Jean-Marie MAILLEFER
Professeur Émérite de langues
et civilisation scandinaves
Paris-Sorbonne
LES VIKINGS
Editions Jean-Paul Gisserot
copyright
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© Editions Jean-Paul Gisserot, 2015 pour la présente édition
numérique
2014 pour l’édition papier de référence
ISBN : 9782755804096
Introduction
« La multitude innombrable des hommes du Nord ne cesse de croître ; de
tous les côtés des chrétiens sont victimes de massacres, de pillages, de
dévastations, d’incendies dont subsisteront des témoignages manifestes tant
que durera le monde. Ils prennent toutes les cités qu’ils traversent sans que
personne leur résiste ; ils s’emparent de Bordeaux, Périgueux, Limoges,
Angoulême et Toulouse. Angers, Tours et Orléans sont anéantis (…)
Ainsi se réalise à peu près la menace que le Seigneur a proférée par la
bouche de son prophète : un fléau venu du Nord se répandra sur tous les
habitants de la Terre (…) Quelques années plus tard, un nombre
incalculable de navires normands remontent la Seine. Le mal augmente
dans cette région. La cité de Rouen est envahie, pillée, incendiée ; celles de
Paris, Beauvais et Meaux sont prises ; la place forte de Melun est
dévastée ; Chartres est occupée ; Évreux est pillé ainsi que Bayeux, et
toutes les autres cités sont envahies successivement. Il n’y a presque pas de
localité, pas de monastère qui soit respecté ; tous les habitants prennent la
fuite… »
Ermentaire, Miracles de Saint Philibert
(milieu du IXe siècle).
À la fin du VIIIe siècle, les Scandinaves, Danois, Norvégiens,
Suédois, font irruption dans l’histoire de l’Europe et vont y
occuper une place de première grandeur jusqu’au XIe siècle,
comme pirates et conquérants, mais aussi colonisateurs et
marchands. Leur champ d’action est immense. Ils apparaissent
dans les Îles britanniques et dans l’empire carolingien, quelques
décennies plus tard on les voit sur les côtes de la péninsule
ibérique et du Maroc, mais aussi en Russie, à Constantinople et
jusque dans la mer Caspienne. À l’ouest, ils vont prendre le
contrôle des archipels du nord de l’Écosse, puis d’une grande
partie de l’Angleterre, établir des têtes de pont en Irlande et en
plusieurs points du littoral de l’empire carolingien. Des colons
scandinaves peuplent les Îles Féroé et l’Islande, prennent pied
au Groenland et enfin à Terre-neuve vers l’an mil. À l’est, ils
jettent les fondations des principautés de Novgorod et de Kiev,
concluent des traités avec les empereurs byzantins, commercent
avec le monde musulman.
Si l’espace géographique concerné par leurs expéditions est
vaste, la durée de l’expansion viking ne l’est pas moins : près de
trois siècles. On a, en effet, l’habitude de faire commencer
l’époque viking un peu avant l’an 800 après J.-C., avec le raid
mené en 793 contre le monastère de Lindisfarne, dans le nord-
est de l’Angleterre. La tradition veut aussi qu’elle s’achève dans
la seconde moitié du XIe siècle. Il faut donc prendre garde de
ne pas exagérer l’unité de cette longue période : en Scandinavie
comme sur le continent, les sociétés ne sont pas restées figées
et les conditions de l’implantation scandinave ne sont pas
identiques en Islande, en Angleterre, en Normandie ou en
Russie. À l’origine païenne, mais loin d’être « barbare », la
civilisation viking s’est montrée capable d’élaborer une poésie à
la métrique complexe, apanage des poètes de Cour, les scaldes ;
elle dispose d’artisans hors pair, en particulier dans le domaine
de l’orfèvrerie et de la construction navale ; en Scandinavie et
hors de Scandinavie, les Vikings fondent des villes, des colonies
de peuplement, des principautés. Ils ont exploré des routes
commerciales qui ont permis de reculer les limites du monde
connu des Européens à leur époque. Une de leurs
caractéristiques essentielles est leur extraordinaire capacité à
assimiler les influences politiques, culturelles et religieuses
auxquelles ils ont été confrontés au cours de leurs
pérégrinations. Entre le IXe et le XIe siècles, ils sont partout
des agents de changements politiques et économiques
importants et on demeure frappé par la nature multiple de leurs
activités sur la scène européenne.
L’expression « époque viking » est cependant une invention
du XIXe siècle. Elle apparaît dans les années 1840 au Danemark
dans les cercles du Musée national de Copenhague, pour
caractériser une série d’objets archéologiques succédant
chronologiquement aux époques précédemment déterminées :
âge de pierre, âge du bronze et âge du fer. Elle est utilisée pour
la première fois avec le sens de période historique en 1873 par
l’archéologue danois J. J. Worsaae (1821-1885), puis en Suède
par son collègue et disciple Oscar Montelius (1843-1921) en
1877. La notion est ensuite reprise et développée en 1889 dans
l’ouvrage de Paul B. du Chaillu (1835-1903), The Viking Age (2
vol.), avant d’être largement popularisée au XXe siècle. On ne
peut toutefois pas définir de limites chronologiques précises à
l’époque viking : les dates de 793 (pillage de Lindisfarne) et de
1066 (défaite à Stamfordbridge du roi norvégien Harald
Harðrádi), pour commodes qu’elles soient, ne correspondent à
aucune rupture réelle. L’archéologie montre en effet la présence
des Norvégiens dans les Hébrides et les Orcades au moins
depuis le milieu du VIIIe siècle, tandis que des expéditions
continuent d’être tentées à partir de Scandinavie vers les Îles
britanniques non seulement à la fin du XIe siècle, mais jusqu’en
1263. Aujourd’hui on s’accorde donc pour intégrer largement le
VIIIe siècle scandinave dans la période viking et faire coïncider
son achèvement avec la conversion au christianisme, laquelle est
acquise au Danemark et en Norvège entre 970 et 1030 et sans
doute une cinquantaine d’années plus tard en Suède.
Les Vikings demeurent nimbés d’une aura incontestable. Qui
n’a pas entendu parler des Vikings ? Assimilés le plus souvent
dans l’imaginaire occidental à des superhéros capables de tous
les exploits, de franchir les océans et de mourir sans ciller,
ombrageux et violents, mais épris de liberté et individualistes,
ils sont associés à la découverte de lointains horizons, de
nouveaux espaces. Du XVIII e siècle à nos jours, ils ont
constitué une source d’inspiration, pour le meilleur et parfois
pour le pire. Mais la plupart des idées reçues à leur propos sont
malheureusement fausses. Pour en donner une image plus
objective, il importe de se méfier des exagérations de toutes
sortes et de s’en tenir aux sources historiques et archéologiques.
Les sources de l’histoire des Vikings
Les sources de l’histoire des Vikings sont diverses et
finalement assez nombreuses, mais leur interprétation est en
général délicate, chaque type de sources posant des problèmes
spécifiques. En outre elles nous renseignent de manière très
inégale selon les zones où les Vikings ont été actifs. Il nous faut
d’une part faire la différence entre les documents
contemporains de l’expansion viking et les textes postérieurs
aux événements, et d’autre part entre les témoignages extérieurs
au monde scandinave, de loin les plus nombreux, et ceux
consignés de l’intérieur en langue norroise, les seuls
susceptibles de nous apporter un éclairage direct sur les
mentalités en vigueur dans la société viking.
Notre connaissance de l’activité des Vikings en Europe
occidentale repose traditionnellement sur les textes écrits par
les hommes d’Église sur le continent et dans les Îles
britanniques. Il s’agit d’abord des annales et des chroniques en
latin. Livrant des informations année après année, elles ont été
rédigées souvent indépendamment les unes des autres dans les
monastères des régions touchées par la piraterie viking en
France septentrionale (Annales de Saint-Bertin, de Saint-Vaast,
de Saint-Wandrille…), en Allemagne (Annales de Fulda, de
Xanten…), en Aquitaine. Ces textes, dus à des clercs, portent
un regard subjectif sur les Vikings décrits comme des pillards
qui s’attaquent aux églises sans défense. Ils nous livrent donc
une image stéréotypée. À côté des annales monastiques, il faut
mentionner les annales compilées dans l’entourage officiel des
souverains (Annales regni Francorum), les biographies (Vita Karoli
d’Eginhard, Vita Hludowici imperatoris de Thégan, Histoire des fils
de Louis le Pieux par Nithard, Gesta Karoli de Notker le bègue),
ainsi que pour le Xe siècle la Chronique de Réginon de Prüm,
les Annales de Flodoard, l’Histoire de Richer, la Chronique saxonne
de Widukind. Il ne faut pas non plus négliger les œuvres en
vers, comme le Poème sur Louis le Pieux d’Ermold le noir où est
décrite la cérémonie de baptême du prince danois Harald en
826, ou encore le poème d’Abbon de Saint-Germain consacré
au siège de Paris par les Vikings. Les œuvres hagiographiques
(Vies de saints) évoquent ponctuellement les ravages commis
localement par les Vikings contre des communautés
monastiques. Parmi celles-ci, une place à part doit être faite à la
Vie de Saint Anschaire (Vita Ansgarii) de Rimbert qui fait le récit
des premières missions de conversion menées au IXe siècle en
Scandinavie. Nous disposons aussi d’ouvrages
historiographiques rédigés au XIe siècle, comme, pour la
Normandie, l’œuvre de Dudon de Saint Quentin (De moribus et
actis primorum Normanniae ducum) ou l’Histoire des ducs de Normandie
de Guillaume de Jumièges, ou bien, pour le nord de
l’Allemagne, la Chronique de Thietmar de Mersebourg, ou
encore celle d’Adémar de Chabannes pour l’Aquitaine. Vers l’an
mil, Garnier de Rouen compose une farce, Moriuht, qui met en
scène les tribulations d’un Irlandais capturé par les Danois ; une
mésaventure similaire, arrivée à un autre Irlandais dans les
années 840, est narrée dans un tout autre type de texte, la Vita
Findani. Dans les années 1070, un clerc allemand, Adam de
Brême, rédige en latin une Histoire des archevêques de
Hambourg (Gesta Hammaburgensis ecclesie pontificum) en quatre
livres. Le dernier propose une description de la Scandinavie ;
basé sur une documentation considérable et sur des témoins
oculaires, l’ensemble constitue une source importante sur
l’histoire intérieure de la Scandinavie et les missions
d’évangélisation auprès des Scandinaves pendant la période
viking.
Deux textes juridiques en vieux frison mentionnent les
activités guerrières et de piraterie des Vikings. Ils remonteraient
à la période 980-1025, mais ne nous sont parvenus que par des
manuscrits postérieurs à la fin du XIIIe siècle. Concernant les
Îles britanniques, les sources principales sont également les
annales, la principale étant la Chronique anglo-saxonne pour
l’Angleterre, mais aussi les Annales irlandaises pour l’Irlande, la
Chronique de l’île de Man ou les Annales Cambriae pour le Pays
de Galles. Entreprise vers 890, la Chronique anglo-saxonne, rédigée
en vieil anglais, s’attarde longuement sur les opérations des
Vikings et la résistance des souverains anglo-saxons. On peut la
compléter par la Vie en latin du roi Alfred le grand, due au
moine Asser, ou par des textes indépendants comme l’Historia
de Sancto Cuthberto qui relate les avanies subies par les reliques du
saint de Lindisfarne ou encore l’Encomium Emmae reginae qui
constitue un panégyrique de Knut le grand. Une place à part
doit être laissée au récit de voyages d’Ottar et de Wulfstan,
intégré dans la traduction anglo-saxonne de l’Histoire
universelle d’Orose, où sont transcrites de précieuses
informations sur les étapes du commerce scandinave le long de
la côte norvégienne et dans la Baltique à la fin du IXe siècle. Le
conflit avec les Vikings apparaît également dans des poèmes,
comme celui consacré en anglo-Saxon à la Bataille de Maldon
(991). De même, un texte narratif irlandais, Cogadh Gaedhel re
Gallaibh, nous livre la chronique des « Guerres des Irlandais
contre les étrangers », c’est-à-dire les Scandinaves. Les diverses
annales irlandaises, compilées dans des monastères, ne nous
sont parvenues que dans des versions très postérieures aux
événements. Malgré ce caractère tardif, leur intérêt est
néanmoins très grand par les détails qu’elles fournissent. En
revanche, il n’existe pas de sources écrites contemporaines pour
l’Écosse en dehors des informations données par les annales
irlandaises ou anglo-saxonnes.
À l’autre bout de l’Europe, les activités des Scandinaves
pendant la période viking sont documentées par des sources
écrites grecques, slaves et arabes. Dans les sources byzantines, la
première mention de la menace viking apparaît dans un prêche
du patriarche Photios en juin 860. Des auteurs grecs du
IXe siècle au XIe siècle (Georges le moine, Syméon logothète,
Léon le diacre, Cedrennos, Psellos,...) ont mentionné les
activités des Scandinaves sur la route de l’est. Au milieu du
Xe siècle, l’empereur Constantin Porphyrogénète consacre un
chapitre de son ouvrage De administrando imperio aux Rhos, nom
donné aux Scandinaves installés en Russie. Il décrit d’abord
comment les Rhos rassemblent chaque printemps une flotte de
marchands depuis divers lieux de Russie, pour descendre au
mois de juin le fleuve Dniepr jusqu’à Constantinople, puis il
relate les conditions dans lesquelles les princes rhos de Kiev
collectent le tribut en Russie. Les contacts, à la fois
commerciaux et belliqueux, entre les Byzantins et les
Scandinaves de Russie ont été concrétisés par des relations
diplomatiques. Les textes de quatre traités conclus entre
l’empire byzantin et les princes scandinaves de Kiev, en 907,
912, 945 et 971, nous sont parvenus dans leur version russe par
l’intermédiaire de la Chronique de Nestor ou Chronique des
Temps passés, un document compilé à partir du XII e siècle qui
fait le récit des événements intervenus en Russie entre 852 et
1096. Après une dizaine d’entrées qui concernent le IXe siècle,
le premier tiers de l’œuvre est consacré au Xe siècle et nous
apporte un éclairage sur l’intervention des Scandinaves en
Russie au cours de la période viking.
Comme les sources grecques, certaines sources arabes nous
livrent des informations sur la présence des Scandinaves en
Russie, mais aussi ponctuellement sur les raids vikings en
Espagne. On a ici essentiellement affaire à des ouvrages
géographiques ou à des récits de voyages. Cependant ces
documents nous ont en général été transmis selon une tradition
complexe et dans des copies bien postérieures à l’époque
viking. Ibn Khurdadbeh est le premier à mentionner au milieu
du IXe siècle les marchands Rus dans le Livre des routes et des
provinces (Kitab al-masalik wa’l mamalik). Il les décrit comme un
groupe de Saqaliba (Slaves) qui, depuis le nord de la Russie,
pratique le commerce des fourrures et des épées, mais aussi des
eunuques et des esclaves. Ils versent un tribut à l’empereur
byzantin et au prince des Khazars de la Volga. Transportés à
travers la mer Caspienne, leurs produits arrivent jusqu’à Bagdad.
Au début du Xe siècle, dans le Livre des atours précieux (Kitab al
A’laq an-nafisa), Ibn Rustah, originaire d’Ispahan, donne la
description d’ar-Rusiya et décrit les mœurs de ces « Rus » qui,
selon cet auteur, sont dirigés par un prince (khagan) ; ce sont
des marchands, ils ne cultivent pas la terre, mais ont des villes.
Ils portent des colliers d’or et de belles épées, se déplacent en
bateau, sont toujours prêts à combattre, sacrifient à leurs dieux
par des pendaisons rituelles auxquelles procèdent leurs
« chamans » et enterrent les personnages importants dans des
chambres mortuaires avec une concubine. À la même époque,
en 921-922, un juriste arabe, Ibn Fadlan, nous fournit avec sa
Risala (Lettre) un témoignage de première main sur ces Rus, à
l’occasion d’une mission diplomatique envoyée depuis Bagdad
jusque dans les territoires de la moyenne Volga. Ibn Fadlan a
observé directement certaines coutumes des Vikings en Russie,
notamment les rites qui entourent la mort d’un chef scandinave.
À côté des guerriers Rus qui servent comme mercenaires auprès
des rois khazars, l’historien Al-Masudi († 956) cite aussi, dans
les Prairies d’Or, les marchands Rus « dont les plus nombreux
sont appelés al-urdumana », (hommes du nord, « Normands »),
et qui fréquentent avec leurs marchandises l’Espagne, les
royaumes chrétiens d’Occident, Constantinople et le pays des
Khazars. Un négociant juif espagnol, Ibn Yakub al Tartushi, a
laissé un récit du voyage qui le mène en 965 jusqu’au comptoir
commercial danois de Hedeby, dont il décrit les habitants avec
force détails. Divers auteurs arabes du X e au XIIe siècle relatent
également les attaques vikings contre l’Espagne musulmane au
milieu du IXe siècle (Al Bakri, Ibn Hawqal, Ibn Idharim, Al-
Razi, Ibn Al-Athir), et sur le littoral occidental de la Caspienne
au Xe siècle (Ibn Miskawayh, Ibn Qutiya, Ibn Ishak). Même s’ils
n’ignorent pas les aspects guerriers des Vikings, les témoignages
provenant du monde arabo-musulman présentent surtout les
Scandinaves en Russie comme des marchands au long cours et
des païens idolâtres.
Faðir a fait sculpter ces runes à la mémoire d’Assur, son frère, qui trouva
la mort au nord dans une expédition viking (pierre runique de Västra
Strö, Scanie, DR 334)
Quant aux sources scandinaves, elles sont de deux sortes :
les sources contemporaines et les sources postérieures à
l’époque viking. Les premières sont constituées par les pierres
historiées de Gotland, les inscriptions runiques et les strophes
scaldiques, dont la datation reste incertaine et peu précise, sauf
exception. Ce peut d’ailleurs être aussi le cas de leur
interprétation. Ce sont toutefois les seuls documents
susceptibles de nous livrer la vision des Scandinaves eux-
mêmes. Sur les pierres historiées de Gotland, une riche
iconographie illustre des scènes mythologiques et religieuses,
souvent énigmatiques, mais qui évoquent parfois des mythes
connus par des textes plus tardifs. Les inscriptions runiques de
l’époque viking se trouvent en général sur des pierres levées,
gravées de runes. Connue en Scandinavie depuis les premiers
siècles de notre ère, l’écriture runique continua d’y être utilisée
jusqu’après la conversion au christianisme. Mais alors que les
inscriptions les plus anciennes présentent souvent un contenu
obscur, celles qui apparaissent au tournant des VIIIe et
IXe siècles avec un alphabet réduit de 24 à 16 signes sont
remarquablement homogènes dans leur formulation. Le plus
souvent il s’agit de monuments élevés par leur famille à la
mémoire d’individus décédés, sur lesquels sont fournis des
renseignements sur la situation sociale et les circonstances de la
mort. Plus de 3 300 inscriptions de ce type (dit nouveau fuþark)
sont aujourd’hui répertoriées, une écrasante majorité se
trouvant sur l’actuel territoire suédois (environ 2 700, dont plus
de 1 200 dans l’Uppland). La plupart de ces inscriptions
suédoises, notamment celles de Suède centrale, datent du
XIe siècle. En revanche, celles de Norvège (une cinquantaine)
et du Danemark (environ 200, y compris Bornholm, auxquelles
il faut ajouter une soixantaine d’inscriptions en Scanie, alors
territoire danois) sont beaucoup moins nombreuses. Les
Vikings ont exporté leurs pratiques épigraphiques au cours de
leurs voyages outremer, puisque nous trouvons un petit nombre
d’inscriptions runiques en Islande et aux Îles Féroé et même au
Groenland (environ 80, pour l’essentiel d’époque médiévale).
On compte également des inscriptions runiques scandinaves
dans les Îles britanniques : 4 en Angleterre (dont 2 retrouvées à
Londres), 8 en Écosse et dans les Hébrides, une soixantaine
dans les archipels des Shetland et des Orcades (y compris une
trentaine de graffitis laissés par un groupe de Scandinaves au
XIIe siècle). L’île de Man a révélé une trentaine d’inscriptions
runiques gravées entre 930 et 1025, tandis qu’en Irlande on ne
connaît que quelques rares exemples de textes runiques sur
pierre, auxquels il faut toutefois ajouter des inscriptions sur os
et sur bois mises à jour dans les fouilles de Dublin. En Ukraine,
une pierre runique a été identifiée à l’embouchure du Dniepr
sur l’île de Berezanj, sur la route qui menait les Scandinaves à la
mer Noire. Le site de Staraja Ladoga, dans le nord de la Russie,
a livré également quelques inscriptions sur bois. Deux graffitis
en runes proviennent du monde grec : l’un laissé sur un mur de
l’ancienne église Sainte-Sophie de Constantinople (Istanbul),
l’autre sur le fameux Lion du Pirée (aujourd’hui à Venise). Ce
panorama montre que l’écriture était loin d’être inconnue des
Scandinaves à l’époque viking et qu’elle était au moins pratiquée
par une élite de la société. Malgré la brièveté de leur message,
les inscriptions runiques présentent un intérêt historique
certain, en relativisant notamment l’importance du phénomène
viking au sein du monde scandinave puisque seule une petite
proportion de ces inscriptions mentionne des voyages à
l’étranger. Elles permettent cependant de préciser les étapes de
« la route de l’est » qui menait les expéditions vikings vers
Byzance et l’Orient, via les pays baltes et la Russie du nord.
Elles ont été très souvent placées à proximité des voies de
communication et jettent aussi un éclairage sur les réalités
sociales au sein des couches les plus aisées de la société
scandinave à l’époque viking, notamment le rôle des femmes,
citées sur plus du quart des pierres runiques.
Certaines inscriptions runiques, comme celle de Karlevi
(Öland en Suède), respectent la métrique de la poésie eddique
ou scaldique, caractérisée par le recours à l’allitération, ce qui
prouve que celle-ci était bien pratiquée à l’époque viking. Ainsi
peut-on lire sur la pierre suédoise de Turinge (Sö 338) :
Brøðr vaRu þæir Ces frères étaient
bæsta manna les meilleurs des hommes
a landi dans le pays
Ok i liði uti et à l’étranger dans l’armée
heldu sina ils traitaient bien
huskarlar vel leurs hommes de guerre.
Toutefois, pour l’essentiel, les strophes scaldiques ont été
conservées dans des manuscrits islandais médiévaux. Environ
5 000 strophes scaldiques ont été sauvegardées. Ainsi la Saga de
Saint Olaf s’appuie sur des poèmes attribués à une vingtaine de
scaldes différents. On estime en effet que leur métrique si
particulière a permis leur mémorisation et leur transmission par
plusieurs générations de scaldes, dont la tradition s’est
maintenue auprès des cours princières scandinaves jusqu’au
XIIIe siècle. Le rôle des scaldes n’était pas bien entendu de
rendre compte de manière objective des événements
historiques, mais de glorifier les hauts faits de leurs protecteurs,
une certaine véracité restant néanmoins nécessaire pour ne pas
tomber dans la basse flagornerie, humiliante pour son
destinataire. On distingue pour leur intérêt historique plusieurs
types de poésie scaldique suivant leur objet : les poèmes
funéraires (erfidrápa) déclamés à l’occasion du décès d’un grand
personnage, des poèmes généalogiques (comme Ynglingatal et
Háleygjatal), ainsi que des épigrammes de circonstances,
composées à propos d’anecdotes (lausavísa). En outre, des
poèmes de louange (lofkvæði) ont été prononcés entre le IXe et
le XIIIe siècles en l’honneur d’une quarantaine de rois ou de
chefs scandinaves (par exemple saint Olaf ou Knut le Grand).
Le contenu en est assez stéréotypé, énumérant les batailles où
s’est illustré le héros qui est loué pour ses prouesses et sa
générosité envers ses compagnons d’armes. En dehors des faits
que l’on peut y glaner sur la hiérarchie sociale, les tactiques
militaires, les coutumes ou les différents types de bateaux, la
poésie scaldique nous renseigne surtout sur l’atmosphère virile
et aristocratique en vigueur dans les milieux vikings nobles. La
première strophe de l’Arinbjarnarkviða d’Egill Skallagrímsson
résume bien l’attitude du scalde :
Je suis prompt à chanter
la gloire du prince,
mais maldisant
des hommes mesquins ;
je parle franchement
des prouesses du prince,
mais je reste silencieux
sur les fables du peuple.
L’univers mental et religieux des Vikings peut être
partiellement appréhendé grâce aux Eddas qui reflètent une
tradition mythologique et héroïque remontant aux IXe et
Xe siècles. L’Edda en vers, compilée vers 1230 mais dont le
manuscrit le plus ancien date d’environ 1270, regroupe 10
poèmes mythologiques et 19 poèmes héroïques qui, par leur
forme et une partie de leur contenu, s’inscrivent dans la période
païenne. Vers 1220, l’Islandais Snorri Sturluson (1179-1241) a
organisé dans l’Edda en prose (appelée aussi Edda de Snorri)
les souvenirs déjà lointains de la mythologie nordique selon une
perspective passée au filtre, notamment chrétien, de son propre
temps.
La tradition manuscrite des sources scandinaves mises par
écrit postérieurement à la période viking est donc en général
complexe, mais elles n’en demeurent pas moins susceptibles
d’éclairer cette époque avec les précautions critiques d’usage
pour leur interprétation. Elles sont représentées par les codes
de lois médiévales, les sagas et le Livre de la Colonisation en
Islande ainsi que diverses œuvres historiographiques rédigées
aux XIIe et XIIIe siècles (histoires, chroniques, listes de rois ou
d’évêques). Le Moyen Âge scandinave a conservé plusieurs
collections de lois, qui pour certains aspects pourraient avoir
préservé quelques dispositions archaïques. La Grágás islandaise,
ainsi que les codes de lois norvégiens du Gulating et du
Frostating, remonteraient à la fin du XIe siècle, c’est-à-dire de
l’extrême fin de l’époque viking, mais trois lois danoises ne
dateraient que de la fin du XIIe siècle, tandis que la loi du
Jutland (1241) et les lois provinciales suédoises sont beaucoup
plus récentes : elles ont été élaborées au XIIIe voire même au
début du XIVe siècle. Le Livre des Islandais (Íslendingabók), le
premier ouvrage écrit en vieil islandais vers 1125 par le prêtre
Ari Thorgilsson le Savant (1067/8-1148), passe en revue
l’histoire de l’Islande des débuts de la colonisation (vers 870)
jusqu’en 1118, depuis l’établissement des premiers colons et des
premières lois, la fondation de l’Althing (chap. 1-5), la
découverte du Groenland (chap. 6), la conversion de l’île (chap.
7-8) et l’organisation ecclésiastique et juridique mise en place
sous les deux épiscopats d’Ísleifr et de son fils Gizurr (1082-
1118). Ari s’est appuyé aussi bien sur des témoignages oraux
que sur des sources écrites. Quant au « Livre de la
colonisation » (Landnámabók), il nous renseigne sur la
découverte et la mise en valeur de l’Islande ; il énumère les
premiers colons et leur descendance à travers de courts récits
émaillés d’anecdotes et de légendes. Il repose sans doute sur
une part de traditions orales restées vivantes, mais n’a fait
l’objet de rédactions que dans le courant du XIIIe siècle
(Sturlubók) et au début du XIVe siècle (Hauksbók). Les sagas
sont des textes en prose rédigés pour l’essentiel entre la fin du
XIIe siècle et le milieu du XIVe siècle, c’est-à-dire postérieurs
de plusieurs siècles à la période viking. Leurs auteurs, en général
restés anonymes, sont chrétiens, imprégnés de littérature
hagiographique dont ils s’inspirent. Bien qu’elles aient pour
héros des personnages évoluant à l’époque viking, les sagas des
Islandais (Íslendingasögur) sont d’abord un témoignage sur la
société islandaise du XIIIe siècle. Certaines d’entre elles
cependant jettent un éclairage sur des événements historiques
avérés, comme la saga de Njáll le Brûlé sur la bataille de Clontarf
(1014, en Irlande) ou la Saga d’Éric le Rouge et la Saga des
Groenlandais sur les voyages d’exploration vers l’Amérique. En
revanche d’autres sagas présentent un caractère
historiographique plus net. C’est le cas en particulier des sagas
des rois de Norvège, compilées vers 1220-1230 dans le cadre de
la Heimskringla de Snorri Sturluson. Il ne fait aucun doute que la
Scandinavie a connu, au tournant du XIIe et du XIIIe siècles,
un regain d’intérêt pour l’histoire de ses origines. La saga des
Vikings de Jomsborg (Jómsvíkinga saga) est composée un peu
après 1200 à propos d’un groupe de Vikings qui aurait écumé la
Baltique dans la seconde moitié du Xe siècle. Leurs aventures
inspirent aussi un poème dû à un évêque des Orcades, Bjarni
Kolbeinsson († 1222 ou 1223), Jómsvíkingadrápa. L’Ágrip af Noregs
konunga sögum (Abrégé des histoires des rois de Norvège) est
composé vers 1190 et remonte jusqu’à la fin du IXe siècle. À
cette riche littérature en langue vernaculaire, viennent s’ajouter
des textes historiographiques rédigés en latin entre la fin du
XIIe siècle et le début du XIIIe siècle en Norvège et au
Danemark. En Norvège, le moine Théodoric a écrit entre 1177
et 1188 une Historia de Antiquitate regum norvagiensum qui s’achève
en 1130, tandis qu’un auteur anonyme nous a laissé une Historia
Norwegie dont le récit s’arrête avec le règne de saint Olaf. Au
Danemark, la Chronique de Lejre voit le jour vers 1170 et, dans les
années 1180, Sven Aggesen compile une Brevis historia regum
Daciae. L’historiographie danoise médiévale est cependant
dominée par l’œuvre de Saxo Grammaticus qui consacre vers
1200 ses Gesta Danorum en 16 livres à l’histoire des rois danois
depuis les origines. Les livres IX à XI couvrent la période
viking, mais le récit de Saxo baigne partiellement dans la
légende.
Les sources non écrites viennent compléter les textes pour
aider à la connaissance de l’époque viking. La toponymie
fournit des renseignements sur l’évolution du peuplement en
Scandinavie et sur la présence d’une colonisation scandinave
dans les territoires fréquentés outremer par les Vikings,
toutefois les noms de lieux peuvent rarement être datés avec
précision. En Scandinavie même, certains suffixes
toponymiques sont réputés remonter à l’âge de fer ou à
l’époque viking :
-vin, -heim/-hem/-um, -stad/-sted, -land, -set, -ing/-inge, -by, -
toft, -torp ; d’autres indiqueraient la présence de domaines
aristocratiques : -tun/-tuna, -hov, -sal/-sala. Des toponymes,
contenant des noms de divinités, peuvent éventuellement
donner des indications sur la pratique de la religion païenne :
Viborg, Odense, Odensala, Sigtuna, Ullevi, Frövi, Frötuna.
Lund. En dehors de Scandinavie, les toponymes d’origine
norroise se sont parfois presque totalement imposés, comme
aux Shetland et aux Orcades, où ne subsiste qu’une poignée de
noms de lieux antérieurs à la présence viking. Sur l’île de Lewis,
dans les Hébrides, 110 toponymes de villages sur 126 sont
totalement ou partiellement scandinaves. L’étude de la
toponymie peut donc permettre de préciser l’étendue et
l’enracinement de la colonisation scandinave, par exemple dans
le nord-est de l’île de Skye où 66 % de l’habitat est d’origine
scandinave. En Angleterre, les toponymes scandinaves se
concentrent principalement dans les régions du Yorkshire, des
East Midlands et d’East Anglia. Près de 700 portent le suffixe –
by (village) tandis qu’environ 500 se terminent en – thorp
(dénotant un établissement agricole secondaire). Ils sont soit
d’origine topographique (Dalby, Ashby, Askwith, Deepdale,
Wath, Ellerbeck), soit formés à partir d’un nom de personne
(Ormesby, Grimsby, Raventhorpe, Thurgarton, Kettleshulme).
On rencontre également des toponymes scandinaves sur le
littoral écossais, en particulier le Caithness, dans l’île de Man et
sur la côte orientale de l’Irlande et au Pays de Galles. En
Normandie, on trouve d’abondants toponymes scandinaves
dans la basse vallée de la Seine, une partie du Calvados et dans
le nord du Cotentin. Les noms de lieux, soit s’y appuient sur
des caractéristiques topographiques (Caudebec, Barfleur,
Bouquelon, Roumare), soit dénotent des établissements à
l’origine temporaires (Elbeuf, Criquebeuf, Ecalles) ou
permanents (Le Torp-Mesnil, Huppain, Yvetot, Esquetot, Le
Thuit). Effectuées depuis les années 2000, les études d’ADN
permettent d’estimer la part respective des hommes et des
femmes dans la colonisation scandinave des îles de l’Atlantique
du nord-ouest. La recherche du génome mitochondrial (lignage
maternel) et du chromosome Y (lignage paternel) montre que si
environ 80 % des colons masculins en Islande étaient d’origine
scandinave, ce n’était le cas que pour 37,5 % des femmes. Une
majorité de celles-ci provenaient des Îles britanniques. Aux
Féroé, les études génétiques indiquent une origine scandinave
pour 87 % des hommes et des racines celtiques pour 84 % des
femmes. On observe une répartition similaire pour les Orcades
et les Shetland ; en revanche la part de l’élément féminin
d’origine scandinave tombe à 20 % environ dans les Hébrides
et à seulement 12 % sur la côte du nord-ouest de l’Écosse.
L’archéologie apporte des informations sur la vie matérielle et
les conditions de vie à l’époque viking aussi bien en Scandinavie
que dans les établissements scandinaves à l’extérieur. C’est cette
discipline qui, grâce aux importantes découvertes du demi-
siècle écoulé, par exemple à Dublin, York, Hedeby ou Birka, a
le plus renouvelé nos connaissances sur les Vikings, notamment
pour l’habitat, les techniques, les flux d’échanges, les pratiques
religieuses et funéraires. Les progrès en matière de datation
(Carbone 14, thermoluminescence, dendrochronologie),
d’archéoécologie (palinographie, archéozoologie), d’archéologie
sous-marine, d’analyse des métaux, viennent compléter les
méthodes traditionnelles de fouilles et fournissent de nouveaux
renseignements sur les milieux et l’environnement, la
chronologie des établissements, voire, grâce à l’ADN, sur les
liens génétiques entre individus retrouvés dans une même
sépulture. Les dépôts monétaires permettent en particulier de
dater relativement bien les trouvailles archéologiques et
constituent également une source essentielle sur les contacts
noués par les Scandinaves à l’époque viking. De grandes
quantités de monnaies musulmanes ont ainsi afflué dans le
monde scandinave aux IXe et au Xe siècles, surtout à Gotland
et en Suède mais aussi en Angleterre et jusqu’en Irlande,
balisant les voies du commerce et du pillage. Durant le dernier
quart du Xe siècle, les monnaies musulmanes disparaissent, et
sont remplacées par des pièces occidentales, anglo-saxonnes ou
originaires de l’empire ottonien, ce qui montre une
réorientation radicale des flux monétaires en direction de la
Scandinavie à ce moment. Cependant aucune des sources à
notre disposition sur les Vikings n’est utilisable de manière
isolée. Il est toujours nécessaire de procéder par recoupements
entre les informations de plus en plus variées qu’elles
fournissent pour comprendre le phénomène viking.
Les causes de l’expansion viking
Qu’est-ce qu’un Viking ?
Il était parti à l’ouest avec des Vikings (Pierre runique de
Hablingbo, Gotland)
Paradoxalement, le terme est plus ancien que la période viking
et il apparaît d’abord dans le domaine anglo-saxon. La première
attestation connue proviendrait du poème Widsith, composé
probablement au VIIe siècle, mais qui nous est parvenu dans le
Livre d’Exeter, un manuscrit de la fin du X e siècle. Le poème
mentionne à trois reprises le mot « wicing » dans une longue
énumération de peuples, une première fois sous la forme
« wicinga cynn » (la famille ou la tribu des Vikings), une
deuxième fois par le pluriel « wicingas », la troisième fois dans
l’expression « lidwicingas ». Le terme est également présent
dans des gloses anglo-saxonnes remontant au VIII e siècle, où il
traduit le latin « pirata, piraticus ». Les sources anglo-saxonnes
de l’époque viking emploient le mot pour désigner les guerriers
scandinaves débarqués en Angleterre, mais utilisent
parallèlement des synonymes comme « sæmen », « liðmen » ou
« brimmen » qui signifient « marins ». Le mot viking est par
ailleurs inconnu des autres sources occidentales
contemporaines. On y recourt à des dénominatifs
géographiques, le terme commun étant « Northmanni » qui
désigne les « hommes du nord » en général. Quant à « Dani »,
Danois, il n’implique pas non plus une origine nationale
forcément précise. La même remarque s’applique aux termes
« Rus, Rhos » utilisés pour les Scandinaves en Russie ou dans
l’empire byzantin. Certains dénominatifs dénotent cependant
une connaissance plus détaillée des conditions géographiques
en Scandinavie, comme lorsqu’il est question de
« Westfaldingi » (Norvégiens du Vestfold) à propos des Vikings
qui attaquent en 843 le sud de la Bretagne, ou lorsqu’un
annaliste sait distinguer des « Suiones » (Suédois) de passage en
839 dans l’empire carolingien. En Irlande, les Scandinaves sont
souvent appelés « Ostmen » (hommes venus de l’est) et
reçoivent parfois le nom gaélique de « Lochlannaich », « ceux
du pays des lacs ». Un autre critère est celui de l’altérité
ethnique ou religieuse. En effet, les textes continentaux et
irlandais considèrent en général les Vikings comme des
étrangers (« barbari », « Gaill »), mais en Irlande s’opère à partir
de 850 une distinction entre les « étrangers noirs » (« dubh
gaill », Danois) et « les étrangers blancs » (« finn gaill »,
Norvégiens). C’est aussi au milieu du IXe siècle qu’apparaît la
curieuse expression de « Gaill goidil », « Irlandais étrangers »,
pour désigner les Scandinaves installés à demeure en Irlande. La
Chronique anglo-saxonne et les annales continentales les qualifient
volontiers de païens (« heaðene », « pagani ») ou de « non
baptisés » (« gentiles »), comme aussi dans les Annales
irlandaises (« geinte ») ; de même dans les sources arabes
d’Espagne et du Moyen-Orient, ils sont qualifiés de « madjous »
(païens, adorateurs du feu). Les sources anglo-saxonnes et
germaniques recourent également à des métaphores
fonctionnelles qui soulignent l’usage du bateau par les Vikings :
« sæmen », « scipmen », « flotmen », « scegðmen » ou encore
« æscmenn » (« Ascomanni » chez Adam de Brème), ce dernier
mot signifiant « hommes du frêne », c’est-à-dire « ceux
embarqués sur des navires dont les bordages sont en bois de
frêne ».
