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Histoire de la Cavalerie Militaire

Histoire de la cavalerie

Transféré par

Boussad Nait Messaoud
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Pour en savoir plus
sur les Editions Perrin
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extraits, salons, actualité…),
vous pouvez consulter notre site Internet :
[Link]
Frédéric Chauviré

HISTOIRE
DE LA CAVALERIE
Préface de Jean-Pierre Bois

PERRIN
[Link]
La Bataille des Dunes. Peinture de Charles-Philippe Larivière.
Versailles, musée du château. © Photo Josse/Leemage

ISBN Perrin : 978-2-262-04301-8

« Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre,
est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de
propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »
A Céline, à Paul et Emma
Préface

L’histoire militaire a changé. Après les travaux fondateurs, ceux d’Emile G. Léonard, André Corvisier et André Martel, elle a connu depuis une
quarantaine d’années un dynamisme assez remarquable, explorant les champs de l’histoire institutionnelle et sociale, qui est celle de l’armée, puis de
l’histoire tactique et stratégique, qui est celle de l’art de la guerre et de la pensée militaire, et a en profondeur renouvelé l’histoire-bataille, au reste fort
injustement méprisée. Elle explore maintenant ses franges sociologiques et anthropologiques – c’est l’histoire de ses hommes. De jeunes chercheurs
n’ont pas peur d’englober tous les domaines, et dans le cadre très normé de ce qu’il est maintenant convenu d’appeler la nouvelle thèse de doctorat,
avec ses contraintes souvent décourageantes, de s’attaquer à de véritables sommes, qui peuvent à leur tour devenir fondatrices.
C’est le cas de Frédéric Chauviré. Jeune étudiant de l’université de Nantes, il avait déjà travaillé sous ma direction à un recensement critique de tous
les articles de Guillaume Le Blond ayant trait au fait militaire dans l’Encyclopédie, dans le cadre de l’ancienne maîtrise. La précision de son travail, la
qualité de ses analyses, l’intelligence avec laquelle il savait replacer les articles souvent techniques de l’encyclopédiste dans la grande époque de la
théorie sur la guerre qui occupe les années 1720-1780, l’immensité des lectures qui avaient par obligation accompagné ce travail, m’avaient convaincu
– mais il ne le savait pas encore : c’est à lui que je destinais l’un des trois grands chantiers qui permettraient à l’historien de se plonger au cœur de la
guerre moderne en renouvelant toutes les approches traditionnelles, un peu sur le modèle des travaux de John Keegan. J’avais déjà donné un titre à
chacune des trois thèses que je comptais lui proposer : Le pas du fantassin – c’était l’homme placé au cœur du combat, depuis le jour de son
engagement jusqu’au jour de la bataille, où il allait au corps à corps tuer ou mourir – ou survivre. Le son du canon – c’était la guerre faite un peu
autrement, au XVIIIe siècle en avant des lignes d’infanterie, mais déjà aussi depuis un petit fortin concentrant une forte artillerie, ou depuis un poste
d’observation à l’écart de la mêlée, par des hommes qui avaient d’abord à exécuter d’innombrables gestes techniques, et dont le feu portait à une
distance qui les empêchait d’en mesurer sinon l’effet matériel, du moins l’effet moral : dans un combat de loin, l’homme ne devient plus qu’un
élément d’un groupe au sein duquel se fondent le courage et la vertu, la peur et la terreur. Et La charge de cavalerie – le moment sans doute le plus
bref du combat, mais souvent son apogée. Spectaculaire, toujours violente, dans le fracas du galop, et pour quelques fameuses charges polonaises
aussi celui des grandes plumes fixées sur les chevaux, avec l’éclat du fer qui prolonge le bras, souvent décisive.
C’est le sujet qu’a retenu Frédéric Chauviré, après s’être consacré aux concours, véritable école de formation du chercheur, et s’être engagé dans la
voie de l’enseignement secondaire, véritable école de formation du pédagogue. Il a retenu ce sujet pour la seule raison, sans doute, qu’il était le plus
difficile. Parce que c’est par ce sujet qu’il savait pouvoir entrer non seulement dans l’histoire de la guerre, mais dans celle du combat, et au-delà dans
une nouvelle histoire de l’homme. C’est un sujet d’histoire militaire, tactique, stratégique, organique, bien évidemment, mais pour le traiter il faut faire
appel à toutes les autres sciences-sœurs, dans un champ très large, dépasser les institutions et les règlements, l’économie – un cheval coûte cher, et il
mange tous les jours – et les mentalités, il faut aller explorer le champ de la psychologie et celui de l’anthropologie, l’histoire des techniques et
l’histoire de l’art, l’histoire des hommes et l’histoire des chevaux. En un mot, toutes les dimensions de l’histoire-bataille, concentrées en un tout, une
sorte d’absolu, en un moment unique.
N’est pas cavalier qui veut : il faut un cheval, et si le cheval est au roi, il faut que le cheval et celui qui le monte ne fassent plus qu’un. La charge de
cavalerie, c’est une masse de centaures fondant sur un objectif… Le cheval distinguait au Moyen Age la chevalerie de la piétaille, indiquait la
noblesse du cavalier-chevalier, et conduisait la seule guerre estimée. Même quand elle était terrassée par des hommes à pied – les archers d’Azincourt
–, la chevalerie avait la gloire, et l’homme à pied le mépris. C’est en gros encore la position de Bayard, le chevalier par excellence, qui refusait tout
honneur aux armes nouvelles de son temps, et faisait pendre les arquebusiers capturés. Au XVIe siècle, puis au XVIIe siècle, le recrutement des
régiments de cavalerie n’est plus limité à l’ancienne chevalerie, et la bataille change en profondeur, mais le cheval reste l’arme noble. Et même si bien
des batailles sont désormais gagnées au canon – Marignan, Rocroi –, d’autres par une mêlée générale d’infanterie et de cavalerie – Fontenoy –, les
grandes charges restent les plus belles victoires – Seydlitz à Rossbach. Le métier s’est substitué à la naissance.
Etre cavalier, c’est apprendre deux métiers : l’art équestre d’abord, puisque la charge se fait à deux. Tout commence dans les manèges ou les
académies, et exige autant de qualités physiques du cavalier que de sa monture : endurance, souplesse, précision, infaillible obéissance au doigt ou à la
voix, il faut que le couple soit parfait. L’art du combat ensuite, depuis cette position élevée où le premier rang est tenu par la latte qui prolonge le bras
tendu, avant que le bras ne se lève pour frapper et tailler. Ici intervient le courage, car la charge de cavalerie fait souvent front à un feu d’infanterie, ou
à un rideau de piques ou de lances, ou parfois à une autre cavalerie. Le choc est toujours précédé du très bref moment de la charge elle-même, du point
de départ de l’escadron au point contact de l’ennemi. Elle ne sera accomplie que si le métier est exactement connu – entraînement, discipline,
cohésion, choix de la vitesse qui donne par un simple calcul de physique sa puissance à l’attaque, mais qui doit être en même temps retenue parce que
le galop a lui-même ses limites, maniement des armes de main – le pistolet ou la carabine, le sabre ou l’épée. Là se situe l’amont de la charge de la
cavalerie, qui en est toujours le temps le plus long, et le moins spectaculaire, car il n’est jamais mis en scène. C’est l’exercice de plusieurs mois, ou de
plusieurs années, qui trouve son achèvement dans ces très brèves minutes du combat.
Cet exercice ne relève pas que de la qualité de l’homme, mais aussi de celle de l’escadron, ou du régiment. Aucun cavalier ne charge seul. Aucun
escadron de cavalerie ne se lance dans une charge pour la seule gloire de charger. Aucune cavalerie n’est engagée dans le combat par le général en
chef sans une mission très précise. Derrière l’art du combat, il y a l’art de la guerre, qui relève, en même temps que d’un entraînement spécifique,
d’une réflexion théorique qui est l’un des champs de la pensée militaire. Il n’est pas un théoricien, dans un siècle qui voit le plus grand nombre de
théoriciens militaires, qui ne se penche sur la place de la cavalerie dans la bataille. Avec des horizons qui doivent prendre en compte les mutations
sociales et morales de l’armée depuis le XVIe siècle, mais qui, plus globalement, rendent compte de la mesure réelle des transformations générales de la
guerre qui caractérisent la révolution militaire. En gros, la position centrale est désormais celle de l’infanterie, la cavalerie est aux ailes, ou en rideau
au second rang ; elle est maintenant toujours en effectifs moindres ; elle est parfois employée à d’autres fonctions que la charge, qui peuvent être la
reconnaissance, la couverture, le harcèlement ou certaines formes de la guerre légère, celle des uhlans, pandours, hussards, pacolets. La charge est le
mode privilégié d’action de la cavalerie lourde. Et elle répond à des principes qui déterminent sa forme et son déroulement, le choix des armes,
l’allure, le choc, l’interaction entre toutes ses composantes, l’appréhension du changement d’échelle du cavalier à l’escadron, de l’escadron au champ
de bataille, qui introduit parfois un dernier élément qui échappe à la théorie, le coup d’œil du général en chef, qui saisit l’instant où l’ordre de la charge
doit être donné. Une charge qui commence au trot, et ne prend son galop qu’au dernier instant.
Combien de cavaliers n’ont chargé qu’une fois, combien de cavaliers ont chargé vingt ou trente fois ? Le cavalier sur sa monture, dans un état
psychologique et moral brusquement singulier, n’a bien souvent plus que quelques minutes à vivre. Il le sait. Ce n’est sans doute pas dans cet instant
qu’il y songe, mais dans la préparation qui précède la charge. Ne pas tomber du cheval, ne pas perdre le contact avec les autres cavaliers de l’escadron,
ne pas manquer un ordre… La charge, c’est aussi un paroxysme de la violence de guerre, avec du bruit et des couleurs, des cris et du sang, des morts.
Une mort parfois remarquable et remarquée, le plus souvent anonyme et n’existant que par le décompte des pertes qui suit la bataille. C’est du
courage, un sacrifice, le devoir…
C’est, en définitive, un beau sujet. Et le livre que propose Frédéric Chauviré est un beau livre. Mieux : c’est un livre qui sera lu.
Jean-Pierre BOIS
Professeur émérite de l’université de Nantes
Conversions simplifiées des principales mesures de distance sous l’Ancien Régime

Pouce 2,7 centimètres


Pied (pied de roi) 32,5 centimètres
Pas 62,4 centimètres
Toise 1,949 mètre
Lieue (lieue de Paris) 3,898 kilomètres
Introduction

Il est environ six heures de l’après-midi, ce 18 juin 1815, sur le champ de bataille de Waterloo. L’épaisse fumée des armes à poudre noire se dissipe
lentement, laissant apparaître aux yeux des soldats anglais les innombrables corps, cavaliers et chevaux mêlés, qui jonchent le sol autour d’eux. Durant
deux heures, le maréchal Ney s’est évertué à enfoncer le centre de l’armée de Wellington. Emmenés par le prince de la Moskowa, les cuirassiers de
Milhaud, le corps de Kellermann, les lanciers et les chevau-légers de la Garde ont multiplié les charges. En vain. Arrêtées par le feu nourri et efficace
de fantassins expérimentés, les attaques échouent les unes après les autres. Incapables de briser les carrés anglais, les cavaliers feintent, contournent,
cherchent la brèche, offrant ainsi de formidables cibles, et les chevaux paient le prix fort. Lorsque s’achève la dernière charge, la morne plaine est
devenue le cimetière des centaures.
Au-delà même de l’épopée impériale, les charges sanglantes de Waterloo ont indéniablement contribué à bâtir l’histoire mythique de la plus noble
conquête de l’homme. Autant que Napoléon, autant que les cavaliers, les chevaux, en effet, sont les héros tragiques de ce déchaînement de fer et de
feu. Dans la force de ces images épiques, tout en puissance et en sacrifice, réside sans doute une des explications permettant de comprendre la place
singulière que le cheval occupe encore aujourd’hui dans l’imaginaire collectif de nos sociétés urbaines et motorisées.
Car, s’il a largement participé à la construction de la civilisation européenne moderne1, c’est sans doute dans le cadre des pratiques guerrières que
son association avec l’homme a exercé le plus de fascination. Des siècles durant, unis sur les champs de bataille de l’Europe entière, le cavalier et sa
monture ont écrit quelques-unes des pages les plus glorieuses et les plus tragiques de l’histoire de la guerre.
La geste de la cavalerie occupe ainsi une place considérable dans l’historiographie, une place à la hauteur des malentendus qu’elle suscite, et qui
oscille entre une surévaluation manifeste de son action et une tendance à minorer son rôle et sa capacité à peser dans les combats. Cette dernière
option paraît avoir pris un relatif avantage avec le développement de la réflexion liée à l’idée de « révolution militaire ». Il revient à Michael Roberts
d’avoir élaboré ce concept2, qu’il applique à un ensemble de réformes tactiques initiées par les Nassau et poursuivies par les Suédois, entre 1560 et
1660, et visant à combiner la puissance de feu et l’effet de choc. Ces innovations auraient ensuite induit une inflation considérable des effectifs des
armées et un renforcement de l’autorité des Etats. Mais, en élaborant sa théorie, Michael Roberts a également déclenché une vive querelle qui fait
encore rage aujourd’hui chez les historiens militaires anglo-saxons3.
Sans chercher à entrer dans la polémique, il apparaît au moins que cette « révolution militaire » entretient avec la cavalerie un rapport singulier, très
distancié. Les analyses privilégient en effet généralement l’infanterie, les armes à feu, l’artillerie ou les fortifications, mais le volet équestre de la
« révolution militaire » souffre d’un véritable déficit4.
Par ailleurs, et ce n’est pas là le moindre problème, lorsqu’elle est – rapidement – évoquée, la cavalerie est souvent présentée comme une arme
secondaire, voire négligeable. L’un des principaux animateurs et initiateurs du débat anglo-saxon, Geoffrey Parker, affirme ainsi que les éléments
moteurs de la révolution militaire entraînèrent l’éclipse de la cavalerie au profit de l’infanterie dans beaucoup d’armées5. A la suite de Pavie, « dans
tous les pays de l’Ouest européen, la cavalerie lourde connut un déclin rapide, relatif et absolu6 ». Pour William McNeill, le début de ce phénomène
est même plus ancien, il serait lié à l’apparition et à la diffusion de l’arbalète7.
L’arme équestre, et particulièrement la cavalerie lourde de bataille, serait ainsi affectée par un inéluctable et évident déclin. Symboles de cet
effacement, les charges auraient fini par n’avoir pas plus d’impact sur le déroulement des batailles qu’un carrousel sur le champ de mars.
Quelques auteurs prennent cependant leurs distances vis-à-vis de cette thèse pour le moins radicale. « N’enterrons pas non plus trop vite la
cavalerie », prévient ainsi Jean Chagniot. Celui-ci perçoit, après 1640, un renouveau des troupes montées, qu’il interprète comme un « démenti »
infligé à la révolution militaire8. Louis A. Di Marco estime également nécessaire de revenir sur l’idée que la période 1500-1800 voit la cavalerie
s’effacer devant la puissance croissante de l’infanterie et de l’artillerie. « Cette vision n’est pas seulement exagérée, elle est objectivement fausse9. »

La question du poids et du rôle de la cavalerie est donc complexe. Elle implique en effet une analyse à la fois très large et très approfondie, pour
couvrir toutes les échelles mises en jeu et appréhender la réalité des pratiques guerrières. Pourtant, si l’on accepte de se limiter au cadre tactique du
champ de bataille, et donc principalement à la cavalerie lourde, il est possible d’envisager un axe d’étude riche de perspectives. Vouée au combat
frontal, la cavalerie lourde privilégie en effet un mode d’action tout à fait caractéristique : la charge. La charge, rappelle le comte Jacques de Guibert,
est « l’action de combat de la cavalerie, et par conséquent son mouvement important et décisif10 ». Elle est, confirme un mémoire anonyme de 1769, le
but principal de la cavalerie de bataille, « tous les autres objets auxquels elle est employée à la guerre sont des accessoires de celui-là, et doivent par
cette raison en être dépendants11 ». L’intérêt de son étude apparaît donc immédiatement à l’historien, qui peut y voir, comme Daniel Roche, « un
révélateur de tous les problèmes rencontrés par les cavaleries européennes12 ».
Quels seraient les cadres chronologiques et géographiques propres à guider une telle étude ? D’un point de vue chronologique, il paraît important de
concentrer notre attention sur l’époque moderne. Ces trois siècles, qui vont de la Renaissance à la Révolution, des guerres d’Italie (1494-1559) à la
guerre de Sept Ans (1756-1763), constituent en effet une période particulièrement riche en bouleversements pour la cavalerie. Les évolutions de l’art
de la guerre sont alors si considérables qu’elles ne peuvent manquer de transformer en profondeur la morphologie de la charge et les conditions
d’emploi de la cavalerie sur le champ de bataille. Il suffit de penser à la distance qui sépare un homme d’armes de François Ier d’un cavalier de
Frédéric II pour mesurer l’ampleur des changements intervenus. Les caractéristiques de ces transformations seraient cependant davantage mises en
perspective si l’on pouvait les replacer dans le temps plus long de l’histoire globale de la cavalerie. Il peut donc sembler pertinent d’évoquer les
périodes qui précèdent et suivent les mutations de l’époque moderne.
Géographiquement, l’espace européen s’impose. Nous privilégierons les régions ayant adopté la tactique du combat frontal direct par rapport à
celles qui conservent la méthode, bien plus indirecte, de l’esquive et de l’attaque à distance, tels les peuples de la steppe ainsi que ceux du Proche et
du Moyen-Orient13 ; sans pour autant, bien sûr, négliger l’influence de ces peuples sur la doctrine européenne. A l’intérieur de ce très vaste cadre, nous
accorderons la priorité à la France, ses auteurs, son armée. Il est cependant évident que la littérature militaire et la cavalerie d’autres nationalités
doivent absolument être prises en compte. Notre propos s’enrichira et se nourrira de ces apports indispensables : comment, par exemple, étudier la
cavalerie française de la guerre de Trente Ans sans s’intéresser au modèle suédois, à la cavalerie de Gustave Adolphe ?

Même ainsi délimité, un livre sur la cavalerie implique encore de surmonter certaines difficultés, à la fois sémantiques et méthodologiques. Tout
d’abord, qu’est-ce qu’une charge de cavalerie ? Les définitions académiques des dictionnaires et encyclopédies insistent sur l’élan, l’impétuosité du
mouvement offensif. Mais au-delà, la charge est d’abord un instant, généralement bref, correspondant au temps nécessaire pour franchir la distance
qui sépare deux troupes de cavaliers ennemis. Parfois même le terme ne désigne que l’étape ultime de cette attaque. On peut y ajouter le combat
proprement dit, qui suit le contact, lorsque celui-ci a effectivement lieu. Mais c’est surtout, quelle que soit « l’impétuosité » de l’élan, un moment
fondamental. Quand sonne la charge, le point de non-retour est engagé, il s’agit désormais de se battre, de donner la mort ou de la recevoir. C’est donc
l’instant où s’exacerbent les sensations, les émotions. La charge est enfin ce « geste si longuement étudié, voulu, compris14 ». C’est le moment vers
lequel tend tout l’entraînement du cavalier, c’est presque une fin en soi. Elle est finalement à la cavalerie ce que le combat est à la guerre, cet instant
essentiel, paroxystique, cristallisant, vers quoi tout semble converger. Etudier la morphologie de la charge et son évolution au cours de l’époque
moderne, c’est donc s’introduire au cœur de la cavalerie et, au-delà, au cœur de l’art de la guerre, dont l’objet essentiel reste bien le combat.
Si le terme lui-même n’est pas aisé à définir, la démarche méthodologique représente également un écueil dont l’historien doit prendre la mesure.
Pratique de combat mythique entre toutes, la charge se prête en effet particulièrement au travail de la mémoire, de la propagande, de l’illusion. Ainsi
de multiples images viennent immédiatement à l’esprit lorsque l’on évoque ce moment du combat : déferlantes de cavaliers lancés au triple galop,
chevaux cabrés, scintillement des sabres. Ces représentations sont cependant plus encombrantes qu’utiles. D’une part, elles renvoient la plupart du
temps aux épisodes glorieux du Premier Empire, et ne sont pas forcément pertinentes pour l’époque moderne. D’autre part et surtout, superficielles et
fragmentaires, elles sont impuissantes à proposer une analyse scientifique de la charge. On s’aperçoit donc que cet objet historique est plus complexe
qu’il n’y paraît et qu’il échappe encore largement à l’historien.
Comment alors l’aborder sans revenir aux errances de l’« ancienne » histoire-bataille, « surchargée d’anecdotes, de bons mots et de scènes
édifiantes15 » ? C’est ici qu’apparaît tout l’intérêt des riches perspectives historiographiques tracées par le renouveau de l’histoire militaire et, en son
sein, par la nouvelle histoire-bataille, marquée par les travaux d’André Corvisier, de Jean-Pierre Bois, de Jean Chagniot et plus récemment d’Hervé
Drévillon, d’Olivier Chaline et de Laurent Henninger (Centre d’études d’histoire de la défense). Le point commun de toutes ces études est de
considérer l’histoire-bataille comme « le moment décisif autour duquel s’organisent toutes les activités que [l’histoire militaire] étudie16 ». Car il
apparaît désormais aux yeux de tous que « l’histoire-bataille ne peut se faire qu’au terme de l’étude d’un processus convergent de changements
militaires, sociaux, politiques et culturels marqués par l’évolution des mentalités et des sensibilités17 ». L’histoire-bataille n’est plus cette étude des
« trépidations de surface », antithèse de l’histoire des structures, elle les révèle si on sait l’interroger18. Elle fait également une large part à l’individu, à
des dimensions aussi essentielles que le courage, la mort, l’acte de tuer19.

Le modèle méthodologique de la nouvelle histoire-bataille invite donc à ne pas envisager cette étude comme une histoire des charges, mais bien
plutôt comme une histoire de la charge, histoire qui, elle, n’a jamais été entreprise. Ecrire l’histoire de la charge, c’est inscrire dans le temps et
l’espace une série de questions élémentaires : quels sont les éléments indispensables au déroulement d’une charge ? Comment se déroule une charge ?
Comment la charge renseigne-t-elle sur le rôle de la cavalerie dans la bataille ?
Cette histoire se doit donc d’appréhender toutes les dimensions mises en jeu par la charge, de concilier, selon les mots de Jean-Pierre Bois,
l’« affectif » et le « technique20 ». Le technique, c’est d’abord l’apport de la culture matérielle21. Il s’agit là par exemple de comprendre les contraintes
liées à l’usage des armes, les effets produits. Cet aspect est indispensable si l’on prétend pénétrer au cœur du combat. Comment comprendre la charge
si l’on ignore ce qu’est un sabre, la manière de l’utiliser et les blessures qu’il inflige ? L’aspect technique c’est aussi l’équitation, la façon de monter et
d’utiliser son cheval au combat, la vitesse de charge. Ce sont également les cadres, administratifs ou tactiques, qui structurent et animent les armées.
Ce serait enfin peut-être la tactique proprement dite, l’art de faire évoluer et manœuvrer les unités, de les diriger au combat22. Comment dispose-t-on
les cavaliers dans l’escadron, les escadrons dans le dispositif de bataille ? Quelle est la doctrine d’emploi de la cavalerie sur le champ de bataille ?
Le domaine de l’« affectif » serait lui aussi très étendu. C’est par exemple le « combat élémentaire » d’Hervé Coutau-Bégarie : « La sphère dans
laquelle les calculs savants peuvent se briser sur des réactions primaires incontrôlables23. » C’est la peur, la force, le courage, éléments sans lesquels la
tactique reste vaine24. Comme le souligne Jean-Pierre Bois, l’historiographie moderne n’a peut-être pas assez insisté sur le degré de courage, de
fermeté morale qu’exigeaient des soldats les effroyables batailles rangées des guerres d’Ancien Régime25. Il est indispensable de prendre en compte la
tension qui s’accroît dans le cœur de chaque cavalier au fur et à mesure que s’approche la ligne ennemie, qu’il perçoit de plus en plus distinctement le
visage, la lame de l’adversaire qui va bientôt lui faire face. Mais on ne peut se limiter au « cœur » et aux émotions des simples cavaliers. Même s’ils
sont plus difficiles à appréhender que les officiers, il faut pourtant s’interroger sur leur identité, leurs origines sociales et géographiques. Car ces
hommes du rang sont les acteurs anonymes de la charge, ceux que les cadres doivent, coûte que coûte, conduire au combat. Bien entendu, la
spécificité du sujet nous conduit à nous poser des questions similaires à propos de leurs montures. La charge de la cavalerie lourde exige-t-elle des
chevaux aux caractéristiques physiques et comportementales particulières ? Ces caractéristiques ont-elles évolué avec le temps ?
On le voit, il s’agit là d’une perspective très large, qui nous conduit à aborder la question d’un point de vue non seulement historique, mais aussi
anthropologique, sociologique. Le meilleur moyen d’appréhender ces différentes dimensions serait peut-être de les croiser et de les articuler autour des
trois principes qui structurent et organisent la charge : le choix des armes utilisées, la vitesse à laquelle on conduit la charge, le choc et la façon dont
on le conçoit. Ce sont eux qui, par leurs mécanismes propres et leurs interactions, déterminent la morphologie d’une charge, président à son
déroulement.
PREMIÈRE PARTIE

DE L’ANTIQUITÉ
À L’IRRUPTION DU FEU
1

Aux origines de la charge moderne

Envisager le XVIIe siècle comme le début de « l’âge d’or de la cavalerie1 » ne doit pas nous faire oublier que l’arme équestre a joué un rôle important
sur les champs de bataille bien avant cette date. D’autre part, si la charge constitue le mode d’action privilégié de la cavalerie de l’époque moderne,
celle-ci ne l’a évidemment pas inventée. La compréhension de ce mode de combat et des évolutions qui affectent sa morphologie durant trois siècles
implique donc inévitablement un retour aux sources.
Le premier regard se tourne bien entendu vers la chevalerie, cavalerie lourde par excellence, chargeant frontalement par le fer et le choc. Ses
tactiques et son ethos ont trop profondément influencé l’« esprit cavalier » pour ne pas voir en elle une des matrices essentielles de la cavalerie
moderne. Il conviendra donc de questionner la genèse de la charge chevaleresque afin de mieux comprendre les conditions qui ont présidé à sa
naissance.
Mais la quête des racines peut-elle se limiter au Moyen Age ? La nécessité d’établir une filiation conduit l’historien vers des âges plus anciens
encore. Certes, la cavalerie antique, montant sans étriers, est souvent considérée comme quantité négligeable. L’empreinte écrasante laissée dans
l’histoire par l’hoplite grec et le légionnaire romain nous conduirait presque à penser que les armées antiques se passaient de troupes équestres. Les
progrès de l’historiographie nous permettent en réalité de dissiper assez facilement cette illusion. Il faut cependant s’interroger précisément sur les
conditions d’emploi de la cavalerie, principalement la cavalerie lourde, afin d’en cerner les caractéristiques, de saisir ce qui la rapproche de la
cavalerie moderne tout autant que ce qui l’en distingue.

La cavalerie antique

Le souvenir exalté des charges furieuses d’Alexandre ou la figure imposante des cataphractaires romains viennent commodément rappeler à ceux
qui l’auraient oublié que la cavalerie n’est pas absente des champs de bataille de l’Antiquité. Pour autant, ces images marquantes ne nous renseignent
guère sur la doctrine d’emploi ou les modes de combat des troupes montées. On peut légitimement se demander dans quelle mesure les cavaleries
antiques pouvaient envisager l’action de choc, la « charge à fond ». Il est également nécessaire de s’interroger sur l’éventualité d’un renforcement du
rôle de la cavalerie lourde sous l’Empire romain, notamment le Bas-Empire. Peut-on considérer la cavalerie cuirassée de cette période comme le
« chaînon manquant » entre la cavalerie antique et la chevalerie médiévale ?

La cavalerie dans la Grèce classique

Dans la plupart des cités de la Grèce classique, les cavaliers se recrutent dans l’aristocratie et les catégories les plus riches parmi les citoyens. C’est
l’une des raisons pour lesquelles les régions du Nord de la Grèce (Béotie, Thessalie) possédaient une cavalerie plus développée : le poids de
l’aristocratie dans la société y était plus marqué. Une autre raison essentielle tenait bien entendu à la nature même de ces pays, constitués de plaines
propices à l’élevage et à l’emploi de la cavalerie. A Athènes, selon l’organisation des classes soloniennes, c’est aux deux classes les plus aisées qu’il
revient de former la cavalerie : les pentacosiomédimnes et les hippeis2. Composée de l’élite de la cité, la cavalerie constitue donc un groupe
prestigieux, mis en valeur au travers des fêtes religieuses qui donnent aux jeunes aristocrates l’occasion de parader en parcourant au trot ou au galop
tout l’espace de la cité. Des concours leur permettent également de rivaliser et de démontrer leurs qualités équestres.
Les cavaliers s’équipant souvent selon leur convenance, il n’existait pas à proprement parler d’armement standard. On retrouve cependant assez
fréquemment les mêmes combinaisons d’armes. A Athènes, de nombreux cavaliers disposent de deux javelots ou d’un javelot et d’une lance, certains
possèdent en outre une épée. L’armement défensif peut être assez conséquent. Les cavaliers athéniens portent communément un casque et des
jambières, et l’usage de la cuirasse semble être fréquent, au moins à partir du IVe siècle. Ces éléments de protection rassurent le combattant et réduisent
les risques de blessures graves.
La cavalerie grecque est également organisée et structurée tactiquement de manière à garantir une relative souplesse d’emploi. Le corps des
cavaliers athéniens, commandés par deux hipparques, est ainsi divisé en dix escadrons de cent hommes (phylai), correspondant aux dix tribus de la
cité. Chaque escadron est commandé par un phylarque.

Pour bien comprendre la place de la cavalerie dans l’art militaire en Grèce classique, il faut d’abord rappeler que le cadre dominant était celui de la
phalange hoplitique. De façon quelque peu rapide, on pourrait dire que les batailles reposaient essentiellement sur l’affrontement de deux phalanges
combattant selon les mêmes principes. Les deux adversaires recherchent d’abord un terrain propice, suffisamment large et uni pour ne pas gêner leur
progression. Les deux phalanges sont ensuite positionnées face à face. Elles avancent l’une vers l’autre, en formation serrée, composant un mur de
lances et de boucliers. Les deux lignes se choquent, puis le combat se poursuit dans un corps à corps animé par la poussée des phalanges. Une fois le
vaincu chassé du champ de bataille, le vainqueur dresse un trophée avec les armes prises sur les ennemis morts.

Quel peut être le rôle de la cavalerie dans cette guerre très ritualisée, qui accorde la place d’honneur à l’infanterie lourde ? Elle n’est pas
insignifiante, mais l’on doit tout de même constater qu’elle s’inscrit dans un cadre assez étroit. Les cavaliers peuvent ainsi éclairer les armées, protéger
et sécuriser leurs mouvements afin d’éviter les pièges et embuscades. Ils peuvent aussi, à l’inverse, tenter de surprendre l’ennemi. A une échelle plus
large, leur mobilité leur permet de jouer un rôle dans le système de défense des frontières, ou de mener des raids en territoire ennemi.
D’un point de vue tactique, l’absence d’étriers et la difficulté à garder une assiette stable limitent leurs possibilités en termes d’action de choc. Si
l’on ajoute à cela des formations tactiques peu efficientes en carré ou en rectangle, des lances de même longueur ou plus courtes que celles des
hoplites, on comprend qu’il soit difficile à des cavaliers de s’attaquer frontalement à des lignes intactes de fantassins déterminés3. Leur mode de
combat est donc souvent plus proche du harcèlement. Ils passent au galop à proximité de l’ennemi et jettent leurs javelots4. Il serait cependant exagéré
de limiter leur doctrine d’emploi à ce type d’action. Leur armement leur permet en effet d’envisager aussi bien le combat à distance que le combat
rapproché (si le javelot est correctement choisi, il peut en effet servir d’arme d’estoc). La capacité de la cavalerie à mener ces deux tactiques était
d’ailleurs renforcée par une éventuelle association avec des troupes de fantassins ou des archers montés5.
La combinaison des deux modes de combat pouvait s’avérer efficace contre l’infanterie lourde pour peu que les cavaliers soient assez nombreux.
Elle leur permettait d’épuiser les hoplites, de désorganiser leur formation jusqu’à ce que celle-ci soit suffisamment affaiblie pour engager un combat
au corps à corps, notamment lorsque l’ennemi commençait à retraiter. D’une manière générale, la cavalerie est efficace contre des troupes prises de
panique ou débandées, ou bien encore dérangées par des obstacles (reliefs, rivières). Enfin, l’évolution de l’art de la guerre autorise également la
cavalerie à user de sa mobilité pour attaquer les flancs et les arrières des lourdes phalanges, comme à Délion (- 424), Syracuse (- 414) ou Mantinée (-
362). Ce type de manœuvre pouvait s’avérer très efficace et décider de la bataille.

Si la cavalerie a pu être utilisée habilement à plusieurs occasions, l’emploi qu’en firent les Grecs n’est en rien comparable avec la place qui lui
donnèrent Philippe II de Macédoine (382-336) et son successeur, Alexandre le Grand (356-323).
On connaît effectivement la réputation de la phalange macédonienne, armée de la fameuse sarisse, mais l’importance de cette infanterie lourde ne
doit pas faire oublier que la cavalerie joua très souvent un rôle essentiel, voire décisif dans les succès macédoniens. Au moment où Alexandre accède
au trône, la cavalerie lourde constitue déjà le fer de lance de cette arme. Elle est composée des hétaires (compagnons), recrutés dans l’aristocratie. Ils
portent un casque et une cuirasse, sont armés d’une épée et d’une lance, le xyston, arme d’estoc utilisée à bout de bras pour frapper de face. Lorsque
les circonstances l’exigent, ils peuvent également utiliser la sarisse, la longue lance de choc mesurant environ 4,5 ou 4,8 mètres6. La cavalerie des
hétaires est organisée en huit escadrons (dont l’« escadron royal », conduit par Alexandre lui-même), ou îles, composés de deux cents hommes
chacun, sous les ordres d’un ilarque. L’escadron lui-même est articulé en quatre tétrarchies de quarante-neuf cavaliers. Une hipparchie, commandée
par un hipparque, regroupe généralement deux îles, parfois trois ou quatre. Les cavaliers de chaque tétrarchie sont disposés selon une formation
tactique en triangle mise au point par Philippe. Le tétrarque est en pointe et l’on positionne des cavaliers expérimentés au centre et aux extrémités de la
ligne de base du triangle. Les quatre tétrarchies en triangle peuvent se réorganiser en ligne avec assez d’espace entre les cavaliers pour permettre les
manœuvres au cours de la charge. Cette formation en triangle offre donc une grande souplesse tactique, elle permet aux escadrons de se redéployer
rapidement et de changer l’axe de l’attaque7.
Outre les hétaires, la cavalerie macédonienne comporte également des corps plus légers. On trouve tout d’abord les éclaireurs (prodromoï), répartis
en cinq escadrons, équipés de simples casques sans aucun autre élément d’armure. Comme leur nom l’indique, ils sont chargés des missions de
reconnaissance et d’éclairer la marche de l’armée. Les sarissophores constituent un autre corps de cavalerie légère. Armés de la sarisse, ils se battent
en combat rapproché. Enfin, la cavalerie compte également des archers montés.

L’utilisation de lances de choc comme la sarisse pose évidemment problème pour des cavaliers qui montent à cru et sans étriers. Ces contraintes
induisent des techniques de combat particulières afin de permettre au cavalier de tirer le meilleur de son arme sans se mettre en péril. Ainsi, lorsqu’il y
a charge frontale, le cavalier tient la sarisse par le milieu (son point d’équilibre) avec la main droite, guide sa monture à l’aide de sa main gauche et
s’accroche fermement par les jambes au corps du cheval, puis « il frappe et lâche son arme, l’abandonnant dans le corps de l’ennemi pour éviter d’être
déséquilibré par le choc en retour8 ». Il est donc ensuite contraint de se battre avec son épée dans la mêlée. Malgré ces difficultés, l’adoption de cette
arme par Philippe II n’en constitue pas moins une réelle innovation tactique. Il est en effet aisé d’imaginer l’avantage conféré par la sarisse au cavalier
macédonien dans le cadre de combats contre une cavalerie ennemie. Le malheureux Perse de la mosaïque d’Alexandre9 se trouve ainsi dans
l’impossibilité de toucher le souverain macédonien, sa lance de 1,8 mètre ne pouvant rivaliser avec la sarisse10. Mais surtout, combinée à la formation
en triangle, cette arme permet pour la première fois d’utiliser la cavalerie dans un assaut frontal contre l’infanterie11. Selon Minor M. Markle, de telles
formations étaient capables de disloquer des phalanges hoplitiques de huit rangs de profondeur12.

Philippe de Macédoine a donc doté son armée d’une cavalerie particulièrement efficace. Avec lui et Alexandre, « la cavalerie devient un élément
tactique déterminant par son utilisation systématique et originale13 ». Disposée sur un front réduit mais profond, elle a la capacité d’enfoncer les lignes
ennemies, fussent-elles composées d’infanterie lourde. L’importance de son rôle sur le champ de bataille apparaît dès - 358, contre les Illyriens, et
surtout à Chéronée (- 338), où Philippe affronte les Athéniens et leurs alliés. Pour attirer ses adversaires, il simule une retraite en faisant reculer sa
phalange. Ce mouvement, au demeurant fort difficile à exécuter, entraîne les Athéniens dans une progression précipitée qui désorganise leurs rangs.
Une brèche est alors ouverte, dans laquelle la cavalerie macédonienne, conduite par Alexandre, s’enfonce comme un coin.
La cavalerie sera ensuite au cœur des grandes batailles livrées par Alexandre. Sa capacité de manœuvre et sa force de choc sont particulièrement
mises en valeur à Gaugamèles (- 331). Dans cette confrontation décisive, au cœur de l’Empire perse, il doit à nouveau affronter Darius (roi de Perse,
380-330), dont les forces sont nettement supérieures. Comme dans les batailles précédentes, il dispose la plus grande part de sa cavalerie aux ailes, les
hétaires se tenant à droite. Pour compenser son infériorité numérique et éviter d’être débordé, le roi fait avancer son armée en ordre oblique, la droite
en avant, et « glisse » latéralement vers la gauche des Perses. Cette progression contrarie les plans de Darius, qui envoie alors les Bactriens et les
Scythes attaquer l’aile droite macédonienne. Constatant leur échec, le roi de Perse déclenche une offensive générale et dépêche une partie de sa
cavalerie pour leur venir en aide, ce qui affaiblit la ligne perse. Alexandre réagit aussitôt en faisant charger six cents sarissophores qui brisent le front
ennemi. Exploitant ce succès, il forme un coin avec les hétaires et l’infanterie qui les accompagne et s’engouffre dans la brèche. Une fois passé, il
infléchit son attaque vers la gauche en direction de Darius. Ce dernier prend peur et s’enfuit, mais le Macédonien doit renoncer à la poursuite pour
venir en aide à son aile gauche (commandée par Parménion) très malmenée. Son arrivée sur l’arrière de la droite perse rétablit la situation de
Parménion et entraîne, après une mêlée meurtrière, la déroute complète de l’armée ennemie14.

La cavalerie romaine

Sous la République, la cavalerie est considérée comme l’arme aristocratique par excellence. Le service dans la cavalerie légionnaire est donc
réservé aux citoyens les plus riches, inscrits dans les centuries équestres. Chaque légion est accompagnée de trois cents cavaliers répartis en dix
turmes, chaque turme étant commandée par trois décurions.
Dans une armée très largement composée de fantassins, le rôle de la cavalerie s’avère relativement limité sur le champ de bataille15. Sa fonction se
réduisait à la protection des ailes de l’infanterie et à l’encerclement des troupes ennemies. Les cavaliers intervenaient souvent vers la fin de la bataille
pour poursuivre les fuyards, plus tôt si les troupes adverses étaient désorganisées. La cavalerie ennemie constituant l’adversaire principal de la
cavalerie romaine, elle ne recherchait généralement pas le combat rapproché contre une infanterie regroupée, encore moins un choc frontal. Celui-ci
était le plus souvent voué à l’échec, comme le montre l’insuccès de l’attaque directe menée contre les lignes d’infanterie gauloises à Clastidium (222
av. J.-C.)16. Une étude récente de J. McCall laisse toutefois penser que les jeunes aristocrates qui composaient la cavalerie républicaine privilégiaient
des méthodes de combat beaucoup plus directes qu’on ne le croit souvent. C’était pour eux un bon moyen d’acquérir l’honneur et la réputation
nécessaires à la poursuite de leur carrière politique17.
Des changements sont perceptibles au IIe siècle av. J.-C. Ainsi, au début du siècle, la cavalerie romaine semble s’être équipée de cuirasses et de
boucliers plus résistants, peut-être sous l’influence hellénistique. Une évolution de l’armement qui a sans doute rendu possibles des manœuvres de
choc proches de celles pratiquées par les cavaliers d’Alexandre. Toutefois, dans les décennies suivantes, c’est l’influence celtique qui s’avère
déterminante. L’armée romaine s’appuie en effet de plus en plus sur les auxiliaires gaulois.

Sous le Haut-Empire, la cavalerie est présente de manière inégale dans les différents corps de troupes qui composent l’armée romaine. La garde de
l’empereur tout d’abord, les fameuses cohortes prétoriennes, comprenait ainsi des cavaliers (1/5 sans doute). D’autres troupes participaient également
à la protection du prince, comme les « Germains gardes du corps », corps d’irréguliers, les « éclaireurs », ou encore les equites singulares Augusti,
véritable cavalerie personnelle de l’empereur assurant sa garde rapprochée (de cinq cents à mille hommes)18.
A côté de ces troupes cantonnées à Rome, il faut bien évidemment compter avec l’armée des provinces. Les légions en constituent l’ossature, mais
leur cavalerie reste très limitée. Chaque légion n’est en effet accompagnée que de cent vingt cavaliers. L’empereur Gallien (253-268) fait cependant
évoluer les choses à la fin du Haut-Empire en portant ce nombre à sept cent vingt-six combattants. Les principales forces de cavalerie de l’armée
romaine sont en fait à chercher dans les troupes auxiliaires, recrutées chez les peuples provinciaux. Parmi ces troupes de moindre valeur, qui
accompagnent les légions au combat, les unités de cavalerie représentent une élite relative. Elles sont appelées « ailes » et composées de cinq cents ou
mille cavaliers selon les cas. Il existe également des troupes auxiliaires mixtes, composées de fantassins et de cavaliers, ces derniers formant une
cavalerie de seconde ligne. Il semble qu’au IIIe siècle, l’armée romaine ait de plus en plus recouru aux auxiliaires provinciaux, voire aux mercenaires
étrangers et aux peuples extérieurs à l’empire. L’origine de cette pratique est peut-être à rechercher dans le corps d’archers osrhoéniens recruté par
Septime Sévère (193-211) ; elle se généralise en tout cas sous Sévère Alexandre (222-235)19.
Les cavaliers légionnaires peuvent être objectivement considérés comme des cavaliers « lourds » dès le début de l’empire, puisqu’ils portent un
équipement défensif complet. Leurs armes offensives sont une épée longue, une lance médiane et deux ou trois javelines. L’évolution de l’armement
défensif est un peu différente pour les cavaliers auxiliaires. Ils sont mieux protégés à partir du Ier siècle, portant des casques en fer, des boucliers, et
parfois des plaques de métal sur la poitrine. Leurs protections sont encore renforcées à partir de Trajan (98-117), et certains portent des cottes de
mailles. Ils sont en outre équipés d’épées et de javelines, utilisées comme arme de jet et d’estoc.
Le commandement cherche cependant à disposer d’une cavalerie diversifiée, des corps à l’armement plus spécifique se développent donc aux côtés
des auxiliaires « ordinaires » : des archers bien sûr, mais également des cavaliers légers habiles au javelot, comme les Maures, ou au contraire des
unités fortement cuirassées (cataphractaires et clibanaires), dont même les chevaux sont parfois protégés. Quant à la cavalerie lourde, il apparaît que
l’influence orientale fut assez sensible, Rome empruntant alors au génie militaire de ses ennemis. Ainsi, dès le IIe siècle, Hadrien (117-138) aurait tenté
de réformer sa cavalerie sur le modèle des cavaliers lourds sarmates20. En plus de leur équipement défensif, ces cavaliers cuirassés se caractérisent par
l’emploi du contus, une longue et lourde lance de choc.
Du point de vue de la doctrine d’emploi, les ailes de cavalerie du Haut-Empire peuvent mener des charges contre l’infanterie, mais seulement
lorsque celle-ci a été préalablement désorganisée ou affaiblie. Comme dans la période précédente, la cavalerie intervient préférentiellement sur les
flancs ou l’arrière-garde ; la poursuite est aussi une de ses missions essentielles. Exceptionnellement, par exemple lorsque l’infanterie se trouve en
infériorité, la cavalerie peut être amenée à engager le combat en chargeant l’ennemi de front. Mais, selon Maxime Petitjean, le résultat est alors
désastreux, les chevaux refusant le choc avec une masse de fantassins trop compacte. Il fallait, dans ce type de situation, que les cavaliers pussent
disposer d’une lance suffisamment longue pour atteindre l’ennemi avant que la monture ne freine sa course, d’où l’intérêt manifesté par les Romains
pour les cavaleries lourdes équipées du contus, comme celles des Germains ou des Parthes21.
Il n’est pas facile de déterminer avec précision le type de cheval utilisé par la cavalerie romaine, aucune catégorie ne semble particulièrement
privilégiée. En réalité, même si les Romains eux-mêmes purent avoir une idée assez claire de ce à quoi pouvait ressembler la monture idéale, l’armée
fit montre d’un grand pragmatisme, employant tous les chevaux qui pouvaient être utiles au service, quelle que soit leur apparence22. Elle pouvait bien
sûr avoir recours aux chevaux d’Europe occidentale. Trapus, le poil long, ceux-ci n’ont pas particulièrement fière allure. Leur taille est très modeste au
regard des critères actuels. Des études récentes évaluent la taille des chevaux bretons à 1,3 mètre en moyenne. Sur le continent, des fouilles menées
sur la période Ier-IIIe siècles donnent une marge de 1,35 à 1,5 mètre, avec une exception à 1,63 mètre23. Cependant, la cavalerie romaine a également
accès aux chevaux asiatiques, que les Romains connaissent sous le nom de chevaux perses ou parthes. Ces montures étaient sans aucun doute
similaires à la race moderne des Akhal-Teke. Leur principale caractéristique était une taille relativement élevée, 1,5 mètre en moyenne, 1,6 pour les
plus hauts. Les chevaux d’Afrique, appelés « libyens », étaient plus légers et se rapprochaient des barbes d’aujourd’hui. Les Carthaginois importèrent
en Espagne cette race libyenne et la croisèrent avec les chevaux ibériques pour donner naissance à l’élevage espagnol. Bien que jugés « petits et
laids », ces chevaux d’Espagne furent considérés par les Romains comme d’excellentes montures de cavalerie24.

La cavalerie du Bas-Empire a davantage suscité l’intérêt des historiens, qui lui attribuent généralement un rôle plus important que durant la période
précédente. Certains avancent en effet que la crise du IIIe siècle entraîna une profonde réforme de l’armée, laquelle se traduisit par une notable
croissance de la cavalerie tout au long du siècle suivant. Pierre Cosme remarque ainsi qu’entre le IIe et le IVe siècle, la proportion entre unités de
cavalerie et d’infanterie serait passée de un dixième à un tiers25. Yann Le Bohec pense cependant que le nombre d’unités équestres ne s’est en réalité
pas beaucoup accru, l’augmentation observable dans certaines régions s’expliquerait davantage par une division d’unités déjà existantes plutôt que par
un véritable essor des effectifs26. Pour Maxime Petitjean, le renversement de la doctrine tactique en faveur de la cavalerie s’opère surtout aux Ve et
VIe siècles.

