Charmoilles : Forteresse au XVe siècle
Charmoilles : Forteresse au XVe siècle
Charmoilles (commune de Rolampont) est une maison et forteresse de la fin de la guerre de Cent Ans,
actuellement en Haute-Marne. Elle s’élève près du plateau de Langres, dans une sorte de marche entre la
Lorraine, la Champagne, la Bourgogne et la Franche-Comté. Elle était le plus souvent tenue par des vassaux
de l’évêque de Langres, son seigneur éminent, depuis la première reconnaissance de fief de 1444, jusqu’à sa
démolition partielle en 1472.
1
Charmoilles se trouve à la fois en pays de petit village héberge trois maisons seigneuriales
Langres et dans le Bassigny champenois qui et nous nous intéresserons principalement à
s’étend entre Chaumont à l’ouest, Bourdon- celle dite « du bas » ou « du nord » ou « maison
sur-Rognon au nord, Varennes-sur-Amance forte », la seule à avoir eu une fonction militaire.
à l’est, Plesnoy et Charmes au sud. Il s’asso- Sa particularité est en premier lieu d’être dans
cie avec le Bassigny lorrain au nord-est pour une zone où les maisons fortes ont été peu
former la vaste dépression où prennent leur conservées. Cette étude s’attache à clarifier les
source la Marne et la Meuse, entre Langres, raisons et les moyens de son implantation, à
Chaumont, Noyers et Bourbonne. Il dessine décrire ses vestiges et comprendre l’évolution
aussi un rentrant dans les côtes de Moselle2. du site, ainsi qu’à appréhender la cohabitation
Le bourg est implanté autour de la jonction du entre les trois maisons nobles du village en
vallon de la Coudre avec celui d’un affluent. Ce situant l’implantation des différentes familles
nobles possessionnées à Charmoilles.
* Chercheur indépendant, UMR 8 589 LAMOP, car-
rières et constructions. Contexte historique
Nous tenons à remercier les propriétaires, MM. et
Mmes Richard et Cousin pour l’accès aux locaux et la
communication spontanée de documentation, ainsi que
Langres et le Bassigny
Mme Laurent pour cette même raison. Nous remercions La Langogne ou comté de Langres est une
aussi J.-C. Blanchard (Université de Nancy 2, UMR région située à la rencontre naturelle de bassins
7 002 ARTEM) pour sa vérification d’arbre généalo- hydrographiques. C’est aussi une région fron-
gique, C. Durlet (Université de Bourgogne, Centre des
Sciences de la Terre) pour ses observations et remarques talière depuis le traité de Verdun en 843. La
pétrographiques, E. de Crouy-Chanel (Université de limite entre Francie occidentale et Lotharingie
Picardie) pour ses données et avis précis sur l’artillerie, était localement orientée est-ouest, de Laferté-
et S. Février pour sa contribution à la réalisation de la sur-Aube à l’ouest à Bourbonne-les-Bains à
fig. 1. Nous devons enfin mentionner M. le maire de
Charmoilles et les bibliothèques de Langres pour leur l’est. Elle passait entre Nogent et Montigny en
accueil et leur collaboration. Lotharingie au nord (fig. 1), Hûmes et Char-
2. Petitpierre (Roger et Claude), Salassa (Guy), moilles en Francie occidentale au sud3. Le
Harmonies haut-marnaises, Chaumont : L’Escarboucle, comté de Langres a été cédé par le roi Lothaire
1987, p. 25. Gallois (Lucien), Régions naturelles et noms de
pays : étude sur la région parisienne, Paris : A. Colin, 1908,
p. 253-260. 3. Petitpierre, Harmonie… p. 154.
Ma Saint-Dizier
Naix Toul Nancy
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Montier-
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Joinville
Boulancourt Soulosse
St-Urbain Grand
Neufchâteau
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Lafauche
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Bar-sur Septfontaines Vittel
-Aube Marault Bourmont Nijon
La Crête
Clairvaux Chaumont
Meuse
Clefmont
Mandres- Meuvy Morimond Saône
la-Côte
Bricon
Luzy Poulangy Choiseul
Chateauvillain Aigremont
Nogent Montigny
Ma
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Serqueux
Gevrolles Mormant Chauffour
Faverolles
Charmoilles Bourbonne
Dampierre Andilly
Veuxhaulles Marac Coiffy Jonvelle
Épailly Arc-en- Changey Vicq Melay
Longue Barrois
Hûmes Champigny Voisey Clairefontaine
Crépan Rochetaillée Vaux-la-Douce
La Chaume Hortes
Chatillon-sur- Aub
e
Langres Beaulieu
Laferte-sur-
Amance Jussey
Seine Cherlieu
Gurgy Cohons
Bourg Le Pailly Chauvirey- Bougey
Auberive le-Châtel
Heuilley-
Rochefort Prangey Cotton Belmont
St-Michel
Saulles
Chalancey
Beneuvre Aubigny Montsaugeon
Fouvent
Grancey-le- Isomes
Vesoul
Sein
Château
Cusey
e
Champlitte
la Romagne
Beaumont-sur-
Vingeanne
Gray Oiselay
Saint-Seine-
l'Abbaye
Mirebeau
Mâlain Dijon
Pontailler
Oignon Besançon
Saone
Sites gallo-romains
Sites ecclésiastiques hors cités
Fortifications médiévales (enceintes, châteaux, maisons fortes...) 0 10 20 km
à l’évêque en 967, puis cédé par celui-ci et suzeraineté était souvent « subordonnée à celle
racheté en 1178 par le duc de Bourgogne qui de l’évêque ou du duc de Bourgogne », voire
le redonna à l’évêque contre le domaine épis- à celle du saint empire romain germanique10.
copal de Dijon4. En 1179, l’évêque Gaulthier de Il a reconnu la suzeraineté de l’évêque sur ses
Bourgogne détenait donc le comté de Langres principaux fiefs de Langogne en 1239. Puis le
et l’offrit au roi Louis VII, à la condition qu’il comté de Champagne et celui de Langres ont
ne soit plus séparé ni aliéné du domaine royal5. été intégrés au domaine royal en 128511. Dès
L’évêque de Langres était devenu l’un des pairs lors, le bailli de Chaumont administra au nom
ecclésiastiques de France et une région en du roi ce qui avait appartenu aux comtes, tandis
marge des grands pouvoirs temporels était ainsi que le bailli de Sens administrait les terres de
confiée à un pouvoir spirituel. Cette spéci- l’évêque, considérées comme un duché-pairie
ficité l’a cependant transformée en un pôle à partir du milieu du xive siècle12. Mais le duc
de compétitions territoriales du xiie au xve de Bourgogne13, le comte de Bourgogne14 et le
siècle, Langres étant aux xive et xve siècles une comte de Bar-le-Duc étaient également suze-
« ville fermée en pays de frontières et marches rain au centre du Bassigny à travers la famille
périlleuses6 ». de Choiseul.
Les principaux suzerains de la région y Dans ce paradis pour châtellenies allodiales
commandaient un réseau de mouvances et très largement autonomes15, le jeu des allé-
enchevêtrées et fluctuantes, appuyées sur des geances et des fonctions compliquait encore
places parfois tenues en coseigneurie7. Ce sont toute recherche de cohérence politique. Dans
bien évidemment d’abord l’évêque de Langres8 le Bassigny en particulier, on pouvait parler de
– qui possédait 18 castra en 1105 et avait dans sa vassalités multiples ou d’hommages emboîtés,
mouvance plusieurs fiefs tenus par de grands
seigneurs9 – et le comte de Champagne, dont la 10. Grassot, Histoire du Bassigny champenois… p. 20.
Elle s’exerçait sur Joinville, Reynel, Lafauche, Choiseul,
4. Grassot (Abbé), Histoire du Bassigny champenois, Chaumont, Chateauvillain, Montigny, Nogent, Coiffy,
Langres : Rallet-Bideaud, 1892, p. 17. Vicq, Marnay, Hûmes, Chauffour… ; Bur, « Les enjeux
5. Bur (Michel), « Les enjeux de la politique territoriale de la politique territoriale… » p. 6, 9.
dans les hautes vallées de la Marne, de la Meuse et de 11. Bur, « Les enjeux de la politique territoriale… »
la Saône au xiiie siècle » in : La future Haute-Marne du p. 12-14.
