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Le Roman de Raspoutine

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LE ROMAN DE RASPOUTINE

DU MÊME AUTEUR

AUX ÉDITIONS DU ROCHER

Le Roman de l'espionnage, 2011.

Le Roman de Tolstoï, 2010.

Les Romans de la Russie éternelle, 2010.

Le Roman de l'âme slave, 2009.

Le Fantôme de Staline, 2007 ; prix du Droit de Mémoire.

Le Roman de l'Orient-Express, 2006 ; prix André-Castelot.

Le Roman de la Russie insolite, 2004.

Diaghilev et Monaco, 2004.

Le Roman du Kremlin, Le Rocher/Mémorial de Caen, 2004 ; prix Louis-


Pauwels, prix du Meilleur Document de l'année.

Le Roman de Saint-Pétersbourg, 2003 ; prix de l'Europe.

L'Histoire secrète des Ballets russes, 2002 ; prix des Écrivains


francophones.

Les Tsarines, 2002.

CHEZ D'AUTRES ÉDITEURS

Napoléon et Alexandre, Alphée, 2010.


Les Amours de la Grande Catherine, Alphée/Jean-Paul Bertrand, 2009.

Regards sur la France, ouvrage collectif sous la direction de K.E. Bitar et


R. Fadel, Seuil, 2007.

Paris-Saint-Pétersbourg : une grande histoire d'amour, Presses de la


Renaissance, 2005.

Les Deux Sœurs, Lattès, 2004 ; prix des Romancières.

La Guerre froide, Mémorial de Caen, 2002.

La Fin de l'URSS, Mémorial de Caen, 2002.

De Raspoutine à Poutine, les hommes de l'ombre, Perrin/Mémorial de Caen,


2001 ; prix d'Étretat.

Le Retour de la Russie, en coll. avec Michel Gurfinkiel, Odile Jacob, 2001.

Le Triangle russe, Plon, 1999.

Le Département du diable, Plon, 1996.

Les Égéries romantiques, en coll. avec Gonzague Saint Bris, Lattès, 1995.

Les Égéries russes, en coll. avec Gonzague Saint Bris, Lattès, 1993.

Histoire secrète d'un coup d'État, en coll. avec Ulysse Gosset, Lattès, 1991.

Histoire de la diplomatie française, Éditions de l'Académie diplomatique,


1985.

VLADIMIR FÉDOROVSKI

Le Roman de Raspoutine
« Le roman des lieux et destins magiques »

Avertissement
Les dates de l'histoire russe sont données dans le calendrier julien jusqu'à sa
suppression, le 1er février 1918.

Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous


pays.

© Éditions du Rocher, 2011.

ISBN : 978-2-265-07340-8

Pour se rapprocher de Dieu, il faut beaucoup pécher.

Grigori Raspoutine
Le mythe et l'Empire
En Russie, les monarques peuvent devenir ermites, les fols en Christ,
gravir les marches les conduisant au trône et les écrivains, prétendre à être
prophètes. Si les frontières demeurent floues entre la religion, la littérature,
la politique et l'érotisme, cette étonnante symbiose fut incarnée par des
personnages hors pair. Les Russes inventèrent d'ailleurs un terme pour
exprimer cette influence : la raspoutinerie ou la clique Raspoutine
(raspoutinchtchina), du nom de la célèbre éminence grise du tsar, qui joua
un rôle déterminant auprès du pouvoir absolu. On qualifiait, récemment
encore, le chef de la garde de Boris Eltsine, le général Korjakov, de
« nouveau Raspoutine », faisant par là allusion à son puissant ascendant sur
les affaires de l'État.

Raspoutine traversa la vaste scène de l'histoire russe en jouant


simultanément les rôles de séducteur, de mystique, de gourou et d'homme
d'État. Ce Sibérien « fit » parfois les ministres. Mais son vœu principal
consista à aider la tsarine et le tsar, perdus dans un monde effrayant. La
fable d'un Raspoutine tout-puissant, qui aurait détenu les rênes du pays et
poursuivi d'obscures visées – agent des Allemands, ou des Juifs, ou de
Satan –, reste une des grandes mystifications de ce siècle.

L'histoire de Raspoutine s'enracine dans une conjoncture particulière : le


crépuscule de la Russie des tsars, le mysticisme des Romanov, la Première
Guerre mondiale. Certes, l'apparition de Raspoutine à la Cour au moment
de la première révolution de 1905 est un signe de la faiblesse interne du
régime et – point essentiel dans le contexte de la Russie autocratique – de la
singularité psychologique du couple impérial.

Raspoutine mena une vie extraordinaire, mélange de fantasmes étranges


et de faits plus surprenants que n'importe quelle fiction. Ainsi devint-il une
légende, à tel point que, presque cent ans après sa mort, il a rejoint le
panthéon des surhommes « diaboliques » de l'histoire. À dire vrai, le nom
de Raspoutine a toujours suscité un intérêt malsain. Le « moine fou1 » ou le
« plus grand coup du siècle2 » ne sont que deux expressions généralement
utilisées pour désigner cet homme qui aurait, à lui seul, dit-on, détruit
l'empire des tsars.

Au fil du temps, Raspoutine est ainsi devenu un mythe, mais surtout un


prétexte pour nombre de dirigeants politiques russes et européens, qui se
déchargèrent sur lui de leurs propres responsabilités au cours des
événements tragiques survenus dans l'Empire. L'ombre de Raspoutine a de
fait servi à occulter bien des trahisons et des erreurs.

La légende Raspoutine se trouva donc au centre d'un immense scandale


historique mélangeant le sexe, les intrigues et de prétendues pratiques
sataniques. Ses facultés de guérisseur et de domination mentale fascinent
encore, un siècle plus tard. Particulièrement vigoureux, il aurait notamment
survécu à des gâteaux empoisonnés, à une balle en plein cœur, à un
matraquage, pour finalement mourir noyé...

Tous les ingrédients semblaient réunis pour faire de Raspoutine un être


démoniaque : son origine humble, son pouvoir de séduction, sa ferveur
religieuse, sans parler de son intimité avec la famille impériale et de son
incontestable influence sur la tsarine. Aujourd'hui encore, il reste un
symbole d'exploits charnels et de pratiques magiques. Les femmes le
séduisaient et il séduisait les femmes, plongeant dans l'ivresse du surnaturel.
Tant de personnages de l'histoire russe, d'Ivan le Terrible à Alexandre Ier, se
libérèrent de leur obsession en cédant à la volupté d'un érotisme teinté de
mysticisme !

Le destin de Raspoutine est chargé de contrastes, d'incohérences et de


bizarreries. Mais ce qu'on appelle l'« âme russe » n'est pas étranger à la
création du mythe : tout était exubérant chez cet homme qui semblait
émerger des entrailles de la Russie éternelle.

Ses hautes bottes, ses pantalons bouffants trop larges d'où sortait une
chemise brodée à col montant, boutonnée sur le côté, composaient sa tenue.
Sa longue barbe noire se mêlait à une tignasse désordonnée. Son nez
proéminent dominait une bouche sensuelle. Cependant, toute l'expression
de son visage se concentrait dans ses yeux bleu clair. Son regard subjuguait
comme il effrayait tous ses contemporains. Un regard insaisissable, agité,
qui transperçait comme une lame son interlocuteur. Mais dans ses yeux
couvait aussi une sorte de langueur empreinte de tendresse, si attirante pour
les femmes.

Maurice Paléologue, l'ambassadeur de France qui le fréquenta – sans


l'apprécier –, évoqua ainsi son « mystérieux instinct divinatoire » :
C'était un regard à la fois pénétrant et rassurant, naïf et malin, fixe et lointain. Mais lorsque son
discours s'enhardissait, un magnétisme incontestable s'échappait de ses pupilles.

À Saint-Pétersbourg, Raspoutine demeura le paysan sibérien qu'il avait


été dans sa jeunesse. Il conserva ses vêtements grossiers, ses manières
rudes ; son franc-parler impressionnait. Il fit souffler le vent des steppes sur
la cour des tsars, repliée sur elle-même et divisée en factions.

Incarnait-il véritablement l'« âme » du pays, l'image typique du paysan


russe ? Non. Il reflétait plutôt l'idée que se faisait la haute société de
l'homme du peuple. Au monarque isolé, il parut établir un lien avec l'esprit
profond de la Russie, avec les conceptions religieuses ancestrales de son
pays.

Par-dessus tout, Raspoutine fut perçu comme un guérisseur, un messager


de la Providence envoyé par Dieu pour aider celui qui comptait le plus aux
yeux du tsar Nicolas II et de sa femme : Alexis, leur fils bien-aimé, seul
héritier de la couronne, qui était hémophile. La tsarine se tenait pour
responsable du mal héréditaire qui frappait son enfant, et cette culpabilité
contribua à aggraver son instabilité psychologique. Raspoutine prétendait, à
l'instar des chamans de Sibérie, pouvoir entrer en contact avec les esprits –
qui selon lui agissaient sur le quotidien des hommes – et retrouver l'« âme
égarée » du malade pour lui faire recouvrer la santé...

« Raspoutine était partout, Raspoutine était tout », notait Alexandre Blok,


le plus grand poète russe de l'époque, dans son Journal.
L'initiation
La Sibérie natale
Pour déchiffrer l'énigme Raspoutine, un voyage en Sibérie, sa région
natale, semble aussi important qu'un voyage dans le temps. Car ce sont bel
et bien les immensités sibériennes qui ont déterminé son caractère marqué
par tant de contradictions et d'excès, ses liens avec l'invisible, son fatalisme,
intimement mêlés à l'histoire, à la politique, à la géographie et au climat.

La Russie s'étend sur plus d'un sixième de la surface du globe, allant de


l'Arctique à l'océan Pacifique et de la Baltique à la mer Noire. Européen et
asiatique, ce pays forme à lui seul un continent. Aujourd'hui encore, le
territoire russe recouvre, sur neuf fuseaux horaires, la moitié nord du
continent eurasiatique : le plus vaste espace ouvert de la planète. Son
héritage spirituel et culturel oscille entre l'Occident et l'Orient.

Les vrais contrastes du pays sont liés à la nature du sol, à la végétation,


bref, à la terre. Le foyer originel de cette civilisation déchirée entre le
matériel et le spirituel, entre l'Europe et l'Asie, se situe dans la Russie
d'Europe des anciens atlas, une plaine de plusieurs millions de kilomètres
carrés, inscrite entre les Carpates et l'Oural, la Baltique et le Caucase. Au
nord, la taïga de la Sibérie étend son sol acide, gris ou blanc ; au sud, la
« terre noire » se couvre d'une vaste prairie, se charge en sel et se décolore
en « terres brunes », puis en « terres noisette ».

Ces environnements différents ont donné naissance à des mentalités


distinctes qui déterminent les grands destins qui ont fait la Russie. Au sud,
la Russie de Gogol, ce génie littéraire sentimental et fantasque ; à Saint-
Pétersbourg, la Russie de Dostoïevski, plus proche de l'Occident et plus
cérébrale. Mais le mythe Raspoutine est né au cœur de la Sibérie, si vaste
avec ses déserts de sable, ses steppes, ses hauts plateaux et sa taïga.

Situé près de la ville de Tioumen, Pokrovskoïe, le village natal de


Raspoutine, est une grosse bourgade perdue dans la taïga, au milieu des
plaines et des forêts. Quelques dizaines de maisons construites avec des
troncs d'arbres, selon l'ancestrale tradition russe, y entouraient une église en
bois semblable à toutes celles dont les coupoles surplombent ce rude pays
depuis des siècles. La neige s'y accumulait au fil des mois. C'est dans ce
décor rappelant l'atmosphère des aventures de Michel Strogoff que ce fils
de paysans passa toute sa jeunesse.

Au cours de la deuxième décennie du XVIIe siècle, de nouvelles


populations vinrent s'installer dans cet univers difficile. Ils étaient les
enfants du « Temps des troubles », cette sanglante période qui déferla à
partir de 1598. En 1613, l'accession au trône de la dynastie des Romanov
avait marqué la fin de ces années terribles. Mais craignant la colère des
nouveaux tsars, les récents insurgés avaient fui en Sibérie et le long du
bassin de la Volga.

La Sibérie avait un statut bien particulier au sein de l'empire.


Contrairement aux autres paysans russes, les Sibériens n'avaient jamais été
soumis à une servitude écrasante. Car dans la partie européenne de la
Russie, au milieu du XIXe siècle, un serf dépendait d'un seigneur. Il n'était
pas autorisé à travailler là où il le souhaitait, à posséder de la terre ou à faire
appel à la justice pour se protéger. Quatre-vingt dix pour cent de la
population du pays vivaient dans ces conditions. Certes, le servage ne fut
aboli qu'en 1861 par le tsar Alexandre II, mais une sorte de sentiment
d'impuissance face aux autorités s'était profondément ancré dans la
conscience russe.

Dans ce contexte, la Sibérie apparaissait comme une région à part, offrant


de meilleures conditions de vie pour les paysans. Vaste, inhospitalière, mal
desservie par la route et le chemin de fer, peu peuplée, lieu d'exil des
criminels, elle restait avant tout un territoire de liberté. Chacun pouvait y
acheter et y cultiver sa propre terre, y monter une entreprise, y diriger un
commerce, et garder un esprit optimiste et fier.

Durant l'hiver, les grands fleuves étaient gelés, et les voyageurs installés à
bord de charrettes et de traîneaux faisaient le trajet en passant sur la glace
ou sur les routes embourbées et creusées d'ornières.
Peu de sources de première main peuvent nous renseigner sur les origines
sibériennes de Raspoutine. S'il est vrai que le nom Raspoutine y est bien
mentionné dans certains registres, le nom de baptême de son père, Novykh,
y est clairement indiqué. L'historien russe Oleg Platonov publia en 1996 à
Saint-Pétersbourg une étude intitulée Une vie au service du tsar : la vérité à
propos de Raspoutine. Si presque tous les livres d'époque ont disparu, cet
auteur mit tout de même la main sur une collection complète de documents
concernant les baptêmes, les mariages et les décès dans le village de
Pokrovskoïe entre 1862 et 1868.

Selon les archives, pas moins de sept familles du même village portaient
le nom Raspoutine. Outre « débauché3 », le mot raspoutine signifiait
également, à l'époque, « croisée des chemins » ou « carrefour », et se voyait
donc fréquemment utilisé comme surnom pour ceux qui habitaient de tels
endroits4. De surnom, Raspoutine se muait souvent en nom de famille, ce
qui fut probablement le cas pour notre personnage. Aujourd'hui encore, on
rencontre des Raspoutine en Sibérie.

Le village natal de Raspoutine servait aussi de relais de poste pour les


traversées transsibériennes. Le sol y est marécageux au printemps et
desséché par le soleil au début de l'été. Mais il est couvert de neige et gelé
durant la moitié de l'année. Ce climat engendre des hommes hardis et
résistants. Les difficultés de la vie quotidienne y sont compensées par
quelques joies hivernales agrémentées de vodka, de chants et de danses.

Raspoutine était le second fils d'un paysan aisé, possédant assez de


chevaux pour fournir des attelages de rechange aux voitures du relais du
village. Tout près se trouvait la « route des pèlerins », itinéraire qu'allaient
emprunter le tsar et sa famille, en cette terrible année 1918, pour se rendre à
Ekaterinbourg où ils allaient être assassinés...

La naissance de Raspoutine suscite aussi quelques interrogations. Il


entretenait lui-même des doutes sur son âge. Ainsi, en 1907, il affirma avoir
quarante-deux ans. Quatre ans plus tard, en 1911, il avouait à la tsarine qu'il
dépassait la cinquantaine. Le Sibérien se vieillissait consciemment pour se
présenter comme un starets, un vieux sage.
Ses nombreux biographes situent sa naissance entre 1860 et 1870, d'après
les récits que Raspoutine a lui-même propagés et qui ont longtemps
constitué les seules sources disponibles – notamment concernant sa venue
au monde le jour de la Saint-Grégoire, qui explique le prénom donné à
l'enfant. À l'époque, un météore avait traversé le ciel au-dessus du village,
annonçant, pensait-on, la naissance d'un personnage exceptionnel5.
Une jeunesse ordinaire
Raspoutine connut l'enfance ordinaire d'un garçon dans un village
sibérien. Ayant reçu une éducation sommaire, il demeura incapable de lire
ou d'écrire jusqu'à l'âge adulte, même si, au cours de ses voyages, des
moines lui enseignèrent les rudiments de l'alphabet. Cependant, il avait une
mémoire phénoménale et pouvait citer des passages entiers de la Bible. À
l'âge de dix ans, il se mit au travail de la terre aux côtés de son père et de
son frère aîné.

Mais il n'était pas un enfant comme les autres. À douze ans, il fut mêlé à
une tragédie qui allait changer sa vie. Son frère aîné avait coutume de se
baigner et de pêcher dans la rivière qui coulait devant le village. Par un jour
de chaleur, durant l'été 1883, les deux frères allèrent nager. Andrioucha fut
le premier à sauter dans le courant rapide. Raspoutine le vit alors essayer de
se redresser, puis perdre pied et disparaître sous l'eau.

Se précipitant au bord, il appela son frère et plongea le bras à l'endroit où


il l'avait aperçu pour la dernière fois. Pris de panique, Andrioucha s'agrippa
à la main tendue avec une telle force que Grigori tomba à son tour dans les
eaux tourbillonnantes. Les deux garçons furent entraînés vers l'aval,
accrochés l'un à l'autre. Un fermier, enfin, entendit leurs appels et parvint à
les repêcher. Il les transporta chez lui à moitié noyés. Tous deux furent
atteints d'une pneumonie. Son frère mourut quelques jours plus tard. Le
médecin le plus proche habitait à une centaine de kilomètres du village...
Quant à Grigori, il guérit, mais traversa des périodes de dépression et de
surexcitation incontrôlables.

Dès son plus jeune âge, Grigori fit preuve d'un don étonnant pour calmer
et même guérir les animaux de la ferme. Un jour, alors que la famille
s'apprêtait à passer à table, le père annonça que l'un des chevaux s'était mis
à boiter. Sans un mot, Grigori se leva et se rendit à l'écurie. Là, sous le
regard incrédule de son père, il s'approcha sans hésiter de la jambe malade
de l'animal et posa la main sur le tendon affecté. Il resta ainsi immobile un
moment, les yeux clos, la tête renversée en arrière, plongé dans une grande
concentration. Puis, s'arrachant à sa méditation, il flatta le cheval et lui dit :
« tu es guéri. »

Le père de Raspoutine était un homme simple ; il ne comprit jamais le


penchant de son fils pour le surnaturel. Ces phénomènes étranges
l'inquiétaient et il avait tendance à les considérer comme l'œuvre du Malin.
Cependant, cette fois-là, il voulut voir si l'intervention de son fils avait eu le
moindre effet. On sortit donc le cheval dans la cour et tout le monde fut
stupéfait de constater qu'il ne boitait plus.

Toute sa vie, Raspoutine conserva le don de deviner les intentions et de


cerner la face cachée des hommes. Cette « faculté de seconde vue », selon
sa propre formule, l'enfant pensait la partager avec tout le monde. Ainsi
confia-t-il plus tard :
Je jouais avec les enfants de mon village et je me disputais avec eux, mais jamais je n'ai osé
dérober ou chaparder quoi que ce soit. Je croyais que chacun se rendrait compte
immédiatement que j'avais volé. Si l'un de mes camarades s'était approprié un objet loin de
chez nous et s'il l'avait caché, je voyais toujours l'objet derrière lui.

Une autre fois, plusieurs hommes vinrent trouver son père au sujet d'un
cheval disparu – le père de Raspoutine était alors starosta, chef du village.
Tout le monde supposait qu'un des nombreux vagabonds avait dû saisir sa
chance et s'enfuir avec l'animal.

Soudain, le jeune Raspoutine se leva et, désignant l'un des villageois les
plus respectés, l'incrimina. Les protestations fusèrent. L'accusé nia
farouchement. Embarrassé, le père de Raspoutine rabroua sévèrement
l'enfant. Néanmoins, certains paysans, intrigués par l'assurance du jeune
garçon, se rendirent jusqu'à la petite propriété du villageois qu'il avait
dénoncé. Cachés dans l'ombre, ils virent celui-ci se glisser dans la cour et
sortir le cheval volé.

La coutume voulait que l'on rende une justice sommaire, laissant le


coupable à demi-mort. Le voleur resta donc dans la neige, évanoui et
couvert de sang. Finalement, la bête fut restituée à son propriétaire et
l'identification du malfaiteur par le jeune Raspoutine fit le tour du village.
Une force de la nature
Dans une interview6, Raspoutine raconta ainsi ses années de jeunesse :
À l'âge de quinze ans, dans mon village, quand le soleil brûlait et que les oiseaux chantaient les
chansons du paradis, je rêvais de Dieu. Mon âme se projetait au loin... Plus d'une fois j'ai
rêvé... et pleuré, sans savoir d'où venaient ces larmes. Ainsi passa ma jeunesse. Dans une sorte
de contemplation, dans une sorte de rêve. Plus tard, quand la vie me heurtait, je courais me
réfugier dans un coin pour prier en secret.

Pourtant, à l'aube de sa vie adulte, Raspoutine trouvait un exutoire non


dans un élan romantique, mais dans la débauche, les bagarres et l'alcool :
J'étais insatisfait. Il y avait plein de choses auxquelles je ne trouvais pas de réponses, alors j'ai
commencé à boire.

Cette attitude lui avait valu le surnom méprisant de Grichka le Sot.


Violent, insolent, dépravé, il ne se battait pas seulement avec les étrangers,
mais aussi avec son propre père. « Mais tout de même, au fond de mon
cœur, je me demandais comment les gens trouvaient le salut », raconta-t-il
plus tard. Manquant d'argent pour ses débauches, il se laissait entraîner dans
de sales affaires. Ses voisins l'auraient par exemple surpris en train de voler
des chevaux ou les piquets de leur clôture... À dire vrai, Satan hantait
Raspoutine : selon sa formule, cet adversaire « rôdait en permanence »
autour de lui.

Satan, écrivit-il, lui apparaissait « sous la forme d'un miséreux qui


chuchote au pèlerin mort de fatigue et de soif qu'il reste encore de longues
verstes à parcourir jusqu'au prochain village ». Rappelons que l'un des plus
grands écrivains russes, Gogol, eut la même hantise, formulée en des termes
presque analogues.

Il faisait alors un signe de croix ou entonnait le psaume du chérubin, et


aussitôt le village surgissait devant ses yeux. Il garda toujours cette manière
de s'adresser en permanence à Satan, de le menacer et, par des cantiques,
d'invoquer Dieu pour qu'il l'aide dans sa lutte contre le diable. « Ennemi
rusé, celui-ci voulait reprendre en son pouvoir l'âme vouée à Dieu. »
Dans cette région, les hommes étaient robustes et les femmes, belles et
directes. Fidèles à la tradition, elles aimaient à se retrouver avec leurs
hommes dans les bains où la vapeur laissait à peine deviner les contours de
leur corps. C'est dans l'un de ces bains que le petit Raspoutine, avec
l'innocence de ses treize ans, caressa presque par hasard la splendeur
épanouie de la croupe de Maria, une jeune veuve qui lui fit découvrir les
secrets de l'amour charnel.

Tout au long de sa vie adulte, les conquêtes de Raspoutine furent


nombreuses et variées. Sa libido effrénée était un aspect essentiel de sa
vitalité. Sur les rudes terres de la Sibérie où l'hiver gelait le sol, les nuits
étaient froides, sombres et très longues. Chanter, danser, boire de la vodka,
faire l'amour, tels étaient les plaisirs de la vie paysanne. Raspoutine
semblait particulièrement apprécier ces passe-temps. Il choquait même les
villageois par sa dissipation... Lorsqu'une femme lui plaisait, il n'hésitait pas
à la cajoler et à l'entraîner dans une pièce voisine. Mais si la femme
manifestait la moindre réticence – ce qui était bien rare ! –, il ne s'imposait
pas à elle.

On a souvent affirmé que Raspoutine était un géant. Il avait en fait une


stature moyenne, mais une solide carrure et de fortes mains calleuses de
paysan. Il portait les cheveux et la barbe longs et mal entretenus. Conscient
de l'attrait qu'exerçait son regard de velours, il était capable de contracter et
de dilater ses pupilles, ce qui contribua sans doute à sa réputation de
magicien ou de mystique.

Mais cet homme singulier avait une autre caractéristique physique


exceptionnelle, à l'origine des commentaires sur ses prouesses érotiques et
ses facultés sensuelles presque surhumaines. Raspoutine avait un pénis
d'une taille prodigieuse, mesurant plus de trente centimètres en érection et, à
en croire ses admiratrices, « avec une verrue ou un grain de beauté
distinctif, stratégiquement placé à la base7 ». Plus tard, ces histoires
devaient exacerber la jalousie de ses détracteurs masculins...

Raspoutine n'était pas peu fier de ce détail de son anatomie. En état


d'ébriété, il lui arrivait même de l'exhiber dans toute sa gloire, en guise de
carte de visite – comme le faisaient autrefois les yourodivi, ces célèbres fols
en Christ de la Russie éternelle.

Son exubérance hasardeuse entraînait la désapprobation générale et les


ragots ne tarissaient pas dans son village. Alors, Raspoutine chercha à
calmer le jeu et décida de se marier. Il avait environ dix-neuf ans quand il se
rendit dans un couvent, à l'occasion d'une fête, où il fit la connaissance de
Praskovia Doubrovina, une belle paysanne de quatre ans son aînée, venue
d'un village voisin. Ses cheveux blonds contrastaient agréablement avec ses
yeux très noirs. Cette rencontre inattendue donna à Raspoutine l'envie
d'approfondir leurs relations et de se fixer.

Six mois plus tard, il s'était marié et avait installé son épouse chez son
père, dans son village natal. Peut-être cette décision était-elle aussi liée au
récent décès de sa mère. En effet, la jeune femme, posée et sérieuse, saurait
travailler dur à la ferme et prendre soin de la famille sans se plaindre. Sans
son soutien infaillible, Raspoutine n'aurait jamais accompli ses pèlerinages
dans de lointains pays. Il aura avec elle cinq enfants8. Il ne mit pas fin à ses
aventures pour autant, mais sa femme ne parut pas en prendre ombrage :
« Il en a bien assez pour toutes ! », aurait-elle commenté avec philosophie.
Pourtant, Raspoutine aimait vraiment son épouse et, malgré de multiples
escapades, revint toujours auprès d'elle.

Dans son village néanmoins, il continua d'être tenu pour un fauteur de


troubles, un buveur et un bagarreur. Cette réputation lui créa des difficultés,
même s'il suscitait encore l'admiration involontaire de son entourage. En
effet, il y avait quelque chose d'irrésistible dans ses chevauchées ivres et
sauvages, quand il galopait ventre à terre dans la nuit. Sa virilité fut toujours
associée à son mépris du danger et à sa force physique exceptionnelle,
rehaussée par son don de séduction...

Cette vie de coureur de jupons et de grand buveur aurait pu s'éterniser si


le père de Raspoutine, souffrant, ne lui avait demandé de réaliser pour lui un
pèlerinage au monastère de Tobolsk, à plus de cent kilomètres de sa
bourgade natale. Quand il revint de son périple, le jeune homme n'était plus
le même. Un habitant du village racontait à qui voulait l'entendre : « Je l'ai
vu dans l'église osciller de la tête comme une bête traquée. J'ai cru qu'il était
devenu fou ! »

« Mon âme a changé », confiait l'intéressé.


Les starets
À seize ans, Raspoutine se rendit donc dans ce monastère proche de
Verkhotourié. Il put y prier devant les reliques de saint Siméon et admirer
cette beauté architecturale entourée de forêts. Il y entendit également parler
d'ermites logeant dans de simples cabanes, bâties dans les bois.

La curiosité spirituelle de Raspoutine grandissait. Il écoutait avec


attention les starets, ces saints hommes que l'on rencontrait partout en
Russie, et eut aussi son maître spirituel : Makari (Macaire), loué dans toute
la Sibérie pour son ascétisme et sa dévotion. « Celui qui prend la volonté
d'autrui entre ses mains et le guide vers la lumière », c'est ainsi que
Dostoïevski décrivait ces vieux sages de l'orthodoxie, en quête de
spiritualité absolue, qui vivaient en ermites en dehors de la hiérarchie
ecclésiastique9.

Dans l'imagerie populaire, le starets est un très vieil homme, fort d'une
grande expérience et détaché des choses terrestres. La définition du starets
s'apparente à celle de l'« ancien ». Ainsi, au début du XXe siècle,
Raspoutine, appelé « starets » par la tsarine Alexandra, se sentait-il
embarrassé par sa relative jeunesse : il avait quelques années de moins que
le tsar et devait donc se vieillir volontairement – ce que rendait possible son
visage de paysan prématurément ridé !

À partir du XVe siècle, starets désigne certains moines – plus rarement


des laïcs – qui, par une vie extrêmement pieuse, par la pratique de la prière
et du jeûne, apparaissaient comme des élus, intercesseurs entre les hommes
et dieu. Leurs « exploits » ascétiques étaient souvent tenus secrets. La règle
du monastère interdisait que ces richesses de l'esprit fussent propagées à
l'extérieur, afin d'éviter des tentations séculières.

Les chroniques du XIVe siècle affirment que saint Serge – starets


emblématique – possédait, entre autres, le don d'ubiquité et pouvait par
exemple converser à distance avec un ami passant à des kilomètres du
monastère de la Trinité. On vint le voir de tout le pays et sa notoriété de
sage et de prophète fut telle que le patriarche de l'Église russe lui offrit de
devenir métropolite. Serge refusa poliment cette proposition, n'aspirant qu'à
conserver la place que Dieu, disait-il, lui avait « assignée ».

La quête initiée par Serge se répandit à travers toute la Moscovie. Ces


ermites, pionniers de la conquête du territoire russe, guidés par l'union
mystique avec Dieu et, selon leur propre formule, « imprégnés de Son
énergie », ont peut-être contribué, davantage encore que les chefs du
Kremlin, au développement de l'Empire en installant leurs monastères dans
les immenses plaines vierges de la Russie, notamment en Sibérie. En à
peine cent ans, plus de cent cinquante lieux de prière furent édifiés10,
témoignages d'un gigantesque élan, d'une ferveur populaire dont on connaît
peu d'exemples à travers l'histoire.

Raspoutine apprécia particulièrement les icônes d'Andreï Roublev11. Ce


dernier devint, avec ses bleus et ses rouges inimitables, le plus célèbre
peintre d'icônes. Les quelques œuvres qui ont pu lui être attribuées avec
certitude témoignent des qualités de composition et de lyrisme du maître.

Les icônes sont élaborées selon un rite précis, comme un


accomplissement au cours duquel l'artiste demeure en prière. Le chef-
d'œuvre de Roublev, La Trinité, est imprégné de cette mystérieuse
spiritualité. La composition simple et harmonieuse obéit à un mouvement
presque imperceptible et dégage une « impression de paix et de lumière »,
selon la formule de Raspoutine qui priait les yeux rivés dessus. Prier, pour
le peintre, c'était méditer en couleurs avec l'âme et le corps pour se
transcender en figure spirituelle. Ainsi pouvait-il transmettre la lumière
divine entrée en lui12.

Dans la religion orthodoxe, la beauté des rites joue un rôle primordial et


cimente la communauté. Cette tradition, qui puise ses sources dans l'Égypte
ancienne, accorde de ce fait plus d'importance à l'image qu'à la parole. « La
beauté sauvera le monde », prophétisait ainsi le prince Mychkine, héros de
L'Idiot de Dostoïevski, souvent présenté comme une sorte de Christ des
temps modernes.
À la recherche de sa destinée
Parcourant les immensités russes, Raspoutine évoquait ses pérégrinations
et commentait les Écritures en échange de l'hospitalité que lui offraient les
monastères disséminés sur tout le territoire. Tout à sa quête spirituelle, il ne
songeait pas pour autant sérieusement à devenir moine.

Lorsqu'il revenait chez lui, il jeûnait et méditait les Écritures,


s'interrompant parfois pour chanter. Le jeune homme avait soudain renoncé
à sa vie désordonnée. Il avait installé dans sa maison un petit oratoire pour
prier avec ses parents et amis. Au cours de ces réunions, chacun s'appelait
« frère » ou « sœur ». Les mots utilisés par Raspoutine pour exprimer sa foi
étaient simples, à la portée de tous – il devait plus tard composer de
nombreuses prières témoignant d'un certain talent littéraire. Sa maison
restait ouverte aux nombreux pèlerins vagabonds. Sa ferveur et ses dons
d'expression faisaient de nombreux adeptes, à tel point que le prêtre local en
prit ombrage.

De retour de ces pèlerinages réguliers, Raspoutine paraissait


particulièrement bizarre... Cet état d'étrange nervosité fut une cause de
souffrance : « Au printemps, je restais quarante jours sans dormir, et cela
dura de l'âge de quinze à trente-huit ans. » Mais il lui suffisait alors, par une
fervente prière, de solliciter l'aide de son saint favori, Siméon13, à qui il
attribuait sa force inexplicable. Ses errances le conduisaient fréquemment
au monastère voisin14, érigé au confluent de deux petites rivières, pour
s'incliner devant les reliques du saint, comme de nombreux autres pèlerins.

De plus en plus souvent, il revenait accompagné de deux ou trois femmes


vêtues comme des religieuses. Il avait maintenant des « disciples » ou, du
moins, des admiratrices – attitude que l'on retrouve chez d'autres mystiques,
comme saint Séraphim de Sarov, l'un des derniers grands saints russes du
XIXe siècle, qui marchait d'ordinaire entouré de jeunes filles. Parmi ses
adeptes, Raspoutine comptait juste trois autres garçons de son village :
Nicolas Raspopov, Arsionov et son cousin Nicolas.
Déjà, la rumeur l'accusait d'appartenir à une secte. L'Église orthodoxe
redoutait l'influence de ces factions indépendantes, comme celle des khlysty
(flagellants), dont l'ascèse initiale avait peu à peu dégénéré en orgies où se
déchaînaient les passions. Un rapport fut rédigé par le pope de pokrovskoïe,
à l'attention de l'évêque de Tobolsk : « Les membres du groupe se
rejoignent en grand secret dans une cavité creusée sous l'écurie ; ils chantent
et lisent l'Évangile, dont le sens caché leur est dévoilé par Raspoutine. » Un
autre rapport décrivit ces réunions spontanées comme des « nuits
orgiaques ». Raspoutine attirait surtout des admiratrices, ce qui suscita dans
l'imagination du clergé des visions d'accouplement collectif.

La police fut chargée d'enquêter. Un prêtre visita la cave, mais ne


découvrit rien de compromettant. Si l'accusation avait été retenue, l'affaire
aurait été transmise au juge d'instruction. Mais, faute de preuves,
Raspoutine ne fut pas inquiété – l'un des enquêteurs fut même si
impressionné par la sincérité de sa foi qu'il décida de se joindre au petit
groupe... Le dossier fut donc classé dans les archives de l'archevêché, d'où
on le ressortit en 1912, lorsque la question se posa à nouveau.

Raspoutine ne resta pas longtemps dans son village. Il abandonna


derechef ses disciples pour aller visiter les monastères. Ses voyages se firent
de plus en plus austères : il arriva ainsi à Kiev, en Ukraine, sans avoir
changé de vêtements six mois durant ; et, souvent, il marchait trois jours de
suite en ne mangeant presque rien. Les jours de grosse chaleur, il s'imposait
le jeûne.

La soif des voyages était propre au caractère russe. Il était fréquent de


voir des paysans partir en pèlerinage, avec un minimum de vêtements et de
vivres, pour une semaine ou pour un an, à travers les vastes étendues, de
monastère en monastère, de ville en ville. Ces pèlerins, qui suivaient à la
lettre le précepte biblique « Quitte ton père et ta mère... », racontaient des
histoires passionnantes de contrées et de coutumes lointaines...
Les besoins de la chair
Le mariage avait fourni à Raspoutine un véritable foyer et une épouse
compréhensive, vers laquelle il allait toujours revenir. Car il n'avait pas
changé de nature... À vrai dire, le jeune homme conciliait avec une aisance
sans pareille ses élans religieux et ses excès, qu'il s'agisse de vodka, de
danse ou de désirs sensuels.

Un temps, il tenta de s'imposer la continence, afin de privilégier les


valeurs spirituelles. Mais cette lutte intérieure incessante provoquait dans
son âme un grand désarroi, sinon un véritable désespoir. Alors, il essaya de
réconcilier les deux forces en apparence contradictoires : celle, exigeante,
de son esprit et celle, volcanique, de sa chair. La nature, encore elle, allait
l'y aider.

