Réformer l'architecture financière mondiale
Réformer l'architecture financière mondiale
RAPPORT
SUR
LE COMMERCE ET
LE DÉVELOPPEMENT
2023
Croissance, dette et climat :
réformer l’architecture
financière mondiale
APERÇU
GÉNÉRAL
Unies
C O N F É R E N C E D E S N AT I O N S U N I E S S U R L E C O M M E R C E E T L E D É V E L O P P E M E N T
RAPPORT
SUR
LE COMMERCE ET
LE DÉVELOPPEMENT
2023
APERÇU GÉNÉRAL
Croissance, dette et climat :
réformer l’architecture financière mondiale
Nations
Unies
Genève, 2023
© 2023, Nations Unies
UNCTAD/TDR/2023 (Overview)
Acronymes et sigles
1
Ces trois problèmes s’ajoutent à une interaction de plus en plus complexe entre
les risques économiques, les risques climatiques et les risques géopolitiques.
Dans ce contexte, les perspectives pour les pays en développement ne
sont guère encourageantes. De fait, pour qu’il y ait développement, il faut
que la conjoncture y soit favorable, c’est-à-dire que la demande mondiale soit
robuste, que les taux de change soient stables et que le coût du financement
soit abordable. Pour que les pays en développement puissent faire
croître leur économie plus rapidement, renforcer leurs capacités productives,
devenir sobres en carbone et remplir leurs obligations financières, il faut que
la demande mondiale soit stable et forte. Or, aujourd’hui, la coordination
internationale des politiques est assujettie à
« La possibilité d’une des banques centrales plus intéressées par la
croissance durable et équilibrée stabilité monétaire à court terme que la pérennité
s’éloigne si des niveaux financière à long terme. Cet état des choses,
élevés d’endettement et une conjugué au manque de régulation des marchés
des produits de base et à l’inaction persistante
réglementation financière
face à l’aggravation des inégalités, fragmente
inadéquate menacent la
l’économie mondiale et divise les pays en
stabilité financière et la sécurité développement au point de compromettre leur
alimentaire, et que, dans le capacité de prospérer.
même temps, ce sont de
Il est peu probable qu’une amélioration notable soit
plus en plus les entreprises observée en 2024. La possibilité d’une croissance
multinationales, et non les durable et équilibrée s’éloigne si des niveaux élevés
travailleurs, qui s’enrichissent. » d’endettement et une réglementation financière
inadéquate menacent la stabilité financière et
la sécurité alimentaire, et que, dans le même temps, ce sont de plus en plus les
entreprises multinationales, et non les travailleurs, qui s’enrichissent. Par le
passé, il a été d’usage de ne pas tenir compte des secteurs ou des pays qui
n’étaient pas considérés comme ayant une importance systémique lorsqu’une
crise survenait, ce qui ne faisait qu’aggraver ladite crise au lieu d’y mettre un
terme. Cette erreur doit être évitée à tout prix.
Dans le Rapport sur le commerce et le développement 2023, la CNUCED
propose une autre option, qui consiste à régler le rythme de la désinflation
et à juguler les effets de taux d’intérêt réels élevés, non seulement en fonction
des indicateurs d’inflation, mais aussi au regard de l’activité économique, de
l’emploi, de l’inégalité des revenus et de la stabilité budgétaire. Cependant, en
l’état actuel de l’architecture financière internationale, la marge d’action des pays
s’amenuise facilement au gré des mouvements sur les marchés des actifs, ce
qui a de sérieuses répercussions sur les politiques sociales, les investissements
2
et la création d’emplois. Compte tenu des interconnexions entre les pays et de
l’impulsion que les pays en développement pourraient donner à la croissance
économique, il serait bon que, dans les pays développés, les décideurs soient
conscients que des taux d’intérêt élevés peuvent être préjudiciables à la
transformation structurelle et à l’adaptation aux changements climatiques ainsi
qu’à la soutenabilité de la dette.
À cet égard, cinq objectifs prioritaires peuvent être retenus.
1. Réduire les inégalités. Cet objectif devrait être élevé au rang des
priorités dans les pays développés et dans les pays en développement.
Pour l’atteindre, il faudrait que les salaires réels soient augmentés de
manière concertée et que des engagements concrets soient pris en
faveur d’une protection sociale complète. La politique monétaire ne doit
pas être le seul instrument utilisé pour atténuer les tensions inflationnistes.
Les problèmes liés à l’offre n’ayant pas encore été résolus, il s’agira
d’adopter un ensemble de mesures qui permet à la fois de garantir
la pérennité financière, de réduire les inégalités et de parvenir à une
croissance inclusive.
2. Concilier les impératifs de stabilité monétaire et de pérennité
financière à long terme. Les économies étant de plus en plus
interdépendantes, il serait bon que les banques centrales étendent leur
fonction de stabilisation.
3. Encadrer le commerce des produits de base et, en particulier, le
commerce des produits alimentaires. Cela doit se faire au niveau
international, selon une démarche systémique, élaborée dans le cadre
du système financier mondial.
4. Alléger le fardeau écrasant de la dette et écarter la menace
d’une propagation des crises de la dette. Cela nécessite de réviser
les règles et pratiques du système financier mondial. Les mécanismes,
principes et institutions de la finance mondiale devraient garantir l’accès
aux liquidités internationales et créer un environnement stable, de nature
à favoriser une croissance par l’investissement. Le système financier
actuel n’étant pas capable de sortir les pays en développement de
l’endettement ni de les rendre plus résilients, il est essentiel de mettre
en place un mécanisme de renégociation de la dette souveraine. Cela
devrait se faire avec la participation de tous les pays en développement
et faire intervenir des procédures concertées, des mesures d’incitation et
des moyens de dissuasion.
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5. Garantir l’accès au financement et au transfert de technologies
pour que la transition énergétique soit possible. Cela nécessite des
accords budgétaires et monétaires au sein du Groupe des Vingt (G20),
des accords dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce
(OMC) pour le transfert de technologies, et des accords dans le cadre
du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale pour un
financement fiable. À moins que les mesures incitatives et les dispositions
réglementaires qui rendent si rentables les investissements internationaux
de nature spéculative soient supprimées, une réorientation des capitaux
privés vers l’adaptation aux changements climatiques est peu probable.
En 2023, les perspectives économiques mondiales ont été régies par quatre
facteurs. Premièrement, les prix internationaux du pétrole, du gaz et des produits
alimentaires ont été ramenés à leurs niveaux de fin 2021, ce qui a éliminé un
puissant facteur d’inflation. Néanmoins, dans de nombreux pays, les prix de
détail sont restés supérieurs aux niveaux d’avant la pandémie et ont continué
de peser sur les budgets des ménages. Les facteurs d’inflation liés à l’offre
ayant perdu beaucoup de leur vigueur, les pays devraient en principe pouvoir
s’attaquer plus efficacement à la spéculation. Or, les mesures prises consistent
essentiellement à ce que les banques centrales continuent de signaler la
probabilité de taux d’intérêt élevés.
Deuxièmement, les États-Unis d’Amérique, qui représentent un quart de
l’économie mondiale, ont fait la preuve de leur résilience d’avril 2020 à juin 2022,
une période de deux ans marquée par la hausse des prix à la consommation,
malgré l’application de mesures de désinflation pendant un an et demi (11 pics
des taux d’intérêt en dix-huit mois), et des turbulences sur les marchés financiers.
Des secteurs clefs de l’économie, portés par la croissance de l’emploi et
l’augmentation des salaires nominaux, ont permis de soutenir la consommation
et les dépenses. Le chômage a été ramené à des taux historiquement faibles,
mais le taux d’emploi reste à des niveaux de récession (58 % de la population)
et pour beaucoup les salaires demeurent très bas.