IXe au XIVe siècle, Journées Haut-Marnaises d’Art et d’His- 12. Richard (Jean), « Entre Saône et Meuse. Terres de
toire, Chaumont 26-27 avril 1985, Les Cahiers Haut-Marnais confins et terres de conflits. Les procès du xve siècle entre
n° 167, 1986, p. 1-15, ici p. 6 ; Wilsdorf-Colin (Odile), Charles VII et Philippe le Bon », in : La Haute-Marne,
« Langres, ville frontière et capitale administrative (xiiie pays de confins, pays de carrefours, recueil des communica-
-xve siècles) », in : Langres, ville épiscopale, journées haut- tions présentées aux journées haut-marnaises d’Art et d’His-
marnaises d’art et d’histoire 1994, Les Cahiers Haut-Marnais toire 26-27 avril 1983, Chaumont : CDDP-CNDP, 1984,
n° 210-211, 1997, p. 26-34, ici p. 26. p. 81-87, ici p. 82 ; Petitpierre, Harmonies… p. 161-163.
6. Wilsdorf-Colin (Odile), « La mise en défense de la 13. Pour Arc-en-Barrois, Bassoncourt, Choiseul, Clef-
ville de Langres au lendemain de la bataille de Poitiers mont, Merrey, Meuvy, Fayl-Billot… Poissonnier
(1356) » in : Coulet (Noël), Guyotjeannin (Olivier) (Gilles), « Les sires de Choiseul du xie au xve siècles entre
(dir.), La Ville au Moyen Âge, t. 1 Ville et espace, actes du Champagne et Barrois » in : Le Bassigny lorrain, journées
120e congrès du CTHS, Aix-en-Provence, octobre 1995, haut-marnaises d’art et d’histoire 1991, Les Cahiers Haut-
Paris : CTHS, 1998, p. 167-180, ici p. 174. Wilsdorf- Marnais n° 191, p. 13-29 : p. 29 ; Petitpierre, Harmonies…
Colin, « Langres, ville frontière… » p. 26. p. 161.
7. Bur, « Les enjeux de la politique territoriale… » p. 13. 14. Pour Vignory, Clefmont, Serqueux, Bourbonne,
8. Pour Aigremont, Coiffy, Fouvent, Hortes, Luzy, Vicq, Melay, Voisey, Fouvent, Champlitte, Beaumont-sur-
Marac, Dampierre, La Coudre, Neuilly… mais aussi Vingeanne… Richard, « Entre Saône et Meuse… »
Bourbonne, Aigremont, Choiseul, Sexfontaines, Chan- p. 81-82.
cenay, Bar-sur-aube. 15. Bur, « Les enjeux de la politique… » p. 5-7 ;
9. Mouillebouche (Hervé), Les maisons fortes en Bour- Lusse (Jacky), « Quelques types de bourgs castraux en
gogne du nord du XIIIe au XVe siècle, Dijon : EUD, 2002, Haute-Marne » in : Bur (Michel) (dir.), Aux origines du
p. 97. Piépape (Léonce de), Histoire militaire du pays de second réseau urbain, les peuplements castraux dans les pays
Langres et du Bassigny, Langres : Dangien, 1884, p. 52 ; de l’Entre-Deux, actes du colloque de Nancy, octobre 1992,
Bur, « Les enjeux de la politique territoriale… » p. 6. Nancy : Presses Universitaires de Nancy, 1994, p. 75-137.
accentuant ainsi leur emprise sur un territoire expulsées du pays mais d’autres y reviennent38.
au centre de la rivalité entre ducs31. En 1424, les Elles réalisent des raids dévastateurs autour
anglais tenaient Montigny et Nogent-en-Bassi- de Langres. Des « écorcheurs » prennent et
gny et réalisaient des sorties dans les pays envi- saccagent Chaumont en 1437. En 1438, ils sont
ronnants. Angoulevant a alors été repris aux partis en Bourgogne mais de son côté, le comte
détrousseurs puis démantelé et rasé32. En 1425, de Salisbury reprend Nogent, Montigny et
le Bassigny a été ravagé par d’autres bandes33 Coiffy et ravage encore le pays. Les Langrois
jusqu’à la trêve de 1426 entre le sire de Vaucou- ayant fait alliance avec le roi vers 1437, c’est
leurs et le maréchal de Bourgogne. Après avoir pour lui que ces trois places sont reprises en
été aux mains d’un seigneur hostile puis des 144039. Charles VII passe alors visiter Langres,
bandoliers, Hûmes fut repris pour l’évêque qui malgré la présence de la peste dans les années
fit alors démolir les murs et combler les fossés. 1438-144240.
De 1429 à 1434, les pays de Langres et de Le Langrois est encore pillé en 1443 par des
Chaumont demeurent fidèles aux Bour- bandes venues de l’est. Après 1444, les guerres
guignons qui remportent en 1431 une victoire se poursuivent dans une zone comprise entre
sur les Lorrains à Bulgnéville. Mais en 1432- Metz, Langres et Montbéliard41. À l’issue
1435, la zone Châteauvillain-Grancey-Langres du passage de tant de fléaux, de nombreuses
est ravagée par une guerre entre G. de Thil terres sont devenues des déserts (Dampierre,
seigneur de Chateauvillain, rallié au roi de Vitry-lès-Nogent…)
France, et Jean deVergy qui tient de nombreuses La période 1444-1477 est celle d’une riva-
places et a l’appui du duc de Bourgogne. En lité puis d’une guerre entre un roi de France
1434, Langres est assiégée pendant 12 jours. réinstallé et un duc de Bourgogne dispensé
C’est à cette époque que les bourgeois de d’hommage en 1435, désireux de repousser vers
Langres décident de développer leurs forti- le nord les limites de son duché. La région est
fications (tour Saint-Didier) et font refondre toujours une zone de frontière et le Bassigny un
des canons34. Dans leur pays, les Langrois pren- axe d’enjeux vers la Lorraine. Aux confins sud
nent, pillent et rasent les places de Rolampont, du pays langrois, des places sont en surséance
Changey, Neuilly, Chalancey, Bourg, Cohons, et Langres même fait partie des revendications
Piépape, Cusey, Le Plailly, Fay-Billot, Saint- ducales. Les années 1468-1475 sont marquées
Broingt…35 (Charmoilles n’apparaît pas dans par le pillage du Montsaugeonnais et la mise
cette liste). Le roi Charles VII absout ces actes à l’épreuve des places fortes du sud du pays
dans ses lettres patentes de février 143336. En de Langres : Grancey, Cusey, Montsaugeon,
1435 Châteauvillain est pris, et en 1436 Jean de Hortes, Coiffy, Bourbonne, Aigremont…
Vergy se soumet à son tour au roi ; il reprend Avec la fin de la guerre de Cent Ans, la
Montigny et Nogent aux Anglais37. mort du duc de Bourgogne en 1477 et le ratta-
Avec le traité d’Arras entre Charles VII et chement du duché au royaume de France, le
Philippe le Bon en 1435, des garnisons sont calme aurait pu revenir dans la région. Mais
la Franche-Comté est rattachée à l’Empire
en 1493 et par suite Louis XI puis Louis XII
31. Petitpierre, Harmonies… p. 175. s’appuient sur les Langrois pour la conquérir42.
32. Piépape, Histoire militaire… p.62, 63, 102. Le pouvoir royal dirige ainsi – avec finances
33. Grassot, Histoire du Bassigny champenois… p.189. et présence d’un ingénieur missionné – la
34. Piépape, Histoire militaire… p. 100.
35. Petitpierre, Harmonies… p. 175.
36. Pistollet de Saint-Fergeux (Théodore), Recher- 38. Grassot, Histoire du Bassigny champenois… p. 189-190.
ches historiques et statistiques sur les principales communes 39. Piépape, Histoire militaire… p. 90, 102, 104, 106.
de l’arrondissement de Langres, Langres : Sommier, 1836, 40. Grassot, Histoire du Bassigny champenois… p. 191.
p.187-188 ; Guyard, « Lettres de rémission… » p. 27.
