Mondialisation : 7 constats essentiels
Mondialisation : 7 constats essentiels
Avril 2000
Il n'y a pas de bonne réponse à une mauvaise question ! Si les prescriptions pour
l'emploi et si la lutte contre les inégalités et les exclusions sont inefficaces, c'est peut-être
parce que l'on se trompe de diagnostic. On vit ainsi un véritable chômage d'abondance :
le PIB a doublé depuis 1975 alors que le chômage a quadruplé. La crise vient du fait que
l'on veut entrer dans l'avenir à reculons sans rien changer à nos organisations et à nos
comportements. Heureusement, si la France d'en haut est figée, celle d'en bas bouge.
Pour sortir des crises, il convient d'orchestrer la contagion des initiatives dans tout le
territoire. Le message est optimiste, cessons d'accuser la paille de la mondialisation et
regardons la poutre de nos responsabilités.
Ce diagnostic n'est pas nouveau mais trop souvent oublié des responsables qui subissent
les pressions des modes et des médias. Nous voulons ici rappeler sept constats essentiels
pour orienter les choix et inspirer l'action. Ce n'est pas seulement l'homme de réflexion
qui s'exprime ici mais aussi l'acteur de terrain qui fait part de son expérience de
développement d'activités et d'emplois au bénéfice des chômeurs.
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Professeur au Conservatoire des Arts et Métiers, auteur de “Emploi : le grand mensonge” Pocket 1999
(troisième édition). A remis en 1996 , à Jacques Barrot, Ministre du Travail un rapport intitulé : "De l'activité
à l'emploi par l'insertion" Cahiers du Lips, n°6, Librairie des Arts et Métiers (tél. : 01 42 72 12 43). La
poursuite de cette mission avec Jean Claude Bouly a conduit à un recensement des 1001 Initiatives locales de
Développement. Un bouquet de 70 initiatives exemplaires, pour une France qui entreprend, a fait l'objet du
recueil publié fin 1999 par Initiatives Magazines (tél : 01 45 21 00 20).
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Pour comprendre, il faut revenir à la finalité des entreprises. L'idéal pour un chef
d'entreprise est d'avoir le moins de personnel possible ( ils sont plus faciles à motiver et
il y a moins de contraintes). En effet, les entreprises ne sont pas là pour créer des emplois
mais de la richesse . La compétitivité internationale impose de rémunérer les facteurs de
production à leur valeur internationale. La création d’emplois dépend notamment du
coût complet du travail : plus celui-ci est faible, plus les employeurs embauchent, plus il
est élevé, plus les entreprises automatisent, sous-traitent ou se délocalisent. C’est en ce
sens que le salaire minimum peut constituer une barrière à l’emploi des travailleurs les
moins qualifiés dont la planète surabonde.
Aux Etats-Unis, le taux de chômage est deux fois et demie plus faible qu’en France et
surtout le chômage de longue durée ne concerne que 6% des chômeurs contre plus de
40% en France. Entre la flexibilité parfois sauvage à l’américaine, où chacun peut
travailler sans garantie de vivre au dessus du seuil de pauvreté, et la rigidité aveugle à la
française, où l’on préserve l’ordre établi et les acquis des travailleurs en place en achetant
le silence des chômeurs, il doit être possible de trouver le chemin d’une flexibilité à
visage humain en remplaçant le salaire minimum par le revenu minimum. Ce n'est pas
aux entreprises d'assurer la redistribution sociale, c’est à la collectivité de corriger la
répartition des richesses par des transferts négatifs et positifs. Levons le tabou du SMIC
et considérons le RMI comme un impôt négatif versé en complément du salaire perçu de
l’entreprise. On permettra ainsi à chacun - sous condition d'activité, car il n’y a pas de
droits sans devoirs - d’obtenir un revenu minimum au moins équivalent à celui du SMIC
actuel.