Le terme est également rare dans les sources scandinaves
contemporaines de l’époque viking. Il existe en réalité deux
substantifs dans la langue norroise. L’un est féminin (víking) et
désigne une expédition navale qui semble avoir eu un caractère
militaire. L’autre, le masculin « víkingr » qui doit se déduire du
précédent, sert à qualifier celui qui participe à une telle
expédition. Dans sa première acception, le mot n’apparaît que
dans trois inscriptions runiques seulement : deux en Scanie (DR
330 et 334) et une dans la province suédoise du Västergötland
(Vg 61). Dans ces trois cas, l’objectif a été de commémorer des
individus tués au cours d’une expédition viking et il s’agissait
très probablement d’opérations guerrières dignes de figurer sur
l’épitaphe du mort. Quant au nom commun masculin
« víkingr », on ne le trouve également que dans trois
inscriptions runiques (DR 216, G 370, U 617) et toujours au
pluriel. Le terme est aussi employé collectivement dans la
poésie scaldique et semble donc avoir désigné un guerrier
membre d’une troupe de combattants. Si le mot ne paraît pas
avoir été connoté négativement à l’origine dans les sources
scandinaves, son aspect péjoratif s’accentue avec le temps, au
point de prendre le sens générique de pirate ou de malfaiteur
dans les lois médiévales scandinaves et dans les sagas.
Les interprétations divergent quant à l’étymologie de ces
termes. Très tôt on a voulu établir un lien avec le fjord d’Oslo,
appelé Viken dans la tradition scandinave : les Vikings auraient
été à l’origine des habitants de cette région. Outre qu’il paraît
difficile d’en faire dériver le féminin « víking », on sait que les
gens du Viken étaient dénommés « Víkverjar » et non
« Víkingar » dans les sources anciennes. D’autres ont voulu
rattacher les Vikings au substantif « vík » qui désigne une baie.
Les Vikings seraient ceux qui mouillent dans une baie (dans
l’attente du passage d’une proie). Une troisième explication y
voit un dérivé d’un mot germanique « -wic » (lui-même
emprunté au latin « vicus ») désignant un entrepôt côtier. Les
Vikings auraient ainsi tiré leur nom de la fréquentation de ces
bases commerciales qui se développent aux VIII e et IXe siècles
en Europe du nord (Eofowic/York, Hamvih, Quentovic,
Sliaswic/Hedeby). Cette étymologie a été mise en avant par les
partisans du rôle de marchands joué par les Vikings. On a
toutefois aussi proposé de faire découler le mot « víking » du
verbe norrois « víkja », se déplacer, aller de place en place. Une
dernière hypothèse est séduisante mais pose des problèmes
linguistiques : la racine « vika » désigne à l’origine une période
et, plus précisément dans ce contexte, le tour, la durée de
service d’un rameur (cf. gotique « wiko », anglo-saxon « wice »,
cf. latin « per vices », à tour de rôle). Il faut noter que le mot
« víkingr » n’est jamais employé dans nos sources pour qualifier
les Scandinaves en Russie et en Orient. Ils y sont appelés
« Rus » ou « Varègues ». Le premier est certainement dérivé du
nom donné à la province côtière suédoise du Roslagen qui fait
face au golfe de Finlande, voie d’accès au réseau fluvial russe.
C’est aussi l’origine du mot finnois qui désigne la Suède
(Ruotsi). Ces termes remontent en dernière analyse à la racine
scandinave « ro » qui qualifie l’action de ramer. Quant aux
Varègues (Væringjar), leur appellation, passée en grec, en russe
et en arabe, proviendrait du serment (norrois «vár» ) qu’ils
auraient soit prêté à l’empereur byzantin pour intégrer sa garde
(la fameuse Garde varègue), soit conclu entre eux pour monter
leurs expéditions, ou bien pour garantir les accords passés avec
les populations locales. Les hypothèses ne manquent pas mais
ne sont pas très sûres.
Depuis 150 ans l’étymologie du mot « viking » continue donc
d’être l’objet de débats entre philologues et historiens. Il est
cependant probable que le terme a été commun aux peuples
riverains de la mer du Nord, Anglo-saxons, Scandinaves,
Frisons, à une époque antérieure aux… Vikings, peut-être avec
le sens de maraudeurs venus de la mer. Il paraît clair en tout cas
qu’il n’a pas de sens ethnique au cours de la période à laquelle il
a donné son nom. Ce n’est que plus tard, au XXe siècle, qu’il en
viendra à prendre l’acception large qu’il a aujourd’hui,
définissant – à tort — l’ensemble de la population scandinave
vivant entre le IXe et le XIe siècle. Au contraire, à l’époque
viking, tous les Scandinaves ne sont pas des Vikings. Le mot
désigne alors une minorité de jeunes guerriers organisés sous
l’autorité d’un chef pour mener des raids par-delà les mers. Il
est donc peu probable qu’il s’agissait, comme le voudrait l’image
traditionnelle, de pirates asociaux et en rupture de ban.
Une puissante aristocratie scandinave
Les Vikings ne sortent pas du néant à la fin du VIIIe siècle. Ils
s’enracinent au contraire dans la continuité des deux ou trois
siècles précédents. La société scandinave ne semble pas avoir
connu de rupture brutale au tournant des VIIIe et IXe siècles.
Au milieu du premier millénaire avant J.-C., le travail du fer se
répand dans toute la Scandinavie, grâce à l’exploitation de
l’hématite ou fer des marais. Cette période est aussi marquée
par un refroidissement climatique qui rend les conditions de vie
plus difficiles et oblige à une restructuration de l’habitat.
Hommes et animaux doivent être protégés du froid. Le séjour
prolongé du bétail en étable permet de récupérer davantage
d’engrais, ce qui améliore le rendement de la terre cultivée.
Dans le sud de la Scandinavie, les villages sont composés
désormais de fermes individuelles. Ces réorganisations sociales
ont dû jouer un rôle dans les premières migrations scandinaves
qui nous sont connues par des sources historiques. Vers 120
avant J.-C., les Cimbres, originaires du Jutland, font irruption en
Germanie puis en Gaule et affrontent les Romains avant d’être
vaincus définitivement dans la plaine du Pô en 101. Sans faire
partie de l’empire romain, la Scandinavie, en particulier le
Jutland, subit l’influence plus ou moins directe de Rome. Selon
les Res gestæ divini Augusti (26, 14-18), une flotte romaine aurait
atteint en 5 après J.-C. le territoire des Cimbres. Les auteurs
romains commencent à mentionner la Scandinavie (Pline
l’Ancien) et à décrire les peuples qui l’habitent (Tacite). Des
pièces d’or romaines, rapportées par des marchands ou des
mercenaires, se diffusent dans le sud de la Scandinavie. Datée
du Ier siècle de notre ère, la tombe de Hoby, sur l’île de Lolland
(Danemark), a révélé un service de table complet en argent,
fabriqué à Capoue et portant le nom de Silius, un personnage
ayant exercé un commandement militaire sur le limes entre 14 et
21 après J.-C.. Des fouilles menées en 2012 ont exhumé à
proximité de cette sépulture la demeure d’une puissante famille,
confirmant l’idée que ce service avait été offert à un potentat
local en gage d’amitié. Interprétée comme un don, cette
trouvaille montre qu’il existait des liens étroits entre chefs
romains et danois au cours de cette époque. Il semble en effet
que la Scandinavie se structure alors en petites « principautés »
ou chefferies dont le pouvoir s’appuie sur un réseau de
dépendants et d’alliés et repose sur la possession de domaines
fonciers, sur la position sociale et sans doute sur des fonctions
religieuses. Depuis une trentaine d’années, l’archéologie a mis à
jour un type particulier d’habitat, qualifié de « lieux centraux ».
Ces résidences princières sont installées sur de petites
éminences, donc bien visibles, à proximité des axes de
communications. On y entretient un style de vie aristocratique
qui se manifeste par la présence d’objets de luxe, souvent
importés. On a remarqué en effet que ces lieux centraux
associent la production d’orfèvrerie et les produits issus du
commerce international. Ce sont des endroits où les métaux
précieux importés, or et argent, sont transformés en objets
rituels de prestige. La mythologie scandinave accorde ainsi un
rôle particulier aux forgerons merveilleux (Völundr et les nains)
et montre l’importance revêtue par les grandes halles
aristocratiques dans l’univers idéologique païen. Une série de
termes vieux norrois, comme « salr », « hov » ou « vé », désigne
en effet des lieux d’assemblée et de culte, où sont mises en
scène des cérémonies politico-religieuses. Ces grandes halles
constituent justement le cœur des lieux centraux découverts en
Scandinavie au cours des dernières décennies. à travers elles se
dessine la géographie territoriale et politique des IVe au
Xe siècles au Danemark (Gudme/Lundeborg en Fionie, Sorte
Muld à Bornholm, Lejre, Tissø, Toftegård, Boeslunde, Jørlunde
sur Sjælland, Kalmargård, Nørre Snede, Stentinget, Ribe,
Drengstedt dans le Jutland), en Norvège (Gausel près de
Stavanger, Avaldnes à Kamøy, Hove i Sandnes dans le
Rogaland, Trondheim, Hamar, Kaupang/Skiringsal, Borg) et en
Suède (Slöinge dans le Halland, Vä, Järrestad, Uppåkra, Lockarp
en Scanie, Vendel, Valsgärde, Helgö, Birka, Gamla Uppsala en
Suède centrale, Högom). De manière caractéristique, ces lieux
centraux sont en général implantés à proximité de sites
portuaires. Certaines de ces résidences de l’élite ont fonctionné
sur une longue période, comme Gudme ou Uppåkra, mais la
plupart ont été fondées après 400, à la fin de l’époque des
Grandes Migrations. Si ces lieux centraux restent en fonction
pendant plusieurs siècles, avant et pendant l’âge des Vikings, ils
connaissent cependant des changements qui ne modifient
toutefois pas leur agencement interne. Ainsi les grandes halles
sont régulièrement reconstruites à quelque distance de leur site
originel. Beaucoup mesurent entre 40 et 50 m de longueur, pour
une largeur de 9 à 11 m (par ex. à Gamla Uppsala, Lejre, Tissø,
Gausel en Norvège, Gene dans l’Ångermanland suédois) ; celle
de Borg dans le nord norvégien dépasse 80 m. L’archéologie
suggère l’établissement vers 500 après J.-C. d’une nouvelle
structure politique en Scandinavie, qui s’accompagne de la mise
en place de généalogies royales et du développement du style
animalier. De grands monuments funéraires sont édifiés en
Scandinavie entre 500 et 900. L’exemple le plus imposant,
Raknehaugen (95 m de diamètre pour 12 m de haut), est situé
dans le Romerike norvégien. Dans le sud-est de la Norvège, le
site de Borre, dans le Vestfold, regroupe un ensemble de grands
tumulus qui, selon le poème Ynglingatal, aurait constitué la
nécropole de la dynastie des Ynglingar. Durant la même
période apparaissent des tertres monumentaux au Danemark
(Dankirke, Lejre) et en Suède, dans le Götaland, le Svealand et
le Medelpad. C’est le cas en particulier des trois imposants
tumulus de Gamla Uppsala datés du VIe siècle, ainsi que, dans
la même région, des sites de Vendel et Valsgärde, où une série
de tertres abritent des bateaux sépultures qui rappellent celui de
Sutton Hoo en Angleterre. Souvent associés aux complexes
aristocratiques que constituent les « lieux centraux », ils
structurent l’espace et contribuent à la mise en scène d’un
univers idéologique reflété dans l’iconographie du décor
animalier et des pierres historiées ainsi que dans les textes
mythologiques de l’Edda ou dans le poème anglo-saxon
Beowulf. Bien attesté par l’archéologie entre le Ve siècle et la
fin de l’époque viking, le contrôle par les élites des activités de
forge et d’orfèvrerie aussi bien que du commerce à longue
distance ne peut pas simplement être interprété en termes
économiques. Les lieux centraux sont des sites où les métaux et
les produits importés étaient transformés en objets de prestige
indispensables à la manifestation symbolique du pouvoir. Les
fouilles conduites à Uppsala en 2012-2013 ont dégagé les
vestiges d’un ensemble monumental composé de plusieurs
centaines de poteaux qui délimitaient peut-être une allée
processionnelle longue d’un kilomètre. Au cœur des résidences
aristocratiques, la grande halle est le lieu de rituels qui
réunissent les chefs entre eux ou avec leur suite guerrière. Les
offrandes d’objets d’or et d’argent (colliers, bracelets, petites
figurines, amulettes) jouent un rôle important pour ritualiser les
relations d’homme à homme ainsi qu’avec les dieux. On
considère en effet aujourd’hui que ces lieux centraux ont été
édifiés comme un reflet de la cosmogonie païenne ; dans les
représentations symboliques, le monde des aristocrates s’y
confondait avec celui des dieux (le toponyme Gudme signifie
« maison des dieux », et Tissø est « l’île du dieu Tyr »), auxquels
la mythologie attribuait leurs propres résidences (Breiðablik,
Folkvangr, Vingólf, Glaðsheimr…)
Au cours des VII e et VIIIe siècles, des royautés locales se
renforcent en Scandinavie, sans doute sous l’influence des
royaumes barbares devenus chrétiens sur le continent et en
Angleterre. Dans l’autre sens, on remarque que la Scandinavie
occupe une place particulière dans la constitution des mythes
fondateurs des familles royales chez les Goths, les Lombards et
les Anglo-saxons. Les premiers raids danois sont mentionnés
dès le VIe siècle. Grégoire de Tours signale celui mené dans la
région de l’embouchure du Rhin vers 515 par un roi nommé
Chlochilaichus (Hygelac dans le Beowulf), c’est-à-dire Hugleikr
en vieux norrois. Entre 565 et 575, une autre incursion danoise
vers la Frise est citée par Venance Fortunat. Au début du
VIIe siècle, la Vita Willibrordi raconte que le saint missionnaire
rencontra Ongendus (vx norrois Angantýr), roi chez « les plus
féroces des Danois ». La présence, dès cette époque, d’un ou
plusieurs roitelets puissants au Danemark permet d’expliquer la
planification qui préside à l’installation du site portuaire de Ribe
entre 704 et 710, au creusement du canal Kanhave dans l’île de
Samsø en 726 et au début de la construction de la fortification
du Danevirke à partir de 737 sur la frontière méridionale du
Jutland. L’ensemble monumental de Borre, dans le sud de la
Norvège, avec ses neuf grands tumulus, peut aussi correspondre
à l’émergence d’un royaume local, contrôlant l’accès du fjord
d’Oslo. La même remarque a été avancée à propos des
nécropoles de Vendel et Valsgärde, en Suède centrale, qui
regroupent une trentaine de « bateaux-tombes » où le corps du
défunt, accompagné d’armes, repose au fond d’un navire
recouvert d’un tertre. Cette pratique funéraire se maintient à
l’époque viking pour les hauts personnages.
Des dynasties royales appuyées sur une aristocratie guerrière
commencent donc à élargir leur autorité dans plusieurs régions
de Scandinavie à partir du VIe siècle. Leur pouvoir est assis non
seulement sur les revenus de grands domaines, mais aussi sur
l’exercice de fonctions magico-religieuses dans des « lieux
centraux » dont la continuité est attestée par l’archéologie sur
plusieurs siècles, parfois jusqu’au tournant des Xe et XIe siècles.
Pour assurer leur prestige et entretenir leurs réseaux d’alliances,
ces chefs locaux ont besoin de se ravitailler en objets de luxe
importés, ce qui les incite à créer ou à contrôler des sites
portuaires et d’artisanat dont on constate la multiplication sur
les rivages des mers septentrionales au VIIIe siècle. La
Scandinavie apparaît ainsi intégrée dans la sphère économique
de l’Europe du nord-ouest dès avant l’époque viking
proprement dite.
Le développement des comptoirs portuaires et de la
navigation en Europe du nord
Il s’agit d’un facteur clé pour comprendre l’enclenchement du
phénomène viking vers 800. La piraterie qui se développe à
cette date suit en effet les routes de l’expansion commerciale du
siècle précédent dans la mer du Nord et la mer Baltique. À la
fin du VIIe siècle, les souverains mérovingiens et anglo-saxons
favorisent l’essor d’emporiums parfois plus anciens, comme
Quentovic sur l’estuaire de la Canche, ou Dorestad à
l’embouchure du Rhin ; les rois du Wessex fondent Hamvih,
ceux de Mercie contrôlent Londres (Lundenwic), ceux de l’East
Anglia Ipswich, ceux du Northumberland York (Eoforwic). Les
marchands frisons jouent alors un rôle important dans les
échanges entre le continent, l’Angleterre et la Scandinavie. Aux
besoins des aristocraties scandinaves en objets précieux (or,
verreries), répond l’accroissement de la demande en produits
provenant du nord de l’Europe (ambre, ivoire, fourrures). Les
chefs scandinaves peuvent tirer profit de leur position
stratégique entre la Baltique et la mer du Nord. Sur le modèle
des rois francs et anglo-saxons, ils fondent à leur tour des
comptoirs où les marchands étrangers peuvent se procurer les
denrées issues de l’hinterland scandinave. Au Danemark,
apparaissent dans le Jutland Ribe et Sebbersund (début du
VIIe siècle), Hedeby (premier établissement vers 725), en
Scanie Åhus (vers 750) ; en Suède, Köpingsvik (VIII e siècle) sur
Öland, Paviken (vers 700) à Gotland, Köpingen à 60 km en
amont de Göteborg et Köpinge près de Laholm (début du
VIIIe siècle). En Suède centrale, Birka succède au milieu du
VIIIe siècle à Helgö fondé vers 200 apr. J.-C. ; dans le sud de la
Norvège, Kaupang/Skiringsal est édifié vers 800. Tous ces
établissements possèdent des caractéristiques communes : ce
sont des centres où se mêlent le commerce local et
international et qui associent des activités artisanales, on y
trouve en général des monnaies importées ; au moins certains
d’entre eux ne sont clairement pas le fruit d’un développement
spontané, mais sont le résultat d’une décision extérieure car ils
ont fait l’objet d’une planification précise (terrassements,
lotissement en parcelles) et sont placés sous contrôle d’une
autorité supérieure. Hedeby est ainsi refondé en 808-811 par le
roi danois Godfrid, Birka est administré selon la Vita Anskarii
par un prefectus royal, Kaupang est dominé par la résidence d’un
chef à Huseby. Sur les rives méridionales de la Baltique, on
constate également la fondation, dans le courant du
VIIIe siècle, d’une série de comptoirs en pays slaves qui
forment une chaîne continue jusqu’à la Russie et qui sont
fréquentés par des Scandinaves. Le site de Reric, connu par les
Annales franques, a été identifié à Gross Strömkendorf sur la
baie de Wismar : il a été en activité entre 722 et 811, puis ses
marchands transportés à Hedeby, en terre danoise. Ralswiek est
un autre établissement commercial slave fondé sur l’île de
Rügen au VIIIe siècle : on y a retrouvé des appontements sur
pilotis, des ateliers d’artisans ainsi que des objets importés de
Scandinavie et un trésor de 2 270 pièces musulmanes frappées
avant 850. La fouille de la nécropole attenante a montré la
présence de sépultures scandinaves. Dans l’estuaire de l’Oder,
se trouvait Wolin, fondé au début du IX e siècle et qui demeure
actif pendant toute la période viking. Plus à l’est, dans le delta
de la Vistule, on a identifié le site de Truso, connu par la
description de Wulfstan au roi Alfred le Grand, avec un
établissement fondé à Janow Pomorski sur les bords du lac
Druzno au début du IXe siècle. Près de l’embouchure du
Niemen (Nemunas), le site de Wiskiauten (Mokhovoye dans la
région de Kaliningrad) a révélé une nécropole où l’élément
scandinave est important entre 850 et 1050. Sur l’actuel
territoire de la Lettonie, l’influence scandinave est également
sensible à partir du VIIe siècle, notamment en Courlande à
Grobina (650-850), qui correspond probablement au site de
Seeburg dont la Vita Anskarii affirme qu’il fut attaqué par les
Suédois vers 850. La présence de tombes scandinaves des deux
sexes le long du fleuve Daugava (Dvina) laisse entrevoir la
possibilité d’une colonisation gotlandaise et suédoise dès le
VIIIe siècle dans cette région. Enfin en Russie septentrionale
est fondé vers 750 l’établissement de Staraja Ladoga sur la
rivière Volkhov à une douzaine de km au sud du lac Ladoga. Ce
comptoir, situé en territoire finnois et slave, est impliqué dès les
années 770 dans les échanges à longue distance, comme le
montre la présence de monnaies arabes à partir de cette date.
Appelé Aldeigjuborg dans les sagas, il est fréquenté par des
Scandinaves qui ont laissé leur empreinte dans la nécropole de
Plakun sur la rive opposée du Volkhov.
Les causes profondes de l’expansion viking relèvent donc
d’abord de facteurs politiques et économiques. L’essor du
commerce en Europe du nord-ouest et dans la Baltique
entraîne la création d’un réseau de comptoirs entre 700 et le
début du IXe siècle, sur les marges de la Scandinavie. Les chefs
les plus importants qui contrôlent ou « protègent » ces
comptoirs sont en contact à la fois avec les richesses de
l’Occident et de l’Orient, ils en profitent pour capter les
bénéfices de ces échanges qui renforcent le pouvoir des
quelques dynasties royales qui émergent alors et entrent en
concurrence. Un passage de la Vita Anskarii (chap. 19) illustre
ce processus :
À la même époque, un roi des Suédois, nommé Anundus, fut chassé de
son royaume et vivait en exil parmi les Danois. Il souhaitait retourner dans
les frontières de son royaume et il demande l’aide des Danois, s’engageant à
donner de grandes récompenses à ceux qui le suivraient. Il leur promit de les
conduire jusqu’à une ville où, sans craindre de pertes pour leur propre
armée, ils pourraient acquérir beaucoup de richesses. Enchantés par les
promesses de récompenses et excités par les profits, ils équipèrent 21 navires
avec des guerriers et les mirent à la disposition d’Anundus qui, de son côté,
avait 11 navires. Ils quittèrent le pays des Danois et arrivèrent par surprise
à Birka.
Dans le cadre d’une société aristocratique et guerrière, les
rivalités entre chefs scandinaves ont donc aussi constitué un
facteur endogène dans le déclenchement de la piraterie viking.
Dans le même temps, les Danois entrent en concurrence avec
les Francs sur la frontière méridionale du Jutland. Les rois
danois considèrent alors Frisons et Saxons comme leurs
tributaires (Vita Karoli, chap. 14). La datation
dendrochronologique montre que la construction du système
défensif du Danevirke a commencé en 737, c’est-à-dire au
moment où Charles Martel mène une première expédition
contre les Frisons (738). Charlemagne achève la conquête de la
Frise dans les années 770, puis entreprend de convertir de force
les Saxons ; sa guerre contre les Saxons culmine entre 798 et
804. Il est probable dans ce contexte que Francs et Anglo-
saxons adoptent une attitude plus intransigeante sur le plan
religieux face au paganisme scandinave qui représentait un
élément important du pouvoir de l’aristocratie en Scandinavie.
La crainte de voir se fermer l’accès aux objets de prestige
importés par la voie commerciale habituelle vient s’ajouter à la
menace militaire exercée par les Carolingiens dans les dernières
décennies du VIIIe siècle. Ces deux facteurs ont joué un rôle
déterminant dans le déclenchement des premiers raids vikings à
partir du Danemark et de Norvège.
L’adoption de la navigation à la voile par les marins
scandinaves au cours du VIII e siècle leur permet d’accroître à
ce moment leur rayon d’action : ils ne se cantonnent plus à la
mer du Nord, mais apparaissent sur les côtes de l’Irlande et
dans la Manche avant 800. Grâce à l’archéologie, on connaît
bien l’évolution des techniques maritimes qui aboutissent à la
mise au point du « navire viking », instrument indispensable des
expéditions scandinaves entre le IXe et le XIe siècle. Le bateau
de Hjortspring (île d’Als, Danemark, sur la côte orientale du
Jutland), daté de 350-300 avant J.-C., présente déjà plusieurs
caractéristiques des embarcations vikings : les proportions
(19 m de long pour 1,9 m de large), un faible tirant d’eau
(0,70 m), la légèreté (520 kg), le bordage construit à clin (c’est-à-
dire avec des planches qui se chevauchent). Cependant il s’agit
d’un canot propulsé avec des pagaies par une vingtaine
d’hommes. À la fin du Ier siècle après J.-C., Tacite décrit ce type
de navire toujours en usage dans la Baltique chez les Suiones
(Suédois) :
La forme de leurs navires se distingue en ceci qu’aux deux extrémités une
proue offre toujours un avant prêt à aborder. Ils ne manœuvrent pas à la
voile et ne fixent pas de rames en rangées sur les bords. (Germania, chap.
44)
À partir du début du IVe siècle, la navigation à la rame se
répand rapidement dans toute la Scandinavie. Le navire de
Nydam (Jutland méridional) est construit vers 320 en planches
de chêne bordées à clin. Il mesure 23,5 m de long pour 3,5 m de
largeur et 1,2 m de profondeur. Il est manœuvré par 28 rameurs
et possède une rame de gouvernail attachée sur le tribord
arrière. Tout indique que l’embarcation de Nydam est un navire
de guerre. Le bateau de Sutton Hoo (début du VIIe siècle) qui a
servi de sépulture à un roi anglo-saxon, présente toujours les
mêmes caractéristiques : long de 27 m, large de 4,25 m, il offre
un tirant d’eau à vide de seulement 0,60 m. Il reste dépourvu de
quille et de mât, mais peut emmener près de 40 rameurs. Il est
très étonnant qu’à cette époque les peuples scandinaves n’aient
pas eu recours à la voile qui est connue dans la Manche et la
mer du Nord depuis l’époque romaine et déjà utilisée par les
Frisons et d’autres peuples germaniques. Peut-être parce qu’elle
n’est pas la mieux adaptée au cabotage, il semble que la voile
n’ait pas été adoptée en Scandinavie avant la première moitié du
VIIIe siècle, date à laquelle est construit le bateau de Kvalsund
(Norvège de l’ouest) : celui-ci dispose d’une planche de
carlingue en T qui préfigure l’usage de la quille, adaptation
décisive pour naviguer en haute mer même par gros temps.
Pourtant on n’a pas retrouvé de mât avec le navire de Kvalsund.
L’iconographie des pierres historiées de Gotland et de
l’inscription runique de Sparlösa (Suède) montre cependant que
la voile est définitivement en usage chez les Scandinaves avant
la fin du VIIIe siècle. Le bateau funéraire d’Oseberg, daté de
820 par la dendrochronologie, a longtemps été présenté comme
l’archétype du navire viking. Le bordage à clin est en chêne et le
mât et les rames en pin, il mesure 21,5 m de long pour 5,1 m de
large et une profondeur de 1,4 m, il était emmené par 30
rameurs et montre un renforcement caractéristique (meginhufr) le
long de la ligne de flottaison. Toutefois l’adoption de la voile
ne signifie pas l’abandon de la propulsion à la rame, tant pour
des raisons tactiques que culturelles. Le bateau joue en effet un
rôle symbolique important dans la société païenne scandinave :
il est psychopompe et certains dieux sont réputés en posséder.
C’est un objet de prestige pour les chefs capables d’entretenir
des équipages de guerriers-rameurs et les scaldes en font un
motif récurrent :
(…) à la barre, le jeune roi
dirigeait vers l’ouest son vaisseau
flambant neuf pour sortir de la rivière Nið
et les rames des braves plongent dans la mer.
D’un seul élan les guerriers du roi
lèvent rapidement leurs rames avec adresse.
La femme admire
la manœuvre des rames (…)
( Thjódólf Arnórsson, saga de Harald Harðráði,
strophes 46-47).
La généralisation de la voile vers le milieu du VIII e siècle a
sans doute été rendue nécessaire par le développement du
commerce au long cours ; elle permettait de libérer de la place
pour le transport du fret et rendait plus facile pour les pirates
l’arraisonnement des navires marchands. Le recours à la voile a
toutefois entraîné une série d’aménagements techniques
(approfondissement de la quille, élargissement de la coque,
surélévation des bordages) qui ont ouvert aux Scandinaves de
nouvelles possibilités d’exploration et de colonisation. Les
découvertes d’embarcations datant du Xe et du XIe siècles
(bateaux-tombes ou épaves) permettent de comprendre
l’évolution de l’art nautique à l’époque des Vikings. On constate
en effet qu’à partir de la fin du IXe siècle ils ont su adapter leurs
techniques de construction navale pour couvrir des besoins
divers, notamment en privilégiant deux critères : la vitesse et la
capacité de transport. Certains navires sont spécialisés pour les
raids militaires et le combat naval (langskip, herskip, skeið), tandis
que d’autres sont plus particulièrement destinés à emporter des
marchandises (knörr). Parmi les premiers, alors que les
exemplaires connus pour le IXe et le début du Xe siècle
mesurent une vingtaine de mètres de long (Oseberg, Gokstad,
Tuna, Ladby), certains atteignent à partir de la fin du Xe siècle
une longueur de 30 m et plus. Le navire dit Hedeby 1, construit
vers 985 dans le sud du Danemark, mesure 31 m de long sur
2,90 m de large et nécessitait un équipage de 42 à 48 rameurs
pour marauder dans la Baltique. Celui de Skuldelev 2, exhumé
dans l’archipel danois mais bâti en Irlande vers 1042, a une
longueur de 31 m et une largeur maximum de 3,80 m, où
pouvaient se loger 60 rameurs. C’est un bateau de guerre idéal
pour conduire des expéditions le long des côtes de l’Europe
occidentale et capable de remonter des fleuves avec un tirant
d’eau inférieur à 1 m. Enfin le bateau dit Roskilde 6, construit
en 1025, atteint 36 m de long pour 3,50 m de large et peut
transporter une centaine de guerriers, y compris ses 78 rameurs.
C’est ce type de grandes embarcations, capables de filer entre
15 et 20 nœuds, qui a permis les grandes expéditions du
Danemark vers l’Angleterre à la fin de l’époque viking. Il
continue cependant d’exister des navires de guerre plus
modestes (snekkja) tout au long de la période, comme celui de
l’île de Groix (Xe siècle, 14 m de long) qui montre que les
Vikings utilisaient pour leurs raids lointains des navires de
relativement petites dimensions, ou Skuldelev 5 (17,5 m x
2,50 m), construit vers 1030 au Danemark et dédié
probablement à la défense côtière ou à des opérations de
piraterie locale. Des bateaux plus courts (entre 13 m et 21 m de
long) et plus larges (entre 3,50 et 4,80 m, jusqu’à 6,25 m pour
Hedeby 3 construit en 1025) sont utilisés pour le fret de
marchandises, mais aussi pour le transport de personnes ou de
troupes. Leurs proportions restaient modestes pour naviguer
dans la Baltique (Ralswieck : 11,4 m x 3,4 m) ou sur les fleuves
russes (Lapuri, construit vers 980 : 13 m x 2,5 m), tandis que
ceux destinés à affronter la mer du Nord (Äskekärr, Suède
occidentale, lancé vers 986 : 16 m x 4,5 m) ou l’Atlantique
(Klåstad, Norvège, vers 990 : 21 m x 5 m) sont un peu plus
longs et surtout plus renflés.
« Une pluie fraîche frappait rudement
la proue goudronnée des navires de guerre
le long des côtes
et les vaisseaux bardés de fer
déployaient fièrement leur gréement »
(strophe du scalde Bölverk, saga de
Harald Harðráði, chap. 2)
Un très grand soin est apporté à la construction de ces
bateaux, dont les plus grands requièrent un investissement
important, seulement à la portée des chefs et des aristocrates
propriétaires de domaines. Les sagas et la Tapisserie de Bayeux
illustrent les techniques de fabrication, la Loi du Gulating et le
Miroir royal montrent que de nombreux artisans spécialisés sont
rassemblés avec leurs outils (haches, herminettes, tarrières,
gouges, planes…). Charpentiers et forgerons (pour les
centaines de rivets nécessaires) sont placés sous l’autorité d’un
maître d’œuvre (stafnasmiðr) et d’un contremaître (höfudsmiðr). Le
chêne et le pin étaient les principales essences utilisées, mais on
recourait aussi au frêne, au bouleau, au hêtre, au tilleul ou au
saule pour certaines pièces de l’accastillage. Des planches de
chêne vieux de 300 ans ont été employées pour les navires
d’Oseberg ou Hedeby 1. La construction se fait en plusieurs
étapes. On commence par assembler les trois pièces maîtresses :
l’étrave, la quille et l’étambot. Ensuite on monte à clin les
bordages de la carène jusqu’à la ligne de flottaison. Dans un
troisième temps, on assure la rigidité de l’ensemble en fixant les
varangues et les bordés supérieurs. On met enfin en place la
carlingue destinée à recevoir le mât, puis les virures. Le dernier
bordé comporte des trous de nage ou des tolets pour les rames.
Ces navires ne sont pas pontés, mais disposent de deux
planchers l’un à l’avant, l’autre à l’arrière pour l’homme de
barre. Il faut aussi confectionner la grande voile rectangulaire
(une tonne de laine aurait été utilisée pour les 90 m2 estimés de
la voilure de Skuldelev 1) et les haubans (tressés en fibres de
bois, crin de cheval ou cuir de phoque). Des poils de vache et
du goudron de bois assurent l’étanchéité, mais il fallait souvent
procéder à des réparations, dont les épaves retrouvées portent
l’empreinte. Les établissements vikings étudiés par les
archéologues montrent d’ailleurs les vestiges de chantiers
navals. Selon les sagas, confirmées par l’archéologie, les coques
des navires pouvaient être peintes au-dessus de la ligne de
flottaison et on a mis à jour des traces de pigment ocre et bleu.
Les bateaux sont également décorés avec des appliques en fer et
des figures sculptées à la proue et à la poupe, ils sont pourvus
d’une girouette en haut du mât. Les sagas indiquent que les
navires de chefs portaient des noms (Cygne, Grue, Grand
serpent, Bison, Linaigrette, Flèche, Étrave fraîche…).
Une bonne partie de la navigation se fait dans le cadre du
cabotage, pour des traversées relativement courtes ou dans des
eaux protégées (archipels, fjords…) ; on reste presque toujours
en vue des côtes et on s’appuie sur des repères géographiques
pour naviguer. En revanche la navigation hauturière est
beaucoup plus dangereuse. On ne s’aventure dans l’Atlantique
nord que durant la saison la moins risquée, entre avril et
octobre, sur des vaisseaux plus lourds et plus profonds. Les
anciens Scandinaves ne disposent pas d’instruments de
navigation pour calculer la longitude. Ils palliaient cette absence
par l’observation du soleil et des étoiles, des courants marins,
des nuages et du vol des oiseaux ou de la présence de cétacés et
devaient bénéficier de la transmission orale de ces expériences.
Cela permet à un capitaine expérimenté de conserver à peu près
le cap des 60° nord, latitude à laquelle se trouvent Bergen et le
sud du Groenland. Quelques textes signalent toutefois
l’utilisation d’une « pierre solaire » (solarsteinn), qui pourrait être
un morceau de spath d’Islande, un cristal de calcite qui
permettrait d’indiquer la direction du soleil, même par temps
nuageux et à la tombée du jour. Dans d’excellentes conditions,
il fallait au minimum 7 journées pour aller de Norvège en
Islande et 4 jours entre l’Islande et le Groenland, mais il était
rare que la traversée se fasse sans des escales dans les Îles
britanniques. Les sagas ou le Landnámabók mentionnent
toutefois de nombreux exemples de naufrage et attribuent
même la découverte de l’Islande et du Groenland à des erreurs
de navigation dues à des tempêtes.
Les Vikings sur la route de l’ouest
Les premiers raids vikings
« Ce que les hommes du Nord accomplissaient n’était pas le fait des
hommes, mais (le fruit) d’une intervention divine » (Annales de Saint-
Bertin, 881)
Les plus anciens raids connus par les sources ont pour cible
les Îles britanniques. Selon la Chronique anglo-saxonne, la première
attaque, menée par trois navires danois, aurait été portée vers
789 à Portland dans le sud de l’Angleterre. En 792 le roi de
Mercie, Offa, prend des mesures pour organiser la défense
côtière contre les pirates. Le 8 juin 793 intervient le sac de
l’abbaye de Lindisfarne, au large de la Northumbrie, dans le
nord de l’Angleterre. Dans ce sanctuaire qui conserve alors les
reliques de saint Cuthbert, des moines sont tués, d’autres
capturés. L’événement est répercuté dans toute l’Europe,
notamment par le biais du secrétaire de Charlemagne, Alcuin,
lui-même originaire de cette région. Dans sa correspondance,
Alcuin s’interroge sur le sens à donner à cette brutale
agression ; sa réponse est qu’elle ne peut être que l’expression
du châtiment de Dieu. Suivant cette interprétation, les clercs
chroniqueurs du IXe siècle considèrent les attaques vikings
comme des manifestations du courroux divin, comme une
épreuve imposée par Dieu pour punir l’impiété des Chrétiens.
