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LUCIEN REBATET

LES DCOMBRES

La sottise est sans honneur CHARLES MAURRAS (26 aot 1939)

LES EDITIONS DENOL 19, rue Amlie, 19 PARIS-VII

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A MA MRE AUX AMIS QUI ME RESTENT

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AVANT PROPOS

La France est couverte de ruines, ruines des choses, ruines des dogmes, ruines des institutions. Elles ne sont point loeuvre d'un cataclysme unique et fortuit. Ce livre est la chronique du long glissement, des croulements successifs qui ont accumul ces normes tas de dcombres. D'autres mmorialistes viendront, qui auront connu davantage d'hommes clbres, jou dans les vnements un rle plus considrable. On lira ici les souvenirs d'un rvolutionnaire qui a cherch la rvolution, d'un militariste qui a cherch l'arme, et qui na trouv ni l'une ni l'autre. Pour des tmoignages de cette sorte, la premire condition de l'absolue sincrit est que l'auteur y parle souvent de lui. Je ne pense donc point avoir m'en excuser. Je n'aurais pas multipli tant de sensations, de rflexions personnelles, si je n'avais su que maints lecteurs s'y reconnatraient. Il m'aurait t facile de faire un livre de dfinitions aussi pais que celui-ci sur les concepts de dmocratie et de national-socialisme. J'aurais pu provoquer une fort belle bataille de mots autour d'eux. Mais ces jeux lgants n'ont que trop dur. La dmocratie, le national-socialisme sont des phnomnes suffisamment concrets pour qu'il soit superflu d'en faire encore une glose. J'ai prfr peindre de mon mieux la vie et la lutte de ce qu'ils reprsentent. Les dernires pages de ce volume pourront paratre sans doute sommaires. Mais il n'a point t dans mes intentions d'en faire un manifeste qui ne saurait tre qu'une oeuvre collective. Je souhaite qu'on y entende plutt un cri de ralliement, celui qui doit sortir de toutes les bouches vraiment franaises. J'ai parl sans mnagements de plusieurs hommes qui ont eu nagure mon estime ou mon affection. Mais ce n'est point moi le rengat, ce sont eux. Je suis rest dans la logique de mes principes, fidle mes convictions qui taient ou semblaient tre les leurs. Pour eux, ils ont dvi, tourn casaque, vilipend les premiers leurs amis, cr mon pays par leurs folles humeurs une quantit de prils supplmentaires. Je n'allais pas, au nom de liens anciens qu'ils ont briss de leurs mains, tendre un silence quivoque sur leurs palinodies et leurs trahisons. Je tiens dire encore que je n'ai recevoir de personne des leons de patriotisme, et que je puis prtendre au contraire en donner. Je suis un de ceux qui, s'ils avaient t couts et suivis avant-guerre, voire depuis l'armistice, auraient vit notre patrie tous ses malheurs, les auraient en tous cas largement rpars dj. J'ai acquis le droit d'entendre mon devoir ma faon, et d'estimer que c'est la meilleure. Des personnages dont toute l'ardeur nationale consiste se claquemurer, depuis deux ans, dans de sniles, impossibles ou rpugnantes esprances, vont hennir d'horreur en considrant le tableau que je fais de notre pays. Mais l'inertie, la pudibonderie de ces gens-l nous ont dj cot assez cher. On ne choisit pas son heure pour dbrider des plaies infectes, pour arrter une gangrne. La France est gravement malade, de lsions profondes et purulentes. Ceux qui cherchent les dissimuler, pour quelque raison que ce soit, sont des criminels. On connat ce drame lamentable encore trop frquent dans notre absurde bourgeoisie. La jeune fille d'une bonne maison s'tiole. Le mdecin consult dcle une tuberculose pulmonaire. La famille rassemble se rcrie aussitt : Non, ce n'est pas possible, il n'y a jamais eu de phtisiques chez nous. Le sanatorium ? Quelle abomination ! Que diraient les voisins ? On met la main sans peine sur un

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charlatan qui rassure, qui offre ses drogues. On soigne l'enfant pour une bronchite dans un entresol distingu et tnbreux. On vante sa bonne mine. Au printemps prochain, elle sera debout. Et au printemps, la petite Colette, la petite Marie-Louise, qui pouvaient gurir, meurent dix-huit ans. Je ne veux pas voir dposer la France entre quatre planches. Si elle tait condamne, ce serait alors que l'on pourrait la bercer, lui parler de mirages, lui cueillir des couronnes. Je me refuse, quant moi, croire qu'elle soit incurable. Mais pour la traiter et pour la sauver, il faut d'abord connatre les maux dont elle souffre. Ce livre est comme une contribution ce diagnostic. J'aurais voulu tre requis par des besognes plus positives. Ces pages auront tromp un peu mon impatience. Mais que vienne donc enfin le temps de l'action !

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I ENTRE MAURRAS ET HITLER

CHAPITRE PREMIER DE MAYENCE AU PONT DE LA CONCORDE

Au dbut de septembre 1938, je revenais d'un assez beau voyage en Europe Centrale. C'tait la sixime fois, en moins de quatre ans que j'avais franchi les frontires du Reich. J'avais vu les villages, les auberges et les sommets de la Fort Noire tout rouges des drapeaux la Croix gamme, dans la semaine o Hitler se faisait lire la Prsidence. J'tais Sarrebruck pour le plbiscite, sous deux pieds de neige, d'assez mchante humeur parmi cinq cents journalistes franais, ignares, feignants, bourdonnants, des Helsey, des Andre Viollis, des Sauerwein, des Louis Lvy, qui se disputaient sans rpit au poker dice leurs frais de route, ramassaient chez les barmen des mgots de nouvelles et attendaient d'heure en heure le putsch antinazi de Max Braun, l'homme des dmocraties dans ce lieu. On disait Max Braun enferm avec ses troupes dans une norme maison du peuple, aux murailles mystrieuses et massives. Je ne sais trop quel juif m'avait fait ouvrir cette citadelle du marxisme. J'y avais trouv trois bambins jouant sur le carreau la marelle, et cinq ou six petites gouapes cravates rouges tapies au fond d'une cour, dans un rduit poussireux : Ne croyez- vous pas que Max Braun est en train de flancher ? demandais-je le soir mme l'honorable Louis Lvy du Populaire : Max Braun est solide et ardent son poste , me rpondit Louis Lvy avec la hauteur de l'homme introduit, renseign et cout pour un dbutant marmiteux. Deux jours plus tard, le quarteron des partisans de Braun franchissait nuitamment la frontire toutes jambes. On les comptait le lendemain dans les bistrots de Forbach, pauvres diables livides, avec leurs hardes noues dans un linge. Quant aux Juifs, leurs prcautions taient depuis beau temps prises. Dans le wagon qui me ramenait Paris, deux retardataires de la race lue, chargs de ballots, jouaient sereinement aux cartes, en attendant de retrouver les cousins de la rue du Sentier et toutes les consolations de la Rpublique. J'tais arriv Mayence et Coblence, pour l'entre de la Reichswehr en Rhnanie, mais en bien moins brillante et nombreuse compagnie. Beaucoup de mes confrres avaient sans doute supput les dangers de ce vaste dploiement d'armes. Les journalistes juifs ne passaient plus volontiers ni mme aisment les frontires de l'Allemagne. Ils supportaient mal que, sur leur ancienne terre d'lection, une espce de privilge pt choir ainsi aux chrtiens. La France ne devait pas avoir le droit de connatre sur l'Allemagne d'autre vrit que la leur. Ils distribuaient la plupart des commandes, ils donnaient le ton Paris. Dans la liste des grands reportages, on avait donc biff l'Allemagne. Elle proposait dsormais trop de sujets d'affliction aux amateurs de mirages. La randonne en Allemagne avait fait fureur quand il s'agissait de clbrer le libralisme, la bonhomie, la culture, l'opulence de la dmocratie fleurissant sur le sol natal de Karl Marx. Mais comme nos Juifs se voyaient refuser le cachet croix gamme, ils avaient persuad sans peine aux aryens que ce serait sur leurs passeports une dgotante souillure. Il fallait bien cependant que la grosse presse entretnt Berlin quelques envoys spciaux. On les avait choisis parmi les judasants notoires, peine tolrs par la Wilhelmstrasse, rcoltant leurs documents dans les poubelles du ghetto berlinois. On ne niait plus les canons de l'Allemagne, et ses avions, et ses chars, mais on se refusait toujours les compter srieusement. Tant d'acier et pes trop

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lourd sur les rves bibliques. La grande tche tait dsormais de comploter l'abri de quelque bonne frontire, en attendant avec la mme fivre la chute du monstre d'Hitlrie et l'an prochain Jrusalem. Deux jours aprs le passage du Rhin par la Reichswehr, je buvais du vin blanc Coblence devant l'ancienne caserne du 23e d'infanterie franaise. Sur le mur d'un pansage, on voyait encore, rays la craie, les noms des chevaux et des mulets de notre biffe : Friquette, Hanneton, Roussin. Et juste au-dessous, ceux des nouveaux locataires : Gustav, Wotan, Trommel. Dans la grande cour, des hommes jouaient au football. Un clairon marquait les coups en sonnant nos airs rglementaires, au milieu de grands clats de rire. Je ruminais mon amertume. Quelques jeunes troupiers s'taient installs la mme table que moi, aprs des politesses, selon la coutume allemande. - J'ai t moi aussi dans cette caserne, dis-je, mais avec un autre uniforme. Les soldats riaient Il fallait donc y rester , me rpondit l'un d'eux. - Nous pourrions peut-tre bien y revenir. - a, c'est une autre affaire, rpliqua un des garons en franais. ***** Mais je vois qu'il me faut reprendre ces choses dans leur ordre. Neuf annes plus tt, presque jour pour jour, je sortais pour la premire fois de France, dans un train emmenant mille recrues dauphinoises garder au nord de Coblence la tte de pont du Rhin. Nous tions arrivs tard dans l'aprs-midi Diez-sur-la Lahn, un trou perdu du Hesse-Nassau, o notre rgiment, le 150e d'Infanterie, tenait sa garnison. Les sergents et les caporaux des contingents prcdents, presque tous basques ou tourangeaux, la fourragre jaune l'paule, avaient la plus martiale tournure. Mais au-dessus des casques bleus de Verdun et de la Champagne, au beau milieu du perron de la gare, une gigantesque et arrogante affiche nous accueillait : l'effigie du vieux seigneur de la guerre, du marchal-prsident Hindenburg. Les rempils qui avaient fait la Ruhr nous racontaient les fastes de l'inflation, les musettes bourres de billets de cent mille marks, les oies de Nol vingt-cinq sous la pice. Mais pour nous, le mark tait six francs. Lintendance franaise vidait dans nos belles casernes ses plus antiques et crasseuses collections. Nous tions chastes comme des Vestales, affubls de capotes effiloches et verdies. Lorsque quelques curieux entts de mon espce battaient le pav des villes, Coblence, Mayence ou Worms, les schupos tincelants auxquels ils demandaient leur chemin crasaient de leur superbe l'humble poilu couleur de brouillard. Les deux mille Anglais, superbes, cossus, considrs, s'taient arrog Wiesbaden, et il allait de soi, quand on nous voyait, que ce coin chic ft le domaine de tels gentlemen . Nos musiques ne jouaient pas dans les rues. Quand le rgiment se dplaait, nous attendions de longues heures, dans les gares de marchandises, que la nuit tombante voult bien envelopper notre discret retour. La plupart des citadins toisaient avec mpris ces vainqueurs loqueteux et rasant les murs, exhalaient avec morgue l'humiliation d'avoir t battus par ces occupants honteux. Tandis que l'arme de Verdun servait ainsi dshonorer la France sur le Rhin, l'Allemagne venait d'tre accueillie la Socit des Nations. Un mois aprs mon arrive Diez, je m'abonnais l'Action Franaise. Comme beaucoup d'autres garons de mon ge, javais, ds la sortie du collge, trouv chez Maurras, chez Lon Daudet et leurs disciples une explication et une confirmation maintes de mes rpugnances instinctives. J'tais en politique du ct de Baudelaire et de Balzac. contre Hugo et Zola, pour le grand bon sens la Machiavel voyant l'humanit telle qu'elle est, contre les divagations du progrs continu et les quatre vents de l'esprit. Je n'ai jamais eu dans les veines un seul globule de sang dmocratique. J'ai retrouv une note que j'crivais vingt ans, en 1924, pour un de mes amis, et o il tait dit : Nous souffrons depuis la Rvolution d'un grave dsquilibre parce que nous avons perdu la notion du chef... J'aspire la dictature, un rgime svre et aristocratique. A cette poque-l, pourtant, j'y pensais une fois tous les deux mois. Plong dans la musique, la littrature et les grandes disputes sur nos fins dernires, je tenais pour

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dgradante la lecture de quelque journal que ce ft. Mais jtais maintenant en Allemagne un figurant dans la dmission de mon pays. J'prouvais le besoin de faire un acte civique. Mon travail de journaliste politique, dans la suite, n'a jamais eu d'autre sens, n'a jamais t inspir que par l'urgente ncessit de faire triompher quelques ides et surtout quelques mthodes saines. Mon plaisir personnel et ma plus vive ambition seraient uniquement d'crire des livres de critique et des rcits qu'on pt encore relire dans une trentaine d'annes. ***** La germanophobie systmatique du mridional Maurras m'avait toujours fait hausser les paules. Si l'occasion s'en tait offerte, j'aurais sans doute dbut dans les lettres, vers 1923, quand je venais d'arriver en Sorbonne, par un essai qui fut aux trois quart crit sur le ridicule du pseudo-classicisme maurrassien, avec Papadiamantopoulos, les tambourinaires du flibrige et les alexandrins faux cols empess de l'cole romane, en face des oeuvres immortelles du gnie nordique auxquelles il prtendait s'opposer. J'aurais t assez en peine de dire si Wagner, Jean-Sbastien Bach et Nietzsche comptaient plus ou moins dans mon ducation, dans ma petite vue du monde que Racine ou Poussin. Quelques mois dans les forts du Nassau, aux bords de la Moselle et du Rhin, parmi les vignes, les petits bourgs gris fleuris de graniums, m'avaient familiaris avec des images de l'Allemagne o j'aurais eu bien du mal faire pntrer quelque haine. Mais pour un garon qui avait quinze ans la victoire, la suprmatie et l'hgmonie de la France ne pouvaient tre mises en question. Le journal de Maurras reprsentait justement le parti du prestige franais. Il proclamait que son instrument tait la contrainte, sa vocation la vigilance devant le redoutable adversaire enfin hors de combat, et qu'il importait avant tout de maintenir courb sous les crosses de nos fusils. Nous n'avions gure nous demander, moi et bien d'autres, si ces desseins taient encore compatibles avec notre temps, si l'on pouvait, sans danger pour soi-mme et pour le monde entier, maintenir au coeur de l'Europe une grande nation dans un pareil tat d'appauvrissement et de servitude, dont le terme fatal serait une dcomposition qui risquait de rendre le continent tout entier fort malade. Nous n'avions pas le choix, entre ces extrmits de l'gosme franais et les ridicules fumes de la fraternit universelle. Aristide Briand tait ainsi le premier homme politique que jeusse srieusement dtest, dont j'eusse rclam l'assassinat comme une mesure de salut public. Il figurait pour nous la dmocratie dans son dbraill le plus sordide, dans ses chimres les plus niaises, dans sa plus vulgaire ignorance de l'histoire et des ralits humaines. Retors, dou d'une mprisable habilet pour se maintenir et voluer dans le bourbier du Parlement, il tait cornard ds qu'il s'attablait avec l'tranger pour dfendre devant lui les intrts de la France. Il mettait l'encan les fruits les plus lgitimes de nos terribles sacrifices et de notre victoire, pour nous offrir en change de risibles parchemins. Il tranait avec lui les plus grotesques et hassables bonshommes d'un rgime manifestement putride, les Herriot, les Sarraut, les Steeg, les Paul-Boncour. J'avais donc serr les poings de fureur en voyant, au printemps de 1930, dans un cinma des boulevards, le dernier dfil de nos capotes bleues sous les tilleuls de Mayence. Les clairons vibraient, les hommes marquaient le pas comme devant un gnralissime. Chacun voulait laisser derrire soi, malgr tout, une image fire et encore menaante. Cette ingnuit militaire me touchait aux larmes. Elle accroissait encore ma rvolte devant le tableau de notre force allgrement saccage. Sambre et Meuse ne changeait rien notre fuite. L'anne prcdente, par le plus pur hasard, mais avec une vive joie, j'avais fait mes dbuts de journaliste l'Action Franaise dans une petite rubrique musicale, quoi s'tait ajoute bientt la chronique cinmatographique, que je signais Franois Vinneuil, et le secrtariat des pages littraires. J'avais estim superflu de m'inscrire parmi les ligueurs, mais j'pousais avec ardeur la plupart des querelles et des raisons politiques du journal. Dans les jours qui suivirent notre fuite de Mayence, nous aurions tous voulu qu'un coup de thtre contraignt l'arme franaise retraverser le Rhin au son du canon. Mais notre abandon dfinitif tait

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dans la nature de la dmocratie croulante comme l'taient dans celle de l'Allemagne ces lgions de chemises brunes que nous voyions se dresser sur les pas mmes de nos soldats. Surgissant au milieu des sombres images du cinma expressionniste, des meutes, des rues sans joie, des gigantesques dploiements identiques mais ennemis du Front Rouge, du Stalhelm et du nazisme, des remous financiers, sexuels, sociaux, judaques, dont les vagues ballottaient l'Allemagne en tous sens, Hitler grandissait l'horizon. La Germanie avait vu passer depuis douze ans bien des personnages tranges. Celui-ci ne serait-il son tour qu'un mtore ? Huit ou dix Franais peut-tre taient instruits sur ce chapitre ds 1931. Pour moi, j'avais d'abord jug cet Autrichien peu prs comme ma concierge, c'est--dire comme tout le monde. Sa figure plbienne n'mergeait peu peu de la premire lgende et des reportages dix sous la ligne que pour offrir des traits fort dconcertants : Le peuple pense par chromos, et sur ce point, nous sommes tous trs peuple. Les Franais eussent considr aussitt beaucoup plus srieusement une incarnation classique du militarisme prussien, par un personnage massif, titr et glabre. Hitler et conserv sa moustache pour tromper la lgret franaise, qu'il aurait pu se fliciter d'une parfaite russite. Ces variations sur la moustache du Fhrer ne sont pas une pirouette au milieu d'un grave sujet. Les ressorts de la psychologie populaire, honntement reconnus, expliquent souvent mieux d'immenses vnements que de brillantes considrations sur les lois de l'histoire et de la socit. Le pinceau de poils de Hitler a favoris bien des malentendus, entretenus loisir par tous les ramasse-crottes de la presse judaque. Il ne nous aida mme pas comprendre la popularit du Fhrer, homme du peuple en qui le peuple allemand s'tait trs vite reconnu. Les mois et les semestres passaient. Au fur et mesure que l'hitlrisme prenait corps, les dmocrates affectaient de n'y voir qu'un vulgaire accident, un phnomne ridiculement archaque. Quant son chef, c'tait un aventurier chapp du cabanon et que les rpublicains allemands ramneraient bientt sous la douche par l'oreille. L'Action Franaise, accoutume depuis trente annes pier les forces de l'Allemagne, avait su ds les premiers jours discerner dans le futur chancelier le symbole de la volont germanique en train de renatre. Elle pouvait se vanter d'avoir t la premire en Europe, en mme temps que Claude Jeantet, son lve dissident du reste, qui et su prdire l'ascension de l'agitateur, gravissant rgulirement et rapidement tous les degrs du pouvoir. A sa clairvoyance se mlait un singulier mpris pour l'homme dont elle dcouvrait si bien certains aspects et annonait infailliblement le succs. Il apparaissait clairement que cet inconnu pauvre, sortant seul de l'obscurit pour tirer son pays du chaos, possdait l'nergie, le courage, l'adresse politique et qu'il avait dj parcouru l'une des carrires les plus tonnantes de l'histoire. Mais ces qualits, ces talents, ds lors qu'ils appartenaient un Allemand, se trouvaient ravals au rang le plus bas. Hitler tait un Fichte pour cours du soir, un mystagogue de brasserie, Wotan caporal. On n'en dmontrait pas moins, grand renfort de vues sur la barbarie germanique, que dans cet Ostrogoth barbouill d'une idologie primaire, s'incarnait parfaitement le pays de Goethe et de Mozart. Les prophties sans cesse confirmes de l'Action Franaise ne lui valaient du reste qu'un trs faible surcrot de crdit. Les champions de la dmocratie protestaient que Maurras crait le monstre Hitler en le dpeignant. Ces magnifiques raisons, dignes des linottes de Courteline, dterminaient dans le fameux pays cartsien les plus srieuses dcisions politiques et gouvernaient les trois quarts des esprits. La bourgeoisie rassise, entre autres, s'emparait avec ensemble d'un argument si adquat sa nature. Ce gneur de Hitler s'vanouirait assurment si on cessait de nous corner son nom. ***** Pour ma part, les premires mesures anti-juives du Fhrer devenu chancelier, au printemps 1933, allaient commencer mettre quelques ombres sur mon orthodoxie maurrassienne. Je n'avais pas vingt ans que j'tais dj trs curieux, sans plus, du pittoresque d'Isral, de sa singularit, passionnment et indfiniment scrute rue des Rosiers ou parmi les rapins du Montparnasse, ce qui n'est pas un moyen plus mauvais qu'un autre pour dcouvrir ensuite ses entreprises et ses mfaits. J'avais peu peu reconnu les traces du judasme dans les oeuvres, les systmes, les logomachies, les snobismes, les symptmes d'anarchie et de dcomposition qui me rpugnaient le plus, ou qui m'avaient

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inutilement troubl quand je dbarquais sans malice de mes provinces aryennes. L'Action Franaise, encore que l'antismitisme y ft fort en veilleuse depuis 1918, m'avait fourni quelques lumires. En 1933, je commenais embrasser suffisamment le champ des dprdations judaques pour apprendre avec une certaine allgresse les btonnades des sections d'assaut. J'habitais une espce d'atelier, rue Jean Dolent, juste ct de la Ligue des Droits de l'Homme. Les exclus du Reich y accouraient par trains entiers, comme un vrai consulat, pour recevoir, par la grce de Victor Basch et d'Emile Kahn, tous les sacrements et passe-partout rpublicains, toutes les liberts de prolifrer et de nuire. J'avais eu tout loisir pour contempler durant des mois ce dfil de cauchemar, la gueule crochue et verdtre du socialisme international. Pourtant, nous avions encore la candeur, cette anne-l, de chicaner l'antismitisme systmatique des Hitlriens. Je regrettais la condamnation du cinma de Neubabelsberg. Il tait entendu que nous aurions su distinguer, quant nous, entre les artistes originaux et les mercantis ou les agitateurs. J'essayais d'expliquer dans des chroniques assez emberlificotes comment l'Allemagne allait se priver d'un levain prcieux par l'outrance de son germanisme. Bref, nous entr'ouvrions notre porte tous les virtuoses du pilpoul. Ces arguties allaient tre balayes promptement par mon premier voyage, l't de la mme anne, dans la Palestine d'Autriche, de Hongrie et de Roumanie, o je m'tais enfonc des jours entiers dans les sentines des ghettos comme on plongerait dans un gout pestilentiel pour dcouvrir un secret, par le scandale Stavisky, et surtout l'afflux de ces migrs dont les ambitions et le cynisme ne cessaient de crotre avec le nombre. Mes meilleurs amis du journalisme, et moi-mme, nous avons t traits en ennemis mortels par les Juifs, qui avaient raison. Nous avions pu pratiquer l'endroit des Juifs une mfiance traditionnelle dans notre bord : rien ne nous destinait un antismitisme agressif. Les juifs, par leurs oeuvres et par leur pullulement, en furent les artisans essentiels. J'avais vu pour la premire fois le drapeau rouge croix gamme port dans un faubourg de Bucarest par quelques garons dont j'ignorais l'tiquette. Je les regardais avec une cordialit si visible, au milieu de l'affreux ghetto o se droulait la petite crmonie, qu'ils me tendirent tout un paquet de brochures anti-juives. Mais un retour Paris par Munich, que javais projet un instant, me semblait encore une aventure assez pineuse. ***** Dix mois plus tard, les excutions du 30 juin soulevaient dans la presse les clameurs horrifies de la conscience universelle. Je crois bien que c'est cette occasion qu'on ressortit du placard aux poncifs les tnbres du Moyen Age. Hitler tait un monstre fodal, coupant les ttes de ses leudes. La boursouflure de ces morceaux d'loquence tait dcidment insoutenable. Par contre, je ne me dfendais pas d'un vif mouvement d'admiration pour le chef qui venait de fondre lui-mme du ciel, l'arme la main, sur les lieutenants flons -- je n'ai jamais pu relire cette nuit du long couteau dans un bon rcit (celui de Benoist-Mchin est superbe) sans entendre les roulements de timbales et les sombres accords de cuivres qui annoncent dans la Ttralogie les vengeances piques des dieux. -- Je comparais cette foudroyante justice, ce farouche nettoyage, notre piteuse foirade des journes de fvrier. Je me demandais par quels miracles de procdure ou de casuistique Hitler descendait au rang de Jack l'ventreur, tandis que M. Daladier recevait l'aurole du martyr pour avoir fait fusiller vingt Parisiens, et que nous devenions nous-mmes des fascistes assassins pour avoir essuy les balles de sa garde. Quelques semaines aprs, cependant, la mort de Dollfuss, -- dont je devais comprendre par la suite quel point il pouvait dgoter les Autrichiens antismites, - jaurais t le plus ardent belliciste d'une croisade anti-allemande, comme chacun des coups de tonnerre qui avaient salu les triomphes du Furher et que les mannequins figs du droit genevois voulaient prendre pour l'annonce de sa chute imminente. Si Adolf Hitler tait vraiment le fauve de l'Europe, on avait une belle occasion d'organiser la battue. En me prcipitant sur l'Intransigeant qui venait d'annoncer le meurtre, j'aurais voulu qu'une immense tempte suivit aussitt : Ce coup-l, a pourrait bien barder . - Comme si quoi que ce ft et pu barder sous un ministre Doumergue. Au 15 aot suivant, j'arpentais sac au dos les sentiers de la fort Noire, avec un de mes amis, marcheur endurci, l'architecte Maurice Crevel. Nous tions l tout simplement pour connatre de nouveaux paysages, et parce que nous les savions favorables aux pitons. Nous ne poursuivions pas le moindre dessein de nous documenter sur la politique allemande. C'tait dj une assez grosse affaire, surtout

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pour moi, que d'abattre proprement nos quarante kilomtres par jour. Nous avions craint au dpart, en braves bougres de Franais, les brimades des autorits. Il avait fallu une cte prodigieusement rude, gravie en plein midi, pour que nous nous dcidions le premier jour entrer dans un Gasthaus pavois d'un gigantesque drapeau hitlrien. Nous savions le lendemain que toutes les Wirtschafte et tous les Gasthauser arboraient la mme oriflamme, ce qui n'empchait point qu'on y ft hospitalier et souriant pour les deux vagabonds brets basques. Au bout de deux jours nous nous amusions lancer aux nonnes et aux curs un impeccable Heil Hitler, pour les voir lever leurs grandes manches et les entendre rpondre par un Heil Hitler plein donction. Nous navions aucun besoin de chercher l'hitlrisme. Il foisonnait partout. Hitler allait se faire lire la prsidence du Reich. Nous tions obsds par l'immense chef-d'oeuvre de publicit qui prparait l'vnement. A notre troisime tape, nous avions t surpris la fin de notre dner, dans un restaurant comble, par un grand discours de Hitler que dversait la radio. Nous tions trs las, nous ne saisissions pas un mot sur quatre, et cela durerait certainement plus d'une heure. Mais j'avais fait signe mon compagnon que nous resterions assis jusqu'au bout, qu'il serait trop inconvenant de quitter la salle dans un moment dont la ferveur des assistants disait assez la solennit. Dans un autre village, notre htesse, une brave mnagre, en nous versant le caf du Frhstuck, me demandait avec des yeux candides et brillants : Que pensez-vous de notre Fhrer ? Javais rpondu : C'est un homme merveilleux, et je crois bien que je commenais tre sincre. Quelques jours dans le Reich me prouvaient en tout cas qu'il tait absolument superflu d'invoquer les mystres de la nbuleuse germanique, retranche selon Maurras du reste de l'humanit, le tellurisme romantique, le paganisme d'Odin et la sauvagerie de la fort hercynienne, pour expliquer le retour le plus naturel la sant et l'quilibre d'une nation qui, tout entire, catholiques compris, clbrait dans la joie sa gurison politique. Il fallait bien admettre que l'antismitisme hitlrien tait autrement agissant et cohrent que celui de l'Action Franaise, ttonnant, mal dfini et bien dpass par les vnements. Il faut ajouter encore que toutes les apparences de l'hitlrisme exeraient sur moi un puissant attrait. J'tais pris d'enthousiasme en voyant sur l'cran les funrailles familires et grandioses du vieux guerrier Hindenburg, le long cortge aux flambeaux dans la lande prussienne et les fanfares jouant doucement J'avais un camarade devant le tombeau ouvert, au milieu de l'enceinte fabuleuse de Tannenberg. ***** Hitler tait dcidment un matre de la mise en scne. Mais Mussolini venait de marquer le coup d'arrt du Brenner. Nous y avions vu l'acte politique le plus important et le plus hardi de laprs-guerre. On avait admis une fois pour toutes, aprs mres rflexions, que Hitler n'tait, avec certains dons wagnriens, quun lve du grand initiateur de Rome dont le gnie crait la politique de notre sicle. C'tait le temps o, dans une revue de M. Rip, l'excellent Dorville, une mche colle au front, la moustache fameuse sous le nez, figurait l'apache Hitler brandissant un coutelas au fond d'un bouge. Mais la porte s'ouvrait sur le gardien de l'ordre, le svre et majestueux flic du coin, qui s'tait fort bien fait le masque du Duce. Il tait entendu que le nazisme aux talons de fer, beaucoup trop systmatique, n'avait aucune chance de pouvoir s'implanter chez nous. Mais nous ne doutions pas de nos affinits avec le fascisme romain, souple, respectueux des liberts humaines , et catgorique sur l'essentiel : le contrle du grand capitalisme, la suppression du rgime lectif, la prosprit du peuple, l'anantissement des pouvoirs secrets. Le Duce faisait bonne et sommaire justice des fariboles de la paix indfinie. Enfin, il avait sacrifi temps les appendices pileux de sa jeunesse socialiste, son profil parlait des consuls et des Csars... Nous tions plusieurs, aux alentours de l'Action Franaise, parmi les plus jeunes et les plus libres, qui depuis quelques annes nous disions volontiers fascistes. La monarchie, dont nous admirions les images et les vertus passes, appartenait depuis beau temps la mtaphysique. Mais Rome nous offrait son exemple. Maurras expliquait lui-mme souvent la belle tymologie du fascisme , de toutes les

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forces de la nation runies. Nous n'ignorions pas que Mussolini, de son ct, saluait notre vieux matre comme un de ses prcurseurs. Aux mcaniques genevoises des protts, des pactes et d'une espce de Dalloz international confectionn par des robins dmocrates, nous opposions trs sainement le retour aux alliances, seules humaines et pondrables. Nous voulions celle de l'Italie. La parent des deux peuples, leur fraternit d'armes, leur communaut d'intrt la rendaient aise. Sans elle, nos obligs de l'Europe centrale et des Balkans ne nous servaient rien. Avec elle, nous dressions une barrire continue contre l'Allemagne, de la mer du Nord la Vistule. Un semblable dessein tait triqu ? Il avait du moins pour lui sa cohrence. Le rapport des forces sur le continent l'autorisait. Nous vituprions les sectaires maonniques, les mythomanes du pacifisme qui l'entravaient obstinment. Cela n'tait pas mal vu. Mais personne chez nous, ne semblait se rappeler qu'il existt une certaine Angleterre, matresse absolue de la Mditerrane, et que toute la politique de Versailles lui obissait. Ce surprenant oubli donne toutes les batailles et toutes les querelles franaises de cette aimable poque l'apparence d'une pantomime d'ombres chinoises. Si linstauration dun ordre latin avait t possible, toutes ses chances s'taient bien trouves runies au cours de cette anne 1934. Mais les nationaux franais, dont la victoire reprsentait la premire condition de cet ordre, avaient t surpris sans cadres, sans armes, sans mme une esquisse de plan, par le scandale de fvrier qui dcouvrait les plaies les plus sales d'un rgime dj moribond. Derrire l'immense vague de l'indignation populaire, il n'y avait que de louches et vaseux personnages, comme La Rocque, ou des crivains, des thoriciens lucides mais trop vieux, qu'on et dsarms parfaitement en leur tant leur encrier, prnant la supriorit de l'action en soi, mais incapables de lui assigner dans le concret le plus modeste objectif, de lui donner une bauche de forme, cartant ombrageusement enfin les disciples ardents suspects de vouloir, agir leurs ides. Leur mission naturelle et t de canaliser et de conduire le flux de cette colre publique qu'ils avaient si bien excite. Ils s'taient vu emporter par elle ils ne savaient o. Le 7 fvrier, dans l'aprs-midi, un fidle de l'Action Franaise, Pierre Lecoeur, entrait fort anim dans la grande salle de notre rdaction et allait droit Maurras, qui tait en train d'couter trop galamment le caquetage d'une pcore du monde : - Matre, Paris est en fivre. Il n'y a plus de gouvernement, tout le monde attend quelque chose. Que faisons-nous ? Maurras se cambra, trs froid et sec, en frappant du pied : - Je n'aime pas qu'on perde son sang-froid. Puis, incontinent, il se retourna vers la perruche, pour lui faire nen plus finir l'honneur bien immrit de son esprit. Faute d'une parcelle de volont pratique, Maurras freinait grands coups l'lan de sa propre troupe. Il la freinait dj depuis la nuit prcdente. J'tais prsent, cet aprs-midi l, chin, aphone, le crne encore saignant d'un caillou reu la veille sur la Concorde, indign par cette reculade du matre qui osait affecter la prsence d'esprit pour dissimuler un hassable dsarroi. Je me sentais encore trop timide pour braver le courroux de Maurras et surtout ses syllogismes. Mais je voulais quitter la maison sur l'heure et sans retour. On m'arrta, on me parla d'obissance. Je m'inclinai ; j'eus tort. Ce n'tait point de la discipline, mais de la faiblesse. Je lai compris plus tard. Cinq cent mille Parisiens avaient tourbillonn comme des moucherons autour de la vieille ruine dmocratique qu'une chiquenaude, c'est--dire la rvolution de mille hommes vraiment conduite par dix autres hommes, et suffi jeter bas. Le radicalisme navait pas su davantage prendre prtexte de l'chauffoure pour se rajeunir et faire, son compte, cette rvolution de l'autorit que les trois quarts du pays appelaient, dont certains de ses affilis, tel Eugne Frot, avaient caress l'espoir, dans un chass-crois de complots d'oprette se recoupant comiquement avec ceux des factieux de droite. La capitale, pendant tout le jour qui suivit lmeute, avait t qui voudrait la prendre. Mais les vainqueurs malgr eux taient rests interdits et inertes, comme des chtrs devant une Vnus offerte. La dmocratie avait reconquis ses vieilles positions, compromises un instant, par les voies tortueuses qui lui taient habituelles, en couvrant ses manoeuvres avec des simulacres de justice et d'enqutes. Elle entranait sans la moindre peine, sur ce terrain bourbeux souhait, les nationaux toujours aussi incorrigibles dans leur jobardise qu'au temps de Dreyfus, et de suite dfinitivement enliss.

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Ainsi s'tait vanouie, parmi les avocasseries de la droite et de la gauche, les procdures truques et les crapuleries policires une occasion inespre pour notre pays de recouvrer sa sant et sa fortune au dedans, son indpendance au dehors. On avait pu reconnatre la fragilit de la carcasse parlementaire, mais elle stait rvle encore plus ferme que tous ses ennemis. Les Parisiens, des camelots du roi aux communistes, avaient prouv quils taient encore capables d'un beau sursaut de colre et mme de courage. Mais leur lan inutile tait bris pour longtemps. ***** En dpchant ses divisions sur le Brenner, le Duce, l't suivant, rparait la brche ouverte par nous Mayence. Il faisait clairement son choix contre le germanisme, pour la dfense d'une ligne occidentale qui ne serait plus enfin de papier ou de vent. Il nous tendait une perche solide. Mais on pouvait dj prdire sans grands risques que nous tions trop dbiles pour la saisir, trop abrutis pour savoir joindre nos atouts ceux de ce partenaire qui se proposait. Les sujets d'amertume ne manquaient pas pour un nophyte de mon genre. Pendant mes premires annes de journalisme, javais cout rvrencieusement beaucoup de personnages considrs, spcialistes de l'conomie politique et de la finance, familiers des chancelleries ou des couloirs parlementaires. Ils condescendaient m'duquer, en exposant de savantes certitudes, d'infaillibles calculs, de subtiles combinaisons et de prcieuses confidences qui rduisaient mes humbles hypothses nant. L'vnement les contredisait presque coup sr, ce qui ne mempchait pas de les retrouver bientt aussi diserts et assurs. Je me dcidais de plus en plus envoyer par dessus bord toute considration, juger des choses par mes faibles moyens et le dire haut et fort. Un an de politique dans des milieux effervescents me flanquait la courbature. Toutes les cartes taient truques. Ds lors, quoi bon suivre le jeu ? L'assassinat de Prince, les scandales, les rformes, les manoeuvres diplomatiques taient autant de scnarios sans intrt, puisque nous ne connatrions jamais le dnouement ou le mot de l'nigme. La maonnerie, patiemment, sournoisement, embrouillait tous les fils, intervenait toujours au moment dcisif, pour arrter le coup de thtre. Vivions-nous une accalmie, rien n'tait peut-tre plus alarmant. C'tait le signe que les matres occultes avaient touff les colres, gar l'opinion dans le ddale des palabres vaseuses dessein. Dans les journaux o les discours, le vague du style dmocratique qui m'avait toujours tellement rpugn tait en somme une habilet suprieure, comme l'imprcision des mythes religieux. Nous ne manquerions pas d'en rcolter les beaux rsultats, avec une dmagogie hypocrite, de plus en plus touffante, avec la guerre que nous aurions cent fois pu viter. Parce que c'tait dsormais son unique raison d'exister, l'Action Franaise comptait encore sur la force d'expansion de ses ides, comme sur une loi ncessaire de physique. En principe, elle n'avait pas tort. Mais quelles taient ses ides ? Derrire le paravent du royalisme, derrire l'chafaudage de traits, de thses, de compilations, d'historiques, de polmiques et de philosophies dress en l'honneur d'un mythe de monarchie, on dcouvrait le nant : pas un embryon d'espoir, de manoeuvre, pas mme l'ombre d'un but. Mon sige tait fait. J'tais convaincu qu'au point o nous nous trouvions, une seule forme de politique et t capable de nous tirer d'affaire : enrler deux cent mille gaillards, chmeurs, communistes, gamins casse-cou, leur coller un uniforme, des caporaux, des pistolets-mitrailleurs, avoir l'appui d'un certain nombre d'officiers, fusiller quelques milliers de Juifs et de maons, en dporter autant. A quinze ans, je prconisai, l'excution sommaire comme seul moyen de purger le monde des plus grosses insanits et des pires bandits. Je revenais trs srieusement ce systme. Pour une besogne de cet ordre, jaurais encore march. Quant aller me faire casser la gueule, la canne la main, par des pelotons de gardes mobiles hrisss de mitrailleuses, pour tre statufi ensuite par Maxime Real del Sarte, servir de thme pieux Lon Bailby, cependant qu'au bout de trois semaines, vnrables et princes du Royal Secret auraient repris doucement leur place, il me suffisait d'avoir entrevu une fois ce glorieux destin. L'exaltation publicitaire, avec goupillons et couronnes tricolores, des vingt-trois malheureux trpasss le 6 fvrier pour un aussi brillant rsultat, me portait sur les nerfs au plus haut degr. Les chefs nationaux, Maurras en tte, qui les avaient lancs sous les balles, taient, tout autant que Daladier, clabousss de leur sang.

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Il et fallu dans le pays une faction rsolue violer les rgles du jeu parlementaire, journalistique, policier et rpublicain. A moins d'normes imprvus, je n'esprais plus que cette faction pt se constituer avant les vnements extrieurs qui eux, se produiraient tt ou tard. C'tait le moment o Hitler rtablissait cavalirement le service obligatoire. Je supportais de moins en moins les gobe-mouches, les braves croyants du nationalisme maurrassien, qui saccrochaient encore l'irrsistible vertu des principes. Je me soulageais volontiers en leur tenant des propos accablants et traduisant du reste exactement ce que je pensais : Nous avons rat le coche en fvrier 34. Maintenant, tout est cuit. Une pareille occasion s'offrirait-elle encore, il nous faudrait, nous autres nationaux, lui tourner le dos, parce que l'ambition allemande ne va plus arrter de grandir et que ce sera devant elle l'union sacre. Une jolie union sacre ! Mais de gr ou de force, il faudra bien en passer par l . L'avenir devait, hlas ! confirmer mon pessimisme. Mais je ne m'y serais jamais abandonn un instant si j'avais pu entrevoir les chances qui, contre tout espoir, allaient encore tre donnes mon pays. ***** L'vnement capital de 1935, la campagne d'Abyssinie, au lieu de nous paralyser sur la frontire de l'Est, nous offrait encore un grand rle europen et nous permettait d'envenimer chez nous les plus salutaires discordes. En refusant de suivre l'abject et imbcile systme des sanctions voulues par l'Angleterre, nous renversions notre profit la politique continentale, nous scellions avec l'Italie les liens les plus solennels. Nous ne nous alinions pas pour autant la Grande Bretagne, qui et vite mis les pouces devant une entreprise italienne appuye sur la volont de Paris. Nous possdions la tte de nos affaires, par surcrot de fortune, l'homme le mieux en cour Rome, le plus admirablement dsign pour russir l'opration. Il se laissa fourvoyer dans les mcanismes juridiques et succomba devant le prestige anglais. Un journaliste racontait que dans la salle de la Socit des Nations, pendant que M. Pierre Laval rpondait oui de la tte la condamnation genevoise, il tournait vers le dlgu italien un regard qui disait amicalement non . Mais ce non ne comptait pas. Pour l'usage intrieur, la tragi-comdie des sanctions fournissait le plus magnifique thme de campagne qui ft : dnoncer la volont de guerre d'un clan qui s'tait lui-mme dsign. Prtexte dautant plus beau que, si dans l'apparence tous les risques taient accumuls, ils n'taient pas si srieux dans la ralit. En effet, l'acte gnrateur de guerre dpendait du corps constitu le plus impuissant du monde, celui qui gtait dans le palais genevois. Or, les plus furieux bellicistes taient aussi les mages de la Socit des Nations. Il tait facile encore de ridiculiser les champions d'un roitelet ngrode, trafiquant d'esclaves, et ses ras et ses gnraux, sauvages entortills dans des cotonnades, qui les dmocrates prtaient une stratgie napolonienne. Certes, nous menmes un beau tapage. Maurras, incomparable pourfendeur de nues, fut rarement pareille fte. Il risqua crnement la prison o Blum allait bientt l'enfermer. Mais cela se termina en histoire marseillaise o chacun se retient et retient l'autre pour ne pas faire un malheur, Maurras n'ayant pas dgain le couteau de cuisine dont il menaait les 140 parlementaires bellicistes dsigns par lui dans une liste fameuse, la S.D.N. ayant vot des sanctions peu prs inapplicables, l'Angleterre ayant us ses bateaux sans rien empcher des desseins italiens. Pierre Laval tombait, grand vaincu de cette passe, ayant puis des trsors d'adresse pour aboutir cette dfaite, ayant conu un plan de large politique, mais rien os pour ce qui tait sa condition essentielle, une prorogation des Chambres. Pour nous, les factieux franais, le Duce sortait encore grandi de l'affaire qu'il avait si nergiquement mene la barbe de ses insulteurs. Nous avions rafrachi nos souvenirs sur le jeu anglais qui reparaissait dans toute sa sordidit et son hypocrisie. Les divisions s'accusaient plus brutalement, comme il le faut pour une vraie lutte, entre les deux camps politiques de la France. Nous avions vu se rassembler sous nos yeux cette croisade de l'antifascisme international, que nous dnoncions depuis des annes, mais dont la ralit tait demeure si longtemps occulte. Tout cela enrichissait l'arsenal de notre combat verbal et crit. Mais en fin de compte, nous n'avions gure fait de nouvelles recrues.

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L'antifascisme s'tait au contraire ciment dans la bagarre. Sa propagande avait battu la ntre sur tous les terrains. Quant notre italophilie, comme par hasard, elle atteignait son comble au moment o elle devenait sans espoir.

