Sommaire | juin 2019
Éditorial
4 | Pourquoi tant de haines ?
› Valérie Toranian
Dossier | Au cœur de la haine
8 | Les haines hexagonales
› Ran Halévi
16 | De la « haine de soi » à la haine des élites
(sur un impensé « petit-bourgeois »)
› Jacques de Saint Victor
24 | Marie-Antoinette Messaline
› Chantal Thomas
32 | Paris-province, aux sources d’un ressentiment
› Olivier Grenouilleau
39 | L’opinion et les intellectuels : exorde à ceux qui nous détestent
› Alain Minc
47 | Aldo Naouri. « Il n’y a pas d’éducation sans refoulement »
› Valérie Toranian
54 | Démocratie ou médiocratie ? Tocqueville et Gobineau :
regards croisés sur la Suisse
› Robert Kopp
61 | La haine des juifs au nom des Lumières : le cas Voltaire
› Pierre-André Taguieff
70 | Femmes tondues de l’épuration : une haine libératrice ?
› Olivier Cariguel
74 | La haine de Mr Hyde
› Jean-Pierre Naugrette
80 | La grande jacquerie de 1358
› Jean-Paul Clément
84 | La haine n’a plus droit de cité, alors elle s’en empare
› Marin de Viry
Littérature
90 | Meurtre dans la cathédrale
› Sébastien Lapaque
97 | Écrivaste
› Sophie Fontanel
103 | Joseph Peyré (1892-1968), un écrivain classique, témoin
de son temps
› Christian Manso, Daniel-Henri Pageaux et Pierre Peyré
110 | Miguel de Unamuno ou la nécessaire agonie du christianisme
› Céline Laurens
2 JUIN 2019
Études, reportages, réflexions
118 | L’impuissance stratégique de l’Occident au Moyen-Orient
› Renaud Girard
124 | Voyage dans une Syrie sous sanctions
› Frédéric Pichon
129 | Quelle Europe pour l’Allemagne en 2019 ?
› Bernard de Montferrand
138 | Le Bauhaus : l’unité nouvelle de l’art et des techniques
› Eryck de Rubercy
143 | L’économie comportementale réduit-elle nos libertés ?
› Annick Steta
150 | L’école des empereurs
› Alissa Descotes-Toyosaki
Critiques
158 | Livres – Des bottines rouges à talons de cuivre
› Michel Delon
160 | Livres – La fondatrice immaturité du moi
› Patrick Kéchichian
162 | Livres – Philippe Raynaud
› Laurent Gayard
165 | Livres – Le culte des contraires
› Stéphane Guégan
169 | Livres – Deux satires
› Frédéric Verger
170 | Livres – De Babar à Vogue, la saga des Brunhoff, famille
d’exception
› Olivier Cariguel
173 | Cinéma – Borgen
› Richard Millet
175 | Expositions – « Les rues sont nos pinceaux, les places sont
nos palettes »
› Bertrand Raison
178 | Disques – Buñuel à l’opéra
› Jean-Luc Macia
Les revues en revue
Notes de lecture
JUIN 2019 3
Éditorial
Pourquoi tant de haines ?
« Tout grief n’est pas nécessairement de la haine », écri-
vait Shakespeare dans Le Marchand de Venise. Réduire
le mouvement des « gilets jaunes » à l’expression des
haines qui se sont manifestées pendant cette séquence
violente serait une erreur. Mais sa brutalité décom-
plexée nous renvoie à l’imaginaire révolutionnaire dont sont pétries
l’histoire et l’âme françaises. Sommes-nous au plus profond de nous-
mêmes d’irréductibles sans-culottes ? La passion égalitaire ne peut-elle
se déployer au pays de Rousseau qu’au prix de la violence ?
Haine des élites, haine de Paris, haine du président, haine des
médias, et jusqu’à la haine des juifs… Quels sont les germes de cette
détestation qui à l’heure des réseaux sociaux acquière une visibilité
inédite ?
Pour l’historien Ran Halévi, la haine fait partie de notre legs révo-
lutionnaire. L’héritage le plus puissant et le plus durable est une haine
« dont certains traits continuent à habiter notre tempérament national,
[...] : la haine des privilèges, l’autre nom de la passion de l’égalité ». Il y a
toujours « des aristocrates à maudire, des immunités à pourfendre – ou
à réclamer – et un pouvoir à faire vaciller à défaut de l’abattre ».
Dès les premières heures du mouvement, Emmanuel Macron,
monarque haï, cristallise l’aversion. Il doit « disparaître ». La guillo-
tine est évoquée. Son palais, l’Élysée, est la cible déclarée du mou-
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vement. Et la première dame devient l’objet de propos orduriers.
« Nous, on veut voir Brigitte à poil sur un tas de palettes », s’écrie
une manifestante.
Cette allusion au sexe et à la nudité n’est pas sans évoquer les pam-
phlets qui mettaient en scène sous l’Ancien Régime la reine Marie-
Antoinette. Comme le rappelle Chantal Thomas, « il s’agit de réduire
la reine à n’être qu’un corps naturel et pire, un corps de prostituée, un
corps livré à tout le monde, et même un corps bestial ». Pour l’his-
torienne, « Marie-Antoinette va focaliser sur elle la responsabilité de
tous les crimes. Elle est le bouc émissaire par excellence, l’être à l’ori-
gine même du mal, à la fois social et moral. Marie-Antoinette et non
Louis XVI. Elle est plus visible. Elle a davantage d’éclat et de présence
que son époux. L’imagination populaire va projeter sur elle la licence
érotique “normalement” l’apanage du roi ».
Jacques de Saint Victor explore la « haine de soi » devenue le trait
marquant de la « petite bourgeoisie » de la fin du XXe siècle. « Elle
s’était rêvée en nouvelle bourgeoisie épanouie, jouisseuse, globe-
trotteuse, aspirant à jouer dans la cour du “nouveau capitalisme”, reje-
tant toutes ses traditions d’épargne et de prudence qui l’avaient carac-
térisée durant deux siècles. » Selon l’historien, la « haine tournée vers
les “élites” [...] est d’autant plus virulente qu’elle trahit secrètement un
sentiment de s’être perdu et de s’être fait rouler ».
La haine des élites qui caractérise le mouvement populiste partout
dans le monde est-elle justifiée ? Alain Minc, qui en est la brillante
incarnation, la trouve en partie méritée. Les élites françaises ont la
légitimité de la compétence mais leur « problème majeur [...], c’est
qu’elles ne sont plus représentatives. L’endogamie a continué à se déve-
lopper ; l’ascenseur social a régressé. On compte à l’École polytech-
nique moins de représentants des milieux sociaux les plus modestes
qu’il y a cinquante ans ». « C’est nous qui en sommes responsables,
estime-t-il, ainsi que notre incapacité à nous adapter à un nouveau
contexte. »
Les ronds-points occupés par le mouvement des « gilets jaunes », au
cœur de cette France périphérique des oubliés du système, sont-ils le
symbole réactualisé d’une opposition entre Paris et les provinces, entre
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un pouvoir centralisateur et des régions méprisées ? Pour l’historien
Olivier Grenouilleau, les événements récents nous ont montré que les
identités régionales sont toujours là. « Sans doute se sont-elles même
renforcées dans une société française de plus en plus fracturée, où l’on
oppose jeunes et anciens, urbains et ruraux, “mondialistes” et “popu-
listes” et communautés de tous genres. » Et, souligne-t-il, « la force
du ressentiment est sans doute aujourd’hui aussi forte à l’encontre
de ce qui peut être perçu comme une société de cour qu’à l’époque
où la monarchie louisquatorzienne “inventait” l’image d’une province
culturellement arriérée ».
Les haines recuites, le ressentiment, la jalousie, l’amertume : les
passions tristes nous gouvernent et les dérapages des « gilets jaunes »
n’en constituent qu’une expression conjoncturelle. L’antisémitisme est
l’illustration vivante d’une haine qui traverse les temps et les époques,
de la judéophobie antique à l’antisémitisme arabo-musulman en pas-
sant par l’anti-judaïsme chrétien. Les Lumières n’y échappent pas.
Ainsi Voltaire reprend à son compte la haine du genre humain impu-
tée aux juifs et leur « cruauté incomparable, qui les rendrait étrangers
à la civilisation », rappelle Pierre-André Taguieff.
Et si la haine était le propre de l’homme ? Oui, affirme le pédopsy-
chiatre Aldo Naouri, pour qui toutes les cultures et morales, de tout
temps, ne visent qu’à la brider et la contenir. La haine « repose sur l’as-
surance d’avoir raison en toute chose et sur l’extrême susceptibilité qui
accompagne une telle certitude », lorsque l’éducation n’a pas permis
de refouler nos sentiments négatifs. La motivation des casseurs relève
de ce phénomène de vengeance mortifère et suicidaire, constate-t-il.
Comme des adolescents qui n’auraient pas renoncé à leur « illusoire
toute-puissance infantile »…
Valérie Toranian
6 JUIN 2019
dossier
AU CŒUR DE LA HAINE
8 | Les haines hexagonales 61 | La haine des juifs au
› Ran Halévi nom des Lumières : le cas
Voltaire
16 | De la « haine de soi » à la › Pierre-André Taguieff
haine des élites
(sur un impensé « petit- 70 | Femmes tondues de
bourgeois ») l’épuration : une haine
› Jacques de Saint Victor libératrice ?
› Olivier Cariguel
24 | Marie-Antoinette Messaline
› Chantal Thomas 74 | La haine de Mr Hyde
› Jean-Pierre Naugrette
32 | Paris-province, aux sources
d’un ressentiment 80 | La grande jacquerie de
› Olivier Grenouilleau 1358
› Jean-Paul Clément
39 | L’opinion et les
intellectuels : exorde à ceux 84 | La haine n’a plus droit de
qui nous détestent cité, alors elle s’en empare
› Alain Minc › Marin de Viry
47 | Aldo Naouri. « Il n’y a pas
d’éducation sans refoulement »
› Valérie Toranian
54 | Démocratie ou
médiocratie ? Tocqueville et
Gobineau : regards croisés
sur la Suisse
› Robert Kopp
LES HAINES
HEXAGONALES
› Ran Halévi
D ans l’abondant répertoire de nos guerres civiles,
la haine a toujours écrit sa partition, à la fois fer-
ment et vecteur de nos fièvres hexagonales. Haines
religieuses, sociales, politiques, idéologiques…
Sans oublier nos haines nationales, aussi ardentes
et onéreuses, mais différentes puisqu’elles tendaient, tant bien que
mal, autant à nous unir qu’à nous diviser face à nos « ennemis héré-
ditaires » : d’abord l’Angleterre – « cette autre Carthage », dira Saint-
Just – jusqu’aux lendemains de Waterloo ; puis l’Allemagne, qui en
prendra le relais à la faveur de deux terribles défaites militaires, en
1870 et en juin 1940.
Nos haines civiles, de la Renaissance au temps présent, n’ont cessé
d’imprégner les événements et les passions qui allaient nous désunir :
les conflits de religion et leurs fureurs inexpiables ; la révolution fran-
çaise et sa traîne interminable ; nos luttes des classes, partisanes ou
intellectuelles ; plus récemment, nos dissentiments acrimonieux sur la
nature de notre lien national… Et enfin, la crise des « gilets jaunes »,
qui a attisé le poison de la haine par des expressions de rage et de vio-
lence depuis longtemps oubliées.