Au cours d'un pèlerinage, le chant harmonieux d'un oiseau perché sur un


arbre retint son attention. Levant les yeux, il comprit que celui-ci donnait
une aubade à la femelle de son choix. La beauté de la mélodie semblait
provenir de l'envie de séduire qui l'habitait. Raspoutine eut l'impression
d'avoir trouvé une solution à son terrible dilemme. Si l'oiseau, mû par le
désir, chantait d'une voix céleste, quel mal y avait-il à céder à son
impulsion ? Telle fut donc la réponse à ses prières : un signe venu de
l'univers créé par Dieu. Empli de joie après cette révélation, il s'aventura à
travers bois, attiré par des rires. Arrivé dans une clairière, il découvrit trois
jeunes femmes qui se baignaient nues dans un petit étang. Sans hésitation, il
se déshabilla, les rejoignit et les honora toutes les trois sur l'herbe de la
berge. Rien ne le rendit plus heureux que de céder à ses élans sans se sentir
coupable. D'ailleurs, le lendemain, sa joie fut à son comble lorsqu'il
s'aperçut qu'il priait avec plus de facilité et de douceur. Dieu n'était pas
fâché, Il acceptait que l'homme satisfasse les désirs qu'il lui avait donnés.
Nier ces désirs empêchait au contraire la libre expression de la nature
spirituelle.

Cette anecdote fut à l'origine de la « philosophie » de Raspoutine visant à


réconcilier l'éveil spirituel et la satisfaction des sens. Son argumentation
était comme toujours simple et directe : Dieu a créé l'homme ; or, le désir
sexuel est une part essentielle de la nature humaine. De même que Dieu ne
punit pas l'homme d'apaiser sa soif avec un peu d'eau fraîche, il ne le punit
pas davantage d'assouvir les besoins de sa chair. Sans cette guerre des sens,
remarquait Raspoutine, l'univers de Dieu serait dépourvu de toute vie
animale, et donc d'êtres humains et de religion. Une existence monastique
aurait confronté Raspoutine à une frustration sexuelle insurmontable, mais
les hasards de la vie de pèlerin convenaient parfaitement à son
tempérament.
La vision
À plusieurs reprises, Raspoutine se rendit auprès de son père spirituel,
Makari. Plus que tout autre, ce dernier l'aida à trouver sa voie. Réconforté,
il revenait chez lui pour reprendre le travail de la terre aux côtés de son
père.

Un jour qu'il labourait un champ, arrivé au bout d'un sillon, le jeune


homme s'arrêta et leva les yeux. Le ciel avait pris une clarté étrange. À sa
grande stupeur, il vit alors se former devant lui l'image de la Vierge, qui
voilait le soleil. Marie semblait montrer l'horizon... Cette extase sacrée lui
apparut « pure de désir », libérée des chaînes sensuelles. À travers elle, il
sentit qu'il rejoignait d'un élan spontané le Dieu de son baptême.

Plus tard, Raspoutine confia avoir de nombreuses visions15, le plus


souvent de la Vierge noire. À la différence des figurations italiennes et
flamandes représentant une jeune fille ou une tendre mère, les
représentations de la Vierge noire correspondaient mieux à son caractère.
Plus proche des déesses païennes sensuelles, la Vierge noire renvoie à la
puissance et à la majesté, personnifie le Graal et l'arche d'alliance, la
poursuite de la sagesse féminine perdue et celle, ardente, de l'âme.

Après sa première vision, Raspoutine se rendit immédiatement au


monastère pour demander à l'ermite comment interpréter cette révélation.
Au bout d'une journée de marche, il arriva chez Makari, persuadé qu'il avait
été appelé en vue de remplir une mission particulière. Le starets confirma
ses espoirs : c'était le signe que Dieu entendait lui faire accomplir une
grande œuvre. Le vieux sage l'enjoignit alors de gagner le mont Athos, en
Grèce, pour un grand pèlerinage.

Raspoutine savait que la route serait très longue. Le mont Athos se


trouvait à plus de trois mille kilomètres au sud-ouest du petit village
sibérien où il habitait depuis plus d'une vingtaine d'années. Il voyagerait
dans plusieurs pays sans en connaître la langue, à travers des régions
difficiles d'accès et dangereuses. Il franchirait à pied des chaînes de
montagnes presque inhabitées, n'offrant guère d'abris. L'expédition
prendrait plus de deux années. Mais même si ses aspirations religieuses
restaient confuses, tous ces obstacles s'effaçaient devant la certitude d'avoir
été « élu par Dieu ».

Alors le pèlerin rentra chez lui pour prévenir son père et sa femme de son
départ. Son épouse, pourtant inquiète de le voir partir aussi loin au moment
où elle entamait une nouvelle grossesse, comprit que rien ne le retiendrait :
avec son bon sens légendaire, elle préféra donc lui accorder sa bénédiction.
Son père, en revanche, se montra beaucoup plus réticent et s'indigna devant
ce désir de devenir pèlerin « pour échapper au travail de la terre ». Son fils
ne s'était-il pas toujours montré « paresseux », toujours enclin à voyager
plutôt qu'à travailler ?

Mais Raspoutine agissait constamment à sa guise et, quelques jours plus


tard, il partit pour le plus long pèlerinage de sa vie, accompagné de son
fidèle ami Petcherkine. Ainsi tous deux, chargés d'un baluchon, se
dirigèrent vers le Sud-Ouest, puis le lointain Oural, dont certains sommets
culminent à plus de mille cinq cents mètres. Ce faisant, ces jeunes paysans
renouaient avec la tradition millénaire des pèlerins russes s'efforçant de
pénétrer le mystère de leur âme et prêchant toutes sortes d'enseignement au
cours de leurs vagabondages.

Raspoutine et son ami parcouraient en moyenne quinze kilomètres par


jour. Ils faisaient halte dans les monastères et s'arrêtaient chez les paysans
pour demander le vivre et le couvert. Pendant l'été, bref mais très chaud, ils
parvenaient à tirer une partie de leur subsistance des bois et des champs. La
nuit, ils dormaient fréquemment à la belle étoile.

Partout, les gens se montraient aussi hospitaliers que les habitants de leur
village natal. On les invitait toujours à partager le repas du soir. En
contrepartie, ils faisaient le récit de leurs voyages. Souvent, les villageois
priaient aux côtés de Raspoutine et l'interrogeaient à propos des Écritures.
Parfois, le pèlerin soignait des malades en s'agenouillant à leur chevet et en
priant avec une telle ferveur qu'il en sortait épuisé et en sueur. Il arrivait
qu'il guérisse, favorise la cicatrisation ou apporte un soulagement à de
terribles souffrances... « Ce n'est pas moi qui guéris, c'est Dieu ! »,
confessait-il alors.

Bercés constamment par un chant intérieur, les pèlerins vivaient de


paysage en paysage, de sourire en sourire, de rencontre en rencontre. Là-
bas, il y avait encore des villages, des dunes, des églises, des paysans. Après
avoir franchi l'Oural, ils descendirent en partie la puissante Volga. Leurs
regards suivaient la vague frissonnante qui partait du navire et
s'évanouissait sur la rive. Le vent avait dégagé le ciel et chassé les souvenirs
de la Sibérie. Raspoutine se sentait apaisé. Sa volonté, son identité, son
intelligence même, semblaient s'être fondues à la lente force du fleuve.

Ils longèrent le rivage nord de la mer Noire, puis traversèrent la


Roumanie et la Bulgarie avant d'atteindre la Grèce. Particulièrement
sensible aux beautés de la nature, Raspoutine fut frappé par la luxuriance de
la végétation de la Chalcidique, au nord du pays, qui contrastait avec les
territoires arides traversés depuis plus de dix mois.
Le mont Athos
Parvenu au mont Athos, qui se dresse à plus de deux mille mètres au-
dessus de la mer Égée, Raspoutine fut époustouflé par le paysage et absorbé
par le jeu d'artifice des fleurs, les chants d'oiseaux et le parfum frais des
arbres.
C'est un spectacle vraiment magnifique, quand le soleil se couche, de le voir descendre sur la
mer et la faire miroiter de ses rayons aux teintes changeantes. Qui saura dire la valeur de ces
rayons resplendissants, réchauffant et caressant l'âme, apportant consolation et réconfort ?

Le mont Athos rassemblait une vingtaine de grands monastères,


construits au sommet de pans de falaise abrupts, surplombant la mer. Tenu
pour le fief le plus important de l'Église orthodoxe, son accès était interdit
aux femmes pour écarter toute tentation charnelle. Les hommes souhaitant
accéder à cette montagne sacrée devaient se laisser pousser la barbe, afin de
montrer qu'ils appartenaient bien au sexe masculin.

Raspoutine fut d'abord transporté de joie de se retrouver parmi les


orthodoxes les plus vénérables, dans l'ensemble monastique le plus éminent.
Son compagnon décida aussitôt de suivre sa vocation de longue date et
d'entrer dans les ordres. Mais Raspoutine séjournait depuis peu sur la
montagne sacrée quand il surprit deux moines se livrant à l'amour dans les
bois. Le spectacle le choqua tant qu'il le dégoûta à jamais de ce lieu. « On
ne trouve ici que de la saleté, de la vermine et de la corruption morale ! »,
s'indigna-t-il.

Jusqu'à la fin de son existence, Raspoutine rejeta le mont Athos comme


un haut lieu de débauche. Plus tard, il écrivit dans ses mémoires :
Ce sont les moines du mont Athos qui offensent le plus gravement Dieu, et ils ne devraient
donc pas être autorisés à y demeurer... C'est une chose difficile à expliquer, mais ceux qui s'y
sont rendus me comprendront.

Profondément déçu et convaincu de ne pas avoir la vocation monastique,


Raspoutine partit pour d'autres contrées.
Le retour
Qu'a fait Raspoutine après son séjour sur le mont Athos ? Mystère... Sur
cette époque, sa biographie comporte une sorte de trou noir16. Peut-être a-t-
il tout simplement repris seul le chemin du retour, errant plus d'une année
en Sibérie occidentale. Toutefois, selon sa fille, qui écouta les histoires
merveilleuses racontées par son père revenu de pèlerinage, il se serait plutôt
dirigé vers la Terre sainte, ce que semblent confirmer certains de ses écrits.

Dans tous les cas, Raspoutine prit son temps pour rentrer dans son pays,
puisqu'il reparut dans son village presque deux ans et demi après l'avoir
quitté. Il fit preuve, encore une fois, d'une endurance physique et morale
exceptionnelle. De nouveau, il vagabonda à travers la Russie, s'arrêtant dans
les monastères. Ainsi, à Kazan, il fut enchanté de découvrir l'icône de la
Vierge noire, qui ressemblait tant à la vision qu'il avait eue dans les champs.
Durant ces haltes, il s'accordait quelques jours de répit et trouvait un
réconfort d'ordre moral. Il s'associait aux oraisons des moines, suivait les
services, mangeait à sa faim. En échange, il racontait ses aventures et faisait
des révélations religieuses.

Après avoir été si longtemps absent de chez lui, Raspoutine apparut


transformé aux yeux de ceux qui l'avaient connu. Il avait beaucoup maigri
et ses cheveux étaient en broussaille. Mais il avait pris de l'autorité et acquis
un sens plus aigu de la spiritualité et de sa vocation. Sur son visage buriné,
son regard extraordinaire semblait exercer un pouvoir de fascination encore
plus grand. L'homme, marqué par les dangers, le vent, le soleil et le froid,
semblait désormais plus proche de la quarantaine que de la trentaine. Il ne
ressemblait pas à un simple pénitent. La profondeur d'un vénérable starets
l'habitait. Sa réputation de guérisseur et ses enseignements sur l'Écriture
l'avaient précédé. Les habitants de son village avaient du mal à croire que le
nouvel homme de Dieu était le garçon buveur et fornicateur qu'ils avaient
connu.

Sa propre femme ignorait où il se trouvait et même s'il était encore en vie.


Aussi, le jour où un pèlerin de haute stature, les vêtements en lambeaux,
vint lui demander l'hospitalité, elle se précipita à la cuisine pour lui préparer
quelque chose à manger, comme elle l'avait fait pour tant d'autres
vagabonds. Ce n'est qu'une fois servi, quand il lui adressa la parole, qu'elle
reconnut son mari, si longtemps absent. Elle se jeta aussitôt dans ses bras,
s'étonnant de voir à quel point il avait maigri et combien sa barbe avait
poussé. Elle était ravie de remonter le temps en un instant et de l'embrasser
comme s'il ne l'avait jamais quittée. C'est avec fierté qu'elle présenta à son
mari leur fils Dimitri, né durant son absence, et qui allait maintenant sur ses
deux ans. Raspoutine était un père et un mari affectueux. Après la perte de
son premier-né, la joie de découvrir ce nouveau fils lui donnait l'impression
que Dieu lui avait rendu son enfant.

Au cours de son pèlerinage, Raspoutine avait changé ses habitudes. Il ne


mangeait plus de viande et, chose plus surprenante, il avait renoncé à la
vodka – il s'abstiendrait d'en boire durant de nombreuses années. Lorsqu'il
abordait les questions religieuses, il le faisait avec beaucoup de profondeur,
captivant ses auditeurs. Il n'avait cependant pas jugé nécessaire de s'imposer
la continence, et cet aspect de sa vie demeurait inchangé. Raspoutine cédait
à la tentation, puis recourait à sa « philosophie » pour expliquer son
comportement. Dieu n'avait-Il pas envoyé les êtres humains sur la terre pour
s'aimer ? « Si Dieu a créé l'homme avec un instinct sexuel, on ne saurait
juger comme un péché ces élans irrésistibles. » Cependant, avec ses
admiratrices, Raspoutine changeait de tactique, affirmant que, pour effacer
la faute, il fallait la commettre ! Ainsi, selon lui, les grandes pécheresses
étaient-elles plus « spirituelles » que les femmes qui n'avaient jamais
péché...

Raspoutine resta quelques mois dans son village. Il abordait les questions
théologiques avec les pèlerins de passage et exerçait volontiers ses dons de
guérisseur pour apaiser et consoler. Il aurait ainsi demandé un jour à un
infirme de se lever et, à la surprise de l'assistance, l'homme aurait réussi à
marcher.
Les prémices
Les mystères de la Volga
La notoriété de Raspoutine se répandit rapidement bien au-delà du cercle
de paysans et de moines de la Sibérie occidentale, atteignant d'autres
régions, et notamment la ville de Kazan. Situé sur la Volga, qui s'étendait
majestueusement sur plus d'un kilomètre et demi de large à cet endroit, ce
port avait été fondé par les Tartares près du site de la capitale d'un royaume
bulgare. Les Tartares, descendants des Mongols de la Horde d'or, s'étaient
convertis à l'islam et y avaient construit plusieurs mosquées.

La ville fut conquise au XVIe siècle par le premier tsar russe, Ivan le
Terrible, qui remporta de nombreuses victoires sur les Tartares, agrandissant
ainsi son royaume vers l'est et le sud-est. L'artillerie et l'explosion d'une
dizaine de tonneaux de poudre sous ses murs la firent tomber le
2 octobre 1552, après un siège de six semaines. Plus tard, l'armée russe
s'empara de la forteresse d'Astrakhan, située à l'embouchure de la Volga.
Ainsi le fleuve des Tartares, l'Itil, devint-il le fleuve sacré des Russes, la
mère Volga.

Au premier plan dormait une flotte de navires aux proues larges et


carrées, hérissés d'une forêt de mâts. Plus loin, au milieu du courant, des
bateaux à la silhouette plus allongée, attachés les uns aux autres, formaient
de véritables îlots couronnés de flèches et de cordages. Et, derrière une
étendue d'eau calme, s'alignaient encore des coques disparates, des bâches
cabossées, des voiles flasques. Une foule de débardeurs grouillait dans un
bain de buée bleuâtre. L'horizon était immense comme au bord de la mer.
Raspoutine mit pied à terre au plus épais de la cohue. « Tout ce que j'avais
vu jusque-là, confia-t-il, n'était qu'images et idées de pays, de rivières, de
mondes. Là, tout était grandeur nature, à la mesure du Créateur. »

Dans l'air chaud, où flottait une odeur de poisson et de goudron, montait


un bourdonnement de voix indistinctes. Tous les dialectes de la Russie et de
l'Asie résonnaient dans ce lieu haut en couleur. Le marché aussi était un
plaisir pour les yeux. Il se composait d'un quartier intérieur et d'un quartier
extérieur. Le premier était formé de halles à un ou deux étages, bâties pour
la plupart en pierre, au bord de larges rues qui se coupaient à angle droit.
Les magasins ouvraient là leurs étalages de bijouterie, d'orfèvrerie, de
soierie, d'horlogerie et de bibelots divers.

Raspoutine adorait les dépôts de thé. Les balles de thé, entassées sur une
grande hauteur, étaient recouvertes de toiles imperméables. Le vendeur
habitait à proximité de son trésor, dans une cabane construite en nattes. Le
thé qui venait de Chine par le Transsibérien ou voie de terre (le « thé de
caravane ») passait pour être meilleur que celui acheminé par voie de mer.
Mais, en amateur éclairé, le Sibérien savait qu'en réalité le « thé de
caravane » ne suivait pas constamment la route terrestre depuis la frontière
chinoise et que des bateaux le transportaient sur la Volga. Ce thé, appelé
aussi « thé russe » ou encore « thé de cuir », était enfermé dans de petites
caisses, elles-mêmes cousues dans des peaux dont le poil était tourné en
dedans, afin d'en préserver tout l'arôme. On vendait également du thé pressé
en tablettes et même un thé grossier, en lourdes briques, qu'il fallait briser à
la hache pour le faire bouillir.

Mais Kazan n'offrait pas simplement des attractions et des biens


matériels. Un grand couvent, Bogoroditski, y avait été érigé en 1579. Il
abritait l'icône miraculeuse de la Vierge noire, qui suscitait l'intérêt de
Raspoutine. On y avait découvert, enfouie dans la terre, cette icône
exceptionnelle, si précieuse qu'elle fut transportée à Moscou peu après la
construction du couvent, puis à Saint-Pétersbourg, la capitale voulue par
Pierre le Grand. Toutefois, des copies avaient été réalisées, et Raspoutine
aimait à se souvenir, devant l'une d'elles, de la vision extraordinaire qu'il
avait eue de la Vierge.

À Kazan se trouvait encore une académie de théologie réputée. L'évêque


Andreï, prince Oukhtomski, fut enthousiasmé par l'« authentique
spiritualité » de Raspoutine. C'est par l'intermédiaire des théologiens de
cette institution que la renommée insolite du Sibérien commença à se
répandre à travers toute la Russie. En réalité, l'Église orthodoxe cherchait
un homme capable de contribuer au rapprochement entre le tsar et le
peuple, un homme tel que Raspoutine, un paysan, simple et vigoureux,
pénétré de spiritualité. Alors, muni de lettres de recommandation,
Raspoutine décida de quitter définitivement sa Sibérie natale pour venir à
Moscou et à Saint-Pétersbourg.
De Moscou à Saint-Pétersbourg
Raspoutine gagna d'abord Moscou. Vu de la berge de la Moskova, le
Kremlin formait au cœur de la ville un prodigieux encastrement de
monastères bleus et de palais orange, de terrasses, de dômes et de
belvédères, d'églises blanches, plus hautes encore, étageant les unes au-
dessus des autres leurs toitures vert amande et leurs clochers dorés. Moscou
avait conservé son ancienne apparence de ville de province, pittoresque et
féerique. La « troisième Rome »... Toute sa vie, Raspoutine reviendrait à
cette comparaison17.

Pour le Sibérien qu'il était, cette capitale ancestrale évoquait les fastes et
les magnificences des contes populaires et des Mille et Une Nuits. Des
hauteurs, la ville s'étendait avec ses jardins sombres, blanchis par la neige.
À tous les carrefours se logeaient des églises – quatre cent cinquante en
tout –, avec leur crépi au ton vif, ocre rose, ocre jaune ou bleu ciel. De ces
couleurs juxtaposées ressortait une image composite, étrangement bigarrée.

À la fin du XIXe siècle, Moscou était toujours une cité patriarcale et


presque campagnarde, marquée par la tradition slavophile ; une antithèse de
Saint-Pétersbourg, la ville des fonctionnaires et des Russes européanisés.
Elle était cependant sur le point de se transformer comme sous l'effet d'un
coup de baguette magique. Moscou allait être saisie par la fièvre des
affaires, au même titre que les premières capitales mondiales.

En cette fin de siècle, toute la Russie connaissait un développement


exceptionnel. Sous l'égide du ministre des Finances Witte, le pays n'avait
jamais été aussi prospère et libéral. Les capitaux étrangers arrivaient.
L'industrie lourde, gage de l'indépendance de l'État, connaissait une forte
croissance. Le réseau des chemins de fer s'étendait. Les progrès réalisés
dans le domaine du développement économique entraînaient des
mouvements sociaux, ainsi qu'un essor de la culture russe (en particulier à
travers les Ballets russes18 et Tolstoï). L'instruction s'améliorait.
Cette époque peut être considérée à juste titre comme une sorte de
sommet de la civilisation russe. « Pour la première fois, le monde occidental
suivait la Russie, lui empruntant son style, ses goûts et ses valeurs
spirituelles19 », constate un historien américain. Occupant alors la première
place en Europe par le nombre d'habitants et la superficie (54,1 % de
l'Europe, sans compter les possessions d'Asie), l'Empire russe apparaissait
ainsi, aux yeux du monde, comme une grande puissance promise à un grand
avenir.

Les magnifiques palais moscovites n'arrêtèrent pas longtemps


Raspoutine, qui parcourut encore quatre cent quatre-vingts kilomètres avant
d'atteindre Saint-Pétersbourg. Comme toujours quand il partait en
pèlerinage, le Sibérien revêtait son pantalon et son caftan grossièrement
tissés en piteux état. Il s'appuyait sur un bâton et portait quelques objets
personnels dans un baluchon. Il souhaitait rencontrer Nicolas II et la tsarine,
trop occidentalisés à ses yeux, pour les initier à la véritable « âme russe ».
Quand, en septembre 190320, venant du sud, il atteignit la capitale de
l'empire des tsars, le panorama lui coupa le souffle.

Les rues y étaient nettement plus larges qu'à Moscou, sans une palissade,
tirées au cordeau le long de façades en pierre aux dimensions imposantes.
Raspoutine alla tout droit à la perspective Nevski, vers la laure Saint-
Alexandre-Nevski. La perspective se développait sur quatre kilomètres
jusqu'au bâtiment de l'Amirauté, dont la flèche dorée perçait le brouillard
au-dessus du fleuve. Cette voie triomphale était bordée d'édifices
administratifs et de magasins, de palais et d'églises. La cathédrale, avec sa
colonnade imitée de Saint-Pierre de Rome, son iconostase et sa balustrade
en argent massif, impressionna particulièrement le pèlerin. Elle abritait
l'image miraculeuse de la Vierge de Kazan déjà évoquée, mais aussi des
aigles impériales, les clés de vingt-huit villes étrangères et même le bâton
du maréchal Davout.

Néanmoins, Raspoutine ne tarda pas à voir dans Saint-Pétersbourg « la


lumière du jour, qui entraîne l'esprit vers les choses vaines de ce monde »,
qu'il opposa « à la lumière et au silence éclairant les monastères et révélant
le caractère illusoire des liens terrestres ». Il perçut rapidement le désarroi
des habitants, dissimulé derrière les splendeurs des palais sur les quais de la
Neva.

Mais lorsqu'il entra dans la capitale, la première préoccupation de


Raspoutine fut de nature religieuse. Il se rendit donc jusqu'à l'imposant
monastère Saint-Alexandre-Nevski, situé dans les faubourgs. Cet ensemble
de bâtiments formait presque une petite ville à part entière. Fortifié, entouré
de douves, il comprenait une cathédrale et au moins une dizaine d'églises et
de chapelles. C'est là qu'il rencontra le père Jean de Cronstadt, directeur de
conscience de la tsarine. À l'époque, ce dernier avait déjà soixante-quatorze
ans. Ayant voué sa vie à l'Église, officiant depuis cinquante ans à Kronstadt,
la base navale fortifiée proche de Saint-Pétersbourg, il défendait l'autorité
absolue du monarque et dénonçait l'immoralité de l'individualisme.

Raspoutine assista à la célébration d'un office. Soudain, le père Jean


s'interrompit et lui fit signe de s'avancer. Sous les yeux étonnés des fidèles,
il bénit l'homme à l'étrange apparence, puis, à la surprise générale, lui
demanda de le bénir en retour. La nouvelle fit aussitôt le tour de Saint-
Pétersbourg : le père Jean avait découvert un grand « homme de Dieu » et
sollicité sa bénédiction !

Raspoutine allait également rencontrer l'évêque Théophane, vice-recteur


de l'académie de théologie de Saint-Pétersbourg, et Mgr Hermogène, de
Saratov, ville importante riveraine de la Volga, située à plus de mille six
cents kilomètres au sud-est de Saint-Pétersbourg. À l'époque, ce triumvirat
influent s'inquiétait de l'affaiblissement du prestige de l'Église face à la
percée du spiritisme et de la voyance. Il décida donc de soutenir
Raspoutine.
Révolution
Après ses longs périples, Raspoutine vivait désormais dans l'attente d'une
catastrophe menaçant l'Empire. En effet, dans le décor de rêve de Saint-
Pétersbourg, deux mondes s'affrontaient : celui de l'autocratie des palais
étincelants et celui de la rue, dominée par des révolutionnaires cherchant à
en finir avec le système tsariste en recourant au terrorisme. Un premier
attentat isolé fut commis contre le tsar Alexandre II en 1866. Mais à partir
de 1878 et avec la naissance de l'organisation Terre et Liberté, les attentats
se multiplièrent. L'empereur fit l'objet d'une véritable chasse à l'homme
jusqu'à son assassinat, le 1er mars 1881.

Il n'est certes pas aisé pour un État de lancer les réformes radicales qui le
feront passer de l'ancien régime à une ère nouvelle. Mais la Russie se
heurtait à un problème spécifique, la Cour résistant aux changements et
s'appuyant pour ce faire sur les cercles les plus conservateurs de la noblesse
terrienne. Les successeurs d'Alexandre II, son fils Alexandre III (1881-
1894), puis son petit-fils Nicolas II (1894-1917), restaient profondément
attachés au principe slavophile : « Orthodoxie, autocratie, nationalisme ».
Mais cette doctrine n'était guère compatible avec la réalité d'un empire
multiconfessionnel et multinational.

Les grèves s'étendirent dans tout le pays. Les manifestations d'étudiants


se multiplièrent au point de devenir quasi permanentes. Aux côtés des
prémonitions et des prophéties les plus sombres, la « décadence » se
déploya dans la littérature, et tous regardèrent l'avenir d'un œil désabusé.

Le terrain était propice à l'action de l'opposition radicale. La plupart des


révolutionnaires étaient des intellectuels dévoyés, marqués par le brassage
des milieux sociaux et par une accumulation désordonnée de savoirs les
plus divers. Les universités favorisaient souvent l'éclosion d'une « contre-
culture ». Certains cercles abjuraient la moralité ordinaire. La classe
intellectuelle se concevait comme une nouvelle aristocratie, voire comme
une « nouvelle Église », appelée à renverser, puis à régénérer la société. Ces
« possédés » établissaient un parallèle avec le christianisme et pensaient que
leur « religion révolutionnaire » allait durer mille ans. Tous étaient
convaincus de la supériorité de leur nouveau credo, qui promettait le
« paradis sur terre ». Leur doctrine n'était certes pas une religion,
néanmoins, replacée dans cette perspective mystique, elle s'en rapprochait.

Les révolutionnaires haïssaient Raspoutine, mais, paradoxalement, ils


n'étaient pas si éloignés de son esprit illuminé...
Un tsar pas comme les autres
Pour affronter cette situation complexe, il aurait fallu un dirigeant
d'exception. Mais la Providence en avait décidé autrement...

À vrai dire, l'avènement du tsar Nicolas II en 1896 était inattendu. Son


père, le colosse Alexandre III, véritable force de la nature, était encore
jeune lorsqu'il fut terrassé, à quarante-neuf ans, après seulement treize
années de règne. Son fils n'était pas préparé à assumer le fardeau de la
conduite de l'immense empire. Un jour où le ministre Witte avait proposé à
Alexandre III de nommer son fils à la présidence du comité pour le
Transsibérien, le souverain avait répondu froidement : « Connaissez-vous le
prince héritier ? Avez-vous jamais eu avec lui une conversation sérieuse ?
C'est un enfant, ses raisonnements sont enfantins ! » Une anecdote qui en
dit long...

Pourtant, le futur tsar reçoit, durant treize ans, une remarquable


formation. Les langues anciennes, la gymnastique y sont remplacées par des
rudiments de sciences naturelles et par les langues vivantes : le français,
l'allemand et l'anglais. Ses trois dernières années d'étude sont consacrées à
l'apprentissage de l'art militaire, à l'économie et au droit. Ses professeurs
comptent parmi les meilleurs spécialistes de la Russie. Mais étudier n'est
pas la passion de l'héritier du trône. Witte, qui fut son ministre, dira de lui :
« L'empereur Nicolas II a, pour notre temps, l'instruction moyenne d'un
colonel de la garde de bonne famille. » Il reconnaîtra toutefois :
« Incontestablement, c'est un homme à l'esprit vif et aux capacités rapides ;
il saisit et comprend tout très vite. » D'ailleurs, le problème ne vient pas
d'un manque d'instruction, puisque le ministre précise : « Nicolas II dépasse
largement son auguste père. Mais Alexandre III avait d'autres facultés, qui
faisaient de lui un grand empereur... »

Nicolas II naquit à Tsarskoïe Selo, la résidence impériale, non loin de


Saint-Pétersbourg le 6 mai 1868, le jour où l'Église fête Job, héros biblique
confronté à nombre d'échecs et de tragédies, comme le rappellera souvent le
souverain. Son règne fut marqué par de multiples prophéties ; jamais on
n'aura tenté aussi désespérément de percer l'avenir. Pour le tsar, le chiffre 17
fut fatidique :

17 octobre 1888 Nicolas manque périr, avec son père et d'autres membres de sa famille, lors du

déraillement du train impérial.

17 mai 1896 La foule se presse à la Khodynka pour saluer le couronnement du jeune tsar,

provoquant de nombreuses victimes.

17 octobre 1905 Signature du manifeste restreignant l'autocratie.

17 décembre 1916 Assassinat de Raspoutine.

Année 1917 Fin de l'Empire.

17 juillet 1918 Assassinat de la famille impériale.

Nicolas II a une constitution d'athlète, mais il n'est pas très grand et ne


ressemble en rien aux magnifiques géants qui se sont succédé sur le trône
russe depuis Alexandre Ier. Le nouvel empereur tient beaucoup de sa mère,
ce qui lui vaut cette terrible prédiction :
Les Varègues ont fondé notre première dynastie, une Varègue a gâté la dernière. Cette dynastie
ne tiendra pas jusqu'à sa mort politique, elle s'étiolera avant de cesser d'être utile et sera
chassée21.

Pour les contemporains, il n'y a pas de doute : Nicolas II est un homme


faible, sans volonté, subissant constamment l'influence de l'un ou de l'autre,
en particulier celle de son épouse, à laquelle il voue un amour ardent et sans
faille. Les historiens parlent souvent à son propos d'une faiblesse et d'une
absence de volonté pathologiques. Pourtant, son principal trait de caractère
était l'obstination !

En même temps, Nicolas II avait l'habitude de louvoyer, produisant ainsi


une étrange impression de duplicité. Il ne savait pas dire non. Plutôt que de
refuser, il préférait manœuvrer, et ses interlocuteurs prenaient ses silences
pour une approbation. Mais il attendait que quelqu'un partage son point de
vue et imposait alors aussitôt sa décision.
La personnalité de l'empereur, monarque absolu, joue un rôle capital dans
notre récit. La perception qu'on en avait eut finalement plus d'importance et
d'impact que le personnage réel. Les péripéties de sa vie intime aident à
décrire cette nature ambivalente.
La maîtresse du tsar
Quatre janvier 1892. La jeune étoile montante du théâtre Marie de Saint-
Pétersbourg, Mathilde Kchessinskaïa, attend avec impatience de voir
apparaître le futur tsar Nicolas II, revenu d'une tournée à travers le monde.
La loge impériale, tendue de bleu ciel et éclairée par de nombreux
chandeliers en bronze doré, ressemble à un immense appartement, avec une
entrée, un foyer et un vaste escalier particuliers. Pendant l'entracte, la
ballerine quitte sa loge pour échanger quelques mots avec celui qu'elle
affectionne déjà.

« Ce jour-là, confiera-t-elle plus tard, la Providence nous accorda une


vraie rencontre. » Le silence n'était troublé que par le léger martèlement de
l'horloge de l'Ermitage. Son amant, avec les gestes d'un homme sûr de sa
vigueur, ôta pour la première fois sa pelisse couverte de neige. Après l'avoir
déshabillée, il ne l'avait pas prise tout de suite, mais lui avait d'abord
chaussé ses pantoufles de cygne. Il lui avait aussi apporté le peigne d'écaille
avec lequel elle aimait à fixer sa longue chevelure avant de s'endormir.

Leur idylle dura deux ans. Elle se souviendrait longtemps de leurs


promenades, sublimes instants de bonheur où la brûlure radieuse du soleil
contrastait avec la morsure du froid caractéristique de cette Russie qu'elle
s'était mise à aimer. Leurs folies ne nuisirent ni à sa beauté, ni à son humeur
joyeuse, ni à son talent ; car, un mois avant de reparaître sur scène, elle se
consacrait entièrement à son travail, refusant toute sortie et s'entraînant des
heures durant. Elle ne laissait rien au hasard, calculant minutieusement les
dates de ses représentations, de manière à paraître toujours en pleine saison.
Le reste du temps, elle s'accordait de longues vacances dans ses somptueux
palais...

Mais la vie sentimentale de l'héritier de l'Empire était commandée par la


raison d'État. Et, en avril 1894, le palais annonça officiellement les
fiançailles de Nicolas avec la princesse de Hesse-Darmstadt. Le tsar rompit
alors avec Mathilde. Néanmoins, cette ballerine douée d'une vitalité et d'une
volonté stupéfiantes exerça longtemps une influence prépondérante sur le
répertoire du théâtre Marie qui se vidait dès qu'elle allait danser sur d'autres
scènes, où ses adorateurs la suivaient.
La femme de sa vie
Les relations du tsar avec la tsarine – « la femme de sa vie » – illustrent
bien l'écart entre la réalité de l'homme et l'idée qu'on s'en est faite. Tout
jeune, Nicolas s'est épris d'Alice de Hesse, qu'il épouse après une longue
attente.

Dans son célèbre faux testament, Pierre le Grand avait formulé ce conseil
pour ses descendants : « Prenez des princesses allemandes. » Et c'est ce que
firent tous les empereurs russes, à l'exception du père de Nicolas II.
Pourtant, Alice – devenue Alexandra Fedorovna après sa conversion à
l'orthodoxie – est autant anglaise qu'allemande – sa mère est la fille de la
reine Victoria, à la cour de laquelle la princesse de Hesse a passé toute son
enfance. Au terme d'une série de mariages dynastiques, les Romanov n'ont
de toute façon pratiquement plus de sang russe dans les veines – un
biographe de Nicolas II écrit ainsi : « Tsar russe, c'est en soi une
nationalité. »

Époux comblé, mais empereur désabusé, Nicolas eut, après le décès de


son père, l'impression que l'Empire lui « tombait sur la tête ». À son cousin
et grand ami de jeunesse, Sacha, il confia qu'il avait pleuré en apprenant son
élévation au trône. Il ajouta : « Je n'ai pas été préparé à régner. Je ne
comprends rien aux affaires d'État. Je n'ai pas la moindre idée de la façon
dont on parle aux ministres... Je n'ai jamais voulu devenir tsar ! »

Le jeune monarque était un homme sensible, un bon père de famille, peu


disposé par nature à exercer le pouvoir à la manière impitoyable de ses
ancêtres. Sa personnalité l'entraînait à l'opposé des effusions de sang
caractéristiques du règne de ses prédécesseurs. Il consacrait donc volontiers
tous ses efforts à assurer le bien-être de sa famille. Dès le début, pourtant, sa
fiancée lui répéta : « Ne laisse pas les autres oublier que tu es tsar ! » Lui
qui avait tant rêvé de devenir marin...

Nicolas épousa Alexandra une semaine après la mort de son père,


Alexandre III, dont le corps fut transporté à Saint-Pétersbourg. Le nouvel
empereur fut couronné à Moscou en mai 1896. C'est lors de la cérémonie du
sacre qu'il connut sa première épreuve. Quatre à cinq cent mille personnes
vinrent au rendez-vous, à la Khodynka, grand terrain vague servant de lieu
d'entraînement à la garnison de Moscou. Mais par une négligence des
pouvoirs publics, des fossés furent laissés béants. Lorsque le peuple
assemblé s'élança pour recevoir les présents du couronnement, la
bousculade fut telle que des gens tombèrent dans les fossés. Selon les
chiffres officiels, mille trois cent quatre-vingt-neuf personnes moururent
écrasées et mille trois cents furent blessées !