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Tous les pays européens sont soumis aux mêmes contraintes extérieures et pourtant les
taux de chômage diffèrent du simple au triple entre l'Espagne (17 %) et le Portugal
(moins de 6 %). Le même constat se vérifie pour les régions et les territoires au sein
d'un même pays : le taux de chômage de certains territoires comme le Pays de Vitré est
ainsi trois fois plus faible que celui du Valenciennois. Cessons donc de chercher des
boucs émissaires et des solutions dans la paille de la mondialisation de la technologie
ou du partage du travail et interrogeons nous plutôt sur la poutre de nos
responsabilités et sur notre capacité d'initiatives.
Ce ne sont pas les infrastructures et encore moins les aides qui font le développement
local, au mieux elles l'accompagnent : Ste Sigolène, en Haute-Loire, est devenue l'une
des capitales françaises de la plasturgie, en étant loin de tout et alors qu'il n’y a jamais
eu de desserte ferroviaire! Ce sont bien les hommes et les organisations qui font la
différence. Tout dépend de leur capacité à se battre ensemble autour de projets
communs plutôt que les uns contre les autres : l'union fait la force, et la faiblesse
provient des divisions. On ne change pas la société par décret ; les portes du
changement s'ouvrent de l'intérieur et d'en bas comme l'a si bien dit Jacques Chaize 2,.
Le message est important pour les politiques : plutôt que de penser d'en haut pour
imaginer des solutions qui restent sans effet, pourquoi ne pas s'inspirer de ce qui
réussit sur le terrain où la réalité dépasse souvent la fiction des idées ?
2
Chaize J. (1992) : La Porte du changement s'ouvre de l'intérieur, Calmann-Lévy
4
pas les idées qui font défaut mais les méthodes pour les faire passer en actes.
Ainsi, avant de se lancer dans une initiative, il est sain de commencer par repérer et
interroger ceux qui ont réussi ou échoué sur des projets similaires. D'où l'intérêt de la
mise en réseau des initiatives locales de développement (ILD) afin de mieux capitaliser
les expériences.
Partout des hommes se rassemblent pour agir, certains réussissent mieux que d'autres,
pourquoi ? Quels verrous faudrait-il faire sauter ? D'où l'idée de demander à des
hommes d'action, porteurs de projets et d'expérimentations de rapprocher leurs
expériences. Ils ont fait remonter au gouvernement les cinq constats suivants3 :
1) Ce sont les hommes et les organisations qui font la différence
2) C'est l'activité qui crée l'emploi
3) C’est l’insertion qui crée l’employabilité et valorise les compétences
4) C'est l'initiative et l'innovation qui créent l'activité.
5) C'est l'accompagnement qui augmente les chances d'aboutissement
En 1996, le Ministre du travail, Jacques Barrot, nous a confié une mission informelle sur
l'activité et l'emploi4. A l'issue de cette mission a été constitué un Comité National de
Pilotage des ILD afin de réunir autour d'une même table les dizaines d'acteurs, têtes de
réseau, qui se rencontrent sur le terrain et agissent selon des logiques spécifiques
(économiques, sociales, culturelles, privées ou publiques) souvent complémentaires
mais pas toujours. Le Comité de pilotage des ILD agissant comme un réseau des
réseaux a collecté plus de mille initiatives locales et les a passées au crible d'une grille
d'évaluation pour finalement confectionner un bouquet de 70 initiatives remarquables
qui méritent d'être diffusées en raison de leur exemplarité (paru en décembre 1999 dans
Initiatives contact). L'objectif étant bien de faciliter la diffusion par contagion de ces
initiatives et leur démultiplication par marcottage.
C'est l'activité qui crée l'emploi. C'est donc l'innovation et l'esprit d'entreprise qu'il faut
encourager aussi bien au sein des entreprises existantes que par la création
d'entreprises pour le développement d'activités nouvelles. En France, selon les
analyses de l'APCE (Agence Pour la Création d'Entreprises), les demandeurs d'emplois
représentent près de 40% des créations d'entreprises. Les chômeurs de longue durée ne
sont pas moins créateurs que les chômeurs plus récents : leur proportion parmi les
chômeurs créateurs est la même que parmi l'ensemble des chômeurs (autour de 40 %).