8 JUIN 2019
au cœur de la haine
Elle a réveillé l’« anarchisme latent du peuple français », dont parle
Raymond Aron, et ressuscité l’attirail familier de nos convulsions pas-
sées : inondation des médias par un « marathon de palabres » (Aron
encore), rumeurs de complot, conflits de légitimité, scissions, exclusions,
dérapages, déprédations… On voyait ainsi, semaine après semaine, des
porte-parole échevelés défiler sans fin dans les médias pour prononcer
des sermons rhapsodiques sur la souveraineté du peuple, disserter sur les
institutions et réclamer, au choix, le renvoi du gouvernement, la destitu-
tion du chef de l’État, de nouvelles élections,
Ran Halévi est historien, directeur
une nouvelle République. Ce mouvement a de recherche au CNRS, professeur
produit lui aussi ses « modérés », ses jacobins, au Centre de recherches politiques
ses « enragés »…, mais servis cette fois par les Raymond-Aron et directeur de
collection aux Éditions Gallimard.
moyens redoutables de l’arsenal numérique,
qui mettait leur virulence désinhibée à la portée d’un énorme auditoire ;
jusqu’à transformer Facebook en une section sans-culotte virtuelle à
vaste échelle. Surtout, cette crise, partie d’une révolte fiscale spontanée,
est devenue rapidement le théâtre de déchaînements haineux, actes et
paroles, contre les riches, les banques, les juifs, les politiques et, pour finir,
contre le président de la République en personne, devenu la cible élective
des insurgés. « La colère se transformera en haine si vous continuez, de
votre piédestal, à considérer le petit peuple comme des gueux », préve-
nait un collectif baptisé « La France en colère ». Lesquels gueux allaient
bientôt livrer son effigie à l’exécration publique avant de la pendre et de
la décapiter. Il flottait sur ces événements l’ombre sinistre de l’an II, dont
nos hébertistes professionnels ne manquaient pas de célébrer le souvenir.
La haine, on s’en doute, n’est pas une spécialité exclusivement
française. Elle a également beaucoup servi ailleurs. Curieusement, elle
n’a jamais constitué un véritable objet de savoir. Et pour cause : cette
notion polysémique se présente tout à la fois comme une émotion,
un sentiment, une idée, un préjugé, une passion, une forme de ratio-
nalisation… ; elle est un composé d’attitudes et d’humeurs que les
circonstances ne cessent de travailler et d’infléchir.
Elle ne figure pas non plus parmi les passions maîtresses que
nomme la philosophie politique, de Thucydide à Thomas Hobbes et
au-delà : la peur ou la recherche de la sécurité ; l’avidité ou la recherche
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au cœur de la haine
des biens matériels ; l’honneur ou la recherche de la gloire. C’est à la
première qu’elle s’attache le plus naturellement. La peur et la haine,
« espèces si proches l’une et l’autre », selon le mot de Georges Berna-
nos, forment un redoutable alliage dont l’auteur des Grands Cime-
tières sous la lune pressentait prophétiquement les déchaînements vol-
caniques (1). Cette parenté-là a elle aussi un long passé.
L’histoire de nos haines hexagonales n’est pas écrite, si ce n’est par
fragments. Et elle n’est pas faite d’un seul tenant. La haine réfléchit
toujours les croyances et les passions qui agitent son époque. Au temps
des guerres de religion, elle revêt un caractère quasi apocalyptique.
L’aversion mortelle que vouent les catholiques aux fidèles de « la reli-
gion prétendue réformée » se nourrit des terreurs paniques que leur
inspire cette hérésie, car elle menace de compromettre leur espérance
de salut. Les huguenots, eux, accusent les catholiques d’avoir trahi l’es-
prit de l’Évangile en l’adultérant par des dogmes et des préceptes qui
lui sont étrangers ; en édifiant une Église, cette « grande prostituée de
Babylone », et en sacrant à sa tête un souverain pontife, cet antéchrist
œuvrant au service du diable. Pendant la dernière guerre de religion
(1585-1598), les catholiques intransigeants vont étendre leurs inimi-
tiés à ceux qu’ils gratifient de l’épithète infamante de « politiques »,
des magistrats pour la plupart, qui se sont résignés à la rupture de
l’unité religieuse du royaume et qui prônent la coexistence légale des
deux cultes. Désormais, plaident-ils, c’est ailleurs que dans la commu-
nauté de la foi qu’il faut chercher un nouveau principe d’unité, néces-
sairement aconfessionnel. Or, pour les catholiques irréductibles, une
cité fondée sur la dissociation des deux sphères paraît d’autant moins
concevable qu’elle serait privée de la bénédiction divine : ils accusent
les « politiques », à tort du reste, de hisser l’étendard de l’athéisme (2).
Ce moment inaugural de nos haines modernes devait résonner
longtemps dans les mémoires, de part et d’autre, avant que le Code
civil y apporte un début d’apaisement.
La Révolution allait « politiser » la haine en l’abreuvant de toute la
panoplie des accessoires qui lui servent de relais – la peur, le soupçon,
les rumeurs, la hantise du complot... Désormais, c’est un nouveau dieu
– le peuple – et une nouvelle hérésie – la trahison des principes – qu’on
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les haines hexagonales
invoque contre ses ennemis, réels ou imaginaires. Dans les haines révo-
lutionnaires, prolixes, versatiles, féroces, il n’est pas toujours aisé de faire
la part des inimitiés personnelles, des enjeux de pouvoir ou des luttes
idéologiques, ce qui ne les empêche pas d’être sanglantes. Ici, la quali-
fication d’« ennemi du peuple » tient lieu de chef d’inculpation poten-
tiellement mortel envers un homme, un parti ou tout autre « ci-devant »
qui s’attire, à tort ou à raison, cette épithète infamante.
Mais il existe aussi une fabrique idéologique de la haine, dont les
artisans distinguent la « bonne » haine – saine, franche, civique – de la
« mauvaise » – insidieuse, intéressée, contagieuse surtout. Savoir haïr,
explique Brissot au début de la Révolution, c’est faire preuve de matu-
rité révolutionnaire. Et Saint-Just, autre précepteur de la chose, invi-
tera la Convention en 1792 à mettre en pratique la pédagogie d’une
haine toute patriotique : « Faisons tout pour que la haine des rois passe
dans le sang du peuple. (3) » Ce n’était pas donné d’avance.
Haine sociale, « haine de la bourgoisie »
Au XIXe siècle, c’est la question sociale qui embrase les passions. À
la différence de l’époque révolutionnaire, elles ne portent a priori ni sur
les individus ni sur des factions. Les partisans de la révolution socialiste
déclarent la guerre au capitalisme, non aux capitalistes en tant que tels ;
pour un bon marxiste, ces derniers ne sont que les supports des rapports
de production qui dépassent leur personne particulière. C’est Lénine
qui allait franchir le pas en considérant la haine comme un moteur
nécessaire à la lutte des classes. Il en usera sans compter.
Le XIXe siècle constitue également le terreau d’autres passions, plus
ou moins entremêlées, qu’on a réunis sous l’appellation commune de
« haine de la bourgeoisie ». Dans un sens très général, cette expression
renvoie à la détestation de la modernité (4). En termes moins abs-
traits, elle désigne plusieurs genres d’affects. À caractère social : c’est
le mépris – plus que la haine, d’ailleurs – qu’éprouvent les survivants
de l’Ancien Régime, anciens aristocrates et hommes d’Église, mais
aussi les jeunes intellectuels et les « roués » sans ascendance, envers
JUIN 2019 11
au cœur de la haine
cette France des notables et les bourgeois qu’elle a élevés, égoïstes,
prosaïques, réfractaires à toute notion de grandeur – les Grandet, les
du Bousquier, les Birotteau… immortalisés par Balzac. D’ordre socio-
économique : c’est l’hostilité envers les riches, les enrichis, les parvenus
et tout ce qui s’apparente aux bienfaits que procure l’éminence sociale.
De type psychologique : ce sont les contradictions intimes qui mettent
le bourgeois en contradiction avec lui-même. Enfant de la liberté et de
l’égalité, il lui arrive d’en démentir les promesses par son avidité des
distinctions symboliques, sa passion du bien-être matériel, ses préven-
tions contre le suffrage universel et, plus généralement, par sa crainte
de voir appliquer dans toutes leurs conséquences les principes démo-
cratiques qu’il célèbre par ailleurs (5).
Cette notion, la « haine de la bourgeoise », recouvre ainsi un éven-
tail d’attitudes et de sentiments passablement hétérogène, dont la filia-
tion avec la haine de la démocratie qui va exploser dans la première
moitié du XXe siècle dans le sillage des régimes totalitaires n’est pas
aisée à établir.
La scène primitive des haines françaises
Il est, en revanche, une haine dont certains traits continuent à
habiter notre tempérament national. Elle nous a été léguée par la révo-
lution française, dont elle défraie le cours d’un bout à l’autre. Parmi
les haines révolutionnaires – de l’aristocratie, de la contre-Révolution,
de la modération –, elle aura été la plus puissante et la plus durable :
la haine des privilèges, l’autre nom de la passion de l’égalité. On ne
saurait la saisir pleinement, hier comme aujourd’hui, sans interroger
concomitamment notre relation complexe au pouvoir et à celui qui
l’incarne. La souveraineté, les privilèges : ce sont les deux grands res-
sorts de l’esprit révolutionnaire.
La Révolution eut beau vouer les « Capets » à l’abjection et décla-
rer la haine aux « tyrans », les Français n’ont jamais réussi à détester
Louis XVI. Et il leur faudra plus d’un siècle pour renoncer définitive-
ment à la monarchie. Il subsiste dans notre attachement infaillible au
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les haines hexagonales
principe de la souveraineté nationale comme un remords monarchique,
entretenu par le souvenir du régicide, un « refoulé » royal auquel nous
avons fini par donner une traduction constitutionnelle. Mais cet accom-
modement singulier ne nous empêche pas d’opposer, parfois violem-
ment, nos titres de légitimités à nos monarques républicains. Et là, nous
rejouons, souvent sans le savoir, la scène primitive de 1789.
Le tout premier acte de la Révolution – l’institution des états géné-
raux en Assemblée nationale – signifie rien de moins que la destitution
du monarque absolu comme source de tout pouvoir légitime. On le
sait, c’est le conflit sans issue entre les trois ordres qui a ouvert la voie à
cette révolution de la souveraineté. Louis XVI, ébranlé et à cours d’ex-
pédients, s’est ainsi trouvé contraint de l’avaliser, mais sans l’accepter
pour autant. Se met alors en place une « concurrence de légitimités »
entre une représentation nationale n’ayant pour arme que l’autorité
des principes et une autorité royale à la fois vacillante et entée sur ses
vénérables fondations – avant d’être vaincue dans les journées d’Oc-
tobre. Mais, vaincue, elle ne disparaît pas pour autant : le roi reste le
seul butte-témoin du régime bientôt aboli qu’il continue néanmoins
d’incarner, tout en intégrant les institutions révolutionnaires, mais
ravalé au rang de premier fonctionnaire du royaume.
Le soupçon et la défiance, ces intarissables pourvoyeurs des haines
politiques, s’alimentent à ce face-à-face inexpiable entre l’ancien et le
nouveau souverain, chacun hanté par le déficit de légitimité que lui ren-
voie la figure de l’autre ; par sa propre vulnérabilité aussi et la crainte,
de part et d’autre, d’un coup de force – le tout sur fond de conjonc-
ture chaotique dont personne ne peut maîtriser le cours ni prédire les
lendemains. Louis XVI ne peut acquiescer au sacre de la souveraineté
nationale, qu’il tient pour une usurpation. Et les auteurs de cette dépos-
session ne peuvent imaginer qu’un monarque hier paré des atours de
l’investiture divine et du pouvoir absolu puisse y consentir un jour. Plus
le roi cède aux lois votées par l’Assemblée et plus il paraît suspect : cette
logique infernale le condamne à paraître, quoi qu’il fasse, comme l’en-
nemi irréductible de la Révolution qu’il est en effet. On ne peut expli-
quer autrement la succession des lois votées, de 1789 à Varennes, toutes
destinées à « dévitaliser » ses attributs constitutionnels.