Alcuin se réfère à la prophétie de Jérémie : « Ab aquilone
inardescunt mala » (Jer. 1 : 14, « Du Nord se répandra le
malheur »). L’Église prêche donc d’abord une attitude fataliste,
la patience et le repentir pour que Dieu suspende sa colère.
L’année suivante, en 794, un autre monastère northumbrien,
Jarrow, fait l’objet d’une nouvelle attaque venue de la mer :
cette fois-ci pourtant les assaillants sont finalement massacrés
dans l’estuaire de la Tyne. Les Vikings paraissent alors avoir
reporté leurs assauts vers d’autres rivages. Dès 794, les Annales
irlandaises signalent des attaques contre les Hébrides. En 795,
plusieurs monastères sont pillés au nord de l’Irlande. Dans les
années suivantes, les côtes irlandaises sont visées, ainsi que l’île
de Man et, à nouveau les Hébrides. La piraterie se développe
aussi plus au sud, le long des rives de l’Atlantique et dans la
Manche. En 799, Alcuin mentionne que le littoral vendéen est
touché pour la première fois. Il est clair qu’en une dizaine
d’années à la fin du VIIIe siècle, probablement aiguillonnés par
des conflits internes qui secouent le Danemark et le sud de la
Norvège, des équipages scandinaves se sont enhardis à traverser
régulièrement la mer du Nord pour surprendre des objectifs
mal défendus et en rapporter de l’or, de l’argent et des objets
précieux. La « soif de l’or » est un motif revendiqué sur
certaines inscriptions runiques : « Ils sont partis virilement au loin
pour de l’or », proclame ainsi fièrement la pierre de Gripsholm en
Suède (Sö 179), mais l’or était autant recherché pour sa valeur
symbolique, politico-religieuse, que matérielle.
En 800, Charlemagne se rend sur les rives de la Manche pour
organiser la défense côtière « contre les pirates qui infestaient la mer »
et ordonner la construction d’une flotte et de postes de
surveillance entre la Seine et le Rhin, preuves de l’insécurité qui
règne dans la région. Les raids n’ont pas cessé contre l’Irlande ;
sans doute ne sont-ils pas menés seulement à partir de la
Norvège, mais aussi des Hébrides et des archipels du nord de
l’Écosse où les Scandinaves semblent déjà avoir été bien établis.
L’important monastère de Iona est à nouveau pillé en 802, 806
et 807. Le coup de grâce lui est porté en 825 lors d’un raid au
cours duquel son abbé, Blathmac, est capturé et massacré. À
partir de 807 les Vikings ne se contentent plus d’attaquer des
cibles insulaires ou côtières, ils pénètrent en Irlande dans
l’intérieur des terres ; vaincus cette année-là, ils sont vainqueurs
d’une bataille qui les oppose aux Irlandais l’année suivante et
plusieurs chefs irlandais sont tués. Alors que dans les Îles
britanniques et dans la région de la Loire, ces premières
expéditions demeurent modestes, des opérations d’une plus
grande ampleur sont planifiées par le roi danois Godfrid contre
la Frise. Selon les Annales franques, Godfrid envoie en 810 une
flotte de 200 navires ravager le littoral frison. Eginhard, le
biographe de Charlemagne, parle alors d’une véritable guerre
( « bellum Nordmannicorum ») contre les Normands appelés
Danois. Victorieux à plusieurs reprises, ceux-ci imposent un
tribut aux Frisons. L’assassinat de Godfrid en 810 desserre la
menace immédiate et les expéditions vikings marquent le pas au
cours des deux décennies suivantes. Hormis en Irlande où les
attaques continuent de se succéder, aucun raid n’est mentionné
directement entre 821 et 834, mais divers indices montrent que
l’insécurité perdure. Dans le Kent, une charte insiste sur
l’obligation de détruire les forts construits par les païens ; les
moines de Saint-Philibert de Noirmoutier abandonnent leur
monastère pendant l’été pour revenir pendant l’hiver et font
construire un castrum en 830/831 pour se mettre à l’abri ;
l’empereur Louis le Pieux cherche à entamer l’agressivité des
Danois par la diplomatie en envoyant en 826 une première
mission d’évangélisation confiée à Ansgar et en conférant en
fief à un prince danois converti le comté de Rüstringen, dans le
nord de la Frise.
Cependant les attaques vikings se généralisent à nouveau à
partir de 834. Dans l’empire carolingien, le moment est bien
choisi puisqu’il correspond à la révolte de Lothaire, le fils aîné
de Louis le Pieux. Des chroniqueurs contemporains laissent
d’ailleurs entendre que Lothaire n’aurait pas hésité à encourager
des chefs danois à assaillir la Frise pour affaiblir son père.
Dorestad, la principale cité marchande de la région, est attaquée
à plusieurs reprises entre 834 et 838 ; en 836 les Vikings
remontent l’Escaut, détruisent Anvers, ainsi que l’emporium de
Witla à l’embouchure de la Meuse ; en 837 ils prennent pied sur
l’île de Walcheren. Louis le Pieux cherche à organiser la défense
du littoral en faisant édifier une série de forts sur les côtes de la
Flandre et de la Frise. Les Vikings reprennent aussi leurs
activités en Angleterre à partir de 834 : leurs raids se
reproduisent quasi annuellement à partir de cette date. Ils sont
vainqueurs du roi Ecgbert de Wessex à Carhampton en 836, où
deux évêques sont tués. Ils subissent des revers en 835, 838 et
840, mais en 841, toute la côte, du Sussex au Lincolnshire, fait
l’objet de pillages systématiques et, en 842, Rochester et
Londres sont visées. En Écosse une armée viking pénètre au
cœur du royaume picte, dont le roi est tué ainsi que le souverain
des Scots ; une grande partie de l’aristocratie locale est éliminée,
ce qui laisse le champ libre aux Vikings pour leurs futures
opérations, mais permet aussi une première recomposition
politique régionale : Cinaed (Kenneth) Mac Alpin crée en 843 le
royaume d’Alba qui unifie la Calédonie. En Irlande, touchée par
des pillages réguliers à partir de 819, les Vikings ont alterné des
défaites subies en 823, 826, 832, 836, avec des succès. Ils
pratiquent l’enlèvement de femmes et d’esclaves et rançonnent
les captifs importants. L’intensité de leurs attaques
s’intensifie et on signale la présence de flottes plus nombreuses
à la fin des années 830, notamment celle du Norvégien Turgeis
(Thorgeir ou Thorgisl) qui s’installe dans les monastères
d’Armagh et de Clonmacnoise, dans le centre de l’île entre 840
et 845, avant d’être tué par traîtrise par le roi de Meagh.
« ils se fortifient, suivant leur habitude, derrière un rempart de terre et de
palissades » (Réginon de Prüm, Chronique, 891)
Une nouvelle stratégie permet en effet aux Vikings de mener
des raids plus efficaces à partir de 840. Ils commencent à
installer des bases qui leur permettent de passer l’hiver dans les
territoires soumis à leurs pillages. Le phénomène viking change
alors d’échelle ; au brigandage sporadique succèdent des
opérations organisées, récurrentes et de plus grande ampleur,
qu’il faut sans doute mettre en rapport avec l’évolution des
luttes dynastiques au Danemark et dans le sud de la Norvège.
En 841, les Vikings installent un camp fortifié permanent en
Irlande, à l’embouchure de la rivière Liffey, sur le site de
Dublin. D’autres camps, qui permettent aux envahisseurs
scandinaves d’hiverner et de conduire des attaques dans
l’intérieur de l’Irlande, sont édifiés dans les années suivantes le
long de la côte orientale de l’île : les sources écrites et
l’archéologie permettent d’identifier ceux d’Annagassan fondé
également en 841, Dunrally (Cluain Andobair) en 845 sur les
rives de l’ (Upper) Barrow, dans la région de Waterford (Puirt
Lairge) au plus tard en 860, à Yougal et à Woodstown. Ce type
d’installation, appelé longphort (pl. longphuirt) dans les annales
irlandaises, correspond à une enceinte défensive, en général
semi-circulaire, placé sur la rive d’un cours d’eau que l’on
remonte depuis la mer, et où les Vikings protègent et réparent
leurs bateaux. Ils y stockent aussi le fruit de leurs rapines et le
tribut qu’ils lèvent sur les zones environnantes : argent, bétail et
captifs destinés à être vendus comme esclaves. Récemment
découvert, le site de Woodstown, à 6 km de Waterford sur la
rivière Suir, semble assez caractéristique. Il est occupé à partir
du milieu du IXe siècle jusqu’en 920/940, avec une période
d’activité plus intense entre 840 et 880. Les premières fouilles,
effectuées au début des années 2000, montrent qu’il s’étendait
sur 1,5 km de large et 0,5 km de profondeur et était entouré
d’un fossé et d’une levée de terre. On y a exhumé des armes,
des monnaies (dont le fragment d’une pièce musulmane frappée
en Irak), des lingots d’argent, des rivets de bateaux, des puits et
les traces de foyers. L’habitat était dense et abritait des activités
artisanales, y compris féminines comme le textile, commerciales
(présence de poids pour peser de petites quantités d’argent) et
militaires. Un guerrier, probablement un chef, y est enterré avec
ses armes.
Sur ce modèle, les Vikings installent des bases d’hivernage
dans d’autres régions. En 842-843, les Annales de Saint-Bertin
rapportent qu’une flotte viking décide de passer l’hiver sur une
île au large de l’Aquitaine, probablement Noirmoutier. En 851
est signalé le premier hivernage sur la Seine. En Angleterre, ils
s’installent à demeure en 850-851 à l’entrée de la Tamise, sur
l’île de Thanet. De là ils dévastent le Kent, pillent Canterbury,
pénètrent en Mercie puis dans le Wessex. Leur flotte est
finalement mise en déroute devant Sandwich. Ce changement
de stratégie est rendu possible par l’affaiblissement du pouvoir
dans les territoires fréquentés par les Vikings. Dans l’empire
carolingien, le dispositif de défense mis en place par
Charlemagne et Louis le Pieux le long du littoral de la Manche
et de la mer du Nord a perdu sa cohérence avec le partage de
Verdun en 843. Sur les côtes atlantiques, les pouvoirs locaux se
déchirent : révolte de Nominoé et d’Erispoé en Bretagne, de
Pépin II en Aquitaine. En Angleterre, les rivalités entre les
quatre royaumes anglo-saxons minent les capacités de réponse
militaire face aux assauts vikings. Quant à l’Irlande, elle est
partagée entre de multiples roitelets qui se font mutuellement la
guerre, ce qui facilite l’intervention des Vikings qui exploitent
les faiblesses de leurs adversaires. Pour l’année 847, les Annales
de Saint Bertin relèvent qu’« attaqués depuis plusieurs années par les
Normands, les Irlandais devinrent leurs tributaires. Les Normands se sont
emparés des îles autour de l’Irlande et y demeurent sans rencontrer de
résistance ». Dans les années 870, la domination scandinave
semble aussi bien établie sur les îles occidentales de l’Écosse.
Selon la tradition rapportée postérieurement par les sagas, le
Norvégien Kettill Nez-plat aurait soumis les Hébrides après
avoir remporté plusieurs batailles et contracté des alliances avec
les chefs les plus importants (cf. Eyrbyggja saga, chap. 1).
Dans l’empire franc, la pression scandinave augmente à partir
des années 840 et imprime sa marque sur le règne de Charles le
Chauve et de ses successeurs jusqu’au début du Xe siècle. Elle
s’intensifie particulièrement entre 856 et 862, au point de
prendre aux yeux de certains le caractère d’une véritable
invasion. Toute la façade maritime est victime d’attaques, de la
Frise à l’Adour, selon trois axes principaux de pénétration : la
Seine, la Loire ainsi que le littoral entre la Somme et la Frise
avec comme centre de gravité les bassins de l’Escaut, de la
Meuse et du Rhin. Plusieurs flottes opèrent en général de
manière simultanée, mais sans frontières fixes. Les Vikings
remontent la vallée de la Seine. Rouen et Jumièges sont pillées
et Saint Wandrille rançonné en 841 par les Vikings d’Oscherus
(Ásgeirr). En 845, la flotte du Danois Ragnar atteint Paris qui
est épargné en échange du versement d’un énorme tribut de
7 000 £. En 851-852, deux nouvelles flottes font leur apparition
sur le fleuve : d’abord celle de Hoser (Ásgeirr) qui atteint
Beauvais, puis celle de Sydroc (Sigtryggr) et de Godfrid. Ces
derniers reçoivent finalement l’autorisation temporaire de
s’installer dans l’île de Jeufosse qui dans les années suivantes est
transformée en camp retranché d’où les Vikings de la Seine
peuvent continuer à mener des raids. C’est le cas aussi de l’île
d’Oissel près de Rouen. On constate en lisant les textes
contemporains que les Vikings se montrent fins stratèges et
ciblent soigneusement leurs attaques : Nantes est attaquée le
jour de la Saint-Jean 843, Tours à la veille de la Saint-Martin
853, le grand monastère irlandais d’Armagh le jour de la Saint-
Patrick 869… Ils pratiquent le rapt de personnages importants
pour réclamer de fortes rançons : en 845 Foranman, abbé d’Ard
Macha en Irlande, est enlevé, et la capture de l’abbé de Saint-
Denis en 858 leur rapporte 686 £ d’or et 3 250 £ d’argent.
Rouen est attaquée à nouveau en 851 et 855, Paris en 850-852,
856, 861, 865, Melun en 861, Chartres, sur l’Eure, en 857 et 862,
Beauvais et Noyon en 859. À partir de leurs bases dans l’estuaire
de la Loire (île de Bièce, en face de Nantes) et sur Noirmoutier,
les Vikings se manifestent sur tout le littoral atlantique, de la
Bretagne à la péninsule ibérique. La révolte de Pépin II
d’Aquitaine et la mort de Renaud, comte d’Herbauge, en 843
désorganisent pendant deux décennies la défense côtière entre
la Vilaine et la Gironde. Nantes, Angers, Tours, Blois, Orléans,
Saint-Benoît-sur-Loire et même Clermont sont ravagés pendant
les années 850 et 860. En 847 la Bretagne subit une série de
raids à partir des bases vikings de la Loire et Nominoé verse un
premier tribut (danegeld). Redon est attaqué en 854. Le Poitou
est pillé en 855, 863 et 868. Les Vikings remontent aussi la
Charente et s’en prennent à Saintes (845, 863, 865), à
Angoulême (863) et Périgueux (849, 863) ; ils apparaissent sur la
Garonne à Bordeaux (840, 845, 848, 863) et à Toulouse en 844
et 864). Alors que les raids vikings sur la Seine ne semblent pas
toujours avoir été très structurés au départ, la flotte de la Loire
paraît avoir été très tôt placée sous l’autorité d’un chef.
Plusieurs sont connus pendant cette période : d’abord le
Danois Godfrid, puis à partir de 854 Sihtric (Sigtryggr). Au
milieu du IXe siècle, les Vikings s’enhardissent jusqu’en
Espagne. Après avoir pillé les côtes aquitaines, une expédition
en 844 s’aventure plus au sud, attaque Lisbonne, puis Cadix et
remonte le fleuve Guadalquivir jusqu’à Séville qui est assiégée.
Les Vikings sont battus en Andalousie par les Musulmans,
laissant, selon les sources arabes, 400 prisonniers et perdant
trente navires. En 858-862, une nouvelle flotte de 62 navires,
menée par deux chefs danois, Hásteinn (Haesten, Hasting) et
Björn, longe le littoral ibérique, attaque les côtes marocaines,
puis franchit le détroit de Gibraltar ; après les Baléares, elle se
présente devant Narbonne, hiverne en Camargue, pille Nîmes
et Arles. Ayant remonté le Rhône jusqu’à Valence, ces Vikings
mettent ensuite le cap sur l’Italie, dévastent Pise et remontent
l’Arno. Ils attaquent enfin la ville de Luna qu’ils auraient
confondu avec Rome. Sur le chemin du retour en 861, ils sont
surpris par une escadre musulmane et ne regagnent l’année
suivante l’estuaire de la Loire qu’avec une vingtaine de bateaux.
Leur chef Hasting compte parmi les rescapés et va terroriser
pendant vingt ans la Bretagne et tout l’ouest du royaume franc.
Certes sa troupe est battue en 864 et 865, mais en 866 ils pillent
Le Mans et résistent à la bataille de Brissarthe où plusieurs
comtes francs sont tués ou blessés. En 867 et 868, Hasting
s’attaque à Orléans et Bourges, s’empare en 872-873 d’Angers et
met à sac la région environnante. Face à la résistance
rencontrée, Hasting se retourne contre la Bretagne et
finalement négocie le retrait de sa flotte de la Loire en 882.
Le troisième champ d’opérations sur le continent est constitué
principalement par la Frise et le bassin rhénan. D’un côté cette
zone reste sous la menace des rois danois. En 845, Horik de
Danemark a ainsi envoyé une grande flotte remonter l’Elbe et
détruire Hambourg, siège de l’évêché responsable de la mission
d’évangélisation des Scandinaves. De l’autre une série de flottes
exercent une pression constante sur le littoral entre la Somme
et la Frise à partir du milieu du IXe siècle. Les souverains
carolingiens ont choisi très tôt de confier la défense du littoral
frison et des bouches du Rhin à des princes danois en exil,
comme Harald, un souverain chassé du trône danois qui reçoit
l’île de Walcheren en 840-841 ou Rorik (Hrærekr) installé par
Lothaire à Dorestad au début des années 850. Ce Rorik est le
parent d’un chef viking, Harald, qui écumait déjà la Frise dans
les années 830. Après avoir servi de mercenaire à Louis le Pieux
et Lothaire, Rorik a commencé à ravager le delta du Rhin en
850. C’est dans ces conditions que Lothaire lui confie en fief
l’administration de la région, à charge pour lui d’empêcher les
incursions de ses congénères. En 851, Harald est tué au combat
en Frise, mais son fils Godfred remonte l’Escaut et lance une
nouvelle attaque sur la Frise, avant de transporter sa flotte sur la
Seine. Bloqué dans la remontée de ce fleuve par les forces
combinées de Charles le Chauve et de Lothaire en 852,
Godfred va prendre l’année suivante ses quartiers dans
l’embouchure de la Loire, puis s’en retirer en 855 pour rallier
son oncle Rorik en Frise. Rorik reste en possession de son fief
frison pendant une vingtaine d’années jusqu’à sa mort après
873. Pendant cette période, la menace viking ne s’exerce à
nouveau sur la Frise qu’en 863 : Dorestad est alors attaquée et
une flotte danoise remonte le Rhin, poussant jusqu’à Cologne
et Xanten et fortifiant une nouvelle base à Neuss. Ces Vikings
sont défaits par une armée saxonne et un de leurs chefs est tué.
Cependant en 864, Lothaire, impuissant à les combattre en
Flandre et sur le Rhin, doit acheter leur départ en versant un
danegeld à Rodulf, fils de Harald. En 882, le territoire concédé à
Rorik est à nouveau alloué à un autre prince danois, Godfrid,
fils du roi Harald Klak.
Ces épisodes montrent, qu’aussi menaçants qu’ils aient été, les
Vikings ne sont pas invincibles. Sur le continent en particulier
la résistance s’est organisée à partir des années 860. Charles le
Chauve décide de faire édifier des ponts fortifiés pour arrêter
les navires scandinaves, sur la Seine à Pîtres, sur la Marne à
Trilbardou, sur la Loire à Ponts-de-Cé près d’Angers. À
l’assemblée de Pîtres en 864, Charles ordonne de relever les
anciennes fortifications. La mort de plusieurs comtes francs au
combat dans les années 860 atteste aussi de la volonté de
contrer les attaques vikings : le comte Turpion est tué en 863
près d’Angoulême ainsi que le comte Étienne à Clermont ; en
866 Robert le Fort trouve la mort à Brissarthe avec le comte
Ramnulf de Poitiers. Mais le versement de danegeld continue
d’être utilisé pour obtenir le retrait des troupes vikings : en 866,
Charles le Chauve est encore contraint d’accorder un tribut de
4 000 £ devant Melun. On constate également que sur le
continent, comme en Irlande, des accords sont passés entre les
autorités franques et certains chefs scandinaves. Dès 843 on
voit une flotte viking attaquer Nantes avec le concours de
Lambert, un comte rebelle franc. Des alliances sont conclues à
plusieurs reprises entre Vikings et Bretons dans l’ouest de la
France (854, 862, 866). En 858 Charles le Chauve contracte à
Verberie une alliance avec Björn, un des chefs des Vikings de la
Seine, et en 860 il passe un accord avec Weland pour que celui-
ci vienne combattre les Vikings de la Seine en échange du
paiement de 3 000 £ d’argent ainsi que des vivres et du vin. En
862, des Vikings sont aussi loués comme mercenaires par
Robert le Fort pour le seconder contre les Bretons.
La première vague de grandes expéditions vers
l’Angleterre
« Cette année-là, une grande armée païenne pénétra en Angleterre et ils
prirent leurs quartiers d’hiver en East Anglia » (Chronique anglo-
saxonne, 866)
À partir de 865 et pendant environ 25 ans, l’Angleterre devient
la cible principale des expéditions vikings à l’ouest. En effet,
face à une résistance plus efficace sur le continent, les Vikings
délaissent le champ des opérations entre la Seine et le Rhin, où
l’on constate une accalmie jusqu’en 879, pour diriger leurs raids
vers l’Angleterre. En 865, plusieurs flottes vikings convergent
vers l’East Anglia et imposent une trêve moyennant tribut et
l’autorisation de piller le Kent oriental. Cet événement inaugure
une nouvelle dimension des attaques vikings en Angleterre.
Pour désigner les Vikings qui y opèrent, la Chronique anglo-
saxonne utilise désormais le terme « grande armée » (micel here).
Les différentes bandes vikings se sont regroupées sous le
commandement de plusieurs rois, dont les frères Ivar et
Halfdan, qui selon la tradition islandaise auraient été les fils du
prince danois Ragnar Loðbrok, responsable de l’attaque sur
Paris en 845, dont il avait rapporté un immense tribut. Il n’est
dès lors plus question de raids désordonnés, mais d’une
stratégie à long terme qui vise à conquérir l’Angleterre. La
rumeur des premiers succès incite d’autres Vikings à rejoindre
ce nouveau théâtre militaire à partir de 866, notamment des
Vikings venus de la Seine et des Norvégiens chassés d’Irlande à
cette même date. Cette grande armée viking n’est toutefois
jamais complètement unifiée, elle est constituée de flottes qui
obéissent à des capitaines qui reconnaissent l’autorité de
commandants en chef, qualifiés de rois par la Chronique anglo-
saxonne qui n’en cite pas moins de 7 pendant la décennie
suivante. Les Vikings apparaissent remarquablement au fait de
la situation politique chaotique de l’Angleterre à ce moment. En
866, la grande armée se dirige au nord vers la Northumbrie et
s’empare de sa capitale, York, second archevêché du pays et
riche ville marchande. Le roi de Northumbrie est tué et York
devient le centre d’une principauté dominée par les
Scandinaves. La prise de York montre que les Vikings ne se
contentent plus de camps fortifiés, mais sont désormais
capables d’occuper et d’administrer de grandes cités. Une fois
bien installés en Northumbrie, les Vikings repartent vers le sud,
pénètrent dans le royaume de Mercie et s’emparent de
Nothingham, où ils passent l’hiver 866-867 à l’abri des remparts
de la ville. Le souverain de Mercie préfère traiter avec eux et
achète leur départ en 868. L’année suivante une nouvelle
campagne les ramène en East Anglia où ils ravagent le pays. La
Chronique anglo-saxonne mentionne la défaite du roi Edmund
d’East Anglia : « l’armée (viking) traversa la Mercie pour pénétrer en
East Anglia et prit ses quartiers d’hiver à Thetford. Et cet hiver-là le roi
Edmund l’affronta et les Danois remportèrent la victoire et tuèrent le roi et
conquirent tout ce pays ». La Passio sancti Eadmundi, rédigée au
Xe siècle par Abbon de Fleury, nous a transmis, d’après un
témoin oculaire, la teneur du message transmis par le chef des
Vikings, Ivar, au souverain de ce royaume : « Ivar (Hinguar), notre
roi, hardi et victorieux sur mer et sur terre, a autorité sur de nombreux
peuples, et il est maintenant venu jusqu’à ce pays avec son armée afin d’y
prendre ses quartiers d’hiver avec ses hommes. Il t’ordonne de partager tes
possessions ancestrales avec lui immédiatement et que tu deviennes son roi-
vassal, si tu veux rester en vie, car tu ne disposes pas des forces nécessaires
pour lui résister ». Ce texte illustre la manière dont les Vikings
envisagent les relations avec les autorités locales qu’ils
entendent soumettre.
La mort ou le martyre de saint Edmund en 869 ou 870
entraîne la fin du royaume anglo-saxon d’East Anglia. Les
Vikings sont désormais maîtres de tout le territoire entre York
et la Tamise et contrôlent l’Angleterre orientale. L’objectif de la
grande armée, commandée semble-il par Halfdan, est à présent
le Wessex. À partir de leur base établie à Reading sur le cours
moyen de la Tamise, les Vikings lancent une série d’attaques
contre le Wessex en 870 et 871. La Chronique anglo-saxonne
énumère neuf batailles qui témoignent de la résistance opposée.
Le roi Aethelred est tué, mais les Danois sont contraints de
conclure une trêve en 871 avec Alfred, le nouveau souverain du
Wessex. La grande armée se replie alors sur Londres où elle
séjourne deux ans. En 873, elle oriente ses forces contre la
Mercie et s’empare de Repton, le centre politique de ce
royaume dont le souverain prend la fuite. Halfdan installe sur le
trône de Mercie un roi anglo-saxon à sa solde, Ceolwulf. Le
passage de la grande armée viking à Repton pendant l’hiver 873-
874 est confirmé par l’archéologie qui a permis la mise à jour
d’un camp fortifié semi-circulaire sur la rive du fleuve Trent.
L’église de Repton a été intégrée à l’enceinte. Selon la Chronique
anglo-saxonne, la grande armée est alors dirigée par quatre rois
vikings : Healfdene (Halfdan), Guthrum, Oscytel (Ásketill) et
Anwind (Anund). L’occupation de Repton par les Scandinaves
a laissé plusieurs sépultures remarquables. Dans l’église même
un guerrier a été inhumé selon un rituel païen complexe.
L’homme, enterré avec une épée brisée replacée dans son
fourreau, avait probablement été éviscéré et portait un marteau
de Thor autour du cou. Une patte de corbeau et une tête de
sanglier avaient été placées entre ses jambes, deux symboles
renvoyant peut-être aux dieux Odin et Freyr. À proximité
immédiate du camp, une nécropole plus ancienne a été
réemployée pour enterrer un homme dans un sarcophage
entouré des corps d’environ 200 hommes et d’une cinquantaine
de femmes. L’ensemble a été recouvert d’un tertre d’une facture
unique en Angleterre, associé peut-être au sacrifice de quatre
adolescents dont les squelettes se trouvent dans une tombe en
bordure du tumulus. Il pourrait s’agir de la sépulture d’Ivar, l’un
des principaux chefs de la grande armée, dont les Annales
d’Ulster signalent la mort en 873. Enfin à 4 km au sud-est de
Repton, on a identifié plusieurs dizaines de tertres païens
contenant des restes de crémation avec des fragments d’armes
et d’os de chiens et de cheval. L’armée stationnée à Repton en
873-874 était composée de guerriers pratiquant ostensiblement
des rites funéraires païens. L’église fut sévèrement endommagée
et l’enceinte fut tracée à travers le cimetière chrétien dont des
croix de pierre ont été brisées et réutilisées dans le grand
tumulus.
À l’automne 874, la grande armée viking d’Angleterre se
scinde en deux parties. L’une, sous le commandement
d’Halfdan, repart vers la Northumbrie dont il prend le contrôle,
tandis que Guthrum, Oscytel et Anwind vont vers le sud
prendre leurs quartiers à Cambridge. À la fin de l’année 874, les
Vikings ont ainsi conquis trois des quatre royaumes anglo-
saxons et se trouvent en position de conquérir toute
l’Angleterre, tandis qu’en Écosse Celtes et Pictes sont
également soumis à leurs attaques au cours des décennies
suivantes, notamment à l’initiative des jarls des Orcades.
L’Historia Norvegiae raconte qu’à l’époque du roi Harald aux
Beaux Cheveux un groupe de pirates norvégiens aurait conquis
les Orcades, détruisant les Pictes et s’emparant de leurs
domaines. On n’y a toutefois pas de preuves archéologiques de
violences mais au contraire un site comme celui de Bucquoy
suggère des contacts pacifiques et une assimilation. Dans le
nord de l’Écosse, l’archéologie et la toponymie témoignent de
la présence scandinave avant la fin du IX e siècle, dans le
Caithness, le Sutherland et le Moray, notamment à Freswick
Links, Thurso, Dunbeath et Burghead à l’est d’Inverness.
La scission de la grande armée en Angleterre en 874 marque
un nouveau tournant dans la stratégie des Vikings. Même si les
troupes d’Halfdan continuent les pillages, la Chronique anglo-
saxonne indique qu’en 876, « il partagea la région de Northumbrie entre
ses hommes qui se mirent à cultiver et à subvenir à leurs besoins », c’est-à-
dire que le chef viking distribue des propriétés à ses soldats qui
s’établissent dans le nord de l’Angleterre. Au sud, les trois
autres rois de la grande armée concluent une trêve en 876 avec
Alfred de Wessex : « ils lui donnèrent des otages… et firent le serment
sur un anneau sacré qu’ils quitteraient le pays ». L’année suivante,
selon la Chronique anglo-saxonne, « une autre partie de l’armée se rendit
sur le territoire des Merciens et en distribua une partie ». Ainsi en 877
certains Vikings s’installent à leur tour dans la région des Five
Boroughs (Derby, Leicester, Lincoln, Nottingham et Stamford)
dans le centre de l’Angleterre. En 879, Alfred de Wessex
repousse une nouvelle fois une armée viking commandée par
Gudhrum qui accepte alors de se faire baptiser et de conclure
un traité de paix. Gudhrum se retire avec sa troupe en East
Anglia où ses guerriers reçoivent à leur tour des terres en 880,
selon Asser, le biographe d’Alfred, et la Chronique anglo-saxonne.
L’ensemble de ces territoires colonisés par les Scandinaves dans
l’est de l’Angleterre à partir de 876-877 est à l’origine du
Danelaw (Dane lagu) où s’applique la « loi danoise ». Seul le
royaume de Wessex sauvegarde son indépendance après le
passage de la grande armée viking en Angleterre entre 865 et
879. Le traité de 879 entre Alfred et Gudhrum trace une ligne
de démarcation entre les royaumes vikings au nord et le Wessex
au sud, « le long de la Tamise, puis de son affluent la Lea vers le nord
jusqu’à sa source, ensuite en ligne droite jusqu’à Bedford, puis en remontant
la rivière Ouse jusqu’à la Watling street », c’est-à-dire l’ancienne voie
romaine jusqu’à Chester. Au nord de cette frontière un
processus complexe d’assimilation se met en place qui aboutit
au Xe siècle à la formation d’une identité hybride anglo-
scandinave. En effet les Vikings ne chassent pas les Anglo-
saxons, mais les nouveaux colons reçoivent essentiellement des
terres issues du démembrement des grands domaines
ecclésiastiques ou royaux. L’Historia de Sancto Cuthberto (vers 912-
915) mentionne par exemple des biens de l’église de Durham
qu’un « roi viking, Ragnald, divisa entre deux de ses guerriers païens ».
L’archéologie indique que les colons scandinaves se fondent
rapidement dans la population anglo-saxonne. Les tombes de
caractère typiquement scandinave sont très rares sur le sol
anglais, sauf dans le nord-ouest et dans la Cumbria où l’identité
scandinave païenne semble s’être maintenue plus longtemps.
Dans l’est de l’Angleterre les colons se sont adaptés rapidement
au mode d’inhumation chrétien. Dans le sud de l’Angleterre, le
roi Alfred de Wessex cesse de verser des tributs aux Vikings et
réorganise la défense territoriale en faisant édifier un réseau de
forteresses (burh) pourvues de garnison. Vers la fin de son règne
il ordonne la construction d’une flotte confiée à des capitaines
frisons pour éloigner la menace viking de ses côtes.
Reprise des attaques sur le continent à partir de 880
Les difficultés militaires rencontrées par les Vikings face au
Wessex correspondent aussi à un affaiblissement politique des
Carolingiens sur le continent. En 877 Charles le Chauve est
mort et ses successeurs directs meurent dans les années
suivantes, Louis le Bègue en 882 et Carloman en 884. À cette
date l’héritier du trône, Charles le Simple, n’a que 5 ans et la
lutte entre les prétendants fragilise le royaume franc. Les
Vikings exploitent cette situation de faiblesse en faisant leur
retour sur le continent. En 879, les Annales de Saint Vaast
notent en effet que « les Vikings (d’Angleterre), entendant parler des
discordes des Francs, traversèrent la mer ». Pendant l’été, une armée
composée de plusieurs bandes vikings se réunit à Fulham sur la
Tamise, traverse la Manche et débarque à Boulogne. D’autres
quittent l’Angleterre en 880 et prennent leurs quartiers à Gand.
Ils se recrutent parmi ceux qui n’ont pas pu ou pas voulu
s’établir en Angleterre. Durant les années 880, une nouvelle
armée viking séjourne donc dans le nord de la France, en
Flandre et dans le bassin rhénan. Ses premiers succès attirent
d’autres pirates, tel le chef des Vikings de la Loire, Hásteinn,
qui vient sur la Somme en 882. Entre 880 et 892 les Vikings
concentrent leurs attaques entre la vallée de la Seine et le Rhin.
Ils pénètrent profondément à l’intérieur des terres en
remontant le cours de ces fleuves, ainsi que ceux de la Somme,
de l’Escaut, de la Meuse et de la Moselle. Toute cette zone est
mise à sac du fait notamment que les Vikings utilisent
désormais régulièrement la cavalerie. Malgré des revers, comme
à Saucourt-en-Vimeu en 881 ou contre les Frisons en 883-884,
ils dévastent la Picardie, mettent le siège devant Paris (885) qui
résiste avec le comte Eudes, passent même en Bourgogne où on
les voit à Auxerre, Sens, Nevers, Dijon, Beaune. Entre Seine et
Rhin, plusieurs chefs vikings sont actifs : Godefrid, Sigefrid
(Sigfriðr), Vurm (Ormr), Hals. Les annales de l’époque
énumèrent la litanie de leurs déprédations : villes incendiées,
monastères abandonnés, tributs exigés. Arras, Cambrai, Reims,
Laon, Saint-Valéry-sur-Somme, Saint-Quentin, Thérouanne
sont visés, Nimègue, Utrecht, Tongres, Maastricht, Louvain
sont attaqués, Cologne et Aix-la-Chapelle sont atteintes. Les
Vikings se retranchent régulièrement dans des camps fortifiés
en Flandre et en Frise, sur la Seine, et ses affluents la Marne ou
l’Yonne, dans le bassin du Rhin. S’ils continuent à extorquer
des tributs pour monnayer leur départ (887, 889, 892), les
Vikings se heurtent aussi à une véritable résistance : ils sont
battus à Montfaucon en 888 par le roi Eudes, à Questembert
dans le Morbihan en 890 par le duc Alain de Bretagne, à
Louvain en 891 par Arnulf, souverain de Francie orientale. En
885, le comte Heimrich a tué Godefrid, Sigefrid trouve la mort
en 891. Affaiblis après une nouvelle série de raids au début des
années 890, les Vikings sont repoussés de Bretagne et nombre
d’entre eux se retirent du continent en 892. Ils cessent à ce
moment de constituer une menace généralisée contre le
royaume de France, même si deux groupes se maintiennent,
l’un dans l’estuaire de la Seine, l’autre à l’embouchure de la
Loire.
En 892, les restes de l’armée viking vaincue par Arnulf se
regroupent à Boulogne. La Chronique anglo-saxonne signale alors
qu’ils « équipèrent des navires et se transportèrent en un seul voyage, avec
leurs chevaux et tout leur bagage, à travers la Manche ; ils arrivèrent dans
le Kent oriental avec 250 bateaux (…) Peu de temps après, Hásteinn
arriva dans l’estuaire de la Tamise avec 80 navires et édifia un camp fortifié
à Milton Royal, tandis qu’une seconde armée viking en avait construit un
autre à Appledore ». Cependant la situation a évolué en
Angleterre. Alfred de Wessex s’est donné les moyens de résister
efficacement contre les Vikings et la reconquête de Londres en
886 lui permet de bloquer l’accès de la Tamise aux agresseurs.
Après quatre années de combats, ces Vikings doivent en 896 « se
résoudre à dissoudre l’armée danoise ; une troupe s’en alla en East Anglia
et une autre partit s’établir en Northumbrie. Quant à ceux qui n’avaient
pas d’argent, ils franchirent la mer pour se rendre sur la Seine ». C’est en
effet à cette date que les sources franques mentionnent l’arrivée
dans l’estuaire de la Seine d’une flotte scandinave commandée
par Hundeus (Hundingr). Après quelques expéditions de
piraterie dans la vallée de la Seine, de l’Oise et de la Meuse, ce
chef viking accepte de se faire baptiser en 897 à l’initiative de
Charles le Simple, obtenant probablement en contrepartie de
l’argent et peut-être des terres sur la Seine. C’est donc
vraisemblablement dès la fin du IXe siècle que les Scandinaves
se voient reconnaître le droit de s’établir sur le territoire de
l’actuelle Normandie, sur le modèle d’accords similaires
précédemment intervenus en Frise et dans la région de Nantes
en 877.