Les chances de survie sont quasi identiques pour les chômeurs créateurs et pour
l'ensemble des entrepreneurs. On notera que le chômage incite à entreprendre et n'
handicape pas l'entrepreneur qui, porté par la dynamique de son projet, cesse du même
3
Cf. rapport “De l’activité à l’emploi par l’insertion” op. cité
Rapport au Ministre du travail par Michel GODET et Vincent PACINI, "De l'activité à l'emploi par
4
l'insertion", novembre 1996, Cahiers du Lips n°6. Librairie des Arts et Métiers tel 01 42 72 12 43
5
5
L'idée est simple. Il s'agit d'activer le développement des entreprises qui marchent en mettant à leur
disposition un cadre ou un technicien au chômage. Ceux-ci créent leur emploi à partir d'un projet qui
dormait dans les cartons.
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Chaize J. (1992) : La Porte du changement s'ouvre de l'intérieur, Calmann-Lévy
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La maladie du diplôme se répand en France telle une épidémie car moins un diplôme
vaut, plus il est nécessaire de l’avoir ( l’avoir ne donne pas grand-chose mais ne pas
l’avoir empêche tout). Ainsi paradoxalement, plus les diplômes universitaires
ressembleront à des assignats, plus ils seront recherchés. En bonne logique, chacun
cherche à se prémunir du chômage par des études de plus en plus longues.
Si, comme l'a bien montré le Cereq, le taux de chômage des jeunes diminue avec un
niveau de formation générale plus élevé, il ne faut pas pour autant en conclure que le
problème serait résolu si tous les jeunes devenaient docteurs de l’Université. Illusion
d’optique où l’on oublie trop aisément que multiplier le nombre de diplômés ne fera
que dévaluer les diplômes. La demande des entreprises ne fait que s’adapter à
l’inflation de l’offre. Bref, si la course au diplôme est toujours rentable à court terme sur
le plan individuel, elle conduit aussi à un gaspillage des ressources financières et
engendre à long terme de multiples frustrations individuelles (des diplômés sans
qualification) et collectives
La course aux diplômes de formation générale est d’autant moins justifiée que les
emplois de demain ne sont pas là où on le croit. Le changement technique dans
l’industrie et les services se traduit à la fois par un besoin accru, mais limité en nombre,
de spécialistes de haut niveau et par un besoin encore plus massif de travailleurs assez
peu qualifiés, pour surveiller les machines et occuper les emplois de demain
essentiellement situés dans le tertiaire marchand (assistants maternels, aides-soignants,
animateurs sociaux, personnels de sécurité, serveurs de café et de restaurant......). Telles
sont les tendances relevées par l'Insee et la Dares, qui devraient s’accentuer avec le
vieillissement, le développement du temps libre et l'urbanisation. Pour ces emplois du
tertiaire et de haute convivialité ajoutée, il ne faudra peut-être pas plus de qualification
apparente élevée (sanctionnée par un diplôme), mais certainement un haut
professionnalisme et des gens bien dans leur peau (donc ni des individus frustrés ni
des aigris de la course au diplôme). L'illusion sur les métiers de demain est aussi
entretenue par les médias qui maîtrisent mal la règle de trois et confondent taux de
croissance des emplois dans un métier et masse d'emplois créés dans ce métier: un taux
de croissance fort sur des effectifs de départ faibles donne moins d'emplois
supplémentaires qu'un taux de croissance faible sur des effectifs de départ importants.
La pénurie de professionnels entraîne une revalorisation des rémunérations : en
Bretagne, on fait appel à des chasseurs de tête pour trouver.