JUIN 2019 13
au cœur de la haine
Le soupçon se trouve ainsi, dès l’origine, logé au principe du proces-
sus révolutionnaire, il en est le ressort et le combustible. On ne saurait
cependant le réduire aux dispositions psychologiques de ses artisans.
Ce sont les circonstances inaugurales de 1789 qui l’installent au cœur
de la dynamique révolutionnaire. Il nourrit la hantise du complot et
agite le fantôme – réel ou chimérique – de la contre-Révolution. C’est
que tout l’imaginaire révolutionnaire est structuré par l’idée d’une
lutte mortelle, irréductible, entre le régime qu’on vient d’abolir – mais
dont les rescapés ne sont pas disparus pour autant – et celui qu’on
cherche laborieusement à fonder.
La haine de l’Ancien Régime, entretenue par ses fossoyeurs, est
autant une construction idéologique qu’une réaction à cette présence-
absence. Or rien n’incarne mieux ce passé maudit que les « aristo-
crates » et leurs privilèges.
La haine des privilèges puise ses sources dans le long travail de dépos-
session de l’ancienne noblesse par le pouvoir absolu brillamment analysé
par Alexis de Tocqueville. En la destituant de ses attributs traditionnels
de classe dirigeante, en la défigurant par la fabrication monnayée des
titres de noblesse pour garnir les caisses du royaume, en lui prodiguant
des privilèges honorifiques et des exemptions, l’État royal finit par trans-
former la noblesse en une caste isolée, rivée à ses immunités et travaillée
par l’obsession de la différence qu’exacerbent son nivellement et son
oisiveté. Le poison du mépris social, qui nous est si familier, plante là ses
premiers germes. Des privilèges, écrira Tocqueville, la noblesse « n’avait
guère conservé que ceux qui font haïr les aristocraties et non ceux qui
les font aimer ou craindre […]. Lorsqu’on a abandonné la réalité du
pouvoir, c’est jouer un jeu dangereux que de vouloir en retenir les appa-
rences […]. On semble encore assez grand pour être haï, et l’on n’est
plus assez fort pour se défendre des atteintes de la haine ».
C’est dans la foulée de la convocation des états généraux que la
dénonciation des privilèges va prendre un tour incendiaire. Elle est
alimentée, surtout en province, par l’exigence des nobles de siéger
séparément dans les futurs états et leur attachement inflexible à leurs
exemptions fiscales. On observe ainsi la montée inexorable d’une haine
de l’aristocratie où se mêlent également des stratégies politiques visant
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les haines hexagonales
à délégitimer non seulement les privilèges mais l’existence même de
la noblesse. Puis, à Versailles, le conflit sans issue qui met aux prises
pendant des semaines le tiers état aux ordres privilégiés désigne ouver-
tement la noblesse à la fureur populaire, que va bientôt relayer un sou-
lèvement des campagnes – la Grande Peur – allumé par les rumeurs
d’un complot aristocratique.
Ce qui facilite l’extension contagieuse de cette haine anarchique
des aristocrates, c’est l’éclatement des structures professionnelles et
communautaires de la société. L’effondrement de l’Ancien Régime
emporte ce maillage traditionnel pour faire place à un corps d’indi-
vidus « désaffiliés », cette « matière première » des foules révolution-
naires – un atout inopiné pour la diffusion de la haine révolutionnaire.
Les élans de la nuit du 4 Août n’y vont rien changer. Cet épisode
célèbre où les nobles abandonnent volontairement leurs privilèges ne se
résume pas à la communion émouvante qui s’est emparée de l’Assem-
blée nationale le temps d’un vote. L’abolition des privilèges obéit à la
même logique d’affrontement et de soupçon qui oppose déjà les « deux
souverains ». Dès le lendemain de cette nuit fameuse, il paraît en effet
inconcevable à beaucoup de patriotes que la noblesse pût accepter de
bonne foi l’extinction de ses droits particuliers. Ses renoncements, loin
de la protéger, l’exposent au contraire à la défiance de ses vainqueurs,
que ni l’abolition de la noblesse l’année suivante ni ses tribulations ne
suffiront à éteindre.
L’avènement révolutionnaire noue ainsi la haine des privilèges,
l’obsession de l’égalité et la question du pouvoir pour en faire un trait
dominant de notre tempérament national. Ces passions-là, déjà si vives
en 1789, allaient traverser les Constitutions et les régimes jusqu’à nous,
trouvant toujours des aristocrates à maudire, des immunités à pour-
fendre – ou à réclamer – et un pouvoir à faire vaciller à défaut de l’abattre.
1. Cité par Pierre Hassner, « La revanche des passions », Commentaire, n° 110, 2005, p. 299-312.
2. Je suis ici l’analyse d’Arlette Jouanna, « Le temps des guerres de religion en France », in Arlette Jouanna,
Jacqueline Boucher, Dominique Biloghi et Guy Le Thiec, Histoire et dictionnaire des guerres de religion,
Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1998.
3. Je reprends ici quelques éléments de mon article « La haine révolutionnaire », L’Histoire, n° 419, jan-
vier 2016, p. 70-74.
4. C’est dans cette perspective que François Furet l’analyse dans Le Passé d’une illusion. Essai sur l’idée
communiste au XXe siècle, Robert Laffont, 1995, p. 20 et sq.
5. Idem.
JUIN 2019 15
DE LA « HAINE DE SOI »
À LA HAINE DES ÉLITES
(Sur un impensé « petit-bourgeois »)
› Jacques de Saint Victor
N os sociétés capitalistes sont schizophrènes, avaient
prétendu Gilles Deleuze et Félix Guattari (1). On
pourrait traduire à notre façon qu’elles oscillent sou-
vent entre narcissisme et dégoût. La « haine de soi »
fut, selon l’historien François Furet, une des carac-
téristiques de la bourgeoisie française du XIXe siècle qui triomphait
pourtant du féodalisme. Cette « haine de soi » est devenue le trait
marquant de la « petite bourgeoisie » de la fin du XXe siècle. Parler
du « petit-bourgeois », concept méprisant issu du marxisme, est une
façon différente, plus idéologique, d’évoquer selon moi cette vaste
nébuleuse que les sociologues qualifient de « classes moyennes » et qui
est aujourd’hui victime des mutations du capitalisme, dont elle a été
le soutien indirect dans les années quatre-vingt à deux mille. Comme
la bourgeoisie voltairienne du XIXe siècle était hantée par le désir de
se hisser sans le dire dans les rangs de l’aristocratie, la petite bour-
geoisie contemporaine s’était rêvée en nouvelle bourgeoisie épanouie,
16 JUIN 2019
au cœur de la haine
jouisseuse, globe-trotteuse, aspirant à jouer dans la cour du « nouveau
capitalisme », rejetant toutes ses traditions d’épargne et de prudence
qui l’avaient caractérisée durant deux siècles. Dès 2009, dans Il faut
sauver le petit-bourgeois, j’alertais sur les dangers de cette situation
pour les classes moyennes et populaires, y compris les ouvriers dont
certains avaient bazardé la fierté de leur bleu de travail (2). L’avenir a
été encore plus sombre qu’on ne pouvait l’imaginer et ces catégories
se sont réveillées abasourdies, sortant brutalement de leurs illusions
avec le « tournant populiste » de 2016 en Occident. Depuis, elles
en veulent farouchement à toutes les élites qui les ont entretenues
dans un rêve inabouti. Même si ces explications par la psyché collec-
tive ont toujours leur limite, le « sentiment anti-élitaire » qui ravage
aujourd’hui nos démocraties et se traduit en France par le mouvement
des « gilets jaunes » (et leurs soutiens tacites) doit être élucidé et on
peut en partie l’aborder par ce retour tardif du refoulé.
Tout a commencé au début des années quatre-vingt, quand les
élites ont décidé de sortir du compromis social-démocrate des « trente
glorieuses », qui faisait trop pencher la balance en faveur de la démo-
cratie au détriment du capitalisme. Ce fut le triomphe des réformes de
Ronald Reagan et de Margaret Thatcher dans les pays anglo-saxons et
le « tournant de la rigueur » en France mis en place par une « gauche
tendance Reagan » (Yves Montand). Ce tournant est aux origines loin-
taines de la crise de confiance dans laquelle se débattent aujourd’hui
nos sociétés en Occident (et pas seulement en France, comme vou-
draient le faire croire les thuriféraires du modèle anglo-saxon). Mais
cette crise est longtemps restée dissimulée Jacques de Saint Victor, historien
car les classes moyennes des années quatre- du droit et des idées politiques, est
vingt à deux mille ont été intimidées par professeur des universités (Paris-XIII
Cnam). Derniers livres parus : Histoire
un discours officiel, une doxa économico- de la république en France (avec
politique, qui les a conduites à croire que Thomas Branthôme, Economica, 2018)
cette nouvelle orientation ne les affecterait et Casa Bianca (Équateur, 2019).
pas. Au contraire, leur niveau de vie se maintiendrait, voire s’accroî-
trait. On les a persuadées qu’il n’y avait de toute façon par d’autres
issues (there is no alternative, le « Tina » thatchérien). Elles ont été
contraintes de crier avec Yves Montand « Vive la crise ! ». Face à la
JUIN 2019 17
au cœur de la haine
montée croissante des inégalités, les chroniqueurs économiques ras-
suraient les esprits en leur expliquant que la richesse allait « ruisseler »
– fameuse théorie bidon du ruissellement – des plus riches sur les plus
pauvres, ce qui rendait inopportun tout discours contre les inégalités.
Et si certains s’étonnaient de voir se développer des comportements
bizarres, de rencontrer de plus en plus d’individus hargneux, prêts à
tout, indifférents et cyniques tout à la fois, estimant que seul l’intérêt
privé existait, méprisant toute forme de préoccupation archaïque pour
le bien commun, il ne fallait pas s’inquiéter. Après tout, les écoles
de commerce enseignaient, après le film Wall Street d’Oliver Stone
(1987), que la « cupidité, c’est bien », Greed is good, comme le disait
Gordon Gekko, interprété par Michael Douglas. Ce fut le sacre des
« rafle-tout », qui ont commencé à accaparer une bonne partie de la
richesse produite. En 2008, juste au moment de la crise, une étude
de la Reserve fédérale américaine rappelait que les présidents des cin-
quante premières sociétés américaines étaient, en 2005, payés 500 fois
ce que gagnait l’Américain moyen, contre 40 fois dans les années
soixante-dix. Rien ne pouvait justifier sur le plan « technique » cette
hausse colossale, sinon le nouveau rapport de force entre actionnaires,
managers et salariés, évidemment au détriment de ces derniers (3).
Mais il est surtout à noter que nul ne remit profondément en cause
jusqu’en 2008 la doxa dominante car l’économie roulait plein gaz, ce
qui rendait la critique suspecte, pour ne pas dire illégitime. Même
quand il n’était guère convaincu de l’évolution du monde, le petit-
bourgeois, c’est-à-dire vous et moi – car, à de très rares exceptions,
nous sommes tous des petits-bourgeois –, avait dû s’y résigner. On lui
faisait même honte de se plaindre, le comparant à un « enfant gâté ».