Cette catastrophe avait été provoquée en premier lieu par l'impéritie du


gouverneur, le grand-duc Serge, oncle et beau-frère de Nicolas. Pour autant,
aucune sanction ne fut infligée. N'était-il pas indécent de maintenir les
mondanités prévues au protocole ? Les oncles persuadèrent le jeune
souverain qu'il devait paraître au bal que donnait le comte de Montebello,
ambassadeur de France. Le diplomate songea, certes, à annuler la réception,
mais il attendit vainement que l'hôte d'honneur se décommandât.

Le jeune tsar nota dans son Journal : « 18 mai 1896. Tout allait jusqu'à
présent comme dans du beurre, mais un grand péché vient d'être commis... »
Durant les deux décennies de son règne, le souverain tourmenté ne pourra
effacer cette faute originelle.
La vie aux palais
Ce jour-là, les grilles du palais s'ouvrirent devant le tsar et sa jeune
épouse, salués par les gardes en uniforme d'apparat. Dans la salle de bal se
pressaient les membres du corps diplomatique, couverts de rubans de satin
et de dorures qui se réfléchissaient dans les cristaux des lustres. Les
généraux arboraient toutes leurs décorations. Il n'y avait pas de cour en
Europe où le service fût aussi varié et la hiérarchie aussi compliquée qu'à la
cour de Russie.

Mais le tsar Nicolas II passait le moins de temps possible à Saint-


Pétersbourg, dont l'agitation et le protocole l'indisposaient. D'un
tempérament doux, indécis et volontiers solitaire, il préférait vivre
modestement, avec sa famille, dans ses résidences aux environs de la
capitale22. L'impératrice Alexandra Fedorovna, timide elle aussi et plutôt
renfermée, partageait l'avis de son mari sur ce point et ne connaissait de vrai
bonheur qu'à l'écart du monde.

Après avoir mis au monde quatre filles, la tsarine donna à la Russie, le 30


juillet 1904, le prince héritier Alexis. La joie sera brève. En septembre, on
découvre que le tsarévitch est hémophile. Il doit cette maladie à son arrière-
grand-mère, la reine Victoria du Royaume-Uni. Longtemps, le couple
impérial fera mystère de ce grand malheur.

À Tsarskoïe Selo se trouvaient deux palais : le magnifique palais


Catherine (« ancien palais »), réservé aux grands dîners, aux réceptions, aux
cérémonies, et le palais Alexandre (« nouveau palais ») où l'empereur
menait auprès des siens une existence régulière et patriarcale.

Durant les fêtes de Pâques, beaucoup de monde affluait au palais dès 10


heures du matin. Tour à tour, les différents services de la Cour se
dirigeaient, en costume d'apparat, vers le salon où se tenaient le tsar et la
tsarine. De longues tables supportaient des paniers remplis d'œufs
multicolores. Chaque employé, quel que fût son grade, s'avançait vers
l'empereur.
« Khristos voskresse ! (“Christ est ressuscité !”) », s'exclamait Nicolas II.

Puis l'empereur et son sujet s'embrassaient par trois fois. Après un


profond salut, le serviteur du palais comparaissait devant l'impératrice, qui
lui offrait un œuf pascal. Les dignitaires avaient droit à des œufs en
différentes pierres de l'Oural, taillées dans la fabrique impériale de Peterhof.
L'impératrice douairière recevait les félicitations du personnel dans un salon
voisin. À l'issue de cette cérémonie, Leurs Majestés se rendaient dans la
bibliothèque pour entendre le chœur de la chapelle impériale.

Des bals étaient parfois organisés au palais d'Hiver, où se pressait toute la


haute société de Saint-Pétersbourg. Dès le matin, des fourriers de la maison
impériale parcouraient la ville, portant, de maison en maison, la liste des
élus conviés pour le soir. Chacun savait en principe depuis longtemps à
quelle date aurait lieu le bal, mais l'invitation officielle était un ordre
signifié le jour même, qui déliait de tous les engagements antérieurs envers
les particuliers et levait même les sévères consignes de deuil. La perte d'un
être cher ne dispensait pas les intéressés de paraître à la réception et une
femme n'avait pas le droit de se présenter vêtue de noir devant le souverain
et la souveraine – sauf si le défunt était un parent de la famille impériale.

L'ouverture du bal était fixée à 21 heures, mais les invités devaient être
assemblés bien avant dans les salons pour attendre l'entrée du tsar. Des files
de traîneaux et de voitures glissaient de tous les coins de la ville vers le
palais brillamment éclairé. L'hiver confluaient sur les perrons enneigés des
silhouettes voilées de châles, emmitouflées de pelisses. Un cortège
d'uniformes et de robes à traîne, de diadèmes et de décorations, d'épées et
d'éventails, se répandait dans la grande galerie et gravissait l'escalier
d'honneur entre deux haies de gardes, géants immobiles sous leur cuirasse
et leur casque ailé.

Commençait alors un véritable spectacle. L'empereur en uniforme


s'avançait, escorté de tous les membres de sa famille, chacun au rang que lui
assignait son degré de parenté. Les miroirs, les ors et les pierreries, les
chandelles par centaines, brillaient de mille feux. L'arrivée du tsar
provoquait un murmure. L'élégant costume militaire seyait à sa haute taille
svelte. Sur ses jambes tombait une veste bordée de renard bleu de Sibérie.
Ses traits, comme le dirait plus tard la tsarine, « semblaient modelés pour
l'or ou le bronze d'une médaille ».

Le tsar était entouré de six Noirs enturbannés de blanc, vêtus d'amples


pantalons rose syrien, serrés à la taille par une ceinture faite de pièces d'or,
et de tuniques de soie verte. Derrière le fauteuil impérial, contre le marbre
blanc, d'immenses gerbes d'orchidées s'épanouissaient comme un
gigantesque feu d'artifice végétal. L'orchestre, niché dans un boqueteau de
plantes vertes, lançait les premiers accords de la traditionnelle polonaise.

À cette gracieuse promenade en musique succédaient les quadrilles, les


valses, les mazurkas... Pris dans le tourbillon du bal, les convives avaient le
feu aux joues. Quelles toilettes ! Quelles parures ! Quels bijoux ! Un simple
nœud de rubans était soutenu par une boucle de pierres précieuses d'une
valeur inestimable...

Mais tout cela n'était rien en comparaison des fastueux bals costumés
donnés dans ce même palais d'Hiver. Leurs Majestés arboraient les
costumes du XVIIe siècle que portaient les tsars et les tsarines avant Pierre le
Grand. C'était une véritable débauche de brillants, de perles, de pierreries,
de soies, de velours et de fourrures rares. La robe de l'impératrice pesait à
elle seule trente-trois kilos ! Son long camail de toile d'or était fermé, à
hauteur de la poitrine, par une griffe ornée d'un énorme spinelle, la plus
belle pierre, sans doute, de tout le trésor impérial. Dans ces habits raides
comme des armures, le visage des souverains s'apparentait à celui des
anciennes icônes.
Le mage français
Les tsars furent souvent de grands mystiques. Nicolas II et la tsarine
s'étaient ainsi pris d'amitié pour un certain Philippe, mage et guérisseur
français. Le journaliste Alexis Souvorine, témoin privilégié de cette époque,
évoqua cet engouement avec une certaine ironie :
La grande-duchesse Anastasia de Monténégro s'était passionnée, à Nice, pour les tables
tournantes. Elle recommanda Philippe à la souveraine. On le manda, on fit tourner les tables,
on entreprit de faire venir le spectre d'Alexandre III qui se mit à conseiller Nicolas II...

La rencontre de Philippe avec Nicolas et Alexandra eut lieu en


septembre 1901, à Compiègne, durant le séjour du couple impérial en
France. La cour de Russie avait déjà entendu vanter les extraordinaires
pouvoirs de ce mage par le fameux Papus, auteur d'innombrables traités
ésotériques, qui venait régulièrement à Saint-Pétersbourg.

Cette réunion avec Philippe produisit une profonde impression sur les
souverains russes. Mais le guérisseur n'était pas bien vu par la justice
française, car il pratiquait illégalement la médecine. Le tsar demanda alors
au ministre des Affaires étrangères, Delcassé, qu'un diplôme fût délivré au
« faiseur de miracles ». Désireux d'entretenir de bons rapports avec la
Russie, le ministre s'adressa lui-même au président de la République,
Loubet. Mais rien n'y fit : en France, même avec la bénédiction du président
de la République, on ne pouvait pas devenir médecin sans passer les
concours requis. L'empereur convia donc Philippe en Russie, où il se vit
octroyer un titre de médecin militaire, avec le grade de colonel.

Pourtant, le représentant23 de l'Okhrana – les services secrets russes – à


Paris le dépeignait, dans ses rapports, comme un « charlatan » et un
« brigand ». La presse révolutionnaire allait dans le même sens, dénonçant :
Tandis que le pays traverse une crise profonde et pénible, dans les labyrinthes de son palais, le
tsar russe attend la révélation d'un occultiste international qu'on lui a fourré entre les pattes.
Quant à la Cour, elle est également opposée au « charlatan français » !
L'indignation fut telle que Philippe ne put effectuer de nouveaux séjours à
Saint-Pétersbourg.

De son vrai nom, l'homme s'appelait Nizier Anthelme. Originaire de


Lyon, il se revendiquait voyant et guérisseur. Il prétendait communiquer
avec les morts et vivre à la frontière des deux mondes. Le grand-duc
Constantin Constantinovitch le décrivit ainsi dans son Journal :
Un homme d'une cinquantaine d'années, petit, aux cheveux et à la moustache noirs, avec un
effroyable accent du sud de la France. Il parlait de l'effondrement de la religion en France et
plus généralement en Occident... Quand nous nous sommes séparés, il a voulu me baiser la
main, et j'ai eu bien du mal à la lui arracher.

Philippe perçut immédiatement la peur qui habitait l'âme de la tsarine


Alexandra. En observateur avisé, l'éminent poète de l'époque, Volochine,
expliquait ainsi le « grand et compliqué mystère de la tsarine » :
Elle appartenait à une famille luthérienne passionnément religieuse et honnête. En se
convertissant à l'orthodoxie, Alexandra avait assimilé d'un coup toutes les traditions de la
Russie éternelle, des fols en Christ aux prophètes, des vieux sages aux premiers martyrs de
l'Église orthodoxe. Cette conversion fut d'abord un véritable choc, mais sa foi en sortit
renforcée.

Ayant jaugé sa ferveur religieuse, Philippe s'arrangea pour marier


habilement magie et Saintes Écritures. Pour Alexandra, il apparut d'emblée
comme un homme de Dieu envoyé pour venir en aide à la dynastie. Il sut
aussi satisfaire sa soif de surnaturel, n'hésitant pas à recourir aux recettes
des grands voyageurs partis à la découverte de la Russie insolite au XVIIIe
siècle, comme Casanova ou Cagliostro.

Le tsar, gagné par la foi passionnée de son épouse, finit par partager son
exaltation. La Cour observait, moqueuse, le mage parisien, consciente qu'il
n'était qu'un jouet entre les mains des groupes rivaux de l'entourage du tsar.
Et tandis qu'un autre témoin, Polovtsev, membre honoraire du Conseil
d'État, consignait dans son Journal : « Philippe a promis à la tsarine qu'elle
aurait un garçon et non une fille », le ventre d'Alexandra prenait des
rondeurs prometteuses... Hélas, il s'agissait d'une « grossesse nerveuse ».
Mais cela n'ébranla pas pour autant la confiance du couple.
La société grondait et les rumeurs les plus folles circulaient. Ainsi, le
prince Ioussoupov (le père du futur assassin de Raspoutine) racontait que,
se promenant au bord de la mer lors d'un séjour en Crimée, il avait
rencontré la grande-duchesse Militsa de Monténégro, qui n'avait pas
répondu à son salut. Elle se trouvait en compagnie d'un homme. La croisant
de nouveau le lendemain, seule cette fois-ci, il demanda à la jeune femme
pourquoi elle l'avait ignoré ainsi la veille. « Mais vous ne pouviez pas me
voir, lui aurait-elle répondu, puisque j'étais avec le Dr Philippe ! Lorsqu'il
porte son chapeau, il est invisible ainsi que les gens qui se trouvent avec
lui. »

Tel était le genre d'histoires colportées par la Cour, quand il ne s'agissait


pas de grasses plaisanteries : Philippe dormait dans la chambre du couple
impérial, où « il faisait de la sorcellerie, afin que la tsarine donne naissance
à un héritier »... Jusqu'à sa mort en 1905, le mage français entretint une
correspondance assidue avec celle qui, dans ses lettres, l'appelait « cher
ami ». Alexandra évoquait d'ailleurs le Dr Philippe en des termes analogues
à ceux qu'elle emploierait plus tard pour Raspoutine : « Comme la vie est
riche depuis que nous le connaissons, et tout semble plus facile... »

Perturbé, le grand-duc Constantin remarqua qu'après leurs rencontres


avec le Dr Philippe, le tsar et Alexandra se trouvaient « dans un état
d'exaltation, comme en extase, le visage rayonnant et les yeux brillants »...
« Les premières années horribles »
Le destin rattrapa vite le couple impérial dans sa tour d'ivoire. En 1903, le
tsar mit « hors jeu » Serge Witte, trop libéral à son gré, en lui attribuant le
titre honorifique de président du Comité des ministres. Il confia le pouvoir
réel à Plehve, nouveau ministre de l'Intérieur, adepte de la main forte. Le
tsar écoutait ses conseils, notamment dans le domaine international ; il
méprisait particulièrement les Japonais, qu'il appelait les « singes ».

L'empereur russe avait conclu avec la Chine un traité qui lui donnait à
bail Port-Arthur en Extrême-Orient et il participait à la construction du
chemin de fer en Mandchourie. La Russie avait bien signé un autre traité
reconnaissant les intérêts japonais en Corée, mais un groupe de pression
russe voulait faire main basse sur les ressources coréennes. Ces aventuriers,
haut placés, avaient créé la Compagnie du Yalou. Le gouvernement de
Tokyo s'impatientait, mais le tsar pensait que les « singes » n'avaient pas les
moyens de lui faire la guerre. De plus, le ministre Plehve était persuadé que,
pour calmer l'agitation à l'intérieur, « un bon petit conflit » serait salutaire.

Il y eut bien une guerre, mais ce fut une vraie lutte meurtrière. Les
navires nippons attaquèrent Port-Arthur sans avertissement dans la nuit du
26 au 27 janvier 1904. Ainsi commença la « première année horrible » du
règne. Les déroutes militaires se succédaient, avec, en mars, une défaite
navale à Port-Arthur. Bientôt, la flotte russe d'Extrême-Orient serait
pratiquement détruite.

C'est alors que le président américain Theodore Roosevelt offrit sa


médiation. Le tsar accepta. La défaite dans cette guerre devint le prélude
d'une révolution. Le 9 janvier 1905, les ouvriers de Saint-Pétersbourg se
dirigèrent en cortège vers le palais d'Hiver pour demander au tsar de
satisfaire leurs revendications : augmentation de salaire, journée de travail
de huit heures. L'armée tira sur le peuple24.

Au mois de février 1905, les révolutionnaires planifièrent une nouvelle


vague d'attentats. Les durs du régime les utilisèrent alors comme prétexte
pour éliminer les éléments réformateurs au sein du pouvoir, en imposant ce
« slogan » : « Ne ménagez pas les cartouches ! »

Le premier soviet des députés du peuple avait vu le jour dans la capitale


de l'Empire. Les principales unions professionnelles se formèrent à travers
tout le pays ; le drapeau rouge fut hissé sur le cuirassé Potemkine ; les partis
révolutionnaires et les syndicats organisèrent la première grève politique
générale de l'histoire de la Russie, qui devait aboutir à l'insurrection armée.

Cependant, les concessions du pouvoir – le 17 octobre 1905, Nicolas II


signa un manifeste marquant formellement la fin du pouvoir absolu en
Russie – et l'utilisation de la force, accompagnée des réformes proposées
par le Premier ministre Stolypine, tuèrent dans l'œuf le mouvement de
révolte, obligeant les révolutionnaires à prendre de nouveau le chemin de
l'exil.

Le manifeste approuvé par le tsar modifia la nature du pouvoir qui cessa


théoriquement d'être absolu. Mais en son for intérieur, Nicolas II se refusa à
l'admettre. Quant à l'impératrice, elle rejeta catégoriquement toute
limitation de l'absolutisme. Dans ce contexte, la personnalité du tsar – de
même que les dispositions d'esprit de la tsarine qui se sentait constamment
étrangère à la Cour remplie d'intrigues – le poussa à chercher un réconfort
hors du monde réel.

On lit ainsi dans le Journal de Nicolas, en date du 1er novembre 1905 :


J'ai fait la connaissance d'un homme de Dieu qui s'appelle Grégoire. Il vient de la province de
Tobolsk.

Cet « homme de Dieu » prénommé Grégoire n'était autre que Raspoutine.


Un « homme de Dieu » à Saint-Pétersbourg
À quarante ans, Raspoutine poursuivait ses errances de monastère en
monastère. Aussi eut-il souvent l'occasion de converser avec les starets et
d'apprendre leur langage. Dans les cloîtres, il avait entendu parler des
prophéties concernant les menaces qui pesaient sur l'Empire.

Ces révélations l'incitèrent-elles à s'établir à Saint-Pétersbourg à partir de


1905 ? Une fois dans la capitale, il s'installa dans un modeste appartement
avec sa femme et ses trois enfants et mena une existence discrète, entouré
d'ecclésiastiques de haut rang, Théophane de Poltava, le père Jean de
Cronstadt et l'évêque Hermogène de Saratov. Tous se montraient stupéfiés
par la ferveur religieuse de Raspoutine et par son talent de prédicateur.
Hermogène lui demanda même de se préparer à la prêtrise. L'évêque
chargea le moine Iliodore de cette tâche, à laquelle on renonça pourtant, car
Raspoutine s'avérait incapable d'apprendre par cœur les textes des
prières25.

Grâce au soutien de ce réseau, Raspoutine pouvait vivre décemment.


Selon les rapports du chef de la police, Beletski, il suivit à cette époque des
études chez un célèbre hypnotiseur de la capitale.

À la fin du XIXe siècle, la capitale de l'empire des tsars, avec ses


nouveaux riches, sa haute société, son demi-monde, était une ville
européenne dominée par plusieurs personnalités en vue. Un des
personnages emblématiques du Tout-Saint-Pétersbourg, la grande-duchesse
Militsa, avait rencontré Raspoutine pendant son séjour à Kiev. Cette grande-
duchesse flamboyante connaissait la littérature mystique – elle en avait elle-
même réuni les textes pour une anthologie des Pères de l'Église – et tenait
dans son salon des séances de spiritisme. Elle entretenait des relations
étroites avec le couple impérial – la tsarine, en particulier, appréciait sa
spiritualité passionnée et son érudition.

Dès que Raspoutine arriva à Saint-Pétersbourg, Militsa envoya une


voiture le chercher pour le conduire jusqu'à son palais, sur le quai Anglais,
au bord de la Neva, afin de le présenter... au tsar ! Avec ses manières
paysannes, son autorité religieuse naturelle, son talent pour calmer et guérir,
ce dernier lui apparaissait en effet comme « un envoyé du ciel pour sauver
la Russie et son tsar ».
L'ascension
La grande rencontre
La magie de certains lieux préside parfois au destin de l'homme. Pour
Raspoutine, elle opéra non loin de Saint-Pétersbourg, le 31 octobre 1905,
dans la luxueuse demeure du grand-duc Piotr, oncle du tsar, et de son
épouse, la grande-duchesse Militsa de Monténégro. Le couple impérial
venait y prendre le thé quand il en avait le loisir. Là eut lieu la « grande
rencontre », dans un décor théâtral.

Les sept coups de l'angélus sonnaient à l'horloge des écuries. Le parc


enneigé respirait calmement sous la pâle lueur de la lune. De l'antichambre,
on entendait jouer une sonate de Beethoven. Un nuage passa, obscurcissant
la nuit. Les doigts nerveux de la tsarine s'arrêtèrent sur le piano ; Alexandra
tressaillit en voyant apparaître dans l'embrasure de la porte une tête hirsute.
Fascinée et effrayée par le regard bleu de l'apparition, elle se mit à trembler.
Raspoutine s'approcha d'elle et, psalmodiant quelques saintes paroles, la
serra dans ses bras puissants. L'impératrice fut alors « saisie par une grande
paix26 ».

Dès cette première rencontre, le Sibérien impressionna profondément le


couple impérial. Il leur raconta sa vie à la campagne. Il leur plut par sa
simplicité et sa sincérité. Il n'était pas comme tout le monde. Le tsar et son
épouse voyaient en lui un de ces « hommes de Dieu », sortis du peuple, qui
sillonnent la vaste terre russe, prient ses saints, répandent partout les
traditions des lieux sacrés.

Quant à Raspoutine, voici comment il perçut les « états d'âme » du tsar et


de la tsarine :
Quand la révolution a levé haut la tête, ils ont eu terriblement peur, se préparant même à
émigrer... J'ai longuement discuté avec eux pour les convaincre de mépriser leurs craintes et de
régner.

Dès lors, Nicolas II et Alexandra rencontrèrent Raspoutine à plusieurs


reprises. Militsa prenait toujours l'initiative de ces entrevues. À l'époque,
elle souhaitait obtenir l'accord des souverains pour le remariage de sa sœur
Anastasia27 avec son beau-frère, le grand-duc Nicolas. Or, Raspoutine émit
un avis favorable sur cette union : « Le mariage du frère et de la sœur,
déclara-t-il, sera le salut de la Russie. »

La grande-duchesse Militsa mettait toutefois en garde Raspoutine contre


toute tentative de rentrer de son propre chef en contact avec le couple
impérial. « Il en va de votre vie ! », prévenait-elle. Quelle prémonition
étrange pour la suite des événements ! Mais le Sibérien ignorait ses conseils
et n'agissait qu'à sa guise.

À la fin du mois d'octobre, le tsarévitch eut un nouvel accident


hémorragique. Raspoutine put alors montrer ses talents de guérisseur. À la
suite d'une chute dans les jardins de Tsarskoïe Selo, le petit garçon se
plaignit de sa jambe. Les douleurs devinrent très vite insupportables. Les
médecins ne parvenaient pas à le soulager. Alors, en dernier recours, la
tsarine fit venir Raspoutine au palais. Arrivé vers minuit, il ne toucha pas
l'enfant, mais resta auprès de son lit, en prière. Selon la sœur du tsar, la
grande-duchesse Olga, l'intervention du Sibérien produisit un effet
extraordinaire : le petit garçon, moribond encore la veille, était assis le
matin dans son lit et sa jambe était redevenue normale ! Tous les témoins
semblaient unanimes : Raspoutine avait le pouvoir de guérir l'héritier du
trône.
Le séducteur
À Saint-Pétersbourg, Raspoutine allait vite connaître le succès mondain.
La haute société – surtout les femmes – aimait à s'entendre dire la bonne
aventure, à faire tourner les tables et à tenter des expériences « mystiques ».
Certaines de ses admiratrices cousaient même les rognures d'ongles du
Sibérien dans leur corset « en guise de souvenir » !

Deux jours après le premier rendez-vous avec la famille impériale, le


« saint homme » rencontra celle qui allait devenir l'une de ses plus ferventes
adeptes : Olga Lokhtina, une belle femme d'une trentaine d'années. Elle
était malade et un prêtre avait demandé à Raspoutine de venir la soigner –
elle souffrait d'une neurasthénie intestinale et ne pouvait se déplacer qu'en
se tenant aux murs. Raspoutine la guérit instantanément. Selon le
témoignage de l'intéressée : « L'instant même où il passa ses mains sur ma
tête, la maladie disparut ! »

Fort de cette réussite, Raspoutine s'installa quelque temps dans le luxueux


appartement de cette admiratrice, sous l'œil bienveillant de son époux, haut
fonctionnaire de l'administration impériale. Grâce à ses hôtes, Raspoutine se
tenait au courant de tous les ragots de la cour du tsar. Comment gagna-t-il la
confiance de cette famille influente ? « Il racontait sa passionnante vie de
pèlerin. Et au cours de la discussion, il faisait allusion aux péchés de ses
interlocuteurs, les amenant à livrer leurs secrets. Il évoquait un monde
d'amour et de liberté, où l'argent n'existait pas, où seule comptait la vie de
l'esprit... », racontera plus tard la maîtresse de maison.

La demeure était richement décorée. Un soir, alors que la tempête faisait


rage, Olga entreprit de montrer à Raspoutine les tableaux qu'elle
collectionnait. Mais devant les icônes ornées d'or et d'argent, tous deux
préférèrent tourner leurs yeux vers les fenêtres où, derrière les vitres,
dansaient des rameaux blancs secoués par le vent. « Il est temps que vous
alliez vous reposer, mon ami », dit la jeune femme en portant sa main
devant sa bouche pour étouffer un bâillement.
Raspoutine gagna sa chambre et s'allongea sur son lit, mais ne parvint pas
à trouver le sommeil. Il songeait à la proximité de ce corps plein de vie qu'il
venait de quitter, à sa poitrine ferme ; il croyait perdre la tête. Une force
irrésistible le poussa dans la chambre de la maîtresse de maison. Il entra
sans même frapper. Médusé, il considéra sans bouger la jeune femme
étendue, les paupières closes, laissant dériver sur elle un regard ivre et
impudique. Son visage angélique contrastait avec ses hanches voluptueuses
et rondes. L'attendait-elle ? En détaillant son visage serein et impassible, il
comprit qu'elle dormait vraiment. Mais lorsqu'il s'empara d'elle, elle ne se
débattit point et s'offrit de bonne grâce aux caresses de son assaillant.

Le lendemain, Raspoutine prit seul son petit déjeuner. Il contemplait la


Neva à travers la fenêtre. Après la tempête qui avait soufflé toute la nuit, la
matinée était paisible et ensoleillée. Un chapelet de pensées traversa son
esprit : « Accepter ses défauts ; pour se rapprocher de Dieu, il faut
beaucoup pécher... »

L'auguste maître de maison était loin de se méfier de l'intérêt singulier


que sa belle épouse portait à ce paysan mal dégrossi qui lui évoquait un ours
venu de Sibérie. Bientôt, « la belle et la bête » allaient entreprendre
ensemble un voyage qui confirmerait définitivement le caractère de leurs
rapports. « À son invitation, je me suis rendue chez lui, à Pokrovskoïe, où je
suis restée du 15 novembre au 8 décembre 1905. Voyager avec Raspoutine
était un plaisir particulier, car il donnait vie à l'esprit », confia-t-elle plus
tard.

L'épouse de Raspoutine ne vit pas arriver Olga d'un bon œil. Mais elle
finit par céder et se justifia ainsi auprès de leur entourage : « Un mari et une
femme doivent vivre avec un seul cœur. Tantôt tu cèdes, tantôt on te
cède... » Le mode de vie des paysans sibériens « subjugua » l'éblouissante
représentante de la haute société de Saint-Pétersbourg, qui dut pourtant
promptement changer ses habitudes, passant la nuit dans la même pièce que
les Raspoutine. Selon ses dires, elle dormit très peu, préférant... « écouter
Raspoutine l'entretenir des choses de l'esprit » !
Si la belle Olga reconnut qu'il lui arrivait souvent d'accompagner
Raspoutine dans les traditionnels bains russes, elle nia avoir eu des relations
charnelles avec lui. Pourtant, les témoignages ne manquent pas, comme
celui de Filippov, l'éditeur de Raspoutine : « Un jour28, je fus le témoin
inattendu d'une scène vaudevillesque... Arrivant tôt le matin chez
Raspoutine, je l'aperçus derrière le paravent qui isolait son lit du reste de la
pièce. Mme Olga Lokhtina, vêtue d'un étonnant déshabillé, s'accrochait au
membre viril de Raspoutine et criait : “Tu es Dieu ! Je suis ta brebis !” Je
me ruai alors sur le Sibérien : “Mais que fais-tu ? !” À quoi ce dernier me
répondit, avec une simplicité désarmante : “Elle insiste, la garce, elle
réclame le péché !” » Ce spectacle grotesque contraste étonnamment avec la
« vivacité d'esprit » et la « personnalité équilibrée » d'Olga, rapportées par
de nombreux autres témoignages. Mais Raspoutine envoûtait ses
adoratrices, en quête de sensations fortes.
Le guérisseur
Pour percer l'énigme de l'influence hypnotique de Raspoutine, il faut
revenir à la première période de ses relations avec la famille impériale.
Lorsque le tsarévitch était malade, Raspoutine entrait en prière. Puis,
épuisé, il se relevait en disant : « Ouvre les yeux, mon fils. » Le tsarévitch
se réveillait en souriant et, dès cet instant, son état s'améliorait toujours
rapidement. Ainsi le Sibérien était-il devenu incontournable. Il venait
souvent au palais. Habituellement, il arrivait avant le dîner pour jouer avec
l'enfant, qui lui avait donné le surnom de Novy, « le Nouveau ». En mars
1907, il fut ainsi officiellement autorisé à ajouter Novy à son nom de
famille.

Dès lors, Raspoutine devint un familier de Tsarskoïe Selo, la résidence


impériale, et fut formellement reçu à la Cour. Il fut chargé de veiller sur la
santé des membres de la famille impériale, puis, « fort de sa connaissance
des âmes », également consulté sur les qualités et les défauts des
collaborateurs du tsar. Pour autant, Raspoutine ne partageait pas encore
véritablement l'intimité de la famille impériale. Il était d'ailleurs souvent
absent de Saint-Pétersbourg en hiver. De novembre 1907 à avril 1908, il ne
quitta pas son village natal en Sibérie, où il se faisait construire une
nouvelle maison.

Aujourd'hui, ses détracteurs expliquent facilement l'amélioration de l'état


de santé du tsarévitch. La médecine de l'époque ignorait les propriétés
anticoagulantes de l'aspirine qui était donnée au jeune malade et qui
aggravait donc son hémophilie. Or, Raspoutine fit arrêter la prise du
médicament, ce qui ne put qu'améliorer l'état de l'enfant.
Stolypine
Raspoutine se rendit vite impopulaire à la Cour, où on le considérait
comme un « mauvais ange ». Il était à la fois détesté et redouté. Pourtant, il
ne se préoccupait pas d'assurer sa fortune personnelle ; le seul luxe qu'il
s'accordait consistait en une chemise de soie confectionnée (disait-il) par la
tsarine Alexandra et en une magnifique croix également offerte par
l'impératrice et qu'il portait autour du cou.

Après la révolution de 1905, Raspoutine se heurta à un adversaire


redoutable : le président du Conseil, Piotr Stolypine. Nommé en juillet
1906, ce réformateur énergique voulait moderniser l'Empire russe, en
permettant l'acquisition des terres par les paysans, une meilleure répartition
de l'impôt et davantage de pouvoirs au parlement russe. Il élabora un
programme de réformes visant à instaurer les fondements solides d'un État
de droit dans une monarchie constitutionnelle. Ce plan prévoyait des lois
garantissant les droits des citoyens, une réforme de la police, une sorte de
décentralisation (concédant de larges pouvoirs aux assemblées des régions).
Il parvint à arrêter les vagues de terrorisme, améliora le système ferroviaire
et renforça la production de charbon et de fer. La Russie connut de tels
progrès que le leader bolchevique en exil, Vladimir Lénine, craignit de ne
jamais pouvoir s'y réinstaller !

Alexandre Soljenitsyne brosse ainsi le portrait de son « héros » :


La redingote noire boutonnée jusqu'au menton, droit comme le marbre et tendu d'assurance
mystique, insupportable justement parce que ni vieillard décrépit naphtaliné, ni monstre, ni
crétin, mais beau, conscient de sa force29...

Stolypine – l'homme d'État le plus remarquable de la Russie impériale


selon l'historien américain Richard Pipes – combinait avec brio intelligence
étatique et savoir-faire politique. Bref, il avait les qualités d'un tsar. Mais ce
sauveur potentiel de l'Empire commença à peser sur le monarque légitime.
C'est alors que Raspoutine – autre « messie » – fit son apparition à la Cour,
travaillant à donner l'illusion d'un lien direct entre le tsar et son peuple...
Le tsar avait bien perçu des bruits sur l'inconduite du Sibérien. Il
demanda donc au commandant du palais, le général Dediouline, de
rencontrer Raspoutine et de lui donner son avis. Le général confia à Nicolas
II que Raspoutine était un moujik intelligent, mais rusé et faux, qui avait de
surcroît une puissance de suggestion qu'il savait utiliser. À l'insu de
l'empereur, le général chargea le chef de la police de Saint-Pétersbourg de
mener une enquête.

Les agents secrets n'avaient auparavant jamais entendu parler de


Raspoutine. Mais ils obtinrent vite confirmation de sa mauvaise conduite.
Le rapport en provenance du village natal de Raspoutine certifiait que ce
dernier avait débauché des femmes mariées et des jeunes filles, et qu'il se
rendait aux bains avec des filles de mauvaise vie.

Il parvint à Stolypine, qui occupait également les fonctions de ministre de


l'intérieur. Celui-ci n'avait encore jamais eu vent de l'existence de
Raspoutine. Scandalisé par ces révélations, il alla voir le tsar : « La vie de la
famille impériale, s'indigna-t-il, doit être pure comme le cristal. Si, dans la
conscience populaire, une ombre venait à tomber sur la famille du tsar, alors
toute l'autorité morale de l'autocrate s'effondrerait et le pire pourrait
advenir. » Un autre témoin des frasques de Raspoutine, le père Gueorgui
Chavelski, conclut lui aussi : « Les ennemis les plus vils et les plus acharnés
du pouvoir tsariste n'auraient pu trouver plus sûr moyen de discréditer la
famille impériale. »

Embarrassé, Nicolas se défendit pourtant auprès de son ministre : « Ce


n'est qu'un simple Russe, fort religieux et croyant, il plaît à l'impératrice par
sa sincérité, elle croit en la force de ses prières pour notre famille et pour
Alexis... » Et d'ajouter, agacé : « Tout cela relève entièrement de nos
affaires privées et n'a rien à voir avec la politique. Ne pouvons-nous pas
fréquenter les personnes qui nous plaisent ? Il est étonnant de voir à quel
point les gens aiment à se mêler de ce qui ne les concerne point ! »
Néanmoins, pour clore une discussion qui devenait gênante, le tsar promit
de ne plus voir le starets.
Mais Stolypine resta méfiant. Il n'acceptait pas l'influence qu'exerçait ce
Sibérien mystique et fantasque sur le couple impérial – tandis que
Raspoutine reprochait au Premier ministre son arrogance et sa
méconnaissance de la Russie profonde. La surveillance policière fut donc
renforcée à l'insu du tsar, et l'on découvrit que, loin de cesser ses visites,
Raspoutine se rendait de plus en plus souvent au palais.

Stolypine décida alors, comme sa fonction l'y autorisait, de le faire


déporter. La police reçut l'ordre de l'arrêter à la gare de Saint-Pétersbourg
alors qu'il revenait de Tsarskoïe Selo. Averti par un aide de camp du tsar,
Raspoutine évita ce piège et parvint à gagner son village natal où il se fit
oublier un temps. Alors, Stolypine considéra que l'affaire était réglée et il
déchira l'ordre de déportation.

Au bout de quelques mois cependant, le Sibérien demanda audience au


président du Conseil, qui accepta de le recevoir. Il se plaignit d'être
persécuté et affirma haut et clair son innocence. La surveillance se relâcha
et Raspoutine revint à la Cour dès la fin de l'été. Mais ses frasques reprirent
de plus belle, au point qu'il se retrouva exilé à Kiev en septembre 1911.

Raspoutine se promenait dans les rues de la ville lorsqu'il vit passer la


voiture impériale, suivie d'un second équipage transportant Stolypine ; en
apercevant ce dernier, il s'écria, bouleversé : « La mort le poursuit ! La mort
chevauche sur son dos ! » Une funèbre prophétie qui se révéla exacte.

Alors qu'il assistait ce même jour30, à l'Opéra de Kiev, à une


représentation du Tsar Saltan de Rimski-Korsakov en présence de la famille
impériale, des ministres et des membres de la douma, le président du
Conseil fut assassiné par un jeune anarchiste, Dimitri Bogrov. Le tsar
consigna dans son journal intime :
Au cours du second entracte, nous entendîmes deux bruits secs, comme si on avait laissé
tomber un objet. J'ai pensé qu'une paire de jumelles était tombée sur la tête de quelqu'un...
Stolypine s'était mis debout ; il tourna lentement son visage vers nous et fit le signe de la
croix... C'est alors seulement que j'ai remarqué que sa main droite et son uniforme étaient
tachés de sang. Il s'affaissa lentement sur son siège et commença de déboutonner sa tunique.
Ce meurtre marqua la fin des réformes sociales, alors que la situation
internationale devenait explosive.
Le temps des intrigues
Durant les années 1909-1910, Raspoutine tissa des liens étroits avec un
ecclésiastique influent du nom d'Iliodore, qui venait souvent lui rendre
visite à Pokrovskoïe et qui devint en quelque sorte son « homme de
l'ombre ». Raspoutine eut l'occasion de lui montrer les chemises offertes par
la tsarine, et même – signe de confiance absolue – les lettres reçues de la
souveraine et des grandes-duchesses, qu'il n'avait jamais laissé voir à
personne.