On le sait, en Allemagne, le taux de chômage des jeunes est aussi quatre fois moins
élevé qu’en France car l’apprentissage, placé surtout sous la responsabilité des
entreprises, facilite l’insertion professionnelle des deux tiers d’une génération. Un
nombre croissant de bacheliers de l’enseignement général, retourne à l’apprentissage
(60% des apprentis dans les banques sont bacheliers) et l’apprentissage n’est pas,
comme trop souvent chez nous, une structure de relégation.
Il faudra bien dans ce pays réhabiliter l’image et le statut social et financier de certains
métiers dévalorisés, mal rémunérés. Ce qui a été fait pour les éboueurs de la Ville de
Paris, pourrait l’être pour le bâtiment, les services de restauration, d’hôtellerie et les
services de nettoyage : au Danemark, les maçons sont aussi bien considérés et presque
aussi bien payés que les médecins. Conclusion : on ne manque pas de maçons et l’on a
pas trop de médecins!
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Il est vrai que la machine va continuer à remplacer l'homme et que bien des métiers
vont disparaître. Mais les hommes vont être ainsi libérés pour exercer leurs talents et
leurs compétences dans d'autres activités à plus haute convivialité ajoutée. Notre
société pourrait devenir Athènes sans les esclaves ! Mais les hommes de demain ne
s'activeront pas moins que ceux d'aujourd'hui. Ils chercheront dans le travail, au bureau
comme dans la vie associative, d'abord des lieux de reconnaissance mutuelle, de lien
social sans lesquels la vie perd son sens et devient l'enfer de la solitude des individus
branchés sur d'autant plus de réseaux informationnels qu'ils ont faim de chaleur
humaine !
4° L'inégalité des chances s'est renforcée depuis trente ans en France comme dans les
autres pays développés.
J'ai d'abord été sauvé par l'internat et par mes parents soucieux de mes études. Trop
d'enfants sont aujourd'hui laissés à eux-mêmes dans des quartiers où les handicaps liés
aux origines et au contexte familial se concentrent.
En 1950, il n'y avait que 5% d'une génération qui accédait au bac, généralement les
enfants issus des milieux les plus favorisés. Mais cette situation était finalement moins
inégalitaire qu'aujourd'hui car à l'époque les 95% restants, pouvaient progresser dans la
vie en fonction de leurs performances réelles et prouvées sur le terrain et par la
formation continuée. Les quelques milliers d'enfants d'origine modeste qui se
retrouvaient au lycée bénéficiaient à plein de l'ascenseur social : ils étaient mêlés à des
enfants privilégiés et placés devant les meilleurs professeurs. Le nombre élevé d'élèves
par classe (en 1965 nous étions plus de quarante en seconde au Lycée Hoche à
Versailles où j'étais interne) n'était pas un handicap pour le jeune collégien plongé dans
un autre univers : au contraire interrogé guère plus d'une fois par an, en raison du
nombre important d'élèves, on pouvait le reste du temps observer et s'adapter par
mimétisme.
Les analyses comparatives de l'OCDE montrent que les performances des classes
homogènes de 25 à 30 élèves sont meilleures que celles n'ayant que 15 à 20 élèves. Dans
ce dernier cas, la tête de classe est numériquement trop faible pour tirer l'ensemble vers
le haut et l'expression orale plus fréquente profite d'abord aux élèves des milieux les
plus favorisés. Il y a donc lieu de s'interroger sur le slogan récurrent des syndicats
d'enseignants et des associations de parents : diminuer les effectifs des classes et tout
ira mieux! Naturellement cela pose aussi la question des groupes de niveau et des
passerelles. Ce qui est reconnu pour le sport devrait l'être pour l'école : ce qui compte
c'est de progresser par rapport à soi-même et l'on y parvient par l'effort et la
confrontation avec des partenaires de niveau comparable.
Hélas, cette sélection des champions ne se fait pas sans casse sociale ! Les jeunes des
milieux les moins favorisés et notamment ceux issus de l'immigration sont les
premières victimes d'un système de sélection par l'échec. Bien souvent la violence à
l'école n'est que le reflet de ce désespoir intérieur ressenti par ceux qui cumulent les
handicaps et sont rejetés par les normes olympiques. Il est grand temps de rééquilibrer
les finalités d’un système éducatif trop exclusivement orienté sur la sélection des
champions et pas assez sur l’épanouissement des individus et la formation des
citoyens.