Les Vikings sur la route de l’est
L’Europe orientale, entre la Baltique et la mer Caspienne, a
constitué une vaste zone d’expansion pour les Scandinaves
entre le VIIIe et le XIe siècle. Ici les Vikings sont appelés Rus
ou Varègues et parcourent les grandes voies fluviales de
communication : Dvina, Volkhov, Dniepr, Volga, Oka et Don,
menant à l’empire byzantin et aux pays musulmans.
L’archéologie montre qu’il s’agit de guerriers et de marchands,
accompagnés de femmes, qui s’établissent dans certains points
stratégiques sur « la route des Varègues », comme l’appellent les
sources grecques. Dans les sagas islandaises, cette vaste zone est
nommée « Garðaríki », le pays des cités fortifiées, ou « la grande
Suède » car elles y voyaient un prolongement culturel de la
Scandinavie. Un grand nombre d’inscriptions runiques
suédoises, notamment de l’Uppland, mentionne effectivement
les voyages à l’est des personnages commémorés. Dans sa
grande majorité le matériel archéologique scandinave découvert
en Russie provient de Suède centrale, mais une partie est
originaire du Danemark, ce qui prouve que ces régions n’ont
pas attiré que des Suédois.
Dès le VIIe siècle, des Scandinaves, Gotlandais surtout,
commencent à visiter les rives orientales de la Baltique. À partir
du VIIIe siècle, ils installent des bases où des hommes et des
femmes venus de Suède et de Gotland côtoient les populations
locales, entre la Vistule et la Daugava. Dans les nécropoles ou
l’habitat de ces établissements, on trouve des objets
scandinaves caractéristiques, masculins et féminins (fibules,
broches, armes, bijoux). Vers 750, après avoir remonté la Neva,
des Scandinaves s’installent sur la rive du Volkhov, à Staraja
Ladoga, et y pratiquent des activités de forge et d’orfèvrerie.
On y répare aussi les bateaux. À partir des années 780 et au
début du IXe siècle, le site prend la forme d’un lieu d’échanges
internationaux avec l’apparition de monnaies musulmanes.
L’habitat associe des maisons longues avec foyer central,
typiques de l’architecture scandinave, et de petits bâtiments
rectangulaires où le foyer est placé dans un coin, attribués aux
Slaves. La population comprend des Scandinaves, des Finnois
et des Slaves. Dans les années 830-840, Staraja Ladoga connaît
une expansion considérable, tant par des constructions
nouvelles que par le développement de l’artisanat (métal, corne,
ambre, verre, textiles). Le site occupe alors une dizaine
d’hectares. Vers 894 est érigée une grande halle qui reste en
usage jusque dans les années 930. Certains l’interprètent comme
un lieu de réception destiné à un chef ou un prince. Aux IXe et
Xe siècles, la présence d’objets scandinaves est toujours
marquée à Staraja Ladoga, y compris un bâton gravé de runes,
des pièces de jeu, un marteau de Thor. Sur l’autre rive du
Volkhov, la nécropole de Plakun a révélé des rituels funéraires
typiquement scandinaves : tumulus recouvrant des sépultures
masculines et féminines à incinération, probablement avec des
bateaux, et deux chambres mortuaires, dont l’une contenait un
homme avec deux chevaux, un équipement de cavalier, des
pointes de flèches, une boucle de bronze de facture byzantine.
Tout indique que ce cimetière a accueilli des défunts d’origine
scandinave dont le statut social était élevé. Dans les sagas des
rois de Norvège, le site de Staraja Ladoga est connu sous le
nom d’Aldeigjuborg, toujours gouverné par des princes
scandinaves dans la première moitié du XIe siècle.
Dès les années 830, des marchands ou des mercenaires
suédois parcourent la vallée de la Volga, comme le montre
notamment une pièce khazare frappée vers 837 et déposée dans
le trésor découvert à Spillings sur l’île de Gotland en 1999. Une
notice des Annales de Saint-Bertin, à l’année 839, confirme aussi la
présence d’autres Suédois en Russie, cette fois-ci sur la route de
Byzance par le Dniepr. Un groupe de Rus (« qui disaient s’appeler
Rhos… et appartenaient à la nation suédoise ») accompagne en effet
une ambassade grecque de l’empereur Théophile venue rendre
visite à Louis le Pieux dans son palais d’Ingelheim. Pour aller
jusqu’à Constantinople, ils avaient traversé « des peuples
barbares et terriblement sauvages » et n’avaient pas voulu
emprunter le même chemin au retour, « car cela les conduirait à
s’exposer à de grands périls ». La Chronique de Nestor se fait
l’écho de l’instabilité qui régnait dans le nord de la Russie au
milieu du IXe siècle. Elle mentionne qu’en 859 « les Varègues de
l’autre côté de la mer [i.e. les Suédois] vinrent imposer tribut aux
Tchoudes, aux Slaves, aux Meri, aux Vepses et aux Krivitches », c’est-
à-dire aux peuples, finnois et slaves, installés entre l’Estonie et
la haute Volga. La Vita Anskarii de Rimbert signale aussi un raid
suédois sur les côtes de Courlande vers la même époque. Tout
indique une période troublée dans cette zone où des chefs
vikings mènent, comme à l’ouest, des expéditions guerrières
avec plus ou moins de succès. Selon la Chronique de Nestor, « les
tributaires des Varègues les chassèrent de l’autre côté de la mer, refusant
désormais de leur verser un tribut ». Comme en Occident, certains
princes scandinaves se font recruter comme mercenaires ou
passent des alliances avec des chefs locaux. La chronique russe
situe en 860-862 la légende selon laquelle les peuples du nord
de la Russie auraient fait appel aux Scandinaves pour rétablir
l’ordre chez eux. « Nulle loi ne régnait parmi eux (en Russie
septentrionale)… et ils commencèrent à se faire mutuellement la guerre.
Alors ils se dirent : « Cherchons un prince qui pourra nous gouverner et
rendre la justice selon la Loi ». En conséquence ils se rendirent de l’autre
côté de la mer chez les Varègues Rus : certains sont appelés Suédois,
d’autres Normands, d’autres Angles ou Gotlandais. Les Tchoudes, les
Slaves, les Krivitches et les Vepses dirent alors au peuple des Rus : « Notre
pays est riche et grand, mais l’ordre n’y règne pas. Venez gouverner et
commander sur nous ! ». Ils choisirent ainsi trois frères avec leurs familles
qui emmenèrent tous les Rus et émigrèrent. L’aîné, Rurik, s’établit à
Novgorod, le second, Sineus, à Beloozero et le troisième, Truvor, à
Izborsk ». Ce récit mythique fait probablement référence à des
accords conclus entre chefs scandinaves et autochtones. Les
noms des trois princes varègues sont scandinaves : Hrœrekr
(Rurik), Signjutr (Sineus), Thorvarðr (Truvor). Les premiers
descendants de Rurik portent aussi des prénoms scandinaves,
même s’ils nous sont parvenus sous leur forme russifiée : Helgi
(Oleg), Ingvarr (Igor), Helga (Olga). Comme à l’ouest, des chefs
scandinaves ont exploité les faiblesses des populations
attaquées. On peut remarquer que les trois personnages cités
ont pris le gouvernement sur des peuples distincts : les
Krivitches (Novgorod), les Tchoudes (Izborsk), les Vepses
(Beloozero). Du matériel archéologique scandinave confirme la
présence des Varègues dans la région d’Izborsk et à Beloozero
sur la Volga supérieure. Quant au lieu où s’installe Rurik, il a été
identifié avec le site de (Riourikovo) Gorodichtche, à la
naissance du Volkhov dans le lac Ilmen, à quelques km de
l’actuelle Novgorod. Les fouilles y ont révélé un établissement
d’environ 5 ou 6 ha, dont les couches archéologiques les plus
anciennes remontent à 820-860, et qui doit correspondre avec la
cité connue sous le nom de Holmgarð (« îlot fortifié ») dans les
sagas. Holmgarð est également mentionné dans quatre
inscriptions runiques suédoises. Cependant, même si les objets
scandinaves, qui apparaissent dans la seconde moitié du
IXe siècle, y restent abondants au Xe siècle (armes, outils,
bijoux féminins, amulettes avec inscriptions runiques), on n’y a
pas mis à jour de maisons longues caractéristiques de l’habitat
scandinave. Contrairement à Ladoga, les vestiges de
fortification attestent le rôle militaire de Gorodichtche. C’est
une résidence princière, doublée d’un centre d’activités
artisanales et commerciales, dont la population est
pluriethnique. La Chronique de Nestor indique que Rurik aurait
rapidement placé sous son autorité l’ensemble de la Russie du
nord avec la mort de Sineus et de Truvor dès 864. La
coïncidence de ces deux décès rend l’information suspecte et il
est probable que Rurik s’empare de leurs territoires par la
violence. L’archéologie indique d’ailleurs que Staraja Ladoga fut
incendié vers 870. La Chronique ajoute qu’ensuite « il distribua
différentes villes à ses hommes : l’un reçut Polotsk (sur la
Dvina), un autre Rostov et un autre Beloozero ». Le site de
« Rostov » est sûrement celui de Sarskoe Gorodichtche, près de
l’actuelle Rostov dans la région de la haute Volga, où l’on a
identifié un centre proto-urbain (VIIe - début XIe siècle)
impliqué dans le commerce à longue distance avec les pays
musulmans : une colonie scandinave y est attestée à partir du
IXe siècle par la présence d’objets masculins et féminins, et
cohabite avec une population autochtone finno-ougrienne. Un
guerrier varègue y a apporté une épée carolingienne. De même,
dans cette région, on a mis à jour à Timërovo (à 7 km de l’actuel
Yaroslavl) environ 500 tertres funéraires ainsi qu’une
cinquantaine de maisons de type viking. Plusieurs grands
trésors de monnaies musulmanes, totalisant des milliers de
dirhams, y ont été enterrés, notamment l’un vers 865, ce qui
suggère l’existence d’intenses courants d’échanges avec le
monde arabo-persique dès le IXe siècle. Abandonné dans la
première moitié du XIe siècle, Timërovo apparaît comme le
principal poste scandinave sur la route de la Volga. On y a
trouvé aussi une autre épée carolingienne et de l’ambre de la
Baltique. À proximité, on a également découvert des tumulus
scandinaves à Mikhailovskoe et Petrovskoe, datant du X e siècle.
Un peu plus au sud, au contact entre les bassins de la Volga et
du Don, on repère une autre colonie scandinave à Supruty. Ce
site, qui reste en activité jusque dans la seconde moitié du
Xe siècle, est interprété comme une garnison scandinave sur la
frontière avec les Khazars. L’ensemble de ces découvertes
montre qu’avant la fin du IXe siècle, des chefs scandinaves ont
étendu leur emprise sur un vaste territoire allant de la Dvina à la
Volga supérieure et ont établi des bases militaro-commerciales,
qui leur permettent de contrôler le réseau hydrographique (le
vieux russe « skedij » et « chneka » reprend le norrois « skeið » et
« snekkja », navire de guerre) et qui reconnaissent plus ou moins
l’autorité de Rurik.
En effet, aux dires mêmes de la Chronique de Nestor, certains
chefs scandinaves échappent à l’autorité de Rurik et vont tenter
leur chance plus au sud : « Il y avait deux hommes qui n’étaient pas de
ses parents [de Rurik], ni même de famille noble, et ils demandèrent à s’en
aller avec leurs familles jusqu’à Constantinople. Ils descendirent le long du
Dniepr et aperçurent au passage une petite ville sur une colline dont les
habitants payaient le tribut aux Khazars. Askold [Höskuldr] et Dir
[Dyrr ?] restèrent dans cette ville, réunirent autour d’eux beaucoup de
varègues et commencèrent à dominer le pays des Polianes, tandis que Rurik
commandait à Novgorod (année 862) ». Cette ville est Kiev (Kyiv en
Ukraine) et l’archéologie confirme que le site était occupé bien
avant l’époque viking. À la fin du IX e siècle, l’habitat juxtapose
une citadelle d’environ 2 ha, entourée d’une levée de terre et
d’une palissade, avec à son pied un faubourg, le Podol, peuplé
de marchands et d’artisans slaves. En revanche de nombreux
objets scandinaves ont été dégagés lors des fouilles de la ville
haute, notamment six bracelets d’or, ainsi que des épées et des
bijoux, laissant entendre qu’y demeuraient les chefs scandinaves
qui dominaient les activités commerciales de Kiev,
agglomération située de manière stratégique au confluent de
plusieurs rivières avec le Dniepr. Sur l’une d’entre elles, la
Desna, ont été mis à jour plusieurs ensembles de tumulus
scandinaves, à Chernigov (Chernihiv, dans le nord de l’Ukraine)
et à Shestovitsa, dans la région de Ljubetj. Le site de Chernigov,
fondé à la fin du IXe siècle, comprend une citadelle sur une
colline, un habitat et une nécropole dominée par un grand
tumulus (« Chorna mohyla ») d’une dizaine de mètres de haut et
de 125 m de circonférence. Un important personnage d’origine
scandinave y a été incinéré à la fin du Xe siècle avec une femme,
des esclaves, des animaux, deux cornes d’auroch et son
équipement militaire. Le site de Chernigov a également livré des
armes, des équipements de cavalier, des rivets de bateaux, des
crampons de cheval, une figurine représentant peut-être le dieu
Thor et des parures féminines. Présentant la même
topographie, celui de Shestovitsa recelait en outre une trentaine
de riches tombes à chambre mortuaire. Plusieurs dizaines de
maisons ont été dégagées à proximité, le travail du fer y était
pratiqué. La plupart des objets scandinaves y datent du
Xe siècle. Plus au nord, sur le haut Dniepr, se trouvent les sites
de Gnëzdovo (sur la rive droite du Dniepr, à 13 km de l’actuel
Smolensk) et de Novosëlki. Le premier correspond à un fort
entouré d’un établissement de 17 ha avec plusieurs nécropoles
totalisant plus de 3 000 tertres ; jusqu’à présent une soixantaine
ont été identifiés comme typiquement scandinaves avec des
sépultures à incinération dans des navires. L’ensemble couvre
200 ha. Même si les sépultures sont à 90 % slaves et baltes, c’est
à Gnëzdovo que l’on a retrouvé la plus grande concentration
d’objets scandinaves de l’ancienne Russie. Archéologiquement
on peut dater l’activité de Gnëzdovo entre la fin du IXe et le
début du XIe siècle. Au moins sept trésors de monnaies
orientales ont été mis à jour dans cet établissement situé au
confluent entre la rivière Svinets et le Dniepr, dont la
population, qui mêlait Slaves et Scandinaves, a dû atteindre près
d’un millier d’individus dans la seconde moitié du Xe siècle.
Gnëzdovo n’est pas qu’un simple campement, mais une étape
stratégique sur la route utilisée par les Vikings entre la Baltique
et la mer Noire, via les fleuves Dvina, Lovat et Dniepr, avec un
artisanat développé et un port fluvial où l’on construisait et
réparait les navires qui se rendaient à Constantinople. Il s’agit
peut-être de la localité connue sous le nom de « Sýrnes » dans
un traité géographique islandais conservé dans un manuscrit du
début du XIVe siècle (Hauksbók, 2r°-4r°). Gnëzdovo est un
centre proto-urbain pluriethnique qui combine plusieurs
fonctions, commerciales (présence de balances, de poids, de
monnaies musulmanes, byzantines et occidentales), artisanales
(objets forgés et moulés), mais aussi la collecte des tributs
réunis par une élite guerrière constituée de Scandinaves.
L a Chronique de Nestor affirme qu’en 879, au moment de
mourir, Rurik remet sa principauté à son parent Oleg (Helgi) et
lui confie la garde de son fils Igor (Ingvarr). Celui-ci, après
avoir rassemblé des guerriers varègues ainsi que des troupes
indigènes (Finnois et Slaves) de Russie septentrionale, aurait
conquis Smolensk en 882 et y place ses hommes. Il fait la même
chose à Ljubetj. Ensuite il se serait emparé de Kiev (Kœnugarð
dans les sagas) par la ruse, tuant Askold et Dir, et y impose son
autorité, « et avec lui se trouvaient des Varègues, des Slaves et d’autres et
ils s’appelaient Rus ». Ce dernier terme désigne donc ici la suite
guerrière des princes scandinaves installés en Russie. Les
archéologues constatent la dégradation du rempart de
Gorodichtche dans les années 880-890, ce qui correspond à la
chronologie que donne la Chronique de Nestor pour le
déplacement des Rurikides vers le bassin du Dniepr. Les
toponymes Smolensk et Ljubetj, retenus par la Chronique de
Nestor, doivent correspondre à Gnëzdovo et Chernigov, dont
l’archéologie montre le rapide développement à partir de la fin
du IXe siècle. Le De administrando imperio, compilé en 948-952
pour l’empereur byzantin Constantin VII Porphyrogénète,
mentionne aussi Gnëzdovo sous la forme « Miliniska »
(Smolensk). Tous ces sites russes où l’on a pu mettre en
évidence la présence scandinave à l’époque viking, offrent des
caractéristiques identiques : ils sont situés sur les bords d’une
rivière, on y constate l’existence de guerriers avec leurs familles,
le témoignage d’un artisanat actif et les traces d’un commerce à
longue distance entre la Baltique, voire l’Occident, et les
territoires grecs et musulmans.
Selon la Chronique de Nestor, c’est Oleg qui serait à l’origine de
la construction de ces « villes » ; elle précise (année 907) que
dans les villes de Kiev, Chernigov, Perejaslavl, Polotsk, Rostov,
Ljubetj et dans d’autres « siégeaient de grands princes soumis à Oleg ».
Il aurait aussi imposé le versement de tributs réguliers aux
peuples slaves et finno-ougriens du nord de la Russie,
notamment à Novgorod, puis, dans les années 883-885, aux
Drevlianes (sur le Pripet), aux Sévériens (sur la Desna), aux
Radimitches (sur l’Oka) et aux Polianes (région de Kiev). À la
fin du IXe siècle, les Varègues sont donc parvenus à organiser
le prélèvement régulier de tributs sur les populations au sein
desquelles ils s’étaient implantés. Au milieu du X e siècle le De
administrando imperio décrit l’exercice d’un véritable droit de gîte
au profit des suites guerrières des chefs Rus : « Lorsqu’arrive le
mois de novembre, aussitôt leurs princes avec tous les Rhos sortent de Kiev
et partent pour les poludia, ce qui signifie tournées (ou « tributs »), c’est-à-
dire dans les territoires slaves des Drevlianes, des Dregovitches, des
Krivitches, des Sévériens et des autres Slaves qui sont tributaires des Rhos.
Pendant tout l’hiver ils s’y font entretenir… ». Les activités militaires
alternent avec le commerce puisqu’« ensuite à partir du mois d’avril,
quand la glace du Dniepr a fondu, ils retournent à Kiev. Après quoi ils
prennent leurs bateaux (…), les équipent et descendent vers l’empire
byzantin ». Un autre passage du De administrando imperio décrit en
détail le périple qui mène les Varègues de Novgorod jusqu’à
Constantinople : « Les bateaux (« monoxyles ») qui descendent de la
Russie éloignée à Constantinople, viennent de Nebogardas (Novgorod) où
règne Sfendosthavlos fils d’Iggor (Sviastoslav fils d’Igor/Ingvarr), prince de
la Russie ; ils viennent aussi des places de Miliniska (Smolensk), de
Telioutza (Ljubetj ?), de Tzernigoga (Chernigov) et de Vousegrad
(Vyshgorod). Tous ils descendent le fleuve Dniepr et se rassemblent à
Kiev… Dans leurs montagnes, les Slaves, tributaires des Rhos, (…)
abattent des arbres pour faire des bateaux et, les ayant assemblés, lorsque la
glace a fondu, les font entrer dans les lacs voisins (…) et de là dans le
Dniepr, arrivent à Kiev, traînent les bateaux jusqu’à l’arsenal et les
vendent aux Rhos. Ceux-ci n’achètent que les coques et, démontant leurs
vieux navires, ils adaptent sur ces dernières les instruments nécessaires et les
équipent. Au mois de juin ils se mettent en route par le fleuve Dniepr,
descendent jusqu’à Vitezebe (Vitichev à une quarantaine de km de Kiev),
qui est une place tributaire des Rhos, s’y rassemblent pendant deux ou trois
jours jusqu’à ce que soient réunis tous les bateaux, puis se remettent en
route et descendent le fleuve ». Les archéologues russes ont mis à jour
des navires à fond plat qui peuvent dépasser 15 m de long et
atteindre 3,2 m de large et qui correspondent à cette
description : ils sont construits sur une coque constituée d’une
structure monoxyle, avec des blocs supplémentaires aux
extrémités.
Avant d’arriver à la mer Noire, cette flotte doit franchir une
série de sept rapides, dont le De administrando imperio a conservé
les noms sous les deux formes linguistiques, scandinave et
russe. Derrière la transcription hellénisée, on reconnaît en effet
le vocabulaire vieux norrois dans « Essoupi » (ne dors pas),
« Oulvorsi » (holmfors, le rapide de l’île), « Gelandri » (gjallandi,
le bruyant), « Aeifor » (eiforr, toujours violent), « Varouforos »
(le rapide des vagues), « Leanti » (leandi, le bouillonnant) et
« Stroukon » (cf. strykr, courant (vent) rapide). Le plus grand et
le plus dangereux est Aiefor, qui est cité sur une pierre runique
de Gotland érigée « à la mémoire de Hrafn qui est allé avec ses
compagnons jusqu’à « Aifur » où il a trouvé la mort ». Une fois
franchis ces obstacles grâce à des manœuvres de portage, les
Rus parviennent jusqu’à l’embouchure du Dniepr. Trouvée sur
l’île Berezanj, une autre inscription runique rappelle le passage
d’un certain Grani qui « a fait ce monument funéraire pour Karl, son
compagnon ». Que ce soit par la route du Dniepr ou par celle de la
Volga, les marchands scandinaves transportent des fourrures
(castor, zibeline, renard), des épées, de la cire et des esclaves
razziés dans les territoires slaves. Le géographe arabo-persan
Ibn Khordadbeh écrit au milieu du IXe siècle que l’empereur
byzantin les impose du dixième de leurs marchandises, de
même que le prince des Khazars, s’ils empruntent le Don, et
qu’ils descendent jusque sur les rives de la mer Caspienne, et de
là « leurs marchandises sont transportées à dos de chameau
jusqu’à Bagdad ». Au retour ils rapportent des tissus précieux,
de la soie et des brocarts, que l’on a exhumés en Scandinavie
dans les tombes, notamment à Birka, ainsi que de grandes
quantités de monnaies musulmanes d’argent, dont une partie
était thésaurisée et le reste fondu pour être transformé en
lingots ou en bijoux. On retrouve cet argent extrait des mines
d’Asie centrale jusqu’en Irlande, preuve qu’il circulait dans
l’ensemble du monde viking. Le flux de ces monnaies arabes
vers la Scandinavie est toutefois irrégulier : il cesse une
première fois entre 875 et 900 sans doute sous l’effet des
troubles qui marquent en Russie l’établissement de l’autorité
des descendants de Rurik ; il se tarit une seconde fois à partir
de la fin des années 960, ce qui pourrait avoir eu un impact sur
le destin de Birka, abandonné vers 975, ou même sur la reprise
des expéditions vikings contre l’Angleterre.
Au cours du IXe siècle, les Varègues ont ainsi mis sur pied en
Russie une organisation politico-militaire reposant à la fois sur
des alliances avec certaines populations locales qui, en échange
de leur protection, leur versent des tributs réguliers en nature,
et sur des razzias qui permettent d’alimenter les marchés
d’esclaves de l’Orient, tant à Byzance que sur les marges du
Califat. Une telle association entre pratiques guerrières et
commerciales apparaît caractéristique des sociétés vikings
outremer. Le produit des prélèvements et des pillages est
revendu dans les places marchandes. Dans la première moitié
du IXe siècle, les expéditions vikings sur la route de l’est ont
laissé peu de traces dans les textes, du fait qu’elles concernent
des régions non encore concernées par l’écriture, qu’il s’agisse
des Pays Baltes ou du nord de la Russie. Seuls deux raids
vikings nous sont rapportés en mer Noire avant 860 par des
sources byzantines, mais leur crédibilité à ce sujet est sujette à
caution. Selon la Vie de saint Georges d’Amastris, composée avant
843 (milieu du Xe siècle), une expédition rus aurait touché les
côtes de Bithynie et de Paphlagonie, au nord-ouest de l’Asie
mineure. La Vie de saint Étienne de Suroz mentionne aussi une
expédition en Crimée menée par un prince rus, inconnu par
ailleurs et qui se serait converti à cette occasion. En revanche
l’attaque de juin 860 contre Constantinople est bien attestée par
plusieurs auteurs byzantins et par la Chronique de Nestor. Un
sermon du patriarche Photios décrit la violence de l’attaque en
des termes identiques à ceux des clercs d’Occident : « Pourquoi
cet épouvantable éclair, venu du nord le plus lointain s’est-il abattu sur
nous ? Quel malheur que de voir ce peuple féroce et sauvage se répandre avec
intrépidité autour de la ville, dévastant les faubourgs, détruisant tout,
ruinant tout, n’ayant pitié de rien, n’épargnant rien, ni champs, ni maisons,
ni bêtes de somme, ni femmes, ni vieillards, ni enfants, plongeant leurs épées
à travers tout. (…) Une nation habitant loin de notre pays, barbare,
nomade, remplie d’arrogance, invaincue, inattendue, sans chef, est apparue
soudainement en un instant et telle la vague de la mer s’est déversée à
travers nos frontières… » Selon la Chronique du moine Georges
Hamartolos, « les Rus pénétrèrent dans le détroit et commirent beaucoup
de meurtres parmi les Chrétiens et ils assiégèrent Constantinople avec 200
bateaux. Les Rus firent beaucoup de mal aux Grecs (…) et quant aux
prisonniers, ils les mirent en croix, et ils en transpercèrent d’autres avec des
flèches ». La Chronique de Nestor attribue cette expédition aux
chefs varègues Askold et Dir (mais la situe en 866) et affirme
qu’ils ne furent mis en fuite que par une tempête miraculeuse.
La réputation guerrière des Varègues est en tout cas bien établie
chez les Byzantins dès cette époque. Elle est peut-être à
l’origine de la venue au Danemark de Theodosios, le chef de
l’armurerie de Constantinople au milieu du IXe siècle, dont le
passage est attesté à Ribe, Hedeby et Tissø par la découverte de
sceaux à son nom dans ces trois sites. Reçu à la cour de
Lothaire à Trèves en 840-842, il est possible qu’il se soit rendu
au Danemark pour y négocier l’envoi de mercenaires.
À la suite du premier grand raid scandinave contre
Constantinople, les Byzantins cherchent à circonvenir la
menace représentée par les Rus. La Vie de Basile (Xe siècle)
signale que cet empereur (867-886) négocie un traité avec leurs
envoyés et que ceux-ci auraient manifesté le désir de se
convertir. Plusieurs chroniqueurs byzantins mentionnent un
premier baptême en 867 et un sermon du patriarche Photios
rapporte qu’un évêque leur est envoyé cette année-là. On
constate donc que la tactique employée à Byzance pour contrer
les Varègues est assez similaire à celle utilisée par les souverains
carolingiens ou anglo-saxons à la même époque. Mais comme
en Occident cela ne fut pas suffisant dans un premier temps.
Quelques indices suggèrent en effet la permanence des raids
vikings sur les confins de l’empire byzantin. Un ouvrage,
Taktika (vers 905), destiné au grand amiral de la flotte
byzantine, stipule que « face aux Sarrasins, [il ne doit pas se servir] du
même genre de bateaux que pour les Scythes du nord [i.e. les Rus] ; ceux-ci
emploient des embarcations plus petites et plus rapides, car pour gagner la
mer Noire par les rivières, ils ne peuvent user de grands vaisseaux ». Un
passage du De administrando imperio montre que les Byzantins
recourent également à des alliances de revers pour empêcher les
raids varègues : « Aussi longtemps que l’empereur byzantin est en paix
avec les Petchénègues, les Rus (…) ne peuvent menacer les possessions
grecques par la force des armes et ils ne peuvent extorquer aux Byzantins
des sommes d’argent énormes et exagérées, ni des marchandises pour prix
de la paix, car ils craignent la force de la nation que l’empereur peut
retourner contre eux pendant qu’ils combattent Byzance ». Les pillages
des Vikings sur les bords de la mer Noire doivent donc être
endémiques au début du Xe siècle, mais sans qu’ils retrouvent le
même caractère de gravité pour Byzance qu’en 860. Ainsi la
Chronique de Nestor mentionne une expédition du prince rus de
Kiev, Oleg, en 907, alors que les auteurs byzantins n’en parlent
pas. Bien que le récit baigne dans une atmosphère de légende
(pour contourner la chaîne qui bloquait la Corne d’Or, Oleg
aurait fait passer ses navires sur la terre en les roulant sur des
billes de bois), l’attaque aurait abouti au versement d’un tribut
aux Rus, ainsi qu’à des facilités accordées aux ambassadeurs et
aux marchands rus lors de leur séjour à Constantinople. Des
négociations débouchent en tout cas sur la conclusion d’un
premier traité entre l’empereur grec et « la nation rus », dont le
texte est transmis par la Chronique de Nestor sous l’année 912.
L’accord stipule les peines en cas de meurtre, de vol, ou
d’autres méfaits sur la base de la réciprocité entre Grecs et Rus.
Il précise aussi le sort des prisonniers, esclaves et marchands de
chaque nation dans le territoire de l’autre. Ce traité de 912 est le
premier d’une série d’accords, conclus au Xe siècle, en 945 et en
970, qui organisent les relations entre Grecs et Rus ainsi que les
privilèges reconnus aux commerçants rus qui viennent à
Constantinople avec des marchandises : ceux-ci touchent une
indemnité de séjour et de départ, en échange ils doivent résider
dans un quartier hors les murs et partir avant l’hiver. Certes ces
traités sont signés sous la pression militaire des Varègues, mais
ils témoignent de l’importance de la présence rus à Byzance et
du fait que le commerce des Rus était contrôlé par le prince de
Kiev.
Comme en Occident avec les Vikings, les autorités locales en
Orient n’hésitent pas à faire appel à des mercenaires rus. Le
traité de 912 autorise le recrutement de guerriers rus par
l’empereur byzantin et prévoit même les dispositions d’héritage
en cas de décès, pour « les Rus qui travaillent en Grèce pour l’empereur
chrétien ». Dès 902, 700 mercenaires rus participent à une
expédition byzantine en Crète. En 922 l’empereur Romain
Lecapène recourt à des soldats rus pour lutter contre les
Bulgares. En 949 un contingent de 600 Rus participe à une
nouvelle expédition en Crète, et en 954 des sources arabes
rapportent la présence de soldats rus dans l’armée de
Nicéphore Phocas au siège de Hadat. D’autres sont associés en
964-965 à une attaque byzantine en Sicile. En 988 l’empereur
Basile II reçoit le renfort de 8 000 rus pour lutter contre le
rebelle Bardas Phocas. Ces interventions doivent s’inscrire dans
le cadre de l’application d’un article du traité de 945 entre la
Rus et Byzance qui prévoit : « Si notre empire a besoin de soldats pour
combattre nos adversaires, nous écrirons à votre Grand Prince et il nous
enverra autant de soldats que nous voudrons ». À partir du règne de
Basile II (976-1025), selon l’historien grec Psellos (I, 13), ces
Scandinaves sont regroupés dans un corps spécial et intégrés
dans la Garde impériale, qui prendra peu à peu le nom de Garde
varègue. Leur arme de prédilection est la hache lourde à un seul
tranchant (romphaïa), qu’ils portent sur l’épaule, mais ils
combattent aussi avec un large sabre (scramasaxe), frappant sur
leur bouclier et poussant leur cri de guerre (Psellos, II, 29). Les
rares monnaies byzantines trouvées en Russie n’y font leur
apparition qu’après le milieu du Xe siècle : elles sont la trace des
soldes versées à ces mercenaires. Ceux-ci participent encore aux
opérations militaires des armées byzantines dans tout l’empire
durant le XIe siècle. Ils sont probablement les auteurs des
graffitis runiques gravés sur le Lion du Pirée ou à Sainte-Sophie.
On les signale en Asie mineure, dans les Balkans, en Arménie,
en Géorgie, en Italie du sud. Ils interviennent de manière
décisive contre les Bulgares en 1016, à la bataille de Petroë en
1057, se font massacrer à celle de Dürres (Dyrrachium) en 1081.
Le plus connu de ces mercenaires varègues est le futur roi
norvégien Harald Sigurðarson (ca 1015-1066), dont les
aventures en Méditerranée nous sont connues à la fois par des
sources scandinaves (les 9 premières strophes du poème
Sexstefja composé par le scalde islandais Thjódólf Arnórsson (ca
1015 - ca 1066) et la saga qui lui est consacrée dans la
Heimskringla) et byzantines (Logos nuthetikos de Kekaumenos).
Les Vikings de Russie pratiquent aussi la piraterie en mer
Noire et jusque dans la mer Caspienne, mais seules quelques
grandes expéditions ressortent d’une documentation beaucoup
plus lacunaire qu’en Occident. Le géographe arabe Al Masudi
indique qu’une flotte rus remonte en 913 le Don en provenance
de la mer Noire et qu’ayant obtenu libre passage à travers le
pays des Khazars, elle descend la Volga et atteint la mer
Caspienne. Les Rus attaquent la rive méridionale de la
Caspienne, on les voit sur la côte du Golestan iranien ; comme
ils disposent d’une cavalerie, ils pénètrent dans la région
d’Ardabil : « Les barbares répandirent des torrents de sang, réduisirent en
esclavage les femmes et les enfants et portèrent partout le pillage, la ruine et
l’incendie. Tous ces parages retentirent alors de cris et de gémissements, car
jamais les populations n’avaient été attaquées par la mer… ». Ils
poussent jusqu’à « la côte de naphte », c’est-à-dire l’Azerbaïdjan.
Al Masudi précise qu’au retour de ces raids, « ils s’installent dans
des îles éloignées de quelques milles seulement du rivage », recourant
donc à la même tactique que les Vikings sur les côtes de
l’Occident, et qu’ils « se livrèrent pendant plusieurs mois à la
piraterie ». Les sources byzantines, reprises par la Chronique de
Nestor, mentionnent en particulier un raid mené par le prince
Igor (Ingvar) de Kiev dans la région de Constantinople en 941.
Liutprand de Crémone en donne aussi une description partielle
dans son Antapodosis (956-958). Selon la Chronique russe, la
flotte d’Igor aurait compté 10 000 vaisseaux (!). Pénétrant dans
la mer Noire, elle ravage les côtes septentrionales de l’Asie
mineure et les rives de la mer de Marmara : « ils brûlèrent beaucoup
d’églises, de monastères et des villages et s’emparèrent d’un imposant
butin ». Des troupes byzantines sont appelées en renfort et sont
victorieuses des Rus qui doivent se retirer dans leurs bateaux,
finalement dispersés par le feu grégeois. L’expédition d’Igor se
termine ainsi par une sévère défaite, même si Liutprand affirme
que « les navires des Rus purent s’échapper là où l’eau était peu profonde,
à cause de leur petitesse, ce que les gros bateaux des Grecs n’étaient pas
capables de faire à cause de leur important tirant d’eau ». Une source
indépendante signale cependant un autre raid intervenu aussi en
941, sans que l’on sache si les deux attaques ont été combinées
ou s’il existe un lien entre elles. Il s’agit d’une lettre en hébreu
issue des archives de la Genizah du Caire ; son auteur est un
sujet du roi des Khazars, dont les souverains étaient convertis
au judaïsme. On y apprend que l’empereur byzantin aurait
offert de grands présents à « Helgo, roi de Rusia », pour qu’il
attaque Tmutarakan, sur la rive orientale du détroit de Kertch
placée sous la domination des Khazars. Helgo (Helgi) s’empare
de la cité par surprise et les captifs sont revendus comme
esclaves, mais les Rus sont finalement trahis par les Byzantins.
Vainqueurs, les Khazars auraient contraint Helgo à se retourner
contre Byzance. Il est donc possible qu’Helgo ait pris ses
quartiers en 942 en Crimée, d’autant plus qu’une disposition du
traité de 945 entre Rus et Byzantins stipule que « le prince rus
n’aura pas le droit de faire la guerre dans cette région, ni dans les villes de
Chersonèse, et ce pays ne lui sera pas soumis » ; de même il y est
interdit aux Rus de passer l’hiver à l’embouchure du Dniepr,
preuve par défaut qu’ils en avaient coutume. L’auteur de la
lettre en hébreu affirme qu’Helgo se serait rendu en Perse par la
mer et qu’il y aurait trouvé la mort avec tous les siens. Une
trentaine d’années plus tard, on trouve chez les historiens
arabes ou persans la mention d’une nouvelle expédition varègue
en 943 sur les côtes de la mer Caspienne. Ibn Miskawayh (932-
1030) décrit dans le Tajarib al-uman (« Expériences des nations »)
ce raid de grande ampleur mené en Transcaucasie dans la région
de Bakou. La campagne de pillages aboutit à la prise de la ville
de Barda (dans l’actuel Azerbaïdjan) ; le choix de cette place
forte stratégique sur le fleuve Koura, près du confluent avec
l’Araxe, n’a pas été fait au hasard, puisqu’il s’agissait d’un
marché important qui contrôlait les routes vers Tbilissi
(Géorgie), Dabil (Arménie) et Derbent (Daguestan). Selon
l’historien musulman Al Bakri (ca 1014-1094) les Rus seraient
restés maîtres de Barda pendant une année entière avant d’être
décimés par la dysenterie. À en croire le témoignage d’Ibn
Miskawayh, les Varègues avaient pour objectif de s’implanter à
Barda ; l’auteur persan leur prête en effet cette déclaration aux
habitants : « Il n’y a pas entre nous de conflit de religion ; nous désirons
seulement la souveraineté. C’est notre devoir de bien vous traiter et le vôtre
d’être loyal envers nous ». Là encore la stratégie est la même que
pour les Vikings en Occident à la même époque : prendre le
pouvoir dans une ville et exploiter son environnement, comme
à York, Dublin, Nantes ou Rouen. À Barda l’entreprise tourne
court, leur chef est tué et les survivants abandonnent la ville en
emportant leur butin en 945. À cette époque, bien qu’installés
au sein de peuples slaves, finnois ou turcophones, les Rus
restent clairement perçus comme une population différente et
homogène par les observateurs contemporains. Liutprand de
Crémone qui les a côtoyés à Constantinople lors de son
ambassade (949) les identifie à des « Nordmanni » qui parlent
une langue germanique : « Il y a un peuple du côté de l’Aquilon, que
les Grecs, à cause de la couleur de leur corps, appellent Rousios, mais que
nous, tenant compte du lieu où ils vivent, appelons Normands. »
(Antapodosis, 5 : 15). Selon les géographes arabes, ils ne
travaillent pas la terre, mais vivent du commerce et des tributs
qu’ils prélèvent, et il y a parmi eux des groupes de guerriers. Ibn
Fadlan, qui les croise sur la Volga en 921-922, remarque que
chacun d’eux « porte en permanence une épée, un couteau et une hache ».