Quoi qu’il en soit, comme sous le Haut-Empire, l’essentiel de la cavalerie est fourni par les auxiliaires. La diversité de ses unités lui permet
d’accomplir différentes missions. Les cavaliers remplissent le rôle d’estafettes et d’éclaireurs, ils doivent aussi surveiller l’ennemi et protéger l’armée.
Sur le champ de bataille, la cavalerie assure un rôle traditionnel de protection de l’infanterie en empêchant les mouvements tournants, mais elle est
également capable de conduire des actions de choc contre les lignes ennemies. Cette fonction est particulièrement dévolue aux corps cuirassés
(cataphractaires et clibanaires). Si ces derniers sont attestés dès la fin de la période précédente, c’est sous le Bas-Empire qu’ils se sont le plus illustrés.
Ces cavaliers bardés de fer ont exercé une réelle fascination. Certains historiens ont pu y voir une étape de transition entre le modèle antique et la
tactique médiévale de la charge chevaleresque. Il est vrai que cette cavalerie blindée est particulièrement impressionnante. Les clibanaires par exemple
portent des « casques à visage », leur corps est entièrement recouvert d’une armure composée de cottes de mailles, de plaques ou de lamelles
métalliques. Leurs chevaux peuvent également être protégés par des bardes, housses de tissu sur lesquelles sont cousues des écailles de métal27. Ces
caparaçons peuvent évidemment poser problème dans les régions chaudes d’Asie, c’est pourquoi il est possible que la cavalerie lourde ait été
largement remontée de chevaux recrutés et élevés dans les provinces orientales28.
Ces cavaliers lourdement armés sont équipés du contus, lance mesurant au moins 2 mètres (certaines fresques indiquent des tailles allant jusqu’à 3
ou 4,5 mètres). Le contus peut être tenu à deux mains, ce qui dispense le cavalier de le saisir à son point d’équilibre, et augmente donc la portée de
l’arme. Si l’on ajoute à ces éléments la diffusion de selles plus enveloppantes, il apparaît alors clairement que l’armée romaine disposait d’une
cavalerie de choc assez efficace.
Encore faudrait-il admettre que le choc de cavalerie était effectivement possible avant la charge des chevaliers. Arguant de l’absence d’étriers ou de
selles suffisamment enveloppantes, du manque de puissance des chevaux, de nombreuses études ont mis en doute l’efficacité de la cavalerie lourde
dans l’Antiquité. Maxime Petitjean relativise très largement toutes ces objections. Le problème des étriers ne suffit pas à exclure définitivement la
possibilité du choc. Les cavaliers antiques ont su en effet développer des techniques de substitution, en resserrant fermement les jambes contre les
flancs du cheval par exemple, ou en attachant à leur selle de gros carquois contre lesquels ils calaient leurs jambes. Les progrès réalisés par les selles
antiques, souvent sous-estimés, permettent également de limiter les conséquences de l’absence d’étriers. Selon Peter Connolly, les selles romaines
impériales assuraient une assiette supportant la comparaison avec leurs homologues médiévales29.
Ces équipements et ces méthodes peuvent effectivement permettre à un cavalier armé d’un contus, même dépourvu d’étriers, d’asséner des coups de
grande force permettant de désarçonner ou de tuer un adversaire. Les risques de chute sont élevés, mais la violence du choc peut être compensée par
divers procédés, comme l’utilisation de dragonnes, à l’instar des cuirassiers perses30. Le choc en retour doit d’ailleurs être quelque peu relativisé :
l’adversaire étant lui-même dépourvu d’étriers, il ne peut opposer une grande résistance31. On peut également penser que le choc entre une troupe de
cavaliers cuirassés et une phalange de fantassins est techniquement envisageable. Plusieurs sources attestent d’ailleurs l’existence de charges frontales
contre l’infanterie.

La cavalerie lourde peut être intégrée de plusieurs façons dans l’ordre de bataille romain32. Elle peut tout d’abord être disposée de manière
traditionnelle sur les ailes, son but sera alors de déborder l’ennemi en s’appuyant sur la supériorité que lui confère son armement. C’est l’option
choisie par Constance II (337-361) lorsqu’il vainquit Magnence à Mursa (352), ses lanciers cuirassés étant suivis de cavaliers légers, javeliniers et
archers ; la cavalerie eut un rôle décisif dans cette victoire. La seconde méthode est une variante de la première : elle consiste à concentrer la cavalerie
lourde sur une seule aile, où aura lieu l’attaque principale. Enfin, dans certaines circonstances, les cuirassiers peuvent être disposés au centre de la
première ligne, pour briser la phalange ennemie. Cette tactique audacieuse est adoptée par Maxence à Turin (312)33 ; elle est cependant mise en échec
par Constantin (306-337), qui parvient à encercler et massacrer les cuirassiers. Sans doute ceux-ci furent-ils engagés trop tôt, avant que l’infanterie
ennemie ne fût suffisamment affaiblie. Ce type d’attaque nécessite en effet une coordination entre les cavaliers lourds et les archers. Ces derniers
démoralisent et désorganisent les fantassins ennemis par leurs salves. Ils préparent ainsi la charge des cuirassiers, qui ont plus de facilité pour rompre
les rangs de l’adversaire. Dans le cas de chocs frontaux, comme celui que nous venons d’évoquer, la formation en coin34 présente un avantage certain,
mais le dispositif tactique le plus employé par les cavaliers lourds chargeant en ordre serré est sans aucun doute le carré (quatre ou cinq rangs pour
huit ou dix hommes de front).

Comment mesurer l’importance de cette cavalerie lourde ? Il convient d’abord de rappeler que la cavalerie cuirassée ne représentait qu’une
proportion très faible de la cavalerie impériale (à peine plus de 5 % au IVe siècle). Par ailleurs, faite essentiellement pour le choc, elle manquait de
souplesse tactique et de rapidité. Elle exigeait également un terrain uni et plat, et il était recommandé de préparer les charges par des tirs de saturation.
Pour Maxime Petitjean, il serait cependant un peu rapide de conclure qu’elle relevait surtout d’une « mode militaire35 » et s’avérait peu efficiente au
combat. Outre son effet désastreux sur le moral des fantassins, elle pouvait, lorsqu’elle était employée dans de bonnes conditions, s’avérer une arme
de choc redoutable. Sa postérité dans l’armée byzantine plaide d’ailleurs en ce sens36.
Si, comme le note Yann Le Bohec, l’infanterie reste la reine des batailles37, la cavalerie du Bas-Empire, et particulièrement la cavalerie lourde, joua
sans nul doute un rôle plus important qu’autrefois sur les champs de bataille. Faut-il faire cependant des cavaliers cuirassés de cette période les
ancêtres des chevaliers ? Ce serait sans doute conclure un peu hâtivement, et oublier que les techniques et les caractéristiques socioculturelles qui
fondent la chevalerie médiévale restent encore à inventer.

La charge des chevaliers

Il ne serait donc pas exact de voir dans les cavaliers lourds du Bas-Empire les précurseurs des chevaliers du Moyen Age. Il est vrai qu’il ne semble
pas exister de solution de continuité entre les deux périodes, les cavaliers mérovingiens et carolingiens ne pouvant être considérés comme les héritiers
des cataphractaires et clibanaires. Où faut-il alors chercher l’origine de la charge chevaleresque, la charge du cavalier lourd basée sur l’effet de choc
produit par le couple homme-cheval ? L’apparition des étriers, élément essentiel, n’a sans doute pas suffi. Il a vraisemblablement fallu que se
combinent des facteurs techniques, tactiques et sociaux, à un moment crucial de l’évolution de l’Occident médiéval.
Par ailleurs, si la charge des chevaliers constitue indéniablement un phénomène tactique marquant, peut-on affirmer qu’elle assura à la chevalerie
une domination absolue sur les champs de bataille ? Cette idée ne serait-elle pas davantage le résultat d’une surévaluation liée à la prééminence sociale
des chevaliers et à la culture de la guerre propre au Moyen Age ?

Du haut Moyen Age jusqu’à la naissance de la chevalerie

Il ne fait aucun doute qu’il existait au haut Moyen Age une cavalerie lourde, dont l’importance s’affirme d’ailleurs à l’époque carolingienne.
L’autorité politique favorisa en effet le recrutement de guerriers montés parmi les catégories les plus riches, signe certain de l’importance que l’on
accordait alors à l’arme équestre tout autant que de son caractère aristocratique. Ces cavaliers lourds étaient équipés d’étriers38, qui se répandent en
Occident à partir des VIIe-VIIIe siècles. Ils disposaient de protections efficaces mais coûteuses – et donc réservées à l’élite – et étaient armés, entre
autres éléments offensifs, de la lance et de l’épée.
Pourtant, la cavalerie carolingienne ne pratiquait pas la charge telle que nous l’entendons ordinairement lorsqu’il est question de guerre médiévale39.
Pour Jean Flori, on ne peut pas parler à cette époque de chevalerie dans la mesure où les méthodes de combat de cette cavalerie lourde ne diffèrent pas
sensiblement de celles de l’infanterie. D’autre part, les tactiques militaires ne sont pas axées sur elle et l’armement des cavaliers n’est pas spécialement
adapté au combat à cheval. Les cavaliers descendaient d’ailleurs assez fréquemment de leur monture pour combattre à pied.

L’écroulement de l’Empire carolingien s’accompagne ensuite d’un affaiblissement considérable du pouvoir central. L’autorité se morcèle d’abord
au niveau de grandes principautés, qui mènent une politique quasi indépendante. Puis la fragmentation atteint l’échelle inférieure, avec la
multiplication des châtellenies, phénomène qui s’accentue au XIe siècle. Les seigneurs locaux, maîtres de la terre, assoient leur domination économique
et sociale par l’usage de guerriers professionnels, les chevaliers. A cette époque où la chevalerie reste une catégorie socioprofessionnelle relativement
ouverte, tous n’ont pas le même statut ; ils n’en sont pas moins tous des spécialistes de la guerre, lourdement armés et équipés de chevaux. Les mieux
armés possèdent un casque, une broigne ou une cotte de mailles, un bouclier, une épée et une lance. Ils utilisent des selles disposant de bâtes élevées à
l’avant et à l’arrière pour permettre un « emboîtement » du cavalier. Ces selles sont également mieux fixées et les étriers renforcent la stabilité de
l’assiette.
Mais il n’est sans doute pas encore possible, dans cette aube de la féodalité, de parler réellement d’une charge chevaleresque : les techniques du
combat à cheval ne se distinguent toujours pas suffisamment de celles du combat à pied, elles n’en sont d’une certaine manière qu’une transposition. Il
existe par exemple quatre façons d’utiliser la lance. Comme une arme de jet tout d’abord, à la manière d’un javelot. Comme une arme d’estoc ensuite,
pour donner des coups de pointe. On peut alors donner le coup en étendant simplement le bras en avant au niveau de la taille, en brandissant la lance
au-dessus de la tête pour asséner un coup de haut en bas, ou enfin de bas en haut, par-dessous, comme avec un couteau à éventrer.
Ces techniques imposent des lances assez courtes, pas plus de 2,5 mètres40, tenues peu en arrière de leur centre de gravité. La puissance de ces
coups d’estoc repose principalement sur la force du bras. La vitesse du cheval n’y apporte rien, elle peut même aller jusqu’à nuire à la précision du
coup, voire déséquilibrer le cavalier41. Avec une telle escrime de la lance, le cheval constitue donc sans doute plus une gêne qu’un avantage. C’est
pourquoi la charge n’aboutissait pas à un véritable choc frontal, l’impulsion et la rapidité propres à la cavalerie se perdaient, l’élan initial devait être
freiné au moment du contact pour faire place à la mêlée42.

La nouvelle escrime de la lance et l’« effet bélier »


Une nouvelle technique va cependant progressivement émerger à partir du XIe siècle. Cette nouvelle escrime, très différente, est cette fois
spécifiquement adaptée au combat à cheval. Sa principale caractéristique tient dans le positionnement de la lance. Celle-ci est calée fermement sous
l’aisselle du cavalier et maintenue en position horizontale par la main droite, qui ne sert plus désormais qu’à diriger la lance, la pointer vers
l’adversaire. En outre, la lance peut être tenue très en arrière de son centre de gravité, ce qui permet de libérer vers l’avant les trois quarts de sa
longueur. Cet avantage sera d’ailleurs accru par l’augmentation progressive de la taille des lances.
Les gestes qui composent la nouvelle escrime de la lance ne sont pas toujours faciles à exécuter, comme en témoignent les auteurs des XVe, XVIe et
XVIIe siècles. Erreur d’appréciation des distances, perte de temps au moment de « coucher le bois », réflexe de peur quelques secondes avant le contact,
autant d’éléments qui expliquent que les adversaires ne parvenaient parfois pas même à se toucher43. A ces difficultés s’ajoute bien sûr la nécessaire
maîtrise du cheval. L’homme d’armes doit diriger sa lance tout en contrôlant la trajectoire et la vitesse de sa monture.
Il n’en reste pas moins qu’une telle technique accrut considérablement la puissance de choc. La force de l’impact ne dépendait plus de la force du
bras et de la vitesse du mouvement de celui-ci, mais de la vitesse du cheval, de l’impulsion induite par son mouvement et son poids. C’est la naissance
de ce que Claude Gaier nomme le « projectile homme-cheval » et la recherche de l’« effet bélier ». Le choc frontal, direct et violent, constitue
désormais le fondement de la charge.
Bien entendu, la nouvelle technique de combat ne s’impose pas brutalement. Elle coexiste en fait un certain temps avec les autres usages de la
lance. La tapisserie de Bayeux (vers 1086) est significative de cette cohabitation : si la nouvelle manière de tenir la lance y est très clairement
représentée, on peut constater qu’elle n’évince aucunement les anciennes, toujours employées par les cavaliers de cette époque. Elle va néanmoins se
généraliser au XIIe siècle, notamment sous l’impulsion des Normands, qui semblent avoir été d’efficaces vecteurs de diffusion. Dès la première moitié
de ce siècle, tout chevalier digne de ce nom se doit de maîtriser la technique de la lance couchée.
L’équipement du chevalier connaît ensuite d’importantes transformations. Du point de vue défensif, la progressive adoption de l’armure « à plate »
représente sans doute la principale évolution. A partir du XIIIe siècle, la cotte de mailles se couvre de plaques de métal qui finissent par recouvrir
entièrement le corps du chevalier. L’amélioration de l’armure induit celle du casque : le casque normand sphéro-conique laisse place au heaume
cylindrique puis au bassinet à visière mobile. La lance elle-même a tendance à s’allonger (3,5 mètres au XIIIe siècle) et à s’alourdir. Afin de limiter le
recul lors du choc, elle est également dotée d’une rondelle d’arrêt pour la main. Cependant, quelles que soient les transformations opérées sur
l’armement, jamais la technique de la lance couchée ne sera remise en cause. Les caractéristiques du combat chevaleresque ne changeront pas
jusqu’au XVIe siècle.
L’apparition de cette nouvelle escrime de la lance a ainsi pu représenter, selon Jean Flori, une véritable « révolution culturelle ». Elle constitue en
effet la seule méthode de combat qui soit véritablement chevaleresque. Elle a permis l’éclosion de la chevalerie en affirmant sa singularité, en
distinguant des autres guerriers ceux qui combattent selon la nouvelle technique, en contribuant à la formation d’une éthique et d’une idéologie
propres à ce nouveau groupe dominant44.

La chevalerie reine du champ de bataille ?

La nouvelle escrime de la lance « ne prend toute sa portée et tout son intérêt que lorsqu’elle est utilisée de façon systématique et collective par un
groupe compact de chevaliers chargeant ensemble45 » et comptant sur sa puissance de choc pour enfoncer le front ennemi. Supplantant toutes les
autres techniques de combat à la lance au cours du XIIe siècle, elle donne ainsi naissance à la charge frontale et massive de la cavalerie lourde, qui
jouera désormais un rôle essentiel dans les batailles rangées du Moyen Age.
Comment les chevaliers opéraient-ils d’un point de vue tactique ? Y avait-il même une tactique chevaleresque ? Il est sans doute nécessaire, pour
envisager ces questions, de nuancer les points de vue les plus radicaux, comme ceux de Raoul Van Overstraeten par exemple, pour qui les chevaliers
chargeaient sans aucun ordre, la bataille n’étant qu’un ensemble de combats singuliers46. On pourrait tout d’abord rappeler que l’un des manuscrits les
plus recopiés et commentés du Moyen Age se trouve justement être un ouvrage militaire, le De re militari de Végèce. Par ailleurs, Philippe
Contamine, s’il ne nie pas que certaines batailles aient pu se réduire à des combats instinctifs et confus, pense pouvoir discerner un certain nombre de
principes tactiques fondamentaux47.
Ainsi, lorsque l’armée était suffisamment importante, les chevaliers se trouvaient répartis en deux ou trois « batailles ». Chaque bataille était
constituée par l’alignement d’un certain nombre d’unités tactiques élémentaires, appelées bannières ou conrois, qui devaient demeurer groupées autour
d’un drapeau, autour d’un chef ou d’un cri de guerre. Les chevaliers se disposaient en ligne continue, d’une épaisseur assez mince : la « haie ». Ils
adoptaient un ordre serré, et se tenaient très proches les uns des autres. Pour reprendre des comparaisons courantes, « il fallait que les cavaliers et les
lances fussent si proches les uns des autres que si l’on avait jeté un gant, une pomme, une prune, ils ne seraient pas tombés par terre mais sur les lances
dressées à la verticale48 ». La ligne de bataille était rarement engagée d’un seul coup, mais secteur après secteur, en commençant souvent par la droite.
Au signal donné, les groupes de chevaliers s’élançaient. Ils avançaient tout d’abord lentement, en prenant soin de respecter l’alignement, puis
accéléraient progressivement, jusqu’au moment du contact, où la vitesse devait atteindre son maximum. Il n’était pas rare que la première charge fût
infructueuse. Les chevaliers rebroussaient alors chemin pour se reformer, tandis que des unités voisines prenaient le relais, couvrant ainsi leur
mouvement de retrait.
La puissance conférée par la tactique de la lance couchée et la protection qu’offre à la chevalerie son armement défensif conditionnent en grande
partie la doctrine d’emploi de cette arme sur le champ de bataille. Sa mission essentielle est d’enfoncer l’adversaire, de le disperser par sa force de
frappe. Un rôle qui, selon Claude Gaier, est finalement assez proche de celui de nos modernes blindés49.
Une telle conception de l’art militaire, quoique théoriquement assez simple et univoque, implique tout de même un minimum de discipline et de
capacités manœuvrières. Philippe Contamine souligne que les chevaliers devaient savoir manœuvrer de façon solidaire à l’intérieur de leur groupe :
charger en ligne, à la même vitesse, serrer les rangs autour du chef et de sa bannière, effectuer un mouvement tournant, une volte-face, etc. Car la
bataille médiévale ne se réduisait pas à une juxtaposition anarchique de duels opposant deux combattants isolés50.

Mais peut-on mesurer le caractère décisif de la charge chevaleresque ? On ne peut nier que cette tactique ait été particulièrement efficace. Durant la
première croisade, les musulmans redoutaient ainsi particulièrement la charge des chevaliers francs. Elle était considérée comme irrésistible en rase
campagne, tout au moins si l’on tentait de s’y opposer frontalement. Les Byzantins, quant à eux, adoptèrent non seulement la tactique de charge des
Francs, mais également leurs tournois51. Il faut cependant reconnaître que cette charge trouvait ses limites dans sa nature même. On ne peut d’un côté
établir sa puissance sur le choc frontal, renforcer sans cesse l’armement offensif et défensif et de l’autre garder une grande souplesse ou capacité
manœuvrière. « La fonction de choc eut, dans bien des cas, tendance à prévaloir sur celle du mouvement, suscitant […] la recherche de manœuvres
simples, décisives, visant à l’enfoncement du front adverse52. » Réflexions que confirme Hans Delbrück : « Il n’y a rien, par exemple, dans ces
combats, qui concerne les attaques par des mouvements de flanc ou la défense contre de tels mouvements de la part de l’ennemi53. »
D’autre part, pour que la charge pût être correctement conduite, il fallait que des conditions favorables fussent réunies. Le terrain, tout d’abord,
devait être suffisamment dégagé et plat pour autoriser le déploiement des chevaliers et leur permettre de prendre le galop. Il fallait également, selon
l’expression de Jean Flori, que « l’adversaire joue le jeu » et accepte le choc frontal. Sans cet accord tacite des deux partis, la charge est impossible.
Cette règle était d’ailleurs tellement intégrée par les chevaliers que les premiers croisés furent particulièrement déconcertés par les tactiques des Turcs,
fondées sur l’esquive et les armes de jet.
Si la charge ne s’exécutait pas dans n’importe quelles conditions, elle n’était pas non plus dirigée contre n’importe quel adversaire. La charge
frontale était en effet surtout destinée à affronter d’autres chevaliers et semble avoir été moins déterminante contre les piétons. Hans Delbrück affirme
qu’une troupe qui parvenait à garder un ordre compact était en mesure, à l’aide de longues lances, d’empêcher la pénétration des chevaliers dans ses
rangs54. L’infanterie traditionnelle, celle des milices et des communes, prouva de toute façon à plusieurs reprises qu’elle pouvait tenir tête aux
chevaliers en utilisant le terrain à bon escient. En se protégeant, elle étalait le choc de la charge et diminuait ainsi son efficacité. Des piétons bien
regroupés et déterminés purent ainsi résister victorieusement aux charges chevaleresques à Saint-Michel-en-l’Herm (1014), Courtrai (1302) et bien sûr
Crécy (1346) et Azincourt (1415)55.

Enfin, il ne faut pas oublier que les chevaliers n’étaient pas les seuls acteurs du champ de bataille. La charge elle-même était ainsi souvent préparée
par des tirs d’archers et d’arbalétriers. L’arme équestre ne se limitait d’ailleurs pas aux seuls chevaliers. Aux côtés de ceux-ci servaient également les
sergents à cheval. Cette catégorie socialement hétérogène, s’ouvrant par exemple à ceux qu’une fortune trop précaire avait empêchés de devenir
chevaliers, apparaît à la fin du XIIe siècle56. Si son équipement défensif est moins développé que celui des chevaliers, on ne peut réellement parler
d’une cavalerie légère, au contraire des Turcopoles (qui combattent en Terre sainte), des alforrats catalans ou des hobelars anglais. Enfin,
mentionnons les arbalétriers montés, recrutés aussi bien par Jean sans Terre que par Philippe Auguste. Les piétons ne doivent pas non plus être
oubliés. La littérature et les chroniques médiévales les tiennent pour quantité négligeable, mais Jean Flori rappelle que leur rôle est fondamental. Ils
assurent aux chevaliers une protection efficace lorsque ceux-ci doivent se replier et permettent de parachever la victoire. Autant d’éléments qui
tendent à montrer, selon Flori, « que l’intérêt militaire de la charge de chevalerie dans les batailles était moins déterminant qu’on le croit57 ».
Bouvines (1214) illustre assez bien les conditions d’emploi de la chevalerie en bataille58. Les chevaliers, tout d’abord, ne constituent qu’une petite
minorité des forces en présence (un pour douze piétons). Par ailleurs, à l’intérieur du dispositif en trois « batailles » ou « échelles », conforme à celui
adopté par l’ennemi, les hommes d’armes français rangés en haie sont associés aux autres corps de troupe. Ainsi, à l’aile droite, les sergents à cheval
couvrent-ils le front des chevaliers de Bourgogne, Champagne et Picardie, eux-mêmes placés devant les milices de ces provinces. Enfin, si le choc des
chevaliers constitua le cœur de la bataille, les fantassins furent bien davantage que des spectateurs. A l’aile droite des alliés, Renaud de Boulogne
utilise efficacement ses piquiers pour protéger le ralliement des hommes d’armes. L’infanterie fut aussi capable d’actions offensives, comme le prouve
l’arrivée à point nommé des milices d’Ile-de-France, formées en une colonne serrée, qui viennent prendre en flanc les Flamands de la gauche alliée.
Bien sûr, on ne peut oublier l’une des scènes centrales de la geste de Bouvines : la manœuvre des piquiers allemands qui parviennent à cerner le roi de
France. Désarçonné, Philippe Auguste fut en grand danger d’être tué. Il fut dégagé in extremis et remis en selle par ses chevaliers.

Quel fut alors le poids réel de la chevalerie sur les champs de bataille ? Si la cavalerie lourde chargeant par le choc s’imposa dès le milieu du
XIe siècle comme un élément prépondérant du combat, elle ne fut jamais en mesure de l’emporter seule, sans l’aide de l’infanterie et sans la
préparation des archers. Dans certains cas, nous l’avons vu, elle fut même vaincue par les piétons. Ces succès ne doivent cependant pas nous conduire
à une surestimation de la puissance militaire de l’infanterie : si l’infanterie ne peut rester compacte, ou si dans son ordonnance se crée une ouverture
par laquelle peuvent pénétrer les chevaliers, alors les fantassins sont perdus. Et l’on sait que si les milices flamandes mirent en déroute les chevaliers
français à Courtrai en 1302 (sur un terrain peu favorable à la cavalerie), les révoltés de 1328 eurent beaucoup moins de chance à Cassel. Après avoir
résisté victorieusement aux charges françaises, ils cédèrent à la panique, rompirent leurs rangs et furent massacrés59.
La cavalerie lourde chevaleresque ne règne donc pas sans partage sur le champ de bataille, mais elle n’en demeure pas moins l’élément central et
décisif de l’art médiéval de la guerre. Aucune grande bataille du temps n’a été gagnée sans la chevalerie60. Elle seule est capable de briser et de rompre
les lignes adverses, de les mettre en fuite. Sa puissance donne confiance aux fantassins et impressionne l’adversaire. Au contraire, la défection des
chevaliers entraîne inévitablement la débâcle de l’armée.
Sans doute faut-il également nuancer l’idée d’un déclin rapide de la chevalerie à partir du XIVe siècle, déclin qui serait illustré par l’évolution de la
symbolique des tournois, joutes et autres tables rondes. Pour Jean Flori, les grandes défaites françaises de la guerre de Cent Ans ne doivent pas
obligatoirement être interprétées comme le signe de l’obsolescence de la chevalerie. Elles s’expliquent avant tout par la supériorité de l’archerie
anglaise et par la mauvaise coordination entre la chevalerie et l’infanterie61. La fin du Moyen Age voit effectivement s’affirmer l’importance de
l’infanterie et des armes de jet, mais la fonction militaire de la chevalerie, et plus encore son prestige idéologique, sont intacts, voire renforcés62.
Dépositaires de cet héritage, les hommes d’armes du XVIe siècle se trouvent cependant confrontés à un renouveau de l’art de la guerre : la
Renaissance militaire va remettre en question la place et le rôle de la chevalerie sur les champs de bataille.
2

La charge des hommes d’armes


à la Renaissance

Qu’ils soient chevaliers ou roi de France, tous, dans les plaines italiennes, n’aspirent qu’à coucher la lance, à désarçonner l’ennemi dans le fracas
d’une charge furieuse. Le théâtre de l’Italie offre ainsi un point de vue idéal pour étudier la charge de cavalerie lourde à la Renaissance. Les enjeux
sont réels à cette époque où la chevalerie laisse progressivement place à la cavalerie1, où certains pensent pouvoir déceler les prémices d’une
« révolution militaire » qui bouleversera l’art de la guerre2. Temps de changements, sans nul doute. Pourtant, la charge de la cavalerie lourde du début
du XVIe siècle diffère-t-elle beaucoup de ce qu’elle était aux XIIe et XIIIe siècles, l’âge d’or de la chevalerie ? Bien sûr, l’armement a évolué, les
chevaliers de Marignan ne sont pas ceux de Bouvines, cependant l’apparition de l’armure complète peut-elle avoir à elle seule bouleversé le mode de
combat des hommes d’armes ? Une analyse approfondie de la morphologie de la charge, partant de l’homme d’armes lui-même et s’élargissant
jusqu’au cadre tactique, ne permettrait sans doute pas de dégager de ruptures décisives.
Peut-être en va-t-il différemment pour le poids de la cavalerie lourde sur le champ de bataille. La charge des hommes d’armes peut-elle encore être
décisive ? Pour certains historiens de la « révolution militaire », la réponse est sans ambages. Geoffrey Parker voit ainsi dans l’exemple de la bataille
de Pavie (1525) le signe d’un « déclin rapide, relatif et absolu3 » de la cavalerie lourde. Cependant, même si les exemples ne manquent pas de charges
vaines et coûteuses, il est sans doute également possible d’en trouver de décisives. Les guerres d’Italie (1494-1559) offrent un « corpus » de batailles
suffisamment important pour nuancer les propos parfois abrupts des déclinistes. L’étude de Ravenne (1512) et de Marignan (1515) permet ainsi
d’envisager de manière précise et mesurée la façon dont l’action de la cavalerie lourde s’intègre dans l’art militaire de la Renaissance, au milieu des
carrés de piquiers, des arquebusiers et des canons.

L’homme d’armes

La figure dominante des troupes montées, la seule d’ailleurs qui paraisse digne d’intérêt aux yeux des contemporains, c’est le gendarme, l’homme
d’armes des compagnies d’ordonnance4. Ce guerrier prestigieux fonde sa puissance sur son armure, ses armes et son destrier, fruits d’une longue
évolution et d’une élaboration extrêmement rigoureuse. Chacun de ces éléments se combine avec les autres pour constituer un véritable « système
d’arme » qui donne aux gendarmes une supériorité indéniable dans l’action de choc sur le champ de bataille. Mais au-delà de cet aspect technique,
l’homme d’armes incarne également un mode de vie et un idéal, celui de l’aristocratie guerrière, la chevalerie. Ces valeurs définissent une éthique
dont la compréhension est essentielle pour appréhender son mode de combat et son comportement sur le champ de bataille.

L’armure et les armes

L’homme d’armes est revêtu de l’armure complète, le fameux harnois blanc, qui recouvre entièrement le corps de plaques de métal. La description
par Paolo Giovio de l’entrée à Naples de l’armée de Charles VIII rappelle que ces guerriers bardés de fer impressionnaient les contemporains eux-
mêmes5. Résultat de plusieurs siècles d’évolution, l’armure n’a donc rien d’une pièce de musée. C’est à la Renaissance que sa conception atteint son
apogée, les principaux lieux de production se situant alors dans le Nord de l’Italie et le Sud de l’Allemagne. Même les plus sobres de ces armures
constituaient de réels chefs-d’œuvre. Les contraintes auxquelles devaient se soumettre les fabricants étaient considérables : « Chaque pièce devait être
exactement adaptée à la forme et à la vulnérabilité de la zone du corps qu’elle était censée protéger, et il fallait toujours chercher à obtenir un rapport
résistance/masse optimal6. » L’ingéniosité et le savoir-faire des maîtres de la Renaissance leur permirent en outre de ne jamais sacrifier le confort
d’utilisation au seul souci de protection. Le chevalier pouvait monter seul à cheval, pivoter librement sur sa selle, et lever sans difficulté les bras au-
dessus de sa tête7.
Le combat en armure impliquait malgré tout un certain nombre de contraintes. La principale tenait bien entendu au poids des harnois. Ceux-ci
pouvaient atteindre entre 25 et 30 kg, une armure de 19 kg était ainsi considérée comme un « poids plume8 ». Les hommes d’armes ne pouvaient
supporter ce fardeau sans un minimum d’effort et une fatigue certaine. Le poids de l’armure enlevait en outre au chevalier presque toute possibilité de
se relever rapidement après avoir été désarçonné. Enfin, on ne doit pas oublier que, malgré les vues de la visière ou du mézail, l’armet limitait
indéniablement la perception du chevalier. Son champ de vision se trouvait réduit et les bruits lui parvenaient déformés. Il est difficile de
« comprendre, de voir et d’ouïr » explique Tavannes9. L’armure assure à elle seule la protection des hommes d’armes, puisque ceux-ci ont abandonné
le bouclier10.

En ce début de XVIe siècle, la lance symbolise à elle seule la cavalerie lourde. Aucune autre, à part peut-être l’épée, n’est autant chargée de sens du
point de vue tactique et social. Elle est l’arme par excellence de la catégorie la plus prestigieuse de l’armée et de la société. La lance est fabriquée de
préférence en bois de frêne ou de charme, on y adjoint un fer « perce-cuirasse », spécialement étudié pour percer les armures. Sa longueur et son poids
évoluèrent au cours du Moyen Age. Au début du XVIe siècle, elle atteint jusqu’à 4,5 mètres, voire 5 mètres. L’alourdissement qui accompagne cette
augmentation rend nécessaire, dès le XIVe siècle, l’adjonction d’un arrêt de cuirasse. Ce crochet fixé sur la cuirasse est destiné à soutenir la lance, il
soulage le cavalier, qui n’a plus vraiment à la porter, mais plutôt à la diriger.
L’escrime de la lance, formalisée à partir du XIe siècle, se modifie ensuite quelque peu avec l’évolution de la selle et l’apparition de l’arrêt de
cuirasse. L’homme d’armes du début du XVIe siècle n’est plus arc-bouté sur le haut troussequin mais assis au fond de sa selle11. Il monte toujours long,
les jambes en avant, les pieds enfoncés dans les étriers. Cette position lui assure le maximum de stabilité grâce à sa selle enveloppante. Elle lui permet
de résister au choc de la lance mais aussi de conserver l’équilibre malgré les écarts du cheval. Le bras gauche tient les rênes, le droit est replié pour
amener sous l’aisselle le pied du bois de la lance et le poser sur l’arrêt de cuirasse12. L’idéal consistait à viser le cou ou la tête de l’adversaire13.

L’épée est l’autre grand symbole de l’aristocratie guerrière occidentale. Elle connaît une évolution notable à partir du XVe siècle. L’apparition
d’éléments comme le pas d’âne, l’anneau de garde ou le ricasso souligne l’importance prise progressivement par les coups d’estoc. Il lui faut en effet
s’adapter au perfectionnement de l’armement défensif, surmonter la résistance offerte par les armures complètes. C’était particulièrement la mission
dévolue à l’estoc, dont le nom souligne assez la fonction. Sa trempe particulière et la section carrée ou triangulaire de sa lame devaient lui permettre
de percer l’acier du harnois blanc14. Cette nécessité conduisait les hommes d’armes à avoir deux épées. Au milieu du XVIe siècle, Fourquevaux
précisait ainsi que le gendarme se devait d’avoir « l’épée d’arme au côté » et « l’estoc à l’arçon de la selle15 ». L’épée d’arme, suspendue au baudrier,
se distinguait par une lame plus large et plus longue que l’estoc. Elle permettait de frapper de taille (surtout) et de pointe, alors que l’estoc, plus courte
et effilée, était particulièrement efficace pour le second type de coups.

Le cheval

Les hommes d’armes montent encore le destrier hérité de la fin du Moyen Age. On a pu imaginer parfois une sorte de gros cheval de trait aux
dimensions énormes, comme le percheron d’aujourd’hui. Cette image est bien sûr erronée. Il ne faut pas non plus tout à fait prendre au pied de la lettre
les magnifiques chevaux stylisés d’Uccello, à la masse lourde et pesante, au volume coloré16. Il semble en fait qu’il faille voir plutôt un solide cheval
de chasse. Gervase Phillips rappelle que le cheval de guerre était le résultat d’un élevage sélectif, sa taille et ses caractéristiques correspondaient au
rôle tactique qu’on voulait lui voir jouer17.
Le destrier utilisé au début des guerres d’Italie émergea au XIVe siècle. Sa taille est sujette à débat. R. H. C. Davis suggère qu’il pouvait atteindre 1,7
ou 1,8 mètre, Andrew Ayton juge plus plausibles les chiffres de 1,5 ou 1,6 mètre18. Pourtant, le point crucial est sans doute davantage la carrure du
cheval. A partir de l’étude de deux bardes des débuts de la période Tudor, Ann Hyland en arrive finalement à la conclusion que, bien qu’ils fussent
capables de porter un poids important, ces chevaux étaient d’une taille modérée mais d’une carrure robuste19. Charles Gladitz affirme qu’il n’y a « pas
de doute qu’ils étaient généralement assez gros par rapport aux autres chevaux. […] Le destrier était un puissant et très vigoureux animal, qui pouvait
porter son propre harnachement, l’armure et la lance de son cavalier ». La vitesse et l’agilité étaient alors moins importantes que la force et la
puissance20.
Il semble cependant qu’au cours du XVIe siècle les éleveurs aient, pour la plupart, favorisé un cheval de guerre de taille moyenne, toujours robuste
mais plus rapide et plus agile. Les élevages d’Henry VIII et du duc de Mantoue pourraient constituer un exemple précoce de cette évolution21.
Toutefois, même si leur taille a pu progressivement diminuer, il n’en reste pas moins que les chevaux destinés à la charge continuent d’être
généralement plus lourds et puissants. Le seigneur de Fourquevaux insiste ainsi, au milieu du XVIe siècle, sur la spécialisation des tâches. L’armement
et les missions attribués aux hommes d’armes et aux chevau-légers ne permettent pas de les doter des mêmes montures. Les premiers se réservent pour
le choc frontal et direct, ils n’ont pas le même souci de mobilité que les chevau-légers. Leurs armures sont en conséquence complètes et lourdes, et
« pour bien porter un tel faix ils doivent avoir de forts et grands chevaux », d’autant que ceux-ci sont également bardés22.

Un mode de vie, une éthique

L’association de ces éléments constitue un système tactique et technique d’une redoutable efficacité. Mais il s’agit aussi d’une technique de combat
extrêmement exigeante. Ainsi la lance, arme simple dans sa conception, s’avère d’un maniement complexe et requiert un long entraînement.
Ces exigences sont cependant totalement intégrées au mode de vie nobiliaire. L’aristocratie militaire estimait en effet avoir trouvé, avec la formule
du cavalier lourd, un moyen infaillible d’assurer la pérennité de sa prééminence sociale. Il était donc essentiel que le jeune noble fût formé aux
différents éléments de la guerre dès sa prime jeunesse. Ainsi, pour Michel d’Amboise, l’apprentissage de la guerre se prépare dès l’enfance. « Ceux
qui ont envie de suivre la guerre, il fault qu’ils y aient été nourris de leur jeunesse. Car quand ung enfant a accoustumé de monter, de descendre, mener
et conduire, voltiger et piquer les chevaux, il peut estre très bon gendarme23. » Il en va de même pour l’escrime de la lance. La noblesse y consacrait
une part importante de son temps, notamment à travers les jeux et les tournois. Elle seule pouvait disposer des moyens et du loisir nécessaires à
l’acquisition d’une « science si exquise24 ».
Ces propos font encore écho aux lointaines paroles de Guillaume le Maréchal : « Qu’est-ce que manier les armes ? S’en sert-on comme d’un crible,
d’un van, d’une cognée ? Non c’est un bien plus dur travail. Qu’est-ce donc que chevalerie ? Si forte chose et si hardie, et si fort coûteuse à apprendre
qu’un mauvais ne l’ose entreprendre… Qui, en haut honneur veut se mettre, lui convient d’abord entremettre qu’il en ait été à l’école25. » Ce mode de
combat est donc réservé à la noblesse, il est l’expression militaire la plus aboutie du modèle socioculturel véhiculé par l’aristocratie guerrière.

La charge est, plus précisément, le champ d’action privilégié dans lequel se réalise l’éthique chevaleresque. La chevalerie repose en effet sur l’idée
d’honneur personnel porté à son plus haut degré. Pour le chevalier, il ne suffisait pas que l’armée fût victorieuse. Il importait qu’il eût une part
personnelle dans cette victoire, car la distinction de sa propre valeur était l’idéal qui gouvernait sa vie, et ce concept était opposé à la discipline et
faisait de lui un combattant individuel. C’est la raison pour laquelle, comme le précise le Loyal Serviteur, Bayard « désirait toujours d’être près des
coups26 ». La guerre représente pour le chevalier l’occasion de justifier sa propre raison d’être en mesurant sa force à celle d’un adversaire désigné ; il
recherchera ainsi prioritairement à combattre un opposant qu’il juge digne de lui. La guerre est donc « beaucoup plus une fin en soi qu’un moyen, et le
but de ces affrontements n’est pas tant de vaincre que de se soumettre à une épreuve. […] Il y avait encore, en plein XVIe, quantité de jeunes nobles qui
allaient se battre pour leur plaisir et pour acquérir honneur27 ».
Dernier point important de l’éthique chevaleresque : la fraternité d’armes. Les chevaliers se considéraient comme les membres d’une même fratrie.
D’où les règles de respect et de courtoisie qu’ils se devaient d’appliquer à leurs compagnons comme à leurs ennemis, dans la bataille et en dehors du
combat. Ces usages ne valaient bien sûr que pour les chevaliers, les piétons n’avaient pas droit à ces considérations.

Le choc des lances

Comme au Moyen Age, le couple lancier-cheval constitue le fondement de la charge de la cavalerie lourde. Ce binôme induit une charge frontale et
brutale, qui n’en obéit pas moins à certains principes. L’homme d’armes s’intègre en effet dans un cadre tactique, celui de la haie, qui imprime à la
charge une forme et un but bien définis. La charge en haie obéit à des impératifs d’allure et de cohésion qui conditionnent en grande partie le succès
de l’attaque.

Un projectile vivant

Utilisant toujours la technique de la lance couchée, l’homme d’armes n’existe que pour le choc. De cette prédilection témoignent aussi bien sa lance
que son armure ou même sa selle. Celle-ci, formée du hourd et du troussequin, constitue ainsi une sorte de siège. Même si ces deux éléments
commencent à se réduire à partir de la fin du XVe siècle, ils permettent encore de renforcer la puissance du coup donné par l’homme d’armes tout en
lui assurant une meilleure résistance contre le coup reçu de l’ennemi. La recherche de l’« effet bélier » nécessite en outre une vitesse importante. Qu’il
s’agisse de faire « courir » le cheval, de « piquer », ou plus explicitement de prendre le galop, il est évident que l’usage de la lance implique une allure
soutenue. « Pour donner un bon coup de lance, rappelle Jean de Tavannes, l’homme et le cheval doivent être forts et bons, au trot ni au galop il ne fait
point d’effet, il faut qu’il soit donné à pleine course28. »
Donné avec toute l’habileté et la violence requises, le coup de lance s’avérait redoutable. La puissance de choc du gendarme était telle qu’elle
pouvait faire voler un bouclier en éclats ou même, si l’on en croit le Loyal Serviteur, transpercer un homme d’armes. Le biographe de Bayard décrit
ainsi un choc de cavalerie lors d’un combat de rencontre non loin de Padoue, en septembre 1509 : « Ils se mirent à courir les uns aux autres, en criant
[leurs cris de guerre]. En cette première charge il y en eut beaucoup de portés à terre ; même Bonnet donna un coup de lance dont il perça un homme
d’armes de part en part29. »
La plupart du temps cependant, le choc entre hommes d’armes n’est pas directement meurtrier. Le chevalier ne cherche pas systématiquement à tuer
son ennemi, l’éthique chevaleresque l’interdit (de même que l’intérêt : il vaut mieux mettre à rançon), on ne se massacre pas entre pairs. L’objectif est
plutôt de blesser ou de désarçonner son adversaire. C’est ensuite que celui-ci se trouve en danger, à la merci des piétons et des valets d’armes.
Commynes témoigne ainsi du sort réservé aux hommes d’armes italiens vaincus à Fornoue30 : « Nous avions grand nombre de valets et serviteurs, qui
tous étaient aux environs de ces hommes d’armes italiens et qui en tuèrent la plupart de ce qui en fut tué. Presque tous avaient des haches pour couper
bois en la main, avec quoi ils faisaient nos logis, dont ils rompirent la visière des armets, et leur en donnaient de grands coups sur les têtes, car ils
étaient bien mal aisés à tuer tant ils étaient armés : et ne vit tuer nul où il n’y eut trois ou quatre hommes aux environs ; et aussi les longues épées
qu’avaient nos archers et serviteurs firent grand exploit31. »
L’essence de la charge de chevalerie est donc un affrontement direct et frontal entre deux hommes, un duel. L’homme d’armes cherche à démontrer
sa valeur en s’affrontant à un adversaire d’égales force et dignité. Le choc est immanquablement l’arbitre de ce combat, mais il n’y met pas
obligatoirement fin. La lance peut se rompre sans faire chuter l’ennemi, la pointe peut glisser sur son armure. Il faut alors se saisir de l’épée ou de la
masse d’armes.

La haie et ses contraintes

Pour autant, la charge ne se limite pas à une addition de combats individuels. Les hommes d’armes ne constituent pas une bande de guerriers
indisciplinés, ils sont intégrés dans des structures administratives et tactiques. Les premières renvoient aux fameuses compagnies d’ordonnance. Elles
sont initialement constituées de cent « lances fournies », la lance comptant un homme d’armes, trois archers, un coutillier et un page. Cependant, cette
organisation n’est pas la plus pertinente pour étudier la charge. En effet, archers et coutilliers ne chargent pas directement avec les hommes d’armes,
mais combattent à leurs côtés en tant qu’auxiliaires. On remarque d’ailleurs, à partir de Louis XII, qu’ils tendent à quitter les gendarmes et à se
regrouper en compagnies particulières, bientôt désignées du nom de « cavalerie légère32 ».
Les hommes d’armes de chaque lance se regroupent donc pour combattre, en suivant une structure tactique un peu plus informelle mais beaucoup
plus ancienne : la haie. Selon les effectifs et les conditions du terrain, les hommes d’armes des compagnies d’ordonnance se déploient en une haie
unique ou bien une succession de haies. Sur chacune de ces haies, les cavaliers de chaque compagnie se serrent les uns contre les autres, afin de
donner le maximum de cohésion à l’unité.
C’est en ligne que sont rangés les hommes d’armes, c’est en ligne qu’ils doivent charger et choquer l’ennemi. On ne peut donc laisser chaque
gendarme mener sa course comme il l’entend. Il est ainsi particulièrement recommandé de ne pas prendre le galop dès le début de la charge, car « il
est bien difficile qu’une compagnie de gens de cheval se tienne en rang et qu’ils marchent tous de même, pour peu que les chevaux courent, à cause
des chevaux qui sont plus vites les uns que les autres33 ». La Noue fait la même constatation : « Le plus souvent, en attaquant, ils [les lanciers] se
mettent eux-mêmes en désordre ; et l’occasion est qu’il faut un peu de carrière [de course] pour bailler coup à la lance. Mais ils la prennent trop
longue (au moins le Français) car son ardeur fait que de deux cents pas il commence à galoper, et de cent à courir à toute bride, ce qui est faire erreur,
n’étant besoin de prendre tant d’espace34. » Outre l’inévitable flottement induit par l’inégalité de la course des chevaux, un galop trop long entraîne
également la fatigue prématurée des montures. Fourquevaux conseille de ne pas entamer la charge de trop loin afin de « tenir les chevaux en haleine et
de les avoir frais pour le combat35 ». Wallhausen lui fait écho en avisant de ne pas prendre la carrière trop longue : « Plus courte tu la prendras et plus
grande sera la violence du coup ; si tu la prends trop longue, non seulement le cheval sera las avant d’en venir à bout, mais le coup sera aussi sans
aucun effet36. »
Les haies de gendarmes respectaient donc une augmentation progressive des allures. Les unités manœuvraient tout d’abord assez lentement, puis
elles avançaient rapidement (dans l’idéal) tout en maintenant la formation. Selon Bert S. Hall, la cavalerie lourde ne chargeait communément au galop
que dans les quarante ou cinquante derniers mètres, rarement avant37. Cette estimation est proche de celle donnée par le père Daniel, qui évoque
soixante pas38. Fourquevaux lui-même ne fait partir ses gendarmes au galop qu’à vingt ou trente pas seulement. Quoique informel, le principe des
« paliers » était connu des hommes d’armes. Ils savaient ne pouvoir l’enfreindre sans risquer d’atténuer considérablement l’effet de la charge. La
bataille de Coutras (1587), entre Henri de Navarre (le futur Henri IV) et l’armée de la Ligue catholique du duc de Joyeuse, offre de ce point de vue un
exemple fort éclairant. Le malheureux duc de Joyeuse prit le galop « à toute bride à quatre cents pas » (environ deux cent cinquante mètres), distance
beaucoup trop longue. Non seulement il épuisa prématurément ses chevaux, mais en plus il rompit la cohésion de son unité. D’Aubigné fait le récit de
cette charge en des termes fort proches de ceux employés par Fourquevaux quarante ans plus tôt : « Courant de loin, les plus glorieux gagnaient la
longueur de leurs chevaux, les plus retenus la perdaient, et tous ensemble ayant pris trop longue carrière, ne donnèrent coups de lances qui valut39. »

L’enjeu de la charge : « fracasser et rompre » l’unité ennemie

Les principes que nous venons d’évoquer dessinent clairement le véritable enjeu de la charge : le choc est bien l’élément de décision, mais il doit
être produit dans des conditions qui permettent à l’unité tactique de préserver sa cohésion. Il ne suffit pas que chaque homme d’armes choque son vis-
à-vis avec le maximum de violence, il faut aussi que la haie heurte l’ennemi en gardant son ensemble et sa cohérence.
Ainsi, l’on pourrait dire que le choc se place à deux niveaux différents. Il y a bien sûr le choc individuel, lorsque le gendarme s’élance vers son
adversaire pour le blesser ou le désarçonner par son coup de lance. Mais il ne faut pas oublier la dimension collective de l’utilisation de la lance, qui
lui donne tout son intérêt sur le champ de bataille. C’est là le second niveau du choc. Les gens de guerre du XVIe siècle ne le négligent pas. Ils ont
conscience que le combat de cavalerie ne se limite pas à une addition de joutes. L’ensemble des hommes d’armes est ainsi perçu en tant que groupe, et
le choc est aussi celui de deux unités, deux « corps tactiques ».
Nous pouvons dès lors déterminer l’objectif de la charge. Les deux haies ennemies étant considérées comme deux ensembles homogènes, le but
n’est pas d’éliminer physiquement l’adversaire, mais de détruire ce qui fait de lui un corps tactique : sa cohésion et son ordre. Cet axiome tactique
n’est pas propre à la chevalerie, c’est en quelque sorte un invariant de l’art militaire. Depuis l’Antiquité, le maintien de formations cohérentes
constitue la condition essentielle pour coordonner les efforts des combattants dans la bataille, pour la simple raison qu’il n’existe pas d’autres moyens
de transmettre les ordres que la voix des officiers. Cet avantage tactique est si essentiel dans l’art de la guerre, rappelle Bert S. Hall, que tenter de
détruire la cohérence de la formation de l’ennemi est souvent le principal objectif des commandants adverses40.