Très concrètement, je propose de créer des bourses d'internats pour corriger les
inégalités sociales souvent renforcées et exacerbées par des concentrations excessives
d’enfants en situation difficile (milieux défavorisés, familles éclatées ou déstructurées,
échecs scolaires) comme c’est le cas dans ces banlieues qui explosent. Un enfant qui a
trois générations au chômage dans sa famille et/ou qui vit dans un quartier où 80% des
enfants sont issus de l'immigration, doit pouvoir trouver ailleurs de meilleures chances
d'intégration dans la société française. Ces bourses devraient être attribuées aussi en
fonction des mérites scolaires. L'investissement à faire ne devrait pas être considérable
puisque la plupart des internats de province sont à moitié vides. Cette politique menée
dans les années soixante au profit des enfants d'agriculteurs a été bénéfique, il s'agirait
de la réactualiser pour les enfants des cités en difficulté. En réhabilitant l'internat dans
son rôle d'ascenceur social, on pourrait aussi contribuer à corriger les fortes inégalités
géographiques qui subsistent dans l'offre éducative des régions.
Je suggère aussi de donner les meilleurs professeurs aux élèves en difficulté. Il n'y a
pas de fatalité: tous les directeurs de collège savent que la moins bonne des sixièmes
deviendra la meilleure des cinquièmes si on la confie aux meilleurs professeurs. A cette
fin, il conviendrait de lier les promotions et les rémunérations des enseignants aux
conditions d'exercice de leur métier et à leurs performances. Dans cette perspective, il
conviendrait de donner aux chefs d'établissement une plus grande autonomie dans le
recrutement (avec un droit de veto sur l'affectation des maîtres dans leur établissement)
et la rémunération des professeurs.
7
Rapport de 1985 au Président de la République.
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Les trente glorieuses et le baby-boom sont allés de pair et la dynamique économique des
États-Unis par rapport à l'Europe s'explique sans doute par l'innovation mais aussi par
une meilleure santé démographique : depuis vingt ans, le taux de fécondité y est en
moyenne de 2 enfants par femme contre 1,5 en Europe. La population des États-Unis, du
fait aussi d’importants flux migratoires, continue d'augmenter fortement alors que celle
de l'Europe stagne. Comme le disait Alfred Sauvy, les économistes "refusent de voir" ce
lien entre croissance économique et dynamique démographique, et ne cherchent donc
pas à le vérifier.
Pourtant, de troublantes corrélations, montrent que les pays industrialisés, qui ont le
plus créé d'emplois et réduit le chômage, sont aussi ceux où la population a augmenté le
plus massivement. Il est donc illusoire de croire que tout va s'arranger après l’an 2000 du
fait de la baisse de la population active en Europe. Au contraire, l’implosion
démographique et la conjonction du mamy-boom et du baby-krach devraient exacerber
les tensions économiques et sociales.
8 Ce point a fait l'objet d'un article publié dans Le Monde de l'Économie du 8 février 2000.
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En 2025, l’Europe des quinze compterait autant d’habitants qu’en 1999 (380 millions) et
serait dépassée par la population de la rive Sud et Est de la Méditerranée, qui dans le
même temps, aurait plus que doublé. Parmi les pays développés, la Russie, les pays de
l'Est et le Japon connaîtront une situation démographique plus dégradée que celle de
l’Europe. Parmi les pays développés, seuls les États-Unis continueront à faire exception.
Pour la période 1999-2025, la dynamique démographique des Etats-Unis (+63 millions)
comparable en valeur absolue à celle du Brésil (+50 millions) ou de l’Indonésie (+75
millions) contraste avec la régression du Japon (-6 millions) et de la Russie (-8 millions).