De la Sibérie, tous deux regagnèrent ensemble Tsaritsyne31. Raspoutine


ne savait pas que, avant leur départ, Iliodore avait subtilisé les fameuses
lettres, décidé à manipuler son mentor. Comme toujours, ils rencontrèrent
sur leur chemin une foule nombreuse et exaltée, et beaucoup d'admiratrices.
Plus tard, Iliodore allait raconter, dans son pamphlet contre Raspoutine,
cette journée de décembre 1910, où deux mille personnes s'étaient massées
à la gare pour saluer le Sibérien :
J'annonçai aux gens que Raspoutine s'apprêtait à faire construire un couvent de femmes dont il
serait le starets et qu'il les invitait à venir lui rendre visite. La foule se mit à crier : « Sauve-
nous, Seigneur ! Nous irons, nous irons avec le père ! Nous irons sans faute »...

Sans doute enflammé par les arguments de son maître en faveur de


l'expression des désirs combinant la sexualité et la spiritualité, le moine
s'était jeté sur la séduisante égérie de Raspoutine, Olga Lokhtina, pendant la
confession. Célibataire depuis tant d'années, Iliodore interpréta mal la
situation et ses attentions se transformèrent en tentative de viol. Aux cris
d'Olga, des fidèles d'Iliodore accoururent et la découvrirent en proie à une
crise d'hystérie devant leur directeur de conscience débraillé. Selon
Raspoutine, le moine s'efforça de rejeter le blâme sur la malheureuse.

Les fidèles décidèrent alors de lui infliger la punition réservée aux


prostituées : ils lui arrachèrent ses vêtements, la battirent, puis l'attachèrent
par les mains à la queue d'un cheval lancé au galop à travers la campagne.
Ensanglantée, l'infortunée fut recueillie par des fermiers qui la détachèrent
et la soignèrent. Ses plaies cicatrisèrent, mais elle ne recouvra jamais toute
sa raison.

Raspoutine songea à signaler la responsabilité d'Iliodore dans le


traitement infligé à son admiratrice illuminée, mais le moine le devança en
mettant en garde ses supérieurs contre la conduite licencieuse du Sibérien.
Ce dernier répondit avec véhémence, et les fidèles d'Iliodore le prirent
bientôt à partie. Quand Raspoutine parvint à se dégager de la bagarre, il se
rendit chez le tsar et lui raconta toute l'histoire. Le souverain, usant de ses
pleins pouvoirs, fit immédiatement renvoyer Iliodore dans un lointain
monastère sans qu'il lui soit donné le droit de se défendre.

À partir de ce jour, le moine voua une haine obsessionnelle et sans bornes


à Raspoutine. Les qualités qui avaient fait son succès de prédicateur se
muèrent en intolérance destructrice ; il entra dans le mouvement des Cent-
Noirs où il devint un militant antisémite virulent et conserva le soutien de
ses fidèles fanatisés, accusant Raspoutine d'appartenir à la secte des khlysty.
Les khlysty
Le pope de son village natal n'appréciait pas non plus Raspoutine. Il était
notamment profondément choqué de voir ce dernier arborer une croix
pectorale, cadeau du tsar et de son épouse, que seuls les prêtres avaient le
droit de porter. Il le soupçonnait aussi d'appartenir à la secte des khlysty,
avec la complicité des paysans de son village. En janvier 1908, s'appuyant
sur les témoignages apportés par ce hiérarque de l'Église, l'évêché fit
perquisitionner son domicile... et ne trouva rien de compromettant.

Le tsar en fut informé. Mais tous ces ragots n'affectèrent pas la confiance
qu'il accordait au Sibérien, lequel, d'ailleurs, nia toujours son appartenance
à une secte. Au printemps 1908, la tsarine envoya son propre confesseur,
Théophane, à Pokrovskoïe. L'évêque y vécut deux semaines chez le
Sibérien et rendit visite au starets Makari. Il rapporta à la tsarine des
renseignements favorables, notamment sur les « visions miraculeuses » de
Raspoutine, à qui la Vierge, mais aussi les apôtres Pierre et Paul étaient
apparus. Pour le confesseur de la tsarine, cela ne faisait aucun doute :
Raspoutine était un saint. L'intéressé se montrait d'ailleurs lui-même
persuadé de sa sainteté et croyait fermement en sa mission divine en tant
que « trait d'union entre le tsar et son peuple ».

Il est vrai cependant que Raspoutine connaissait bien les pratiques des
sectaires et ses « œuvres » comportent nombre d'idées propres à la secte –
avec, en premier lieu, une certaine prudence à l'égard de l'enseignement
livresque dispensé par les hiérarques de l'Église :
J'ai eu à fréquenter les évêques, j'ai beaucoup parlé avec eux. Leur enseignement reste
insignifiant. Le savoir ne vaut rien pour la piété. La lettre leur a brouillé l'esprit et entravé les
pieds, et ils ne peuvent suivre les traces du Sauveur. [...] Actuellement, ceux qui peuvent
donner des conseils sont pourchassés dans les coins perdus32.

Là, peut-être, se dissimule la solution de l'énigme que constitue la


première moitié de sa vie agitée. Peut-être est-ce dans cette Russie
« cachée », à travers les sectes, que Raspoutine entama son voyage vers le
destin. Peut-être est-ce là qu'il découvrit le secret mystique : l'« aptitude à
nourrir en soi le Christ ».

Mais l'appartenance de Raspoutine à la secte des khlysty reste sans


fondement. Aucun document n'a pu le confirmer. En 1912, le groupe des
octobristes chargea le spécialiste des sectes religieuses russes, Vladimir
Bontch-Brouievitch, de réaliser une étude sur Raspoutine. Bontch-
Brouievitch eut sept entretiens avec le starets, qu'il interrogea sur ses
opinions religieuses. Il conclut qu'il n'appartenait pas à la secte des khlysty
ni à aucune secte, mais que certaines de ses prises de position rappelaient
les doctrines sectaires.

Le seul document venant contredire cette version a été fourni par un


professeur de théologie orthodoxe à Sarajevo dans les années 1930, à la
suite d'une enquête confidentielle effectuée dans la région de Tobolsk33. Il
relata l'histoire d'une famille de pauvres paysans, rencontrée lors d'un
voyage en Sibérie, avec laquelle Raspoutine dut assister à une assemblée de
khlysty.

Selon ce témoignage, le starets avait frappé à la porte d'une humble


maison pour demander de la nourriture. Ses hôtes étaient désespérés, parce
que leur fille, malade, paraissait perdue. Le pèlerin pria à son chevet jusqu'à
ce que l'enfant réagisse et passe la période critique de la maladie. Au cours
du repas, ses hôtes, impressionnés et reconnaissants, s'enquirent de ses
croyances religieuses. Raspoutine leur parla avec une telle sincérité qu'ils le
présentèrent au chef du « navire », seul habilité à divulguer à un étranger la
philosophie et les rites des khlysty, auxquels ils appartenaient.

Les membres de la secte se définissaient comme les « hommes de Dieu »


ou « ceux qui croient au Christ ». Préparant leur âme à la venue du Saint-
Esprit, ils prêchaient tout naturellement l'ascétisme le plus extrême. Mais la
chasteté observée dans la vie familiale laissait place, lors de
« réjouissances » (radenie), à une pratique débridée de la fornication
collective entre membres de la secte.
Ces « réjouissances », issues des traditions des sorciers sibériens et des
chamans, combinaient le paganisme et le christianisme. La croyance voulait
que, au cours de ces « retrouvailles », le Saint-Esprit descende sur tous les
membres de la secte. De rares témoins racontèrent le déroulement du culte,
les adeptes étant tenus au secret.

Les fidèles se rassemblaient la nuit dans une cabane ou une clairière


illuminée par des centaines de cierges. Les cérémonies avaient pour but de
faire naître, dans un climat de délire généralisé, une extase religieuse et une
frénésie érotique. Après des invocations et des hymnes, les fidèles
formaient un cercle et commençaient de se balancer en rythme, puis ils
tournaient sur eux-mêmes de plus en plus vite, afin de parvenir à la
sensation de vertige qui permettait au « flux divin » de passer. Le maître de
cérémonie fouettait les danseurs qui ralentissaient la cadence. La
réjouissance s'achevait par une sorte d'orgie, où tous les participants se
roulaient par terre sous l'effet de l'extase et se tordaient dans des
convulsions...
La guérison miraculeuse
En septembre 1912, alors que la famille impériale se trouvait à Spala, en
Pologne, le tsarévitch Alexis souffrit d'une très grave hémorragie interne.
Les plus savants médecins de Saint-Pétersbourg, accourus à son chevet,
avouèrent leur impuissance. Son état fut considéré comme désespéré. Pour
mettre un terme aux rumeurs, le tsar autorisa la publication des bulletins de
santé de l'enfant, sans mentionner la cause du mal ; officiellement, le
tsarévitch avait été victime d'un attentat. Des offices furent célébrés à
travers la Russie. Le 10 octobre, Alexis reçut les derniers sacrements. Alors
que l'empereur était contraint par le protocole de chasser avec la noblesse
polonaise, l'impératrice ne quittait plus le chevet de son fils agonisant.

La famille impériale n'avait pas revu Raspoutine depuis le mois de mars.


Comme toute la Russie, il avait été informé de la maladie d'Alexis, mais on
ne lui avait pas demandé d'intervenir : il restait en disgrâce à cause de ses
frasques et de son éventuelle appartenance à une secte. La tsarine ne se
résignait cependant pas à croire que Dieu l'avait abandonnée. Sur ordre de
l'impératrice, Anna Vyroubova télégraphia au Sibérien. Raspoutine se
trouvait à table avec sa famille quand sa fille Maria (Matriona) lui apporta
le message. Il se précipita dans une pièce où se trouvaient des icônes pour
tenter d'accomplir un « rite difficile et dangereux ». Il se mit à genoux
devant l'icône de la Vierge de Kazan et pria. Maria témoigna :
Son visage blanc était défiguré par la douleur, sa respiration devenait haletante. La sueur
coulait de son front. Il tomba sur le parquet, sa jambe gauche repliée sous lui...

Lorsqu'il se releva, épuisé, il rédigea ce message à l'adresse du palais :


« N'ayez aucune crainte. Dieu a vu vos larmes et entendu vos prières. Ne
vous inquiétez plus. Le petit ne mourra pas. Ne permettez pas aux docteurs
de trop l'ennuyer. »

À réception du télégramme, l'état de santé du tsarévitch Alexis se


stabilisa ; dès le lendemain, l'enflure de sa jambe se résorba et l'hémorragie
cessa. Les médecins purent bientôt le déclarer hors de danger et l'enfant
entra dans une période de convalescence – le tsarévitch ne parvint à
marcher qu'un mois plus tard et dut porter pendant un an une prothèse
métallique. Mais même les plus hostiles au Sibérien durent convenir qu'il
s'était produit là quelque chose de « quasi miraculeux »...

Aux yeux de la tsarine, un homme qui pouvait sauver son fils « même par
le télégraphe » ne pouvait être qu'un « envoyé de Dieu ». Elle devint alors
tout à fait dépendante de lui. Seul Raspoutine parvenait à faire cesser
l'effusion de sang chez le petit garçon. Il lui arriva même de le soulager par
téléphone. Le 11 janvier 1913, par exemple, la tsarine, effrayée par les
douleurs aiguës aux oreilles dont se plaignait son fils, téléphona à son
« cher ami », qui demanda à parler à l'enfant. À peine eut-il raccroché que
le mal se dissipa...

Comment expliquer ce pouvoir de guérison ? L'historien et chirurgien


français Yves Ternon a tenté d'éclaircir les causes de la « guérison de
Spala » en soulignant le rôle du psychisme dans l'interruption de
l'hémorragie : le choc émotif l'aggrave, le calme et l'apaisement la freinent.
Pour admettre cette explication, on doit supposer un relais : le télégramme
de Raspoutine rassure Alexandra, qui communique sa confiance à son
enfant.

De même, si l'on peut admettre le pouvoir de l'hypnose dans le traitement


des accidents hémophiliques – par un effet de vasoconstriction capillaire,
comme de récentes expériences l'ont prouvé –, cette pratique agirait
directement et non par télépathie. Cette hypothèse pourrait être envisagée
pour expliquer la guérison du tsarévitch en 1907, car Raspoutine s'était
rendu au chevet de l'enfant. Mais il semble qu'il n'ait pas pratiqué l'hypnose
avant 1913.

Pour certains, Raspoutine opéra une guérison magique, dans la tradition


des chamans sibériens. Était-il un chaman ? D'après Yves Ternon34, s'il
existe des analogies entre ses pratiques et celles des « sorciers » sibériens,
on ne peut considérer Raspoutine comme un chaman. Le chaman attribue la
maladie à un égarement de l'âme et utilise une méthode spécifique de
« résurrection » qui conduit au « renouvellement des organes ». Le
traitement consiste à rechercher – au ciel ou en enfer – 1'âme fugitive du
malade, à la capturer et à la faire réintégrer le corps qu'elle vient de quitter.
La guérison chamanique est donc une expérience mystique redoutable que
seuls peuvent pratiquer ceux qui maîtrisent les techniques archaïques de
l'extase, car elle suppose une lutte contre les mauvais esprits. Afin de les
extraire du corps du malade, le chaman est contraint de se les incorporer, ce
qui le fait souvent plus souffrir que son « patient ».

Raspoutine était trop indépendant pour accepter d'être le disciple de


quiconque et trop inconstant pour se soumettre aux rigueurs d'un
apprentissage fondé sur l'extase. Mais, quoi qu'il en soit, ce « don de
guérison » lui permit de se rendre indispensable et de reprendre très vite un
ascendant considérable sur le couple impérial.
L'éducation sentimentale
« Maître jardinier » de la féminité, Raspoutine réunissait un parterre de
grâces dans une sorte d'« école de l'amour et de la spiritualité ». Tantôt dans
son appartement à Saint-Pétersbourg, tantôt dans les luxurieuses propriétés
de ses « amies », le Sibérien recevait des jeunes filles ou des dames mûres
pour des « sessions » dédiées aux jeux de l'esprit. Il considérait leur beauté
comme une simple parure de ce qui pour lui était primordial : leur « désir de
spiritualité ».

Ces « universités de l'amour » se déroulaient toujours de la même


manière : d'abord de longues conversations sur les Écritures ; l'étude de
certains passages qui correspondaient au caractère ou répondaient aux
interrogations des « étudiantes » ; la lecture après le dîner, devant
l'assemblée, des pages qu'elles avaient écrites ; les conseils personnalisés du
maître sur la conduite à tenir, d'après la fine étude psychologique qu'il avait
réalisée de chacune d'elles. S'ensuivaient des festivités tard dans la nuit, où
toutes exprimaient sans frein leur extravagance et toutes les folies qui leur
passaient par la tête. Raspoutine pouvait alors délier ces disciples
déchaînées de l'influence de ses discours, en leur soufflant brièvement :
« Pour se rapprocher de Dieu... il faut beaucoup pécher ! »

Bien entendu, les récits de ces soirées folles accréditaient l'idée que
Raspoutine était un organisateur de bacchanales. Il faut dire que la façon
dont il psalmodiait ses prières, du haut de la terrasse d'une grande-duchesse,
avait de quoi effrayer les passants, que les cris, les chants et les sarabandes
nocturnes autour des feux ne contribuaient pas à rassurer. La présence de
ces belles femmes autour d'un mage vêtu d'une longue chemise de soie et
d'un informe pantalon bouffant déroutait les honorables bourgeois qui,
nuitamment, venaient enquêter sur ces demeures qu'ils disaient hantées.

Ainsi Raspoutine devint-il le doyen d'une sorte d'« université libre des
amours naissantes ». Homme, mage, sage, il régnait désormais en maître sur
les femmes de la haute société de Saint-Pétersbourg. En 1910, une
campagne de presse allait pourtant encore ternir son image. La Parole, le
journal de référence de l'époque, publia entre le 20 mai et le 26 juin une
série de dix articles explosifs rédigés par le président de la douma35, signés
d'un pseudonyme.

Il y dévoilait la turpitude de Raspoutine, racontant le voyage des dames


de son cercle en Sibérie, révélant le nom de ses victimes et insistant sur ses
liens avec les milieux dynastiques. En réalité, cette campagne était dirigée
contre le tsar et la tsarine.
Le rituel des bains
Au début du XXe siècle, la ville comptait une centaine de bania, bains de
vapeur russes. Il en existait de luxueux, avec cabinets particuliers, à 3 ou 4
roubles l'entrée, et d'autres pour le peuple, à partir de 5 kopecks, avec une
salle commune pour les hommes et une pour les femmes. Tous les samedis,
les gens allaient aux étuves dans une ambiance de fête.

Raspoutine fréquentait ces bains de vapeur en compagnie de ses


admiratrices. Il s'y rendait avec l'une ou l'autre, optant pour un cabinet
particulier dans un établissement de prestige. À peine se trouvaient-ils seuls
dans la petite pièce que Raspoutine se mettait nu comme un ver. Sa croix,
cadeau de la tsarine, brillait sur sa poitrine. La robuste simplicité de son
attitude encourageait généralement son accompagnatrice, qui se dévêtait à
son tour.

Dans la salle suivante, dallée et surchauffée, les attendaient deux


gaillards : les « baigneurs » que Raspoutine avait loués à l'entrée. Ils
portaient une tenue légère – un pantalon de toile serré à la taille – qui
laissait voir l'impressionnante musculature de leur buste et de leurs bras.
Dans cette atmosphère embuée flottait une odeur de chair moite. Allongés
sur une table de marbre blanc, les clients se transformaient entre leurs mains
puissantes en pâte à modeler.

Les baigneurs les aspergeaient avec de l'eau bouillante avant de les faire
mousser avec du savon dans un torchon de fibres et de les frotter
vigoureusement des pieds à la tête. Tournés, retournés, assis, étendus, pétris,
grattés, lavés, les visiteurs n'avaient pas le temps de retrouver leurs esprits
qu'on les poussait déjà, par une petite porte, dans un étouffant nuage de
vapeur.

Raspoutine se fouettait furieusement le corps avec un balai de brindilles


pour activer sa circulation sanguine. Rougi et luisant de transpiration, il se
frappait, se punissait, expiait avec délices la faute d'être un homme à
l'épiderme salissant, tout en encourageant son accompagnatrice –
généralement au bord de rendre l'âme – à l'imiter. Lorsqu'ils n'étaient plus
que deux quartiers de viande échaudée et énervée, une douche froide
s'abattait sur leurs épaules. Alors, ils se retrouvaient dans le vestiaire, un
pédicure assis devant eux sur un tabouret.

Raspoutine terminait ce rituel allongé sur une banquette en buvant un


verre de vin de Crimée et savourait, les yeux mi-clos, la volupté d'être
propre comme un « kopeck neuf ». « On ne se lavera jamais aussi bien dans
une baignoire du palais que dans les étuves. Ici, les pores s'ouvrent, la chair
respire, les impuretés disparaissent », assurait-il.

Le personnel de chaque étuve était issu d'une même région, voire d'une
même commune. L'apprentissage commençait très tôt. Ainsi le baigneur de
Raspoutine entama-t-il sa formation à l'âge de douze ans. Un jour, un
parent, baigneur de profession, était revenu passer quelques jours au village
natal. Chacun avait pu admirer ses bottes neuves, sa casquette à la visière
vernie, sa montre qu'il portait attachée autour du cou et qui descendait sur
son ventre au bout d'une longue chaîne. Ses proches supplièrent le fastueux
citadin d'emmener leur fils à la ville. Le gamin pourrait y apprendre le
métier au contact de gens qui ne lui seraient pas véritablement étrangers. Le
baigneur accepta. On fit alors établir un passeport au nom du garçon en
trichant sur son âge – la loi interdisait d'employer des enfants de moins de
douze ans –, moyennant un généreux pourboire versé au fonctionnaire
chargé de produire le document.

Le petit savait à peine lire, mais il avait appris à signer de son nom.
Chaussé d'une paire de lapti – sortes de chaussures tressées en cordes de
tille, comme Raspoutine en avait lui-même porté enfant –, muni d'un peu de
linge et vêtu d'un vieux manteau, il partit pour le travail et la fortune. À
l'établissement de bains où il débarqua, tout ahuri, on lui coupa les cheveux,
on le récura, on lui enseigna à saluer très bas les visiteurs importants. Les
jours où les étuves restaient fermées, le lundi ou le mardi, il faisait des
courses pour le patron, nettoyait les salles à grande eau, aidait ses aînés à
mettre de la bière en bouteilles ; les autres jours, il préparait les petits balais
en brindilles de bouleau, dont la consommation était énorme. Les veilles de
fête, dans les maisons importantes, on en distribuait près de trois mille, qui
mollissaient et se déchiraient vite entre les mains des flagellants. Ainsi
l'enfant devint-il un baigneur accompli.
Raspoutine et les artistes
La légende de Raspoutine était née. Selon Ignatiev36, saint Séraphin était
même apparu dans une boule de feu lors d'une séance de spiritisme et avait
annoncé : « Un grand prophète est parmi nous ! » Depuis, on se bousculait
dans les salons de la capitale pour recueillir l'enseignement du starets...

Au début du XXe siècle, la vie de Saint-Pétersbourg se concentrait dans


trois salons. On se souvient d'abord de celui de Dmitri Merejkovski et de
Zinaïda Hippius, dans le Dom Mourousi, sur la perspective Liteïny. La
maison appartenait au prince Mourousi, dignitaire de l'empire des tsars. Là
se réunissaient, près d'un feu de cheminée, dans une pièce aux murs de
brique rouge et au sol recouvert d'épais tapis, des poètes, des philosophes et
des représentants du clergé pour débattre de problèmes liturgiques et
confessionnels. Raspoutine devint bientôt le centre des conversations. Le
bruit courait que le Sibérien était un satrape assoiffé de chair fraîche et un
ordonnateur de messes noires...

L'hôtesse, Zinaïda Hippius, était une personnalité éminente du Tout-


Saint-Pétersbourg. Poétesse distinguée, séductrice coquette et ravissante, à
mi-chemin entre Colette et Anna de Noailles, elle publiait des poèmes
philosophiques, exerçant son esprit caustique dans les conversations
mondaines et se plaisant à broyer le cœur de ses admirateurs sous l'œil
amusé de son mari, l'écrivain Merejkovski. Nina Berberova dresse ainsi le
portrait de cette rousse flamboyante dans C'est moi qui souligne :
Pelotonnée sur un sofa moelleux, Zinaïda, en tunique blanche, scrutait ses hôtes à travers son
face-à-main tandis qu'ils rivalisaient de subtilité, étalant les chicanes et les finesses d'une
scolastique tortueuse. Elle avait des yeux splendides aux étincellements verdâtres, des cheveux
d'or rouge qui lui descendaient jusqu'aux genoux, lui couvrant la taille et les flancs, et au cou
les grains d'un rosaire avec une grosse croix noire. Elle portait un parfum à base de tubéreuse et
fumait des cigarettes aromatiques qu'elle tirait d'un coffret laqué de rouge.

Telle une froide reine orientale, Zinaïda Hippius attisait les controverses
théologiques et fascinait son auditoire.
En revanche, au cours des réunions qui se tenaient le dimanche chez
Fedor Sologoub, on ne discutait que de poésie et de technique poétique.
Sologoub habitait l'île Vassili, dans le bâtiment de l'école élémentaire dont il
était l'inspecteur. Dans son studio glacé aux meubles recouverts de cuir,
sous une clarté voilée, on lisait timidement des vers et on écoutait les
jugements solennels du poète, souvent acerbes et sans pitié. Les honneurs
de la maison, c'était Olga, sa sœur, qui les faisait, silencieuse et sévère
comme son frère. Ce salon était plus indulgent envers Raspoutine, qu'il
considérait comme un héritier des traditions de la Russie éternelle.

Mais la bonne société littéraire affectionnait particulièrement


l'appartement de son confrère, le poète Viatcheslav ivanov. En 1905, après
un long séjour à l'étranger, celui-ci s'installa définitivement avec sa femme
dans la capitale de l'empire des tsars, pratiquement en même temps que
Raspoutine. Leur salon devint très vite le plus illustre. Chaque mercredi, au
sixième étage, se rassemblaient en une sorte de banquet platonicien
écrivains et artistes, intellectuels et philosophes pour disputer, de minuit aux
premières clartés de l'aube, de symbolisme, d'« anarchie mystique », de
mystères helléniques, de théâtre collectif. L'intérêt de l'intelligentsia de la
capitale se portait aussi sur le symbolisme et l'occultisme, et les cercles
intellectuels invitaient des médiums : dans la « Tour » d'Ivanov, on vivait
ainsi dans l'attente imminente de l'Apocalypse.

Mi-mage, mi-professeur, Ivanov présidait aux assemblées avec austérité,


s'efforçant de concilier les thèses opposées en un syncrétisme universel.
Lydia, son épouse, incarnait l'âme de ces réunions. Vêtue de tuniques
multicolores dessinées pour elle par Somov, un grand peintre proche des
Ballets russes, elle apportait dans cet aréopage sa vivacité exubérante, si
différente du calme apollinien et de l'académisme raffiné de son auguste
époux.

La « Tour » d'Ivanov fut durant quelques années, de 1905 à 1912, une


sorte de laboratoire spirituel où se faisaient et se défaisaient les gloires, les
courants et les fortunes. Le plus grand poète de l'époque, Blok, y évoluait,
dépaysé, « comme un dieu dans un lupanar ». La poétesse Akhmatova y
récitait ses vers en jouant les contorsionnistes sur un piano à queue.
Scriabine, le compositeur en vogue, venait souvent s'y produire et y
présenta son célèbre Poème de l'extase.

C'est dans ces salons que Raspoutine découvrit pour la première fois la
vanité onctueuse du monde artistique, « bourbier d'envie et de médisance »,
et la « fausseté des rapports entre gens de lettres ». La majorité de
l'assistance, animée d'un esprit antitsariste, lui était ouvertement hostile.

Il existait cependant un dénominateur commun entre les pittoresques


soirées de Raspoutine et ces salons policés de l'intelligentsia russe : Éros en
était le thème de prédilection, mais on ne l'abordait jamais avant minuit.
Une fois les douze coups sonnés, certains gestes, certains regards étaient de
mise et semblaient anticiper les débats au programme : « L'amour est-il
égoïste ? », « Désir et sentimentalité », « Le désir et la spiritualité ».
L'alcool aidant, la théorie était toujours accompagnée d'exercices
pratiques...
La renommée
Des milliers de personnes venaient jusqu'à l'appartement de la rue
Gorokhovaïa dans lequel Raspoutine s'installa en mai 1914, afin de
solliciter des services en tout genre. Les riches espéraient une faveur à la
Cour, un brevet dans l'armée ou un poste de haut fonctionnaire. Les
pauvres, souvent dans une situation financière désespérée, malades ou
opprimés, attendaient un quelconque réconfort. Les femmes se pressaient
par centaines pour réclamer de l'avancement pour leur mari, de l'argent pour
nourrir leurs enfants ou des conseils sur la voie à suivre. Beaucoup venaient
par curiosité, d'autres pour chercher l'aventure. Les quémandeurs faisaient
la queue dans l'escalier et jusque dans la rue, jour et nuit, malgré le froid,
l'ennui et la fatigue.

Les notes de l'Okhrana décrivent les comportements les plus extravagants


dans le style terne des rapports policiers. Une inconnue vint voir Raspoutine
pour tenter d'empêcher que son mari, un lieutenant qui se trouvait alors à
l'hôpital, ne soit transféré hors de Saint-Pétersbourg. Interrogée à la sortie
par les hommes consciencieux des renseignements, elle leur raconta
comment les choses s'étaient passées :
Une servante m'a ouvert la porte et m'a introduite dans une pièce où Raspoutine, que je n'avais
encore jamais vu, est entré aussitôt. Il m'a demandé tout de suite de retirer mes vêtements. J'ai
obéi et je suis passée avec lui dans la pièce voisine. Il a à peine écouté ma requête ; il ne cessait
de me toucher le visage et les seins, et il m'invitait à l'embrasser. Puis il a écrit un billet, mais
ne me l'a pas donné, disant qu'il était mécontent de moi et m'ordonnant de revenir le
lendemain.

L'attitude de Raspoutine envers les solliciteurs était imprévisible, parfois


même capricieuse, mais jamais malveillante. Il recherchait certes les
occasions de favoriser ses intérêts, néanmoins ses appétits restaient simples.
Le Sibérien n'était pas avide d'argent. Les sommes considérables que lui
offraient certains visiteurs pouvaient être remises sitôt après entre les mains
d'une mère en difficulté. Il ne possédait ni vêtements élégants ni propriétés
somptueuses, et les manières du beau monde lui restaient étrangères. Il
écrivait avec beaucoup de difficulté et son fort accent sibérien paraissait
insupportable dans une société où l'on parlait le français et l'anglais d'une
manière raffinée.

N'ayant jamais perdu le souvenir de ses rudes années, il demeurait très


proche de sa femme et de ses enfants, qu'il invita plusieurs fois à Saint-
Pétersbourg. il retournait souvent dans son village natal pour y retrouver ses
habitants, auxquels il savait être utile. Il s'émerveillait d'avoir acquis une
aussi grande importance dans la haute société péters-bourgeoise, mais se
sentait surtout fier d'être si proche du tsar et, par conséquent, d'influer sur le
destin de l'Empire.
Un espion sur les pas de Raspoutine
Grâce aux rapports des services secrets du tsar, nous pouvons suivre les
faits et gestes de Raspoutine dans leurs moindres détails. La police joua en
effet auprès de lui un rôle ambigu dès qu'il apparut dans l'entourage
impérial, assurant à la fois sa protection et le surveillant étroitement. Mais
les limiers du gouvernement ne restèrent pas seuls sur la piste du Sibérien,
qu'un maître espion anglais rejoignit rapidement...

L'hiver 1912 s'était très vite installé, comme toujours en Russie. Après le
brouillard, un vent glacé venu du nord avait soufflé, figeant les ornières des
routes. Le passager d'un bateau britannique à destination de Saint-
Pétersbourg regardait rouler dans le ciel de gros nuages blanchâtres aux
reflets de plomb. Il songeait à son destin. Car, comme en témoignent ses
écrits, l'homme avait pressenti l'issue de sa mission dès le début de son
voyage. Il avait toujours rêvé de la Russie, ce pays lointain et étrange.

À ses yeux, la civilisation russe ne ressemblait à aucune autre ; tout


comme sa cathédrale emblématique, Saint-Basile, qui n'appartenait à aucun
style connu, ni au gothique flamboyant d'Europe ni au style byzantin. Était-
ce l'architecture ou tout simplement l'âme russe qui réalisait ses caprices
avec une telle fantaisie, jouant des contrastes, des couleurs, des effets de
lumière sans craindre les contradictions ? Tolstoï, Dostoïevski et Pouchkine
lui avaient donné des clés pour déchiffrer les mystères du caractère slave, le
faisant voyager à travers le temps et dans les palais étincelants de Saint-
Pétersbourg et du Kremlin.

Ses nouvelles fonctions n'avaient cependant rien de romantique.


Représentant des services secrets de Sa Majesté, Robert Bruce Lockhart
venait en Russie en tant que diplomate, afin d'éliminer le « lobby
proallemand ». Il avait pour mission d'assurer la participation de la Russie
dans la guerre contre l'Allemagne et de marginaliser le « principal agent
d'influence » de cette dernière, selon les autorités britanniques :
Raspoutine !
À peine arrivé à son ambassade, quai du Palais, le jeune aristocrate ne put
résister à l'envie de se promener sur la perspective Nevski pour contempler
avec délice les paysages de ses rêves. Des tourbillons de neige dansaient
dans la lumière électrique des grands lampadaires. Il essuya avec un
mouchoir son visage mouillé.

Mince, l'air réservé et réfléchi, Bruce Lockhart avait à peine vingt-cinq


ans. Dès son arrivée, il fréquenta assidûment les salons littéraires et les têtes
pensantes de la politique. Il tint table ouverte dans les meilleurs restaurants
de la ville, où il croisa souvent Raspoutine. Ses goûts pour les fameux
raviolis russes à la viande et la vodka aromatisée à l'herbe de bison étaient
partagés par des amis de plus en plus nombreux. Folklore obligeant, les
accents désespérés des violons tziganes allaient accompagner son travail
d'espionnage sur les pas du Sibérien, au cours duquel il allait observer avec
effroi le crépuscule du grand Empire.

À Saint-Pétersbourg, Robert Bruce allait aussi rencontrer la femme de sa


vie. La première fois qu'il la vit à la représentation britannique, ses cheveux
bruns épinglés en un haut chignon, son port droit et gracieux, il fut ébloui ;
la belle inconnue promenait son regard sans prêter attention à l'agitation du
salon. Sans attendre, il se la fit présenter. Elle s'appelait Maria – Moura
pour les intimes – et était mariée à un haut fonctionnaire du ministère des
Affaires étrangères, qui allait donner de précieuses informations sur
Raspoutine.

Robert invita sur-le-champ la jeune femme à l'accompagner pour dîner.


Lorsqu'ils s'engouffrèrent dans le restaurant, le rouge leur monta aux joues
tant il faisait chaud. Étrangers à la salle qui se remplissait peu à peu, les
deux ne se quittaient plus des yeux. Quand le repas fut terminé, on sabla le
champagne dans un cabinet particulier où les tziganes furent invités à
danser et à chanter. Précédé de deux femmes accourant à petits pas, pieds
nus, un vieux tzigane entama une complainte reprise en chœur par les
danseuses. Moura les écoutait avec un sourire alangui.

À 5 heures du matin, Bruce Lockhart la reconduisit chez elle. Fermant les


yeux de bonheur, il n'osa embrasser que la pointe de son col de renard,
enivré par cette odeur exquise de fourrure mouillée. Au-dehors, une lune
orange et ronde semblait figée dans une attente curieuse. Cette soirée
inspira probablement au jeune homme ces mots : « J'ai vu une femme de
grand charme dont la conversation peut éclairer mes jours. Elle a vingt-six
ans, elle est plus russe que russe. Sa force vitale est sans doute liée à une
santé de fer... Sa philosophie de vie l'a faite maîtresse de son propre destin.
C'est une aristocrate ; elle aurait pu être communiste, mais jamais une
bourgeoise. »

Les deux êtres, épris de musique, cherchant le risque et l'amour absolu,


semblaient faits l'un pour l'autre. Le diplomate ne cacha pas longtemps la
vérité. Il se trouvait au cœur du dispositif des renseignements britanniques
en Russie et se sentait investi d'une mission : « sauver la Russie ». Tel un
ambitieux metteur en scène de drame historique, il lui fallait trouver des
acteurs charismatiques...
La débâcle
La débauche
Les agents secrets – russes ou britanniques – ne se privaient pas de
rapporter les frasques de Raspoutine. Le tempérament extravagant de ce
dernier se traduisait surtout lors de ses sorties en ville, qu'il prenait soin de
mettre en scène. Ainsi traversait-il Moscou enneigée dans une troïka,
accompagné de tziganes ou de demi-mondaines. Ayant renoncé au serment
de rester sobre, il faisait également boire du vin de Madère au cocher et
l'injuriait pour qu'il force l'allure. Il fouettait lui-même les chevaux hors
d'haleine et parfois même les piétons quand ils ne s'écartaient pas assez
rapidement. Dans sa course folle, il ordonnait soudain au cocher de s'arrêter
devant un traktir, une échoppe dans laquelle on pouvait commander un
bortsch, la fameuse soupe ukrainienne dont il atténuait toujours la couleur
cramoisie avec un nuage de crème fraîche. Autour de lui, la vodka coulait à
flots : au citron ou aux piments aromatiques, elle se buvait dans des verres
d'argent ou de cristal commandés par rangées entières. Alexandra et Nicolas
II entendirent d'innombrables rumeurs sur l'ivresse du Sibérien, mais ils ne
le surprirent jamais en état d'ébriété. Il était en effet capable de se dégriser
sur-le-champ si le tsar ou la tsarine le faisait appeler...