Troisièmement, en Chine, la levée des dernières restrictions imposées en raison
de la pandémie de COVID-19 a contribué à maintenir la reprise économique
qui avait été engagée en 2022 et avait permis de relancer la production
industrielle. La croissance chinoise dépend moins des exportations que par le
passé et les autorités continuent de bénéficier d’une large marge de manœuvre
budgétaire. Cependant, les faiblesses persistantes dans le secteur immobilier
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posent des problèmes, notamment parce qu’elles risquent de créer des
tensions financières, de réduire le nombre de créations d’emplois, de freiner
les dépenses de consommation et de retarder les investissements. Sous l’effet
des tensions géopolitiques grandissantes, la Chine voit sa position dominante
dans les principales chaînes de valeur mondiales ébranlée, ce qui assombrit les
perspectives dans certains de ses secteurs technologiques de pointe, du moins
à court terme. Les autorités ont répondu au ralentissement de la croissance, plus
marqué que prévu, par des mesures d’expansion monétaire, des incitations du
côté de l’offre et un durcissement de la réglementation. L’impact général et les
retombées de ces mesures, en particulier sur les pays voisins, restent incertains.
Quatrièmement, les préoccupations que soulèvent les perspectives de
croissance en Chine ne doivent pas faire oublier la détérioration de la santé
économique de l’Europe. La part de l’Europe dans l’économie mondiale est
comparable à celle de la Chine (environ 18 % en parité de pouvoir d’achat,
plus élevée aux taux de change courants), mais les conséquences mondiales
du ralentissement de l’économie européenne sont
au moins deux fois plus importantes que celles du « La part de l’Europe dans
ralentissement de l’économie chinoise. l’économie mondiale est
Dans la conjoncture actuelle, il est peu probable que comparable à celle de la
les grands pays émergents compensent véritablement Chine, mais les conséquences
le ralentissement de la croissance dans les pays mondiales du ralentissement de
développés. Au vu du durcissement de la politique l’économie européenne sont au
monétaire, de la faiblesse des investissements et du moins deux fois plus importantes
caractère limité des dépenses publiques, il semble que celles du ralentissement de
que l’économie mondiale connaisse une reprise atone, l’économie chinoise. »
comme après la crise financière de 2007-2009. Alors
que la communauté internationale s’est engagée à atteindre des objectifs
de développement et des objectifs climatiques ambitieux d’ici à 2030, il est
particulièrement préoccupant de constater qu’en 2023 et 2024, dans la quasi-
totalité des régions, les taux de croissance devraient être inférieurs à la moyenne
enregistrée pendant la période de cinq ans qui avait précédé la pandémie. C’est
particulièrement vrai pour l’Amérique latine, qui fait face à une situation encore
plus difficile, car son taux de croissance était déjà très faible avant la pandémie.
5
conception plus géostratégique des relations économiques internationales, de
l’influence croissante de la politique industrielle sur les stratégies commerciales
des principales puissances économiques et de divers risques géoéconomiques.
En outre, plusieurs faiblesses structurelles, déjà présentes avant la pandémie de
COVID-19, ont pris beaucoup d’importance pour les pays en développement.
Elles résident dans la concentration des marchés d’exportation et la répartition
asymétrique des revenus qui en découle, le ralentissement des investissements et
l’insoutenabilité de la dette, l’élargissement du fossé technologique, l’augmentation
des coûts de la crise climatique et les difficultés liées à la transition énergétique.
Étant donné l’interdépendance qui caractérise l’économie mondiale actuelle,
préoccupations immédiates et préoccupations à long terme s’entremêlent, ce qui
complique sensiblement la gouvernance. Les principes du système commercial
multilatéral fondé sur des règles sont de plus en plus contestés et il est peu
probable que cela cesse, alors que s’amenuisent les chances d’instaurer l’ordre
stable et harmonieux indispensable à la réalisation des objectifs énoncés dans
le Programme de développement durable à l’horizon 2030 (Programme 2030)
et dans l’Accord de Paris. Selon que les décideurs surmonteront ou non ces
problèmes de gouvernance dans les prochains mois, et selon la manière dont ils
le feront, l’économie mondiale entrera ou non en récession en 2024. Pour que ces
problèmes de gouvernance puissent être résolus, il faut en outre que les pays en
développement s’épargnent une « décennie perdue » et que le système multilatéral
évite de se fracturer davantage et termine la décennie en cours en meilleure santé.
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« slowbalization » (ralentissement de la mondialisation), « L’asymétrie des gains tirés
« relocalisation », « nearshoring » (délocalisation dans du système commercial
un pays proche), « friendshoring » (délocalisation dans international, visible tant dans
un pays ami), « réduction du risque », « découplage », les pays développés que dans
« autonomie stratégique ouverte » ou « nouvelle les pays en développement,
politique industrielle », qui émaillent les débats actuels
conduit à un rejet des règles
sur les politiques commerciales.
de la gouvernance mondiale et,
Les nouvelles mesures de contrôle des exportations de plus en plus, à un rejet de la
illustrent elles aussi un changement d’attitude à l’égard
notion même de libre-échange. »
des politiques commerciales dans le monde entier.
Elles répondent à trois objectifs qui ne s’excluent pas
mutuellement : a) garantir l’offre intérieure, b) contrer les rivaux géopolitiques et
c) encourager les investissements dans les sites de transformation locaux. En
outre, la nécessité d’un changement de paradigme afin que le commerce puisse
être en phase avec l’intégration et l’interdépendance économiques mondiales
alimente les débats. L’on pourrait ainsi élaborer une nouvelle stratégie qui réponde
à trois objectifs prioritaires, à savoir réduire les inégalités, renforcer la résilience et
accélérer la transition énergétique.
Que les appels à la réforme du commerce international donnent lieu ou non à
un nouveau régime de gouvernance économique internationale, une refonte du
commerce mondial, qui passe notamment par une restructuration des chaînes
d’approvisionnement mondiales, est en cours. Elle sera loin d’être facile pour la
plupart des économies en développement, compte tenu de la détérioration de leurs
perspectives de croissance, de la dégradation des conditions d’investissement
et de l’aggravation des tensions financières. Deux risques peuvent déjà être
mis en évidence. Premièrement, un grand nombre de pays en développement
risquent d’être pris sous le feu croisé de différends commerciaux ou sont de
plus en plus pressés de prendre parti dans des conflits économiques qu’ils ne
souhaitent pas et dont ils n’ont pas besoin. Deuxièmement, le fait que les grandes
puissances économiques recourent de plus en plus à des mesures unilatérales
protectionnistes et à des politiques industrielles peut nuire aux exportations et
aux possibilités de transformation structurelle des pays en développement.
Néanmoins, quelques pays en développement pourront sans doute tirer profit
d’une restructuration des chaînes d’approvisionnement mondiales à court terme.
Un boom des investissements verts dans les pays développés pourrait ouvrir des
débouchés aux pays ayant la chance d’être dotés en ressources naturelles tels que
les exportateurs de minéraux stratégiques. Il reste qu’un développement durable
suppose aussi l’accès à des sources de financement fiables (et moins onéreuses),
un rééquilibrage des règles commerciales et une égalisation des chances.
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Différends commerciaux et asymétries
Les États-Unis ont été supplantés par la Chine à la tête des pays exportateurs
d’articles manufacturés. Leur déficit commercial avec la Chine s’est creusé, ce
qui a fait réagir ponctuellement leur législateur, mais ils n’ont adopté une position
plus claire qu’en 2017, en augmentant progressivement les droits de douane sur
les produits chinois. Sous l’effet de ces hausses tarifaires, les flux commerciaux
se sont sensiblement déplacés vers les principaux rivaux économiques de la
Chine tels que le Mexique et l’Union européenne.
Le paradoxe, dans le différend commercial qui oppose les deux plus grandes
puissances économiques mondiales, c’est que les importations américaines
de biens chinois ont recouvré leur valeur maximale d’avant la pandémie. Cela
s’explique par l’accroissement des importations de produits exemptés de droits
de douane. Les importations américaines de biens et de services chinois ont
culminé à 564 milliards de dollars en 2022, et les importations de services
continuent de progresser. Les États-Unis restent la principale destination des
exportations chinoises de marchandises, devant le Japon, la République de
Corée, le Viet Nam et l’Inde. Dans le même temps, ces partenaires commerciaux
ont dû supporter les coûts de leur différend.