Dans le cadre qui est le nôtre, la fonction des hommes d’armes est donc de charger en haie et, par la force de leur choc et l’union de leur corps, de
« fracasser et rompre tous ceux qui avanceraient41 ». Il s’agit de briser, rompre la formation ennemie, d’y introduire la confusion, créant des
ouvertures, des brèches par lesquelles la cavalerie légère et l’infanterie pénètrent pour parfaire la déroute. Toute formation de chevaliers qui laisse ses
rangs se déformer trop sévèrement, que cela soit la conséquence des efforts de l’ennemi pour rompre ses lignes ou la conséquence de son propre
succès, court le risque de devenir une foule, bande d’hommes désorganisés. Isolés, vulnérables, les hommes d’armes sont alors une proie facile pour
les gendarmes ennemis et les piétons.
De ce point de vue, il est donc impératif que la haie garde sa cohésion afin que l’adversaire ne puisse s’y infiltrer. C’est la raison pour laquelle les
cavaliers avancent de façon serrée, étroite, de manière à décourager le désordre, voire le rendre physiquement impossible. Il semble que les
contemporains aient compris très tôt l’importance de ce principe. Même si les réflexions théoriques sur ce sujet sont encore rares, il se trouve quelques
auteurs pour tenter des analyses qui, quoique brèves, n’en sont pas moins pertinentes. Raymond de Fourquevaux par exemple, au milieu du XVIe siècle,
évoque explicitement le danger qu’il y a à laisser le désordre s’installer dans les rangs. Une compagnie qui se mettrait en tel état courrait le risque
d’être battue : « L’ennemi la rompra alors facilement car les rangs se rompront d’eux-mêmes sans leur faire de résistance42. »
Le premier choc suffit parfois pour rompre l’ordre de la haie ennemie. C’est le cas par exemple à Fornoue (1495), où il semble, si l’on en croit
Commynes, que le choc entre les Italiens et l’arrière-garde de l’armée française se soit réglé assez vite : « Tout aussitôt que les coups de lances furent
passés, affirme-t-il, les Italiens se mirent tous à la fuite43. » Il arrive cependant que, malgré la fougue des combattants, aucun des deux partis ne plie.
La charge se transforme alors en mêlée.
Heurts massifs et brutaux, les charges de la gendarmerie constituent souvent le cœur des récits de batailles et des discours sur la guerre, mais cette
prééminence idéologique se traduit-elle encore dans les faits ? Quelle influence la renaissance de l’art de la guerre a-t-elle pu avoir sur le caractère
décisif des charges ?

Les hommes d’armes


et l’art militaire de la Renaissance

La morphologie de la charge des hommes d’armes des guerres d’Italie est fort semblable à celles des chevaliers du XIIIe ou du XIVe siècle, mais en
va-t-il de même pour sa doctrine d’emploi ? Durant le Moyen Age, si les chevaliers n’intervenaient jamais seuls – piétons et archers pouvaient
s’avérer de précieux auxiliaires –, leur prépondérance sur le champ de bataille n’était que rarement contestée. Or, à partir du XVe siècle, le théâtre de la
guerre voit apparaître ou s’affirmer d’autres acteurs. Les redoutables carrés de piquiers, les arquebusiers et l’artillerie prennent une part de plus en plus
conséquente dans l’art de la guerre. Comment la charge des hommes d’armes s’intègre-t-elle dans les nouveaux schémas tactiques induits par cette
évolution ?
Le riche théâtre des guerres d’Italie (1494-1559) offre plusieurs exemples significatifs de la façon dont la gendarmerie est employée au combat.
Nous en retiendrons particulièrement deux, Ravenne et Marignan. Deux batailles illustrées de charges épiques et de prouesses guerrières, accomplies
par des chevaliers dont le fameux Bayard constitue l’une des figures les plus prestigieuses et les plus symboliques. Deux batailles où la cavalerie
lourde tient son rang d’acteur majeur en s’affrontant aux nouvelles réalités de la guerre.

Ravenne : le nouveau rôle de la gendarmerie

Le cadre diplomatique qui prélude à la bataille de Ravenne (1512) est tout à fait caractéristique des guerres d’Italie. Inquiète de l’influence prise par
la France dans la péninsule, Venise avait rompu la Ligue de Cambrai (conclue en 1508) et formé avec les adversaires d’hier une nouvelle alliance : la
Sainte-Ligue (1511).
Le 9 avril 1512, près de Ravenne en Romagne, l’armée royale, commandée par le jeune et talentueux Gaston de Foix (rejoint par Bayard, qui avait
été blessé à Brescia), fait face à celle de la Sainte-Ligue, commandée par Pedro Navarro. Les Espagnols se sont installés en position défensive,
retranchés derrière un fossé et un talus (comme à Cérignole en 1503). Gaston de Foix a déployé son armée en arc de cercle autour de celle de
l’ennemi. Comme il est alors de coutume, l’armée française est divisée en trois corps : l’avant-garde, la bataille et l’arrière-garde. L’avant-garde s’est
placée à la droite du dispositif. Elle comprend une troupe de deux mille lansquenets, flanqués par deux corps de trois à quatre cents gendarmes chacun.
Ensuite vient la bataille, formée des bandes de fantassins picards et gascons et des piétons italiens. L’arrière-garde est composée de trois mille chevau-
légers et d’une troupe de deux mille fantassins. La Palice, avec l’élite de la gendarmerie, se tient en réserve, en retrait de l’avant-garde44.
On peut observer en premier lieu que les hommes d’armes ne sont plus les seules troupes montées engagées sur le terrain. Les chevau-légers
constituent désormais une force de bataille à part entière. Leur présence est significative de l’évolution qui bouleverse l’arme équestre depuis le début
des guerres d’Italie. Celle-ci tend à se diviser en plusieurs catégories de troupes, qui se spécialisent en se différenciant par leur armement et leurs
missions. En plus des chevau-légers (qui ne sont légers que par rapport aux gendarmes), aptes aux batailles comme aux « courses », on trouve ainsi
des estradiots, des argoulets, exclusivement voués aux escortes, reconnaissances et escarmouches.
D’une manière générale, l’ordre de bataille est caractéristique des guerres du temps. L’infanterie est répartie en carrés massifs, forts de deux à cinq
mille hommes, formés principalement de piquiers. Les fantassins d’Europe de l’Ouest se rangent ainsi à l’imitation des Suisses, l’élite de l’infanterie
de l’époque. Les unités de cavalerie se trouvent plutôt aux extrémités du dispositif, mais elles ne sont pas regroupées, des carrés de fantassins
s’intercalent entre elles. Il apparaît enfin que les grosses unités qui constituent l’armée sont disposées sur une seule ligne. Le dispositif ne prévoit pas
de seconde ligne pour venir renforcer la première ou lui permettre de se regrouper en cas d’échec. La seule réserve est composée des gendarmes de La
Palice.

Le combat débute par un sévère duel d’artillerie. Alphonse de Ferrare, alors au service du roi de France, fait passer à l’extrémité de l’aile droite
française quelques pièces qui malmènent cruellement les gendarmes de Fabrizio Colonna. « On voyait à tout moment, raconte Guichardin, tomber par
terre hommes et chevaux, et voler des têtes et des bras45. » Selon le Loyal Serviteur, ces tirs en écharpe auraient tué trois cents cavaliers46. Colonna, ne
pouvant plus tenir ses hommes d’armes, traverse alors le fossé et sort, à leur tête, affronter les chevaliers français commandés par Gaston de Foix.
Apercevant l’ennemi, le duc donne le signal de la charge. Les gendarmes ferment la visière de leur armet et la haie s’ébranle au pas. Les Espagnols, se
voyant plus nombreux, se divisent en deux troupes pour « enclore » les Français. Mais Bayard (selon son biographe, bien sûr) perçoit la tentative et
conseille au duc d’adopter la même disposition pour éviter l’encerclement47.
Une fois la manœuvre effectuée, les hommes d’armes passent au trot. L’accélération est progressive ; il n’est pas question de rompre l’ordre de la
ligne. A une trentaine de pas de l’ennemi, les cavaliers passent au galop et couchent leur lance, la mettent « en arrêt » (ils la positionnent sur l’arrêt de
cuirasse). C’est dans cette ultime étape que se joue la charge. La cohésion de la ligne est mise à rude épreuve par la vitesse, par l’inégalité de l’allure
des chevaux : les plus vifs, entraînés par le galop, dépassent les plus lents. L’homme d’armes voit, par les ventaux de sa visière, se rapprocher la ligne
ennemie. Il distingue son adversaire, celui qui se trouve dans la trajectoire de sa course. C’est le moment de déterminer le point d’impact de son coup,
et, toujours au galop, d’orienter la pointe de sa lance en conséquence. Va-t-il la lever pour viser le casque, la maintenir horizontale en visant le cœur
afin de lui faire vider les étriers, ou bien tenter de blesser le cheval48 ?
Les deux lignes se heurtent. Le choc, pourtant très rude, n’est pas décisif. Une fois les lances rompues, les hommes d’armes poursuivent le combat à
l’épée ou à la masse d’armes, et une furieuse mêlée s’engage : « Depuis que Dieu créa ciel et terre ne fut vu un plus cruel ni dur assaut49. » Aucun des
deux partis ne voulant céder, le combat s’éternise. Il épuise les chevaliers, ceux-ci se reposent alors les uns devant les autres pour reprendre haleine,
puis baissent leur visière et recommencent de plus belle. Au bout d’une demi-heure, les Français, en infériorité numérique, sont prêts à céder. Le
seigneur d’Alègre court voir l’avant-garde, les gendarmes du duc de Ferrare et de La Palice, qui viennent secourir Gaston de Foix. Cette arrivée sur le
flanc de l’ennemi leur donne la victoire.
L’exemple de Ravenne nous montre que, même si la capacité manœuvrière des unités de gendarmerie est quelque peu limitée, il est cependant
exagéré de penser qu’elles ne pouvaient qu’avancer droit devant elles, à la manière de deux jouteurs sur la lice. Il était possible de manœuvrer, de
tenter des enveloppements et des attaques de flanc. On peut toutefois penser que ces manœuvres n’étaient possibles qu’avant la dernière phase de la
charge. C’est- à-dire avant que les gendarmes n’aient couché les lances. L’encombrement de cette arme, en effet, rendait sans nul doute très aléatoires
les évolutions d’une compagnie. Il est en tout cas certain qu’une fois la lance en arrêt et le cheval au galop, la seule alternative possible était de
charger droit devant. Il n’était plus temps alors de changer de direction pour contrer une éventuelle attaque de flanc.

Cependant, la bataille ne peut se réduire au choc des chevaliers. Pendant que ces derniers se combattent noblement, l’ensemble des deux armées en
vient aux mains. Les chevau-légers français dispersent assez facilement leurs vis-à-vis espagnols, mais le combat est beaucoup plus âpre entre les
fantassins. Lansquenets, piétons picards et gascons se ruent sur les retranchements tenus par les Espagnols, qui opposent une farouche résistance. Les
assaillants sont repoussés, reviennent une seconde fois à l’assaut, le combat paraît indécis. C’est alors qu’après avoir envoyé Bayard et d’Ars
poursuivre la cavalerie ennemie en fuite, Gaston de Foix revient sur le champ de bataille avec le reste des cavaliers français50. Ils tournent les
retranchements puis commencent à attaquer les arrières des Espagnols. Se voyant ainsi tournés, abandonnés de leur cavalerie, ces derniers se retirent
du champ de bataille en bon ordre51.
C’est ici qu’intervient l’épisode fameux de la mort de Gaston de Foix. Le jeune général s’était lancé fougueusement à la poursuite d’une bande de
piétons ennemis en retraite. L’escarmouche tourna au drame. Accompagné d’une trop faible escorte, piégé sur une digue étroite, il fut percé de coups
et mourut de ses blessures52. Une mort inutile qui frappa les contemporains et ternit considérablement la victoire des Français.

Les leçons de Ravenne témoignent de manière significative de l’évolution tactique en cours. Tout d’abord, la cavalerie n’apparaît ici que comme un
des éléments du dispositif tactique, aux côtés de l’infanterie et de l’artillerie. Celle-ci, comme le remarque Jean-Louis Fournel, est utilisée durant toute
la bataille comme une arme à part entière53. Quant à l’infanterie, les chroniqueurs lui font une place importante. Guichardin, par exemple, s’attarde
autant sur le terrible combat qui oppose les fantassins que sur la lutte des hommes d’armes54. On constate un évident rééquilibrage. La chevalerie
jouissait d’une prépondérance tactique et sociale qui induisait une représentation quelque peu exagérée de son rôle. Le premier terme de cette
supériorité tend à s’atténuer dans les premières décennies du siècle. La chevalerie, associée aux chevau-légers, devient l’une des trois armes dont
dispose le général sur le champ de bataille. C’est en quelque sorte la naissance de la cavalerie moderne55.
Pour autant, et c’est la seconde leçon de Ravenne, il est exagéré d’affirmer que la gendarmerie devient dès lors obsolète et vouée à un rôle
secondaire, notamment vis-à-vis de l’infanterie. Associant force de choc et mobilité, elle s’avère décisive sur le champ de bataille. On voit même ici se
dessiner un schéma tactique appelé à une certaine postérité : cavalerie et infanterie s’affrontent séparément, le combat de cavalerie se dénoue
généralement en premier, le vainqueur est alors libre d’envoyer une partie de ses troupes poursuivre l’ennemi et peut se retourner avec le reste contre
l’infanterie adverse. Celle-ci, isolée, sans espoir de secours, doit se résoudre, dans le meilleur des cas, à quitter le champ de bataille. Enfin, bien sûr, la
gendarmerie conserve une incontestable prééminence sociale, un prestige largement supérieur à celui de l’infanterie. Elle demeure aussi, malgré le
nouveau rôle tactique qui se dessine pour elle, l’héritière directe des valeurs chevaleresques, ce dont témoigne le récit de la mort de Gaston de Foix.

Marignan : des piques, des lances et des canons

On ne pouvait, bien sûr, quitter le théâtre de l’Italie sans évoquer Marignan. Cette bataille, plus fameuse encore que Ravenne, met directement aux
prises la gendarmerie et la plus redoutable infanterie du temps : les carrés de piquiers suisses. On peut, si l’on dépasse l’image presque légendaire qui
s’est figée dans la mémoire collective française, faire là aussi un certain nombre d’observations importantes. François Ier fit à sa mère un récit épique
des deux journées de cette mémorable bataille. Si l’on y ajoute ceux de Guichardin, de Giovio ou du Loyal Serviteur, nous disposons alors de détails
assez instructifs.

A peine sacré, le jeune François Ier s’engage en Italie pour reprendre le duché de Milan perdu par Louis XII en 1513. Après un passage des Alpes
qui n’a presque rien à envier à celui d’Hannibal, le roi traverse la plaine du Pô et campe, non loin de Milan, dans le petit village de Marignan. Sortis de
Milan le 13 septembre 1515 dans l’après-midi, vingt-cinq à trente mille mercenaires suisses assaillent, à la tombée de la nuit, le camp de l’armée
royale56. Les Français sont prévenus, ils ont construit des retranchements et se tiennent sur leur garde. La surprise ne joue donc pas pour les Suisses.
Cependant, quelques éléments viennent compliquer la tâche des gendarmes. Tout d’abord, comme le signale le roi, l’étroitesse du terrain ne permet
pas de se déployer en haie57. Ensuite, la grande poussière et la nuit tombante favorisent la confusion et le désordre. Enfin, ne l’oublions pas,
l’adversaire représente la meilleure infanterie du temps.
Les massifs carrés de piquiers suisses n’ont pas usurpé leur réputation. Attaquée en premier, l’avant-garde française est rapidement repoussée,
François Ier doit venir à sa rescousse. Commence alors, sous la lumière de la lune, une série de charges furieuses, ponctuées de ralliements et des tirs
des canons de Galiot de Genouillac. Ces combats permettent de contenir les Suisses, de les repousser hors des retranchements, mais l’obscurité finit
par interrompre la bataille. Le lendemain, le roi a organisé son dispositif. Derrière les retranchements il intercale gendarmes et fantassins, les canons
devant ou entre eux. L’ordre de bataille, comme à Ravenne, mélange les unités d’infanterie et de cavalerie et ne comprend pas de seconde ligne.
Les Suisses sont regroupés en trois gros bataillons. Ils attaquent avec leur ardeur coutumière, sans craindre les hommes d’armes bardés d’acier. Ni
la ligne menaçante des lances pointées, ni le tremblement du sol martelé par le galop des grands destriers ne parviennent à faire flotter leurs rangs. Les
gendarmes doivent donc pénétrer dans les carrés et tenter de les désorganiser. Il s’ensuit des mêlées confuses, où les cavaliers se battent dans la
« presse », au milieu des piques. Le risque est important pour l’homme d’armes de se voir blessé ou démonté et livré ainsi, à terre, sans véritablement
pouvoir se défendre, à la fureur des Suisses. Bayard lui-même se trouva « tout enferré de piques, de sorte que son cheval fut débridé ». Quand le
cheval se sentit sans frein, il se mit à la course et passa au travers des rangs suisses. Le chevalier se retrouva sur leurs arrières, et dut revenir à quatre
pattes au camp français58.
Le combat est longtemps douteux, la gauche, commandée par Alençon, le frère du roi, est même un moment en difficulté. Mais l’aide venue du
centre, ainsi que l’artillerie, qui fait des ravages dans les formations serrées des Suisses, permettent de redresser la situation. L’arrivée de quelques
renforts vénitiens joue également un rôle important. Craignant de voir apparaître le gros des troupes vénitiennes, constatant qu’ils ne parviennent pas à
emporter la décision et que leur flanc droit commence à se déliter, les Helvètes décident de rompre le combat59.

Le premier élément à retenir de cette bataille est bien sûr l’âpreté des combats. Le choc des piques et des lances n’était absolument pas joué
d’avance. Les Suisses, en effet, ne sont nullement impressionnés par les hommes d’armes. Cette infanterie de solides montagnards ne nourrit aucun
complexe vis-à-vis des chevaliers richement harnachés. Face à de tels adversaires, les gendarmes ont dû s’engager sans compter : « Par cinq cents et
cinq cents, il a été fait plus de trente belles charges avant que la bataille fût gagnée60 », s’exclame François Ier. On ne doit pas s’étonner qu’ils se soient
trouvés, à l’issue de la bataille, les membres « dégoûtés de sueur, et leurs chevaux trébuchant de lasseur, avec ce qu’ils avaient eux-mêmes presque
perdu le sentiment de la vue et de l’ouïe61 ».
L’autre leçon de Marignan se trouve dans l’utilisation de l’artillerie. Qu’auraient fait les hommes d’armes sans les canons de Genouillac ?
François Ier reconnaît son importance : « Le sénéchal d’Armagnac, avec son artillerie, peut bien oser dire qu’il a été cause en partie du gain de la
bataille62. » Guichardin est plus affirmatif encore. On ne peut douter, selon lui, « que sans le soutien de l’artillerie la victoire ne fût revenue aux
Suisses63 ». Pour Bert S. Hall, Marignan est le triomphe de la coordination tactique entre la cavalerie et l’artillerie. Les canons se montrent
particulièrement efficaces contre les massifs carrés de piquiers. Ceux-ci constituent en effet des cibles faciles, surtout lorsqu’ils sont ralentis par les
attaques de flanc de la gendarmerie64. Face à des fantassins expérimentés et déterminés, les hommes d’armes n’ont pu l’emporter seuls, et il leur a
fallu s’appuyer sur la puissance de feu de l’artillerie.
De cela les gendarmes ont-ils conscience ? Les gentilshommes ne sont sans doute pas aveugles au point de ne pas voir les avantages qu’ils
pourraient tirer des canons. Ainsi Bayard lui-même aurait conseillé à Genouillac de faire tirer sept ou huit pièces sur un gros carré de Suisses à la
droite de l’armée royale65. Mais on ne doit pas oublier que l’image qui reste la plus fortement imprimée dans la mémoire collective de cette bataille est
celle de l’adoubement de François Ier par ce même Bayard. C’est ainsi l’idéal chevaleresque qui s’impose. Dans sa dimension éthique bien sûr, par la
réaffirmation de la prégnance des valeurs de la chevalerie, mais également politique, comme un message envoyé par le roi à sa noblesse66.

Toujours fondée sur le « projectile homme-cheval », la charge de l’homme d’armes combine l’usage de la lance et du galop au service d’un choc
que l’on veut brutal et décisif. Ainsi la morphologie de la charge ne change-t-elle guère par rapport aux XIIe et XIIIe siècles. Il suffit, pour s’en
convaincre, de relire les pages que Georges Duby consacre à ce sujet dans Le Dimanche de Bouvines ou Guillaume le Maréchal67.
Il en va tout autrement de la doctrine d’emploi de la gendarmerie sur le champ de bataille. Si les charges offrent toujours un matériau de choix pour
animer d’un mouvement épique le récit des grandes batailles, elles n’interviennent plus dans le même cadre tactique. On observe tout d’abord une
dichotomie croissante entre la gendarmerie, cavalerie lourde vouée à la charge, et une cavalerie plus légère, souple, rapide, apte à effectuer les tâches
que la précédente ne peut pas réaliser du fait de son manque de mobilité. Il apparaît par ailleurs que la cavalerie n’est plus que l’un des acteurs du
champ de bataille, elle doit désormais compter avec l’infanterie et l’artillerie. C’est dans l’ordonnance et la coordination de ces armes
complémentaires que réside le nouvel art de la guerre.
Mais celui-ci ne condamne pas la cavalerie lourde armée de la lance à un simple rôle de spectatrice. Les hommes d’armes, parce qu’ils sont armés et
entraînés pour l’action de choc, parce qu’ils sont plus manœuvriers que l’infanterie, peuvent encore s’avérer décisifs.
3

Une nouvelle ère, le temps du feu

La seconde moitié du XVIe siècle, marquée par les guerres de Religion, est le temps des bouleversements, des remises en cause. Ce n’est plus
seulement le rôle des hommes d’armes qui est ici en question, mais leur existence même. La charge traditionnelle héritée du Moyen Age se trouve
directement menacée. Quelles en sont les raisons ? Serait-ce la suprématie enfin incontestée de l’infanterie ? La combinaison des piques et des
arquebuses, encore balbutiante dans la première moitié du siècle, serait-elle ensuite devenue suffisamment efficace pour rendre obsolète la charge des
chevaliers ? Ou la cause doit-elle en être recherchée dans l’évolution même de la cavalerie, dans l’apparition d’un nouveau type de cavalerie lourde :
les reîtres ? Ces noirs cavaliers1 venus de l’Empire sont d’abord engagés par Henri II avant de vendre leurs services aux deux camps lors des guerres
de Religion. Les contemporains les rangent ordinairement parmi la cavalerie légère, pourtant ils combattent en ligne, face aux gendarmes. Mais ils
apportent surtout avec eux une nouvelle arme et un nouveau mode de combat, illustré par la fameuse caracole2. Cette tactique transforme radicalement
la morphologie de la charge. Elle repose en effet principalement sur le feu, ce qui ne peut manquer d’influer à la fois sur l’allure et sur le rôle du choc.
Comprendre ce que représente l’irruption des reîtres, c’est analyser comment une invention technique, la platine à rouet, a pu contribuer à créer une
cavalerie lourde d’un nouveau genre, différente de la gendarmerie par son armement et sa composition. Cette cavalerie adopte pour combattre des
principes si contraires à ceux des hommes d’armes qu’il paraît difficile de penser qu’ils n’aient pas joué un rôle crucial dans la disparition de la charge
en haie à la lance. La charge chevaleresque doit ainsi cohabiter avec de nouveaux modes de charge, qui se généralisent progressivement et s’imposent
finalement à tous, aux chevau-légers comme aux hommes d’armes.

Une nouvelle cavalerie

Les reîtres et les cavaliers qui combattent à leur manière, les cuirassiers ou pistoliers, ne sont guère moins armés défensivement que les gendarmes,
au contraire. La principale différence tient plutôt à l’armement offensif : le pistolet à rouet, véritable innovation technique. La distinction entre ces
deux types de cavaleries ne doit cependant pas être réduite à l’usage de l’arme à feu. Il est également important de tenir compte des conséquences
induites par l’adoption de cette nouvelle arme sur la nature et la qualité des montures, voire des cavaliers eux-mêmes.

Une nouvelle arme

Les cavaliers n’ont bien sûr pas attendu le pistolet à rouet pour adopter l’arme à feu. Ainsi le corps des argoulets, levé par Louis XII à l’imitation
des « Albanais » italiens, abandonna rapidement l’arc pour l’arquebuse. Toutefois, l’usage de l’arquebuse restait limité aux irréguliers ou aux troupes
légères et, surtout, souffrait des contraintes inhérentes au fonctionnement de l’arme. Ces limites tenaient principalement au système de mise à feu : la
platine à mèche. Il faut tout d’abord rappeler que, jusqu’au tout début du XVIe siècle, les arquebuses étaient mises à feu grâce à une simple mèche, une
cordelette imprégnée de salpêtre, que l’on mettait manuellement en contact avec une amorce de poudre installée dans le bassinet du canon.
L’arquebusier tenait au départ sa mèche dans la main droite et l’arquebuse dans la main gauche ; pour tirer, l’arme était maintenue horizontalement, la
crosse appuyée sur le haut de la cuisse ou sur le ventre.
De ce point de vue, l’invention de la platine à mèche marque un réel progrès. La platine est un mécanisme indépendant du reste de l’arme, fixé sur
une plaque de métal. L’arquebusier n’a plus besoin de tenir la mèche dans sa main droite, elle est maintenue entre les mâchoires d’une tige mobile (le
serpentin) fixée sur la plaque. Lorsque le soldat appuie sur la détente, un ressort propulse cette tige vers l’arrière et met la mèche en contact avec la
poudre du bassinet3. Ainsi améliorée, l’arquebuse offre des avantages certains. Elle possède une force de pénétration plus importante que celle des
arcs. Ses balles occasionnent également des blessures plus « sales » et vulnérantes que les flèches. Mais, enfin et surtout, les arcs et arbalètes sont d’un
maniement complexe et, dans le cas de l’arc en particulier, nécessitent un entraînement très long et quasi quotidien, de l’ordre de plusieurs années.
L’arquebuse, au contraire, peut être servie par un homme n’ayant que quelques jours d’entraînement.
Elle conserve cependant des défauts qui en limitent sérieusement l’usage. La difficulté de maintenir la mèche allumée, difficulté accrue en cas de
mauvais temps, n’est certes pas le moindre4. Il ne faudrait également pas oublier que, du point de vue de la cadence de tir et de la portée, les armes
« traditionnelles » soutiennent encore largement la comparaison5. Ces contraintes, déjà non négligeables pour les fantassins, devenaient presque
insurmontables pour les cavaliers. La platine à mèche, en effet, mobilisait pour le tir les deux mains du soldat, ce qui l’obligeait à lâcher la bride. Si
l’on y ajoute le poids et la longueur de l’arme, la difficulté du rechargement et le fait que la course risquait de déplacer la mèche, on comprend
aisément que son utilisation était des plus limitées pour le combat à cheval.

Cette situation changea radicalement dès qu’il fut possible de mettre au point une arme portative qui, par ses dimensions et son poids, était utilisable
à cheval : le pistolet à rouet. L’innovation décisive résidait dans le mécanisme de tir : la platine à rouet, introduite entre la deuxième et la troisième
décennie du XVIe siècle. Le principe de base fait penser à celui de nos briquets qui font jaillir une étincelle grâce à une roue moletée6. Dans le système
à rouet, le tireur tendait à l’aide d’une clé un ressort relié à une roue dentée, jusqu’à enclencher un cran d’arrêt. Il appuyait ensuite sur la détente, ce
qui libérait la roue dont le frottement contre un morceau de pyrite générait des étincelles qui tombaient dans le bassinet et entraînaient la mise à feu7.
La conception d’un tel mécanisme s’avérait cependant délicate et complexe. Le mode d’assemblage du système devait par exemple tenir compte du
fait que celui-ci était en contact avec la poudre d’amorce. Le jeu entre les différentes pièces devait donc être très faible afin de ne pas permettre aux
grains de poudre de s’introduire dans le mécanisme8. En outre, il était nécessaire d’obtenir une synchronisation exacte entre l’ouverture du bassinet et
la production des étincelles, sous peine d’empêcher la mise à feu de la poudre d’amorce. Le ressort, son mécanisme et la gâchette devaient ainsi être
conçus et assemblés avec la finesse d’un mécanisme d’horlogerie, tout en présentant les garanties de solidité minimales pour une utilisation sur le
champ de bataille9. Il en résulte évidemment que la platine à rouet constituait un système plus coûteux et délicat que la platine à mèche, ce qui limita
généralement son utilisation aux cavaliers et aux armes de sport.

Le mécanisme à rouet permit néanmoins la mise au point du pistolet. Celui-ci était en fait une arquebuse miniature que l’on pouvait manier assez
facilement d’une seule main en prenant appui sur la hanche ou la poitrine. L’adoption d’une crosse incurvée permit ensuite de tirer le bras tendu.
Grâce à la platine à rouet, le pistolet, une fois chargé et armé, pouvait être tenu en main jusqu’au moment du tir, lequel s’effectuait ainsi d’une seule
main, libérant la seconde pour la conduite du cheval. Contrairement à l’arquebusier à cheval, le pistolier n’était donc pas contraint d’arrêter sa monture
et pouvait tirer en mouvement, généralement au trot. Autre avantage, alors que le premier ne disposait que d’un seul coup, le second emportait avec lui
plusieurs pistolets et pouvait donc faire feu à plusieurs reprises avant de se retirer pour recharger. Pour Tavannes, d’ailleurs, les arquebusiers tirant à
cheval « ne font rien qui vaille10 ».
Cette arme souffrait cependant de certaines limites. Les premières étaient inhérentes au fonctionnement de la platine à rouet. Son mécanisme, nous
l’avons vu, en faisait une arme délicate nécessitant un entretien contraignant. « Quiconque se veut bien aider de telles armes, il doit en être curieux
[soigneux] comme on est d’un cheval, à quoi il est bien malaisé d’assubjettir les nations qui réputent à cette occupation basse et servile11. » C’est la
raison pour laquelle, selon La Noue, les gendarmes français répugnent à l’utiliser ou l’utilisent mal. Ils s’en remettent à leurs valets pour le chargement
et l’entretien, ce qui explique que la moitié des coups ne partent pas ou, mal chargés, ne sont pas vulnérants.
Les autres limites de l’arme tenaient à ses performances : la portée et la précision. La Noue l’exprime très clairement : « La pistole ne fait quasi nul
effect si elle n’est tirée de trois pas12. » Cette caractéristique obligeait les cavaliers à se rapprocher fort près de l’ennemi pour délivrer leurs coups. La
flamme du coup de pistolet, explique ainsi Basta, doit pouvoir toucher l’ennemi. « Certains s’approchent si près qu’ils mettent leur pistolet sur la
cuisse ou autre partie de l’adversaire13. » C’est d’ailleurs l’avis de Montgommery, pour qui l’on doit tirer à bout portant. Les cavaliers, préconise-t-il,
« ne tireront point qu’appuyé dans le ventre de l’adversaire, au-dessous du bord de la cuirasse dans la première ou seconde lame de la tassette14 ; sinon
qu’ils donnent à l’épaule du cheval15 ». Face à des cuirassiers protégés par leur lourde armure, il convenait de viser les points faibles de celle-ci.
Wallhausen recommande même de ne pas chercher à atteindre le cavalier, mais de viser directement le cheval : « Ne pouvant endommager l’homme,
il faut viser le cœur du cheval de l’ennemi. » Il conseille de « présenter le pistolet sur la gorge du cheval, avec un coup descendant pour que la balle
pénètre mieux jusqu’au cœur ». « Contre un ennemi qui sera moins protégé, on peut placer le coup sur les lieux qu’on trouvera les plus avantageux16. »
Il faut enfin rappeler que le rechargement de l’arme sur un cheval en mouvement ne devait pas être une mince affaire. Il fallait manier la poire à
poudre, placer la bonne dose dans le canon en évitant de verser à côté, puis bourrer, enfoncer la balle et garnir le bassinet tout en contrôlant son cheval
pour s’efforcer de le maintenir dans son rang ; tout cela au milieu de la bousculade, de la poussière et du vacarme des coups de feu17. Malgré ces
limites, les contemporains reconnaissaient la puissance du pistolet. La Noue évoque ainsi la « pistolle », « espouvantable et offensible », et Tavannes
rappelle que le pistolet « porte la mort et la crainte » avec lui18.
L’irruption d’une telle arme sur le champ de bataille ne pouvait manquer de bouleverser les données tactiques et techniques, à commencer par
l’armement défensif.

Les « enclumes immobiles »

La généralisation de la nouvelle cavalerie lourde employant le feu a-t-elle conduit à un allégement des armures ? Rien n’est moins sûr. Il semble
que la tendance à l’allégement soit antérieure à la multiplication des unités de pistoliers, et que celle-ci coïncide au contraire avec un nouvel
alourdissement des armures. Dès les années 1540, en effet, les hommes d’armes paraissent avoir été tentés de ne plus porter l’armure complète.
Fourquevaux fustige ainsi « ces hommes d’armes du temps présent qui veulent être dits homme d’armes et néanmoins être armés et équipés tout ainsi
que les chevau-légers19 ». Ces derniers appartiennent à la cavalerie légère, cependant, même si leurs fonctions sont plus diversifiées que celles des
hommes d’armes, nous pouvons en réalité commencer à les considérer à cette époque comme une forme de cavalerie semi-lourde. Ils ne sont
d’ailleurs « légers » que par rapport au harnois complet des chevaliers. La principale différence, outre la plus grande légèreté de certaines pièces (la
cuirasse par exemple), tient dans la moindre protection des jambes. Les cuissards (ou cuissots) et les faudes (deux ou trois lames articulées protégeant
le bas du ventre) sont remplacés par de longues tassettes qui descendent jusqu’en dessous des genoux. Quant aux grevières (qui protègent la jambe en
dessous du genou), elles sont remplacées par des bottes en buffle.
Cependant, cette tendance à l’allégement ne dure pas. Selon le père Daniel, après avoir allégé les armures sous Henri II, on revint « à l’ancienne
manière » sous Charles IX et Henri III20. Les témoignages des auteurs de la seconde moitié du XVIe siècle paraissent aller dans ce sens, observant
même une nette augmentation du poids des armures. Les causes de ce phénomène semblent assez claires : c’est la généralisation de l’arme à feu qui
est le plus souvent évoquée pour expliquer l’alourdissement des armes défensives. C’est d’ailleurs ce que rappelle La Noue. Les gendarmes « ont eu
bonne raison, dit-il, à cause de la violence des harquebuses et pistolles, de rendre les harnois plus massifs et à meilleure espreuve qu’auparavant21 ».
Le même La Noue souligne plus particulièrement l’importance des transformations induites par l’arrivée des reîtres et de leur terrible pistolet. Tant
que les combats se démêlaient à la lance et à l’épée, le harnois traditionnel suffisait à garantir les hommes d’armes. Mais le développement des armes
à feu, « des grands pistolets », rend ces bardes et ces défenses inutiles22.
Le souci de protection est donc à la mesure du danger auquel font désormais face les combattants. Ceux qui ont adopté les armes à feu s’y trouvent
d’ailleurs tout autant soumis que les lanciers. Pour pouvoir utiliser leur propre puissance de feu, il leur faut en effet s’exposer aux tirs de leurs
ennemis. En outre, la portée réduite des pistolets les oblige à se rapprocher fort près des lignes adverses. Ils ne se résoudraient pas à cette fusillade
mutuelle s’ils n’avaient au moins le sentiment d’être suffisamment protégés par leur armure. Les cavaliers vont donc se trouver entraînés dans une
course à la protection dont les conséquences sont parfaitement observées par les contemporains. Si La Noue reconnaît que les hommes d’armes ont eu
raison de renforcer les armures, c’est pour aussitôt regretter qu’ils soient allés beaucoup trop loin dans cette voie. « Ils ont si fort passé mesure, que la
plupart se sont chargés d’enclumes au lieu de se couvrir d’armure23. » La « beauté de l’homme de cheval » en est amoindrie, toutes ces armes
défensives l’ont « convertie en difformité ».
Mais c’est surtout le poids de l’armure qui pose désormais problème. Au temps d’Henri II, les gendarmes et chevau-légers « n’avaient toutes leurs
armes pesanteur qui les empêchât de les porter vingt et quatre heures. Mais celles d’aujourd’hui sont si grièves qu’un gentilhomme à trente et cinq ans
est tout estropié des épaules d’un tel fardeau24 ». Tavannes fait le même constat. La puissance de pénétration des armes à feu inquiète les cavaliers.
Pour s’en protéger, ils ajoutent au harnois de nouvelles pièces, sacrifiant ainsi la vélocité à la sécurité. « Ceux qui ne veulent rien commettre à leur
fortune ont renforcé leur cuirasse, fabriqué des plastrons doublés de lames, leur casque à l’épreuve du mousquet, se rendant incapable de servir dans
les combats, étant combattus, enchaînés et liés de la pesanteur de leurs armes : ils deviennent enclumes immobiles, chargeant tellement les chevaux
qu’aux moindres accidents ils succombent dessous25. »
L’alourdissement de l’armure eut en tout cas pour conséquence paradoxale d’accélérer l’abandon des pièces défensives protégeant les jambes. Il est
probable en effet que l’on ait cherché, au moins partiellement, à compenser les excès observés au niveau de la cuirasse ou du casque par un allégement
de cette partie du corps. La milice françoise de Louis de Montgommery montre que les gendarmes ne portaient plus que des bottes au début du
XVIIe siècle26.
Ainsi la généralisation du feu, et plus particulièrement du pistolet à rouet, a-t-elle pour conséquence directe l’alourdissement de l’armement
défensif. Cependant, le domaine de l’armement n’est pas le seul concerné. L’introduction du feu dans la charge induit également des transformations
considérables du point de vue des chevaux et des cavaliers.

Une composition différente

Tavannes résume avec une grande lucidité l’une des principales raisons qui expliquent le succès du pistolet : « Les plus faibles hommes, pourveu
qu’ils ayent du courage s’en peuvent bien servir, mesme sur des meschants chevaux27. » Dans cette simple phrase se mesure tout l’enjeu de la
généralisation du pistolet à rouet. Il ne s’agit pas seulement d’introduire une nouvelle arme, mais de changer la nature des cavaliers et des montures.
La raison en est fort simple : tout comme l’arquebuse, le pistolet à rouet ne demande pas d’aptitude particulière. Sa fabrication est certes complexe,
son rechargement n’est pas toujours aisé, mais son utilisation est des plus évidentes : il suffit de tendre le bras, de viser (autant que le permet une telle
arme sur un cheval au trot !) et d’appuyer sur la gâchette. Le contraste est saisissant avec la lance, arme de conception très simple mais dont le
maniement nécessite un long apprentissage et un entraînement continuel. C’est la raison pour laquelle elle est réservée à la noblesse, qui fournit ainsi
l’essentiel des combattants de la cavalerie lourde. Au contraire, n’importe quel homme, pourvu qu’il sache à peu près monter à cheval, peut très vite
apprendre à tirer au pistolet. La tentation est alors grande d’en équiper un grand nombre de simples soldats et de pallier les défauts de l’arme par
l’effet de masse. Dès lors, la question, initialement technique, devient aussi sociale.
Bien sûr, le problème de l’origine sociale s’était posé dès que l’augmentation des effectifs avait rendu impossible le recrutement des gendarmes
dans la seule noblesse. Tuetey remarque ainsi que les compagnies d’ordonnance recrutent moins facilement au fur et à mesure que l’on avance dans le
XVIe siècle28. Mais le problème prend une tout autre ampleur avec l’apparition des reîtres et des pistoliers à partir du milieu du siècle. D’abord parce
que les roturiers admis dans la gendarmerie sont souvent issus de familles d’une certaine condition, en voie d’agrégation à la noblesse ou vivant
noblement, alors que les pistoliers peuvent avoir les plus basses origines. D’autre part, même si ces derniers ne sont pas les premières troupes montées
à être composées de roturiers, il ne s’agissait alors que d’arquebusiers à cheval ou d’estradiots, qui ne méritaient pas le nom de cavalerie. Avec les
reîtres et les pistoliers, il est cette fois question d’unités lourdement armées, qui ont pour mission de s’opposer directement aux gentilshommes des
compagnies d’ordonnance et des chevau-légers ; et qui le font plusieurs fois avec succès.
Cette caractéristique sociale des troupes de reîtres est remarquée des contemporains. Tavannes en fait même une des raisons de leur faiblesse :
« Tant que les reîtres feront de leurs valets leurs compagnons, qu’ils tourneront à gauche pour recharger sans se mêler […] ils seront battus par notre
gendarmerie29. » Wallhausen fut sans doute un des plus sévères à l’égard de ces nouvelles troupes de cavalerie. Il oppose très nettement les lanciers,
gentilshommes de qualité, aux « lourdauds » que l’on demande pour les cuirassiers30. Il regrette que l’on ait surtout cherché l’effet de nombre, aux
dépens de la qualité, et que la majorité des unités de cavalerie soient désormais composées de « serviteurs apostés ou viles canailles amassées de toute
part pour accomplir le nombre31 ».
L’attaque est vive, lourde de préjugés, mais significative. Elle renvoie à l’image de la cavalerie, et plus particulièrement de la cavalerie lourde.
Celle-ci, héritière directe de la chevalerie, incarne aussi ses valeurs et celles de la noblesse. Il a pu apparaître insupportable à certains que l’arme noble
par excellence pût être constituée d’hommes de basse extraction, et que ceux-ci eussent en outre l’insolence de tenir en échec les véritables
gentilshommes.
Pourtant, Wallhausen peut bien vitupérer les pistoliers, ces derniers n’en témoignent pas moins du processus de « démocratisation » intervenu dans
les troupes françaises durant les guerres de Religion. Les nobles « se sont vus ravir définitivement le monopole du métier des armes, même la
cavalerie lourde n’est plus pour eux un domaine réservé32 ». Louis XIII essaya bien encore de maintenir une part minimale de nobles dans ses
compagnies de cavalerie légère, comme le montre l’ordonnance de 162933. Mais ces tentatives étaient illusoires : les besoins en hommes devenaient
désormais trop importants. Par ailleurs, « l’état de simple cavalier était devenu trop humiliant pour que la noblesse voulût bien s’en contenter34 ». Le
corps des officiers lui-même s’ouvrit relativement aux roturiers, plus que dans l’infanterie en tous les cas35. Paradoxalement, il apparaît sur le long
terme que cette ouverture n’affecta pas le caractère noble de la cavalerie. Peut-être parce que, comme le remarque Hervé Drévillon, « le statut noble de
la cavalerie ne tenait pas tant au caractère social de son recrutement qu’à la dignité intrinsèque de l’arme36 ».

Mais, comme le souligne Tavannes, les conséquences de l’usage du pistolet ne se limitent pas aux seuls cavaliers, les montures elles-mêmes sont
concernées. Alors que les gendarmes se doivent d’avoir de coûteux destriers, les pistoliers et cuirassiers peuvent se contenter de « méchants chevaux »
sans que cela les empêche de faire leur office.
Cette remarque n’est pas propre à Tavannes, elle est même plus largement développée encore chez Basta et Wallhausen. Pour le général italien, il
s’agit même là d’une des principales raisons qui expliquent la progressive disparition des lanciers et leur infériorité par rapport aux « corasses »
(cuirassiers). Les contraintes liées à l’usage de la lance (le galop par exemple) obligent en effet les premiers à posséder de très bons chevaux, des
montures « de prix37 ». Ce n’est absolument pas le cas des seconds. Ceux-ci combattant principalement avec leurs armes à feu, ils n’ont pas besoin de
charger au galop ; cette allure est même en l’occurrence plutôt déconseillée si l’on veut effectuer un tir dans les conditions les moins défavorables
possible. D’autre part, l’usage du feu les contraint également à porter une armure assez lourde, à l’épreuve des balles, dont le poids n’a rien à envier à
celle des chevaliers. Il leur faut donc « un fort et pesant cheval38 ». Ces caractéristiques permettent de monter les corasses à moindre frais, et ainsi de
les recruter en plus grand nombre, car ils n’ont finalement besoin que de « chevaux médiocres qui se trouvent partout suffisants ».
En osant l’anachronisme, on pourrait dire que Basta pose ici le problème en termes de rapport coût/efficacité. Quels avantages peuvent donc espérer
les lanciers, montés sur des chevaux de prix, face à des cuirasses à l’armure pesante, sur des chevaux de moindre valeur ? « Ils risquent ainsi une perte
importante sans espérer qu’un petit profit ou même aucun39. »

L’analyse est teintée de beaucoup plus d’acrimonie chez Wallhausen. Le déclin de la lance et le succès croissant des « corasses » est pour lui
militairement critiquable, socialement inacceptable. La question des montures est un moyen supplémentaire de souligner le mépris qu’il éprouve pour
ces pistoliers. Ceux-ci ne seraient finalement pas autre chose qu’une forme abâtardie de lanciers : « Ote-lui [au lancier] avec la lance le bon cheval, lui
donnant un moindre, pesant et inutile pour une subite violence et ce sera alors un corassier40. » Contrairement à Basta, les médiocres montures des
pistoliers ne constituent pas selon lui un avantage, bien au contraire, elles sont un signe d’infériorité et un facteur de faiblesse. Il nie par exemple que
ces chevaux puissent se satisfaire d’un sol mou et incommode, alors que les destriers ne peuvent charger que sur un terrain dur et uniforme. Il
« oublie » ainsi que les seconds doivent atteindre le galop, alors que les premiers peuvent se contenter du trot.
D’une manière générale, Wallhausen paraît ne pas comprendre, ou ne pas vouloir comprendre, le principe sur lequel Basta fonde son
argumentation. Il ne parvient pas à appréhender la guerre en termes d’économie, dans le sens du meilleur effet au moindre coût. C’est justement parce
que le cheval du lancier est le plus cher, trop cher par rapport aux avantages qu’il apporte, qu’il est de moins en moins utilisé et que cette catégorie de
cavalerie lourde est presque abandonnée.