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CHAPITRE II

LEON BLUM ET LA PROVIDENCE

Lorsque M. Paul Reynaud, au mois de mai 1940, flanqu de ministres radicaux et d'vques, s'en alla implorer le Seigneur Notre-Dame pour le salut de la France envahie, je doutai fort du succs de sa pieuse effusion : non seulement parce que M. Paul Reynaud tait un personnage minemment indigne, mais parce que la France devait avoir fatigu Dieu. Aucune nation ne sest vu prodiguer avec une pareille persvrance les avertissements et les faveurs du destin, ny a t sourde, ne les a repousss avec une aussi folle opinitret. Le triomphe du Front Populaire, en 1936, tait un vnement providentiel. Il avait fallu cette grande ruption marxiste pour que l'Italie et l'Allemagne fissent leur renaissance, comme si cette maladie purgeait le sang des nations. La fivre rouge nous frappait les derniers, sans doute parce que nous tions les plus bourgeois et du plus petit temprament. Mais elle s'annonait carabine. Aprs une pareille crise, on verrait bien s'il subsisterait encore des doutes sur la malfaisance du rgime. Le soir du deuxime tour des lections, j'tais dans le hall de notre confrre Le Jour. Je souhaitais violemment une catastrophe aussi complte qu'il se pt. Chaque dpche comblait mes voeux. Les succs communistes, surtout, dpassaient du double les plus sombres pronostics. Il n'tait plus question, cette fois, de dosages et de faux-fuyants. On ne pouvait rien imaginer de plus crasant et de plus net. J'aspirais allgrement le fumet de rvolution qui flottait dans l'air. ***** Une dizaine de jours plus tard, je rentrais d'un court voyage, qui avait suffi pour que je retrouvasse un Paris mtamorphos, encanaill et morne souhait. Une faune d'meute, monte d'on ne savait o, tenait le pav. Des voyous patibulaires, doubls de petites femelles pires encore, ranonnaient jusque sur les boulevards les passants au profit des joyeux grvistes installs dans les banlieues sur le tas . Pas d'autobus, pas de mtro. Les mobiles montaient la garde devant les restaurants et les cafs ferms. Les trottoirs se couvraient d'immondices. Les revendications de quatre balayeurs suffisaient pour arrter une usine de mille ouvriers. Cela commenait trs bien, par un de ces accs de paralysie qui sont le plus magnifique symptme d'une infection marxiste. Jules Renard, dont j'aime croire qu'il n'et jamais t un socialiste la mode du Front Populaire, disait trente ans plus tt aux Buttes-Chaumont : Oui, le peuple. Mais il ne faudrait pas voir sa gueule. Les dieux savent si on la voyait ! a dfilait tout bout de champ, pendant des dimanches entiers, sur le trac rituel de la Rpublique la Nation. Il y avait les gueules de la haine crapuleuse et crasseuse, surtout chez les garces en cheveux. Il y avait encore profusion le proltaire bien nourri, rouge, frais et dodu, dans une chemisette de soie, un pantalon de flanelle, dtincelants souliers jaunes, qui clbrait avec une vanit rigolarde l're des vacances la plage, de la bagnole neuve, de la salle manger en noyer Lvitan, de la langouste, du gigot et du triple apritif. Le peuple, dans ces revues, tait entrelard de cohortes maonniques, arborant d'incroyables barbes toulousaines, et des bannires, des ceintures, des scapulaires bleus et roses de congrganistes, sur des ventres de Tartarins ; ou encore d'escouades d'intellectuels, les penseurs de mai 36, dont l'aspect me mettait un voile rouge devant les yeux, les vieux pions de Sorbonne, les suppts lorgnons et barbiches de toute la suffisance primaire, bras dessus bras dessous avec tel homme qui avait eu du talent et qu'on reconnaissait avec un trange dgot dans ces chienlits. N'y manquait jamais, avec sa figure de maniaque sexuel dvore de tics, le sieur Andr Malraux, espce de sous-Barrs bolcheviste, rigoureusement illisible, et qui soulevait pourtant l'admiration Saint-Germain-des-Prs, mme chez les jeunes gogos de droite, grce un

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certain rthisme du vocabulaire et une faon hermtique de raconter des faits-divers chinois effilochs dans un bouillon d'adjectifs. La moiti de ce peuple franais si fier de sa malice chantait sans sourciller : La raison tonne en son cratre . On levait la hauteur d'un sacerdoce le mtier de creuser des trous. ***** Ce que les dernires ttes raisonnables n'arrivaient pas penser de sang-froid, c'tait : la France, chef Lon Blum. Il ne se passait gure de jour sans que jen ressentisse une insupportable humiliation. Il avait fallu cette honte et cette imbcillit judaque pour secouer le pays. Soit. Mais cela n'avait dj que trop dur. Le colonel de La Rocque, cependant, inculquait ses troupes les principes de la discipline militaire : interdiction de lever le petit doigt de la couture du pantalon avant l'heure H de l'assaut dont le chef seul dciderait, magnifique alibi pour masquer une inertie honteuse et peut-tre complice, les talons en querre, le bret la diable bleu, le regard digne et rsolu quinze pas, mais sans bouger d'une ligne, ah ! surtout sans bouger. Les citoyens de la France moyenne adhraient en foules toujours plus denses ce programme si bien fait pour eux. Les nationaux biceps qu'indignait ce remisage de la rvolution, qui se rpandaient en calembours sur Casimir de La Locque et les Froides queues, montaient leur contre-attaque. Mais c'tait la contre-attaque la cocarde. La mienne, digne d'un sans-culotte, tait large comme une soucoupe. On allait promener ces insignes vers six heures du soir, l'heure de la Flamme, autour de l'Arc de Triomphe. Les porteurs d'glantines rouges venaient aussi. Mais les deux bandes se rencontraient rarement. Flics et gardes mobiles, fidles protecteurs des marxistes, matraquaient congrment les tricolores et les refoulaient jusqu' la hauteur du Fouquet's o l'on entonnait une Marseillaise prohibe. On achetait aussi des drapeaux aux rayons des grands magasins qui n'arrivaient plus tenir l'article. La grande journe des trois couleurs avait t le 14 Juillet. Deux ans avant, sous le ministre Doumergue, lorsqu'une modeste compagnie d'infanterie avait le malheur de se risquer dans une avenue pas trop dserte, les daladiristes hrisss criaient la provocation. Le Front Populaire organisait maintenant une revue monstre, et les communistes bien styls taient au premier rang pour acclamer l'arme de la rvolution mondiale. Les officiers particules dfilaient crmonieusement entre les haies de cette crapule qu'un seul canon de 37 braqu sur elle et mis genoux. Les derniers chars venaient peine de passer que de monstrueuses familles de youtres berlinois remontaient les Champs-Elyses au cri de Fife l Vront Bobulaire . J'en pourchassais quelques-uns en hurlant : Maul zu ! Juden ! Maul zu !, ce qui ne laissait pas de les effaroucher un peu. C'tait un bien mince drivatif pour un excit de mon espce, possd par l'ide de la guerre civile. J'exultais en dcouvrant que Stendhal pensait dj que par elle seule les Franais redeviendraient les hommes nergiques du temps de Henri IV, qu'elle dissiperait notre lgret et ranimerait notre imagination . Malgr le plus dcevant prlude, je ne voulais pas encore dsesprer qu'elle clatt, non par la volont des nouilles cocardes, mais force de gabegie. Rvolutionnaire en qute d'emploi, livr aux rves comme un chmeur, pendant mes longues promenades travers Paris souill et morne, je me racontais un livre d'anticipation, avec mes dernires expriences et une morale de ces occasions perdues que je commenais connatre trop bien. Mais une foule de besognes quotidiennes, infiniment plus pressantes, sinon plus utiles, allaient me solliciter. Mon ami Robert Brasillach a dj crit dans ses grandes lignes l'histoire de Je Suis Partout pendant son hivernage sur la feue ligne Maginot. Je ne vais donc pas la refaire. J'y ajouterai seulement quelques traits. Je Suis Partout avait t cr, il y a une dizaine d'annes par Arthme Fayard, qui fut un marchand de papier trs ingnieux et trs habile. Dans son esprit, ce devait tre le pendant de droite du journal bolchevisant Lu qui faisait chaque semaine une abondante revue de la presse trangre, une sorte de frre cadet, mais plus grave et plus disert, de Candide. Il est amusant de penser que la rdaction en chef avait failli en tre confie d'abord un Juif russe, Andr Levinson, d'une culture peu prs infi-

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nie, d'une intelligence admirablement aiguise, rompue toutes les penses d'occident, - ce qui ne l'empchait pas d'tre d'un caractre foncirement judaque - le seul Juif avec qui j'eusse t fch de rompre violemment. Mais il eut l'esprit de mourir temps. S'il est exact que chaque antismite a son juif, le mien est mort... Pierre Gaxotte, le brillant historien antirpublicain lorrain de Revigny, un des principaux crateurs de Candide, lui avait t finalement prfr. A l'avnement de Lon Blum, Je Suis Partout avait dj cess depuis de longs mois d'tre une sorte de Temps hebdomadaire, rudit et rassis, sadressant aux messieurs d'ge, gros actionnaires, honorables industriels, qui avaient pu d'abord trouver dans ce journal un respectueux dfenseur de leurs portefeuilles. Les tudes sur la production du nickel ou les dernires doctrines financires des Etats-Unis y avaient fait place peu peu des rubriques de politique intrieure dont le ton ne cessait de monter. Au 6 Fvrier dj, le fascisme de Je Suis Partout sentait le roussi pour la droite comme pour la gauche et manquait de lui attirer l'excommunication majeure de l'Action Franaise. Les leaders de Pierre Gaxotte tincelaient d'esprit et de toutes les flammes des plus raisonnables passions. Qu'il s'agt d'expliquer le mcanisme d'un impt, d'une mthode conomique, ou d'un pacte d'alliance, de fustiger un imbcile ou de trouver dans l'histoire les leons de notre dernire crise politique, rien n'tait plus clair, plus vif et d'une langue plus ferme. On ne pouvait gure, pour cette priode-l, lui reprocher qu'un souci excessif d'orthodoxie conomique, d'quilibre financier, l'inquitude devant les fluctuations du 3%, toutes choses hrites de son matre, le trs capitaliste Jacques Bainville. Un rdacteur du Journal de Rouen, Pierre Villette, rompu toutes les combinaisons de couloirs, signait Dorsay dans nos colonnes une chronique parlementaire pleine de talent, de bon sens et de vigueur, dans laquelle l'avait prcd pour un temps trs court le vendu Edile Bur : car Bur fut aussi un collaborateur de Je Suis Partout. Quelques jeunes diables se faisaient les griffes dans les coins, tous introduits par Gaxotte que l'acadmisme ennuyait. Je devais son amiti de compter parmi les collaborateurs du dbut. Le premier gros morceau de ma contribution avait t une copieuse et consciencieuse tude sur les trangers en France, nullement xnophobe, mais pour les conclusions d'un racisme qui ne savait pas encore trs bien son nom. Gaxotte, il est vrai, avait port un ciseau prudent dans le chapitre ngre et le chapitre juif. Mais cela se passait dans les temps timides de 1935. Au printemps de 1936, nous possdions entre les mains, avec Je Suis Partout, un instrument de polmique fort remarquable, qui nous rapportait environ cinq sous de la ligne, mais que nous venions d'employer avec une nergie croissante pour l'affaire des sanctions, pour toute la sale cuisine pralable au Front Populaire. Tant et si bien que les riches mercantis de la maison Fayard, pris d'une intense venette en voyant au pouvoir les hommes qu'un de leurs journaux venait de couvrir d'opprobres pendant tout l'hiver, avait dcid de supprimer purement et simplement Je Suis Partout, et placard dans ses colonnes l'annonce de sa disparition. Le mme jour, Je Suis Partout renaissait de ses cendres, autour d'un guridon de la place Denfert-Rochereau. Nous tions l, avec notre an Dorsay, quatre des plus jeunes de l'quipe, P.-A. Cousteau, Georges Blond, Max Favalelli et moi, ayant tous en poche un pneumatique reu du matin, o un gendre de M. Fayard nous apprenait que Je Suis Partout n'tait pas, comme nous le savions, une affaire, que l'insuccs des nationalistes le rendait dsormais inutile , bref qu'il ne restait plus qu' l'enterrer. Nous exhalions furieusement notre colre et notre dgot. Nous conjurions de ne point cder Gaxotte hsitant, objectant qu'un journal ne pouvait reparatre aprs avoir annonc son trpas. Nous abandonnions pour six mois, s'il le fallait, nos modestes salaires. Nous envoyions au diable tous les us et coutumes. Nous ne voulions rien savoir, hormis qu'il nous tait impossible d'accepter une aussi humiliante et ridicule dfaite, de disparatre devant un Blum, par le dcret de deux ou trois bourgeois verts de peur qui n'avaient mme pas consult les artisans, les vrais possesseurs de leur journal. Notre tnacit, qui tait belle, l'emporta. Le vendredi suivant, nous imprimions un numro dlivr de toute contrainte, plus nergique que jamais. ***** Quelques mois aprs, Je Suis Partout marchait gaillardement d'un pied neuf, avec une petite troupe de nouveaux venus : Charles Lesca, notre administrateur, majestueux, souriant, d'un courage politique que rien ne devait branler, Alain Laubreaux, arrivant des journaux et des milieux du radicalisme toulousain, d'abord accueilli avec quelques rticences, mais qui allait compter bientt parmi les plus convaincus et les plus entranants de notre bord. En quelques semaines, par son mordant et sa verve, il

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donna la clbrit notre chronique dramatique o il succdait au Juif barbe assyrienne Benjamin Crmieux. Robert Brasillach, que je connaissais depuis longtemps, puisqu'il tait dj critique littraire de l'Action Franaise vingt-trois ans, avait accept d'tre notre rdacteur en chef, mettant aussitt notre service cent ides par jour et toutes les formes d'un inpuisable talent. Pour ne pas tre trop incomplet, le portrait que jaimerais tracer de ce garon si divers, de cet esprit si fin et sduisant dpasserait par trop le cadre de ce livre. Rservons-le pour mes souvenirs de vieillesse... Comme il ne sera question ici que de politique, je dirai que Brasillach tait venu au fascisme par la posie, ce qui n'tait pas, il allait bientt le prouver, la moins bonne faon de le comprendre. L'quipe de base de Je Suis Partout travaillait dans une atmosphre d'indpendance et d'amiti dont Robert Brasillach a parl mieux que personne dans Notre avant guerre. Toutes les dcisions se prenaient au milieu de conciliabules joviaux et froces que nous appelions le Soviet. Gaxotte intervenait quand il le fallait de sa voix tranquille, avec un lger dfaut au bout de la langue, pour claircir une dfinition, redresser l'interprtation un peu aventure dun vnement ou d'un propos. Il tait plus g que nous de huit ou dix ans, mais la chance voulait qu'il part presque aussi jeune. Nous entourions, nous aimions et nous coutions comme un frre an plein de sagesse, investi de notre confiance aveugle, ce petit homme de sant fragile, mais la pense si ferme, ayant, avec ses yeux noirs brillants d'ironie et son nez retrouss, une physionomie de ce XVIIIe sicle o il semblait tre n, mettant de la vie et de l'esprit dans les plus austres sujets -- je me souviens dune confrence de lui sur l'administration au temps de Louis XV qui fut aussi dlicieuse que savante -- plus docte que trois Facults runies, et avec cela d'une espiglerie de collgien, ayant une prdilection pour le cirque, les ballets et les farces du cinma amricain, Gaxotte si cher et qui devait tre si dcevant, le plus amrement regrett des compagnons perdus. P.-A. Cousteau, Bordelais brun et viril, bouillant d'enthousiasme sous une enveloppe flegmatique, ancien citadin de New-York o il avait mme t proltaire, travaillait jusqu' quatre heures du matin chaque nuit dans la ghenne du gristre Journal. Il se dlivrait joyeusement chez nous de ses contraintes et se vengeait sur I'U. R. S. S. et Roosevelt que personne en France n'a mieux dpiaut. Cousteau se moque de la littrature. C'est cependant, de nous tous, un de ceux dont la phrase retombe le plus solidement sur ses pattes. Georges Blond, dont les premiers romans avaient rvl le sobre et pntrant talent, nous donnait avec infiniment d'humour une galerie de l'antifascisme, bourgeois de prfrence, qui a prfigur le Travelingue de Marcel Aym. Nous avions aussi Camille Fgy, bouillonnant, journaliste de premier ordre, qui s'appelait chez nous Jean Meillonnas. Il faisait notre liaison avec Jacques Doriot. C'tait un ancien communiste, phnomne absolument neuf dans un groupe de nationaux. Henri Lebre, l'un des principaux militants doriotistes lui aussi, mais venu de la doctrine maurrassienne, dbarquait chaque semaine de la Fert-Milon pour dcrire, sous le nom de Franois Dauture, dans des articles obstins et poss, l'absurde composition des Etats Versaillais, Yougo-Slavie, Tchco-Slovaquie surtout, sa bte noire, annoncer leur dmembrement fatal. Nous avions encore Ralph Soupault, polmiste du dessin, ancien caporal de tirailleurs marocains, rpertoire vivant de tout le folklore de l'infanterie et de la marine franaises, le grand militariste de notre bande avec moi ; le fidle et charmant Robert Andriveau, fasciste endurci et tnor sentimental de nos banquets ; et encore le docteur Paul Gurin, personnage universel, cagoulard magnifiquement barbu, rvolutionnaire de la meilleure trempe, homme d'action autant que de savoir, l'un des plus remarquables phtisiologues de Paris, excellent journaliste, orateur vigoureux, l'un des chefs dsigns pour une refonte vraiment nationale et sociale de sa corporation, comme par hasard l'un de ces anciens militants royalistes, trop dous et ardents pour n'avoir pas encouru l'ostracisme de Maurras. Je Suis Partout devait sa seconde naissance un sursaut vraiment fasciste : volont de s'affranchir du capital peureux et dgotant, volont d'une collaboration troite dans des ides absolument communes et le mme esprit d'enthousiasme et de jeunesse. C'tait certainement le seul journal de France qui ft sans directeurs, sans fonds apprciables, sans la moindre servitude, conduit et possd par la petite bande qui l'crivait. Je n'ai pas besoin d'insister sur les ennemis mortels que nous nous tions faits gauche. Il tait naturel encore qu'une entreprise aussi rvolutionnaire nous valt l'hostilit moins ouverte mais plus pernicieuse des bourgeois nantis, qui dtestaient notre ordre l'gal des pires subversions. Ils affectaient de nous tenir pour des fantaisistes ou des chahuteurs. A nos condamnations catgoriques de toute espce de libralisme, ils opposaient, avec une ironie doctorale, la complexit des affaires. Notre irrv-

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rence pour l'argent les scandalisait jusqu'au fond de leurs fibres. Jalousies de jeunes gueux ! On verrait bien, ricanaient-ils, comment nos principes rsisteraient quelques jolis mariages et quelques succs de librairie. Pour l'immdiat, on nous annonait avec des sourires apitoys notre invitable faillite. Ce qui n'empchait pas qu'avec un titre qui ne valait et ne signifiait plus rien, des ressources inexistantes, en dpit d'une conspiration hermtique de silence autour de nous, notre journal, aprs douze mois de vie libre, avait atteint toute une clientle nouvelle, doubl son tirage, quadrupl ses abonnements. Mais au bout d'un an du ministre Blum, il fallait bien notre vocation de ferrailleurs et l'orgueil de notre indpendance pour ne pas tre envahis d'un immense scepticisme devant l'horizon politique de notre pays. Le Front Populaire, l'usage, s'tait rvl fort dcevant pour les amateurs de batailles ranges. Du fond des loges, ces sacristies de la Rpublique, il lui venait videmment de prudents conseils. Lon Blum, force d'ergotages et de prophties talmudiques, cherchait bien maintenir un mythe de l're socialiste. Mais on le sentait brid par sa propre pleutrerie, par la grosse bourgeoisie des Juifs franais qui craignait un regain d'antismitisme, par la grosse bourgeoisie chrtienne qui s'tait empress de composer avec lui, par la petite bourgeoisie laque des fonctionnaires et des instituteurs, haineuse mais bien trop trique pour raliser une vritable subversion. On assistait toujours la vieille pitrerie des partis gesticulant des rles. Les dfroques taient simplement de couleurs plus agressives. Les mfaits du Front Populaire tenaient beaucoup moins la volont qu' la piteuse incapacit de ses pantins. Quelle que ft la cause, cependant, ces mfaits taient assez graves pour rveiller le pays. Les finances taient pilles, l'conomie saccage, la plus grossire dmagogie substitue toutes les rgles du gouvernement des hommes. La politique extrieure, o la gabegie avait des consquences encore plus sinistres mais moins immdiates, tait le fort de ces messieurs, le terrain o ils ne faiblissaient jamais, o ils pouvaient se livrer toutes leurs lubies et tout leur sectarisme, o leur vnalit devenait la plus profitable, o ils cueillaient foison les arguments jets aux proltaires impatients et qui commenaient souponner la comdie. On conduisait la diplomatie franaise comme les lections municipales d'un canton radical-socialiste o il s'agit d'expulser trois nonnains. La France excutait devant l'Europe entire une grotesque pantomime, prsentant un derrire fuyard et foireux quand elle devait montrer les dents, clamant qu'elle ne permettrait ni ceci ni cela, et dgringolant dans une trappe guignol quand ceci ou cela s'tait produit. Elle se gargarisait avec des dcoctions d'entits genevoises, elle pelotait amoureusement des foetus de peuples lointains, et refusait aigrement, sous des prtextes insanes, l'alliance qu'une grande nation lui offrait sa porte. Il nous manquait peut-tre l'incendie des usines, le viol des filles des patrons. Mais le tableau tait dj d'une suffisante loquence. Accouru du fond des ghettos d'Orient l'annonce de la victoire raciale, le juif pullulait, dans son tat originel de crasse et d'outrecuidance le plus propre coeurer un Franais de vrai sang. Les origines mtques du flau qui nous frappait taient clatantes sous nos yeux. La faucille et le marteau ne se cachaient pas d'tre l'insigne de la rvolution mondiale. Les trois flches socialistes venaient en droite ligne du Rote Front d'Allemagne, apportes dans la pacotille des youtres migrs, avec la fameuse formule Pain, paix, libert qu'il n'y avait eu qu' traduire, avec le hideux poing ferm enfin. Les cortges de la Bastille dfilaient selon les mmes rites que ceux de la place Rouge Moscou, avec les mmes accessoires, banderoles, ballonnets, pancartes barbouilles de symboles proltaires, photos de chefs bolcheviks dans un format gigantesque, trimballes comme des icnes. Quand le gouvernement de la France tenait ses assises devant le peuple, Luna Park ou ailleurs, c'tait sous les portraits de Karl Marx et de Liebknecht. Quelques zozos avaient fait l'honneur nos misrables laquais communistes de leur propagande lectorale, en effet saisissante. Mais tout tait fourni par le Kremlin, depuis les photos-montage jusqu'au slogan gnial des Deux Cents Familles, les juifs servant de colporteurs. Comme si l'apologue n'avait pas encore t assez complet l'Espagne talait le tragique spectacle d'un pays qui avait trop longtemps, lui aussi, tolr ces barbaries trangres, et montrait la voie militaire et sanglante du salut. Nos ministres en avaient aussitt profit pour achever de se dpeindre, prenant passionnment le parti d'une lie d'assassins vous une perte invitable, aggravant et prolongeant le

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carnage, eux les pacifistes, les antimilitaristes, les humanitaires, par leur trafic ignoble de mercenaires et de canons. ***** Cependant, ce n'tait point encore assez pour arracher la bourgeoisie franaise son sommeil de marmotte. Au premier jour du ministre Blum, on avait pu voir la quasi totalit de sa presse acceptant, avec un soupir sans doute, mais si timide ! l'exprience qui venait. Mme chez de plus hardis, toute allusion la juiverie de Blum demeurait proscrite, inconvenante. L'arme considrait que l'action politique n'tait toujours pas prvue au rglement. Elle se dclarait d'ailleurs fort satisfaite, puisqu'on lui laissait M. Daladier et qu'on lui votait sans sourciller de somptueux fantmes de crdits. La catholicit, admirant que jean Zay n'et pas encore fait brler les coles libres et organiser l'ducation sexuelle des petites filles par des exhibitionnistes du ghetto, excutait devant les pitres et les gredins du pouvoir ces exercices de plate chine auxquels elle tait rompue depuis si longtemps. L'Aube pouvait crire, au mois d'avril 1937, en pleine dliquescence de la blumerie : Ce gouvernement que l'on hait est pourtant le reprsentant de l'autorit consacre par Dieu. Ce n'tait point le paradoxe d'un mprisable petit torchon, mais la pense fidlement exprime du plus haut prlat franais, le cardinal Verdier, ce vieux maquignon d'Auvergne, qui ds le printemps 36 avait reconnu aux Homais et aux Judas du ministre tous les apanages du droit divin. La farce norme de la main tendue des communistes avait trouv chez les catholiques militants et chez les ministres de l'Eglise non seulement des complices, mais des crdules fervents. Jacques Maritain, coupant des poils de rabbin en quatre au nom du Sacr Coeur, mobilisait toute la thologie et toute la mtaphysique pour innocenter Isral, voire pour nous le proposer en modle. Ce thomisme de synagogue avait, comme tant d'autres choses qui semblent planer dans une noble spiritualit, la plus triviale des explications : le partage du lit et du bidet, le conjungo de notre philosophe avec la juive Rassa. J'avais rappel ce petit dtail dans un de mes articles, et qualifi Maritain, comme il convenait, de souilleur de la race, Rassenschander. Quelques jours plus tard, dans une feuille soi-disant nationale, un dvot tricolore me rpondait en s'tranglant d'horreur et en stigmatisant mon paganisme hitlrien. Les bien-pensants, qui sont en rgle avec leur conscience quand ils ont donn pour Nol une vieille culotte au plus minable de leurs esclaves, s'taient laiss choper par la bande Blum la seule rforme vraiment humaine et logique, celle des congs pays, inconcevable videmment leur routine et leur sordidit. C'tait qui maintenant singerait le plus platement les dmagogues et ferait le plus solennellement savoir l'intrt passionn qu'il portait, la classe proltarienne. Rien sans doute ne m'a davantage irrit que cette avalanche d'tudes sociales, de systmes, de professions de foi qui toutes arrivaient aprs la bataille, ces combinaisons livresques de syndicalisme, de corporatisme, ces salmigondis de Marx et de La Tour du Pin, ces solutions dcisives professes par des littrateurs ou des clricaux qui navaient pas seulement bu une fois dans leur vie un verre avec un authentique ouvrier. On et jur qu'une gigantesque conjuration travaillait neutraliser par d'obliques moyens les rsistances sur lesquelles les Franais pouvaient le plus naturellement compter. Aucun cas ne semblait tre d'une plus dramatique clart, pour un esprit chrtien, que celui de l'Espagne. Pourtant, nous avions vu des catholiques illustres et mme intolrants comme Mauriac et Bernanos devenir les dtracteurs les plus acharns et les plus fielleux de Franco. Ces dfenseurs bnits des fusilleurs de Christs et des dynamiteurs de moines taient habiles travestir leurs humeurs et leurs perversits intellectuelles en algbres casuistiques. Leur clientle tait rompue elle aussi ces exercices. Ajoutez que ces effroyables docteurs, comme pour la condamnation de l'Action Franaise, parlaient au nom de Dieu, de la foi, des sacrements, de l'Eglise, et brandissaient tous les tonnerres du dogme sur la tte de leurs contradicteurs. Leur religion ne leur fournissait ainsi que des armes dloyales. L'orgueil morbide de ces tranges disciples de Jsus n'admettait pas la moindre retouche leurs plaidoyers et leurs rquisitoires. On peut invoquer la demi-folie de Bernanos qui dans les pires circonstances demeure du reste digne du nom d'crivain, avec ses livres embrouills par les fumes de lalcool, mais que trouent soudain des pages puissantes, furieuses ou noires. L'autre, l'homme l'habit vert, le Bourgeois riche, avec sa torve gueule de faux Grco, ses dcoctions de Paul Bourget macres dans le foutre rance et l'eau bnite, ces oscillations entre l'eucharistie et le bordel pdrastes qui forment l'unique trame de sa prose aussi bien que de sa conscience, est l'un des plus obscnes coquins qui aient pouss dans les

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fumiers chrtiens de notre poque. Il est tonnant que l'on n'ait mme pas encore su lui intimer le silence. C'tait bien le moindre des chtiments pour un pareil salaud. Lui et ses semblables ont pourri une foule d'esprits, si mdiocres et mous que je me demande vrai dire ce quon aurait jamais pu en attendre. Ils insinurent chez dautres le doute. Ils contraignirent leurs adversaires dpenser une vigueur, un temps et un talent prcieux dans des querelles sans issue. Avec leurs paraboles, leurs signes de croix, leurs encres saintes et leur morgue littraire, ils ntaient tout vulgairement et bassement que les agents d'une diversion politicienne. ***** Les partis nationaux, par leur morcellement et leur passion de la chamaille, formaient un objectif de choix pour de semblables manoeuvres. A la dissolution des ligues, ils avaient subi sans un geste la loi de l'ennemi et de quel ennemi ! le chimpanz Albert Sarraut, le personnage le plus dshonor et le plus inconsistant de la Rpublique. La dmocratie venait de leur donner par sa victoire une leon qui n'tait pas la premire du genre, mais certainement la plus svre. Elle avait consenti au coude coude de ses factions les plus diverses. On s'tonnait droite d'une pareille promiscuit des moscoutaires et des vieux conservateurs du radicalisme. On n'avait donc pas encore compris que le secret de tous ces gens-l tait de s'entendre sur un seul sentiment, un seul principe. La dmocratie, bon gr mal gr, suivant le mouvement irrsistible de l'poque, avait dcid et tabli sa dictature. L'objet de cette dictature tait vil ou vain, ses chefs imbciles ou incapables. Mais le systme existait, il avait force de loi, emportant les derniers dbris de ces fameuses liberts dont les plus tides dfenseurs de la Troisime Rpublique avaient toujours reconnu qu'elles taient un de ses plus enviables avantages. Les matres du jour s'taient empresss de les mettre l'une aprs l'autre sous clef. Seule subsistait encore pour quelque temps la libert de la presse, trop gros morceau pour tre escamot d'un coup. Mais ce n'tait point la faute de Lon Blum. A droite, on discourait toujours sur l'opportunit ou les prils d'un gouvernement autoritaire. Comme on s'entendait traiter de fasciste longueur de journe dans l'autre camp, on s'puisait numrer pour quelles raisons et pour quelles nuances on ne l'tait pas. Ce qui ne faisait du reste pas baisser d'un ton les clameurs des meetings officiels. La gauche tout entire avait reu la mme ducation de parti, qui faisait selon les tempraments des communistes, des socialistes durs, des mous ou des radicaux plus ou moins marxifis, mais leur crant tous le mme idal avou peu ou prou : le marxisme justement, avec cette tendresse ou cette indulgence, si souvent observe chez des radicaux d'aspect trs rassis, pour la Russie communiste, qui avait sans doute beaucoup pch, mais restait la terre du grand espoir, galitaire et progressiste (ainsi jargonnaient-ils), le soleil levant de leur religion. La droite, hormis quelques maurrassiens complets et les indpendants de notre sorte, respirait l'ducation librale, qui vous constituait un petit capital de catholicisme et de patriotisme n'entamer que dans les grandes occasions, prparait admirablement des lignes de modrs ptris d'un individualisme mesquin, tandis que les cervelles des plus intelligents se liqufiaient dans d'interminables, striles et anarchiques dbats. La droite comptait quelques hommes d'action pas beaucoup dpourvus de toute doctrine, quelques excellents doctrinaires incapables d'imaginer une ombre d'action, des dilettantes que la canaille ennuyait, des hommes lucides mais sans argent, des riches assez effrays mais qui lchaient avec regret une infime aumne leurs dfenseurs, enfin une foule de bourgeois moutonniers, incultes, froussards et cupides, o le sieur de La Rocque n'avait pas eu grand-peine recruter sa fameuse arme de Peuseufeux. On y voyait sagiter, frelonner, des petits personnages encombrants, insignifiants ou louches, conduisant des partis de cinq cents membres, dont deux cents policiers. Il fallait une candeur intrpide pour donner cela le nom d'opposition. Un garon jeune et quelque peu courageux, s'ennuyant dans l'une ou l'autre de ces chapelles, poussait-il une pointe tourdie, faisait-il une maladresse, les vieillards gardiens des thories, au lieu de le guider, l'cartaient en toute hte. Les hommes d'Action Franaise par exemple, qui se moquaient si bien du tribunal genevois sans gendarmes, navaient jamais pu ou voulu concevoir la ncessit d'une Sainte Vehme pour sanctionner leur politique. L'pisode de la Cagoule a montr que les nationaux pouvaient trouver dans leurs rangs mmes tous les hommes de main qui leur firent si stupidement

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dfaut. Ils avaient prfr les exclure, les abandonner tous les piges de police o leur ingnuit et leur isolement devaient fatalement les conduire. Le lche empressement de la droite, des Maurrassiens tout les premiers, renier et accabler les cagoulards lorsqu'ils furent dcouverts, en apprenait davantage que cinquante annes d'tudes politiques sur les espoirs de raction qui subsistaient pour notre pays. Certains esprits ingnieux et frus d'histoire rptaient volontiers au dbut de 1936 : On attend que la rvolution clate. On ne sait donc pas qu'elle est commence depuis deux ans ? En 89, on faisait l'erreur inverse. Tout le monde croyait la rvolution termine, alors qu'elle commenait peine. Soit. Mais personne ne disait que la France avait aussi la rvolution qu'elle mritait, son image. C'tait une de ces maladies qui n'ont plus leur virulence habituelle lorsqu'elles frappent un organisme dbilit et qui ragit peine. Les symptmes sont moins visibles, les choses tranent en longueur. Ce qui n'empche pas le patient d'tre promis au trpas. Dans l'tat moral et physique de la France, la gabegie blumesque quivalait pour elle deux annes de vraie terreur bolcheviste. ***** La petite bande de Je Suis Partout tait dans la nation une des rares cellules saines et vigoureuses, et capables de lutter contre le bacille. Ces mois de 1936 et de 1937 auront t pour nous l'ge d'or de l'invective. Nous avions compris. Le grand danger n'tait plus hors de nos frontires, mais chez nous. La France tait en train de se dtruire par le dedans. Ses absurdes matres mettaient le comble leur malfaisance en invectivant tous ses voisins. Mon vieil ami le colonel Alerme, ancien chef du cabinet militaire de Clemenceau, marsouin pendant vingt ans de sa vie, l'un des plus infaillibles prophtes que j'aie connus, disait trs souvent : je me demande ce que les Allemands attendent pour entrer chez nous comme chez eux, pour venir foutre cul par-dessus tte toute cette saloperie.. Je me rcriais : Tout de mme, mon colonel ! L'arme franaise ! la ligne Maginot ! - Je vous dis : cul par-dessus tte, et comme ils voudront. Mais pour notre bonheur, les Fritz ne paraissaient pas autrement dcids vouloir. Nous fondions sur ce fait des espoirs assez solides, du moins pour un certain terme. Plus la France btifiait, s'avachissait, et plus nous nous sentions lucides. L'arithmtique de Maurras, Hitler ennemi No 1 , nous portait sur les nerfs. Dans son dernier livre, Les Dictateurs, compos aux trois quarts par des ngres (j'y fis les Soviets et le Portugal, Brasillach, je crois, l'Italie et l'Espagne), Jacques Bainville, l'homme le plus averti de l'Allemagne dans l'Action Franaise, avait couvert de son nom des phrases comme celles-ci : Hitler parle toujours des Juifs avec une haine profonde et une absence complte d'esprit critique... Les ides que semble se faire l'auteur de Mein Kempf sur le dveloppement de la nation juive travers le monde sont si grossires quon se demande s'il ne s'agit pas d'images frappantes destines la foule, aux troupes, aux sections d'assaut, de mythes crateurs d'nergie beaucoup plus que de raisonnements sincres . Le remchage des querelles avec les mnes de Gabriel Monod, les disputes autour des textes du Bas-Empire sur la romanit ou la germanit des Gaulois, les diatribes sur la goinfrerie allemande, recueillies avec soin dans le Dictionnaire des ides de Maurras, sentaient vraiment le vieux grimoire. L'assimilation de l'Allemand au juif tait d'une fantaisie par trop norme. Dans la prface de son Allemagne ternelle, o il venait de reproduire un gros paquet de ces paperasses, Maurras n'hsitait pas nous donner comme signe de la frocit teutonne les nouveaux procds de strilisation, et nous menacer d'un couillage mthodique au cas o les Hitlriens deviendraient nos vainqueurs. On n'difiait pas davantage une politique trangre sur ces exgses poussireuses et sur d'aussi grosses navets que sur les humeurs du ghetto et les rancunes des loges. La balance militaire tait dsormais renverse ; du jour o la Wehrmacht avait pntr en Rhnanie, nous avions pu nous dclarer d'autant plus pacifistes que l'anarchie ne cessait de crotre dans notre pays. Jamais un seul jour, depuis la fin de la guerre, on n'avait fait chez nous une politique franaise, mais celle de l'Internationale dmocratique et des Anglais. Le nationalisme ne consistait-il pas d'abord se dgager d'une aussi scandaleuse et funeste tutelle ? Nous ne pouvions plus rien contre l'Allemagne sans de hassables complicits. N'tions-nous pas en droit de proposer au moins une exprience nouvelle ? Une entente bien motive d'une France rellement libre avec l'Allemagne nationale-socialiste ne devenait-elle pas

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pour nous la seule issue logique et favorable, le systme o les intrts de la patrie seraient le mieux garantis? Nous relisions parfois, pour nous baudir, un mirifique reportage de Candide Venise, o M. jean Fayard, du haut de son altire perspicacit, avait dpeint le Fhrer, en veston, son chapeau sur le ventre, tel un humble commis qui sollicite une place, devant les superbes et condescendants Italiens. Aujourd'hui, par les soins aviss de nos religionnaires, Italiens et Allemands faisaient route ensemble, et le petit homme au chapeau tenait d'une main d'acier les rnes de l'attelage. Il se pouvait que selon Platon, Aristote et les Pres de l'Eglise, l'Allemagne ne ft pas digne de commander l'ordre en Europe. Mais dans l'immdiat qui nous importait beaucoup plus, il nous fallait bien reconnatre que sans Hitler et les sections d'assaut, avec les millions de communistes qui avaient grouill dans le Reich, avec Lon Blum et Thorez chez nous, la Rpublique marxiste en Espagne, Maurras aurait perdu depuis un certain temps dj le got du grec, et l'htel de l'Action Franaise, rue du Boccador, abrit un triomphant commissariat du peuple. Nous dcouvrions chaque semaine un peu plus le robuste et tenace ralisme de Hitler, tranchant si loquemment sur les logomachies et les conciles de chez nous : Il ne faut pas s'attarder aux froissements passs lorsqu'on veut faire une politique d'alliances ; celle-ci n'est fconde que si l'on sait profiter des leons de l'histoire... On ne trouve pas d'homme d'Etat, qu'il soit anglais, amricain ou italien, qui nait jamais dclar tre anglophile. Tout homme d'Etat anglais est naturellement d'abord Anglais, tout Amricain est avant tout Amricain, et il n'y pas d'Italien qui soit prt faire une autre politique qu'une politique italianophile. Quiconque prtend btir des alliances sur les dispositions germanophiles des hommes d'Etat importants de telle ou telle nation trangre, est un ne ou un menteur. La condition ncessaire pour que les destines de deux peuples soient lies, ce n'est pas l'estime ou la sympathie rciproques, cest la perspective des avantages que chacun d'eux retirera de l'association. Quel vigoureux cho mon cher Machiavel. Etait-il ncessaire que la fameuse philippique de Mein Kempf contre la France, crite en plein jurisme poincariste par un soldat vaincu, nous cacht ternellement tant d'autres pages o cet homme proclamait la strilit de la lutte entre la France et l'Allemagne, et fixait au peuple germain son vrai terrain de conqute, lEst, la Russie, voie des Chevaliers teutoniques ? Le destin le plus profondment souhaitable, pour nous et l'Europe entire, n'y tait-il pas inscrit ? Puisque les dmocraties, contre nos plus puissantes objurgations, avaient tout fait pour que l'Allemagne retrouvt sa force, il faudrait bien maintenant admettre que cette force s'employt quelque part. Si les Germains, touffant sur un sol trop troit, reprenaient leurs chariots d'invasion et fondaient sur l'Orient slave, ne serait-ce point pour eux et pour nous le meilleur exutoire, un but autrement accessible que la prussianisation de la Touraine ou de la Bretagne, et au surplus, l'crasement du bolchevisme ? Qui dfendait de concevoir une diplomatie franaise dtournant par de solides assurances leur masse de ce ct-l ? Nos rendez-vous du vendredi soir, dans une triste brasserie de Denfert-Rochereau apparatraient aujourd'hui encore, si nous avions t assez fats pour en tenir registre, comme une cole de la sagesse politique. Nous savions qu'entre les fameuses condamnations morales des Etats-Unis et leur aide effective, il y aurait toujours les interminables palabres d'une rpublique parlementaire, les rpugnances de cent millions d'Amricains, les dizaines d'annes encore de pacifisme wilsonien, qui laissaient sans armes cet immense peuple. Nous connaissions toutes les faiblesses, qui tt ou tard seraient mortelles, des nations fabriques ou gonfles par le trait de Versailles. Nous savions que la France avait pu grandir et prosprer pendant plus d'un sicle, malgr un rgime dont toutes les ttes solides du pays avaient dnonc ds 1830 les tares, parce que ce rgime possdait alors la vitalit de la jeunesse, que son idologie faisait son tour du monde aprs tre ne chez nous. Notre patrie tait dans ce temps-l en avant, remorque par de trs sottes chimres, mais l'avant malgr tout. Aujourd'hui, la dmocratie tait vermoulue, et les Franais demeuraient peu prs seuls, fort attards, sur son vieux bateau poussif. Ils n'arrivaient pas l'abandonner par la faute des cumeurs qui sen taient empars, s'y taient installs confortablement et soudoyaient les capitaines. On pouvait bien tendre les voiles : le vent soufflait dun autre bord. L'Europe, cervelle de la terre, retrouvait le besoin d'une hirarchie plus naturelle. Les principes autoritaires gagnaient irrsistiblement du terrain et les nations qui les avaient mises en oeuvre ouvraient maintenant la marche. Le XXe sicle

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serait celui des dictatures et du national-socialisme. Il ne servait rien, sinon nous perdre, de nous mettre en travers dun courant que nous n'aurions pas la force de remonter. La sagesse tait de le suivre, notre faon : ce que nous voulions, par amour de notre patrie dcevante mais dont nous chrissions l'admirable pass, pour notre repos et notre orgueil de Franais fatigus de vivre dans un pays chancelant, livr aux Juifs et des bonimenteurs forains, o tout, de la monnaie la paix, tait devenu prcaire, et qui faisait rire l'tranger. Nous appelions tout cela notre ligne, la manire de Lnine dont j'ai toujours admir la mthode rvolutionnaire. Les plus soucieux d'une rigoureuse orthodoxie taient sans doute Brasillach et moi-mme. Telle que l'avaient forme l'amiti, le hasard, les affinits et la haine de ses adversaires, l'quipe de Je Suis Partout dpensait une somme de talent, d'intelligence et de courage qui auront, surtout de 1936 1938, sauv l'honneur de la presse franaise pendant les infernales annes de la nouvelle avant-guerre, hantes par tous les spectres du mensonge, de la calomnie, de la btise et de la peur. Mais mesure, que les jours passaient, nous sentions davantage l'norme disproportion de notre tumulte intrieur et de nos moyens. Les seuls objets raisonnables que la politique franaise pt, selon nous, se fixer, surtout hors des frontires, exigeaient un renversement complet du rgime. Qu'tait-ce, pour un pareil but, que notre malheureux hebdomadaire, n'ayant pas mme en caisse les fonds d'un modeste affichage ? Nous avions commenc de donner quatre ou cinq quelques confrences, qui taient plutt des harangues, et o notre Jeunesse, notre entrain, notre verdeur remportaient le plus grand succs. J'avais un got trs vif pour cet apprentissage de la parole. Mais la dception tait venue aussitt. Je dvisageais avec ennui ces auditoires de nationaux toujours les mmes, bons et placides bourgeois, dames aux chapeaux convenables de la rue du Bac, demoiselles lgrement prolonges prises de belles-lettres, et rvant de ptillantes correspondances avec les auteurs, deux gentilshommes de la rue des Saussaies qui feraient un compte rendu rassurant aux pouvoirs, jamais un seul adversaire branler, si peu de nophytes mme, et tant de crnes, de crnes.... les ternels genoux de la droite, tant de nobles dbris de tous les cocuages illustres, du boulangisme, de la Patrie Franaise, de l'Affaire, de la Chambre bleu horizon. Quand il ne s'agissait pas des militants d'lite, dont l'activit consistait s'embter ponctuellement et doucement dans les cinquante et quelques crmonies de ce genre grenes sur la saison parisienne, ces braves gens taient venus pour mettre des figures sur nos proses, juger de notre sex-appeal ou du choix de nos cravates. Certains, de moeurs plutt confites lordinaire, devaient chercher parmi nous le ragot de quelques vocables un peu crus. Comme chez les chansonniers, auxquels ils nous assimilaient sans doute, leur joie tait complte et notre triomphe assur quand nous leur faisions l'honneur de les engueuler un peu. Il et suffi d'entraner avec nous quelque part quatre ou cinq douzaines d'tudiants, de garons, pour se dire que notre temps et notre verve n'avaient pas t perdus. Mais quand nous tions parvenus bien allumer notre auditoire et mouiller nos chemises, quand nous avions suffisamment insult quelques ministres il ne nous restait plus qu' nous remettre de ces prouesses et de la soif conscutive, en nous entre-flicitant autour dun guridon de Lipp ou des Deux-Magots. A quelque point que nous eussions dchan l'enthousiasme, nous n'avions aucune bannire dployer pour enrler nos fidles, aucun mot d'ordre leur lancer, pas le moindre geste leur enjoindre. Nous excutions un numro, le fascisme vide, rien dans les mains, rien dans les poches. Ce n'tait gure notre faute. Nous faisions ce que nous pouvions. Nous valions mieux. Mais nos qualits mmes taient de celles qui, dans l'tat du pays, nous garantissaient l'obscurit. Notre antismitisme sans rserves aurait du reste suffi nous marquer du sceau des intouchables, de la rouelle que les Juifs retournaient maintenant ceux qui n'avaient pas pactis, et dont les bons chrtiens se dtournaient offusqus. Durant les vingt mois de Front Populaire, il s'tait dpens en fonds politiques parmi la droite assez de millions pour financer plusieurs rvolutions. Mais cette manne se rpandait d'abord sur des torchons illisibles, des groupuscules de conspirateurs funambulesques. Les prdilections des nantis, des personnages de poids allaient sans hsiter aux falots, aux farceurs, aux matres chanteurs, aux trembleurs, aux mollusques de la modration, des distinctions ncessaires, des nuances, bant dans la vase tide de leur juste milieu, et par dessus tout l'innombrable arme de la rvolution selon les pantoufles et les fesses de Joseph Prud'homme, leve par le colonel Casimir, comte de La Rocque.