Enfin, lorsque Constantin Porphyrogénète parle de leurs
établissements, il emploie le mot grec « kastron », qui désigne
un lieu fortifié. Toutes ces notations correspondent aux
données de l’archéologie.
La colonisation de l’Atlantique nord : Féroé,
Islande, Groenland
Dans le même temps où, en Europe occidentale et en Russie
des Scandinaves s’établissent et font souche dans des territoires
qu’ils avaient jusqu’alors soumis aux pillages, les Vikings
trouvent un nouveau terrain d’action. Dans les îles nord-
atlantiques, toutefois, nous rencontrons un type
d’expansion différent : il s’agit ici dès l’origine de colonisation à
proprement parler, avec exploitation du sol. Cependant les
Scandinaves qui s’établissent en Islande à la fin du IXe siècle, ne
le font pas dans le cadre d’une migration planifiée, ni d’une
conquête organisée. Ces nouveaux arrivants ne cherchent pas à
acquérir un territoire pour le compte d’un souverain ou d’un
chef unique. Les pérégrinations des Vikings dans l’Atlantique
nord constituent un ensemble d’entreprises indépendantes qui,
en 300 ans, vont permettre la création de colonies scandinaves
successivement dans les archipels des Shetland, des Orcades et
des Hébrides, puis dans les îles Féroé, en Islande, et finalement
sur la côte occidentale du Groenland, tandis que certains
explorent même Terre Neuve et les eaux environnantes du
continent nord-américain. Ce mouvement de colonisation
s’échelonne pendant la période viking, entre les années 870 et le
début du XIe siècle. Les Féroé, l’Islande et le sud du Groenland
avaient la particularité d’être encore inhabités, à l’exception
peut-être de quelques ermites irlandais dont la présence est
signalée par les textes médiévaux et la toponymie, mais dont
l’archéologie n’a pas jusqu’à présent livré de trace. Les
populations inuits du Groenland n’occupent pas encore le sud-
ouest de la grande île en l’an mil.
Ces colons sont essentiellement originaires de Norvège, dont
ils sont issus directement ou indirectement, puisqu’une partie
non négligeable fait d’abord étape plus ou moins longuement
dans les archipels celtiques ou en Irlande. Ils se sont constitués,
à partir des années 870, en groupes de familles avec leurs
esclaves (souvent d’origine celtique) et leur bétail, et sont placés
sous l’autorité d’un chef. Ceux-ci forment une élite qui se
partage le territoire dans les décennies qui suivent leur arrivée.
Arrivant sur des terres vierges, ces colons n’installent pas
d’autorité centrale et forment des sociétés oligarchiques qui
conservent leur indépendance jusqu’au XIIIe siècle. Les
conditions géographiques et climatiques que découvrent ces
colons dans ces nouveaux territoires ne sont pas très différentes
de celles de la Norvège ou de l’Écosse. En outre les sols étaient
fertiles, car ils n’avaient jamais été exploités par l’homme.
L’économie est essentiellement rurale, basée sur l’élevage
(moutons pour la viande et la laine, vaches pour les produits
laitiers, des porcs s’y ajoutant à l’origine), mais aussi sur la pêche
et la chasse (mammifères marins, oiseaux) et la cueillette de
baies. À cette latitude, la culture des céréales ne peut jouer
qu’un rôle marginal. Au départ les ressources naturelles sont
donc abondantes, mais la survie du système économique
dépend de la capacité à produire du fourrage puisque le bétail
doit être gardé à l’abri pendant les longs hivers. Les colons
disposent aussi de grandes quantités de bois de flottage
accumulé sur les rivages et, en Islande, d’une couverture
forestière, ce qui permet la construction des bâtiments et la
réparation des navires. Cependant la colonisation a entraîné une
catastrophe écologique : on estime que, dès le XIe siècle,
l’Islande a perdu 60 % de sa végétation naturelle à cause de
l’abattage des arbres, de l’extension des pâturages et de l’érosion
qui s’ensuivit. Vers 1070, à l’époque où Adam de Brême donne
le premier une description de l’Islande, la situation a empiré par
rapport aux premiers temps de la colonisation : « L’île est très
étendue et abrite une vaste population. Ses habitants ne s’adonnent qu’à
l’élevage et s’habillent avec la peau de leurs bêtes. La terre ne produit aucun
fruit, le bois fait défaut. C’est pourquoi ils vivent sous terre, dans des
grottes, partageant de bon cœur avec leur bétail leur gîte, leurs vivres et leurs
couches (…) Bienheureux est ce peuple dont nul ne jalouse la pauvreté… ».
En outre ces colonies éloignées sont dépendantes des
importations pour se fournir en fer, en céréales, en miel, en
goudron et rapidement en bois de construction ; elles devaient
donc s’inscrire dans un cycle d’échanges en exportant
notamment des coupons de laine (vaðmal) et de l’ivoire de
morse. Pour comprendre le processus de colonisation à l’œuvre
aux Féroé et en Islande, nous ne possédons pas de sources
écrites contemporaines. Outre Adam de Brême, les premières
mentions historiques sur l’Islande se trouvent dans Le Livre des
Islandais (Islendingabók, vers 1120). Mais les textes de lois, le
Livre de la colonisation (Landnamabók) et les sagas sont très
postérieurs à l’époque de la colonisation et ne reflètent pas tant
la situation à la période viking que celle prévalant à l’époque où
ces textes furent rédigés, aux XII e et XIIIe siècles. Les données
rapportées par les sagas ne sont en général pas confirmées par
l’archéologie, laquelle reste encore assez pauvre dans ces
contrées : moins de 350 sépultures païennes sont connues en
Islande, et seule une vingtaine de fermes ont fait l’objet de
fouilles. Le bilan est encore plus faible pour les Féroé, où de
rares sites du Xe siècle ont été étudiés à Kvívík, Toftanes,
Tjornuvik, Sandur. Les analyses archéologiques indiquent qu’à
l’époque viking les populations consomment une nourriture
variée, viande ovine et bovine, porc, phoque, poissons et
oiseaux sauvages, et confirment l’importation d’objets venus en
particulier d’Irlande.
Vers 825, un moine irlandais, Dicuil, achève à la cour
carolingienne d’Aix-la-Chapelle une compilation géographique
intitulée De mensura orbis terræ : il y fait mention de petites îles
situées à deux jours de navigation au nord des Îles Britanniques.
Les anachorètes qui les occupaient depuis un siècle en ont été
chassés par des pirates. Sans doute s’agit-il des Féroé, un
groupe de 18 îles, où des chercheurs ont récemment repéré des
traces d’un habitat humain dès le Ve siècle sur l’île de Sandoy.
Les Féroé sont distantes d’environ 300 km aussi bien des
Shetland que des Hébrides. La colonisation scandinave
proprement dite aurait eu lieu dans les années 870, et selon la
saga des Féroïens (Færeyinga saga, composée vers 1200-1220),
Grímr Kamban (le surnom est celtique) aurait été le premier
colon des Féroé. Il serait arrivé du temps du roi norvégien
Harald aux Beaux Cheveux, pour fuir la « tyrannie » de ce
souverain. La population médiévale, installée sur les côtes, n’a
pas dû dépasser trois ou quatre mille personnes. À Kvívík, sur
Streymoy, et à Toftanes, sur Esturoy, on a mis à jour deux
fermes du Xe siècle : les deux bâtiments principaux mesurent
environ 20 m de long sur 5 m de large. À Kvívík, la grande
maison longue était seulement destinée à l’habitat, tandis qu’à
Toftanes, elle était divisée en deux parties, dont l’une servait de
résidence, avec foyer central, et l’autre était aménagée en étable
pour recevoir une douzaine de vaches. Le domaine de Toftanes
comporte trois autres bâtiments plus petits (cuisine, grange,
cellier ?). Les fouilles récentes conduites à Sandur
(Junkarinsflottur) montrent une occupation continue à partir du
IXe siècle, notamment autour de l’an mil et au XIe siècle. On y
a trouvé en 1863 un trésor de 98 monnaies occidentales et
scandinaves en argent, frappées entre 1000 et 1080/1090. Plus
récemment on a exhumé dans une sépulture de Sandur un
fragment de pièce musulmane de la fin du IXe siècle. Les
constructions y reposent sur des structures en bois couplées à
d’épais murs en pierre et en terre, qui indiquent l’adaptation du
modèle norvégien aux conditions locales, selon une
configuration similaire à celles trouvées aux Shetlands.
La découverte de l’Islande est certainement le résultat d’une
succession de tâtonnements. Selon le Livre de la colonisation, le
nom d’Islande (« Terre de glace ») aurait été donné par Flóki, un
Norvégien qui aurait tenté le premier de s’établir dans l’île et
aurait perdu tout son bétail pendant l’hiver. D’après un des
manuscrits du Livre de la colonisation, l’île aurait été d’abord
reconnue par un Norvégien nommé Naddoðr, mais un autre
indique que la découverte en reviendrait à un Suédois, Garðarr
Svavarsson. Le Livre des Islandais affirme de son côté qu’un
« Norvégien appelé Ingolfr est le premier homme dont on rapporte qu’il fut
le premier à quitter la Norvège pour l’Islande, quand Harald aux Beaux
Cheveux était âgé de 16 ans, et une seconde fois quelques années plus tard.
Il s’installa dans le sud à Reykjavik ». Ari le Savant situe le début de
la colonisation de l’Islande en 870. Cette chronologie est
confirmée jusqu’à présent par l’archéologie, car aucun reste
d’occupation humaine n’a été trouvé en Islande sous la couche
de cendres volcaniques (tephra) datée de 871. Pourtant le texte
d’Ari laisse entendre que la colonisation proprement dite fut
précédée par des voyages d’exploration. Les Scandinaves
avaient probablement entendu parler par des Irlandais de
l’existence d’une terre appelée Thulé par Bède le Vénérable (†
735). Dans son ouvrage géographique, Dicuil indique aussi qu’à
la fin du VIIIe siècle des moines irlandais lui ont raconté qu’ils
séjournaient l’été sur une île nommée Thulé dans le nord
lointain. Le Livre de la colonisation énumère quelque 430 colons et
cite les lieux où ils établissent leurs domaines : 598 fermes dont
les toponymes sont encore presque tous existants de nos jours.
Les premiers colons s’attribuent de larges territoires, sur
lesquels ils installent leurs familles et leurs fidèles. Ainsi Helgi le
Maigre aurait pris possession de tout l’Eyjafjörður, dans le nord
de l’Islande, et distribué des terres aux membres de sa parenté
et à ses compagnons. L’archéologie ne livre que peu
d’informations sur cette phase initiale de la colonisation. Les
premiers colons viennent en Islande pour des raisons diverses.
Les sagas font grand cas des motivations judiciaires ou
politiques, affirmant que beaucoup auraient fui la Norvège sous
la pression du roi Harald aux Beaux Cheveux. D’autres sont
réputés vouloir échapper à des vengeances ou à des peines de
bannissement. Il est probable que la période correspond à des
bouleversements internes en Scandinavie, sans qu’on puisse les
mesurer précisément. Par ailleurs les Scandinaves installés en
Irlande subissent des revers militaires à la fin du IXe siècle et
certains choisissent de tenter l’aventure en Islande, emmenant
des femmes celtes. L’anthroponymie islandaise porte la marque
de ces influences irlandaises (cf. les prénoms Njáll, Kjartan ou
Kormákr). Quelle que soit la cause de leur venue, ces chefs
estiment que l’entreprise peut générer d’importants profits : de
vastes pâturages encore vierges attendent leurs troupeaux et
l’ivoire de morse et les faucons blancs sont des produits de luxe
convoités pour leur prix et le prestige qu’ils apportent.
L’analyse des restes d’ossements animaux dans les fermes du
Xe siècle montre d’ailleurs que les premiers colons ont voulu
conserver les marques de statut social élevé représentées par la
possession de nombreux bovins et par l’élevage de porcs, dont
la viande est destinée à être consommée lors de grands festins à
finalité politico-religieuse. L’exploitation extensive du sol pour
se procurer du fourrage aboutit dès le XIe siècle à une
destruction de la fragile végétation naturelle et à une érosion
irréversible, obligeant les descendants des premiers colons à
abandonner l’élevage porcin au profit des moutons.
On considère que la période de colonisation en Islande
s’achève en 930, date à laquelle aurait été fondée l’Assemblée,
Althing, où se réunissent une fois par an, en juin, les hommes
libres autour des principaux chefs de l’île. L’institution puise ses
racines dans les assemblées régionales, appelées « thing » en
vieux norrois, caractéristiques des anciennes sociétés
scandinaves. Selon Ari le Savant, un homme nommé Úlfljót est
alors envoyé en Norvège et « il introduisit le premier la loi [en
Islande] depuis la Norvège (…) On l’appela Loi d’Úlfljót. La plupart de
ces lois étaient reprises sur la Loi du Gulathing [en Norvège de l’ouest]
(…) L’Althing fut institué là où il se trouve aujourd’hui à la demande
d’Úlfljót et de tout le peuple d’Islande ». Le mouvement de
colonisation a été rapide en Islande. Certains estiment que la
population atteint entre 10 000 et 20 000 personnes au milieu
du Xe siècle. Il est donc logique de considérer qu’il était temps
de reconnaître un corps de lois commun et de constituer un
organe central de discussion pour toute l’île, où seraient
tranchés les différends et où serait adoptée ou révisée la
législation s’appliquant aux habitants. Le fonctionnement
concret du système politique et judiciaire en vigueur en Islande
pendant la période viking ne nous est connu que par des textes
postérieurs, les lois du XII e siècle (Grágás) et les sagas. Sur cette
base, on sait que les paysans libres (bændr, sg. bóndi)
reconnaissent l’autorité de chefs, appelés « goðar » (sg. goði). Le
mot est étymologiquement en rapport avec « guð/goð » (dieu,
cf. gotique gudja) et il est probable qu’à l’origine leur fonction
était religieuse. Le terme « goði » est attesté sur quelques
inscriptions runiques danoises que l’on date du IXe et du début
du Xe siècle, c’est-à-dire de l’époque païenne. Selon la Grágás,
au moment de l’établissement de l’Althing en Islande, il y aurait
eu 36 ou 39 goðar, chacun à la tête d’une circonscription appelée
« goðorð » (chefferie). Si en revanche on accorde du crédit sur
ce point aux sagas islandaises, le nombre de goðorð n’aurait pas
été fixé et aurait varié en passant d’une cinquantaine au
Xe siècle à une vingtaine au XIe siècle. Le goðorð n’est pas un
territoire géographique mais un office héréditaire qui pouvait
être vendu ou concédé. Un goði est lié par une relation
contractuelle avec ses thingsmenn (sg. thingsmaðr), c’est-à-dire les
fermiers qui se placent sous sa protection. Ceux-ci doivent lui
apporter leur soutien. En échange il leur doit aide et assistance.
Un des devoirs des thingsmenn est d’accompagner leur goði au
thing. Les plus aisés d’entre eux acquittent une taxe
(thingfararkaup) pour permettre aux moins riches de se rendre au
thing. L’autorité et le prestige d’un goði dépendent en effet du
nombre de ses fidèles. Toutefois un fermier peut quitter un
goðorð, pour s’affilier à un autre ; de même un goði est libre de
répudier un de ses suivants.
L e s goðar contrôlent les assemblées régionales ainsi que le
Conseil législatif (Lögrétta) de l’Althing. En effet les goðar
constituent les membres de la Lögrétta, accompagnés de deux
conseillers de leur choix, et désignent les hommes qui siègent
dans les assemblées locales. Ils élisent aussi pour une période de
trois ans le président de la Lögrétta, appelé lögsögumaðr, auquel
revenait la tâche de réciter la loi par tiers chaque année. Ari le
Savant indique qu’une importante modification fut introduite
dans le gouvernement de l’Islande pendant les années 960 : « Le
pays fut divisé en quartiers (fjorðung, pl. fjorðungar), de sorte qu’il y eut
trois things dans chaque quartier (…), à l’exception du quartier des gens
du Nord où il y en eut quatre parce qu’ils n’arrivaient pas à se mettre
d’accord » (chap. 5). L’Islande est donc alors divisée en quatre
grandes circonscriptions où des assemblées régionales,
présidées chacune par trois goðar, se réunissent deux fois par an.
Le système comporte une assemblée pour tout le territoire,
l’Althing, et 13 assemblées locales. À l’origine ces assemblées
servent à la fois d’organe législatif et de cour de justice ;
désormais on distingue entre pouvoir législatif, confié à la
Lögrétta, et pouvoir judiciaire, exercé par les quatre tribunaux de
quartier (fjorðungadómar). Entre 1004 et 1030 est instaurée une
cinquième cour (fimtardómr) auprès de l’Althing, chargée
d’étudier les cas que les cours de districts ne sont pas parvenues
à trancher. En l’absence d’un pouvoir exécutif central en
Islande, l’arbitrage et la négociation constituent les principaux
moyens de résolution des conflits. L’objectif est de trouver une
solution qui apporte satisfaction aux deux parties et leur
permette de conserver leur honneur intact, afin d’éviter les
guerres privées qui fournissent la trame de beaucoup de sagas.
Les lois écrites postérieures prévoient des échelles de peines
qui vont des amendes compensatrices jusqu’au bannissement
total ou provisoire. L’Islande a institutionnalisé, avant la
conversion, un système d’assistance spécifique, destiné à
remplacer dans ce pays neuf les garanties traditionnellement
apportées par la famille ou le clan. L’institution du hreppr (pl.
hreppar) est une unité géographique indépendante, constituée
par le groupement d’une vingtaine de fermiers propriétaires afin
de financer une assurance pour les habitants de ce territoire. On
ignore quand le système a été introduit en Islande, il existe en
tout cas bien avant 1096/1097, lorsqu’à la mise en place de la
dîme ecclésiastique, les hreppar reçoivent le droit de distribuer la
part destinée aux pauvres. La direction d’un hreppr est confiée à
cinq paysans libres (hreppssóknarmenn), élus chaque année parmi
ceux qui acquittent le thingfararkaup : il leur revient de répartir
l’aide aux pauvres, sous forme de dons alimentaires et d’un
hébergement alterné chez les fermiers. Le hreppr contrôle
également le rassemblement et le marquage des moutons. Enfin
le hreppr a pour tâche d’organiser une assurance mutuelle entre
propriétaires, en cas de perte accidentelle de plus d’un quart
d’un troupeau ou de ses chevaux, ou encore après l’incendie
d’un bâtiment important d’une exploitation. Un membre du
hreppr ne peut bénéficier de ces compensations plus de trois
fois. Dans le Livre des Islandais (chap. 10), Ari le Savant indique
qu’à la fin du XIe siècle, 4 560 propriétaires versaient le
thingfararkaup, ce qui permet d’estimer à cette date le nombre de
hreppar dans l’île à environ 200.
La colonie scandinave du Groenland et la découverte
du Vinland
Le Groenland constitue la plus éloignée des colonies
scandinaves à l’époque viking. Les Islandais connaissent assez
tôt l’existence d’une terre située plus à l’ouest qu’ils appellent
d’abord les « rochers de Gunnbjörn », mais tant qu’ils disposent
de suffisamment de terre en Islande, leur intérêt ne se porte pas
en direction de ce territoire qui semble inhospitalier. La colonie
du Groenland est citée pour la première fois dans un document
écrit en janvier 1053, une charte du pape Léon IX qui reconnaît
les droits de l’archevêché de Hambourg-Brême sur les églises
de la contrée. Cependant d’après le Livre des Islandais, « le pays qui
est appelé Groenland fut découvert et occupé à partir de l’Islande. Éric le
Rouge était le nom d’un homme du Breiðafjord qui partit pour s’établir à
l’endroit qui depuis a été appelé le Fjord d’Éric. Il donna un nom à ce pays
et l’appela Groenland [le pays vert], affirmant que les gens seraient attirés
par ce pays s’il portait un beau nom (…) C’était 14 ou 15 ans avant que
le christianisme soit introduit en Islande ». Le début de la colonisation
du Groenland aurait donc eu lieu dans les années 985/986.
Comme pour l’Islande elle est précédée d’une période
d’exploration. Selon la saga qui lui est consacrée (Eiriks saga
rauða, milieu du XIVe siècle), Éric aurait d’abord passé trois
années à explorer le sud-ouest du Groenland avant de décider
de s’y installer. La Saga des Groenlandais (Grænlendinga saga,
manuscrit de la fin du XIVe siècle) précise que « le même été où
Éric partit pour coloniser le Groenland, 25 bateaux quittèrent [l’Islande] »
et que « 14 atteignirent leur destination ». Les colons se répartissent
entre deux régions : la plus méridionale devient l’Établissement
de l’Est (Eystribyggð), où l’on a relevé quelque 500 sites
scandinaves représentant entre 200 et 300 fermes, tandis que
l’Établissement de l’Ouest (Vestribyggð), moins peuplé (une
centaine de fermes) est situé à 600 km plus au nord sur la côte
ouest du Groenland. Autour de l’an mil les colons représentent
environ 500 individus, mais à son apogée la colonie a pu
compter entre 2 000 et 4 000 habitants. La Saga des Groenlandais
cite le nom des 9 chefs islandais qui se seraient les premiers
établis autour d’Éric, dans l’Établissement de l’Est. L’existence
de cette colonisation scandinave, qui dure plus de quatre
siècles, est bien attestée par l’archéologie. Un des problèmes à
l’origine a été la disproportion entre hommes et femmes. Les
fouilles du cimetière de Brattahlið, le domaine d’Éric le Rouge,
ont permis de mettre à jour 155 squelettes enterrés autour de
l’an mil, parmi lesquels se trouvaient 64 hommes et seulement
37 femmes (ainsi que 34 enfants et 20 adultes de sexe
indéterminé). Il n’y a pas de tombes païennes au Groenland et il
est probable que les premières familles installées étaient déjà
chrétiennes. Au début du XI e siècle, les chefs font construire
de petites églises privées (celle de Brattahlið mesure 3,5 m sur
2 m) dans leurs fermes qui sont établies le long des fjords et
dans des vallées protégées à proximité du littoral. L’économie
est basée sur une combinaison de ressources locales (chasse,
pêche), mais les colons ont introduit l’élevage qui permet
d’obtenir du lait et du beurre ainsi que la laine de mouton. La
production de fourrage demeure d’une importance vitale, mais
cela rend les conditions de survie précaires. Phoque et caribou
fournissent la viande. Chaque ferme tend à l’autosuffisance,
mais reste dépendante de l’importation de céréales et de fer. La
présence de métiers à tisser montre qu’on produit des textiles
sur place. Au printemps et à l’automne, des expéditions de
chasse sont organisées le long de la côte, y compris en direction
des territoires du nord (Norðsetr, jusqu’à la région de Thulé),
pour se procurer des fourrures d’ours blanc et des défenses et
du cuir de morse. Fouillée dans les années 1990, la ferme de
Gård under Sandet, dans l’Établissement de l’Ouest, a été
établie vers l’an mil : elle est construite selon les techniques
utilisées en Islande, avec une structure en bois et des murs de
tourbe, les piliers de soutènement et la charpente provenant
pour partie du bois de flottage (arrivé de Sibérie) et de bois
importé de Norvège et d’Amérique. Cette ferme est
abandonnée par ses habitants vers 1350. Un siècle plus tard,
l’Établissement de l’Est est à son tour déserté. Le Petit âge
glaciaire, qui fait sentir ses effets au Groenland à partir du
XIIIe siècle, rend de plus en plus difficile le maintien de
l’économie pastorale dans ce territoire subarctique ; les liaisons
maritimes de plus en plus espacées avec la Norvège et l’Islande
expliquent aussi l’abandon progressif de la colonie scandinave
du Groenland au cours des premières décennies du XVe siècle.
La théorie d’une confrontation entre les colons européens et les
Inuits qui progressent du nord vers le sud est aujourd’hui
abandonnée, car l’archéologie n’a montré aucune trace
d’affrontement entre les deux communautés, qui ne semblent
pas avoir véritablement cohabité, même si des contacts et des
échanges ont existé. L’auteur de l’Historia Norwegie (vers 1170) a
entendu parler de chasseurs qui dans le nord du Groenland « ont
rencontré des petits hommes qui ignorent le fer, utilisent les dents de morse
comme armes de jet et des pierres acérées comme couteaux ». Il les appelle
« Screlinga » (skrælingar dans les sagas).
Adam de Brême (vers 1070) est le premier auteur à
mentionner, parmi les îles les plus éloignées de l’Océan, une
terre « appelée Vinland parce que des vignes sauvages y poussent, donnant
un excellent vin. On y trouve aussi en abondance un blé qui pousse sans
semailles », ajoutant qu’il tient l’information « d’un rapport très sûr
des Danois et non d’affabulations » (Livre IV : 39). Au début du
XIIe siècle, Ari le Savant connaît également l’existence du
Vinland, habité par des peuples appelés aussi « Skrælingar » et
qui utilisent des outils de pierre. Deux sagas islandaises,
probablement composées au XIIIe siècle, la Saga des Groenlandais
et la Saga d’Éric le Rouge, fournissent des détails sur la
découverte de territoires situés à l’ouest du Groenland. Selon le
premier texte, c’est un Norvégien, Bjarni Herjolfsson, qui le
premier explore les côtes d’une terre inconnue, après avoir
dévié de la route entre l’Islande et le Groenland. Quelque
temps plus tard, Leif, le fils d’Éric le Rouge, embarque à son
tour sur les traces de Bjarni. Il accoste successivement sur des
littoraux qu’il nomme Helluland (Terre des pierres plates),
Markland (Pays des forêts) et Vinland, où Leif et son équipage
passent l’hiver. L’endroit est favorable, le saumon comme les
herbages abondent et il ne gèle pas pendant la saison froide. La
Saga des Groenlandais se fait aussi l’écho de la présence de vigne
et de raisin, d’où le nom donné par Leif à ce pays, et mentionne
trois autres expéditions entreprises par des parents de Leif,
Thorvald son frère, Thorfinn Karlsefni, Freydis sa sœur.
D’après la version donnée par la Saga d’Éric le Rouge, il n’est pas
question de Bjarni et c’est Leif qui découvre le premier la
nouvelle terre. Une deuxième expédition est organisée par
Thorfinn Karlsefni à partir du Groenland avec 160 hommes ;
elle remonte d’abord jusqu’à l’Établissement de l’Ouest puis
navigue 2 jours et 2 nuits vers le sud et atteint ainsi le
Helluland, probablement la Terre de Baffin. Mettant ensuite le
cap au sud-est pendant deux nouvelles journées, ils aperçoivent
le Markland, qui doit être l’actuel Labrador. Continuant leur
course vers le sud, ils installent un premier campement d’hiver.
Ils passent un second hiver plus au sud, entrent en contact avec
des Indiens. D’abord pacifique, la rencontre tourne à
l’affrontement et Karlsefni, après un troisième hiver passé dans
cette contrée, préfère reprendre la route du Groenland et
retourner en Islande.
Les récits transmis par les textes médiévaux ont longtemps été
mis en doute, jusqu’à la découverte dans les années 1960 par un
couple d’archéologues norvégiens d’un établissement
scandinave à la pointe de Terre-Neuve, à L’Anse-aux-Meadows,
à 3 000 km de la ferme d’Éric le Rouge au Groenland. On y a
mis à jour les vestiges de trois maisons longues, construites
selon le plan typique des halles islandaises de la fin du Xe siècle.
Les mesures au carbone 14 permettent de fixer l’occupation des
lieux entre 990 et 1030. À côté d’une des maisons longues, on
remarque un petit bâtiment rectangulaire sans doute destiné à
héberger les domestiques. À proximité de ces résidences se
trouvent trois autres constructions plus petites qui devaient
servir d’ateliers et un peu plus loin une forge. D’après la taille
des banquettes dans les maisons longues, on estime que
l’ensemble pouvait accueillir entre 77 et 92 personnes. Cet
habitat séparé en trois entités semble adapté pour l’hivernage
des équipages de trois navires. Deux des grandes maisons
possédaient un espace privé qui en Islande permettait de loger
le maître de maison. Il n’y a pas d’étables, ni de tombes, et
l’étude des ossements d’animaux montre que l’on consommait
essentiellement du phoque et de la baleine. Les pierres du foyer
central d’une des maisons longues avaient été apportées du
Groenland et dans les deux autres elles venaient d’Islande.
L’Anse-aux-Meadows n’est resté en usage que pendant une
génération, mais on y a tissé, cuisiné et réparé des bateaux. Puis
l’endroit a été abandonné de manière planifiée. Ce site a
probablement servi d’avant-poste et d’hivernage pour les
équipages en route vers le Vinland, une terre sur l’emplacement
de laquelle les interrogations se poursuivent (Nouveau-
Brunswick ?). Des trouvailles remarquables ont cependant été
faites à l’Anse-aux-Meadows : des noisettes d’une espèce nord-
américaine qui ne provenait pas de Terre-Neuve mais de la
région du Saint-Laurent, ainsi que deux artefacts en jaspe
originaire de Notre-Dame Bay, une zone peuplée d’Indiens
située à 230 km au sud. La tentative de colonisation dans le
Vinland a tourné court au début du XIe siècle, mais des
expéditions sporadiques à partir du Groenland et de l’Islande se
sont poursuivies. Des objets dispersés le long des côtes de
l’Amérique du nord entre le Maine (une monnaie du roi
norvégien Olaf Kyrri [1067-1093]) et l’arctique canadien (Terre
de Baffin et île Ellesmere) l’attestent. Adam de Brême affirme
que les habitants du Groenland, même devenus chrétiens, « sont
plus cruels [que les Islandais] et s’adonnent à la piraterie » (Livre IV :
37), ce qui sous-entend peut-être la pratique de raids vers les
côtes américaines à la fin du XIe siècle. Les Annales islandaises
indiquent en tout cas que les Islandais continuent d’aller
chercher du bois de construction au Labrador jusqu’au
XIVe siècle.
Succès et revers des fondations politiques
vikings au Xe siècle
Au tournant des IXe et Xe siècles la situation s’est stabilisée
sur le continent et dans les îles Britanniques après un siècle de
raids quasi continus. Les succès du roi Alfred de Wessex
accordent un répit au sud de l’Angleterre. En 885, le souverain
anglo-saxon a repris Londres, aux mains des Danois depuis 876.
Il a réorganisé le système de levée de troupes (fyrð), fait
construire une flotte et ériger un réseau de forteresses. Son
biographe, Asser, le qualifie de « chef de tous les chrétiens de
Grande Bretagne » (omnium Brittannie insulae christianorum rector).
Grâce à son action, l’initiative militaire en Angleterre passe aux
rois du Wessex au X e siècle. En Irlande, après la mort d’Ivar en
873, les Norvégiens de Dublin s’opposent entre plusieurs
factions dont les dissensions affaiblissent le royaume viking
pendant une quarantaine d’années. Quand Sitriuc (Sigtryggr),
un fils d’Ivar, est assassiné en 896 par ses compatriotes, la
vacance du pouvoir est patente. Le point d’orgue en est
l’expulsion des Vikings de Dublin en 902 par Máel-Finnia roi de
Brega et par le roi de Leinster Cerball mac Muirecán. Selon les
Annales d’Ulster, le revers est sévère : « Les païens furent chassés
d’Irlande, c’est-à-dire de leur camp (longphort) de Dublin, ils
abandonnèrent un grand nombre de leurs navires et s’échappèrent à moitié
morts après avoir été blessés et vaincus » En tout cas, aucune activité
viking n’est mentionnée en Irlande entre 902 et 914. En Écosse,
la dynastie autochtone conserve son autonomie vis-à-vis des
Vikings établis sur sa périphérie, notamment sous le règne de
Constantin II (900-947). Sur le continent, les Vikings de Frise
concluent un traité de paix en 889 ; Arnulf détruit une armée
viking à Louvain en 891 et l’année suivante une grande partie
des forces vikings quitte le nord de la France. En Bretagne, une
série de victoires en 890-891 permet à Alain le Grand d’éloigner
la menace scandinave, jusqu’à sa mort en 907. Ce répit a été
obtenu par un mélange d’actions militaires, d’alliances et de
tributs versés. Les Vikings qui s’installent de plus en plus à
demeure dans les territoires razziés évitent sans doute aussi de
dévaster systématiquement les zones où ils doivent désormais
se procurer un ravitaillement régulier en denrées et en bétail. La
colonisation apparaît comme une alternative aux pillages et
plusieurs principautés scandinaves voient le jour, parfois de
manière éphémère, en Irlande, en Angleterre, en Normandie, en
Bretagne, dans le nord de l’Écosse.
York et Dublin
Un royaume viking s’édifie en effet autour de York, dans le
nord-est de l’Angleterre, à partir de 876. Vers 882-885, un chef
danois converti au christianisme, Guthred, devient roi d’York et
y fait revenir l’archevêque Wulfhere. Après trois décennies
d’errance, les moines de Lindisfarne viennent s’établir à
Chester-le-Street en plein cœur de son royaume. En 895,
Guthred est enterré dans la cathédrale d’York, symbole de cette
politique de coopération avec l’Église, qui se poursuit d’ailleurs
sous ses successeurs. Occupée par les Vikings depuis 866-867, la
ville d’York n’est pas une fondation scandinave, mais elle est
remodelée par ses nouveaux maîtres, comme le montre encore
aujourd’hui la trame urbaine avec ses rues dénommées
Micklegate, Coppergate… Elle devient à la fin du IXe siècle le
centre d’un nouvel État florissant, avec ses quartiers d’artisans
où l’on travaille le cuir, le bois, les métaux, la poterie, et avec
son propre monnayage frappé à l’initiative de ses souverains
scandinaves. Ceux-ci ont fait venir des monétaires francs et
contrôlent un réseau d’échanges qui s’étend à l’ensemble du
monde viking, de la Scandinavie à l’Irlande, mais aussi à la
Bretagne et au nord-ouest du continent.
Chassés de Dublin, les Vikings norvégiens cherchent à
s’implanter dans les régions autour de la mer d’Irlande.
Certains, conduits par Ingimund, essayent vainement de
s’établir au pays de Galles en 903, avant de s’installer finalement
dans la région de Chester, où l’on a mis à jour 5 trésors du
Xe siècle qui attestent de l’activité viking : le plus important
avec plus de 500 monnaies et 141 morceaux d’argent brisé date
d’environ 965. D’autres Vikings venus d’Irlande se réfugient
dans l’île de Man, en Écosse, Galloway, ainsi que dans la
péninsule du Wirral et l’ouest du Lancashire. Dans ces deux
zones, la génétique des populations et la toponymie attestent
d’une forte influence norvégienne : on y trouve les deux seuls
exemples en Angleterre de sites appelés « Thingwall » (lieu
d’assemblée, vieux norrois thingvöllr). La zone située à l’ouest de
la chaîne Pennine semble avoir connu un épisode de
colonisation scandinave au début du Xe siècle. La grand trésor
de Cuerdale (Lancashire), à mi-chemin entre Dublin et York,
est un vestige de ces tribulations. Il correspond probablement à
une partie du trésor emporté en 902 dans leur fuite par les
Norvégiens de Dublin, car il est enterré en 905 et totalise 40 kg
d’argent sous forme d’argent-métal, de bijoux et d’environ
7 500 monnaies. Ragnall (Ragnarr ou Rögnvaldr), un petit-fils
d’Ivar, est particulièrement actif dans ces régions au début du
Xe siècle. Sans doute venus de Dublin, les Vikings de Ragnall
s’attaquent au Strathclyde puis traversent le Forth of Clyde en
direction de l’Écosse. En 903 ils pillent le monastère de Saint-
Colomban à Dunkeld, sont battus à Strathearn et se replient sur
le Strathclyde pendant les années suivantes. Ragnall réapparaît
en 914 sur l’île de Man et y est victorieux d’un autre chef viking,
Barith (Bárðr), afin de prendre le contrôle de ce territoire où
une colonisation scandinave se développe au début du
Xe siècle. À partir de 914, l’activité viking reprend le long des
côtes irlandaises. De nouvelles flottes s’installent d’abord dans
le sud de l’Irlande, comme à Loch da Chaech, dans la région de
Waterford, puis, au cours de la décennie suivante, dans le nord
et le nord-est, à Carlingford, Strangford et dans l’estuaire de la
Foyle. En 917, Ragnall conduit ses hommes en Irlande et
s’impose aux Vikings de Waterford. La même année, son frère
Sihtric surnommé « Cáech » (« celui qui louche », en gaélique)
est vainqueur des Irlandais à la bataille de Confey près de
Dublin et reprend le contrôle de la ville. Deux ans plus tard, les
Vikings sont de nouveau victorieux à Islandbridge sur la rivière
Liffey : la restauration du royaume scandinave de Dublin est
confirmée.