En ce qui concerne les préoccupations soulevées par l’offre intérieure, les règles
de l’OMC autorisent que les exportations de produits essentiels soient restreintes
ou interdites de manière temporaire pour prévenir ou atténuer les pénuries, sous
réserve que toutes les mesures soient notifiées, soient éliminées progressivement
dans des délais donnés et aient un caractère proportionné. L’une des grandes
difficultés est justement de définir le « caractère proportionné » des mesures.
Au début de la pandémie de COVID-19, plus de 80 pays ont interdit les
exportations de produits médicaux et d’équipements de protection individuelle.
Après le déclenchement de la guerre en Ukraine, au début de 2022, on recensait
près d’une centaine de produits agricoles essentiels soumis à des restrictions à
l’exportation par 35 pays membres et pays observateurs de l’OMC
À terme, ces mesures unilatérales font souvent plus de mal que de bien, ce qui
soulève la question de savoir si la communauté internationale ne devrait pas
élaborer des règles plus strictes, notamment sur des biens essentiels comme
les produits médicaux et les denrées alimentaires, afin qu’à l’avenir les pratiques
précitées soient mieux contrôlées et n’enclenchent pas une spirale négative qui
compromette la résilience de tous. Les discussions se poursuivent depuis un certain
temps, mais aucun accord significatif n’a été conclu et il est peu probable qu’il voie
le jour avant la treizième Conférence ministérielle de l’OMC, prévue en février 2024.
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À l’ère de l’hypermondialisation, l’expansion du commerce est allée de pair
avec le développement de chaînes de valeur mondiales, contrôlées par de
grandes entreprises dont les sièges se trouvent principalement dans des
pays développés. La division internationale du travail a fait que les pays en
développement ont été de plus en plus nombreux à mettre leur abondante
main-d’œuvre non qualifiée au service de certains segments de ces chaînes.
Ce mode d’intégration internationale reposait sur l’idée que la mise à niveau
et les retombées qui découleraient de ces activités manufacturières naissantes
permettraient aux pays en développement de s’engager sur la voie d’une
croissance solide et inclusive, en fonction de leur avantage comparatif.
Rien n’indique avec certitude que ce but a été atteint, ni que les résultats
obtenus ont été uniformes. Or, de nombreux pays en développement attendent
beaucoup du commerce de perfectionnement. Si les pays en développement
ne parviennent pas à s’approprier une partie de l’excédent créé par les chaînes
de valeur mondiales et à le réinvestir dans leurs capacités productives et leurs
infrastructures, il est peu probable que les gains de production et d’emplois
obtenus à court terme créent une dynamique de développement. En conclusion,
les bons résultats de certains pays en développement, principalement situés en
Asie de l’Est et en Asie du Sud-Est, se sont révélés difficiles à reproduire ailleurs.
Outre que les marchés d’exportation sont de plus en « L’augmentation des
plus concentrés, les grandes entreprises ont accru leur bénéfices des grandes
capacité d’obtenir des rentes. Les faits montrent que entreprises multinationales,
l’augmentation des bénéfices des grandes entreprises conjuguée à leur plus grande
multinationales, conjuguée à leur plus grande concentration, accentue
concentration, rétrécit la part mondiale du revenu du
l’inégalité de revenus. »
travail et accentue les inégalités de revenus. Il en résulte
également un déséquilibre dans les relations commerciales, même si les pays
en développement ont renforcé leur participation au commerce mondial. De
nouvelles données mettent en évidence deux grandes tendances.
• Entre la période prépandémique et les années de pandémie, on constate
une concentration de plus en plus grande des exportations dans la majorité
des pays en développement considérés.
• Pendant la pandémie, la répartition du revenu des facteurs a continué
d’évoluer en faveur des détenteurs de capitaux : la majeure partie de ce
revenu correspondait aux bénéfices des 2 000 plus grandes entreprises
mondiales, ce qui témoignait de l’amenuisement de la part mondiale du
revenu du travail.
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La santé du système commercial est un élément essentiel pour l’exécution
du Programme 2030. Il n’est pas certain que les principaux partenaires
commerciaux aient la volonté politique d’aider le système à surmonter ses
difficultés actuelles. En 2023, le Groupe des 90, composé de 90 pays et
constitué dans le cadre de l’OMC, a identifié les 10 accords commerciaux
multilatéraux qui devraient être révisés afin que les pays en développement
soient plus libres de redéfinir leurs modèles de production, de consommation et
de commerce en fonction des enjeux mondiaux actuels. Dans la proposition qu’il
a présentée, le Groupe des 90 considère qu’il faut mieux répondre aux objectifs
de développement des pays en développement membres de l’OMC, renforcer
les flexibilités qui leur sont applicables et rendre celles-ci plus précises, plus
effectives et plus opérationnelles. Si aucune solution, axée sur la coopération et
visant à promouvoir le développement, n’est trouvée, les asymétries actuelles
risquent de s’accentuer. Il sera alors encore plus difficile de mener à bien le
Programme 2030.
En mai 2023, l’indice composite des prix des produits de base, établi par la
CNUCED, a reculé de plus de 30 % en glissement annuel. Cette baisse des
prix globaux s’explique surtout par une chute de plus de 40 % des prix des
combustibles. Cependant, les prix n’ont guère diminué pour certains groupes de
produits et sont même restés à des niveaux historiquement élevés. Par exemple,
les prix ont seulement baissé de 4 % pour les minéraux, les minerais et les
métaux, et de 2 % pour les produits alimentaires.
Quatre facteurs peuvent l’expliquer. Premièrement, la flambée des prix du
pétrole brut, du gaz naturel et des céréales, à la suite de la guerre en Ukraine,
s’est atténuée à partir du second semestre de 2022, grâce à la réorientation des
exportations russes et ukrainiennes de produits de base et à la conclusion, en
juillet 2022, d’un accord visant à permettre le transport de céréales et d’autres
marchandises depuis des ports ukrainiens d’importance stratégique (Initiative de
la mer Noire). Deuxièmement, au niveau mondial, les perspectives de demande
se dégradent et les politiques monétaires se durcissent. Troisièmement, la rigueur
monétaire et la hausse des taux d’intérêt internationaux qui l’a accompagnée
ont poussé les investisseurs à délaisser les produits de base et à leur préférer
des actifs plus rentables. Quatrièmement, le fait que la Chine a connu une
reprise plus lente que prévu après la réouverture de son économie et que son
secteur immobilier a conservé ses faiblesses a aussi contribué au relâchement
des indices des prix des produits de base après les pics atteints en 2022.
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L’évolution récente des prix internationaux a surtout été préjudiciable aux pays
en développement lorsqu’elle a concerné les produits alimentaires. Comme
le Groupe d’intervention mondiale face aux crises alimentaire, énergétique et
financière l’a relevé, les prix internationaux des produits alimentaires atteignaient
déjà des niveaux sans précédent avant le déclenchement de la guerre en Ukraine,
ce qui explique l’envolée des coûts des importations alimentaires. Environ deux
tiers des hausses des coûts ont concerné les pays en développement. À partir
de février 2022, les prix internationaux de nombre des produits alimentaires
les plus essentiels ont encore augmenté, au point de devenir prohibitifs pour
beaucoup de pays en développement. En outre, les pays d’Afrique et du
Moyen-Orient ont particulièrement souffert des problèmes d’approvisionnement
et de transport qui ont concerné les céréales (blé, maïs et produits à base
de tournesol) en provenance d’Ukraine et de la Fédération de Russie, dont
dépendait la satisfaction de leurs besoins alimentaires de base.