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Pourtant, nous avions un tort srieux. Nous n'allions pas jusqu'au bout de nous-mmes. Au point o nous en tions, et o les choses iraient dsormais, nous n'aurions plus rien perdu casser franchement les vitres. Nous paraissions dj incroyablement aventureux. Mais la part la plus srieuse, et de loin, de notre programme, ne sortait point du petit cercle de notre intimit. Pour le problme franco-allemand, nous restions publiquement d'une discrtion embarrasse. Gaxotte avait une fois, fort avant que la question devnt brlante, suggr dans un article que l'on pourrait bien laisser l'Allemagne le champ libre vers l'Est, que le secret de la paix tait sans doute l. Cela n'avait pas laiss plus de traces quun paradoxe de dilettante, et Gaxotte lui-mme n'y attachait peut-tre pas plus de prix. D'une pareille proposition un renversement des alliances, il n'y avait cependant plus qu'un pas. Sur ce sol enfin ferme et bien rel, des compagnons fort imprvus ne se fussent-ils pas joints nous ? N'tait-ce pas l une de ces violentes nouveauts, sans lesquelles il n'est point de rvolution ? Qui pourra dire que ce n'est l qu'une hypothse creuse, puisque nous ne l'avons pas tente ? Nous tenions dans nos mains cette cartouche de dynamite, capable de nous ouvrir une si vaste brche. Mais nous n'osions pas l'allumer, par peur de son fracas. L'Action Franaise, depuis le premier jour de sa fondation, qualifiait de trahison toute tentative de rapports avec l'Allemagne par d'autres moyens que le canon. Elle nous reprochait dj dans le priv un de ses transfuges, dont je parlais plus haut, notre ami Claude Jeantet, le mieux inform de tous les journalistes franais sur le national-socialisme, qui avait l'incroyable tmrit d'crire de Hitler comme d'un homme politique d'un rang assez remarquable, d'tudier ses actes comme ceux d'un tre humain, voire mme de race blanche... Presque tous venus de l'Action Franaise, nous tions trop mal arms pour affronter le monstrueux entassement, dcupl depuis l'hitlrisme de prjugs, de sornettes, de bvues, d'ignorance, de haines naves ou trop bien calcules, qui obstruaient, de ce ct-ci du Rhin, les routes de France en Allemagne. Maurras avait beau nous dconcerter souvent, son autorit nous troublait toujours. Nous n'avions pas l'audace de transgresser ensemble et publiquement son catchisme. Nous demeurions donc dans un rle vhment, mais rduit notre mtier de pousse-prose. Nous faisions ce mtier avec assez d'nergie et de pntration pour acqurir plus tard le droit de parler haut. Mais nous en restions l, sans rien arrter ni mme dbattre pour le prochain avenir. C'tait peu pour qui avait entrevu lespoir d'une lutte outrance. Nous pensions, plus ou moins ouvertement, avoir encore beaucoup de temps devant nous. La dmocratie nous avait habitus son pesant et interminable mange. Nous tions peut-tre bien dmocratiss malgr nous. ***** Nous avions vu avec un assez vif dpit s'esquiver le ministre Blum, au moment o le pays sentait enfin qu'il fallait carter tout prix ce flau ridicule. Le rgime, qui ne manquait jamais de flair ni d'adresse pour cela, tait encore parvenu reculer l'vnement dcisif. Extnuante balanoire ! Etait-il donc dit que nous aurions perdu tout ce temps de fausses batailles, qui seraient dans trente ans aussi obscures que des chutes ministrielles sous Sadi-Carnot ? Le repoussoir de Blum avait t ncessaire pour que Chautemps appart moins souill et funeste quelques incurables niais. Aprs huit mois de vaseux barbotages, Blum rapparaissait, trois jours aprs que Hitler et accompli l'Anschluss. Cela frisait la provocation. L'antismitisme gagnait du terrain vue doeil. Trop tard. Nous savions bien que les loges ne tarderaient pas renverser la vapeur. Cette fois, Chautemps ne suffisait plus. On nous ramenait un Daladier repentant, annonc grand son de trompettes jacobines, salu par les orphons des bourgeois enfin rassurs sur le sort de leurs titres et de leurs lingots d'or, regrettant dj les secours qu'ils avaient consentis aux caisses de la droite. Nous connaissions cette musique. Nous n'allions pas pour autant nous laisser distraire dans nos besognes. Nous pratiquions peu Je Suis Partout la division du travail. Dans l'quipe de base , chacun aurait t capable de faire tout seul tour de rle le journal entier, depuis l'ditorial jusqu' la chronique cinmatographique. Mais je m'tais plus spcialement attribu la rubrique de l'antijudasme. J'avais ainsi rdig et compos au dbut du printemps 1938 un numro spcial sur les juifs dans le monde, d'une trs grande modration de ton. Je jugeais plutt malfaisants les petits professionnels de l'antismitisme, ignares et tourdis, hurlant des insultes mononotes ou dcouvrant le sang juif du roi d'Angleterre. Je me souciais fort peu de l'authenticit ou de la fausset des Protocoles de Sion. Il tait plus que largement suffisant de s'en tenir aux faits et aux crits irrfutables pour instruire le procs des

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juifs. Sous leur dicte, la presse des deux mondes pleurait leurs malheurs. Je me contentais de dresser l'autre bilan, celui de leurs escroqueries, de leur corruption, de leurs sabotages, de leurs destructions, de leurs assassinats. De fait, mon numro fut entour de ce silence absolu qui prouvait alors que l'on avait vis juste, que les Juifs n'osaient pas s'engager dans un crasant dbat. Sans une ligne de publicit, sans un seul cho de nos bons confrres nationaux, hormis l'Action Franaise, ce numro s'tait fort bien vendu. J'enrageais que nous ne pussions pas, faute d'un ou deux de ces chques gaspills dans tant d'entreprises imbciles de la droite, le tirer un million d'exemplaires. Que nous tions donc dpourvus devant les formidables moyens qui permettaient aux Juifs d'enterrer dans des spulcres de silence et de cacher des peuples entiers la vrit de leur histoire ! Grce mon cher et vieil ami Ren Gontier qui prparait sur le sujet un livre nourri et attrayant, promis bien entendu un boycottage impitoyable, je m'tais initi honntement au racisme selon Gnther et Rosenberg. J'y dmlais sans peine l'excs des dmonstrations scientifiques et la rigidit systmatique d'une dfense fort naturelle du sang blanc. Pour le reste, la raciologie proposait un classement trs plausible des hommes en espces zoologiques. Comme de toutes les sciences, il fallait en retenir les observations contrlables et en rejeter les constructions hasardeuses Les bonnes langues commenaient parler sous le manteau de notre hitlrisme, ce qui tait entre nous une superbe matire canulars. Wagnrien, nietzschen, antismite, anticlrical, connaissant par le menu le folklore national-socialiste, j'tais naturellement dsign pour jouer dans notre bande le rle de S. A. d'lite. Je m'en acquittais avec des Horst Wessel Lied et des Heil retentissants. Plus srieusement, j'tais toujours boucler ma valise pour ce Reich qui les mensonges et lexclusive d'Isral rendaient les attraits de l'inconnu. J'allai vivre quelques jours, un peu au hasard, Cologne ou Munich. J'en rapportais des provisions d'images que nous seuls pouvions publier parce qu'elles taient vraies. Josais dire que je m'tais beaucoup amus pendant une semaine de carnaval Munich que j'y avais, la bavaroise naturellement, beaucoup bu et mang, et qu'on y respirait une atmosphre de grosse Kermesse, de solide et tranquille quilibre bien plutt que de misre et de conspiration ourdie dans la servitude. La premire tape de mon voyage en Europe Centrale, au mois de juillet 1938, avait t pour Vienne, rattache depuis Pques au Reich. J'avais connu fort auparavant une capitale dchue, rpe et dolente. Elle portait tout entire les traces de cette souillure juive que nous avons connue de vastes quartiers de Paris : laideur des personnages qui grouillent vos cts, immense talage des camelotes et des friperies, appauvrissement et angoisse du chrtien que le marxisme install avec l'envahisseur dpouille un peu plus chaque jour. Des hardes schaient aux fentres de Schnbrunn transform en phalanstre ouvrier. Les mendiants vous harcelaient, et les tudiants, quand je les interrogeais sur ces choses, ne rpondaient pas, mais dessinaient une croix gamme sur mon Baedeker. Je retrouvais une Vienne allge et nettoye. Cela sautait aux yeux dans ces rues reconquises par des jeunes filles en petites jupes fleurs et gorgerettes de Gretchens, des garons frais et athltiques fiers de leurs uniformes neufs. J'aurais cru assez facilement, moi aussi, des heurts de moeurs et de caractre entre Allemands et Autrichiens. Mais rien n'avait plus compt devant la joie de pitiner le trait qui avait frocement et stupidement coup de tout, vou une dcrpitude fatale une ville de deux millions d'habitants, de se mettre entre les mains du chef prestigieux qui chassait l'ennemi et liait votre destine un empire fier et vigoureux. J'avais voulu revoir le ghetto de Leopoldstadt. Ses longues rues, leur tour, taient frappes de dsolation. Les rideaux de fer aveuglaient maintenant d'innombrables devantures portant encore des noms baroques, forgs au fond des Karpathes ou de la steppe pour tous les nomades qui avaient camp l. Quelques escouades de Hitlerjungen venaient de terminer une petite expdition punitive. Les murs portaient de tous cts d'normes barbouillages : Porc juif - Maison juive - Dsinfection urgente - Chrtien ! attention ! . Des juifs s'efforaient de gratter ces stigmates. D'autres dissimulaient peureusement leurs profils derrire des fentres. Je nageais dans une joie vengeresse. Je humais la revanche de ma race. Cette heure-l me payait de deux annes d'humiliation. Le lendemain, j'tais dans le rapide de Bucarest la frontire hongroise. Je contemplais derrire moi la magnifique plaine du Danube, talant perte de vue ses moissons et ses vergers sous la chaude lumire du couchant. Je songeais la force redoutable de cet empire qui s'tendait maintenant des brumes de Koenigsberg jusqu' ces beaux greniers ensoleills et ouverts sur l'Orient. L'homme, parti avec six compagnons d'une brasserie obscure, qui l'avait runi dans sa main par sa seule volont, tait

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un de ces mortels dont le souvenir ne s'effacerait jamais. Quelle grandiose destine il forgeait son peuple, tandis que nous accumulions nos lamentables avatars ! J'allais maintenant vers la Pologne et la Roumanie o je retrouverais des Juifs encore libres. J'irais voir aussi leurs ennemis de la Garde de Fer, comme j'tais all deux ans auparavant en Belgique, accompagner Lon Degrelle pendant trois journes tumultueuses et bien amusantes de sa propagande politique. Cette seconde visite me vaudrait certainement autant d'avanies que la premire. Mais nous ne pouvions reprocher Degrelle et Codreanu de se refuser entraner la Belgique et la Roumanie dans la guerre des dmocraties, puisque nous-mmes nous faisions tout pour en loigner notre pays. Les Juifs de Roumanie ne devaient leur sursis qu' la sclratesse d'un gangster couronn, qui leur avait abandonn contre grasses commissions la moiti de son pays, pendant qu'il livrait le reste leurs congnres de Wall Street ou du Stock Echange. Les frres et les cousins de ces gens-l taient sur notre sol nos plus effroyables ennemis. Par quel miracle auraient-ils pu devenir hors de nos frontires, l o ils taient plus pervers et plus nombreux encore que chez nous, des gardiens de nos intrts ? La tyrannie judo-monarchique de Bucarest, cet immonde carnaval du putanat, du vol et du meurtre, avait ses chantres attitrs Paris. Ces personnages, attachs par une saucisse d'or la maison Prouvost, taient les Tharaud, Jean et Jrme, auteurs jadis d'un des plus crasants rquisitoires contre la race des Hbreux, Quand Isral est roi, deux des hommes de France les plus profondment instruits de l'ignominie et de la frocit juives, les plus conscients de la sinistre besogne qu'ils accomplissaient.

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CHAPITRE III POUR LAMOUR DES TCHQUES

Quelques semaines plus tard je rentrais donc en France par l'Allemagne durant les premiers jours de septembre 1938. Partout, Budapest, Bucarest, Cracovie, dans un couloir de wagon ou dans la maison d'un grand personnage politique, comme le sduisant et intelligent Manolesco alors en disgrce et gard vue pour crime de fascisme sur une plage de la mer Noire, on m'avait entretenu de la fcheuse mine de l'Europe et des risques de guerre. Le gnral Antonesco tait le plus soucieux. En rsidence force lui aussi, il m'avait accueilli sur la route devant sa villa de Predeal, le seul endroit o ses domestiques ne pussent l'espionner. Il avait le visage tann et color et le veston de tweed d'un colonial britannique. Certains de ses compatriotes, vraiment mal renseigns, le trouvaient mme un peu trop anglophile ! Il m'avait parl de mon pays avec une amiti intelligente et attriste, et de son cher Codreanu, captif du bandit Carol, dont le sort l'alarmait, hlas ! juste titre. La discussion s'garait un peu avec certains autres Roumains, grands experts en jongleries de droit international et intrpides pour condamner juridiquement la plus petite gratignure leurs frontires. Mais ils n'taient pas moins farouchement dcids laisser la Tchcoslovaquie, puisque Tchcoslovaquie il y avait, se dbrouiller toute seule entre ses Sudtes et Hitler. Nous avions encore vu juste dans nos propres campagnes de Paris sur la fiction de la Petite-Entente et l'horreur des Balkans pour le candidat-dictateur de cette Petite-Entente, l'ambitieux maon Edouard Bens. J'affirmais qui voulait l'entendre que la France fulminerait encore sa plus belle et solennelle protestation, mais qu'elle ne tirerait pas un coup de fusil pour les Tchques. J'avais trs rarement besoin d'insister. La France ne comptait plus depuis quelle avait par deux fois, sans une raction, tolr Blum pour matre. Si par hasard on m'allguait l'honntet possible de Daladier, je dpeignais l'homme qui aprs avoir fait vingt-trois morts par son impuissance, avait pass la nuit du 6 fvrier, la nuit de sa vie, compulser les Dalloz pour y trouver un prcdent lui permettant de dcrter l'tat de sige Paris. A quoi bon remuer du reste des attendus et des considrants ? L'entorse tant redoute aux clauses territoriales de Versailles tait depuis l'Anschluss une chose accomplie. Le ravisseur lui avait donn tout l'clat possible pendant que les gardiens se terraient ptrifis. La face et la partie taient bel et bien perdues pour nous dans ce morceau de l'Europe, sur lequel la Reichswehr pesait de son norme masse. Nous ne lui avions jamais oppos notre concurrence que par des abstractions dessches ou des crapuleries de petits pirates. La Roumanie tait amoureuse, peut-tre point de la France, mais srement et follement de Paris. A six cents lieues de nos frontires, par pure inclination, elle parlait notre langue, elle lisait nos livres plus et mieux que nous. Pour rpondre aux soupirs de cette joie orientale, nous lui avions expdi de vieux satyres barbichus, voix de roquets, fringus comme des sous-conomes de collge et qui taient les plus hauts seigneurs de notre diplomatie. Faute de quelques bribes de crdit, nous avions verrouill le paradis du Quartier Latin la foule de ses tudiants chrtiens et nous y recevions par milliers les jeunes youtres vomis par ses universits. Nos voyageurs bourgeois et nos journalistes, aprs s'tre empiffrs ses tables hospitalires, jugeaient opportun d'affecter pour elle un souverain ddain, et, dans les cas les plus aimables, la traitaient de sauvagesse balkanique quelque peu frotte de Giraudoux et de Paul Morand. Nous lui avions ouvert pompeusement des crdits qui ne servaient en fait qu' soudoyer quelques Titulescos. Nous lui avions promis notre lointaine garantie, mais nous n'armions ses troupes qu'avec nos rebuts d'arsenaux. Aprs dix-huit ans de ces gentillesses, la Roumanie rvait toujours des Champs-Elyses, mais elle achetait tout l'Allemagne et elle envoyait ses garons faire des cures de national-socialisme Berlin et Heidelberg. Le royal fripon Carol lui-mme assurait bien les dmocraties de son indfectible amiti en palpant leurs chques, mais il se mnageait l'avenir en faisant mille courbettes l'Italie de l'Axe, et j'avais trouv des ribambelles de Chemises noires en uniforme dans les rues de Bucarest.

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***** J'aimais beaucoup les troupiers polonais, corrects, solides et bien vtus. Mais toutes les usines de guerre polonaises colles la frontire silsienne, taient d'anciennes industries allemandes. J'emportais un souvenir ferique de Cracovie, mais c'tait une ville autrichienne. A la dernire gare avant l'Allemagne, le garde polonais tait blond, jeune, carr, bott, sangl dans un uniforme noir, la schapska prs identique au S. S. que je verrais trois kilomtres plus loin. Il parlait l'allemand comme un pur Teuton. Le S. S. parlait le polonais comme Poniatowski. Le rapide de Dresde filait maintenant travers le Reich. Depuis le franc Daladier, je ne voyageais plus qu'en troisime sur les Deutsche Reisebahne. Quatre Allemands taient venus s'installer dans mon compartiment, trois vieux et un jeune. Je lisais des journaux antismites roumains, dont les caricatures cauchemardesques les avaient aussitt intrigus. Il fallut les leur montrer dans le dtail. Le jeune, bien tondu, bien briqu, luisant de sant, en veston civil et culotte noire, tait sergent de S. S. Il s'tirait les biceps, lchait d'normes bouffes de tabac blond, faisait craquer avec amour de splendides bottes toutes neuves, s'panouissait tout entier dans le bonheur d'tre hitlrien d'lite et gars du Hochschlesien dont il clbrait la force et le courage en se claquant les cuisses grand bruit. Il n'avait jamais vu de Franais et m'examinait sur toutes les coutures avec un cordial et naf tonnement. Il m'exhibait firement sa carte du Parti, une vieille et glorieuse carte, celle des vrais costauds de la Haute-Silsie qui avaient march les premiers derrire le Fhrer. Deux des vieux portaient des rubans leurs vestons et s'taient battus en France : Ach ! Touaumont ! Chemin tes Tamen, die Somme ! Il n'y avait que deux soldats au monde, l'Allemand et le Franais. C'tait bien sr et bien connu. Et moi aussi, j'avais t soldat ? En Rhnanie, dans l'infanterie ? Je me voyais investi de tout le prestige de l'arme franaise. Mais maintenant, nie mehr Krieg . On se valait, ce serait idiot. Nieder mit den Juden ! Judas verrecke. Je baragouinais avec crnerie un infme allemand. Je gotais le schnaps la bouteille du S. S., les Allemands fumaient mes cigarettes roumaines, nous fredonnions en choeur les lieder nationaux-socialistes, et le Haut-Silsien m'assnait sur les paules de furieuses bourrades d'admiration parce que je savais presque tous les couplets. Toutes les gares saxonnes grouillaient de cohortes nocturnes, en marche pour le prochain congrs de Nuremberg : des tambours de douze ans aux paulettes rouges, srieux comme les grenadiers du vieux Frdric, des bataillons de fillettes en tenue de campagne, la guitare en bandoulire entre leurs longues tresses, les gaillards de l'Arbeitsdienst, tudiants, paysans et ouvriers confondus, aux paules herculennes et aux joues d'enfants. Derrire cette arme d'coliers en uniforme, pas une seule de ces blafardes ou hargneuses figures des gens qui chez nous s'occupaient de la jeunesse, pions, curs-clairons, clibataires rancis, cres et antiques vierges. Leurs chefs de file taient pris au milieu d'eux. Rien n'tait vivifiant, rien n'appelait l'amiti comme cette leve de toute une jeunesse qui se crait elle-mme son ordre, et quel ordre ! sans avoir abdiqu quoi que ce ft de sa vieille part de gat divine . Rien du scoutisme qui se souvient toujours d'avoir t cr par des Anglais sermonneurs et antimilitaires. Il n'tait point besoin de prdicants d'acadmies ou d'glise pour inspirer l'unanimit et la ferveur l'adolescence allemande. En chantant, en croquant des saucisses, charge firement du vrai havresac de guerre comme d'un insigne de sa vigueur, elle partait pour les grandes vacances de l'enthousiasme. Que n'avait-on pas dit sur son asservissement ! Je me rappelais dans nos quartiers bourgeois les effrayantes promenades de familles, les filles blafardes et sournoises, chapeautes comme de vieilles institutrices, les grands garons nigauds dans les jupes de leurs mres. O se trouvait la libert? Javais rendez-vous Dresde avec des amis illustres : la Liseuse et la Courtisane de Vermeer ; les Rembrandt des annes de bonheur et de prodigalit qui sont des pomes du faste et de l'panouissement des sens peine moins sublimes que les tragdies et les mditations de sa vieillesse solitaire ; les cortges de Vronse dont aucun vernis Louis-Philippe n'a terni les velours et les brocarts ; l'Annonciation de Francesco Cossa qui semble cisele dans les pierreries de l'Eldorado ; la Chasse de Rubens, lyrique comme Wagner et truculente comme Breughel.

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Les gardiens me chassaient toujours trop tt mon gr de cet univers serein et somptueux. La pluie s'gouttait interminablement sur les longues rues d'une uniformit toute germanique, sur les passants ponctuels et silencieux dans de bien maussades impermables. J'allais m'exhorter au bord de l'Elbe goter le rococo saxon, et je dplorais qu'il me laisst fort tide, par la faute sans doute de ce ciel si chagrin. C'tait bien du dilettantisme pour un journaliste de profession, quelques lieues d'une frontire dont le sort tenait le monde en haleine. Mais je n'en prouvais que de mdiocres remords. Le sourire de Saskia et sa robe rose tale sur les genoux de Rembrandt amoureux me paraissaient autrement importants que le problme des Sudtes. Dans le dernier aprs-midi de mon sjour, des schupos dbonnaires et prcis taient venus barrer les avenues pour laisser le passage des colonnes de chars et d'autos-mitrailleuses. Dans les intervalles, des pelotons de fusiliers motocyclistes, splendidement quips, dfilaient toute allure sur les pavs. Je regardais avec srnit ces spectacles militaires. La saison en Saxe tait videmment peu propice au tourisme. Mais il en et fallu beaucoup plus pour corser mon voyage. J'avais lu cependant avec un lger pincement dans les ctes les manchettes normes des journaux du soir : Grosse Spannung in Europa, grande tension en Europe . A la nuit, un exercice d'alerte avait plong la ville dans des tnbres absolues et malgr tout un peu angoissantes. Mais la brasserie de la gare, la lueur des bougies, les bourgeois vidaient placidement avec un chalumeau les normes pots de bire. Je pris le train parfaitement rassur. ***** Deux jours plus tard, Paris, j'tais tout tonn de retrouver mes amis penchs sur des cartes et des dpches avec des visages d'une aune. Le seul tranquille, c'tait moi qui dbarquais sur l'heure du fond de l'Allemagne. Je les blaguai assez cavalirement. J'opinais pour un phnomne de suggestion journalistique. On est plong dans la bouilloire parisienne, on est tympanis par les agits et les sots, on ne parvient plus rien dbrouiller. Je trouvais presque, en lisant les derniers numros de Je Suis Partout, notre campagne pacifiste trop bruyante et pousse au drame. Je m'enfonais avec volupt dans le classement de mes photographies et de mes notes sur la peinture de Dresde. Une semaine aprs, mon beau calme tait loin. Les choses ne s'arrangeaient pas. Nous avions cent fois dnonc les dangers de tous ces engrenages de garanties et de pactes qui constituaient le chef-d'oeuvre de notre politique trangre. La France avait les doigts bel et bien pris dans cette mcanique. Cette fois, il ne s'agissait plus de palabres genevoises et d'imbroglios franco-italiens, agaants mais peu prilleux. Nous nous trouvions en face de la plus farouche volont. Le voyage arien de Neville Chamberlain Berchtesgaden avait soulev l'enthousiasme et l'espoir. C'tait enfin un geste humain, d'une porte intelligible pour tous. Il bousculait en coup de thtre les louches spcialistes des arguties juridiques, dont le travail resserrerait peu peu le filet de la guerre autour de nous. Dans l'image populaire brusquement substitue aux rapports d'experts, aux consultations de procdure, aux finasseries d'ambassades, tout paraissait merveilleux : ce vieux monsieur montant en avion pour la premire fois de sa vie avec son parapluie, son pardessus noir et ses bottines boutons, son arrive dans la retraite wagnrienne au milieu des gants immobiles de la garde nazie, son entrevue avec le Fhrer sur un fond de glaciers et de nues, cela vous parlait autrement aux peuples que les djeuners de Thoiry et de Locarno, les pactes filandreux scells entre la poire et le fromage, sur un coin de table d'un palace quelconque. J'en rendais grce au gnie du Fhrer, renversant usages et poncifs et qui crait de l'histoire comme au temps du Camp du Drap d'or et du radeau de Tilsit. Il tait admirable que le premier personnage tranger qui se mit au train de ces moeurs nouvelles et superbes ft un vieux gentleman la Dickens, pris de pche la ligne et ptri de respectabilit. Jaugurais bien de ce voyage. L'honnte M. Chamberlain pouvait crever la ridicule lgende d'un Hitler dmentiel en acceptant de le voir face face. J'aurais aim savoir que le Fhrer s'tait mis en frais de comprhension et de courtoisie pour son britannique visiteur. Nous respirions. Les optimistes, parmi lesquels je me comptais rsolument, marquaient des points. C'tait l'essentiel. Mais la fameuse entrevue n'avait rien rsolu. On retombait dans les colloques ministriels, les navettes Paris-Londres, les discours ambigus, les manoeuvres obliques. J'assurais toujours que des ngociations tranant ainsi en longueur ne pourraient pas s'achever tragiquement. Mais il apparaissait de

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plus en plus que chaque nouveau dlai tait employ par des hommes fort exercs brouiller les cartes. Le 23 septembre au soir, un jeudi, je compulsais fivreusement le monceau des dernires dpches auprs de la table de Maurras, dans la petite imprimerie crasseuse de l'Action Franaise. Chamberlain tait Godesberg. Mais son avion avait dj trop servi, il n'avait plus de prestige. Nous apprenions, consterns, que le vieux monsieur de Londres et Hitler restaient chacun sur une rive du Rhin, retranchs dans leurs positions, et qu'ils ne communiquaient que par des billets laborieux. Nous attendions de quart d'heure en quart d'heure, penchs sur la printing d'Havas, le tlgramme annonant enfin que le pre Chamberlain traversait le fleuve. Le tlgramme ne venait pas. Nous savions du reste que la rencontre ne nous apporterait plus un vrai soulagement. La Tchcoslovaquie annonait sa mobilisation gnrale. ***** Nous parlions depuis deux ans Je Suis Partout de la guerre juive et dmocratique. Nous en connaissions merveille la doctrine, les agents et les prparatifs. Nous avions accueilli avec une joie et une admiration sans limites les Bagatelles pour un massacre de Cline. Nous en savions des pages et cent aphorismes par cur. Certains de nous s'tonnaient quelquefois que la vhmence de notre pacifisme, remplissant la moiti de notre journal et de l'Action Franaise, ne valt pas notre bord les vastes suffrages qu'avaient recueillis autrefois le briandisme, le socialisme anti-militariste et genevois. Je n'en tais pas autrement surpris. L'abrutissement des cerveaux franais, la confusion des ides et des sentiments les plus simples taient tels qu'il existait une paix pour la gauche et une paix pour la droite. La paix l'usage des dmagogues et du proltariat se prchait par d'normes insanits. On la garantissait perptuelle et universelle. Ses aptres, qui connaissaient leur mtier, ne s'embarrassaient pas de scrupules logiques. Ils prconisaient froidement la plus sauvage guerre civile comme remde la guerre bourgeoise. Ils avaient su confondre la paix avec l'abolition de la caserne et la fin des galonnards. Ils avaient l'immense avantage de flatter l'animal populaire dans sa candide sottise et dans ses instincts, Pour nous, nous avions le tort d'tre des pacifistes intelligents. Nos crits rclamaient une certaine paix, dans le temps et dans l'espace, parce que notre pays navait plus les moyens de conduire victorieusement une guerre, et que nous rpugnions souhaiter une rvolution nationale issue d'une dfaite. Sans doute avions-nous eu aussi le tort de batailler trop tt et trop fond pour la paix alors qu'elle ne courait pas de risques vraiment graves, pendant les sanctions et pendant les affaires d'Espagne. Nos arguments s'taient mousss l'usage. Pour ma part, et je n'tais pas le seul, je ne croyais pas trs srieusement la ralit d'une guerre sous un rgime aussi dconfit que le ntre. Je l'imaginais mal accouchant d'un tel vnement. Mais la guerre cessait de n'tre que le plus beau thme de propagande et de littrature vengeresse. Elle tait suspendue bel et bien sur nos ttes. Tout se conjuguait pour nous la rendre intolrable. Quoi ! la France avait assist avec une rsignation de petite vieille au relvement et au rarmement de l'Allemagne au temps o elle tait trois et quatre fois plus forte qu'elle, au passage du Rhin par les troupes de Hitler, l'dification de la ligne Siegfried, l'annexion de l'Autriche. En dmolissant un peu de ses propres armes chaque nouvelle conqute du voisin, elle l'avait laiss s'emparer de toutes les positions dont la dfense tait facile. Elle avait tolr sans un geste de riposte, en dpchant au plus quelque huissier ses Panzerdivisionen , qu'il vnt border notre frontire avec des milliers de canons et de chars. Et voil qu'elle jetait feu et flammes et faisait sonner avec fureur un glaive brch. Cet accs belliqueux tait encore plus imbcile que toutes ses lchets d'hier. Nous entendions autour de nous des nigauds, des bravaches, des mathmaticiens, des juristes ou des tratres insinuer que cen tait assez, que Hitler passait les bornes et qu'il tait ncessaire de lui signifier un imprieux halte-l . Nous avions beau jeu pour rpliquer : La belle ligne de rsistance que vous nous dsignez ! Ne voyez-vous donc pas que votre Tchcoslovaquie est un bric--brac de peuples qui se hassent et qui s'entre-rosseront au premier coup de fusil ? Ignoreriez-vous par hasard que les Slovaques sont les esclaves de vos Tchques, et qu'ils n'attendent que votre guerre pour lever les drapeaux de la rbellion ? Et mme si les Slovaques consentaient se faire casser la tte, parce que cela dplat aux Tchques

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que huit cent mille Allemands des Sudtes redeviennent des Allemands tout court, votre Tchcoslovaquie est si grotesquement fabrique qu'en deux jours les Panzerdivisionen l'auront traverse de part en part. Si un miracle voulait que cette espce de boudin n'clatt pas, il serait aussitt dcoup en tronons. Et nous ne pourrions mme pas former son propos une coalition qui aurait au moins des chances d'embarrasser l'Allemagne. M. Bens prtendait jouer les dictateurs dans la Petite-Entente. C'est un marxiste avr, un ami des Soviets. Il a eu l'art de faire dtester la Tchquie par toutes ses voisines. La Roumanie, la Yougoslavie ne feront pas tuer un seul conscrit pour elle. La Pologne et la Hongrie guettent l'heure d'en saisir un lambeau. Quant I'U. R. S. S., entre elle et les Tchques, il y a la Pologne. Et les Polonais ne tolreraient jamais un seul soldat rouge chez eux. Depuis six mois, l'Allemagne avait la forme d'une tte de loup, le Rgen et le Schleswig sur les oreilles, Berlin la place exacte de l'oeil, la Silsie et l'Autriche pour les mchoires ouvertes. Le gros et bte boyau tchcoslovaque tait enfonc entre ses dents. Aux devantures des librairies, les plus niais rvaient longtemps devant cet tonnant intersigne gographique. Mais nous avions offert nous-mmes la mandibule autrichienne au carnassier. C'tait sur le Brenner, Rome, Vienne que se dfendait la Tchcoslovaquie. Des effrns nous abasourdissaient tout coup avec les exigences de notre honneur et de notre scurit. Mais c'tait dans la plaine rhnane, dans les champs du Palatinat, quand les divisions allemandes y poussaient prcautionnement leurs claireurs que notre honneur et notre scurit avaient t en jeu, et que nous, couards et brenneux, nous les avions sacrifis la face du monde. La logique tait plus que jamais, aprs avoir livr bnvolement l'adversaire des avantages inous, d'en retirer enfin quelque bnfice tangible en mettant le sceau notre rconciliation. Mais la draison de notre politique tournait une folie de roquet enrag. Aprs avoir rendu toutes les armes de l'invincibilit au gant germanique, voil que nous lui mordions les bottes. ***** A une volont de guerre aussi extravagante et frntique, il fallait certainement des ressorts considrables. Nous les connaissions bien. A Je Suis Partout et l'Action Franaise, on les avait dcrits sans rpit depuis des mois. Le clan de la guerre tchque tait le mme qui avait livr Mayence, remis Strasbourg sous le feu des canons allemands, vomi l'insulte contre Dollfuss, reu Schussnigg Paris dans une gare de marchandises, trait en hors la loi Mussolini, le garde du Brenner. La scurit territoriale, la suprmatie et la prosprit de la France lui importaient fort peu. Encore moins l'Autriche. Il lavait condamne en 1919. Il avait sournoisement prcipit sa fin en lchant et vilipendant ses dfenseurs. Mais la Tchcoslovaquie tait sa chose, sa cration de choix. J'hsitais souvent devant les explications un peu grosses et populaires d'un vnement politique. Mais cette fois, l'erreur et t de subtiliser. Hitler et pu exiger sans courir le moindre risque le retour de plusieurs millions d'autres Allemands dans le giron nazi. Il rclamait ses Sudtes, Allemands de la tte aux pieds, en vertu d'un droit des peuples codifi et contresign par les dmocrates eux-mmes. Mais le droit genevois variait selon les hommes et l'heure autant que la libert et la justice des rpublicains. Il n'y avait pas plus de droit des peuples pour les Sudtes que de droits de l'homme pour Maurras en prison. Nos boutefeux eussent peut-tre bien livr sans coup frir deux millions d'Alsaciens authentiques. Mais le dessein de Hitler portait atteinte un fief lu de la grande maonnerie. Il menaait de forcer la porte d'une Loge illustre entre toutes les loges. La construction tchcoslovaque tait manifestement ridicule et branlante. Mais c'tait justement la meilleure raison pour que les hommes de toutes les expriences idiotes, des faillites socialistes, des pactes lunaires, des finances de cirque, des avions contre Franco, des sanctions contre le Duce, des tendresses Staline, des ambassades de Guignol, l'adoptassent comme leur rejeton amoureusement couv. Il avait fallu un collage laborieux et des spoliations indignes pour donner consistance cet Etat chimrique. Mais nos hommes le caressaient comme le chef-d'oeuvre de leur trait. Sur leurs cartes, les Allemands le coloriaient du vermillon dvolu aux pays contamins par le bolchevisme. C'tait bien en effet sa nature et sa fonction : au coeur de l'Europe, un instrument choisi du despotisme marxiste, des intrigues, des capitaux, des vetos et des haines du Triangle et d'Isral. Hitler menaait l quelque chose d'infiniment plus essentiel aux yeux de bien des gens que la plaine d'Alsace ou la vie d'un million de nos fantassins. M. Bens avait fait le grand signe de dtresse. Il ne s'agissait plus d'une de ces

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msaventures ministrielles qu'on rsout avec quelques pelotons de gardes mobiles et deux ou trois assassinats. Le grand branle-bas de combat rpondait l'appel du Frre. Pierre Gaxotte, jusque-l, parlait peu des Juifs, nous avait laisss seuls tter de l'antismitisme, par prudence et parce qu'il ne croyait pas trop aux causes simplifies, la Kabbale et aux Convents. Il disait pourtant : J'en suis maintenant sr : s'il y a la guerre, les Juifs en seront pour 80 % les auteurs. Les Juifs taient prts la guerre dans l'orbite de leur fidle soeur la maonnerie. Ils la voulaient plus expressment encore pour leur propre compte, clinesquement, pour que nous reprissions nous-mmes leurs crosses avec Hitler , que nous leur fissions la reconqute de leur Jude d'outre-Rhin o ils avaient si bien cru possder enfin un de leurs plus beaux royaumes, et quils taient si parfaitement incapables de rintgrer par leurs seuls moyens. Les communistes poussaient la roue avec ensemble, toujours d'un excellent secours pour hter n'importe quelle catastrophe. Ce puissant trio avait en mains tout le personnel ncessaire : agents provocateurs, stipendis de l'crit et de la parole, cratures dans les Parlements, les Bourses, les Chancelleries. Il disposait d'un cortge de complices nullement ngligeables, inconscients ou conscients, chrtiens judasants ou dmocratisants, glossateurs, chats-fourrs, barbouilleurs de pactes, crtins, quakers, clergymen agripps la lettre du droit par myopie juridique, par imbcillit algbrique ou par imbcillit tout court, par soif enfin de la morale pure, ces derniers tant de loin les plus indcrottables et les plus venimeux. Nous connaissions cette jolie bande par le menu. Nous pouvions affirmer qu'elle comptait au moins six ministres franais : Reynaud, Campinchi, Mandel, Champetier de Ribes, Jean Zay et de Chappedelaine : un affairiste international, un avocaillon, un dmocrate populaire, un gros bourgeois et comme de juste les deux Juifs du cabinet. Nous luttions pied pied sur notre propre terrain contre un pouvantable complot de presse : l'Ordre, l'Epoque, l'Aube, Aux Ecoutes, La Lumire, l'Europe Nouvelle, Ce Soir, l'Humanit, cafards, binoclards de loges, vendus professionnels, porte-plumes de Moscou. Le communiqu le plus anodin devenait lourd de prsages. On s'assombrissait en apprenant que M. Comert et M. Jacques Kayser avaient pris l'avion de Londres en compagnie de M. Bonnet et de M. Daladier ; on savait que ces deux lieutenants devaient tre l pour surveiller leurs ministres, au nom du Quai d'Orsay o le complot de la guerre comptait ses plus zls serviteurs.

***** Tous les dtails des vnements prouvaient lexistence de la conjuration. Au regard du parti de la guerre, toutes les dmarches de conciliation devenaient un forfait l'honneur. Trente spadassins de l'encrier rappelaient chaque matin vertement M. Neville Chamberlain aux principes de la fiert britannique. A son envol pour Berchtesgaden, ils avaient tranch par leur mauvaise humeur sur la joie de la foule. Le canotage et le jeu des petits papiers de Godesberg nous irritaient parce que nous sentions Chamberlain indcis, souhaitant la paix, semblait-il bien, mais reculant devant le geste catgorique qui assurerait son salut. Le parti de la guerre, lui, ne se gnait plus pour vituprer la patience du vieil Anglais. Il criait l'humiliation insupportable. Chamberlain devenait pour lui le domestique du Barbare et l'opprobre de l'Union Jack. Le bellicisme ne dissimulait mme plus sa hte couper les ponts, son aversion pour tout rpit, toute rencontre nouvelle qui risquait de rsoudre cette crise trop longue par un vulgaire compromis. Le parti de la paix, de son ct, se trouvait devant un danger imprvu : tre au bord de la guerre par le plus absurde des paradoxes. Entre les bases de ngociations acceptes par chacun, y compris les Tchques, et l'tat prsent de la discussion, les diffrences taient absolument ngligeables. Toutes les grandes lignes d'un accord taient admises. Godesberg le confirmait. On ergotait sur des questions de dlais et de formes. Se pouvait-il qu'on dchant un conflit effroyable pour d'aussi infimes dtails ? Mais plus la guerre devenait diplomatiquement inconcevable, plus la machine de guerre se montait, gagnait du terrain, obstruait de sa masse l'horizon. Au moment o l'objet du malentendu apparaissait drisoire, nos ngociateurs s'avouaient bout d'arguments, ou mieux on se liguait pour les en persuader. Cela s'imposait nos amis et moi avec une vidence clatante. Notre sang en brlait de fureur. Mais le parti de la guerre dfigurait et brouillait tout systmatiquement. Il poussait toujours plus avant

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son offensive, au milieu d'un cran de fumes qui devenait d'heure eu heure plus impntrable pour les nafs. Gesticulant, vocifrant des cris d'assaut, Henri de Kerillis caracolait en tte de la troupe des incendiaires. Tout le dsignait pour ce rle : sa vnalit honte, sa frnsie pathologique, le dvergondage de sa cervelle. Mais le drapeau tricolore qu'il brandissait si haut menaait d'entraner une foule d'honntes imbciles. La droite avait pu parvenir une espce de mol unisson pour geindre contre Blum, rogneur de dividendes. Il ne fallait point compter qu'elle se regroupt, mme aussi falotement, contre la plus inepte des guerres. Chaque jour nous rvlait quelque dfaillance nouvelle du ct des nationaux. On leur criait : la Rpublique vous appelle. Il ne leur venait mme pas la tte de savoir si vraiment une arme d'invasion pressait notre frontire, ou si la France n'tait pas plutt prcipite par les paules sur une pente pouvantable o nous pouvions encore la retenir. Le vieux coup de clairon jacobin secouait leurs ventres de bourgeois et cela leur tenait lieu de raison. Au nom des convenances, les bien-pensants s'indignaient que l'on pt pactiser avec cet nergumne de Hitler, comme ils avaient rprouv nos pointes irrvrencieuses pour des personnages d'aussi vaste surface que ces messieurs Rothschild et Louis Dreyfus. Le sort de la France allait se jouer sur des enfantillages sentimentaux, que dis-je ! sur des phnomnes gastriques. Quand elle ne soutenait pas sans vergogne le parti de la guerre, tel l'illustre Paris-Soir, grand renfort de titres terrifiants et de tlgrammes insidieusement tronqus, la grosse presse traduisait les choses en une bouillie pteuse ou en tartines acadmiques qui n'offraient aucun repre la jugeote du bon lecteur. Les journaux modrs s'inquitaient avant tout de tter les motions de leur clientle, de savoir si M. de Kerillis n'allait pas leur en chiper de beaux morceaux, et passaient un chauvinisme rsolument commercial. A Candide par exemple, Jean Fayard, zozo tournoyant et suffisant, optait pour l'intransigeance tricolore et dmocratique et censurait Gaxotte grands coups de crayon. Il n'y avait plus compter sur aucune rsistance raisonnable et utile de ce ct-l. Nous enragions de possder la vrit et d'tre si seuls et si pauvres contre cette gigantesque mare de la trahison, de la trouille et de l'argent idiot. Nous nous dsesprions, quand la valeur de chaque minute tait incalculable, d'attendre toute une semaine pour crier dans notre journal ce qui nous touffait. Il nous restait Charles Maurras. Nous nous tions passablement irrits de le savoir, aux environs du 15 septembre encore du ct de Maillane et de Martigues o il se croyait oblig par je ne sais plus quelle crmonie mistralienne. Nous avions pris sur nous, Brasillach et moi, d'affronter son courroux en lui dpchant une lettre qui le pressait respectueusement de sacrifier un peu le flibrige au pacifisme. J'ignore si notre supplique y fut pour quelque chose, mais le surlendemain il dbarquait, la barbe en avant, dans l'imprimerie de la rue Montmartre, et s'y escrimait sur l'heure magnifiquement. En deux ou trois articles, il dressait une dfense magistrale de la paix. Maurras revenu, c'tait aussitt un phare de raison rallum au milieu d'un mascaret d'insanits. Contre le flot des turlupinades juridiques ou hroques, il reprenait imperturbablement et toujours avec plus de verve, dfinitions et dmonstrations. Nous lui vouions une gratitude immense pour l'exemple qu'il donnait en refoulant ses instincts les plus vifs et les plus tenaces, en tant de tous les Franais celui qui dtestait le plus profondment l'Allemagne et qui administrait cependant les plus roides leons aux petits claironneurs impatients de dcoudre du Boche. Maurras avait su faire triompher dans son esprit l'amour de la France et de la paix. J'aurais voulu que l'on pt le promener partout, comme un aptre ferme et lumineux, pour redresser les hsitants, pour fournir d'ides toutes les cervelles vides comme un tambour qui battaient le rantanplan de la guerre. Dans Le Jour, Lon Bailby, vieille tante mondaine, considr selon de bien futiles et fragiles apparences comme un de nos plus proches voisins politiques, donnait depuis Berchtesgaden les signes d'un visible dsarroi. J'avais imagin de lui montrer Maurras et jorganisai la rencontre dans une maison amie, l'agence Inter-France que venait de crer Dominique Sordet. Maurras, vieux renard, avait tout de suite plac la conversation sur le vrai terrain, et dmontr Bailby avec une logique enveloppante que le public du Jour tait fatalement un ami de la paix, que pour la vente non moins que pour le bien de la France, il importait d'aller sans retard au devant de ses dsirs. Nous pmes avoir ainsi pendant au moins cinq jours des Bailby d'une fort convenable solidit. Au sortir de ce rendez-vous, j'interrogeais Maurras sur les dernires nouvelles.