La composition de ces nouvelles unités de cavalerie lourde pose évidemment la question de leur aptitude à monter à cheval et à manier leurs armes.
Le premier élément constituait une des bases de la culture aristocratique, les jeunes gens qui rejoignaient les compagnies d’ordonnance savaient
généralement déjà fort bien monter. Quant au maniement des armes, les hommes d’armes s’y exerçaient de manière permanente, tant individuellement
que lors des tournois et autres jeux de chevalerie. Mais qu’en est-il des reîtres et des pistoliers ?
On pourrait penser que les méthodes de combat développées par ces derniers – notamment la caracole – impliquaient un haut niveau d’équitation.
Les progrès considérables réalisés par l’école italienne d’équitation41, et diffusés ensuite hors de la péninsule, auraient justement pu offrir la base
technique nécessaire à l’apparition et à la généralisation de ces nouvelles méthodes. Pourtant, les discours des auteurs du début du XVIIe siècle ne
paraissent pas exiger des cuirassiers une habileté particulière en ce domaine. Au contraire, Basta affirme que « tout homme armé de cette manière
[cuirasse, pistolets et cheval médiocre] peut, avec un peu d’exercice, servir comme cuirassier42 ». C’est aussi l’avis de Melzo pour qui « tout homme
peut facilement acquérir l’habileté nécessaire à cette arme43 ».
Ces observations iraient à l’encontre de l’idée selon laquelle le développement de l’usage des cuirassiers a été rendu possible par un accroissement
concomitant du niveau d’équitation. L’équitation développée dans les académies italiennes vers le milieu du XVIe siècle avait beau être très novatrice,
ce n’était sans doute pas celle qui était destinée aux reîtres germaniques et aux troupes qui les copièrent. Les pistoliers et autres cuirassiers, dont une
partie s’engageait sans doute sans savoir monter, pratiquaient vraisemblablement une équitation plus élémentaire que les gentilshommes des
compagnies d’ordonnance. Il serait bien évidemment exagéré d’affirmer que des manœuvres comme la caracole étaient aisées à réaliser, mais il n’est
pas sûr qu’elles aient exigé une maîtrise individuelle de l’équitation particulièrement poussée ; d’autant que pour certains auteurs la caracole n’était
que peu utilisée sur le champ de bataille. Les pistoliers devaient principalement savoir contrôler leur monture au trot, tirer (viser serait un bien grand
mot) et tourner à gauche.
Il faudrait ainsi sans doute nuancer l’affirmation selon laquelle « la pratique d’une telle équitation [la science équestre héritée des Italiens],
aujourd’hui réservée à de rares spécialistes, faisait alors partie de l’entraînement au combat des cavaliers du rang44 ». Elle n’était vraisemblablement
pas à la portée de ces cavaliers, pas plus que de leurs montures, que tous s’accordent à reconnaître médiocres et de peu de prix.

L’essentiel tenait finalement moins à l’équitation proprement dite, à l’instruction initiale de chaque cavalier, qu’à l’instruction collective de
l’escadron. En effet, si le niveau d’équitation des reîtres et des pistoliers n’est pas plus élevé que celui des gendarmes, il est par contre indispensable
que ces hommes soient exercés à se mouvoir ensemble. C’est peut-être là, dans cette dimension collective de l’instruction, et dans la discipline qui la
sous-tend, que réside la véritable nouveauté qui caractérise le passage de la chevalerie à la cavalerie. De ce point de vue, si elle n’a peut-être pas été
très usitée sur le champ de bataille, la fameuse caracole, ou « limaçon », représente sans aucun doute un très bon exercice pour former un escadron ;
en même temps, d’ailleurs, qu’un excellent moyen de mesurer les progrès de l’instruction dans la cavalerie.
Il est clair qu’un capitaine de cavalerie qui parvenait à obtenir de sa compagnie qu’elle exécutât une parfaite caracole avait ses hommes sous
contrôle et disposait d’une troupe véritablement disciplinée45. On ne pouvait en effet atteindre ce but sans un effort et un travail considérables, tant de
la part des cavaliers que des chevaux. La troupe devenait alors un véritable « corps tactique dans lequel chaque cavalier était intégré comme un simple
engrenage et dont la tête et l’âme résidaient dans son chef, le capitaine46 ». L’affirmation de l’instruction collective est bien le symbole de l’effacement
du « guerrier » individualiste au profit d’un art de la guerre davantage fondé sur la discipline et la cohésion du groupe.
Cette dimension nouvelle de l’instruction n’est pas théorisée dans la seconde moitié du XVIe siècle. Il paraît cependant difficile de penser qu’elle
n’occupe pas une grande place dans la pratique de la guerre. Les capitaines de reîtres et de pistoliers savent que c’est là un élément primordial pour
rendre leurs troupes aptes au combat. C’est à eux et à leurs subordonnés que revient la charge de cet entraînement, même si celui-ci varie sans nul
doute sensiblement d’une unité à l’autre puisque aucune norme n’est encore venue le fixer. Il en va de même pour l’exercice des armes. Ce domaine
échappe presque totalement au champ de la réflexion militaire. Il est laissé à la seule initiative des officiers subalternes et des vétérans, qui tâchent
d’enseigner aux recrues, de manière empirique, les rudiments du tir et de l’escrime à cheval.

Le triomphe du feu

Il suffit de considérer l’ensemble des conséquences induites par l’introduction du feu dans la cavalerie lourde pour comprendre que la morphologie
de la charge ne peut qu’en être profondément bouleversée. L’apparition du pistolet, et à travers lui du feu, est bien l’élément clé de cette
transformation. Les contraintes d’utilisation du pistolet imposent par exemple, pour en tirer le meilleur parti, que l’on réduise l’allure de la charge.
Mais la volonté de développer la puissance de feu conduit aussi à remettre en cause l’organisation tactique elle-même. La haie, formation mince
adaptée à la lance, ne convient plus en effet à une charge fondée sur l’usage du feu. Pas plus que l’idée d’une attaque frontale et brutale, telle que la
concevaient les chevaliers.

Vers la disparition de la charge chevaleresque

Les reîtres et leurs nouveaux modes de combat remettent en cause les principes qui fondent la charge traditionnelle des hommes d’armes depuis
plusieurs siècles. L’usage de la lance et la nécessité du galop, l’habitude de charger en haie et de rechercher le choc frontal, tous ces éléments sont
progressivement amenés à disparaître, confrontés à l’affirmation des nouveaux principes de charge fondés sur le feu, le trot et la formation profonde
en escadron.

L’adoption du pistolet prouve tout d’abord l’étonnante capacité d’adaptation d’une arme que certains considèrent comme un foyer de
conservatisme, incapable d’intégrer les rapides transformations de l’art de la guerre47.
Il s’agissait sans doute au départ de trouver une solution nouvelle à un vieux problème : le très net renforcement de la capacité défensive de
l’infanterie. La cavalerie put voir dans la nouvelle arme un moyen de contrecarrer les massifs « hérissons » de piques des Suisses et des lansquenets.
Le problème, bien sûr, tient au fait que l’infanterie elle-même sut rapidement tirer un bon usage de ses propres armes à feu. Certes, il ne fut pas
forcément facile d’imaginer des configurations satisfaisantes permettant de faire combattre ensemble les piquiers et les arquebusiers48. Ces deux armes
pouvaient même être engagées séparément, ce qui rendait alors la charge au pistolet assez redoutable pour les piquiers isolés. Cependant, face à des
combinaisons de manches de mousquetaires adjointes à de solides carrés de piquiers, la tâche s’avérait nettement plus ardue. Pour George T. Denison,
l’emploi du pistolet dans ces conditions était absurde et allait à l’encontre du « génie de cette arme ». Montés sur des animaux qui faisaient d’eux des
cibles distinctes et comptant principalement sur des armes à feu requérant une visée stable et minutieuse, contre une infanterie qui utilisait des armes
similaires et de plus forte puissance, les reîtres et leurs semblables défiaient la logique49.

Si l’on reconnaît que les charges de pistoliers contre des bataillons de piquiers et d’arquebusiers doivent tourner en défaveur des premiers, on peut
toutefois se demander pourquoi l’on ne cessa pas alors d’utiliser les pistolets. Pour le comprendre, il faut tout d’abord accepter le fait que cette arme
n’était pas exclusivement destinée aux charges contre l’infanterie : on ne doit pas oublier que les reîtres obtinrent leurs plus grands succès contre les
gendarmes, à Saint-Quentin (1557) ou Dreux (1562) par exemple50. Cette configuration du combat de cavalerie, opposant directement le feu au fer, le
pistolet à la lance, était tout à fait reconnue des contemporains. La Noue accorde d’ailleurs un long développement à ce sujet, dans un chapitre
clairement intitulé « Qu’un escadron de reîtres doit battre un escadron de lances51 ».
L’une des clés de la supériorité des reîtres se trouve justement dans l’utilisation des pistolets. Il faut avouer que les « pistolles », bien que filles de
ces instruments diaboliques inventés pour dépeupler les royaumes, sont « très dangereuses quand on s’en sait bien aider » ; ce pour quoi les Allemands
« emportent le prix52 ». Alors que le gendarme ne se sert de sa lance qu’une fois, le reître, qui porte plusieurs pistolets, peut tirer six ou sept coups. Ces
coups pouvant endommager l’armure du lancier davantage que la lance celle du reître, il s’ensuit que ce dernier est à égalité pour les armes défensives
mais obtient la supériorité pour les offensives53.
Ainsi armés, les reîtres peuvent donc défier les lanciers, à condition toutefois qu’ils renoncent à certaines mauvaises coutumes qui contrebalancent
leur supériorité. La Noue vise ici la caracole, dont le mouvement essentiel, et justement le plus dangereux, consiste à tourner le dos à l’ennemi afin
d’aller recharger les armes, ce dont ne peut manquer de profiter un adversaire déterminé54. Ainsi le pistolet ne peut pas tout, et l’impact du feu peut
être annulé s’il n’est pas employé correctement, c’est-à-dire si les reîtres refusent le contact. Ils n’ont en effet pas grand-chose à craindre de la lance,
car, affirme La Noue, si elle peut blesser les chevaux, il y a du miracle quand elle parvient à tuer un homme55. Au contraire, au moment de heurter
l’adversaire, le coup tiré à bout portant est très efficace, les pistoliers expérimentés visant toujours les cuisses et le visage. C’est à cet instant
également que le second rang doit tirer, la puissance de feu ainsi dégagée mettra hors d’état la moitié de la tête de l’escadron de gendarmes. Les reîtres
prennent ainsi l’avantage avant même d’en venir directement aux mains ; ce qu’ils ne doivent pas non plus appréhender, car l’expérience confirme que
« les reîtres ne sont point si dangereux que quand on est mêlé avec eux56 ».
Ainsi, lorsqu’ils emploient correctement leur feu, le résultat est généralement sans appel : « Si on veut regarder aux reîtres qui ont attaqué comme
ils doivent, on trouvera qu’ils ont fait du meurtre et mis des lanciers à vau de route57. » Malgré les arguments de Roger Williams58 et d’autres
théoriciens encore plus tardifs, comme Wallhausen, on ne peut que constater l’abandon plus ou moins rapide de la lance. Sa disparition, qui se fit
progressivement en Europe de l’Ouest, fut sans doute plus précoce dans le royaume de France et aux Pays-Bas59.

De fait, il apparaît que les gendarmes français eux-mêmes modifièrent progressivement leur attitude vis-à-vis du pistolet. La Noue le remarque dans
les années 1580, « le gendarme porte lui aussi une pistole », dont il se sert lorsque sa lance est rompue. Certes, les hommes d’armes paraissent encore
ne s’en servir que du bout des doigts, et délèguent le soin de la charger et de l’entretenir à leurs valets60. Pourtant, cette observation est significative de
l’importance du feu dans les combats de cavalerie, puisque même les chevaliers, bravant tout doucement leur mépris et leurs préjugés, sont contraints
de lui faire une place.
Cette tendance va s’affirmer à la fin du siècle. Bien sûr, les résistances sont encore fortes. Certains espèrent contrecarrer l’efficacité du feu en
augmentant la protection de leur armure. D’autres, les gendarmes catholiques notamment, continuent de s’appuyer principalement sur leur lance,
comme le montrent les dernières grandes batailles des guerres de Religion (Coutras 1587, Arques 1589, Ivry 1590). Mais les leçons de ces combats
seront retenues, et le discours de Jean de Tavannes à la fin du règne d’Henri IV lève toute ambiguïté. Il n’est plus lieu désormais de discuter qui de la
lance ou du pistolet doit l’emporter. Même s’il ne nie pas les inconvénients de ce dernier, il est clair pour Tavannes que « le pistolet emporte le
dessus ; il perce, il tue, il porte la mort et la crainte avec soi61 ». L’époque n’est plus à la demi-mesure, la lance, avec la hache et la masse d’armes, fait
bien partie des armes « de nos aïeux ».
On mesure bien ici le chemin parcouru depuis le milieu du siècle. Non seulement la noblesse française s’est vue contrainte de s’équiper d’armes à
feu, mais il lui a fallu également abandonner la lance, l’arme qui fondait sa spécificité et son prestige. Les explications économiques et sociales pèsent
certainement assez lourd dans ce bouleversement (difficulté à trouver des bons chevaux, fin des tournois). Mais les gentilshommes doivent surtout
s’adapter vaille que vaille à la menace nouvelle que constitue le feu, et principalement le pistolet. Il faut changer ou mourir. « La forme de la guerre
est changée, conclut pragmatiquement le vicomte de Tavannes, de la lance inutile aux pistolets62. » S’il est clair que le feu est le principal responsable
de cette transformation, il paraît tout aussi évident que ce n’est pas celui des fantassins qui est décisif. « Ce n’est pas l’infanterie mais les pistoliers à
cheval qui mirent fin au long règne du cavalier lourd armé de la lance63. »

La généralisation des armes à feu dans la cavalerie lourde, et particulièrement le pistolet, ne pouvait pas ne pas avoir d’influence sur l’allure de la
charge. Les lanciers chargeaient au galop pour obtenir de leur lance le meilleur effet possible, les cavaliers qui utilisent l’arme à feu ne sont plus
astreints à garder une telle allure, d’autant que leur arme leur impose de nouvelles contraintes. En effet, si le pistolet peut être tenu d’une seule main,
son usage n’en comporte pas moins certaines limites. Ainsi, ajuster son tir sur un cheval au galop, avec des armes dont la précision n’est pas le point
fort, s’avère être un exercice très aléatoire. D’autre part, on ne doit pas oublier que la transformation des montures a également accompagné celle des
armes. Les reîtres et pistoliers disposent de chevaux de qualité nettement inférieure à ceux que possèdent les gendarmes.
Enfin, l’inadaptation du galop apparaît particulièrement dans le cadre de la caracole. Il s’agit dans l’idéal pour l’escadron de s’approcher au plus
près de l’ennemi pour tirer un ou deux coups, puis de faire demi-tour afin de recharger les armes. Cette manœuvre, qui repose exclusivement sur
l’usage du feu, ne peut être exécutée au galop. L’unité perdrait sa cohésion, la salve serait dispersée et inefficace. Ce dernier élément s’ajoute aux
précédents et permet de comprendre qu’il était sans doute assez difficile à cette nouvelle cavalerie lourde de charger à une allure très rapide. Ce que
Giorgio Basta exprime encore une fois très clairement : « La corasse ne va rencontrer plus grand mouvement que le trot et fuit le fuyard de galop64. »

Cependant, les logiques techniques et tactiques ne sont pas seules en jeu, le recrutement des nouveaux cavaliers doit également être pris en compte.
Nous avons vu que l’usage des pistolets permet aux généraux de lever des effectifs de cuirassiers plus importants. Mais les nouvelles recrues ne font
pas toujours l’unanimité, la quantité s’obtenant aux dépens de la « qualité » sociale. Basta et Wallhausen ont à ce sujet des propos qui, pour être
parfois acerbes et empreints de préjugés aristocratiques65, n’en témoignent pas moins d’un phénomène bien réel dont les conséquences au combat
peuvent être facilement appréhendées. Tant que les unités de cavalerie lourde étaient constituées majoritairement de gentilshommes, le souci de gloire
et d’honneur – ou tout au moins celui d’éviter le déshonneur – les entraînait et garantissait souvent sinon le succès, du moins la bonne conduite de la
charge. Dès lors que les rangs sont principalement composés de roturiers et de gens de petite qualité, la « motivation » des hommes à aller jusqu’au
bout de la charge est mise en question. Parce que les cadres sociaux et psychologiques qui permettaient aux aristocrates de dépasser leurs peurs sont
beaucoup moins prégnants chez ces hommes, les officiers deviennent méfiants66.
Ce phénomène est particulièrement récurrent dans les écrits de Tavannes. Celui-ci, comme certains de ses contemporains, ne nie pas l’intérêt du
galop dont il a parfaitement perçu les avantages : « L’élancement de la course augmente la force, emporte et sert particulièrement la cavalerie, les
éperons mettent les chevaux hors de considération du danger67. » Il est pourtant très réticent à conseiller cette allure, en raison de la fiabilité des
troupes. La marche d’approche doit être particulièrement appliquée. Les cavaliers n’ont ni l’instruction équestre ni les montures des anciens
chevaliers, ils paraissent incapables d’avancer rapidement tout en gardant la cohésion de l’escadron. Un capitaine qui accélérerait trop vite son allure
ne mènerait au combat que des gens désordonnés. Quant à la phase finale de la charge, celle où les escadrons sont censés donner le maximum de
vitesse, Tavannes est encore plus circonspect. Sa préférence va assez nettement à une allure lente.
La raison tient encore une fois à la qualité des hommes, que le capitaine pousse plus qu’il n’entraîne, et qui l’empêche d’envisager une attaque à
toute bride. En effet, si le galop accroît la force des hommes et des chevaux, il donne aussi « beaucoup plus de moyens à ceux qui n’ont volonté de se
mêler parmi cet élancement, de faire halte, tenir bride, et de se dépêtrer de la charge68 ». « Les poltrons se défont des charges [au galop], tenant bride à
six pas de l’ennemi, et laissant enfoncer leurs compagnons ; mais les charges au pas, au petit trot, les font connaître tels qu’ils sont et leur font perdre
l’artifice ; les derniers rangs les poussent malgré eux69. » C’est en tout cas l’allure qui devait être la plus fréquemment adoptée dans la pratique : « Les
charges de maintenant se font au trot », observe-t-il en guise de conclusion70.

Les observations de Tavannes permettent de prendre la mesure des limites qui touchent et contraignent la cavalerie du temps. La charge au galop
présente un double avantage, à la fois physique et moral, mais elle ne peut être envisagée du fait du manque d’instruction des cavaliers et du peu de
confiance qu’ont les capitaines envers une partie d’entre eux. Ce ne sont plus ces gentilshommes desquels La Noue disait, non sans orgueil : « Il est
difficile de faire tenir en un tel ordre [l’escadron] notre nation, […] chacun veut être des premiers à marcher et à combattre71. » Certains pourtant,
comme Montgommery, tiennent à préserver le galop, au moins dans les derniers pas, comme le fit le roi de Navarre à Coutras (1587). Ses propos,
d’ailleurs, ne sont pas faux ou déraisonnables72. Cependant c’est une chose qu’un Henri IV, capitaine d’exception, entraînant au galop ses gendarmes
huguenots et c’en est une tout autre que d’emmener à la charge des cavaliers ordinaires73. Le galop n’est pas intrinsèquement rejeté, mais il ne paraît
plus être adapté à ce temps.

Après la lance et le galop, la haie est elle aussi remise en cause. A partir de la fin du règne d’Henri II en effet, les haies sont confrontées à une
nouvelle formation tactique venue d’Allemagne et popularisée par les reîtres : l’escadron.
Malgré les défaites de Saint-Quentin (1557) et de Gravelines (1558), la gendarmerie française ne se précipite pas pour adopter la nouvelle
formation. Les premiers engagements des guerres civiles voient donc encore les haies des hommes d’armes affronter les escadrons des reîtres
germaniques. A Dreux (1562) notamment, Tavannes décrit clairement la déroute des gendarmes de Damville et du connétable de Montmorency,
défaits par les gros escadrons des pistoliers allemands au service des réformés74.
La leçon de Dreux fut longue cependant à porter ses fruits, et l’escadron rencontra longtemps de vives résistances. C’est sans doute l’un des
principaux enjeux du fameux quinzième Discours de La Noue : « Que la forme ancienne de ranger la cavalerie en haie ou en file est maintenant peu
utile, et qu’il est nécessaire qu’elle prenne l’usage des escadrons75. » Certains hommes de guerre, très attachés à « l’ancienne coutume », demeurent
convaincus de la nécessité de n’en point changer. Il s’agit pour l’auteur d’emporter leurs résistances, et de les convaincre « que la façon qu’on a
observée jusqu’à cette heure de la [la cavalerie] ranger doit être laissée pour prendre celle que la raison nous admoneste de suivre comme
meilleure76 ». « Il ne faut point beaucoup s’ébahir », en effet, des défaites essuyées par les haies, « car la raison naturelle le démontre, qui veut que le
fort emporte le faible, et que six ou sept rangs de cavalerie joints en renversent un seul ». La force des fameux reîtres tient au moins autant à leur
formation profonde qu’à leurs armes à feu. Leurs escadrons « sont si épais qu’il n’y a moyen de passer à travers77 ».
C’est en fait à Henri IV qu’il revient d’achever la transformation de la structure tactique de la cavalerie réformée, puis de l’étendre à toute la
cavalerie française. Le roi était personnellement convaincu de la nécessité de charger en escadron plutôt qu’en haie. C’est d’ailleurs un point qui se
trouve souligné par les textes de propagande, comme le Discours véritable, récit de la bataille d’Ivry : « Sa dite majesté qui a expérimenté en d’autres
batailles et combats, qu’il est plus avantageux de faire combattre la cavalerie en escadron qu’en haie (même la sienne qui n’a point de lance), elle
départit toute sa dite cavalerie en sept régiments, rangés en autant d’escadrons78. » Son action en ce domaine fut bien sûr influencée par l’exemple et
les réflexions de quelques grands capitaines, comme La Noue et Gaspard de Coligny. Son œuvre n’en apparaît pas moins décisive : il systématisa
l’emploi de cette formation et l’imposa à la cavalerie.
Les reîtres composaient initialement des unités très importantes. Franco Cardini parle d’escadrons de vingt-cinq cavaliers de front sur quinze ou
vingt rangs, soit entre trois cent soixante-quinze et cinq cents hommes79. Leur taille put cependant être encore plus considérable. Selon Tavannes, la
force d’un « gros escadron » de reîtres pouvait atteindre mille cinq cents à deux mille hommes80. C’est, semble-t-il, à une formation de cette taille
(environ deux mille) que s’affrontèrent les haies de gendarmes et chevau-légers français à Renty (155481). De tels effectifs induisent des formations
aux dimensions considérables. Tavannes évoque quinze ou seize rangs de profondeur, et un front de cent à cent trente hommes. Les escadrons de
reîtres constituaient ainsi des rectangles massifs et lourds, lents à se mouvoir. Des raisons objectives ont pu déterminer de telles proportions. La
volonté par exemple de produire un feu roulant, ou le souci de présenter un bloc suffisamment compact face à l’ennemi. Il apparut néanmoins assez
vite que ces avantages sacrifiaient par trop la manœuvrabilité des unités. Leur profondeur exagérée rendait en outre inutile une partie des cavaliers, qui
ne pouvaient prendre part au combat82.
Il apparut donc nécessaire de diminuer les effectifs et de chercher un nouvel équilibre entre les rangs et les files. La Noue, dès les années 1580,
envisage de réduire la profondeur de l’escadron à sept rangs seulement83. Henri IV, familier des réflexions de La Noue, semble avoir retenu cette idée.
Il déploie ainsi fréquemment ses escadrons sur six ou sept rangs84. C’est le cas par exemple à Coutras (1587), où il range les cavaliers de ses deux
principaux escadrons sur six rangs et cinquante de front85. Il va même plus loin à Ivry (1590) : pour faire face aux gros effectifs de Mayenne, il
n’hésite pas à ordonner son escadron sur cent vingt hommes de front et seulement cinq rangs86.
La diminution de la profondeur de l’escadron ne peut être simplement considérée comme une réponse à la supériorité numérique des troupes de la
Ligue. Certes, réduire le nombre de rangs permet au roi de conserver un front étendu, et d’éviter ainsi d’être enveloppé par l’ennemi. Mais il ne fait
aucun doute que cette décision résulte également d’un véritable choix tactique, fruit de son expérience et de sa pratique de la guerre. Ces nouveaux
escadrons firent la preuve de leur efficacité au combat. Ils s’avéraient particulièrement flexibles et pouvaient facilement s’adapter aux circonstances. A
Ivry, Henri demanda à ses cavaliers de maintenir leurs files et leurs rangs serrés, afin de produire un plus grand effet contre les lignes inégales et
désordonnées de la cavalerie ligueuse87. A Amiens (1597), au contraire, le roi commanda à ses hommes de laisser entre eux un large espace, de façon à
ce que le choc des lances espagnoles se perde en partie dans les vides de l’escadron88. En homme de guerre pragmatique, Henri IV a su faire évoluer
l’équilibre de l’escadron afin d’obtenir des unités plus souples et plus manœuvrables. Ce qui fait la singularité d’Henri IV, écrit Ronald S. Love, c’est
la manière dont il organisa et entraîna ses escadrons, combinant la puissance et la masse de la formation des reîtres avec la vitesse et la force de choc
des hommes d’armes89.

Les nouveaux modes de charge

Les principes qui s’imposent progressivement à partir du milieu du XVIe siècle dessinent une façon de charger qui n’a plus rien à voir avec celle des
hommes d’armes. L’objectif est d’exploiter au maximum la puissance de feu des cavaliers : pour cela les reîtres mettent au point la célèbre tactique de
la caracole, qui permet en théorie de générer un feu continu. Bien qu’elle soit souvent évoquée par les historiens, il n’est pas inutile d’analyser en
détail son déroulement, d’abord parce que ce terme recouvre en fait plusieurs variantes, ensuite parce que l’efficacité de cette tactique a fréquemment
été mise en question. Cependant, quel que soit le degré d’efficience de la caracole, il n’en reste pas moins vrai que les nouveaux modes de charge
fondés sur le feu se sont généralisés durant les guerres de Religion. D’habiles et pragmatiques capitaines, comme Henri de Navarre, surent en effet
tirer profit des principes de charge introduits par les reîtres tout en s’accommodant de leurs inconvénients.
On connaît la rapide description que Tavannes a faite de la caracole : après avoir fait feu, « le premier rang tourne à gauche, découvrant le second
qui tire de même, et le tiers semblablement, l’un après l’autre, faisant un limaçon et s’éloignant à main gauche pour recharger90 ». On peut se
représenter ce gros escadron de mille ou mille cinq cents cavaliers, cuirassés jusqu’au genou, avançant au pas ou au petit trot. Les hommes conduisent
leur monture de la main gauche, la droite tient le pistolet à rouet, chargé et armé. Il faut s’approcher fort près de l’ennemi compte tenu de la faible
portée de l’arme. A moins de dix mètres le premier rang se détache et fait feu. On imagine aisément la précision du tir sur un cheval au trot. Les
secousses produites par cette allure ne permettent guère d’ajuster. Il faut de toute façon faire vite, car les cavaliers doivent céder la place au second
rang en dégageant par la gauche. Il leur faut rapidement venir se replacer à la queue de l’escadron pour recharger leur arme.
FIGURE 1
Deux façons d’exécuter la caracole ou « limaçon »
Les cavaliers ici représentés sont des arquebusiers, mais ces manœuvres étaient exécutées à peu près de la même manière par les reîtres. On notera toutefois que si le pistolet conduit généralement les
reîtres à dégager par la gauche, l’usage de l’arquebuse impose plutôt un dégagement par la droite. Jean-Jacques de Wallhausen, Art militaire à cheval, instruction des principes et fondements de la
cavalerie et des quatre espèces… par J.-J. de Wallhausen, principal capitaine des gardes de la louable ville de Dantzig, imprimé par Paul Jacques au frais de Théodore de Bry, Francfort, 1616, figure 34
(photographie BNF).

FIGURE 2
La caracole par escadron

D’après François de La Noue, Discours politiques et militaires, éd. F. E. Sutcliffe, Genève, Droz, 1967.

Il existe quelques variantes au « limaçon » traditionnel. Parfois le rang qui doit tirer se détache de l’escadron pour venir raser le flanc de l’ennemi et
ne délivre sa salve qu’à ce moment. Il va ensuite bien sûr rejoindre l’arrière de la formation afin de recharger. Brent Nosworthy évoque également une
autre façon de procéder. L’escadron arrive cette fois sur le flanc de l’ennemi et garde cette position durant toute la manœuvre. Chaque rang à son tour
se détache, vient se placer devant le front adverse et tire avant de regagner la queue de l’escadron. Cette pratique permettrait de préserver les autres
rangs qui demeureraient ainsi à l’abri du feu ennemi en attendant leur tour91. Le principe de ces variantes reste cependant le même. Les rangs tirent les
uns après les autres pour produire un feu continu et viennent ensuite reprendre leur place à la queue de la formation par deux demi-voltes. Les
cavaliers se détachent généralement par la gauche, la majorité tirant de la main droite, mais les contraintes du terrain exigent parfois qu’ils fassent leur
conversion de l’autre côté. Les volutes larges et régulières décrites par les évolutions des lignes de cavaliers valurent à cette manœuvre son nom,
dérivant de l’espagnol caracola, terme équivalent au « limaçon » français ou au schnecke allemand92.

Il semble cependant que ce « limaçon », ce système processionnaire, ne soit pas la seule façon d’exécuter la caracole. C’est du moins ce que laisse
croire le témoignage de La Noue. Evoquant la première des caractéristiques de la tactique des reîtres, il explique ainsi « qu’étant à vingt pas des
ennemis, ils leur tournent le flanc & déchargent sur eux leur salve de pistolles, parce que (disent-ils) plus de gens peuvent tirer que s’ils heurtaient par
la tête. Et si lesdits ennemis s’étonnent & tournent le dos, sans doute ils les mettent à mal. Mais s’ils tiennent ferme, ils vont refaire un grand circuit
pour recharger ou reprendre nouvelles pistolles93 ». La Noue évoque explicitement le « grand circuit » que font les reîtres pour aller recharger leur
pistolet après avoir tiré, comme dans le limaçon présenté plus haut. Il n’est toutefois pas question ici de détacher les rangs un par un et de les envoyer
successivement faire leur décharge sur l’ennemi. Il apparaît plutôt que la caracole est effectuée d’un seul mouvement par l’escadron entier. Il faudrait
alors comprendre que c’est l’ensemble de l’escadron qui gagne les flancs de l’adversaire, et qu’alors ce n’est pas un seul rang mais bien tous les
cavaliers qui le peuvent, c’est-à-dire les deux ou trois premiers rangs, qui font feu en même temps. Une autre observation de La Noue vient d’ailleurs
renforcer cette impression. « Une autre coustume qu’ils observent, ajoute-t-il, est que lorsque les premiers rangs de l’esquadron commencent à tirer,
tout le reste descharge aussi & la pluspart en l’air94. »
Enfin, pour juger de la diversité des pratiques, l’on pourrait encore reprendre une seconde description de Tavannes : « Le premier rang tire et tourne
à gauche, découvre le second qui fait de même ; le reste suit tournant en limaçon, se met en sûreté derrière les autres qui n’ont tiré, et prennent un
grand tour pour aller tous ensemble recharger leur pistolet en sauveté95. » Ce système, quoique processionnaire, ne permet pas d’assurer un feu
continu. Il était peut-être utilisé lorsque l’escadron n’avait pas la profondeur nécessaire pour laisser aux cavaliers le temps de recharger.

L’efficacité de la caracole a souvent été mise en doute. Cette tactique pouvait être efficace contre des carrés de piquiers non protégés par des
arquebusiers. La portée des armes à feu des cavaliers suffisait en effet pour les mettre à l’abri des piques, et la succession des rangs, produisant un feu
continuel, pouvait ébranler les fantassins. La puissance de feu des reîtres impressionnait d’ailleurs les contemporains. Monluc les juge ainsi
« espouvantables à la guerre, car on ne voit rien que feu et fer96 ». Dans le cas d’une infanterie accompagnée de tireurs, la portée des arquebuses
dépassant celle des pistolets, la tâche devient toutefois plus ardue. En outre, les cavaliers avancent à une allure assez lente, ce qui en fait des cibles de
choix. Ils sont aussi particulièrement vulnérables immédiatement après avoir tiré, durant le laps de temps où ils doivent longer le front de l’ennemi
afin de laisser le rang suivant prendre leur place. Cependant, ce qui disqualifie véritablement la caracole aux yeux des hommes de guerre français est
le refus du choc direct. Les reîtres « n’enfoncent pas » affirme Tavannes97. Si l’escadron rencontre une résistance, explique également La Noue, si la
première salve n’a pas suffi, il fait demi-tour pour aller recharger98. Or pour ces hommes, le choc, la confrontation directe avec l’adversaire, est la
seule manière de l’emporter. De plus, face à un adversaire déterminé, le demi-tour effectué par l’escadron à si courte distance peut s’avérer désastreux.
Même dans le cas d’une caracole traditionnelle, où les rangs tirent successivement, l’escadron n’est pas à l’abri d’être bousculé. On peut imaginer
que l’ennemi laisse passer la décharge du premier rang et contre-attaque dans l’instant. Ce rang n’a pas le temps de se dégager complètement, il est
pris entre l’ennemi qui avance et le second rang qui vient prendre sa place. Les cavaliers qui n’ont pas eu le temps de s’échapper, surpris, désarmés,
font alors demi-tour et viennent se jeter contre leurs camarades, semant le trouble et le désordre. Finalement, comme le remarque Hans Delbrück, c’est
encore contre un adversaire utilisant cette même tactique que la caracole s’avère la plus adaptée. Dans ce cas, la victoire revient à celui des deux qui
est capable de manœuvrer le plus longtemps avec le plus de cohésion et d’exactitude. C’est-à-dire celui qui sera le mieux exercé, qui disposera des
armes les plus fiables et les mieux entretenues99. L’autre cédera nécessairement. Soit parce que l’accumulation des pertes entraîne un effondrement du
moral des combattants, soit parce que la succession des rangs finit par désorganiser l’escadron. Dans tous les cas, l’unité se désagrège, et l’ennemi n’a
plus qu’à profiter du désordre et de la panique. Il interrompt sa caracole, se porte en avant pour achever la défaite.

La tactique des reîtres ne se limitait pas à la caracole. Ils pouvaient également charger de manière beaucoup plus simple, en utilisant leurs deux
principaux atouts, le feu et la profondeur des unités. Ces éléments suffisaient d’ailleurs à mettre en déroute une haie de gendarmes, sans qu’ils aient
pour cela besoin de recourir au complexe limaçon. « Les reîtres de Dreux, explique Tavannes, en gros escadron, n’ayant à faire qu’à des haies de
lanciers, ne leur étaient besoin de faire ce tour à gauche et ils les emportèrent facilement100. » La caracole était donc inutile face aux hommes d’armes
chargeant en ligne. Même si les deux premiers rangs ouvraient seuls le feu, chaque gendarme se trouvait être la cible de deux tireurs. Quant à ceux qui
n’avaient pas été blessés ou démontés, ils ne pouvaient arrêter l’avance de la massive formation des reîtres. Leur lance et leur vitesse ne leur étaient
que de peu de secours face au feu de l’escadron et à ses quinze rangs de profondeur. Il est vrai que la haie peut être plus étendue que le front de
l’escadron, celui-ci ne renversera donc qu’une partie de la ligne des lanciers. Cependant « ce sera à l’endroit où l’enseigne est, et où les capitaines et
les meilleurs hommes se placent ; et cela étant emporté, tout s’ébranle101 ». Le risque d’enveloppement est également secondaire : « Et même si ce qui
n’a pas été choqué donne aux flancs de l’escadron, il y fait peu de mal, pour ce qu’il ne peut forcer les hommes qui sont ainsi amassés et unis, au
contraire ceux-ci les heurtent de la même manière que les premiers et les rompent102. »
Plusieurs haies attaquant successivement n’obtiendraient pas plus de succès. L’escadron les renversera toutes, « quasi aussi aisément qu’une boule
ferait de plusieurs rangs de quilles103 ». Même si les lanciers se rangeaient en escadron, ils auraient encore le dessous face à des cuirassiers chargeant
intelligemment. C’est-à-dire, selon La Noue, en utilisant leur puissance de feu à bout portant, sans chercher à éviter le choc. La lance est ici
particulièrement en cause. Elle ne tue que rarement et seuls les gendarmes du premier rang peuvent l’utiliser lors du choc. « Et alors même que le
premier rang de celui-ci [l’escadron de gendarmes] ne peut faire quelque mal avec la lance principalement qu’aux chevaux, les autres rangs qui le
suivent ne peuvent même pas faire autant ; mais sont contraints (au moins le second & le troisième) de la jeter pour s’aider de l’épée104. »

Si l’on met à part la caracole, dont les contemporains avaient perçu les limites, les nouveaux modes de combat présentaient ainsi suffisamment
d’avantages pour que leur emploi se généralise. Henri IV, qui fut un grand chef de cavalerie, sut particulièrement en tirer profit. Les exemples et les
réflexions de ses aînés, comme Coligny ou La Noue, ainsi que sa propre expérience, l’amenèrent à prendre le meilleur des innovations venues
d’Allemagne. Il abandonne ainsi deux aspects fondamentaux de la charge médiévale : les lances et la formation en haie. La difficulté des huguenots à
se procurer les premières a certes pu contribuer à leur abandon105. Il n’en reste pas moins que le feu joue désormais un rôle important dans la doctrine
tactique du roi de Navarre. A Coutras (1587), la charge est préparée par une double décharge de mousqueterie. La première est exécutée par les petites
troupes d’arquebusiers placées entre les escadrons (Henri reprend là une innovation de Coligny) et la seconde par les cavaliers eux-mêmes, qui tirent
avec leurs pistolets.
Le roi de Navarre prend la salade, paré comme les siens d’armes grises, […] son premier rang de cinquante [cavaliers]. Il avait résolu d’attendre à sa place sans bouger. La Vallière, de la gauche où
étaient les compagnies de La Boulaye et du Plessis, s’écria, « il faut dix pas ». Il fut cru, et les lances des ennemis baissées de trois longueurs, les arquebusiers de l’étrier tirent [lorsque l’ennemi
arrive à dix pas] et apportent un merveilleux désordre au premier rang du duc, déjà fort inégal, pour ce qu’en courant de loin, les plus glorieux gagnaient la longueur de leurs chevaux, les plus
retenus la perdaient, et tous ensemble ayant pris trop longue course, ne donnèrent coups de lances qui valut. Les pistolets chargés à plaisir firent tomber du nez sur la crinière près de la moitié, le
reste choqua ceux [les cavaliers du roi] qui venaient de dix pas et fut renversé106.

Henri IV ne va pas néanmoins jusqu’à reproduire la caracole. S’il adopte la formation en escadron, il en diminue sensiblement la profondeur,
jusqu’à cinq ou six rangs. C’est que le roi entend toujours faire reposer le succès de la charge sur le choc. De ce point de vue, la vitesse est un facteur
qui ne doit pas être négligé. Or il est difficile d’obtenir une allure un peu vive avec des escadrons de quinze ou seize rangs. Dans la même perspective,
on observera que les salves des arquebusiers et des cavaliers ne constituent qu’une préparation à la charge. Les cavaliers mettent ensuite
vraisemblablement l’épée à la main pour aller au contact et tenter de rompre la formation ennemie.

Les leçons des guerres de Religion, si elles furent parfois longues à assimiler, portèrent néanmoins leurs fruits. Au début du XVIIe siècle, il est clair
que les gendarmes eux-mêmes chargent en escadron, avec le pistolet. Les écrits de Montgommery sont significatifs des évolutions accomplies :
Pour entrer au combat, ils [les gendarmes] doivent aller au pas jusqu’à cent pas de l’ennemi, puis au trot jusqu’à vingt-cinq ou trente pas, cela se juge à l’œil, gardant toujours leur rang, l’escopette
sur la cuisse et le pistolet avec le chien couché dans le fourreau. Alors les trompettes sonneront la charge, et les enfants perdus feront leur salve, et eux tenant à demi-bride tireront leurs escopettes,
les appuyant sur le poing qui tient la bride, au moins les premiers rangs. Et ensuite ils chargeront à toute débride le pistolet à la main, et ils ne le tireront qu’appuyé dans le ventre de l’adversaire,
au-dessous du bord de la cuirasse dans la première ou seconde lame de la tassette (s’il est possible) ; sinon qu’ils tirent à l’épaule du cheval107.

Montgommery prône la même façon de charger pour les chevau-légers. On mesure donc bien ici le chemin parcouru depuis le milieu du siècle. Le
feu notamment constitue un élément fondamental de la charge (un peu plus peut-être que pour Henri IV). Le choc conserve une relative importance,
puisqu’il s’agit de joindre l’ennemi « à toute débride ». Il faudrait cependant nuancer cette vision de la charge, sans doute quelque peu idéalisée. Ces
recommandations sont peut-être valables pour les gendarmes, qui constituent le fer de lance de la cavalerie, ou pour les meilleurs escadrons
huguenots. On peut toutefois émettre quelques réserves sur la capacité de la plupart des compagnies de chevau-légers à suivre ces préceptes. Ils sont
aussi lourdement armés que les gendarmes mais n’ont pas le même recrutement, ni les mêmes chevaux. Leur moindre qualité et leur manque
d’entraînement ne leur permettent pas de charger de la même manière. Il est presque impossible par exemple de prendre le galop.
Tavannes, nous l’avons vu, recommande d’ailleurs de conduire les charges au trot. C’est le moyen le plus sûr pour encadrer les cavaliers et
s’assurer qu’ils ne chercheront pas à tourner bride. Outre le pistolet, ces troupes ont pris chez les reîtres la coutume d’éviter le choc direct. Non pas
forcément en exécutant la caracole, mais en utilisant le feu de façon à différer le contact. Celui-ci n’intervient que lorsque l’ennemi est déjà ébranlé ou
mis en fuite par les décharges. Il existerait ainsi deux façons de conduire la charge. La première, celle des gendarmes et des troupes d’élite, repose sur
le feu mais entend pousser l’attaque jusqu’au contact. La seconde, celle des cavaliers ordinaires, moins déterminés et entraînés, se déroule à une allure
lente et se résume souvent à un ou plusieurs échanges de coups de feu.

C’est donc bien l’introduction du pistolet, et la doctrine tactique induite, qui est directement responsable de l’abandon de la charge en haie à la
lance. Il est cependant important de rappeler que les deux types de charge ont coexisté durant presque toute la durée des guerres de Religion, et l’on
retrouve encore ainsi pistoliers et lanciers face à face à Coutras ou à Ivry. A la fin du conflit toutefois, il apparaît clairement que les nouvelles
modalités de charge ont fait la preuve de leur supériorité et tendent à supplanter la charge traditionnelle. Au début du XVIIe siècle, les lanciers ont
définitivement disparu de la cavalerie française. La charge fondée sur le feu et inspirée des reîtres représente désormais le modèle dominant.
Cela ne signifie pas toutefois que la cavalerie lourde charge d’une manière uniforme. Il semble qu’à l’opposition lance/pistolet se soit substituée la
distinction cavaliers ordinaires/cavaliers d’élite. Ainsi les gendarmes cherchent plus systématiquement à joindre l’ennemi, sans doute à vive allure (si
l’on en croit Montgommery), alors que les chevau-légers et les reîtres chargent au trot et comptent davantage sur le feu que sur le choc. Dans tous les
cas, la formation en escadron est devenue la norme. La dimension de ces unités s’est déjà quelque peu réduite, mais elles demeurent relativement
lourdes et lentes. Les éléments essentiels de la charge « moderne » sont donc posés, il reste à voir dans quelle mesure ces transformations ont pu
modifier la doctrine d’emploi et le rôle de la cavalerie dans la bataille.
4

De Dreux à Ivry, la cavalerie


sur les champs de bataille des guerres de Religion

La morphologie de la charge connaît donc une transformation radicale dans la seconde moitié du XVIe siècle. Pour autant, ces transformations ont-
elles bouleversé les grands principes de l’organisation tactique ? Durant la première moitié du siècle, les armées étaient ordinairement divisées en trois
corps, à l’intérieur desquels les unités de cavalerie et d’infanterie s’entremêlaient sans véritablement se soutenir ni coordonner leurs actions. Est-il
possible que l’irruption des reîtres et de leurs pistolets ait conduit les capitaines à innover dans ce domaine ? En fait, davantage que la tactique
générale, c’est sans doute la doctrine d’emploi de la cavalerie qui se trouve principalement remise en cause. Il faut comprendre en effet que l’évolution
décrite précédemment est progressive, la charge en haie à la lance ne disparaît pas brutalement dès le milieu du siècle. Les différentes catégories de
cavaleries lourdes, auxquelles s’ajoutent parfois les arquebusiers à cheval, doivent donc « cohabiter » sur le champ de bataille. Le schéma tactique
devient alors plus complexe, puisqu’il faut concilier des modes de charge radicalement différents : les hommes d’armes et chevau-légers chargent en
haie à la lance et au galop alors que les reîtres attaquent au pistolet et au trot. Ces différents types de charges peuvent être complémentaires, mais cette
complémentarité n’est pas souvent exploitée car elle est difficile à mettre en œuvre.
La question de la place de la cavalerie lourde dans la bataille se pose également de manière particulièrement aiguë. L’évolution vers la
prépondérance du feu a en effet pu apparaître à certains comme le signe évident de son déclin. Il est donc nécessaire d’envisager la manière dont cette
nouvelle cavalerie a pu être intégrée dans les schémas tactiques des guerres de Religion. Le nouveau mode de charge, si différent de celui des
chevaliers, n’a-t-il pas obéré la capacité de la cavalerie lourde à emporter la décision sur le champ de bataille ?
L’étude de deux batailles fameuses, Dreux et Ivry, situées aux deux bornes des guerres de Religion, autorise une perspective d’ensemble sur la
période. Elle permet de prendre la mesure des changements intervenus dans ces décennies mouvementées, d’envisager pleinement la métamorphose
de la cavalerie lourde. Sans doute sera-t-il également possible de voir que l’art militaire de cette période vaut peut-être un peu plus que le regard rapide
qu’on lui consent parfois.