41. Piépape, Histoire militaire… p. 106.
37. Petitpierre, Harmonies… p. 177.
42. Petitpierre, Harmonies… p. 177, 178.
modernisation et l’adaptation à l’artillerie des fiefs étaient laïcs et ils relevaient pour partie
fortifications langroises dans le dernier quart de la prévôté de Nogent pour le bailliage de
du xve et le premier quart du xvie siècle43. Sont Chaumont et pour partie de celui de Langres, à
alors construites les tours de Saint-Fergeux partir de Philippe VI51. Charmoilles était donc
(terminée entre 1469-1472), Virot (1472-1474), considéré comme un secteur sensible, à la jonc-
Navarre (1511-1521), du Petit Sault (commen- tion des domaines, où « le bailliage de Chau-
cée dans la seconde décennie du xvie siècle). Le mont se heurtait à l’église de Langres52 ».
boulevard des Moulins reliant les tours Navarre Une liste des multiples seigneurs tenant
et Saint-Fergeux est terminé avant 153044. Ce fief à Charmoilles peut être établie, même si
conflit avec l’Empire dure jusqu’en 1544. Des quelques ombres persistent (fig. 2 et 3). Notre
troupes stationnent donc dans le Bassigny, attention est attirée surtout sur ceux qui ne se
et François Ier passe en visite à Langres vers sont pas contentés d’un simple hommage au
1520 puis en 154745. La tour d’Orval aurait été roi, qui avaient une fonction ailleurs dans la
construite dans cet intervalle46. société féodale, et qui ont donc précisé quels
La région de Langres a ainsi occupé en types de biens immobiliers ils détenaient.
continu, de la guerre de Cent Ans jusqu’au Parmi les seigneurs éminents recevant
xviie siècle, une position stratégique pour le l’hommage et l’aveu et dénombrement, on
royaume de France47. remarque donc :
- Le comte de Champagne, à qui étaient
Seigneurs et maisons nobles à Charmoilles généralement dû des services de garde, le plus
Des seigneurs de Charmoilles sont connus souvent au château de Nogent (1249-1252,
à partir du xiie siècle (Regnier II de Nogent 1256-1270, 1274-1275). Un hommage a aussi
en 116448). Le sire de Choiseul y avait un alleu été rendu à son représentant, le bailli de Chau-
jusqu’à la fin du xiiie siècle sans que l’on sache mont (1492), malgré l’incorporation de ce
par qui il fut repris. Le reste du village est passé comté dans le domaine royal en 1361. Appa-
sous domination champenoise dans le courant rus sur la scène après cette date, les Montarby
de ce siècle49. La seigneurie était divisée en ont toujours rendu un hommage direct au
trois fiefs rendables et jurables, trois justices. roi. Mais leur blason, semblable à celui de la
Le premier fief était ecclésiastique et la maison maison de Nogent, laisse peu de doute sur leur
associée se situait « près de l’église50 ». Le mouvance ;
chapître de la cathédrale de Langres était colla- - Le duc de Bourgogne, dont les officiers,
teur de la cure à partir de 1228. Les deux autres les Saint-Seine (un panetier en 1400 et 1407,
un chambellan en 1444, un maître d’hôtel
43. Lettres patentes de Louis XII en 1498 et 1499 :
en 1463) étaient installés à Charmoilles. Ils
Grassot, Histoire du Bassigny champenois… p. 193. rendaient cependant leurs aveux et dénombre-
44. Covelli (David), « Le système défensif langrois au ments directement au roi ;
xvie siècle » in :Villes fortes et fortifications de Haute-Marne, - L’évêque et le bailliage de Langres, qui
Journées haut-marnaises d’Art et d’Histoire 1988, Les Cahiers apparaissent ponctuellement comme seigneurs
Haut-Marnais n° 177, 1989 p. 4-9.
directs (1228, 1464, 1672-75, 1775).
45. Piépape, Histoire militaire… p. 107 à 114.
Au xiiie siècle, a notion de maison forte
46. Petitpierre, Harmonies… p. 180.
apparaissait seulement53, en possédant comme
47. Wilsdorf-Colin, « La mise en défense de la ville de
Langres… » p. 173. principal attribut défensif la présence de milites.
48. Jolybois (Émile), La Haute-Marne ancienne et moderne, C’était avant tout l’habitat d’une petite aris-
dictionnaire géographique, statistique, historique et biographique tocratie de village et le point d’appui d’une
de ce département, Chaumont : Miot-Dadant, 1858, p. 111.
49. Poissonnier « Les sires de Choiseul… » p. 21. 51. Jolybois, La Haute-Marne… p. 112.
50. Abraham (Joseph), Dictionnaire des communes du 52. Petitpierre, Harmonies… p. 163.
département de la Haute-Marne, Chaumont : imp. cham- 53. Debord (André), Aristocratie et pouvoir : le rôle du
penoise, 1924, p. 75. château dans la France médiévale, Paris : Picard, 2000, p. 165.
1228 Gui de La Roche, seigneur de Châtillon-sur-Saône, reçoit des biens à Charmoilles par sa ADHM, G 542
femme, Élisabeth, fille de Regnier seigneur de Nogent, comme fief de l’évêque de Langres.
1249-1252 Érard de Varennes-sur-Amance, Godin de Charmoilles, Amalphus de Charmoilles, Hugo de Longnon, Rôles de
Charmoilles, Issabes de Buites, Millermus li Allienaz de Charmoilles : dénombrements de fief…1 n° 591, 620, 621,
biens tenus du comte de Champagne, dont domum… à Charmoilles, et domum fortem… à 624, 622
Dampierre pour Érard.
1256-1270 Arnoulz de Charmoilles et Hues de Charmoilles doivent des services de garde à Nogent et Longnon, Docu-
1274-1275 Dampierre pour le comte de Champagne au titre de biens à Charmoilles et Chauffour. Pas ments…2 n° 5 935, 5 945,
mention de maison. 6 961
1274-1275 Jehans (fils de Hugues ou Hues) rend hommage à la comtesse de Champagne et doit service Longnon, Documents…
de garde à Nogent pour ses biens à Charmoilles, dont une maison forte. n° 6 953
1274-1275 Dénombrement de Guillaume de Charmoilles de ses biens à Charmoilles tenus du comte de Longnon, Documents…
Champagne. Agnès de Charmoilles : services de garde à Nogent dus au comte de Champagne n° 6 966, 6 976
au titre de biens à Charmoilles.
1274-1275 Gilles de Nogent : services de garde à Nogent, dus au comte de Champagne au titre d’une Longnon, Documents…
maison forz à Charmoilles. n° 6 979
1400, 1405 Ph. de Montarby, épouse Étiennette de Charmoilles, cité comme parent dans le contrat de ADHM, 1 Mi 2
mariage de Simon de Nogent. Monot, Une famille…3
1444 Guillaume de Saint-Seine, chambellan du duc de Bourgogne, rend dénombrement au roi ADHM, GF 66
de terres à Charmoilles, Dampierre, Lannes, Marnay,Vitry.
1463 Guillaume de Saint-Seine († après 1480), chevalier, maître d’hôtel du duc de Bourgogne, AN, P 175 n° 32
rend dénombrement au roi d’une forte maison à Charmoilles et de biens à Dampierre, Lannes,
Marnay, Montigny-le-Roi,Vitry.
1464 Gui de Roiche, dénombrement de son temporel dont Charmoilles, par l’évêque de Langres AN, P 174 n° 135
pour le roi.
1492 et C. et L. de Bernault rendent hommage au bailli de Chaumont puis au roi pour les chastel, AN, P 164 n° 106, n°
1499 maison forte, terre et seigneurie de Charmoilles tenus de leurs femmes L. et B. de Saint-Seine. 123
1498 Perceval de Montarby († 1512), écuyer rend hommage au roi pour terres et seigneurie à AN, P163 n° 322,
Charmoilles et Dampierre. fig. 2a
après 1519 B. et L. de Saint-Seine rendent dénombrement au roi pour une maison forte à Charmoilles. AN, P 175 n° 36
1569 L. de Saint-Seine rend dénombrement au roi pour ses biens à Charmoilles, dont concession AN, P 175 n° 39
à G. de Jurlus.
1588 Dénombrement de François de Montarby, écuyer et seigneur de Charmoilles, au roi, pour AN, P 175 n° 50
biens à Charmoilles dont maison et fief de G. de Jurlus comprenant maison avec clos et pourpris.
1606 Anciennes terres et seigneuries de Ch. de Saint-Belin à Charmoilles et Vitry, adjudication par AN, T 1 123.10 : 2 actes
décret du bailliage de Chaumont à J. Legoux (de Saint-Seine) puis à J. Dufour qui transmet
à N. Dufour mariée à F. Trevey seigneur de Beauregard.