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- Qu'en pensez-vous ? Etes-vous optimiste ou pessimiste ? Maurras se redressant, le chapeau en bataille, et faisant sonner le plancher de sa canne : - Il ne s'agit pas d'tre optimiste ou pessimiste. Il y a des choses que nous voulons et d'autres que nous ne voulons pas. La vigueur du vieux matre minspirait un grand rconfort. On vivait des heures extravagantes. On voyait des millions de Franais, les ouvriers et les paysans, les gamins et les bonnes femmes suspendus devant leurs radios un discours de Hitler dont ils ne comprenaient pas une syllabe, cherchant deviner aux accents de cette voix farouche si elle rassurait ou menaait, subissant malgr eux sa fascination. On voyait des journaux supputer agrablement les risques de paix et les risques de guerre et les juger gaux comme si cela et t en somme naturel, comme ils eussent pes les chances des champions avant un grand combat de boxe. On rencontrait des hommes qui n'taient ni les plus sots ni les plus mchants envisager sans sourciller l'imminence pour nous des pires hcatombes. Mais l'imbcillit d'une telle catastrophe demeurait mon sens l'argument de poids. Dans la, nuit du 23 au 24, nous avions appris le rappel de certains spcialistes, les fascicules 2 et 3. Cela pouvait n'tre encore qu'une mesure de dtail, un moyen de chantage supplmentaire pouvant ressembler une prcaution. Robert Brasillach tait notre premier mobilis. Il rejoignait un tat-major dans un patelin mal dfini, peut-tre du ct de Lille, peut-tre du ct de Nancy. Je passai presque toute la journe suivante avec lui voguer de caf en caf, battre en rond le pav du Quartier Latin. Nous ne pouvions pas tuer autrement ces heures fatidiques. Pour moi, depuis une semaine, j'tais la drive, incapable d'ouvrir un livre, de m'enfermer une heure chez moi. Cependant, Brasillach prenait la chose avec toute la bonne humeur possible. Nous tions tous les deux dsorbits plutt qu'accabls par ce dpart. Nous avions la tte trop lasse pour dire un seul mot neuf, mais il nous fallait encore dmonter et redmonter le mcanisme des vnements, nous ressasser encore nos raisons d'esprer. A Saint-Germain-des-Prs, des paysans du parti de Dorgres sortaient d'un congrs voisin. Je les entrepris aussitt. Ils ne voulaient pas la guerre, mais si on avait besoin d'eux, ils feraient leur devoir comme ceux de 14, et leurs orateurs venaient de le dclarer. Impossible d'en tirer quoi que ce ft d'autre. Nous buvions encore un verre la terrasse des Deux Magots. Le soir commenait tomber sur le clocher de l'glise. Nous nous sentions envahis d'une amre lassitude de tant de connerie humaine. Tout cela tait hausser mille fois les paules. Je quittais Brasillach comme un ami qui doit partir pour une corve morose et stupide. Mais Je lui dis un nergique et joyeux au revoir. Je l'assurais que nous nous retrouverions avant peu de jours pour rigoler de cette farce. Ce n'taient pas des mots de circonstance. J'en avais la conviction. Pourtant, chaque coin de rue, on croisait des gars, musette au dos et godillots aux pieds. Cela faisait vraiment beaucoup de spcialistes .

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CHAPITRE IV AU SECOURS DE LA PAIX

Le mme soir, la gare de l'Est, c'tait bel et bien une mobilisation. Une tourbe compacte obstruait la place. Quelques amoureux s'treignaient lamentablement dans des angles de portes. Beaucoup d'autres pitinaient, plutt abasourdis que douloureux. Dans la gare, c'tait une cohue immonde. Pas un ordre, pas un planton. A peine davantage quelque regard d'inintelligence ou de colre sur le gigantesque chromo du dpart de 1914, qui racontait au-dessus de cette foule vingt ans d'histoire dmentielle. Inutile de chercher encore une illusion. Tous ces gens-l partaient bien la guerre. En tout cas, ils en taient srs. Nous avions souvent imagin un tel soir, soulev de rvolte, celle que nous redoutions ou celle que nous attendions. La ralit nous montrait ce btail. On heurtait chaque pas des corps d'ivrognes affals au milieu des quais dans leurs dgueulasseries. Il y en avait jusqu'en travers des voies. Les officiers chargs de valises et de cantines enjambaient a furtivement. Un gavroche s'amusait les tutoyer au passage : Tu comprends, demain matin, c'est eux qui me feront ch Alors, pendant qu'on a le temps, hein ? Mais la blague parisienne tait trop pauvre et force pour me soulager un peu. L'normit du dsastre m'accablait de tristesse. Je tournais de groupe en groupe au hasard. Tous les ges taient incroyablement confondus. Les hommes ne comprenaient rien ce mystre. Un grand bougre blond et osseux exhibait la ronde son livret militaire : - Tu te rends compte ! Quarante-deux ans ! Et ousque je vais ? Rohrbach ! Cent cinquante-troisime de biffe. - Mais tu es peut-tre frontalier ? - Moi ? Je suis de La Varenne-Saint-Hilaire. - Tu as peut-tre une spcialit. - Ben quoi ? J'tais la mitraille, dans l'active, aide chargeur. C'est une spcialit rare ? Ah ! tu parles ! Cent cinquante-troisime de biffe. Quarante-deux ans ! Rohrbach. Il tait videmment superflu de chercher sonder les arcanes de la mobilisation en toile. J'essayais de parler des chances que nous avions encore. Tout n'est pas fichu. Dans huit jours tu reverras peut-tre tes petites filles. Il y a encore de l'espoir. On ngocie. On ne dclare pas une guerre comme a. Mais tous secouaient la tte. Non, c'tait bien fini. Ils s'indignaient mme l'ide qu'ils pussent partir pour rien. Non, on ne baisserait pas son froc devant Hitler. On allait tcher de lui flanquer une correction. Aprs tout, ce n'tait pas trop tt. Je tentais bien de demander comment on s'y prendrait pour franchir la ligne Siegfried : cette difficult n'effleurait aucune caboche. L'antifascisme se dcidait enfin prendre les armes. On allait bien voir ce qui lui rsisterait. Quelques grandes gueules criaient mme qu'on allait dlivrer de Hitler les ouvriers allemands. Il n'y avait aucun risque que le proltariat s'insurget contre la guerre. Ses matres, dcidment beaucoup plus forts que nous, taient parvenus lui faire confondre le grand soir avec l'abattoir. Un train allait partir pour Metz. Les wagons puaient dix mtres le vin vomi. Ils s'branlrent lentement, hrisss de poings ferms. A chaque portire s'entassaient des douzaines de faces barbouilles et chavires par l'alcool, et qui hurlaient l'Internationale. Je pensais Brasillach, perdu maintenant dans cette chiennerie. Je pensais moi. J'aurais pu tre jet la mme heure dans une de ces poubelles roulantes. Dgotation ! Quant la canaille empile et saoule, avant d'tre promise au massacre, non, elle ne minspirait pas le plus petit frisson de piti. Je voyais fondre sur tout ce peuple l'norme chtiment de sa btise. Le hasard tait juste avec moi. Je n'avais que trente quatre ans, mais mon nouveau fascicule, de couleur bleue, m'enjoignait, je ne savais

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trop pourquoi, d'attendre une convocation spciale. Avant des jours sans doute, je ne serais pas ml cette vilenie. Je m'en flicitais sans l'ombre de remords. Au coin du boulevard de Strasbourg, une bande de mres, de vieux, de femmes et de gamins excits par les apritifs du dpart, s'acharnait sur un quidam. Quelques cris vigoureux retentissaient : A bas les trangers ! A la porte cette cochonnerie ! Houspillerait-on enfin quelque youtre ? Le coupable se dgageait avec peine. Je le vis s'esquiver en sacrant. Mais c'tait un Flamand ou un Alsacien... ***** Le lendemain, on croisait travers tout Paris des centaines de vieillards fringus en officiers subalternes ou suprieurs. Des gnraux octognaires croulaient dans leurs bottes. D'antiques lieutenants tranaient petits pas des prostates et des artriosclroses. Devant la gare Saint-Lazare, en grand harnais de guerre, un commandant de chasseurs pied, compltement ataxique, s'efforait de lancer ses jambes l'assaut d'un trottoir. Il y avait aussi de poignantes silhouettes, des hommes moustaches grises, avec des kpis fans et de vieilles capotes d'un bleu horizon verdi qui parlaient tragiquement aux yeux de 1916 et de 1917. Les nouvelles empiraient d'heure en heure. On nous dpeignait Daladier lchant pied, oscillant d'une morne angoisse la jactance, se mettant brailler devant les Anglais que pour faire la guerre, il aurait tous les Franais derrire lui. Cela ne rpondait que trop bien ce que nous savions de cet homme avachi et au mpris que je lui vouais. On apprenait d'ailleurs que le parti belliciste, aprs avoir encourag Prague la rsistance en lui promettant la chute du cabinet franais, soutenait maintenant en coulisses Daladier. Les Tchques passaient la provocation pure et simple. Leurs autos-mitrailleuses revenaient occuper les bourgades sudtes vacues moins d'une semaine avant. Au mmoire de Godesberg, Prague rpondait par un refus hautain. Daladier faisait savoir cor et cris que si la Tchcoslovaquie tait attaque, la France tiendrait ses engagements. Mais s'agissait-il de la Tchcoslovaquie avec ou sans les territoires que nous avions dj accords au Reich ? Si Hitler, qui avait montr en somme une certaine patience, s'emparait des gages que nous lui avions consentis, serait-ce cependant une agression ? Tout portait le croire. On se battrait donc pour un contresens, pour un jeu de mots. La meute des assassins de la paix menait plein gosier un concert furibond. Elle sentait trop bien l'inespr du cas en mme temps que son normit. Il lui fallait sa guerre sur l'heure, sur le chaud, au beau milieu de l'quivoque qu'elle avait diaboliquement entretenue, avant que l'on et pu, comme cela ne tarderait pas, dnouer l'pouvantable imbroglio. Le lundi, vers quatre heures du soir, dans son bureau de chez Fayard, Gaxotte disait : Cette fois, c'est fini. C'est le casse-pipes. Nous avions des figures de condamns mort. J'emmenai dner mon ami Cousteau prs de l'Ecole Militaire. Ce beau et mle garon, toujours si joyeux et crne, tait bout de nerfs. Avec une femme enceinte et une petite fille de trois ans, il attendait d'une heure l'autre son ordre de rappel. J'avais essay sans succs de lui faire boire un pernod. Il touffait, il passait d'un sursaut de rvolte la plus sombre prostration. Face face, nous mastiquions lugubrement les mmes bouches rebelles. Je me retrouvai seul, avec une angoisse insurmontable, dans les rues endeuilles par le black out o les veilleuses bleues clignotaient comme les lampes des morts. Prs de la rue La Botie, sur les trottoirs dserts, un pre, une mre et un fils descendaient vers le mtro. Le vieux tait menu et petit, avec un melon, un pardessus noir, un parapluie, la vieille efface dans l'ombre, le fils portait des musettes et un kpi de sous-officier. Ils marchaient tous les trois en silence. Ceux-l taient bien d'innocentes victimes, de ces humbles petits bourgeois sur qui la guerre frappe avec prdilection, sans doute parce qu'ils sont aussi timides et emprunts devant la mort que devant la vie. Le sergent tait-il le fils unique ? Quelles minutes ils vivaient ! Quels jours devant eux ! Quelle piti et quelle solitude ! *****

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Dans les salles de rdaction, les journalistes perdus se dbattaient sous une avalanche de fausses nouvelles. L'infernale entreprise de trucages et de mensonges qui svissait depuis plus de quinze jours ralisait ses chefs-d'oeuvre. On attendait, dans quelle anxit, le dernier discours de Hitler. Les Juifs matres des agences de presse en retranchaient froidement toutes les offres de conciliation. A l'Action Franaise, nous retournions dans nos doigts avec effarement et consternation un communiqu du Foreign Office : Si en dpit de tous les efforts du premier ministre de Grande-Bretagne, une attaque allemande se produisait contre la Tchcoslovaquie, le rsultat immdiat en serait que la France serait tenue de venir son aide et que la Grande Bretagne et la Russie seront certainement aux cts de la France. Qu'tait-ce que cette investiture officielle des Anglais donne la thse la plus insane des bellicistes, la burlesque esprance d'avoir l'U.R.S.S. nos cts ? Depuis quand appelait-on l'U.R.S.S. Russie chez les diplomates ? Mais Maurras arrivait et parla carrment de faux. Vers le milieu de la nuit, je regagnais pied la Place Saint Augustin o j'habitais. Paris tait noir et muet comme une tombe. La guerre pouvait donc natre ainsi. Au bout d'un enchevtrement d'intrigues, d'illusions, de gloses, l'irrparable tenait une chicane de textes, l'heure d'une dpche, lhumeur, la tte de deux ou trois ministres. Je me rptais, comme je l'avais dit tous mes amis qu'avec un Blum, bien trop dliquescent et se sachant bien trop mpris pour risquer un tel geste, nous n'aurions pas eu la guerre. Tout venait de ce Daladier de malheur, vacillant mais obtus, emptr dans des pandectes et qui pouvait montrer une figure de Franais. La guerre six mois aprs Blum, et aprs vingt-deux mois d'anarchie marxiste ! C'tait de la dmence furieuse. Mes dernires images d'Allemagne s'abattaient sur moi. De Breslau Ble, dans une grisaille de pluie, je n'avais vu dfiler que des villes immenses, puissantes et monotones, des gares de cinq cents voies, des fabriques gigantesques trouant la nuit de leurs feux, des Babylones d'usines. Encore ne connaissais-je pas la Ruhr. Je revoyais cette magnifique arme de jeunes athltes impeccables et fiers. Je songeais la ferveur et l'unanimit de tout ce peuple. Quelles flammes cette forge ne cracherait-elle pas sur les dcervels qui allaient se jeter dessus ! L'aide des Anglais - ils ne nous le cachaient pas - serait de pure forme. Nous serions rduits nos seuls moyens, un contre deux, trois peut-tre bientt, si l'Italie s'en mlait. On parlait d'une quantit de divisions franaises masses devant la troue de la Sarre et prtes l'assaut. Mais ce ne serait qu'une odieuse et vaine boucherie. Pierre Cot et les constructeurs juifs avaient ananti notre aviation. Nous n'avions pas de canons antiariens, pas de masques gaz. Paris tait livr la mort sans autre dfense que ces affreuses tnbres rpandues sur lui. Nous allions tre pulvriss. Une frousse invincible me saisissait. Il serait trop intolrable de se voir mourant dans cette insanit. Je quitterais Paris. Je me sauverais dans mon village du Dauphin. J'y attendrais qu'on m'appelt dans quelque dpt. Mais serait-il temps encore de se sauver dans deux jours ? Mon amour-propre seul pourrait me retenir de courir au premier train du matin. Mais il faudrait touffer a au plus vite. Le point d'honneur ne comptait plus quand il s'agissait de tirer sa peau d'un cataclysme imbcile. N'avais-je pas dj trop hsit ? Ma femme tait encore en vacances. J'habitais seul place Saint-Augustin. Une petite bonne bretonne, gaie et vive, venait faire mon mnage. Elle avait bien dix-neuf ans et elle tait marie de trois mois. La guerre tait peu prs aussi prsente sa tte d'oiseau que La Critique de la raison pure. - Madeleine, lui dis-je le mardi matin, votre mari est mobilisable ? - Bien sr, monsieur, et il est expos. Il porte le canon chez les cuirassiers. Elle continuait sourire avec de grands yeux amuss et tonns. - Madeleine, je vais probablement partir aussi. a va de plus en plus mal. Il faudra qu'aujourd'hui vous rouliez les tapis, vous mettiez tout en ordre. - Ah ! non alors, monsieur. a porterait malheur. On aura bien toujours le temps. Le jour dispersait les cauchemars du black out . On songeait moins aux risques de sa chtive personne. Mais l'angoisse de la patrie ne s'tait pas enfuie. Elle paraissait encore plus lourde d'tre retrouve au rveil, sous un ciel plomb de fin d't, dans un Paris trop calme et aux bruits assourdis, comme une maison o un grand malade somnole aprs une nuit de fivre. Je saurais dsormais ce qu'tait la douleur civique. Mais au lieu de nous fouetter hroquement, elle nous crasait. Nous avions le coeur dchir, mais aussi la nause aux lvres et les bras sans courage. Il fallait que la guerre si souvent imagine ft l, et que moi-mme et tant d'autres, qui avions t les

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petits garons nourris des exploits de Verdun, qui aurions saisi les armes si rsolument pour couvrir le corps de la France assaillie, nous fussions les tmoins de cette drision : notre pays saoul par un infme ther, signant de sa propre main sa condamnation mort, et marchant en zigzaguant et en hoquetant vers le couperet. Hitler et Goering laissaient prvoir aux diplomates anglais des mesures militaires pour le lendemain mercredi dans le dbut de l'aprs-midi. Il ne restait que bien peu d'heures aux dfenseurs de la paix pour leurs suprmes manoeuvres de sauvetage. Nous imprimions Je Suis Partout le mercredi soir. Aurions-nous encore le temps d'y tenir notre rle avant la mobilisation gnrale et la censure ? Si la guerre nous surprenait avec un pamphlet pacifique sous nos presses, nous serions sans doute saisis et emprisonns. Plusieurs journaux bourgeois avaient dj rsolu la question avec une lchet superbement camoufle de tricolore. A Candide, M. Jean Fayard, avant de rejoindre un joli poste d'officier interprte prs d'un tat-major britannique, se donnait l'avantage de jouer les chasseurs pied. Toute cette journe tragique fut une vraie partie de cache-cache entre ses collaborateurs et lui. Gaxotte avait crit pour les 300.000 lecteurs de Candide un article d'un pacifisme viril et clairvoyant, et fait prparer pour l'accompagner une vigoureuse page d'chos sur la fourberie des Tchques, sur la duplicit des Russes et de leurs valets communistes, sur la teneur exacte des dernires ngociations, sur l'ignoble frnsie des amateurs de catastrophes. Fayard, d'une fainantise incomparable l'ordinaire, s'tait lev six heures du matin pour corriger et caviarder le tout. Gaxotte arrivant la rescousse, aprs une orageuse explication, tait parvenu lui faire rtablir l'essentiel. Mon ami Georges Blond, secrtaire de rdaction de la maison, veillait jalousement l'imprimerie sur ces prcieuses proses. Il djeunait d'un sandwich sur le marbre , ne lchant pas d'un pied sa faction. Je devais apprendre le lendemain qu' dix heures du soir, Jean Fayard tait revenu dans l'imprimerie o il ne restait plus qu'un ou deux ouvriers, avait tout saccag et coup et fait partir travers la France un journal la Droulde, plein de trompettes et de sursum corda . Les grandes feuilles commerciales, d'heure en heure, affichaient des titres plus sombres et plus dramatiques. L'imminence du danger, cependant, semblait susciter ici et l des ractions inopines. Nous nous sentions moins seuls. Mais il tait tard pour nous rejoindre ! Je fatiguais mon angoisse dans des courses vhmentes. J'tais le messager entre vingt groupes d'amis ou de confrres. Je surgissais dans la mme heure Montmartre et Montrouge. J'exhortais un chancelant ou un dcourag. Je vituprais en perdre le souffle le panurgisme tricolore des bourgeois. Dans notre volont de nous raccrocher tous les expdients, nous en arrivions mme dire que puisqu'il y avait pacte, aprs tout, la S.D.N. garantissait ce pacte, que puisque nous nous prparions une guerre du droit, le canon devait lui aussi satisfaire la procdure, et ne point se permettre de tonner avant que l'on et solennellement et rituellement dfini l'agresseur. Pour un fameux dlai, c'et t un fameux dlai. Mais nous savions trop bien que les plus tenaces aptres de Genve avaient perdu la foi, et que pour nous, nous nous serions simplement ridiculiss en prtendant ressusciter la maison du lac Lman. Depuis une semaine, les plus mauvaises nouvelles arrivaient avec la nuit. Le mardi soir, ce fut le dernier discours de Chamberlain. Il tait peine prononc qu'on en colportait travers Paris des chos sinistres. Texte en main, les hommes de la paix y trouvaient encore des arguments. Mais il n'tait pas besoin de l'avoir entendu la radio pour comprendre qu'il rendait un son dcourag. Un vieil bomme bout de forces et de diplomatie y disait sa lassitude et sa tristesse, bien proche du dsespoir. Au tournant dcisif de la crise, Chamberlain se rsignait la guerre, s'avouait pour le moins incapable de rien opposer au jurisme et aux invectives de ses frntiques avocats. La paix mourait, et l'on ne tentait toujours rien pour rassembler tous ceux qui, comme moi, se mordaient les lvres en refoulant des larmes d'impatience, pour que nous pussions jeter dans la balance fausse par les comploteurs bellicistes le poids de notre patriotisme et de notre indignation. Les dpches tombaient toujours plus consternantes. Il ne restait attendre que l'annonce de la mobilisation gnrale. Il tait une heure passe quand un coup de tlphone mapprit que Flandin avec une centaine de dputs venait sans doute de prendre une assez grosse dcision. Je saurais des dtails au Journal. J'y bondis. Une dizaine de journalistes palabraient avec une extrme animation sur le trottoir. Il me fallut un quart d'heure pour leur arracher par bribes la dmarche auprs de Daladier de Flandin et de la minorit parlementaire, dont chacun voulait naturellement garder l'exclusivit. Ils

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taient du reste ce point ivres de leurs ragots qu'ils ne voyaient mme plus l'importance de cette nouvelle. Je courus rapporter Maurras les quelques notes que javais griffonnes sous un rverbre camoufl. C'tait enfin le premier symptme d'une rsistance officielle. Je me sentais coeur par mes deux journes de vagabondages, d'humeurs femelles, de vains remchages, d'imaginations navigantes. Nous avions tous notre tche remplir. La mienne tait simple. Fuss-je seul, je ferais Je Suis Partout. Un peu plus tard, vers sept heures et demie du matin, je sortais de chez moi, redoutant d'apprendre l'autre bout de la place que la mobilisation gnrale avait t dcrte pendant mon court sommeil. Tout tait calme, Quelques instants aprs, j'arrivais l'imprimerie fort rsolu. Notre secrtaire de rdaction, Andr Page, lieutenant de rserve, m'y rejoignait bientt, peu prs convaincu qu'il venait passer l ses dernires heures de vie civile, mais ne se dpartant point pour si peu de son habituelle placidit. Notre chef d'atelier, Louis Mora, sr ami politique, et vrai collaborateur du journal, n'avait pas non plus froid aux yeux, et se multipliait avec ardeur autour des formes. Nous confectionnmes nous trois un trange Je Suis Partout, hurlant et claquant comme un manifeste, une affiche plutt qu'un journal, tout en titres et en placards, que je fabriquais posment, en pesant bien chaque mot pour tre sr de choisir le plus percutant. Je me trouvais enfin matre de tout dire avec une brutale simplicit. Rien ne me paraissait plus utile. Je ne m'en privais pas ! Le titre de la une criait sur six colonnes : Le vrai patriotisme, c'est de s'opposer au suicide de la France. A la deux, on lisait ce petit raccourci de la situation, assez loquent pour avoir encore retenu dix-huit mois plus tard l'attention de la police franaise : - Qui tirera le premier coup de canon sur la frontire franco-allemande ? Ce ne sera pas Hitler. Nous alors ? Pouvons-nous nous charger de ce crime ? Dans un pays sain et honntement enseign, le dernier balayeur n'aurait pas dit autrement. C'est malheureusement - un insigne honneur pour un journaliste que d'avoir os crire ces lapalissades Paris dans la matine du 28 septembre 1938. Je dressais aussi un vaste tableau d'honneur du parti de la paix. Nous n'avions certainement jamais imprim encore quelque chose de plus singulier. Que la droite franaise n'et pas mieux su dire non la guerre qu'aux Juifs ou qu' la faillite marxiste, qu'elle et encore flanch en prtextant un grave cas de conscience, cela ne pouvait plus nous surprendre. Mais c'tait bien la premire fois que nous voyions runis pour la dfense de la mme cause des ractionnaires de l'Acadmie et la fdration rouge des postiers, les factieux de Je Suis Partout et d'anciens ministres du 6 fvrier ou du Front Populaire, Maurras faisant cortge avec le marxiste Paul Faure, le fusilleur Mistler, le briandiste Dat, et Gaston Jze, l'enrag des sanctions, dmontrant du plus haut de sa chaire doctorale que nous tions, en droit, quittes avec la Tchquie. Nous n'avions reu aucun secours des conservateurs confits dans leurs poncifs et leur peur des mots nets. Encore bien beau lorsqu'ils ne venaient pas se mettre en travers de notre campagne, tel ce vieux cheval de trompette Louis Marin, qu'on essayait de rattraper, galopant sur le sentier de la guerre au cul du dragon Kerillis. Pour le sieur de La Rocque, il fallait se fliciter qu'il s'en ft tenu des vasouillages qui ne pouvaient tre ni pour ni contre, puisqu'ils ne signifiaient exactement rien, genre o le Colonel tait du reste imbattable. La gauche aryenne en somme, se tenait beaucoup mieux. Nous avions trouv chez elle plus de nerfs, de bon sens, d'esprit politique et de franchise. Son vieux fonds pacifiste et antimilitariste offrait dans ce danger des ressources autrement solides que le conformisme des familles o lon fait les jsuites et les Saint-Cyriens. Gaxotte, dans un article mouvant en mme temps qu'impitoyable, o il se soulageait de l'imbcile contrainte de Fayard, jurait que plus rien n'existerait des querelles de clans ou de doctrines, que plus rien ne compterait pour nous, hormis le parti de la guerre et le parti de la paix. Si grave que ft l'heure, je trouvais que c'tait l un bien gros chque tir sur l'avenir, tout le moins un de ces mouvements de coeur dont on ne manque jamais de sourire un peu plus tard. J'avais retrouv toute ma tte, et je n'en tais pas peu fier.

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Luvre, de son ct, dans un mouvement semblable, crivait en manchette : L'ouvrier de la onzime heure, quel qu'il soit, quelle reconnaissance ternelle on lui devra ! Pour tout dire, nous n'aurions pas t trs loin d'absoudre un peu Blum lui-mme, si nous n'avions trop bien su la male peur qui l'assagissait. Nous avions cependant retenu son tmoignage. Blum venait l'appui de Je Suis Partout. Un de nos dessinateurs, le fidle et brave Phil, un pur fasciste, tait depuis l'avant-veille margis de D. C. A. Comment le remplacer ? Rien ne nous parut plus digne qu'un beau carr blanc, avec cette inscription : Ici devait paratre le dessin de Phil mobilis . L'annonce de la mobilisation anglaise nous arrivait sur cette trouvaille. Mais nous navions plus le temps de nous dsesprer. J'exhortais nos ouvriers, criant pour la dixime fois depuis le matin : Tant que le canon n'aura pas pt, je ne croirai pas cette guerre. Nous sentions autour de nous la rue qui commenait remuer. Nous dressions nos pages comme les pavs d'une barricade, dans un enthousiasme et une chaleur d'meute. A midi, voici la seconde note de Roosevelt. Bon : un pipi de clergyman sur un incendie. Quel intolrable battage des journaux autour de cette inanit ! Et ces titres : Suprme dmarche ! Dernire chance ! Ultime espoir ! Comme si la France n'tait pas la matresse absolue de son sort ! Ne surgira-t-il donc pas enfin un personnage rel, faisant quelque geste positif, pour nous tirer de cet extravagant cauchemar ? Vers deux heures, on nous apporte au pas de course le message des dputs de la minorit, mettant en garde la population contre la campagne systmatique de fausses nouvelles en mme temps que l'affiche catgorique de Flandin : je ne vois plus cette heure qu'un seul moyen lgal de maintenir la paix : que tous ceux qui veulent la sauver adressent au Chef de l'Etat leur ptition contre la guerre. Quelques instants plus tard, un nouveau messager : Daladier fait lacrer les affiches de Flandin par la police. La Libert de Doriot qui l'avait reproduite, vient d'tre saisie. Dfense de vouloir la paix. Canailles ! Monstrueux salauds ! L'affiche de Flandin est dj dans nos colonnes. Tant pis, ce sera encore un blanc, un moyen comme un autre de faire savoir quel billon on nous met : Ici devait paratre l'appel de M. Flandin interdit par la police franaise. La fivre de la colre et du travail continue monter. Hachant de crayon bleu les preuves fraches, je hausse encore tout de plusieurs octaves. Notre cher Cousteau surgit, soldat depuis dix minutes, brandissant quinze lignes d'injures, son pour prendre cong aux porcs juifs et autres. Arrive que plante. Nous aurons dit du moins ce que nous pensions, nom de Dieu ! Un peu avant quatre heures, le tlphone m'appelle. La voix de Georges Blond. Mdiation de Mussolini. Elle est accepte. Confrence quatre Munich. Est-ce possible ? Oui. Le Quai d'Orsay confirme. Daladier part demain. C'est fini. Nous sommes saufs. Comble de joie : c'est la paix fasciste, la paix qui nous vient de Mussolini. Et pas un mot d'invitation l'affreuse Russie. On l'ignore, on la rejette dans les tnbres extrieures. Et l'infect Candide du jeune homme Fayard court les routes de France, avec ses oriflammes, ses taratata et ses adieux vibrants aux petits soldats. Sieg ! Heil ! Arriba ! Viva il Duce ! Il y a tout de mme quelques bons moments dans cette garce de vie. C'est dommage. Mussolini aurait bien pu attendre vingt-quatre heures. Notre Je Suis Partout arrive aprs la bataille. Quel sacr mtier ! Un si beau numro ! Mais la nuit tombe, dans la rue, nous vmes que les Parisiens n'avaient encore rien compris. L'angoisse restait colle tous les visages. Avec ses blancs normes de journal de guerre, ses pancartes flamboyantes et ses titres furieux, notre numro fit un assez beau bruit. Le soir mme, tout fier, je le montrais Maurras. Pour je ne sais plus quelles raisons de mise en page, son nom, suivi d'une colonne d'un texte superbe, ne figurait pas en premire place dans notre tableau d'honneur. Il ne vit plus rien d'autre, tana vertement notre inconsquence politique et me battit froid huit jours.

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CHAPITRE V LES VAINCUS DE MUNICH

Les tmoins assurent que le 30 septembre, son arrive de Munich, Daladier chancelait en descendant de lavion, terrifi lide des hues qui allaient laccueillir, moiti saoul du champagne dont il venait d'abreuver largement son angoisse. Il fallut un moment avant qu'il comprt que la foule qui courait sa rencontre ne l'insultait pas, mais l'applaudissait. Je n'tais pas l. Mais rien ne parait plus vraisemblable, plus conforme ce qu'on sait de l'homme. Dans l'effroyable quipe des fossoyeurs de la France, il faudra distinguer, non pour la justice, qui n'a juger que des actes en telle matire, mais pour la clart de l'histoire, les froides canailles, acoquines un rgime condamn parce quelles avaient install sur lui toutes leurs ambitions et toutes leurs richesses, et les crdules, les faibles, les redondants, non moins rpugnants du reste. Daladier parait bien avoir t de ceux-l. Les professeurs de son genre, ns dans la plbe, nourris parmi les dvots du sectarisme sorbonnard, avaient la religiosit de 89 au fond du ventre. Quand Daladier profrait : La France, fermement attache l'idal dmocratique..., c'tait la fois phrasologie et croyance. Daladier, modeste prsident de la majorit incertaine, venait de savourer Munich les mmes honneurs que deux fameux chefs de peuple, mais qui taient aussi les deux grands pouvantails de toutes les dmocraties. Et il avait trait avec eux, dpec avec eux une dmocratie soeur, celle de Bens, cet autre professeur rpublicain. Il pouvait bien se sentir flatt de tant de pompe et horriblement inquiet de la rumeur publique, tel un Homais qui vient d'tre reu par l'vque. Comme tous les ministres de la dmocratie franaise, il vivait en vase clos, beaucoup plus isol du peuple que nimporte quel monarque absolu de jadis, parmi des politiciens enferms dans les abstractions et les calculs de leur bizarre mtier, tous en scurit derrire leurs privilges, et pour qui un dplacement de voix reprsentait un dommage bien plus grand qu'une guerre. Daladier ne savait pas jusquo pouvait aller le got de la paix chez de simples citoyens. Je le vis le soir mme, montant vers le Soldat Inconnu la tte du cortge des Anciens Combattants. Tout le long des Champs-Elyses, une foule immense criait : Vive Daladier ! Le soleil couchant resplendissait devant ses yeux. Derrire sa tte frissonnaient des milliers de drapeaux. Sur sa trogne paisse et triste, maintenant rassure, apparaissait un vulgaire soulagement. Mais l'chine basse, les paules de biais, le dos rond, le pas veule, portaient encore tous les stigmates de sa peur. La foule chantait la Marseillaise. Elle ne savait pas d'autre hymne : Aux Armes, citoyens Refrain assez cocasse pour ce jour o l'on rengainait le sabre ! Mais six mois plus tt, sur cette mme avenue, la Marseillaise tait sditieuse : on clbrait aussi son retour. Quand Daladier, aprs la minute de silence, quitta le tombeau du Soldat, de l'Etoile la Concorde, une ovation gigantesque monta jusqu' lui. Je ne chantais pas, je n'applaudissais pas. Je me raidissais contre le frmissement contagieux de cette vaste chanson, de ces houles de ferveur et d'allgresse courant dans une glorieuse lumire. La fte tait trop belle pour son hros. Port par une telle apothose, n'importe quel homme d'un peu de mrite se ft senti capable de tout. Daladier n'tait capable de rien. Ce triomphe ne pouvait le grandir. Il ne le comprenait pas plus qu'il ne le mritait. On se rjouissait, en acclamant son nom, d'avoir vit l'abme. Mais c'tait Daladier qui nous avait fait rouler sur la pente, et qui ft descendu avec nous jusqu'au fond si une vigoureuse main

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ne l'avait pas retenu par ses grgues. Si une pareille foule avait tout pu connatre et raisonner, elle n'et pas clbr avec moins d'ardeur la fin de sa mortelle angoisse, mais en huant celui qui elle la devait. Un pays ne sort pas indemne d'aussi terribles branlements. De telles secousses rclament un traitement nergique et sage. Il et fallu la France un autre mdecin qu'un des auteurs de l'attentat o elle venait de frler la mort. L'homme qui, par sa faiblesse avait rendu Munich ncessaire, aurait d en bonne justice et bonne logique disparatre du pouvoir dans l'heure de son retour. Ce matre drisoire restait en place. Les lzardes profondes, creuses par ce mois de septembre dans l'esprit de la nation ne seraient pas rpares. La pousse d'enthousiasme du 30 septembre serait sans lendemain. ***** Munich, vu de 1942, apparat comme la rptition gnrale de septembre 1939. Le parti de la guerre venait de faire de ses forces et des faiblesses de l'adversaire une exprience un peu improvise sans doute, mais qui demeurerait. Il connaissait dsormais les erreurs viter, les hommes abattre, ceux qu'il suffirait de neutraliser, ceux qui se laisseraient gagner. Il pourrait maintenant fignoler ses manoeuvres sur un terrain bien repr. Il semblait peut-tre en chec. Mais c'tait pour lui une grande victoire que d'avoir pu dterminer pendant trois semaines une crise de cette ampleur, qui nous avait obligs dmasquer toutes nos batteries, user nos meilleurs arguments, qui avait dangereusement secou les nerfs et les esprits du pays. C'tait pour lui un triomphe que d'avoir t libre de jouer ainsi avec ses effroyables torches, que d'avoir pu habituer l'ide de la guerre des millions de coeurs et de ttes. Nous tions ainsi, aprs dj tant de dfaites, les vrais vaincus de Munich. Nous, cest--dire tous les nationaux, jusques et y compris les fascistes de Je Suis Partout. Les journaux grossoyaient encore les louanges de Daladier que nous apercevions dans nos rangs les plus fcheux tiraillements. Chez notre ami Doriot, dont l'nergie et les progrs nous avaient tant sduits depuis une anne et que nous paulions de notre mieux, la campagne de septembre se soldait par une dissidence. Plusieurs des meilleurs lieutenants du Chef rprouvaient la franchise de son pacifisme. Leur dmission dcapitait le parti et le stoppait en plein essor. Dans de vieux clans ridicules, mais qui pouvaient encore servir au Parlement, celui de la Fdration rpublicaine, par exemple, l'anarchie tait son comble. Dans le clerg, l'arme, la bourgeoisie, les affaires, Kerillis avait certainement gagn des indcis. Durant les premiers jours d'octobre, je rencontrais sur les boulevards le caricaturiste Sennep, vritable historien de toutes les bouffonneries phmres ou permanentes du rgime. J'aimais non seulement son esprit et sa fantaisie, mais le sens politique qu'il savait toujours mettre dans son jeu de massacre. Je fus stupfait et exaspr de l'algarade qu'il me fit : nous tions les tratres de Je Suis Partout, tratres peut-tre encore inconscients, mais minemment dangereux. La colre de Sennep signifiait la dfection de tout un grand pan de la droite. L'alliance des nationaux contre les blumeries de 1937 avait t, je l'ai dit, bien prcaire. Mais c'tait l'union sacre auprs des discordes qui nous attendaient. ***** Nous aurions pu facilement remplacer les dserteurs par tous les compagnons de lutte que nous venions de trouver gauche. Mais l'Action Franaise, cerveau du parti de la paix, tait bien trop confine dans ses habitudes et ses rigueurs pour devenir capable de rassembler les forces pacifiques. A Je Suis Partout, les plus bouillants d'entre nous, tels Brasillach ou moi-mme, ne parvenaient toujours pas largir les ambitions de notre petite troupe. C'et t cependant le moment ou jamais de tenter nos chances. Nous avions connu pendant plus de deux annes la volupt aigre-douce de faire un journal sans rival en France par son accent, son nergie, sa sagesse, la vracit de ses nouvelles et de ses prvisions, et dont la presse entire, si prodigue de salamalecs confraternels pour les plus ignobles torchons, feignait d'ignorer mme le nom. Mais pendant la bataille de septembre, nos ennemis avaient pu reconnatre que nous devenions vraiment redoutables, et que le silence n'tait plus une mthode suffisante contre nous. Voil qu'ils nous dcernaient la vedette de l'infamie. Le procd tait d'ailleurs charmant : vous n'tes, comme des assassins, tirs de l'obscurit que pour rpondre de vos crimes. Mais de toute faon, nous touchions la clbrit. Nous ne smes certainement pas en tirer le profit que nous mritions, et notre cas fut celui de tous les pacifistes franais. Durant ces semaines d'octobre 1938, par leurs hsitations et leurs scrupules, ils

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perdirent des armes qui leur manqurent cruellement quand la partie dcisive se joua onze mois plus tard. Au lendemain de Munich, encore tout tourdis et reints, nous avions commenc par dresser une superbe liste des canailles du bellicisme, avec les chtiments que nous exigions. C'tait de l'nergie bon compte et un extravagant crdit accord Daladier, qui se garderait bien d'inquiter cette clique. Puisqu'elle resterait srement impunie, c'tait aussi avouer notre faiblesse. Nous eussions mieux fait de garder notre fermet pour les prochains assauts de ces gredins. Une des pires ignominies de l'histoire de France aura t certainement l'abominable chantage au patriotisme exerc par les dsarmeurs, les juifs errants, les socialistes internationaux, les stipendis de toutes les caisses trangres. Seuls des Juifs avaient pu concevoir une aussi cynique et subtile perfidie. Les juifs jugeaient encore d'aprs leurs propres instincts en voyant dans les Munichois des agents de l'tranger. Inaccessibles tout sentiment du sol, comment fussent-ils parvenus se reprsenter notre francophilie ? On a qualifi depuis avec beaucoup de vhmence leur spculation. On a trop peu admir son habilet. On n'a pas voulu voir surtout ni condamner la jobardise de ceux, innombrables, qui y ont cd. Car sans ces nigauds, la manoeuvre et t vaine, et notre pays serait encore entier et fort. Le parti de la guerre restait aprs Munich intact, bien uni, aiguillonn par ses mcomptes, redoublant de virulence devant des nationaux diviss et indcis, comme le propre de leur nature semblait l'ordonner. Les bellicistes avaient aussitt trouv leur nouveau thme : la capitulation de Munich, opprobre de l'honneur franais. Nous aurions d traiter du plus haut de notre mpris ces crapules qui un an avant rentraient coups de poing la Marseillaise dans la bouche des patriotes, et pitinaient les trois couleurs devant la tombe du Soldat Inconnu. Nous nous crmes tenus de leur donner la rplique, de nous user dans une interminable dispute. Nous tions, hlas ! de bons Franais chatouilleux. Nos lecteurs l'taient aussi. Maurras, chaque nuit, tirait en l'honneur d'un Krillis ou d'un Bur d'blouissantes fuses de dialectique. Mais son art servait moins la paix quune placide, pratique et grosse affirmation. Maurras distinguait longueur de colonnes entre la capitulation et la ngociation. Mais il ajoutait vite qu'il n'y avait point lieu d'tre fiers de Munich. Imprudent corollaire : il et bien plutt fallu crier tue-tte notre joie que Munich et sauv la paix et la patrie, touffer sous nos clameurs d'allgresse la voix de nos ennemis. On pouvait prvoir sans peine que la campagne belliciste allait instrumenter dans tous les tons ce thme : l'hitlrisme des dfenseurs de la paix, mus indistinctement en serviteurs de l'Allemagne. C'tait la formule la plus grossire, la plus stupide, la plus effronte, c'est--dire la meilleure pour un pareil usage. Les manieurs de populace qui l'avaient invente le savaient bien. L'normit de la calomnie ne les embarrassait pas. Peu importait que nous eussions t les prophtes infaillibles et anxieux d'une restauration de l'Allemagne militaire, que nous eussions prch durant des annes la rsistance au germanisme. La plbe et les imbciles l'ignoraient. Ils se rappelaient seulement qu'au temps du briandisme, on nous dsignait eux comme les agents des marchands de canon. L'agent des marchands de canon devient tout naturellement l'homme de M. Hitler, qui fabrique les plus gros canons du monde. Le tour est jou. Cela fait mme une superbe image d'Epinal. Je voulais qu' Je Suis Partout, nous prissions carrment les devants. Rien n'tait plus facile que de faire avorter en le dmasquant un plan de l'ennemi dont nous connaissions tous les dtails. J'y avais consacr Lyon une de nos confrences o nous chauffmes au rouge notre public. Je ne pus obtenir que cette petite guerre prventive ft pousse plus loin. Mes amis trouvaient peut-tre la manoeuvre trop prilleuse. Tous aussi, nous tions beaucoup trop des amateurs de politique, admirant chez les autres la force des gros moyens, mais reculant devant leur vulgarit et leur monotonie lorsqu'il s'agissait pour nous de les mettre en oeuvre. Or, dans le cas en question, il et fallu gueuler sans relche jusqu' rompre les oreilles de l'adversaire, et couvrir ses calomnies de nos clameurs. ***** La campagne de l'hitlrisme des nationaux mordait sur nous parce que nous tions purs et patriotes. Je dois cependant cette justice deux ou trois de mes amis et je la dois moi-mme : nous ne nous sentions nullement embarrasss pour dire tout venant quun patriotisme confondu avec le point d'honneur nous paraissait dtestable et niais, que nous aimions fort les hros militaires ou plus sim-

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plement les bons soldats, mais que quant nous, nous avions pour devoir de nous faire un patriotisme aussi lucide et prvoyant que possible, et que ce patriotisme-l commandait pour la France la paix n'importe quel prix. Nous tions les fascistes munichois ? Mais parfaitement, messieurs ! Et Dieu ne plt que nous le fussions toujours et jusqu'au bout. On s'tait bien entendu pour un jour avec M. Hitler. Puisque ce premier pas tait fait, ne pourrait-on donc pas s'entendre pour dix ans ? Si les antifascistes s'agitaient avec tant de fivre n'tait-ce point parce que ce premier pas les pouvantait, qu'ils imaginaient dj une France leur chappant enfin, prenant la seule voie bonne pour elle, c'est--dire fatale pour eux, pour leurs prbendes, leurs sectes, leur religion ? On s'indignait de la dfaite de Munich ? Nous, nous pensions comme le soldat des Croix de bois que c'tait une victoire, parce que notre pays en tait sorti vivant. On talait en gmissant les pertes de cette journe fameuse. Nous, nous comptions les bnfices. Le pays avait gagn le temps de se refaire. Il venait de donner un superbe croc en jambe cette Tchquie de malheur par la faute de qui, depuis des mois, on ne respirait plus. Il s'tait dgag, vaille que vaille, mais dgag tout de mme, du plus compromettant de ses engagements. Ce n'tait pas une politique fort reluisante ? Mais qui nous avait t les moyens d'en faire une autre ? Nous tirions une extrme fiert d'tre pour cette politique, parce quil est plus mritoire de vouloir le bien de sa patrie en dpit du scandale, des injures, de la btise publique, qu'avec l'assentiment de tout un peuple pm. Mais nous ne pouvions pas exiger de tous nos compagnons une pareille anesthsie de leur amour-propre. Nous ne pouvions pas leur interdire de se disculper, de plaider en belle et due forme contre le rquisitoire de leurs insulteurs. C'tait la faiblesse classique d'une foule d'honntes gens de chez nous, acharns dmontrer leur bonne foi et leur logique devant des escrocs fieffs ou des dments. On voyait donc s'instituer une controverse de Munich o les chances de la loyaut taient aussi drisoires que devant les enquteurs maonniques du 6 fvrier. Tous les nationaux venaient aussi de l'anti-germanisme. Il tait par trop tentant pour eux de fournir dans un tel dbat cet alibi. Leurs ennemis se gardaient bien d'en tenir le moindre compte et redoublaient au contraire leurs coups. La crapule manoeuvrait ainsi sa volont l'lite du bon sens franais. Il faut dire que l'Italie, en se mettant rclamer Nice, la Corse et la Savoie quelques semaines aprs Munich, ne facilitait gure la besogne aux partisans irrductibles du fascisme franais et de la paix fasciste. Notre petite bande de Je Suis Partout avait support jusque-l unie au coude coude la grande contre-attaque judo-belliciste. Mais, pour la premire fois depuis trois annes, notre tonnante harmonie tait entame. Les manifestations italiennes m'affligeaient comme l'injure d'un ami intime et que l'on a partout vant. Il ne me semblait pas indispensable d'en faire part aux foules. Robert Brasillach, d'une fermet admirable en ces jours-l, et moi-mme, nous nous vertuions rpter : la ligne plus que jamais la ligne, accrochons-nous la ligne fasciste. Mais il devenait manifeste que certains de nos meilleurs amis commenaient juger notre obstination outre. L'vnement nous rvlait qu'il y avait parmi nous des croyants ingnus dont la foi ne souffrait aucune dception, ou bien des dilettantes nerveux, d'intelligents inconstants qui lchaient au premier accroc une doctrine neuve. Gaxotte, dsenchant de Rome, se soulageait en tte de notre journal par un article railleur et mchant. Je me dmenais de mon mieux, je battais le ralliement des vrits premires gailles : Fallait-il renier une doctrine que nous avions faite ntre dans toutes ses consquences ? Notre pays gardait-il, oui ou non, un intrt capital mnager l'Italie ? Jaurais voulu dans cette querelle un mle raisonnable et calme. Mais nous ne dcouvrions que des femmelettes offenses, se dpensant en coups de griffes et cris pointus. On voyait ainsi chez nous, dans le seul journal fasciste de France, des garons de trente ans qui en venaient dire : Aprs tout, il n'y a qu'une seule politique habile et tolrable : cest le radical-socialisme. C'est la politique naturelle des Franais. ***** Pendant ce temps, Ribbentrop et Bonnet essayaient d'amorcer des pourparlers franco-allemands et chouaient bientt sous les hurlements des religionnaires de la guerre.