Dreux : le poids de la cavalerie lourde traditionnelle

La bataille de Dreux (1562) est la première grande confrontation des guerres de Religion. Elle représente un exemple significatif à plusieurs titres.
Tout d’abord, les armées en présence sont commandées par les plus grands capitaines de l’époque : Guise et Montmorency pour l’armée royale et
catholique, Coligny et Condé pour les huguenots. La bataille nous permet également d’observer plus particulièrement la manière dont les généraux
conçoivent l’utilisation de la cavalerie au début du conflit. On y voit ainsi à l’œuvre toutes les catégories de troupes montées ordinairement engagées :
hommes d’armes et chevau-légers armés de la lance, reîtres, arquebusiers à cheval. L’une des difficultés principales réside donc dans la coordination
de ces différentes catégories de cavaliers. Les chefs d’armée doivent être capables de tirer profit des caractéristiques propres à chacune d’elles sans
qu’elles ne se gênent ou ne créent du désordre dans l’ordonnance des troupes. Au-delà de la question de la combinaison des différentes cavaleries et de
la supériorité éventuelle de l’une ou l’autre, la bataille de Dreux permet également d’envisager les charges contre l’infanterie. Les catholiques ont en
effet à leur service une troupe de cinq à six mille Suisses, formés en un massif carré de piques. Leur affrontement avec la cavalerie protestante
constitue l’un des moments clés de cette journée.

Déploiement

La première année de la guerre se passe en opérations indécises marquées par la prise de Rouen et de Bourges, perdues par les réformés. Après
avoir attaqué aux environs de Paris durant le mois de novembre, les protestants décident de rejoindre la Normandie pour recevoir des renforts anglais.
Le connétable de Montmorency marche alors pour leur barrer le chemin. Le 19 décembre 1562, les troupes protestantes se voient ainsi couper la route
de la Normandie par l’armée royale, à Blainville, près de Dreux1.

L’armée du roi, forte d’environ vingt-deux mille hommes (dont plus de deux mille cavaliers), est déployée en deux corps. L’avant-garde de Guise
occupe la droite du dispositif. A l’extrême droite, appuyée sur le bois de l’Epinay, se trouve l’infanterie espagnole. A sa gauche sont les gendarmes de
Guise, puis viennent les vieilles bandes françaises (infanterie), les gendarmes de Saint-André, les lansquenets et les gendarmes d’Aumale et Damville.
A gauche de ces troupes, presque sur le même front, s’alignent les unités de la bataille commandée par le connétable. Il faut toutefois préciser que, du
fait de l’étroitesse du terrain, le corps du connétable dut se porter légèrement en avant par rapport à celui de Guise. On trouve donc dans ce corps de
bataille, de gauche à droite, les Suisses, les gendarmes du connétable, des fantassins picards et bretons et enfin les chevau-légers de Sansac devant
Blainville. Gendarmes et chevau-légers sont disposés en haie et armés de lances.
Ce dispositif est caractéristique des premières guerres de Religion et se distingue de celui de la période précédente par la disparition de l’arrière-
garde. Il semble effectivement que, dans la plupart des batailles, les armées ont pris l’habitude de se diviser en deux corps seulement : avant-garde et
bataille. Cet ordonnancement, qui limite l’articulation interne de l’armée, représente plutôt un archaïsme qu’un progrès. Il ne s’agit pas d’un ordre de
circonstance mais d’une pratique presque systématique, quels que soient les effectifs. On la retrouve par exemple dans l’ordre de marche de l’armée
du duc d’Anjou, forte de trente-huit mille hommes, en décembre 15672.
Il apparaît toutefois que l’on conserve de nombreuses caractéristiques des ordres de la première moitié du siècle. La principale est la disposition des
unités sur une seule ligne (à de rares exceptions près comme nous allons le voir avec les protestants). Il n’est toujours pas question d’étaler le
dispositif en profondeur pour permettre à des troupes repoussées de venir se reformer. Les deux principaux corps de bataille, avant-garde et bataille,
sont placés côte à côte, parfois à même hauteur, parfois en décalage ; ils combattent séparément. Autre élément conservé, l’entremêlement des unités
de cavalerie et d’infanterie. La cavalerie n’a toujours pas de place attitrée dans le dispositif, elle est généralement placée de part et d’autre des gros
bataillons d’infanterie. L’alternance infanterie/cavalerie devient même la règle dans la majorité des batailles des guerres de Religion.
L’armée protestante adopte une formation très différente, mais cette singularité résulte vraisemblablement des circonstances et des caractéristiques
de l’armée. Elle souffre en effet d’une forte infériorité numérique (environ douze mille hommes), mais se trouve nettement supérieure en cavalerie
(environ quatre mille cinq cents). Ainsi, si la division en deux corps (avant-garde sous Coligny et bataille sous Condé) est conservée, presque toute la
cavalerie est portée en avant sur une sorte de première ligne : à gauche Condé, à droite Coligny, chacun disposant de gendarmes, de chevau-légers et
de reîtres, au centre les gendarmes de Mouy et d’Avaret, précédés des argoulets (arquebusiers à cheval). Comme leurs homologues catholiques, les
gendarmes et chevau-légers protestants sont déployés en haie et armés de lances. Les reîtres sont ordonnés selon leur habitude en escadrons profonds.
Derrière cette cavalerie se trouve une mince seconde ligne composée de l’infanterie française et allemande ainsi que d’une réserve de reîtres. Dreux
apparaît de ce point de vue comme une exception, les huguenots adoptant généralement par la suite des ordres de bataille similaires à ceux des
catholiques : les unités partagées en arrière-garde et bataille, placées sur une seule ligne avec entremêlement de la cavalerie et de l’infanterie.

La déroute de la bataille catholique

L’ordre assez peu orthodoxe des protestants ne signifie pas que ces derniers entendent se laisser manœuvrer par leurs adversaires. Ils sont, il est
vrai, quelque peu pressés par le connétable, lequel fait avancer ses canons afin de contraindre les huguenots à en venir aux mains3. Montmorency va
être servi au-delà de ses espérances. En effet, vers une heure de l’après-midi, alors que les préliminaires de la bataille durent depuis près de deux
heures, le prince de Condé donne le signal de l’attaque. Aussitôt, toute la cavalerie protestante, délaissant l’avant-garde catholique du duc de Guise,
s’avance vers la bataille commandée par le connétable.

Les troupes de la bataille de Condé se voient assigner l’attaque du bataillon suisse. Les capitaines et écrivains militaires savent désormais que
l’infanterie n’est pas un adversaire que l’on néglige, et la réflexion théorique accorde à ce sujet un peu plus de place que dans les décennies
précédentes. La Noue reconnaît que l’association des piquiers et des arquebusiers constitue un défi pour la cavalerie. Tavannes remarque quant à lui
que cette dernière évite généralement de charger frontalement un bataillon, et préfère s’attaquer aux flancs : « La cavalerie écorne volontiers les
bataillons, car elle n’ose pas s’enfoncer dans le milieu4. » La situation paraît plus favorable à Dreux, puisque les Suisses ne disposent pas de la
couverture des arquebusiers.
Il s’en faut cependant que les cavaliers considèrent l’affaire comme entendue. Les capitaines expérimentés savent que d’autres éléments entrent en
jeu que la seule question des armes. Le cheval, tout d’abord, peut constituer l’un des principaux points faibles de la cavalerie. Cet animal est sensible,
sujet à la peur, et « peu de choses le retiennent5 ». Dans le cadre d’une charge contre l’infanterie, ses sens sont particulièrement sollicités. La vue des
piques, le bruit des armes à feu, l’odeur de la poudre sont autant d’éléments susceptibles de déstabiliser une monture jeune ou mal préparée. Le moral
des combattants tient également une place considérable. La Noue laisse penser qu’une partie du succès des charges se joue dans le cœur des hommes.
Lorsque les fantassins « ont le courage et l’assurance de tenir ferme », ils peuvent résister à la cavalerie6. Et il faut effectivement beaucoup de courage
et d’assurance pour ne pas céder à la panique lorsque les hommes d’armes bardés d’acier déclenchent leur charge au galop, ou bien lorsque les reîtres
s’approchent au trot pour venir décharger leurs pistolets presque à bout portant. Il est évidemment plus facile à la cavalerie de charger une infanterie
peu expérimentée, composée de soldats de nouvelles levées.
Mais le bataillon qui se tient devant les cavaliers protestants est d’une tout autre trempe. Si leur domination n’est plus exclusive, les Suisses
demeurent l’une des meilleures infanteries d’Europe. Leur courage et leur science du combat constituent encore leurs principaux atouts. Ces qualités
vont d’ailleurs être soumises à rude épreuve, et ce, dès le début des combats. Le prince de Condé emmène avec lui plus de quatre cents lances, près de
mille cinq cents reîtres et les argoulets de La Curée. Chaque troupe attaque selon sa tactique propre. Reîtres et argoulets apportent ainsi leur puissance
de feu et fusillent les Suisses à bout portant. Le bataillon n’étant accompagné d’aucune unité d’arquebusiers, ils peuvent donc ajuster tout à loisir.
Pourtant, aussi meurtrier que puisse être leur feu, il n’est sans doute pas suffisant pour emporter la décision. L’enjeu de la charge contre l’infanterie
n’est en effet pas tant de tuer les fantassins que de détruire le bataillon en tant qu’unité, d’obtenir sa désagrégation. Une fois celui-ci fractionné et
rompu, il devient complètement vulnérable et n’est plus en état d’opposer de véritable résistance. Or, face à une infanterie aussi expérimentée que les
Suisses, il est fort improbable que des tirs de cavaliers, même nourris et ajustés, suffisent à ébranler les rangs des piquiers.
Il faut alors qu’intervienne une cavalerie déterminée, agissant principalement par le choc. C’est le rôle dévolu aux hommes d’armes huguenots.
Profitant des flottements suscités par les salves des reîtres et argoulets, ils couchent leurs lances et se ruent sur les Suisses. Les gendarmes de Muy et
d’Avaret chargent en tête, appuyés par le prince de Condé. Ils attaquèrent « de telle furie qu’ils entamèrent fort le bataillon », pénétrant jusqu’aux
enseignes7. Voyant cela, les gendarmes d’Aumale et les chevau-légers de Damville quittent l’avant-garde de Guise et se portent au secours des
Suisses, mais ils sont repoussés par les reîtres. Tout à la fois fusillés et enfoncés, sans espoir de secours immédiat, les Suisses se trouvent alors en fort
mauvaise posture. Une autre infanterie eût sans doute déjà succombé. Pourtant, les guerriers helvètes ne cèdent pas à la panique, ils se rallient « avec
grand courage, sans espargner les coups de picques à leurs ennemis8 ». Malgré la rudesse de ce premier coup, les Suisses parviennent donc à éviter la
désagrégation de leur formation. L’ennemi leur offre d’ailleurs un répit salvateur. Constatant l’effondrement du reste de la bataille catholique, les
cavaliers protestants abandonnent l’attaque et se tournent vers des proies plus faciles.

En effet, pendant que Condé attaquait les Suisses, les cavaliers de Coligny chargeaient les autres troupes du connétable de Montmorency. Celui-ci
s’avança alors à leur rencontre à la tête de sa cavalerie, « avec grande hardiesse et assurance ». Le choc oppose donc cette fois deux cavaleries. Les
deux camps alignent des gendarmes et chevau-légers, pareillement rangés en haie et armés de lances, mais les huguenots comptent aussi des reîtres.
Les massifs escadrons de ces derniers vont clairement prouver leur supériorité sur les fragiles haies des hommes d’armes. La caracole n’est pas utile
dans cette configuration, elle serait même plutôt dangereuse. Les reîtres se contentent donc d’avancer en suivant une allure réduite pour ne pas
désordonner leur formation. Parvenus à une distance suffisante des gendarmes catholiques, ils s’immobilisent et les deux ou trois premiers rangs
délivrent une salve nourrie. Celle-ci ne peut manquer de produire un effet dévastateur sur la mince ligne des hommes d’armes.
Ceux qui n’ont pas été blessés ou dont les chevaux n’ont pas été tués voient ensuite l’escadron de reîtres s’avancer vers eux pour entamer le combat
au corps à corps. La lance des gendarmes ne leur est alors plus d’aucune utilité : il leur faut la jeter et empoigner l’épée. Mais, là encore, ils se trouvent
en situation d’infériorité, comme le souligne La Noue : « Les reîtres ne sont point si dangereux que quand on est mêlé avec eux, car c’est tout feu9. »
Ils disposent effectivement de plusieurs pistolets déjà chargés qu’ils utilisent dans la mêlée, leur armement défensif leur permet également de faire jeu
égal avec les gendarmes. Désorganisés, perdus dans la fumée des décharges, ces derniers doivent essuyer le feu incessant des reîtres sans pouvoir
espérer traverser leur épaisse formation. Ils ne peuvent que rompre le combat.
Les charges prennent cependant un tour différent selon les unités. Si les chevau-légers de Sansac tournent bride au premier choc, le connétable et
ses hommes d’armes offrent une plus grande résistance. Ils succombent pourtant eux aussi : « La charge fut si grosse et furieuse, il y eut si grand
nombre de chevaux passant et repassant, tant de coups de pistolets, de lances et d’épées dedans ses troupes que le connétable, nonobstant le grand
devoir de capitaine et de vaillant chef de guerre qu’il y fit, eut son cheval tué entre ses jambes, et lui-même, blessé au menton d’une balle qui avait
percé son armet, fut finalement pris10. » Les fantassins picards et bretons ont déjà pris leurs jambes à leur cou, sans attendre que les vainqueurs
n’entreprennent de les charger. Ceux-ci ont d’ailleurs de plus importantes préoccupations : ils s’égaillent sur le champ de bataille, les uns poursuivant
un ennemi personnel, les autres se livrant au pillage.
Seuls les Suisses, bien que très affaiblis, sont encore en état de combattre. Cependant, les fantassins helvètes ont à peine terminé de reformer leur
bataillon qu’ils doivent subir un nouvel assaut, porté par quelques cornettes de reîtres revenant de piller le camp catholique. « Les braves montagnards
furent derechef en grande partie portés par terre et leurs rangs traversés, bien qu’il fût difficile d’enfoncer tels hérissons ; mais les moins blessés se
rallièrent par petites troupes et obligèrent les cavaliers protestants à tourner bride pour aller recharger leurs pistolets11. » C’est alors que Coligny lance
sur eux les lansquenets. « Quoy voyans, les Suisses, au lieu de s’estonner, marchèrent droit et les mirent en fuite12. » Mais l’ennemi ne leur laisse pas
le temps de poursuivre leurs rivaux. Des reîtres et des gendarmes huguenots, s’étant ralliés, entreprennent à nouveau de charger le bataillon. Ce
dernier assaut parvient enfin à rompre le carré. Les Suisses, fractionnés en plusieurs petits groupes, mais toujours combattant, tentent alors de retraiter
vers l’avant-garde catholique du duc de Guise13.

L’intervention de Guise

La bataille dure alors depuis deux heures, et la situation paraît fort compromise pour l’armée royale. La bataille est dispersée, son chef pris et les
Suisses eux-mêmes se replient. Il ne faut cependant pas oublier que l’avant-garde est encore intacte. Le duc de Guise n’a pas bougé, à peine les
cavaliers d’Aumale et Damville ont-ils tenté, en vain, de secourir les Suisses. Guise, « sans aucunement s’émouvoir, avait vaincu l’impétuosité des
siens, qui voulaient le contraindre de marcher, disant à tous qu’il n’était pas encore temps, considérant que tant de charges ne pouvaient être faites que
les victorieux ne fussent désordonnez comme ils étaient14 ». Coligny d’ailleurs ne s’y trompe pas, à ceux qui lui crient victoire il montre « la grosse
nuée » de l’avant-garde catholique, immobile et inquiétante15.
Constatant tout à la fois la retraite des Suisses et le désordre de la cavalerie protestante, le duc juge alors le moment venu d’intervenir. A la tête des
troupes de l’avant-garde, il se met en marche contre l’infanterie ennemie, qui n’a pas encore combattu. « Mais, sachant que leurs gens de pied n’y
pourraient parvenir sans quelque perte de temps, ils [Guise et Saint-André] firent la charge avec la gendarmerie, sans trouver grande résistance16. »
Selon Castelnau, les gendarmes de Guise auraient été accompagnés d’arquebusiers, lesquels pouvaient soutenir de leur feu la charge des hommes
d’armes. Même seuls, cependant, les gendarmes catholiques seraient vraisemblablement venus à bout d’une infanterie peu fiable et faiblement armée.
L’infanterie française est rapidement dispersée, les lansquenets quant à eux restent sourds aux exhortations de D’Andelot et se replient vers Blainville.
Ainsi, note ironiquement Castelnau, les lansquenets « se servirent ce jour-là plus des pieds et des jambes que de leurs piques et corselets17 ». Ils sont
pourtant rattrapés par les fantassins français et espagnols du duc de Guise, qui en font « grand meurtre et boucherie ».
Cette attaque marque le tournant de la journée. L’infanterie protestante est balayée, les cavaliers, « séparez et débandez », sont incapables de réagir.
Certains de ces derniers, notamment des reîtres, prennent même la fuite « au grand galop ». Les chefs protestants prennent très vite conscience de la
gravité de la situation : il leur est presque impossible de contre-attaquer. Le prince de Condé ne peut se résoudre à quitter le champ de bataille, il se
voit cependant contraint de rendre son épée à un cavalier de Damville pour avoir la vie sauve. Malgré le tour dramatique que prend alors la bataille,
Coligny tente pourtant un dernier effort. Il est aidé en cela par le duc de Guise, qui « pense avoir entièrement tout vaincu » et poursuit mollement les
huguenots18. Profitant de ce répit, l’amiral rassemble ce qu’il peut de cavalerie (trois ou quatre cents Français et un peu plus de mille reîtres) à l’abri
d’un bois à l’est de Blainville. Après avoir remis ses hommes en ordre de combat, il se jette sur les troupes de Guise. La cavalerie catholique, en
infériorité numérique, est vite dispersée. Mais Coligny se trouve stoppé par la résistance du bataillon des vétérans de Martigues, qui n’a pas encore
combattu. Les gendarmes huguenots n’ont plus de lance, ils ne parviennent pas à faire des brèches dans le bataillon, efficacement soutenu par des
arquebusiers19.
La nuit tombant, Coligny doit ordonner la retraite. Le duc de Guise reste maître du champ de bataille. Il n’entreprend cependant aucune poursuite et
la retraite se fait en bon ordre. Les protestants ne sont pas balayés. Plus encore, les pertes de l’armée royale sont au moins aussi importantes que celles
des huguenots, environ cinq mille (tués, blessés, prisonniers) pour les premiers contre quatre mille cinq cents pour les seconds. La cavalerie paie un
lourd tribu. James B. Wood estime les pertes de la cavalerie royale à environ mille tués, blessés et prisonniers, soit près de 45 % des effectifs20.

Par les lances et les pistolets : le rôle de la cavalerie

Certains ont pu émettre l’opinion que cette bataille n’a pas eu de véritable vainqueur. Ce n’est pas l’avis de La Noue, pour qui celui « qui gagne le
champ de bataille, prend l’artillerie et les enseignes d’infanterie a assez de marques de la victoire21 ». Pour incomplète qu’elle soit, cette victoire du
duc de Guise apparaît en tous les cas riche d’enseignements.
La première remarque concerne la situation quelque peu paradoxale des hommes d’armes. Leur mode de charge traditionnel, en haie à la lance, est
visiblement obsolète face aux nouvelles tactiques des reîtres. A chaque fois que des gendarmes ou même des chevau-légers ont eu à affronter ces
derniers, ils ont été contraints de leur céder le terrain. Ces échecs répétés illustrent de façon sévère mais éclairante la supériorité de la charge au
pistolet et en escadron dans les combats entre cavaleries. Pour autant, il serait inexact d’affirmer que le déclin des hommes d’armes est absolu dès
cette époque. On le voit particulièrement dans le cadre des charges contre l’infanterie. La lance, l’arme par excellence des chevaliers du Moyen Age, a
donné ici sa pleine mesure22. Elle a montré toute sa valeur en permettant aux hommes d’armes huguenots de pénétrer et de traverser le hérisson des
piques suisses. A contrario, lorsque toutes leurs lances furent hors d’usage, les mêmes se trouvèrent fort gênés pour combattre le régiment de
Martigues.
Le second point tient justement au rapport de force entre l’infanterie et la cavalerie. Le déclin, là encore, n’est absolument pas évident. Bien sûr, les
Suisses firent une défense admirable et il fallut au moins trois attaques pour parvenir à rompre leur formation. Cependant, il apparaît aussi clairement
que ces mêmes Suisses furent sérieusement malmenés par la cavalerie. On constate que face à des troupes montées utilisant désormais aussi bien
l’arquebuse que le pistolet ou la lance, et capables de combiner ces différentes armes, les bataillons de piquiers seuls ne font plus le poids. La cavalerie
lourde n’apparaît ni frappée d’impuissance ni dépassée par les transformations de l’art militaire. Au contraire, alliant la puissance de choc des hommes
d’armes à la puissance de feu des reîtres, cette arme en pleine évolution conserve toute sa place sur le champ de bataille. « La principale victime de la
nouvelle technologie des armes à feu n’a pas été la cavalerie, mais la phalange des piquiers suisses, dont les rangs furent fauchés par les salves de
pistolets des formations profondes des reîtres germaniques23. »
Enfin, la bataille de Dreux permet de revenir sur la doctrine d’emploi de la cavalerie, les principes qui régissent son engagement sur le champ de
bataille. De ce point de vue, les jugements des contemporains sont généralement sévères pour le prince de Condé. Sa décision d’attaquer les Suisses
dès le début de la bataille lui vaut ainsi les critiques de Castelnau et de Tavannes. « Si le prince de Condé eût employé les charges faites aux Suisses
(inutilement) contre la cavalerie de M. de Guise, il eût mieux profité ; il devait considérer que la cavalerie étant défaite, l’infanterie est bien
malade24. » Cette brève explication de Tavannes montre que même si l’on n’attribue pas de place particulière à la cavalerie dans l’ordre de bataille, il
existe un schéma tactique dominant : la cavalerie doit d’abord s’affronter à celle de l’adversaire, c’est sa tâche principale, ensuite seulement elle se
retourne contre l’infanterie. On considère alors que celle-ci, privée de soutien, ne peut plus guère espérer qu’une retraite en bon ordre ; il est donc
généralement inutile de s’épuiser en vaines charges contre les carrés de fantassins dès le début du combat. Il ne s’agit pas là d’une nouveauté, nous
avons vu à Ravenne les gendarmes et chevau-légers de Gaston de Foix défaire les cavaliers italo-espagnols avant de charger les fantassins ennemis.
C’est également de cette façon que se déroula la bataille de Cérisoles (1544). On reproche donc à Condé d’avoir ignoré ce principe essentiel. En
lançant sa cavalerie contre les Suisses, il laissait intacte celle de Guise, son véritable adversaire, lequel put ensuite profiter du désordre qui avait gagné
les troupes protestantes victorieuses.
Et nous abordons là justement un deuxième point sensible concernant l’emploi de la cavalerie, l’occasion d’une autre vive critique émise à
l’encontre du prince : l’exploitation du succès. « Il [Condé] s’enivra de telle sorte de ce cri de victoire sur la défense des Suisses qu’il s’oublia de
toutes les règles et commandements que doit observer un chef d’armée […], et principalement qu’il n’avait mis sur le chemin de Dreux à Orléans des
maréchaux de camp et nombre de sergents pour empêcher les soldats de son armée de s’y retirer à la foule avec prisonniers et butin25. » Condé n’a pas
su garder sa cavalerie en main après la défaite de la bataille catholique, ses cavaliers se sont éparpillés pour poursuivre et piller. Certains mêmes,
comme le souligne Vieilleville, se retirèrent du champ de bataille pour profiter de leurs prises. Il est indispensable, pour exploiter le succès des
premières charges, que le général limite le désordre qui ne manque jamais de s’introduire dans les rangs des vainqueurs, les exposant alors à être
balayés par une éventuelle contre-attaque. Les sages conseils de Bayard à Ravenne témoignent que les capitaines expérimentés avaient tout à fait
conscience de l’importance de cette phase de la bataille26.
Dans la pratique, les chefs de la cavalerie se heurtent cependant à des obstacles considérables. L’échec de la cavalerie protestante s’explique en
réalité par la conjonction de plusieurs difficultés. L’absence de planification tout d’abord, qui permettrait de donner des consignes et de fixer des
points de ralliement. L’appréciation de la situation par les capitaines, ensuite. Car si Coligny demeure méfiant, appréhendant le moment où « la grosse
nuée27 » de l’arrière-garde catholique fondra sur les protestants, Condé se laisse emporter par l’exaltation de la victoire. Enfin et surtout, on ne doit pas
perdre de vue qu’il est en réalité extrêmement difficile au chef de garder le contrôle de ses troupes une fois la charge lancée. Le ralliement de la
cavalerie, par exemple, est une chose fort malaisée à opérer dans la chaleur du combat. Ainsi le prince de Condé, lorsqu’il se rend compte de la gravité
de la situation, entreprend immédiatement de rallier sa cavalerie pour recommencer une charge générale. Mais ses chevau-légers, dispersés,
n’entendent pas la trompette. Quant aux reîtres, ceux qui ne sont pas au pillage ne comprennent pas les commandements en français28.

D’une manière générale, la cavalerie semble véritablement dominer le champ de bataille. Sa mobilité, sa puissance de choc et de feu lui confèrent
un avantage indéniable29. De ce point de vue, l’association des reîtres et des gendarmes fut un atout très important pour les huguenots. Cet élément,
ajouté à la supériorité numérique des cavaliers protestants, aurait pu leur permettre de remporter la victoire. Toutefois, l’erreur initiale de Condé et les
limites propres à l’emploi de la cavalerie les en ont empêché.

Ivry : le panache blanc du roi Henri IV

En 1590, la huitième guerre de Religion voit s’opposer à Ivry les troupes d’Henri IV et celles du duc de Mayenne, chef de la Ligue catholique.
L’étude de cette bataille présente un intérêt évident. Il s’agit, vingt-huit ans après Dreux, de mesurer les transformations intervenues tant du point de
vue de la doctrine d’emploi que du poids de la cavalerie sur le champ de bataille.
L’exemple de Dreux nous a rappelé que la cavalerie lourde armée de la lance occupe encore une place importante au début des guerres de Religion.
Cependant, les années qui séparent les deux batailles ont vu la morphologie de la charge évoluer sensiblement, particulièrement chez les réformés. On
sait par exemple que ces derniers, autant « par défaut » que parce qu’ils en ont « expérimenté le peu d’utilité », ont abandonné progressivement la
lance. On peut ainsi constater, lors des batailles données par Henri IV, que la plupart des hommes d’armes combattent avec le pistolet et l’épée. Peut-
on penser pour autant que cette évolution considérable diminua la force de la cavalerie lourde protestante ? Réduisit-elle, de façon plus générale, le
rôle jusque-là très important joué par la cavalerie sur le champ de bataille ?
Ivry donne également l’occasion de revenir sur quelques questions récurrentes. Les catholiques, en effet, emploient désormais autant de reîtres que
leurs adversaires. Toutefois, comme les gentilshommes catholiques ont beaucoup de réticences à se défaire de leurs lances, les capitaines se trouvent
encore confrontés à la tâche délicate de coordonner les actions de troupes aux tactiques très différentes. Enfin, du fait de l’habileté tactique d’Henri IV,
la bataille permet d’aborder sous un angle différent le problème du ralliement et de l’exploitation des charges victorieuses.

La supériorité de la cavalerie protestante

Avant d’aborder le déroulement de la bataille, il convient sans doute de rappeler que la cavalerie d’Henri IV, qui se distingue sensiblement de celle
de ses adversaires, a déjà eu l’occasion de prouver sa valeur.
Henri est à n’en pas douter un grand cavalier. C’est un tacticien pragmatique, qui sait tirer profit de son talent et de son expérience pour faire face
aux circonstances et contrebalancer les faiblesses de son armée. Ainsi, la cavalerie lourde des ligueurs dispose parfois d’une nette supériorité
numérique, et ses hommes d’armes sont indéniablement mieux équipés. Le témoignage du sieur de Saint-Auban est de ce point de vue assez
caractéristique. Il rappelle dans ses Mémoires que, s’il était bien monté, il se trouvait désavantagé du point de vue de l’armement, « ayant seulement
une simple cuirasse […] sans armet ni brassard30 ». Qu’à cela ne tienne, Henri IV transforme la doctrine d’emploi de sa cavalerie pour pallier ces
insuffisances, systématisant au passage un certain nombre de transformations déjà en cours.
La bataille de Coutras (1587), que nous avons déjà évoquée, en est un exemple très significatif. Comme le conseille La Noue, le roi de Navarre a
disposé ses gendarmes et ses chevau-légers en escadrons, et non plus en haie. Chaque escadron est également accompagné d’un groupe d’arquebusiers
« de l’étrier », tactique dont Coligny avait déjà pu mesurer l’efficacité. Après un premier succès de la cavalerie de l’aile gauche catholique, qui
traverse les lignes protestantes sans exploiter son succès, le combat décisif se joue au centre. Les redoutables hommes d’armes de Joyeuse, mille deux
cents hommes disposés en haie, « avec les lances si pleines de taffetas qu’elles portaient ombres31 », lancent une charge furieuse contre les trois
escadrons d’Henri. Presque tous dépourvus de lances, les gendarmes huguenots ont ordre d’attendre le choc. Partis de trop loin, avec leurs montures
essoufflées et leur ligne désunie, les catholiques essuient à dix pas la salve des arquebusiers. A peine ont-ils bu la décharge que les cavaliers
protestants ouvrent à leur tour le feu et, au trot puis au galop, vont choquer ceux qui ne sont pas encore tombés « du nez sur la crinière32 ».
Dans la mêlée qui s’ensuit, les huguenots, combattant au pistolet et à l’épée, disposent d’un relatif avantage sur les gendarmes catholiques, dont
certains, faute de place, ne peuvent même pas baisser leur lance33. Le combat tourne finalement à l’avantage des protestants, et les catholiques
s’enfuient, laissant quatre cents d’entre eux sur le terrain ; le duc de Joyeuse lui-même est tué durant la poursuite. Voyant le succès de leur cavalerie,
les fantassins huguenots prennent à leur tour l’offensive et se jettent sur les régiments catholiques déjà ébranlés. Seul le retour du roi de Navarre
interrompt le carnage.

Déploiement

Mais la retentissante victoire de Coutras n’a pas mis fin à la guerre. Début 1590, après une nouvelle victoire à Arques l’année précédente, Henri IV
progresse vers la capitale et met le siège devant Dreux. Le duc de Mayenne ne peut laisser prendre la ville, il intervient donc pour en faire lever le
siège. Craignant de se trouver en position défavorable, Henri se retire vers Nonancourt. Mayenne s’engage alors à sa suite dans la vallée de l’Eure,
persuadé d’avoir affaire à une armée en fuite. Mais l’armée royale34 se prépare au combat et attend de pied ferme l’ennemi devant Ivry.
Comme à Coutras ou à Arques, les effectifs des deux armées ne sont pas très importants, avec une supériorité sensible des ligueurs : deux mille cinq
cents cavaliers et six à sept mille fantassins pour le roi, cinq mille cavaliers et huit à dix mille fantassins pour Mayenne35. On observe cependant le
retour d’une structure en trois corps – avant-garde, bataille, arrière-garde – qui avait quelque peu disparu depuis le début des guerres de Religion.
L’armée du roi est à peu près déployée sur une ligne droite, dos au soleil et au vent. L’arrière-garde occupe l’aile droite. Elle est composée de trois
cents reîtres, d’un bataillon de Suisses, de l’escadron de deux cent cinquante gendarmes de Biron et d’un autre bataillon suisse, flanqué par un
régiment de fantassins. La bataille dispose d’un peu plus de profondeur. Le roi est au centre avec un gros escadron de six cents gendarmes, flanqué par
les gardes-françaises et un bataillon de Suisses et de Grisons. Le roi est soutenu en arrière par deux compagnies d’arquebusiers à cheval et éclairé en
avant par un escadron de deux cents cuirassiers. Enfin l’avant-garde comprend un escadron de deux cents gendarmes et autant de gentilshommes
normands, un bataillon de piquiers allemands et deux régiments d’infanterie française. En avant de la ligne, sur la gauche, se tiennent deux escadrons
de chevau-légers (Givry et Auvergne) protégeant l’artillerie. L’ordre de Mayenne ressemble assez à celui du roi : il a lui aussi réparti son armée en
trois corps. Sa ligne est davantage en arc de cercle, car il dispose d’effectifs plus importants. Dans ce cas, comme le remarque d’Aubigné, pour garder
un front égal, la ligne courbe est plus propre que la ligne droite36. Sa principale unité de gendarmes, bien qu’armée de lances, est disposée en escadron.
Sans doute davantage pour s’adapter aux circonstances que par véritable choix tactique.
La réapparition des trois corps de l’armée ne doit pas faire illusion. Certes, il s’agit d’une évolution par rapport aux premières guerres civiles, les
armées étaient alors divisées en deux grands corps (avant-garde et bataille) généralement bien distingués sur le champ de bataille et combattant
souvent séparément. Cependant, ce retour aux pratiques de la première moitié du siècle n’implique aucun véritable progrès du point de vue de
l’articulation tactique. Cette division ternaire est surtout formelle. Cela est particulièrement vrai à Ivry, où les trois corps ne constituent pas des
divisions autonomes capables de combattre et de manœuvrer séparément. Les différentes troupes ne forment encore en réalité qu’une seule ligne.
D’ailleurs, au-delà de cette différence, les points communs sont importants avec l’organisation tactique du début des guerres de Religion. Tout
d’abord, il n’existe toujours pas de seconde ligne, le dispositif n’a généralement pas de profondeur. Par ailleurs, la cavalerie n’a pas encore de place
fixe dans l’ordre de bataille, et l’on retrouve dans le schéma d’Ivry l’alternance classique des unités d’infanterie et de cavalerie. Elle est presque
systématique dans l’armée du roi, où chaque escadron est flanqué d’une ou deux formations de fantassins. Là encore le mélange infanterie-cavalerie
n’a pas véritablement pour objectif de préparer des attaques combinées. L’idée est plutôt que les deux armes pourraient se soutenir mutuellement en
cas de besoin. Dans la pratique cependant, elles combattent le plus souvent chacune de leur côté.

Charges et contre-charges

L’articulation des unités de cavalerie et d’infanterie n’offre donc guère de nouveauté. Il en va de même pour les règles d’engagement de la
cavalerie, comme le montre particulièrement le début de la bataille.
Celle-ci s’engage, comme souvent, pour le contrôle de l’artillerie. Le duc de Nemours, qui commande la droite ligueuse, incommodé par les canons
protestants placés en face de lui, envoie six cornettes de reîtres pour les faire taire. Les chevau-légers d’Auvergne et Givry se détachent du dispositif
protestant et leur font tourner bride. Ce mouvement de retraite ne se fait d’ailleurs pas sans mal. Les reîtres veulent en effet se glisser entre les carrés
de fantassins afin de se mettre à l’abri. Cependant, les espaces laissés libres entre les bataillons d’infanterie ne sont pas suffisamment larges, les reîtres
se jettent alors contre les Suisses et les lansquenets, qui baissent les piques contre eux, et mettent l’aile droite de Mayenne en grand désordre37.
Ce premier échec n’entame absolument pas la combativité de Nemours, qui décide d’envoyer ses chevau-légers. Les deux cents cuirassiers de Biron
et les deux cents gendarmes d’Aumont quittent alors la ligne pour venir les prendre en flanc. Après les avoir repoussés jusqu’à l’orée d’un bois,
Aumont arrête sa troupe « qui n’avait comme point changé d’ordre, ni pour la mêlée de la charge ni pour une grande escopetterie d’un côté des
lansquenets38 », et revient prendre sa place à côté de l’escadron du roi, comme il avait été convenu auparavant. Au vu de ces échecs successifs, les
ligueurs font donner les redoutables gendarmes wallons. Ceux-ci parviennent à mettre en fuite Auvergne et Givry, ils s’emparent de l’artillerie. Le roi
ne peut laisser cet avantage à l’ennemi. Il engage lui-même son escadron, placé au centre de la ligne, pour reprendre les canons. La mêlée est confuse.
Au bout d’un quart d’heure, les Wallons obtiennent un avantage et mettent en difficulté la gauche de l’escadron royal39.

Cela ne suffit pourtant pas à ébranler les huguenots, et la cornette blanche flotte toujours au-dessus de l’aile droite. C’est le moment que choisit
alors le chef de l’armée ligueuse pour intervenir personnellement. « Le Duc de Mayenne ayant vu qu’il était temps, marcha vers le Roi » avec son
principal escadron de gendarmes. Il se fait précéder d’une troupe de quatre cents carabins (cavalerie légère composée d’arquebusiers à cheval), qui
exécutent une décharge sur les cavaliers protestants. Cela ne refroidit pas l’escadron du roi, « qui ayant avalé cette dragée, donne dans une forest de
lances40 ». Selon le Discours véritable, on vit le roi lui-même « partir la longueur deux fois de son cheval devant tous les autres, et se mêler […]
furieusement parmi les ennemis41 ». La mêlée est effectivement fort rude, et d’Aubigné en profite pour souligner la valeur des royaux, tel ce gendarme
sur qui « trois lances rompirent », ou encore Fonslebon, qui d’un coup de pistolet défonça la cervelle au comte d’Aiguemont42.
Le combat n’en est pas moins incertain, et la charge de Biron (à la tête de troupes ralliées) sur les flancs des ligueurs apporte très certainement un
avantage décisif43. Comme à Coutras, la supériorité numérique des catholiques ne leur est pas d’une grande utilité. « Les premiers rangs des Ligués,
explique d’Aubigné, étaient fort endommagés, mais l’arrière ne sentant point de dommage, empêcha les premiers de quitter le jeu et de se démêler
aussi tôt qu’ils eussent voulu44. » « Ce gros corps [le corps des gendarmes catholiques], duquel aussi on avait affaibli le fondement, commença à
chanceler, et en moins de rien on vit le dos de ceux qui venaient de présenter si furieusement le visage, et leurs têtes et bras encore tous armés,
emprunter l’aide et secours de leurs talons, qui ne l’étaient point45. »
Une fois la « grosse nuée » des gendarmes catholiques envolée, trois cornettes de Wallons apparaissent encore. Mais le ralliement d’une partie des
vainqueurs, qui les attaquent énergiquement, et le spectacle de la fuite des leurs ont tôt fait de les convaincre de tourner bride46. L’infanterie ligueuse
reste alors seule sur le champ de bataille. Ce sont les cavaleries qui ont décidé de la journée, et la bataille s’est réglée par une succession de charges et
de contre-charges plus ou moins confuses et improvisées. L’infanterie d’Henri n’a presque pas eu besoin d’intervenir. Mais le roi se trouve alors en
face d’une infanterie intacte. Les bataillons de piquiers ont conservé la place qu’ils occupaient au début de la bataille, et les arquebusiers sont à leur
côté. Henri IV aimerait combattre à nouveau, mais Biron l’en dissuade. Il fait braquer l’artillerie sur les Suisses et obtient ainsi leur reddition, ainsi que
celle des régiments français. Quant aux lansquenets, ils sont livrés aux Suisses du roi et égorgés sans pitié en souvenir de la bataille d’Arques47.

Une doctrine d’emploi inchangée

Ivry, après Dreux, permet de souligner la justesse de la remarque de Jean de Tavannes, qui observe que « c’est grande folie d’employer la vigueur
de la cavalerie à faire des charges contre les Suisses ou gens de pieds ennemis aux campagnes de France, d’autant qu’il est aisé de juger que la
cavalerie étant défaite, il faut que l’infanterie se perde48 ». Durant les guerres de Religion, ainsi d’ailleurs que pendant la première moitié du siècle, la
victoire s’obtient généralement en rompant la cavalerie ennemie. Cela doit être le premier et principal objectif de toute cavalerie, et Condé fit une
erreur lourde de conséquences en dérogeant à cette règle à Dreux. Comme nombre de capitaines de son temps, Henri IV en avait tout à fait conscience.
Ainsi, à un reître qui lui signale avant la bataille l’importance des effectifs ennemis, il répond dans une bravade de chevalier : « Tant mieux, plus de
gens plus de gloire. D’ailleurs une fois la cavalerie défaite nous aurons beau jeu des gens de pied49. » La réplique est tout aussi révélatrice de l’esprit
chevaleresque du roi que de la façon dont on envisageait alors l’action et le rôle de la cavalerie. Elle est d’abord destinée à battre la cavalerie adverse,
assurant ainsi à l’armée un avantage que l’infanterie de l’ennemi, demeurée seule, ne saurait lui contester. Et c’est exactement ainsi que les
événements se sont déroulés.
C’est donc la cavalerie qui anime la bataille et permet d’obtenir un avantage décisif. Cependant, les règles d’engagement des unités demeurent
toujours assez rudimentaires. Les haies et les escadrons ne sont souvent engagés qu’individuellement, ou par petits groupes de deux ou trois unités, en
fonction des circonstances. Le spectateur a l’impression d’une partie d’échecs dans laquelle les deux adversaires avancent leurs pions à tour de rôle,
sans avoir plus d’un ou deux coups d’avance. Cette façon d’employer la cavalerie, de manière partielle et quelque peu improvisée, peut apparaître peu
efficiente, mais elle a aussi certains avantages. Les ordres de bataille du temps se caractérisent en effet par un déploiement sur une seule ligne. Si l’on
fait charger ensemble toutes les unités de la ligne, les cavaliers sauront qu’ils ne disposent d’aucun secours éventuel derrière eux. Le fait de les
engager successivement permet au moins d’offrir un soutien aux escadrons en difficulté. Ainsi, à Moncontour (1569), le duc d’Anjou envoie un
escadron de reîtres et les gendarmes d’Aumale soutenir une autre formation de reîtres bousculée par la cavalerie de Coligny. Cela permet par ailleurs
au commandement, qui ne dispose pas de réserve, de faire face aux aléas de la bataille. Il garde dans la ligne, protégées par les bataillons, des unités
fraîches qu’il peut utiliser pour rétablir une situation ou profiter d’une faute de l’ennemi.

Ivry fournit également un exemple assez significatif des tentatives faites pour combiner les charges des différentes catégories de cavalerie, elle en
souligne les difficultés et les limites. Ces combinaisons sont souvent rudimentaires, puisqu’il s’agit par exemple de faire précéder les gendarmes du
duc de Mayenne par des carabins qui sont censés, par leur feu, jeter le désordre dans les rangs ennemis et faciliter ainsi la tâche des hommes d’armes
au moment du choc. L’efficacité de cette tactique est loin d’être évidente puisque la salve des carabins ne parvient pas à déranger l’escadron du roi.
Celui-ci mène sa charge avec détermination et réussit finalement à percer l’escadron de Mayenne.
Les associations entre différentes catégories de troupes montées sont parfois même risquées, c’est le cas notamment avec les reîtres. Ceux-ci ont
l’habitude, après avoir effectué leur caracole, de faire demi-tour par la gauche pour aller recharger. Manœuvre qui peut s’avérer périlleuse pour les
unités de cavalerie amies arrivant en arrière. Mayenne attribua plus tard sa défaite en grande partie à cette cause. Il y a là sans doute une tentative du
général vaincu pour reporter sur d’autres la honte de son échec. Néanmoins, cette explication n’est peut-être pas sans fondement. Après avoir exécuté
leur caracole, ses reîtres entrèrent en collision avec une partie des longues haies de gendarmes ligueurs qui venaient d’entamer leur charge. Ce
mouvement fautif annula leur élan et rendit leurs lances inutiles, au moment même où le roi traversait les lignes ennemies avec ses propres
escadrons50. C’est peut-être pour cette raison d’ailleurs qu’Henri IV ordonna aux deux cent cinquante reîtres qui l’accompagnaient de se dispenser de
leur traditionnelle caracole et de charger avec le reste de sa cavalerie51.
Enfin, la bataille d’Ivry est l’occasion de revenir sur un aspect dont nous avons déjà souligné l’importance : l’exploitation du succès. Au niveau de
l’escadron, une charge n’est réellement victorieuse que si le capitaine est capable de rallier une partie importante de ses cavaliers. Il lui faut garder ses
hommes sous la main afin de faire face à une éventuelle contre-attaque ou pour acquérir un avantage décisif. Mais la tâche n’est pas aisée. Comme le
remarque encore Tavannes, « tout escadron qui charge, quoique victorieux, se rompt en chargeant52 ». Le désordre s’installe, facilité par l’impression
que le plus dur est fait, que le danger est passé. C’est encore plus difficile, bien sûr, lorsque la charge mobilise plusieurs escadrons ou plusieurs
troupes. Le chef, lui-même pris dans l’action, a le plus grand mal à tenir son monde. Les cavaliers s’éparpillent, trop confiants et alléchés par
l’éventualité d’un butin. C’est ce qui arrive, nous l’avons vu, aux protestants à Dreux, mais les catholiques connaissent à Coutras une mésaventure
similaire.
On comprend que le ralliement des cavaliers après la charge soit un des principaux soucis d’Henri. A Ivry, avant le début des combats, il désigne à
ses officiers trois poiriers formant une masse distincte à l’arrière de l’aile droite ennemie : « C’est là qu’il faudra se réunir mes compagnons, j’y serai,
et si vous perdez vos cornettes, ralliez-vous à mon panache blanc53. » La fameuse anecdote du panache blanc prend là toute son importance. Dans sa
dimension politique tout d’abord, particulièrement soulignée par Hervé Drévillon. Le roi parvient en effet à faire du blanc, auparavant signe de
ralliement des huguenots, le symbole du ralliement à la monarchie et la couleur de la France54. Mais au-delà de l’enjeu politique et symbolique, il faut
aussi prendre en compte une dimension plus prosaïquement tactique. L’anecdote témoigne de la volonté du roi de tout faire pour garder le contrôle de
ses escadrons au milieu de la bataille. La capacité à rallier le plus vite possible le plus grand nombre possible de cavaliers est un des éléments
essentiels de la victoire. Les précautions du roi ne furent d’ailleurs pas inutiles. Après avoir vaincu les gendarmes de Mayenne, il s’arrête sous les trois
poiriers et attend que ses hommes, conformément aux ordres, viennent l’y rejoindre. Il est ainsi bientôt en mesure de faire face aux trois cornettes
wallonnes encore intactes qui viennent l’assaillir55.
Cette capacité à garder en main et rallier ses troupes est une des marques de la supériorité du roi, et fort peu de généraux peuvent alors se prévaloir
d’une telle habileté. Mais Ivry donne l’exemple d’un autre fait assez rare pour l’époque : l’exploitation de la victoire sur le champ de bataille, la
poursuite. Coutras ne donna lieu qu’à une poursuite limitée. Les trois princes de Bourbon, raconte d’Aubigné, ne s’avancèrent que d’un quart de lieue
(environ un kilomètre) puis retournèrent sur le champ de bataille56. Au contraire, à Ivry, Henri IV mena une poursuite active. A peine eut-il obtenu la
reddition des fantassins qu’il organisa son armée pour poursuivre la cavalerie ligueuse. Il put ainsi faire de nombreux prisonniers57. La cavalerie est
bien sûr appelée à jouer un rôle important dans de telles opérations, même si les gendarmes sont ici moins utiles que les chevau-légers. Le grand
intérêt que le roi porte à ces derniers lui donne d’ailleurs un avantage certain dans la poursuite de l’ennemi vaincu58.