Raspoutine avait persuadé ses disciples, en majorité des femmes, de la


nécessité d'une sexualité débridée pour obtenir la rédemption. Il prétendait
toujours soigner et guérir les possédées, avec lesquelles il s'enfermait pour
avoir des rapports sexuels plus ou moins consentants. Dans ce domaine, les
témoignages rapportés par la police secrète du tsar (le plus souvent grâce à
la complicité des adversaires de Raspoutine) ne manquent pas.

En mai 1909, à la demande de l'impératrice, qui voulait être informée par


ses amies du mode de vie du starets, Anna Vyroubova, Mme Orlova et une
certaine Mme S. se rendirent dans le village natal de Raspoutine ; au cours
de ce voyage, le Sibérien fit des avances à Mme S. qui, à son retour,
l'accusa de l'avoir violée. En septembre 1909, le Sibérien rendit visite à
Saratov au bord de la Volga ; il tenta de séduire la femme et la sœur d'un
prêtre et une jeune nonne du couvent en leur appliquant ses méthodes
thérapeutiques très particulières. En 1913, deux femmes, Khionia
Berladskaïa et une certaine Éléna, vinrent à l'académie de théologie
dénoncer Raspoutine : Berladskaïa déclara qu'il avait abusé d'elle dans un
wagon de chemin de fer après lui avoir proposé de prier ensemble pour
chasser le diable qui était en elle. Même dans les palais impériaux,
Raspoutine ne parvenait pas à se retenir : la niania (nurse) Vichniakova
l'accusa de l'avoir violentée dans sa chambre à Tsarskoïe Selo et se confia à
l'impératrice, qui la fit éloigner pour quelques mois...

Le cercle de ses admiratrices comptait surtout des demi-mondaines, mais


Raspoutine ramassait parfois des prostituées dans la rue (particulièrement
dans la dernière période de sa vie). Cependant, à peine ces femmes s'étaient-
elles données à lui qu'il se mettait à les détester, les rendant responsables de
son « égarement spirituel ». Il se serait même parfois contenté de rapports
platoniques, faisant déshabiller ses partenaires sans les toucher. L'une de ces
femmes, Joukovskaïa, rapporta les paroles du « maître » :
Le péché nous est donné pour que nous puissions nous repentir, c'est la joie pour l'âme, la force
pour le corps, tu comprends ? Sans péché, il n'y a pas de vie, parce qu'il n'y a pas de repentir, il
n'y a pas de joie.

Des volumes entiers de rapports s'empilaient à ce sujet au quartier général


de la police secrète du tsar. Un jour, le président de la douma se permit de
se plaindre auprès du tsar des fâcheuses habitudes qu'avait Raspoutine de
prendre des bains en compagnie de nombreuses admiratrices. Nicolas II,
imperturbable, rétorqua qu'il s'agissait là d'une tradition populaire37... Les
souverains étaient parfaitement au courant des frasques de Raspoutine, mais
ils les avaient acceptées. L'attitude des fols en Christ s'accompagnait
souvent de dissolution sexuelle, et les écarts du Sibérien ne l'empêchaient
donc pas d'être un élu de Dieu aux yeux du couple impérial.
Le scandale
Parmi les rumeurs circulant à l'encontre de Raspoutine, celles concernant
les secrets d'alcôve de la tsarine eurent une portée plus grave. Gorki alla
même jusqu'à affirmer que le tsarévitch était le fils de Raspoutine ! De son
côté, le Sibérien se plaisait à laisser planer le doute sur les rapports qu'il
entretenait avec Alexandra. Aucune preuve de ces prétendus liens avec
l'impératrice n'a toutefois jamais pu être apportée. La personnalité de la
souveraine, l'idylle qu'elle noua avec Nicolas dès leur première rencontre,
les crises de jalousie qu'elle lui fit, bien qu'il se fût séparé définitivement de
sa maîtresse, la ballerine Kchessinskaïa, témoignent plutôt de sa fidélité.

Certes, Iliodore, farouche ennemi de Raspoutine, ne manqua pas de


publier une lettre maladroitement rédigée en russe dans laquelle Alexandra
exprimait sans ambiguïté ses sentiments à Grigori :
Mon bien-aimé et maître inoubliable, sauveur et guide, combien je me languis de toi. Je suis
toujours sereine quand tu es près de moi, ô mon maître. Je baise tes mains et je pose ma tête sur
ton épaule robuste. Que de légèreté, que d'aisance à cet instant j'éprouve. Un seul désir alors
me vient : m'endormir, m'endormir pour l'éternité au creux de tes bras.

Mais est-on bien certain d'avoir l'original de cette missive ? Ne s'agirait-il


pas d'une manipulation d'Iliodore ?

En mars 1915, l'agent secret britannique Bruce Lockhart fut le témoin


d'un événement qu'il allait s'empresser de rapporter autour de lui pour isoler
Raspoutine. La scène eut lieu dans un grand restaurant de Moscou.
D'ordinaire, le Sibérien aimait à dîner au vu et au su de tous, dans de
spacieuses salles aux colonnes et aux boiseries dorées, dont les fenêtres
étaient tendues de voilages en soie. Mais ce soir-là, il avait préféré souper
dans l'un des cabinets particuliers fermés par de lourds rideaux de velours
rouge. Des chanteurs tziganes avaient été convoqués pour l'occasion. Ses
invités commandèrent caviar, vodka, langues d'élan et de renne, anchois et
bœuf fumé, pirojki fourrés de confiture, le tout arrosé de vin de Madère.
Tous les détails de cette soirée furent transmis par le serveur, qui raconta
comment, sous les cris de Raspoutine, les tziganes commencèrent une danse
effrénée autour de lui. Ivre et libidineux, le Sibérien se vantait de ses
relations avec la tsarine. Plus précisément, montrant le gilet brodé qu'il
portait sous son caftan, il aurait dit : « C'est la vieille qui me l'a brodé... Je
fais d'elle tout ce que je veux, elle est obéissante ! » Par provocation, il
aurait même exhibé son sexe.

Ces « révélations » déclenchèrent un véritable tohu-bohu parmi les


convives. Des salles attenantes, on entendit des cris, des jurons, des bruits
de verre cassé et des claquements de porte. Il fallut un ordre du général
Djounkovski, vice-ministre de l'Intérieur, qui dirigeait les services de
police, pour emmener le Sibérien « grondant et jurant vengeance ».

Par les soins de Bruce Lockhart, l'histoire parvint rapidement jusqu'à la


capitale de l'Empire. Lorsque la tsarine lut une copie du rapport officiel, elle
fut révoltée et accusa l'honnête général Djounkovski d'« avoir commis un
papier vil et sale ». Elle fut encore plus furieuse d'apprendre que ce dernier
avait montré le rapport au grand-duc Dimitri. Désormais, l'affaire ne
pouvait être dissimulée. Le scandale fut tel que le tsar renvoya Raspoutine
dans son village natal de Sibérie. Mais au moment de partir, Raspoutine
prévint la tsarine en larmes : « Rappelle-toi que moi, je n'ai besoin ni de
l'empereur ni de toi... Mais ni l'empereur ni toi vous ne pouvez vous passer
de moi. Si je ne suis plus là pour vous protéger, il arrivera malheur à votre
fils. »

Ses anciennes protectrices, les grandes-duchesses Militsa et Anastasia,


tentèrent de convaincre l'impératrice que Raspoutine était un aventurier et
un coureur de jupons. Alexandra les écouta en silence, mais, dès lors, sans
rompre avec elles, ne les considéra plus comme des amies. Elle entreprit de
blanchir le starets. Ainsi, le Sibérien rentra vite dans la capitale et son
influence sur le couple impérial ne cessa de se renforcer, jusque dans la
nomination des ministres les plus importants.

Les historiens « officiels » voulurent accréditer la version selon laquelle il


tirait bénéfice de ses interventions. Mais rien n'atteste l'existence de « pots-
de-vin » ; ses comptes bancaires, pratiquement vides à sa mort, ainsi que sa
famille laissée sans ressources, sont la preuve qu'il ne s'est pas enrichi au
contact du tsar.

La tsarine Alexandra, à l'instar de son époux, ne porta jamais crédit aux


vilenies dont son « ami » fut accusé : « N'a-t-on pas toujours vilipendé cet
homme ?, s'insurgeait-elle. J'en veux pour preuve les bruits qui ont
accompagné ses premiers pas dans le monde ! » L'impératrice faisait
allusion aux rumeurs concernant les rapports de Raspoutine avec sa dame
d'honneur et confidente, Anna Vyroubova, fille du chef de la chancellerie
impériale. Ces bruits s'étaient révélés faux, car cette dernière était encore
vierge, comme l'avait confirmé la commission du gouvernement provisoire
en 1917.
L'attentat
En 1913, la Russie fêta le tricentenaire de la dynastie Romanov. Cet
anniversaire commémorait l'élan de patriotisme qui, au printemps 1613,
avait « sauvé la Russie après la période du Temps des troubles »38. Le tsar
Nicolas II avait élaboré un long programme de festivités splendides. Ainsi
affirmait-il aux yeux de son peuple comme aux yeux du monde l'importance
de l'œuvre accomplie par les Romanov. Pendant que l'escadrille impériale
descendait ou remontait la Volga, les moujiks se pressaient par centaines de
milliers, agenouillés sur les rives, avec leurs prêtres, leurs croix, leurs
étendards, leurs bannières, leurs icônes. Et tous, chantant des hymnes les
mains tendues vers le ciel dans une commune extase, bénissaient leurs
souverains39.

Le voyage se termina à Moscou fin mai. Il avait fatigué l'impératrice qui,


à plusieurs reprises, avait dû s'aliter. L'empereur considérait cependant que
ces cérémonies avaient montré la ferveur du peuple russe et l'amour qu'il
portait au tsar. Mais la situation internationale allait bientôt assombrir ces
festivités. Derrière le démembrement de l'Empire ottoman et la question des
Balkans se mettaient en place les prémices d'une guerre mondiale.
Raspoutine, qui avait fait le voyage avec la famille impériale, exposa
ouvertement son point de vue40 : « Les chrétiens se préparent à la guerre ;
ils vont la faire, ils vont endurer des tourments et en faire endurer aux
autres. C'est une mauvaise chose, la guerre. » Le Sibérien freinait la marche
de la Russie vers la guerre, mais le tsar, mécontent du comportement du
starets, n'aurait pas tenu compte de ses avertissements. Et le 28 juin 1914,
l'assassinat de l'archiduc héritier du trône d'Autriche-Hongrie à Sarajevo par
un anarchiste allait rendre le conflit inévitable.

Le lendemain, 29 juin, Raspoutine fut lui-même poignardé au sortir de


l'église de son village sibérien par l'une des admiratrices les plus
enflammées d'Iliodore41, convaincue par ce dernier que son « devoir
sacré » consistait à tuer le starets. Iliodore se rendit vite compte qu'une
enquête permettrait de remonter jusqu'à lui. Il se rasa donc la barbe, se
déguisa en femme et se réfugia en Finlande, puis, de là, en Suède. Après cet
attentat, l'importance de Raspoutine devint primordiale et son influence
s'exerça dans tous les domaines. Mais la peur l'avait envahi. Il se mit à boire
encore plus et multiplia les orgies dans les cabarets tziganes.

Rien ne laissait prévoir alors que la Russie allait passer la plus grande
partie du XXe siècle sous un régime totalitaire. Jamais le pays n'avait été
plus prospère et libéral ; jamais il ne s'était à ce point rapproché d'une
normalité bourgeoise à l'européenne. Comme nous l'avons évoqué, Piotr
Stolypine, Premier ministre de 1906 jusqu'à son assassinat en 1911, avait
mené à bien des réformes décisives : la mise en place d'une monarchie
constitutionnelle, la généralisation de la propriété privée paysanne,
l'extension de l'instruction publique. L'économie avait « décollé » : Edmond
Théry, dans un ouvrage publié à la veille de la Première Guerre mondiale,
estimait que l'industrie lourde russe avait crû de presque 75 % en quatre ans
à peine, entre 1908 et 1912 ; Norman Stone calculait, au même moment,
que la part relative des investissements étrangers avait diminué de moitié
depuis 1905, ce qui laissait supposer une croissance proportionnelle du
capital russe. La vie culturelle n'était pas seulement brillante : pour la
première fois, elle s'inscrivait dans un apolitisme désinvolte.

C'était le « siècle d'argent » des poètes prônant l'art pour l'art et la


primauté de l'esthétique sur la morale, l'époque des Ballets russes et de
Stravinski. En 1909, un groupe d'écrivains de Saint-Pétersbourg avait
dénoncé l'intelligentsia révolutionnaire dans un manifeste collectif, Vekhi
(Jalons), non pas au nom de la religion, de la société établie et des
conventions, mais en invoquant au contraire la plus haute culture et la plus
complète liberté. Mais la guerre, en juillet 1914, anéantit cette brève période
de bonheur. « En quelques jours, nous avons vieilli de cent ans », écrivit
alors la poétesse Anna Akhmatova.

Le 19 juillet, l'Allemagne déclara la guerre à la Russie. Raspoutine


supplia le tsar de ne pas se laisser entraîner dans le conflit, dans une lettre
qui témoigne de son don de prophétie. Le style hésitant est celui d'un
illettré, mais quelle lucidité !
Cher ami, je te répéterai, une fois encore, ce que je t'ai dit : un nuage menaçant s'étend sur la
Russie. Malheur ! Souffrances infinies ! Il n'y a pas de mots. L'horreur est indescriptible !

Je vois que tout dépend de toi. On veut la guerre, mais probablement on ne comprend pas que
c'est la perdition. Lourde est la punition divine quand Dieu nous enlève la raison. C'est alors le
commencement de la fin. Tu es le tsar, le père du peuple. Ne laisse pas les insensés triompher
et se perdre eux-mêmes, ainsi que le peuple. On vaincra l'Allemagne, mais que deviendra la
Russie ? En vérité, il n'y eut jamais depuis le commencement des siècles une martyre plus
grande. Elle est toute submergée de sang. Tristesse sans fin.

Grigori.

Au début de la guerre, les premières victoires exaltèrent le patriotisme


russe. L'antimilitarisme fervent de Raspoutine ne joua donc pas en sa
faveur. De plus, après la tentative d'assassinat à laquelle il échappa, le
Sibérien ne recouvra jamais tout à fait la santé. Il quitta l'hôpital le 7 août,
mais demeura sans vigueur et démoralisé. Lorsqu'il arriva dans la capitale,
la Russie était en guerre depuis plus d'un mois. Il semblait désormais
incapable de prier et entra dans une période de profonde dépression. Il
pensait avoir perdu l'« énergie divine » phénoménale dont il parlait souvent
pendant ses oraisons ou les séances de guérison. Tout se passait comme si
Dieu l'avait abandonné.

Cependant, au début de l'année 1915, Raspoutine eut à nouveau


l'occasion d'accomplir un « miracle » auprès d'Anna Vyroubova, demoiselle
d'honneur et amie intime de l'impératrice, qui plus est fervente admiratrice
du starets. Un jour de janvier, cette dernière avait quitté sa petite maison à
Tsarskoïe Selo pour se rendre à Petrograd. Mais une violente tempête de
neige réduisait la visibilité et le train dans lequel elle voyageait entra en
collision avec un autre. Il y eut de nombreuses victimes parmi les passagers
et Anna elle-même fut grièvement blessée. Son état semblait désespéré :
elle avait été frappée à la tête par une poutrelle d'acier et souffrait de
fractures multiples au bassin et aux jambes. Évanouie, elle était restée
prisonnière des débris, car on avait préféré dégager d'autres blessés offrant
une meilleure chance de survie.

À l'hôpital militaire où elle fut finalement transportée, on lui administra


l'extrême-onction. Bien que toujours inconsciente, elle demandait sans cesse
que Raspoutine prie pour elle. Malgré l'opposition de sa mère, on fit
prévenir ce dernier qui, lui-même encore souffrant, se rendit sur-le-champ à
Tsarskoïe Selo. Il pénétra dans la chambre de la malade sans s'être annoncé.
Il y trouva le tsar et la tsarine, l'air résigné. Raspoutine s'avança jusqu'au lit
d'Anna, lui prit la main et ordonna d'une voix ferme : « Aniouchka,
Aniouchka, regarde-moi ! Je suis là ! » La blessée ouvrit lentement les yeux
et soupira : « Grigori, Dieu soit loué ! » Puis elle sombra à nouveau dans
l'inconscience.

Raspoutine se tourna alors vers Nicolas et Alexandra pour leur prédire :


« Elle vivra, mais elle restera toujours boiteuse. » Et il quitta les lieux avec
l'impression d'avoir épuisé ses dernières forces. Toutefois, cette visite lui
avait mis la joie au cœur, car à peine avait-il commencé de prier qu'il s'était
de nouveau senti « habité par l'amour divin », « en communication avec la
puissance céleste ».
La guerre
La situation militaire se détériora rapidement : hiver rigoureux, manque
d'armement et d'approvisionnement, commandement indécis. Il devint
évident que la guerre serait longue, ce qui affecta profondément le moral du
pays. L'armée avait expliqué ses premiers échecs en accusant l'espionnage
au service de l'Allemagne.

À l'automne 1915, les deux tiers des soldats russes envoyés au front un an
plus tôt, soldats aguerris et disciplinés, avaient été tués ; les quatre
cinquièmes des officiers avaient disparu... L'état-major se voyait dans
l'obligation de faire appel à des classes d'hommes de plus en plus âgés, de
moins en moins formés. À l'automne 1916, au bout de deux ans, on
comptait près de deux millions de morts, plus que l'Allemagne et la France
n'en subiront chacune durant quatre ans de conflit.

À l'arrière, les civils n'étaient pas seulement confrontés au deuil. Des


évacuations stratégiques avaient contraint des centaines de milliers
d'habitants des régions les plus occidentales de l'Empire à gagner la Russie
profonde. D'autres évacuations étaient envisagées à Riga, à Kiev et même à
Saint-Pétersbourg (rebaptisée Petrograd par germanophobie en juillet 1914).
En 1915, un nouveau ministre de la Guerre, Alexis Polivanov, décida de
mettre en œuvre une « mobilisation totale », analogue à celle déjà pratiquée
en Allemagne, en France et en Grande-Bretagne : les premières mesures de
réquisition des vivres et des matières premières entraînèrent des pénuries,
puis une inflation de près de 300 %.

Le tsar, impuissant face à ce désastre, y vit la confirmation qu'un mauvais


sort était attaché à sa personne. Il avait traversé l'avant-guerre sans saisir
qu'il vivait en fait l'apogée de sa dynastie. Déjà, en 1913, pendant les fêtes
du tricentenaire des Romanov, il affichait une telle mélancolie – une
« gravité funèbre », selon le mot de Muriel Buchanan, fille de l'ambassadeur
des États-Unis – que la foule massée dans les rues de Saint-Pétersbourg le
long de son cortège n'avait pas osé l'acclamer.
En novembre 1916, l'universitaire français Pierre Pascal, chrétien
mystique et futur compagnon de route des bolcheviks, fut présenté au tsar,
au quartier général des forces russes installé à Moguilev, en Russie blanche.
Il confia :
J'ai vu l'empereur, petit, portant la barbe entière, noire, d'apparence physique maladive... Il m'a
demandé si j'avais été au front en France. Puis il m'a regardé un instant, sans rien dire...
L'impression de majesté que produit l'empereur ne vient pas de son physique ni d'aucun
apparat, puisqu'il est tout simple, en uniforme de colonel, mais de sa gravité, où l'on perçoit la
conscience de sa responsabilité, de sa divine mission.

Ce n'était pourtant pas seulement pour accomplir son devoir que Nicolas
II s'était installé à Moguilev l'été précédent, afin d'assumer personnellement
le commandement des troupes, mais aussi par désespoir.

En quittant la capitale, le tsar avait demandé à la tsarine d'être « ses yeux


et ses oreilles » à Petrograd – pas de diriger l'Empire à sa place. Mais au
bout d'un certain temps, le pays se rendit compte qu'il était désormais
gouverné par une impératrice avec, dans son ombre, la silhouette de son
« saint homme » : Raspoutine. Les ennemis de ce dernier se firent de plus
en plus nombreux, en particulier chez les politiques, les militaires et dans le
clergé orthodoxe qui, au début, l'avait pourtant bien reçu. Son inconduite
révolta de plus belle. Les pires calomnies se répandirent alors sur son
compte, en même temps que la guerre tournait au désastre. En 1916,
l'impératrice – d'origine allemande, rappelons-le – et Raspoutine furent
ainsi accusés à la douma (le Parlement) de faire le jeu de l'ennemi, voire
d'être des « espions à la solde de Berlin ».

Pendant ce temps, au palais, la gouvernante des jeunes grandes-


duchesses, Sophie Tiouttcheva, petite-fille du grand poète, était remerciée :
elle avait eu le tort de s'opposer aux visites de Raspoutine dans les
chambres des fillettes et de dire à l'impératrice que ces dernières se
trouvaient en danger. Elle voyait Raspoutine s'attarder le soir au chevet
d'Alexis et les jeunes grandes-duchesses se tenaient là, en chemise de nuit,
riant avec le Sibérien. Tout cela semblait encore innocent, mais devenait
dangereux. La tsarine ne tint pas compte de l'avis de la gouvernante –
d'autant que celle-ci lui avait rapporté des faits qu'elle savait inexacts.
Sophie Tiouttcheva obtint cependant de l'empereur que Raspoutine ne
monte plus à l'étage des enfants. Avant d'être chargée de l'éducation des
enfants impériaux, elle avait été institutrice chez la grande-duchesse
Elisabeth, sœur de la tsarine, à laquelle elle confia ses soucis. Elisabeth
mena sa propre enquête et mit elle-même Alexandra en garde. Mais sa sœur
lui répondit : « Ce sont des calomnies contre ceux qui vivent comme des
saints. »

Raspoutine baignait les enfants et restait à leur chevet jusqu'à ce qu'ils


s'endorment, citant volontiers la parole de l'Évangile, « Faites pénitence »,
et ajoutant aussitôt : « Comment faire pénitence si l'on n'a pas tout d'abord
péché ? » Il expliquait que la contrition parfaite implique une humilité
totale, et qu'en s'humiliant l'homme se lave du péché d'orgueil...

Le comte Kokovtsev, successeur de Stolypine au poste de Premier


ministre, tenta également de démontrer au tsar la nocivité des activités de
Raspoutine. Il fut contraint de démissionner... il suffisait d'un mot du
Sibérien pour que tombent les ministres.
L'homme d'État
Le cercle des relations de Raspoutine s'était agrandi. Il avait fait la
connaissance de financiers : l'industriel Poutilov, le banquier Manus et son
rival, Rubinstein. Sur une recommandation de sa part, les ministres
valsaient. Le Saint-Synode se scinda en « raspoutiniens » et
« antiraspoutiniens ». Le Sibérien n'avait cependant pas de politique propre.
Il méprisait indifféremment, élevait soudain, puis rejetait aussi brutalement
les innombrables quémandeurs se pressant dans son antichambre. Ses choix
se faisaient à l'« intuition », au terme d'une prière. Les protégés du « saint
homme » avaient des caractères, des opinions, des modes de vie et des
mœurs dissemblables. Leur seul point commun : ils avaient attiré son
attention.

L'influence de Raspoutine sur la tsarine était à son zénith. Comment


expliquer ce mystère ? Le Sibérien parvint à persuader l'impératrice qu'il
prenait sur lui tous les péchés de l'univers et qu'il se purifiait dans sa chute.
Cette explication mystique, tirée de l'arsenal sectaire, satisfit Alexandra –
laquelle lisait d'ailleurs à l'époque un ouvrage intitulé Les Fols en Christ de
l'Église russe, soulignant au crayon les passages qui traitaient de la sainteté
se manifestant à travers des dépravations sexuelles... En 1915, la souveraine
vivait ainsi – selon l'expression de l'ambassadeur français Paléologue – dans
une « sorte d'hypnose » induite par le Sibérien. « Quelque opinion qu'il
exprime, quelque volonté qu'il formule, elle acquiesce et obéit aussitôt : les
idées qu'il lui suggère s'implantent dans son cerveau sans y provoquer la
moindre contradiction. »

D'ordinaire, Alexandra ne recevait pas Raspoutine au palais. Elle le


voyait chez sa dame de compagnie et amie de longue date, Anna
Vyroubova, toute dévouée au starets, surtout depuis sa miraculeuse
résurrection. Le Sibérien continua de disposer d'un appartement à
Petrograd, mais il était convoqué à Tsarskoïe Selo chaque fois que la tsarine
souhaitait son conseil ou sa bénédiction sur des problèmes qui avaient de
plus en plus trait à la politique. Alexandra, Vyroubova et Grigori pouvaient
rester des heures enfermés dans la petite maison de la dame de compagnie,
à cent mètres du palais, pendant que la police montait la garde à l'extérieur.
Et l'ambassadeur Paléologue de remarquer : « Comme l'empereur n'ose rien
décider sans l'avis ou même l'assentiment de sa femme, ou plutôt son
approbation, ce sont en définitive l'impératrice et Mme Vyroubova qui
gouvernent la Russie. »

Lorsque Raspoutine s'absentait de la capitale, l'impératrice restait en


relations télégraphiques avec lui. Elle expliquait au tsar qu'elle voyait en lui
un « second Christ » confronté aux tourments et aux tentations du diable...
Rien de tout cela ne transpirait dans la presse, mais tout Petrograd était au
courant. Raspoutine ne manquait pas de s'en vanter ! Son comportement en
public horrifiait la bonne société et les scandales se succédaient de plus
belle.

Plus tard, la commission d'enquête du gouvernement provisoire chargée


de faire le point sur les circonstances de la chute du régime tsariste allait
éplucher avec le plus grand soin le « dossier Raspoutine ». Quantité de
témoins furent interrogés. On examina à la loupe les rapports des policiers
ayant pour mission de veiller, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, à la
sécurité du « saint diable », comme on nommait désormais le Sibérien.
Ainsi, tandis que la Russie courait à toute allure à la catastrophe, les plus
hauts dignitaires de l'État étudiaient les aspects croustillants de la vie du
starets. Le crépuscule des civilisations est souvent marqué par des
chroniques d'alcôve !

La commission finit par conclure que les supposées orgies n'étaient que
des histoires inventées, en particulier en ce qui concernait les dames de la
Cour – un « examen médical approprié » révéla ainsi qu'Anna Vyroubova,
confidente de l'impératrice et protectrice de Raspoutine, accusée d'être son
amante, était toujours vierge. En ce moment tragique, l'histoire russe
oscillait entre le drame et l'opéra bouffe...

Cependant, en matière de rumeur, la perception que l'on a de la réalité


compte bien plus que la réalité elle-même. Et, selon la formule de Michel
Heller, si « en 1912, toute la Russie entend dire que Raspoutine est peut-être
l'amant de la tsarine ; en 1914, le pays le “sait” ». La commission étudia les
documents remis à l'officier Rodionov par Iliodore et authentifiés par
Nicolas II. Il s'agissait d'une lettre de l'impératrice, de lettres des quatre
grandes-duchesses et d'un mot du petit Alexis. La plus ambiguë reste la
missive de la tsarine, écrite en russe – une langue qu'elle maîtrisait mal. Elle
y tient des propos excessifs qui prêtent à confusion. Mais c'est dans ce style
pathétique que la souveraine s'adressait à ses intimes42.
Le fatum
« La difficulté de combattre Raspoutine », écrit dans ses Mémoires le
père Gueorgui Chavelski, dernier aumônier de l'armée et de la flotte russes,
« vient de ce que l'on doit moins lutter contre lui que contre l'impératrice. »
Et l'impératrice, elle, a une politique. Le tsar resté au front, le pouvoir était
entre les mains de la tsarine. Mais le couple impérial demeurait soudé. À
partir de juin 1916, Alexandra prit l'habitude de se rendre régulièrement à la
Stavka, l'état-major des forces armées : elle s'isolait avec l'empereur une
journée entière et lui arrachait les décisions qu'elle n'avait pu obtenir par
leur correspondance. Son objectif principal résidait dans la préservation de
l'autocratie et sa transmission à l'héritier. Enfermée dans le palais et dans sa
foi mystique, elle voyait en Raspoutine la garantie d'un lien direct avec le
peuple et l'avenir.

Attachée à la tradition et à l'ordre, la tsarine était prête à assumer la


dimension répressive de l'autocratie, confortée par son « cher ami ».
Monarchiste et populiste, Raspoutine aimait à sa façon la tsarine ; il voulait
la sauver et sortir le pays de la guerre. Mais la Cour considérait le Sibérien
comme la cause principale du « délire politique » de l'impératrice. Face à
cette hostilité, Alexandra écrivit au tsar :
Le temps de l'indulgence et de la bonté est passé. Il faut les contraindre à s'incliner devant toi, à
écouter tes ordres et à travailler comme tu le désires et avec qui tu veux... Pourquoi suis-je
détestée ? Parce que l'on sait que j'ai une volonté ferme et que, lorsque je suis convaincue
qu'une chose est juste (et en outre bénie par Grigori Raspoutine), je ne change plus d'avis ; et
cela, ils ne peuvent le supporter.

Le 14 décembre 1916, elle écrivit encore :


Notre cher ami t'a demandé de dissoudre la douma... Sois donc Pierre le Grand, Ivan le
Terrible, écrase-les tous sous tes pieds... Tu dois m'écouter, chasse la douma...

Certains aristocrates, comme le prince Ioussoupov, inventèrent alors un


complot international dont Raspoutine était l'instrument et les inspirateurs
tantôt les Allemands, tantôt les milieux sionistes. Et l'entourage du couple
impérial de dénoncer en Raspoutine l'Antéchrist !
Cependant, ce ne fut pas une conspiration mondiale qui accéléra la chute
de l'Empire, mais celle d'un groupe d'aristocrates proches de Nicolas II.
Raspoutine savait que la guerre contre l'Allemagne serait calamiteuse pour
la Russie. Dans ce contexte, le « parti de la morale et du bon sens » ne fut
pas le seul à vouloir éliminer le Sibérien ; le « parti de la guerre » prit une
part décisive dans le complot. Les rapports de police le confirment, l'idée
qu'il fallait en finir avec cet homme avait déjà germé dans bien des têtes...

Désormais, la plupart des parents du tsar affichaient publiquement leur


hostilité à Alexandra. La tsarine douairière songeait à faire enfermer dans
un couvent cette bru qu'elle n'avait jamais acceptée : « Je crois que Dieu
aura pitié de la Russie. Alexandra Fedorovna doit être écartée. Je ne sais pas
comment cela doit se faire. Il se peut qu'elle devienne tout à fait folle,
qu'elle entre dans un couvent ou qu'elle disparaisse. » Le frère du tsar, le
grand-duc Michel, insista aussi auprès de Nicolas II pour qu'il se libère de
l'influence fatale de sa femme. Son beau-frère Sandro et son cousin Dimitri
avaient fait de même, sans plus de résultat.

En novembre 1916, le grand-duc Gueorgui, le frère de Sandro, rapporta


au tsar que Raspoutine suscitait une « haine extraordinaire » et le pria de
constituer un « ministère responsable » devant la douma, seule décision
pouvant « prévenir une catastrophe générale ». Quelques jours plus tôt, un
autre grand-duc, Nicolas Mikhaïlovitch, s'était également efforcé de
convaincre le tsar : « Crois-moi, si j'insiste tellement pour que tu te libères
des chaînes qui ont été forgées, je ne le fais que dans l'espoir de t'épargner
et d'épargner à notre cher pays des conséquences sérieuses et irréparables. »

Alarmée par la montée de l'hostilité contre l'impératrice, Ella, sa propre


sœur aînée, quitta quelques jours son couvent de Moscou pour se rendre à
Tsarskoïe Selo. Cependant, dès qu'elle prononça le nom de Raspoutine, la
tsarine coupa court à la conversation. Elle se leva, appela un domestique et
ordonna à sa sœur de partir. De retour à Petrograd, la grande-duchesse,
ébranlée, se rendit directement chez les Ioussoupov, qui attendaient avec
impatience l'issue de la réunion dans leur palais sur la Moïka. Ella entra
dans le salon en larmes : « Elle m'a chassée comme une chienne ! Pauvre
tsar, pauvre Russie ! » Ella ne reverra plus sa sœur. Les dés semblaient
jetés : la tsarine ne consentirait jamais à se débarrasser de Raspoutine.

Le grand-duc Dimitri confia au prince Félix Ioussoupov qu'après avoir


bien observé le tsar, il était convaincu que des drogues, administrées à son
insu, paralysaient sa force de volonté. D'ailleurs, Raspoutine avait révélé à
Ioussoupov que l'on donnait à l'empereur « un thé qui faisait descendre sur
lui la grâce divine ». Il aurait même précisé : « Son cœur s'emplit de
lumière, tout lui semble bon et gai. » Le « thé » en question était
approvisionné par un Tibétain, Badmaïev, qui le concoctait à partir
d'« herbes fournies par la nature elle-même ». Cette version des faits reste
certes invérifiable ; mais elle restitue l'ambiance de nid de vipères qui
régnait à la cour impériale.

Les inimitiés43 se cristallisèrent donc contre Raspoutine. Le prince Félix


Ioussoupov faisait partie de ses adversaires acharnés. Son père,
Soumarokov-Elston, avait épousé la dernière descendante des Ioussoupov,
l'une des plus grandes et riches familles russes, et avait obtenu le droit d'en
porter le nom ainsi que le titre pour qu'elle perdurât. Ils possédaient
d'immenses domaines, plusieurs palais à Saint-Pétersbourg et à Moscou, des
bijoux d'une valeur inestimable et la plus belle collection privée d'objets
d'art du pays. Sa mère, la princesse Zinaïda, une femme d'une beauté
remarquable, avait déjà eu trois fils, dont un seul avait survécu. Elle désirait
une fille et, quand Félix naquit, elle le traita comme tel, lui laissant les
cheveux longs et l'habillant en robe, se félicitant ainsi : « N'est-ce pas que
bébé est mignon ? »

Adolescent, le prince continua à l'occasion de s'habiller en femme,


s'attirant les regards admiratifs d'officiers ou de jeunes gens du monde, et
même ceux d'Édouard VII, roi britannique, qui ne se douta pas de la
supercherie. Comme nombre d'héritiers de la noblesse russe, il paracheva
son éducation dans les villes à la mode d'Europe occidentale. Il suivit même
des cours à l'université d'Oxford, où il se fit accompagner d'un chauffeur,
d'un cuisinier, d'un valet, d'un intendant et d'un laquais d'écurie. Le prince
était un esthète...
Le jeune aristocrate semblait avoir tout pour lui. Mais, outre les ennuis de
santé dont il souffrait depuis son retour d'Oxford, d'aucuns murmuraient que
son homosexualité était vue d'un mauvais œil par son parrain le tsar qui,
pour cette raison, retardait son entrée dans la garde impériale.

Dans ses Mémoires, Ioussoupov exprime ainsi ses sentiments à l'égard de


Raspoutine : « Dans ses veines coulait du sang criminel. Fils de voleur de
chevaux, voleur de chevaux il fut... » Le prince ne cachait pas non plus son
dégoût pour les orgies « viriles » auxquelles, disait-on, se livrait ce « moujik
repoussant ». En vue de l'éliminer, il se mit en quête d'un tueur à gages,
mais, ne trouvant pas l'homme idéal, il décida d'accomplir lui-même le
crime qui allait le rendre tristement célèbre. Afin d'approcher sa future
victime, il utilisa les services d'une fervente admiratrice, secrétaire bénévole
de Raspoutine, Maria Golovina.

Ioussoupov dévoila ses plans à son ami intime, le grand-duc Dimitri – on


prétendait qu'ils avaient eu une liaison plus jeunes –, cousin du tsar Nicolas
II, ainsi qu'à un officier, homme de confiance, en permission à Saint-
Pétersbourg : le lieutenant Soukhotine. Le Dr Lazovert et Pourichkevitch,
un des dirigeants de la droite parlementaire, se joignirent par la suite au trio.
Le prince Félix Ioussoupov publia en 1927 le récit détaillé, mais arrangé, de
cette soirée fatidique44.
L'assassinat
La conspiration aboutit à ses fins durant la nuit du 16 au 17 décembre
1916. Raspoutine fut convié au palais Ioussoupov, dont le prince avait
transformé le sous-sol en salon d'apparat, ornementé d'un crucifix de cristal
et d'argent. Raspoutine éprouvait de la sympathie et une certaine fascination
pour le prince, qu'il appelait « le petit ». Quand ce dernier l'invita à venir le
voir au palais, afin d'y faire la connaissance de sa femme, la princesse Irène,
le Sibérien accepta avec joie. Se laissait-il aveugler par la vanité, tant était
grande sa fierté d'être reçu par le couple fabuleusement riche ? Une
curiosité sincère l'incitait-elle à rencontrer la princesse ? Ou bien savait-il
qu'il allait au-devant de la mort, estimant qu'il suivait une voie tracée
d'avance ?