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Nous n'tions plus en mesure de prendre srieusement parti. Le bellicisme avait dsormais sur nous l'avantage de l'initiative et de la libert stratgique. Nous nous bornions taler ses coups. Nous arrivions au bout de notre audace. Il ne nous paraissait plus possible de nous compromettre davantage. Maurras, de son ct, tirait de ses amoncellements de paperasses poudreuses ses dossiers de la duplicit boche . Il administrait au malheureux Bonnet de hautaines semonces, il ne s'tait pass outre-Rhin depuis Locarno que de ngligeables faits-divers. Il ne voulait pas se battre avec l'Allemagne, mais il ne tolrait pas quun de ses ministres vnt fouler notre sol. Etonnante conception de la diplomatie ! Et quand vous tes ministre franais, allez donc gouverner avec une presse livre sans frein de telles humeurs ! Un petit youtre errant du nom de Grynzpan venait d'assassiner un jeune attach d'ambassade allemand. Notre ami Darquier de Pellepoix, conseiller du XVIIe arrondissement, fort sympathique risque-tout, fondateur d'un Rassemblement Juif et d'un brlot de presse, La France enchane, avait jug lgant d'apporter sa couronne sur le cercueil. L'Action Franaise poussa les hauts cris et faillit clouer Darquier au pilori. Les gens de la maison dclaraient volontiers : Que a soit un Juif ou non qui lait tu, a fait toujours un Fritz de moins. Nous tions presque tous Je Suis Partout des collaborateurs anciens ou en exercice de l'Action Franaise. Bon gr mal gr, nous restions attels sa carriole. Nous ne connaissions que trop bien l'histoire de ses innombrables exclus, l'impitoyable hargne dont elle les poursuivait, les dgaines de dfroqus qu'ils tranaient lamentablement. Il ne s'tait pas trouv une plume droite, qui et soutenu d'un mot le dernier et le seul espoir de paix viable, assise sur un accord de la France et de l'Allemagne, la paix qui, hlas ! nosait plus dire son nom. ***** Je m'chappais de ces misres en m'enfermant chez moi, nuit et jour avec mes documents juifs. J'en faisais un nouveau numro spcial, Les Juifs et la France. Je plongeais voluptueusement dans l'histoire immmoriale de leurs tribulations. Je voyais mieux encore combien leur puissance chez nous tait insolite et neuve. Ces soixante ou quatre-vingt annes laisseraient dans le long cours des sicles de la vie franaise la trace d'une surprenante erreur. Pour l'expliquer un peu plus tard, pour la rendre croyable, il faudrait remonter longuement et difficilement aux causes enchevtres qui dterminrent une pareille obnubilation de nos esprits, l'assoupissement d'un instinct aussi vif de notre sang. Je quittais mes papiers et mes livres. Je repartais travers Paris. J'y retrouvais, tals partout, les signes les plus impudents de la souverainet juive. Les Juifs savouraient toutes les dlices, chair, vengeance, orgueil, pouvoir. Ils couchaient avec nos plus belles filles. Ils accrochaient chez eux les plus beaux tableaux de nos plus grands peintres. Ils se prlassaient dans nos plus beaux chteaux. Ils taient mignots, encenss, caresss. Le moindre petit seigneur de leur tribu avait dix plumitifs dans sa cour pour faire chanter ses louanges. Ils tenaient dans leurs mains nos banques, les titres de nos bourgeois, les terres et les btes de nos paysans. Ils agitaient leur gr, par leur presse et leurs films, les cervelles de notre peuple. Leurs journaux taient toujours les plus lus, il ny avait plus un cinma qui ne leur appartnt pas. Ils possdaient leurs ministres au fate de l'Etat. Du haut en bas du rgime, dans toutes les entreprises, tous les carrefours de la vie franaise, dans l'conomique, dans le politique, dans le spirituel, ils avaient un missaire de leur race post, prt retenir la dme, intimer les vetos et les ordres d'Isral. L'Eglise elle-mme leur offrait son alliance et leur prtait ses armes. Ils avaient toute libert de couvrir leurs ennemis de boue et d'ordures, d'accumuler sur eux les plus mortels soupons. Bientt, ils auraient le pouvoir de les billonner. Pour un mot qui corcherait leurs oreilles, ils feraient pourchasser, juger, emprisonner, ruiner le tmraire chrtien qui l'aurait prononc. Mais devant les feux et l'or clinquant du Paris juif, je pensais avec une tranquille certitude l'exode ternel et invitable. En remontant les Champs-Elyses o ils se vautraient dans les beaux bras de leurs esclaves chrtiennes, je repassais dans ma tte toute la suite des dits implacables qui jalonnaient pour les Juifs l'histoire de la France. Je voyais, de Philippe le Bel Louis XVI, se drouler ce long cours de sicles fconds o mon pays ne cessait de grandir, o il tait le plus puissant du monde et o il vivait sans Juifs, o le juif loqueteux, gar d'aventure sur les terres du royaume, versait l'entre des ponts de page la mme obole que pour un cochon.

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Les Juifs venaient d'atteindre la plus grande puissance qu'ils eussent jamais rve, au bout de cent cinquante annes ensanglantes par les guerres et les rvolutions les plus obscures et les plus meurtrires, dshonores par les chimres les plus folles et les plus funestes, les formes de tyrannie les plus froces, que le monde et connues sans doute depuis toujours. Le Juif, antique pillard de morts, ne pouvait conqurir sa plus grande fortune que dans le temps o s'amoncelaient de tels charniers humains. Il ne pouvait prtendre au rang de prince et de chef que dans une poque o les ttes perdues d'illusion oubliaient toute ralit. Il avait fallu le dogme insane de l'galit des hommes pour qu'il pt nouveau se faufiler parmi nous en dchirant ses passeports d'infamie, pour que ce parasite, ce vagabond fraudeur pt s'arroger tous les droits de notre peuple laborieux, attach depuis des millnaires notre sol. Le Juif tait l'universel profiteur de la dmocratie. Mais elle apparaissait semblable lui-mme, comme lui verbeuse, retorse, crasseuse, sournoise, se berant de mirages, affectionnant l'artifice, ingalable dans le faux et lescroquerie, incapable dans la construction, nourrie des mmes livres et des mmes mythes que lui, rvrant de Marx Blum tous les matres de la nouvelle Cabbale, poursuivant comme lui le vieil espoir de l'anarchie qui referait le genre humain. Le seul rgime qui et pu porter le Juif si haut tait bti sur le sable et le mensonge, comme toutes les oeuvres d'Isral. En s'identifiant lui chaque jour davantage, le Juif htait sa pourriture. Ensemble ils s'effondreraient. La vermine n'est jamais plus prospre que sur l'arbre qu'elle a suc jusqu'aux racines et qui va mourir. Mais quand l'arbre meurt, la vermine crve avec lui. La dmocratie agonisait. Le temps ne tarderait plus o les Rothschild reprendraient la besace. Je ne voulais plus connatre de question juive. Elle n'existait pas. Ou bien, telle quon nous la posait, c'tait la plus belle ruse des Juifs, le dbat install avec sa chicane morale la place de la loi qui et si vite tranch. Il n'y avait qu'un problme chrtien. Cinq cent mille Juifs poltrons, perdus parmi quarante millions de Franais ne pouvaient tre forts que de la btise ou de la vnalit des chrtiens. Le statut juif ne relevait pas de l'thique, mais de la simple police. Il ntait ni normal ni salubre pour un chrtien de se confiner dans l'tude dune race infrieure et exotique, de vivre indfiniment dans son intimit. La plupart des antismites finissaient par tomber dans l'hyperbole juive. Il n'y avait plus d'entreprise, si dmesure ft-elle, dont ils ne jugeassent la juiverie capable. L'antismitisme fourmillait de maniaques, d'hallucins, qui voyaient mille Juifs pour un seul. Ils annonaient avec des yeux hagards l'invincibilit de ce minuscule peuple de pleutres et de djets, tremblant de tous leurs membres au seul aspect d'un fusil, vingt millions peine d'Hbreux dissmins sur quatre continents, dont plus de la moiti croupissant dans leurs ghettos. Quelle farce plaisante que cet empire des Juifs au regard des grandes poques de la France ! J'imaginais le rire de Rabelais et de Louis XIV sur de tels propos. Ce qui tait burlesque alors n'avait pu devenir concevable que par notre ramollissement. Nous retombions en enfance. Nous avions devant le hibou juif des pouvantes et des superstitions de vieilles femmes. Sous le Juif le plus polic, le plus francis d'aspect, je reconnaissais l'Hbreu vaticinant. A se voir vtu de si beaux draps anglais, crasant les indignes de son faste, crachant conjugalement son sperme juif dans les plus nobles ventres du blason franais, acadmicien comme Racine et La Fontaine, ministre Paris et Londres, baron ici et lord l-bas, protg par les polices et les lois des trois plus grands empires du monde, choy par les Loges, les Parlements et les Eglises, arbitre souverain de la Bourse, de Stock Exchange et de Wall Street, le fils des tribus entrait en dlire. Tout le fiel amass dans les vieux ghettos lui remontait la tte. Il ne voulait plus tolrer de limites sa revanche et son pouvoir. Il lui fallait tout asservir. Mais il suffisait d'un bton brandi par un chrtien pour que le Csar de Jrusalem dguerpit toutes jambes. Les Juifs n'avaient rien acquis que par le vol et la corruption. Plus ils tendaient leur pouvoir et plus la pourriture gagnait avec eux. Il leur fallait dmolir toutes nos vieilles fondations et mettre leur boue et leurs dchets la place pour lever leur difice. L'effondrement d'un pareil monument tait certain. Leur impuissance quelque gouvernement que ce ft le disait assez. Les Juifs parviendraient-ils acheter le monde entier - c'tait l leur unique moyen de conqute - il serait le lendemain plong dans un chaos o glapiraient ces sous-hommes, bientt emports et dchiquets par d'indicibles temptes. Je ne pouvais croire cette apocalypse. Isral, sur notre continent mme, avait t dj trop bien mis en chec. Pour nous, Franais, hlas ! la question restait entire. Saurions-nous chasser temps ces architectes et ces maons de catastrophe, o dgringolerions-nous en mme temps que leur Babel ?

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Quel thme mtaphysique pour un chrtien ayant la foi que cette ternelle dfaite chtiant travers tous les ges la race qui avait tu Dieu ! Mais en l'an 39, de telles ides ne venaient plus qu' des mcrants. Les catholiques pieux taient en plein pilpoul. Nos thologiens s'affublaient du taleth par-dessus la chasuble. Si les Juifs cherchaient tout dmolir, c'tait pour obir leur vocation providentielle. Isral tait un corpus mysticum, une Eglise infidle, rpudie comme Eglise, mais toujours attendue de l'Epoux. Isral avait pour tche l'activation terrestre de la masse du monde . Il l'empchait de dormir tant qu'il n'avait pas Dieu, il stimulait le mouvement de l'histoire. Ecce vere Israelita, in quo dolus non est . Le Seigneur Jsus lui-mme a rendu tmoignage au vritable Isral. Les Juifs avaient l'amour de la vrit en mourir, la volont de la vrit pure, absolue, inaccessible, car elle est Celui mme dont le nom est ineffable. La diaspora, tait la correspondance terrestre et meurtrie de la catholicit de l'Eglise. Les judoltres, allaient chercher leurs rfrences chez cet tre de boue et de bave, Lon Bloy, fameuse plume, certes, l'un des plus prodigieux pamphltaires au poivre rouge de nos lettres, mais vritable juif d'adoption par la geinte, l'impudeur, leffronterie, la distillation de la haine et de le crasse : L'histoire des Juifs barre l'histoire du genre humain comme une digue barre un fleuve pour en lever le niveau. Lantismitisme, disaient-ils, n'tait qu'une sorte d'acte manqu collectif, ou de succdan d'une obscure et inconsciente passion d'anticlricalisme. Car on aurait beau faire, le peuple d'Isral restait le peuple prtre. Le mauvais juif tait une sorte de mauvais prtre, Dieu ne voulait pas qu'on y toucht, lui non plus. Le vritable isralite portait, en vertu dune promesse indestructible, la livre du Messie. Si le monde hassait les Juifs, c'est qu'il sentait bien qu'ils lui seraient toujours surnaturellement trangers. Ces gens dgoisaient inlassablement leur patois de sminaire et de cuistrerie. Ils faisaient entrer les juifs baptiss dans le plein convivium de la cit chrtienne. Ils temporalisaient le problme judaque constitutionnellement, et par des enchevtrements juridictionnels. Langue de chiens btards, hideuse dfcation d'une bouillie philosopharde ! Ces barbares et ftides cagots n'taient plus justiciables que d'arguments frappants. La seule besogne utile tait de rendre notre peuple cette dlectable certitude : il suffirait toujours d'un caporal et de quatre hommes pour mener aux galres quand il nous plairait nos cinq cent mille juifs gmissants et tremblants. Nous verrions de nos yeux une nouvelle dmolition du Temple, et il ne se relverait pas de sitt de ses dcombres. Le grave tait que les Juifs avaient dcid de commettre sa garde tous les hommes et tous les caporaux de France, de les faire triper pour sauver ses trsors, et qu'il se trouvait dans notre pays mme des chrtiens de vieille race pour applaudir ce dessein.

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CHAPITRE VI AU SEIN DE LINACTION FRANAISE

Kerillis, Bur, Elie Bois avaient chauffeurs et chteaux. Aprs dix annes de labeur incessant et trois mille articles derrire moi, j'attendais encore de pouvoir m'offrir un habit, une petite voiture, le complment de mon mobilier. Je redoutais encore un dmnagement ou l'arrir d'une note de gaz comme une catastrophe financire. Je pataugeais sous les pluies parisiennes avec un pardessus et des souliers fourbus. C'tait moi le vendu, comme de juste. Les portes de la presse se fermaient une une autour des pestifrs de mon espce. Au dbut de 1939, il m'avait fallu prendre, sans enthousiasme, la place de chef des informations l'Action Franaise. Son pacifisme intermittent, son antismitisme de principe, en faisaient toujours et malgr tout le seul quotidien de Paris o un garon dans mes sentiments pt travailler sans trop se renier, en ayant l'espoir de se rendre plus ou moins utile. Mais j'tais depuis trop longtemps son collaborateur pour garder beaucoup d'illusions sur son rle politique, Le spectacle de sa vie quotidienne allait m'enlever bientt celles que j'avais essay de conserver jusque l. ***** Il faudrait autant de livres, de patience et de pntration pour l'histoire complte de l'Action Franaise que pour celle de Port Royal. Je veux simplement ici en esquisser quelques aspects qui entrent dans le cadre de ce rcit. Certains s'indigneront sans doute de ce chapitre. J'ai pes scrupuleusement ce que je dois l'Action Franaise dans la vrit et dans lerreur, ce qu'elle m'a montr et ce qu'elle m'a cach, ce qu'elle m'a donn et ce qu'elle m'a interdit. Le compte fait, je n'estime pas que je doive tre oblig au silence par gratitude. LAction Franaise est une de ces entreprises d'hier qui ont vcu d'quivoques soigneusement entretenues et sont arrives ainsi maintenir aujourd'hui encore une partie de leur influence. Si l'on veut aller de l'avant, on doit purger ces vieilles hypothques. Maintes faiblesses du nationalisme franais sont inexplicables sans quelques lumires sur l'Action Franaise. Ce que je vais en dire objectivement sera d'ailleurs fort anodin auprs des propos qui se tiennent sur les mmes sujets depuis vingt ans, parmi les intimes de Maurras, et la barbe mme du matre, lequel, on le sait, est sourd. J'avais souvent pass de longues heures plong dans les collections de l'A. F. d'avant 1914. C'tait un incomparable journal, le plus beau sans doute qui se ft jamais imprim Paris. Tout y tait neuf : la doctrine de la corporation, la revue de la presse imagine par Maurras, la fermet du style dans un quotidien, son extraordinaire varit de registre, les chahuts inventifs de ses tudiants. La violence de la langue y faisait un merveilleux mnage avec la violence de la pense. Un air irrsistible de jeunesse et de joyeuse audace traversait chaque numro, animait la thorie aussi bien que les blagues des Camelots du Roi. L'Action Franaise avait rendu aux ides nationales le charme de la verdeur et de la subversion. Le massacre la guerre de tant de ses meilleurs militants lui fournissait une glorieuse excuse. Cependant, ces pertes avaient t combles en 1924 quand elle pouvait faire dfiler dix mille garons sur le Boul' Mich pour rclamer la tte d'un maon sorbonnard, quand dans les villages d'Alsace le tambour municipal lui-mme annonait les runions de ses sections. Elle effrayait la Rpublique. Mais elle avait commenc la rassurer en la laissant tuer ses hommes sans riposter. Beaucoup de ses anciens fidles dsabuss faisaient avec raison dater sa dcadence du jour o la fille Berthon avait pu assassiner dans la maison mme Plateau, un de ses meilleurs chefs,

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sans tre pendue cinq minutes plus tard un balcon. Lucien Dubech, disait l'histoire, dtourna, le revolver d'un camelot qui allait abattre la meurtrire, en criant : Il faut que l'on sache, il faut qu'elle soit juge. Toujours la peur du sang chez ceux qui ne pouvaient vaincre que par le sang, toujours cette absurde religion du droit. Les nationaux, incapables de faire occire convenablement un vulgaire espion trois galons n'avaient pas eu assez d'une affaire Dreyfus. Il leur en fallait la douzaine. Ils ne semblaient pouvoir vivre, tels de vieux Bridoye, que de ces juridiques et interminables duperies. Le rgime devait les leur fournir gnreusement : aprs l'affaire de la Berthon, l'affaire Philippe Daudet. Aprs Philippe Daudet, la rue Damrmont, aprs la rue Damrmont, Jean Guiraud. Puis le Six Fvrier, puis le procs La Rocque. Aux coups de pistolet, aux mitraillades, jamais d'autre riposte que les papiers bleus et les plaintes contre inconnu. Des exploits d'huissiers pour venger quarante cadavres ! L'Action Franaise, avec ses doctrines hardies et indites, son royalisme, ses menaces, ses prophties, jouissait presque du mystre d'une socit occulte. Elle avait eu l'trange fantaisie de vouloir faire lire des parlementaires elle sur un programme qui rclamait la fin des Parlements, la folle lgret d'attaquer ainsi la dmocratie sur le terrain o celle-ci tait vraiment imbattable, qu'elle minait, sapait, o elle manoeuvrait son gr. L'quipe lectorale de 1924 n'avait pas seulement cot lAction Franaise un piteux chec, mais surtout son secret. Elle pouvait bien organiser maintenant des dfils et des rassemblements, en multipliant gnreusement ces foules pour son compte rendu du lendemain matin : la Rpublique avait fait dans les urnes le recensement prcis de ses fidles. Bien peu de monde, en somme, pour tant de bruit et d'ambitions. On rduirait ces agits sans peine. Il ne restait plus qu' choisir le bon moyen. Deux ans plus tard, sur la requte de Briand, le dmagogue tiare Ratti, dit Pie XI, jetait, sur l'Action Franaise son interdit, lui arrachant la moiti de ses ressources et de ses lecteurs. Le sige de ses bureaux en 1927, pour l'arrestation de Lon Daudet, les encriers jets la tte des flics, les comits directeurs palabrant avec le prfet de police du haut du troisime tage, navaient t quune cacade, selon le vocabulaire mme du hros de l'aventure, l'investissement de Tarascon et le brave capitaine Bravida chef de la rsistengce . L'vasion de Daudet, quelques mois plus tard, tait sans doute une excellente farce, mais qui ne compensait point une telle ignominie, un pre jet en prison pour avoir voulu dmasquer les assassins de son fils. ***** Au dbut de 1939, Jacques Bainville, que toute son intelligence avait conduit crire une Histoire de la Troisime Rpublique sans un seul mot de la question juive, tait mort depuis dj trois ans. Le cher Lon Daudet avait eu encore bien du talent pour peindre Victor Hugo retroussant ses jolies bonnes et, faute de mieux, tromper ses vieilles envies en pelotant amoureusement ses mots. Mais Daudet affaiss et dsabus ne comptait plus. Jacques Delebecque, esprit trs fin et trs libre, le savoureux et si raisonnable colonel Larpent, tous deux hommes d'un vaste savoir, mais revenus de tout, avaient rsign depuis longtemps leur rle actif. L'Action Franaise tout entire reposait sur Maurras. Ce qu'elle tait devenue, ce qui s'y faisait chaque jour n'tait plus intelligible que par lui. La survie du journal, le crdit qu'il pouvait encore possder tenaient uniquement au gnie du vieux lutteur, son ardeur intacte, l'intrpidit de sa pense, son infatigable dialectique. Mais chaque jour aussi il dtruisait de ses mains cette cration de toute son existence, et voici comment il s'y prenait. Sur ce cas singulier, quelques dtails prcis sont ncessaires. Chaque soir, Maurras arrivait vers sept heures son bureau de la rue du Boccador, vaste et orn profusion de moulages et de photographies de sculptures grecques, de portraits ddicacs, Barrs, la famille royale, Mussolini en place d'honneur, d'une foule de sous-verres saugrenus et nafs d'on ne savait quels admirateurs, bibelots de foire, poupes-ftiches, images de premire communion, petits lapins de porcelaine. Haut, massif, plein de barbe, trottinant sur de grandes jambes molles, Maurice Pujo, le rdacteur en chef, qui rythmait sa vie sur celle de Maurras l'avait prcd de quelques minutes au plus. Pujo, qui sortait de son lit, ne tardait du reste pas s'offrir, dans la quitude de son cabinet, un petit acompte de sommeil.

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Maurras s'enfermait avec des visiteurs varis. C'taient avant tout, comme on l'affirmait dans les journaux chos de la gauche, des escouades de douairires qui possdaient un vritable abonnement ces sances, des marquises de rpertoire comme on nimaginait plus qu'il pt en exister encore, ou de ces vieilles timbres, emplumes et peintes comme des aras, qui rderont toujours autour des littrateurs acadmisables. L'une des plus notoires des jeunes filles royalistes, pucelle de cinquante-cinq ans au cuir boucan et moustachu, qui se nommait Mlle de Montdragon ou quelque chose de ce genre, tait venue dire au Matre dans les dbuts du Front populaire : Les communistes prparent un grand coup. Ils ont des dpts d'armes dans beaucoup de maisons. Ils les ont dsigns en dessinant sur les portes des pistolets. Voyez, j'en ai pris le modle. Et elle exhiba, soigneusement relev par sa vertueuse main, un superbe et classique braquemart de murailles, assorti de ses pendentifs. Je peux faire certifier l'anecdote par dix tmoins qui la demoiselle avait d'abord confi sa terrible dcouverte. Maurras, harcel par les besognes d'un parti et d'un quotidien, commenant ses journes avec un retard invraisemblable, perdait ainsi deux heures et parfois plus recueillir gravement les ragots de salons du Faubourg Saint-Germain qui sentaient dj le moisi sous Louis-Philippe, des caquets d'antiques folles d'une indiscrtion honte, qutant l'avis du prince de la raison sur les opinions politiques du nouveau vicaire de Saint-Franois-Xavier, rvlant la fcheuse pente librale que prenait telle comtesse, et dont les voix perantes de cacatos parlant un sourd retentissaient jusqu' l'autre bout de la maison. Pendant ce temps, l'infortun rdacteur charg de soumettre Maurras copies ou suggestions pour le numro du jour, droguait devant sa porte en songeant aux imprcations du metteur en page qui l'accueilleraient l'imprimerie. Il n'tait pas rare quune sommit de l'industrie ou de la presse, un tranger minent poireautt ses cts, dans l'attente d'une audience qu'il sollicitait depuis huit jours. De quart d'heure en quart d'heure, le secrtaire de Maurras tlphonait quelque matresse de maison des Invalides ou d'Auteuil qui avait eu la tmrit de promettre un dner avec le Matre une douzaine de dames, d'officiers suprieurs et de financiers catholiques. A partir de neuf heures et demie, M. Maurras faisait prier que l'on se mit table sans lui. Sur le coup de dix heures, il partait vers le lieu de son dner. Toujours prcd dix minutes de distance par son fourrier Pujo, Maurras surgissait l'imprimerie de la rue Montmartre aux alentours de minuit. A l'heure o tous les journaux de Paris et de France taient sous presse, les deux matres de l'Action Franaise commenaient leur tche de directeur et de rdacteur en chef. Chacun de son ct se plongeait dans un jeu des preuves du jour. Cette lecture avait sur Pujo un effet infaillible. Avant la cinquime colonne, il dodelinait de la tte et s'endormait le nez sur la sixime. Maurras tenait le coup jusqu'au bout du pensum. Mais c'tait pour s'octroyer aussitt un petit somme qu'il faisait incontinent, la renverse dans son fauteuil. Vers une heure du matin, son chauffeur, l'un des correcteurs ou moi-mme avions la charge de le secouer vigoureusement. De ses beaux yeux graves et perants, couleur d'eau de mer, il regardait la pendule. A ce moment, tout le papier imprim de Paris roulait vers les gares ou vers les portes dans les camions d'Hachette. Maurras daignait s'atteler enfin son article quotidien. J'admirais chaque fois, avec la mme surprise, cet instant-l. Comme des servantes fidles veillant sur le repos de leur matre, guettant son premier geste, toutes les penses du vieillard prodigieux taient rassembles, alertes et innombrables, dans la seconde o il sortait du sommeil le plus accabl. Sa main noue sur un porte-plume de deux sous galopait et volait, mais si rapide ft-elle, elle tait aussitt devance par le flot des arguments. Ds le deuxime feuillet, elle ne traait plus que des arabesques hautaines et mystrieuses. Et il y avait ainsi, zbres dclairs, sabres de paraphes qui voulaient dire ou bien France ou bien tartine, des soixante-dix et des quatre-vingts pages arraches une une un cahier d'colier. Un cryptologue attitr, sexagnaire se prvalant d'un titre de chevalier, se faisant la tte d'Henri IV sur une blouse grise, suprmement vain de son talent d'expert en hiroglyphes maurrassiens, le seul qui et jamais log dans sa cervelle, se penchait longuement sur ce majestueux rbus et le dictait mot mot au meilleur de nos linotypistes. Vers les trois heures du matin, cette opration infernale aboutissait une douzaine de colonnes de plomb.

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Alors commenait le grand drame des corrections. Selon un immuable rite, on alignait sur le marbre une lampe, un encrier, une rame de papier blanc. Maurras se plantait debout devant cette critoire improvise, entour de ses preuves, et bouleversait la Balzac son premier jet, renversant les paragraphes, rajoutant, biffant, jurant et trpignant chaque coquille. Cette seconde version, peine remise au net, subissait incontinent le mme sort. Trois, quatre sries d'preuves n'puisaient pas toujours son gnie de la rature. Depuis longtemps, les clicheurs, les rotativistes, les chauffeurs des messageries ronflaient dans tous les coins d'un sommeil d'autant plus serein qu'on le leur payait au double tarif nocturne. Vers cinq heures enfin, Maurras abandonnait regret sa prose, qu'il venait le plus souvent de ramener sa premire version. Il remontait, d'un pas peine un peu plus lourd, son escalier aux murs toils d'encre, salis de graffiti. Il regagnait son bureau, antre mphitique qu'obstruait aux trois quarts le sommeil affal de Pujo. Il se mettait alors paperasser indfiniment dans les sept ou huit mtres cubes de brochures cornes, de revues noires de poussire, de journaux jaunis, de gigantesques enveloppes surtout, bourres de notes, de vieilles lettres, de coupures, qui faisaient sur sa table un norme rempart, lui laissant peine un troit crneau pour poser son cahier et sa main, qui assigeaient les tables voisines, grimpaient en piles branlantes vers le plafond. Une de ces montagnes s'effondrait, l'avalanche frlait Pujo qui grognait sourdement dans sa barbe. Maurras sacrait, hurlait l'aide, retrouvait enfin dans la poche de son vieux veston noir le bout de papier convoit. Il se calmait, cisaillait les franges de ses manches limes, repartait la recherche d'une strophe de Raymond de La Tailhde ou de Moras, billait un peu, puis s'attaquait sa correspondance : vingt, trente, quarante lettres, le plus souvent de vrais plis, d'un formidable volume, et dont les destinataires mduss ou affols battraient Paris pendant des jours, la recherche d'un traducteur, dchiffrant deux lignes avec le secours d'un initi, trois adjectifs avec l'aide d'un autre et quelquefois rien du tout. Pujo commenait enfin s'brouer sur son sige, se frottait les yeux, repiquait un somme, se rveillait pour de bon, entreprenait son tour quelque lettre, griffonnait dix mots, en biffait cinq, entrait devant les cinq autres dans une inextricable mditation, puis, de guerre lasse, hlait le chauffeur et s'allait fourrer dans ses draps jusqu'au soir. Aux environs de sept heures, dans ses jours d'avance, le plus souvent huit, quelquefois dix ou onze, Maurras levait son tour le camp et partait se coucher, le pied vif et l'oeil net, aprs cette nuit de veille dans une immonde canfouine empoisonne par les vapeurs de plomb. Maurras avait habit pendant de nombreuses annes rue de Verneuil, jusqu' ce que le dluge des livres et des papiers et envahi mme son lit. Il avait mis ce capharnam sous verrous et migr rue de Bourgogne. Sa porte y tait consigne tout visiteur. Quelques messagers, pour qui il fallait cependant qu'elle s'entr'ouvrit, rapportaient des descriptions effarantes. On se frayait accs jusqu'au Matre entre des tranches de bouquins et de dossiers entasss du parquet au plafond, on pitinait une litire de papiers. La dcouverte d'un document parmi ces stratifications relevait de la gologie. On ne s'tonnait plus depuis longtemps, dans les restaurants du VIIe arrondissement, de voir vers les quatre heures de l'aprs-midi, Maurras arriver en coup de vent, la canne agressive et charg de journaux comme un camelot. Il s'installait pour djeuner au milieu de la salle dserte et s'tonnait violemment de voir biffs sur la carte les meilleurs plats de midi. Puis il plongeait de nouveau dans de mystrieuses besognes. A sept ou huit heures, rue du Boccador, il reprenait enfin le cycle de ses singulires journes. Que de fois, pendant onze ans, ai-je entendu rabcher le compte de ce que les fameux retards de Maurras cotaient au journal ! Sans parler du manque gagner, l'addition, en plomb, en heures d'ouvriers, en pnalits de messageries Hachette, se chiffrait au bas mot trois mille francs par nuit. Maurras n'acceptait qu'un salaire de petit reporter. Mais il cotait, bon an mal an un million, ce fameux million de l'Action Franaise, ternellement qumand, toujours obtenu, tout de suite fondu. Maurras, depuis longtemps dj se rservait le soin exclusif de quter ces oboles, froidement leves la hauteur du premier des devoirs nationaux. S'il ne se ft agi que du million ! Mais l'Action Franaise, ratant une fois sur deux les courtiers de province, parvenant souvent midi aux kiosques des boulevards, et le soir, quand ce n'tait pas le lendemain ses abonns d'Auteuil ou de Montparnasse, tait devenue un journal fantme. A dix reprises, pour l'affaire Philippe Daudet, pour le Six fvrier, pour les sanctions italiennes, pour les grves de Blum, elle avait connu d'extraordinaires coups de fortune, quintuplant, sextuplant son tirage sur la

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lance d'une vigoureuse campagne, dbitant brusquement cinq cent mille numros. Chaque fois, l'incorrigible manie de Maurras avait rompu son lan, l'avait fait retomber ses fatidiques soixante mille exemplaires. J'ajoute que dans un journal de deux o de trois feuilles, l'norme superficie accapare par Maurras ne laissait peu prs aucune place pour une pture plus accessible, pour des projets capables de nous gagner des lecteurs hors de notre cercle de frus et d'habitus. C'tait la condamnation de tout effort et du parti lui-mme. Les familiers de Maurras se sont interrogs bien souvent sur les causes possibles d'un pareil errement. Ceux qui l'ont le mieux connu ont toujours conclu pour son orgueil. Maurras tait trs vivement pntr de son gnie, et d'un non moins juste mpris pour l'ensemble du troupeau humain. Il n'a jamais eu de foi que dans la puissance de ses ides. Il a tout soumis autour de lui aux singulires conditions de leur panouissement. Il fallait tel grand crateur des robes de chambre en soie, un dcor de satin pour crite son aise, celui-ci, des flots de caf, celui-l le lit, des volets clos, une chambre tapisse de lige. Maurras, lui, avait gard comme maints crivains de vieux plis d'tudiant, renforcs par les moeurs du journalisme, par les horaires imprvus que l'on adopte si volontiers dans ce mtier. Il prouvait cette rpugnance devant la page blanche que connaissent la plupart des esclaves de la plume, qui vous fait remettre le labeur invitable jusqu' l'instant o l'on est pressur par la ncessit. Il affectionnait la nuit qui favorise et acclre chez tant de complexions le travail de l'esprit. Il n'avait jamais consenti le moindre sacrifice ces commodits de sa pense. Pour l'laboration d'une oeuvre purement personnelle, cette intransigeance et t magnifique. Nous tions nombreux, sachant tout ce qu'elle entranait, ne pouvoir nous empcher d'admirer cette vie de bohme septuagnaire, tout entire dvore par la pense. Je la comparais, avec son pittoresque, sa noble pauvret, aux rites, aux pourchas d'argent, aux beaux complets d'administrateurs, aux emplois du temps de capitaines d'industrie qui remplissaient les semaines et les ans de tant d'illustres gens de lettres. Au milieu de ces bourgeois, les moeurs insolites de notre matre dsignaient un grand homme. Avec sa lampe brlant jusqu'au del de l'aube, le capharnam de son bureau, ses preuves inlassablement surcharges, Maurras, s'il et travaill seul, nous et propos l'exemple tonique d'une existence la Balzac, la Wagner, la Rembrandt, et par plus d'un ct il en laissera en effet l'image. Mais ce superbe gosme devenait une calamit dans une entreprise collective. Le vieux lion de Martigues, comme celui de Bayreuth, aurait pu rpter firement : Le monde me doit ce dont jai besoin . Le fcheux fut qu'il et si grand besoin, pour difier son chteau intrieur, d'un journal, d'un rassemblement d'hommes, de tous les espoirs qu'il souleva et broya. Quand on porte le combat dans le cours quotidien de la vie civique, c'est pour enlever le succs. Ce succs exigeait la conversion du plus grand nombre la doctrine de Maurras. Mais Maurras n'hsitait pas perdre cent mille adhrents possibles, dcourager dix mille convaincus pour mener une pense son point de perfection. Personne n'aura davantage clbr l'action et eu devant elle une attitude plus floue, faite la fois de ddain et d'embarras. L'action tait une figure indispensable de sa rhtorique, son gr trs suffisamment prolonge dans le rel par un remue-mnage plus ou moins factice de proslytes. Son ancien disciple, l'historien d'art Louis Dimier a mieux analys cela quon ne le fera jamais dans une espce de chef-d'oeuvre ignor : Vingt ans d'Action Franaise : La dmonstration, dit-il de Maurras, l'enchantait. Elle avait pour effet de servir une passion de domination intellectuelle, la plus forte chez lui, et qui faisait le grand ressort de son existence. En mme temps, elle comblait le besoin d'activit d'un esprit que toute autre application trouvait insuffisant... Il avait un pouvoir d'vocation si fort et un sens politique si juste qu'il nous rendait ses inventions prsentes et que nous croyions toucher l'objet. Pour lui ce n'tait qu'une peinture, dont il repaissait son imagination et charmait sa mlancolie. Il n'avait nul souci vritable, nul besoin organique de la faire passer en fait. Le philosophe Hume a nomm inquitude, uneasiness, l'aiguillon ressenti par l'homme dans sa machine, qui, tandis que la raison propose, le fait agir effectivement. Maurras manquait de cette inquitude, ou, si l'on veut, la sienne n'allait qu' dmontrer. Il avait contentement, sa dmonstration faite. Son plan de restauration trac, il suffisait que sa pense s'y loget, et, de l, commandt d'autres. Faire la monarchie, pour lui, c'tait cela. Sa doctrine prchait davantage, mais son instinct, n'allait pas plus loin .

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Ces lignes et toutes les pages qui les accompagnent taient sans doute trop pntrantes, trop pesantes de vrits pour servir dans les peu prs, dans les joutes rapides de la polmique. Aucun adversaire n'en a fait, que je sache, l'emploi qu'on en pouvait attendre. Il est encore un trait de Maurras que Dimier n'a pas aussi nettement relev : le refus obstin, ressemblant fort une drobade, de considrer en face les ralits les moins inluctables. Par l, Maurras aura rejoint souvent ces chevaucheurs de chimres qu'il pourchassa si prement. Mais jy reviendrai plus loin, avec d'tonnants exemples l'appui. ***** J'avais une fois pour toutes reconnu que l'Action Franaise n'tait que le support d'un esprit minent et par bien des points admirable, dont le rle positif ne justifiait en rien cependant une telle mise en scne. Ce sentiment avait gagn toute la maison. Tout y respirait le dnigrement et la lassitude. L'exemple de Maurras entranait une gabegie, une incurie gnrales. A son million, s'ajoutaient plusieurs autres millions prcipits dans les tonneaux percs de la plus vaine propagande, dune douzaine d'entreprises aussi striles qu'insatiables, engraissant un bataillon de fonctionnaires recuits. L'Action Franaise tranait derrire elle, comme un pilier de tripot, un faix de dettes toujours grossissant, elle se faisait escroquer avec une navet de vieille rentire bigote. Son extravagant budget alimentait longueur d'anne la verve furibonde et superbement soldatesque de deux ou trois lucides et truculents vtrans de ce bobinard, selon leur mot favori, tous du reste d'une fidlit que rien ne pouvait branler. L'un d'eux disait de Pujo : Il dort vingt heures sur vingt-quatre, et il lui faut quatre heures pour se rveiller . Il dmontrait dans un monologue clinien et intarissable que lorsqu'on nest pas fichu de mettre de l'ordre dans un journal, on est assez mal venu de prtendre l'administration de la France. On remchait indfiniment les fautes commises, les occasions manques, les truismes familiers en ce lieu : l'Action Franaise microcosme de toutes les dmocraties, en portant chaque tare dcalque l'envers, - pagae financire, jactance, inertie, bureaucratie, - comme ces mdecins sombrant la fin dans les perversits qu'ils traitent, sa prise du pouvoir imagine comme l'avnement de la plus bouffonne anarchie que la France aurait pu connatre, l'impossibilit pour un pareil journal de survivre Maurras. Le vieux doctrinaire avait mis en effet un singulier acharnement faire le vide autour de lui. Que de fois ai-je entendu rcapituler la longue liste des exclus, des talents que l'Action Franaise dcouragea, compter l'incomparable rdaction qu'elle et fourni ! Maurras, apologiste passionn de la continuit, s'tait refus tout successeur, avait systmatiquement cart de lui tout candidat son hritage. Sa confiance par contre allait infailliblement aux personnages les plus falots ou les plus nuisibles, une bande de rats, de plats flatteurs, voire de vrais gredins scapulaires. Georges Calzant, odieux butor, stait vu quinze ans auparavant confier le Quartier Latin alors quon y comptait quinze mille monarchistes. Ses grossirets, ses bourdes, ses mouchardages avaient si bien fait qu' la veille de la guerre on ne connaissait pas cent tudiants qui restassent vraiment dvous notre pavillon. Calzant n'en demeurait pas moins inamovible, couvert en toutes circonstances par Maurras, consult, approuv, entretenu grassement par cinq ou six caisses de la maison. J'avais aim et admir l'Action Franaise rprouve, excommunie, engueulant les lgats, les cardinaux, le pape, renouant aprs tant d'autres traditions salubres celle de l'ternel anticlricalisme gaulois, l'A. F. des innarrables et dlicieuses campagnes du nonce-espion , ou des partouzes de Monseigneur Ceretti , objet d'abomination pour les pres de familles pieuses et les confrenciers de Saint-Vincent de Paul. Pour tout dire, mon adhsion dfinitive sa politique datait d'un soir lyonnais de 1927, aprs la Rhnanie, o l'un de mes plus chers compagnons de jeunesse entrant quelques semaines plus tard au noviciat des jsuites, et qui mavait durant des annes ennuy par son maurrassisme littraire et fdraliste, m'annona sa rupture avec cette maison que Rome venait de condamner. Nous fmes ainsi toute une troupe de parpaillots, qui compensions assez bien la dissidence des porteurs de chapelets. Ces temps de subversion s'achevaient. Le jour o nous apprmes le trpas de notre ennemi Pie XI, la fin de l'hiver 1939, j'examinais avec Maurice Pujo l'importance du titre qu'il convenait de faire sur cette nouvelle. Pujo me dit tout guilleret : Croyez-vous qu'il faut que nous lui foutions six colonnes, ce pape ? Enfin, si vous y tenez... Ce fut le dernier mot de l'Action Franaise schismatique. Depuis de longs mois dj, devenue vieille dame, elle tournait ses penses vers le salut de son me. On voyait

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de plus en plus ses visiteurs des tournures bondieusardes. Avec la mort du pape Ratti, une vive animation s'tait empare des cnacles de dvote bourgeoisie qui avaient toujours form le fonds de la clientle royaliste. On devinait chez eux la hte d'apaiser leurs consciences, si longtemps mises l'preuve. Maurras portait leurs propos et leurs entremises une extrme attention. Durant toute sa vie, ce vieux bohme mcrant et salace, d'une verdeur et d'une roideur de propos inoues dans le priv, menant dans des rumeurs de sdition une perptuelle politique de fronde, avait eu le plus troit souci des convenances sociales et religieuses. On l'avait toujours vu plein de soupon et de rticences devant une certaine libert d'esprit et d'allure, qu'elle se manifestt par la couleur d'un costume, par la curiosit des formes littraires imprvues, par une franche sensualit, une verve pice ou une apprciation non farde des thologies. Il cartait finalement ceux qui s'en rendaient coupables pour leur prfrer en toute occasion des personnages arms de faux-cols austres, de lauriers d'Institut et de paroissiens romains. Je me suis souvent interrog sur cette contradiction. Pour bien s'expliquer sur elle, il faudrait pousser le portrait de Maurras beaucoup plus loin qu'il n'est dans mon dessein de le faire. Maurras se sentait-il oblig par les origines clricales de l'Action Franaise, par un systme appuy sur tout l'ordre tabli et qui le fit louvoyer si curieusement et habilement entre le refus d'un rle politique l'Eglise et l'affirmation qu'il tait vain de construire un difice politique hors du catholicisme universel ? Sans doute ces scrupules sont-ils entrs pour une forte part dans son cas. Mais Maurras y tait port par sa nature autant que par ses calculs. Je l'ai vu dix ans durant, chaque semaine, exercer sur les rubriques littraires de son journal une censure aussi comique et vtilleuse que celle de l'abb Bethlem. Il avait devant Baudelaire, Rimbaud, Andr Gide ou Proust des rpulsions non point seulement esthtiques, mais de vieille demoiselle qu'effarouche une peinture un peu crue du vrai. Cette disposition na pas peu contribu faire de l'Action Franaise un rassemblement d'abbesses, d'antiques vierges, de dames et de puceaux doeuvres, de gentilshommes bretons bottines et sacrs-coeurs, de vieillards qui ont perptu jusqu' notre ge la race des ultras et des zouaves pontificaux. Il resterait savoir de quelle utilit pouvaient bien tre ces curieux fossiles de notre palontologie sociale dans un parti qui se rclamait si volontiers de la subversion. J'ai souvent pens aussi ces annes de la guerre o Andr Gide crivait Maurras et se rapprochait chaque jour un peu plus de lui. La rencontre n'a jamais eu lieu. Pour qui sait la pitoyable versatilit du grand Gide en matire politique, il est peu vraisemblable que cette rencontre et t fconde. En 1917, personne ne pouvait prvoir cependant les ridicules avatars de Gide. Mais l'Action Franaise tait faite pour repousser un Gide, et pour attirer et choyer un Le Goffic. La littrature d'Action Franaise a compt, Dieu merci, quelques autres auteurs, commencer par le Daudet des grandes annes. Mais ce fut toujours en dpit de Maurras, admirable crivain dans le jet quotidien, laborieux, contourn ds qu'il a voulu viser plus haut, et qui pour les lettres en est rest toute sa vie aux gots d'un bon professeur de seconde frott d'un peu de symbolisme. En 1938, au sortir de la prison qu'il avait supporte avec un incomparable stocisme, Maurras avait bien le droit de souhaiter une rparation clatante et cinglante pour ses ennemis. Il n'en restait pas moins consternant et fort typique qu'il et qut pour cela les suffrages de l'Acadmie, le drisoire honneur d'y tre accueilli par un Henry Bordeaux, que cette conscration et tenu dans ses soucis une place immense. Cette soif de respectabilit fut la petitesse de cet homme grand par bien d'autres traits. C'est en justifiant ses prjugs au lieu de les secouer qu'il a t le plus infidle sa destine, s'inclinant devant tant d'hommes qui ne lui arrivaient pas la cheville, devant tant de poncifs, lui qui fut si souvent l'incarnation de l'audace. L'Action Franaise ne devait pas tarder obtenir son absolution de Sa nouvelle Saintet romaine, le prudent et melliflu Pacelli. Le Vatican, pour accomplir ce geste rparateur de la plus abjecte avanie, exigea des comits directeurs de la maison une lettre de plat repentir. L'outrance que mit Maurras proclamer sa gratitude souligna encore cette humiliation. On hissa rue du Boccador le pavois des grandes victoires. Ctait pourtant un bien pitre renfort que celui des cagots qui avaient t assez couards ou assez imbciles pour obir au chantage thologal d'un vieux sapajou de politicien en soutane blanche. Il est vrai que ces alleluias avaient surtout une cause pondrable : on comptait beaucoup, pour franchir quelques chances pnibles, sur les prochains abonnements des papistes reconquis.