Entre mai 2022 et mai 2023, les prix internationaux d’un grand nombre de
ces produits alimentaires ont baissé (-25 % pour le blé, -21 % pour le maïs
et -51 % pour l’huile de tournesol), en partie grâce à l’initiative de la mer Noire
et à l’augmentation de l’offre en provenance des pays d’Amérique du Sud et
d’autres grands pays producteurs.
Néanmoins, les prix internationaux des produits alimentaires restent à des
niveaux historiquement élevés et leur baisse ne s’est guère répercutée sur
les prix intérieurs. En juin 2023, dans plusieurs pays en développement, les
prix intérieurs des aliments de base restaient supérieurs à leurs niveaux de
l’année précédente, de sorte que la sécurité alimentaire continuait d’être
menacée. Cette situation s’expliquait notamment par la cherté des engrais, les
mauvaises conditions météorologiques, les coûts de distribution, le niveau élevé
d’endettement et la faiblesse des monnaies nationales. La financiarisation des
filières alimentaires et le comportement des grands négociants jouaient un rôle
dans l’instabilité des prix et des marchés. On estime que près de 350 millions de
personnes dans le monde − dont plus de 100 millions de personnes en Afrique
subsaharienne − étaient en situation d’insécurité alimentaire en 2023 ; c’était
plus du double qu’en 2020.
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surendettement au défaut de paiement pour un grand nombre de pays au
cours d’une même période. En revanche, une crise du développement est déjà
amorcée. Le paiement de la dette extérieure se fait au détriment des objectifs du
Programme 2030 et des objectifs de l’Accord de Paris.
En comparaison avec les précédentes crises de la dette dans les pays en
développement, les crises actuelles diffèrent en ce que les pays émergents,
c’est-à-dire les pays qui ont déjà intégré les marchés financiers internationaux,
ne sont pas en première ligne. Cette fois, il s’agit généralement de pays en
développement à faible revenu ou à revenu intermédiaire inférieur qui ont
commencé à faire appel aux marchés financiers internationaux principalement
après la crise financière mondiale et avant la pandémie de COVID-19, lorsque
les flux de capitaux ont augmenté sensiblement. Ces pays préémergents, ou
« marchés frontières », ont été les plus durement touchés. L’augmentation
récente du nombre de pays en développement surendettés et les retards de
développement qui en résultent peuvent être directement imputés aux faiblesses
structurelles du système financier international. De fait, la structure actuelle n’est
pas de nature à faciliter l’accès à un financement du développement provenant
de sources extérieures fiables et dont les montants, les coûts et les échéances
sont adaptés aux besoins des pays en développement.
La crise de la dette est alimentée par d’autres facteurs : le manque d’aide
publique au développement, le recul du financement public à des conditions
concessionnelles (et le fait que certaines catégories de pays en développement ne
puissent pas y prétendre), les décisions des agences de notation et les défaillances
du filet mondial de sécurité financière. Il faut aussi mentionner l’ampleur des flux
financiers illicites, qui compromet la mobilisation de ressources intérieures.
« La dette publique totale des Face à de tels problèmes d’endettement, on
pays émergents et des pays en ne peut que réaffirmer l’urgence de trouver des
développement a presque doublé et solutions multilatérales. La dette mondiale du
représentait 64 % du PIB en 2022. » secteur public et du secteur privé non financier
a représenté pas moins de 257 % en 2020,
sous l’effet de la pandémie de COVID-19, avant de reculer de 10 points de
pourcentage à la fin de 2021. Les pays en développement sont très vulnérables.
Les montants de leurs dettes, privées et publiques, ont beaucoup augmenté
au cours de la dernière décennie. Si l’on considère le large groupe des pays
émergents et des pays en développement, l’on constate que son ratio dette
privée/produit intérieur brut (PIB) est passé de 84 % à 130 % entre 2010 et
2021. Quant à la dette publique de ce même groupe, elle a presque doublé
pendant la même période et représentait 64 % du PIB en 2022.
12
En raison du gonflement rapide de la dette non « Pendant la dernière décennie, de
concessionnelle, les montants des intérêts à nombreux pays en développement
payer ont beaucoup augmenté. Depuis la fin ont consacré plus de fonds
des politiques d’assouplissement monétaire, au paiement d’intérêts qu’aux
dans les pays développés et dans les pays en dépenses dans des secteurs
développement, ils ont atteint de nouveaux pics et
essentiels comme ceux de
pèsent encore plus dans les pays dont la monnaie
l’éducation et de la santé et aux
s’est dépréciée par rapport au dollar et à l’euro.
Le nombre de pays dont les paiements d’intérêts
investissements publics. »
représentent 10 % ou plus des recettes publiques
est passé de 29 en 2010 à 50 en 2022. En conséquence, pendant la dernière
décennie, de nombreux pays en développement ont consacré plus de fonds au
paiement d’intérêts qu’aux dépenses dans des secteurs essentiels comme ceux
de l’éducation et de la santé et aux investissements
publics. Actuellement, au moins 3,3 milliards de « Actuellement, au moins
personnes vivent dans des pays dont les dépenses 3,3 milliards de personnes
au titre du paiement d’intérêts sont supérieures aux vivent dans des pays dont les
dépenses de santé et d’éducation. La plupart de ces dépenses au titre du paiement
pays ont vu leur indice de développement humain d’intérêts sont supérieures
régresser ces dernières années. Comme ils doivent aux dépenses de santé et
supporter une dette de plus en plus lourde, ils ne d’éducation. »
peuvent pas mobiliser les ressources nécessaires à
la réalisation des objectifs du Programme 2030.
Parmi les pays en développement, les pays préémergents méritent une attention
particulière. Pendant la dernière décennie, ils ont enregistré la plus forte
augmentation de la dette publique extérieure. Ce n’est donc pas surprenant que,
ces dernières années, ils aient contribué pour 20 % à la dette publique extérieure
des pays en développement, même s’ils ne représentaient que 8 % de leur PIB
et 6 % de leur dette publique totale. Autrement dit, les pays préémergents et,
en particulier leurs secteurs publics, sont très exposés aux asymétries et aux
lacunes de l’architecture financière internationale, notamment pour ce qui est
des conséquences du surendettement.
Les problèmes d’endettement des pays en développement en général, et des
pays préémergents en particulier, devraient s’aggraver, en raison de l’arrivée à
échéance d’un grand nombre d’obligations ces prochaines années. Le montant
des remboursements d’obligations (paiement du principal et des intérêts) des
pays préémergents atteindra 13 milliards de dollars en 2024 et restera élevé
au moins jusqu’à la fin de la décennie. On peut donc craindre que des pays
13
préémergents se retrouvent en défaut de paiement si leur accès aux marchés
n’est pas rétabli. En outre, pour les pays émergents et les pays préémergents
qui ont conservé leur accès aux marchés, l’émission d’obligations souveraines
sera coûteuse, compte tenu de la hausse des taux d’intérêt dans les pays
développés. L’augmentation des coûts d’emprunt, dans un contexte de faible
croissance économique, risque de compromettre la soutenabilité de la dette.
Si rien n’est fait pour enrayer cette dynamique, la plupart des pays chercheront
probablement à stabiliser le niveau de la dette en assainissant leurs finances
publiques, et, malheureusement, ce choix ne fera que rendre les objectifs du
Programme 2030 encore plus inaccessibles.
14
profiter de la récente période de volatilité des marchés des produits de base.
Deuxièmement, en adoptant une stratégie de gestion active des risques, les
sociétés de négoce de produits de base se sont mises à exercer de nombreuses
activités de financement, d’assurance et d’investissement traditionnellement
associées au secteur bancaire. Par conséquent, les grandes entreprises
internationales de négoce (sociétés « ABCD »1 ) se retrouvent en position de
force pour fixer les prix, accéder au financement et participer directement aux
marchés financiers. Cette situation ouvre la voie à des opérations spéculatives
non seulement sur des plateformes de marché organisées, mais aussi sur
des marchés de gré à gré, sur lesquels la plupart des États des pays avancés
n’exercent aucune autorité ni aucun contrôle.
