait dans une pièce secrète
pour faire comme si tu n'existais pas. Que viens-tu revendiquer ? Oui, notre père
t'a forcée à dîner à genoux pendant un an à cause de ton péché, mais la peine
n'était pas assez sévère, non. Aujourd'hui encore, c'est à genoux que tu devrais
manger à notre table, à genoux que tu devrais me parler, à genoux devant ma
femme, devant Madame Queuleu, devant tes enfants. Pour qui te prends-tu, pour
qui nous prends-tu, pour sans cesse nous maudire et nous défier ?

MATHILDE - Eh bien, oui, je te défie, Adrien; et avec toi ton fils, et ce qui te sert
de femme. Je vous défie, vous tous, dans cette maison, et je défie le jardin qui
l'entoure et l'arbre sous lequel ma fille se damne, et le mur qui entoure le jardin.
Je vous défie, l'air que vous respirez, la pluie qui tombe sur vos tètes, la terre sur
laquelle vous marchez ; je défie cette ville, chacune de ses rues et chacune de
ses maisons, je défie le fleuve qui la traverse, le canal et les péniches sur le
canal, je défie le ciel qui est au-dessus de vos tètes, les oiseaux dans le ciel, les
morts dans la terre, les morts mélangés à la terre et les enfants dans le ventre de
leurs mères. Et, si je le fais, c'est parce que je sais que je suis plus solide que
vous tous, Adrien.

Aziz entraîne Adrien, Édouard entraîne Mathilde.


Mais ils s'échappent et reviennent.

MATHILDE - Car sans doute l'usine ne m'appartient-elle pas, mais c'est parce
que je n'en ai pas voulu, parce qu'une usine fait faillite plus vite qu'une maison
ne tombe en ruine, et que cette maison tiendra encore après ma mort et après
celle de mes enfants, tandis que ton enfant se promènera dans des hangars
déserts où coulera la pluie en disant : C'est à moi, c'est à moi. Non, l'usine ne
m'appartient pas, mais cette maison est à moi et, parce qu'elle est à moi, je
décide que tu la quitteras demain. Tu prendras tes valises, ton fils, et le reste,
surtout le reste, et tu iras vivre dans tes hangars, dans tes bureaux dont les murs
se lézardent, dans le fouillis des stocks en pourriture. Demain je serai chez moi.
ADRIEN - Quelle pourriture ? Quelles lézardes ? Quelles ruines ? Mon chiffre
d'affaires est au plus haut. Crois-tu que j'ai besoin de cette maison ? Non. Je
n'aimais y vivre qu'à cause de notre père, en mémoire de lui, par amour pour lui.
MATHILDE - Notre père ? De l'amour pour notre père ? La mémoire de notre
père, je l'ai mise aux ordures il y a bien longtemps.
ADRIEN - Ne touche pas à cela, Mathilde. Respecte au moins cela. Cela au
moins, ne le salis pas.
MATHILDE - Non, je ne le salirai pas, cela est déjà très sale tout seul

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