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Durant ces derniers jours de l'entre-deux guerres, pleins des dcombres de tant d'entreprises manques, ne conduisant qu'aux lendemains les plus glacs et les plus noirs, je dressais le bilan de cette vieille Action Franaise, qui s'en allait par morceaux avec la dislocation d'un monde. S'il y avait eu pour la France des espoirs de rvolution autoritaire, l'Action Franaise les avait tous tenus dans ses mains. Mussolini, Hitler auraient pu lui envier, leurs dbuts, ses troupes de l'aprs-guerre, les trois quarts des tudiants du pays, ces milliers d'hommes du peuple, d'officiers, d'anciens combattants. Elle avait le prestige de ses campagnes, de ses prophties ralises, de ses crivains, de ses orateurs, de ses doctrines originales et vibrantes que confirmait avec clat la mise l'encan de notre victoire. J'ai dit comment, selon les meilleurs juges, elle s'tait sottement gare dans le bourbier lectoral. Mais que cette explication ft la clef de tout le reste ou simplement accessoire, qu'elle ft superficielle ou profonde, qu'il y en et peu ou beaucoup d'autres ensuite, en tout cas l'Action Franaise avait chou sur toute la ligne. Elle nous avait offert la critique la mieux construite, la plus pertinente, la plus habilement articule de la dmocratie tout entire, hommes, lois, socit, ducation, justice. Elle avait surtout, par la pense de Maurras, reli cette critique des constantes ternelles de l'humanit et de l'histoire, de la condition vritable des mortels si l'on prfre, dissimules longtemps sous le fatras du XVIIIe sicle et des romantiques. Ainsi, la tche antirpublicaine tait termine, les principes galitaires et libertaires briss en menus morceaux, leurs racines les plus profondes dterres jusque dans la pense de cent illustres bonzes. C'tait un imposant travail. Mais quoi ! Tous les matriaux en existaient pars, bien avant l'Action Franaise. Nous tions des milliers de garons, antidmocrates de naissance. Sans l'Action Franaise, n'aurions-nous pas fait cette critique nous-mmes, plus sommairement, mais beaucoup plus pratiquement ? Cet trange parti, la faade longtemps menaante, n'avait jamais eu le sens, politiquement dcisif, des alliances fcondes et ncessaires. Ses chefs s'taient toujours signals, au contraire, par un formalisme pointilleux, une intransigeance sur les doctrines et les disciplines qui rappelaient singulirement les plus mesquines querelles de leurs adversaires, radicaux et sociaux-dmocrates, sans l'emploi rou que ces derniers savaient en faire. Son histoire tait seme ainsi d'un chapelet continu de dissidences, et l'addition de ces forces perdues stupfiait. Maurras, catholique sans foi, sans sacrements et sans pape, terroriste sans tueurs, royaliste reni par son prtendant1 navait t en fin de compte que l'illusionniste brillant de l'aboulie. Il avait rendu son antismitisme mme inoprant par les distinctions dangereuses, la porte ouverte au Juif bien n , tant de nuances que lui suggrait uniquement son horreur du racisme, seul principe complet, seul critre dfinitif, mais marqu d'une estampille germanique. A laction, cette figure de sa rhtorique dont je parlais tout l'heure, il avait assign un but, inaccessible, avec dfense formelle d'en concevoir un autre, mme intermdiaire. Il possdait ainsi la meilleure certitude de n'tre jamais importun par elle et par ses mcanismes, pour qui nexistait aucune place dans sa pense d'abstracteur phocen. Qu'il se ft repos, pour tout ce qui concernait l'action sur une borne, un boeuf mrovingien tel que l'excellent Pujo, n'tait-ce point d'ailleurs une solide assurance prise contre tout risque mme accidentel d'action ? Maurras volontiers platonicien, aura t le rvolutionnaire platonique au sens le plus inutilement crbral du mot. J'crivais plus haut que l'histoire de lAction Franaise ne serait pas moins complexe et copieuse que celle de Port Royal. Je doute la vrit qu'il se trouve un bndictin lac, un nouveau Sainte-Beuve pour s'atteler pareille oeuvre, dont l'intrt ira s'amincissant. Ceux qui ont vcu dans cette maison se sont considrablement exagr son rle. Aprs beaucoup de pittoresque, d'injustices subies, de querelles intestines dont le dbrouillage ne mne rien, et si l'on met part les vues les plus larges de Maurras sur l'Etat et sur l'homme, pages nombreuses d'un penseur de grand talent et qui illus1

Le comte de Paris, hritier de la couronne de France, avait rompu avec l'Action Franaise et publia cet effet une lettre dfinitive. L'Action Franaise ne s'en cramponna pas moins un royalisme absolument bouffon, dont le principal intress ne voulait plus rien connatre.

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treront durablement sa mmoire, ce rle se ramne un vaste tintamarre autour d'un systme fictif, d'une chapelle d'hommes de lettres abouchs avec les derniers spcimens connus du clricalisme monarchique et qui se retrouveront finalement seuls en face de ces dbris, moins les morts. C'est un bien faible appoint l'dification relle d'un nouvel ordre. Ce n'est qu'une ride dans les convulsions gigantesques de la plante. Le passif de l'entreprise est beaucoup plus considrable. Cette lite d'une rvolution nationale que lAction Franaise avait indiscutablement groupe, n'tait venue elle que grce un quiproquo complet, mais exploit avec virtuosit. Les bacheliers turbulents de 1924 devenus les fascistes de 1934, les paysans vendens, bretons, tourangeaux, alsaciens, provenaux qui vnraient si navement Maurras, les jeunes artisans, les petits ouvriers de Paris qui vendaient gourdin au poing son journal, et montaient la garde de ses maisons, avaient mis son service une somme admirable de fidlit, de sang. Entre les plus rsolus de ses adeptes, il n'en tait pas un sur mille qui ne ft convaincu que avant l'idal si lointain de la monarchie, l'Action Franaise ne vist d'abord la pendaison de la Gueuse, la substitution de l'autoritaire au parlementaire ; que si elle ne pouvait point raliser ce programme par ses seules forces, elle serait une des pices matresses de cette rvolution. A cet espoir, ils consacraient la gnrosit de leur coeur, la vigueur du plus raisonnable dgot, la droiture de leur jugement, leur impatience d'tre arms pour la bataille. Mais l'Action Franaise en avait fait les employs de sa publicit. Les camelots du roi, avec leur cran clbre, autorisaient son commerce de pseudo conspiratrice. Ils taient les arguments marchants et combattants soutenant merveille les volutes de la pense maurassienne, les figurants en parade sur le parvis d'une cathdrale d'tincelants sophismes. On ne pouvait tre victime d'une pire duperie. L'art des chefs royalistes avait t de la draper beaucoup plus intelligemment que celle des autres sectes. Il faut avoir connu de prs ces garons des faubourgs et du Quartier Latin, dfendant leurs fleurs de lys deux contre quinze rouges, risquant joyeusement la prison, l'hpital, le cimetire, leur enthousiasme la veille du 6 fvrier, ces gamins qui, dans la nuit de la Concorde, sous les sifflements des balles, trente pas des mousquetons, lanaient posment des cailloux sur les casques des gardes mobiles. Et je ne parle pas de ces foules d'humbles gens, de minuscules rentiers, de pauvres veuves, si fiers de participer eux aussi la grande lutte, d'apporter leur obole au trsor de la France future, et rognant inlassablement leurs derniers cus, sacrifiant leur caf, leur tabac, leur sucre, leurs livres pour combler en fait l'ternel gouffre millions creus par Maurras, offrir au Matre les aises de son dsordre et de ses caprices. Ces penses, lorsqu'elles taient particulirement vivaces, me faisaient rougir de honte, comme si j'eusse t moi-mme complice de cette escroquerie en nayant pas le courage de la dnoncer. L'Action Franaise avait gaspill frivolement, laiss tomber ce magnifique levain. Les adolescents de deux gnrations taient accourus elle, dbordants de la confiance la plus ingnue, ne demandant qu' tre commands. A la place de la dcision, ils avaient trouv bientt l'inertie bavarde et brouillonne, la place de la discipline, les catgories entre bons et mauvais esprits qui rgnaient dans les collges des Pres dont ils venaient de sortir, - les mauvaises notes dsignant immanquablement le talent et la hardiesse - avec toutes les moeurs mouchardes que cela comportait. Le journal de Maurras accusait sans rpit et non sans d'excellentes raisons les modrs de toute espce d'endormir les nationaux, de les faire moisir sous cloche, pour le grand bnfice de la Troisime Putain. Mais ce n'tait qu'une jalousie de boutique, une dispute de clientle. Dans la ralit, l'Action Franaise n'a pas moins paralys ou gar ses militants que toutes les autres ligues de pieds-gels et de pisse-froid. Ses torts ont t plus graves car les hommes qu'elle chambrait ainsi taient les meilleurs. De leur patriotisme ardent, elle a fait trop souvent un chauvinisme triqu et archaque. Elle a profess ex cathedra sur l'Allemagne des notions trs souvent errones et quelquefois purement conventionnelles. La politique franco-allemande quelle inculquait ses disciples avait t trs tt aprs la guerre vaticinante, parfaitement chimrique dans l'tat de nos forces, courte vue, considrant toujours le monde d'aprs un gabarit surann, voulant ignorer les bouleversements irrmdiables entrans par le massacre de quatre ans. ElIe enferma ainsi durant des annes maints esprits dans des compartiments touffants, dont ils ont eu le plus grand mal sortir, quand ils en sont sortis. Beaucoup d'hommes jeunes de ce temps, pour avoir pass par les mains de l'Action Franaise, sont demeurs dsabuss, dsorients, ayant travers trop de rives. Nombre de ses exclus, de ses vads, qu'elle a poursuivis de son talent le plus aiguis, ont tran aprs eux des casseroles d'pithtes poi-

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vres qui les discrditaient le plus souvent sans la moindre justice. D'autres encore, qui plus d'un de mes amis et moi-mme ressemblons comme des frres, elle a fait les spectateurs clairvoyants d'une tragdie, mais des spectateurs impuissants, qui elle barrait l'entre de la scne. Etait-ce l une saine cole de politique ? Certains de ses plus justes principes ont pu connatre une grande fortune dans le monde. La belle jambe que cela nous fait ! jusqu'ici, ils sont rests lettre morte pour le gouvernement de la France, qui seul nous importait.

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CHAPITRE VII DUELS DE COCUS


Il m'avait suffi de quelques semaines de travail quotidien l'Action Franaise pour me faire comprendre quel point l'anarchie et la routine y taient irrmdiables. J'en dcouvrais des dtails qui jusque-l m'avaient chapp. Maurras consacrait chaque nuit deux normes et illisibles colonnes de son article une certaine rubrique De nos amis nos amis . Il s'y affirmait tenu par ses obligations de quteur, par la ncessit de rappeler aux militants leurs devoirs financiers, de congratuler les souscripteurs et de provoquer ainsi leur gnreuse rcidive. Mais en plomb, en ratures, en paie douvriers, en frais de retard, chacune de ces chroniques alimentaires dvorait deux fois les subsides qu'elle pouvait rapporter. Cela touchait au dlire. Tout allait l'avenant. Les rdacteurs dont j'avais diriger l'quipe croupissaient dans une paresse sereine. Pourquoi eussent-ils cherch la secouer ? Ils taient appoints ridiculement, la politique des salaires, dans la maison de l'Avenir de l'Intelligence , consistant payer 150 francs par semaine la critique littraire et engraisser fastueusement les chauffeurs, les clicheurs et les balayeurs. Ils taient mieux placs que personne pour connatre la vanit de tout effort dans l'orbe de Maurras. Le plus cossard de tous, le plus fantomatique tait, certainement Talagrand, dit Thierry Maulnier, tranant son long corps d'escogriffe lunettes avec une mine indicible d'ennui. Assez bon connaisseur en matire de lettres, il venait de terminer une Introduction la Posie franaise, trop abstraite, mais ingnieuse. Il tait charg l'Action Franaise de tout un service de dpches sans y consacrer plus d'un quart d'heure par jour. A l'instar de Maurras, les secrtaires de rdaction ayant leur tte un charmant funambule, Bernard Denisane, se gardaient d'apparatre au marbre avant minuit. Le successeur de Bainville la politique trangre, un aimable fantaisiste du nom de Le Boucher, entreprenait deux heures du matin, coups de citations pioches dans les manuels de l'Ecole des Sciences Politiques, un commentaire des vnements de l'avant-veille. Tout le reste allait l'avenant. La confection entire du numro tait en fait abandonne un ou deux ouvriers, d'ailleurs plus entendus dans leur besogne que les soi-disant journalistes, et surtout au chef d'atelier, mon ami Louis Blin, dont on voit la barbe en pointe, face celle de Maurras, dans une photographie clbre, superbe cabochard, d'une humeur aussi intraitable qu'tait infini son dvouement. Il se prvalait de celui-ci, non sans raison, pour renvoyer vertement Pujo ses songes de loir s'il se permettait de risquer sur sa besogne un timide coup d'oeil. Les deux poings au menton, durant des heures mortellement vides, je me demandais ce que je foutais encore parmi les extravagants vieillards du Boccador. ***** Mais tandis que l'Action Franaise somnolait, le destin courait au pas de charge. Les Allemands, indulgents pour les malheureux dfenseurs de la paix franaise, ont convenu quen semparant de la Tchcoslovaquie, Hitler nous mettait dans une bien pineuse position. Il est vrai. J'ai cependant une petite preuve qui me revient la tte de ce que l'on aurait pu encore si on l'avait srieusement pens et voulu. Le lendemain de l'entre des troupes du Reich Prague, je faisais une causerie devant la section d'Action Franaise du Vsinet. J'tais trs agit, en proie cette fivre du possible et du probable qui s'empare si vite des journalistes dans les gros vnements. J'avais mes poches remplies de dpches encore indites. Je devais parler des Juifs. Je crus bon, honnte cornard d'Aryen, pourtant averti, mais dix fois pris, dix fois refait, d'annoncer que je ne le pouvais plus, que le cas juif passait au second plan devant les nouvelles dont j'tais porteur. Je vis la dception allonger tous les visages. Je battis l'alarme de mon mieux, je m'vertuai brosser un orageux tableau du pangermanisme en marche, de la guerre qu'il allait peut-tre dclencher demain. Mais mon auditoire ne se dgelait pas. Ces honntes bourgeois, tous nos solides disciples, dment catchiss, se contrefichaient de Prague comme d'une coquille de cacahoute, dans la conviction o nous les avions mis que la

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Tchquie tait voue une dconfiture fatale et qu'elle ne valait pas l'oreille d'un tirailleur sngalais. Quant aux ptroles roumains, puisque nous nen avions que faire, pourquoi empcherait-on les Allemands d'y puiser ? Les patriotes du Vsinet ne se sentaient aucun got pour affronter les divisions hitlriennes. La chasse l'ennemi juif leur paraissait bien autrement commode et fructueuse. L'arrive des S.S. Munkatchevo les drangeait beaucoup moins que celle d'un nouveau dentiste hbreu leur porte. Ils taient d'une impeccable logique, tandis que leurs informateurs draillaient. De Dunkerque Perpignan, nous aurions encore pu runir beaucoup de leurs semblables. Mais les cadres du nationalisme pacifique s'effritaient. Notre combat durait trop, et sur nos adversaires de plus en plus nombreux et frntiques, nous ne marquions toujours aucun avantage qui pt nous rconforter. C'et t cependant, ou jamais, le moment d'affirmer une froide et lucide politique, de dmasquer la grande pense : l'orient slave l'Allemagne, elle y a droit, nous nous en lavons les mains, et ce sera tant mieux pour l'Europe. Mais l'heure venue d'en faire ouvertement la doctrine de la France, nos nerfs branls vibraient sous l'empire d'un sentiment, d'une image. Moi-mme, j'avais t obsd plus de deux jours par la photographie d'un convoi d'artillerie allemande en Slovaquie, sous un ciel de neige, s'enfonant au trot de ses grands chevaux on ne savait plus o vers l'Est. Maurras, tout occup montrer que la disparition de la Tchquie n'aidait aucunement une entreprise militaire, nous donnait bien chaque matin son exemple de sang-froid. Mais sa vieille leon d'antigermanisme nous remontait la tte par bouffes. Quel sens cet anti-germanisme conservait-il si dans de telles journes il baissait pavillon ? On nous rabchait : Si vous laissez les Allemands se tailler un empire jusqu'en Russie, ils vous retomberont ensuite sur le dos avec un poids double, et ce sera l'crasement. Non, on ne peut leur laisser faire un pas de plus. Nous scrutions notre conscience, en braves hommes de Franais, levs dans la lgende de Napolon, de Soixante Dix, de la Marne et de Verdun, de naves ides de coalition se levaient en nous. Si l'on s'y dcidait, n'arriverait-on pas tre les plus forts ? Nous navons point renier ces rflexes de notre race. Mais la France n'tait pas davantage en tat de se les permettre quun grand malade arrach de son lit par un sursaut d'nergie ou de colre, et qui risque d'y succomber. ***** Pour moi, ma flambe belliqueuse dura bien une semaine. Puis le feu tomba. Rien de neuf n'avait surgi dans le scnario habituel : l'Allemagne remportant brusquement, mthodiquement, un colossal avantage, la conscience universelle jetant sa clameur morale et juridique, puis retournant son bafouillement, ses manoeuvres tortueuses et toujours avortes. Je haussai les paules, me jurant bien de ne plus jamais me laisser reprendre mes vieux mouvements gaulois. L'Italie, le Vendredi Saint, entrait en Albanie avec un norme dploiement d'hommes, d'avions et de cuirasss. L'exploit tait mince. Mais les brocards indigns de presque tous mes meilleurs camarades m'agaaient. Aprs tout, les Italiens s'taient empars de quelque chose. Nous n'aurions pas t fichus d'en faire autant. Le nouveau pape, dcidment inoffensif, se rvlait en rpandant par les ondes un flux de bondieuseries dignes d'un nonnain chlorotique. La France manifestait son union sacre en rlisant le mannequin gibus Lebrun. J'en avais, pour mon compte, plein le dos. Je n'prouvais plus le besoin de signer une seule ligne politique. Je reprenais des livres qui parlaient d'un autre temps, d'autres hommes, du vagabond Rimbaud la poursuite de ses visions, de Stendhal baguenaudier et se palpant l'me, de Flaubert sacrant et gmissant sur la prose de sa Bovary. Je rouvrais des manuscrits inachevs, j'avais envie de flner des jours entiers au Louvre devant Corot et Czanne, d'crire une longue histoire sur l'amour et sur Dieu. Voil bien un beau rvolutionnaire ! J'en conviens volontiers. Je n'tais srement pas le seul dans cette humeur. Je ne cherche pas nous excuser, mais nous expliquer. Nous tions jeunes, passionns, nous avions eu de bouillants dsirs et de furieuses rpugnances. L'tat de notre pays nous contraignait vivre au milieu de vieillards mchants, jaloux de notre flamme, radoteurs, affaisss, ou bien encore de blass, de dus. Ils s'taient tous employs dtruire nos espoirs, casser nos lans. Nous ne pouvions chapper leur cercle. Nous n'prouvions plus qu'un crasant ennui.

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Mon sentiment le plus net tait une admiration grandissante pour Hitler. On me reprochera en 1942 comme une flagornerie ce mot, qui paratra si naturel dans dix ans. Peu importe. Je prfre tre insult que de commettre une improprit de langage ou de me donner le ridicule d'une circonlocution. Du nouveau hourvari le Fhrer seul sortait encore vainqueur, assis sur une conqute positive et solide, affirmant devant un monde de larves la vigueur de ses muscles et de sa volont. Je me faisais clairement ma religion sur son dernier coup. Les dmocraties judaques et ploutocratiques assigeaient l'Allemagne, elles tranglaient son commerce, elles avaient coup sa banque du monde entier. Elles nous la baillaient belle avec leurs cris de vertu violente, lorsque leur ennemie cartait l'tau et trompait le blocus en s'annexant sans dommage des biens forts rels. Tel tait en effet le fin mot de cette colossale et inextricable querelle. Mais en l'crivant, un Franais et sign son bannissement moral. Les plus intrpides osaient peine se le confier entre eux. ***** La clart se faisait compltement pour quelques Franais sur le Troisime Reich et sur la vrit de ses plus nergiques thses, sur les moyens d'une fructueuse entente avec lui. Mais il tait trop tard. Je viens de remuer longuement une montagne de journaux de ce printemps et de cet t qui ont engendr la guerre. Le bellicisme triomphant a tout envahi. De l'extrme-droite l'extrme-gauche, c'est la mme rptition de caricatures haineuses et stupides, les mmes leitmotives sur la gravit et l'urgence de l'heure, sur la barbarie croix gamme, sur l'organisation de notre dfense tout prix. Les journaux nationaux cherchent toujours se disculper en multipliant les charges les plus grossires sur le chef de l'Allemagne, sans que les journaux juifs fassent grce d'une seule injure ces suppts de la croix gamme. On tale scientifiquement les faiblesses de la Germanie. Pour parler de Hitler et de Mussolini, le mot le plus courtois est celui de flibustiers. On mne un bruit norme autour de la rsistance tchque. M. Heinrich Mann, honorable migr, nous apprend que l'Allemagne entire est dresse contre le nazisme. M. Andr Tardieu, oubliant qu'il a fabriqu Versailles et lch Mayence, donne les verges au dernier carr des Munichois. Les Franais ont dix annes d'avance sur les fortifications du Reich. La ligne Siegfried a fondu sous une crue du Rhin. C'est le rseau du bluff. Elle a t construite la manire des pavillons pour exposition internationale. C'est une entreprise grand spectacle, ordonne par la mgalomanie de Hitler, mais dont l'tat-major de Berlin sait bien qu'elle n'offre aucun intrt militaire. On ne veut plus l'appeler ligne Siegfried, un nom qui porte malheur depuis les offensives de 1918. Ce sera le Westwall, le barrage de l'Ouest : un barrage qui fait sourire les techniciens. Au temple du dieu Mars anglo-juif, c'est qui s'empressera d'apporter sa pierre : mensonges, insanits, insultes, lieux communs. Notre brave Je Suis Partout lui-mme lche la rampe. Le crdit qu'on a ouvert Daladier dure toujours. On s'interroge srieusement sur son exprience. On le flicite d'oeuvrer avec tnacit au redressement franais. Il est sobre, pondr, rflchi, il a un ton humain. On l'oppose aux dictateurs, ces maniaques gesticulants, prolixes, et que Pierre Gaxotte une fois pour toutes juge assommants. L'Allemagne est nerve, inquite, la France calme et rsolue. Cline, notre grand Cline, vient d'crire un livre qui apparatra deux ans aprs d'un sublime bon sens, L'Ecole des Cadavres, sa plus magnifique prophtie, plus vaste encore que ses fameuses Bagatelles. Tout y est dit et prdit. Ferdinand envoie au bain Maurras, lycen enrag, Maurras, vous tes avec les Juifs, en dpit de vos apparences. Il vitupre l'Union Nationale, astuce admirable, apothose fossoyante, la froce Angleterre : L'ennemi est au Nord ! Ce n'est pas Berlin ! C'est Londres ! La Cit ! Les Casemates tout en or ! La Banque d'Angleterre avec ses laquais framboise, voil l'ennemi hrditaire. Moi, s'crie-t-il, je veux qu'on fasse une alliance avec l'Allemagne et tout de suite, et pas une petite alliance, prcaire, pour rire, fragile, palliative ! quelque pis aller !... Une vraie alliance, solide, colossale, chaux et sable... Je trouve que sans cette alliance, on est rtams, on est morts, que c'est la seule solution . On est tous les deux des peuples pauvres, mal dots en matire premires, riches qu'en courage batailleur. Spars, hostiles, on ne fait que s'assassiner. Spars, hostiles, cte cte, on sera toujours misrables, toujours les esclaves des bourriques, des provocateurs maons, les soldats

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des juifs, les bestiaux des Juifs. Ensemble, on commandera l'Europe. a vaut bien la peine qu'on essaye. Nous admirons fort la magnifique pigraphe : Dieu est en rparation. Mais devant tout le reste, les cliniens fervents de Je Suis Partout se voilent la face ou haussent les paules. Ferdinand exagre. Il devient le monomane de l'injure. C'est dcidment un anarcho. Le seul article pens et ferme de ces mois lamentables est sign chez nous par Robert Brasillach, crivant en avril que si les fascismes trangers menacent, c'est par le fascisme franais qu'il faut leur rpondre et non par la dmocratie. Mais a-t-on jamais eu moins de chances d'abattre de l'intrieur la dmocratie franaise ? Au reste, huit jours plus tard, Gaxotte rtablit bien vite l'quilibre : Nous avons perdu la Tchcoslovaquie qui ne reprsentait pas grand'chose. Nous avons, en revanche gagn la Pologne... qui reprsente une force militaire, une cohsion et un patriotisme infiniment suprieurs. Qu'est-ce donc, que ce nous , sinon la dmocratie en croisade ? Gaxotte, dans le priv, ne le dissimule pas. Comme il est loin, l'ami vibrant, le pacifiste rsolu de septembre ! Il vient de nous rabrouer, parce que nous nous obstinions, avec notre ami Cousteau, expert des affaires amricaines, traiter Roosevelt de faux frre et de vieille bte. Il estime que Roosevelt est dsormais infiniment prcieux, que lorsqu'il nous enverra ses avions et ses canons, nous lui tresserons des couronnes, que quiconque peut nous servir contre l'Allemand est tabou, que l'alli juif lui-mme doit tre mnag. Et voil le terme du Patriotisme lorrain. Cette versatilit de Gaxotte est pour moi et plus d'un de nos amis une noire dception. Un vrai politique ne saurait tre sujet ces caprices lunaires, chanceler ainsi sur ses bases au plus fort du combat. Gaxotte tait le meilleur, le plus cout, le plus connu de nous tous. Il nous faut maintenant le renier dans notre cur. ***** La grande querelle du moment est pour ou contre l'alliance russe. C'est le champ clos o l'on s'affronte le plus rageusement. On y appelle tout la rescousse, le droit, la gographie, l'histoire, le ptrole, la morale, Raspoutine, les Baltes, l'Ukraine autonomiste, l'amiral Avellane et les Karamazoff. Les arguments des nationaux ne manquent pas de poids. Ils jugent sur la ralit sovitique, faite de cautle orientale, de haine pour nos vieilles socits. Ils n'ont pas de peine demander sur quelle frontire l'U.R.S.S. pourrait bien attaquer l'Allemagne, puisqu'elle ne lui est contigu nulle part. Ils savent la rpugnance que le communisme inspire ses proches voisins, et que la Roumanie comme la Pologne, redoutent une telle assistance l'gal du pire flau. Ils n'ont pas oubli les rapports rguliers que Moscou a toujours conservs avec Berlin, et, grce aux documents de Reinach-Hirtzbach, ils pourront annoncer, trois mois l'avance, la conclusion du pacte germano-stalinien. Ils se trompent sur le potentiel de I'arme rouge avec une lourdeur digne d'un brevet du Deuxime Bureau. Ils crivent et disent tous sur ce sujet - ce que jai moi-mme crit, dit et plus encore pens un certain nombre de sottises qui seront propres leur inspirer quelques salutaires rflexions sur la faillibilit des meilleurs prophtes lorsqu'ils ne descendent pas des cieux. Leur erreur n'est pas aussi monumentale qu'on pourrait le prtendre. Ils ont raison sur l'incurie slave, aggrave par la gabegie du marxisme d'Etat. L'avenir montrera quavec la masse inoue d'hommes et de matriel dont ils disposent, les Soviets auraient d en bonne logique, craser l'Occident, s'ils n'avaient t justement les Soviets, c'est--dire de grossiers barbares. Mais les anti-russes de chez nous demeurent d'une ignorance vraiment trange sur l'normit de cette masse. Avec tout ce quils connaissent de la frocit stalinienne, ils ne souponnent pas ce fantastique asservissement de cent-soixante millions de misrables automates aux tours d'obus et aux chars du tyran. C'est cependant un phnomne dont la ralit pse un peu plus dans la balance que les plaisanteries sur les parachutistes et les moustaches de Boudienny. Les Moscovites de Paris obissent avant tout cet irrsistible penchant pour le marxisme que j'ai dj dcrit et qui meut sans exception toutes les bedaines dmocratiques. Les zozos tricolores suivent en grosse troupe, conquis par les raisons militaires du cavalier Kerillis, mlant harmonieusement dans leurs esprances patriotiques le sabre, le goupillon, la faucille et le marteau. Cette pente d'affection est le grand ridicule du clan russe. Il ne s'imagine point autrement que chri et choy de Moscou. Du ministre au mtallo, il tient l'U.R.S.S. pour sa soeur de penses. Sur la barricade de l'antifascisme, sa place est rserve, une place d'honneur.

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Pourtant, dans labsolu, il s'en faut de beaucoup que le plan des Moscoutaires soit aussi drisoire que ses adversaires le prtendent. C'est par l'excution qu'il pchera grotesquement. En soi, il mriterait au moins une rfutation plus serre. Mais il faudrait alors lcher les mots prohibs. Les dmocrates ourdissent contre Hitler une coalition monstre. Il est de bonne guerre d'y convier la Russie, en remettant son poids norme le soin dentraner ses voisins. Il n'est pas interdit de se vouer frntiquement un dessein aussi vaste, qui runirait toutes les chances d'abattre le Reich, et de sexasprer des obstacles qu'on lui suscite chaque instant. Les nationaux protestent que l'alliance russe, c'est la guerre, et lancent inlassablement aux gribouilles cocardes cette vidence : les Soviets ne s'engageront dans un pareil conflit que pour atteindre leur objectif suprme, si souvent dfini, la rvolution universelle. Mais ces nationaux sarrtent au milieu de leur argumentation. Ils n'osent pas dire que dsormais toute guerre contre l'Allemagne ne peut plus tre engage avec l'espoir de vaincre sans l'ignoble partenaire asiate, et que notre triomphe serait bien davantage encore le sien, c'est--dire notre anantissement. Ils ont perdu jusqu' cette cohrence verbale qui est demeure longtemps leur privilge. Au vrai, les nationaux complotent eux aussi la battue l'hydre hitlrienne. Mais ils entendent y avoir des invits de leur choix. Maurras, au lendemain de l'incident albanais, a retourn contre le mur le grand portrait de Mussolini qui, depuis des annes, veillait devant son bureau, entre une desse grecque et un bret rouge de requete. Cependant, sous chaque feuille de ses articles, il tend encore la main au dictateur latin. Cette persvrance n'est-elle pas aussi chimrique que celle des plerins passionns du Kremlin ? Avec Rome, on s'observe maintenant de crneau crneau. La France officielle ne fait plus aucune distinction entre le Duce et Hitler. L'Italie riposte en affichant pour nous, un ddain monumental. Elle vient en grande pompe de mettre le dernier crou son alliance avec le Reich. De quel prix ne faudrait-il pas payer la rupture d'un pacte aussi troit ! Loin de parler de prix, Maurras revendique. A son ordinaire, il reconstruit le monde du haut d'un empyre. Ainsi le meilleur de la pense franaise s'en va en fictions algbriques, en fumes de littrature, en peau de balle et varits. Nos quteurs d'alliances sont pareils de vieilles filles fltries qui se prennent au chignon sur les mrites des mles de leur choix. Ces poux prsums leur clateront au nez de rire, et la veille de la noce, le moujik ador se dclarera, pour Germania. Les rivaux n'en seront pas pour cela rconcilis, et le dpit aigrira encore leur dispute. Du bout de nos trente mois de guerre, de drames inimaginables et pour ne parler que des Franais, quel tournoi de cocus aux yeux bands, se mentant les uns aux autres chaque mot ! Le plus grave est ceci : tandis que ces gentillesses se droulent, l'Angleterre, souveraine matresse, mne en toute quitude son jeu sournois. Incertaine en septembre, elle a maintenant opt sans retour pour la guerre, par la dcision de ses banquiers, de ses affairistes, de ses juifs, de son clerg. Le vaudeville nous masque cette tragdie et le vrai criminel. Il est exact que tous nos russomanes sont bellicistes. Mais les faux de Londres le seraient-ils donc moins ? Comment les dpartagerait-on les uns des autres ? Nous tirons sur l'pouvantail, mais nous laissons l'incendiaire se promener, torche au poing. Dans toutes les listes de vendus que nous brandissons, il a t dcid que c'tait l'or de l'Oural qui rglait les chques. Car les Bolchevicks sont lointains et aiss honnir. Pourtant, c'est en sterlings que Kerillis est pay. Mais personne noserait dmasquer une trahison que solde la monnaie de l'entente cordiale. Les agents de Staline que nous traquons sans merci sont un menu fretin, une pitre valetaille. Sur les agents d'Albion, arms de toutes les puissances, les polmistes les plus dchans restent muets. On se bat pour aller ou ne pas aller Moscou. Mais personne ne dit que c'est Londres qui nous y trane. On s'acharne sur Bur, plumitif marron qui n'a pas cent lecteurs, limace de chancelleries qui n'enfle son rle que de nos insultes. Mais on ne se permettrait pas de dnoncer Elie Bois, vassal de la City qui travaille sur plus d'un million de citoyens. Les docteurs les plus fins ne subodorent rien dans le priple de Sa Majest Britannique, qui va sassurer avant le grand massacre de son dominion canadien, comme elle s'est assure, un an plus tt, de son dominion de France. L'amiti insulaire est passe au rang des thmes sacrs. Le mariage indissoluble des deux empires est une matire de catchisme. On nous invite l'enthousiasme devant le pompeux prlude au casse-pipes, les conciliabules, les voyages des lords amiraux et des sirs marchaux, les parades des Scotch Guards et de la Home Fleet, le juif Hore Belisha, ministre de la guerre londonien, passant Paris le 14 juillet la suprme revue des troupiers de France, vrifiant s'ils sont

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bons pour le service de son gracieux Roi. Thierry Maulnier bloui juge l'effort militaire de John Bull grandiose. A l'nonc des tonnes de bateaux que l'Union Jack va couvrir, le coeur du Frenchman est palpitant d'orgueil. Les plus farouches rfractaires, ceux de Je Suis Partout, se couvrent de priphrases pour rappeler timidement aux magnifiques gentlemen que la guerre se fait aussi avec de la pitaille. Lorsque Londres condescend un simulacre drisoire de conscription, la France d'une seule voix entonne un pan de gratitude. Maurras se garderait bien de reprendre ses admirables phrases d'autrefois sur l'Albion non moins ternelle cependant que l'Allemagne : Le rle goste et rapace de l'aristocratie britannique (1903). - L'Angleterre si conservatrice pour elle-mme, a sem la rvolution et la guerre dans le monde entier. Il ne serait pas impossible qu'elle finit par voir lui revenir quelques-uns des fruits de cette semence (1909) - L'Anglais comprend l'indpendance des autres ; mais ds qu'il a senti chez quelque animal le got de l'asservissement, il excelle le seller, le brider, le monter et lperonner sans merci (1921). Le vrai est que l'histoire de l'empire britannique nhonore ni la paix universelle, ni l'esprit de lhomme, ni la conscience morale (1923). Tout ce qui a un nom dans l'Action Franaise dfile rgulirement, avec une candeur parfaite, la table du major cossais Ruxton, si grand et cher ami de la maison, agent suprieur de l'Intelligence Service, en mission permanente auprs des nationalistes parisiens. La mobilisation de l'automne prcdent a tal tous les regards une pagae inique, la nullit de l'intendance, des centaines de milliers d'hommes parqus ple mle et qui de huit jours n'ont fait que lire le journal, accroupis sur leurs talons dans un coin d'usine ou de garage, sans vivres, sans effets, sans mme avoir souponn quel rgiment ils pourraient appartenir. Les Munichois ont cri tous les vents que notre aviation tait anantie, notre D.C.A. inexistante, nos blinds embryonnaires. Personne n'en souffle plus un mot. Par une sorte de convention tacite, il est entendu que l'arme a miraculeusement bouch ses trous, refondu tous ses services, qu'il a suffi de neuf, dix mois pour que de marmiteuse et fourbue de vtust, elle devint tincelante et invincible comme le bouclier d'Ajax, que chars et bombardiers ont surgi au printemps, innombrables, comme des asperges. On ne peut pas dire, hein ! que M. Daladier n'a pas reprsent dignement et sobrement la France dans son priple mditerranen. En Tunisie, vous avez pu le voir, il a pass en revue au moins dix escadrons de spahis. Quelle hroque poussire ils soulevaient sur l'cran ! Il n'y avait pas seulement des chevaux : des chars aussi, on en a peut-tre compt cinquante. Et quel beau plan de ce vieux mdaill marocain ! Au 14 juillet, il a peut-tre dfil dans Paris douze mille hommes, des zouaves en culotte rouge, des turcos jonquille et bleu d'azur, des alpins avec des skis, des ngres et des Tonkinois en culottes courtes. Et on en a fait un film en couleurs, avec toutes les couleurs. Ah ! les chemises brunes trouveront qui parler. Le gnral Weygand, au dbut de juillet, s'crie Lille en prsidant un grand congrs hippique : Je crois que l'arme franaise a une valeur plus grande qu' aucun moment de son histoire. Elle possde un matriel de premire qualit, des fortifications de premier ordre, un moral excellent et un Haut-Commandement remarquable. Personne chez nous ne dsire la guerre, mais j'affirme que si on nous oblige gagner une nouvelle victoire, nous la gagnerons. Qui se permettrait de glisser le plus modeste doute dans les assurances que nous verse lillustre soldat ? Jusque chez les plus francs, les plus violents, les plus lucides, tout nest que faux-fuyants, fictions, battage, amusements du tapis, drobades devant l'essentiel. Un seul homme, une seule fois, perce cette lourde vapeur, touche du doigt l'offensante ralit, pose la question interdite, c'est--dire la seule qui vaille une rponse. Marcel Dat demande : Faut-il mourir pour Dantzig ? Il soulve une pieuse indignation, comme si une obscnit venait de profaner bruyamment la chapelle o les croiss des prochaines batailles font dvotement leur veille d'armes. On sinterdit de rpter, mme pour l'abominer, un aussi pouvantable sacrilge. Les plus hardis munichois de septembre 38 se gardent de pntrer dans un dbat subversif ce point.

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II LE CAMP DES PITRES

CHAPITRE VIII LE TONNERRE DAOT

Jtais all passer mes vacances dans un petit village alsacien, la crte des Vosges, juste au-dessus de Riquewihr, muni dune valise pleine de littrature lire et crire. Le journal d'Andr Gide qui venait d'apparatre dans son entier, si passionnant, si pntrant, rempli dun si profond souci de sincrit, avec d'anne en anne le retour d'une invincible squelle de christianisme et les jobarderies puritaines en rsultant, m'emmenait fort loin de lord Halifax et du couloir polonais. Ma grande affaire avait t aussi d'aller Genve, avec mon ami Georges Hilaire, pour rendre une enthousiaste visite aux tableaux du Prado, de suivre encore une fois un de ces plerinages cosmopolites aux grandes oeuvres humaines, qui restent dans notre sicle un des signes les moins discutables de la civilisation. A Paris, cependant, la campagne contre les hitlriens franais redoublait de rage. Les postes de radio juifs, de mche avec les journaux communistes, Ce soir et l'Humanit, annonaient l'arrestation de Gaxotte et de Brasillach. Gaxotte, incontinent, se dcidait un voyage de six mois pour les Indes. Il partait, il tait parti. Un misrable voyou de presse du nom dHenri Jeanson, qui jouait les grands pamphltaires dans les bandes d'intellectuels anarchisants, sempressait de m'envoyer ce tlgramme : Ainsi, vous touchiez Je Suis Partout de l'argent de Hitler. Mes compliments. Mais avouez que chez vous l'argent n'a pas d'odeur. La postire, depuis, me vouait une muette horreur. Le 15 aot approchait sans que des prils plus srieux qu' l'ordinaire se dessinassent. La querelle de Dantzig s'aigrissait dans le lointain. Les revendications allemandes taient si justifies, si logique un correctif aux imbciles fantaisies de Versailles dans ce coin-l, la Pologne militaire, catholique, antismite et antirusse tellement hors du circuit des dmocraties, que je ne pouvais croire une menace tragique sortant de cet pais nuage. Je me fiais la dcrpitude des vieux rgimes, qui glapissaient, temptaient du fond de leurs fauteuils de gteux, mais paraissaient bien avoir les moelles trop geles pour en sortir. Nous ne pouvions plus dire que nous fussions rellement en paix. Mais j'aurais bien pari que pour cet t encore nous viterions la vraie guerre. Au milieu des protestations des nationaux, une mission franco-anglaise tait enfin partie pour Moscou, le gnral Doumenc en tte. La confrence promettait de s'terniser, vaine et fastidieuse, dans le pur style genevois. D'interminables pluies mavaient dcid brusquer mon retour pour Paris. Jtais revenu par Strasbourg dont jamais l'aspect de capitale vivante ne m'enchanta autant. J'avais accompli mon tour rituel au Rhin, rv sur ses berges dans la nuit tombante. Pas une voiture, pas un piton sur l'norme pont de Kehl. Rien que des soldats, des drapeaux, des armes. On entendait grincer les freins des automobiles badoises. Cependant la vie de cette autre rive tait aussi lointaine pour le commun des Franais que celle d'une autre plante, le fleuve qui la sparait de nous presque aussi infranchissable que les espaces sidraux. Le touriste venu l de Nancy ou de Paris ne pouvait voir monter une tranquille fume dans le ciel d'Allemagne sans songer quelque diabolique fournaise de guerre.