Le présent Rapport est le fruit des travaux de recherche que la CNUCED a
consacrés aux pratiques mercantiles des acteurs du secteur mondial du
commerce des denrées alimentaires. Il est ressorti de ces travaux que les
activités financières non réglementées jouaient un rôle majeur dans la structure
des bénéfices des grands négociants en denrées alimentaires. De même, la
croissance des bénéfices que les entreprises tirent de leurs opérations financières
semble être étroitement corrélée aux périodes de spéculation excessive sur les
marchés des produits de base et à l’essor du système bancaire parallèle.
Trois conclusions découlent des travaux d’analyse de la CNUCED. Premièrement,
les entreprises de négoce de denrées alimentaires en sont venues à utiliser des
instruments financiers et des outils d’ingénierie financière non seulement pour
couvrir leurs positions commerciales, mais aussi pour tirer stratégiquement
parti de l’instabilité des marchés. Deuxièmement, la volatilité des marchés et
des prix semble jouer un rôle beaucoup plus prononcé dans les opérations
financières des entreprises du secteur que dans leurs activités commerciales
de base. Troisièmement, ces entreprises utilisent à des fins spéculatives des
techniques financières et des instruments financiers conçus pour les aider à se
prémunir contre divers risques commerciaux. Cette situation est favorisée par
l’architecture réglementaire actuelle du négoce de produits de base dans son
ensemble, qui reste dispersée et fragmentée.
L’une des principales conséquences de cette fragmentation réglementaire est
la dichotomie entre, d’une part, la réglementation des négociants en produits
de base en tant qu’entreprises manufacturières et, d’autre part, leurs activités
financières de plus en plus rentables, et pourtant non réglementées. L’idée
1
Grandes entreprises dont la taille et la stature s’apparentent à celles des quatre principaux
négociants en produits de base, à savoir Archer Daniels Midland, Bunge, Cargill et
Louis Dreyfus Company, surnommés les « ABCD » d’après les initiales de leurs noms.
15
« Les grandes entreprises de qui sous-tend cette distinction entre acteurs
transformation de céréales, qui ont commerciaux et financiers est qu’une entreprise
accès à une mine d’informations industrielle est censée utiliser les instruments
sur les marchés alimentaires, ont de couverture pour sécuriser les prix, pas pour
tout intérêt à faire de leurs activités spéculer. Toutefois, les grandes entreprises
de couverture un vecteur de profit. » de transformation de céréales, qui ont accès
à une mine d’informations sur les marchés
alimentaires, ont tout intérêt à faire de leurs activités de couverture un vecteur de
profit. Ce faisant, elles tendent à modifier leur modèle économique et à opérer
comme des acteurs financiers tout en bénéficiant d’exemptions conçues pour
les opérateurs de couverture strictement commerciaux.
Dans le cas des géants du négoce de denrées alimentaires, l’utilisation
d’instruments de couverture à des fins purement spéculatives semble se faire au
niveau des filiales, et n’est souvent pas rapportée au niveau de la société mère.
Plus précisément, en passant par des filiales implantées dans des juridictions
particulières, les entreprises monopolistiques du secteur alimentaire ont trouvé
le moyen de tirer parti de plusieurs avantages :
• Leur connaissance plus approfondie des marchés des produits de base
agricoles (offre et demande en temps réel et connaissance prospective de
l’évolution des marchés) ;
• Leur capacité à stocker des produits de base agricoles afin de profiter
des flambées des cours : les ABCD ont investi massivement dans les
infrastructures de stockage et constitué de vastes réserves de céréales,
mais n’ont aucune obligation de divulguer le volume de ces stocks ;
• L’opacité de leurs opérations et le fait de bénéficier de dérogations aux
règles applicables aux acteurs strictement financiers : la structure juridique
des ABCD repose sur l’utilisation de centaines de filiales, qui leur permettent
de tirer parti des avantages offerts par les différents cadres réglementaires
(ou les lacunes réglementaires) de diverses juridictions à travers le monde,
y compris des juridictions opaques.
Les travaux d’analyse empiriques de la CNUCED révèlent un recours anormal
aux transferts intragroupes au sein des groupes de sociétés privées. Les
transferts intragroupes sont des transactions financières entre des entités
juridiquement indépendantes d’un même groupe. Ces travaux ont abouti à trois
grandes conclusions :
• Premièrement, les cas d’augmentation du ratio de prédominance des actifs
sont observés principalement au niveau des filiales, signe que les transferts
intragroupes sont une pratique de plus en plus fréquente ;
16
• Deuxièmement, ce constat donne à penser que le montant des bénéfices
excédentaires des entreprises pourrait être sous-estimé si les autorités se
contentent d’examiner les comptes publics de profits et pertes ;
• Troisièmement, la recherche du profit à tout prix ne se cantonne pas à
un secteur particulier, mais est propre à certaines entreprises. D’aucuns
craignent que les bénéfices excédentaires « L’affairisme des grands
soient liés à la concentration du marché et acteurs du secteur du négoce
soient donc l’apanage d’un petit nombre
de denrées alimentaires
de multinationales du secteur du négoce de
renforce la nécessité d’étudier
produits de base. D’où la nécessité d’étudier
la structure des groupes de sociétés et
la structure des groupes de
l’évolution des pratiques des grands acteurs sociétés et les pratiques de ces
internationaux du secteur. acteurs. »
Ces trois constats se sont cristallisés dans le secteur des produits de base
au plus fort de la crise énergétique, en 2020-2021, lorsque la volatilité des
marchés a menacé la stabilité financière des bourses d’échange et nécessité
des injections de liquidités publiques.
La croissance des activités financières non réglementées dans le secteur du négoce
de denrées alimentaires suggère que les risques d’instabilité financière pourraient
croître sans que les responsables de la réglementation s’en aperçoivent, tandis que
l’influence des entreprises sur les marchés stratégiques continue de croître. Cette
situation complique la détection et la restriction de la spéculation excessive sur les
marchés des produits de base et des denrées alimentaires. Elle peut accentuer
les risques associés au système bancaire parallèle
et donc compromettre la stabilité financière. Elle
« L’approche historique, qui établit
masque également l’exposition aux flux financiers une distinction entre opérateurs
illicites et les risques que posent ces flux dans le commerciaux et opérateurs
secteur du négoce de denrées alimentaires, qui financiers sur le marché des
est peu réglementé, bien qu’il soit caractérisé par produits dérivés sur produits de
une forte interconnexion et revête une importance base agricoles, n’est pas adaptée
systémique. aux structures économiques et
Ces évolutions appellent une révision de juridiques du commerce mondial
l’architecture réglementaire du négoce de de certains produits agricoles et de
produits de base. L’approche historique, leurs produits dérivés. »
qui établit une distinction entre opérateurs
commerciaux et opérateurs financiers sur le marché des produits dérivés sur
produits de base agricoles, n’est pas adaptée aux structures économiques
et juridiques du commerce mondial de certains produits agricoles et de leurs
17
produits dérivés. Les solutions possibles s’articulent autour de trois axes de
réforme interdépendants, qui tiennent compte des liens entre les pratiques
commerciales et les activités financières :
a) Réforme des marchés : combler les lacunes réglementaires et faciliter la
transparence ;
b) Réforme systémique : reconnaître que certaines activités des négociants
en denrées alimentaires sont de nature financière et étendre les
réglementations pertinentes ;
c) Réforme de la gouvernance mondiale : étendre aux filiales le contrôle et la
réglementation des groupes de sociétés du secteur du négoce de denrées
alimentaires pour traiter le problème de l’origine des bénéfices, renforcer la
transparence et réduire les risques liés aux flux financiers illicites.
Point crucial, les trois axes de réforme appellent une coopération beaucoup
plus étroite pour améliorer la qualité des données, la publication d’informations
et la transparence des entreprises du secteur. Toutefois, si la transparence des
données est nécessaire, elle n’est pas suffisante pour permettre aux acteurs du
marché de déterminer les prix. Il faut que tous les acteurs communiquent des
informations sur les cours du jour, et que ces informations soient accessibles
quotidiennement à tous les acteurs et aux responsables de la réglementation.