Je désespère de faire entendre aux responsables européens ce message : il n'y aura pas de
reprise économique durable sans dynamique démographique. En effet, les ressorts du
dynamisme sont les mêmes dans les deux domaines : le goût de vivre s'exprime à la fois
par l'initiative économique et par l'accueil des enfants. L'esprit d'entreprise est cousin de
l'esprit de famille ! Il y aura heureusement des flux migratoires compensatoires.
Cependant, il n'est de richesses que d'hommes éduqués et pour bien intégrer le
maximum d'enfants venus d'ailleurs, il faudrait aussi beaucoup plus d'enfants nés au
pays dans les écoles !
Dans un système de répartition, les actifs d’aujourd’hui payent pour les retraités
d’aujourd’hui. Les cotisations retraites ne sont pas placées, elles sont dépensées pour
rembourser la dette vis-à-vis des générations précédentes. Tout allait bien jusqu'ici
puisque le nombre d'actifs augmentait, alors que les départs à la retraite concernaient
des classes creuses. Le renversement de la pyramide des âges en toupie commence à
partir de 2005 avec l'arrivée massive à l'âge de la retraite des enfants du baby-boom et
la diminution du nombre d'actifs cotisants. C'est bien cette conjonction du mamy-boom
et du baby-krach qui pose problème.
9Ce point a fait l'objet d'un article publié dans Libération sous le titre "Le bébé est l'avenir du retraité", le 3
février 2000.
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Dans 40 ans, la France comptera plus de vingt millions de retraités soit quasiment deux
fois plus qu'en 1990. Dans une société vieillissante marquée par le baby-krach, les
jeunes, minoritaires, seront de moins en moins nombreux à devoir payer toujours plus !
Personne n’est là pour défendre les générations futures. Elles ne votent pas et l’on peut
donc continuer à tirer des traites qu’elles seront censées régler un jour. Au contraire, les
retraités sont mieux placés pour défendre leurs “droits” et s’organiser en groupes de
pression politique d’autant plus puissants que dans la plupart des circonscriptions
électorales ils seront majoritaires.
Les actifs accepteront-ils longtemps de payer toujours plus pour des retraités qui
détiennent près du tiers du patrimoine, qui cotisent trois fois moins qu’eux à
l’assurance maladie alors qu’ils en sont les premiers bénéficiaires, qui,
indépendamment de leurs revenus, bénéficient de multiples réductions tarifaires? Je ne
le pense pas et la pression des actifs sera d’autant plus forte qu’ils savent dorénavant
que leur retraite ne sera pas aussi doré e. Il est difficile de demander aux gens de cotiser
plus pour espérer toucher encore moins, lorsqu’ils seront à la retraite. La guerre des
âges est annoncée, comment l'éviter ?
À droite comme à gauche, il y a un consensus "en béton" pour que l'on ne touche à rien
et surtout pas aux avantages acquis d'hier. Même si ces derniers sont inégalement
partagés. Ne faudrait-il pas plutôt, dans les systèmes de retraite, tenir compte de
l'inégalité devant la mort ? En effet, les catégories qui cotisent le plus longtemps, comme
les ouvriers du bâtiment et de l'industrie sont aussi celles qui ont l'espérance de vie la
plus faible ! Déjà à 35 ans, l’espérance de vie d’un professeur est supérieure de 9 ans à
celle d’un manœuvre !
Le relèvement de l’âge de la retraite, au-delà de soixante ans, s’imposera aussi pour des
motifs d’intégration sociale. À soixante ans, une femme a 25 ans d’espérance de vie et
15
un homme 19 ans. Qui ne souhaite continuer une activité, à son rythme et le plus
longtemps possible ? Et pourquoi la société se priverait-elle de cette capacité
supplémentaire de création de richesse ?