1624 Maison La Baronnerie, date sur la plaque de cheminée au fond de la « nouvelle cheminée ».
1665 J.-B. Girault écuyer seigneur de Charmoilles rend dénombrement au roi pour la maison forte. AN, P 216.1 n° 120
1687 Claude de Montarby hérite de F. de Montarby comme seigneur de Fréville, Charmoilles et AN, P 221.2 n° 124 et
rend dénombrement au roi de la maison du baron. Q 1.696
1721-1733 N. Desserey reprend terres et seigneurie de J.-A. Legoux (de Saint-Seine) et G.-A. Girault AN P 223.3 n° 313,
(2/5e de Charmoilles) et rend dénombrement au roi. P 173 f° 79 - R 4.939,
P 173 n° 73
1731 Maison de La Baronnerie, date sur le puits.
1772 Edmée d’Orsan du Rozet fait restaurer la croix des rogations au-dessus de sa maison, route Fèvre, Charmoilles…4
de Langres, en y apposant ses armes.
1803 Château du nord : inscription sur la pierre de fondation dans l’ébrasement d’une baie : J. Felix
+ / de Simony Floreal / An X + (avril-mai 1803).
vers 1800 Construction du pont sur la Coudre avec les pierres de l’église de Tronchoy. Grapinet, Histoire…5
1810 ? De Simony : ont offert la croix du pont de la Coudre.
1836-1838 Construction de la nouvelle église et du pont de Rolampont.
1. Longnon (Auguste), Rôles des fiefs du comté de Champagne sous le règne de Thibault le Chansonnier (1249-1252), publiés d’après les minutes conservées au Trésor des
Chartes…, Paris : H. Menu, 1877.
2. Longnon (Auguste), Documents relatifs au comté de Champagne et de Brie (1172-1361), t. 1 : les fiefs, Paris : Imprimerie Nationale, 1901.
3. Monot (Sandrine), Une famille de noblesse d’épée campagnarde au XVIIe et XVIIIe siècles : les De Montarby, Mémoire de maîtrise, Université de Bourgogne, 1994.
4. Fèvre (A., curé de Charmoilles et de Tronchoy), Charmoilles, familles, actes religieux, 1669-1862, ADHM, 104 REV 1985.
5. Grapinet (P.), Histoire des trois châteaux de Charmoilles et des familles seigneuriales : Montarby, Simony, Orson, Girault, Larme, Philpin de Rivière et d’autres, d’après
les écrits d’Ambroise Febvre, 1995, bibliothèque diocésaine de Langres.
indication. En effet, des moyens importants inférieur de la tour est est inondé en perma-
semblent avoir été mis en œuvre, même si le nence. Le côté sud comporte encore deux trous
cantonnement en tours a pu rester incomplet57. d’eau, l’un au contact avec la plate-forme dans
Or, la rénovation de l’enceinte de la ville de le jardin potager, l’autre au pied d’un bosquet et
Langres a démarré en 1469-1472 avec la tour d’un escalier entouré d’une rocaille au milieu
Saint-Ferjeux, et vers 1472-1481, la tour Virot d’une pelouse. Le niveau de l’eau s’y trouve à
est construite ou largement remaniée « à l’aide plus de 1 m au-dessus de celui de la Coudre, au
de matériaux provenant de la démolition de la nord de la plate-forme. Enfin, une mare était
maison forte de Charmoilles58 ». autrefois présente aux environs de l’angle sud-
L’histoire militaire de la place se termine là, ouest de la plate-forme, ainsi qu’une cresson-
à l’aube de l’époque où ont été construites les nière au pied de la tour ouest. Elles se trouvaient
deux autres maisons nobles du village. sur le tracé d’un ruisselet, issu du coteau situé au
sud, parallèle à la rue Vinot, et coulant au pied
La « maison forte » du nord de cette tour vers la Coudre. Cette eau sourd
au sommet des grès du Domérien supérieur et
L’environnement entretient dans le terrain une nappe au sud de la
L’implantation et l’emplacement d’une plate-forme castrale. La modestie ou la vétusté
maison noble sont corrélés à un objectif poli- des drainages existants provoque sa rétention,
tique, à des enjeux économiques, à un statut à défaut de son écoulement dans des fossés
juridique des terres, et à quelques détails comblés. Le site semble donc avoir été organisé
techniques (aptitude du terrain à la défense, sur une plate-forme fossoyée.
accessibilité des matériaux de construction...)
qui rendent son installation nécessaire ou La construction dépendait évidemment
avantageuse. aussi de la disponibilité des matériaux et le
La Coudre longe le site au nord. Mais l’exis- choix de la pierre renvoie comme toujours à
tence passée de fossés d’une dizaine de mètres des raisons économiques, fonctionnelles et de
autour des trois autres côtés d’une plate-forme prestige architectural.
de 64 x 30 à 35 m est attestée par différents Les ressources ne manquent pas. Le relief
indices (fig. 4). Ce sont d’abord des tracés parcel- de la région est structuré par une plate-forme
laires du cadastre de 1834. Au sud, une ancienne structurale en calcaire à polypiers et crinoïdes
limite est présente à mi-distance entre le pied du Bajocien moyen et inférieur (ère Céno-
du coteau et la plate-forme, depuis le pignon zoïque, Jurassique moyen, j1a-b), installée sur
du bâtiment de ferme adossé à la tour est et le minerai de fer oolithique du Toarcien supé-
à un vestige de courtine, jusqu’à un bâtiment rieur (Jurassique inférieur, I8). Des vestiges du
(disparu ou mal placé) situé par le cadastre vers calcaire oolithique ou marneux du Bajocien
l’angle sud-ouest de la plate-forme. Et un pied supérieur rajoutent quelques hauteurs isolées
de talus assez abrupt au sud n’est sans doute pas sur cette table assez sèche, souvent laissée
anodin. À l’ouest de la tour ouest, on remarque boisée. Les vallées qui entaillent ce plateau
une parcelle quadrangulaire étroite comme un traversent les marnes, argiles et schistes-carton
fossé. Elle s’étend de la tour carrée sud-ouest du Toarcien inférieur, présentant des coteaux
aux abords de la Coudre. Ces zones sont de plus en pentes assez douces riches en écoulements
marquées par l’omniprésence de l’eau, sans que d’eau au pied d’une petite cuesta. En fond de
sa provenance directe soit visible. À l’est de la vallée, l’orographie entaille lentement les grès
plate-forme, côté pré, le terrain le long du bâti- médioliasiques du Domérien supérieur (Juras-
ment est très humide toute l’année. Le niveau sique inférieur, I6b), souvent protégés eux aussi
par des dépôts argileux59. Les zones basses de
57. Mouillebouche, Les maisons fortes… p. 137. 59. Maubeuge (Pierre-Louis), Notice explicative de la
58. Arch. de la ville de Langres, bibliothèque municipale feuille de Nogent-en-Bassigny, carte géologique au 1/50 000,
de Langres, ms. 169, délibération de la chambre de ville. Paris : BRGM, 1984, p. 5-9.
B
Pont
Lavoir
La
Co
ud
re
4 6 0
1 3
5 2
25 m
7
A
Rue V
inot
Zones marécageuses Murs médiévaux, fondations 1 : Grande cheminée : 1ère moitié xve s.
Eau Murs médiévaux, niv. 1 2 : Grande cheminée : 2e moitié xve s.
Bâti du village Murs médiévaux, niv. 2 3 : Four
4 : Tour d'escalier
Cadastre 1834 : bâtiment disparu Murs médiévaux, embrasure niv. 2
5 : Potager
Cadastre 1834 : ancienne limite Murs postérieurs
6 : Inscription 1803
parcellaire
7 : Tour est - pigeonnier
A 335 m
Plate-forme
335 m B
Mare
Fosse Coudre
Fig. 4 : Charmoilles, la « maison forte » du nord, plan cumulatif et profil, sur fonds cadastraux de 1834 et 1983, 1/1 000
(infographie A. P.)