Le rôle que jouent les entreprises monopolistiques sur des marchés d’une
importance stratégique en temps de crise et la complexité des structures des
multinationales et des structures financières qui favorisent la spéculation et la
recherche effrénée du profit appellent non seulement une attention particulière,
mais aussi des politiques judicieuses. Les efforts de réglementation doivent
cibler précisément les problèmes interdépendants qui se posent et être entrepris
au niveau multilatéral. Il est crucial que les réformes soient conçues de manière
intégrée et soient centrées sur les principales priorités à l’échelle de l’ensemble
du système. En particulier :
a) Le problème de la spéculation financière excessive sur les marchés
des produits de base doit être traité parallèlement à celui de l’absence
de réglementation de certaines des activités du secteur, qui est
insuffisamment réglementé dans son ensemble ;
b) Le problème du contrôle qu’exercent les entreprises sur des marchés
stratégiques ne peut être résolu uniquement au moyen de mesures
antitrust. Il nécessite la mise en place, au niveau national, d’un cadre
cohérent de politiques de la concurrence et de politiques industrielles ;
18
c) La coopération internationale et la mobilisation de la communauté
internationale sont essentielles pour accroître la qualité et la transparence
des données dans le secteur du négoce de produits de base, atténuer
les risques d’instabilité financière et enrayer les flux financiers illicites.
19
en développement, pourraient servir de base à la construction d’une nouvelle
architecture financière internationale.
Ces propositions sont souvent contestées, en partie parce qu’elles peuvent
sembler incohérentes entre elles et incompatibles avec l’architecture actuelle.
Pourtant, elles élargissent le champ de l’expérimentation institutionnelle
et pourraient, à terme, donner naissance à une gouvernance monétaire et
financière mondiale à la fois plus participative et plus durable. La CNUCED
plaide en faveur d’une approche systémique du financement, du commerce et
du développement, et la priorité qu’elle accorde à la transformation structurelle
la positionne à l’avant-garde du débat. Néanmoins, il est de plus en plus
évident qu’une approche véritablement systémique va au-delà du constat de
l’interdépendance entre commerce et finance. Elle doit également intégrer les
défis posés par les chocs environnementaux et les questions de durabilité, qui
soulignent l’urgence des enjeux de climat et de biodiversité, ainsi que par les
risques géopolitiques.
Dans les chapitres IV à VI du présent Rapport, la CNUCED analyse deux
ensembles de défis. Le premier concerne la promotion de la stabilité économique
et financière dans un monde de plus en plus vulnérable aux effets de contagion
et fragile sur le plan financier. La CNUCED soutient depuis longtemps que des
apports de liquidités suffisants, débloqués sans délai, et un solide filet de sécurité
financière, associés à des mécanismes propres à réduire les déséquilibres
commerciaux et à garantir l’accès aux capitaux nécessaires pour financer une
croissance tirée par l’investissement, sont essentiels à la mise en place d’une
architecture financière internationale à la fois inclusive et durable.
Le deuxième ensemble de défis a trait à la nécessité de mobiliser de vastes
ressources financières afin : de soutenir le développement économique, social et
humain ; de progresser dans la réalisation des ODD ; de définir les cadres dans
lesquels doit s’inscrire la coopération nécessaire pour résoudre des problèmes
mondiaux complexes, tels que les pandémies mondiales, les changements
climatiques, les déplacements forcés, l’évasion fiscale ou les risques liés à la
cybercriminalité.
Dans les chapitres IV à VI du Rapport sur le commerce et le développement 2023,
la CNUCED fait fond sur ses approches de la réforme de l’architecture financière
internationale et formule des propositions visant à établir une gouvernance de
la dette et une gouvernance financière à la fois résilientes et en phase avec les
objectifs climatiques.
20
Repenser l’écosystème mondial de la dette au profit
des pays en développement
Une récente succession de crises et de chocs extérieurs, souvent de nature
non économique, a alourdi le fardeau de la dette dans de nombreux pays en
développement. Parallèlement, la faiblesse de la croissance mondiale et les
effets du tour de vis monétaire opéré par les grandes puissances économiques
mettent en péril les perspectives d’une reprise tirée par les exportations dans ces
pays. Dans ces conditions, le discours traditionnel sur les origines du problème
de la dette souveraine et les solutions à y apporter perd en crédibilité.
La résolution de ce problème est entravée par les lacunes de l’infrastructure
financière internationale, dont les acteurs ont souvent échoué à apporter en
temps voulu un soutien suffisant aux pays en détresse. Le Cadre commun pour
le traitement de la dette au-delà de l’Initiative de suspension du service de la
dette du G20, mis en place pendant la pandémie de COVID-19, s’est avéré
poussif et insuffisant pour permettre une restructuration efficace de la dette
des pays concernés. La nature hiérarchique du système financier international,
qui est caractérisé par des asymétries de ressources, aggrave la situation et
pousse de nombreux pays à s’endetter davantage. Face à ces problèmes, qui
se renforcent mutuellement, les pays doivent réévaluer la façon dont ils abordent
la question épineuse de la dette souveraine en se concentrant sur quatre
dimensions centrales de la gouvernance mondiale de la dette : la transparence,
le suivi de la soutenabilité, le règlement et la restructuration.
Le paysage actuel de la dette est à la fois très diversifié et complexe. L’encours
de la dette souveraine des pays en développement est monté en flèche depuis
le début de la pandémie de COVID-19 pour atteindre 11 400 milliards de dollars
fin 2022 (+15,7 %). Récemment, la répartition de la dette par type de créancier
a également évolué. La part des créanciers privés a sensiblement augmenté,
puisqu’elle a presque doublé pour atteindre 13 %
en 2021 (contre 7 % en 2010), tandis que celle des « Le service ininterrompu d’une
détenteurs d’obligations s’est établie à 4 % (contre dette à peine supportable fait peser
0 % en 2010). sur les pays un poids considérable
Les trois dernières années ont montré qu’un choc et détourne les ressources du
imprévu pouvait placer de nombreux pays dans financement du développement. »
une situation précaire. Le service ininterrompu
d’une dette à peine supportable fait peser sur les pays un poids considérable et
détourne les ressources du financement du développement. Fin 2022, la part
du service de la dette en pourcentage des recettes d’exportation s’élevait en
21
moyenne à 15,7 % pour les pays à revenu intermédiaire et les pays à faible
revenu pris ensemble, et à 22,6 % pour les pays à faible revenu.
Les mécanismes traditionnels de restructuration de la dette souveraine sont
inadaptés aux nouvelles réalités. Par conséquent, la communauté internationale
s’est mise à appliquer une politique « d’improvisation », conjuguant offres
d’échange de dette, pression politique et multiplication des instruments de
soutien financier, notamment des nouveaux instruments du FMI.
L’idée était que l’austérité rétablirait la confiance des créanciers, stabiliserait
la situation budgétaire et créerait les conditions de la croissance dans les
pays emprunteurs. Cependant, les mesures de restructuration de la dette
ont continué de nuire considérablement à la stabilité économique et sociale
des populations de ces pays, en particulier des groupes les plus démunis et
vulnérables. Les tentatives de contestation des mesures d’austérité pour
cause d’atteintes aux droits de l’homme n’ont abouti que dans de rares cas.
Certaines des restructurations les plus réussies, comme celles de la dette de
la Barbade et de la Grèce, ont été caractérisées par l’introduction de clauses
d’action collective avec effet rétroactif. Les obligations innovantes, comme les
obligations liées au PIB, émises par exemple par l’Argentine et la Grèce, visaient
à faciliter le recouvrement des créances. Toutefois, dans le cas de l’Argentine,
ces obligations ont donné lieu à un litige sur la méthode de calcul du PIB.