Dans la première moitié du Xe siècle, le sort de York et de
Dublin est lié. Dès 910, profitant d’une victoire du roi de
Wessex, Édouard l’Ancien, sur les Danois à Tettenhall, Ragnall
prend brièvement le contrôle de York pendant quelques mois
(911). Après quelques années passées à guerroyer en mer
d’Irlande, Ragnall retourne dans le nord de l’Angleterre pour
profiter de l’affaiblissement des chefs vikings du Danelaw face
à l’entreprise de reconquête menée par Édouard l’Ancien.
Celui-ci obtient le départ du viking Thurketil de Bedford en
916, met fin au royaume scandinave d’East Anglia en 917 et
soumet la région des Cinq Bourgs (Five Boroughs) en 920.
Dans ce contexte, Ragnall parvient à s’emparer du trône d’York
en 919, Édouard l’Ancien reconnaissant le statut royal de
Ragnall par le traité de 920 qui confirme les nouvelles
frontières, repoussées jusqu’au fleuve Humber, par l’offensive
du souverain du Wessex. À la mort de Ragnall en 921, Sihtric
quitte Dublin pour York afin de recueillir la succession de son
frère. Il abandonne le trône de Dublin à un autre frère,
Guthfrid (Gudfriðr), dont le fils Halfdan († 926) tient
Waterford. Une même dynastie scandinave, d’origine
norvégienne, règne ainsi sur deux des principaux foyers
économiques des îles Britanniques. Toujours païens, Ragnall et
Sihtric doivent affronter l’opposition du clergé de York et
d’une population certes d’origine danoise mais devenue
chrétienne depuis deux générations. En 925, Sihtric conclut un
traité avec le roi Aethelstan de Wessex, dont il épouse la sœur,
et accepte de se faire baptiser. La mort de Sihtric dès l’année
suivante précipite les événements : Aethelstan s’empresse de
venir à York pour s’emparer du trône, d’où il chasse le fils de
Sihtric, Olaf Sigtryggsson. Aethelstan annexe alors York et sa
région, établissant pour la première fois l’unité de l’Angleterre
sur son nom. Guthfrith, arrivé de Dublin pour prêter main-
forte à son neveu, est vaincu par Aethelstan en 927. Demeuré
païen, il ne peut compter sur le soutien des élites anglo-
danoises de Northumbrie et doit renoncer provisoirement à ses
prétentions sur York. Pendant son absence, un autre viking
installé en Irlande à Limerick, Thormod fils de Helgi (Tormair
mac Alchi), s’empare du pouvoir à Dublin. Depuis 922, il a fait
du longphort de Limerick une base permanente d’où il lance des
raids dans la vallée du Shannon ainsi que d’audacieuses prises
d’otages qui visent le clergé et les nobles irlandais. Sous la
domination de Thormod, la richesse de Limerick vient
concurrencer celle de Dublin et pendant deux décennies les
deux principales bases vikings de l’Irlande s’affrontent. Selon
les Gesta regum Anglorum de Guillaume de Malmsbury, Guthfrith
trouve alors refuge en Écosse avant de restaurer son autorité
sur Dublin et les Vikings de Limerick (931). À sa mort en 934,
son fils Olaf Guthfrithsson lui succède comme roi de Dublin et
du territoire adjacent, appelé Dyflinarskiri dans les sagas.
En Irlande, les opérations des Vikings s’intègrent de plus en
plus dans le cadre de la vie politique locale où s’opposent les
dynasties indigènes les unes contre les autres. Ainsi leurs
attaques contre les établissements religieux visent
essentiellement les grands centres liés aux familles régnantes de
l’île ; c’est le cas des raids contre les monastères de Kells (951),
Clonmacnoise et Armagh (921, 943) situés dans l’aire
d’influence des Uí Néill. Olaf Guthfrithsson règne jusqu’en
941. Il est l’allié du roi d’Úlaid, Áed, contre un autre roi
irlandais, Muichertach mac Niall, souverain des Uí Néill, que
son père Guthfrith et son frère Halfdan ne sont pas parvenus à
soumettre. Ce type d’alliances concrétise l’implication de plus
en plus importante des Vikings dans les affaires intérieures de
l’Irlande. Les Vikings de Dublin voient d’ailleurs comme une
concurrence l’installation en Irlande de camps par de nouvelles
flottes scandinaves, dans la première moitié du Xe siècle : à
Carlingford Lough (923-926), à Lough Erne (924-936) ou à
Lough Neagh (930-945), sans doute aussi à Lough Foyle, Lough
Gur et Annagassan. Ces Vikings sont délogés par des Irlandais,
mais aussi par les Vikings de Dublin. Ainsi en 937, Olaf
Guthfrithsson écrase la flotte des Vikings de Limerick sur le
grand lac Lough Ree, affirmant la suprématie de Dublin sur les
autres bases vikings de l’île. Par la diplomatie, il élargit ses
alliances au Strathclyde et à l’Écosse dont le souverain
Constantin II a marié sa fille à Olaf. Conforté par ses succès en
Irlande et ses soutiens dans le nord des îles Britanniques, Olaf
débarque son armée à l’automne 937 dans le Forth of Clyde et
prend la tête d’une grande coalition comprenant les rois
d’Écosse et du Strathclyde, des chefs des Hébrides ainsi que
des Merciens et des Danois du Danelaw. Il affronte le
souverain du Wessex Aethelstan dans le nord de l’Angleterre, à
la bataille de Brunanburh (937). C’est un désastre pour Olaf et
ses alliés selon la Chronique anglo-saxonne : « Le roi Aethelstan brisa
le mur de boucliers (…) L’ennemi détesté, peuple des Scots [et] hommes
des bateaux [les Vikings], tombèrent, frappés par le sort. La terre fut
luisante du sang des hommes (…) Sept jarls d’Olaf et un grand nombre de
Scots et de Vikings furent tués. Le chef des hommes du nord fut obligé de
fuir, contraint par la nécessité de remonter dans son navire avec une petite
troupe (…) Le roi s’en alla sur les flots désolés, il sauva sa vie (…) Les
hommes du nord repartirent à bord de leurs navires cloutés, tristes
survivants des lances (…), sur la route de Dublin en Irlande par-dessus la
mer profonde, la honte dans leurs cœurs ». Cependant l’éclatante
victoire d’Aethelstan sur Olaf n’a qu’un impact limité sur le
rapport des forces dans le nord de l’Angleterre. En effet,
victorieux de Muichertach en Irlande, Olaf revient en
Angleterre après la mort d’Aethelstan (939) avec une nouvelle
armée viking : en 940 il est bien accueilli à York par
l’archevêque Wulfstan et le nouveau souverain anglo-saxon,
Edmund, est forcé de reconnaître Olaf Guthfrithsson comme
roi de York et de Northumbrie. Olaf élargit sa domination sur
le nord de la Northumbrie et au sud sur la région des Cinq
Bourgs, mettant fin à vingt ans d’efforts par les souverains du
Wessex pour assujettir le Danelaw septentrional. Pourtant les
succès d’Olaf Guthfrithsson, qui a rétabli une autorité
commune sur York et Dublin, sont de courte durée. Sa mort en
941 ouvre la voie à la reconquête anglo-saxonne. Dès 942-943,
le roi Edmund contrôle à nouveau le nord de la Mercie et
réoccupe les Cinq Bourgs, Leicester, Lincoln, Nottingham,
Stamford et Derby. Un poème cité par la Chronique anglo-saxonne
le célèbre alors en libérateur des Danois « tenus longtemps sous le
joug des Norvégiens et dans les chaînes de l’esclavage païen ». En 943,
Edmund obtient en effet la conversion au christianisme des
deux rois qui ont succédé à Olaf Guthfrithsson sur le trône de
York : son cousin Olaf fils de Sihtric (Óláfr Sigtryggsson) et
son frère Raegnald fils de Guthfrith. En 944 Edmund
parachève son œuvre en s’emparant de York et de la
Northumbrie, puis il confie le Cumberland en fief au roi des
Écossais, Malcom, en faisant ainsi son allié « sur terre et sur
mer ». Il s’agit donc de détacher les Écossais de leur alliance
avec York et Dublin. Olaf Sigtryggsson se replie alors sur
Dublin où il règne jusqu’à sa mort en 980.
Pourtant, après la mort d’Edmund (946), la ville d’York
repasse entre 947 et 954 sous la coupe d’un roi norvégien, Éric
à la Hache sanglante (Eiríkr Blóðøx). Selon la saga consacrée à
son demi-frère, le roi de Norvège Hákon le Bon, Éric avait
quitté la Norvège depuis la fin des années 930. Aux Orcades, les
fils du jarl Torf-Einar se mettent à son service et ensemble ils
pillent l’Écosse et le nord de l’Angleterre. La saga affirme
qu’Aethelstan lui aurait alors confié la Northumbrie en fief à la
condition qu’il se fasse baptiser et qu’il défende la région
« contre les Danois et les Vikings ». À la mort d’Aethelstan, son
frère Edmund aurait eu « l’intention de placer un autre chef à la
tête de la Northumbrie ». Apprenant cela, « Éric part en
expédition viking à l’ouest » et s’en va attaquer l’Irlande après
avoir trouvé des renforts aux Hébrides « où il y avait quantité de
Vikings et de rois de guerre (herkonungar) » (chap. 3-4). La saga
fait ici allusion au passage d’Olaf Guthfrithsson puis d’Olaf
Sigtryggsson sur le trône d’York entre 940 et 944. Nous savons
grâce aux sources irlandaises que la situation est effectivement
très instable à Dublin sous le règne de Blacair Guthfrithsson
(939-947), en butte aux attaques répétées de Muichertach qui est
finalement tué en 943/944 « par les païens », puis d’un autre
souverain irlandais Congalach, roi des Ui Néill du sud qui
ravage Dublin en 944 : « Les maisons, les navires et les autres
constructions furent incendiés ; les femmes, les enfants et le petit peuple
furent réduits en esclavage. Les hommes et les guerriers furent tués. Tout fut
détruit par le massacre, la noyade, l’incendie et la captivité, à part un petit
nombre qui parvint à s’enfuir sur quelques bateaux » (Annales d’Ulster).
À York, la situation n’apparaît pas plus simple : le frère
d’Edmund, Eadred, a replacé la Northumbrie sous son autorité
dès 946, mais l’archevêque et les nobles northumbriens font
appel à Éric à la Hache sanglante pour monter sur le trône en
947. Devant la fureur d’Eadred qui ravage leur pays en
représailles, ils font machine arrière et rejettent Éric en 948. La
Chronique anglo-saxonne signale en 949 le retour d’Olaf
Sigtryggsson en Northumbrie, ce qui peut sous-entendre
qu’Eadred a fait appel à lui pour chasser Éric d’York, puisque
celui-ci n’est définitivement expulsé de la ville qu’en 954.
Eadred s’empare alors du pouvoir en Northumbrie, mettant
ainsi fin au royaume viking d’York. Selon la saga de Hákon le Bon
(chap. 4), Éric trouve la mort sous les coups d’Olaf de Dublin,
en se repliant vers les Orcades : « Olaf leva une armée considérable et
marcha contre le roi Éric ; il y eut une grande bataille (…) au déclin du
jour, cela tourna au massacre des Norvégiens et un grand nombre
d’hommes tomba. À la fin de la journée, le roi Éric périt et avec lui cinq
rois. » Sous le règne du successeur d’Eadred, Edgar (959-975),
l’Angleterre jouit d’une période de stabilité pendant une
trentaine d’années : l’autorité royale est confortée,
l’administration réorganisée, une réforme monastique engagée
et des monastères reconstruits. Les particularismes du Danelaw,
dus au peuplement d’origine scandinave, sont localement
respectés, comme c’est le cas des subdivisions territoriales
appelées wapentake et non hundred comme dans le reste du
royaume. Dans les zones de forte colonisation danoise, on
remarque également un nombre plus élevé qu’ailleurs de
sokemen, une catégorie de paysans libres personnellement
attachés à un seigneur plutôt qu’à une terre, ce qui rappelle la
condition des thingmenn islandais. La mesure de surface utilisée
est en général le plowland et non la hide. La toponymie est un
marqueur fort de la colonisation danoise dans le nord-est de
l’Angleterre : - by (ferme, village), - thorpe (ferme secondaire), -
thwaite (essart). Les toponymes en – ton précédés d’un nom
scandinave sont interprétés comme des domaines repris par un
nouveau propriétaire viking. Vers l’an mil, York abrite environ
15 000 habitants ; à cette époque, la Vie de saint Oswald rapporte
que la ville est « incroyablement remplie de trésors de marchands qui y
viennent de partout, mais principalement de la nation danoise ». Le trésor
d’Harrogate (Vale of York), trouvé en 2007, atteste de la
richesse que drainait la ville au Xe siècle. Probablement enfoui
en 928, il contient un bracelet d’or et 67 morceaux et bracelets
d’argent ainsi que 617 monnaies, frappées en Irlande,
Angleterre, Scandinavie et dans les pays musulmans, jusque
dans l’actuel Afghanistan. L’effondrement, au milieu du
Xe siècle, de l’axe politico-dynastique établi entre York et
Dublin, n’entraîne pas la rupture des communications entre les
deux centres dominés par les Scandinaves dans les îles
Britanniques. Des colonies scandinaves se maintiennent
d’ailleurs en Cumberland, ainsi que dans le nord Westmoreland
et sur le littoral du Solway. Des Gaéliques installés dans le
Galloway (Gall-Gaedhil) auraient alors, selon une tradition
irlandaise, adopté la culture norroise, certains embrassant même
le paganisme.
Olaf Sigtryggsson règne à Dublin depuis 945. Les sources
irlandaises le connaissent sous le nom d’Amlaíb (Olaf) Cuarán.
Son surnom celtique, qui signifie « sandale », fait référence au
rite d’intronisation des rois irlandais : on place une chaussure au
pied du nouveau souverain, pour qu’il marche symboliquement
sur les traces de ses prédécesseurs. Il est chrétien et a épousé
Gormlaith (Kormlöð), la fille d’un roi irlandais, Murchad de
Leinster. Olaf Cuaran est donc complètement intégré dans les
cadres politiques de l’Irlande du Xe siècle. Tout indique que sa
mort, en 981, survient à Iona, lors d’un pèlerinage effectué dans
le grand monastère de l’île qui avait été l’une des premières
cibles des raids vikings au début du IXe siècle. Comme les rois
irlandais, il est célébré par des poètes de cour : un poème de
louange en son honneur, composé par Cináed ua hArtacáin,
nous est parvenu. Quant à Dublin, la base de pillage des
origines est devenue un marché urbain florissant en prise avec
un vaste réseau international d’échanges entre la Scandinavie et
la mer d’Irlande ; le commerce des esclaves y reste important.
Dublin devient un des ports les plus prospères d’Europe et les
rois vikings commencent à y battre monnaie au milieu du
Xe siècle. L’imbrication de plus en plus étroite dans la vie
économique et politique irlandaise entraîne les chefs des villes
vikings d’Irlande à passer des alliances ou à entrer en conflit
avec les rois irlandais. Par un renversement d’alliance audacieux,
Olaf Cuaran s’est ainsi rapproché durablement du roi
Congalach, pourtant responsable du sac de Dublin en 944. En
969 encore, les Annales d’Inisfallen mentionnent une victoire
remportée par le fils de Congalach et « les étrangers de Dublin »
sur deux autres rois irlandais. Même si des raids vikings
continuent de frapper l’Irlande dans le dernier quart du
Xe siècle, les souverains irlandais circonscrivent peu à peu la
menace, appuyés parfois par des mercenaires scandinaves. Les
rois scandinaves de Dublin sont pris alors dans la lutte qui
oppose les souverains irlandais entre eux pour la suprématie de
l’île. Entre 967 et 974, la base viking de Limerick passe sous le
contrôle irlandais. En 980, Olaf Cuaran est défait à la bataille de
Tara par Máel Sechnaill, roi de Meath, et doit verser tribut.
L’entrée des Annales d’Ulster pour cette année-là indique que :
« la bataille de Tara [fut gagnée] par Máel Sechnaill contre les étrangers de
Dublin et des îles et un grand massacre fut infligé aux étrangers. Le
pouvoir étranger fut expulsé d’Irlande. Là tombèrent Ragnall, fils d’Olaf,
Conamel, fils d’un roi tributaire des étrangers et beaucoup d’autres ». De
son côté, le roi du Munster Brian Bóruma, allié aux « fils de
Harald », attaque Waterford en 984. Cinq ans plus tard, Máel
Sechnaill est vainqueur à nouveau des forces de Dublin
commandées par Glún-Iarain, le fils aîné d’Olaf Cuaran, et pille
la ville. Celle-ci est à nouveau ravagée en l’an mil par Brian
Bóruma qui s’est proclamé haut-roi de toute l’Irlande du sud en
997 ; il laisse toutefois en place le roi scandinave Sitriuc
(Sigtryggr Barbe de soie, fils d’Olaf Cuaran), dont il fait son
vassal. Un passage de la saga consacrée au scalde Gunnlaug
Langue de Serpent (Gunnlaugs saga Ormstungu, chap. 8) montre
Sigtryggr accueillant à sa cour ce scalde islandais et le
récompensant pour avoir composé un poème en son honneur.
Documentée tant par des sources irlandaises qu’islandaises
(saga de Njáll le Brûlé, chap. 154-157), la bataille de Clontarf
voit Brian Bóruma affronter en 1014 les forces de Dublin, mais
leur roi Sitriuc est appuyé par les Irlandais du Leinster, dont le
roi Máel Mórda est son oncle maternel, et des troupes
scandinaves venues des Hébrides et d’Écosse ainsi que des
Danois. Brian de son côté aligne aussi des mercenaires vikings.
En bon souverain chrétien, Sitriuc fonde en 1028 un siège
épiscopal à Dublin. Dix ans après la mort de Sitriuc (1042), le
roi de Leinster Diarmait mac Máele-na-mbó expulse de Dublin
en 1052 le dernier descendant de la dynastie viking qui dominait
la cité depuis deux siècles : Echmarcach, neveu de Sitriuc, se
réfugie sur l’île de Man.
L’île de Man
L’île de Man connaît en effet une colonisation scandinave au
moins à partir du Xe siècle. Le Parlement de l’île conserve
toujours un nom d’origine norroise : Tynwald (« plaine du
thing »). On y relève un nombre important de toponymes
scandinaves et quelques sépultures païennes de type nordique.
Celle de Balladoole contient un homme adulte enterré dans une
barque avec son équipement de cavalier. Le tertre de Ballateare
recouvre une chambre funéraire où se trouve un jeune guerrier
avec une épée brisée en trois morceaux, replacés dans son
fourreau, un bouclier et deux pointes de lance. À côté de lui, on
a exhumé le squelette d’une femme tuée d’un coup d’épée sur le
crâne. Dans les deux cas, des animaux ont été sacrifiés et brûlés
au moment des funérailles. La présence sur l’île de Man de
croix de pierre dont le décor associe des motifs chrétiens et des
scènes de la mythologie scandinave, illustre toutefois le
développement d’une identité hybride celto-norroise. De même
l’onomastique relevée sur les inscriptions runiques de Man mêle
des noms scandinaves et celtiques. À la fin de l’époque viking,
un chef appelé Godred Crovan (1079-1095), d’origine
norvégienne mais portant un surnom celtique, fonde une
dynastie royale sur Man, laquelle étend son autorité sur les
Hébrides et se maintient jusqu’en 1266 (Traité de Perth).
Pays de Galles
Au Pays de Galles, constitué durant l’époque viking de
nombreuses petites principautés indépendantes, les
communautés côtières subissent l’influence hiberno-scandinave
depuis le milieu du IXe siècle. En 910 puis en 914 des flottes
vikings venues de Bretagne viennent razzier le littoral
méridional du Pays de Galles et la seconde aboutit à la capture
un évêque. Des sources galloises mentionnent aussi la
destruction en 916 de la résidence du roi gallois de Brycheiniog,
à Llan Gors. Un trésor viking est enterré près de Bangor vers
925 avec de l’argent-métal et des pièces musulmanes. De rares
tombes vikings et des trouvailles isolées montrent cependant
que la pression viking n’y débouche pas sur une véritable
entreprise de colonisation. Quelques sites sur Anglesey
(« Önguls ey ») représentent sans doute les vestiges d’une
présence viking moins éphémère. Si le trésor de Red Wharf Bay
(Xe siècle), qui contient 5 bracelets d’argent, est plutôt
interprété comme le cadeau fait à un chef local, les fouilles
effectuées à Llanbedrgoch, sur la côte orientale d’Anglesey, ont
exhumé des constructions de type scandinave (des maisons
longues), implantées à l’emplacement d’un habitat autochtone
plus ancien mais réoccupé entre le milieu du IXe et la fin du
Xe siècle, notamment par l’édification d’un rempart en pierres
épais de deux mètres. Plusieurs sépultures païennes ont été
trouvées à proximité de Llanbedrgoch, où l’on a pratiqué
l’élevage, des activités de forge et d’artisanat ainsi que le
commerce, comme en témoigne la présence de poids en plomb
et de monnaies anglo-saxonnes, de deniers carolingiens, de
bijoux norvégiens, d’un dirham musulman et d’argent brisé. À la
lumière des fouilles récentes, Llanbedrgoch est aujourd’hui
compris comme une base viking d’artisanat et d’échanges,
dirigée au Xe siècle par une élite scandinave originaire de
Norvège ou du nord de l’Écosse. Le Pays de Galles est touché à
partir du milieu du Xe siècle par une nouvelle série de raids
vikings qui s’étendent jusqu’à la fin du XIe siècle et visent en
particulier les établissements religieux comme Caer Gybi (961)
et Penmon (971) sur Anglesey, ou Tywyn (963), Llancarfan
(988), Llanbadarn Fawr (988), Llandwit et St Davids, qui est
attaqué onze fois entre 967 et 1091. Les Chroniques galloises
mentionnent un certain Macht responsable de l’attaque contre
Anglesey en 971 : il s’agit de Maccus mac Arailt mac Sitric, rex
Manniae et insularum (Magnus fils de Harald fils de Sigtryggr),
mentionné par les Annales irlandaises des Quatre Maîtres. Au
XIe siècle, les Vikings y interviennent essentiellement à partir
d’Irlande comme mercenaires au service des chefs gallois, tel
Gruffud ap Cynan (1055-1137), prétendant au trône du
Gwynedd et qui descendait par sa mère (Ragnaillt/Ragnhildr)
du roi de Dublin Sigtryggr Barbe de soie.
Les territoires scandinaves du nord de l’Écosse
Les Vikings contrôlent les voies maritimes dans le nord des
îles Britanniques depuis la fin du VIIIe siècle. La toponymie et
l’archéologie témoignent d’une importante colonisation
scandinave dans les archipels des Shetlands, des Orcades et des
Hébrides pendant la période viking. Les sagas islandaises
soulignent l’implantation de chefs d’origine norvégienne dans
ces régions dès le IXe siècle. Des tombes de guerriers païens y
ont effectivement été trouvées, par exemple à Eigg sur l’île de
Colonsay dans les Hébrides intérieures ; la tombe de Durness
sur la côte nord-ouest de l’Écosse contient les restes d’un
adolescent avec un équipement complet de guerrier. Cette
colonisation est aussi familiale : la sépulture païenne de Scar, sur
l’île de Sanday dans les Orcades, regroupe une femme âgée, un
homme adulte et un enfant qui ont été enterrés ensemble dans
un bateau construit en Norvège. L’individu masculin est
accompagné de ses armes (épée, flèches), de poids pour peser
l’argent, de pièces de jeu ; la femme d’un équipement de tissage,
d’une broche et d’une plaque en os de baleine. Une dizaine de
sépultures scandinaves incluant des bateaux ont été identifiées
aux Hébrides et dans le nord de l’Écosse, la plus récente en
2011 sur le littoral de la presqu’île d’Ardnamurchan, à Port an
Eilean Mhoir. L’occupation scandinave dans les régions
septentrionales des Highlands est bien établie par la toponymie
(Swordale, Helmsdale, Wick, Thurso) et l’archéologie. Le
Caithness et le Sutherland (« Suðrland », c’est-à-dire « Terre du
sud », vue des Orcades) sont placés sous le contrôle des jarls
des Orcades au début du Xe siècle. Le Landnámabók affirme que
« Thorsteinn le Rouge et le jarl Sigurð conquirent à eux deux le Caithness
et le Sutherland, Ross et Moray, et plus de la moitié de l’Écosse ». Le
nom gaélique du Caithness, Gallaibh, renvoie à la présence des
« Étrangers » d’origine scandinave. Des inscriptions runiques
(Thurso, Dunbeath) ainsi que des vestiges de fermes
scandinaves (Freswick Links) témoignent d’une colonisation
norroise dans ces régions, de même que les toponymes en – bo
(Embo, Skibo), jusque dans le Ross et le Moray (Tarbat Ness,
Burghead). Selon la tradition islandaise, les archipels des
Orcades et des Shetland seraient passés sous la domination de
la dynastie des jarls norvégiens de Møre. La Chronica regum
Scottorum confirme que les Vikings dévastent le royaume picte
sous le règne de Domnall II (889-900), notamment la
destruction de la forteresse de Dunnottar sur la côte orientale
de l’Écosse. Selon la saga des jarls des Orcades, le jarl Sigurð aurait
péri en combattant un chef écossais appelé Melbrikta (Mael
Brighde ?) sur la frontière avec le Moray. En 903, les Vikings
lancent un raid sur Dunkeld et « toute l’Écosse », mais sont
vaincus l’année suivante dans le Strathearn (actuelle région de
Perth). En 918, Ragnar, le futur roi viking d’York, affronte le
souverain écossais Constantin II (900-943). Son successeur,
Malcolm Ier (943-954), conforte sa frontière septentrionale
dans le Moray et conclut une alliance avec Edmund de Wessex
contre les Vikings d’York. Sous le règne d’Indulf (954-962), fils
de Constantin, une flotte viking est détruite devant Buchan à la
pointe orientale de l’Écosse, et Indulf lui-même est tué par les
Vikings en 962.
Il s’agit d’expéditions menées à partir d’York ou du Caithness
et des Orcades, où une dynastie scandinave est désormais bien
implantée grâce à son alliance avec des chefs locaux. Une série
de mariages a consolidé la présence norroise dans le Caithness
dans la première moitié du Xe siècle : le mormaer du Caithness,
Donnchad (Dungaðr), épouse une fille de Thorsteinn le Rouge,
et marie une de ses filles (Gruadh = Grélöð) à Thorfinn
Einarsson († 977 ?), jarl des Orcades. Après un temps de luttes
intestines qui opposent entre eux les fils de Thorfinn, l’unité de
la principauté des Orcades est rétablie à partir de 982 par le jarl
Sigurð le Gros Hlöðvirsson († 1014), dont la mère Edna
(Eithne) est la fille d’un roi irlandais, Kjarval (Cearball), et dont
l a Njáls saga rapporte qu’il contrôle, outre les Orcades et les
Shetland, « Ross et Moray, Sutherland et une partie du
Caithness ». En effet la saga des jarls des Orcades mentionne alors
des affrontements avec des chefs écossais à Freswick et
Duncansbay Head où Sigurð affronte victorieusement
Findleach (Finnleikr), le mormaer du Moray. La tradition
islandaise laisse aussi entendre que Sigurð cherche à étendre
son pouvoir sur les Hébrides, voire sur l’Irlande. Selon la Njáls
saga, Guðfreyr « roi de Man » est défait à deux reprises par les
forces de Sigurð, qui aurait désigné comme jarl des Hébrides un
certain Gilli, au nom celtique, à qui il aurait donné une de ses
filles en mariage. Le second de ces affrontements est confirmé
par les annales d’Ulster en 987. Le jarl Sigurð des Orcades
trouve la mort en 1014 en Irlande, à la bataille de Clontarf, où il
s’est rangé dans le camp de Sigtryggr, le roi de Dublin. Alors
que la saga des jarls des Orcades affirme que le père de Sigurd,
Hlöðvir, fut enterré sous un tertre c’est-à-dire qu’il était païen,
la saga d’Olaf Tryggvason mentionne la conversion du jarl
Sigurd en 995 à l’instigation du souverain norvégien, mais
Sigurð vivait depuis longtemps dans un milieu chrétien puisque
sa mère et sa seconde femme, une fille du roi écossais Malcolm,
sont chrétiennes.
L’établissement en Normandie
Ces peuples étaient depuis longtemps sortis des îles les plus lointaines de
l’Océan septentrional et, après avoir erré sur leurs flottes à travers les mers,
ils avaient abordé dans cette belle province de Gaule (Richer, Quatre livres
d’histoires, fin Xe siècle).
Au tournant des IXe et Xe siècles, des Vikings se sont installés
sur la basse Seine. Selon les Annales de Saint-Vaast, vaincus par
les Francs à Argenteuil, ils ont été repoussés « in Sequanam » en
897 ; à partir de cette base ils lancent des raids contre le
royaume franc et la Bretagne, et sont à nouveau battus en
Vimeu en 898. Cependant entre 903 et 911 les sources ne
mentionnent plus d’incursions scandinaves dans cette zone. En
911, un chef viking nommé Rollon (Hrólfr) descend la Seine
jusqu’à Jeufosse et va assiéger Chartres où sa troupe est défaite.
C’est dans ce contexte que le roi Charles le Simple conclut à
Saint-Clair-sur-Epte un accord avec Rollon et ses compagnons,
au terme duquel ceux-ci « acceptèrent de recevoir la foi du Christ contre
la concession à leur profit de certains districts (pagi) en bordure de mer avec
la ville de Rouen qu’ils avaient presque détruite », selon l’annaliste
Flodoard qui précise qu’ils devaient « garder la paix ». Tout
indique que le souverain carolingien concède alors un territoire
qui est déjà contrôlé par les Vikings, en échange de leur
conversion. Le chroniqueur Richer confirme que la décision
n’est pas simplement celle du roi, mais qu’elle est prise avec
l’assentiment des Grands du royaume et qu’il s’agit d’intégrer le
chef viking dans le cadre franc : « les Grands de la Gaule furent
d’avis que le roi remît la province aux Barbares, à condition cependant
qu’ils abandonneraient tout à fait l’idolâtrie et observeraient fidèlement la
religion chrétienne ; que de plus ils combattraient loyalement, et sur terre et
sur mer, pour les rois de Gaule ». Nous retrouvons donc ici un
scénario déjà mis en œuvre pour d’autres établissements
vikings, par exemple en Angleterre et en Frise, mais aussi
probablement en Irlande et en Écosse. Le traité comporte aussi
un volet matrimonial, puisque Rollon reçoit la main de Gisla, la
fille de Charles le Simple, ce qui l’intègre dans le réseau des
groupes aristocratiques du royaume franc. Selon une tradition
islandaise, le chef des Vikings de la Seine aurait été un noble
norvégien de haute lignée, surnommé Göngu-Hrólf (Hrólf le
marcheur), fils du jarl Rögnvald de Møre, un proche du roi
Harald à la Belle Chevelure. Devenu comte de Rouen, Rollon se
fait baptiser en 912, prenant pour nom de baptême celui de son
parrain Robert de Neustrie, et distribue des terres à ses
compagnons, selon un schéma observé précédemment dans le
Danelaw. Dudon de Saint-Quentin affirme en effet qu’il
« commença à mesurer la terre (…) et la divisa pour ses fidèles au moyen
d’un cordeau ». Comme dans le nord de l’Angleterre, cette
possibilité de s’implanter et de recevoir des domaines attire des
colons scandinaves dans ce qui deviendra la Normandie. La
Chronique anglo-saxonne signale ainsi l’arrivée dès 916 (ou 918)
d’un chef danois de Bedford, Thurcytel (Thorketill), qui
délaisse l’Angleterre avec ses hommes pour venir s’établir de
l’autre côté de la Manche. Rollon reçoit d’ailleurs de nouveaux
territoires en 924, autour de Bayeux, et d’après Flodoard la
tentative des Francs pour lui enlever Eu en 925 est un échec
puisque les Normands tiennent à nouveau la ville en 927.
L’archéologie n’est pas d’une grande aide pour connaître la
colonisation scandinave en Normandie : on n’y a repéré qu’une
seule tombe de facture scandinave certaine, celle, féminine, de
Pîtres, découverte en 1865. Outre quelques armes et objets
d’origine scandinave, la découverte en 2007 d’un petit trésor
viking à Saint-Pierre-des-Fleurs (Eure) illustre toutefois le
contexte dans lequel évoluaient les nouveaux venus : parmi la
douzaine de monnaies enfouies vers 890, on comptait 9 pièces
du Danelaw, 1 monnaie arabe et deux franques (dont une
frappée à Beauvais pour Eudes), ainsi que des fragments de
lingots d’argent. La colonisation scandinave en Normandie ne
peut s’étudier que grâce à la toponymie et à l’anthroponymie
ancienne. Il en ressort qu’elle est à majorité danoise, avec des
minorités norvégiennes, notamment dans le nord du Cotentin.
L’apport scandinave humain est marqué dans le Pays de Caux, à
l’ouest d’une ligne Dieppe-Rouen, dans la région de la basse
Risle, une partie du Roumois et de la plaine du Neubourg, dans
le Bessin côtier, et dans le Cotentin. Beaucoup d’indices
montrent que les colons scandinaves se sont coulés dans le
cadre de peuplement préexistant, sans faire table rase, même si
certains lieux ont été rebaptisés. Ils ont participé au mouvement
de défrichements de la fin du Xe siècle, comme l’illustre le
nombre de toponymes en -thuit (thveit) dans le Roumois, le Pays
de Caux, le Vexin normand. Ils sont à l’origine du
développement d’agglomérations nouvelles, comme Dieppe,
Honfleur ou Caen. Un nombre non négligeable de ces colons
ne semble pas venir directement de Scandinavie, mais a transité
par l’Angleterre ou l’Irlande voire l’Écosse, comme l’atteste la
pénétration en Normandie d’un vocabulaire anglo-scandinave
(forlenc, hovelland, delle, acre).
Dans les années 923-925, les Vikings de Rollon guerroient
dans la région de l’Oise, mais il faut plus y voir une immixtion
dans les luttes qui opposent entre eux les Grands du royaume
franc, que de véritables expéditions de rapines et de pillages.
Dès le règne du successeur de Rollon, Guillaume Longue-Epée
(† 942), son fils issu d’une première union avec Popa une noble
franque, les « Normands » s’intègrent largement dans les cadres
existants et adoptent la langue et la culture des Francs. Ainsi,
Guillaume prend une épouse dans la haute aristocratie franque,
Leutgarde de Vermandois, et fait alliance avec Hugues le
Grand. Les structures territoriales et religieuses franques sont
maintenues. Si elle est profitable pour les comtes de Normandie
qui en 924 obtiennent la cession du Bessin et du Hiémois, puis
en 933 celle du Cotentin et de l’Avranchin, une telle politique
n’est cependant pas acceptée sans résistance par les chefs
vikings installés dans l’ouest de la Normandie, qui entendent
conserver leur autonomie. Deux révoltes secouent ces régions
dans les années 930 et 940. La rébellion de Riouf (Herjólfr ?) en
933 ou 934 est rapidement écrasée, mais celle de 943 connaît
une plus grande ampleur : elle est dirigée par un certain
Hagroldus « qui commandait Bayeux » (Flodoard) et « reçut
l’appui des gens du Cotentin et de ceux du Bessin » (Dudon).
Dudon présente Hagrold comme un roi et certains proposent
de l’identifier avec Harald à la Dent bleue, le futur souverain du
Danemark. Le choix politique de l’intégration l’emporte
définitivement avec le règne de Richard 1 er de Normandie (†
996) qui épouse la fille d’Hugues le Grand au milieu du
Xe siècle, même si selon Dudon il est envoyé à Bayeux pour y
apprendre la langue norroise. Cela n’empêche pas que des
bandes de Vikings, passant par la Normandie, remontent
encore la Seine dans les années 940, comme la flotte de Setricus
(Sigtryggr), ou soient engagées comme mercenaires au service
de comtes francs. Flodoard signale en 948-949 leur présence à
Soissons et à Laon et dénonce le fait qu’ils se comportent avec
une grande brutalité et profanent les églises. Bien qu’ayant
adopté l’héritage carolingien, le duché de Normandie conserve
quelques traces de législation d’origine scandinave attestées au
XIe siècle, comme la hamfara (attaque d’une maison, vx norrois
heimför) ou le bannissement appelé ullac (cf. útlagr, útlagi, hors-la-
loi).
Les Vikings en Bretagne au Xe siècle
À partir du début du Xe siècle, les Vikings de Rollon ont assez
efficacement réussi à fermer la vallée de la Seine aux autres
pillards scandinaves ; la piraterie s’en détourne mais s’intéresse à
de nouvelles cibles, notamment la Bretagne. Une partie des
Vikings habitués à marauder sur la Seine se dirige en effet vers
l’estuaire de la Loire, mais se rabat aussi sur le littoral breton.
Les succès d’Alain le Grand y ont laissé des poches de
résistances. À partir de celles-ci, des attaques sont lancées vers
les îles Britanniques. La Chronique anglo-saxonne signale en 910
« une grande armée [qui] arriva en bateaux du sud, de
Bretagne », elle commet de grandes déprédations dans la région
de la Severn. En 914 une nouvelle flotte, conduite par deux jarls
danois, Ohtere et Hroald (Ottar et Hroald), se présente à
l’embouchure de la Severn, et « ils ravagèrent le nord du Pays
de Galles par la mer. Ils capturèrent Cyfeiliog, évêque gallois de
Llandaff et l’emmenèrent à leurs navires. Le roi Edmund
racheta sa rançon pour 40 £. Après cela toute l’armée débarqua
à terre dans le but de dévaster complètement Archenfield ».