Charmoilles, (Haute-Marne) : une place forte de frontière au XVe siècle 123
la région sont ainsi dominées à l’ouest par des Bajocien inférieur et moyen. C. Durlet a distin-
plateaux de calcaires récifaux, et limitées à l’est gué parmi les échantillons deux faciès princi-
par la côte du Rhétien sous-jacent (fin du paux : un calcaire à fragments de crinoïdes et
Trias, I1b60). autres (pelloïdes, lammelibranches, foramini-
Les constructions d’un certain prestige fères, bryozoaires, coraux) dans un liant ankéri-
justifiaient souvent l’ouverture d’une nouvelle tique brun (ou ciment sparitique rougeâtre), de
carrière, et étaient volontiers réalisées en micro-faciès grainstone, wackestone ou pack-
« pierre de Langres », et en moyen appareil réglé stone (termes désignant la proximité et le liant
et à joint fins. Par contraste, les constructions entre éléments) ; et un autre calcaire, bioclastique
paysannes traditionnelles du village étaient et oolithique, plus fin et moins ankéritique que
plutôt construites en petit appareil d’éléments le premier63. L’échantillonnage n’est pas suffisant
à peine équarris et assisés de grès médio- pour discerner des dominantes d’utilisation à
liasiques, dits « pierre de sable » à Morimond61, l’époque médiévale. Mais il permet au géolo-
et seuls les encadrements de baies bénéficiaient gue spécialisé d’éventualiser un approvisionne-
d’une pierre de qualité. La ruine de ces petites ment assez homogène pour la courtine sud, plus
constructions est donc fréquente lorsqu’elles diversifié pour la tour ouest, et de remarquer
sont mal entretenues. par contraste l’usage d’une « encrinite pure de
Les calcaires « à entroques » sont mis en type Saint-Ciergues » pour le logis napoléo-
œuvre en moyen et grand appareil, souvent nien (1803). Il attire enfin notre attention sur
à bossage, autre déterminant architectural et la présence d’un bloc de 70 x 50 cm d’anké-
social bien connu. Mais il s’agit ici de parements rite brune ou dolomite ferrifère de l’Aalénien
à bossage rustique ou d’économie, une simple parmi les composants de la base de cette tour
ciselure d’encadrement régularisant les arêtes ouest. Cet étage géologique est absent de la
du bloc pour un meilleur ajustage, sans dresser carte géologique au 1/50 000, indiqué en JIV
véritablement un parement, par souci d’éco- sur celle au 1/80 000 (n° 99, Langres), donc plus
nomie de travail62 avant l’apparition de l’usage ou moins associé aux affleurements de minerai
de la scie pour le débitage de ces calcaires durs. de fer oolithique du Toarcien supérieur (I8).
Ces ciselures périphériques étaient réalisées à la La confrontation des cartes géologiques et du
gradine et au ciseau droit, et le reste des faces terrain aux environs de Charmoilles confirme
grossièrement dressé au marteau têtu, ou laissé l’existence d’une demi-douzaine de carrières
brut de carrière. présentes en bord de plateau et sur celui-ci.
L’observation de dix échantillons sur chacun Les premières nous semblent à privilégier, du
des appareils de quatre parties médiévales du fait de la préexistence d’un front de taille, et de
site (courtine sud, nord, tour est, ouest) a permis l’existence d’anciens chemins les reliant direc-
d’identifier plus précisément des calcaires très tement au débouché de leur production (Tron-
durs à polypiers et crinoïdes (entroques et choy, Bourg et Grand Jardin ; Charmoilles, La
encrines), plus ou moins ferrifères, issus du Renaudine). Ce sont les petites carrières du
plateau (Tronchoy, Bois Michelin ; Charmoilles,
60. Bur, « Les enjeux de la politique territoriale… » p. 3. Le Rienbeau), dont l’usage aux xixe et xxe
61. Rouzeau (Benoît), Benoit (Paul), Gély (Jean- siècles a été conservé dans les mémoires, qui ont
Pierre), « Usage monumental d’une pierre locale : le la probabilité la plus faible d’avoir été ouvertes
grès infraliasique à l’abbaye de Morimond » in : Blary pour cette construction du xve siècle.
(François), Gély (Jean-Pierre), Lorenz (Jacqueline)
(dir.), Pierres du Patrimoine européen, économie de la pierre de
l’antiquité à la fin des temps modernes, actes du colloque inter-
national de Château-Thierry (octobre 2005), Paris : CTHS, 63. Durlet (Christophe), « Travail de la pierre » in : Joly
2008, p. 377-385. (Martine), Langres, Carte Archéologique de la Gaule, pré-
62. Mesqui (Jean), « Parements à bossage dans la forti- inventaire archéologique publié sous la direction de M. Provost,
fication et le génie civil en France au Moyen Âge, », Paris : Académie des inscriptions et belles lettres, Minis-
Château-Gaillard, t. XIII, p. 97-126, ici p. 113. tère de la culture, 2001, p. 95-97.
NNE SSO
Niveau 3
345 m
NGF
Boulins
Boulins
Niveau 2
340 m
335 m
Niveau 1
Tour est,
niv. 3, SE
0 1m
0 1m
Tour ouest,
niv. 3, NO
Courtine nord, NE
0 1m
0 1m
Tour ouest,
niv. 3, SO
0 1m
0 1m
Fig. 8 : coupes des orifices de tir des tours et courtines, (dessins A. P.)
Une fente de tir large de dimensions simi- sures de tir, et des blocs à arrêtes et parements
laires à celles de la salle intermédiaire est rapidement réalisés.
présente sur la tour Virot à Langres (fig. 9). - La courtine ouest semble conservée entre
Cette fente de tir semble unique dans les forti- la grosse tour ouest et la tour quadrangulaire. Il
fications de la ville (celles de la tour Saint- s’agit en effet d’un mur très épais, et qui intègre
Didier étant bien différentes), alors que cette à hauteur du premier étage une galerie desser-
tour a été construite ou largement remaniée vant une archère canonnière (obstruée) et les
vers 1472-1481 « à l’aide de matériaux prove- restes de son ébrasement interne (fig. 10). Les
nant de la démolition de la maison forte de anciens se souvenaient de plus que l’embrasure
Charmoilles69 », et que ses ouvertures sont assez de la porte d’accès au rez-de-chaussée et au
diverses et dites « maladroitement exécutées » milieu du mur (fig. 11), était autrefois fermée
(pancarte sur site). C’est ce qui nous invite à et occupée par une pierre à évier sous un jour.
proposer l’existence passée d’une troisième Il devait donc s’agir à l’origine d’une ouver-
tour, du coté où les matériaux ont été récupé- ture de tir. L’arrachement qui suit l’ébrasement
rés (côté village). intérieur originel de la casemate représente
Des courtines ou portions de courtines ont 1,15 m d’épaisseur.
aussi traversé le temps pour nous parvenir en - Un tronçon de la courtine nord a été
élévation, ce dont témoigne la conservation conservé sous le mur pignon nord des anciens
ponctuelle ou plus étendue de nombreux bâtiments de ferme situés à l’est de la maison
détails architecturaux. Il s’agit des variations forte (fig. 12, 13). L’appareil du mur, composé
d’épaisseur des murs périphériques de certains de blocs bruts d’extraction aux parements
bâtiments, associées à un escalier d’accès, des convexes, de taille décroissante de bas en haut
plates-formes sommitales, des fentes ou embra- (comme les tours), ainsi que son épaisseur
(2 m) et sa hauteur en sont des indices. On
69. Covelli, Langres, guide touristique… p. 12, 14. y remarque aussi la présence de deux orifices
Niveau 3
S N
345 m NGF
Niveau 2
340 m
335 m
0 10 m
Niveau 1
Béton : réfection, dalle
Remblai salles basses
Maçonneries principales
Fig. 21 : cheminée de la tour ouest, niveau 2, vue Fig. 22 : cheminée de la tour ouest, niveau 3,
d’ensemble (cl. A. P.) mouluration supérieure du montant nord (cl. A. P.)
Fig. 23 : orifice de tir, tour ouest, niveau 3, Fig. 24 : orifice de tir, tour ouest, niveau 3,
canonnière sud (cl. A. P.) canonnière nord (cl. A. P.)
système sur une pile de pont intermédiaire ou née, placée à l’ouest, dans l’axe de la salle, à
dans un ouvrage avancé en bois71. l’opposé de l’accès (fig. 21 et 22).