Les allées et venues du Sibérien étaient surveillées par les informateurs


de la police secrète, et ce malgré le froid glacial. Il sortit pour se rendre à
l'église, suivi par les agents de police en tenue qui assuraient sa protection,
puis se rendit à l'établissement de bains. Au milieu de la matinée, il regagna
son appartement, où se pressaient déjà les visiteurs du jour. Parmi eux se
trouvait une célèbre femme de lettres portée sur l'occultisme, qui lui
reprocha le tort qu'il faisait au tsar et au pays tout entier. Il lui répondit
d'une voix humble, presque suppliante : il aimait le tsar, mais reconnaissait
que, par inadvertance, il lui avait causé, ainsi qu'à la famille impériale, un
certain préjudice. Puis il ajouta sur un ton péremptoire : « Je sens ma fin
prochaine. Ils me tueront, et le trône ne durera pas trois mois. » Aussitôt
après, un coup de téléphone anonyme annonça qu'il allait être assassiné la
nuit même...

Raspoutine ne fut pas surpris outre mesure par le message, car il en avait
déjà reçu beaucoup d'autres du même genre. Au déjeuner, il chercha un
réconfort dans l'alcool et sombra la moitié de l'après-midi dans un sommeil
lourd. Quand Anna Vyroubova se présenta chez lui, un peu plus tard, il était
déjà dégrisé. Elle lui apportait un cadeau de l'impératrice : une icône au dos
de laquelle la tsarine et ses enfants avaient apposé leur signature. En
apprenant que Raspoutine avait l'intention de se rendre ce soir-là au palais
Ioussoupov, Vyroubova le supplia de n'en rien faire. Anna jugeait en effet
injurieux pour lui d'être reçu à minuit : si le prince voulait le rencontrer, il
n'avait qu'à le faire au grand jour ! Raspoutine répondit qu'il n'irait pas à ce
rendez-vous.

Sur ces entrefaites, Protopopov, le ministre de l'intérieur, vint s'entretenir


aussi avec le « saint homme » des questions du jour. Il l'avertit que la police
secrète avait réuni un faisceau de témoignages laissant penser que l'on
s'apprêtait à lui porter un mauvais coup. Il insista pour que Raspoutine
restât chez lui au moins pendant deux jours. Ce dernier se rangea
apparemment à son avis. Mais à peine son interlocuteur était-il parti qu'il
commença de se préparer à sortir...

Le prince Ioussoupov se présenta à la porte du domicile de Raspoutine


juste après minuit. Un autre des membres du complot, le Dr Lazovert, lui
tenait lieu de chauffeur. Auparavant, ce dernier avait fourni le cyanure de
potassium qui devait être incorporé aux gâteaux et au vin. Les conspirateurs
avaient élaboré un plan : Raspoutine serait introduit dans la pièce tandis
qu'un Gramophone jouerait dans les salons d'apparat situés au-dessus, afin
de donner l'impression que la princesse Irène était l'hôtesse d'une réception
battant encore son plein. En attendant qu'elle vienne les rejoindre (en
réalité, elle se trouvait en Crimée), ils espéraient que Raspoutine accepterait
de goûter les mets auxquels était mêlé le poison. Selon le Dr Lazovert,
chaque pâtisserie contenait assez de cyanure pour tuer un éléphant...

Le décor composé par Ioussoupov était digne d'une scène de théâtre. La


lumière blafarde perçait à peine les soupiraux pour aller mourir sur les
soieries damassées, dont le rouge violacé mettait en valeur les porcelaines
chinoises posées sur de petites consoles de bois doré. Le tapis persan où se
mêlaient les bleus et le pourpre contrastait avec la blancheur immaculée
d'une peau d'ours jetée devant la cheminée de granit rouge. Un meuble
singulier attirait l'attention : un cabinet italien incrusté de pierres semi-
précieuses. Grâce à de subtils jeux de miroirs, on pouvait suivre, en son
centre, un labyrinthe sans issue.
Raspoutine avait fait un effort de toilette tout particulier en vue de sa
présentation à la princesse. Il portait une chemise en soie brodée de bleuets
par la tsarine, un pantalon de velours noir et ses bottes bien cirées avaient
l'air toutes neuves. Ses cheveux et sa barbe, lavés et peignés avec soin,
gardaient toutefois une odeur de savon bon marché. Il paraissait très
nerveux. De son côté, le prince se trouvait dans un état de grande anxiété ;
aussi la conversation fut-elle un peu contrainte au début. Le Gramophone
jouait Yankee Doodle Dandy au-dessus de leurs têtes, et Félix expliqua que
sa femme descendrait aussitôt que ses invités se seraient retirés.

Ioussoupov proposa à Raspoutine un biscuit empoisonné. Ce dernier le


refusa, et le prince, déjà mal à l'aise, sentit la sueur perler sur son front.
C'est alors que le Sibérien, sans paraître y prêter attention, absorba un
gâteau, puis un autre... Son hôte était à la fois plein d'appréhension et
comme hypnotisé. Assurément, le poison n'allait pas tarder à faire son
effet : deux pâtisseries devaient suffire à tuer une demi-douzaine
d'hommes... Pourtant, le paysan continuait à parler comme si de rien n'était.
Alors, le prince décida de passer à la seconde étape : il disposait de deux
verres enduits de poison...

Mais le Sibérien aperçut la guitare du prince, posée dans un coin, et lui


demanda de lui chanter une romance tzigane – c'était l'un de ses talents de
société. Il fit ainsi jouer son assassin jusqu'à 2 heures et demie du matin,
bien que le désarroi de Ioussoupov ait été plus grand que celui de sa
victime : « Sous le lourd regard de Raspoutine, je sentais mon assurance
disparaître. Puis une paralysie étrange me saisit, j'eus le vertige et ne vis
plus rien devant moi. Je ne sais combien de temps cela dura. »

S'étant excusé sous le prétexte d'aller voir si sa femme était enfin prête,
Ioussoupov monta à pas chancelants demander conseil à ses complices. Ces
derniers étaient aussi bouleversés que lui. Ils s'engagèrent dans l'escalier,
mais Félix revint le premier, souhaitant peut-être porter seul le coup
historique. Raspoutine inclinait à présent la tête sur sa poitrine et se
plaignait de se sentir mal. Mais ce n'est qu'à l'instant où le prince lui montra
un crucifix qu'il comprit ce qui l'attendait. Plusieurs coups de pistolet furent
tirés, provenant de trois armes. Les deux premiers tireurs, maladroits, ne
l'auraient que blessé ; le troisième, plus expérimenté, le toucha précisément
au centre du front. Un coup fatal, a priori...

Les circonstances précises de la mort de Raspoutine restent aujourd'hui


encore entourées de mystère. De nombreuses interprétations s'affrontent. On
a longtemps dit que le prince Ioussoupov avait commis le crime. En réalité,
il semble plus vraisemblable que le grand-duc Dimitri en personne45 ait
achevé le Sibérien ; les autres conspirateurs n'auraient fait que le « couvrir »
pour ne pas entacher les mains du possible candidat au trône.

Quant au prince Ioussoupov, il décrit ainsi ce moment fatidique46 :


Raspoutine était mort. Des gouttelettes de sang coulaient de sa blessure et tombaient sur les
dalles de granit. Brusquement, son œil gauche s'entrouvrit et les deux yeux de Raspoutine,
devenus étrangement verts et fixes comme ceux d'un serpent, me transpercèrent d'un regard
diabolique plein de haine. Comme s'il avait brusquement été pris de frénésie, il bondit d'une
détente sur ses pieds ; de l'écume coulait de sa bouche. Il était effrayant. Un hurlement sauvage
emplit la salle et je vis arriver sur moi une main aux doigts tordus. Raspoutine ressuscité
répétait sans arrêt mon prénom d'une voix sifflante et étouffée... Dans cet homme mourant,
empoisonné et transpercé d'un coup de feu, dans ce cadavre que des forces obscures avaient
remis debout pour venger sa mort, il y avait quelque chose de si terrifiant, de si monstrueux,
que, jusqu'à aujourd'hui, quand je repense à ce moment, je suis saisi d'une terreur indicible... Il
me semblait que le diable lui-même s'était incarné dans ce moujik et que ses doigts crochus me
tenaient pour ne plus jamais me lâcher. Mais quels ne furent pas mon étonnement et mon
horreur lorsque je vis la porte d'entrée s'ouvrir et Raspoutine disparaître dans l'obscurité...
Pourichkevitch s'élança à sa suite, trois coups de feu retentirent, puis un quatrième... Je vis
Raspoutine tituber, puis s'effondrer dans la neige.

Quel crédit accorder à ce récit ? Raspoutine, blessé et empoisonné, a-t-il


vraiment réussi à sortir du palais ? Quoi qu'il en soit, son corps fut repêché
quatre jours plus tard dans la Neva. L'autopsie révéla la présence d'eau dans
ses poumons, ce qui signifie qu'il respirait encore lorsqu'il fut jeté à l'eau.
Cependant, l'original de l'expertise a disparu des archives russes...

Au début du XXIe siècle encore, un documentaire de la BBC47 rapporta


des conclusions sensationnelles sur l'assassinat du Sibérien. Selon Richard
Cullen, ancien détective de Scotland Yard, le troisième tireur, qui porta le
coup fatal, était... un agent des services secrets britanniques : Oswald
Rayner, lié à Robert Bruce Lockhart ! Si cette version continue à susciter
des polémiques, il est incontestable que Raspoutine fut placé au centre d'une
impitoyable guerre menée en Russie par les services secrets britanniques et
allemands. Les Britanniques ne souhaitaient pas que Raspoutine,
profondément pacifiste, arrive à convaincre le tsar de cesser la guerre,
favorisant ainsi les intérêts allemands. Avec l'assassinat du Sibérien,
Londres prit certes l'avantage ; mais avec le retour de Lénine en Russie,
Berlin allait rafler la mise.
La légende
Très vite, une légende rocambolesque commença à se propager dans tout
Saint-Pétersbourg : une servante aurait découvert le pénis tranché de
Raspoutine sur les lieux du meurtre ! La « chose » aurait finalement atterri
entre les mains d'un groupe d'admiratrices russes expatriées à Paris, qui la
vénéraient comme un symbole de fertilité, la conservant à l'intérieur d'un
précieux coffret en bois. Informée de cela, la fille de Raspoutine, Maria,
demanda qu'elle lui soit remise et la garda jusqu'à sa mort.

Bien plus tard, un certain Michael Augustine prétendit avoir acheté le


précieux attribut avec plusieurs autres objets personnels de Raspoutine, lors
d'une vente organisée après le décès de Maria. L'objet fut effectivement
vendu à l'hôtel des ventes Bonhams Amateur, mais les officiels découvrirent
rapidement que ce n'était pas un pénis humain. On ignore s'il s'agissait de
l'objet que vénéraient les Russes des années 1920 ou si Augustine avait
voulu duper les commissaires-priseurs.

En 2004, le directeur du centre de recherches sur la prostate de


l'Académie des sciences naturelles de Russie, Igor Knyazkin, annonça
l'ouverture d'un musée de l'Érotisme à Saint-Pétersbourg. Dans les
collections présentées au public se trouve le prétendu pénis de Raspoutine,
long de près de trente centimètres, qui aurait été acheté à un collectionneur
d'antiquités français. S'agit-il effectivement du sexe de Raspoutine ? Seuls
des tests ADN pourraient le dire... Le doute subsistera encore longtemps
car, si la rumeur rapporte que les assassins le castrèrent, l'autopsie officielle
conclut que ses organes génitaux étaient intacts.
La fin des Romanov
Au début de l'hiver 1917, la tsarine Alexandra, effondrée, se rendit tous
les jours sur la tombe de l'« ami ». On l'accusait maintenant d'entrer en
relation avec l'« esprit de Raspoutine » par l'intermédiaire de son ministre
de l'Intérieur, Protopopov, que l'on disait médium...

Quelque temps avant sa mort, Raspoutine avait écrit à son secrétaire


Simanovitch :
J'écris et je laisse derrière moi cette lettre à Saint-Pétersbourg. Je sens qu'avant le 1er janvier je
ne serai plus de ce monde. Je voudrais faire savoir au peuple russe, à Papa et à la Mère des
Russes, aux Enfants, à la terre de Russie, ce qu'ils doivent comprendre. Si je suis tué par des
assassins communs, et en particulier par mes frères les paysans, toi, tsar de Russie, ne crains
rien, demeure sur ton trône et gouverne ; tu n'auras rien à redouter pour tes enfants, qui
régneront durant des siècles sur la Russie. Mais si je suis mis à mort par des boyards ou des
nobles, et s'ils font couler mon sang, leurs mains demeureront à jamais souillées et, durant
vingt-cinq ans, ils ne parviendront pas à le faire disparaître. Ils quitteront la Russie. Les frères
tueront les frères, ils se haïront l'un l'autre et, durant vingt-cinq ans, il n'y aura plus de nobles
dans ce pays. Tsar de la terre de Russie, si tu entends le son du glas t'avertir que Grigori a été
tué, sache ceci : si ce sont tes parents qui ont préparé ma mort, alors aucun membre de ta
famille, c'est-à-dire aucun de tes enfants ou de tes parents, ne survivra plus de deux ans. Ils
seront tués par le peuple russe...

L'apparition de Raspoutine à la Cour avait été le signe de l'épuisement


interne du régime et de la faiblesse psychologique du couple impérial. Et
lorsque la situation avait commencé à changer, que la guerre avait été
déclarée, le « facteur Raspoutine » était devenu l'une des causes majeures
de la chute de la dynastie et de l'Empire. Survint ensuite la révolution de
février 1917, donnant l'illusion d'une grande fête populaire où des orateurs
fougueux prononçaient des discours inspirés devant une foule ensorcelée.
Puis il y eut des manifestations contre la pénurie de pain, des heurts avec la
police, des émeutes, des pillages, le couvre-feu.

Le 1er mars 1917, les quelque cent soixante mille soldats présents dans la
capitale de l'Empire s'insurgèrent. Le tsar rentra alors du front à Petrograd
où certains lui soufflèrent de rallier des troupes fidèles pour reconquérir la
capitale. Mais Nicolas II se refusa à « tuer ses compatriotes ». Hors de
l'abdication du tsar, pas de salut. Au quartier général, le général Alexeiev
consulta tous les commandants de fronts. Tous, sauf un, se prononcèrent
pour le départ de Nicolas II ! Ce dernier se résigna donc le 3 mars. Il pensa
d'abord abdiquer en faveur de son fils, mais se ravisa après avoir pris l'avis
du Dr Fedorov : les chances de survie du tsarévitch étaient faibles. D'autre
part, pendant la régence, le petit tsar aurait forcément été séparé de ses
parents :
Ne voulant pas nous séparer de notre fils bien-aimé, écrivit-il dans son acte d'abdication, nous
léguons notre héritage à notre frère, le grand-duc Michel Alexandrovitch. [...] Nous lui
demandons de gouverner en pleine union avec les représentants de la nation qui siègent aux
assemblées législatives et de leur prêter un serment inviolable au nom de la patrie bien-aimée.

Michel accepta, puis renonça au bout de quelques heures en attendant


qu'une assemblée constituante fixe le nouveau régime. Aux envoyés de la
douma qui l'avaient engagé à abdiquer en faveur d'Alexis, Nicolas
répondit : « Je pense que vous comprendrez les sentiments d'un père. »
Avant de se retirer, il signa un décret nommant le prince Lvov à la tête du
gouvernement. Puis il partit pour Moguilev faire ses adieux à l'armée. C'est
là qu'il vit pour la dernière fois sa mère, venue de Kiev le saluer et le
consoler. Après sa renonciation, il écrivit dans son Journal : « Tout n'est
autour que trahison, lâcheté, duperie. » Un gouvernement provisoire fut
constitué. Mais les bolcheviks guidés par Lénine décidèrent de le combattre.
Lénine ou le possédé
Il serait difficile de trouver dans l'histoire un homme politique ayant
travaillé à la faillite de son propre pays avec autant de détermination que le
leader des bolcheviks, Lénine, qui fut pourtant le critique impitoyable d'un
autre pacifiste : Raspoutine. Sa logique implacable était à mille lieues des
élans mystiques du Sibérien : selon Lénine, l'effondrement du tsarisme et sa
défaite militaire devaient être suivis de la prise du pouvoir par les
bolcheviks.

La guerre mondiale battait son plein. Pourtant, Lénine sentait que, si la


révolution ne se faisait pas maintenant, elle ne se ferait jamais. Lors de
l'assassinat de Raspoutine et de la chute du régime tsariste, il se trouvait à
Zurich. Il fallait absolument qu'il rentre en Russie, après un exil de dix-sept
ans, et qu'il trouve les moyens de ses ambitions.

Depuis un certain temps déjà, le gouvernement allemand ne ménageait


aucun effort pour aider les bolcheviks russes. Encouragé à la fois par l'état-
major et par les milieux sociaux-démocrates, Berlin leur avait prodigué une
aide financière substantielle, à tel point que le général Ludendorff, le plus
proche collaborateur du chef des armées allemandes, pourrait écrire un jour,
à propos du gouvernement soviétique : « Il existe grâce à nous48. »

Et le général Volkogonov, historien militaire russe, de préciser :


L'énorme développement des publications bolcheviques après la révolution de février n'est pas
le fruit du hasard. En juillet 1917, le parti publiait quarante et un journaux, représentant trois
cent vingt mille exemplaires quotidiens, dont vingt-sept titres en russe, et les autres en
géorgien, en arménien, en lituanien, en tatar, en polonais et autres langues. Après février, le
parti s'acheta une presse pour 260 000 roubles, et ses dirigeants recevaient un salaire, fût-il
irrégulier. Les coffres bolcheviques n'étaient pas vides49.

Lénine revint donc à Petrograd dans un train plombé mis à sa disposition


par les Allemands. Les conditions exactes de leur accord sont connues grâce
à des documents d'archives50 faisant état d'une entrevue entre Lénine et un
représentant de l'ambassade allemande, au restaurant Scioppa, à Berne. But
de l'entretien : définir les modalités du futur voyage du leader bolchevique
en Russie. Le père du bolchevisme aurait donc bien négocié, en pleine
guerre, avec des délégués ennemis.

Dans un rapport confidentiel adressé au ministre de l'Intérieur le


6 juin 1918, Farichon, le chef du contre-espionnage français à Genève, cite
un incident rapporté, en juin 1917 (Lénine est rentré au pays depuis deux
mois), par le lieutenant Timroth de la garde russe. Celui-ci a croisé, à la
terrasse du Grand Hôtel, le plus bel établissement du port de Stockholm,
l'ambassadeur allemand Lucius, qui aurait lâché, ivre mort, au beau milieu
d'une conversation : « Il ne peut y avoir de doute, Lénine nous est très cher.
Il économise notre sang qui est beaucoup plus précieux que l'or... » Dans
une lettre citée dans le même rapport, Lucius aurait décrit Lénine comme un
« agent de propagande de l'Allemagne »51.

Mais Lénine n'était pas dupe des véritables intentions de l'Allemagne.


Ainsi, il mena prudemment les négociations par l'intermédiaire des
socialistes suisses Robert Grimm et Fritz Patten, étant de surcroît représenté
par son adjoint au politburo, Zinoviev. Et afin de ne pas être accusé
d'espionnage en faveur de l'Allemagne, il évoqua la nécessité de donner le
statut d'extraterritorialité au wagon qui allait être utilisé pour le voyage. Les
Allemands acceptèrent le marché et dégagèrent d'importants crédits en vue
de financer l'opération. Tantôt dans la clandestinité, tantôt à visage
découvert, le leader de la révolution préparait d'une main de fer sa prise de
pouvoir, en octobre 1917.
Les fleuves de sang
Dans sa dernière lettre, Raspoutine avait prédit l'assassinat du tsar et de sa
famille, ainsi que des fleuves de sang versés sur la terre russe. En attendant,
la guerre contre les Allemands se poursuivait et les approvisionnements en
produits alimentaires demeuraient toujours insuffisants. C'est dans ce
contexte, en avril 1917, qu'un petit homme à la barbiche rousse, ignoré
jusqu'alors du grand public mais bien connu des services secrets allemands,
rentra à Petrograd.

Une grande partie des intellectuels russes accepta le discours messianique


des bolcheviks comparant la révolution à « un ouragan gigantesque, une
bourrasque de neige, un tourbillon effréné de forces irrationnelles ». Ce
marxisme romantique portait à des dimensions cosmiques les événements
révolutionnaires d'octobre. Le parallèle entre l'histoire et la nature devint un
leitmotiv lyrique. Le poète Pasternak compara ainsi le mouvement de la
foule révolutionnaire à la poussée puissante et inéluctable de la nature,
comme s'il s'agissait d'une mystique fatalité :
Hier, j'observais le meeting de nuit. Un spectacle stupéfiant. Elle s'est réveillée, notre petite
mère la Russie, elle ne tient plus en place, elle va et vient sans se lasser, elle parle, parle, sans
se lasser. Et ce ne sont pas les hommes seulement. Les étoiles et les arbres se sont réunis et
bavardent, les fleurs de nuit philosophent et les maisons de pierre tiennent des meetings.

Finalement, au matin du 25 octobre 1917, des affiches placardées dans


toute la ville annoncèrent le renversement du gouvernement provisoire et la
prise du pouvoir par les soviets. Le lendemain se forma le Conseil des
commissaires du peuple, présidé par Lénine. Les bolcheviks
« nationalisèrent » rapidement toute l'économie, plaçant sous contrôle
ouvrier les usines, pillant les coffres-forts des particuliers dans les banques
avant de s'emparer sans vergogne, au printemps 1918, des récoltes des
paysans.

Dès l'été 1918, la révolte se généralisa, tant dans la paysannerie que chez
les ouvriers, ouvrant la voie à la guerre civile et à la terreur. En dépit de ces
réactions, les bolcheviks instaurèrent le monopole du parti-État sur la
production et la distribution des biens ou, selon leur formule, le
« communisme de guerre », qui mena au chaos généralisé et, en particulier,
à la terrible famine des années 1920-1922 – d'après Lénine, la famine
pouvait être « socialement bénéfique ».

Le recours aux meurtres de masse à justification idéologique apparut vite


comme un principe fondamental de son régime : « Une révolution sans
pelotons d'exécution n'a aucun sens », proclamait Lénine en louant la
Terreur de la Révolution française. « Cette terreur prolétarienne ne vaut
qu'en étant menée de façon industrielle et systématique. » La révolution
devait se faire « par ce moyen, en ce moment historique précis, ou jamais ».
Un homme, Trotski, se posa ouvertement en praticien et en théoricien de la
terreur, enjoignant d'accélérer la répression, exigeant des contingents
d'exécution pour hâter le « nettoyage définitif ». L'assassinat du tsar et de sa
famille entrait dans cette effroyable logique.

La version officielle des Soviétiques était la suivante : constatant


qu'Ekaterinbourg était sur le point de tomber, le soviet régional décida de sa
propre initiative d'exterminer la famille impériale, préalablement
transportée dans l'Oural. Dans la nuit du 16 au 17 juillet, le peloton
d'exécution, composé de Lettons et d'ex-prisonniers austro-hongrois, se
présenta dans la maison qui « abritait » le tsar et les siens. Prétextant des
troubles, le chef du groupe pria ces derniers de descendre à la cave pour se
mettre à couvert. Là, il annonça à Nicolas II, éberlué, qu'il était condamné à
mort.

Selon le compte-rendu – aujourd'hui contesté – du chef des assassins,


l'empereur fut visé le premier, suivi des autres membres de sa famille : la
tsarine Alexandra et trois des grandes-duchesses, Olga (vingt-deux ans),
Tatiana (vingt ans), Anastasia (seize ans), puis le tsarévitch (treize ans).
Quatre membres de leur entourage furent tués en même temps : le Dr
Botkine, le valet Troupp, le cuisinier Kharitonov et la femme de chambre
Demidova. Les corps furent ensuite emmenés dans une forêt à une vingtaine
de kilomètres, arrosés d'acide sulfurique et brûlés – après que les geôliers se
furent disputé les bijoux disséminés dans les vêtements. Les restes de la
famille impériale furent enfouis dans une mine au lieu-dit les Quatre-Frères.
La nouvelle fut brièvement annoncée le 18 juillet à la réunion des
commissaires du peuple, puis Lénine passa à l'ordre du jour.

En réalité, Lénine, Trotski et Sverdlov, un autre bolchevik en vue,


discutèrent à plusieurs reprises au début de l'été 1918 de la question de
l'assassinat de la famille impériale, qu'ils jugeaient « nécessaire ». Ils
transmirent secrètement leur décision au soviet local. Ces faits furent
d'ailleurs reconnus par Trotski, qui tenta néanmoins d'atténuer sa propre
responsabilité, dans son journal52.

Après la chute du régime soviétique, les restes de la famille impériale


furent exhumés. Des analyses ADN pratiquées conjointement par des
laboratoires russe, britannique et américain confirmèrent que tous, y
compris la légendaire grande-duchesse Anastasia, avaient été assassinés53.

Le coût humain du nouveau régime – prédit par Raspoutine – fut effarant.


Les guerres civiles et étrangères, les famines, les maladies, et surtout les
camps fondés par Lénine en 1922, coûtèrent la vie à des millions d'êtres
humains. Dans ces camps, l'espérance de vie ne dépassait pas trois ans –
alors que les tribunaux condamnaient couramment à dix, quinze, voire
vingt-cinq années de détention.

S'appuyant sur les documents de la commission gouvernementale de


réhabilitation, Alexandre Yakovlev avança le chiffre de vingt-cinq millions
de victimes du régime totalitaire en Russie. Le démographe américain
Rudolph J. Rummel estime quant à lui que le communisme soviétique a
assassiné soixante et un millions neuf cent mille êtres humains non
combattants, nationaux et étrangers, entre 1917 et 1987, et que, entre 1918
et 1953, il tuait en moyenne un million sept cent mille personnes par an.
Aucun responsable n'a jamais été jugé pour ces crimes colossaux.

Ainsi, les illusions des intellectuels furent vite balayées par le retour à la
sauvagerie et au sang. Le silence régnait dans les rues endormies de la
capitale de l'Empire déchu ; les rares piétons passaient sans hâte, les traits
tirés et les habits en loques. Les fiacres avaient disparu et très peu de
tramways circulaient. Les maisons tombaient en ruine et, la nuit, les voisins
emportaient portes et lames de parquet pour les brûler dans les poêles. Les
derniers chevaux avaient été mangés depuis belle lurette. Les cercueils se
louaient, il fallait les rapporter pour les suivants. Les canalisations avaient
éclaté sous le gel, on ne se lavait plus. Les plus courageux se brûlaient la
peau dans la cendre pour se nettoyer. Seuls les poux prospéraient, ainsi que
les plaies. Des plaies qui ne guérissaient pas. Faute de médicaments, la
moindre égratignure risquait de s'infecter. Tout le monde avait les mains
bandées de chiffons sales. Sur les jambes, les veines éclataient. La tragédie
de la Russie éternelle se confondait avec les décombres de la capitale.
L'héritage
Staline ou le suppôt de Satan
Dès 1922, l'état de santé de Lénine se dégradant, s'amorça une
impitoyable guerre de succession, dont Staline sortit vainqueur à la mort du
leader bolchevique en janvier 1924. Mais Staline était-il véritablement, à
l'inverse d'un Raspoutine, l'être rationnel qu'il prétendait incarner ? Pas si
sûr... Car sous son « règne », le régime allait paradoxalement se parer
d'irrationalité, de religiosité et de mysticisme, dans la « tradition » même de
l'ex-éminence grise du tsar !

Les funérailles de Lénine, chef-d'œuvre de manipulation politique, furent


organisées par Staline, qui prit la parole aux côtés des autres dirigeants du
parti. Son discours donna le ton. D'une voix faible, il s'exprima lentement,
évaluant les effets scéniques. Chaque mot, chaque geste laissait planer le
doute sur la connotation de ses propos, qui revêtaient alors une signification
tout à fait singulière, un sens caché, mystérieux, sinon magique !

Modestement, presque pauvrement mis, il arborait une paire de bottes de


cavalerie, une chemise kaki sans aucune décoration, une vieille capote de
soldat sur les épaules et une casquette fripée qu'il retira pour la
circonstance. S'improvisant grand prêtre de la cérémonie, il psalmodia d'une
voix monocorde un texte étrangement proche de la litanie et de
l'incantation, s'adressant dès lors au « code mental » du pays. Après avoir
invité son auditoire à « construire le royaume du travail sur terre et non au
ciel », il prononça un serment à Lénine, se posant en exécuteur
testamentaire du « dieu disparu », se faisant le nouveau « dieu vivant ».
Ainsi se plaça-t-il lui-même au centre de l'iconostase politique.

Le bolchevisme empruntait là à l'irrationnel, s'inscrivant ainsi dans la


« lignée » de Raspoutine ! Mais cette approche n'était pas nouvelle. Au XIXe
siècle déjà, avec la ségrégation temporaire de la jeunesse, le brassage des
milieux sociaux, l'accumulation désordonnée des savoirs les plus divers, les
universités avaient favorisé l'éclosion d'une sous-culture bolchevique
souvent teintée de libertinage et de débauche, mais aussi de rêveries
religieuses avec leur cérémonial, leurs rites, leurs grands prêtres, leurs
porte-glaive et surtout leurs idoles – Lénine avait été la première d'entre
elles.

Ainsi, après la mort de Lénine, Staline voulut-il faire de lui le dieu dont
les paroles seraient le nouveau Verbe. Partout, dans les églises, les édifices
publics, les maisons particulières, on décrocha les icônes pour les remplacer
par des portraits du « guide ». Derrière un matérialisme de façade, la
dictature bolchevique se trouva donc intimement liée à la pratique
religieuse. Même si Staline quitta sans aucun diplôme le séminaire dans
lequel il avait séjourné quatre ans, les études qu'il y fit marquèrent
durablement sa mentalité. Il accordait beaucoup d'importance aux symboles
et voyait le monde en noir et blanc, réduisant toute sa complexité à des
formules simplifiées. Son désir de « visualiser l'avenir » – une formule
souvent utilisée par Raspoutine – et d'introduire ces images dans des
millions de cerveaux, grâce à la propagande, rappelait les pratiques
magiques ancestrales.

Ce fut le point de départ d'un nouveau culte. Plusieurs intellectuels de


renom avaient été convoqués par Staline pour l'aider à mettre au point le
système de symboles de cette « religion » païenne. L'organisation rituelle
des visites-pèlerinages jusqu'au mausolée de Lénine sur la place Rouge
acheva de constituer un cérémonial s'apparentant au culte des reliques. Si le
tsar n'était qu'un messager de la toute-puissance divine, le leader soviétique
devenait l'émanation directe de la vérité absolue. Il n'était pas un ministre, il
était le Messie en personne, détournant inconsciemment les conduites
religieuses traditionnelles de l'Église, avec sa hiérarchie, son unanimité, ses
procès d'inquisition. L'affrontement politique se transforma en un combat
du « Bien contre le Mal », de la « lumière contre les ténèbres » – un langage
qui rappelle étrangement le discours messianique de Raspoutine. La chasse
aux sorcières commença : comme le diable, l'ennemi était partout.

Bientôt, le fantôme de Raspoutine allait rôder sur la Russie des Soviets.


Staline s'intéressait aux phénomènes hypnotiques – le système totalitaire
contenait lui-même déjà toutes les composantes de l'hypnose collective,
envoûtant et plongeant la population dans une sorte de sommeil
anesthésique. Mais le leader avait son propre voyant et hypnotiseur
personnel, un certain Wolf Messing54 ! Ce dernier avait demandé un jour
aux autorités soviétiques l'autorisation de réaliser des expériences d'hypnose
collective. L'information était remontée jusqu'aux services secrets qui en
firent part à Staline, lequel, désireux de l'engager pour son usage personnel,
souhaita mettre ses capacités à l'épreuve.

Pour la première épreuve, Messing devait se procurer par lui-même une


importante somme d'argent dans une banque de moscou. Étroitement
surveillé par les agents de Staline qui pilotaient l'opération, l'hypnotiseur
remit au caissier un morceau de papier blanc. Sans sourciller, le caissier
déposa dans la serviette grande ouverte de l'hypnotiseur une grosse somme
d'argent. Lorsque, quelques instants plus tard, Messing se retourna vers lui
et lui demanda pourquoi il lui avait versé une telle somme, le pauvre
homme s'effondra, victime d'un infarctus. Pour la seconde épreuve, Messing
parvint à se présenter à l'heure dite au Kremlin sans laissez-passer ; il avait
réussi à franchir sans encombre tous les barrages ! Les gardes affirmèrent
n'avoir vu personne. Staline fut définitivement convaincu.
La raspoutinerie
Il arrive également que des gourous quittent la cour des Miracles pour
exercer leur influence au plus haut sommet de l'État... comme Raspoutine
avant eux55. Ainsi, sous le règne d'Eltsine, entre 1991 et 1999, le Kremlin
plongea dans un climat bien particulier. Les soucis de santé du « tsar
Boris », atteint de dépression, l'avaient déjà contraint – l'alcool et les
antidépresseurs ne suffisant pas – à s'entourer d'une coterie de guérisseurs56
aux pouvoirs grandissants. Mais, en 1996-1997, un « conseiller » plus
occulte que les autres s'imposa.

Son nom, Gueorgui Rogozine, n'évoque presque rien pour les


Occidentaux et pas beaucoup plus pour les Russes. Pourtant, derrière une
allégeance sans faille masquant un orgueil démesuré, ce général des
services secrets devint le marionnettiste en chef du Kremlin. Ce personnage
paraphait les horoscopes régulièrement envoyés à Eltsine et aux plus hauts
dignitaires du pays, « communiquait » avec le cosmos à propos des
questions budgétaires et financières, ou encore faisait tourner les tables et
les assiettes dans son bureau. Il « corrigeait » également les karmas des
principaux dirigeants et créait autour du président un « pôle énergétique
favorable ».

Que faut-il conclure de telles pratiques ? Un charlatan, par des moyens


douteux, avait-il fait main basse sur le pouvoir ? Ou s'agissait-il de procédés
moyenâgeux remis au goût du jour par un spécialiste de la manipulation ?
La vérité, complexe, se nourrit des deux explications. Ce général n'était ni
un spirite ni le « correspondant » d'hypothétiques extraterrestres. Il était un
professionnel chevronné du renseignement. Les sciences du paranormal lui
avaient été utiles dans ses activités : pouvoir lire dans les pensées à
distance, influencer le comportement... La vraie question est de savoir à
quoi il destinait ses « dons » et si leur objectif restait le renseignement.

Un autre personnage pittoresque fut surnommé « le Raspoutine du


Kremlin ». Issu du KGB, Korjakov fut le garde du corps d'Eltsine dès 1985.
On peut le voir aux côtés du président russe sur toutes les photographies
prises pendant la crise d'août 1991. Sa promotion, ensuite, fut rapide :
général major dans le nouveau service fédéral de contre-espionnage (FSB)
qui remplaçait partiellement le KGB ; chef d'un véritable cabinet occulte
contrôlant toutes les activités du chef de l'État ; et enfin, directeur de
l'administration présidentielle, le corps central de l'État, qui succéda vers le
milieu des années 1990 à l'ancienne administration du comité central du
PCUS, elle-même héritière des chancelleries de l'époque impériale.

En 1995, un rapport de la CIA estima que « Korjakov [était] en mesure


d'influencer Eltsine sur des affaires d'État dépassant largement son degré de
compétence et d'expérience ». L'ex-garde du corps se serait appuyé sur une
coterie qualifiée à Moscou de raspoutinchtchina (raspoutinerie), par
allusion au « moine-hypnotiseur » de la cour de Nicolas II. Ce groupe aurait
eu la main sur les quelque vingt mille fonctionnaires de l'administration
présidentielle, ainsi que sur la garde du chef de l'État, troupe d'élite affectée
à la protection du Kremlin.

La raspoutinerie avait-elle un projet politique ? Korjakov ne cachait pas,


en privé, son admiration pour Iouri Andropov, le dernier homme fort du
régime soviétique. Comme beaucoup d'anciens militaires ou espions, il
évoquait volontiers une « solution Pinochet » : dix ou vingt ans d'« ordre
public » pendant lesquels les Russes pourraient se consacrer exclusivement
au développement économique. Certains membres de la coterie avaient
suggéré à Eltsine d'utiliser un éventuel succès en politique étrangère ou
contre des régions rebelles telles que la Tchétchénie pour gagner les
élections législatives de 1995 ou les présidentielles de 1996. Une
commission avait même été chargée, au sein de l'administration
présidentielle, de réfléchir à une restauration de la monarchie « à
l'espagnole ». Le nouveau tsar, descendant des Romanov, régnerait, mais ne
gouvernerait pas : la direction des affaires publiques appartiendrait à un
régent...