Yves Montand, toujours dans « Vive la crise ! », suggérait aux télés-
pectateurs de cesser de geindre : « Les Européens n’ont jamais autant
consommé », affirmait-il. Ce fut le rêve des « années fric », celle des
années Tapie-Berlusconi, de la télé-paillettes et du tout-marché, bref,
l’illusion, après les « trente glorieuses », que le rêve post-1945 ne serait
pas fini pour les plus débrouillards. Les classes moyennes – et parfois
même populaires – occidentales ont semblé y croire. L’heure se vou-
lait à la « fête », la « teuf » permanente, nourrissant le fameux Homo
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de la « haine de soi » à la haine des élites (sur un impensé « petit-bourgeois »)
festivus festivus de Philippe Muray. C’est « l’après-dernier homme »
dont s’amusait l’écrivain qui, après la fin de l’homme historique,
voyait ce « plagiat pour l’homme » consacré en ultime étape.
Déstabilisation et souffrance morale
Si la majeure partie de la classe moyenne et populaire occiden-
tale, en tout cas « continentale », n’a peut-être jamais entièrement
adhéré à cette idéologie libérale-libertaire, elle a feint d’y croire. Elle
a abandonné toute « conscience de classe » pour se conformer aux
nouvelles valeurs dominantes, « troisième voie » blairiste ou « social-
libéralisme » de la gauche allemande, française ou italienne. Comme
le rappelait l’historien britannique Godfrey Hodgson, il y avait une
sorte de « peur d’être radicalement en désaccord avec son pays », un
sentiment produit, précisait-il, par « la machine médiatique, du politi-
cien à l’éditorialiste en passant par l’expert », toutes ces voix officielles
répétant à longueur de journée que nous étions sur la bonne voie et
qu’il suffisait d’accélérer encore un peu pour toucher le Graal (4).
On prit l’habitude d’ignorer les remarques des fâcheux sur le poids
croissant de la finance, les abus de multinationales prédatrices (Enron,
Worldcom, Parmalat, etc.), le scandale des paradis fiscaux (il serait
bien cruel de relire aujourd’hui la plupart des traités de droit fiscal
qui ne cessaient jusqu’en 2008 de faire l’éloge de ces juridictions non
coopératives au nom de la « fluidité »), la dérive d’une vision mana-
gériale des services publics, le risque d’une régression vers « l’État
gendarme » du XIXe siècle, avec sa « grande nuit sociale », les dérives
de l’hyper-individualisme, etc. Tout cela paraissait normal puisqu’il
n’y avait plus, disait-on, de société (There is no such thing as society,
affirmait Mme Thatcher), seulement des individus, si possible des
consommateurs.
Le petit-bourgeois a profité de ces années-là, tout en subissant
secrètement au fond de lui-même la souffrance morale de devoir
approuver une culture qui n’était pas précisément la sienne. L’ou-
vrier du début du XXe siècle avait une « conscience de classe » qu’il
JUIN 2019 19
au cœur de la haine
’aurait jamais troquée pour autre chose. Le petit-bourgeois de la fin
n
du XXe siècle a voulu oublier ce qu’il était, cherchant à s’évader sans
fin de sa condition. Il a combiné cette « haine de soi » au mépris tra-
ditionnel du marxiste et du capitaliste, toujours unis dans le dédain
du style de vie rangé, économe, prudent et « humaniste » du petit-
bourgeois. Si chacun s’imagine, de façon plus ou moins caricaturale,
le mépris de classe du grand bourgeois, il ignore celui des adeptes du
Manifeste du Parti communiste. Dans cet essai, Marx rivalise avec les
capitalistes pour parler du petit-bourgeois comme d’un être rêveur,
« à la fois réactionnaire et utopique », héritier de toute « l’idiotie de la
vie rurale », bref une classe constituant près de la moitié de l’huma-
nité qu’il vouait aux gémonies. La séquence des « trente glorieuses »
infirma totalement cette vision marxiste, en assurant le triomphe du
petit-bourgeois. Mais, après la fin de cette parenthèse, tout a changé :
le petit-bourgeois a accepté de troquer les valeurs qui lui avaient per-
mis de l’emporter. Il s’est mis à adhérer à la nouvelle idéologie domi-
nante et a même cru qu’il pourrait en tirer profit. Comme dans la
fable de La Fontaine, la grenouille a voulu se faire aussi grosse que le
bœuf. La télévision a été le principal vecteur de cette nouvelle aspi-
ration. C’est l’essayiste Christopher Lasch qui a résumé le mieux ce
processus en suggérant le rôle des médias dans la déstabilisation de
la classe moyenne occidentale. Par « leur obsession pour la jeunesse
et la richesse, le kitch sentimental, la célébrité, l’argent et le pouvoir,
leur indifférence pour les ouvriers et les pauvres, sauf comme objet
de satire ou de compassion », les responsables de la « société du spec-
tacle » n’ont pas simplement nourri le mépris de classe d’une élite
qui, à force de dévaloriser le public en lui offrant une culture enlai-
die qu’elle présupposait lui convenir, s’est habituée à tenir le reste de
l’humanité en grand mépris. Elle a aussi alimenté le regard distancié
des classes moyennes et populaires sur elles-mêmes. Les Deschiens en
sont une expression célèbre mais trop de choses ont déjà été écrites
sur « l’esprit Canal » pour y insister. La télévision berlusconienne du
« nouveau rêve » italien résume aussi bien ce phénomène. La petite
bourgeoisie nouvelle en catogan a préféré ricaner avec les élites qui se
moquaient d’elle. Indéniablement, elle n’a pas manqué d’avoir honte
20 JUIN 2019
de la « haine de soi » à la haine des élites (sur un impensé « petit-bourgeois »)
de ce qu’elle était, se jugeant trop « beauf » pour ne pas participer à ce
dénigrement qui conduisit à une forme de culture de la soumission à
la doxa dominante.
La « haine de soi » faisait jouer à ce spectateur en marge la partition
du bourgeois gentilhomme du nouveau capitalisme financier, accep-
tant les règles d’un jeu qui le marginalisait tout en lui donnant l’illu-
sion de faire partie de la fête. Caricature de cette soumission, ce jeune
apprenti de la « Star Ac’ » ne disposant d’aucun revenu mais affirmant
que Johnny Haliday, dans un de ses accès de « fureur citoyenne »,
avant de partir en Californie, avait bien raison de protester contre
le matraquage fiscal dont les vedettes faisaient l’objet en France (5).
Après tout, le sacre d’une nouvelle élite, celle des people, a considéra-
blement accentué l’illusion populaire de pouvoir faire partie un jour
des happy few. L’essor des people conforta chacun dans cette illusion
d’une réussite à portée de main. En effet, la plupart des people ne sont
pas, comme les élites anciennes, des personnalités se distinguant des
autres par leur éducation, leur culture ou même leurs responsabilités.
Rien ne les démarque sur le fond de leurs simples semblables, à l’image
des starlettes du « Loft » ou de toute la téléréalité, si ce n’est une valeur
très précieuse en ces temps de « civilisation du spectacle », la notoriété.
Le people, c’est au fond une petite bourgeoisie « titrée », un « prolé-
tariat moral » (Raphaël Draï) inculte et fier de l’être, qui a donné à
chacun l’illusion qu’il pourrait un jour incarner la quintessence de la
réussite humaine. C’est au fond le triomphe de ceux qui, à l’inverse
de l’artiste ou du créateur, ceux-là mêmes qui accumulent, comme le
disait Muray, « devoirs sur difficultés », se proposent au contraire de
vivre comme ils sont, des gens « pour lesquels la vie n’étant à chaque
instant que ce qu’elle est déjà, ne s’efforcent à aucune perfection et se
laissent entraîner comme des bouées à la dérive ». Ce triomphe d’une
culture people a eu un effet paradoxal : elle a débarrassé tout le monde
des derniers scrupules de l’humilité. Tout a paru possible. Ainsi a
commencé à émerger cette idéologie du « tout se vaut », l’« un vaut
l’autre » (ognuno vale uno) du Mouvement 5 étoiles et de beaucoup
d’autres mouvements populistes occidentaux qui vont triompher à
partir de la crise des subprimes.
JUIN 2019 21
au cœur de la haine
Car cette crise a eu un effet psychologique décisif en déchirant pro-
gressivement le voile des illusions. Au fond de lui, le petit-bourgeois a
probablement toujours su instinctivement ce que la crise des subprimes
allait lui révéler à partir de 2008 : le capitalisme ne sert, comme l’a rap-
pelé Jacques Attali, qu’une petite minorité (6). Mais il ne voulait pas
se l’avouer tant qu’il pensait tirer profit du système, quand bien même
le train filait vers l’abîme et qu’il ne participait à la fête qu’en troisième
classe. Comme la crise de 2008 a mis fin au voyage par étapes (car c’est
une crise de « basse intensité » du fait des amortisseurs sociaux existant
dans la plupart des pays occidentaux), il a fallu une dizaine d’années
avant que tous ses effets moraux ne se dessinent (contrairement à la crise
des années trente qui suit immédiatement le krach de 1929).
Lorsque le stade terminal du voyage est apparu – l’année 2016 sem-
blant marquer un tournant majeur en Europe –, des franges croissantes
des classes moyennes et populaires ont commencé à ouvrir les yeux et
à haïr tout (ou presque) ce qu’elles avaient adulé. Elles ont abandonné
cette « haine de soi » qui les conduisait à idolâtrer les élites et accepter
les rémunérations vertigineuses des grands patrons. Désormais tout est
apparu insupportable. C’est ainsi que d’aucuns ont pu interpréter le
renouveau du « populisme » en Europe (outre les questions identitaires,
qui relèvent d’un autre sujet). Certains ont commencé à renouer (sur
la forme) avec un certain discours révolutionnaire en parlant de « sou-
veraineté du peuple », en rejetant les illusions de la « gouvernance » et
du libéralisme des droits qui aurait couronné la dictature des minori-
tés ; ils tonnent contre les élites « corrompues » qui instrumentalisent
ces mêmes minorités. D’autres réhabilitent tardivement le « discours de
vertu » robespierriste et de « volonté générale ». Fini le rêve libéral trans-
formé en caricature patronale : du « laisser-faire » au « laissez-moi faire ».
En un certain sens, on brûle ce qu’on a adulé. Il y a un versant positif
de ce mouvement : le retour d’une « estime de soi » populaire. Il ne faut
jamais oublier cet élément quand on analyse le populisme. Politiques,
experts, médias, tous ceux qui sont accusés d’avoir nourri les illusions
des citoyens dans les années quatre-vingt à deux mille sont désormais les
principales cibles d’une critique virulente. L’opinion commune juge que
ces « représentants » ont failli. Ces derniers ont d’ailleurs dû en rabattre.
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de la « haine de soi » à la haine des élites (sur un impensé « petit-bourgeois »)
Dans les années quatre-vingt à deux mille, le discours officiel affirmait
que la mondialisation et l’Europe apporteraient bonheur et prospérité :
le rêve de la « mondialisation heureuse » et du « on rira plus » avec Maas-
tricht lancé en 1992 par Bernard Kouchner. Mais, comme l’a reconnu
le sociologue Ulrich Beck à la fin de sa vie : nous avons été projetés
dans une « condition cosmopolite » sans pour autant avoir développé
une « conscience cosmopolite » susceptible d’être à la hauteur de cette
nouvelle ambition (7). Les émules des nouvelles « classes globales » en
sont maintenant réduits à affirmer que leurs recettes constituent un
moindre mal (pour ce qui concerne l’Europe) et qu’on ne peut plus
revenir en arrière (pour ce qui concerne la mondialisation). D’aucuns
reconnaissent même qu’ils ont menti au peuple, en particulier les gens
de gauche, et ce depuis les années quatre-vingt. Ainsi, dès l’Acte unique
de 1987, Alain Minc avouait : « Les socialistes [...] savaient très bien
que les conséquences de leur choix en faveur de l’Europe et du marché
unique allaient très au-delà de ce qu’ils voulaient bien dire à voix haute.