Nous avons pu voir dans le chapitre précédent qu’il existe de réels et considérables éléments de rupture entre la première et la seconde moitié du
XVIe siècle, tant du point de vue de la morphologie de la charge que des structures organiques. A la fin des guerres de Religion, la lance cède devant le
pistolet, l’allure de la charge tend à évoluer vers le trot et le choc n’est plus systématiquement recherché. La formation en escadrons, d’abord massifs
avec les reîtres puis amincis par Henri IV, devient progressivement la norme.
Cependant, force est de constater que les conditions d’engagement de la cavalerie demeurent finalement peu différentes de celles observées dans la
première moitié du siècle. Les unités de cavalerie sont encore le plus souvent entremêlées avec les bataillons, le regroupement en première ligne
observé à Dreux constitue de ce fait un cas particulier. Les charges sont rarement déclenchées simultanément, les escadrons et les haies sont plutôt
engagés successivement, individuellement ou par petits groupes. Elles n’obéissent généralement pas à un plan d’ensemble, mais répondent aux
circonstances et aux initiatives de l’ennemi. Il n’y a pas de grands mouvements tactiques visant, par exemple, à déborder ou à prendre en flanc le
dispositif de l’ennemi.
Les combinaisons entre les différentes catégories de cavalerie sont en réalité assez limitées. Il s’agit le plus souvent de faire précéder la charge des
cavaliers lourds par des carabins ou des argoulets, ou bien d’associer des chevau-légers ou des gendarmes avec des reîtres, avec les risques
qu’impliquent les méthodes de combat de ces derniers. De fait, si l’association des reîtres et des gendarmes s’avère fructueuse contre les Suisses à
Dreux, elle gêne considérablement Mayenne à Ivry. Enfin, la cavalerie se trouve toujours confrontée aux problèmes du ralliement des cavaliers et de
l’exploitation des charges. Ce sont là des points sensibles qui constituent de véritables limites à l’usage de cette arme en bataille. Il faut toute l’habileté
d’Henri IV pour éviter à Ivry les erreurs de Dreux ou Coutras.
Pour autant, il est intéressant d’observer que la généralisation du feu n’entraîne pas le déclin de la cavalerie lourde sur le champ de bataille. Il n’est
bien sûr pas question de nier que l’infanterie joue désormais un rôle considérable, qu’elle a gagné en puissance de feu et que les fantassins les plus
expérimentés sont tout à fait capables de tenir en échec les charges de cavalerie. Cependant, c’est rarement elle qui emporte la décision. Selon un
schéma récurrent au XVIe siècle, l’élément clé de la victoire réside dans l’affrontement des cavaleries. Durant les guerres de Religion, les fantassins en
viennent même parfois à faire figure de simples spectateurs. L’infanterie de la Ligue fut totalement impuissante à Ivry, et les bataillons protestants ne
pesèrent guère à Dreux.

Mais il faut maintenant dépasser le simple cas de la France et de ses guerres civiles, et observer la cavalerie lourde en action dans le cadre d’un
conflit de dimension européenne. La guerre de Trente Ans, conflit majeur de la première moitié du XVIIe siècle, se prête particulièrement à une telle
analyse.
DEUXIÈME PARTIE

L’EMPREINTE DE GUSTAVE ADOLPHE


5

La charge de cavalerie
au début de la guerre de Trente Ans

Les nombreuses guerres qui marquent le XVIIe siècle ont contribué à forger un nouvel ordre international, fondé sur le transfert de l’hégémonie
européenne de l’Espagne des Habsbourg à la France des Bourbons. Mais l’équilibre des nations n’est pas le seul domaine à être bouleversé par les
conflits du temps : l’art militaire connaît également des transformations importantes. On rappelle souvent, et un peu rapidement peut-être, que cette
période est celle qui voit les armées passer de l’ordre profond à l’ordre linéaire, et l’infanterie s’affirmer comme la reine des batailles. C’est, pour
Michael Roberts, le cadre privilégié de la « révolution militaire ».
Du point de vue de la cavalerie, les bouleversements apparaissent peut-être moins conséquents. On remarquera d’ailleurs que les ouvrages
consacrés à cette arme sont alors fort peu nombreux, comme si la réflexion théorique dédaignait encore de saisir un objet peu intéressant ou trop
difficile à appréhender. De réels changements sont pourtant perceptibles, et l’historiographie a tenté de les évaluer. L’étude de l’évolution de la
cavalerie durant le siècle est ainsi généralement centrée sur la rupture que représente la guerre de Trente Ans, et plus particulièrement sur les
innovations gustaviennes ; Gustave Adolphe (1611-1632) incarnerait en effet un tournant radical dans les pratiques de charge. Cependant, s’il est
légitime de s’interroger sur le rôle effectivement joué par le roi de Suède dans ce domaine, une telle analyse implique d’envisager au préalable les
pratiques de charge et l’emploi de la cavalerie avant l’intervention suédoise, c’est à cet objectif que sera consacré ce chapitre.
A l’aube du XVIIe siècle, la cavalerie lourde a achevé sa mue, le temps des grands bouleversements paraît révolu. L’évolution de l’art de la guerre
semble d’ailleurs se faire en faveur de l’infanterie. Celle-ci apparaît comme la principale bénéficiaire des travaux des théoriciens qui, comme Maurice
de Nassau1, semblent quelque peu délaisser les troupes montées. Au sein de celles-ci, la cavalerie lourde paraît en outre limitée par sa tactique, fondée
sur le feu et le trot. Toutefois, au-delà de ces deux principes tactiques désormais bien installés, la physionomie de la charge peut varier sensiblement
selon les troupes et les officiers qui les dirigent. La place de la caracole pose particulièrement question, puisque l’on a vu que cette tactique faisait
l’objet de critiques en France dès la fin du XVIe siècle. Il est donc important de tenter de fixer précisément les contours de la charge avant de
s’interroger sur une éventuelle rupture initiée par Gustave Adolphe.
Par ailleurs, même si les éléments fondamentaux de la charge ne varient guère dans les premières décennies du siècle, les transformations
intervenues dans les ordres de bataille, sous l’impulsion encore des Nassau, pourraient conduire à une révision du rôle de la cavalerie. Nous
envisagerons donc rapidement la place de cette arme dans la pensée militaire du début du siècle avant de donner, avec l’exemple de la bataille de la
Montagne Blanche (1620), un aperçu de sa doctrine d’emploi.

Une charge façonnée par les héritages du XVIe siècle

La cavalerie lourde du début du siècle apparaît tributaire des grandes évolutions engagées dans les décennies précédentes. Nous en connaissons
assez bien les principales caractéristiques : l’homme d’armes équipé de la lance et agissant par le choc a cédé la place à des cavaliers souvent aussi
lourdement armés mais s’appuyant principalement sur le feu et usant d’allures plus lentes. Pour autant, au-delà de ces grands traits, peut-on avoir une
représentation précise des modes de charge pratiqués par la cavalerie lourde lorsque s’ouvre la plus longue guerre du XVIIe siècle ? Les ouvrages
théoriques écrits peu de temps avant le conflit s’avèrent parfois décevants. Souvent riches en détails, ils ne permettent pas de se représenter
exactement le déroulement d’une charge. Heureusement, les modalités de la charge au début de la guerre de Trente Ans doivent beaucoup aux
transformations mises en place à partir de la seconde moitié du XVIe siècle. Il est donc possible, en croisant différentes sources, de dégager les
principales caractéristiques des charges conduites par les cavaleries allemandes durant les premières années de la guerre.

Wallhausen : la difficulté d’appréhender globalement la charge

On peut se faire une idée de la physionomie de la charge au début de la guerre de Trente Ans. Il est possible pour cela de reprendre une partie des
observations effectuées à propos de la cavalerie française. Celle-ci se caractérisait par une apparente dichotomie, assez déséquilibrée, entre l’élite
(constituée par les gendarmes) d’une part, et la majeure partie des compagnies de la cavalerie légère d’autre part. La principale différence, nous
l’avons vu, résidait sans doute dans l’allure adoptée pour la charge et dans la façon d’envisager le rapport choc/feu. Il semble cependant, d’une
manière générale, que le déroulement des charges devait être davantage conforme aux observations de Tavannes qu’aux souhaits de Montgommery.
Jean de Billon, qui écrit au tout début du règne de Louis XIII, confirme en partie cette hypothèse. Il ne distingue pas les gendarmes des chevau-légers,
mais évoque simplement les « gens de cheval », cuirassés de la tête aux genoux. Ses préconisations pour l’allure de la charge sont particulièrement
significatives. La cavalerie doit aller à la charge au pas, puis, étant proche de soixante ou quatre-vingts pas de l’ennemi, doit passer au grand trot ou au
petit galop. « Mais encore n’est-il pas bon d’aller au galop car ceux de devant ne sauraient si peu marcher que les autres rangs ne s’ouvrent et
demeurent en arrière2. »

Les pratiques des cavaliers de l’Empire se rapprochaient-elles du schéma français ? Basta et Wallhausen évoquent deux façons de charger. La
première est celle des lanciers. Ils chargent en petits escadrons peu profonds, prennent le galop à soixante pas de l’ennemi pour l’enfoncer et le
rompre. La seconde est celle des « corasses », ou cuirassiers. Ces derniers paraissent avoir une fonction un peu plus défensive, pour « soutenir et
arrêter3 » l’ennemi. Ils sont donc disposés en formations beaucoup plus massives, puisque leur solidité et leur pesanteur sont les garantes de leur
succès. Ils s’appuient essentiellement sur le feu et n’utilisent l’épée que dans la mêlée. Le choc paraît devoir être recherché, au moins chez Basta, qui
leur prête la capacité « d’enfoncer » l’ennemi. Il est néanmoins limité par la vitesse réduite des cuirassiers. Le souci de préserver la cohésion et la
piètre qualité des chevaux contraignent en effet l’escadron à ne pas dépasser le galop4.
Au-delà de ces données relatives aux grands principes de la charge, les deux auteurs ne donnent pas de représentation globale de son déroulement.
Wallhausen développe un peu la tactique de combat des compagnies de lanciers et de cuirassiers, mais ses manœuvres ne semblent pas toujours très
réalistes. Il propose par exemple, pour une compagnie de soixante lances, une façon de charger avec succès une compagnie de cent cuirassiers. Il faut
diviser les soixante lanciers en huit groupes, chacun de ces groupes étant formé en « file » (haie). On envoie une file sur chaque flanc de l’escadron
ennemi et une troisième sur ses arrières. « Ainsi les corasses doivent faire face de trois côtés, ce qui sans nul doute dérangera leur ordonnance. Ensuite
si l’une, deux, ou les trois files ainsi attaquant ne parviennent pas, tu les remplaces au fur et à mesure par les cinq autres que tu as en réserve. Ainsi les
corasses attaquées sans cesse de trois faces finiront par ployer5. » On peut évidemment s’interroger sur les chances réelles de succès d’une aussi mince
haie de lanciers face au feu des pistolets. Il n’est pas sûr que le fait d’attaquer sur trois côtés puisse compenser cette faiblesse. D’autant plus qu’il est
assez difficile d’imaginer l’exécution d’une telle attaque sur le champ de bataille. Les cuirassiers vont-ils laisser les lanciers venir se placer ainsi
comme à la parade ? Ces derniers ne vont-ils pas être gênés par la présence de corps d’infanterie ou d’autres escadrons ?
Certaines suggestions de Wallhausen pour les charges de cuirassiers paraissent encore moins réalisables. C’est par exemple le cas de ce qu’il
nomme « le » caracole, qui est « un détour de la place où tu te tenais pour laisser passer la furie de l’ennemi qui t’y pensait charger ». « Voyant que
l’ennemi s’avance pour te charger, tu feras que ta compagnie se détourne aussi unie qu’elle est, à droite ou à gauche de la place où elle se tenait vers
un autre côté de sorte que l’ennemi s’engage dans la place laissée vide. Et t’apercevant que tu lui as donné assez de place au passage, tu feras tourner
ta compagnie subitement contre son flanc6. » Il s’agit en fait de s’écarter de la trajectoire de charge de l’unité ennemie pour la laisser passer, et venir
ensuite tomber sur son flanc. Certes, l’allure de charge très réduite des cuirassiers laissait sans doute le temps d’envisager quelque manœuvre avant le
contact. Mais, comme nous l’avons déjà souligné, cette lenteur laissait également le temps à l’ennemi de comprendre la tentative, et de tenter d’y
parer. L’adversaire va-t-il en effet continuer sa route comme si de rien n’était, et se laisser prendre en flanc ? D’autre part, faire exécuter promptement
une telle manœuvre à un escadron de trois ou quatre cents cavaliers, en préservant l’ordre et la cohésion de l’ensemble, paraît quelque peu aléatoire.
Ces remarques s’appliquent également à une autre proposition tactique encore plus surprenante. Voyant venir l’ennemi, la compagnie doit cette fois
s’ouvrir par le milieu afin de le charger sur ses deux flancs. Voilà une manœuvre qui rend sans nul doute fort bien sur les riches gravures de l’ouvrage
de Wallhausen, mais s’avère beaucoup plus délicate à exécuter sur le champ de bataille. John Cruso, qui s’inspire grandement de Wallhausen, ne s’y
trompe d’ailleurs pas. Il juge cette tactique « douteuse7 ». Elle implique, en effet, que l’on fasse ouvrir les files, tourner chaque cavalier à droite ou à
gauche, puis, une fois la nouvelle position prise, que chacun fasse un demi-tour complet pour pouvoir être en situation de combattre. Toutes ces
opérations sont bien périlleuses : un ennemi avisé ne manquerait pas d’en tirer avantage. Les écrits de Wallhausen révèlent une représentation par trop
théorique de la charge de cavalerie. Il peut difficilement être question d’appliquer de telles tactiques dans des conditions réelles de combat. On ne peut
donc se limiter à ces travaux pour envisager le déroulement d’une charge. La vision que présente cet auteur est d’autant plus tronquée que les lanciers
ont presque totalement disparu à cette époque, comme il le reconnaît et le regrette d’ailleurs lui-même. Il n’existe en fait, comme en France ou dans les
Provinces-Unies, qu’une seule catégorie de cavalerie lourde, les cuirassiers ou « corasses ». Nous retiendrons au moins que, comme en France et dans
les Provinces-Unies également, la charge repose généralement dans les pays allemands sur une allure lente et un usage très appuyé du feu.

Un mouvement offensif limité basé sur le feu

Les conditions de la charge sont finalement assez proches de celles décrites par Tavannes, voire même, dans une certaine mesure, par La Noue.
Cette similitude des pratiques peut-elle être étendue à la caracole ? Peut-on émettre l’hypothèse qu’elle se soit perpétuée en Allemagne jusqu’aux
années 1620, et sous quelles formes ?
La caracole n’est pas évoquée par Wallhausen lorsqu’il parle de la charge des cuirassiers. Seuls les arquebusiers à cheval paraissent la pratiquer.
Cela signifierait-il que l’ancienne tactique des reîtres aurait disparue en Allemagne, au moins pour la cavalerie lourde, à la veille de la guerre de Trente
Ans ? Encore une fois les écrits de Wallhausen doivent être considérés avec précaution. La meilleure preuve en est le témoignage du vaincu de la
Montagne Blanche (1620), le prince d’Anhalt : « Une de nos plus grandes imperfections a été que la plupart de nos troupes de cavalerie ne s’ont pas
voulu bien mêler, comme je leur ai ci-devant prêché souvent, en rejetant la mauvaise coutume de caracole, […] et je mets cela expressément ici, afin
qu’il faut haïr cette coutume d’aller à la charge sans bien se mêler comme la peste8. » Et, quoi qu’en laisse penser Anhalt, il est fort probable que la
cavalerie adverse, qui ne se distinguait pas particulièrement de celle des Etats de Bohême, pratiquait également la caracole. Si l’on ne peut affirmer
que le prince fait précisément allusion à la caracole « processionnaire », il paraît clair que cette tactique de charge est toujours employée au début du
conflit.
En s’inspirant des observations de La Noue (qui évoque la caracole par escadron entier), complétées par celles de Tavannes, on peut imaginer alors
la manière dont se déroulait la charge de deux escadrons de cuirassiers vers 1619. Les deux unités sont assez massives, plus sans doute que les
escadrons français, avec huit ou dix hommes de profondeur sur parfois quarante ou cinquante de front. Elles s’avancent l’une vers l’autre au pas, puis
passent au trot. Cette allure ne doit pas être des plus confortables, car les cavaliers sont lourdement cuirassés, de la tête jusqu’aux genoux. Ils doivent
donc supporter les secousses de leur monture et les tressautements de l’armure. L’ennemi se rapproche, les premiers rangs au moins baissent leur
visière, les pistolets sont sortis de leur étui, prêts à faire feu. Toutefois, il n’est pas question de joindre l’ennemi et d’aller se mêler avec lui.
Insensiblement les deux unités ont dévié leur marche, de manière à ne pas se retrouver complètement face à face. Seule la moitié, ou même un coin, de
chaque formation sera donc directement opposée à l’adversaire. Les cavaliers du front se rapprochent suffisamment pour apercevoir nettement les
hommes qui leur font face, au moins autant que le leur permet la poussière dégagée par l’avance d’un aussi grand nombre de chevaux. Puis, aux ordres
des officiers, à vingt pas environ, la salve se déclenche.
Seuls les premiers rangs de l’escadron ont une chance d’atteindre leur cible, mais il n’est pas impossible, étant donné la tension du moment, que les
cavaliers situés plus en arrière déchargent eux aussi leur arme, même largement au-dessus de la tête de leurs camarades. A vingt pas, sur un cheval au
trot, le tir d’un pistolet à rouet n’est pas, on le sait, d’une grande précision. Les hommes ne sauront sans doute pas avec certitude s’ils ont fait mouche.
La fumée dégagée par la poudre noire, la poussière déjà mentionnée et la visière baissée ne permettent au cavalier qu’une vision très partielle. En
outre, les escadrons ne s’éternisent pas. Les deux partis ne recherchent pas le choc. S’ils ont bien encaissé la décharge, ils s’esquivent alors par leur
gauche pour aller recharger leurs armes ou tirer de leurs fontes un nouveau pistolet.
Si les officiers tiennent en main leurs hommes, ils peuvent ensuite lancer une nouvelle charge, si tant est que l’on puisse nommer ainsi ce type
d’attaque. Elle se déroule de la même manière que précédemment. Il n’est pas exclu cependant que, cette fois, l’un des deux escadrons refuse
l’affrontement et fasse demi-tour. La seconde décharge peut aussi être la bonne. Les hommes des derniers rangs, voyant – ou devinant – les vides
creusés à l’avant, voyant également que l’ennemi paraît déterminé, quittent leur place et tournent bride. Ainsi la manœuvre de dégagement se
transforme-t-elle assez rapidement en une véritable déroute. Les vainqueurs n’ont plus alors qu’à poursuivre les fuyards.
Il est sans doute des variantes possibles à ce scénario. Au lieu de se faire face plus ou moins partiellement, les escadrons peuvent également se
longer sur leur droite. Ils se rapprochent sans être au contact et, tels deux navires de ligne, lâchent leur salve en se croisant. Ils peuvent pour ce faire
adopter une formation différente, très profonde, avec un front étroit, qui permet de faire tirer davantage de cavaliers. Là encore, selon le principe
général de la caracole, les escadrons se séparent ensuite pour recharger les pistolets et préparer un éventuel deuxième « passage9 ».
Il existait cependant d’autres façons de charger, qui évitaient notamment le demi-tour pour recharger, caractéristique de la caracole. Le récit du
jeune Anhalt, colonel d’un régiment d’arquebusiers à cheval et fils du précédent, qui participa lui aussi à la bataille de la Montagne Blanche, nous en
donne un exemple. A ce moment de la bataille, il attaque avec audace des cuirassiers impériaux.
Löben [son lieutenant-colonel] me rappela de faire halte régulièrement, jusqu’à ce que mes trois autres compagnies qui s’étaient trouvées séparées des autres aient pu me rejoindre. Lorsque nous
fûmes réunis nous attaquâmes l’ennemi plein d’assurance […]. Lorsque nous fîmes face aux cuirassiers, ceux-ci furent stupéfaits et attendirent les nôtres avec calme, les casques ouverts. […] Tout
en attendant les trois compagnies dont j’ai parlé, j’avais crié à mes soldats de ne pas tirer du tout tant que je n’aurais pas sorti mes pistolets ou bien avant de pouvoir ajuster. Alors arrivèrent les
cuirassiers, ceux de Don Balthasar ou bien du colonel Kratz. […] Or il se trouva qu’ils avaient reçu les mêmes ordres de retenir leur feu, si bien que nous restâmes un bon moment à nous regarder,
mutuellement étonnés, comme si nous étions bons amis. Cela dura jusqu’à ce que mon lieutenant-colonel, ne le supportant plus, ouvrit le feu et il se produisit comme à l’accoutumée en pareille
circonstance. Mes cavaliers eurent un grand avantage dont je m’aperçus par la suite puisqu’ils avaient pu bien mettre en joue lors du moment de silence et avoir plus facilement ensuite leur homme.
Lorsque l’ennemi vit tant de résolution et toute la poudre qui lui arrivait dans les yeux, quelques uns ayant eut le dessous, il ne put le supporter plus longtemps et se replia en grand désordre10.

Les cuirassiers se replient sans être vigoureusement pourchassés, le lieutenant-colonel ayant jugé plus prudent de ne les poursuivre que
« doucement et en meilleur ordre ».
Ce témoignage voit une unité d’arquebusiers à cheval s’opposer à des cuirassiers, ce qui n’était sans doute pas le cas le plus courant (d’où la
surprise des seconds). Il n’en reste pas moins assez révélateur de la manière dont pouvaient se dérouler les charges. « Il se produisit comme à
l’accoutumée en pareille circonstance », ajoute d’ailleurs Anhalt, ce qui laisse à penser que ce cas de figure n’était pas rare. Nous ne sommes plus
donc ici dans la configuration de la caracole. Il apparaît cependant clairement que les escadrons n’avaient pas l’intention « de bien se mêler », comme
le regrette le vieux prince d’Anhalt. Ils ont dû s’approcher l’un de l’autre au trot, puis s’arrêter face à face. La distance n’est pas précisée. Elle ne peut
être trop grande étant donné la portée des armes. Elle est tout de même suffisamment importante pour que les cuirassiers aient pu se replier sans que
les arquebusiers ne se ruent sur eux immédiatement après la décharge ; il n’est de toute façon pas sûr que ces derniers en aient eu particulièrement le
désir.
La singularité de cet affrontement tient visiblement au fait que les deux adversaires avaient pour consigne de préserver leur feu. Il s’en est suivi un
temps de latence pendant lequel les deux parties se sont observées. L’ordre de laisser l’ennemi tirer le premier s’explique sans doute parce que l’on
considère que cette salve, faite un peu hâtivement, de loin, ne sera pas efficace. L’escadron qui a su garder son feu profite alors de ce que son
adversaire a gaspillé le sien pour s’avancer et effectuer une décharge mieux ajustée. L’effet est amplifié par l’ascendant moral qu’aura pris celui qui
aura su tenir bon sous les tirs. Ce scénario reste cependant quelque peu théorique. On le voit, l’escadron d’Anhalt a tiré le premier, mais sa salve est
précise puisque les cavaliers ont profité de l’attente pour viser. Il n’est pas sûr qu’elle fut très meurtrière, mais la fumée et le bruit qui
l’accompagnaient, la détermination qu’elle exprimait, suffirent à décourager les cuirassiers. Ceux-ci ne devaient sans doute pas être des soldats très
expérimentés.
Dans la majeure partie des cas, l’un des deux escadrons rompt le contact assez rapidement, sans qu’il soit besoin d’aller se mêler. Lorsque aucun
des deux ne veut céder, le combat peut s’opiniâtrer. Puisqu’il n’est pas question de faire demi-tour pour aller recharger, comme dans la caracole, les
deux partis restent face à face. Les cavaliers ont la possibilité d’emporter avec eux plusieurs pistolets chargés, ce qui leur permet de maintenir un feu
continu pendant quelque temps. Ils peuvent aussi « s’entrebâiller » les pistolets. Les rangs de l’arrière les faisant passer à ceux de devant. Si l’échange
dure, il n’est pas exclu que l’on en vienne au contact, ou que les deux escadrons rompent le combat, comme par un accord tacite. Mais l’alternative la
plus fréquente est sans doute que l’un des deux finit par « craquer ». Là encore, c’est généralement l’arrière qui « flanche » en premier. Les cavaliers
des derniers rangs ne sont pas au contact direct avec l’ennemi, ils n’ont qu’une vision partielle de ce qui se passe au premier rang : ce sont justement
ces éléments qui vont peser. Les hommes ne voient de l’ennemi que ce qui transparaît au travers de l’épaisse fumée générée par la poudre noire. Ils
distinguent en revanche leurs compagnons mis hors de combat, voient ceux du deuxième ou troisième rang s’avancer pour les remplacer. Le combat
se prolongeant, ils peuvent alors penser la détermination de l’adversaire inébranlable. L’attente devient trop difficile face à l’issue de plus en plus
douteuse – pensent-ils – du combat. Il suffit peut-être de quelques cavaliers qui sortent des rangs et reculent pour que s’enclenche un mouvement
irréversible.
Bien sûr, tous les escadrons ne chargent pas de la sorte. Les unités d’élite ont sans nul doute l’expérience et la confiance nécessaire pour aller au
contact. Mais elles ne constituent pas la majorité des corps engagés. Selon Anhalt, lors de la bataille de la Montagne Blanche, « la plupart » des
troupes de cavalerie refusèrent de se mêler. Les escadrons ne recherchent pas systématiquement le choc. Celui-ci n’est pas, dans la pratique, un des
éléments essentiels du succès de la charge. Qu’ils effectuent la caracole ou se fusillent face à face, c’est sur le feu qu’ils comptent principalement.
Ainsi, les grands principes diffusés à partir du milieu du XVIe siècle sont devenus les fondements de la charge au début de la guerre de Trente Ans. Elle
est généralement conduite au trot, la dynamique du mouvement offensif se trouve réduite à peu de chose.

Une doctrine hésitante

Le cadre tactique dans lequel s’insère l’action de la cavalerie connaît au tournant du siècle d’importants changements. Désireux de gagner en
souplesse et d’accroître le rôle du feu, Maurice de Nassau semble avoir voulu rompre avec les ordres de bataille alignant, sur un front unique, de
massives unités de cavalerie et d’infanterie. Il amincit donc ses bataillons, allonge l’ensemble de son dispositif, auquel il donne aussi plus de
profondeur (sur deux ou trois lignes), et tend à placer aux ailes la majorité des escadrons. Il s’agit avant tout de donner à l’infanterie la possibilité
d’exploiter au mieux sa capacité manœuvrière et sa puissance de feu, la cavalerie n’apparaît pas comme une priorité du modèle hollandais.
Or on prête aux réformes de Maurice de Nassau une influence considérable, notamment sur la pensée militaire française. Un tel contexte tactique ne
paraît donc a priori guère favorable à la cavalerie. Les auteurs militaires et les généraux peuvent être tentés d’en minorer le rôle, accordant toute leur
attention à l’infanterie.
Cependant, les schémas tactiques les plus élaborés ne sont pas les plus faciles à mettre en œuvre sur le terrain. Face aux circonstances du combat, à
la qualité des troupes, les généraux savent se montrer pragmatiques. Il n’est donc pas certain qu’ils aient véritablement relégué la cavalerie dans une
position secondaire, d’autant que les guerres de Religion ont prouvé qu’elle pouvait encore s’avérer décisive. Nous devrons donc envisager tout à la
fois la place faite à la cavalerie dans une réflexion tactique en renouvellement et la place qu’elle occupe réellement sur le champ de bataille. De ce
point de vue, il sera utile de revenir de manière plus approfondie sur la bataille de la Montagne Blanche.

La cavalerie dans la réflexion théorique au début du XVIIe siècle

Lorsque commence le conflit, l’art de la guerre est influencé par différents modèles tactiques. Les armées d’Europe suivent particulièrement le
modèle espagnol et son concurrent, le prestigieux modèle hollandais, lui-même influencé par l’art de la guerre français des guerres de Religion. Ces
différentes écoles affichent une relative indifférence à l’endroit de la cavalerie. David Parrott souligne par exemple qu’elle n’occupe qu’une place
assez limitée dans la pensée tactique des princes d’Orange11. Ce principe se retrouve d’ailleurs dans les écrits des auteurs inspirés par le modèle
hollandais12. C’est bien l’infanterie qui constitue le cœur de la pensée militaire du temps. On réfléchit à son organisation tactique, à la combinaison des
piques et des mousquets, au maniement de ces derniers. Pour Montgommery, il y a même trop de cavalerie dans l’armée française, et les grands
effectifs présentent plusieurs inconvénients non négligeables. Les difficultés du campement et du fourrage contraignent par exemple les cavaliers à
s’éparpiller dans des postes éloignés les uns des autres, ce qui les expose à des attaques par surprise13.
On observe également une certaine réticence à l’encontre des batailles. La réflexion stratégique en est encore à ses balbutiements, mais la
préférence de nombreux auteurs semble aller vers la guerre d’usure. « Le général, affirme Billon, doit plutôt vaincre par longueur […] que par le
hasard d’une bataille, qui est un acte périlleux que l’on y doit venir que par force et après que les soldats sont assurés aux périls et aux combats, car
c’est un lieu où les novices se trouvent fort étonnés14. » Cette conception de la guerre ne peut se faire qu’au détriment de la cavalerie lourde, qui trouve
dans la bataille rangée sa principale raison d’être. Et lorsque les auteurs s’avancent à envisager le rôle de la cavalerie dans la bataille, il en ressort une
nette impression de hiérarchisation, favorable à l’infanterie. Il faut, insiste Du Praissac, « que la cavalerie soit toujours disposée de façon à ce qu’elle
seconde toujours l’infanterie15 ».

Cette prépondérance de l’infanterie doit bien sûr être nuancée. Tout d’abord parce que les innovations théoriques mises au point par les princes
d’Orange, si tant est qu’elles soient véritablement révolutionnaires, sont loin d’être toutes applicables sur le terrain. Les formations tactiques ne se sont
pas réduites et allongées aussi vite que pourrait le laisser penser le prestige du modèle hollandais. S’ils sont moins massifs qu’au siècle précédent, les
bataillons demeurent encore parfois assez lourds et imposants. Mais surtout, dans l’armée hollandaise elle-même, il apparaît que le rôle de la cavalerie
dans la bataille n’est absolument pas secondaire.
Pour Kees Schulten, la victoire de Maurice de Nassau à Nieuport (1600) ne repose pas fondamentalement sur ses réformes tactiques et organiques16.
Ce sont les Espagnols tout d’abord, malgré leurs carrés de piquiers plus massifs que ceux des Hollandais, qui adoptent la tactique la plus offensive.
L’essentiel du combat se déroule bien entre les deux infanteries, qui restent « deux heures continuellement aux mains, piques à piques17 », mais ce sont
les tercios18 qui ont finalement le dessus et repoussent les bataillons de Maurice. Pour celui-ci, le salut vient en fait de la cavalerie. Avec beaucoup de
peine, il rassemble quelques escadrons et relance une nouvelle charge désespérée qui fait reculer les Espagnols et provoque chez eux la panique19.
C’est donc la cavalerie qui s’avère décisive. Une cavalerie qui, contrairement à celle des Espagnols, a définitivement abandonné la lance et compte
plutôt sur le feu associé à une allure de charge relativement réduite.

Maurice de Nassau fut l’un des premiers à disposer des unités plus minces dans un dispositif plus allongé et plus profond, généralement sur trois
lignes. Ce modèle tactique a sans doute d’abord été construit pour l’infanterie. Il a néanmoins d’évidentes conséquences sur l’articulation tactique de
la cavalerie, la plus importante étant de regrouper la plupart des escadrons aux ailes. Ce déploiement sur les ailes autorise, au moins en théorie, une
modification importante de la doctrine d’emploi de la cavalerie. Les escadrons peuvent charger en ligne sans être gênés par l’infanterie, ils peuvent
également combiner leurs attaques, se soutenir plus facilement ou même envisager des mouvements enveloppants.
Il n’est pas sûr que Maurice de Nassau ait réellement cherché à exploiter pleinement les nouvelles possibilités offertes par le positionnement aux
ailes d’escadrons plus petits que les formations de reîtres. Le type de guerre mené dans les Pays-Bas et la morphologie de la charge pratiquée par les
Hollandais ne s’y prêtent guère, il est vrai. Quant à la façon de charger en bataille, les Nassau, qui ont abandonné la lance comme les Français,
s’appuient principalement sur le feu, et leurs cuirassiers avancent au trot. Leur emploi de la cavalerie est avant tout défensif20.

On peut s’interroger sur l’influence qu’a pu avoir le modèle hollandais sur les écrits des principaux auteurs de ce début de siècle. Le facteur
confessionnel peut indéniablement avoir joué un rôle pour les écrivains militaires français. Ainsi Montgommery, huguenot, était-il aux côtés de
Maurice de Nassau en 160021. Cependant, les leçons apprises de la « milice de Hollande » concernent essentiellement l’infanterie. Ses observations sur
l’emploi de la cavalerie sont davantage marquées par la tradition française. L’association d’arquebusiers ou de carabins avec des gendarmes ou des
chevau-légers, que prône Mongtommery, était par exemple une tactique fréquente durant les guerres de Religion. La réflexion de Tavannes montre
quelques similitudes avec les schémas des Nassau, notamment dans le regroupement des escadrons placés en échiquier sur deux lignes. L’influence
hollandaise n’est cependant pas prouvée. Le facteur confessionnel ne joue pas ici (Tavannes était catholique), d’autre part la rédaction des mémoires
s’étend sur une longue période, et il est difficile de savoir à quelle date fut écrit ce passage. Cette disposition peut être plus simplement le fruit de son
expérience et/ou de ses lectures.
On observera chez ces deux auteurs que la théorisation de la charge au niveau tactique supérieur n’est pas encore très approfondie. Les détails sur la
manière de faire charger un escadron sont souvent très riches, mais la façon dont on doit disposer et employer l’ensemble de la cavalerie de l’armée
demeure finalement peu abordée.
Cette limite peut être observée chez les deux autres auteurs majeurs de la période qui précède la guerre de Trente Ans : Billon et Du Praissac. Ces
écrivains sont, peut-être plus encore que Montgommery, influencés par l’école hollandaise. Tous les deux placent donc la plus grande part de la
cavalerie aux ailes. Du Praissac, par exemple, qui reste très proche des dispositifs tactiques de Maurice de Nassau, distribue dix escadrons de la façon
suivante : quatre sont entremêlés avec l’infanterie au centre, les six autres se partagent entre les deux ailes, disposés en chevron sur deux lignes.
Cependant, ces ouvrages ne poussent pas véritablement l’analyse plus loin que les précédents. Ils souffrent en fait sans doute des limites de leur
modèle hollandais, dont la réflexion tactique en matière de cavalerie n’est que peu développée. On peut ajouter que Du Praissac ne semble pas avoir
l’expérience ou la pratique de cette arme, au contraire de Tavannes ou de Montgommery, ainsi que Billon dans une moindre mesure.

Il semble que l’on puisse retrouver, dans une certaine mesure, les mêmes caractéristiques dans la pensée théorique des deux auteurs qui ont poussé
le plus loin la théorisation de l’emploi de la cavalerie au combat à cette époque : Basta et Wallhausen. C’est chez ce dernier que l’organisation
générale des unités de cavalerie paraît la plus avancée ; ce que montre, par exemple, la disposition en deux lignes en échiquier avec réserve de l’ordre
défensif (son troisième ordre). Peut-être l’influence hollandaise joue-t-elle ici un certain rôle. Wallhausen ne fut-il pas le directeur de l’école de
Siegen, créée par Jean de Nassau, un des cousins de Maurice ? Une telle influence pouvait au contraire être rejetée par Basta, qui fut l’un des
principaux généraux de l’empereur. Wallhausen n’épouse cependant pas complètement le modèle, puisque les lanciers qu’il engage ne sont plus
utilisés à cette époque dans la cavalerie des Provinces-Unies. Tout autant que le fait d’employer les lanciers – qui dénote un certain archaïsme –, la
manière de les faire combattre s’avère également problématique. Le travail de Wallhausen demeure par trop spéculatif. Les « combats » sont réalisés
dans les conditions voulues par l’auteur, l’ennemi réagit de façon conforme à ses souhaits. Il ne tient pas véritablement compte de la réalité complexe
du champ de bataille.

Si la réflexion sur l’organisation et l’emploi de la cavalerie a indéniablement progressé en ce début de XVIIe siècle, il n’en est pas moins clair qu’elle
souffre encore de lacunes importantes. Elle s’avère notamment encore souvent incomplète et/ou beaucoup trop théorique. Il ressort finalement de
l’analyse de ces différents auteurs une véritable difficulté à théoriser le combat de cavalerie, y compris chez des hommes expérimentés comme
Tavannes ou Basta. Cette limite de la réflexion théorique trouve son pendant sur le champ de bataille, où l’on éprouve la même difficulté à rationaliser
l’emploi de la cavalerie.

La Montagne Blanche, une doctrine d’emploi sans véritable innovation

La guerre de Trente Ans est née de la révolte des Tchèques (protestants) contre la maison de Habsbourg (catholique). En 1618, les protestants
offrent à Frédéric V, électeur protestant du Palatinat, la couronne de Bohême. La bataille de la Montagne Blanche22 met fin à la première phase (dite
« palatine ») du conflit. Cette première grande bataille de la guerre de Trente Ans offre l’occasion d’une très utile mise au point. Elle oppose en effet
trois armées très différentes. Celle des Etats de Bohême tout d’abord, commandée par le prince d’Anhalt pour le compte de Frédéric V, nouveau roi de
Bohême. Face à elle se tiennent les armées coalisées de la Ligue catholique (alliance des Etats allemands catholiques) et de l’empereur Ferdinand II.
Cette bataille permet de mesurer les limites de la diffusion du modèle hollandais et sa difficile application sur le terrain. Les deux adversaires
adoptent en effet des dispositifs sensiblement différents. L’armée des Etats de Bohême, forte d’environ vingt et un mille sept cents hommes, est
disposée sur deux lignes assez étirées, composées d’unités tactiques de petite taille. Cette disposition a pu être inspirée par la volonté de tirer parti des
réformes de Maurice de Nassau, mais d’autres éléments entrent en ligne de compte : la nature du terrain et la supériorité numérique de l’ennemi ont
sans doute joué un rôle non négligeable23. Par ailleurs, on remarque que le prince d’Anhalt n’a pas suivi les préceptes de Maurice quant à la
disposition de la cavalerie. Si ce dernier n’hésite pas à disposer des escadrons dans les lignes d’infanterie, la majeure partie des troupes montées sont
regroupées aux ailes. Or, ici, les unités de cavalerie alternent avec les bataillons d’infanterie. Le chef de l’armée des Etats refuse-t-il la doctrine
d’emploi de la cavalerie développée par les Hollandais ou compose-t-il avec les contraintes externes ?
Il est en fait difficile de déterminer précisément ce qui tient d’un choix tactique affirmé et ce qui revient au poids des circonstances. On sait par
exemple que les troupes sont arrivées sur le champ de bataille dans un certain désordre, ce qui ne facilite pas le regroupement de la cavalerie aux ailes.
D’autre part, Anhalt n’est absolument pas convaincu de la fiabilité de ses unités. Il est donc peut-être tenté d’alterner les compagnies « sûres » et celles
sur lesquelles il n’est pas certain de pouvoir compter24. Enfin, ce dispositif ne prévoit pas de véritable réserve, les cinq mille Hongrois placés en arrière
de la seconde ligne ne peuvent prétendre à ce titre. Fruit de conceptions tactiques particulières et/ou d’une adaptation aux circonstances, le schéma de
bataille des Etats de Bohême ne suit en tout cas pas à la lettre le « modèle » hollandais.
L’ordre de bataille de l’armée adverse n’obéit pas non plus à des principes simples. Elle est en fait divisée en deux grands corps, correspondant aux
troupes impériales et à leurs alliés ligueurs. Bucquoy25, qui commande les premières, a choisi un dispositif très proche du modèle traditionnel
espagnol. Au cœur se trouvent cinq carrés massifs, forts de mille trois cents à deux mille huit cents hommes. Ces grosses unités sont disposées en
échiquier afin de se soutenir mutuellement. La cavalerie est placée entre ces blocs et aux ailes. Ce schéma tactique, souligne Olivier Chaline, était déjà
jugé quelque peu daté à l’époque26. Bucquoy se défendit d’ailleurs après la bataille, arguant que les erreurs de Tilly27 (qui commande l’armée de la
Ligue) l’avaient contraint à adopter cette formation28. L’ordre de bataille des Ligueurs, à la gauche des Impériaux, est composé d’unités un peu moins
massives mais encore plus importantes que celles des Etats. Le dispositif est compact, tout en profondeur : une première ligne de deux carrés
d’infanterie, la deuxième uniquement de cavalerie, la troisième à nouveau d’infanterie (trois carrés) et la dernière de cavalerie. Une telle disposition
rend difficile un soutien mutuel des escadrons et implique un emploi essentiellement défensif de la cavalerie. Il y a là une relative différence avec les
Impériaux. Le positionnement de la plupart des escadrons en périphérie du groupe des tercios donne à la cavalerie impériale une plus grande mobilité
que celle de la Ligue. Ils peuvent charger sans être gênés par les bataillons d’infanterie et ont également la possibilité de se soutenir.

Les deux camps (Etats de Bohême/Ligue catholique et Impériaux) disposent de cuirassiers et d’arquebusiers à cheval. Aucun des deux cependant ne
regroupe véritablement ses escadrons aux ailes, même si le schéma tactique des Impériaux permet, plus que celui des Etats et de la Ligue, une action
offensive coordonnée de la cavalerie. Toutefois, malgré ces conditions a priori peu favorables et une doctrine de charge privilégiant le feu et la
lenteur, les escadrons font plus que de la figuration. Cela tient tout d’abord à la faible mobilité de l’infanterie. Les tercios ne sont plus ceux de la
première moitié du XVIe siècle, mais ils alignent encore des effectifs conséquents. Si l’on ajoute à cela la nature du terrain (la pente défavorable aux
Impériaux), il est évident que la cavalerie, y compris les lourds cuirassiers, dispose d’un avantage certain.
C’est donc elle qui va engager les premiers combats. A la droite des catholiques, les escadrons (cuirassiers et arquebusiers) de la première ligne
impériale dépassent les lents tercios et avancent seuls, en deux groupes, vers les positions des Etats. Les escadrons de la première ligne de la gauche
des Etats se détachent pour venir à leur rencontre. Le premier groupe de la cavalerie impériale, composé d’arquebusiers et de cuirassiers, est mis en
déroute. Les deux escadrons d’arquebusiers de la seconde ligne interviennent alors et repoussent les vainqueurs trop désordonnés. L’autre groupe,
constitué de cuirassiers (Marradas), connaît un succès plus immédiat et ses adversaires tournent rapidement bride. Ainsi l’engagement de la cavalerie
de la première ligne, soutenue efficacement par celle de la seconde, permet aux Impériaux de Tieffenbach de s’ouvrir le chemin vers les positions des
Etats. A l’inverse, aucun escadron de la seconde ligne de ces derniers n’est envoyé pour réparer ces premiers revers. Face au danger que représente la
progression du corps impérial, le prince d’Anhalt envisage d’engager l’ensemble de sa gauche et de son centre. Cependant, le succès de la cavalerie
impériale et l’avance lente mais imperturbable des tercios ont un effet considérable sur le moral de ses troupes. Aussi, lorsque le prince décide de
déclencher la contre-attaque, de nombreuses unités prennent la fuite et l’offensive tourne court29.
C’est à ce moment terrible que se situe la charge du jeune Anhalt. Constatant le danger de la situation, il se lance avec son régiment d’arquebusiers
à cheval dans une impressionnante contre-attaque. Placé à la droite de la première ligne des Etats, il s’élance au galop et traverse une partie du champ
de bataille pour intervenir sur la gauche en déroute. Son initiative est d’abord couronnée de succès : il charge victorieusement les cuirassiers de
Marradas, puis renverse les autres unités de cavalerie des première et seconde lignes. Il peut ensuite se retourner contre le tercio allemand, à la gauche
de la première ligne. Ses cavaliers se saisissent d’une batterie de l’ennemi et la dirigent contre les fantassins. Puis, soutenus par un régiment
d’infanterie des Etats, ils entreprennent l’attaque du tercio. Celui-ci subit de très lourdes pertes et est en partie balayé. L’espoir semble changer de
camp.
On peut observer ici une force de la cavalerie. Grâce à sa mobilité, elle peut intervenir rapidement sur n’importe quel point du dispositif. Elle est
ainsi capable d’actions rapides et tranchantes. C’est un outil de décision entre les mains d’un chef audacieux et déterminé. Toutefois, la contre-attaque
d’Anhalt n’aboutit pas. Son régiment n’est rejoint ou secondé par aucun autre escadron. Les unités impériales peuvent donc se reformer et, renforcées
par des éléments de la cavalerie de la Ligue, repousser les arquebusiers désormais en nette infériorité numérique. Ainsi la déroute du tercio allemand
n’a pas entraîné celle du reste de l’armée. Les catholiques sont bientôt en mesure de contre-attaquer à leur tour. Et là encore la cavalerie est au premier
rang : cavaliers ligueurs envoyés à la rescousse et Impériaux ralliés, suivis par les fantassins du tercio napolitain. Enfin, la charge d’éléments gardés
en réserve, les cuirassiers toscans et les « cosaques » polonais, achève de transformer l’armée des Etats en une foule de fuyards paniqués30.