La cheminée du niveau supérieur (fig. 22)
L’espace construit adossé à ces deux tours du est de type adossé, avec une surface de chauffe
coté ouest de la place correspondait sans doute totalement hors œuvre. Elle est délimitée par
à la résidence seigneuriale. Au rez-de-chaussée, de simples supports engagés à chanfreins droits,
le bâtiment semble avoir associé les fonctions espacés de 2 m, et se terminant en hauteur
de défense (desserte d’une casemate de tir et par deux ressauts courbes de part et d’autres
circulation), de préparation des repas (chemi- qui créent des corbeaux de support du faux
née monumentale, potager, pierre à évier), et manteau. Le chambranle était composé d’une
peut-être de vie collective avec chauffage dans simple dalle au bord inférieur chanfreiné droit,
une pièce assez vaste dont l’organisation de conservée à ses extrémités. Le château de Bran-
l’éclairage par l’est et le sud reste une ques- cion (Saône-et-Loire) par exemple, possède
tion sans réponse (fig. 27 et 28). Cette salle, qui une cheminée de style assez proche et datée
possède de nombreux attributs de cuisine, a du xive siècle.
une superficie intérieure d’environ 5 x 10 m et La cheminée de la salle du niveau inter-
est couverte d’un plafond à poutres et solives à médiaire (fig. 21) est de type incorporé, et se
2,50 m au-dessus du sol actuel, soit une hauteur compose d’un âtre à moitié hors œuvre, d’un
d’origine approchant les 3,60 m. contrecœur dans œuvre avec tableaux latéraux
à arêtes chanfreinées. Son ouverture n’atteint
L’aula, salle seigneuriale d’apparat, en prin- que 1,80 m. Le faux manteau se compose de
cipe bien éclairée72, se serait trouvée en hauteur culots sans doute prismatiques supportant une
au niveau supérieur, auquel se situe également assise de 1 pied d’épaisseur, à arête inférieure
la pièce semi-aveugle (camera ?) de la grosse tour. chanfreinée (parties latérales d’origine), et qui
Les commodités devaient avoir été placées en supportait la hotte. Le conduit de la cheminée
encorbellement au-dessus des fossés. L’empla- inférieure passe juste derrière le contrecœur
cement de la circulation d’un niveau à l’autre a de la cheminée supérieure, et les conduits se
toujours dû se trouver en vis-à-vis des accès à suivent pour sortir au même endroit73. Cette
chaque salle de la tour. Même si l’escalier actuel association en colonne chauffante est un gage
n’est pas très ancien, il pérennise sans doute de l’ancienneté de la présence des deux chemi-
un système simple à volées droites en bois. Il nées. Le niveau inférieur de cette tour était
faut donc concevoir un premier corps de logis donc destiné à la défense, le niveau intermé-
ouest de plan barlong associé à ces deux tours, diaire à l’habitat (camera), le niveau supérieur
sur la façade est duquel est venu s’accoler après associant seul ces deux usages.
1803 (date sur la première pierre) un second
logis plus vaste. Le rez-de-chaussée du corps de logis ouest,
le plus ancien (fig. 27), était équipé d’une
Le confort et l’apparat : cheminées et blason cheminée de prestige, associant une taille supé-
Les bâtiments ont conservé trois cheminées rieure aux autres et un décor héraldique sur
médiévales en pierre de taille. hotte droite. Lors du partage de la propriété au
Les niveaux intermédiaire et supérieur de la milieu du xxe siècle, cette cheminée fut dépla-
tour ouest sont chacun équipés d’une chemi- cée (arrachement de 3,90 m) et remontée telle
qu’elle se trouve actuellement à l’extrémité est
71. Josserand, Ponts-levis… p. 29-34. du logis d’époque moderne. Une photo de
72. Lescuyer (Jeanne-Marie), Poisson (Jean-Michel), 1938 montre cette cheminée avant déplace-
« Fonction des pièces dans les châteaux bressans au xive ment, à moitié enterrée dans un sol rehaussé,
siècle : l’apport des textes pour l’archéologue » in : pois-
son (Jean-Michel), Le château, forteresse habitée, (Docu-
ment d’archéologie française, 32), Paris : Maison des 73. Constat de B. Cousin lors de la restauration du toit
sciences de l’homme, 1992, p. 21-28. de l’édifice.
Fig. 27 : cheminée du rez-de-chaussée du logis. État et emplacement à l’ouest en 1938 (coll. particulière).
sans doute d’environ 1 m depuis l’origine seconde moitié du xve siècle (ou première
(fig. 27). Elle illustre la conversion en bases moitié du xvie siècle).
des consoles à chanfreins concaves supportant
autrefois le manteau lors de ce remontage, qui Plusieurs autres éléments lapidaires parsè-
ne semble pas avoir réutilisé tous les éléments ment le site. Au pied de la façade sud du
d’origine, en premier lieu les bases (fig. 29). logis moderne côté cour, on pouvait remar-
Cette cheminée était ancrée dans un mur quer d’une part deux morceaux de linteau de
épais de 1 m principalement par ses bases et ses cheminée dont l’un est orné d’un écusson aux
consoles. Leur forme est globalement trapézoï- armes de la famille Bouton (fig. 30a), placés sur
dale. Les bases sont décorées d’une moulura- deux corbeaux ; d’autre part deux bases trapé-
tion horizontale à succession de gorges et tores zoïdales de piédroits de cheminée, moulurées
ou arêtes. Sur le côté extérieur, leur tracé est et à petites bases prismatiques (fig. 29). Dans
sinueux de façon à ménager cet enchaînement un vestibule, il y a aussi un bloc d’élévation
de petites bases prismatiques. Les consoles et moulurée de piédroit de cheminée. Dans le
le linteau sont moulurés d’un tore de rebord jardin se trouvaient aussi un bloc orné d’un
inférieur terminé par un filet et suivi vers gros tore colonne, des bases circulaires... Les
le haut de deux canaux séparés par un listel. éléments de montants semi-cylindriques (ou
Les piédroits étaient formés d’un empilement piédroits en colonnes engagées) et de hotte
d’éléments de colonne semi-engagée avec des appartiennent à cette ancienne cheminée ou
parties lisses, d’autres traversées de moulures et à une sœur jumelle située dans le même logis,
gorges horizontales. Les chapiteaux de cette c’est-à-dire une quatrième cheminée.
cheminée semblent pouvoir être datés de la
Fig. 28 : cheminée du rez-de-chaussée du logis. État en 1950, remontée sur le mur est. (coll. particulière).
Un écu ou blason apparaît dans deux rien à Charmoilles, mais lui permet d’entrer
endroits dans cette maison forte du nord : sur dans un cercle de « grandes familles » (Bauf-
le manteau d’une, voire deux cheminées, ainsi fremont, Oiselet, Bouton) et de l’afficher. Il
que sur une plaque de calcaire gris installée semble ici que propriété et mariage aient bien
dans la partie sommitale du parement de l’esca- été conçus comme l’affichage d’une promo-
lier qui dessert la tour et le corps de logis ouest tion sociale et des moyens de se faire accepter
(fig. 30). Ces cheminées étant situées à l’origine par l’ancienne aristocratie79.
dans les salles de ce logis, ces blasons provien-
nent bien du même logis occidental, antérieur Une place forte du milieu du XVe siècle
au logis accolé au début du xixe siècle à l’est.
Le blason est dans les deux cas figuré dans La place de l’artillerie
un écu de forme intermédiaire entre le type Trois grands types d’ouvertures de tir sont
français ancien en usage aux xive et xve siècles donc encore visibles dans les maçonneries des
(forme générale d’arc en tiers-point retourné), fortifications conservées, et elles témoignent
et le type français en usage des xvie aux d’un usage défensif développé des armes à
xviiie siècles (côtés parallèles, pointe inférieure feu. En Occident, une adaptation de l’archi-
pincée). tecture et des embrasures de tir à l’artillerie a
Le blason est écartelé en quatre quartiers. commencé dans les années 1390-1410 et est
Il associe les familles d’Oiselet ou d’Oiselay74 : devenue incontournable vers 1420-144080. La
2e quartier, senestre (bande vivrée) ; Bauffre- forme et la taille de l’ouverture, mais aussi de sa
mont : 3e quartier, dextre (vair)75 ; Bouton ou hauteur par rapport au sol, sont des indications
de Mandres76 : 1er et 4e quartiers (fasce). sur les armes utilisées (fig. 8 et 9).
L’attribution par le commandant Fournier77 Les embrasures de tir les plus fréquentes
du blason à un Émard Bouton78 dans le troi- semblent être les canonnières à fente de visée.
sième quart du xve siècle est confirmée par Nous appelons ici petite canonnière à fente
J.-C. Blanchard. Elle signifierait que Guillaume de visée ou archère-canonnière à étrier rond81
de Bernault affiche dans le second quart du celles qui ont une ouverture circulaire de
xvie les armes du grand-père de son épouse, diamètre relativement plus petit (vers 13 cm) à
sans même y associer les siennes. Il détient une la base de la fente, ainsi qu’une fente de visée
à deux maisons fortes (via de Saint-Seine), et sa assez courte (40 cm max). Leur base se trouve
femme A. Bouton ne lui apporte apparemment à une hauteur de plus de 1 m au-dessus du sol.