Défaits par des troupes envoyées en renfort (le jarl Hroald est
tué), ils quittent le pays et « s’établirent dans l’île de Steepholme…
puis partirent en Dyfed et de là en Irlande ». L’année 913 voit le retour
des raids contre la Bretagne. L’évêque de Quimper quitte son
siège et le monastère de Saint-Guénolé à Landévennec est
détruit ; ses moines s’enfuient avec les reliques du saint, d’abord
à Château-du-Loir, puis en 926 à Montreuil-sur-Mer. Au cours
des deux décennies suivantes, plusieurs communautés
monastiques, notamment celles de Saint-Gildas-de-Rhuys, de
Vannes et de Redon, abandonnent leurs sanctuaires. Les
moines de Saint-Guénaël se replient sur Corbeil et les reliques
de Saint Samson sont déménagées de Dol vers Avranches. En
919, une flotte viking commandée par Ragenoldus (Rögnvald)
prend possession de Nantes et dévaste la région, au point, selon
l a Chronique de Nantes (Chronicon Namnetense du XIe siècle), que
de nombreux nobles et clercs bretons se réfugient en
Angleterre, d’autres en Aquitaine ou en Bourgogne. Il semble
que l’objectif de Rögnvald ait été dès le départ de se tailler une
principauté : les Annales de Redon affirment ainsi qu’en 920 « les
Normanni dévastèrent toute la petite Bretagne, les Bretons étant les uns
tués, les autres chassés », manifestant bien la volonté des assaillants
d’éliminer les chefs locaux. La Chronique de Nantes affirme
qu’après avoir incendié la cathédrale de Nantes et détruit le
château, ils remontent la Loire jusqu’à Orléans, puis reviennent
s’établir à proximité de Nantes, dans l’île de Bièce, où deux
épées vikings ont été retrouvées. En 921, après un siège
infructueux de cinq mois devant Nantes, Robert de Neustrie
doit passer un accord avec Rögnvald et ses compagnons, aux
termes duquel, après avoir reçu d’eux des otages, « il leur concéda
la Bretagne qu’ils avaient dévastée avec le pays de Nantes » et « ils
commencèrent à recevoir la foi du Christ » (Flodoard). Le parallèle
avec le traité conclu avec Rollon une décennie plus tôt est
évident car, même si on en ignore les détails, il s’agit de la
concession d’un territoire aux Vikings en échange de leur
conversion. Aux dires de Flodoard, Rögnvald ravage en 923
l’Aquitaine et l’Auvergne puis accepte de combattre comme
mercenaire aux côtés de Charles le Simple, dans la région de
l’Oise, joignant d’ailleurs ses forces « avec ses compatriotes de
Rouen ». Selon Flodoard, son armée s’appuie sur plusieurs
camps, dont l’un contient « plus de mille captifs » et un grand
butin ; elle dévaste alors l’Artois et Beauvais. Il semble en effet
que le nouveau roi franc, Raoul, n’ait pas reconnu l’accord de
921 avec Rögnvald. Flodoard précise qu’en 924, un impôt fut
levé pour acheter la paix aux Vikings, mais Rögnvald « ravagea
avec ses Normands les possessions d’Hugues [le Grand] entre la Seine et la
Loire, parce qu’il n’avait pas encore reçu de terres dans les Gaules », puis,
après avoir négocié, il retourne en Bretagne. Au début de
l’année 925, Rögnvald « ravagea avec les siens la Bourgogne », à partir
d’un camp établi sur la Seine, alors que les Normands de Rouen
pillent à nouveau Beauvais, puis Amiens, Arras et incendient les
faubourgs de Noyon. Rögnvald disparaît des sources après 925.
Selon les Miracles de Saint Benoît, écrits par Aimoin au début du
XIe siècle, « Rainaldus Nortmannorum dux » serait décédé à
Rouen après avoir eu la vision de sa propre mort à Saint-
Benoît-sur-Loire ; un tremblement de terre aurait mis à bas le
monument élevé sur sa sépulture, le sol s’ouvre et rejette son
corps qui, pour finir, aurait été immergé dans la Seine. Ce récit
dramatique pourrait indiquer que ce chef viking a eu des
funérailles païennes, comme c’est le cas de celui dont la tombe
a été retrouvée sur l’île de Groix. Vers 900, il s’y est fait
incinérer dans un navire d’environ 11 m de long pour une
largeur de 2, 40 m, avec diverses offrandes (armes, en partie
fabriquées en France, parures, outils et des pièces de jeu) et un
autre homme. Le tout a été recouvert par un tertre d’une
vingtaine de mètres de diamètre et de plus de 5 m de haut. Ce
bateau devait avoir une vingtaine de rameurs.
Les Vikings de la Loire sont attaqués en 927 par Hugues le
Grand et le comte Herbert de Vermandois. « Ayant été assiégés
pendant cinq semaines, ils donnèrent et reçurent des otages. La ville de
Nantes leur fut conservée et ils firent la paix avec les Francs », constate
Flodoard qui ne dit rien du sort du reste de la Bretagne. Puis les
Vikings de la Loire ne font plus parler d’eux jusqu’en 930, date
à laquelle Flodoard raconte que le roi Raoul disperse « à Limoges
les Normands de la Loire qui infestaient l’Aquitaine par leurs ravages ».
L’annaliste se fait encore l’écho d’une révolte des Bretons en
931 : « ils avaient été soumis par les Vikings, [mais] se soulevèrent contre
eux, et l’on rapporte qu’ils les tuèrent tous, en commençant par leur chef
Felecanus, lors de la fête de la Saint-Michel ». Cette action qui coûte la
vie à un chef viking, sans doute d’origine irlandaise ou hiberno-
scandinave puisque son nom est celte, suscite de rapides
représailles de la part du chef des Vikings de la Loire que
Flodoard appelle « Inconus » (Ingi, Ingvar ou Hákon ?) :
« demeurant près de la Loire, il pénétra en Bretagne avec les siens, et après
avoir vaincu, chassé et tué les Bretons, il s’empara du pays ». Les Vikings
de Nantes ont donc rétabli leur autorité sur la Bretagne en 931.
Ils sont cependant affaiblis. En 935, une de leurs expéditions,
menée dans le Berry, est taillée en pièces selon Flodoard.
L’annaliste indique que l’année suivante les chefs bretons
quittent leur refuge anglais et « regagnèrent leur pays » ; il précise
qu’en 937 les Bretons affrontent à plusieurs reprises les Vikings
et « ils restèrent vainqueurs et reprirent les pays dévastés ». La Chronique
de Nantes indique que le duc breton Alain Barbetorte aurait
débarqué à Dol ; surprenant les Vikings en train d’y festoyer, il
les met en pièces, puis combat une autre flotte viking devant
Saint-Brieuc, avant de marcher sur Nantes « où habitait un grand
nombre de Normands ». Vainqueur, Alain chasse alors les Vikings
de Nantes dont il fait relever les ruines. Les restes de l’armée
viking de la Loire sont dispersés dans les années suivantes et
expulsés de leur retranchement de Trans-en-Bretagne en 939. À
la différence de York, Dublin ou Rouen, les Vikings de Nantes
ne sont donc pas parvenus à faire de la ville le lieu d’une
colonisation organisée, capable de s’insérer dans un réseau
d’échanges à longue distance. Ils ont privilégié une économie
de rapines et de tributs, retranchés dans des camps fortifiés aux
mains de différents groupes peu structurés, comme le camp de
Péran, sur la côte septentrionale de la Bretagne, qui domine les
vallées de l’Urne et du Gonet, près de Saint-Brieuc : il s’agit
d’une construction circulaire irrégulière d’environ 150 m de
diamètre, entourée d’un large fossé de 4 m et défendue par un
rempart de terre de 3 m de hauteur, qui a été aménagée dans le
premier quart du Xe siècle, comme l’atteste la présence d’une
monnaie d’York frappée entre 905 et 925. Cette fortification
aurait été incendiée entre 930 et 940, ce qui coïncide avec la fin
des activités vikings en Bretagne. Les archéologues ont repéré
un autre camp près de Fougères, qui correspond probablement
à celui de Trans-en-Bretagne cité par les sources écrites ; les
vestiges d’un autre subsisteraient aussi à Gardaine (Saint-Suliac)
sur un bras de la Rance. Après 939, la Bretagne n’est plus l’objet
que d’attaques sporadiques. Au début des années 940, Hagrold
(Harald) mène un raid contre Dol à partir de l’ouest de la
Normandie, et, après la mort d’Alain Barbetorte (952), la
Chronique de Nantes affirme que les Normands recommencent à
piller la Bretagne et en 960 viennent jusqu’à Nantes. En 1014, le
futur roi norvégien Olaf Haraldsson, au retour d’une grande
expédition qui l’a mené le long de la côte atlantique, remonte la
Loire, incendie Guérande et ravage Dol. Ses combats sont
documentés à la fois par des chroniqueurs occidentaux
(Adhémar de Chabannes, Guillaume de Jumièges) et par des
scaldes islandais. Selon l’un d’eux, Sigvat Thórðarson, auteur
des Víkingavísur, Olaf fait « raser la forteresse de Hóll (= Dol),
que tenaient les Vikings », signe qu’elle est toujours une base de
piraterie au début du XIe siècle. Quelques toponymes d’origine
scandinave rappellent la présence des Vikings pendant deux
siècles le long des côtes bretonnes (par ex. la pointe du Raz, de
« rás » qui signifie « courant »), avec une concentration dans les
zones de Dol et de Nantes. Comme en Écosse, en Angleterre et
en Irlande, l’activité des Scandinaves a indirectement favorisé la
constitution d’un État breton au Xe siècle, unifié et
indépendant.
L’essor de la principauté rus
Au cours de la première moitié du Xe siècle, le centre du
pouvoir varègue en Russie se déplace de Novgorod vers le sud
à Kiev. Entre la mort d’Igor/Helgi (945) et celle de son fils
Sviatoslav (972), la dynastie des princes de Kiev affirme son
autorité sur les Slaves du bassin du Dniepr et étend son
influence entre la Volga et le Danube. La veuve d’Igor,
Olga/Helga, réorganise les bases du pouvoir économique de la
principauté rus en assurant la centralisation de la collecte des
impôts au profit de Kiev et de Novgorod. Selon la Chronique
de Novgorod, elle est victorieuse des Slaves Drevlianes et leur
impose définitivement le paiement du tribut, puis en 947, elle
« se rendit à Novgorod et installa sur la Mtsa des espaces commerciaux et
collecta le tribut. Sur la Louga, elle établit des impôts et le tribut ».
L’archéologie montre en effet que plusieurs sites fortifiés de
l’époque viking disparaissent dans le nord de la Russie entre le
milieu et la fin du Xe siècle, tels Gorodichtche sur la Sias (peut-
être l’Alaborg des sagas), Kniajaïa Gora au sud du lac Ilmen ou
Lubytino sur la moyenne Mtsa. L’expédition d’Olga a pour
objectif de mettre au pas les concurrents potentiels de
Novgorod au milieu du Xe siècle. En effet alors que les traités
de 911 et de 944 avec Constantinople sont conclus « au nom de
la nation rus », celui de 971 est établi par « Sviatoslav, prince rus
(…) ainsi que tous les Rus qui [lui] sont soumis ». Cette
évolution illustre la transformation du conglomérat de
chefferies scandinaves qui caractérise la Rus vers 900 en une
principauté centralisée reconnaissant l’autorité de Sviatoslav
trois quarts de siècle plus tard. L’adoption d’un nom slave pour
Sviatoslav indique aussi l’intégration progressive de l’élite
scandinave au sein des populations slaves majoritaires, bien que
sa cour reste peuplée d’individus aux noms scandinaves, comme
Asmund ou Sveinald ; c’est aussi le cas de ses successeurs,
Iaropolk, Vladimir et Iaroslav. Le règne de Sviatoslav (env. 962-
972) est marqué par de grandes aventures militaires, dont la
finalité est de prendre le contrôle des grands axes commerciaux
que sont la Volga et le Danube. Après avoir soumis le bassin de
l’Oka, il est vainqueur en 965 des Khazars et s’empare de leur
citadelle de Sarkel, précipitant la chute du grand empire khazar
sur le cours inférieur de la Volga avec la prise de leur capitale
Itil en 968/969 ; d’après Ibn Hawqal, il pille Samandar au
Daghestan et Kertch en Crimée. À partir de 967, il commence à
mener campagne contre les Bulgares, « prit 80 villes » et installe
sa résidence à Perejaslavets dans le delta du Danube en 969, là
où « affluent toutes les richesses : de la Grèce, l’or, les soieries le vin et
divers fruits ; du pays tchèque et de la Hongrie, l’argent, les chevaux ; de la
Rus, les peaux et les fourrures, le miel et les esclaves » (Chronique de
Nestor). D’abord allié des Byzantins, il les menace lorsqu’il
s’avance jusqu’à Andrinople. L’empereur Jean Tzimiskès contre-
attaque, chasse les forces de Sviatoslav de Bulgarie et le
contraint à demander la paix après le siège de Dorostolon en
971. Sviatoslav est tué l’année suivante dans une embuscade sur
la route du Dniepr en revenant à Kiev. Dès 970, il a partagé sa
principauté entre ses fils, Iaropolk à Kiev, Oleg chez les
Drevlianes et Vladimir à Novgorod. La saga d’Olaf Tryggvason
raconte que ce dernier emploie des chefs scandinaves pour
lever l’impôt sur ses tributaires : au chapitre VII est cité un
Norvégien, Sigurð Eiriksson, qui perçoit les tributs en Estonie
au nom de « Valdimar de Holmgarðr » à la fin des années 970.
Cependant une guerre civile oppose les deux premiers fils de
Sviatoslav en 976, Oleg est tué et Vladimir se réfugie en
Scandinavie pour éviter son funeste sort. Iaropolk gouverne
alors seul depuis Kiev jusqu’en 980. À cette date, selon la
Chronique de Nestor, Vladimir revient en Russie avec une armée
de mercenaires varègues pour revendiquer le trône. Après avoir
repris le contrôle de Novgorod, il s’empare de Polotsk tenu par
un autre chef scandinave, Rogvolod (Rögnvald), puis se dirige
vers Kiev et fait tuer son frère Iaropolk par traîtrise. Il éloigne
ses Varègues en les envoyant à Constantinople et règne alors
seul sur la principauté de Kiev entre 980 et sa mort en 1015. La
Chronique de Nestor l’accuse d’avoir renforcé le paganisme et
vécu d’abord comme un souverain oriental avec cinq femmes
(dont la veuve de son frère) et plusieurs centaines de
concubines, dispersées dans des résidences princières autour de
Kiev. Cette réputation sulfureuse est parvenue en Occident car
Thietmar de Merseburg († 1018) le qualifie de « fornicator
immensus et crudelis ». Au début de son règne, il aurait fait installer
des idoles païennes à Kiev (et son oncle aurait procédé de
même à Novgorod), en l’honneur de divinités du panthéon
slave, pour lesquels des sacrifices sanglants étaient offerts. Il
semble que Vladimir ait cherché dans la religion un principe
d’unité pour souder son royaume sous son autorité. La
Chronique de Nestor s’en fait l’écho en racontant qu’en 986
Vladimir interroge des représentants des diverses confessions
présentes dans ses États : musulmans, juifs, chrétiens latins et
grecs, et envoie l’année suivante des émissaires s’informer des
réalités de chaque grande religion. Finalement il accepte
d’embrasser le christianisme oriental en 988. Les traditions qui
entourent cette conversion divergent un peu selon les sources.
D’après la Chronique de Nestor, Vladimir aurait conquis la ville
byzantine de Cherson en Crimée et aurait menacé d’attaquer
Constantinople, si la sœur des empereurs Basile II (976-1025) et
Constantin VIII (976-1028) ne lui est pas accordée comme
épouse. Selon l’historien arabe chrétien Yayia d’Antioche (†
1066), Basile II, confronté à la rébellion de Bardas Phocas,
aurait obtenu le soutien militaire de Vladimir (c’est à ce titre
qu’il aurait assiégé Cherson) en échange de la main de sa sœur
Anne, « à condition qu’il se ferait baptiser avec tout le peuple de son pays »
et « peu après l’empereur Basile lui envoya des métropolites et des évêques
qui baptisèrent le roi et tout le peuple de son pays ; en même temps il lui
envoya sa sœur qui fit bâtir plusieurs églises dans le pays des Rus ». La
conversion de Vladimir est donc obtenue dans des
circonstances assez similaires à celle de Rollon en Normandie.
La Chronique russe précise que Vladimir reçoit dans un premier
temps la prima signatio à Kiev, puis le baptême à Cherson avec
des membres de sa suite guerrière. De retour à Kiev, il fait
abattre les idoles païennes, notamment celle représentant
Pérun, le dieu du tonnerre, la principale divinité des Slaves, qui
est traînée dans le Dniepr, « et il commença à fonder des églises et à
installer des prêtres dans les villes ».
Vladimir doit guerroyer pour consolider les frontières de son
royaume, à l’ouest contre les Polonais et les Baltes, à l’est contre
les Viatitches et les Bulgares de la Volga, et surtout au sud
contre les Petchénègues. Il fait appel régulièrement à des
mercenaires scandinaves pour soutenir cet effort permanent de
guerre, mais les Varègues sont des alliés remuants dans la région
de Novgorod. La Chronique de Nestor raconte ainsi qu’en 997
Vladimir se rend à Novgorod « pour y recruter des guerriers
septentrionaux », or il s’agit probablement de faire entrer à son
service une armée de Norvégiens et de Suédois commandée par
le jarl Éric Hákonarson, dont la saga d’Olaf Tryggvason(chap. 90
où sont citées à l’appui de ces événements deux strophes de la
Bandadrápa du scalde Eyjolf daðaskáld) nous dit : « Quand il
arriva dans les États du roi Valdimar, il se mit à ravager, à tuer et à tout
incendier là où il passait, et il dévasta le pays. Il arriva à Aldeigjuborg et en
fit le siège jusqu’à ce qu’il prenne la ville… puis il ravagea en divers
endroits de Gardaríki ». Plusieurs sagas dites des temps anciens
(fornaldarsögur), comme Hálfdanar saga Eysteinssonar ou Sturlaugs
saga starfsama, font également le récit d’expéditions vikings,
passées dans la légende, dans le nord-ouest de la Russie. À la
différence de la Normandie où Rollon et ses successeurs se
coulent rapidement dans le moule administratif préexistant, les
traces des traditions et du droit scandinave restent perceptibles
en Russie au Xe et XI e siècles. Ainsi la Chronique de Nestor
indique que Vladimir organise des banquets où est accueillie la
fine fleur de l’aristocratie et où on consomme « beaucoup de
viande de bétail et de gibier », avec force boisson, ce qui
correspond à ce qu’on sait du mode de sociabilité des chefs en
Scandinavie, dans leurs grandes halles de réception. De même,
la Chronique souligne que Vladimir, « selon les prescriptions de son
père et de son grand-père », reste fidèle à la pratique judiciaire de la
compensation financière (vira en vieux russe, sur le modèle du
wergeld germanique) pour les délits. Un épisode relaté par la saga
d’Olaf Tryggvason (chap.8) indique d’ailleurs qu’après une
vengeance mortelle, Vladimir/Valdimar « instaura une trêve puis
institua des conciliations et imposa compensation ».
À partir de 988, Vladimir distribue entre ses nombreux fils les
principaux centres de son territoire : Novgorod, Polotsk,
Tourov, Rostov, puis Murom (sur l’Oka), Vladimir (en
Volhynie) et Tmutorokan, semant ainsi les germes de la guerre
civile qui ébranle la principauté rus après sa mort, entre 1015 à
1018. À Novgorod s’élève dans la seconde moitié du Xe siècle,
une nouvelle cité à côté de la résidence princière de
Gorodichtche. La « ville neuve » devient le principal centre de
collecte du tribut dans la Russie du nord-ouest, comme le
montre la découverte de plusieurs dizaines de cylindres en bois
destinés à sceller les sacs de fourrures qui constituent l’impôt ;
ce contrôle sur les revenus de toute la région assure la richesse
du chef qui la dirige. En 1015, la Chronique de Nestor dit que,
depuis Novgorod qu’il gouverne, son fils Iaroslav « envoya au-delà
de la mer appeler les Varègues », c’est-à-dire fait recruter des
mercenaires en Scandinavie ; sa mère, Rogneda, porte d’ailleurs
un prénom scandinave (Ragnhildr). En effet il semble être entré
en rébellion contre Vladimir dès 1014, puisque la Chronique
russe signale qu’il refuse alors de verser le tribut traditionnel
que Novgorod livre à Kiev. La mort de Vladimir précipite le
conflit entre ses fils. Trois d’entre eux, Boris, Gleb (norrois
Guðleifr) et Sviatoslav, sont assassinés. Si la Chronique de Nestor
désigne l’aîné Sviatopolk (surnommé le Maudit) comme le
responsable de ces crimes, un texte islandais, Eymundar saga
Hringssonar, accuse au contraire Iaroslav (Jarisleifr) d’être
l’instigateur du meurtre de Búrizláfr (Boris ?), commis par ses
mercenaires norvégiens. La Chronique mentionne en 1015 un
soulèvement des Novgorodiens contre les Varègues dont
certains sont tués dans une résidence de Iaroslav. Ces tensions
sont vraisemblablement provoquées par un afflux à cette date
de mercenaires scandinaves à Novgorod. Ayant réuni une armée
composée de Varègues et de novgorodiens, Iaroslav est
vainqueur à deux reprises de Sviatopolk, et s’empare du trône
de la Kiev rus en 1019, qu’il dirige jusqu’à sa mort en 1054, sauf
pendant la période 1024-1036 durant laquelle il doit partager la
principauté avec son frère Mstislav qui installe sa capitale à
Chernigov. La Chronique russe insiste à plusieurs reprises sur le
recrutement de mercenaires scandinaves par Iaroslav ; elle
précise le nom (Aakon/Hákon) du « prince varègue » venu
combattre Mtislav en 1024, affirmant qu’il portait « un vêtement
tissé d’or ». Il est fait appel à eux en 1024 et en 1036 (contre les
Petchénègues) : ils constituent des guerriers d’élite et sont en
général placés au centre du dispositif de combat, lorsque celui-
ci est signalé. Les liens de Iaroslav avec les dynasties
scandinaves demeurent en effet très étroits. Il épouse en 1019
Ingigerd (Irène) la fille d’Olaf, roi des Suédois, et lui confie en
douaire la cité de Ladoga (Aldeigjuborg) dont la garde est
confiée au jarl suédois Rögnvald Úlfsson. Ingigerd, Rögnvald et
Jarizleifr (Iaroslav) sont mentionnés dans plusieurs sagas,
notamment celle consacrée à saint Olaf de Norvège (Óláfs saga
hins helga) qui raconte le séjour du souverain norvégien en
Russie. Des mercenaires varègues continuent aussi de transiter
par Novgorod et Kiev pour aller combattre dans les armées
byzantines jusque dans les années 1080. La saga de Harald le
sévère (Haralds saga harðráda) fait le récit des exploits du futur
roi norvégien au service de Constantinople. Pendant le voyage
de retour, Iaroslav lui donne en mariage sa fille Élisabeth. Sous
le règne de Iaroslav ont lieu les dernières grandes expéditions
vikings en mer Noire. Un raid de grande envergure est entrepris
vers 1041 par des chefs suédois conduits par Ingvar, un prince
apparenté à la famille royale suédoise. Une saga (Yngvars saga
vidförla) est consacrée à ces événements qui mènent Ingvar
jusque dans le Caucase, et quelque vingt-cinq inscriptions
runiques gravées pour la plupart en Suède centrale en
commémorent les participants. Iaroslav confie le
commandement d’une expédition navale contre Constantinople
à son fils Vladimir en 1043. C’est un échec : la flotte est
dispersée par la tempête et beaucoup de Rus périssent ou sont
faits prisonniers. Cependant, même si des Scandinaves
continuent de venir en Russie pour y faire fortune, les princes
rus sont de plus en plus slavisés. Iaroslav est présenté dans les
sources russes comme le modèle du souverain chrétien. Il
fonde des établissements religieux (la cathédrale Sainte-Sophie
de Kiev) et protège l’Église et favorise le recours à la langue
russe. Sous son règne est élaboré le premier code de lois, dit
Rus’kaja Pravda, de la principauté de Kiev ; il est rédigé par
étapes, d’abord dans le nord de la Russie, entre 1017 et le milieu
du XIe siècle, et on y distingue une forte influence scandinave.
Ce code, d’où la peine capitale et les châtiments corporels sont
absents, limite les recours à la vengeance, instaure une échelle
de compensations financières selon le rang des victimes et le
crime ou délit concerné (mutilations, injures, vol, non-respect
de la propriété…) et organise les procédures de témoignage, du
serment, de l’ordalie. À Novgorod, l’institution de la vetché,
assemblée de citadins qui a pour rôle au XIe siècle d’approuver
ou de rejeter les actes du prince ou de son représentant, n’est
pas sans rappeler celle du thing scandinave, terme qu’utilisent
d’ailleurs les sagas islandaises pour désigner les convocations
adressées au peuple par les princes rus de Novgorod.
La fin de l’époque viking
Dernières vagues d’attaques contre l’Angleterre
« Gudvér s’en fut à l’ouest en Angleterre, il partagea le tribut… »
(inscription runique de Grinda 2, Sö 166, Suède)
« Souvent le glorieux prince des Jutes rougit les épées en Angleterre, avec
l’aide apportée par le roi des cieux » (strophe du scalde islandais
Thorleif jarlsskáld Rauðfeldarson, fin Xe siècle)
À l’ouest on constate un regain d’activité des Vikings, qui
s’amorce dans les années 980 et culmine au début du XIe siècle
avec la conquête de l’Angleterre. Ces attaques sont d’abord le
reflet du développement en Scandinavie de monarchies plus
fortes, où le pouvoir se concentre entre les mains de dynasties
inspirées désormais par le modèle idéologique du souverain
chrétien, et qui cherchent à unifier de vastes territoires. Cette
évolution s’observe dès le dernier tiers du Xe siècle au
Danemark, au début du XIe siècle en Norvège et dans les
décennies suivantes en Suède. Ces nouvelles monarchies
s’imposent aux autres grandes familles aristocratiques de sang
royal, provoquant une vague d’exil qui alimente la reprise du
mercenariat viking à la fin du Xe siècle. Une série d’inscriptions
runiques suédoises illustre ainsi l’enrôlement de ces guerriers au
service des rois danois. À partir de 980 environ, ceux-ci sont
confrontés à une interruption des flux d’argent venus d’Orient
et doivent les compenser par d’autres sources. Leurs regards se
tournent vers l’Angleterre, redevenue prospère sous le règne
d’Edgar († 975) ; à sa mort, le royaume anglo-saxon renoue avec
l’instabilité politique : son fils aîné est assassiné en 978. Les
conditions requises pour un second assaut viking contre les Îles
britanniques coïncident avec le règne de son successeur
Aethelred (978-1016).
Au Danemark, la dynastie de Jelling jette les bases d’une
monarchie puissante à partir du milieu du Xe siècle. Les
circonstances de son ascension sont mal connues. Selon Adam
de Brême (I : 52-59), un certain Hardegon (Hardaknut), fils de
Sveinn, serait venu de « Nortmannia » (Norvège ou
Normandie ?) et aurait chassé le roi Sigtrygg. En 936, Gorm,
probablement son fils, lui succède sur le trône. L’archéologie
confirme que le principal lieu de pouvoir de cette nouvelle
dynastie est situé à Jelling, dans le centre du Jutland, où Gorm
est enterré en 958/959. L’étude de ce site montre qu’il a fait
l’objet d’une minutieuse planification entre ca. 940 et ca. 970.
L’endroit a d’abord été conçu comme un monument païen avec
la construction d’un grand « skibssætning » (ensemble de
pierres levées en forme de bateau) long de 170 m, puis d’un
tumulus destiné à accueillir la dépouille de Gorm (vers 959) ;
enfin, à la suite de la conversion de son fils Harald Gormsson à
la Dent bleue (Blátönn), Jelling est transformé en monument
chrétien à sa gloire : le « skibssætning » est détruit et un second
tertre, encore plus grand que le précédent, est érigé. Entre les
deux tumulus, Harald fait placer vers 965 une énorme pierre
portant une inscription runique : « Le roi Harald a ordonné de faire
ce monument funéraire à la mémoire de Gorm son père et de Thyra sa
mère, cet Harald qui a gagné pour lui tout le Danemark et la Norvège et
qui (a fait) des Danois des chrétiens ». L’ensemble monumental de
Jelling est la matérialisation de la diffusion en Scandinavie d’une
nouvelle idéologie du pouvoir royal à partir de la seconde
moitié du Xe siècle. Par sa facture même, la pierre de Jelling
associe deux traditions, scandinave et continentale :
l’inscription est gravée en runes, mais suivant des lignes
horizontales comme dans un livre, et elle est ornée par deux
images, l’une caractéristique du style animalier tandis que l’autre
présente un Christ, représenté selon une iconographie qui
semble inspirée des manuscrits enluminés. De récentes fouilles
(2011) remettent cependant en cause la construction d’une
église en bois dès cette époque à l’emplacement de l’actuelle
église en pierre ; ces vestiges appartiendraient en réalité à une
grande halle, au sein d’un ensemble palatial qui aurait été la
résidence du roi Harald.
Une série d’autres grands travaux sont menés au Danemark
entre 968 et le début des années 980, qui manifestent la
puissance inédite et le prestige de la royauté danoise qui étend
alors son autorité du Jutland à la Scanie. En 968 le Danevirke
est agrandi et renforcé pour défendre la frontière méridionale
contre la pression des Ottoniens. Vers 979, à Ravning Enge
non loin de Jelling, un pont de 760 m de long sur 5 m de large
est bâti pour franchir la rivière Vejleå. Enfin vers 980, une
demi-douzaine de forts circulaires sont édifiés, très
vraisemblablement à l’initiative de Harald ou de son fils Sveinn
à la Barbe-Fourchue (Tjúguskegg/Tveskægg) : deux dans le
Jutland, Aggersborg sur le Limfjord, le plus grand, et Fyrkat ;
un en Fionie, à Nonnebacken près d’Odense ; un sur l’île de
Fionie à Trelleborg près de Slagelse ; et un ou deux en Scanie,
l’un à Borgeby près de Lund, l’autre à Trelleborg, ce dernier cas
étant peut-être différent puisque sa construction remonterait au
début du IXe siècle ; enfin on a proposé de voir dans le cercle
d’environ 120 m de diamètre intérieur repéré par image-satellite
à Lyby (Rygge, Ostfold), dans la région du fjord d’Oslo, un
autre exemple de ce type de fortification. Tous ceux qui ont été
fouillés sont construits sur le même modèle circulaire avec
quatre entrées symétriques et un diamètre intérieur variant entre
120 et 150 m, le camp d’Aggersborg étant deux fois plus grand
(240 m). Ils sont défendus par une levée de terre de 4 ou 5 m de
hauteur, entourée de fossés ou de zones marécageuses, et
accueillent 16 maisons longues réparties également entre
chaque quartier (48 maisons à Aggersborg). Leur construction a
exigé une main-d’œuvre importante et une véritable
organisation. L’idée qu’elle serait en lien avec les expéditions
contre l’Angleterre est aujourd’hui abandonnée pour des
raisons de chronologie, d’autant plus que ces forts ne sont
restés en activité que peu de temps, une dizaine d’années
environ. Ils ont peut-être servi à contrôler les territoires passés
sous la coupe de la dynastie de Jelling et à collecter l’impôt,
mais leur fonction paraît avoir été surtout défensive, ce que
suggère leur emplacement stratégique ainsi qu’une mention de
l’Encomium Emmae reginae (I : 1), à propos de Sveinn : « il
protégeait [son royaume] avec des camps, pour le cas où il devrait résister à
des ennemis s’ils se présentent ». À partir de l’analyse des squelettes
de la nécropole située près du camp de Trelleborg (Sjaelland) et
de la présence de poteries slaves, une nouvelle hypothèse met
en avant le rôle de mercenaires venus de Norvège et de la rive
sud de la Baltique pour former les garnisons de ces forts.
Une nouvelle phase de raids ramène les Vikings sur les côtes
de l’Occident au tournant du Xe et du XIe siècles et aboutit à la
conquête de l’Angleterre par les rois danois. Si des expéditions
sont aussi menées vers l’Écosse, le Pays de Galles et le littoral
atlantique, l’essentiel des opérations militaires porte en effet sur
l’Angleterre où des tributs (danegeld) de plus en plus élevés sont
extorqués entre 991 et 1018. On estime qu’en trente ans
250 000 £ d’argent sont allouées aux Vikings en Angleterre. En
revanche l’Église subit moins de dommages, car la plupart des
Danois sont officiellement convertis depuis une génération. À
cette date, les souverains danois sont certes plus puissants que
les chefs vikings du IXe siècle, mais ils demeurent dépendants
du soutien de leurs compagnons issus des grandes familles
aristocratiques. Leurs succès reposent sur leur capacité à attirer
des fidèles et à les rétribuer généreusement, d’où l’importance
d’obtenir d’importants tributs car les alliances sont fragiles et
les défections ne sont pas rares, comme en 1012 où le jarl
danois Thorkell passe dans le camp du roi Aethelred. Les
attaquants ne semblent en revanche trouver aucun soutien
particulier auprès des colons d’origine danoise installés dans le
Danelaw. L’intensité des expéditions augmente à partir de 991
contre le sud de l’Angleterre et la Frise est également touchée.
En 991, Olaf Tryggvason, qui se présente comme un
descendant du roi norvégien Harald aux Beaux Cheveux, ravage
l’East Anglia et le Kent, puis est vainqueur des troupes anglo-
saxonnes à la bataille de Maldon. Aethelred choisit d’acheter le
départ d’Olaf en lui versant 10 000 £ d’argent. Les succès
d’Olaf attirent d’autres vikings alléchés par le butin. En 994,
une grande flotte commandée par Olaf et Sveinn à la Barbe-
Fourchue assiège Londres avec 94 navires. Mis en échec, ils se
répandent dans le sud de l’Angleterre « provoquant, selon la
Chronique anglo-saxonne, un malheur indescriptible. Alors le souverain
[Aethelred] et ses conseillers leur promirent tribut et provisions pour qu’ils
arrêtent leurs dévastations. Ils acceptèrent et toute l’armée vint prendre ses
quartiers d’hiver à Southampton et on leur remit 16 000 £ d’argent ».
L’Angleterre profite pendant quelques années d’un répit relatif
grâce aux luttes qui opposent les souverains scandinaves entre
eux autour de l’an 1000 : Sveinn sort renforcé après sa victoire à
la bataille de Svold, où Olaf Tryggvason est tué, ce qui lui assure
la suprématie sur le Danemark, le sud de la Norvège et une
partie de la Suède. Mais les raids ne cessent pas contre
l’Angleterre. En 997 ils touchent la Cornouaille et le Devon et
en 998 une flotte hiverne sur l’île de Wight et pénètre l’année
suivante dans la Tamise jusqu’à Rochester puis s’en va en
Normandie. De retour en Angleterre en 1001, les Danois
ravagent et incendient le sud du pays, restant maîtres du terrain,
malgré des pertes, et tuant 81 nobles anglo-saxons. Une
nouvelle fois, Aethelred verse un tribut de 24 000 £ en échange
de la paix et du départ des Vikings. Cependant, pensant
disposer de l’alliance du duc Richard II de Normandie dont il
épouse la fille Emma, il ordonne que tous les Danois présents
en Angleterre soient massacrés le jour de la Saint-Brice
(13 novembre) 1002. Cette décision peut avoir visé des pirates
qui opèrent alors des raids, ou bien des Vikings enrôlés comme
mercenaires et dont on décide de se débarrasser, car ils sont
perçus comme une menace potentielle. En effet, d’après la
Chronique anglo-saxonne, l’ordre d’Aethelred survient dans le
contexte de la défection de chefs scandinaves passés au service
du souverain anglais et ce, bien qu’ils lui aient prêté serment de
fidélité et qu’ils aient été récompensés « par des domaines, de l’or et
de l’argent ». On ne connaît pas l’ampleur réelle de ces massacres,
qui ne visent pas les colons d’origine scandinave dans le
Danelaw. L’archéologie a mis à jour quelques cas de Vikings
exécutés probablement à cette occasion dans le sud de
l’Angleterre. Ainsi à Oxford quelque 35 squelettes ont été
exhumés dans une fosse commune ; tous les défunts, au
physique robuste et pour la plupart âgés entre 16 et 35 ans et de
grande taille, ont péri de mort violente au début du XIe siècle et
les analyses isotopiques de leur dentition indiquent une origine
scandinave. La découverte correspond sûrement avec un
événement survenu en 1002 et connu par une source écrite : le
lynchage d’un groupe de Danois réfugiés dans l’église de St-
Frideswide. De même à Weymouth (Dorset), un charnier
découvert en 2009 a révélé les restes de 54 jeunes hommes
méthodiquement décapités vers l’an mil ; les crânes de 51
d’entre eux ont été rangés et empilés dans un coin, à part du
reste des squelettes jetés en vrac. Les corps ont été dépouillés
de leurs vêtements. Les mesures d’isotopes dentaires parlent
aussi en faveur de l’origine scandinave des victimes. Au moins
l’un des individus provenait de Norvège septentrionale. Un
autre avait les dents incisées volontairement, sans doute pour
afficher sa bravoure. Tout indique là encore qu’il s’agit d’un
groupe de guerriers ou de mercenaires vikings exécutés lors de
la Saint-Brice 1002.
Selon une tradition transmise par Guillaume de Malmesbury,
Gunnhild, sœur de Sveinn et épouse d’un de ces chefs
mercenaires, aurait compté parmi les victimes, ce qui provoque
la vengeance du roi danois. Celui-ci lance en tout cas une
nouvelle offensive contre l’Angleterre en 1003 qui aboutit au
pillage d’Exeter et à l’occupation de Salisbury. C’est le début
d’une véritable guerre de conquête menée en plusieurs étapes.