La capitalisation est une autre solution avancée pour tenter de sauver notre système par
répartition. Un fonds de réserve sur les retraites a été créé, doté en 1999 de deux
milliards de francs, qui devrait être ultérieurement complété par d'autres ressources
beaucoup plus importantes. Mais, il est annoncé déjà que cette nouvelle mesure ne sera
pas suffisante. C'est plusieurs dizaines de milliards qu'il faudrait trouver.
C’est à chacun de prendre dès maintenant ses précautions pour l’avenir en épargnant
un peu plus. C’est ainsi que se justifie la création des fonds de pension. Les partenaires
sociaux, qui seront probablement associés à la gestion des fonds ainsi collectés,
semblent plus favorables que par le passé au développement de la capitalisation.
Remarquons que la capitalisation est aussi une manière d’augmenter les prélèvements
obligatoires sous forme d’un impôt déguisé, puisque volontaire.
Revenons aux sources, la capitalisation est d’abord un système de “droits de tirages sur
la production future”. Cette production future dépend d’abord du nombre d’actifs et de
leur productivité. La capitalisation notamment sous forme d'actifs financiers dépendra
aussi des cours de bourse. En raison du vieillissement des pays riches, il risque fort d’y
avoir plus de vendeurs d'actions que d'acheteurs et les cours de bourse pourraient
s'effondrer comme ceux de l'immobilier.
La capitalisation bien que nécessaire ne suffira pas à résoudre la question collective des
retraites qui a des causes démographiques et dont les solutions à long terme ne
peuvent être que de même nature par relance de la natalité et ouverture des frontières.
Les deux solutions ne sont pas alternatives car il faudra un maximum d'enfants nés au
Pays pour permettre l'intégration dans les écoles.
Que peuvent les politiques ? Un retournement de tendance est toujours possible, on l'a
constaté dans les pays nordiques à la fin des années 80. L’explication est simple. On a
pris des mesures (salaire parental, crèches, emplois familiaux) pour rendre compatibles
le travail féminin et le désir de maternité. Bien évidemment, ce redressement de la
fécondité n'a pas survécu à la remise en cause de ces mesures au début des années 90, ce
qui confirme l'efficacité des mesures incitatives quand le désir d'enfant est latent. Tel est
le cas en France, où une femme sur deux souhaiterait avoir un enfant de plus.
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En France, il n’est sans doute pas possible de revenir en arrière : la famille de quatre
enfants ne touchera plus des allocations égales aux trois quarts du salaire moyen,
comme au début des années 1950. Il faut refonder la politique familiale, dans une
démarche analogue à celle de la Libération. Trouver par exemple un système
d’attribution des droits à la retraite, qui rend justice aux familles tout en diminuant les
prélèvements obligatoires et en améliorant la gouvernabilité de nos régimes de retraites
par répartition10.
On ne relancera pas la politique familiale sans se heurter aux intérêts “ des panthères
grises ”. Verra-t-on les retraités s’opposer aux bébés ou finira-t-on par comprendre que
les bébés d’aujourd’hui feront aussi les retraites de demain? Sinon les politiques seront
contraints de verser aussi les retraites sous conditions de ressources !
Les Français sont tous d'accord pour les 35 heures : ce qui les divise, c'est de savoir
combien de fois par semaine ! Certains avancent qu’il faudrait travailler moins pour
travailler tous ! D'autres sont sceptiques et avancent que la baisse de la durée du
travail, en France depuis 1970, s'est accompagnée d'une dégradation de l'emploi
marchand, créateur de richesses, alors que ce dernier a fortement augmenté aux États-
Unis et au Japon où la durée du travail est plus élevée et n’a guère baissé.
Certes, la réduction du temps de travail est possible dans des cas précis et limités
comme le travail posté dans l’industrie (moins de 15% de l'emploi total) où l’on peut
ainsi améliorer la productivité en faisant suer encore plus les machines, du moins tant
que le marché est favorable à l'augmentation de la production. Mais ces mesures
doivent garder un caractère réversible en fonction des aléas de la conjoncture.