La classe politique [...] a eu l’extrême intelligence de ne pas dire au pays
toutes les conséquences de ce bouleversement. (8) »
C’est cette rouerie qui ne passe plus pour de « l’intelligence » mais
pour de la manipulation. Face à ce sentiment d’avoir été abusée par
les errements d’une « oligarchie » politique, intellectuelle, média-
tique et experte, une partie des classes moyennes et populaires déve-
loppe désormais un discours de dénonciation radical. Au fond, peu
acceptent de reconnaître qu’ils ont, eux aussi, cru au rêve qui les a
broyés. Leur nouvelle haine tournée vers les « élites » (qui semblent ne
pas subir les mêmes conséquences) est d’autant plus virulente qu’elle
trahit secrètement un sentiment de s’être perdu et de s’être fait rouler.
1. Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et Schizophrénie, tome I, L’Anti-Œdipe, Minuit, 1972.
2. Jacques de Saint Victor, Il faut sauver le petit-bourgeois, Presses universitaires de France, 2009.
3. La révolution actionnariale du début des années quatre-vingt avait tout misé sur le top management
pour mieux contenir les autres salaires, au point que, dès 2001, un article de Fortune était intitulé « Le
grand hold-up salarial des PDG ».
4. Godfrey Hodgson, De l’inégalité en Amérique. La vague conservatrice de Reagan à Bush, Gallimard,
2008.
5. Jacques de Saint Victor, Il faut sauver le petit-bourgeois, op. cit., p. 15.
6. Jacques Attali, La Crise et après ?, Fayard, 2008, p. 142 et sq.
7. Cité par Zygmund Bauman, Retrotopia, Premier Parallèle, 2019, p. 228.
8. Vincent Giret et Bernard Pellegrin, Vingt ans de pouvoir, 1981-2000, Seuil, 2001, p. 67.
JUIN 2019 23
MARIE-ANTOINETTE
MESSALINE
› Chantal Thomas
« L’effondrement des institutions efface ou télescope les
différences hiérarchiques et fonctionnelles, conférant à toutes
choses un aspect simultanément monotone et monstrueux. »
René Girard, Le Bouc émissaire, 1982
À
Marie-Thérèse :
son arrivée à Strasbourg en mai 1770, la toute
jeune Dauphine Maria Antonia (elle a 14 ans et
demi), qui vient d’être séparée de son entourage
viennois, de son petit chien et a été rebaptisée
« Marie-Antoinette », écrit à sa mère, l’impératrice
« Je suis reçue à Strasbourg comme si j’étais une enfant
aimée qui revient chez elle […]. Seulement on me fait
trop de compliments. Cela m’effraye, parce que je ne
sais comment je pourrai les mériter. J’avais déjà bien du
penchant pour les Français, et sans tous ces compliments
qui montrent qu’ils attendent trop de moi, je sens que je
serais à mon aise avec eux. (1) »
24 JUIN 2019
au cœur de la haine
Dans son inclination française, il doit, bien sûr, entrer l’amour
qu’elle éprouve pour son père, François Ier, duc de Lorraine, dont la
mort, en 1765, alors qu’elle avait 10 ans, a été une profonde bles-
sure. Mais cette lettre contient aussi, indirectement, une demande :
comment répondre à un tel enthousiasme, que faire pour se montrer
à la hauteur de l’attente d’un peuple, attente d’autant plus pressante
que la fin de règne de Louis XV est des Chantal Thomas est romancière,
plus glauques ? Ce que l’on sait de l’édu- essayiste. Elle a notamment publié
cation prodiguée par Marie-Thérèse à ses Les Adieux à la reine (Seuil, 2002)
et East Village Blues (avec des
filles montre qu’elle ne se préoccupe pas de photographies d’Allen S. Weiss, Seuil,
former des femmes politiques à son image. 2019).
Bien au contraire. Celles-ci, une fois mariées, débarquent dans leur
royaume respectif avec un bagage intellectuel nul ; les seules vertus
dont elles ont à faire preuve sont la piété, l’obéissance, un conformisme
minutieux par rapport aux usages de la cour où « la Providence » les
a placées. Et aussi, ou d’abord, mais l’impératrice est moins explicite
sur ce point : savoir plaire, faire en sorte que, par leur influence, les
intérêts de l’Autriche soient toujours et partout dominants. Bref, elle
les disperse au gré des unions diplomatiques dont elle est l’instigatrice
comme autant d’aimables espionnes.
Certes la dauphine est acclamée sur son passage ; cela n’empêche
qu’elle soit perçue comme « l’Autrichienne », c’est-à-dire l’émissaire
d’un pays ennemi contre lequel la France a combattu tout au long
de la désastreuse guerre de Sept Ans. Le thème de l’étrangère venue
d’un pays détesté n’apparaîtra que plus tard, mais il est une donnée
de départ, une réserve d’hostilité, qui va faciliter la progressive édi-
fication de la montagne de perfidies et calomnies destinée à écraser
Marie-Antoinette.
Marie-Thérèse a remis à Marie-Antoinette, avant son départ, un
règlement à relire chaque mois. Elle lui ordonne : « Ne lisez aucun livre
même indifférent, sans en avoir préalablement demandé l’approbation
de votre confesseur ; c’est un point d’autant plus nécessaire en France,
parce qu’il s’y débite sans cesse des livres remplis d’agrément et d’éru-
dition, mais parmi lesquels il y a sous ce voile respectable bien des per-
nicieux à l’égard de la religion et des mœurs. Je vous conjure donc, ma
JUIN 2019 25
au cœur de la haine
fille, de ne lire aucun livre, même aucune brochure, sans l’avis de votre
confesseur ; j’exige de vous, ma chère fille, cette marque la plus réelle de
votre tendresse et obéissance. (2) » Étant donné son manque de goût
pour la lecture, Marie-Antoinette ne risque pas de désobéir à sa mère…
Dans la même indifférence à ce qui s’écrit, ou se chante, elle n’accorde
aucune importance aux productions des libellistes payés pour saper sa
réputation et qui vont préparer le terrain au déferlement de la Révo-
lution, et contribuer à la naissance, à côté de la personne réelle, d’un
monstre abominable. Elle en fait peu mention dans la correspondance
avec sa mère, sinon ironiquement, comme dans cette lettre datée de
1775, c’est-à-dire au tout début du règne de Louis XVI :
« Nous sommes dans une épidémie de chansons sati-
riques. On en fait sur toutes les personnes de la cour,
hommes et femmes, et la légèreté française s’est même
étendue sur le roi […] Pour moi, je n’ai pas été épargnée.
On m’a très libéralement supposée les deux goûts, celui
des femmes et des amants. Quoique les méchancetés
plaisent assez dans ce pays-ci, celles-ci sont si plates et
de si mauvais ton qu’elles n’ont aucun succès, ni dans le
public ni dans la bonne compagnie. (3) »
En effet, Marie-Antoinette est très tôt la cible de pamphlets, qui
seront, à partir de l’affaire du collier en 1785, de plus en plus agressifs
et violents, pour, avec la liberté de la presse décrétée en 1789, dépas-
ser toute limite dans le déchaînement de fantasmes sexuels et sangui-
naires. « La plus forte et la plus nécessaire haine, note Paul Valéry,
va à ceux qui sont ce que nous voudrions être : et d’autant plus âpre
que cet état est plus attaché à la personne même. C’est un vol que de
posséder la fortune ou le titre qu’un autre voudrait ; c’est un assassinat
que de posséder le physique, ou l’intellect, ou les dons qui sont l’idéal
de quelqu’un. (4) »
Dans un pamphlet assez peu sophistiqué, et même carrément gros-
sier, on peut lire, attribuée à Marie-Antoinette, l’affirmation : « Je suis
reine et je veux jouir comme une reine. » Un aveu qui dit clairement,
26 JUIN 2019
marie-antoinette messaline
d’après le libelliste, l’étendue de la fortune (dans tous les sens du terme)
de la reine, sa toute-puissance, sa toute-jouissance : ce que la malveil-
lance courtisane d’abord, puis la haine populaire s’attacheront à détruire.
Les pamphlets mettent en scène, inlassablement, en un langage plus ou
moins simpliste, mais dans une monotonie accablante, la capacité de
plaisir de Marie-Antoinette, son corps lubrique, exposé à la fois pour
satisfaire un voyeurisme primaire et pour blasphémer l’aura sacrée d’un
titre de royauté, ou encore, en reprenant les analyses d’Ernst Kanto-
rowicz dans Les Deux Corps du roi, pour retirer à Marie-Antoinette le
privilège de posséder un corps politique, c’est-à-dire une participation
symbolique à l’âme du royaume, à sa part immortelle. Il s’agit de réduire
la reine à n’être qu’un corps naturel, et pire, un corps de prostituée, un
corps livré à tout le monde, et même un corps bestial.
Le bouc émissaire par excellence
Marie-Antoinette va focaliser la responsabilité de tous les crimes.
Elle est le bouc émissaire par excellence, l’être à l’origine même du
mal, à la fois social et moral. Marie-Antoinette et non Louis XVI. Elle
est plus visible. Elle a davantage d’éclat et de présence que son époux.
L’imagination populaire va projeter sur elle la licence érotique « nor-
malement » l’apanage du roi. En outre, le couple sera sept années sans
enfants. Une stérilité dont il est commode de faire porter la responsa-
bilité à la reine. Essais historiques sur la vie de Marie-Antoinette d’Au-
triche, reine de France, pour servir à l’histoire de cette princesse, pamphlet
particulièrement abject, et qui connut de nombreuses rééditions, ira
jusqu’à dénoncer un excès d’orgies qui auraient déformé son corps.
Le roi n’a pas de maîtresse ; ce sera la reine qui va s’accorder toutes les
licences. La malveillance commence par suspecter une liaison entre
elle et le comte d’Artois puis, agrandissant le champ des possibles, ce
sont les femmes de son entourage qui deviennent ses complices ou ses
proies. Mme de Lamballe pour un temps, et enfin Mme de Polignac,
qui occupe la place de favorite en titre. Au début de la Révolution,
La Fayette devient un des héros d’une saga de plus en plus nettement
JUIN 2019 27
au cœur de la haine
pornographique. Cette supposée dépravation de la reine la conduit,
en plus de ses folles dépenses de coquetterie, à incarner une voracité
sexuelle insatiable.
Dans Les Crimes des reines de France depuis le commencement de la
monarchie jusqu’à Marie-Antoinette (1791), la collection de portraits
de reines du temps passé n’a de sens que parce qu’elle mène à celui de
Marie-Antoinette. Clotilde, Frédégonde, Brunehaut, Judith, Richilde,
Constance, Eléonor, Blanche de Castille (mais, oui, elle aussi !), Anne
de Bretagne, Diane, Catherine de Médicis, Isabeau de Bavière, etc. ne
font qu’annoncer le monstre intégral que constitue la reine de France.