La pandémie de COVID-19 et les crises écologiques et géopolitiques
concomitantes ont montré à quel point un déficit d’investissement public dans
les soins de santé pouvait être préjudiciable. À l’heure actuelle, les impératifs de
la lutte contre les changements climatiques et de la transition vers des énergies
propres imposent un constat analogue : des investissements initiaux sont
nécessaires pour atténuer les conséquences à plus long terme. En outre, les
pressions inflationnistes alimentées par les distorsions des chaînes de valeur et
les problèmes énergétiques dus à la guerre en Ukraine ont compliqué la situation
des pays emprunteurs, exposant nombre d’entre eux à un risque d’abaissement
de leur note souveraine.
Depuis 2020, le FMI a signé des accords de crédit avec une centaine de pays ;
13 ont fait défaut : l’Argentine, le Bélarus, le Belize, l’Équateur, la Fédération de
Russie, le Ghana, le Liban, le Malawi, Sri Lanka, le Suriname, le Tchad, l’Ukraine
et la Zambie. De surcroît, l’exposition des emprunteurs à de nouveaux créanciers
non membres Club de Paris, tels que la Chine, a atteint un niveau tel qu’elle remet
en cause la structure institutionnelle centrée autour du Club de Paris et crée des
difficultés supplémentaires sur le plan de la transparence de la dette. Dans ce
contexte, le débat sur la dette souveraine s’est éloigné de l’approche traditionnelle,
22
fondée sur un excès de confiance dans les marchés ou les pays avancés, pour
s’orienter vers l’adoption d’instruments mondiaux de politique publique.
Pour modifier l’actuelle architecture de la dette, qui est dysfonctionnelle, la
communauté internationale doit mettre en place un nouvel écosystème, centré
sur le développement. Une telle réforme passe par une réévaluation complète
des facteurs qui contribuent à l’insoutenabilité de la dette souveraine, tels que
les changements climatiques, les mutations démographiques, la santé, les
bouleversements économiques mondiaux, la hausse des taux d’intérêt, les
réalignements géopolitiques, l’instabilité politique et l’incidence du fardeau de
la dette sur les politiques industrielles des États débiteurs. L’ensemble du cycle
de vie de la dette souveraine doit être revu, et de nouvelles solutions inventives
doivent être trouvées.
Pour transformer les mécanismes de restructuration de la dette de telle sorte qu’ils
contribuent à accroître la résilience des pays, de multiples innovations de nature
privée (contractuelle) et publique (statutaire) sont nécessaires. Ces innovations
doivent être complémentaires et non se faire concurrence. L’amélioration des
mécanismes de restructuration de la dette souveraine suppose de repenser tant
les dispositions de fond que les institutions du cadre en place. Il est proposé
dans le Rapport d’articuler cette réforme autour de six grandes mesures.
Premièrement, il faut instaurer un moratoire automatique sur le remboursement
des créances des pays se déclarant en situation de surendettement, de sorte
que les prêteurs concentrent leur attention sur le règlement de la dette. Un tel
moratoire contraindrait les créanciers récalcitrants à s’asseoir à la table des
négociations et encouragerait les pays débiteurs à se déclarer en détresse avant
qu’il ne soit trop tard. Une déclaration de surendettement précoce et un règlement
rapide permettraient d’éviter que les pays ne soient exclus des marchés pendant
une période prolongée. Étant donné que les créanciers privés seraient également
concernés par le moratoire, celui-ci serait un gage d’équité entre prêteurs, tout
comme le serait l’élaboration de principes relatifs au traitement comparable et de
règles visant à empêcher les créanciers de réaliser leur gage.
Deuxièmement, il importe de mettre en place un mécanisme de détermination
du périmètre de la dette légitime, et donc de définir des règles relatives à
l’endettement inconstitutionnel, c’est-à-dire résultant d’actes de corruption,
de transactions opérées dans l’opacité et le secret, d’autorisations entachées
d’irrégularités ou de pratiques irresponsables de créanciers.
Troisièmement, les pays doivent améliorer leurs capacités d’analyse de la
soutenabilité de leur dette. Idéalement, il faut non seulement qu’ils puissent
23
tenir compte de la nécessité d’atteindre les ODD et d’opérer la transition
climatique, notamment des investissements à engager et des politiques
industrielles à adopter à cette fin, mais également que les négociateurs
nationaux aient accès à de meilleures données sur le potentiel de croissance
et les possibilités d’assainissement budgétaire de leurs pays. Pour ce faire, les
pays en développement doivent disposer de leurs propres modèles, mais le
FMI doit aussi garantir l’accès, de manière plus transparente, à ses modèles et
hypothèses d’analyse de la soutenabilité de la dette, et idéalement être disposé
à les modifier si nécessaire.
Quatrièmement, les institutions doivent être suffisamment souples et les
politiques macrofinancières suffisamment novatrices pour tenir compte des
particularités propres à chaque pays. Les pays en développement doivent
disposer d’un pouvoir d’appréciation quant à l’utilisation des différents types
de mesures de contrôle des capitaux qui font partie de leur panoplie d’outils
ordinaire. Ils ont aussi besoin de meilleurs instruments financiers, plus innovants,
comme les dispositifs de conversion de dettes en mesures en faveur du climat
ou de la nature, qui leur permettent d’accroître leur marge d’action budgétaire,
même si ce n’est que marginalement.
Cinquièmement, le système a besoin d’un cadre institutionnel qui favorise
la résilience. Compte tenu des formidables défis écologiques, sociaux et
géopolitiques à relever, les institutions chargées de réglementer les questions
relatives à la dette souveraine doivent être capables de concilier les points de
vue des groupes d’intérêts et des parties prenantes. Les grandes organisations
universelles, comme l’Organisation des Nations Unies, sont donc particulièrement
bien placées pour assumer cette fonction. D’autres acteurs, tels que le G20,
pourraient jouer un rôle crucial, notamment en garantissant le soutien d’un large
éventail d’États exportateurs de capitaux.
Sixièmement, un club d’emprunteurs doit voir le jour au sein de la gouvernance
mondiale de la dette. Un tel club offrirait aux pays débiteurs la possibilité de
débattre entre eux de questions techniques et d’outils innovants, de leur
expérience de l’émission d’obligations ou de nouveaux instruments de dette axés
sur la promotion d’un développement durable, et de tirer des enseignements de
leurs expériences respectives. Il favoriserait l’établissement de relations politiques
entre les pays débiteurs, et les membres dont la dette a récemment fait l’objet
d’une procédure de règlement pourraient conseiller les membres confrontés à des
problèmes d’endettement sur les moyens de réduire les coûts de restructuration.
Cette entraide pourrait accroître la stabilité et la résilience du système financier
mondial, et donc bénéficier tant aux emprunteurs et qu’aux créanciers.
24
La CNUCED formule les recommandations ci-après en faveur d’une architecture
mondiale de la dette au service du développement :
• Augmenter les financements concessionnels par la capitalisation des
banques multilatérales et régionales et l’émission de droits de tirage
spéciaux ;
• Rendre les conditions de financement plus transparentes, gagner en
exactitude par la dématérialisation des contrats de prêt ;
• Réviser les Principes de la CNUCED visant à promouvoir des pratiques
responsables pour l’octroi de prêts et la souscription d’emprunts souverains
afin d’appuyer et étayer l’importance de principes directeurs à chaque
étape de l’acquisition de titres de dette souveraine ;
• Améliorer l’analyse et le suivi de la soutenabilité de la dette afin de mettre
en lumière les progrès accomplis dans la réalisation des ODD et de fournir
aux négociateurs nationaux de meilleures données sur le potentiel de
croissance et les possibilités d’assainissement budgétaire de leurs pays ;
• Permettre aux pays d’utiliser des instruments financiers innovants tels que
les obligations durables et les obligations de résilience. Élaborer des règles
pour des restructurations et garanties automatiques ;
• Renforcer la résilience aux chocs exogènes, par exemple par l’application
de moratoires aux obligations des débiteurs en cas de crise, et trouver les
moyens d’éviter le surendettement ;
• Encourager les emprunteurs à partager informations et données
d’expérience, sur le modèle de la coordination entre créanciers privés ;
• Travailler au renforcement du mécanisme de renégociation de la dette et à
la création d’une autorité mondiale de la dette.