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La dernire avenue franaise se nommait Aristide-Briand. Il tait sinistrement logique que cette absurdit-l conduisit cette absurdit pire, cette chimre d'une civilisation mal pense, cette muraille barbare de mitrailleuses et de bton arm. Cependant, il ne me venait pas l'ide que ce rempart port deux cents kilomtres plus haut, comme au temps o nous tions Coblence, et davantage rsolu cette intolrable querelle de voisins. Mais je pensais Maurras que mes amis strasbourgeois, aprs un banquet, avaient une fois fait passer la drobe en auto de l'autre ct du Rhin pour une heure ou deux : toute sa connaissance physique de cet norme empire. ***** Le lundi 21 aot, vers onze heures du soir, j'tais seul avec le correcteur, un trs sympathique garon du nom de Baur, l'imprimerie de l'Action Franaise, dans les bureaux crasseux et touffs de la rdaction. Nous billions, les pieds sur les tables, au milieu de quelques tlgrammes insipides : les inondations de Tien-Tsin, les combats la frontire mandchou mongole, le ministre amricain des postes Paris, le plerinage pour la paix Lourdes. Le cliquetis des linotypes montant de latelier engourdissait notre ennui. Baur, machinalement, s'tait tourn vers la printing d'Havas, notre monotone dbiteuse de nouvelles. Tout d'un coup : Oh! Bon Dieu ! a alors ! Regardez . Sur le rouleau blanc achevaient de s'inscrire ces cinq lignes : Le gouvernement du Reich et le gouvernement sovitique ont dcid de conclure entre eux un pacte de non-agression. M. von Ribbentrop, ministre des Affaires trangres du Reich, arrivera Moscou le 23 aot pour mener bien les ngociations . Dans notre bahissement, nous emes deux secondes de scepticisme. Nous en avions tant vu et tant entendu depuis un an ! Mais aucun doute n'tait permis. La dpche arrivait de Berlin. Elle portait l'estampille officielle du D. N. B. Je bondis dans la rue pour tre le premier crier la nouvelle Maurras qui arrivait. Il eut des deux bras un grand geste d'accablement, comme sous le poids de la pyramide d'idioties et de crimes que cet instant couronnait. Son article de cette nuit-l est un de ces dconcertants arlequins o il viole superbement les rgles les plus sommaires du journalisme, du haut des sacro-saintes prsances, riges pour lui seul, de la latinit et de lAction Franaise. On y trouve le long cho de la controverse entre Gaston Paris et Joseph Bdier sur les lgendes piques du XIIe sicle, des souvenirs fort actuels sur les liberts de la Provence pendant l'ancien Rgime, enfin en une colonne compacte la rubrique de la propagande, o il est dit que l'on fera la rvolution des esprits par un systme de bibliothques circulantes. Au pacte prodigieux, Maurras n'abandonne pas plus de quarante-cinq lignes. Elles psent vrai dire leur poids de diamant d'ironie, et il ne se prive pas dy laisser entrevoir sa jubilation devant ce chef-d'oeuvre des cocuages dmocratiques. Pour nous, les disciples plus ou moins jeunes et fidles, nous nous tenions les ctes sans l'ombre de vergogne. Nous n'aurions jamais rv une confirmation aussi monumentale de nos prophties, un coup de thtre pareil pour clore le bec des ennemis et cette insupportable querelle de la russomanie autour de quoi l'on s'charpait depuis tantt trois ans. La gifle ne pouvait pas tre plus formidable, s'abattant avec fracas sur notre pompeuse dlgation, et envoyant rouler dans la crotte les tincelantes feuilles de chne du gnral Doumenc. L'Humanit, le matin mme du 21, crivait : La paix doit tre sauve par l'union ferme, nergique, intransigeante des grandes dmocraties dcides secourir les peuples menacs et qui veulent se dfendre. Ce front de la paix doit tre rapidement ciment par le Pacte avec la puissante Union sovitique. Moscou n'avait mme pas daign adresser cette basse valetaille un charitable avis de prudence. Elle la laissait s'enferrer avec le plus cynique mpris. Bur dans l'Ordre, voulait nier encore et croire un suprme canard des Hitlriens. L'hroque dragon Kirillis ne trouvait mme pas la force de prendre sa plume et laissait une doublure le soin d'ponger le crachat. La dgustation de notre magnifique vengeance passait tout autre souci. Aussi bien, j'avais eu, dans mon premier mouvement, la quasi certitude qu'un tel coup liquidait l'affaire de Dantzig. La diplomatie bquillante de la France et de l'Angleterre venait de se faire jouer burlesquement par les vieux renards du Kremlin. Sous ce camouflet, tous nos cloportes d'ambassades tombaient les pattes en l'air. Leur

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laborieuse machine de guerre s'effondrait en bois d'allumettes. Avant qu'ils se fussent remis dans un incertain aplomb, les Allemands auraient manoeuvr et nous nous retrouverions encore, cocus et scandaliss, devant le fait accompli. Berlin ne calculait pas autrement. J'avais trouv Brasillach, fasciste impnitent, dans le mme sentiment. Nous tions si bien familiariss avec la politique nationale-socialiste que d'instinct nous raisonnions selon sa pente. Nous comprenions merveille ce que Hitler disait, dcrivait, refusait, proposait. Avec cet Allemand jug si fumeux, nous remuions de claires et trs pondrables ralits. C'taient les vaticinations de la dmocratie qui nous restaient inconcevables, ses sables mouvants qui paraissaient toujours plus trangers nos pieds. Dans la journe du mardi, Maurras me dpcha au quai d'Orsay, pour y reprsenter le journal la confrence de la presse diplomatique. Cela, constituait pour moi toute une initiation, dans des circonstances aussi extraordinaires qu'il se pt. J'escomptais le pire ; l'imbcillit de cette crmonie dont dpendait le lendemain l'opinion de toute la France me sidra. Jattendais des faisans arrogants et pontifiants. Je trouvai des petits sous-chefs de bureaucratie effars. Notez qu'il s'agissait de personnages considrables, ayant rang d'ambassadeurs et le crdit l'avenant. Quelle aveuglante explication la honteuse srie de nos reculades, de nos dgringolades, des nasardes essuyes ! Comment avoir fait l'honneur ces paltoquets de discuter historiquement ou politiquement leurs mfaits ? Des balles de son eussent suffi pour les dmolir. J'en voulais aux plus aviss des confrres qui se trouvaient l de ne nous avoir jamais dcrit ce misrable guignol dans ses vraies couleurs. Mais les meilleurs se gonflaient des fictions de leur importance, du srieux suppos de ce lieu et du lustre qu'ils en recevaient. L'aurole du Quai tait sacre puisqu'elle les nimbait. Exceptons-en un, deux peut-tre, au caractre bien tranch. Pour tous les autres, mme les plus estimables, n'importe lequel et sacrifi les devoirs de la vrit la plus lmentaire l'orgueil de parler seul, quatre-vingt secondes, avec un ministre ou un sous-ministre entre deux portes d'antichambre, sur le marche-pied d'un wagon. Leur vie tait de rpandre une odeur de secrets d'Etat, de dgoiser sentencieusement des chapelets d'hypothses divagantes, et de festonner aux alentours de minuit un papier digne d'un lve de cinquime avec des On croit savoir en haut lieu et des Les cercles autoriss soulignent. Ce que l'on soulignait et ce qu'on croyait savoir portait toujours travers le public les miasmes juridiques et belliqueux de la boutique au ngrode Lger, secrtaire gnral et matre tout-puissant de nos Affaires Etrangres. Tout ce que je pus apprendre de positif, ce fut que l'inquitude majeure du Quai tait de dissimuler autant qu'il se pouvait l'normit de l'affront russe. Les grands attachs et les puissants secrtaires n'avaient de bouche que pour une seule consigne, mais extrmement pressante, minimiser, selon leur misrable jargon, la nouvelle incongrue. Vous venez chapeau bas tirer la sonnette d'un malotru. Il vous reoit d'un gigantesque coup de bottes aux fesses. Ce n'est rien. Minimisez les bleus de votre cul. Excusez gracieusement cette vivacit ! Si dans l'instant d'aprs, vous vous posez en chevalier de l'honneur, redresseur de torts, dfenseur de la veuve et de l'orphelin, la farce sera parfaite. La France aura russi ce tour de jouer la fois Matamore et Lagardre. Comment et-on voulu qu'une telle pice se termint dcemment ? On nous annona en grand appareil que vu l'exceptionnelle importance des vnements, M. le ministre Georges Bonnet voulait bien nous recevoir. Le troupeau des plumitifs se prcipita. Le ministre nous dclara joyeusement qu'il n'avait rien nous dire. On quitta cependant le beau bureau dor avec des mines solennelles. Quelques tranards qui n'avaient pu entrer saccrochaient aux manches des vestons. On leur faisait majestueusement savoir que dans un tel jour, les tuyaux ne se revendaient pas. J'avais surtout remarqu le visage de Georges Bonnet sur lequel perait une sorte de gat irrsistible. Pour lui comme pour nous sans doute, le fiasco de Moscou tait d'abord une revanche personnelle sur les conjurs de ses propres services, sur l'infernale et imbcile bande de moscoutaires, dont Alexis Lger tait l'me, qui depuis quinze mois accablait de trahisons, de crocs-en-jambe, d'insultes l'unique ministre sens que la France possdt. Nous n'avions pas dans notre bord dissimuler l'panouissement d'une telle satisfaction. Etait-elle convenable pareille heure chez un homme de gouvernement ? J'en ai fait pendant plus de trois jours des anecdotes probablement injustes. Ce qu'on sait aujourd'hui de ces semaines prouve que Georges Bonnet y a rempli son devoir. Mais de toute vidence, sa maison lui chappait. Un sous-chef de bureau y avait plus de poids que lui. Il pouvait comploter contre la politique du ministre, faire excuter sa barbe les ordres de ses ennemis. Il tait infiniment plus redout. Il demeurerait quand Son Excellence aurait chu.

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Sur ce vil personnel, un ministre et pu, j'en suis sr, prendre barre par des mthodes d'une nergie brutale. Mais dans son isolement, Bonnet s'y ft vite bris les reins. Qu'un homme parvnt imposer dans une telle place cette rvolution des moeurs, et le sort de la France tournait. La guerre nous tait pargne. Cet homme, sans doute, serait aujourd'hui le matre du pays. On ne peut reprocher trs srieusement Georges Bonnet de ne pas avoir tenu ce rle. Il avait ce caractre arrondi et amorti par la continuelle ncessit du dtour qui aura distingu tous les grands personnages de notre dmocratie. Fait autrement, il n'et jamais atteint le rang o il se maintenait tant bien que mal. Bonnet aura t le tmoin intelligent, dont l'impuissante lucidit rend le drame plus affreux. ***** Le lendemain mercredi, le diagnostic n'tait plus douteux : au Quai, le pouls de la guerre battait dur et tendu. On vrifiait, on ttait dans une grave agitation les fameux dclics des pactes automatiques. Fonctionneraient-lis ? Ne fonctionneraient-ils pas ? Je ne voulais encore y voir qu'un rite, le branle-bas d'alerte pour rien des grands jours d'offense la dignit humaine. Nous narrivions pas comprendre comment la guerre pouvait devenir pour la France et la Grande-Bretagne une ncessit plus que jamais imprieuse, l'instant o ces pays voyaient scrouler tout le systme sur lequel ils comptaient pour mener cette guerre. L'opinitret ahurissante de la sovitophilie continuait faire notre merveillement. Les attachs de presse insistaient plus que jamais pour qu'on ne montt pas en pingle l'entrevue Ribbentrop-Molotov. Le Quai rptait tous les tages : Les ngociations continuent Moscou avec les dlgus franco-anglais. Surtout, qu'on sache bien que rien n'est perdu de ce ct-l. Encore ignorions-nous tout ce qui venait de se drouler en conseil des ministres et dans la coulisse du gouvernement : la volte-face sovitique explique par la tideur et les hsitations de la France, causes elles-mmes par les campagnes des nationaux qui nen finissaient pas de crier casse-cou, en somme Staline se prcipitant dans les bras de Hitler par la faute des fascistes ; Daladier prt aux plus coeurantes humiliations, proposant quon obliget, pour amadouer Moscou, les Polonais accepter le passage des Russes sur leur sol. Nous savions encore moins que les boutefeux refusaient tout projet de conversation avec l'Italie, qu'en revanche, ils rclamaient sans dlai la mobilisation gnrale. En vrit, notre instinct seul pouvait nous renseigner. J'eus pour mon compte le premier pressentiment de la catastrophe le mercredi soit 23 aot. Vers huit heures, javais pris, pour gagner l'imprimerie, l'autobus qui, de Neuilly o jhabitais maintenant, descendait les Champs-Elyses et la rue de Rivoli. Il bruinait sur un Paris tout coup dsert, recroquevill. Le receveur parla de 1.500 voitures de la T.C.R.P. qu'on venait de rquisitionner. En un clin d'oeil, une sensation funbre m'envahit. Il allait donc falloir revivre septembre 38. Je n'eus aucune surprise quand une dpche vint nous apprendre un peu aprs minuit le rappel des rservistes des chelons 2 et 3. Henri Massis, qui passait par l, tait impatient de savoir si Brasillach, rentr d'Espagne de la veille, comptait encore cette fois dans le lot. On hsitait lui tlphoner si tard. Je m'armai de frocit. La sonnette le rveilla, le pauvre vieux, en sursaut. Il avait le fascicule 3. Rentr chez moi, je lus jusqu' prs de quatre heures du matin des bouquins militaires. Rien d'autre ne pouvait distraire ma tte... Au demeurant, toute espce d'angoisse m'avait quitt. ***** Le jeudi, alors que l'accord Ribbentrop-Molotov tait dj paraph depuis plusieurs heures, nos honorables ambassadeurs de Moscou et de Berlin, le dnomm Naggiar et le dnomm Coulondre, pour se racheter de n'avoir pas eu depuis des semaines le plus petit soupon de ce qui se tramait, tlphonaient, le premier que le torchon brlait entre la dlgation russe et la dlgation allemande, le second quil fallait surtout se garder de briser quoi que ce ft avec Moscou. Le compliment du papa Bienvenu-Martin de Schon lui apportant le 3 aot 1914 la dclaration de guerre appartient peut-tre la lgende. Nous aurions cette fois beaucoup mieux. Les avis de ces observateurs si autoriss faisaient toujours prime la confrence du Quai d'Orsay.

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Nous revivions exactement les heures d'avant Munich, le dernier verre bu avec les amis mobiliss, la gare de l'Est grouillant d'uniformes frips et dpareills, mais cette fois avec des nerfs blass, une rsignation mcanique. Que ce sicle tait donc ennuyeux ! Un de mes cadets prfrs, Pierre Boutang, remplaait depuis quelques jours la Revue de la Presse de l'Action Franaise qui a t de tout temps une des rubriques importantes dans Paris, le titulaire, un garon fin et discret du nom de Pierre Lger. A vingt-deux ans, Boutang tait pre de deux bambins, sorti de Normale, agrg de philosophie. Avec cela blond et imberbe comme un page, fort comme un champion d'olympiades, ayant franchi trop facilement les plus crasantes preuves pour ne pas tre l'antithse vivante d'une bte concours. Ses triomphes universitaires au lieu de le dsigner comme il se doit d'habitude notre juste mfiance, n'taient que la conscration naturelle de ses dons. Je l'aimais tendrement pour son feu, la roideur de ses haines, son orgueil encore ingnu et mme sa confiance un peu irritante dans ses catgories de philosophe. Je le savais dj presque trop bon dialecticien. L'vnement le rvlait au surcrot polmiste. Avec une vigueur superbe de colre et de raison, il dmolissait les principes sacrs de la dmocratie, dchirait les traits, traquait la meute des bellicistes millionnaires, fustigeait les ministres, rappelait les gnraux la rflexion, dpiautait Chamberlain, Churchill et Roosevelt, tout en haut d'un sixime du faubourg Saint-Jacques, dans une chambrette remplie de chaussettes troues et de bouquins grecs pars. Les journaleux du Quai d'Orsay pilotaient des voitures tincelantes. Boutang, ce matin l, avait emprunt vingt francs pour acheter sa collection de journaux. Jusqu'au soir, nous rabchmes ensemble jusqu' lcoeurement nos arguments et nos dgots, l'obnubilation des juristes et des perroquets de presse, insensibles la ralit, cest--dire l'insignifiance du cas Dantzig, le seul cependant qui jusque-l se post. On ne s'tait pas battu pour les vaches des Sudtes. Il n'tait certainement pas plus urgent de se battre pour un port dont personne n'avait jamais contest qu'il ft entirement allemand et pour la concession d'une autostrade travers le couloir, c'est--dire un territoire aux trois quarts germain. Mais je n'prouvais plus cette passion de l'anne prcdente, ce furieux dsir de me jeter tout entier dans le combat pour la paix. L'annexion pure et simple de la Tchquie aprs Munich nous enlevait nos meilleures armes, crait un trop crasant prcdent. Ou bien il et fallu remonter trop haut, pulvriser trop de dogmes, abonder dans le sens de Hitler avec une libert et une srnit dont personne n'tait plus capable. En et-on eu le courage, trop de scrupules vous auraient impos silence. Un Franais de notre espce n'osait plus s'accorder le droit de nourrir de telles penses, de les rpandre autour de lui sans craindre d'tre grossirement dup et de faire duper sa patrie. Tel tait l'tat d'me qu'avaient forg aux moins crdules, aux moins ignorants, aux plus nazis d'entre nous trente mois de calomnies, de falsifications. C'tait cela qu'on appelait un moral bien prpar. Fameux travail. Le parti de la guerre pouvait se fliciter et ne plus contenir sa hte d'employer un aussi brave outil. Mon esprance tait devenue presque passive. Elle ne me quittait point encore pour cela. Je voulais toujours croire que nous allions vers un abandon hargneux de Dantzig. ***** La nuit du vendredi au samedi m'assombrit. La crmonie de Tannenberg, qui devait avoir lieu le dimanche, nous laissant, pensait-on, un dlai jusque-l, tait supprime. Comme un diagramme de clinique, les rouleaux interminables des printings nous rvlaient la fivre montant travers l'Europe. De tous cts, des bateaux rejoignaient force de machines leurs ports d'attache. L'Allemagne tait entoure d'un nuage de mystre d'o ne sortaient que des cris de plus en plus furibonds l'endroit de la Pologne et semblait-il aussi, quelques coups de fusil. On n'osait plus prtendre que cet inquitant brouillard tait encore un artifice des bellicistes. Le cas de Dantzig paraissait dj dpass. Le texte de l'accord germano-sovitique encore plus accablant et premptoire quon ne le prvoyait, l'insupportable palinodie des communistes applaudissant ce pacte avec un enthousiasme hont achevaient de sceller, hlas ! l'union sacre. Le formidable imprvu de la manoeuvre dsaronnait les esprits les mieux lests de ralisme. A leur tour, ils devenaient les jouets de ces flatulences du cerveau, de ces chatouillements d'piderme, de ces chaleurs des boyaux dcors du nom de sentiments et d'idologies, qui avaient tant excit leur rire ou leur fureur. Ils avaient su juger sans faiblesse la tyrannie et l'infirmit du socialisme la mode ju-

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do-asiatique, le combattre avec de bonnes armes. Mais ils ne savaient pas se hisser par-dessus leurs plus justes rpugnances, par-dessus la grosse imagerie antimarxiste, pour voir le rude et gnial machiavlisme de Hitler. Le Horst Wessel Lied, une brochure anticommuniste de la Maison brune retrouve dans leur bibliothque, leur masquaient l'norme victoire que son audace gagnait au chancelier. Une amnsie foudroyante leur ravissait tout souvenir du degr insurpassable de discipline, d'abandon unanime et serein ses volonts, quoi le chef de l'Allemagne avait su amener une opinion publique par nature dj si docile pour de telles affaires. On a une grande peine remettre dans leur vraie couleur d'aussi tranges errements alors que cette magistrale opration du Fhrer neutralisant le plus dangereux mais aussi le plus louvoyant de ses ennemis, put apparatre douze mois plus tard aux mmes esprits, avec la mme clart et la mme vidence, aussi naturelle, aussi ncessairement inscrite dans la logique des choses, que la faillite verticale de la dmocratie. Il faut croire que certains systmes intellectuels et affectifs, forgs de longue date, atteignent dans les grands embrasements de l'histoire un point d'incandescence o ils aveuglent tous les yeux, o leur usage devient impossible ou fatal, avant qu'ils ne fondent, ne se volatilisent jamais, ou n'aillent se couler dans les moules des vrits indestructibles et des nouvelles erreurs. Ainsi, proclamait-on, Hitler, en traitant avec Staline, se retranchait de lEurope et du monde habitable. Aucun doute n'tait tolr sur cette vidence qui venait fermer une chane infinie de dogmes, de thses et de convictions qui avaient fini par devenir feuilletonesques : pour les esprits les plus nourris, l'asiatisme de l'Allemagne fdre par la descendance des Slaves de Prusse et menaant l'Occident, l'orientalisme de Nietzsche, l'hindouisme de Wagner, la frontire de la pense civilise inexorablement fixe aux rives du Rhin, pour les nafs, les analogies, gravement rvles du nazisme et du bolchevisme, le uhlan confondu avec le Hun, Hitler chef tartare. Les derniers dfenseurs de la paix franaise rejoignaient donc hlas ! l'immense troupeau des niais et les pires bandes de la guerre d'Isral, de Londres, de l'or, de la maonnerie, des Droits de l'Homme, de la dmocratie catholique, pour le mme combat contre la barbarie. Ils justifiaient l'gale pouvante de la mdiocrit bourgeoise devant le drapeau rouge de Staline et le drapeau rouge de Hitler. Ils acquiesaient aux postulats les plus insanes du bellicisme : Hitler reniant son destin, Hitler aux abois sapant toute son oeuvre, dmoralisant ses croyants, vouant son peuple aux plus mortelles divisions. Je ne nie pas que dans un tel tourbillon, devant les gouffres d'hypothses qui s'ouvraient tout coup, Spirale engloutissant les mondes et les jours... il et fallu une tte trangement solide pour mter le vertige. J'observe simplement qu'il ne s'en trouva gure ou qu'elles se cachaient bien. Je me flatte que la mienne tait une des moins dtraques. Elle ne valait pas le diable pourtant. Je cherchais un point pour fixer ma malheureuse boussole. Je ne voulais plus douter que Hitler ne poursuivit une gigantesque nazification du continent. C'tait bien la lutte de deux conceptions du monde. Non, je hassais trop l'Occident enjuiv, son christianisme putrfi pour tre rsolument partisan dans ce tournoi. Mais l'quivoque pouvait-elle s'terniser ? Ne faudrait-il pas que l'preuve des armes dsignt le plus fort ? Aprs tout, la guerre tait une des activits de l'homme. Pourtant, dans la nuit du samedi, dont on redoutait beaucoup, malgr le redoublement quasi mcanique des mesures militaires, des symptmes certains de dtente se manifestaient. La cadence des dpches se ralentissait, le ton des journaux allemands baissait, les incidents de Pologne taient moins nombreux. Des entretiens se nouaient aux quatre coins de l'Europe entre les vedettes diplomatiques. Bon : au moment o l'on se faisait une rsignation, la foudre ce coup-l encore allait-elle foirer ? Je me sentais envahi par une immense rigolade. Je n'osais m'y abandonner, ni mme l'exprimer. Sur mon journal de bord, que j'avais rouvert depuis le dbut de la crise, jeus la superstition de n'crire en finissant cette nuit-l qu'un mot : pantagrulisme. Si nous nous en tirions, que le feu de Dieu s'en mit, personne ne me dlogerait plus du pantagrulisme : Vous entendez que c'est certaine gayet d'esprit conficte en mspris des choses fortuites.

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Il y eut un grand dimanche plat et ensoleill. J'allai me promener aux alentours de l'Ecole Militaire, par amour des soldats, parce que le coeur de Paris battait de ce ct-l. Sur l'esplanade du Champ-deMars, un antique colonel du train des quipages, tout chenu et dteint, mensurait, enregistrait interminablement, avec un inexplicable crmonial d'alles et de venues, une douzaine de bourrins d'assez pitre apparence. Aux grilles des casernes, de longues files de femmes et de mioches guettaient la sortie de leurs mobiliss. Une immense foule coulait pas de badauds le long des avenues, stalait aux terrasses des cafs. Les rservistes taient innombrables, pour la plupart corrects dans des kakis tout raides d'apprt, les cussons cachs par une petite patte. Les gars de lactive tranchaient avec leurs kpis et leurs numros. Tout cela respirait une vaste placidit. Paris tout entier exhalait l'patement des viandes et des digestions, des loisirs fades et niais, le ruminement doux et bte de ce gros animal au repos que forment quatre millions endimanchs de bipdes prsums pensants. Cependant, cette multitude militaire dcourageait l'optimisme. L'enrgimentement des citoyens atteignait cette fois de colossales proportions. Se pourrait-il encore qu'un tel remue mnage ne servit rien ? Cela ne devenait-il pas plus impensable encore que la guerre elle-mme ? La nuit venue, touffant la rumeur du peuple, on n'entendit plus nouveau que la sourde et confuse menace du volcan. ***** Le mardi 29 aot, sous le titre Clairvoyance de l'Action Franaise , Lon Daudet, qui avait dj dmontr une cinquantaine de fois, par les marches sur Vienne et sur Prague, le fiasco de la motorisation allemande, crivait : Si demain il y avait la guerre avec l'Allemagne, sur la question des colonies par exemple... Le cher Daudet n'avait pas encore appris du fond de ses limbes, o il remchait sereinement et sans fin les localisations de Broca, l'hystrie et la branloire prenne, qu'il existait un certain pays du nom de Pologne, une certaine ville du nom de Dantzig. Mais en dpit de deux ou trois bouffonneries de cet ordre, l'Action Franaise avec la page de Maurras et celle de Boutang redevenait, comme chaque fois o une grande vague la soulevait, un incomparable journal. La passion du vieux matre rveillait trente annes d'anciennes ardeurs. Comme l't davant, mes plus pres griefs se fondaient ce feu. Cette dcevante et dclinante maison restait le seul lieu o l'on put vivre de telles heures honorablement et avec quelque utilit. Maurras, pendant trois ou quatre jours, avait d'abord louvoy, cherch des biais de discussion un peu spcieux. Puis, devant la monte du danger, il avait tranch dans le vif, plus hardiment, plus franchement qu'avant Munich, et cette fois dans une solitude de hros. Il portait le fer de la raison et de la ralit dans les dilemmes imbciles des obligations, des engagements, des garanties automatiques, dont les avous de la guerre ne sortaient pas. Il reposait avec une inlassable opinitret les termes sans cesse dplacs, travestis du problme. Chamberlain et Daladier parlaient de dfendre la paix. De quelle paix s'agissait-il ? Dans la paix absolue, nous ne faisions la guerre que si on nous la faisait. Dans la paix conditionnelle, nous ferions peut-tre la guerre mme si on ne nous la faisait pas. Or, Hitler ne nous la ferait pas. On pouvait concevoir la ncessit d'une guerre prventive. Mais on entreprend de telles guerres pour les gagner. On les gagne quand on en choisit l'heure et le lieu. Or nous n'attaquerions Hitler que s'il faisait telle ou telle chose, dont on l'avertissait. On attaquerait donc Hitler quand il le voudrait, au point et au moment qu'il aurait lui-mme choisis : Est-ce fort ? Je dis que c'est stupide. Je juge que c'est se jeter, exactement comme en 1870, dans le pige tendu par un autre Bismarck. Daladier, Daladier, enfant de Carpentras, n'oublie pas le prcdent de ce fils de Marseille, ton quasi homonyme, Emile Ollivier. Plutt que de se prter au risque, il est indispensable que les chefs responsables (s'il y a des chefs responsables en Rpublique) se demandent s'ils sont dans la conjoncture de 1866 qui tait bonne, ou dans la conjoncture de 1870, qui ne l'tait pas. La premire contenait toutes les promesses de la victoire. La seconde assurait de la dfaite. On crut trs honorable de mpriser l'une et d'adopter l'autre. Mais la sottise est sans honneur.

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On fait les guerres offensives pour vaincre. On a la victoire quand on est le plus fort. Cette vrit est modeste. Elle mritait cependant Maurras notre admiration, parce qu'il fut le seul, ces jours-l, l'avoir fait entendre. En 1870, l'affaire mexicaine et les palabres parlementaires avaient beaucoup diminu l'arme de l'Empire. Il et fallu la reconstituer avant de partir comme partit Emile Ollivier. Son successeur, Edouard Daladier, est-il sr que les malheurs du Front Populaire ont t compenss en dix-huit mois ? Qu'il ne dise pas que nous tenons en douter. Ce que je demande, j'ai le devoir de le demander. Quelle que soit la confiance des Franais dans la force et dans la vertu de leur sang, ceux qui sont, comme moi, placs sur le rempart et qui assistent au dpart des jeunes gnrations, seraient des criminels s'ils ne demandaient pas M. Daladier s'il est sr de son heure. Est-ce 1866 ? Est-ce 1870 ?... J'ai des raisons srieuses de rserver ma rponse. Nous ne pouvions plus ignorer maintenant que la question de Dantzig tait dj loin derrire nous. Le vieillard Chamberlain ne le fardait pas : Nous ne combattrons pas pour l'avenir d'une ville loigne, dans une terre trangre, nous combattrons pour la prservation de ces principes dont la destruction entranerait celle de toutes possibilits de paix ou de scurit pour les peuples du monde . Maurras bondissait : La ville lointaine, c'est Dantzig. La terre trangre, c'est la Pologne. Alors, quoi ? Et de quoi est-il question ? Daladier corrigeait qu'il s'agissait des principes, mais aussi de Dantzig et encore de la Pologne. Maurras alors : Que pouvons-nous pour la Pologne ? Je pense que nous ne pouvons rien. Il n'avait pas grand'peine dmontrer cette impossibilit stratgique. Et dans le plus audacieux article sans doute qui lui et t inspir par ses alarmes, il soutenait intrpidement que pour sauver la Pologne, il fallait d'abord sauver la France, sauver la mre, comme disent les accoucheurs. La France, continuant vivre, renfanterait un jour la Pologne disparue en 1939. J'y souscrivais avec un extrme enthousiasme. Dans les grandes poques, on se battait pour se partager les Polognes. Il ne ft jamais venu l'ide de quiconque de mourir pour sauver la libert des Polonais. J'avais beau croire, comme nous avions tous eu, Je Suis Partout en tte, la candeur de l'imprimer et de le rimprimer ces jours-l, que la Pologne tait une nation et une arme, que les Polonais n'taient pas des Tchques, je les hassais dj de toutes mes forces puisqu'ils allaient sans doute provoquer le massacre que les Tchques du moins nous avaient pargn. Parmi les horribles tnbres de ce black-out redevenu rglementaire, et qui jetait un tel deuil dans le coeur des amants de Paris, je sacrais que le sort de toutes les nom de Dieu de Polognes du monde ne mritait, pas l'extinction d'un seul rverbre sur les Champs-Elyses. C'tait un sicle absurde, un systme du monde imbcile que ceux qui contraignaient des vignerons de la valle du Rhne, des Basques, des Provenaux, aprs que leurs pres fussent morts pour des Serbes, s'en aller mourir pour des conflits de Silsies et de Polognes, de ces pays lugubres, de ces landes mornes et vagues. Nisi si patria sit... Mais Maurras faisait la diplomatie de 1890. La moins ambitieuse de ses propositions exigeait le renversement immdiat du rgime franais et de sa politique. Maurras demeurait le seul concevoir, apprhender le rel. Il ne l'enfermait pas moins avec lui dans le bastion d'une logique inexpugnable, mais inaccessible aussi. Son dsir ttu de paix, chevill en lui par l'intelligence, par l'amour de la vie et de la France, n'aboutissait qu' un systme de pure forme, aussi abstrait, aussi mtaphysique, que ceux des procduriers du massacre, des chevaucheurs d'idaux, ses vieux ennemis. Mais des nbuleuses de ceux-ci l'clair pouvait jaillir, leur jurisprudence pouvait devenir le levier de la guerre. La raison de Maurras, elle, n'tait plus que d'une tragique inutilit. J'avais de plus en plus conscience d'une fatalit de la guerre : non la fatalit grotesque du droit et de la morale, qui n'a servi que de prtexte l'usage des ingnus et des algbristes, mais la fatalit de la maladie. La dmocratie, au point o elle en tait parvenue de judasation, d'asservissement aux ploutocraties, aux desseins de leur imprialisme financier, portait en elle la guerre comme un cancreux porte la mort. Jessayais donc, en dsespoir de cause, de me forger quelques mobiles de faire cette guerre. Au point o l'on en tait, le fameux argument de l'Allemagne dcuplant chez les Scythes sa force pour nous crabouiller ensuite sans recours, demeurait l'unique justification tolrable du prochain carnage. J'en voulais un peu Maurras de me dmolir mes pauvres raisons sans que cela me part servir dsormais grand' chose.

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Nous admirions Maurras de s'accrocher avec une aussi sublime tnacit cet absolu indiscutable, la paix de toute faon prfrable la guerre, d'afficher avec cette franchise la rvolte de son intelligence devant les motifs stupides qu'on invoquait pour dclencher le massacre. Nous nous merveillions que Maurras, aprs toute une vie consacre la revanche ou la dfense contre le pangermanisme renaissant, st s'imposer l'effort inou de rester impassible et de prcher l'abstention devant les entreprises les plus gigantesques des Germains. Nous savions les nobles causes de ce pacifisme. Maurras tait certainement peu accessible la piti. Mais il hassait la mort en vieux Grec. Ses fibres restaient sans doute peu sensibles aux visions de sang et de deuil. Mais son esprit ressentait avec une extraordinaire violence l'absurdit de l'holocauste o allait de nouveau prir la jeunesse franaise, l'irrparable dommage qui en rsulterait pour notre nation. Le patriote et le logicien sinsurgeaient la fois contre l'ide d'une telle saigne. Cependant, on distinguait bien vite dans son attitude cette ambigut qu'il tait depuis des mois si facile d'apercevoir. Maurras ne voulait pas la guerre. Mais il ne voulait pas non plus rellement la paix. Il s'tait toujours refus au seul moyen positif de la sauvegarder : un accord de la France et de l'Allemagne. Il avait ainsi travaill lui-mme savonner la pente que nous dvalions. Parvenu devant l'abme, il se dbattait furieusement, il essayait de reculer. Mais il n'et jamais tolr de chercher le salut dans le seul chemin praticable, celui qui aurait conduit les ministres franais Berlin. A d'innombrables reprises, durant ces derniers jours, j'avais chang avec lui d'amers propos sur l'absence indcente d'imagination chez nos diplomates, incapables de dcouvrir un biais hors de la sempiternelle alternative : faire la guerre ou capituler. Maurras protestait qu' leur place, muni de toutes les cartes et de tous les arguments et documents qu'ils devaient possder, il et certainement conu quelque manoeuvre. Mais il se gardait de fournir la moindre suggestion. Il accusait les bellicistes de Londres, maffia trs vague en somme sous sa plume. Il n'accusait pas le bellicisme de l'empire anglais. Il n'avait jamais cru la vraie paix, la paix franco-allemande. Entre les deux peuples, il ne voyait d'autre issue que le choc en armes. Il l'avait encore rpt satit durant les onze mois qui s'taient couls depuis Munich. Il lui dplaisait seulement que cette guerre n'clatt pas son ordre. C'tait, pour dfendre la paix, une position bien prcaire. Il allait encore en dvoiler lui-mme la faiblesse. L'unique dmarche vritablement pacifique de ces derniers jours tait l'change de missives entre Daladier et le Fhrer. Maurras la condamnait avec la dernire violence : Monsieur Daladier, on n'crit pas au chien enrag de l'Europe. Ds lors, on pouvait bien louer son courage et son ardente rhtorique. Il attesterait pour l'histoire que quelques Franais au moins n'auraient pas t dupes. Mais cela n'tait plus d'aucun poids sur la barre du destin.

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CHAPITRE IX LE POCKER
La crise se prolongeait trangement, contre tous les calculs, toutes les anticipations d'autrefois. Comme aprs une semaine d'une maladie trs grave et qui aurait d classiquement se dnouer en trois jours, on se reprenait des esprances flottantes, mais qu'aucun symptme cependant ne venait confirmer. Nous nous vertuions en hypothses et en pronostics sur les bribes de nouvelles qu'on nous abandonnait : les navettes d'Henderson portant les notes britanniques Hitler, attendant la rponse, les chasss-croiss d'ambassadeurs Berlin, Ankara, Varsovie, l'attitude pacifique prise par l'Italie, les dpches annonant que le Duce et le Fhrer se tlphonaient. Des gestes, c'tait tout ce qu'on nous autorisait connatre. Cependant, la lenteur de l'volution nous obligeait nous ressaisir et rflchir. Puisque les choses tranaient ainsi, puisqu'on ngociait toujours, de nouveaux compromis diplomatiques restaient possibles. Le Quai tout entier ne parlait plus que du fameux poker dont il fut tant question ces jours-l. Chaque mesure militaire devenait une relance de la gigantesque partie. Le rappel de ces choses est d'un grotesque insurpassable. Mais il faut bien le dire : tout ce qui prtendait en France tre averti, tenir sa place dans le jeu politique, tait occup supputer le bluff hitlrien, guetter la minute o Hitler mettrait les pouces. Les ministres franais, les initis aux arcanes des affaires trangres, tout bouffis de leur gloire et de leurs secrets, s'imaginaient intimider l'adversaire, quand la France, avec ses huit bombardiers et ses deux bataillons de chars lourds, tait semblable un purotin qui aligne sur le tapis de jeu des pices de quarante sous devant un boyard. Je n'oubliais pas combien notre aide la Pologne tait problmatique. J'allais interrogeant chacun son sujet. Mais puisque jen ai dj tant dit, je peux bien avouer que la mtaphore du poker me sduisait assez. Rien n'irritait au contraire davantage Maurras, trpignant et sacrant : Les imbciles ! Qui leur dit que Hitler n'ira pas jusquau bout ? L'importance accorde aux tats d'me supposs du Fhrer, les interminables discussions quon en faisait n'exaspraient pas moins notre vieux matre. Il ne tolrait pas que l'on pt laisser ainsi cet Allemand matre de notre sort, que l'attente de tout l'univers en suspens lui confrt un tel prestige. Il ne me le cacha pas propos de je ne sais plus quel article de Je Suis Partout, dont l'auteur faisait son gr trop grand cas des oracles de Berchtesgaden. Il me renouvela le vieux reproche de l'Action Franaise l'endroit de notre journal. Nous avions trop souvent trait, analys, dpeint Hitler comme un personnage de taille, tudi ses faits et gestes comme s'ils mritaient dfrence et objectivit. Je ne pus m'empcher de lui dire que Hitler tait certainement une des figures les plus extraordinaires du sicle, et qu'il me paraissait aussi dangereux que niais de vouloir l'oublier. Cela me valut cette rponse de Maurras, qu'il ne se ft pas, jimagine, permise devant beaucoup d'autres, et qui a son prix : Certes, l'homme est hors du commun. Le ton signifiait bien : Vous ne voudriez tout de, mme pas que cela m'et chapp. Mais il tait dfendu de le dire. A deux ou trois jours de l, devant la dernire harangue du chancelier, Maurras s'criait : C'est un possd. Son image de Hitler tenait certainement entre ces deux formules. Pour le bon Pujo, au demeurant tout fait assur que la guerre nclaterait pas, il avait l-dessus une forte et lumineuse pense qu'il me confiait peu prs chaque soir. On le faisait bien rire en se demandant ce que Hitler voulait et o il s'arrterait. Hitler tait l'ours du Jardin des Plantes, qui jette ses griffes sur tout ce qu'on lui tend et vous arrachera le bras si vous avez le malheur de le passer dans sa grille. *****

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Mais que Hitler ft surhomme, bte ou dmon, nous ne pouvions manquer d'observer que chacun de ses discours, tait suivi dune sorte de dtente instinctive, partout ressentie, contredisant fort la thse quasi officielle de la frnsie allemande. Maurras n'hsitait pas s'emparer de cette vidence pour rpter encore le 28 aot qu'il y avait des acclrateurs de la guerre. Ce n'tait point Hitler et les hommes de son conseil. C'tait linternationale de l'migration juive, ses esclaves de Paris, ses banquiers londoniens. Ce sont les juifs, presque seuls, qui sont presss dans cette affaire. Tout puissants en Angleterre, ils la poussent - lisez le dernier discours de M. Chamberlain - et c'est ce qui permet de tout redouter. Les dieux savent si j'avais cri la guerre anglo-juive. Puis, des scrupules m'avaient saisi devant une aussi sommaire explication. Je voulais qu'elle ne ft plus qu'accessoire. Mais il fallait y revenir. Si rvoltant que ce ft pour l'esprit, c'tait l'essentiel. J'essayais de penser encore que, puisque c'taient l les ennemis de la paix, nous avions quelques chances de les voir flchir. Nous saurions en tout cas quoi nous en tenir. Minime satisfaction que nous ne pouvions mme pas faire partager. Les objurgations de Maurras taient aussi drisoirement solitaires que celles d'un vieux saint au milieu d'une orgie. A ses cts mmes, toute l'Action Franaise pieuse et bourgeoise s'effarouchait, s'interrogeait voix basse, ne suivait plus. Je frquentais assez souvent chez un personnage fort typique de cette espce, possdant sur Maurras un trange ascendant, et dont le nom importe peu ici. Il logeait confortablement rue de Marignan. J'y vis entrer - ce devait tre le 28 aot - un familier de la maison, un monsieur catholique de la grosse banque, qui apportait des nouvelles catastrophiques pour la paix avec un visage rayonnant d'enthousiasme : a y est, cette fois ! Ah ! a vaut mieux. Il n'y a plus qu' y aller, sans hsiter. Mais il faut dire Maurras qu'il se taise. Ce n'est plus admissible prsent. C'est de la mauvaise besogne. Son article de ce matin passe les bornes. Mon bourgeois attira dans un coin discret l'hroque financier. Il ne convenait sans doute point que la jeunesse, dj si dsagrable avec son fascisme, entendt de tels propos. Mais je n'eus pas de peine comprendre que le banquier intrpide recevait tous apaisements. On l'assurait que les incartades du vieux matre n'avaient plus aucune importance, et que tout serait fait pour le remettre dans le droit chemin ds qu'il serait ncessaire. Maurras du reste tait en train de nouer lui-mme le billon sur ses magnifiques clameurs. Quelques heures avant, pour tre plus libre en face de son papier, pour laisser courir sans scrupules sa plume, il venait de rclamer la censure. Il se dchargeait ainsi de sa responsabilit sur l'Etat, en ruinant ce qui lui restait de pouvoir. Le soir mme, son article lui revenait caviard aux trois quarts. Nous tions bien dsormais livrs, bouche cousue et membres ligots, notre sort. La meute des confrres, les ignobles confrres que trois ans plus tard aucun chtiment n'a encore frapp, pouvait prcher, sans quaucune voix ne vnt troubler son unisson, la rsistance au bluffeur Hitler, pitiner toute vellit de ngociation, et crier joyeusement que mieux valait en finir. ***** Jeudi 31 aot 1939. Nous ne savions pas que depuis deux jours, Hitler avait accept de converser avec un plnipotentiaire polonais, que malgr les dmarches pressantes faites d'heure en heure par Bonnet, Berlin attendait toujours l'homme de Varsovie, que lorsqu'au soir enfin, Beck se dciderait envoyer Lipsky la Wilhelmstrasse, ce ne serait pas, malgr sa formelle promesse, avec les pleins pouvoirs, mais comme simple ambassadeur. Nous ne pouvions pas savoir quel point tout tait perdu parce que l'Angleterre avait dcid la guerre, que depuis huit jours elle pressait la mobilisation de ses vassaux du continent pour qu'il ne ft plus possible de revenir en arrire, pour que le dsarmement de ces normes masses devint une condition de pourparlers irralisable et qu'elle allait donc poser. Nous ignorions que l'Angleterre attisait soigneusement le feu Varsovie, excitait la vanit et le chauvinisme des Polonais par ses assurances, qu'elle laissait les jours s'ajouter aux jours non dans l'espoir de voir luire une claircie, mais pour que l'orage s'accumult, que ces conciliabules, ces notes, ces discours n'taient qu'un infme scnario ourdi par le Foreign Office pour dtruire une une les chances de compromis, couper l'un et l'autre parti toute retraite, refuser Hitler toute autre solution que le coup de force, attendre l'irrparable en mnageant l'imprialisme britannique d'hypocrites alibis.