La mauvaise nature qui, dans le cas de Marie-Antoinette et de toute la
lignée des reines criminelles, se confond avec la mauvaise nature de la
femme, correspond à la reprise du motif biblique de la chute originelle.
Le mal est d’abord celui de la sexualité. Un pamphlet célèbre s’intitule
« Fureurs utérines de Marie-Antoinette ». Et, dans Le Cadran des plai-
sirs de la cour, on attribue à la reine cette déclaration : « Les hommes,
dit-elle, j’en fais comme d’une orange, quand j’ai sucé le jus, je jette
l’écorce loin de moi. » Malheureusement cette sexualité déchaînée
peut être communicative. Telle la reine des Amazones avec laquelle
elle est parfois comparée, Marie-Antoinette entraîne à sa suite l’infer-
nale légion des femmes de la cour, donc elle est également capable de
corrompre la moralité de toutes les Françaises. L’extrême coquetterie
de la reine est durement blâmée parce qu’elle renvoie en réalité à des
dépenses sexuelles. Marie-Antoinette est qualifiée de « fléau qui désola
le XVIIIe siècle ». Proserpine, reine des Enfers, est son modèle.
En tant que reine, Marie-Antoinette est supposée libre de ne rien
se refuser et d’exposer au grand jour son pouvoir. Mais comme une
campagne d’opinion, ou plutôt de destruction, ne s’embarrasse pas
de contradiction, Marie-Antoinette cumule le caractère éhonté d’une
reine avec la dissimulation obligée d’une favorite. « La dissimulation
profonde et réfléchie […] a toujours fait la base de mon caractère »,
lui fait-on proclamer.
C’est comme diabolique conseillère de l’homme ou du roi faible
qu’agit la reine, son pouvoir est d’autant plus redoutable qu’il est caché.
La reine Marie-Antoinette est stigmatisée comme encore plus néfaste
28 JUIN 2019
marie-antoinette messaline
que la dernière favorite de Louis XV, Mme du Barry. Ainsi le vice dénoncé
par les pamphlets est celui de la sexualité perverse, mais il est aussi, et
c’est indissociable, celui de la fausseté, de l’hypocrisie. Les pamphlets
prétendent à une vérité à la fois factuelle et vengeresse. L’exergue du
Furet parisien avertit : « Je dévoilerai toutes vos intrigues... Tremblez ! »
L’idée de la vérité qui prétend, contre toute vraisemblance, sous-
tendre l’écriture des pamphlets est rousseauiste, dans la mesure où elle
est conçue comme dévoilement, suppression du masque, instauration
de la transparence. Et aussi parce qu’il s’agit d’une obligation de vérité
qui ne fait qu’un avec le règne de la justice :
« Ainsi, la vérité due est celle qui intéresse la justice, et
c’est profaner ce nom sacré de vérité que de l’appliquer
aux choses vaines dont l’existence est indifférente à tous
et dont la connaissance est inutile à tout. (5) »
Le pamphlet enlève le masque non par jeu ou par curiosité mais
pour que justice soit faite. Le pamphlet se proposant de révéler ce qui
est caché a pour ambition de tout dire :
« Et moi je dirai tout… Je dirai que des milliers
d’hommes qui avaient servi à ses plaisirs ont été immolés
de sa propre main… Je dirai que ses insinuations meur-
trières ont seules dénaturé le cœur naturellement bon du
plus faible des princes. (6) »
En temps de paix, pareille folie d’exagération et d’invraisemblance
pourrait rester sans conséquence, mais en temps de tourmente et de
bouleversements elle exige justice.
« Antoinette lubrique ainsi que Messaline
Pour prix de ses forfaits gagne la guillotine »
C’est le jeu d’une rime. C’est la révolution en chansons, mais c’est
aussi un appel au passage à l’acte.
JUIN 2019 29
au cœur de la haine
À propos du procès de Marie-Antoinette, Jules Michelet écrit : « La
reine fut expédiée en deux jours, 14 et 15 [octobre 1793]. Elle périt le
16, jour de la bataille [de Wattignies], et sa mort eut peu d’effet à Paris.
On pensait à autre chose… (7) » Qu’est-ce qui s’est dit pendant ce
procès si rapidement expédié ? La reine est accusée de trahison mais on
ne trouve aucune preuve convaincante. Il est alors énoncé par Hébert,
rédacteur du Père Duchesne, un autre chef d’accusation : l’inceste.
Silence de l’accusée. Sommée de s’expliquer, Marie-Antoinette a cette
phrase devenue célèbre : « J’en appelle à toutes les mères. »
Parole sublime, et juste, quant à ce sommet de vengeance miso-
gyne que représente, à la suite d’une infatigable campagne d’opinion,
son procès.
C’est pourquoi, par-delà les différences d’opinions politique, il y a
une prise de position féminine, et féministe, à l’égard de Marie-Antoi-
nette et ce n’est pas pour rien qu’elle réunit des personnalités aussi
divergentes que Mme de Staël ou Olympe de Gouges. Celle-ci, malgré
ses opinions révolutionnaires, écrit en 1791 une Déclaration des droits
de la femme dédiée à la reine. Dans un même esprit, au mois d’août
1793, Mme de Staël publie ses Réflexions sur le procès de la reine. Elle
écrit : « On cherche bassement à déjouer le respect que doit inspirer la
reine, par le genre de calomnies dont il est si facile de flétrir toutes les
femmes. » Et plus loin :
« Je reviens à vous, femmes immolées toutes dans une
mère si tendre, immolées toutes par l’attentat qui sera
commis sur la faiblesse par l’anéantissement de la pitié ;
c’en est fait de votre empire si la férocité règne, c’en
est fait de votre destinée si vos pleurs coulent en vain.
Défendez la reine par toutes les armes de la nature. (8) »
Enflammée d’indignation (elle-même suscite la haine pamphlé-
taire), Mme de Staël réclame la compassion. Dans son ultime appel
« à toutes les mères », Marie-Antoinette s’en remet à un sentiment
d’humanité. C’est hélas une catégorie à laquelle, dans l’esprit de ses
juges et d’une grande partie des Français, elle a cessé d’appartenir.
30 JUIN 2019
marie-antoinette messaline
« Le mythe, écrit Roland Barthes, est une parole choisie par l’his-
toire : il ne saurait surgir de la nature des choses » – ni des personnes.
Mais une fois qu’a réussi à s’imposer comme vérité ce déploiement
fantasque, souvent, comme dans le cas de Marie-Antoinette, nourri
des plus bas instincts, il perdure. Il peut sembler avoir disparu de l’ho-
rizon mais il ressurgit, intact, dès que les circonstances historiques s’y
prêtent et qu’une femme, à nouveau, attire l’attention du public, sa
haine, et mérite ainsi de rejoindre « la lignée des reines criminelles »,
ou encore, pour citer Jorge Luis Borges, d’être renvoyée/reléguée pour
toujours à /dans « une histoire de l’infamie ».
1. Marie-Antoinette, Correspondance, Archives nationales, cote 440 AP.
2. Marie-Antoinette, Correspondance (1770-1793), établie et présentée par Évelyne Lever, Tallandier,
2005, p. 42.
3. Idem, lettre du 15 décembre 1775, p. 235.
4. Paul Valéry, Tel quel, 1941.
5. Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, Gallimard, coll. « Folio classique », 1972,
p. 77.
6. Charles-Joseph Mayer, Vie privée libertine et scandaleuse de Marie-Antoinette d’Autriche, ci-devant
reine des Français, 1793, p. 130-131.
7. Jules Michelet, Histoire de la Révolution, tome II, sous la direction de Paule Petitier, Gallimard, coll.
« Bibliothèque de la Pléiade », 2019, p. 725.
8. Madame de Staël, Réflexions sur le procès de la reine par une femme, préface de Chantal Thomas,
Mercure de France, 1996, p. 36 et 58.
JUIN 2019 31
PARIS-PROVINCE,
AUX SOURCES D’UN
RESSENTIMENT
› Olivier Grenouilleau
G ilets jaunes « montant » à Paris le samedi et
petites phrases aux grands effets taxant, par
exemple, ruraux et provinciaux de fainéantise au
prétexte qu’ils préfèrent la voiture à la trottinette
électrique pour leurs déplacements conduisent
aujourd’hui à la résurgence d’un conflit que l’on croyait enterré
entre Paris et les provinces. Au point que l’on a pu se demander
pourquoi on détestait tant Paris. Mais, pour s’aimer ou se détester,
il faut bien être deux, au moins. Questionner les raisons du malaise
oblige donc à s’intéresser aux deux « protagonistes », à leurs rap-
ports, et à une gamme de sentiments, variés, allant de l’indifférence
au rejet, en passant par l’attirance et le mépris ; signes d’une relation
de nature en partie amoureuse, faite de désir de reconnaissance et de
déconvenues, que la question de la centralisation et de la décentra-
lisation, à la fois relativement récente et réductrice, ne permet qu’en
partie de comprendre (1).
32 JUIN 2019
au cœur de la haine
Mais quand Paris et province apparaissent-ils sur scène, comme
éléments constitutifs, en termes de représentations mentales, de
ce qui devient progressivement une nation ? La médiéviste Colette
Beaune nous dit que c’est à partir du XIIIe siècle que Paris se
constitue comme « centre mythique du royaume » (2). Du fait du
rayonnement européen de la Sorbonne, du renforcement du pou-
voir royal, avec Philippe le Bel, et de Parisiens fiers de tout cela,
construisant, écrit Léonard Dauphant, une « vision ethnocentrée »
du monde. Interactions entre le théologique, le politique et l’ur-
banité que résume la figure de Raoul de Olivier Grenouilleau est historien,
Presles, humaniste, théologien et poli- membre du Centre Roland Mousnier
tique voyant en Paris la nouvelle Rome. (Paris-IV Sorbonne). Dernier ouvrage
publié : Nos petites patries. Identités
Que l’on n’apprécie pas forcément la régionales et État central, en France,
chose en « Italie » importe peu pour notre des origines à nos jours (Gallimard,
propos. L’essentiel est de constater que 2019).
c’est en partie grâce à cette centralité à l’échelle de la chrétienté
que les habitants du royaume ont le sentiment de se rattacher à
une même grande communauté. « Je ne suis français que par cette
grande cité », note Montaigne dans ses Essais (1580) à un moment
où tout s’effondre, en pleine guerre de religions (3). « C’est la capi-
tale qui relie les Gascons aux Picards ou aux Tourangeaux », conclut
Dauphant (4). D’autres éléments, bien sûr, concourent à cette prise
de conscience, réduite ici à un petit monde de lettrés. Mais l’affir-
mation de la place parisienne, entre les XIIIe et XVIe siècles, ne sus-
cite pas d’hostilité en « province ». Sans doute parce qu’elle permet
à ces lettrés de s’insérer symboliquement dans un plus vaste univers,
que cela est gratifiant pour eux et que la capitale, en retour, ne les
regarde point encore de trop haut. Au pire y a-t-il alors, pour le
plus grand nombre, méconnaissance ou indifférence à l’égard de la
capitale et de ses habitants.
Si le fait d’être provincial peut apparaître péjoratif dès le
XVIe siècle, et si chaque région génère en son sein, depuis long-
temps, des images stéréotypées de l’autre, c’est à partir de la seconde
moitié du XVe que se généralise l’usage du mot « province ». Il vise,
dans le vocabulaire administratif, à affirmer l’emprise royale sur des
JUIN 2019 33
au cœur de la haine
territoires pouvant être menacés par l’existence de principautés féo-
dales tendant à se constituer en États. Les provinces sont ainsi en
quelque sorte « inventées » par la monarchie, afin de la servir.