Ainsi l’ordre impérial, mélangeant infanterie et cavalerie, n’a pas empêché une action efficace de la cavalerie. Les escadrons ne combattent pas
directement aux côtés de l’infanterie mais quittent leur position pour combattre séparément. Le fait de les avoir disposés sur plusieurs lignes, dans un
dispositif finalement relativement aéré, permet aux unités de la seconde de venir soutenir celles de la première en difficulté. Elles rétablissent la
situation et donnent la possibilité aux vaincus de se rallier pour charger à nouveau.
Les unités à la disposition du prince d’Anhalt n’avaient sans doute pas toutes, loin s’en faut, la valeur des cavaliers impériaux. Cependant, il
apparaît également que la cavalerie des Etats de Bohême ne semble pas avoir été employée de façon aussi efficiente que celle de ses adversaires. Bien
que l’armée soit déployée en ordre mince sur deux lignes, la cavalerie, entremêlée avec l’infanterie, paraît agir comme au siècle précédent. En outre, le
soutien des unités engagées n’est pas assuré. L’action la plus importante est le fruit d’une initiative individuelle ; elle n’est d’ailleurs pas plus soutenue
que les autres. Cette bataille rappelle également l’importance primordiale de la qualité et de l’expérience des combattants. Pour David Parrott, ce
facteur compte même peut-être davantage que le schéma tactique adopté31. Cette opinion n’est pas partagée par tous, il n’en est pas moins vrai que
l’armée catholique, au dispositif un peu plus massif et archaïque, est composée de vétérans déterminés dont la valeur a sans doute fait la différence.
On observe enfin que les arquebusiers combattent en ligne aux côtés des cuirassiers. L’exemple du jeune Anhalt montre que, même si ce n’est pas
le cas le plus fréquent, ces deux troupes peuvent parfois s’affronter directement. La morphologie de la charge favorise ce rapprochement. On privilégie
le feu et le trot, ainsi que des tactiques basées sur la caracole et ses dérivés, qui permettent d’éviter ou d’atténuer le choc frontal. Ainsi se trouve
confirmée la remarque faite par Wallhausen quelques années plus tôt : « Nul ne tient son lieu, rang ou place [dans les combats], mais tout à rebours :
l’arquebusier sert de corasse, la corasse d’arquebusier, sans aucune considération de qualité ou de quantité32. »

La bataille de la Montagne Blanche montre ainsi qu’il existe différentes manières de disposer la cavalerie au début de la guerre de Trente Ans. Le
modèle hollandais est loin d’être dominant et le principe de réalité s’oppose souvent à l’application stricte des doctrines tactiques. La persistance des
cadres traditionnels n’empêche pas la cavalerie de jouer un rôle important sur le champ de bataille, mais il n’en est pas moins évident qu’elle limite
son action. La routine qui prévaut dans la morphologie de la charge constitue bien sûr une autre limite. Les cavaliers cuirassés évoluent à une allure
souvent lente et très contrôlée. Ils évitent le contact direct avec l’ennemi, préférant s’en remettre presque essentiellement au feu. Peut-être l’ancienne
caracole processionnaire n’est-elle plus d’un usage très courant, mais ses variantes constituent encore l’essentiel des tactiques de charge en vigueur au
début de la guerre.
Les principes de charge et la doctrine d’emploi de la cavalerie évoluent sans doute quelque peu dans les années suivantes, mais les changements se
font à la marge et il faut en fait attendre les années 1630 pour observer un véritable tournant.
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Gustave Adolphe, la charge à la suédoise

L’historiographie présente souvent l’apparition de Gustave Adolphe sur le théâtre de la guerre de Trente Ans comme un moment clé de l’évolution
de l’art de la guerre. Du point de vue de la cavalerie, les pratiques initiées par le roi de Suède marqueraient ainsi une véritable rupture, corrigeant les
errements du XVIe siècle et faisant entrer la charge dans une nouvelle ère. En faisant charger ses cavaliers à l’arme blanche et au galop, en recherchant
systématiquement le choc, il aurait conduit les cavaleries européennes à abandonner définitivement la caracole. Au cœur de cette nouvelle conception
de la charge, l’équilibre entre le feu et le fer serait bouleversé en faveur du second, ce changement marquant comme un retour de balancier après la
période précédente, caractérisée par la généralisation du feu.
Une transformation si rapide et brutale pose bien entendu question. Les contemporains du roi de Suède ne paraissent pas avoir été particulièrement
impressionnés par les exploits de sa cavalerie. Par ailleurs, les innovations tactiques qu’on lui prête ne sont qu’à peine mentionnées dans les manuels
militaires du XVIIe siècle1. Il paraît donc nécessaire de faire le point sur les transformations réellement initiées par Gustave Adolphe, leur caractère
novateur et leurs limites.
Mais les changements intervenus dans la morphologie de la charge ne sont pas le seul enjeu de cette période. La façon dont les charges pèsent sur le
déroulement des batailles est aussi à prendre en compte. De ce point de vue, il convient également de s’interroger sur les conséquences éventuelles des
réformes de Gustave à l’échelle de la grande tactique. On met en effet à son crédit la formalisation d’un nouveau dispositif tactique, constituant en
quelque sorte l’aboutissement des perspectives dessinées par les Nassau. Dans ce cadre tactique renouvelé, une cavalerie plus mobile et offensive,
disposée aux ailes, peut être amenée à jouer un rôle considérable sur le champ de bataille.
Enfin, on ne peut perdre de vue qu’un des moyens les plus efficaces pour mesurer l’importance des innovations suédoises consiste à observer la
façon dont elles ont pu influencer les pratiques des autres cavaleries européennes. L’héritage gustavien et sa réception dans les années qui suivent la
mort du roi doivent donc être également questionnés.

Les réformes de Gustave Adolphe

Mesurer l’influence réelle de Gustave sur l’histoire de la charge de cavalerie implique en premier lieu d’analyser la genèse et le contexte des
réformes entreprises, afin d’en mieux comprendre la nature. Il est ensuite plus facile d’entreprendre l’analyse détaillée des transformations attribuées
au roi de Suède. Celles-ci mettent en jeu les trois grands principes qui fondent la charge – les armes, l’allure et le choc –, elles ont donc pu
considérablement en modifier la physionomie. A condition bien sûr qu’elles aient eu la portée qu’on leur prête.

La genèse

La cavalerie suédoise qui se présente en 1630 sur le théâtre de la guerre de Trente Ans est le fruit d’une évolution singulière. Il est certain que la
cavalerie dont hérite Gustave Adolphe lors de son accession au trône ne constitue pas un outil militaire particulièrement performant. Du fait des
faiblesses de la production militaire nationale, les cavaliers suédois paraissent pauvrement équipés si on les compare aux standards de l’Europe de
l’Ouest. L’élevage local ne leur procure en outre que de médiocres et petits chevaux dont se gaussent leurs adversaires. La tactique de charge est
calquée sur celle des cuirassiers du continent et comprend notamment l’usage de la caracole. Toutefois, les Suédois n’ayant ni la protection, ni la
puissance de feu, ni même les montures de leurs vis-à-vis d’Allemagne ou de France, on peut penser que l’efficacité de leurs charges est fort limitée.
Ces limites apparaissent cruellement lors des conflits avec les voisins polonais.
Les armées polonaises possédaient en effet une importante cavalerie, composée d’unités lourdes et légères. Parmi les premières, les fameux
« hussards ailés2 » formaient une élite. Si leur armement défensif les apparentait aux cuirassiers de l’Ouest, ils s’en distinguaient par l’usage de la
lance, longue d’environ 5 mètres. Maniées avec habileté, ces lances s’avéraient redoutables3. Leur usage impliquait en outre que la charge fût menée
au galop et reposât entièrement sur le choc. Les hussards chargeaient en formation profonde, le huf, beaucoup plus difficile à disperser que les simples
haies des hommes d’armes. Ils avaient infligé plus d’un revers aux escadrons de Charles IX, le père de Gustave Adolphe. Ceux-ci furent notamment
étrillés à Kokenhusen (1601), Weissenstein (1604) et Kircholm (1605). Un dessin représentant la bataille de Kokenhusen montre clairement
l’infériorité des Suédois4. On peut y voir une formation de lanciers polonais (huf) prête à enfoncer un escadron de la cavalerie suédoise. Les hussards
chargent sans tenir compte du feu des arquebuses et des pistolets5. Le choc ne s’est pas encore produit mais déjà l’escadron se désagrège par l’arrière.
Les guerres que mena à son tour Gustave contre la Pologne (entre 1616 et 1629) furent riches d’enseignements pour le nouveau roi, qui se heurta
aux mêmes difficultés que son père. Lors des premiers affrontements avec les Polonais, Gustave Adolphe fut vite confronté aux limites d’une tactique
reposant principalement sur le feu et une allure lente. La faible efficacité des caracoles se trouva démontrée de façon évidente face aux terribles
charges des hussards polonais. Mais le roi sut tirer les leçons de ses échecs et il entreprit de réformer sa cavalerie.
Du point de vue de l’armement, il pouvait choisir de renforcer la protection de ses cavaliers et d’alourdir leur équipement en y ajoutant des armes à
feu. Cela aurait conduit à s’aligner davantage encore sur le modèle occidental. C’est le contraire qui se produisit. Non seulement il ne fut pas question
de transformer les arquebusiers en cuirassiers, mais ils durent en outre abandonner leur arquebuse dès 1621. Ils ne furent plus équipés que d’une paire
de pistolets et d’une épée6. Les difficultés d’approvisionnement de l’armée suédoise ne sont pas étrangères à cette évolution7. Mais Gustave Adolphe
sut également comprendre qu’une fuite en avant vers le développement d’une puissance de feu toujours plus importante – principe qui dirigea la
transformation de son infanterie – n’était sans doute pas ce qui convenait à la cavalerie. Quoique toujours équipés de pistolets, les cavaliers durent
désormais s’appuyer davantage sur leurs épées, armes que leur équipement relativement léger leur permettait de manier plus aisément. Elle devint leur
arme principale8.
La méthode de combat de la cavalerie n’était plus fondée sur les décharges de pistolets, mais sur l’affrontement d’homme à homme. La charge ne
s’appuyant plus fondamentalement sur le feu, il n’était plus nécessaire de garder des escadrons profonds. Il diminua donc le nombre de rangs, ce qui
augmentait leur légèreté et leur manœuvrabilité. En résumé, la cavalerie apprit des Polonais à utiliser davantage ses atouts naturels, « la masse, la
vitesse et le choc9 ». Mais pour résoudre le problème posé par les redoutables hussards, le roi de Suède s’appuya également sur l’infanterie. Il détacha
des groupes de mousquetaires qui accompagnaient les escadrons et leur permettaient ainsi de bénéficier d’un surcroît de puissance de feu. A partir de
1627, la cavalerie suédoise commença à remporter davantage de succès face aux hussards polonais10.

L’abandon du feu ?
Ainsi modifiée, la cavalerie suédoise qui débarque en Allemagne en 1630 offre un certain contraste avec celles de ses adversaires impériaux et
catholiques, pour qui le feu est essentiel. Cependant, cette rupture dans la doctrine des armes doit être quelque peu nuancée. En premier lieu, il faut
bien observer que le roi de Suède ne va pas jusqu’à supprimer totalement le feu lors de la charge. Rapportant les instructions de Gustave à ses
cavaliers, Chemnitz écrit :
Seul le premier ou au plus les deux premiers rangs, quand ils étaient assez proches pour voir le blanc des yeux de leurs ennemis, devaient tirer, puis prendre leurs épées ; les cavaliers du dernier
rang cependant devaient attaquer sans tirer mais avec l’épée haute, et garder leurs pistolets pour la mêlée11.

Le témoignage de Robert Monroe, officier écossais combattant aux côtés des Suédois, va dans le même sens :
Les cavaliers des deux ailes chargèrent furieusement les uns sur les autres, nos cavaliers avec la résolution de ne pas tirer sur l’ennemi jusqu’à ce qu’il ait fait sa décharge en premier, puis, à une
courte distance, nos mousquetaires les accueillirent avec une salve, alors nos cavaliers déchargèrent leurs pistolets et chargèrent avec l’épée12.

Ces extraits sont fort significatifs : le feu de la cavalerie n’a pas disparu. Il s’agit dans un premier temps de désorganiser l’escadron ennemi par une
décharge de « préparation » et, dans un second temps, de profiter de la confusion ainsi créée pour le disloquer à l’épée. Gustave n’a pas décidé
brutalement que le facteur feu ne jouerait plus aucun rôle dans une charge de cavalerie, il a plutôt modifié la façon de l’utiliser. Compte tenu de la
faible portée des pistolets, il lui paraît sans doute plus efficace de ne faire tirer qu’à courte distance. Mais il ne doit y avoir qu’une seule salve, le reste
du temps doit être employé à se saisir de l’épée pour préparer le choc. Gustave interdit même aux soldats des derniers rangs de faire feu, jugeant leurs
tirs peu efficaces, sans doute même gênants pour la cohésion de l’escadron.
Après Breitenfeld (1631), le roi limite encore l’usage du feu en prescrivant que ses cavaliers ne pourront tirer qu’après avoir reçu eux-mêmes la
décharge de l’ennemi13. Cette instruction laisse d’ailleurs à penser que Gustave craint peu ces salves de pistolets, parce qu’elles sont tirées de trop loin,
ou avec trop d’appréhension et de précipitation. Les Suédois, qui savent que l’ennemi a gaspillé son feu, peuvent ensuite avancer plus fermement,
n’ayant plus à se préoccuper d’éviter les balles adverses. En dernier lieu, si la puissance de feu des cavaliers est amoindrie, c’est aussi parce que
Gustave Adolphe a confié un rôle de soutien à des petits groupes de mousquetaires placés aux côtés des escadrons.
Ainsi Gustave n’a pas totalement abandonné le feu, comme on peut le lire parfois14. Il ne fut pas non plus tout à fait le seul à innover dans ce
domaine. Richard Brzezinski rappelle que, depuis les débuts de la guerre de Trente Ans, les pratiques avaient quelque peu évolué, même dans les
cavaleries germaniques. Un grand nombre d’unités continuaient à penser la charge comme une succession de salves d’arquebuses ou de pistolets tirées
à bout portant, comme on a pu l’observer à la Montagne Blanche15. Mais certains régiments, représentant l’élite des armées ou entraînés par des chefs
audacieux comme Piccolomini ou Pappenheim, avaient déjà adopté des modifications allant dans le sens des réformes de Gustave Adolphe. Les
cuirassiers du premier ne faisaient tirer que leurs deux premiers rangs, ne cherchant qu’à produire un feu suffisant pour créer du désordre dans les
rangs ennemis avant d’aller au contact16.
Enfin, nous pouvons observer que les solutions mises en place par Gustave se rapprochent sensiblement des pratiques expérimentées par Henri IV.
On y trouve une semblable volonté de restreindre l’importance du feu, tout en conservant une puissance de tir suffisante pour désordonner les rangs de
l’adversaire.

La charge au galop ?

Les mésaventures de la cavalerie suédoise en Pologne ont conduit le roi à modifier les pratiques dans le domaine de l’allure tout autant que dans
celui des armes17. Cependant, d’autres considérations, plus propres au théâtre des guerres d’Allemagne, sont sans doute également intervenues pour
motiver l’adoption d’une allure plus rapide. Il faut par exemple tenir compte des armes à feu, puisque c’est sur la puissance de feu que l’on fait alors
généralement reposer le succès de la charge. A partir du moment où le roi de Suède prend la décision de réduire la place du feu au profit de l’arme
blanche, il lui faut admettre que ses cavaliers seront soumis à une puissance de feu supérieure à celle qu’ils pourront eux-mêmes délivrer ; une
considération encore renforcée par le fait que les Suédois n’ont souvent qu’un armement défensif assez léger selon les critères du temps.
Dans cette perspective, l’idée d’accélérer la vitesse de charge prend tout son sens. Le meilleur moyen de limiter les pertes causées par le feu adverse
est encore de le prendre de vitesse. Plus vite on se rapproche de l’ennemi, moins longtemps on reste exposé à ses salves, il lui est également plus
difficile d’ajuster18. Le principe de vitesse s’impose également si l’on considère que le roi entend faire reposer le succès de la charge sur le choc. Il est
vrai que Gustave n’a pas totalement abandonné l’usage du feu, une allure rapide comme le galop peut alors s’avérer gênante pour ses propres cavaliers
et rendre leurs tirs peu efficaces. Cependant, cet inconvénient est largement contrebalancé par le fait qu’une partie seulement des hommes est autorisée
à tirer. En outre, la salve est délivrée à très courte portée, ce qui réduit le risque de manquer la cible. Enfin, il faut rappeler que le roi de Suède fut le
premier à réduire sensiblement la profondeur de ses escadrons, ce qui présente un avantage certain pour une allure rapide. Il est évidemment plus
facile – ou moins difficile – de mener au galop un escadron de trois ou quatre rangs qu’un autre sur huit.

Pour autant, cette analyse n’est pas exclusive, et d’autres auteurs estiment peu probable que la cavalerie suédoise ait réellement chargé au galop19.
Certes, Turenne avait baptisé sa méthode de charge au galop « attaquer à la suédoise ». Mais, selon le colonel Gyllenstierna, c’est en fait le duc
Bernard de Saxe-Weimar qui aurait influencé le vicomte de ce point de vue, et non directement l’exemple de Gustave20.
Rappelons que maintenir le galop sur une longue distance nécessite une instruction poussée, car le risque est important de désorganiser l’escadron
avant même d’être à portée de tir de l’ennemi. Mais, surtout, cette question ne peut être considérée indépendamment des schémas tactiques mis en
place par le roi. Michael Roberts et le colonel Gyllenstierna soulignent ainsi les contraintes induites par l’emploi des petites troupes de mousquetaires
disposées entre les escadrons. Cette tactique implique que les mousquetaires et les cavaliers marchent ensemble, à la même allure, au moins jusqu’à ce
que les fantassins soient arrivés à distance de tir. Il est en effet difficilement imaginable qu’un escadron accompagné d’une troupe de mousquetaires
prenne le galop à deux cents pas de l’ennemi. Non seulement les mousquetaires, évidemment distancés, ne seraient plus en mesure d’apporter leur
soutien aux cavaliers, mais encore ils seraient eux-mêmes abandonnés à la merci d’une attaque ennemie.
Ces éléments conjugués laissent à penser que la cavalerie suédoise ne pouvait, au mieux, passer au galop que dans les derniers instants de la charge.
Selon Gyllenstierna et Michael Roberts, elle n’était autorisée à avancer au trot qu’à une distance de cinquante mètres de l’ennemi21. Le témoignage de
Robert Monroe sur la bataille de Breitenfeld s’avère encore une fois utile et illustre tout à fait les observations précédentes : « Les cavaliers des deux
ailes se chargèrent furieusement les uns et les autres […], et puis à courte distance nos mousquetaires les accueillirent avec une salve, alors nos
cavaliers déchargèrent leurs pistolets et puis chargèrent22. » Si son récit se trouve dénué de toute mention explicite concernant les allures, il n’en
permet pas moins d’appréhender les circonstances de la charge, particulièrement le rôle de l’infanterie, et donc de comprendre pourquoi il était
impossible aux cavaliers suédois de prendre le galop très tôt. L’adverbe « furieusement » doit être interprété avec précaution, il ne signifie pas que les
deux lignes se jetèrent au grand galop vers l’ennemi dès le début de l’attaque. Monroe veut sans doute souligner que les deux adversaires avançaient
l’un vers l’autre avec une ferme résolution, sans paraître vouloir s’éviter ou temporiser.
Selon cette description, les cavaliers ne purent réaliser leur approche qu’en suivant une vitesse réduite, peut-être même durent-ils s’arrêter pour
laisser les mousquetaires exécuter leur salve. Ce n’est qu’ensuite qu’ils eurent la possibilité de quitter la protection des fantassins et de s’affranchir de
leur marche lente pour enfin charger au galop. Mais ils ne purent le faire que sur une courte distance, puisque les mousquetaires firent leur décharge à
vingt pas environ et qu’il fallut ensuite encore quelques pas aux escadrons pour augmenter leur vitesse et atteindre le galop23. Tant que les deux armes
se trouvaient ainsi combinées, il était difficile d’envisager de faire réellement galoper la cavalerie, ou bien cela ne pouvait se réaliser qu’à la fin du
mouvement. Cette dernière perspective ne doit pas être écartée puisque, passant au trot à environ cinquante mètres de l’ennemi, il était toujours
possible aux cavaliers d’atteindre au moins un galop ralenti dans les derniers mètres.
On observerait ainsi une nouvelle fois une certaine similitude entre les pratiques de Gustave et celles d’Henri IV, que l’on vit prendre le galop à dix
pas de l’ennemi à Coutras. La question se pose également de savoir si Gustave a pu employer sa cavalerie sans lui adjoindre les groupes de
mousquetaires. Cette configuration pourrait, par exemple, se retrouver à Lützen (1632). Selon le marquis de Brézé, les mousquetaires accompagnant
les escadrons conduits par le roi de Suède seraient restés en arrière pour laisser les cavaliers franchir un fossé ; ceux-ci auraient ensuite poursuivis
seuls leur avance. Cette hypothèse est confirmée par Richard Brzezinski24. Ce dernier montre, en outre, que Bernard de Saxe-Weimar, qui commandait
la gauche suédoise, s’est lui aussi séparé de ses troupes de mousquetaires, requis pour attaquer le village de Lützen. L’augmentation de l’allure
représentait alors une alternative non négligeable pour des escadrons privés de leur « appui-feu ».

Gustave Adolphe réintroduit le choc

Les changements opérés par Gustave Adolphe dans le domaine du feu et de l’allure nous conduisent légitimement à inférer que la place du choc
dans la charge connut également un profond renouvellement. Au début des guerres polonaises, la tactique suédoise reposait principalement sur
l’évitement. Les Suédois espéraient, selon l’habitude occidentale, obtenir l’avantage par le seul effet de leurs armes à feu. Mais il est très improbable
que la décharge d’un rang, ou même des premiers rangs de l’escadron, ait pu suffire à rompre la formation de hussards lancés au galop.
Gustave opta donc pour une doctrine plus offensive et agressive, obligeant ses cavaliers à joindre l’ennemi. C’est dans cette optique qu’il faut
comprendre la place plus importante accordée à l’arme blanche et l’augmentation de l’allure de la charge. On rappellera également qu’il décida de
s’appuyer sur des détachements de mousquetaires, dont le feu devait contribuer à mettre en désordre l’ennemi. Ce choix souligne l’ambiguïté des
rapports entre le choc et le feu. L’usage du feu par la cavalerie lourde avait en effet conduit à amoindrir le rôle du choc, voire même à l’écarter lorsque
la lance eut quasiment disparu. Cependant, le roi de Suède dépassa l’antagonisme entre ces deux principes tactiques. Il savait que le choc était
indispensable, mais qu’il ne pouvait suffire face aux « hussards ailés ». Le feu des mousquetaires et celui – quoique très limité – des cavaliers avaient
pour but de le préparer et d’en augmenter les effets. C’est en quelque sorte par une combinaison du feu et du choc que le roi envisageait de vaincre ses
redoutables ennemis. Mais il ne faut pas perdre de vue qu’il donnait la primauté au second : le rôle du feu ne pouvait plus être de remporter la victoire
mais d’ouvrir la voie au choc et au corps à corps, qui seuls permettaient de l’obtenir25.
Gustave Adolphe avait visiblement pris conscience que la décision ne pouvait se faire qu’en allant aborder l’ennemi, et non pas en l’évitant. Son
autorité personnelle et la discipline régnant dans l’armée suédoise lui permirent sans doute d’obtenir de ses cavaliers qu’ils renonçassent à s’appuyer
exclusivement sur leurs armes à feu et sur les manœuvres d’évitement. La tâche fut plus difficile pour les régiments de mercenaires allemands, qui
avaient parfois du mal à se conformer aux standards suédois de la discipline militaire. Mais le roi était trop convaincu de la nécessité d’une telle
réforme pour qu’ils ne s’y plient pas. Ils devaient donc « réapprendre » la guerre à la manière suédoise, encadrés par des officiers suédois. Le
chroniqueur Israël Hoppe raconte par exemple qu’en septembre 1628 le régiment de Beaudissin, récemment arrivé, ne montrait « qu’un faible désir
(comme c’est la coutume chez les Allemands) de combattre ». Gustave Adolphe remédia à ce mal en leur imposant strictement de charger à fond26.

S’il est clair que la rupture fut radicale dans la cavalerie suédoise, peut-on pour autant affirmer qu’il en fut de même dans les autres armées
européennes, à commencer par les adversaires allemands de Gustave Adolphe ? Richard Brzezinski nuance cette idée en avançant que la caracole
constituait au début des années 1630 une tactique presque démodée. Il est vrai, comme nous le prouvent les propos du prince d’Anhalt après la
Montagne Blanche, que l’on n’avait pas attendu Gustave pour mesurer les défauts d’une telle tactique. De fait, certains escadrons allemands, comme
ceux de Tilly ou de Piccolomini, ne refusaient pas d’aller au contact. Face à ces unités d’élite, que le choc n’effrayait pas, la tâche des Suédois dut
d’ailleurs s’avérer délicate.
Cependant, le fait que Piccolomini ou Pappenheim eussent conscience que la victoire ne s’acquérait qu’en allant au contact signifie-t-il que tous les
régiments de la cavalerie impériale suivaient cette doctrine ? Les injonctions du prince d’Anhalt ne semblent pas avoir empêché la majorité de ses
escadrons « d’aller à la charge sans bien se mêler ». Comme le souligne d’ailleurs Richard Brzezinski, il est probable que seuls les meilleurs régiments
cherchaient à joindre l’ennemi pour le bousculer par le choc. Pour de nombreux mercenaires allemands, qui possédaient un cheval de valeur et des
promesses de carrière, il ne pouvait être question de risquer le choc et le corps à corps à la légère. Ils se contentaient en fait de décharger leur pistolet
dans la direction de l’ennemi et, « considérant leur devoir accompli, viraient vers l’arrière laissant le rang suivant courir le risque. Les charges
dégénéraient souvent en caracole27 ».
Contre de tels ennemis, la cavalerie de Gustave Adolphe disposait d’un avantage considérable, reproduisant, à son profit cette fois, le schéma qui
prévalait au début des guerres polonaises. Les Suédois savaient que leurs adversaires n’avaient pas l’intention de conduire leur charge jusqu’au bout ;
l’hypothèse la plus probable étant qu’ils tourneraient bride après avoir déchargé leurs pistolets, ou s’immobiliseraient presque complètement pour
exécuter une salve dont ils espéraient qu’elle suffirait à les décourager. Au contraire, les cavaliers allemands voyaient en face d’eux des hommes qui
gardaient leur feu, supportant le leur sans en paraître ébranlés, et se rapprochaient à une vitesse assez élevée pour signifier clairement leur intention
d’aller jusqu’au choc. Les cavaliers suédois étaient suffisamment exercés et instruits, sûrs d’eux, pour bénéficier de la supériorité qu’acquièrent les
unités qui, même sans tirer, parviennent jusqu’au contact en gardant leur cohésion. Ils dominent « par la peur du contact que ressent l’ennemi face à
leur apparence inébranlable28 ». Le succès était encore plus certain lorsque les escadrons suédois tombaient sur des cuirassiers pris en flagrant délit de
caracole, c’est-à-dire en train de faire demi-tour.
Ainsi, s’il est sans doute exagéré d’affirmer que le roi de Suède mit fin à la pratique de la caracole et de ses variantes, il est juste de penser qu’il a
hâté leur disparition. C’est ce dont peut vraisemblablement témoigner un mémoire envoyé par Wallenstein à ses lieutenants en janvier 1633. Il y tire
les leçons de Lützen, proposant par exemple d’interdire aux cavaliers allemands l’usage de la carabine, car « après avoir tiré ils tournent bride, ce qui
cause beaucoup de désordre29 » ; on notera que Gustave Adolphe avait procédé à la même innovation dans sa propre cavalerie dès 1621.
Plus encore, on pourrait soutenir que Gustave est à l’origine d’un retour en grâce du choc dans la charge de cavalerie. Seules les unités d’élite
conduisaient la charge jusqu’au contact, le plus grand nombre s’appuyait exclusivement sur le feu et pratiquait, d’une manière ou d’une autre,
l’évitement. Certains généraux avaient bien conscience des défauts de cette tactique, mais engager un véritable changement impliquait un important
effort de contrainte, de discipline et d’instruction. Effort qu’ils jugeaient d’autant moins nécessaire d’entreprendre que, toutes les cavaleries d’Europe
de l’Ouest agissant de même, aucune n’avait véritablement de supériorité nette. L’évolution vint donc du déséquilibre induit par l’arrivée de Gustave.
En systématisant le choc dans sa cavalerie, il contraignit ses adversaires à faire adopter également cette tactique par la majeure partie de leurs
escadrons, sous peine de les placer dans une dangereuse situation d’infériorité.

Même si l’on ne peut parler d’une véritable révolution, les réformes introduites par le roi de Suède (qu’elles le fussent en raison de contraintes
techniques ou de choix tactiques) constituaient un réel changement par rapport aux pratiques les plus couramment suivies à l’époque. Elles
représentaient pour le moins une accélération, une systématisation de tendances déjà en cours. Ainsi la charge de cavalerie ne pouvait-elle plus être
envisagée tout à fait de la même manière après Gustave Adolphe. Mais il est tout aussi intéressant de constater que ces changements s’intègrent
également dans une perspective plus large, une nouvelle doctrine d’emploi de la cavalerie.
Breitenfeld : une nouvelle doctrine d’emploi

Après les innovations hollandaises, le principal progrès dans l’art de ranger les armées est indéniablement le fait de Gustave Adolphe. Avec le roi
de Suède, l’ordre mince et linéaire s’inscrit de plus en plus concrètement dans la réalité de la pratique militaire. Du point de vue de la cavalerie, il
importe bien sûr d’entrevoir comment les améliorations apportées par Gustave Adolphe dans l’ordonnancement tactique ont pu modifier l’emploi des
charges et leur impact sur le champ de bataille. On sait par exemple que la disposition des escadrons en lignes et leur regroupement aux ailes sont loin
d’être généralisés au début de la guerre de Trente Ans. Or ce principe est devenu l’un des fondements de la tactique européenne à la fin du conflit. Les
années 1630 pourraient-elles alors constituer un tournant ? Dans quelle mesure celui-ci aurait-il été favorisé par les innovations de Gustave Adolphe ?
Le roi de Suède n’aura livré que deux batailles majeures dans le cadre de la guerre de Trente Ans, mais chacune des deux a laissé une marque
singulière dans l’histoire de l’art militaire. L’analyse de Breitenfeld, sa plus grande victoire, nous permet de mesurer l’originalité de son dispositif et
de la doctrine d’emploi de sa cavalerie. Nous pourrons alors envisager plus précisément le rôle joué par Gustave Adolphe dans l’émergence de
nouveaux paradigmes tactiques : la bataille d’ailes et la charge en ligne.

La cavalerie aux ailes, un principe acquis

Le roi de Suède intervient officiellement dans le conflit en 1630, en se présentant comme le défenseur des libertés germaniques face à l’empereur30.
En juillet, il débarque en Poméranie, puis descend vers le sud, atteignant Francfort-sur-l’Oder en avril 1631. Il tente ensuite d’éviter la prise de
Magdebourg par Tilly. N’ayant pu l’empêcher, il doit alors affronter ce dernier à Breitenfeld.
L’avantage numérique se trouve du côté des Suédois. A leurs propres troupes (quatorze mille huit cents fantassins et huit mille cavaliers) s’ajoute le
corps des alliés saxons, comptant dix-sept mille trois cents hommes, soit un total d’un peu plus de quarante mille soldats. Face à eux, l’armée de Tilly
rassemble des troupes du duc de Bavière et de la Ligue catholique, soit trente et un mille quatre cents hommes (vingt et un mille quatre cents
fantassins et dix mille cavaliers). Il faut cependant observer que la plupart des unités saxonnes sont en fait composées des recrues de fraîche date ou de
soldats peu instruits, d’une valeur bien inférieure à celle des soldats suédois, qui comptent parmi les plus redoutables combattants de l’époque31. On
remarquera la forte proportion de cavaliers dans les armées du temps, caractéristique de la guerre de Trente Ans sur ce théâtre d’opérations, premier
indice sans doute du rôle joué par la cavalerie.
Les particularités de l’ordre de bataille suédois sont assez nettes. Tout d’abord, l’armée est disposée sur deux lignes principales. La première
compte quatre brigades d’infanterie et neuf régiments de cavalerie, la seconde trois brigades d’infanterie et six régiments de cavalerie. Ensuite on
trouve une réserve disposée derrière le centre de chaque ligne. La première ligne dispose d’une réserve considérable de deux brigades et deux
régiments de cavalerie. La seconde quant à elle est soutenue par deux régiments de cavalerie. Enfin, dernier principe essentiel, la cavalerie est
regroupée aux ailes. L’idée que les deux armes puissent s’apporter un soutien réciproque est tout à fait admise par Gustave Adolphe : il n’hésite pas
ainsi à placer quelques escadrons en réserve derrière les lignes d’infanterie et, surtout, à intercaler des pelotons d’infanterie entre ses escadrons.
Pourtant, les régiments de cavalerie et les brigades d’infanterie agissent le plus souvent séparément, c’est là une des règles élémentaires de la tactique
suédoise. Cette séparation, déjà prônée par Maurice de Nassau, est tout à fait en accord avec les opinions de Gustave. Mais le roi de Suède va au-delà
des conceptions hollandaises. Son armée compte une proportion de cavaliers sensiblement plus importante, et il développe surtout une vision plus
offensive du rôle de l’arme.
L’ordonnance de l’armée saxonne demeure beaucoup plus proche des schémas hollandais. Les deux ailes sont, comme chez les Suédois, composées
de cavalerie et le centre d’infanterie, mais les unités de chacun de ces trois corps sont disposées en chevron.

L’étude de l’ordre de bataille choisi par les adversaires de Gustave s’avère elle aussi instructive. Tilly adopte un dispositif qui souligne tout à la fois
les progrès et les archaïsmes des armées qui suivent alors le modèle espagnol. Une avancée notable, par rapport à la Montagne Blanche par exemple,
est le regroupement de la cavalerie aux ailes. Un choix encore une fois significatif du rôle actif que l’on veut attribuer à la cavalerie, dirigée ici par
Pappenheim, chef audacieux et entreprenant. Mais le corps de bataille, composé d’infanterie donc, rappelle que Tilly n’a pas renoncé aux anciens
principes de la tactique espagnole : ses fantassins sont regroupés en dix-sept grands carrés de mille cinq cents à deux mille hommes. Des carrés
massifs, disposés par groupe de trois sur une ligne unique, sans doute sans réserve32.
La disposition de la cavalerie a pu poser quelques problèmes aux historiens. Selon John F. C. Fuller, Tilly a ordonné ses escadrons sur deux lignes,
comme Gustave Adolphe. Thomas M. Barker, s’appuyant notamment sur les propos de Montecuccoli, affirme au contraire que la cavalerie, comme le
reste de l’armée, n’était déployée que sur une seule ligne. C’est également l’avis du général de Grimoard, qui écrit à la fin du XVIIIe siècle33. On peut
donc penser que la seconde hypothèse est plus vraisemblable, et c’est sur elle que nous appuierons notre développement.

Si le principe de la répartition de la cavalerie aux ailes semble à peu près acquis en ce début des années 1630, la disposition des escadrons dans
l’aile ne paraît donc pas encore fixée : les Suédois les disposent sur deux lignes, en échiquier, les Saxons en chevron et les Impériaux sur une ligne
unique. La morphologie des escadrons varie également d’une armée à l’autre. Le roi de Suède aligne des unités aux effectifs un peu moins forts (deux
cent cinquante hommes en moyenne) que ceux de ses adversaires et les dispose sur trois ou quatre rangs, contre six à huit pour les cuirassiers
allemands (entre trois et quatre cents hommes). Il obtient ainsi des escadrons plus légers, plus rapides et plus manœuvrables.
Ces différences ne doivent cependant pas nous faire oublier les conséquences induites par la concentration de la cavalerie sur les ailes. Cette
disposition implique en effet une doctrine d’emploi de la cavalerie très différente de celle qui prévalait au début de la guerre. Il n’est plus question
d’engager successivement les escadrons (individuellement ou par groupe) en les détachant de la ligne de bataille où ils étaient entremêlés avec
l’infanterie. Ce sont des masses de cavalerie plus considérables qui vont désormais être employées. Plus important encore, du fait de leur placement
aux extrémités du dispositif de bataille, les escadrons ne sont plus gênés par l’infanterie. Ils disposent d’un large espace pour manœuvrer. Dès lors les
attaques de flanc et les tentatives d’enveloppement deviennent possibles, voire décisives, ce dont Breitenfeld nous offre l’éclatante démonstration.

Tilly engage ses ailes

La bataille débute dans la brume du matin avec les premières escarmouches de cavalerie, alors que Gustave franchit le Lober, petit cours d’eau qui
le sépare de l’armée de Tilly. Celui-ci ne profite pas de ce moment favorable, il choisit au contraire d’attendre que l’ennemi soit à portée de tir de ses
canons. Ce choix s’avère vite malheureux. En effet, après deux heures et demie de canonnade, la supériorité de l’artillerie suédoise ne fait plus aucun
doute. C’est alors, selon Fuller, que Pappenheim (qui commande l’aile gauche de Tilly), exaspéré par les tirs des canons suédois, aurait pris seul la
décision de passer à l’attaque34. Pour ne pas rester en retrait, Furstenberg, à l’aile droite, aurait lui aussi lancé ses escadrons à l’attaque. Il apparaît en
fait assez difficile de déterminer avec certitude la manière dont s’est déclenché l’assaut. L’initiative vient-elle réellement de Pappenheim ou Tilly a-t-il
exécuté un plan préconçu35 ?
Toujours est-il que les deux ailes attaquent simultanément. Pappenheim entraîne avec lui tous ses escadrons à l’assaut de Banner, qui commande
l’aile droite suédoise. Ce mouvement illustre à lui seul l’évolution notable intervenue dans la tactique de cavalerie depuis le début du XVIIe siècle. Les
escadrons ne sont plus engagés par petits groupes, les attaques impliquent désormais des effectifs très importants : ici Pappenheim peut compter sur
près de cinq mille cavaliers. Ce que nous savons de ces hommes, ainsi que des tactiques de leurs adversaires suédois, nous autorise à reconstituer
l’opposition entre les deux cavaleries. Pour entrer plus concrètement dans l’action, nous nous contenterons de « suivre » un escadron de chaque camp
et d’observer la façon dont se déroule leur affrontement. L’échelle de l’escadron est sans nul doute la plus pertinente pour appréhender la singularité et
l’efficacité des réformes opérées par Gustave Adolphe.
L’escadron suédois est rangé sur trois ou quatre rangs, un peloton de mousquetaires se tenant à ses côtés. Il avance d’abord vers l’ennemi au pas.
Les cavaliers impériaux se rapprochent. Ce sont des cuirassiers, formés en un escadron massif de six ou huit rangs, qui ne dépasse pas le trot.
Fortement protégés, même si tous n’ont pas obligatoirement l’équipement complet, ils sont sans nul doute assez impressionnants. A l’inverse, les
Suédois ne paraissent guère redoutables. Leur armement les classe parmi les arquebusiers à cheval. Comme leur chef, Tilly, les cuirassiers n’ont
vraisemblablement jamais pris au sérieux l’emploi de telles troupes montées face à de la cavalerie lourde36. Ils s’attendent donc à ce que ces cavaliers
légers lâchent une salve, peut-être deux, puis rompent le combat. Le premier rang suédois a sorti ses pistolets, mais il ne tire pas encore, pas avant
l’ennemi. Enfin, ce dernier arrive à portée de tir des mousquetaires : le peloton déclenche alors sa salve. Ce feu inattendu, s’il n’est pas forcément
meurtrier, surprend les cuirassiers. Décontenancés, certains retiennent leurs chevaux, alors que les autres continuent à avancer. Le désordre commence
à s’installer dans les rangs impériaux, la cohésion est mise à mal.
Une partie de l’escadron impérial a répondu de manière désordonnée au feu des mousquetaires, mais ces tirs ne sont pas très efficaces. Ils ne
suffisent pas en tout cas à impressionner les Suédois. Au contraire, les hommes du premier rang déchargent à leur tour leurs pistolets. Puis,
immédiatement, conformément aux ordres du roi, sans attendre le résultat de leur salve, ils jettent leurs pistolets et l’ensemble de l’escadron se rue sur
l’ennemi le sabre à la main. C’en est trop pour les cuirassiers des derniers rangs. Ils ont vu la manière dont leurs camarades ont été accueillis par la
décharge des mousquetaires. La salve des cavaliers suédois et l’attaque brutale qui la suit achèvent de les convaincre. Ils ont en face d’eux un
adversaire résolu au choc. Il ne se contentera pas de lâcher quelques décharges, mais entend emporter l’avantage par le combat au corps à corps. A
l’effet moral produit par cette vigoureuse détermination s’ajoute sans doute le débordement entrepris par les cavaliers de Gustave Adolphe. Les
escadrons suédois sont en moyenne moins gros que leurs vis-à-vis, mais leur disposition sur trois ou quatre rangs leur permet parfois de bénéficier
d’un front un peu plus étendu. Attaquant rapidement, ils peuvent donc tenter d’envelopper les flancs des Impériaux. Découragés, les cavaliers de
l’arrière tournent bride et s’enfuient. Ceux de l’avant, principalement au centre, n’ont pas tous cette possibilité. Ils tentent de faire demi-tour, mais les
Suédois sont déjà sur eux.
Le combat proprement dit est alors assez limité. C’est en effet dans un escadron en plein délitement que vont pénétrer les hommes de Gustave
Adolphe. Ces derniers bénéficient d’une plus grande cohésion, ils vont achever de rompre l’escadron ennemi, qui n’a plus d’unité. La vitesse acquise
durant l’accélération finale leur permet de venir bousculer les Impériaux qui tentent de s’opposer à eux. Ils sont bien moins protégés que leurs
adversaires, cette force de choc supérieure est donc un atout non négligeable pour le corps à corps. Les lourds cuirassiers sont sans doute moins
favorisés dans une telle situation. Le poids et l’encombrement de leur armure, le champ de vision limité, constituent des inconvénients qu’il convient
de ne pas sous-estimer. Avec leur épée, les cavaliers suédois peuvent frapper d’estoc dans les points faibles de l’armure : la visière, l’aisselle et le bas-
ventre (à la jonction de la cuirasse et des tassettes). Le cheval est bien évidemment une cible privilégiée. Le cavalier lui donne un profond coup
d’épée, en tournant la lame pour élargir et déchirer la blessure37. Une fois à terre, le cuirassier, gêné par son armure, se trouve particulièrement
vulnérable. Les pistolets sont également utilisés : on tire à bout portant pour augmenter leur efficacité. Le combat ne s’éternise pas, les Impériaux
fuient et abandonnent le terrain. Si l’ennemi est en force et que les conditions d’une poursuite ne sont pas réunies, l’escadron ne pourchasse pas les
vaincus. Les cavaliers se regroupent et reviennent prendre position aux côtés des mousquetaires. Ceux-ci ont profité de la charge pour accomplir le
lent processus de rechargement des armes, ils sont prêts à effectuer une deuxième salve si l’ennemi fait une nouvelle tentative.

Les manœuvres de flanc, la clé de la victoire à l’aile droite

Selon John F. C. Fuller, les escadrons de Pappenheim font encore six charges, toutes infructueuses. A la dernière tentative, Gustave décide
d’engager sa deuxième ligne, vraisemblablement par un mouvement tournant sur le flanc gauche de l’ennemi, et parvient ainsi à le repousser38. Le
récit de Grimoard diffère quelque peu quant à la manière dont les Suédois l’emportent finalement à l’aile droite. D’après ce dernier, après son premier
échec contre les escadrons suédois et leurs pelotons de mousquetaires, Pappenheim donne l’ordre aux deux escadrons placés à l’extrémité gauche de
sa ligne d’envelopper les Suédois. Avec des escadrons désormais déployés en ligne, ce type de manœuvre acquiert une importance cruciale. Si le
mouvement réussit, les escadrons suédois du flanc droit seront chargés à la fois de face et de flanc, ils ne pourront résister. Une fois ceux-ci mis en
fuite, les cavaliers de Pappenheim n’auront plus qu’à « enrouler » la ligne suédoise. La flexibilité du dispositif de Gustave Adolphe lui permet
cependant de contrarier cette attaque. Il déploie sa seconde ligne sur le flanc de sa première, légèrement en arrière, de manière à bloquer toute tentative
des Impériaux pour tourner son aile39.
Une autre manœuvre de ses escadrons, plus limitée, lui permet ensuite de prendre un avantage décisif. La tentative de débordement manquée a en
effet créé un vide entre les deux unités manœuvrantes et le reste de la ligne de Pappenheim. Banner y jette alors deux escadrons pour prendre en flanc
ces deux unités isolées. Déjà assaillies de face par la seconde ligne suédoise, elles sont désormais presque complètement enveloppées et doivent se
replier en désordre. Leur fuite laisse le reste de l’aile gauche de Tilly découvert et affaibli. C’est désormais au tour des Impériaux de se trouver
exposés à une manœuvre d’enveloppement. Ce nouveau coup, ajouté à la fatigue et aux effets des canons de cuir40 qui accompagnent les escadrons,
achève de décourager les cavaliers de Pappenheim. Ils quittent le champ de bataille et laissent le terrain aux Suédois.

S’il peut y avoir des divergences sur le déroulement des combats, il ne fait aucun doute que la supériorité manœuvrière des Suédois fut le facteur
décisif de leur victoire à l’aile droite. Leurs escadrons sont un peu plus petits et moins pesants que ceux de leurs adversaires. Ils sont constitués de
cavaliers bien entraînés et armés plus légèrement que les cuirassiers impériaux. Enfin, seuls les escadrons de la première ligne sont accompagnés de
pelotons de mousquetaires, les autres sont donc plus libres de leurs mouvements. Des escadrons plus mobiles et des cavaliers moins lourds donnent
ainsi à Gustave la possibilité de manœuvrer plus vite que son adversaire. Il est capable de contrer sa tentative d’enveloppement avant d’engager à son
tour une manœuvre similaire. Le fait que Tilly n’ait pas prévu de seconde ligne constitue bien sûr un facteur aggravant. Il ne dispose pas des forces
nécessaires pour réparer les premiers revers et surtout pour protéger ses flancs.
On voit ainsi se confirmer à une échelle tactique supérieure un principe déjà bien connu au niveau de l’escadron : le rôle essentiel des charges de
flanc. Tavannes insistait de manière très claire au début du siècle sur l’importance de cette question. Un escadron qui parvient à attaquer son
adversaire de cette façon est assuré de la victoire. Cette vérité garde toute sa force si l’on considère maintenant un groupe d’escadrons. Celui des deux
qui peut envelopper son adversaire ou le prendre de flanc obtient un avantage certain. Pappenheim le sait fort bien, mais l’articulation tactique de ses
escadrons, leur lenteur et leur masse trop importante ne lui permettent pas de réussir sa manœuvre. Gustave Adolphe s’est au contraire doté d’un outil
plus adapté à la nouvelle doctrine d’emploi de la cavalerie. Face à des adversaires qu’il sait redoutables, il associe une tactique défensive et une
offensive. La première, fondée d’abord sur l’association des escadrons et des mousquetaires puis sur l’action de sa seconde ligne, lui permet de briser
les charges frontales de Pappenheim et de mettre en échec sa tentative d’enveloppement. La seconde le conduit à prendre l’initiative pour attaquer lui
aussi les flancs et le dos de l’ennemi.

Le rétablissement de l’aile gauche et la victoire finale

A l’autre aile cependant, du côté des Saxons, la situation a très vite tourné à la catastrophe. La cavalerie de Furstenberg a en effet repoussé sans
grand effort celle de l’électeur Jean-George, laissant seuls les bataillons saxons. Tilly comprend le profit qu’il peut tirer de cette situation. Il prélève
une partie des bataillons du centre pour les envoyer à droite concrétiser l’avantage obtenu par sa cavalerie. Les fantassins saxons, pour la plupart
inexpérimentés, paniquent et s’enfuient, abandonnant leurs canons aux mains de leurs adversaires. L’armée suédoise se trouve alors en grand danger.
La fuite du corps saxon expose directement son flanc gauche et ses arrières. La victoire appartiendra donc à celui des deux adversaires qui saura
manœuvrer le plus vite. De ce point de vue, la souplesse du dispositif suédois va à nouveau s’avérer décisive. Horn, qui commande l’aile gauche
suédoise, essaie tout d’abord de gagner du temps en contre-attaquant immédiatement. Pendant ce temps, des troupes prélevées sur la seconde ligne et
la réserve effectuent une conversion à gauche et viennent se placer « en potence », formant un angle à 90 degrés avec la première ligne suédoise. Ces
mesures permettent aux Suédois de bloquer la tentative d’encerclement initiée par Tilly : les combats sont acharnés mais les Impériaux ne passeront
pas.
Le rétablissement de la situation à l’aile gauche laisse à Gustave la possibilité d’exploiter son succès à droite. L’utilisation que le roi fait alors de sa
cavalerie est un modèle du genre. Pendant que quelques escadrons poursuivent les fuyards, le reste de la cavalerie de l’aile droite se lance dans un
double mouvement. Tout d’abord la première ligne gagne les hauteurs qui dominent les arrières de Tilly et se saisit de son artillerie, laquelle est
immédiatement retournée contre ses anciens propriétaires. En même temps, la seconde ligne effectue une conversion et vient attaquer les flancs et
l’arrière de l’infanterie impériale41. Celle-ci était déjà dans une certaine confusion ; attaquée à présent de tous côtés, elle ne voit plus son salut que
dans la fuite. La déroute des Impériaux est ainsi achevée sans que le corps principal de l’infanterie suédoise ait eu à donner. Seule la tombée de la nuit
sauve les vaincus d’un massacre complet. Gustave désigne des détachements de cavalerie pour mener la poursuite. Les survivants de l’armée de Tilly,
harcelés, se replient en désordre sur Leipzig42.