L’année suivante, Sveinn débarque en personne à Norwich, qui
est incendié. La résistance contre les Danois est alors organisée
par un noble anglo-saxon d’origine scandinave, Ulfcytel
(Úlfketill). En 1006 l’armée danoise se présente à nouveau
devant Sandwich, dévaste la Mercie et le Wessex et prend ses
quartiers d’hiver sur l’île de Wight. Une autre base est établie à
Reading d’où sont pillées les régions environnantes jusqu’à
Wallingford. Un tribut de 30 000 £ est versé aux Vikings en
1007, tandis qu’Aethelred tente d’organiser la défense en
ordonnant la construction de navires. Cette flotte est toutefois
incapable d’empêcher en 1009 l’arrivée d’une nouvelle armée
danoise commandée par Thorkell le Haut. Le sud de
l’Angleterre est encore dévasté et les Vikings, installés sur la
Tamise, remontent jusqu’à Oxford et attaquent Londres à
plusieurs reprises. En 1010, les Danois sont vainqueurs en East
Anglia, ils brûlent Thetford et Cambridge, redescendent vers la
Tamise et s’emparent de Bedford. La rapidité de leur cavalerie
désorganise les défenses anglo-saxonnes dans une grande partie
du royaume. En 1011 la ville de Canterbury est assiégée et
prise : l’archevêque ainsi qu’un évêque et un abbé sont capturés,
une grande partie des habitants réduits en esclavage. L’année
suivante les Vikings mettent à nouveau le siège devant Londres,
où ils perçoivent un tribut de 8 000 £ d’argent. En 1013, Sveinn
dirige lui-même les opérations, portant un coup fatal au règne
d’Aethelred. Il remonte avec sa flotte les côtes de l’East Anglia,
pénètre dans l’estuaire de l’Humber puis dans la rivière Trent ; il
soumet la Northumbrie et les Five Boroughs, devenant maître
du Danelaw et recevant partout des otages. Sveinn mène
ensuite son armée à travers le sud de l’Angleterre, conquiert
Oxford, Winchester et enfin Londres lui ouvre ses portes.
Aethelred se réfugie en Normandie. La victoire de Sveinn est
totale, mais il meurt en février 1014.
Rassemblée à Gainsborough, l’armée danoise reconnaît son
fils Knut comme roi, mais Aethelred, de retour en Angleterre,
fait appel, selon la saga de Saint-Olaf (chap. 12), à des mercenaires
scandinaves pour reconquérir son royaume. Olaf Haraldsson,
prince prétendant au trône de Norvège, se met à son service
avec sa troupe de Vikings, et s’illustre dans la défense de
Londres contre les Danois de Knut, ainsi que dans la prise de
Canterbury. L’Angleterre devient un champ de bataille entre
Vikings norvégiens et forces danoises. Knut regroupe ses forces
à Sandwich, mutile les otages anglais donnés à son père et
perçoit un nouveau danegeld de 21 000 £ ; cependant une grande
partie des conquêtes de Sveinn est perdue. Lorsque Aethelred
meurt à son tour en 1016, son fils Edmund monte sur le trône
et réorganise la résistance. Knut doit retourner au Danemark
pour chercher des renforts. Revenu dès 1015 dans le sud de
l’Angleterre, Knut conserve le contrôle de la Northumbrie et
soumet le Wessex ; allié avec un noble anglo-saxon, il met le
siège devant Londres puis ravage la Mercie et remporte une
victoire décisive à « Assandun » (sans doute Ashingdon) en
1016, ce qui lui permet dans un premier temps d’obtenir la
Mercie puis, après la mort d’Edmund fin novembre, de se faire
reconnaître seul roi de toute l’Angleterre.
La garde du pays est distribuée à ses fidèles : Knut conserve le
Wessex et confie l’East Anglia et la Northumbrie
respectivement au jarl danois Thorkell et au jarl norvégien Éric,
tandis que son allié anglo-saxon Eadric reçoit la Mercie. En
1018 Knut impose sur l’Angleterre un énorme tribut de
72 000 £, auxquelles s’ajoute celui exigé de Londres (11 000 £),
et épouse la reine Emma, veuve d’Aethelred. Son autorité est
suffisamment établie en 1019 pour qu’il rentre au Danemark
recueillir la couronne laissée par la mort de son frère Harald.
Knut règne jusqu’à sa mort en 1035 sur un empire anglo-danois
qui s’étend sur les deux rives de la mer du Nord. En Angleterre
il prend soin de ménager l’aristocratie anglo-saxonne et engage
une politique de réconciliation entre les diverses factions qui
minaient l’unité du royaume. Son mariage avec Emma
symbolise sa volonté de s’inscrire dans la continuité dynastique
des souverains précédents, tout en s’assurant l’alliance du duc
de Normandie. Il ramène la paix, fonde des établissements
religieux et protège l’Église d’Angleterre dont le haut clergé
appuie sa politique. Si la cour de Knut compte de nombreux
Danois, il maintient les lois anglo-saxonnes et confie à partir de
1023 le gouvernement de l’Angleterre à un noble anglais,
Godwin. En Scandinavie, Knut parvient à restaurer l’hégémonie
danoise sur la Norvège, d’où il expulse en 1028 Olaf
Haraldsson, lequel trouve la mort en 1030 à la bataille de
Stiklestad. Dans les Îles britanniques, Knut tente d’imposer sa
suzeraineté sur les jarls des Orcades, sur les rois de Dublin et le
Pays de Galles (1030), enfin sur l’Écosse (1031). À sa mort
cependant, l’empire qu’il a rassemblé sous son autorité, ne tarde
pas à se disloquer. L’Angleterre est confiée à un fils illégitime
de mère anglo-saxonne, Harold, tandis que le Danemark revient
au fils qu’il a eu d’Emma, Hardaknut. À la mort d’Harold,
Hardaknut réunit les deux trônes. Mais lorsque ce dernier meurt
en 1042, Édouard le Confesseur, un fils d’Aethelred, reprend la
couronne d’Angleterre, mettant fin au royaume anglo-danois.
Du paganisme au christianisme
Parmi les phénomènes qui interviennent pour marquer la fin
de l’époque viking, le principal est la conversion des
Scandinaves au christianisme. Il s’agit d’un processus long,
engagé bien avant le passage officiel à la religion chrétienne.
La coutume du roi du Sogn [Olaf Tryggvason]
est que les sacrifices soient interdits,
nous sommes obligés d’éviter le jugement des Nornes,
consacré par le temps ;
tous les hommes abandonnent la race d’Odin [les dieux
païens],
quant à moi, parmi les fils de Njörð [les hommes],
je suis contraint de prier le Christ.
(strophe du scalde Hallfreðr vandræðaskáld Óttarsson,
fin Xe siècle)
Notre connaissance de la religion païenne scandinave repose
sur les éléments transmis par les Islandais chrétiens du XIIIe et
du XIVe siècle, ainsi que sur l’archéologie. Dans ce dernier cas,
l’interprétation des faits est délicate, car elle s’accompagne
rarement de témoignages écrits contemporains ; quant aux
textes islandais (Eddas, sagas) qui nous sont parvenus dans des
manuscrits rédigés bien après la conversion, leurs informations
ont été passées au crible de la tradition chrétienne. Les Vikings
n’ont pas de mot pour désigner leur religion : on parle dans les
sagas de forn siðr, « ancienne coutume », pour qualifier les
croyances et les rituels païens. Le paganisme scandinave, dont le
noyau est dépendant de l’héritage indo-européen et plus
particulièrement germanique, est le résultat d’une évolution
longue dans le nord de l’Europe au contact d’influences
diverses : celtiques, romaines (et à travers celles-ci des religions
orientales), mais aussi sames et slaves et enfin chrétiennes. On a
ainsi mis en évidence les emprunts des Sames au panthéon
nordique (Horagallis = Thor, Varalden Olmay = Freyr) ainsi
que des parallélismes entre le chamanisme subarctique (noaid) et
la pratique magique du sejðr. À l’époque viking, le paganisme
scandinave apparaît principalement sous la forme de rituels liés
au groupe, à un territoire, à la famille. Il est peu probable qu’il
ait disposé d’un corps de doctrine structuré, ni d’ailleurs d’un
clergé spécialisé. Le culte a pour objectif d’établir la
communication avec les « puissances » (rögn ou regin), divinités
et forces naturelles, afin de s’assurer succès, renommée et santé.
Grâce aux copistes islandais du Moyen Âge, nous conservons
des récits mythiques et héroïques, principalement sous la forme
de poèmes, qui nous livrent certaines clés pour entrevoir
l’univers religieux en vigueur à la fin de l’époque viking à travers
la cosmologie, la mythologie et les récits épiques. Au centre du
monde se trouve le domaine des dieux (Ásgarð) où s’élève
Yggdrasill, l’arbre du monde. Le rôle fondamental des dieux est
de garantir l’ordre cosmique. Autour d’Ásgarð, s’étend le
domaine du milieu (Miðgarð) où habitent les hommes. Enfin à
l’extérieur, sur les bords du monde (Útgarð), résident les géants
(jötnar, risar, troll, gýgjar) qui représentent les forces du chaos,
mais en même temps c’est l’un d’entre eux, le Grand serpent
(Miðgarðsormr), qui maintient ensemble ces différents mondes,
et les relations entre dieux et géants ne sont pas toujours
conflictuelles. À la veille de la conversion, certains dieux
paraissent avoir dominé le polythéisme des Vikings : Odin,
Thor et Frey ainsi que sa parèdre Freyja, mais le paganisme
scandinave vénère bien d’autres divinités (elfes, valkyries, dísir,
nornes, landvættir…). Les pratiques funéraires, qui n’ont rien
d’uniforme dans le monde viking où par exemple incinération
et inhumation se pratiquent simultanément, semblent indiquer
que la mort était envisagée comme un voyage, en tout cas dans
les catégories sociales les plus élevées : dans la tombe
d’Oseberg en Norvège, la dame qui y est enterrée au milieu du
IXe siècle, est accompagnée d’un navire, d’un chariot et de
quatre traîneaux, ce qui lui permettait de se déplacer
symboliquement en toutes saisons sur mer et sur terre.
La christianisation des pays du Nord s’inscrit dans un
mouvement général qui touche la périphérie de l’Occident
chrétien autour de l’an 1000 : outre la Scandinavie, la Bohème,
la Hongrie et la Pologne sont alors converties. Comme dans ces
autres territoires, la conversion officielle est rendue possible par
l’émergence de monarchies unificatrices puissantes et
reconnues par les aristocraties locales. Toutefois les
Scandinaves sont depuis longtemps au contact de la religion
chrétienne à travers les relations commerciales ou à l’occasion
des expéditions vikings et du mouvement de colonisation qui
les entraînent dans les Îles britanniques, en Normandie ou en
Russie. Dans un premier temps, la généralisation de la piraterie
suscite au IXe siècle des tentatives diplomatico-religieuses dans
le cadre de missions pilotées par les Carolingiens. Dès 822 une
base missionnaire est installée sur la frontière danoise à
« Welenao » (Münsterdorf) dans le Holstein. Une mission
officielle est confiée à un moine de Corvey, Ansgar, qui se rend
en 826-827 au Danemark, puis en Suède en 830 à Birka, où il
aurait fait construire une église. À son retour, Ansgar devient le
premier archevêque de Hambourg et reçoit du pape Grégoire
IV une légation générale auprès des « Suédois, des Danois et
des Slaves ». Selon la Vita Ansgarii, il parvient aussi à ouvrir une
église à Hedeby, sur les marches danoises. Son successeur sur le
siège de Hambourg, Rimbert se rend à son tour, après la mort
d’Ansgar (869), à Hedeby et à Birka. La mission carolingienne
permet donc de poser quelques jalons, plus ou moins
éphémères, pour la conversion du Nord, et apparemment
limités aux emporiums de la mer Baltique. Toutefois les fouilles
menées à Varnhem (Västergötland, Suède) depuis 2005 y
montrent l’existence d’un cimetière chrétien à partir de la
seconde moitié du IXe siècle.
Suivant le modèle du prince danois Harald Klak baptisé avec
les siens en 826 à Mayence à l’initiative de l’empereur Louis le
Pieux, d’autres chefs vikings sont convertis outremer au cours
du IXe siècle. Son parent Hemming, fils de Halfdan, est qualifié
de « dux christianissimus » à sa mort en 837. Sur le continent
c’est le cas de Weland et de sa famille en 862 (Annales de Saint-
Bertin), d’Ansleicus de propagine Danorum avant 864 (Miracles de
Saint-Riquier), de Godfrid à Asselt en 882, d’Hundeus en 897 et
bien sûr de Rollon en 911. En Angleterre, on connaît bien le
cas de Guthrum baptisé sous le parrainage d’Alfred le Grand en
878 ; le viking Guthfred est déjà chrétien lorsqu’il règne sur la
ville d’York à partir de 880 ; il rappelle l’archevêque Wulfhere,
installe un évêque à Chester-le-Street et reçoit des obsèques
chrétiennes dans la cathédrale d’York en 895. Toutefois les
conversions rapides restent suspectes aux yeux des
contemporains ; ainsi Richer (I, 10), à propos d’un chef viking,
Catillus (Ketill) fait prisonnier à Limoges en 892, précise qu’il
« n’hésite pas à demander le baptême, mais il est douteux qu’il ait été
éclairé par la foi ». En Irlande des mariages mixtes se nouent entre
chefs vikings et filles de rois irlandais : dès 835, un certain
« Gofraidh (Guðfriðr) fils de Fearghus » est mentionné dans les
Annales des Quatre Maîtres ; il est probable que les enfants issus
de telles alliances matrimoniales sont élevés dans la foi
chrétienne. Parmi les colons venus en Islande, et qui ont
souvent transité par des territoires chrétiens, il y a des Chrétiens
et les sagas et le Landnámabók affirment que d’autres sont de
« foi mêlée ». En Russie, les Varègues sont aussi l’objet d’efforts
missionnaires, cette fois à partir de Constantinople : une lettre
encyclique du patriarche byzantin Photios en 860 indique que
les Rus auraient accepté « de recevoir un évêque et des prêtres ». Au
Xe siècle, on se préoccupe davantage de délivrer un
enseignement religieux de base aux Vikings « convertis ». Selon
Richer (I, 33), après le baptême de Rollon et de ses suivants, un
synode est réuni pour discuter « sur les moyens d’adoucir et de
convertir les pirates (…) » et l’archevêque de Reims « composa et
classa par ordre 24 chapitres, établissant clairement la manière dont les
Barbares devaient être initiés à la foi chrétienne ». Les conversions
obtenues outremer semblent en effet plus solides, même si une
légende invérifiable mais rapportée par Adhémar de Chabannes,
voudrait que Rollon à l’approche de la mort ait fait « décapiter en
sa présence 100 captifs chrétiens en l’honneur des idoles qu’il avait adorées,
puis distribua 100 livres d’or aux églises ». Dans les Îles britanniques,
les souverains de Dublin et de York embrassent la foi
chrétienne ; le roi Olaf Cuaran († 980) est baptisé, prénomme
une de ses filles Maelmuire (« servante de Marie ») et se retire au
monastère d’Iona avant de mourir. Toutefois les monnaies qu’il
fait frapper à York montrent à la fois le symbole de la croix et
des références empruntées au paganisme, comme le corbeau ;
de même les croix de pierre élevées par les colons scandinaves
sur l’île de Man (Kirk Andreas) ou dans le Cumberland
(Gosforth) associent des scènes de la mythologie païenne et
une iconographie chrétienne. Cependant dans les îles
écossaises, le mobilier funéraire disparaît des sépultures à partir
du milieu du Xe siècle, bien avant l’adoption officielle du
christianisme par le jarl Sigurd des Orcades en 995. En Russie,
l a Chronique de Nestor signale pour la première fois en 945 la
présence de chrétiens parmi les Varègues et l’existence d’une
église à Kiev. La princesse Olga (Helga) adopte la foi
chrétienne en 957 après un séjour à Byzance ; selon le
continuateur de Réginon de Prüm, elle s’adresse en 959 au roi
de Germanie Otton Ier pour qu’il lui envoie un évêque et des
prêtres. Toutefois la christianisation ne s’enracine solidement
qu’avec la conversion du prince Vladimir en 988. La création du
diocèse de Novgorod intervient ensuite rapidement, dès les
années 989-992. Dans un environnement majoritairement païen,
seul le baptême du roi ouvre la voie à un prosélytisme efficace
de l’Église.
En Scandinavie les premiers souverains convertis apparaissent
à partir du milieu du Xe siècle. Le Norvégien Hákon le Bon est
élevé en Angleterre à la cour du roi Aethelstan, où il est baptisé
et éduqué dans la religion chrétienne ; revenu en Norvège, il
échoue cependant à convertir ses sujets face à l’hostilité des
chefs locaux toujours païens. Au Danemark, les pressions
militaires exercées par les rois de Germanie Henri l’Oiseleur et
Otton Ier entrent dans la décision du roi Harald à la Dent
Bleue de se faire baptiser vers 960. Dès 936 l’archevêque de
Hambourg s’est rendu auprès de son père Gorm et a
probablement obtenu la reconnaissance de quelques évêques
missionnaires en territoire danois, puisqu’en 948 trois prélats,
représentant les sièges de Ribe, Hedeby et Århus, sont
mentionnés au synode d’Ingelheim. Cependant la conversion
officielle des Danois proclamée sur la grande inscription de
Jelling paraît exagérée. Si l’édification de l’église de Hørning,
près de Randers, sur un ancien tertre arasé manifeste bien
l’adoption de la nouvelle religion dans la seconde moitié du
Xe siècle par la famille de la dame qui se retrouve enterrée
devant le portail du nouveau bâtiment, la tombe princière de
Mammen, dans le Jutland, a été refermée à la même époque
avec un riche et abondant mobilier funéraire dans la plus pure
tradition païenne. En 965, le voyageur arabe Al-Tartushi
mentionne encore la présence de païens à Hedeby.
La vague de missions touche la Norvège au tournant du Xe et
du XIe siècle. Elle est emmenée par deux prétendants au trône,
au retour de longues expéditions vikings à l’étranger aux cours
desquelles ils ont été baptisés, le premier en Angleterre, le
second sans doute à Rouen. Il est clair que l’entreprise de
conversion est conduite alors pour accompagner et légitimer la
conquête par les armes du trône norvégien. Tous deux
s’appuient sur un groupe de clercs étrangers, notamment venus
du Danelaw. Les sagas qui leur sont consacrées font le récit de
la conversion de la Norvège par Olaf Tryggvason (995-1000) et
Olaf Haraldsson (1015-1028) et ne cachent pas la brutalité de
leurs interventions. Avec Olaf Tryggvason sont établies les
premières communautés chrétiennes stables en Norvège. Il
exerce aussi de fortes pressions pour obtenir la conversion des
Orcades et des Shetland (995), de l’Islande (999/1000) et des
Féroé. Le parcours d’Olaf Haraldsson est similaire. Après une
carrière de Viking et de mercenaire, il se proclame roi de
Norvège suite à sa victoire sur le jarl du Tröndelag et procède
méthodiquement, par la force et la persuasion, districts par
districts, à la christianisation du pays, sans doute confirmée en
1022 ou 1024 par une assemblée générale réunie à Moster.
Après sa mort brutale à la bataille de Stiklastad (1030), il est
rapidement considéré comme un saint martyr, le premier de
Scandinavie, et son tombeau à Nidaros devient objet de
pèlerinage.
Vers l’Islande, des impulsions missionnaires sont initiées à la
fin du Xe siècle, comme le racontent l’Islendingabók et plusieurs
sagas. L’archevêque de Hambourg envoie deux missionnaires,
un évêque saxon et un laïque islandais, Thorvald Koðránsson.
Selon la Kristni saga (chap. 3), un chef Islandais, Thorvarð Spak-
Bödvarsson fonde dès 984 une église privée sur son domaine
d’Ási (Hjaltadal) dans le nord de l’Islande. Des fouilles menées
en 1998-1999 y confirment la présence d’un petit sanctuaire
chrétien en bois (5,3 m sur 3,6 m). Une décennie plus tard, Olaf
Tryggvason délègue deux autres missionnaires étrangers qui
sont contraints de quitter l’île pour avoir voulu convertir de
force les Islandais. La décision est prise de profiter d’une
assemblée du thing annuel pour discuter des affaires religieuses
qui risquent de dégénérer en guerre civile. Alors qu’une
majorité de païens domine la réunion, il est finalement statué en
faveur d’une adoption officielle du christianisme, avec
l’argument que l’Islande ne devait avoir qu’une seule religion
commune. Toutefois l’assemblée de Thingvellir accorde des
concessions aux païens : la consommation de viande de cheval
et l’exposition des nouveaux nés restent autorisées et les
sacrifices demeurent licites à la condition qu’ils aient lieu en
privé. Certains indices archéologiques montrent en effet que le
paganisme ne s’éteint pas en Islande avant le milieu du
XIe siècle. Dans les régions orientales de Scandinavie, la
conversion officielle intervient plus tardivement. La pierre
runique de Frösö (milieu du XIe siècle) mentionne la
conversion de la province, alors norvégienne, du Jämtland sous
l’impulsion d’un chef local, Östman Gudfastsson. La
christianisation de la Suède est moins bien connue à cause du
manque de sources écrites pour cette période, mais les
souverains suédois semblent avoir été baptisés autour de l’an
mil ; le roi Olof Eriksson Skötkonung favorise la création d’un
premier évêché à Skara dans le Västergötland et fait baptiser
son fils Anund ; en Suède centrale un grand nombre de pierres
runiques du XIe siècle font référence au christianisme soit par
des croix gravées, soit par une prière qui conclut l’inscription
commémorative, mais leur chronologie précise est délicate. Les
textes mentionnent l’activité de missionnaires et d’évêques
gyrovagues en provenance d’Allemagne et d’Angleterre, voire
d’Orient. On peut en effet déceler quelques indices
d’influences byzantines dans la christianisation de la Suède et
de la Finlande. Vers 1070, Adam de Brême mentionne
cependant des réactions païennes et dépeint encore Uppsala
comme un bastion du paganisme où se pratiqueraient toujours
de grands sacrifices ; le processus de conversion ne s’achèverait
donc en Suède qu’à la fin du XIe siècle, car c’est aussi le moins
unifié des trois royaumes scandinaves qui se constituent à cette
époque. La religion chrétienne ne se diffuse que
progressivement chez les Vikings au cours de leurs expéditions
guerrières ou commerciales ou à travers les colonies installées
outremer, selon un long processus d’acculturation. En
Scandinavie l’adoption officielle du christianisme est obtenue
sous la pression des souverains qui s’appuient sur l’Église pour
unifier leurs royaumes et asseoir leur autorité ; diverses sources
suggèrent qu’il leur a fallu toutefois faire confirmer la
conversion par des assemblées (things) dominées par les chefs
locaux.
La fondation de villes neuves
À la fin du Xe siècle, un autre phénomène concourt au
bouleversement des structures politiques traditionnelles du
monde viking. On l’observe en Scandinavie, ainsi que dans les
fondations scandinaves de Russie (Gorodichtché/Novgorod,
Gnëzdovo/Smolensk), c’est-à-dire là où les villes n’existaient
pas, mais pas en Occident où le réseau urbain est plus ancien.
Les monarques devenus chrétiens créent en effet de nouveaux
points d’appui où se concentrent désormais les pouvoirs
administratifs et religieux. Alors que certains centres proto-
urbains déjà existants sont restructurés, comme Ribe ou Århus
au Danemark, des villes neuves sont fondées, la plupart du
temps à proximité de centres politico-religieux représentant
l’ordre social ancien, les « lieux centraux », souvent dans des
régions soumises de fraîche date. Lund en Scanie surgit à
proximité d’Uppåkra, Roskilde est établi vers l’an mil sur l’île de
Sjaelland non loin de Lejre, le site de Viborg prend son essor au
début du XIe siècle dans le Jutland, de même qu’Ålborg sur le
Limfjord, tandis que Schleswig se développe face à Hedeby ;
Odense, en Fionie, est mentionnée pour la première fois dans
un texte en 988 ; en Norvège, Trondheim est créé en 997 par
Olaf Tryggvason pour contrôler la province du Trondelag,
présentée dans les sagas comme un bastion du paganisme, et
Sarpsborg est fondé d’après Snorri Sturluson en 1016 par le roi
Olaf Haraldsson. Les sagas attribuent la fondation d’Oslo à
Harald Harðráði, mais les premières traces archéologiques
indiquent qu’un noyau urbain y aurait été créé peu après l’an
mil, peut-être à l’instigation du roi danois Sveinn Tjúguskegg.
Sur la côte occidentale suédoise, la fondation de Gamla Lödöse,
au confluent du Göta älv et de la Ljudaån, paraît aussi remonter
au début du XIe siècle. En Suède centrale, à quelques km
d’Uppsala, Sigtuna apparaît dans les années 970, probablement à
l’initiative du roi Erik le Victorieux, selon une planification
impulsée au départ. Le site comprend environ 140 parcelles
disposées de part et d’autre d’une rue principale, parallèle au
rivage. Elles ont toutes la même superficie, sauf une, placée au
centre et cinq fois plus grande, qui est interprétée comme la
résidence royale. Beaucoup de ces fondations ont des
caractéristiques communes : le souverain y fait frapper monnaie
et, souvent, elles deviennent siège épiscopal. Grâce à
l’archéologie, le cas de Sigtuna est bien étudié. Il s’est agi dès
l’origine d’une cité chrétienne : on n’y trouve aucune trace de
sépultures païennes et certaines monnaies frappées vers l’an mil
portent l’inscription « Sictuna Dei » (Sigtuna de Dieu). Adam de
Brême rapporte qu’un évêque s’y installe vers 1050. On constate
que les premières églises en bois n’y sont en effet pas
construites avant le milieu du XIe siècle, le culte chrétien étant
semble-t-il célébré de manière privée dans l’intervalle. Au
contraire les grands emporiums et les anciens lieux centraux,
qui parfois dominaient depuis des siècles le paysage
disparaissent ou dépérissent, perdant rapidement leur
importance au tournant du Xe et du XIe siècle. Skiringsal est
abandonné vers 960, Birka vers 970, Hedeby décline après 1066.
Le développement des villes neuves ne repose plus sur le
commerce à longue distance mais sur l’établissement d’un
nouvel ordre politique où le pouvoir régalien s’appuie sur
l’Église.
Les dernières expéditions vikings
Les raids vikings cessent dans le courant du XIe siècle. Sur le
continent les derniers frappent la Frise en 1006 (Tiel et
l’estuaire de la Meuse) et 1007 (Utrecht et le delta du Rhin). Les
grandes expéditions qui visent alors les Îles britanniques sont
d’une autre nature ; même si elles aboutissent à d’énormes
prélèvements d’argent, le véritable objectif de leurs maîtres
d’œuvre, des rois danois chrétiens, est la conquête de
l’Angleterre. Après l’effondrement de l’empire anglo-danois de
Knut le Grand, d’autres souverains scandinaves poursuivent
cependant des rêves de conquête similaires dans la seconde
moitié du XIe siècle. Ces dernières expéditions scandinaves
contre l’Angleterre sont d’abord le fait de souverains qui
revendiquent la succession de Knut le Grand sur le trône
anglais. En 1066 le roi norvégien Harald Harðráði trouve la
mort à la bataille de Stamfordbridge, près de York, où il a
débarqué son armée. En 1069 le roi danois Sveinn Úlfsson, fils
d’une sœur de Knut le Grand, envoie une flotte contre la
Northumbrie, dont le commandement est confié à son frère et
à ses fils. En 1085 Knut, un fils de Sveinn, planifie une nouvelle
invasion, mais celle-ci n’est pas réalisée du fait d’une mutinerie
de sa flotte réunie dans le Limfjord au Danemark (Saxo, XI :
13-14) ; Knut est assassiné l’année suivante et considéré
rapidement comme un saint roi martyr. La menace scandinave
continue de peser dans les décennies suivantes sur les Îles
britanniques, mais elle est désormais animée par des souverains
norvégiens qui aspirent à restaurer leur domination sur l’Écosse
et l’Irlande.
Le roi Magnus Berfœtr, petit-fils d’Harald Harðráði, organise
deux expéditions en 1098-1099 et 1102-1103 pour faire
reconnaître son autorité sur les îles écossaises et les rives de la
mer d’Irlande. Selon la saga qui lui est consacrée dans la
Heimskringla, il conduit une première fois sa flotte jusqu’aux
Orcades où il installe son jeune fils Sigurd comme seigneur,
puis il dévaste les Hébrides qu’il soumet. Il s’empare ensuite de
Man et débarque sur Anglesey où il est vainqueur d’une troupe
conduite par deux comtes anglo-normands. Au Pays de Galles,
Magnus appuie les revendications d’un prince gallois
d’ascendance norroise, Gruffud ap Cynan, sur le Gwynedd. Un
traité conclu entre Magnus et le roi d’Écosse reconnaît alors la
suzeraineté norvégienne sur les Hébrides et la presqu’île de
Kintyre. Une seconde expédition le mène jusqu’en Irlande où il
passe alliance avec le roi du Munster, Muirchertach Ua Brian.
Ensemble ils attaquent l’Ulster et Magnus Berfœtr obtient la
suzeraineté sur le royaume de Dublin. Mais au moment de
repartir en Norvège, Magnus trouve la mort en Irlande dans
une embuscade (1103). Un de ses petits-fils, le roi Eysteinn
Haraldsson, lance au milieu du XIIe siècle ce qui peut être
regardé comme la dernière expédition d’un chef viking.
L’épisode, vers 1151-1153, est rapporté dans la Heimskringla qui
s’appuie sur un poème du scalde Einar Skúlason. De Norvège
Eysteinn se rend en Écosse, dans le Caithness. Apprenant que
le jarl Harald Maddaðarson réside à Thurso, il le capture et lui
rend sa liberté contre une rançon de 3 marcs d’or ; de là il longe
la côte orientale de l’Écosse et d’Angleterre, pillant Aberdeen
au passage. Il livre ensuite bataille à Hartlepool et à Whitby, et
le scalde Einar Skúlason indique qu’il est encore vainqueur à
trois reprises en Angleterre avant de regagner la Norvège à
l’automne. La piraterie en Mer du Nord et dans la Baltique se
perpétue en effet après la conversion des Scandinaves. Dublin,
Bristol ou Rouen restent d’actifs marchés d’esclaves au
XIe siècle et des textes hagiographiques (Miracles de Saint
Trond, Miracles de Saint Cuthbert) ainsi qu’Adam de Brême
signalent toujours la présence des pirates sur les côtes anglaises,
flamandes ou danoises. Dans les principautés fondées par les
Vikings à Dublin, dans les Hébrides ou dans l’île de Man, des
dynastes portant des noms scandinaves se manifestent jusqu’à la
fin du XIIe siècle. Les derniers rois de Dublin s’appellent
Brotar mac Torcaill (Bróðir Thorgilsson) et Ascall mac Ragnaill
(Áskell ? Rögnvaldsson), tandis qu’aux Hébrides un certain
Somerled (Sumarliði) s’empare du pouvoir en 1156. Le dernier
souverain indépendant de Man se nomme Magnus Olafsson
(+ 1265). Ce n’est qu’en 1266, par le traité de Perth, que le roi
norvégien Magnus Hákonarson accepte formellement de céder
au souverain écossais Alexandre III les Hébrides et l’île de Man.
Trois ans plus tôt, la bataille de Largs, dans le Firth of Clyde, et
la mort de son père Hákon Hákonarson aux Orcades avaient
mis fin à une dernière expédition norvégienne menée dans les
eaux écossaises.
Conclusion
« Voyez cette engeance de pirates, qui a jadis semé la désolation en Gaule
et en Germanie (…), ils se sont désormais dépouillés de leur férocité et
rivalisent pour accueillir en tout lieu des prédicateurs. Voyez comment, une
fois abattus les autels des démons, des églises s’élèvent en tous lieux et
comment le nom du Christ est adoré partout et par tous » (Adam de
Brême)
L’époque viking s’inscrit dans un vaste mouvement
d’expansion des peuples d’Europe du nord qui commence dès
le début de notre ère, dans le cadre de ce qu’il est convenu
d’appeler les « Grandes Invasions », pour s’achever aux XII e et
XIIIe siècles avec les croisades danoises et suédoises sur les
rives méridionales et orientales de la mer Baltique. Durant cette
longue période, l’expansion des Scandinaves en dehors de leurs
frontières conserve fondamentalement les mêmes formes, à la
fois militaires, politiques et commerciales, et dans certains cas
colonisatrices. Elle est aussi caractérisée par leurs remarquables
capacités d’adaptation et la facilité relative de leur intégration
dans les territoires où ils s’installent. S’il est vain de minimiser
les destructions provoquées par les Vikings au cours de leurs
expéditions, on peut souligner qu’elles ne sont ni plus ni moins
brutales que les exactions commises par toutes les armées de
l’époque. Ainsi les Annales de Saint-Bertin relatent en 841 aussi
bien le pillage de Rouen par les Vikings que la chevauchée du
roi carolingien Lothaire entre Sens et Le Mans avec son cortège
de « dévastations, incendies, viols et sacrilèges ». On a remarqué
par ailleurs que les roitelets irlandais avaient tout autant
l’habitude de piller les monastères de leur île que les Vikings ;
quant aux souverains anglo-saxons, ils pouvaient montrer une
cruauté équivalente à celle des Scandinaves. Il ne faut donc pas
exagérer les déprédations commises par les Vikings. En effet,
après une période d’abandon ou d’exil au IXe siècle, les
communautés monastiques et les sièges épiscopaux les plus
exposés ont été rétablis au Xe siècle, aussi bien en Angleterre
que dans les régions littorales du continent. Les grands
monastères irlandais n’ont pas disparu non plus. De même
après la destruction des royaumes picte en Écosse, de
Northumbrie et d’East Anglia en Angleterre, la présence viking
a facilité la construction d’un royaume écossais puissant et
l’unification des territoires anglo-saxons sous la domination du
Wessex. Les Vikings ont également été des facteurs importants
de la recomposition politique en Irlande et en Russie. Dans
l’empire carolingien, leurs attaques ont accéléré les
transformations sociales et la formation de grandes principautés
comme la Normandie ou la Neustrie. Malgré un temps de
désorganisation, ni en Irlande, ni en Angleterre, ni sur le
continent, on ne constate d’ailleurs de rupture profonde dans la
vie culturelle. Sur le plan économique, si l’Église a été durement
touchée par les pillages et les tributs, elle reconstitue assez
rapidement sa fortune. Les prélèvements opérés par les Vikings
ont paradoxalement contribué à redynamiser l’activité
économique en Occident, en déthésaurisant les richesses
accumulées par le clergé. Pourtant situées au cœur des zones les
plus ciblées par les raids, des villes comme Boulogne, Arras ou
Saint-Omer n’ont pas cessé d’exister, et Bruges apparaît à la fin
du IXe siècle, profitant de l’effacement de Dorestad et de
l’affaiblissement du commerce frison. Les Vikings participent à
l’élargissement des horizons de l’Europe du nord avec l’essor
de Dublin, de York ou de Rouen qui génère une nouvelle
dynamique des échanges grâce aux contacts noués jusqu’en
Orient. À plus long terme, la colonisation des îles de
l’Atlantique du nord-ouest, surtout en Islande, contribue à la
dilatation du monde connu par les Européens.
Si l’on en juge par les inscriptions runiques, on peut estimer
que moins de 5 % de la population scandinave a participé aux
expéditions vikings. Pourtant l’impact de celles-ci a été
infiniment plus important en Scandinavie que dans les zones
victimes de leurs raids. Les découvertes archéologiques qui se
sont multipliées depuis un demi-siècle, ainsi qu’une analyse plus
distanciée des sources écrites contemporaines permettent
aujourd’hui d’entrevoir un monde viking d’une grande
complexité. Il n’est plus possible de réduire les Vikings à
l’image simplifiée des hordes de terribles guerriers assoiffés de
sang. Les inscriptions runiques, l’archéologie et même les sagas
reflètent l’existence d’une société cosmopolite dont une partie
seulement est directement impliquée dans des voyages au long
cours entre la mer Caspienne et l’Amérique du nord, entre la
mer Blanche et la Méditerranée. Néanmoins les pillages, les
tributs et le commerce ont fait affluer vers la Scandinavie des
dizaines de milliers de livres d’argent en provenance tant de
l’Occident que des pays musulmans, enrichissant de manière
inédite les aristocraties locales. Qu’ils soient marchands ou
pirates, les Vikings ont également rapporté de nouvelles idées
en Scandinavie, qui se sont greffées sur la culture indigène.
L’archéologie témoigne ainsi de la diffusion de ces contacts
avec des univers lointains. Dans les tombes scandinaves, y
compris féminines, on retrouve de multiples objets exotiques et
exclusifs venus des Îles britanniques, du continent ou d’Orient.
L’archéologie funéraire souligne d’ailleurs le rôle éminent joué
par les femmes de l’élite scandinave dans les pratiques du culte
et du pouvoir. Autour de l’an mil, l’univers païen de
l’aristocratie scandinave, celle-là même qui était à l’origine des
expéditions menées sur la route de l’ouest comme sur la route
des Varègues à l’est, s’écroule peu à peu sous l’effet notamment
de la conversion au christianisme, selon un processus progressif
dans lequel les femmes ont aussi constitué un facteur important
comme le rappellent les inscriptions runiques et les sagas. Les
rituels qui légitimaient le pouvoir de l’aristocratie scandinave au
début de la période viking, perdent alors leur pertinence et sont
abandonnés au profit d’une nouvelle idéologie du pouvoir qui
s’ordonne désormais autour d’un souverain unique et de
l’Église. Même si la société y reste dominée par les plus
puissants des propriétaires fonciers, souvent des descendants
de l’ancienne élite, le monde a définitivement changé en
Scandinavie au cours du XIe siècle, marquant la fin de l’époque
viking.
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Sauf exceptions, nous limitons cette liste de références à des
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