25
historiquement bas et une kyrielle d’engagements pris par les États, les
institutions financières et les entreprises. Maintenant que les conditions de
prêt ont changé, il est plus essentiel encore que la communauté internationale
s’attaque à deux des causes profondes de la situation. Premièrement, il faut
réévaluer la participation du secteur public
« Il faut réévaluer la participation et du secteur privé au financement de la
transformation économique, qui est source
du secteur public et du secteur
d’incertitude, de risques et d’inégalités dans
privé au financement de la
la répartition de ses retombées, et optimiser
transformation économique, qui est
les formes que prend cette participation. La
source d’incertitude, de risques et question n’est pas nouvelle, mais elle est
d’inégalités dans la répartition de ses urgente. Deuxièmement, le secteur public et
retombées, et optimiser les formes le secteur privé continuent de financer des
que prend cette participation. » activités qui mettent en péril les objectifs
climatiques, directement et indirectement, et
le problème est exacerbé par l’insuffisance des fonds mobilisés pour couvrir
les coûts économiques et sociaux de la transition. Les milliers de milliards de
dollars encore investis dans les combustibles fossiles sont un bon exemple de
flux financiers incompatibles avec les engagements climatiques.
Le point de départ de toute réforme devrait être l’idée que le financement de
l’action climatique doit venir s’ajouter au financement du développement et
le compléter. Les négociations climatiques en cours sont l’occasion d’aligner
les objectifs relatifs au climat et au développement. Les principes directeurs
qui guideront ces efforts pourraient être inspirés des leçons du New Deal des
années 1930 et offrir un moyen de remédier à l’insécurité économique, aux
déficits d’infrastructures persistants et aux inégalités climatiques et financières.
L’une des réformes les plus évidentes et les plus fondamentales consisterait à
faire en sorte que les fonds promis par les États en faveur du développement et
de l’action climatique soient effectivement versés. En 2022, l’aide publique au
développement n’a représenté que 0,36 % du revenu national brut de l’ensemble
des donateurs du Comité d’aide au développement, soit beaucoup moins que
les 0,7 % promis il y a plusieurs décennies. Seuls cinq de ces 32 pays donateurs
atteignent l’objectif fixé, ce qui signifie que des dizaines de milliards de dollars
supplémentaires pourraient être obtenus si les autres membres honoraient leurs
promesses.
En plus d’être insuffisant, le financement est également difficile d’accès pour les
pays qui en ont besoin. L’un des meilleurs moyens de remédier à ce problème
consiste à renforcer le soutien aux banques publiques de développement. Il
26
existe plus de 450 de ces banques, dont la taille et le champ d’action sont
variables, et les mandats et l’actionnariat peuvent être nationaux, régionaux ou
multilatéraux.
Les banques publiques de développement ont pour mission de satisfaire des
impératifs sociaux ou économiques sans chercher à maximiser leurs profits à
court terme. Ainsi, elles peuvent consentir des prêts destinés à financer des
plans d’action climatique ou des programmes de développement bénéfiques sur
le plan écologique ou social, mais pas nécessairement rentables financièrement.
Elles pourraient donc contribuer grandement à accroître le financement du
développement, d’autant qu’elles sont capables de créer et de mobiliser du
crédit au-delà des fonds qu’elles reçoivent, et peuvent souvent emprunter des
ressources à des conditions de faveur auprès d’investisseurs privés et d’autres
banques, y compris commerciales, pour ensuite les prêter elles-mêmes. Point
tout aussi important, ces banques disposent des compétences techniques, des
capacités de gestion et des moyens opérationnels nécessaires pour exploiter
efficacement les fonds une fois ceux-ci levés. Outre qu’il faut augmenter le
capital de base des banques publiques de développement, il est crucial d’élargir
leur marge de manœuvre en étendant leurs activités de prêt aux régions les
plus pauvres du monde et en leur permettant d’octroyer non seulement des
prêts concessionnels et des dons, mais aussi des prêts en monnaie locale, en
collaboration avec les banques nationales de développement.
Les banques centrales peuvent également jouer un rôle clef dans les
programmes nationaux et internationaux de financement de l’action climatique
et du développement. Certaines, tant dans des pays développés que dans des
pays en développement, œuvrent déjà en ce sens, mais davantage pourrait
être fait pour donner à ces institutions fondamentales les moyens d’exercer à
nouveau la fonction de « façonnage de marché » qu’elles assumaient il n’y a pas
si longtemps encore. Plusieurs banques centrales ont déjà mis en place des
politiques monétaires et des cadres réglementaires visant à mettre leurs activités
de financement en phase avec les objectifs de décarbonation. Un certain
nombre prennent en compte les risques climatiques et procèdent à des tests
de résilience climatique dans le cadre de leurs opérations. Les pays pourraient
cependant en faire plus pour exiger de ces banques qu’elles rendent compte de
leurs activités de financement axées non seulement sur les objectifs climatiques,
mais aussi sur les ODD.
Certaines banques, y compris des banques centrales et des banques de
développement, se sont fixé des objectifs de désinvestissement dans les
secteurs du charbon, du pétrole et du gaz. Elles sont toutefois beaucoup
27
plus nombreuses à continuer de prêter à ces secteurs, et il s’agit là d’un défi
majeur pour la plupart des pays et des États. Les milliers de milliards de dollars
de prêts destinés au financement d’activités d’exploration et d’extraction
d’hydrocarbures, auxquels s’ajoutent les milliers de milliards de dollars de
subventions accordés aux producteurs et aux consommateurs de combustibles
fossiles, vont à l’encontre de l’ambition de réduction des émissions de CO2.
Cela étant, les combustibles fossiles restent, pour beaucoup de pays
en développement, le moyen le plus réaliste de subvenir à leurs besoins
fondamentaux en matière d’électrification et de développement, du moins à court
terme. En outre, les subventions aux combustibles fossiles sont une forme de
soutien direct aux ménages à faible revenu. Les principes des « responsabilités
communes mais différenciées » et des « capacités respectives », du « traitement
spécial et différencié » et du « pollueur payeur » sont bien établis en droit
international et offrent une base à partir de laquelle définir les obligations
respectives des pays riches et des pays pauvres. Beaucoup doit cependant
changer pour que ces principes soient appliqués dans la pratique.
Comment modifier le cours des choses ? La pandémie de COVID-19 a montré
que, lorsqu’ils faisaient preuve de volonté politique, les États et leurs institutions
pouvaient utiliser leurs pouvoirs pour mobiliser de grandes quantités de capitaux
en faveur du bien-être de leurs citoyens, restreindre les activités préjudiciables et
réorganiser la production autour d’objectifs nationaux.
Il ne s’agit pas d’affirmer que tous les choix faits pendant la pandémie étaient
optimaux, mais plutôt de constater que des changements rapides et profonds
sont possibles. L’un des moyens les plus efficaces d’opérer de tels changements
est de prendre à bras-le-corps le problème de la dépendance persistante à
l’égard des combustibles fossiles, d’abandonner progressivement les activités
les plus problématiques et les plus polluantes au profit d’activités plus propres
et renouvelables, tout en veillant à promouvoir le développement et à satisfaire
les besoins en la matière. Il faut donc trouver de nouveaux moyens d’apporter
un soutien pérenne aux pays à faible revenu et aux ménages pauvres, et financer
d’autres modèles de développement. La tâche n’est pas aisée et suppose une
réorganisation fondamentale du système financier, qui permette d’orienter les
fonds vers les besoins sociaux et les besoins de développement, dans le respect
des limites planétaires.
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Printed at United Nations, Geneva – 2325410 (F) – February 2024 – 513 – UNCTAD/TDR/2023 (Overview)