De la fascination initiale aux frustrations
Avec le Roi-Soleil se cristallise, dans les dictionnaires et la littéra-
ture, l’image, non plus de provinces au pluriel, mais d’une province
générique, perçue comme l’envers de la société de cour – à Versailles
et non à Paris. Le provincial est celui qui ne connaît pas les bonnes
manières. C’est un rustre qu’il faut civiliser pour son bien. Quitter la
capitale ou la cour devient un exil. Des contre-feux se mettent en place,
il est vrai. Du côté des académies ou des parlementaires de province,
notamment. Mais si l’on critique la centralité de la cour, on souhaite y
être reconnu. Envoyant son fils à Paris pour ses études, le conseiller à la
Cour des comptes Philippe de Meyronnet lui recommande, en 1684,
de « s’appliquer à perdre l’accent du pays » et de « ne parler jamais le
patois » (5). Mutatis mutandis, on retrouve ce type de réaction à d’autres
époques. C’est ainsi en partie parce que leurs horizons sont bouchés, les
chemins de la reconnaissance passant par Paris, que nombre d’auteurs
régionalistes de langue française tentent, à la fin du XIXe et au début du
XXe siècle, d’élaborer des solidarités trans-provinciales.
Les origines de ce ressentiment envers Paris, que l’on peut repérer
à diverses époques au sein des élites provinciales, trouvent ainsi leur
source dans un double mouvement. De fascination envers la grande
scène parisienne, mais aussi de frustration et de déception, du fait des
difficultés à se faire reconnaître. Parce que les règles de cette reconnais-
sance sont dictées d’en haut, et parce que, en « haut lieu » on sourit
– pour le dire gentiment – lorsque l’on pense province et provincial.
Les XIXe et XXe siècles voient ce sentiment de rejet s’accentuer,
touchant des franges de plus en plus larges de la population. C’est
l’époque où se cristallisent des représentations typées des provinciaux,
comme cette image de Bretons durs comme le granite. Des représen-
tations que l’essor de la presse et du tourisme transforment en clichés
34 JUIN 2019
paris-province, aux sources d’un ressentiment
qui deviennent de plus en plus péjoratifs. Pour traiter de « la mode
en province », L’Illustration propose, en 1899, l’image d’un cheval
dont les oreilles dépassent du chapeau de paille dont on l’affuble. Le
même hebdomadaire contribue à diffuser l’image de Bretons un peu
rustres et pas mal ivrognes, ainsi que de Corses préférant exploiter
leurs épouses et leurs domestiques toscans plutôt que de s’adonner
au travail. Bécassine, la domestique (et donc dépendante) bretonne à
la naïveté proverbiale, commence sa carrière en 1905. Et l’on pour-
rait multiplier les exemples. Malgré un temps, relativement court, où
l’on a tenté de penser l’imbrication des identités, l’amour des « petites
patries » provinciales devant nourrir celui de la « grande nation » (vers
1890-1920), l’injonction folkloriste tend, durant l’entre-deux-guerres,
à renvoyer la province et les provinciaux au rayon des antiquités.
C’est à peu près au même moment qu’éclate un autre élément – éco-
nomique – de l’inégale relation Paris-province. Si la place parisienne s’af-
firme dès 1611-1680 sur le plan des frappes monétaires, et si l’aire d’in-
fluence commerciale de la capitale incorpore déjà l’essentiel du nord et
de l’est du pays à la fin du XVIIIe siècle, c’est la révolution ferroviaire qui
enfonce le clou – ou plutôt les rivets. Les régions françaises sont plus que
jamais mises en concurrence. L’écart s’accroît entre espaces dynamiques
et moins sollicités par la croissance, voire en voie de marginalisation. En
réaction, des labels régionaux voient le jour au début du XXe siècle. On
accuse l’État – et donc Paris – de favoriser les intérêts de grands groupes
capitalistes, de la capitale et des régions industrielles. Durant l’entre-
deux-guerres, l’idée d’une « colonisation » intérieure est clairement affi-
chée en Bretagne, en Corse et en terre flamande. Idée qu’un mouvement
régionaliste passé à gauche dans les années soixante reprend. En 1967,
dans La Révolution régionaliste, Robert Lafont apporte des arguments au
dossier. L’année précédente, lors de la Rencontre socialiste de Grenoble,
Michel Rocard appelait à « décoloniser la province ».
Le tableau ne serait pas complet si l’on omettait l’aspect politique
de la domination parisienne. Que celle-ci soit ancienne ne fait aucun
doute. Mais elle n’est guère ressentie négativement avant la Révolu-
tion. Jusque-là, ce n’est pas vraiment la concentration des pouvoirs
à Paris ou Versailles qui suscite les critiques, mais plutôt l’action des
JUIN 2019 35
au cœur de la haine
mauvais conseillers et ministres, celle des rapaces fermiers généraux
consentant des avances à l’État et prélevant l’impôt, ou encore l’em-
prise exercée, en province, par les intendants, que beaucoup veulent
restreindre à la fin du XVIIIe siècle. Ce sont des hommes plus qu’un
lieu central, des individus autant que des institutions qui sont poin-
tés du doigt. La figure du roi n’est point trop malmenée. Yves-Marie
Bercé l’a montré, elle demeure généralement populaire dans l’Europe
moderne (6). Si les choses vont mal, c’est qu’il est trompé.
Il en va tout autrement à partir de 1789. Alors que la Révolution
débute dans les provinces, celles-ci sont remplacées en 1790 par des
départements. Rapporteur du projet, Jacques-Guillaume Thouret
déclare « l’esprit de province » contraire à « l’esprit national ». Le cadre
provincial ayant été rapidement exclu, le combat principal se reporte
mécaniquement sur le choix des chefs-lieux. Pour ne pas perdre d’in-
fluence ou en gagner, toute ville d’importance voit ses notables se mobi-
liser à cette occasion. Finalement, les tenants des anciennes provinces
se trouvent pris en tenaille entre l’affirmation d’une nécessaire souve-
raineté et unité nationale et l’exacerbation des intérêts locaux. C’est
d’ailleurs ainsi, en faisant disparaître tout intermédiaire entre la localité
et la nation représentée à Paris, que la Révolution « invente » la centra-
lisation. Invente dans le sens de « révéler ». Car si la monarchie a été
centralisatrice, le mot et l’idée n’existent pas vraiment avant 1789 alors
qu’ils sont fréquemment utilisés après 1815 et sous la Restauration.
C’est donc durant cette période, entre 1789 et 1815, que la conscience
d’un problème de la centralisation se cristallise dans l’univers politique,
avec la Révolution et l’Empire, dont Jean Tulard a souligné l’importance
considérable en la matière (7).
Un fossé se creuse alors progressivement entre Paris et la province.
La monarchie louisquatorzienne avait inventé « la » province générique,
envers de la société de cour, espace de marginalisation culturelle. La
Révolution oppose une capitale semblant dicter sa loi à des territoires
qui, tout en réagissant chacun à leur manière et en ordre dispersé, com-
mencent à partager un commun sentiment de frustration, pour au moins
quatre raisons. La première est liée aux débats sur la création des dépar-
tements, la deuxième au rôle grandissant des « journées parisiennes »
36 JUIN 2019
paris-province, aux sources d’un ressentiment
dans la dynamique révolutionnaire nationale. À cela s’ajoute la mise en
sourdine des tendances décentralisatrices des premiers constituants : le
principe électif laissait du jeu dans les communes et départements ; il
est corrigé par l’idée de « subordinations successives » de la commune à
l’Assemblée… réunie à Paris. Déjà élargi, le fossé devient irrémédiable
avec ce que l’on a appelé le « fédéralisme », après le coup d’État du 2 juin
1793 et l’arrivée au pouvoir des Montagnards. Les réactions ne sont
alors pas seulement « provinciales ». Car, accusées de « fédéralisme », les
sociétés sectionnaires sans-culottes de Paris sont dissoutes. Mais c’est en
province que les oppositions sont les plus marquées. Soixante départe-
ments protestent contre le coup d’État. Ils sont immédiatement placés
sous le contrôle de représentants en mission et la répression est terrible.
Son impact est double et contradictoire. D’un côté tout esprit particu-
lariste tend à être déconsidéré, car présenté comme contre-révolution-
naire et antinational. De l’autre la répression alimente un discours régio-
naliste très traditionaliste. En d’autres termes, le moment « fédéraliste »
fournit aux républicains comme à leurs opposants la matrice de deux
discours appelés à durer et sans cesse réactivés, dès lors que réapparaît
la question Paris-province. Comme si, de 1789 à aujourd’hui, tout ne
pourrait s’expliquer que par l’antagonisme entre jacobins centralisateurs
et girondins décentralisateurs.
Des identités oubliées
Or cela est en partie erroné : des formes de « centralisation » et des
projets de « décentralisation » – pour reprendre des termes actuels sans
grande signification sous l’Ancien Régime – se font jour bien avant 1789.
Et, surtout, cela est fortement réducteur. L’opposition centralisation-
décentralisation nous est aujourd’hui tellement familière que l’on a
l’impression qu’elle résume tout depuis toujours. Or on a vu qu’elle
s’installe assez tardivement dans notre univers mental (entre 1789
et 1815-1830). Mieux, ou pire, tendant dès lors à tout subsumer,
elle conduit à esquiver une question dont on n’a pas encore parlé, à
savoir celle des identités territoriales infranationales, « provinciales » ou
JUIN 2019 37
au cœur de la haine
« régionales ». Esquivées d’abord, jusqu’au début des années 1880, par
l’idée que l’essentiel se circonscrirait autour des « libertés nécessaires »,
comme l’on disait alors ; entendons l’extension du principe électif, avec
l’élection, en 1884, du maire par les membres de son conseil municipal.
Esquivées également, ces identités, à travers la question de la réforme
de l’État qui se superpose peu à peu, avant de la remplacer, à celle de
la réforme électorale. Esquivées enfin, les identités territoriales, par un
biais économique devenu majeur à compter de la seconde moitié du
XXe siècle, à savoir le thème dit de « l’aménagement du territoire ».
Il est vrai que la loi du 2 mars 1982, en son article 59, souligne, sans
plus de détail, le fait que « la préservation de l’identité régionale » relève
de la compétence des conseils régionaux. Ce qui vaut reconnaissance,
mais, en même temps, revient à considérer que ces identités ne relève-
raient que d’un patrimoine à conserver, d’un monde ancien à ne point
oublier. Les événements récents nous ont montré que ces identités sont
toujours là. Sans doute se sont-elles même renforcées dans une société
française de plus en plus fracturée, où l’on oppose jeunes et anciens,
urbains et ruraux, « mondialistes » et « populistes » et communautés
de tous genres. En ces temps difficiles, comme les « quartiers », régions
et « pays » peuvent constituer des espaces où l’on se sent compris. Les
petites phrases, dont on pourrait dresser la longue litanie, stigmatisant
ceux considérant à tort ou à raison qu’ils appartiennent à la « France
d’en bas » n’ont sans doute rien arrangé. Ce que l’on pense ou croit étant
en politique souvent aussi important que ce qui est la force du ressenti-
ment à l’encontre de ce qui peut être perçu comme une société de cour,
est sans doute aujourd’hui aussi forte, car beaucoup plus diversement
ressentie socialement qu’à l’époque où la monarchie louisquatorzienne
« inventait » l’image d’une province culturellement arriérée.
1. Sur toutes ces questions, voir notre ouvrage Nos petites patries. Identités régionales et État central en
France, des origines à nos jours, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 2019.