Si Korjakov s'est inscrit dans la « lignée » des « éminences grises à la


Raspoutine », c'est en partie parce qu'il a assuré l'interface entre les
multiples réseaux de pouvoir qui se sont constitués autour d'Eltsine, mais
aussi parce qu'il a su accompagner le chef de l'État dans ses deux passions :
le bania (bain russe) et l'alcool. Korjakov fut à la fois le « surveillant »
d'Eltsine, le mettant en garde contre certains compagnons de bain et
l'empêchant de trop boire, et son « complice », sachant rabattre des invités
ou verser un verre supplémentaire quand la pression devenait trop forte.

Korjakov a-t-il vraiment été le « vice-tsar » occulte que l'on a évoqué ?


En juin 1996, il fut congédié du jour au lendemain comme un valet – il
chercha d'ailleurs à se venger comme un valet, en publiant un livre sur la
maladie et la déchéance physique du président. Le système de
gouvernement dont il passait pour l'élément essentiel resta en place. Une
partie de ceux que l'on présentait comme ses fidèles resta au sommet de
l'État. L'administration présidentielle ne fit que se renforcer.
Le secret de Poutine
Les bizarreries de fonctionnement du pouvoir russe ont-elles changé
depuis l'arrivée de Vladimir Poutine en 1999 ? Certes, ce dernier n'apparaît
pas affublé d'un pittoresque conseiller caractéristique d'une fin de règne,
mais la raspoutinerie n'a-t-elle tout de même pas rattrapé le gouvernement
dans un ultime soubresaut ?

La force de Poutine tient à l'utilisation efficace des méthodes apprises


durant sa carrière d'espion. Mettant à son profit le potentiel de l'ex-KGB, il
s'est d'ailleurs montré reconnaissant envers ses collègues, qui forment
désormais une sorte de « raspoutinerie collective ». Au cours de ses
présidences, le premier cercle du pouvoir a ainsi été composé des
représentants de trois factions : les dirigeants des grosses entreprises
privées ; les économistes libéraux incarnant Saint-Pétersbourg ; ses ex-
homologues appartenant au milieu de la sécurité d'État, membres de l'ex-
KGB.

Ces derniers, nettement plus nombreux, mettent en avant la discipline


patriotique, davantage d'unanimisme de la part des représentants officiels de
l'État et de prudence par rapport aux médias. Ce courant volontiers
autoritaire, qui traverse, tel un fil rouge, toute l'histoire russe depuis trois
siècles, prétend défendre les traditions nationales en refusant d'imiter
l'Occident. Il regroupe à la fois une partie du clergé orthodoxe, des
nationalistes russes et des nostalgiques de la main forte. Si d'aucuns
manifestent une inquiétude face à la multiplication des cas de corruption
parmi ses hommes de confiance issus des services secrets, Poutine répond
avec un sourire ironique : « N'ayez aucune crainte, ils aiment d'abord
l'argent, pas le pouvoir. »

Selon Poutine, la nouvelle identité nationale russe, diluée dans l'identité


soviétique et qui semble puiser sa source principale dans son allégeance à
l'État, est celle d'un peuple bâtisseur d'empire. L'essence de cette idée
trouve ses racines au milieu du XIXe siècle, dans une forme d'organisation
étatique caractérisée par un pouvoir central puissant, un mécanisme efficace
de succession et la présence d'un dirigeant fort : tout cela marque l'influence
de l'orthodoxie devenue de facto l'idéologie étatique de la Russie
postsoviétique.

Pourquoi Poutine est-il si populaire dans son pays ? Parce qu'il s'adresse à
cet inconscient collectif issu de la Russie impériale, marqué par l'image du
« château assiégé ». Ses proches l'expriment d'ailleurs ouvertement :
« Puisque nous ne serons jamais aimés, nous devons recommencer à faire
peur. Nos dix mille têtes nucléaires n'existant plus, nos seuls amis et alliés
aujourd'hui sont nos armes principales : le gaz et le pétrole. »

Le clan de Poutine – cette « raspoutinerie collective » – a donc mis la


main sur les « joyaux » de l'Empire. Dans la plus grande opacité, il dirige à
la fois le pétrole et le gaz, l'industrie de l'armement et la télévision, la
Banque centrale, le Parlement, l'armée et les services secrets, la police et les
régions, etc. La fameuse verticale du pouvoir, rétablie par le président russe,
est basée sur cette alliance occulte : tous ceux qui s'y opposent sont
susceptibles d'être mis au ban, au nom de l'intérêt supérieur de la nation.

Poutine veut ainsi incarner la fin du « Temps des troubles » moderne –


c'est ainsi qu'il qualifie la période de la fin des années 1980-1990,
autrement dit les années Gorbatchev-Eltsine. Historiquement, le « Temps
des troubles » désigne une période précise du XVIe siècle au cours de
laquelle des étrangers, notamment des Polonais, cherchèrent à s'emparer de
la couronne des tsars après la mort d'Ivan le Terrible. Toujours fidèle aux
grands desseins du Kremlin, l'institution ecclésiale restait alors la seule
force organisée. Avec le patriarche Hermogène à sa tête, elle prit la
direction du mouvement national qui aboutit, en 1613, à l'élection de
Michel Romanov, issu d'une lignée assez effacée, mais promue par le
mariage d'Ivan le Terrible avec Anastasia Romanova en 1547.

De cette crise de décomposition, le sentiment national, centré sur le


Kremlin, sortit renforcé, avec la pleine conscience de la nécessité d'un tsar
autocrate, d'un État centralisé et d'une Église puissante. Aujourd'hui,
Poutine semble tenté d'interpréter un rôle plus ambitieux en se prenant pour
la « réincarnation » du premier tsar de la dynastie Romanov, élu par la
Providence pour sauver la Russie.
Épilogue
À Ekaterinbourg, rebaptisée Sverdlovsk sous le régime soviétique, la
maison Ipatiev où fut assassinée la famille impériale était devenue un lieu
de pèlerinage encore fréquenté dans les années 1970. Les hiérarques
moscovites s'en émurent et, en 1977, donnèrent l'ordre de la détruire.

Eltsine (alors chef du parti communiste local) était allé consulter, aux
archives régionales, les documents de 1918. À l'époque, il était l'un des
rares initiés au mystère de la mort du tsar et des siens. La lecture de ces
papiers, confia-t-il, était pénible. Dans ses Mémoires, il n'en dit pas plus sur
le sujet, mais évoque la « résolution concrète » du comité central :
Le comité régional du parti devait assumer la responsabilité de cette décision insensée. C'est
ainsi que de nuit nous fîmes venir du matériel devant la maison Ipatiev. Au matin, la place était
nette. Par la suite, ordre fut donné de goudronner.

Bien plus tard, Eltsine devint le chef du Kremlin de la Russie


postsoviétique. Sous sa houlette, le tsar, la tsarine et leurs enfants, « martyrs
du communisme », furent canonisés par l'Église orthodoxe le 19 août de l'an
2000, en la fête de la Transfiguration. Auparavant, le 17 juillet 1998, lors
des obsèques de la famille impériale russe à Saint-Pétersbourg, le président
Eltsine avait déclaré :
Nous sommes longtemps restés silencieux sur ce crime monstrueux ; coupables sont ceux qui
ont perpétré ce meurtre haineux et ceux qui l'ont justifié durant des décennies, nous tous. Nous
devons dire la vérité : le massacre du tsar est devenu l'une des pages les plus honteuses de notre
histoire. En enterrant ces victimes innocentes, nous voulons expier les péchés de nos ancêtres.
Nous devons terminer ce siècle, qui est devenu le siècle du sang et du non-droit pour la Russie,
par la repentance et la réconciliation.

Les restes de Raspoutine ont connu un autre destin. En mars 1917, sur
ordre du gouvernement révolutionnaire, ils furent exhumés et brûlés. La
légende raconte que seul le cercueil se consuma : le corps du Sibérien serait
resté intact sous les flammes... Mais c'est surtout le « mythe Raspoutine »
qui demeure intact : du « monde invisible », l'esprit du starets continue,
semble-t-il, de hanter le pouvoir et la société russes, avides de mysticisme et
de miracles.
Annexes
La clé religieuse :
les vieux-croyants
Plusieurs clés s'offrent à nous pour déchiffrer le destin de Raspoutine, et
tout d'abord la « clé religieuse ». Le Sibérien revenait souvent sur un
moment très précis de la christianisation de la Russie, en 988. En ce temps-
là, Vladimir, le plus grand prince de la Russie éternelle, avait fait venir
auprès de lui des représentants des principaux cultes, afin de choisir sa
religion. Connu pour son épicurisme, il avait été tenté par le paradis de
Mahomet, mais rebuté par l'interdiction de s'enivrer, qui ne s'accordait pas
avec la tradition russe ! Intéressé par le judaïsme, il refusa la circoncision.
Quant aux catholiques, leur soumission à Rome l'irritait au plus haut point.
En revanche, la religion orthodoxe que lui présenta un moine gréco-bulgare
le séduisit pour la « beauté de ses rites ». Ses messagers envoyés à
Constantinople lui décrivirent ainsi leur éblouissement : « Nous ne savions
pas si nous nous trouvions au paradis ou sur terre. Car sur terre, nous
n'avions jamais rencontré une telle splendeur ! »

De plus, l'orthodoxie était une foi tolérante qui n'interdisait ni de boire, ni


de manger, ni d'aimer, ni de guerroyer, ni de conquérir de nouvelles terres.
Cette religion convenait donc bien à son peuple. Rusé, Vladimir envahit les
possessions byzantines en Crimée, d'où il dicta ses conditions : puisqu'il
avait épousé la princesse Anne, sœur des empereurs de Byzance, Basile et
Constantin, plus question de vassalité en échange de sa conversion ! Le
baptême de la Russie orthodoxe fut donc célébré cette année-là et Vladimir,
surnommé « le Beau Soleil », fut baptisé avec ses proches.

Comme partout ailleurs, les églises chrétiennes furent souvent construites


à l'emplacement des anciens lieux sacrés, mais les dieux d'autrefois n'en
continuèrent pas moins d'exister57. Ainsi la vénération et la déification
païennes de la nature demeurèrent-elles dans l'âme populaire. Des régions
entières vécurent mille ans dans la cohabitation du paganisme et du
christianisme. Les anciens sorciers côtoyaient les saints : les thaumaturges
guérissaient, les sorciers jetaient des sorts ou les conjuraient.
Des siècles plus tard, en 1652, Nikon, le patriarche de Moscou, voulut
contraindre l'État à se réformer en accordant une place considérable aux
ecclésiastiques et à la religion dans la société russe. Il demandait aussi que
soient changés certains détails de la liturgie et du livre de prières. Nikon
incarna la figure la plus étonnante du pays au XVIIe siècle. Fils de paysan, il
fut moine, pope marié, puis moine de nouveau. Reçu en audience – comme
plus tard Raspoutine – par un tsar, Alexis (1645-1676), il lui fit forte
impression. Aussi le monarque le retint-il au Kremlin en le faisant
métropolite de Novgorod, puis en le nommant patriarche de toutes les
Russies.

Le patriarche était une vraie force de la nature, il mesurait deux mètres et


sa voix était puissante comme le tonnerre. Doux et hésitant, le tsar Alexis
devint rapidement l'ombre du chef de l'Église. Persuadé d'avoir gagné la
guerre contre la Pologne grâce aux prières de Nikon, il lui accorda de
convoquer le concile, afin de « réparer les erreurs liturgiques ». Pour le
patriarche, les modifications apportées aux livres sacrés étaient un moyen
de mettre fin aux désaccords avec l'Église grecque, nés des inexactitudes
contenues dans les textes russes.

Alexis ne se considérait pas seulement comme le tsar de toutes les


Russies, il se tenait pour le souverain de l'Orient orthodoxe tout entier. Si
les adversaires de Nikon ne contestaient pas le caractère universel du tsar
russe, ils réfutaient en revanche la nécessité d'aller chercher auprès des
Grecs les sources de la véritable orthodoxie. Ces querelles allaient prendre
une tournure fanatique et sanglante. Sans doute le tsar regretta-t-il alors
d'avoir donné tant de pouvoir au patriarche, qui prônait désormais la
supériorité de l'autorité spirituelle sur l'autorité temporelle. Il y vit une
menace contre son propre trône. Cette affaire de correction des Écritures le
dépassait.

Nikon piquait de mémorables colères. Il retrouvait son calme en


compagnie de la jeune tsarine, qui venait souvent parler avec son confesseur
de divers sujets religieux. Si le tsar se réjouissait de voir sa femme tenter de
« sauver son âme de pécheresse » avec ce « saint homme », son entourage
regardait ces fréquents rendez-vous d'un autre œil. Les ennemis du
patriarche ne se gênaient pas pour souligner le tempérament volcanique de
Nikon. Aussi les relations du mari et du confesseur devinrent-elles
extrêmement tendues. Lassé de cet « ami » trop influent, le tsar changea
d'attitude à son égard et, au mois de juillet 1658, Nikon dut renoncer au
patriarcat. Popes et dignitaires s'empoignèrent au sujet de sa succession,
ainsi que de la forme et de l'accomplissement des rites.

L'Église orthodoxe se déchira durablement. À partir de 1660, des


dissidents s'étripèrent ou s'immolèrent par le feu, à la suite de querelles sur
la façon de chanter à l'église ou de faire le signe de croix ! Ils s'insurgeaient
parce que le patriarche Nikon voulait, par exemple, que les fidèles se
signent avec trois doigts au lieu de deux. L'une des plus riches femmes de la
Russie fut soumise à divers supplices pour avoir refusé de faire le signe de
croix avec les trois doigts comme le voulaient les réformateurs... Un autre
sujet de discorde en dit long : ceux qui s'opposaient à tout changement dans
les rites protestaient aussi contre la vie de débauche du clergé. Mais, en
même temps, ils se révoltaient parce que le patriarche réformateur avait
décidé d'interdire la vente et la consommation de vodka le dimanche et les
jours de fête !

Un jeune pope prit la tête de la révolte des traditionalistes. Avvakoum,


obsédé par le péché, préconisait une religion tellement rigide qu'à trois
reprises il fut brutalement chassé par des paroissiens qui n'en pouvaient plus
de ses exigences leur rendant la vie infernale. Il écrivit dans ses mémoires :
« Homme, puanteur que tu es... excrément que tu es... je devrais vivre parmi
les porcs et les chiens, mon âme pue autant qu'eux, je pue mes péchés, tel
un chien crevé. » Parvenu à intéresser le tsar Alexis par ses élucubrations, il
faillit entraîner derrière lui l'ensemble de l'Église orthodoxe en s'installant
dans un lieu de culte proche du Kremlin. Il en fut finalement expulsé par
des fidèles excédés. Exilé en Sibérie pendant quelques années, Avvakoum
finit par revenir au grand jour, plus ou moins protégé par le tsar, adulé par
une partie grandissante de la population, qui voyait finalement en lui un
véritable prophète sachant résister à « ceux qui voulaient changer la vraie
foi ». Ainsi se forma le schisme.
Aux querelles sur les rites s'ajoutait le refus des influences occidentales,
les traditionalistes proclamant que tout ce qui n'était pas authentiquement
russe menait directement à l'enfer. Ces partisans de la vieille foi préféraient
se faire jeter en prison, s'exiler et même se faire tuer plutôt que de sacrifier
aux nouveaux rites. Par centaines, puis par milliers, les vieux-croyants
choisirent le martyre, le meurtre et le suicide. Plus la répression était féroce,
plus ils s'exaltaient. De ses geôles ou de ses exils successifs, Avvakoum les
encourageait et organisait la résistance. Par villages entiers, marchant sur
des milliers de kilomètres, ils s'installèrent dans les régions les plus reculées
de l'Oural ou de la Sibérie, tournant systématiquement le dos à tout ce qui
pouvait ressembler aux influences venues d'ailleurs.

Des dizaines de milliers de Russes coupèrent toute relation avec le monde


et, deux ou trois siècles plus tard, au fin fond des zones les plus
inhospitalières de la Sibérie ou du Grand Nord russe, on retrouva des
villages de partisans de la « vieille foi » vivant depuis plus de deux cents
ans en complète autarcie, parfaitement ignorants de l'évolution du monde.
Certains, plus tard, migrèrent même jusqu'en Alaska ou au Canada, où leurs
particularismes ont survécu. En 1682, le jour du Vendredi saint, sur décision
du concile de l'Église officielle, le promoteur des vieux-croyants fut
excommunié et brûlé sur un bûcher à Poustozersk, dans le nord de la
Russie. Dans les flammes, près de trente ans après que le concile orthodoxe
eut solennellement condamné le signe de croix à deux doigts, il adjurait les
Russes de le conserver...

Au cours des années qui suivirent, et pratiquement jusqu'à la fin du


siècle, les plus fervents de ses adeptes s'immolèrent régulièrement par le feu
pour avoir la joie de mourir comme leur martyr. Au moins une vingtaine de
milliers de ces vieux-croyants se suicidèrent ainsi. Dans l'un de ces bûchers
collectifs, deux mille cinq cents hommes, femmes et enfants périrent
volontairement en même temps.

Ce schisme et la violence avec laquelle on poursuivit ses partisans58


engendrèrent une rancœur qui persista au fil des siècles. Ils affaiblirent
l'autorité de l'Église orthodoxe et contribuèrent à l'éclosion de nombreuses
sectes, surtout en Sibérie dont les étendues vierges et inhospitalières avaient
toujours servi de refuge aux marginaux de toutes sortes.

Les Sibériens considéraient que seuls Dieu et le tsar, leur « petit père »,
les dominaient. Si leur foi était profonde, ils la mettaient en pratique de
façon peu conventionnelle et laissaient se développer la pratique des vieux-
croyants avec leurs rites ancestraux. Les contes populaires, la vodka, les
chants et les danses faisaient partie intégrante de la vie des Sibériens,
robustes et proches de la nature. Ainsi, aux yeux de la loi, nul n'était
responsable de ses actes s'il pouvait prouver qu'il était ivre au moment du
délit ! Ils menaient une vie rude, cependant marquée par le sens de
l'hospitalité. Beaucoup accomplissaient des pèlerinages dans les lieux
saints, abandonnant leur foyer pour aller à pied vénérer les reliques ou les
icônes miraculeuses. Les nobles se déplaçaient le plus souvent en attelage et
les paysans, à pied avec un baluchon.

Aucun étranger, qu'il s'agisse d'un « saint homme errant » ou d'un


criminel en fuite, ne se voyait refuser de la nourriture et, souvent même, un
abri. L'hospitalité était considérée comme un devoir sacré. Ainsi, les
familles se retrouvaient rarement seules à table : elles accueillaient presque
toujours un visiteur. La coutume voulait même que l'on dépose du pain et
du lait sur le seuil de la porte, la nuit, au cas où un étranger de passage
aurait faim. Une nécessité pour survivre dans ces rudes contrées.

Les Sibériens ont toujours nourri une passion pour les voyages, en
particulier ceux qui appartenaient aux classes les moins aisées et qui
n'avaient pas d'attaches. Parvenus à l'âge mûr, certains paysans distribuaient
leurs biens à leurs enfants puis, armés d'un bâton, s'en allaient en quête
d'une expérience spirituelle dans le silence des forêts et la beauté des
steppes. Les récits et les prophéties de ces vagabonds étaient écoutés
religieusement. D'autres, jeunes encore, partaient sans avertir personne pour
explorer quelque temps l'inconnu. Selon une légende, le tsar Alexandre Ier
lui-même serait devenu ermite dans la taïga en 1825.
La clé historique :
le tsar mystique
La « clé religieuse » ne suffit pas à éclairer le destin de Raspoutine,
également profondément marqué par l'histoire de la Russie. Soumis à deux
cent cinquante ans de domination mongole, épuisés par trois cents ans de
guerre continue contre les Tartares, puis par le régime impérial et enfin par
le communisme, les Russes éprouvent une sorte de hantise viscérale de
l'autoritarisme. Longtemps, ils se sont perdus dans l'illusion que seule la
manière forte pouvait maintenir uni un État si étendu, que seul un pouvoir
absolu permettait de défendre leurs frontières, immenses et dépourvues de
défenses naturelles. Aussi se sont-ils soumis à la domination souvent
brutale des tsars ou des commissaires rouges et se sont-ils tournés vers la
religion, voire le mysticisme, pour supporter les difficultés. Mais les
doctrines religieuses et le spiritisme n'attiraient pas seulement les simples
mortels. Certains tsars furent eux-mêmes épris de mysticité.

Cette quête mystique au sommet de l'État fut portée au pinacle par


l'empereur Alexandre Ier, qui régna entre 1801 et 1825. Son père, Paul Ier,
fils de Catherine II, régna entre 1796 et 1801. Il était considéré comme un
« demi-fou » vendu à la Prusse et à l'ordre de Malte dont il avait été grand
maître. Une conjuration au sein même de la famille impériale et de la garde
décida de l'éliminer. Ainsi, un soir de mars 1801, une dizaine de jeunes
officiers firent irruption dans ses appartements et le tuèrent. De l'avis du
grand-duc Nicolas, un des historiens de la famille impériale : « L'héritier du
trône connaissait pertinemment tous les détails du complot, mais n'a rien
tenté pour le faire échouer. » Cependant, Alexandre ne participa pas
personnellement à cette révolution de palais. N'ayant pas suivi les conjurés
dans la chambre, il se contenta... de les attendre59 !

L'extrême versatilité d'Alexandre Ier lui valut une renommée d'homme


politique sournois, ambigu, influençable. Napoléon dira à son propos :
« Alexandre est intelligent, plaisant, cultivé, mais on ne peut lui faire
confiance ; il n'est pas sincère : c'est un Byzantin simulateur, rusé. » Le
complot qui lui offrit la couronne impériale pesa incontestablement lourd
sur la conscience du nouveau tsar. Petit-fils de la Grande Catherine,
Alexandre fut élevé par ses soins dans un bain culturel français, entouré
d'émigrés qui avaient fui la Révolution. Son précepteur, le philosophe La
Harpe, d'origine suisse romande, l'éduqua dans l'esprit des Lumières.

La politique d'Alexandre Ier allait connaître des changements vertigineux


au cours desquels ses ennemis se transformeraient en alliés, ses alliés en
ennemis. Le tsar se plaignait d'être entouré de courtisans frivoles. Dans un
accès de mélancolie, il écrivit :
Je ne me sens pas du tout fait pour la place que j'occupe en ce moment, et encore moins pour la
place qui m'est destinée... Un jour, j'irai m'établir sur les bords du Rhin, où je vivrai tranquille
en simple particulier, faisant consister mon bonheur dans la société de mes amis et l'étude de la
nature.

En 1812, on l'entendit déclarer, au lendemain de sa victoire sur


Napoléon : « Non, le trône n'est pas ma vocation, et si je pouvais changer
honorablement de condition, je le ferais volontiers. » Il songea même à
s'établir comme simple indigène, avec un seul aide de camp, sur les bords
de la mer Noire... À partir de là, il devint un vrai mystique.

Après avoir consulté en France le célèbre prédicateur de l'époque,


Lenormant, il rencontra à Heidelberg, en 1815, Mme de Krüdener, baronne
d'origine balte. Cette séduisante voyante lui ouvrit des horizons jusque-là
fermés. Après les Cent-Jours, elle partit pour Paris, répandant en chemin ses
consolations et ses secours sur les victimes de la récente invasion. Le tsar
reprit avec elle les entretiens mystiques commencés en Allemagne. Bientôt,
elle attira dans ses assemblées religieuses des personnes des cercles les plus
divers60. Elle apparut comme une reine pénitente à la cérémonie triomphale
et religieuse qui réunit l'armée russe au camp de Vertus, et la Sainte-
Alliance fut bientôt conclue selon ses vœux. Elle devint ainsi une sorte
d'éminence grise illuminée auprès du tsar, préfigurant à sa façon l'arrivée de
Raspoutine... La coalition des monarques européens vainqueurs de
Napoléon ne lui semblait pas incompatible avec une union mystique entre la
Russie et la France relevée de ses ruines.
Son influence ne dura guère. Elle reparut six ans plus tard en Russie,
mais le charme était rompu. Toujours convaincue de sa mission
« religieuse », la baronne voulut à tout prix revoir l'empereur. Elle s'installa
dans une grande maison de maître, à la périphérie de la capitale, loin des
fastes des palais impériaux. Mais elle ne parvint pas à rétablir l'atmosphère
d'autrefois. Alexandre, diminué physiquement, se trouvait alors sous
l'emprise d'un général brutal, qui ne laissa pas la baronne l'approcher.
Suprême humiliation, elle se vit même exilée par le tsar, en 1822, en raison
de son activisme jugé exagéré en faveur de la révolte en Grèce.

La fin de sa vie fut à son image : pittoresque. Une de ses amies,


l'extravagante princesse Galitzine, mit à sa disposition la moitié de sa
fortune – elle offrit l'autre moitié à son époux contre l'assurance qu'il
n'entrerait plus jamais dans son lit ! La baronne utilisa cet argent pour créer
en Crimée, avec sa protectrice, une étrange communauté mi-chrétienne, mi-
ésotérique. La princesse Galitzine, habillée en homme, et la baronne de
Krüdener, coiffée d'une perruque blonde, y formaient un couple bizarre
qu'une troisième femme, plus énigmatique, vint rejoindre un beau jour :
c'était une vieille Française connue depuis longtemps à Saint-Pétersbourg
sous le nom de comtesse Hachette, mais qui n'était autre que Jeanne de La
Motte, l'héroïne de l'affaire du Collier.

À la même époque, au cours d'un voyage à travers la Russie, Alexandre


confia à son aide de camp, avec une fermeté inhabituelle et en français :
« Quand un homme a l'honneur d'être à la tête d'une nation comme la nôtre,
il doit, au moment du danger, être le premier à l'affronter. Mais il ne doit
rester à sa place qu'aussi longtemps que ses forces le lui permettent. Passé
ce temps, il faut qu'il se retire. Quant à moi, poursuivit-il, je me porte bien à
présent, mais dans dix ou quinze ans, alors... »

Plus que jamais rongé par son passé, Alexandre s'interrogeait sur un
avenir qui lui paraissait incertain. À ses proches, il ne cessait de parler de
son désir d'abandonner toutes ses charges et de se retirer à l'écart du monde.
La vie spirituelle lui semblait le meilleur moyen d'échapper à ses
tourments...
La clé sectaire :
les flagellants
Un autre sésame permet de décrypter le destin de Raspoutine : la « clé
sectaire ». Les représentants de deux sectes religieuses, les flagellants
(khlysty) et les castrateurs (skoptsi), firent sentir leur influence jusqu'au
sommet de l'Empire.

À partir de 1613, et durant les trois siècles de la dynastie Romanov, les


sectes devinrent un élément essentiel du paysage russe. La secte des khlysty
fut fondée en 1631. Cette hérésie existait sans doute dès le XVe siècle, mais
elle connut son véritable essor au début du XVIIe siècle, quand la doctrine
fut prêchée par un paysan aux dons oratoires exceptionnels, qui prétendait
être le « dieu vivant descendu du ciel, auréolé de gloire, dans un char de
feu, pour défendre le peuple, misérable et opprimé ». Selon cette croyance,
lorsqu'un « Christ » mourait – ou plutôt « retournait au ciel » –, un autre
prenait sa place. Si bien qu'un grand nombre de « Messies » peuplaient
l'amère terre russe.

Chaque communauté (chaque « navire », dans la terminologie propre à la


secte) avait son « Christ » et sa « Mère de Dieu ». Au début, les gens
appelèrent khrysty (« Christs ») les membres de la secte. Mais la pratique de
l'autoflagellation, héritée du paganisme – et qui n'était par ailleurs pas sans
rappeler la flagellation du Christ –, donna à la secte son nouveau nom :
khlysty (flagellants). Pour leur part, les membres de la secte se désignaient
comme étant les « hommes de Dieu » ou, plus tard, « ceux qui croient au
Christ ».

Le fondateur de cette secte fit paraître un recueil de textes inspirés, dit Le


Livre de la Colombe, prêchant l'ascétisme le plus extrême. Les hommes ne
devaient pas se marier ou, s'ils l'étaient déjà, étaient appelés à abandonner
leur femme et leurs enfants, « nés du péché ». Les adeptes pouvaient
prendre une « épouse spirituelle », mais il leur était interdit d'avoir des
relations physiques avec elle. Jurer et consommer de l'alcool était également
défendu, cependant que la recherche du martyre était exaltée. Leur doctrine
reposait sur une conception dualiste du Bien – principe de l'esprit – et du
Mal – principe du corps –, que l'on retrouve au cœur de l'« âme russe » (et
au centre de l'œuvre de Dostoïevski). Les besoins du corps devaient être
étouffés, afin d'atteindre la perfection morale.

Paradoxalement, cette domination des sens passait par une débauche sans
bornes. Si l'abstinence et la chasteté étaient strictement observées dans la
vie familiale, elles laissaient place, lors de la radenie (réjouissance), à une
pratique débridée de la fornication collective entre membres de la secte,
dans un climat de délire généralisé et de danse frénétique. Ces rites, hérités
des sorciers et des chamans, avaient lieu dans le plus grand secret – les
adeptes devaient prêter serment. Selon la croyance, le Saint-Esprit
descendait sur tous les membres de la secte au cours de la « réjouissance ».

Les sectaires eurent l'idée d'envoyer leurs « Christs » auprès du tsar, afin
d'aider celui-ci à sauver l'Empire de la déchéance – comme le tentera plus
tard Raspoutine. Ils élaborèrent même un projet de transformation de la
Russie, dans lequel les « hommes de Dieu » gouverneraient : le plus grand
« Christ » vivant serait attaché à la personne du tsar et chaque ministre
aurait son propre « Christ », sorte de « commissaire » chargé de la
spiritualité. En 1803, le projet fut présenté à Alexandre Ier, mais ce dernier
le rejeta.

Au début du XIXe siècle, la secte n'attira plus seulement les paysans


tyrannisés – auxquels elle ouvrait la porte d'un monde aux possibilités
illimitées –, mais aussi des propriétaires fonciers, des membres du clergé et
de la noblesse, hauts fonctionnaires, généraux, ministres..., qui se
retrouvaient à Saint-Pétersbourg, dans le château Mikhaïlov. À la tête de ce
« navire » se trouvait la générale Tatarinova, qui avait le sentiment d'être
une « Mère de Dieu » et s'était découvert le don de prophétie. La nuit, dans
le château, se déroulaient des cérémonies où se mêlaient danses frénétiques,
incantations et prophéties. Les rites qui, initialement, se distinguaient par
leur ascétisme intransigeant, dégénérèrent peu à peu en orgies où se
déchaînaient les passions... Le « navire » perdura jusqu'à la fin du règne
d'Alexandre Ier.
Dans ce contexte apparut la secte des castrateurs (skoptsi), qui reçut
également les faveurs du tsar et de son entourage. Son chef spirituel
vilipendait les dérives sexuelles précédemment décrites et prêchait un
ascétisme absolu, qui ne pouvait être atteint que par la castration. Au
fondement de la doctrine se trouvait un passage de l'évangile selon saint
Matthieu, interprété à la lettre par des paysans incultes comme un appel à
l'action concrète et immédiate. Au verset 12 du dix-neuvième chapitre, le
Christ dit à ses disciples, à propos des eunuques, que certains le sont dès le
sein de leur mère, que d'autres le deviennent par l'action des hommes, que
d'autres enfin se rendent eux-mêmes ainsi, afin d'accéder au royaume des
cieux. Les membres de la secte, hommes et femmes, se livraient donc
volontairement à d'épouvantables mutilations, convaincus de leur
supériorité sur les hommes ordinaires. Ainsi de nombreuses photos prises
au XXe siècle montrent-elles des personnages ressemblant à des mutants,
ayant perdu toute différence sexuelle.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le tsar Alexandre II consacra


beaucoup de temps au spiritisme et à l'astrologie. Son intérêt pour le baron
Lamsdorf, médium allemand, fut partagé par l'héritier du trône, Alexandre
III, et son épouse, l'impératrice maria, mère de Nicolas II qui perpétua lui
aussi cette « tradition » : un mélange de paganisme et de christianisme
caractéristique de la Russie éternelle.
Le fantôme de Raspoutine au KGB
Le fantôme de Raspoutine, du moins son esprit irrationnel, toucha d'une
manière inattendue les activités du KGB, la police secrète du Kremlin. Au
début des années 1960, la presse moscovite publia de nombreux articles,
afin de faire comprendre que les ovnis n'étaient qu'une « hallucination du
chômeur occidental désespéré par la crise du capitalisme mondial » ! Dans
la lutte contre l'Ouest, les prétendus extraterrestres servirent en quelque
sorte d'argument idéologique. Officiellement, les ovnis n'existaient pas – ils
ne pouvaient pas exister. Officieusement, il en allait tout autrement.

Les scientifiques et les correspondants du KGB s'étaient mis à répertorier


avec soin des indices sur ces objets volants non identifiés, en URSS et à
l'étranger. Les spécialistes des renseignements militaires consignèrent ainsi
un nombre non négligeable d'apparitions d'objets volant dans le ciel à très
grande vitesse ou de formes lumineuses sans explication scientifique.

Pourquoi les services secrets s'intéressaient-ils à ces étranges


manifestations ? D'abord parce que l'une de leurs missions consistait à
surveiller étroitement tout ce qui se passait dans la société, et les ovnis
constituaient, de ce point de vue, un phénomène qu'il fallait contrôler. Une
autre raison tenait au virus de l'« espionnite » qui ravagea bien des têtes.

À l'époque, les affaires d'espionnage avaient perturbé les relations entre


l'URSS et les États-Unis – en particulier l'avion espion U2 abattu au-dessus
du territoire soviétique. Le Kremlin vivait dans la hantise que les
Américains aient mis au point des armes ou des appareils pouvant leur
assurer la suprématie militaire. L'intérêt pour les ovnis s'inscrivait dans ce
contexte de percées technologiques et de peur d'un conflit. En Russie, deux
écoles s'affrontèrent pour expliquer le phénomène. Les sceptiques n'y
voyaient que la manifestation d'hallucinations collectives, de témoignages
douteux ou de canulars. Les autres prenaient les ovnis au sérieux, même
s'ils n'avaient aucun éclaircissement rationnel à fournir.
En 1947, déjà, Staline avait convoqué plusieurs scientifiques, afin
d'obtenir des réponses sur ce que pouvaient être les ovnis. Après une étude
rapide, les experts auraient répondu que « les soucoupes volantes ne
présent[aient] pas de danger pour l'URSS, qu'elles n'[étaient] pas une arme
secrète des Américains, mais que, le phénomène existant, il [fallait] l'étudier
minutieusement ». Le Kremlin créa alors des structures appropriées pour
l'« étude des ovnis ». En 1968, dans sa réponse à une lettre adressée par des
constructeurs et ingénieurs de l'aviation au président du Conseil des
ministres, suggérant de constituer un organisme dédié à l'étude des ovnis,
l'État reconnut qu'il s'occupait déjà de la question. Tout en se gardant bien
de tirer des conclusions hâtives, le KGB répertoria systématiquement les
déclarations de chacun.

Voilà qu'en Sibérie les fripes de Raspoutine côtoyaient les combinaisons


aux lignes futuristes des extraterrestres, les hallucinations collectives et
même la prémonition des découvertes futures ! Pour les agents secrets,
force était de constater qu'au fond du « sac à miracles », derrière les vieux
papiers marxistes et les slogans fanés, se camouflaient les éternels
fantasmes de la Russie éternelle. Tout se mélangeait en un tourbillon qui
plongeait ses racines dans les entrailles de la civilisation russe.

Un phénomène étrange survint le 30 juin 1908. Ce jour-là, une immense


lueur embrasa soudainement le ciel de Sibérie, sur des centaines de
kilomètres à la ronde. Les habitants crurent à la fin du monde, des gardiens
de troupeau furent projetés en l'air comme des fétus de paille, les enfants se
mirent à pleurer. Ils déclarèrent plus tard avoir vu quelque chose de
semblable à un cylindre tomber sur terre, puis une énorme déflagration se
fit entendre dans un rayon de mille kilomètres. Les sismographes du monde
entier enregistrèrent la secousse tellurique qui parcourut toute la surface de
la terre. Un gigantesque nuage de poussière lumineuse s'étendit sur la
moitié du globe et, pendant plusieurs jours, on put lire en pleine nuit comme
s'il faisait jour, à Moscou, à Paris et à Londres !