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On talait devant nos yeux l'irascibilit de la presse allemande. Mais on nous cachait qu' Londres tous les journaux taient autant de brlots, que Chamberlain tait somm de passer la guerre par quarante millions d'insulaires dchans. On ne nous dissimulait pas moins soigneusement que la paix tait l si nous la voulions saisir, que Mussolini, conscient, lui, de tout ce qu'il allait perdre dans cette catastrophe, offrait, comme un an avant, son entremise la France et l'Angleterre ; que Bonnet avait dj rdig l'acceptation de la France, mais que Londres, lorsque son tour viendrait de dcider, ferait savoir onze heures du soir que ses ministres dormaient, que leur repos tait auguste et qu'ils ne pourraient point rpondre avant le lendemain. L'exprience de Munich avait sinistrement servi. Les bellicistes connaissaient le danger pour leurs fins de rvler aux peuples ces grands espoirs. Ils entendaient, cette fois, protger l'abominable secret des complots o dix hommes jouent avec la vie et la mort de dix millions d'tres, et conduisent librement leur affreuse manuvre : tout hter pour la guerre, tout ajourner pour la paix. Penchs sur nos dpches fumeuses et laconiques, nous ignorions tout de cela, et les glorieux baudets porteurs des confidences rares n'en savaient pas plus long. Vraiment, que savions-nous ! Les frontires du pays taient verrouilles, l'arme, la population entire sur le grand pied d'alerte, la presse musele, les journaux trangers devenus introuvables. C'tait cela que huit jours plus tard, on appellerait la claire rsolution du peuple franais. Malgr tout, dans le vide de cette cloche pneumatique, il nous restait encore l'usage de nos pauvres entendements enfivrs. Non, une politique de bonne foi ne s'entourait pas de tels nuages et d'un tel silence. La longueur mme de la crise nous renseignait. On ne nous ferait jamais croire, alors que tant et tant d'heures nous taient laisses, que l'Europe pouvait glisser ainsi lentement vers la mort sans qu'aucun remde ne surgt. Dans la soire du 31, quelques lumires sur la proposition italienne avaient fini par percer. Deux ou trois mes ingnues, encore pleines des souvenirs de Munich, se demandaient pourquoi on n'en claironnait pas grand fracas la nouvelle. La nuit tombe, j'tais la censure, dans le tohu-bohu assez dshonorant de l'Htel Continental. On caviardait tour de bras dans toute la presse les moindres allusions la dmarche de Mussolini. Je comprenais trop bien. Deux heures plus tard, je griffonnais dans mes notes : Je croyais dpasses nos thories de septembre dernier sur la guerre juive et anglaise, l'avidit allemande premire dsormais en cause... Si demain soir nous tions en guerre, je ne pourrais jamais admettre que Hitler en portt seul la responsabilit. Le sentiment de voir la France s'engager dans une telle aventure avec un gouvernement aussi piteux mettait le comble notre angoisse. Maurras ne se cachait pas de professer pour Daladier le mpris et la mfiance que javais depuis toujours. Il me disait ce soir-l : L'homme n'est pas mchant, mais mdiocre (j'ajoutais : chauff). Il n'a aucune ide. Il manoeuvre, en parlementaire rompu ces oprations, pour carter ceux de ses ministres qui en ont ou pourraient en avoir. N'oubliez pas que Daladier et sa cour, c'est le caf du Commerce : pas de Martigues, mais de Carpentras. Nous persvrions depuis dix jours dans l'ahurissante fiction qui consistait tenir pour un homme d'honneur cet coeurant poivrot, le conjurer de liquider enfin la clique communiste, en butte une indignation gnrale. Nous venions d'obtenir la saisie de l'Humanit et de Ce Soir. Mais nous ne savions pas que les fameux missionnaires de Moscou, Max Hymans, l'ambassadeur Naggiar, Doumenc, le malin trois toiles, venaient de dbarquer apportant aux ministres la conviction que la Russie nous aurait rejoints avant trois mois. ***** Je m'tais couch le 1e septembre cinq heures du matin, en ne doutant plus que nous parvenions un dnouement, qu'il devenait impossible de l'luder davantage. Je n'avais pas de radio. Vers midi et demie, je ne savais rien. J'tais descendu chercher de quoi djeuner. Ce fut un garon de chez Potin qui m'annona l'entre des Allemands en Pologne. Un instant plus tard, j'allais lire Paris-Midi que je navais pas trouv au kiosque, au milieu d'un groupe de bougres en train de boire stupidement leur apritif. Les radios de la rue dversaient les nouvelles des premiers bombardements sur Lemberg et Varsovie, Les dtails horrifiques pleuvaient dj. Ma concierge tait en larmes.

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J'avais eu peine quelques secondes d'motion. Nous tions prpars de trop longue date cet instant-l. Faisons comme Stendhal, le bon Grenoblois, nhsitons pas braver le ridicule : j'eus presque aussitt un mouvement de gat. Je saluai les inconnues de la guerre avec l'entrain d'un conscrit de l'an II. Je voulais oublier mon dgot et mes plus fermes raisons, pour l'espoir d'on ne savait quelle configuration miraculeuse des vnements surgissant dans l'orage des combats. Tout valait mieux que la vase et le perptuel crachin dont nous sortions. Il allait enfin se passer quelque chose de dcisif. Ce serait au prix de la guerre. Tant pis. J'aurais sincrement voulu tre enrl sur lheure. Jai not dans ma feuille de temprature de ce jour-l : Pas la moindre colre contre Hitler, beaucoup plus contre tous les politiciens franais qui ont aid son triomphe. Vronique, ma femme, venait de dbarquer l'avant-veille d'Alsace, toute pimpante et frache. Le branle-bas du Kriegsgefahrzustand ne l'avait arrache qu' la dernire heure aux sapins qu'elle aimait tant. Roumaine d'origine, plus antismite encore que moi, elle avait dans les souvenirs de sa petite enfance les images de la bataille, et montrait tout coup devant la guerre judaque une humeur trs sombre. Je croyais bon de manifester une insouciance blagueuse. Cependant il me paraissait indispensable qu'elle partt se rfugier chez ma mre, dans mon village du Dauphin. J'allai la gare de Lyon, pour voir s'il tait encore possible de voyager. Les trains taient envahis par d'innombrables rservistes qui allaient rejoindre les dpts de la Bourgogne ou des Alpes. J'aurais aim avoir leurs impressions. Ils semblaient presque tous dconfits par la certitude que cette fois la guerre tait bien l. Les affiches de la mobilisation gnrale, toutes pareilles celles de 1914, venaient d'tre colles sur les murs. Il faisait un doux et joyeux soleil sur Paris, vid d'un million et demi d'habitants, mais tranquille, allant placidement ses affaires habituelles. Je me sentais singulirement allg. Plus de supputations puisantes faire : l'abandon tranquille la destine. Je crois que ce sentiment tait presque gnral. Vers deux heures du matin, cependant, pour peindre fidlement cette journe, on tait tenu cette remarque : on ne pouvait pas encore dire qu'il ne restait absolument plus aucune chance pour la paix. Il nous semblait bien que les Allemands n'avaient forc la frontire polonaise qu'avec des dtachements prudents, comme s'ils voulussent d'abord s'assurer des gages, puis amorcer des pourparlers, l'arme au pied, sur leur nouvelle possession. La censure avait coup fort bizarrement toutes les dpches sur la proclamation de la neutralit italienne. Cela fchait-il donc toujours les antifascistes qui n'avaient imagin de bonne guerre que sur toutes nos frontires la fois ? Le matin mme, l'Ordre avait paru avec ces lignes du vendu Bur : A l'heure actuelle, la preuve est irrfutablement fournie par l'Allemagne elle-mme que toute sa politique repose sur le bluff, et qu'il suffit de lui opposer une dtermination rsolue pour qu'elle hsite et recule. ***** Le lendemain matin, l'clipse du bon sens tait acheve. On se retrouvait devant une interminable journe d'ignorance et d'incertitude vivre, sous ce ciel de chaleur lourde et voile qui est celui des grandes mlancolies de Paris. Ma jactance de la veille me faisait honte. Je songeais que les Juifs n'avaient srement pas oubli, dans le calcul de leur guerre, ces bouffes de chaleur du vieux sang aryen. Tant d'annes passes har les Juifs, dpister leurs ruses ! Et les rabbins me faisaient encore marcher au clairon. Mais le trou de ces heures vides avait bien cass cet lan. De nouveau, le calme et le silence de la capitale m'apparaissaient sinistres. Le jour sonnait enfin de cette grande leve contre l'hitlrisme si violemment attendue, si fanatiquement prche et exige, annonce par tant de fanfares frmissantes. Mais parvenus l'accomplissement de leurs voeux, les chefs de la dmocratie franaise faisaient flanelle. Devant le formidable saut excuter, leurs langues bavardes restaient colles de peur leurs palais, leurs jarrets coups se drobaient.

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On aurait voulu croire encore que cette morne et muette pause tait remplie dans la coulisse par les ngociations d'un gouvernement bien tardivement atteint d'un lgitime effroi, qu'elle avait pour raison les suprmes chances de paix. Mais nous nous penchions sur cette dpche que le Temps avait publie la veille avec ce blanc de la censure : Le ministre des affaires trangres a remis l'ambassadeur d'Italie Paris la rponse du gouvernement franais l'offre .............. que lui avait adresse hier le gouvernement italien. Fort avant dans la nuit, une autre dpche nous tait parvenue : Le gouvernement franais a t saisi hier, ainsi que plusieurs gouvernements, d'une initiative italienne tendant assurer le rglement des difficults europennes. Aprs en avoir dlibr, le gouvernement franais a donn une rponse positive. On comprenait trop aisment que cette nouvelle n'tait lche qu' regret. Tout commentaire en tait interdit. Qui l'et os d'ailleurs ? Les quelques ttes demeures valides, revenues comme la mienne de leur tourdissement d'une heure, n'avaient pas beaucoup de peine pressentir un sinistre mystre. Mais le percer tait une autre affaire. Je dois encore parler de toutes nos ignorances. Il ne peut en tre autrement dans les souvenirs d'une aussi honteuse duperie. Tandis que nous nous interrogions anxieusement sur l'tendue et le sens des mensonges officiels, que nous cherchions distinguer ce qu'ils avaient de ncessaire et toutes les perfidies qu'ils nous dissimulaient, les deux dfenseurs de la paix, Bonnet et Mussolini, jetaient leurs dernires boues. L'Angleterre, sournoisement, tait parvenue enrayer la manoeuvre italienne jusqu' ce que l'tincelle ft allume sur la frontire de Pologne. Mais le ministre franais et le chef des faisceaux ne savouaient pas encore battus. Devant le premier refus britannique d'examiner l'offre italienne de confrence, Bonnet avait obtenu la veille que Paris se spart de Londres, il rompait pour quelques heures le contrat de servilit, il acceptait seul, au nom de la France, l'invitation de Mussolini. Il tait parvenu retenir les Anglais qui voulaient sur l'heure adresser un ultimatum l'Allemagne et nous en demandaient autant. Dans cette journe du 2 septembre, il faisait encore tte Halifax, qui rclamait une dclaration de guerre immdiate. L'Italie confirmait sa proposition. La France et l'Allemagne restaient prtes ngocier dans une confrence internationale. Mais la Pologne refusait, l'Angleterre prenait soin de poser une condition inacceptable : l'vacuation des territoires dj occups par les troupes allemandes. Halifax au tlphone ironisait avec un lugubre humour sur les efforts dsesprs de Bonnet. Les ministres anglais unanimes signifiaient que le moment n'tait plus ces mdiocres plaisanteries et qu'il fallait tre en guerre minuit sonn. Bonnet ds lors, au prix d'efforts dsesprs, ne pourrait plus que reculer de quelques heures l'chance. Dans le dernier conseil du cabinet franais qui prcda la guerre, le 2 septembre, huit heures du soir, l'pouvantable Reynaud dvoilait cyniquement la crainte des bellicistes : Et si l'Italie cherchait simplement gagner du temps pour l'Allemagne ? Si cette dernire, ayant atteint demain ses objectifs, propose la paix ? Ne serons-nous pas plus mal l'aise pour lui dclarer la guerre ? Combien d'hommes en France pouvaient-ils souponner l'normit du crime qui se consommait ainsi ? Combien d'esprits, parmi les meilleurs de chez nous, taient-ils en tat d'entrevoir seulement la grandeur du dessein que la guerre allait ruiner ? Ce que l'Anglais repoussait brutalement, ce qu'on nous enjoignait Paris de considrer comme une formalit importune ctait l'espoir d'un sicle de paix. Le 5 septembre 1939, la table o les conviait le Duce, cinq nations libres pouvaient rparer leurs torts, refaire selon la logique et la nature la carte imbcile de Versailles, chercher leurs intrts communs, redonner les moyens de vivre l'Italie et l'Allemagne, rendre justice ces deux peuples qui avaient multipli la face du monde les preuves de leur vaillance et de leur vitalit. C'tait l'quilibre, la prosprit, les fondations d'une solidarit continentale. Mais lle orgueilleuse, solitaire, obtuse et mercantile n'en voulait aucun prix. Devant cette grande bourgeoise confite dans sa morgue, ses routines hautaines, son hypocrisie, ses rentes universelles, cette paix-l et trop bien consacr les vertus de la pauvret discipline et audacieuse. Les fictions montaires qui faisaient toute la richesse de l'Empire britannique, ses privilges insolents en eussent reu trop de coups. *****

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Tout, ou peu s'en fallait, nous tait inconnu de cette tragdie diplomatique dont je viens de rappeler les grands traits. Mais on ne pouvait pas cacher dans les armoires du Quai d'Orsay le personnel de la Rpublique Franaise. Ses faits et gestes suffisaient dj largement nous difier. Nous apprenions que rien navait t plus morose que la sance de la Chambre dans l'aprs-midi du samedi. Le discours de Daladier tait un terne et maussade devoir. On nous dpeignait l'homme effondr, aprs les rodomontades des jours prcdents. On avait expdi les rgiments en catimini, nuitamment, presque honteusement. Tout tait plat, contraint. Au milieu de cette funbre torpeur, la presse, hormis l'Action Franaise, jaculait de dgotante faon un patriotisme de septuagnaires et de cabotins. Les vieux routiers de la polygraphie alignaient les cent lignes de rigueur sur la guerre comme sur la Sainte Catherine ou la journe des Drags. Le colonel-comte de La Rocque venait de proclamer qu'il fallait dsormais choisir entre le barbarisme et la civilisation. On le voit, le colonel-comte n'avait pas pour sa part hsit un instant. Mais on n'avait point le coeur en rire, en songeant avec quelle fourbe persvrance un La Rocque avait travaill creuser le gouffre dont l'insondable horreur excitait le lyrisme de tous ces pantins. Je notai ce jour l : J'ai pens quelques instants que l'aventure s'clairait, que Hitler lendossait tout entire. Non, il s'en faut que ce soit aussi simple. Cette guerre pouvait tre lude dcemment. Avant mme d'avoir commenc, elle est dj morose et quotidienne. Je me battrais volontiers pour participer une grande oeuvre, pour dmembrer l'Allemagne, pour faire profiter mon pays d'une clatante victoire. Mais les auteurs franais et anglais de cette guerre sont de bien pitres personnages pour d'aussi vastes desseins. L'Angleterre, du moins, s'engage pour arrter un autre imprialisme que le sien. C'est sa politique traditionnelle. Elle a l'habilet de n'en pas assumer les premiers risques (la sance des Communes d'aujourd'hui, sur la conscription petites doses est d'un gosme, d'un cynisme prodigieux). J'aimerais qu'on nous prcht haut et ferme la guerre pour vivre dans une France plus riche, sre de son avenir. Ce langage serait compris. Au lieu de cela, la bouillie du droit, des liberts qui font tout le prix de la vie. J'en arrive me demander s'il est bien ncessaire d'avoir la victoire, si elle doit tre vraiment la premire condition d'une renaissance franaise. Fameuses mditations pour une veille d'armes ! Maurras, aprs dix jours d'une bataille hroque, avait lch pied depuis le matin. Je le retrouvai rue du Boccador avec un visage bouffi de fatigue, dcourag, d'une tristesse infinie. Comme je lui proposais un titre un peu lnitif pour les premiers combats et bombardements de Pologne, il me dit avec un geste trs las : Non, il vaut mieux maintenant dsesprer les gens que les faire esprer. Il avait raison, il ne fallait plus jouer avec les nerfs franais. Mais Maurras n'avait sauv la paix que lorsqu'il ne s'agissait que des menaces verbales des fantoches parlementaires et genevois. Devant la volont anglaise, il ne lui restait qu' rengainer son couteau de cuisine, sa dialectique et sa liste des Cent quarante, dont il n'avait mme pas souffl mot. Sous le fameux couteau pendu devant son bureau, que lui avaient offert une troupe d'tudiants, glaive pitoyablement symbolique, de deux mtres de long, mais en carton et papier argent, Maurras venait hlas ! d'crire son premier cocorico : En avant ! Puisque voil la guerre, en avant pour notre victoire ! Rsign, le vieux lutteur se mobilisait. Il endossait un kaki moral. Je m'en doutais depuis des annes. Je n'aurais pu m'imaginer que ce ft affligeant ce point. Il ne resterait donc de pacifistes inflexibles que quelques douzaines d'anarchistes et quun pote dsespr, Giono, qui avait dit quand on n'a pas assez de courage pour tre pacifiste, on est guerrier, et qui a eu celui de dchirer les affiches de mobilisation. Je m'vertuais rpter qu'aussi longtemps quune vraie bataille n'aurait pas t engage entre Franais et Allemands, je me refuserais croire que la paix ft impossible. Ce n'tait pas si mal vu et la suite allait le prouver. Mais pour l'instant, dans ma tte, cela ne valait gure plus que le tant qu'il y a de la vie, il y a de lespoir au chevet d'un pauvre diable qui s'en va d'une mningite tuberculeuse.

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CHAPITRE X LESCALIER DE SERVICE

Carnet du fascicule bleu Lucien Rebatet, dimanche 3 septembre 1939, midi : L'Angleterre a dclar la guerre l'Allemagne 11 heures. Nous allons suivre sans retard, bien domestiqus. C'est l'Angleterre qui aura t pour nous l'instrument immdiat de ce grand malheur. Voil un citoyen qui devient dcidment raisonnable et qui se fortifie dans quelques convictions dont on ne le dlogera plus de sitt. Il fallait tre bien sot, bien naf, bien frocement bourgeois ou peint en tricolore d'une couche de poncifs diablement solides pour ne point se trouver du mme avis que lui. Depuis le dbut de la crise, toute l'initiative diplomatique appartenait l'Angleterre. La France n'avait fait qu'obir passivement. Dans notre minuscule cnacle, nous nous en tions constamment indigns. Depuis deux jours, en ne jugeant que d'aprs les dmarches officielles et avoues, le contraste tait devenu abominable entre cette Angleterre qui prcipitait, dchanait une bataille o elle n'avait ni les moyens et encore moins le dsir de paratre, et cette malheureuse et lamentable France qui marchait comme un robot au-devant de la mort. Nous entrions dans la guerre par l'escalier de service, trans en laisse par le matre de Londres, pousss aux paules par ses laquais de Paris. Sur les Champs-Elyses, la foule citadine, animalement fidle ses habitudes, norme troupeau inconscient de son grotesque, s'coulait batement pleins trottoirs. C'tait la guerre sans doute, mais ctait avant tout dimanche, un dimanche o il faisait beau. Les femmes en robes joyeuses s'arrtaient aux vitrines, convoitaient longuement un sac ou un chapeau. Les hommes, dix pas, attendaient en tirant leur montre : Dans vingt minutes, nous serons en guerre. Aux terrasses des cafs, entre deux gorges de pernod, on interrogeait d'un coup la pendule : Cinq heures une. a y est. Depuis une minute, nous sommes en guerre. Ctait le chef-d'oeuvre accompli de la guerre automatique et juridique, dans un peuple parvenu l'tat idal d'aboulie et d'abtissement. Les plus sensibles et les plus audacieux se murmuraient loreille : Ah ! non. En 1914, c'tait tout de mme autre chose. La nuit tombe me retrouva avec trois compagnons, Thierry Maulnier en uniforme de lieutenant d'infanterie, Pierre Boutang qui allait tre sous-lieutenant dans un mois grce aux privilges normaliens, et le benjamin de Je Suis Partout, Claude Roy, premier jus blond et boucl que pour mon extrme remords j'avais fait incorporer un an auparavant Versailles dans les chars. Ce joli quatuor d'intellectuels tait fort proccup se tter, sausculter, contempler la tte qu'il pouvait bien faire pendant qu'il tait en train de vivre l'histoire. Nous n'prouvions rien de trs notable, ou peut-tre de reconnaissable. Nous confessions ce phnomne, nous en tions un peu vexs. Nous nous arrtmes dans un petit bar amricain du boulevard Saint-Germain. Maulnier avait pos son kpi prs de lui. Un joli chaton noir, tonn et grave, vint sans faon s'asseoir dedans et se faire cajoler. C'tait un prsage de chance, la premire chose douce et charmante de ce jour, celle sans doute qui nous touchait le plus. Maulnier faisait le serment solennel de ne rien crire sur cette guerre idiote. Il emportait dans sa cantine un nouvel essai sur Racine que Gallimard venait de lui demander. Nous dressions la liste de nos paquetages littraires. Boutang, qui ne distinguait pas un sergent d'un colonel, parlait d'emmener

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une bibliothque de campagne qui aurait bien rempli trois caissons d'artillerie. Comme nous tous, va-nu-tte depuis toujours, il disait aussi : C'est drle, mon premier chapeau, ce sera un casque. Dans les tnbres de la rue, nous nous mmes chanter des chansons de route, parce qu'il tait rjouissant que quatre garons du pacifisme le plus dsabus fussent peu prs les seuls chanter la belle guerre et qu'ainsi dans notre souvenir l'absurdit de l'vnement serait irrprochable. Il a la barbe rousse, Les poils du cul chtain. Ah ! Les godillots sont lourds sur l' sac, Les godillots sont lourds ! Pour que la blague ft parfaite, j'entonnais en allemand plein gosier : Ich hatte ein Kamerade et le Horst Wessel Lied. Les passants s'arrtaient mduss. Une vieille grommela : De quoi ? a n'est tout de mme pas encore l'armistice ! L'Action Franaise somnolait comme l'accoutume, incapable de s'arracher pour quoi que ce ft de son snile engourdissement. J'avais rsoudre un petit problme. Nous bouclions depuis plusieurs mois pour la province, vers minuit, une premire dition, o l'on devait insrer, bien entendu, le Maurras crit et publi la veille. Cela pouvait aller en gnral tant bien que mal. Mais un jour comme celui-ci ? Je m'en ouvris Pujo, en lui demandant si Maurras ne corrigerait point son article : Mais voyons, quelle ide ! me dit-il. L'article est bon tel quel. Pourquoi cette question ? Puis il fourragea dans sa barbe, mdita deux bonnes minutes, et rassemblant ses souvenirs : Ah ! oui, c'est vrai. Depuis, il y a eu la guerre . Maurras venait darriver. Javais une excellente nouvelle lui transmettre, lannonce de la neutralit plus que bienveillante de la Turquie, les Dardanelles ouvertes, notre libert de manoeuvre en Orient, en somme le premier bel atout dans notre jeu. La dpche tait date bien entendu d'Ankara. Maurras, avant d'avoir lu un seul autre mot, cogna sur sa table et de son air le plus froid : Jeune homme, vous savez pourtant que je tiens cela. Combien de fois faudra-t-il vous le rpter ? C'est une tradition dont il faut vous souvenir. Ici nous sommes en France, nous employons les vocables franais. Et d'une plume applique, il corrigea : Angora. Mais la soire tait aux bonnes nouvelles. Bientt, nous apprendrions que l'Italie laissait toutes grandes ouvertes ses frontires avec la France et annonait avec pompe cette dcision. On brandissait la dpche avec de grands gestes. Nos imaginations chauffes y voyaient dj le prsage d'une heureuse trahison. Allons ! les Anglais devaient tre plus pratiques que nous. S'ils avaient ht ce point la guerre, c'tait sans doute quils possdaient quelques solides assurances du ct romain. Des missaires accouraient, glorieux, certifiant que l'Italie, tout en proclamant sa neutralit, offrait libre passage nos troupes sur son territoire. Un superbe mouvement tournant se dessinait devant nos yeux. Car on songeait encore des mouvements tournants. De toute faon, les pileptiques de l'antifascisme et de la guerre sur chaque frontire n'avaient plus qu' rengainer leurs plans de nouveaux Rivolis. L'espoir nous avait fort altrs. Tous les cafs, par ordre de police taient ferms depuis onze heures. On dcida, avec trois ou quatre camarades, daller boire dans un petit bordel de la rue Jean-Jacques Rousseau. La mre maquerelle, norme rousse, majestueuse comme une douairire dont c'est le jour, nous reut dans son petit salon fleurant, comme il se devait, la vieille poudre de riz et l'entre-cuisses. Une robuste boucanire, d'une trentaine d'annes, d'un roux non moins somptueux, perche sur un bras de fauteuil, composait tout le personnel de l'tablissement. Ces dames taient d'un patriotisme vibrant. Un jeune journaliste algrien, qui nous accompagnait, pensait rejoindre un rgime de tirailleurs : Mauvaise arme, dis-je, dangereux. Bah ! rpliqua un autre, il y a dj tellement de sidis sur la ligne Maginot... - Oui, mais quand ceux-l vont tre buts... - C'est vrai, gmit la vieille putain qui faisait tout coup cette dcouverte. Il va y avoir des morts. Mais l'aspect de notre confrre Cazals, Falstaff de cent trente-cinq kilos, qui fourrageait nonchalamment le rude buisson de la plus jeune, tout en poursuivant un docte parallle entre Mazarin et le Duce, nous inclinait peu de funbres pensers. On discourut longuement, d'un ton de grande crmonie, sur les mentules respectives des gras et des maigres, sur le coup en glissette, sur le coup en chapeau. La digne maquerelle conduisait le

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dbat du haut de sa vaste exprience. La jeune ayant entrepris en virtuose la braguette du cadet de la bande, nous estimmes biensant qu'il honort sa couche, ce qui fut fait en bonne forme. Nous nous sentions la belle conscience, dans cette premire nuit de guerre, de ceux qui viennent d'accomplir un rite immmorial. L'Action Franaise simprimait avec cette manchette : Cette fois-ci ne LA manquons pas. ***** Les Parisiens taient gorgs depuis des annes d'une littrature o on les promettait, pour le cas de guerre, toutes les dlicatesses d'une chimie et d'une balistique dantesques, o des torpilles de trente pieds faisaient pleuvoir le cholra morbus tout en pulvrisant d'un seul coup un arrondissement. On confrontait ces belles prophties avec ce que l'on apprenait des bombardements en Pologne. Pour rsultat, le lundi matin, Paris tout entier se promenait avec un masque gaz au derrire. On laissait mme entendre que le port en tait obligatoire. Rue du Boccador, Maurras avait tenu donner lui-mme l'exemple en ne cachant point que c'tait assez ridicule, mais qu'il fallait sans retard se crer les disciplines de l'heure. Aucune alerte n'avait troubl la premire nuit de guerre lgale. Les Parisiens goguenards en concluaient dj que Hitler se dgonflait. Les nouvelles de bonne source commenaient circuler. On avait ramass partout des bonbons empoisonns. Des infirmires racontaient gravement qu'on venait de leur amener plusieurs douzaines de patients brls aux pieds par des ballonnets d'yprite. Il tait vident que pour la majorit des habitants de la Seine, la seule guerre qui mritt leur attention serait celle qui se droulerait dans leur ciel. La flotte arienne de Hitler ne pouvait certainement avoir pour eux d'objectif plus urgent que la destruction des Galeries Lafayette et du pont des Arts. Le reste ne serait jamais que ngligeables dtails. ***** Pour ma part, cependant, je me plongeais dans l'tude des frontires de Pologne. J'y faisais sans peine l'aimable dcouverte que, depuis l'occupation de la Tchcoslovaquie, ce pays tait vou, ds la premire escarmouche, au plus rigoureux encerclement... Ma plus grande stupfaction tait qu' ma connaissance il ne se ft pas rencontr un stratge, un journaliste, un homme politique, pacifiste ou belliqueux, pour sen aviser depuis une anne coule, que je neusse pas entendu durant tout ce dernier mois une seule allusion cette aveuglante certitude. A notre insu sans doute, nous restions tous sur des images de l'autre guerre, avec des fronts aussi biscornus que possible et demeurs toutefois plus ou moins inviols. Mais les premires dpches polonaises, dcrivant glorieusement des offensives de cavalerie, rvlaient une invraisemblance dans le bravache qui ouvrait la porte toutes les catastrophes. Dj, je me repentais d'une ou deux minutes cocardires o j'avais cru utile de renseigner gaillardement quelques troupiers qui du reste sen tamponnaient l'oeil : Rappelez-vous que a va barder un sacr coup en Pologne. Je connais les Polonais. a, c'est des soldats. Quant aux premiers communiqus franais, ils taient d'un laconisme compass, strictement administratif. Nonobstant son masque gaz, Maurras promenait toujours une mine de funrailles, qui jurait trangement avec le martial clairon de ses papiers. Je le revois au second soir de la guerre, feuilletant d'une main lasse une montagne de dpches, repoussant le paquet d'insanits des journaux et murmurant avec accablement : Si tout cela avait seulement le sens commun ! Hlas ! pourquoi faut-il quun autre Maurras, entirement guind et falsifi, ait jug ncessaire d'touffer la cruelle lucidit de celui-l ? J'tais all faire connaissance avec la censure, gte rue Rouget-de-Lisle, lhtel Continental. Des messieurs, costums en capitaines de corvette, en commandants de chasseurs pied ou de cuirassiers, trnaient et sagitaient aux quatre coins de cet norme garni, aux meubles fatigus et vulgaires, sentant le mgot, dj souill comme si cinq gnrations d'tudiants eussent cir leurs chaussures aux rideaux. Cette nuit-l, je venais de m'endormir, un peu avant quatre heures. Les sirnes de la premire alerte retentirent. On avait eu tout le temps de s'y prparer. La surprise nen tait pas moins fort dsagrable. Des quantits d'exercices de la paix nous avaient habitus ce hululement. Mais cette heure louche,

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trouant les tnbres et le silence, il tait souhait apocalyptique. Dans son lugubre crescendo surgissaient soudain toutes les menaces de l'inconnu, toute l'horreur nocturne du tocsin sonnant la catastrophe et dcupl par la machinerie du sicle. Je pris soin de noter candidement sur mon cahier cette minute qui pouvait tre historique et je descendis ttons de mon sixime. Le vestibule de ma bourgeoise maison tait rempli d'une bousculade confuse. Dans l'ombre, des flics vocifraient, brandissaient le poing : Ceux qui ne descendent pas la cave y seront pour moi des suspects. On avait la brusque rvlation dune race nouvelle, les chefs d'lots, honorables sexagnaires chargs de manifester leur patriotisme en jouant aux caporaux en veston parmi leurs contemporains, et qui se ruaient avec un enivrement hagard un aussi dlicieux devoir. Un troupeau humain s'empilait dans le corridor de la cave, le nez au mur. La concierge poussait des clameurs entrecoupes de sanglots. A la lueur d'une lampe lectrique, j'aperus un capitaine de coloniale, blanc comme un spectre et qui claquait des dents. Je regrimpai bien vite, coeur, mon perchoir. Je m'accoudai au balcon. Au-dessous de moi, dans cette glauque fin de nuit, je devinais l'norme ville muette, sans une lumire, et cependant tout entire veille, croupetons dans les tnbres et dans la peur. Avoir fait a de Paris ! Une fureur impuissante m'tranglait. Je dsesprais des hommes. Quel monstrueux et grotesque flau tait sur nous ! Diurnes, nocturnes, d'autres alertes suivirent presque aussitt, mais tournant au vaudeville. On faisait tout coup connaissance avec les mitrailleuses, crpitant deux heures du matin, mais il se rvlait un peu plus tard qu'elles avaient tir sur l'avion de la Prfecture. On dcouvrait que l'autorit militaire faisait mugir les sirnes pour un avion isol qui patrouillait quelque trois cents kilomtres. La principale inquitude devenait de savoir si ce compte les Parisiens trouveraient encore deux heures de sommeil conscutif. Au soir, dans le joli ciel pale de cette fin dt, on voyait s'lever solennellement, entre le Champ-de-Mars et les Champs Elyses, une demi-douzaine de ballons captifs. J'apprenais, non sans surprise, que ces engins constituaient un barrage de saucisses, et que l'on attendait des six ficelles ainsi tendues qu'elles arrtassent l'assaillant. J'avais accompagn jusqu' Senlis un bourgeois de l'Action Franaise, l'homme de la rue de Marignan, rform, cossu et d'un bellicisme gaillard. Nous roulions dans une somptueuse vingt chevaux de grand sport. En traversant Saint Denis, nous croismes un bataillon d'infanterie coloniale qui allait s'embarquer. Les troupiers paraissaient dj harasss, suant sous le barda de campagne et les cuirs battant neuf. Chacun portait une pivoine ou une rose. Mais les civils les regardaient passer d'un air morne. Il n'y avait aucun attroupement. On ne pouvait partir plus platement pour la guerre. Je songeais aux premiers tus, ceux qui font des cadavres en ceinturons jaunes et en capote aux plis tout neufs. Je me penchai, jesquissai un signe amical vers les marsouins. Mon bourgeois m'arrta prcipitamment, en donnant un nergique coup d'acclrateur. Un mot dru aurait pu rpondre notre bel quipage et nos mines florissantes. Les gens convenables n'acclamaient pas de si prs le proltariat guerrier. Nous refaisions la route o avaient galop en septembre 1914 les avant-gardes allemandes. Une borne, l'entre d'un petit sous-bois, indiquait la pointe extrme de leur avance : vingt kilomtres de Paris, quinze minutes de rapide. De l, les cavaliers de von Kluck avaient pu voir les toits de la banlieue, d'un peu plus haut la Tour Eiffel. Je me saturais de ces penses, javais un petit frisson rtrospectif. Mais mon compagnon, trs dsinvolte, souriait ces souvenirs anachroniques. A Senlis, nous allmes rendre visite au Pre Suprieur des Maristes, qui mon patriote devait bientt confier son fils. Le collge gardait glorieusement une balle de la bataille de la Marne, fiche dans la soie verte du Tableau d'Honneur. Devant ce trophe, on s'entretenait avec une srnit enjoue de la nouvelle guerre : - Hitler est accul aux solutions de dsespoir, disait l'honorable lac. - Certes ! rpondait avec force le Pre qui m'avait t annonc comme un ecclsiastique maurrassien. Cette fois, la bte est traque. ***** En attendant, ce fauve aux abois tenait assez bien la campagne. Le mme soir, j'essayais de tracer une ligne des oprations de Pologne sur la carte. En vrifiant mes repres avec les noms du dernier communiqu de Varsovie, je vis que je m'tais tromp partout de quinze lieues au dtriment des Fritz.

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Leur avance, en moins d'une semaine, atteignait deux cents kilomtres. A l'heure qu'il tait, ils devaient se battre aux portes de Varsovie. Je notais : La Pologne apparat fichue. De la Prusse orientale, de la Slovaquie, les Allemands peuvent la prendre de travers, de revers selon leur bon plaisir. Une rouge colre me montait aux yeux : L'incurie, l'anarchie slaves ont certainement jou un rle capital dans ce dsastre. Tous les gnraux sont des politiciens. Conduire au feu plus d'un million d'hommes est certainement une tche trs au-dessus de ces orientaux romanesques, brouillons, bravaches d'une incommensurable vanit. Le nom de Weygand, qui les tira d'affaire en 1920, est excr dans ce pays. Nous avions choisi cette Pologne pour ligne de rsistance au germanisme l'est. C'tait une politique. Mais il fallait que la ligne existt, qu'on y travaillt. Il devait tre naturel de dire aux Polonais : Si vous n'acceptez pas secours et conseils, nous nous dsintresserons de votre sort Bonnes mes, nous en tions encore nous figurer quune mission militaire franaise bien conditionne, avec brevets de lEcole de Guerre et techniciens des chars, aurait sauv les polonais, Les minents stratges qui depuis une semaine avaient occup leurs emplacements de combat dans tous les journaux, conservaient devant cette dconfiture un magnifique sang-froid. La mmoire de Joffre et de Foch habitait leurs mes, leur dictait le mot de la situation : Pas d'affolement ! De quoi s'agit-il ? Ces hommes tincelants de science se chargeaient de dcouvrir le sens du recul. Car, bien entendu, seul le profane ignare pouvait conclure : Les Polonais foutent le camp. M. Lucien Romier, prince des conomistes, se rvlait un imbattable virtuose dans cet lgant vocabulaire o toujours l'ennemi s'efforce, tente, esquisse. Il concluait, inaugurant le plus solide truisme de cette guerre, qu'en somme les Allemands avaient un srieux retard sur leurs plans. Le gnral Duval, retroussant crnement ses manches devant les deux rubriques quotidiennes et les deux hebdomadaires qui l'accablaient du coup de presque autant de copies que M. Paul Reboux, dcrivait la position d'arrt prvue par les Polonais et o ils allaient opposer une rsistance dfinitive. M. Henry Bidou comprenait tout sans peine : l'arme polonaise se retirait mthodiquement pour atteindre la ligne historique des quatre Rivires o les Russes jadis avaient tenu cinq mois. M. de Givet, dans l'Ordre de l'estimable Bur, nous rappelait d'opportune faon que les Polonais n'avaient pas port leur principal effort d'armement sur le matriel lourd. Ils ont surtout recherch la mobilit, dveloppant leur matriel lger et entranant leurs troupes au maximum de souplesse. Cela suffit indiquer que, de toutes faons, l'tat-major polonais entendait faire une guerre exclusivement de mouvement. On ne pouvait certes point y contredire en mesurant le chemin que venaient de parcourir ses troupes en moins de huit jours. M. Jean Giraudoux, pote promu ministre de l'Information franaise, ddaignait cette arithmtique et cette gomtrie vulgaires des batailles. Par la voix de la radio, il venait d'inspirer quarante millions de Franais des raisons leves de contempler sans pessimisme la carte de notre allie. Il numrait honntement les conqutes allemandes : le Couloir, Kattovice, Poznan, Cracovie. Mais il nous annonait que ces succs taient fort prvisibles et en somme ngligeables, parce que les Polonais avaient rsolu de dfendre ces territoires mal situs, d'offrir leur rsistance ds le premier mtre carr de leur sol, pour ne pas abandonner le premier pouce de leur territoire, puisqu'il tait le premier territoire attaqu de la libert humaine. Je n'en croyais pas mes oreilles. J'avais relu trois fois le texte. M. Giraudoux tait bien formel. L'crivain le plus dli des lettres contemporaines nous donnait comme rconfort la certitude que les Polonais venaient de commettre la plus lourde btise en se battant sur le pire terrain, dont par surcrot ils se faisaient dloger en un clin d'oeil. Un goitreux de montagne en ft rest bant. Mais M. Jean Giraudoux dveloppait sa thse, Jrme Bardini en face des Panzerdivisionen, flanqu du diplomate confit dans la plus parfaite orthodoxie dmocratique. Pourquoi l'tat-major polonais avait-il accept une bataille perdue d'avance ? Les raisons en sont simples. C'est que les Polonais sont comme nous. Ils ne font pas la guerre allemande. Ils font ce que nous avons fait en 1914, ce que, nous allons faire, une guerre personnelle, ils font leur guerre, la guerre polonaise. Ils pensent que, dans la faon mme de se battre, il y a une morale. Ils pensent... que la guerre elle-mme a des devoirs de symbole et d'enseignement qui lui permettent d'tre fructueuse et victorieuse au del de toute contingence (le tiers du pays perdu, l'invasion, la retraite a toutes jambes : M.

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Giraudoux voit vraiment les choses de haut, du domaine des purs esprits). Nous n'avons pas adopter en matire stratgique, les principes de la guerre hitlrienne (ah ! pour cela, nous l'avons suprieurement dmontr !) ; puisque la guerre nous est impose, nous ne la rduirons pas une quation de poudre, d'acier et d'yprite. M. Jean Giraudoux nous aura offert ce soir-l l'exemple accompli d'un intellectuel mis en face d'une besogne impossible et indcente, qui pense s'en tirer par des acrobaties, des entrechats littraires, de subtils paradoxes, et termine son exercice la tte la premire dans un bourbier d'absurdits. On aura beau dire : cela compte dans une carrire. Les grosses caisses des journaux tonnaient en l'honneur de Rydz-le-Victorieux, Rydz-Smigly, le grand gnral aquarelliste. A l'Action Franaise, Maurras s'vertuait croire que les Polonais jouaient au plus fin, qu'ils se donnaient le temps d'achever, de prparer leur ligne. Le bon M. Pujo, vieil enfant barbu, avait la foi pure des doux ges, que j'offusquais fort en lui annonant que les Polonais taient cuits, qu'ils n'avaient mme pas t capables de livrer une bataille proprement dite. Pujo pensait bien au contraire que Rydz-Smigly emmenait les Allemands dans une nasse et qu'au reste la prochaine saison des pluies arrangerait tout. Pour moi, si j'tais furibond du contraste entre la jactance homicide de ces maudits Slaves et leur piteuse dconfiture, celle-ci m'inspirait aussi une satisfaction secrte. Je n'arrivais pas prouver le moindre regret devant leur droute manifeste, mais plutt une sorte de bizarre et vengeur plaisir voir le triomphe de la force habile et dirige, de la seule cause qui me ft intelligible. Quant au peuple, il suivait d'un oeil trs dtach cette aventure lointaine, dont il ne rapportait soi aucune consquence. Il conservait l'oeil sec devant les proses les plus flamboyantes d'pithtes pathtiques et justicires sur Czenstochowa et autres lieux. Il faut dire que cette littrature ne respirait qu'une mdiocre sincrit. Seuls quelques archivistes conservaient un souvenir de la polonophilie romantique. Les folliculaires avaient appris de la veille l'existence de la Lourdes polonaise. Les Juifs et assimils ayant obtenu de la Pologne ce qu'ils voulaient, la guerre, se seraient bien malaisment tir une larme pour les madones et les boys scouts de ce pays papiste dont ils vitupraient trois mois avant entre eux la frocit ractionnaire et antismite. Puisque la publicit juive avait toujours pass la Pologne sous silence, quelle ide voulait-on que les lecteurs de Paris-Soir eussent sur elle ? ***** J'tais nanti depuis l'anne prcdente, je l'ai dit, d'un fascicule de mobilisation bleu. J'ignorais tout des catgories militaires quoi correspondait ce carton, sinon qu'il m'assurait quelque rpit. Je ne doutais pas qu'avec mon ge et ma sant ce dlai pt aller au del de trois ou quatre semaines. Mais les circulaires mapprenaient qu'il n'en tait rien. La phalange des fascicules bleus constituait apparemment une rserve privilgie, admise garder ses pantoufles et hanter ses lits conjugaux en attendant l'heure incertaine o il lui faudrait boucher les trous. Quelques commres habiles supputer la valeur guerrire des mles avaient bien manifest sous mon nez, durant les premiers jours, une surprise vhmente de ne point me voir encore en kaki. Le nombre des civils jeunes et florissants que l'on croisait chaque pas dans Paris eut bientt raison de ces petites manifestations. Mais mon fascicule bleu me causait de nouveaux tracas. J'avais ce got un peu particulier d'aimer l'arme et je sens que la droute elle-mme ne men a pas guri. Non point, il s'en fallait de tout, que j'eusse rapport de mes chefs militaires une image prestigieuse, mais j'affectionnais le soldat. Je gardais de mon service, au 150e d'infanterie en Rhnanie, un souvenir dlicieux. Le temps assez bref de ce service, trop bref pour que je prisse mme le moindre bout de galon, n'y tait sans doute point tranger, non plus que la vie d'amateur en treillis que j'avais su m'organiser dans notre caserne de Diez-sur-la-Lahn, laquelle tait une ancienne cole de Cadets prussiens. Il n'importe. Les capitaines, les commandants taient tous autour de moi d'anciens sous-offs de la Marne ou de Verdun, borns, dgaines de gendarmes sur le penchant de la retraite. Mes adjudants s'taient rvls conformes aux plus solides traditions. Mais leurs svices pesaient bien lgrement dans ma mmoire, au regard de la chiourme ecclsiastique o l'inquisition et la frule des Pres avaient tyrannis pendant quatre ans mon enfance. J'avais bientt oubli les mornes journes de quartier pour ne me rappeler que la bonhomie fraternelle des moeurs, leur saine truculence et la grand'route des manoeuvres. Je tenais que l'tat de

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simple soldat tait encore un de ceux o le citoyen franais du XXe sicle se gtait le moins, o il retrouvait le plus de naturel et de vrit. J'aimais les mitrailleuses, les mousquetons, le tir. J'tais passionnment curieux du mtier des armes, parce qu'il rpond aux plus vieilles lois de cette terre. J'avais toujours t friand des mmoires, des carnets, des historiques de la Grande Guerre, j'avais relu au moins deux fois les plus mdiocres rcits de poilus, les tudes les plus spcialises. Que La Revue de l'infanterie ou de l'artillerie me tombt entre les mains, je m'y plongeais toute affaire cessante. Je connaissais sur le bout des doigts les garnisons de tous les rgiments de France, leur pass et les couleurs de leurs fourragres, l'effectif, l'armement, le matriel d'un bataillon de chars selon le type, aussi bien que d'un groupe de reconnaissance ou d'un escadron d'autos mitrailleuses. J'tais mme assez comiquement clbre pour cette rudition martiale. Tout cela ne m'avait point embarrass un seul instant pour excrer la guerre qui venait, mais, une fois la catastrophe consomme, me destinait assez mal la vocation de fascicule bleu. J'tais trangement partag entre la rpulsion que m'inspirait cette guerre absurde, dcide par l'tranger, qui avait tant de chances d'tre funeste mon pays, et mon image surgissant tout coup de poilu casqu, chantant pleins poumons une vieille marche gauloise au premier rang d'une compagnie de biffins. La purilit de ces frmissements ne m'chappait pas, mais je n'arrivais pas m'en dfaire. Le 11 septembre, je dnais dans un restaurant de la rue Marbeuf, avec un charmant garon de mes amis, quelque peu mdecin, jouisseur comme un chat, passionn de littrature, plein de talent, mais sans doute trop hant de la phobie du dj crit pour avoir rien achev jusque l, ayant voltig autour de toutes les esthtiques, lubies et angoisses de l'entre-deux guerres, un peu irritant parfois, mais assur depuis des annes de mon affection. Il tait prsentement rform pour une bnigne et trs ancienne ombre au poumon. Fort guilleret, il me lisait tue-tte une grosse blague de carabin piquete de quelques colifichets surralistes qu'il venait de lcher sur le papier. A trois tables de nous, un artilleur solitaire dans la tenue du grand dpart, coutait ces facties d'un air assez sombre. Je ramenai assez brutalement notre propos sur la guerre. Mon ami me confiait sans dtours qu'elle tait pour lui comme un accident sanglant survenu devant ses yeux, et dont il se htait de ch