Elles seraient typiques de la première moitié du
74. Palasi (Philippe), Armorial historique et monumental de xve siècle en France et étaient faites pour l’usage
la Haute-Marne, XIIIe -XIXe siècle, Chaumont : Le Pytha-
gore, 2004, n° 804 ; Poissonnier, « Les sires de Choi- des armes à feu portatives (diamètre inférieur
seul… » p. 21. ou égal à 50 mm) qui se sont multipliées à cette
75. Jougla de Morenas (Henri), Grand armorial de époque82. Leurs appellations étaient variées :
France, catalogue général des armoiries des familles nobles de
France (depuis 1660), Paris : Sté du Grand armorial de
France, 1949, t. 2 p. 14. 79. Sirot (Élisabeth), Noble et forte maison : l’habitat
76. Brocard (M.), Armorial du pays de Langres, copie seigneurial dans les campagnes médiévales, du milieu du XIIe au
faite pour la SHAL en 1936, n° 1093 ; Lamant (Hubert), début du XVIe siècle, Paris : Picard, 2007, p. 45.
Armorial général et nobiliaire français, Paris, 1981, t. VIII, 80. Salamagne (Alain), « Le canon et la fortifica-
p. 88-89 ; Jolibois, La Haute-Marne… p. 346. tion, 1380-1430 » in : Cauchies (Jean-Marie), Guisset
77. Lettre communiquée par de Montarby, écrite vers (Jacqueline) (dir.), Du métier des armes à la vie de cour, de la
1930. forteresse au château de séjour : familles et demeures aux XIVe
-XVIe siècles, Turnhout : Brépols, 2005, p. 17-35.
78. Guillemaut (Lucien), Armoiries et familles nobles de la
Bresse louhannaise : armoiries ouvrières, armoiries particulières 81. Pérouse de Monclos (Jean-Marie) (dir.), Architec-
et de familles, Louhans : Vve L. Romand, 1909 ; Palliot ture, description et vocabulaire méthodique, Paris : éditions du
(Pierre), Preuves de l’histoire généalogique de la maison de Patrimoine, 2011, p. 600.
Bouton, au duché de Bourgogne, dans le baillage de Chalon, 82. Mesqui, Les châteaux forts… p. 58-60. Mesqui (Jean),
tirées de divers trésors particuliers… Dijon : Palliot, 1671. Châteaux et enceintes de la France médiévale, de la défense
a b
0 25 m
Fig. 30 : blason présent en deux endroits : sur un manteau de cheminée (a) et sur la tour d’escalier nord (b).
Généalogie en amont du blason, établie en 1959 par le cdt Fournier, généalogiste
du général Ph. de Montarby, communiqué à A. Sommelet, vérifié par J.-C. Blanchard.
couleuvrine à main ou à croc, canon à main à 50 livres84. Ces armes épaulables sont même
ou à queue, trait à poudre, bâtons ou tubes à devenues dominantes aux dépens des armes
feu ou de guerre. Elles étaient parfois emman- semi-portables, à partir des années 146085 ou
chées avec une queue de bois ou une tige de 1475-1480 au plus tard86.
fer à usage de crosse et de contrepoids (1340- Nous appelons canonnières à fente de visée
1350, 140583). Une arme à feu manipulable à la ou rayères celles qui ont un diamètre légère-
main, la couleuvrine par exemple, pesait de 12 ment plus grand (16-18 cm), ainsi qu’une fente
de visée plus longue (40 à 66 cm) et peut-être
légèrement plus large. Leur base se trouve à
à la résidence, t. 1 Les organes de la défense, 1991 ; t. 2 La 84. Godoy (José-A.) Armes à feu XVe-XVIIe siècle, catalo-
résidence et les éléments d’architecture, 1993 ; Paris : Picard, gue du musée d’art et d’histoire de Genève, Genève :
p. 304-305. Bramante, 1993, p. 114, 370 ; Salamagne, « Le canon et la
fortification… » p. 25, 27. Megemont (M.) « Organisa-
83. Salamagne, « Le canon et la fortification… » p. 27,
tion et tactique militaire en France à la fin du xve siècle »
28, 31 ; Beffeyte (Renaud), L’art de la guerre au Moyen
Moyen Âge, n° 43, p. 38-39.
Âge, Rennes : Ouest-France, coll. Histoire, 2005, p. 110 ;
Maheu (Damien), Les armes à feu médiévales sous le règne des 85. Schweitz, « Châteaux et forteresses…» p. 111.
ducs Valois de Bourgogne, d’après les collections conservées dans 86. Crouy-Chanel (Emmanuel de), Canons médiévaux,
les musées de Bourgogne, mémoire de DEA en archéologie puissance du feu, Paris : Rempart - Desclée de Brower,
médiévale, université de Bourgogne, 2004, p. 21. Schweitz coll. Patrimoine vivant, 2010, p. 106 ; Crouy-Chanel
(Daniel), « Châteaux et forteresses du Moyen Âge en Val (Emmanuel de), « La première décennie de la couleuvrine,
de Loire, Touraine, Anjou, Berry, Orléanais, Vendômois, 1428-1438 » in : Prouteau (Nicolas) (et al, dir.), Artillerie
marche bretonne » Tours : CLD, 2006, p. 73. et fortification, 1200-1600, Rennes : PUR, 2011, p. 87-98.
une hauteur de 0,30 à 0,90 au-dessus du sol. téristique d’après 1450 pour la Bourgogne97.
Elles étaient faites pour l’usage de bouches à Elle semble adaptée à la chambre d’artillerie
feu semi-portatives sur affût. du niveau intermédiaire de la tour orientale,
- Dans le premier cas, celui d’au moins deux principalement pour la canonnière à fente de
des trois postes de tir de la terrasse d’artillerie visée. Il est en revanche difficile de savoir si les
de la tour ouest, les canonnières se trouvent canonnières à fente de visée du niveau inférieur
presque au ras du sol et ont dû être utilisées de la tour ouest sont un peu au-dessus du sol
par des affûts bas et lourds, posés ou à roues. d’origine ou d’une allège. Nous imaginerions
Cette mise en œuvre d’affût est attestée dans plus volontiers le second cas. En Bourgogne,
les décennies 1430 et 1440 en Bourgogne87, couleuvrines, veuglaires, et crapeaudeaux sont
mais le système des canonnières dans l’allège, mentionnés dans les inventaires ducaux de
lui, est utilisé durant les trois premiers quarts 1430, 1453 et 1456 et ces canons mesurent 2,5 à
du xve siècle88. Cette position était utilisée 3 pieds de long sans leurs affûts98.
en particulier pour les veuglaires, appella- Les ouvertures latérales de la salle intermé-
tion courante désignant à la fois un système diaire de la tour orientale sont de simples larges
répandu de chargement de la poudre par une fentes de tir au-dessus d’une allège à degrés
culasse mobile89, et un modèle en soit, apparu tournants. Elles sont sans doute destinées à être
vers 1400 selon Alain Salamagne90, en usage de desservies par les mêmes armes portatives que
1415 à 1470 principalement selon Emmanuel les archères-canonnières. Mais nous n’avons
de Crouy-Chanel91. Ces armes mesuraient de 1 jamais identifié d’encoches dans les joues des
à 8 pieds de long (le plus souvent de 4 à 5)92, et embrasures, c’est-à-dire de traces de supports
pouvaient servir tant à l’intérieur des tours que de la gueule d’armes à feu portables, destinées
sur les courtines93. à faciliter l’épaulement.
- Le second cas correspond à des ouver- Deux embrasures de tir sont quadrangu-
tures de tir à allège non percé. Elles étaient laires sans ébrasement extérieur. Leur base se
alors associées à des pièces à feu semi-porta- trouve à environ 1 m au-dessus du sol. L’une
tives posées sur un bâti de bois non réglable ou est desservie par l’ensemble de la plate-forme
chevalet94. Cette mise en œuvre permettait de supérieure de la tour est. L’autre se trouve sur
supporter des armes comme le veuglaire ou le la courtine nord (4 pieds de large). La première
crapeaudeau (utilisé de 1430 à 1450 environ95), permettait l’usage d’une arme sur affût haut et
et même des couleuvrines96. Elle serait carac- à roues, avec recul permettant un rechargement
par la gueule, par exemple une serpentine. Une
87. Mouillebouche, Les maisons fortes… p. 205. plate-forme intérieure pouvait compléter la
88. Schweitz, « châteaux et forteresses… » p. 111 ; largeur de la courtine dans le second cas, pour
Crouy-Chanel, Canons médiévaux… p. 86. la circulation. Mais il faut sans doute l’associer