Le déroulement de la bataille permet donc de dégager quelques conclusions. On peut bien sûr, comme le fait David Parrott, insister sur la question
des réserves tactiques. Le désastre de Breitenfeld s’explique selon lui pour une large part par cette absence de corps de réserve43, des troupes fraîches
qui auraient peut-être permis à Tilly, trop sûr de lui, de résister à l’offensive suédoise. Au contraire, Gustave Adolphe fait un usage très habile des
siennes. La systématisation de l’utilisation de réserves est une des caractéristiques du XVIIe siècle. Nous sommes ici dans une période charnière. Au-
delà, l’exemple de Tilly montre que les avantages d’un dispositif sur une seule ligne, en termes de concentration de la force de choc notamment, ne
compensent pas les inconvénients d’un tel déploiement44.
Mais l’on voit surtout émerger à Breitenfeld une nouvelle doctrine d’emploi de la cavalerie. Les escadrons du roi de Suède, plus minces et plus
mobiles, sont désormais majoritairement disposés aux ailes, en échiquier sur deux lignes, avec une réserve si les effectifs le permettent. Il serait faux
d’affirmer qu’il fut le créateur de ce modèle, mais il systématisa un schéma qui n’avait sans doute été qu’esquissé par Maurice de Nassau. Les
escadrons suédois sont donc rangés en ligne, et c’est en ligne qu’ils chargent et manœuvrent. La capacité à envelopper l’adversaire, à déborder sa
ligne, devient ainsi essentielle. Enfin, l’on constate que c’est aux ailes que s’est jouée la bataille. Si chacun des deux adversaires remporte un succès à
l’une des ailes, la victoire est en fait obtenue par celui des deux qui parvient à en tirer avantage et à l’exploiter au mieux. De ce point de vue, l’échec
est patent pour les Impériaux. Tilly s’avère incapable de profiter de la fuite de l’armée saxonne pour forcer la décision à droite. Thomas M. Barker y
voit principalement une nouvelle preuve de la supériorité tactique des Suédois, qui savent manœuvrer rapidement pour pallier la défection des
Saxons45. Pour Grimoard, c’est plutôt l’impéritie du général en chef qui est en cause, son indécision donnant le temps à la gauche suédoise de se
renforcer46. La seconde explication n’exclut évidemment pas la première. Toujours est-il que c’est bien la supériorité de la cavalerie suédoise (à
laquelle les pelotons de mousquetaires contribuent pour une part) et la clairvoyance de Gustave dans l’emploi de celle-ci qui assurent le succès de la
journée.

L’héritage gustavien
Si l’on pose comme acquise l’importance des réformes initiées par Gustave Adolphe, il devient alors légitime de s’interroger sur la manière dont
elles ont été reçues dans les armées d’Europe occidentale. Il est aisé de comprendre que les cavaliers allemands, parce qu’ils furent ses adversaires
directs ou combattirent à ses côtés, adoptèrent assez rapidement les innovations du roi de Suède. Mais qu’en est-il des armées dont les pays furent des
alliés un peu plus lointains, comme la France et l’Angleterre ? On peut observer que certains officiers étrangers (le prince Rupert, Gassion) ayant
combattu aux côtés des Suédois jouèrent ensuite un rôle considérable dans la modernisation de la cavalerie de leur pays d’origine. Les champs de
bataille de la guerre civile anglaise et ceux des dernières années de la guerre de Trente Ans offrent l’occasion de mesurer l’impact des réformes
suédoises dans le domaine de la morphologie de la charge comme dans celui de la doctrine d’emploi.

L’évolution des principes de la charge

La cavalerie impériale peut donc tirer directement les leçons de ses combats avec Gustave Adolphe. Il apparaît assez vite que la caracole et les
pratiques assimilées ne peuvent plus être tolérées face à un ennemi qui charge systématiquement de manière vigoureuse et en cherchant le contact.
Nous avons vu ainsi qu’après Lützen, Wallhausen propose d’interdire l’usage de la carabine à sa cavalerie allemande47. Montecuccoli48 témoigne
toutefois, après la bataille de Nordlingen (1634) – deux ans donc après la mort de Gustave –, de la prégnance de ces pratiques dans certaines
cavaleries. « Bien que la cavalerie espagnole, qui refusait le combat après une manière de caracole, fut conduite par Gambarcota, un soldat de
réputation, elle était plus moquée que louée parce qu’elle était incapable de heurter l’ennemi49. » Il est vrai que la cavalerie espagnole avait une
tradition différente de l’allemande. C’est dans le royaume d’Espagne qu’est né par exemple le combat à la jineta (« à la génète »), fait d’attaques
toutes de rapidité et de maniabilité50. Toutefois, des troupes plus proches du modèle allemand, comme celles de France, purent également avoir des
difficultés pour se hisser au standard suédois.
On connaît par exemple l’état de la cavalerie française au début de son intervention dans la guerre de Trente Ans. La déroute de Thionville (1639)
symbolise la situation des troupes montées, jusque-là délaissées, insuffisamment instruites et préparées. Le redressement allait donc s’avérer difficile.
Hervé Drévillon souligne le rôle joué dans ce renouveau par Gassion, qui servit aux côtés de Gustave Adolphe. Son « expérience et son expertise »
furent un atout considérable, et son régiment constitua un des noyaux durs à partir duquel on reconstruisit la cavalerie française51. Quatre ans plus tard,
Rocroi, vengeant Thionville52, mettait en lumière les progrès accomplis. On y retrouve effectivement un certain nombre d’éléments marquant une
évolution dans la morphologie de la charge. Les combats de l’aile gauche française montrent par exemple que les charges peuvent désormais être
conduites au galop. Il n’est plus question de caracole ou de tactiques exclusivement basées sur le feu. L’arme blanche semble retrouver une place, et
l’idée que la charge doive être conduite jusqu’au contact pour emporter la décision est davantage mise en pratique.
Pour autant, les limites de ces avancées sont visibles, du point de vue de l’allure notamment. A Rocroi, la cavalerie d’Alsace (armée espagnole), qui
faisait face à l’aile gauche aux escadrons de La Ferté, avait elle aussi su tirer les leçons des réformes de Gustave. C’est au galop et par le choc qu’elle
aborda les Français. Un galop qu’elle prit à courte distance, afin d’exploiter sa vitesse sans diminuer sa cohésion. Au contraire, pour être passé au
galop trop tôt, La Ferté rompit sa formation et essouffla ses montures. Il fut balayé. Cette allure restait donc délicate à mettre en œuvre, seules les
unités les plus expérimentées pouvaient s’y risquer. Le duc d’Aumale résume bien les enseignements de Rocroi : « En somme ce fut une glorieuse
journée pour la cavalerie française, une réhabilitation, une charge continuelle ou, plutôt, une suite de mêlées, d’engagements rapides où le trot et le
pistolet étaient plus employés que le galop et l’arme blanche. Cependant il y eut des chocs violents où l’épée joua son rôle53. »
La bataille de Lens est aussi fort significative de la portée des transformations opérées depuis le début de la guerre de Trente Ans. Les consignes de
Condé avant la bataille sont déjà instructives. Le prince prescrit « de laisser les ennemis tirer les premiers, de ne partir pour la charge qu’au pas54 ». On
y perçoit bien la prégnance de l’usage du feu, et la prudence vis-à-vis de l’allure. Condé veut éviter que la charge ne parte trop vite et de trop loin, ce
qui essoufflerait les chevaux et répéterait la mésaventure de La Ferté à Rocroi. Le récit, par le duc d’Aumale, de la charge menée par Condé à l’aile
droite française permet de préciser ces points :
Les deux troupes marchent l’une contre l’autre. Arrivés à cent pas les Lorrains prennent le trot pour charger ; les Français font halte. L’ennemi, étonné, s’arrête à son tour ; on est à dix pas, le
pistolet haut. Nos gens restent immobiles, tous ont l’œil fixé sur monsieur le Prince, qui est devant le front entre deux escadrons de « Villette ». Il peut compter sur ce régiment, c’était celui de
Gassion. M. de Salm est en face de lui. Après quelques instants d’hésitation les Lorrains envoient une décharge générale. Bon nombre des nôtres sont par terre ; mais l’épée de Condé est hors du
fourreau et reluit au soleil : c’est le signal, « souvenez-vous de Rocroi » crie-t-il aux vieux soldats de Gassion. A coups d’épée et de pistolet, nos cavaliers abordent ceux du Prince de Salm ; la
première ligne des ennemis est enfoncée55.

On peut mesurer ici l’évolution intervenue dans le déroulement de la charge. Les escadrons la conduisent à une allure encore un peu réduite, le feu y
a toujours sa place, mais la décision revient au choc. On remarque d’ailleurs que si les Lorrains interrompent leur charge, c’est principalement parce
qu’ils sont surpris de l’arrêt des Français. On peut penser qu’ils étaient partis pour la mener jusqu’au bout. La tactique de Condé est nettement plus
proche de celle de Gustave que du type de charge menée par le jeune Anhalt à la Montagne Blanche. Elle repose sur une attitude à la fois défensive et
agressive. Il attend l’ennemi, le laisse ouvrir le feu le premier pour ensuite se ruer sur lui. Il n’est pas certain que le prince ait pris la peine de faire tirer
ses hommes avant de lancer son attaque. Toutefois, il apparaît que le succès de la charge ne tient pas dans la décharge des pistolets de l’un ou de
l’autre, mais se joue dans le contact et le choc. Celui-ci repose autant sur l’impact psychologique que sur l’impulsion physique. A dix pas de distance,
les cavaliers n’ont en effet pu se procurer qu’un médiocre élan, mais ils arrivent avec la force morale de ceux qui ont supporté sans broncher la
décharge ennemie et affichent leur volonté d’aller au corps à corps. Il fallait cependant que le prince fût sûr de ses hommes pour choisir pareille
tactique.

L’exemple de la guerre civile anglaise (1642-1651), qui oppose les forces du Parlement aux troupes fidèles au roi Charles Ier, révèle des tendances
similaires. Il se distingue cependant par la rapidité et la netteté avec lesquelles se manifestent les transformations.
Les changements intervenus sur le continent dans les années 1630 n’étaient pas encore parvenus dans l’île à la veille du conflit. La tactique de
charge ressemblait donc encore beaucoup à celle qui était pratiquée par les cavaliers d’Europe de l’Ouest au commencement de la guerre de Trente
Ans. Particulièrement à la tactique des Hollandais, chez qui avaient servi nombre d’officiers anglais. Au début du XVIIe siècle, le service dans l’armée
des Provinces-Unies offrait d’intéressantes possibilités pour ceux qui voulaient poursuivre une carrière militaire. Il donnait aussi l’occasion à certains
gentilshommes anglais de parfaire leur éducation en servant pour un été, ou seulement pour un siège56. Cette influence explique en grande partie la
morphologie de la charge. Les escadrons sont profonds, jusqu’à six rangs, l’allure est lente, le feu tient une place importante et permet d’éviter ou
d’atténuer le choc. En théorie, l’escadron approche au pas puis s’arrête une fois arrivé à portée de tir. Les rangs se détachent ensuite un par un en avant
de l’escadron afin de faire feu sur l’ennemi. Les salves se succèdent jusqu’à ce qu’elles aient causé suffisamment de pertes et de désordres dans les
rangs adverses. L’ensemble de l’escadron attaque alors au trot pour achever une victoire déjà bien dessinée. Comme leurs camarades du continent,
toutefois, les cavaliers anglais avaient eux aussi très sensiblement allégé leurs armes défensives. Outre les gardes personnelles de quelques chefs, il
n’existait plus qu’un seul régiment de cuirassiers.
Du côté royaliste, cette tactique fut cependant bouleversée dès le début de la guerre par les innovations du prince Rupert. Le neveu du roi fut en
effet le principal agent du changement. A l’expérience acquise aux côtés des Suédois, il ajoutait une réflexion théorique mûrie durant les trois années
de sa captivité à Linz et à Vienne57. Comme Gustave Adolphe, il pensait que le rôle du feu devait être minoré. Il était également déterminé à conduire
la charge jusqu’au bout, convaincu que c’est en allant bousculer directement l’ennemi qu’il obtiendrait la victoire. Ses ordres donnés avant la bataille
d’Edgehill (1642) sont particulièrement révélateurs. « Le prince Rupert, raconte Sir Richard Bulstrode, passa d’une aile à l’autre, donnant comme
consigne stricte aux cavaliers de marcher aussi serrés que possible, en gardant leurs rangs, avec l’épée à la main, de recevoir le feu de l’ennemi, sans
tirer ni de la carabine ni du pistolet, jusqu’à ce que nous enfoncions l’ennemi, et puis d’utiliser nos armes à feu selon les circonstances58. » L’allure de
la charge était nécessairement plus rapide que celle des parlementaires – d’autant que les royalistes chargeaient sur trois rangs ; il n’est pas sûr
cependant que Rupert la faisait systématiquement conduire au galop. Son souci de préserver la cohésion de l’escadron doit en effet nous inciter à la
prudence. On observera qu’il ordonne à ses hommes de ne pas tirer du tout avant le choc. Cette consigne ne fut pas toujours appliquée, elle souligne
cependant que Rupert était allé plus loin que Gustave dans sa volonté d’amoindrir la place du feu.
Sa conception de la charge reposait donc sur une tactique agressive, accordant une place prépondérante à l’arme blanche et au choc. Elle tranchait
résolument avec celle de la plupart des chefs anglais. Il imprima sa marque dès les premiers combats. La charge de Powick Bridge (1642), notamment,
conféra à ses cavaliers une confiance et un ascendant moral considérables59. Edgehill donne un bon exemple de l’effet que pouvaient produire de telles
charges sur des troupes inexpérimentées et peu instruites. Les troupes parlementaires virent venir des escadrons déterminés, avançant à une allure
inhabituelle, chargeant droit sur elles l’épée à la main, sans même prendre le temps de s’arrêter pour effectuer une décharge. Le résultat était certain :
« Les cavaliers déchargèrent leurs longues pièces [leurs carabines] de loin et sans distance [au-delà de la portée efficace] et immédiatement après ils
firent demi-tour et coururent en désordre60. »

Bien qu’ayant été parfois sérieusement bousculée, la cavalerie du Parlement mit quelque temps avant de réagir. Il est vrai que les contraintes du
recrutement, de l’équipement et de l’entraînement des troupes, de leur remplacement après les combats, rendaient difficile l’adoption d’innovations
tactiques aussi considérables. Sous l’impulsion de Cromwell notamment, elle se mit pourtant au diapason des réformes de Rupert. L’ouvrage de John
Vernon, rédigé dans l’hiver 1643-1644, résume assez bien les nouvelles doctrines de la cavalerie du Parlement. Chaque escadron, explique-t-il, « ne
doit pas dépasser trois de profondeur, […] l’ordre doit être fermé, le genou droit de chaque homme doit être bloqué sous la jambe gauche de l’homme
qui est à sa droite. […] Dans cet ordre ils doivent avancer vers l’ennemi d’un pas rapide, tirant leur carabine à une distance convenable, en visant
toujours la poitrine de l’ennemi ou plus bas, parce que la poudre est de nature à s’élever, puis ils se rapprochent de l’ennemi, ils doivent sortir un de
leurs pistolets de son étui […] et tirer comme auparavant, en gardant toujours un pistolet chargé dans son étui, en cas de retraite comme je l’ai montré
avant, ayant ainsi tiré les troupes doivent charger l’ennemi à pleine carrière, mais en bon ordre, avec leur épée accrochée par un ruban à leur poignet,
de crainte qu’elle ne leur tombe des mains si jamais ils ont la malchance de manquer leur coup, le pommeau posé sur leur cuisse, gardant toujours leur
ordre fermé61 ».
Les cavaliers du Parlement s’appuient donc encore davantage sur le feu que ne le fait Rupert. La première salve, faite à la carabine, les oblige
encore à interrompre leur avance. Cette pause dans la charge réduit l’élan et l’impulsion. Malgré tout, les progrès sont évidents. Il n’est plus question
d’attendre l’ennemi et de se contenter de lui envoyer quelques salves. Les deux décharges ont pour but de préparer le choc, lequel est envisagé comme
l’objectif naturel de la charge. Désormais, les cavaliers parlementaires, tout au moins les plus expérimentés et déterminés, comme les hommes de
Cromwell, n’hésitent plus à aller affronter les royalistes au corps à corps. Ludlow, officier parlementaire, fait ainsi le récit d’un combat de cavalerie :
« Les cavaliers des deux camps se comportèrent avec le plus grand courage, car ayant déchargé leurs pistolets et les ayant jetés à la tête de leurs
adversaires, ils tombèrent les uns sur les autres avec leur épée62. » Cet exemple montre, étant donné la faible distance qui sépare les deux adversaires,
que l’élan pouvait être très réduit au moment du contact. Le souci de préserver la cohésion l’emportait sans doute souvent sur la vitesse. Il souligne
cependant la détermination à se joindre, très nette des deux côtés.

L’enracinement de la bataille d’ailes : le modèle de Rocroi

Le cadre tactique du début des années 1630 est marqué par la généralisation de l’ordre linéaire. Ce schéma tactique se caractérise par la disposition
des unités en deux ou trois lignes de plus en plus allongées, la plupart des escadrons étant regroupés aux ailes. Maurice d’Orange avait initié ce
dispositif au tournant du siècle, mais la Montagne Blanche montre qu’il était loin d’être généralisé au début de la guerre de Trente Ans. En 1631, les
choses ont sensiblement évolué. A Breitenfeld, si les Impériaux ne se rangent que sur une seule ligne, Gustave comme Tilly disposent leur cavalerie
sur les ailes. Les conditions sont réunies pour qu’apparaisse le modèle des batailles d’ailes.
Cette expression, au singulier (« bataille d’aile »), est employée par Hans Delbrück pour désigner des schémas tactiques dans lesquels le général
choisit d’attaquer à une aile avec ses meilleures troupes pendant qu’il refuse – d’une manière ou d’une autre – son centre et son autre aile63. Il me
semble possible de la réutiliser puisque l’on conserve l’un des principes essentiels, à savoir que la décision de la bataille se fait aux ailes. Il paraît
cependant nécessaire de la modifier légèrement pour en élargir la portée. En effet, il n’y a pas obligatoirement ici, à la différence du concept de
Delbrück, volonté de refuser une partie de l’armée. Le pluriel permet ainsi d’accepter l’idée que les deux ailes puissent attaquer en même temps,
même si le succès de l’une d’elles suffit à assurer la victoire.
L’idée fondamentale serait donc qu’à partir des années 1630 les batailles se gagnent fréquemment aux ailes, et que la victoire repose en grande
partie sur la cavalerie. Ce phénomène serait favorisé, selon David Parrott, par l’évolution de l’infanterie. Le développement des armes à feu, leur
coordination avec les piquiers et l’usage de retranchements de campagne rendent le centre de l’armée pratiquement invulnérable à une attaque
frontale64. La puissance défensive de l’infanterie oblige donc les généraux à chercher la solution sur les ailes, où les escadrons ont toute possibilité,
après avoir battu la cavalerie adverse, d’exploiter leur mobilité et leur capacité manœuvrière65.
Ce schéma apparaît bien sûr assez clairement dès Breitenfeld. A Lützen, l’année suivante, si la bataille est tactiquement assez indécise, on observera
que Gustave Adolphe entendait initialement emporter la décision par un large mouvement enveloppant de son aile droite. En outre, sur l’aile opposée,
la cavalerie de Bernard de Saxe-Weimar menaça par deux fois de déborder la droite de Wallenstein.
Cette évolution des schémas tactiques ne passe pas inaperçue. A la fin de la décennie, Montecuccoli tire les leçons des batailles auxquelles il a
assisté. Il insiste sur l’importance des ailes, qui deviennent les clés de la victoire, « puisque si l’aile de l’ennemi est rompue, il est vulnérable sur ses
flancs et ses arrières, et il est impossible pour lui de résister66 ». Les bataillons sont plus facilement défaits sans la protection des ailes de cavalerie. Le
succès à l’une des ailes n’est toutefois pas suffisant pour garantir la victoire, « car une armée est souvent victorieuse à une aile et défaite à l’autre67 ».
Dans ce cas, le succès ira plus sûrement à celui qui saura garder le contrôle de ses troupes et les maintenir en ordre. Ainsi, à Breitenfeld, « parce que
les Impériaux, ayant dispersé les Saxons, se mirent en désordre, et parce que les Suédois [ayant vaincu l’aile gauche impériale] se tinrent ensemble, les
seconds gagnèrent la bataille et les premiers la perdirent68 ».
Les généraux adoptent donc assez rapidement ce schéma tactique, et la « bataille d’ailes » devient le modèle dominant sur les champs de bataille de
la guerre de Trente Ans. L’un des exemples les plus fameux est bien sûr la bataille de Rocroi (1643), qui pourrait être considérée comme le paradigme
de la « bataille d’ailes ».
Les circonstances de la bataille, dans les dernières années de la guerre de Trente Ans, sont bien connues. Délaissant les voies traditionnelles
d’invasion, l’Espagnol Francisco de Melo avait choisi d’entrer en France en suivant l’axe Marienbourg-Rethel-Reims. Une route barrée par la seule
place de Rocroi, aux médiocres défenses. Le 13 mai, il mit donc le siège devant la ville. Après un vif débat entre les principaux chefs français, il fut
décidé, conformément à l’avis du duc d’Enghien, que l’on affronterait l’armée espagnole. Le 18 mai au matin, l’armée française débouche sur le
plateau de Rocroi où l’attend son adversaire, déjà rangé en bataille.
Les deux armées sont de force sensiblement égale : vingt-trois mille pour les Français et vingt-cinq mille pour les Espagnols (qui ne constituent
d’ailleurs qu’une minorité de cette armée bigarrée), lesquels attendent en outre l’arrivée des renforts de Beck. Le déploiement des deux armées
présente d’évidentes similitudes, preuve de l’évolution convergente des doctrines tactiques en Europe. Des deux côtés l’infanterie est au centre de
l’ordre de bataille, la cavalerie étant regroupée aux ailes. Français et Espagnols sont également disposés sur plusieurs lignes avec une réserve, même si
les points de vue divergent à propos du nombre de lignes du centre espagnol69. La principale différence tient en fait à la manière dont sont disposées
les unités d’infanterie. Le dispositif français est plus aéré et plus souple, les unités adverses, dont les cinq massifs tercios viejos, n’ont que peu
d’intervalles entre elles, formant presque une masse unique70. Cette disposition a des conséquences sur l’étalement du dispositif. Bien que moins
nombreux, les Français sont étirés sur deux mille cinq cents mètres, contre deux mille pour les Espagnols71.
La cavalerie, au contraire, est disposée de la même manière des deux côtés : en échiquier sur deux lignes. La gauche française comprend huit
escadrons sur la première ligne et cinq sur la seconde. A droite, Enghien emmène dix escadrons en première ligne et cinq en seconde. En face, les
Espagnols disposent quatorze escadrons à l’aile droite (sept et sept) et quinze à l’aile gauche (huit et sept)72. Les premières lignes sont souvent plus
fortes que les secondes. D’abord parce que celles-ci doivent pouvoir offrir des intervalles suffisamment larges pour que les escadrons de la première
puissent s’y replier. Ensuite parce qu’on estime que le succès de la première peut être décisif et qu’il importe alors de la renforcer.

Les deux armées se font face, mais, malgré un mouvement intempestif de La Ferté Senneterre à gauche, Melo refuse le combat ; il préfère attendre
l’arrivée des six mille hommes de Beck. La bataille ne débute en fait réellement que le lendemain. Ayant appris dans la nuit par un déserteur l’arrivée
imminente de Beck, le duc d’Enghien décide d’engager la bataille sans attendre. A quatre heures du matin, les escadrons de la droite, emmenés par le
duc en personne, commencent leurs manœuvres. Tirant parti de la grande souplesse offerte par le dispositif en lignes, Enghien modifie l’organisation
de son aile droite pour attaquer rapidement et avec le plus grand avantage. Il commence d’abord par doubler son front, avançant avec ses quinze
escadrons sur une seule ligne. A la distance prévue, la ligne se scinde ensuite en deux. Avec huit escadrons, Enghien va charger le front des
Espagnols. Avec les sept escadrons restant, Gassion effectue un mouvement tournant pour les prendre de flanc. C’est cependant ce dernier qui apparaît
en premier aux yeux du duc d’Albuquerque, qui commande l’aile gauche espagnole (en fait composée de cavaliers flamands). Albuquerque entreprend
donc de tourner ses escadrons pour faire face à cette attaque surgie sur son flanc gauche. Mais il est alors pris en flagrant délit de manœuvre par
Enghien, qui charge de flanc ses unités désorganisées. La première ligne ennemie est renversée73. Albuquerque dispose cependant encore de sa
seconde ligne, et il n’entend pas céder le terrain. Les escadrons se rallient et un second combat s’engage. La mêlée est rude. Pourtant, à nouveau
chargés dans deux directions convergentes par les Français, les cavaliers flamands finissent par abandonner la partie. L’aile gauche espagnole est
dispersée en moins d’une heure.
Cependant, comme l’a très pertinemment observé Montecuccoli, on peut être victorieux à une aile et défait à l’autre, et c’est exactement ce qui
arrive à l’armée française. Alors que le jeune général bataille ferme à la tête des escadrons de la droite, ceux de la gauche, sous La Ferté, sont balayés
par les vétérans alsaciens d’Isembourg. Celui-ci entreprend immédiatement de pousser son avantage et se retourne contre le centre français. Les
canons sont pris, les bataillons bousculés, le désordre gagne. L’affaire apparaît si compromise aux chefs français que La Vallière recommande la
retraite. Heureusement, Sirot, qui commande la réserve, ne l’entend pas ainsi.
La résistance de ce dernier offre à Enghien un temps précieux. En effet, du haut du tertre où l’a conduit sa charge victorieuse, le duc saisit en un
instant la gravité de la situation. Tout aussi rapidement, il décide de la conduite à tenir. Plutôt que d’abandonner le terrain conquis et de rebrousser
chemin pour secourir son aile gauche en déroute, il choisit d’exploiter la position acquise et de frapper l’ennemi là où il ne l’attend pas. Laissant à
Gassion quelques escadrons pour empêcher le retour des vaincus, il fait effectuer à sa ligne un changement de front presque complet et se lance au
galop sur les arrières de l’infanterie ennemie74.
En quelques minutes, les bataillons wallons et allemands sont rompus (ils se trouvaient il est vrai dépourvus de la majeure partie de leurs
mousquetaires). Poursuivant sur sa lancée, il infléchit son mouvement à gauche et tombe sur les bataillons italiens, placés à la droite des tercios viejos.
Engagés de front par Sirot, qui devine le mouvement de son chef, attaqués sur l’arrière par Enghien, les Italiens se replient en désordre. La cavalerie
d’Alsace tente bien de faire face, mais en vain. Elle est trop dispersée et se trouve écrasée entre les escadrons victorieux d’Enghien et une partie des
vaincus de La Ferté qui reviennent au combat75.
La dernière phase de la bataille est célèbre, brillamment dépeinte par Bossuet. Il restait encore « cette redoutable infanterie d’Espagne », qui s’avère
d’une tout autre trempe que les fantassins wallons, allemands et italiens. Les tercios viejos, fantassins d’élite, sont disposés en carrés massifs, « en
gros bataillons serrés, semblables à autant de tour76 ». Ils offrent une furieuse résistance aux attaques combinées de la cavalerie et de l’infanterie
françaises. C’est finalement, après trois attaques infructueuses, le tir des canons et le manque de munitions qui viennent à bout des Espagnols.
La cavalerie seule n’aurait sans doute rien pu faire contre ces gros carrés de piquiers, flanqués de mousquetaires et fraisés de canons. Rocroi montre
pourtant que, aux mains d’un chef lucide et inspiré, la cavalerie peut se révéler décisive. Sa mobilité et sa rapidité lui permettent de retourner une
situation compromise.

L’exemple de Rocroi, auquel on peut également ajouter ceux de Marston Moor (1644), de Nordlingen (1645) ou de Lens (1648), confirme la
prégnance du modèle de la bataille d’ailes. Ce schéma tactique fait une large place à la cavalerie. Allégée dans son armement comme dans son
organisation tactique, plus mobile, agissant davantage par le fer et le choc, la cavalerie de bataille sait se montrer décisive.
Gustave Adolphe ne fut bien sûr pas l’acteur exclusif de ces transformations. Cependant, même si les ouvrages théoriques du temps restent assez
silencieux sur ce point, on doit constater qu’une partie des modifications adoptées par le roi de Suède se diffusèrent ensuite progressivement dans les
autres cavaleries européennes, aussi bien dans la conduite de la charge que dans la doctrine d’emploi.
7

La seconde moitié du XVIIe siècle,


penser la continuité

Ainsi la fin de la guerre de Trente Ans a-t-elle vu se généraliser une partie des transformations initiées ou systématisées par Gustave Adolphe. D’un
point de vue théorique, il est admis que le feu, s’il est toujours important, n’est plus qu’un élément préparatoire au contact. Les cavaliers prennent
donc souvent leur épée après avoir effectué la dernière salve. L’allure est un peu plus rapide, même si le galop ne représente pas la pratique la plus
répandue. La question se pose à présent de savoir si ces éléments ont pu subir des modifications majeures durant la seconde moitié du XVIIe siècle.
Cette interrogation concerne bien sûr en premier lieu la France. Celle-ci dispose, jusqu’en 1674, de deux prestigieux chefs de cavalerie (Turenne et
Condé), mais on sait également tout l’intérêt porté par Louis XIV à la guerre de siège, laquelle ne fait pas grand cas de la cavalerie lourde. Autant
d’éléments en apparence contradictoires qui rendent problématique l’évolution de la cavalerie française. Le questionnement touche aussi les troupes
de l’empereur, qui sera de tous les conflits contre la France. Il est d’autant plus intéressant que l’Empire se trouve engagé dans des guerres d’un autre
type sur ses frontières orientales. La cavalerie impériale est alors confrontée à des modes de combat différents, susceptibles d’influencer ces pratiques.
La perspective doit bien entendu s’élargir également au niveau tactique supérieur. La charge en ligne, que l’on voit émerger au début des
années 1630, paraît s’être très largement diffusée à la fin de la guerre de Trente Ans. Même s’il est difficile d’imaginer que cette organisation puisse
être remise en cause dans la seconde moitié du siècle, il n’est cependant pas inutile de se demander si elle induit automatiquement une capacité
manœuvrière plus importante. C’est également moins en termes de rupture que de permanence que doit être envisagée la question du poids de la
cavalerie dans la bataille. L’infanterie, parfois consacrée reine des batailles dès le milieu du XVIIe siècle, ne paraît pas en mesure de jouer seule un rôle
décisif. D’autant que le schéma de la bataille d’ailes semble pérennisé, même si la question de son traitement par la pensée militaire paraît plus
ambiguë.

Diversité des expériences,


permanence des principes

Les nombreuses années de guerre qui marquent la seconde moitié du siècle ont-elles vu l’émergence de nouveaux principes de charge ? Il est certain
que la diversité des champs de bataille multiplie les expériences du combat. Des Flandres jusqu’au Danube, de l’Italie jusqu’à l’Allemagne, des
cavaliers chargent et s’affrontent. Ils sont emmenés par des généraux aux talents reconnus, Condé, Turenne, Montecuccoli. Tous ces éléments peuvent
sembler propices à une évolution des pratiques, ou tout au moins à une diversification des modes de charge.

En France, la continuité l’emporte

Les sources ne manquent pas pour aborder les guerres de Louis XIV, pourtant il apparaît bien vite qu’il est malaisé de se faire une idée précise de la
morphologie de la charge pratiquée dans la cavalerie française, et plus encore de son évolution. Au-delà des figures de Turenne et de Condé, cavaliers
d’exception entraînant leurs hommes au galop sabre au clair, il semble que la réalité des pratiques soit plus complexe qu’il n’y paraît. Il serait par
exemple erroné de vouloir généraliser à l’ensemble de la cavalerie les principes de charge suivis par la Maison du roi, unité d’élite s’il en est. De fait,
en ce qui concerne la majorité des régiments ordinaires, aucune véritable inflexion ne semble se faire jour avant la fin du siècle.

Turenne et Condé, outre un respect réciproque, ont en commun d’être d’exceptionnels cavaliers. Officiers de cavalerie de formation et d’esprit, ils
firent preuve tout au long de leur carrière d’une grande habileté dans l’emploi et la conduite de cette arme. Si des transformations ont pu être initiées
dans le troisième quart du siècle, c’est dans la pratique de ces deux généraux qu’il faut en chercher l’origine. Puységur laisse penser qu’un tournant
s’est effectivement produit, pour la cavalerie française, au début des années 1670. « Au commencement de la guerre de 1670, explique-t-il, quand les
escadrons se chargeaient, c’était encore le plus souvent à coups de mousquetons, puis ils faisaient un caracol, et après avoir tourné, revenaient à la
charge, soit pour tirer à nouveau, ou pour charger l’épée à la main ; mais depuis ce temps-là, ce qui s’est le plus pratiqué, c’est que quand des troupes
de cavalerie marchent l’une contre l’autre, les escadrons se choquent de front, et à coups d’épée cherchent à se renverser, et il y en a fort peu qui
tirent1. » Les charges de Condé à Seneffe (1674) correspondent très bien à ce schéma. Au début des combats, les gardes du corps du roi franchissent le
ruisseau qui les sépare de l’ennemi. Le prince se met alors à la tête des deux premiers escadrons. « A la vue de vingt escadrons ennemis, raconte Le
Pippre, il marcha droit à eux, essuya leur premier feu et ensuite les chargea vigoureusement. Pendant que le marquis de Rochefort, à la tête de deux
autres escadrons des Gardes, l’épée à la main, de même que les premiers, donnait de son côté, faisant plier tout ce qui se rencontrait devant lui2. » De
la même façon, Turenne, à Sintzheim (1674), « ordonna sur toute chose à sa cavalerie d’essuyer le feu de l’ennemi sans tirer et de ne jamais charger
que l’épée à la main3 ».
On verrait donc se dessiner une évolution marquée notamment par l’accélération de l’allure et l’emploi presque exclusif de l’arme blanche durant la
charge. Cette vision doit cependant être considérablement nuancée. Tout d’abord, les propos de Puységur sur les pratiques de charge avant 1670 sont
sans doute très exagérés. Nous avons vu qu’à la fin de la guerre de Trente Ans, la caracole n’est plus la tactique privilégiée des escadrons français. De
la même manière, il généralise un peu rapidement les transformations qui seraient intervenues à partir de la guerre de Hollande. Certes, Condé charge
au galop et l’épée à la main à Seneffe (1674), mais les gardes du corps qu’il entraîne avec lui constituent l’élite de la cavalerie française, une
exception. Leur exemple montre au moins que, si Louis XIV a privilégié la guerre de siège, il a pu également se montrer très soucieux des troupes de
cavalerie de sa Maison. Cependant, la qualité tactique de ces troupes ne peut être étendue aux régiments ordinaires, qui ne bénéficient pas de la même
instruction ni des mêmes montures4. Quant à Turenne, si sa préférence va à l’arme blanche, il n’est pas certain qu’il ait pu imposer cette tactique à tous
ses escadrons5. L’emploi de pelotons d’infanterie entre les escadrons dans certaines batailles ne plaide pas non plus pour une accélération sensible de
l’allure de la charge. On peut enfin ajouter l’affirmation de son neveu, le maréchal de Duras, qui l’a vu « user de toutes les manières6 ». La
morphologie de la charge dans ces années se rapproche sans doute davantage des écrits de D’Aurignac que de l’ouvrage de Puységur.
D’Aurignac est généralement présenté comme un des élèves de Turenne. Or, si elle implique la recherche du contact avec l’ennemi, sa conception
de la charge reste marquée par l’emploi du feu et une allure qui ne dépasse sans doute pas le trot. Le général doit faire observer, conseille-t-il, qu’en
marchant à l’ennemi, « de cinquante en cinquante pas, on fasse halte pour donner le temps aux escadrons […] de dresser tant leurs lignes que leurs
rangs et leurs files. Et pour dernier commandement il doit ordonner de n’aller qu’au pas, à la charge, les files fort serrées, genoux contre genoux, et les
rangs à un pied de distance les uns des autres. Et de ne tirer que pistolet croisé, et de surtout ne faire la décharge qu’après celle des ennemis ; et après
avoir exhorté puissamment chacun à faire son devoir, il doit dans ce même temps faire donner le signal par son trompette, qui sonne la charge, auquel
tous les autres […] doivent unanimement répondre, et la chose doit se faire ensuite7 ».

Les préconisations de D’Aurignac s’inscrivent dans la continuité des pratiques constatées à la fin de la guerre de Trente Ans. Ses écrits sont
valables pour les années 1660, mais ils pourraient également s’appliquer aux décennies suivantes, qui ne semblent pas avoir vu s’opérer de
bouleversements majeurs. L’exemple des charges conduites par Condé ou Turenne ne peut pas être généralisé. Les pratiques ou les préférences de ces
généraux n’ont pas amené de remise en cause fondamentale des grands principes de la charge.
La fameuse lettre de Duras à Louvois (1689), si elle doit être considérée avec la réserve qu’impose un contexte visiblement polémique8, reflète
assez bien cet état de fait. Centrée sur le problème du choix de l’arme blanche ou du feu, elle s’avère très révélatrice des pratiques du temps. Duras
pose comme élément essentiel le principe de réalité. Si des troupes d’élite, comme les gardes du corps, peuvent charger l’épée à la main, « teste pour
teste aux ennemis », il n’en va pas de même pour la plupart des cavaliers ordinaires. Il apparaît bien difficile au maréchal d’empêcher « un homme qui
se voit certain d’estre passé par les armes quand il ne peut pas se servir de son épée, de prendre son pistolet ou son mousqueton pour donner un peu de
respect à son ennemi9 ». L’appréhension du combat est la règle commune. La morphologie de la charge est alors sensiblement différente. La crainte du
feu ennemi, de la mêlée, le manque d’instruction expliquent que les cavaliers préfèrent délivrer une ou deux décharges avant de joindre l’ennemi à une
allure souvent peu élevée. L’usage du feu, le souci permanent de la cohésion et du contrôle de l’escadron font que le choc sera peu violent. Lorsqu’il
se produit d’ailleurs, car la plupart du temps l’un des deux escadrons tourne bride ou se délite avant le contact.
Duras rappelle en outre au ministre que la plus grande liberté a toujours régné jusque-là dans le domaine de la conduite de la charge. « Depuis que
je suis au monde, j’avais toujours vu laisser la liberté à tous ceux qui commandaient une troupe de la faire servir des armes qu’ils voulaient. » La
diversité des occasions et des circonstances rencontrées sur le champ de bataille explique que « cela ne se puisse régler par quelqu’un, quelque grand
capitaine qu’il soit » (à plus forte raison un ministre de Versailles).

Les observations de Duras permettent cependant de distinguer un début d’évolution à propos de l’emploi du feu. « J’ai trouvé de vieux officiers ici
qui sont de mon sentiment. J’en ai trouvé de jeunes qui n’avaient jamais ouï parlé de se servir de leurs pistolets, seulement de leurs épées10. » La
nouvelle génération d’officiers aurait ainsi appris à se passer du feu, et donc à ne faire reposer le succès de la charge que sur le choc. Il semble que
Louvois se soit mêlé de la question – au grand dam du maréchal – et ait voulu faire de la charge à l’arme blanche la doctrine « officielle » de la
cavalerie française. Selon Victor Belhomme, les instructions données en 1690, et maintenues les années suivantes, prescrivaient ainsi de charger
l’épée à la main, sans tirer11. Il est difficile de dire si la volonté ministérielle se traduisit par une transformation générale des pratiques. Villars, au
début de la guerre de Succession d’Espagne, laisse en tout cas penser que l’habitude de charger l’épée à la main s’est progressivement affirmée :
Je passerais ensuite sur la nécessité de marcher à l’ennemi l’épée à la main et sans tirer […]. Qu’une troupe marche l’épée à la main et l’autre le mousqueton, celle qui veut se servir de son
mousqueton, n’est-il pas vrai, monseigneur, qu’elle doit s’arrêter pour tirer à quinze pas de son ennemi, ce qui est très dangereux car rien n’est plus sûr quand on mène des escadrons à la charge
que de les faire aller très doucement jusqu’à trente pas de l’ennemi, ensuite prendre un trot un peu vif, premièrement une troupe ainsi ébranlée le cheval mène quelquefois le cavalier malgré lui, au
lieu que celui qui, marchant à l’ennemi, s’arrête, paraît dans une disposition prochaine de tourner et de fuir. De plus cette troupe qui veut tirer il faut que ce soit de près pour en espérer quelque
effet. A-t-elle le temps de quitter le mousqueton pour reprendre l’épée, cela est dangereux. […] J’ai ouï dire aux généraux de l’empereur que désormais leur cavalerie ne tirerait plus. Et à la vérité
l’on ne les a vus toute cette campagne que l’épée à la main. Si donc cette cavalerie que nous avons toujours battue autrefois, et, je crois, parce qu’elle tirait, change sa manière de combattre il faut
bien assurément conserver la nôtre12.

Si l’on met à part la préférence nettement affichée de Villars pour l’arme blanche, la manière de conduire une charge reste assez proche de celle qui
prévalait au début de la guerre de la ligue d’Augsbourg (1688-1697). Le galop, notamment, n’est toujours pas recommandé comme allure ordinaire, à
l’exception sans doute des meilleures troupes comme celles de la Maison du roi. Le choc repose donc davantage sur la cohésion et l’impulsion morale
que sur l’impulsion physique.

L’Empire et l’influence des guerres contre le Turc

Les propos de Villars au sujet de la cavalerie de l’empereur donnent un renseignement important sur les habitudes des escadrons impériaux :
jusqu’au début du XVIIIe siècle, ceux-ci utilisaient encore majoritairement le feu. Les pratiques de la cavalerie impériale se sont donc sans doute
quelque peu écartées de celles de la cavalerie française au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle. Il importe en effet de rappeler que l’expérience
du combat des Impériaux ne s’est pas limitée à la confrontation avec leurs vieux ennemis français, mais qu’elle s’est également forgée au contact
d’adversaires bien différents : les guerres contre le non moins traditionnel ennemi ottoman mobilisèrent des forces considérables. Brent Nosworthy a
souligné l’influence de ces conflits dans l’élaboration de la doctrine tactique de l’armée des Habsbourg13.
La façon de combattre des cavaliers turcs contraste nettement avec celle des cavaleries occidentales. Excellents cavaliers, ils manient également
leurs armes blanches avec une redoutable dextérité. Usant de lances, d’arcs, de masses d’armes, de sabres à garde ouverte ou de cimeterres, ils mettent
toute leur confiance dans le combat à l’arme blanche et le corps à corps, où ils excellent14. Leur charge refuse généralement le choc direct et frontal,
privilégiant une approche tout en rapidité et en esquive. Le cavalier turc, explique Montecuccoli, « attaque, et puis se retire, ou s’enfuit. Il va et vient
pour exciter l’ennemi à le suivre, et le conduire par là dans des embuscades doubles et triples où il a beaucoup de monde ; et quand il voit nos gens
ouverts et débandés, il prend son temps, fait volte-face, et en jetant de grands cris, il revient à la charge, et les enveloppe. Il se présente avec des
escadrons de grand front ; mais lorsqu’il trouve un intervalle, il fait en un moment de son flanc un nouveau front avec une agilité qui lui est naturelle,
et il pénètre par là15 ». La mêlée qui s’ensuit dégénère alors en une multitude de combats singuliers dans lesquels les Turcs ont un avantage évident.
Nous avons vu que les guerres polonaises avaient conduit Gustave Adolphe à adopter certaines pratiques de ses adversaires. La situation est ici
différente. La cavalerie lourde polonaise pratique en effet un art de la guerre qui s’inscrit encore dans le cadre d’un « modèle occidental ». Il n’en va
pas de même pour les sipâhîs ottomans. Leur doctrine tactique est beaucoup trop éloignée de celle des Impériaux pour que ces derniers puissent
évoluer dans leur sens. Comment auraient-ils pu parvenir à un tel degré d’agilité à cheval, de rapidité dans l’exécution des mouvements ? Il était
illusoire de chercher à rivaliser avec les Turcs sur leur terrain, les cavaliers de l’Empire devaient au contraire s’appuyer sur leurs points forts et
chercher à exploiter les faiblesses de l’ennemi. Les Turcs « sont prompts à courir devant et derrière, à caracoler aux flancs et à la queue, à harceler, à
investir, à se retirer et à faire tomber l’ennemi dans des embuscades, mais ils ne peuvent soutenir de pied ferme et sans s’ouvrir, le choc d’un escadron
bien proportionné, bien serré et armé pesamment16 ». Ces éléments ne pouvaient donc qu’encourager les Impériaux à donner davantage d’importance à
la cohésion et à la solidité de leurs escadrons. Il fallait « former un corps solide, si ferme et si impénétrable, qu’en quelque endroit qu’il soit, où qu’il
aille, il y arrête l’ennemi comme un bastion mobile17 ».
Ils exploitèrent également leur puissance de feu, que redoutaient les Ottomans, plus légèrement armés. Comme le remarque Montecuccoli, leur
répugnance pour les armes à feu était à la mesure de leur prédilection pour l’arme blanche. L’usage des premières heurtait par trop l’idéal de valeur
individuelle des cavaliers turcs18. Puisqu’il était tout à la fois trop périlleux d’affronter les Turcs à l’arme blanche mais possible d’exploiter leur
faiblesse dans le domaine des armes à feu portatives – voire leur crainte de ces armes19 –, la solution la plus logique était de renforcer la puissance de
feu et de s’appuyer sur elle pour déstabiliser la cavalerie ottomane avant que les deux formations ne se joignent. Les escadrons s’approchaient de
l’ennemi, suspendaient leur marche et commençaient à délivrer un feu continu et soutenu qui suffisait généralement pour embarrasser et désorganiser
les Ottomans20.
De telles caractéristiques conduisaient immanquablement à sacrifier la vitesse et l’impulsion, elles s’exerçaient aux dépens d’une conception
dynamique du choc. Bien sûr, les Impériaux adaptaient quelque peu leurs pratiques lorsqu’ils étaient opposés à leurs adversaires occidentaux, mais ces
critères n’en marquèrent pas moins fortement leur doctrine de charge. Celle-ci repose d’abord sur une allure modérée. Pour préserver leur ordre, les
escadrons avancent vers l’ennemi au pas, ou en gardant un trot lent. Arrivés à environ vingt pas, ils peuvent délivrer une première salve de carabine,
ce qui les oblige à s’arrêter. Ils reprennent ensuite leur marche en avant, font feu avec leurs pistolets et s’emparent de leur épée – en jetant le pistolet
s’ils n’ont pas le temps de le remettre dans les fontes – pour bousculer l’ennemi, si celui-ci n’a pas tourné bride. Là encore, il peut exister des
variantes. Les décharges de pistolets ne sont pas systématiquement précédées d’une salve de carabine, et l’allure peut être parfois plus élevée,
notamment pour les troupes d’élite. Cependant, la plupart des charges se conforment à ce schéma21. Si les guerres turques n’ont pas conduit les
Impériaux à remettre en cause la nécessité de joindre l’ennemi, elles les influencèrent sans aucun doute dans le sens d’une allure très modérée et d’un
usage renforcé du feu.

Le déroulement d’une charge dans la seconde moitié du XVIIe siècle

Malgré les lacunes des sources et la relative diversité des pratiques, certains éléments peuvent être clairement dégagés afin d’envisager le
déroulement d’une charge dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Il convient