En revanche, il y a lieu d'être plus réservé sur les dispositifs dits "offensifs" qui
permettent à des entreprises, en bonne santé, de réduire significativement leurs charges
salariales, aux frais du contribuable, en contrepartie d'embauches qu'elles auraient pu
financer par elles-mêmes. Nombre d'entreprises ne manqueront pas de profiter de l'effet
10 Comme le propose Jacques Bichot, Professeur à l'Université Lyon II, dans l’article “ Education et retraites,
un échange inégal de dettes ”, Cahiers du Lips, n°10, Mamy-boom et baby-krach. Librairie des Arts et
Métiers.
11 Ce point a fait l'objet d'un article publié dans les Echos sous le titre "Le tournant de 2005 : travailler plus et
Déjà la loi de Robien aura coûté 3,5 milliards de francs entre 1997 et 1998 pour moins
de 35.000 emplois sauvés ou créés ! On aurait pu faire aussi bien tout simplement en
créant des emplois ex-nihilo ! On devrait toujours se souvenir qu'avec 10 milliards de
francs, on peut financer l'équivalent de 100 000 emplois pendant un an payés au SMIC
charges comprises !
Au delà des effets pervers bien connus des 35 heures comme l'incitation au travail au
noir, d'autres le sont beaucoup moins, comme les inégalités de traitement entre
générations : les nouveaux embauchés, risquent d'être payés sur la base de 35 heures et
non sur 39 heures comme les anciens. En outre, les inégalités de statut entre
travailleurs vont s'en trouver renforcées ! Est-il légitime de donner plus d'avantages aux
travailleurs des grandes entreprises qui sont déjà les mieux lotis du système ? Quitte à
subventionner la réduction du temps de travail, il faudrait plutôt commencer par
améliorer le sort de ceux qui travaillent plus de cinquante heures par semaine !
En outre, pour les entreprises les plus exposées à la compétition internationale cette
nouvelle contrainte paraît difficilement surmontable. Pour l’État, l'équation risque
d'être insoluble : comment fera t-il pour appliquer aux administrations les 35 heures
payées 39 heures ? Cela veut-il dire qu'il faudrait embaucher pour maintenir le service
public ? Mais alors comment financer ces emplois sans aggraver les déficits publics ?
Heureusement, la réduction du temps de travail, comme tout défi, aura aussi des effets
vertueux bien réels en forçant à remettre à plat les organisations et à repenser les
comportements. On est ainsi en train de débloquer le dialogue social dans les branches
et les entreprises et de lever certains tabous comme le travail excessif des cadres
victimes de leurs dirigeants drogués du travail.
La réduction du temps de travail pose aussi une question nouvelle : celle de la charge
ressentie au travail. Ceux qui devront faire en 35 heures ce qu'ils faisaient en 39 heures
ne risquent-ils pas de voir leur stress augmenter? Certains syndicats comme la Cfdt
s'interrogent ( cf revue Cadres Cfdt N°385 Décembre 1999). En effet, chez nos partenaires
européens on rêve de plus en plus souvent de travailleurs prenant tout leur temps
pour faire la même chose et mieux encore. Ils sont déjà qualifiés de "slobbies" pour
"slower but better working people" . Ce qui compte c'est moins le temps de travail effectué
que la charge ressentie durant celui-ci.
des tensions internationales imposa d'abandonner les 40 heures de 1936 pour revenir à
45 heures, y compris dans l'administration. Cette fois, la rupture annoncée n'est plus la
guerre, mais le retournement de la pyramide démographique en toupie !
Parions que le débat sera bientôt, en France, comme il l'est déjà à l'étranger, à l'heure du
report de l'âge de la retraite et à l'augmentation de la durée du travail. Il est incohérent
de prôner aujourd’hui la semaine des quatre jeudis et d’avoir, ces dernières années,
décidé d’augmenter le nombre d’années de travail nécessaires pour bénéficier
pleinement de la retraite. Il n’y a pas d’heure ni d’âge pour la création. Cessons donc de
mettre les retraités à la casse économique et sociale.