89. Beyffete, L’art de la guerre… p. 112, 113, 118. à une arme fixe, arrimée, et à chargement par
90. Salamagne, « Le canon et la fortification… » p. 32. chambre mobile (veuglaire, crapeaudeau...)
91. Crouy-Chanel, Canons médiévaux… p. 54-56, 69,
83. Durant la guerre de Cent Ans, des armes
92. Willaime (Bernard), Le château de Châtel-sur-Moselle, à feu ont été fabriquées à Langres même, où
étude archéologique, thèse de doctorat de troisième cycle,
s. dir. Michel Bur, université de Nancy 2, 1981, p. 396. des canons étaient fondus dès 136199. Le duc
93. Mesqui, Châteaux et enceintes… t. 1, p. 85. de Bourgogne, pour équiper en armes à feu ses
94. Ibid., t. 1, p. 303 ; t. 2, p. 31.
95. Crouy-Chanel, Canons médiévaux… p. 77-78. 97. Mouillebouche, Les maisons fortes… p. 205.
96. Jaquier (Élizabeth), « Les châteaux bourguignons 98. Jacquier, « Les châteaux bourguignons.. » p. 157,
pendant la guerre de Cent Ans. Leur mise en défense : 162, Schweitz, « Châteaux et forteresses... » p. 111
artillerie, garnisons, campagnes de fortification », Château 99. Javernault (O.), Mémoires historiques de la ville de
Gaillard - études de castellologie médiévale n° 19, Caen : Langres… Bibliothèque municipale de Langres, ms. 144,
CRAM, 2000, p. 164. p. 96.
châteaux (dont les places fortes du charollais Le site est de plus équipé de nombreux
à partir de 1409-1410), a acheté au moins en attributs de défense qui ne semblent pas être
1413 des canons et bombardes à des maîtres et un simple symbolisme morphologique ou un
frères canonniers de la ville de Langres100. Un mimétisme. Ils ne sont pas épars, mais compo-
inventaire de l’artillerie langroise a eu lieu en sent une vraie fortification. Ces équipements
1414 et il en a encore été fabriqué en 1425101. sont : la plate-forme entourée de fossés larges et
Des canons furent refondus pour reprendre des en eau109, des courtines de 6,5 pieds d’épaisseur
fortifications voisines en 1434, suite au siège de à chemin de ronde et parapet, un flanquement
la cité pendant 12 jours102. – même incomplet – par des tours d’angle
dont la majorité des niveaux sont dévolus au
Situation dans une classification : une maison tir, des orifices de tir (canonnières, à fentes de
forte ? visée ou non, fentes de tir larges) autorisant
Les maisons fortes associent des statuts, des un véritable usage d’artillerie non portative,
morphologies et des fonctions très variables, un logis seigneurial adossé à une courtine110,
mais elles sont en premier lieu un logis forti- accolé à la plus grosse tour au nord-ouest et à
fié implanté à la campagne103 et équipé d’élé- la tour-porche. Un rôle très secondaire semble
ments de défense active104. Parmi ces fonctions avoir été laissé à l’habitat seigneurial lors de la
– militaire, agricole, résidentielle, juridique et conception du site. Et cette place ne semble pas
symbolique – des dominantes peuvent exister avoir possédé la structure bipartite, la chapelle,
et évoluer. la tour donjon, le crénelage qui accompagnent
La maison noble nord de Charmoilles affiche souvent un chastel, alors que non loin de là les
en premier lieu sa situation en limite de village maisons fortes bourguignonnes sont pourtant
et un rapport prééminent avec l’eau (contrôle souvent dotées de ces derniers111. La tour-
d’un confluent de la Coudre, d’un gué, défense). porche et l’usage abondant de canonnières à
Cette localisation est assez typique, non seule- fentes de tir et ébrasement intérieur caractéri-
ment des maisons fortes champenoises situées sent assez bien ces dernières, mais pas l’épais-
dans la mouvance directe du comte105 ou de seur importante des courtines, une longueur de
l’évêque et organisées à partir d’une grande plus de 60 m, la construction de l’ensemble en
plate-forme quadrangulaire106, mais aussi des une seule campagne, et la tenue par le seigneur
maisons fortes lorraines107 et de bien d’autres de plusieurs villages112.
encore108.
À Charmoilles, une dotation défensive
100. Jaudeau (Xavier), L’armement dans les châteaux
ducaux en Bourgogne du XIVe au XVe siècle, Mémoire de
plutôt lourde pour une seigneurie partagée
maîtrise d’histoire, université de Dijon, 2001. ouvre donc la possibilité, malgré les fluc-
101. Piépape, Histoire militaire… p. 73. tuations de dénomination anciennes ou de
102. Ibid. p. 100. vocabulaire de classement contemporain, que
103. Sirot, Noble et forte maison… p. 21, 34. le qualificatif de maison forte soit ici dépassé
104. Debord, Aristocratie et pouvoir… p. 215-216. quant à l’équipement, ou mal adapté quant à la
105. Guilbert (Sylvette), « Les maisons fortes dans le fonction. Ainsi, les maisons fortes ont souvent
diocèse de Châlons-sur-Marne à la fin du Moyen Âge »
in : Bur, La maison forte au Moyen Âge… p. 175-184, ici
p. 178.
106. Bur (Michel), « Pourquoi un colloque sur la maison
Château-Gaillard n° 22, 2006, p. 175-180, ici p. 176.
forte au Moyen Âge ? » in : Bur, La maison forte au Moyen
Âge… p. 7-11. 109. Jolybois, La Haute-Marne… p. 112.
107. Giuliato (Gérard), Châteaux et maisons fortes en 110. Giuliato, Châteaux et maisons fortes… p. 45.
Lorraine centrale, (document d’archéologie française, 33), 111. Pesez « Maisons fortes, manoirs, bastides… » p. 332,
Paris : Maison des Sciences de l’Homme, 1992, p. 27, 35, 333.
39, 41, 49, 55, 62. 112. Mouillebouche, Les maisons fortes… p. 135, 136,
108. Goeller (Sarah), « Les maisons fortes de la partie méri- 139, 143, 144, 147, 148.
dionale du Bas-Dauphiné du XIIe au début du XVIe siècle »
été fossoyées à partir du milieu du xive siècle113, semble avoir été assez courant119, afin d’éviter
et en imaginant les anciennes douves, l’on des prétentions a posteriori. Ce système nous
pourrait attribuer au site de Charmoilles le semble présenter des ressemblances avec celui
qualificatif germanique de wasserburg s’il n’avait de la mansion, existant à la même époque en
une connotation de résidence pour seigneur lyonnais120. Le qualificatif de « maison et forte-
important114. Par ailleurs, quand apparaissent des resse » est donc peut-être celui qui lui convien-
tours imposantes, on passerait dans la catégorie drait le mieux, jusqu’à son démantèlement
« chastels et forteresses », même si les frontières dans les années 1472-1481121. Le terme « chastel
entre maison forte, très forte et château sont et maison forte », apparu à la fin du xive siècle, est
parfois difficiles à tracer115. Cette fortification également intéressant122, puisqu’il lui est attri-
semble avoir été du type château-cour de plan bué en 1492, époque à laquelle l’enceinte avait
orthogonal, comme il s’en est fréquemment été démontée du côté du village et de Langres,
construit dans le second tiers du xve siècle116. et le caractère ouvert du site illustrait déjà la fin
Les murs des courtines sont plutôt épais, ce de son rôle stratégique et sans doute un déclas-
qui renvoie à la tendance à l’épaississement des sement. La construction d’un plus grand logis,
maçonneries associé à l’usage de boulets métal- d’une maison seigneuriale, à la fin de l’époque
liques à partir de 1440117. Il a aussi été constaté moderne, a donné par la suite plus de confort
que la maison forte pouvait avoir des allures de au remplacement de la fonction militaire par la
forteresse et que les maisons fortes de la fin du fonction de résidence aristocratique, d’apparat.
xve siècle devenaient souvent des chastels118. En Elle doit coïncider avec le développement de la
ces temps de transition, c’est le manoir de la fonction économique (élevage des pigeons, des
Baronnerie, simple maison plane située plus à cochons, vivier ?)
l’ouest, qui a été qualifié de maison forte en 1492
et en 1519.
La place forte du nord nous semble donc
avoir été construite comme un poste militaire
avancé du second quart du xve siècle, destiné
à la tenue d’une frontière, à la surveillance de
routes, et pouvant aussi servir de refuge à l’oc-
casion. Ce fortalicium était équipé en artillerie
et a été le siège d’une garnison le plus souvent
dirigée par des écuyers. Ce choix de confier la
direction du lieu à une petite noblesse militaire
Conclusion