Que s'était-il passé ? Les journaux évoquèrent la chute d'une météorite


d'un volume exceptionnel. L'événement fut appelé le « miracle de
Tunguska », du nom de la petite rivière près de laquelle il se produisit, qui
coule au milieu des sapins millénaires de la taïga. Depuis, les scientifiques,
les chamans ou de simples aventuriers n'ont cessé de se rendre dans cette
lointaine région pour y trouver l'explication de l'énigme. Si une météorite
avait été à l'origine de l'explosion, elle aurait dû creuser un cratère
gigantesque. Or, on n'en a découvert aucun. Seule la surface du sol fut
brûlée à l'endroit présumé de la chute de l'objet. L'absence de cratère aurait
pu s'expliquer par la désintégration de la météorite dans l'atmosphère, mais,
selon les calculs des astronomes, sa vitesse aurait alors dû dépasser les vingt
kilomètres par seconde, alors que les témoignages recueillis à l'époque
attestent qu'elle n'excédait pas trois à cinq kilomètres par seconde. Les
mêmes témoignages précisent que l'objet – de forme cylindrique, long d'une
soixantaine de mètres et pesant environ six mille tonnes – vola pendant un
certain temps parallèlement à la surface terrestre.

La polémique engagée autour de cet événement fournit une nouvelle


illustration de ce désir insatiable de croire aux miracles, qui caractérise la
mentalité russe. Pendant ce temps, un artiste de renom, Rerikh, affirmait
haut et clair qu'il s'agissait d'un message des extraterrestres : en envoyant
sur terre un de leurs engins, ils auraient voulu, à l'aube du XXe siècle,
« prévenir l'humanité des dangers et des cataclysmes qui l'attendaient ». La
zone de l'impact aurait été choisie pour son caractère quasi désertique. Pour
d'autres, une explosion atomique était à l'origine du phénomène : la
luminosité et le champignon, dont on fit alors de nombreuses descriptions,
ne laissaient aucun doute là-dessus. En outre, la température relevée à
l'épicentre de l'explosion avait dû atteindre trente millions de degrés !

Mais les plus étonnants témoignages recueillis par les services secrets du
Kremlin concernent l'événement qui a eu lieu le 20 septembre 1977 dans la
région de petrozavodsk. Un objet d'une luminosité exceptionnelle et de
forme hémisphérique apparut dans le ciel. Il envoyait vers le sol une telle
quantité de rayons que les témoins parlèrent d'un « déluge de lumière ».
Quelques minutes plus tard, la « pluie » cessa et l'objet commença à se
déplacer en direction du lac voisin. Les habitants de la ville purent observer
le phénomène pendant une bonne dizaine de minutes. L'objet, de couleur
pourpre et bordé de blanc, se déplaçait sans faire de bruit. Au bout d'un
moment, un petit appareil sortit de la demi-sphère et survola l'avenue
centrale de la ville, provoquant la frayeur sur son passage. Au beau milieu
du faisceau lumineux, des pompiers se retrouvèrent figés dans leur camion,
avec la sensation de ne rien pouvoir faire. Les descriptions les plus précises
proviennent des passagers d'un bateau qui se trouvait sur le lac. L'ovni
s'approcha d'eux, les survola un moment et descendit si bas qu'ils purent en
réaliser un croquis et déterminer son diamètre, d'une centaine de mètres.

La mission d'enquête qui se rendit sur place fit une constatation


troublante : sur la zone, les vitres des maisons étaient percées de trous de
cinq à sept centimètres de diamètre, aussi nets que si le verre avait été
découpé au diamant. Quelques échantillons furent envoyés à Moscou pour
être analysés, mais aucune explication cohérente ne put être avancée, et le
phénomène fut classé top secret. Les ingénieurs travaillant cette nuit-là sur
des sites voisins rapportèrent que les machines électroniques avaient
disjoncté. Officiellement, les autorités prétendirent qu'il s'agissait, une fois
de plus, d'une météorite.

Curieusement, on relève davantage de phénomènes inexplicables dans


des régions qui longent la ligne du Transsibérien. Contrairement à ce que
l'on pourrait imaginer, ce ne sont pas celles où la consommation d'alcool est
la plus élevée, mais des zones stratégiquement importantes en raison des
bases militaires qu'elles abritent. C'est une des raisons pour lesquelles le
KGB a toujours suivi ces affaires de près.

Les événements extraordinaires qui se déroulèrent dans la nuit du


14 juin 1980 jouèrent un rôle décisif dans la perception du phénomène des
ovnis par les autorités soviétiques. Il était 4 heures du matin quand l'officier
de permanence au siège du KGB, à Moscou, fut tiré de sa torpeur par un
coup de téléphone. À l'autre bout du fil, le président du KGB en personne,
Andropov, ordonnait d'une voix angoissée le branle-bas de combat général.
Un ovni avait été signalé dès 22 h 30, près de la ville de Toula, quasiment
au-dessus du village natal de Léon Tolstoï, Iasnaïa Poliana. L'objet,
sphérique et extrêmement lumineux, se dirigeait vers Moscou.

Quand l'information fut communiquée au commandement militaire, elle


suscita l'affolement : bien qu'aucun radar de la défense antiaérienne n'ait
signalé la présence d'intrus dans le ciel, les autorités pensaient qu'une
attaque surprise américaine avait pu être déclenchée contre le pays. Mais
quand l'alerte fut donnée, l'objet volait déjà au-dessus de l'aéroport principal
de Moscou, semant la panique parmi le personnel. Un impressionnant
spectacle se grava alors dans la mémoire de ceux qui en furent les témoins :
une couronne lumineuse sortit de l'ovni et, de cette couronne, s'échappèrent
quatre gigantesques rayons lumineux formant une sorte de croix de Saint-
André. Puis l'ovni s'éloigna, laissant derrière lui une traînée de lumière
incandescente. Trois petits appareils s'en détachèrent alors. Mais les avions
militaires MiG qui se jetèrent immédiatement à leur poursuite ne purent les
rattraper, ils avaient à leur tour disparu... L'astronome Gindilis, en service à
l'observatoire de Moscou cette nuit-là, put également transmettre une
description détaillée de l'ovni.

Après cet événement, qui avait pu être observé par des milliers de gens
paniqués, Andropov décida de créer une commission spéciale chargée
d'étudier ces phénomènes inexplicables. Son premier travail fut d'enquêter
sur ce qui venait de se produire. Une association de représentants de la
société civile consacrée aux ovnis vit aussi le jour à cette époque, réunissant
un amiral, deux cosmonautes (Khrounov et Nazarov), ainsi que des
astronomes et des physiciens.

Ces activités insolites des services secrets sont devenues publiques avec
la déclassification, en 1991, de dossiers du KGB couvrant la période de
1982 à 1990, reflet de l'aspect le plus inattendu de la mentalité des services
de renseignements du Kremlin durant cette période ténébreuse du
communisme en Union soviétique. Déjà à la fin des années 1980, sous
Gorbatchev, les informations réunies par les militaires sur les ovnis avaient
commencé à circuler sur la place publique – Gorbatchev fut d'ailleurs le
premier dirigeant soviétique à reconnaître officiellement, en 1989, que des
établissements scientifiques se livraient à des recherches sur les ovnis.

Ces informations passionnèrent à ce point les gens que l'Église orthodoxe


fit savoir qu'elle se préoccupait elle aussi de ces manifestations. De
nombreux faits s'y rapportant avaient déjà été relatés, écrits ou peints au
cours des siècles, partout dans le monde. Ainsi, le Mahabharata indien
apportait maints détails techniques sur les ovnis, en particulier sur des
engins de forme sphérique, et les chroniques de la Chine ancienne
décrivaient l'arrivée de l'empereur Wan Di sur un chariot lumineux venu du
ciel. Pour autant, la hiérarchie orthodoxe considérait officiellement les
apparitions d'ovnis comme des cas d'hypnose collective résultant de l'œuvre
du Malin.

Volonté de croire aux miracles, réalité scientifique, hallucination


collective ? Le KGB évita de porter un jugement définitif sur le phénomène
des ovnis. En Russie, ceux qui croient dur comme fer en l'existence des
extraterrestres ne font sans doute que donner une vigueur nouvelle aux
superstitions d'antan, quand des créatures de légende aidaient les hommes à
surmonter les périls, les consolaient de leurs malheurs ou les guidaient dans
l'incertitude, comme autrefois Grigori Raspoutine.
Les mysticismes postcommunistes
Quelques jours avant sa mort, Raspoutine confia ces paroles : « Je dois à
la Russie d'être celui que je suis ; c'est d'elle intérieurement que je suis sorti,
toutes mes sources profondes sont là-bas, là où se livre le combat final entre
Dieu et le diable. » Il ajouta que le pays allait « revenir à Dieu, face à un
esprit athée et embourgeoisé » et que le « miracle russe » tiendrait à la
« mission spirituelle du pays ».

Comment définir cette quête de spiritualité si fortement ancrée dans l'âme


des Russes ? Le Sibérien lui-même se référait à Dostoïevski pour la
décrire : « C'est avant tout l'oubli de toute mesure... C'est le besoin de
dépasser les bornes, le besoin de sentir son cœur défaillir au bord du
précipice et de s'y pencher jusqu'à mi-corps. »

Soixante-dix années de dictature communiste n'ont pas réussi à effacer le


mysticisme de l'âme slave. Mais combien, dans cette recherche, ont
emprunté des chemins détournés ! Au XXIe siècle, la croyance inaltérable
dans le pouvoir de médiums déguisés en prophètes est devenue un
phénomène de société.

Le chamanisme, particulièrement répandu en Sibérie, fut interdit par les


autorités soviétiques dès la fin des années 1920. Néanmoins, nombre de
chamans continuèrent à pratiquer les rituels et les soins en secret, car leur
don est avant tout un devoir : si, selon les croyances ancestrales, chacun
peut sentir la présence et subir la force des esprits au quotidien, seul le
chaman sait communiquer et négocier avec eux. Seul il sait naviguer dans
les mondes invisibles où ils résident et en revenir. Seul il peut retrouver
l'âme égarée du malade et lui faire ainsi recouvrer la santé. Seul il peut
accompagner l'âme du défunt dans l'au-delà et transmettre ses dernières
volontés. Il est celui qui lit dans le passé et dans l'avenir. Ces « sorciers »
furent souvent dénoncés et envoyés par les communistes dans des camps de
travail, ou simplement exécutés. Mais, même en déportation, ils restaient
respectés et craints, et leurs prophéties étaient rapportées de bouche à oreille
par les détenus.
À la fin du communisme fut créée la première association de chamans.
Autrefois, ces hommes vivaient dans les steppes, en communion avec la
nature, et les malades les remerciaient par un don. Ils officiaient toujours en
solitaire, deux chamans ne pouvant pas, traditionnellement, exercer sur un
même territoire. Mais au début du XXIe siècle, une mutation s'est opérée.
Les chamans fascinent de plus en plus. Désormais installés en ville, ils ont
pignon sur rue. Conséquence inéluctable et perverse : les soins sont payants
et les tarifs indiqués à la caisse remplacent l'offrande du malade. Les
revenus des nouvelles « polycliniques chamanistes » sont même redevables
de l'impôt. Leurs associations accueillent en stage des guérisseurs et des
chercheurs, mais aussi, plus récemment, des « spiri-touristes » venus de
l'Ouest, à la recherche de sensations mystiques. Certains, prônant un retour
aux sources, souhaitent tout de même revenir à la nature, et, après avoir
hiverné seuls six mois durant dans la taïga, décident de regagner un village
isolé.

Les années de communisme n'ont pas non plus modifié


fondamentalement l'existence des communautés que les autorités
considéraient comme des sectes – baptistes et chrétiens évangéliques,
adventistes du septième jour, molokanes, mennonites, doukhobors, entre
autres – et qui vivaient depuis fort longtemps en marge de la société. Elles
furent d'ailleurs persécutées moins pour leurs convictions religieuses que
pour le soutien qu'elles recevaient de l'étranger. Le KGB considérait avant
tout leurs membres comme des « adeptes des tendances mystico-religieuses
de l'Occident ».

Après le communisme, l'intérêt accru pour le paranormal reflétait aussi


une sorte de désarroi de l'opinion publique qui, encore de nos jours, croit à
42 % en l'existence du diable, comme elle croit aux ovnis, à la télépathie et
à l'astrologie61. Cette résurgence explique sans doute la prodigieuse
ascension des sectes dans les grandes villes russes. Leur nouvel âge d'or
commença sous Gorbatchev, à la fin des années 1980, notamment avec
l'implantation des sectes Hare Krishna et Moon. Aujourd'hui, les sectes
comptent quatre à cinq millions d'adeptes en Russie. Dispersées dans tout le
pays, elles comblent le besoin de réconfort – une concurrence qui inquiète
l'Église orthodoxe.
En Sibérie, les « buveurs de lait » s'appliquent à vivre comme dans les
temps les plus reculés et les « errants » entreprennent des voyages sans fin à
travers les steppes et les forêts pour échapper à l'Antéchrist. En Ukraine, la
Grande Fraternité blanche, secte millénariste très en vogue au début du XXIe
siècle, semble vouloir suivre les traces des « travestis en blanc » (comme les
anges) qui, au XIXe siècle, se rendaient de village en village porter la bonne
parole, un peu comme les fols en Christ.

Cette Grande Fraternité blanche trouve son origine dans un coup de


foudre entre un jeune docteur ès sciences, un certain Krivogonov,
spécialiste en cybernétique, et une belle journaliste, Maria Tsvygoun,
ancienne responsable de komsomol, membre du PCUS et député du bloc
démocratique (1989-1990). Quand cette dernière confia sur l'oreiller à son
compagnon que Dieu l'avait mandatée pour annoncer l'Apocalypse, il ne
douta pas un instant qu'elle était le septième messie et la demanda en
mariage sur-le-champ ! ils décidèrent ensuite de fonder une secte et se firent
appeler Jean-Baptiste et Maria Devi Khristos. Unis par le génie des
relations publiques, ils prêchèrent de ville en ville, puis créèrent une maison
d'édition et d'autres sociétés.

La secte connut une véritable réussite financière. Les services secrets


ukrainiens recensèrent plus de quatre cent mille adeptes, dont nombre de
jeunes. Les pouvoirs publics réagirent alors en accusant le couple de mener
une « entreprise de sabotage ». Devant ces attaques, celle que beaucoup
considéraient comme une déesse vivante ordonna à ses fidèles de s'immoler.
Le jour fatidique, quelques centaines d'entre eux forcèrent les portes de la
cathédrale Sainte-Sophie, à Kiev, pour accomplir leur rite. Lorsque les
forces de l'ordre firent à leur tour irruption dans l'édifice, elles se
retrouvèrent face à un spectacle extraordinaire : des jeunes, tous vêtus de
blanc, dansaient une ronde extatique autour d'une femme en voile blanc. La
déesse et son dieu furent arrêtés sur-le-champ. Menant une vie plus
tranquille derrière les barreaux de la prison, ils ne renoncèrent cependant
pas à prédire la fin des temps... La Grande Fraternité blanche n'a pas disparu
et de nouveaux adeptes continuent d'affluer.
Mais le mysticisme ne s'est pas cantonné aux sectes. Dès les années
1980-1990, la télévision de Moscou diffusa aux heures de grande écoute des
séances d'hypnose qui devinrent très populaires. Derrière la résurgence de
ces pratiques, on décelait certes un désir de fuir le désarroi du réel et une
alternative à l'incertitude de l'époque. Mais on y voyait surtout une
illustration des facettes inattendues de l'« histoire longue » de ce pays, selon
l'expression de Fernand Braudel, faisant cohabiter la fin du XXe siècle et le
début du XXIe siècle avec les traditions de la Russie éternelle de Raspoutine,
profondément attachée à l'invisible.

Anatoli Kachpirovski, qui présentait ces émissions, fut d'ailleurs


rebaptisé « le nouveau Raspoutine » par le public. Non que ce guérisseur ait
joué un rôle similaire auprès des chefs du Kremlin, mais, aux yeux des
gens, il apparaissait au moins aussi important que les hommes politiques de
premier plan – il fut même élu député au parlement du pays. À l'heure du
programme s'instaurait un drôle de couvre-feu vidant les rues de Moscou.

Des centaines de téléspectateurs déclarèrent avoir été guéris grâce à ses


émissions. Parmi les maladies qu'il prétendait soigner en priorité figuraient
le diabète, les insomnies, certaines formes de mélanome, le psoriasis. En
direct, il anesthésiait sous hypnose ou rendait l'usage de ses jambes à un
paralytique, il faisait disparaître des cicatrices postopératoires ou repousser
des cheveux colorés dans des chevelures toutes blanches. Et tout cela en
présence d'huissiers ! En outre, comme autrefois Raspoutine, il se flattait de
faire éprouver aux dames d'un certain âge – par télévision interposée – une
sensation intense, souvent quelque peu oubliée avec le temps !

La renommée de ce personnage énigmatique débuta dans sa ville natale, à


Kiev, capitale de l'Ukraine, où il exerça son métier de médecin généraliste
durant vingt-cinq ans. Mais le secret de son succès résidait dans son art de
l'hypnose. Le front haut, le regard pénétrant, il était vêtu de noir, en
souvenir de l'acteur américain Yul Brynner dans Les Sept Mercenaires, le
film le plus populaire des années 1950 en Russie soviétique. Le personnage,
qui frisait la mégalomanie, se considérait comme une des grandes figures du
XXe siècle, au même titre que Freud ou Einstein, affirmant avoir découvert
que chaque être humain possédait dans son esprit « un potentiel comparable
à un logiciel, qui pouvait être activé par l'individu lui-même », et dont
dépendait sa condition physique. Ce thaumaturge des temps modernes
professait ainsi : « Nous vieillissons uniquement parce que nous croyons
que devenir vieux est une nécessité. » Pour rester jeune, il suffisait de
programmer le « logiciel », afin de conserver l'esprit dans un réflexe de
jeunesse. Il était convaincu de pouvoir replacer l'être dans un courant
énergétique positif et éliminer de la sorte les « ondes négatives » à l'origine
des maladies et des insuffisances.

Comme Raspoutine autrefois, les séances de Kachpirovski réunissaient


majoritairement des femmes. Dans la salle, l'ambiance était électrique tant
les gens espéraient un miracle. Certains se levaient, en extase, et se
mettaient à danser, mains levées vers le ciel. En ces temps de troubles,
l'attente du prodige remplissait le vide laissé par la disparition du
communisme que l'Église ne parvenait pas à combler. La hiérarchie
orthodoxe se limitait à affirmer que pareil mage était guidé par une « force
diabolique », alléguant notamment que, si tant de médiums ordonnaient à
leurs patients d'enlever tout objet métallique pour réaliser leurs expériences,
c'était pour faire disparaître les croix que beaucoup portaient sur eux, et non
pour des questions de magnétisme.

Parallèlement à ces phénomènes, on croisait dans les rues de Moscou de


vieilles retraitées traînant leur nostalgie et exhibant un portrait de Staline,
alors même qu'elles consacraient – comble du paradoxe ! – une grande
partie de leur temps à la dévotion rituelle dans les églises, multipliant les
génuflexions, les signes de croix et les baisers sur les icônes protégées par
des vitres. Mais la contradiction apparente ne semblait pas les gêner : que
demandent les Russes à l'Église, si ce n'est de les rassurer, de leur offrir des
certitudes, de les accompagner dans leur retour vers la Russie éternelle ? Ils
attendent qu'elle soit un refuge où ils puissent retrouver la confiance et leurs
rêves du vieil Empire où chacun et chaque chose restait à sa place.
Chronologie
1853 (oct.)-1856 Guerre de Crimée.
1855-1881 Règne d'Alexandre II.
1861, février Abolition du servage.
1864 Réforme administrative et
judiciaire, création des zemstvos
(conseils locaux).
1865-1885 Conquête de l'Asie centrale par la
Russie.
1873 Alliance des Trois-Empereurs
(Guillaume Ier, François-Joseph Ier,
Alexandre II).
1873-1875 Mouvement Marche vers le peuple
des intellectuels populistes.
1876-1879 Activité de l'organisation
révolutionnaire Terre et Liberté.
1881, 1er mars Assassinat d'Alexandre II par les
populistes.
1881-1894 Règne d'Alexandre III.
1887, 1er mars Tentative d'attentat contre
Alexandre III à Saint-Pétersbourg –
Alexandre Oulianov, le frère aîné
de Vladimir Oulianov (le futur
Lénine), y est impliqué.
1891 Début de la construction du
Transsibérien.
1891-1893 Alliance franco-russe.
1894-1917 Règne de Nicolas Il.
1896
Mai Catastrophe de la Khodynka
(tragiques mouvements de foule
pendant les fêtes du couronnement
de Nicolas II à Moscou).
Octobre Nicolas II en visite officielle en
France.
1905 Guerre russo-japonaise.
Janvier Première révolution russe.
9 janvier « Dimanche rouge », la police et
l'armée tirent sur une manifestation
pacifique devant le palais d'Hiver.
14-25 juin Mutinerie du croiseur Potemkine
devant Odessa.
25 août Traité de paix de Portsmouth entre
la Russie et le Japon.
17 octobre Manifeste du tsar Nicolas II
promettant des libertés politiques
et la réunion d'une douma d'État
législative.
1917
2 mars Formation d'un gouvernement
provisoire.
3 mars Abdication de Nicolas II.
Juin Offensive russe sur le front sud,
marquée par un échec.
11 juillet Kerenski devient président du
Conseil.
Août Tentative contre-révolutionnaire du
général Kornilov, circonscrite par
la Garde rouge.
1er septembre Proclamation de la République ;
Kerenski prend la tête d'un
directoire.
25-27 octobre Coup d'État sous la direction des
bolcheviks. Formation du Conseil
des commissaires du peuple,
présidé par Lénine ; décrets sur la
paix et la terre.
1918
5 janvier Réunion de l'Assemblée
constituante élue à Petrograd.
6 janvier Dissolution de la Constituante.
15 janvier Formation de l'Armée rouge.
1er/14 février Adoption du calendrier grégorien.
10-11 mars Moscou devient la capitale de la
Russie ; le
gouvernementsoviétiques'installeau
Kremlin.
1924 Mort de Lénine.
1924-1953 Staline dirige l'Union soviétique.
1953-1964 Khrouchtchev dirige l'Union
soviétique.
1964-1982 Brejnev dirige l'Union soviétique.
1985 Gorbatchev, secrétaire général du
PCUS, lance la perestroïka.
1990 Instauration d'un régime
présidentiel en URSS.
1991
Mars Gorbatchev est élu président de
l'Union.
Juin Eltsine est élu président de la
fédération de Russie.
Décembre Fin de l'URSS.
1996, juin Eltsine est réélu à la présidence de
la fédération de Russie.
2000, mars Poutine est élu à la présidence de la
fédération de Russie.
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« Le roman des lieux et destins magiques »


Collection dirigée par Vladimir Fédorovski

Déjà parus :

Le Roman de la Russie insolite, Vladimir Fédorovski.

Le Roman de Saint-Pétersbourg, Vladimir Fédorovski, prix de l'Europe.

Le Roman du Kremlin, Vladimir Fédorovski, prix du Meilleur Document


de l'année, prix Louis-Pauwels.

Le Roman d'Athènes, Marie-Thérèse Vernet-Straggiotti.

Le Roman de Constantinople, Gilles Martin-Chauffier, prix Renaudot


essai.

Le Roman de Shanghai, Bernard Debré, prix de l'Académie des sciences


morales et politiques.

Le Roman de Berlin, Daniel Vernet.

Le Roman d'Odessa, Michel Gurfinkiel.


Le Roman de Séville, Michèle Kahn, prix Benveniste.

Le Roman de Vienne, Jean des Cars.

La Fabuleuse Histoire de l'icône, Tania Velmans.

Dieu est-il gascon ?, Christian Millau.

Le Roman de Saxe, Patricia Bouchenot-Déchin.

La Fabuleuse Histoire de Malte, Didier Destremau.

Le Roman de Hollywood, Jacqueline Monsigny et Edward Meeks.

Le Roman de Chambord, Xavier Patier, prix du Patrimoine.

Le Roman de l'Orient-Express, Vladimir Fédorovski, prix André-


Castelot.

Le Roman de Budapest, Christian Combaz.

Je serai la princesse du château, Janine Boissard.

Mes chemins secrets, Jacques Pradel.

Le Roman de Prague, Hervé Bentégeat.

Le Roman de l'Élysée, François d'Orcival.

Le Roman de Tolède, Bernard Brigouleux et Michèle Gayral.

Le Roman de l'Italie insolite, Jacques de Saint-Victor.

Le Roman du Festival de Cannes, Jacqueline Monsigny et Edward


Meeks.

Le Roman des amours d'Elvis, Patrick Mahé.

Le Roman de la Bourgogne, François Céséra.


Le Roman de Rio, Axel Gyldén.

Le Roman de la Pologne, Beata de Robien.

Les Fabuleuses Histoires des trains mythiques, Jean-Paul Caracalla.

Les Romans de Venise, Gonzague Saint Bris.

Le Mystère des Tuileries, Bernard Spindler.

Le Roman de la Victoire, Bertrand de Saint-Vincent.

Le Roman de Québec, Daniel Vernet.

Le Roman de Mai 68, Jean-Luc Hees.

Le Roman d'Israël, Michel Gurfinkiel.

Le Roman de Bruxelles, José-Alain Fralon.

Le Roman de Pékin, Bernard Brizay.

Obama, Le Roman de la nouvelle Amérique, Audrey Claire.

Le Roman de mes chemins buissonniers, Jean-Pierre Fleury.

Le Roman du désert, Philippe Frey.

Le Roman d'un pianiste, Mikhaïl Rudy.

Le Roman de Bretagne, Gilles Martin-Chauffier.

Le Roman de Madrid, Philippe Nourry.

Le Roman de Cuba, Louis-Philippe Dalembert.

Le Roman de Marrakech, Anne-Marie Corre.

Le Roman du Mexique, Babette Stern.


Le Roman du Vatican secret, Baudouin Boallert et Bruno Bartoloni.

Le Roman de Nice, Jean Siccardi.

Le Roman de Saint-Tropez, Nicolas Charbonneau.

Les Amours de Hollywood, Pierre Lunel.

La Grande Épopée de la traversée de la Manche, Albéric de Palmaert.

Le Roman de la chanson française, David Lelait-Helo.

Le Roman du Jardin du Roy, Philippe Dufay.

Le Roman de l'âme slave, Vladimir Fédorovski.

Le Roman du loup, Claude-Marie Vadrot.

Le Roman de l'Inde insolite, Catherine Golliau.

Le Roman du cinéma français, Dominique Borde.

Le Roman de Belgrade, Jean-Christophe Buisson, prix de la Fondation


Karić 2010.

Le Roman de Tolstoï, Vladimir Fédorovski.

Le Roman de la Rome insolite, Jacques de Saint Victor.

Le Roman de Saigon, Raymond Reding.

Le Roman de Napoléon III, Christian Estrosi et Raoul Mille.

Le Roman de Biarritz, Sylvie Santini, prix des Trois Couronnes 2010.

Le Roman de l'Orient insolite, Bernard Saint Bris.

Le Roman des maisons closes, Nicolas Charbonneau et Laurent Guimer.


Le Roman de Sissi, Elisabeth Reynaud.

Le Roman des Marins, Laurent Mérer.

Le Roman des Provences, Jean Siccardi.

Le Roman de Hemingway, Gérard de Cortanze.

Le Roman des papes, Bernard Lecomte.

Le Roman des morts secrètes de l'Histoire, Philippe Charlier.

Les Romans du Mont Saint-Michel, Patrice de Plunkett.

Le Roman de la Louisiane, Jacqueline Monsigny et Edward Meeks.

Le Roman de l'espionnage, Vladimir Fédorovski.

Le Roman du Juif universel, Elena Bonner, André Glucksmann.

Composition et mise en pages réalisées par


Sud Compo – 66140 – Canet en Roussillon
221/2011

Éditions du Rocher
28, rue du Comte-Félix-Gastaldi
98000 Monaco
www.editionsdurocher.fr

Imprimé en France
Dépôt légal : décembre 2011
N° d'impression :

Notes
1. Il n'a pourtant jamais été moine.

2. Allusion à sa sensualité débridée.

3. Issu de l'adjectif russe raspoutnyi.

4. D'après le célèbre dictionnaire de Vladimir Dahl, publié entre 1863 et 1866, raspoutie est « un
chemin de voyage, une fourche, un échange de voies, une place où se croisent ou se séparent les
chemins, un carrefour ».

5. Iefim Iakovlevitch Raspoutine et Anna Vassilievna Parchoukova, les parents de Grigori, se


marièrent à Pokrovskoïe le 21 janvier 1862 à l'âge de vingt et vingt-deux ans, respectivement. Une
petite Evdokia naquit le 11 février 1863, qui mourut quelques mois plus tard. Une deuxième fille, elle
aussi appelée Evdokia, vint au monde le 2 août 1864, mais ne survécut guère. Une troisième fille,
prénommée Glikerya, vit le jour le 8 mai 1866 et décédera quatre mois plus tard. Le 17 août 1867
survint enfin le premier fils, Andreï, qui ne parvint pas à l'âge adulte. En 1868, les livres d'église ne
font mention d'aucune naissance dans la famille, ce qui signifie que Raspoutine n'a pas pu naître
avant 1869. Après 1868, il n'existe pas de registres consultables, hormis certains formulaires
originaux remplis à l'occasion d'un recensement de toute la Russie. Ce recensement, daté de 1897,
avait été très scrupuleusement réalisé ; y apparaît clairement la date de naissance de Raspoutine :
1869.

6. Au journal Temps nouveau en 1911.

7. Un pénis momifié de près de trente centimètres, conservé et exposé au musée de l'Érotisme de


Saint-Pétersbourg, lui est attribué. Cependant, des doutes subsistent sur l'origine de cet objet...

8. Mikhaïl et Gueorgui, décédés prématurément ; Dimitri, né en 1895 ; Matriona, née en 1898 et


Varvara, née en 1900.

9. De 1860 à 1891, au monastère d'Optina Poustine, le célèbre starets Ambroise avait accueilli des
milliers de pèlerins, dont Dostoïevski et Léon Tolstoï. C'est Ambroise que Dostoïevski a immortalisé
sous les traits du starets Zosime dans Les Frères Karamazov.

10. Comme le monastère Saint-Cyrille-du-Lac-Blanc, en 1397, ou encore le monastère établi par


Sawa et Zosime sur les îles Solovetski en 1436, cent ans après la fondation de la maison mère de la
Sainte-Trinité. Après la mort de Serge (en 1392) fut érigée en 1422, sur l'emplacement de la petite
église en bois des origines, la cathédrale de la Trinité, où reposent ses cendres.

11. Andreï Roublev vécut approximativement de 1370 à 1430.

12. En russe, « saint » (sviatoï) signifie « lumière ». Les moines représentent ainsi, en quelque sorte,
des icônes vivantes.

13. Siméon mourut en 1642. Sa tombe devint un lieu de pèlerinage pour des guérisons miraculeuses.
Durant deux cent cinquante ans, les pèlerins affluèrent de tous les coins de la Sibérie pour prier
devant ses reliques, lesquelles furent jetées hors du sanctuaire par les bolcheviks en 1918, en même
temps que périssait la famille impériale.

14. Nikolaev à Verkhotourié.


15. Raspoutine ne relata publiquement ces visions qu'après 1908.

16. Ce qui pourrait laisser penser que Raspoutine était un espion, comme l'ont affirmé certains.

17. Au XIVe siècle, le moine Philothée émit une prédiction selon laquelle Moscou serait la
« troisième Rome ». Après la destruction par les Barbares de l'Empire romain et la prise de Byzance
par les Turcs, la Russie se considéra comme la « troisième Rome », gardienne de l'« esprit chrétien
authentique ».

18. La célèbre compagnie de Diaghilev.

19. Marc Raeff, cité d'après Michel Heller. Voir « Bibliographie ».

20. Il resta cinq mois à Saint-Pétersbourg, de septembre 1903 à janvier 1904.

21. Vassili Klioutchevski évoque ici les origines de la mère de Nicolas II, la princesse Dagmar de
Danemark.

22. Peterhof ou Tsarskoïe Selo.

23. Ratchkovski.

24. Selon les données officielles, on dénombra quatre-vingt-seize morts et trois cent trente-trois
blessés. Lénine évoqua des centaines de morts.

25. Raspoutine parvint cependant à se faire photographier en habit de prêtre.

26. Selon le récit qu'elle fit plus tard à son amie Anna Vyroubova.

27. Divorcée du prince de Leuchtenberg.

28. En 1911.

29. Alexandre Soljenitsyne, La Roue rouge, Fayard, 2001.

30. Le 1er septembre 1911.

31. Ville située au bord de la Volga, plus tard renommée Stalingrad, puis Volgograd.

32. Les « navires » et les « flottilles » des khlysty, dispersés à travers toute la Russie, maintenaient
entre eux des contacts.

33. Voir V. L. Maevski, La Tragédie de la Russie impériale, Madrid, 1963.

34. Voir Yves Ternon, Raspoutine, une tragédie russe, Bruxelles, Complexe, 1991.

35. Goutchkov.

36. Officier de la garde impériale.


37. Certains, comme le général Djounkovski, payèrent de leur poste leurs interventions hostiles à
Raspoutine.

38. Le tsar Michel Romanov avait été élu le 21 février 1613 par une assemblée populaire.

39. La famille impériale commença son voyage jubilaire à travers la Russie. Elle visita Vladimir,
Souzdal et Nijni-Novgorod où elle s'embarqua sur la Volga vers Kostroma. De là, les souverains
refirent le chemin qui avait conduit le tsar Michel à Moscou par Rostov et Pereïaslav.

40. Dans la Gazette de Saint-Pétersbourg le 13 octobre 1913 et dans une interview au journaliste
Razoumovski.

41. Khionia Gousseva, ancienne prostituée.

42. Voir Archives secrètes de l'empereur Nicolas II, Paris, Payot, 1928.

43. Autour de la grande-duchesse Elisabeth : le prince Félix Ioussoupov ; le gouverneur de la


province de Moscou, Djounkovski ; le maréchal de la noblesse, Samarine ; le président de la douma,
Goutchkov.

44. Voir prince Félix Ioussoupov, La Fin de Raspoutine, Monaco, éditions du Rocher, 2005.

45. Dans les années 1920, ce dernier confirma cette version des faits dans des interviews à la presse
d'immigration russe.

46. Prince Félix Ioussoupov, op. cit.

47. Ce documentaire a été diffusé en France en juillet 2007 sur la chaîne Histoire. L'hypothèse de
Richard Cullen se base sur la découverte d'un éminent pathologiste russe, Vladimir Jarov.

48. Selon les documents d'archives allemandes publiés dans Novi journal, New York, 1967.

49. Dmitri Volkogonov, Lenin, Moscou, Novosti, 1994.

50. Documents retrouvés dans les Archives centrales spéciales d'État de Russie provenant de la
Sûreté générale française : saisis par les Allemands en 1940 et transportés à Berlin, certains dossiers
du ministère de l'Intérieur (rapports de contre-espionnage) y ont été découverts par les services
spéciaux soviétiques en mai 1945 et emportés à Moscou.

51. Cité d'après Z.A.B. Zeman, W.B. Scharlau, The Merchant of Revolution : The Life of Alexander
Israel Helphand (Parvus), London, Oxford University Press, 1965.

52. Dnevniki i pisma, New York, Ermitage, 1990, p. 101.

53. Néanmoins, une polémique demeure à propos du tsarévitch. Alexis est-il vraiment mort en 1918 ?
Non, répondent Vadim Petrov, Igor Lyssenko et Gueorgui Egorov, trois scientifiques russes qui ont
récemment étudié la question. Le compte-rendu de l'exécution est mensonger : le chef des assassins a
assuré à ses supérieurs qu'il avait parfaitement rempli sa mission, ce qui n'était pas le cas.

54. Wolf Messing le confirma lors d'un entretien avec l'auteur.


55. Cependant, les intimes du tsar ont souvent joué, bien au-delà du cas Raspoutine, un rôle politique
important en Russie : Pierre le Grand s'était reposé sur son conseiller Menchikov ; l'impératrice
Anne, sur Biron ; l'impératrice Catherine II, sur ses amants successifs. Alexandre Ier avait eu Mme de
Krüdener ; Alexandre II, son ministre d'origine arménienne, Mélikov.

56. Notamment la célèbre Djouna, qui exerça déjà ses talents sous le règne de Brejnev, à la fin des
années 1970.

57. Le dieu Volos, par exemple, dont la puissance indomptable, selon la tradition, se manifestait tour
à tour dans la fécondité et la destruction du monde, se transforma en « saint Vlassi le Thaumaturge,
serviteur de Dieu ». Peroun, le dieu de la foudre, fut remplacé par le prophète Élie déclenchant la
tempête.

58. Particulièrement au début du XVIIIe siècle, sous le règne de pierre le Grand qui les pourchassa et
les contraignit à raser leur barbe.

59. Selon le témoignage d'Alexandre Langeron, émigré français servant dans l'armée russe.

60. Chateaubriand, Benjamin Constant, Grégoire, Mme de Duras et Mme Récamier.

61. Il est intéressant de noter que, parmi ces 42 %, on rencontre de nombreux hauts fonctionnaires de
l'État.
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