2. Colette Beaune, « Raoul de Presles et les origines de Paris » in Dominique Boutet et Jacques Verger,
Penser le pouvoir au Moyen Âge (VIIIe-XVe siècles), Rue d’Ulm, 2000, p. 17.
3. Michel de Montaigne, Essais III, Flammarion, 2001, p. 1435.
4. Léonard Dauphant, Géographies. Ce qu’ils savaient de la France (1100-1600), Champ Vallon, 2018,
p. 103.
5. Monique Cubells, « Le Parlement de Provence et le particularisme provincial du XVe au XVIIIe siècle » in
Jacques Poumarède et Jack Thomas, Les Parlements de province, Framespa, 1996, p. 786 et 790.
6. Yves-Marie Bercé, Révoltes et révolutions dans l’Europe moderne (1980), CNRS éditions, 2013.
7. Jean et Marie-José Tulard, Napoléon et 40 millions de sujets. La centralisation et le Premier Empire,
Tallandier, 2014.
38 JUIN 2019
L’OPINION ET LES
INTELLECTUELS :
EXORDE À CEUX QUI NOUS
DÉTESTENT
› Alain Minc
S ommes-nous détestés ? Qui, nous ? Les intellectuels,
les chefs d’entreprise, les responsables publics, les
leaders d’opinion. À l’évidence, oui. Par qui ? Par
une longue cohorte qui va d’intellectuels parmi les
plus reconnus – j’y reviendrai – jusqu’aux tréfonds
de la société, c’est-à-dire les troupes de ce mouvement grandissant
qu’on appelle le populisme. Méritons-nous de l’être ? En partie. Mais
pour quelles raisons ? À coup sûr, pas celles de nos ennemis, mais
d’autres, que nous occultons parfois volontiers.
Au fond, derrière le populisme, il y a le peuple, qui est le concept à la
fois le plus omniprésent et peut-être le plus impensé de notre histoire :
le peuple de la royauté, le peuple du mythe révolutionnaire, le peuple
napoléonien, le peuple dit « de gauche » et le peuple dit « de droite »,
le peuple du Parti communiste, le « peuple de France », face au peuple
gaulliste du Rassemblement du peuple français (RPF) (il est rare que
le mot « peuple » figure dans l’intitulé d’un parti politique). Et il y a
JUIN 2019 39
au cœur de la haine
le peuple des populistes, partie prenante d’une équation qui pose que
le pays est divisé entre le peuple d’un côté et les élites de l’autre. Ceci
peut aboutir à des situations ubuesques, tels les commentaires qui ont
suivi le référendum de 2005, lorsque des journaux de grande qualité
ont titré : « La victoire du peuple sur les élites. » Si les élites représentent
45 % d’un pays, quel haut degré de démocratie égalitaire ! Ce peuple-là
n’existe donc pas en réalité, mais c’est une petite musique présente dans
le débat français depuis le traité de Maastricht. Elle est passée à travers
l’élection présidentielle de 1995, le référendum de 2005 et est encore
prégnante dans les sujets politiques d’aujourd’hui. [...]
Philippe Séguin est celui qui a lancé l’idée qu’il y avait une pensée
unique dont il m’avait fait la grâce d’être le représentant embléma-
tique dans la campagne de 1995, pensée unique qui était selon lui
l’apanage des intellectuels et qui donc prenait de front le peuple tel
qu’il était. Venant d’un personnage intellectuellement construit, cette
conception des choses offrait une matrice idéologique très claire, qui
s’est vite reconnue dans le clivage mis en exergue par un intellectuel
proche (au moins par les idées) de Philippe Séguin, j’ai nommé Régis
Debray, théoricien de l’affrontement entre « républicains » et « démo-
crates ». Pour Régis Debray, les « républi-
Alain Minc est économiste, essayiste
cains » sont ceux qui assimilent la démo- et dirigeant d’entreprise. Dernier
cratie au seul exercice du suffrage universel, ouvrage publié : Voyage au centre du
alors que les « démocrates » lui associent le « système » (Grasset, 2019).
jeu des pouvoirs et des contre-pouvoirs (checks and balances) contre
lequel le suffrage universel ne peut rien. Ce jeu passe par des institu-
tions indépendantes, au premier rang desquels une banque centrale, le
poids du droit et la reconnaissance de principes du droit en surplomb
de nos règles et de notre arsenal législatif. [...]
Évidemment, ce clivage entre « républicains » et « démocrates » se
double d’un autre entre « nationalisme » et « internationalisme ». Les
« républicains » sont plus nationalistes, les « démocrates » plus fédéra-
listes. On y retrouve l’opposition entre l’Europe des nations et l’Europe
fédérale. Le thème à l’arrière-plan de ces controverses est celui de la
dépossession du peuple et du suffrage universel par une construction
sociologique floue appelée « les élites ». Un exemple, très intéressant de
40 JUIN 2019
l’opinion et les intellectuels : exorde à ceux qui nous détestent
ce point de vue, a été donné au moment de l’enchaînement entre le réfé-
rendum de 2005 et le traité de Lisbonne, signé à la fin de 2007. Ce traité,
dont le président Nicolas Sarkozy avait annoncé le principe lors de sa
campagne électorale, consistait peu ou prou à remettre en chantier par la
voie parlementaire ce que le référendum avait repoussé. On touchait là le
fond du débat : y a-t-il une seule représentation, qui est le suffrage univer-
sel direct, à travers le référendum, et doit-on considérer que la représenta-
tion élue au suffrage universel, donc indirect, n’est pas de même rang et
doit donc s’y soumettre ? Le même débat s’est produit au Royaume-Uni,
au sein même de la Chambre des communes. Cette dernière, majori-
tairement hostile au Brexit, était prête, par des moyens empiriques, à
s’opposer au résultat du référendum. Il arrive qu’on lise, même chez des
auteurs comme Marcel Gauchet, que le populisme a pour matrice le
passage par la voie parlementaire pour adopter le traité de Lisbonne, au
mépris du suffrage populaire. J’y vois pour ma part un raccourci qui fait
fi de nombreux autres éléments de la vie de notre société. [...]
Le suffrage universel a-t-il tous les droits ? C’est évidemment un
problème qui va de pair avec l’explosion de ce qu’on appelle désormais
les démocraties illibérales. Or, ce qui est très frappant dans le fonc-
tionnement des démocraties illibérales, c’est qu’elles considèrent que
le peuple s’exprime avec 35 % des voix. En Pologne, le parti conserva-
teur au pouvoir, qui démonte méthodiquement les institutions (checks
and balances) au mépris du droit, a précisément obtenu ce score-là.
On est là devant une forme de captation du principe du suffrage uni-
versel qui n’est pas sans arrière-pensées.
Cette pensée, dans sa version la plus sophistiquée, est portée par
des intellectuels reconnus. Le plus construit est Marcel Gauchet, le
plus connu Michel Onfray. Si on s’interroge sur les motivations de
l’un et de l’autre, par-delà la réflexion intellectuelle, on trouve à mon
avis quelque chose d’intéressant, qui leur est propre : ils pensent qu’is-
sus des parties les plus modestes de la population française, ils font
corps avec le peuple. Je pense que, d’une certaine manière, leur iden-
tité de fils de paysan les pousse à considérer qu’ils comprennent mieux
les tenants de l’équation que ceux qui ont été pris dans les processus
d’embourgeoisement à la française.
JUIN 2019 41
au cœur de la haine
Qu’est-ce que le peuple pour Michel Onfray et Marcel Gau-
chet ? C’est le peuple des campagnes de la IIIe République, devenu
la « France périphérique » des sociologues à la mode. Le reste n’existe
pas : ni les grandes agglomérations, ni les banlieues où apparaissent les
composantes d’un peuple qui n’est pas tout à fait celui de l’époque de
Thiers. [...]
Les élites ne sont plus représentatives
Ce qui est dit par des intellectuels reconnus se mêle assez vite à ce
qui est le propre d’élites académiques, à savoir une abyssale inculture
économique. Dans leur vision économique, les élites ne tiennent pas
compte du peuple et font de la banque centrale l’instrument de leur
domination ; la politique d’austérité est l’expression de la tutelle enva-
hissante de l’Allemagne ; et l’euro est le visage camouflé du deutsche-
mark. D’aucuns, avec moins de distinction, dérapent dans le natio-
nalisme, dans l’ignorance du monde et des rapports de force, enfin
dans une vision qui les fait rêver d’un retour au traité de Westphalie,
espérant qu’à nouveau la France serait la garante de l’Europe.
Que pouvons-nous opposer à ce mythe du peuple, qui tienne la
route et qui soit cohérent ?
Les classes sociales ? Elles ont existé, davantage que le peuple à mon
avis, mais elles n’existent plus vraiment. D’une certaine manière, la
domination écrasante de la classe moyenne a disparu, le peloton s’est
étiré, laissant apparaître une forme de fragmentation sociale.
Le communautarisme ? Il existe, croissant, mais on ne peut pas
prendre appui sur lui pour combattre le mythe du peuple, car il est
peu conforme à la tradition française et républicaine.
Une conception contemporaine, ouverte, de la nation ? L’approche
d’Ernest Renan, le « plébiscite de tous les jours », n’a plus lieu d’être.
Il suffit de se promener dans certains quartiers des grandes villes, voire
des banlieues, pour penser qu’il n’y a pas de plébiscite quotidien.
La fédération des États-nations, dont rêvait Jacques Delors pour
l’Europe ? D’une certaine manière, rien n’est plus illusoire : je ne sais pas
42 JUIN 2019
l’opinion et les intellectuels : exorde à ceux qui nous détestent
si nous sommes encore un État-nation, mais les autres pays d’Europe ne
le sont pas. L’Allemagne est un peuple-nation, l’Italie une langue-nation.
L’habitude très française de projeter notre idée d’État-nation sur tous les
autres pays d’Europe était au fond la traduction de cette formule du
général de Gaulle, « l’Europe, levier d’Archimède de la France », comme
si l’Europe était faite de France additionnées que nous dominerions. Le
mythe de l’édification de nos services publics, à commencer par l’école
faisant des hommes égaux et libres, ne fonctionne pas non plus.
L’ambition européenne ? Je suis un Européen convaincu, mais
l’ambition européenne n’est pas en soi la réponse au déficit d’identité
ou d’identification intellectuelle. Répondre à la montée du mythe du
peuple par le rêve européen, c’est sympathique mais cela passe à côté
des enjeux. Il y a un déficit qui fait le jeu de nos contradicteurs.
L’irruption impromptue des « gilets jaunes » témoigne, à sa
manière, de cette difficulté, du besoin de se « reconnecter » – comme
disent les Américains – avec des pans entiers de population. De là
l’ambiguïté. Le « populisme mainstream » tel que Ciudadanos en
Espagne et Emmanuel Macron en France le pratiquent se voulait une
réponse. Le populisme comme méthode mais l’économie sociale de
marché et la construction européenne comme horizons. Cette alchi-
mie est plus théorique que réelle. Il est difficile de jouer à la fois sur les
instincts et sur la raison.
Peut-on avoir raison de nous en vouloir ? Oui, il y a de bonnes rai-
sons de nous en vouloir, même si ce ne sont pas celles des populistes.
Voici quelques années je faisais partie d’une délégation en Chine, reçue
par le président, Xi Jinping. Celui-ci, plutôt jovial, nous a déclaré :
« Vous, Occidentaux, pensez qu’il y a un seul mode d’organisation de
la société : le suffrage universel. Mais il y en a deux autres : l’histoire
et la compétence. » Et, souriant, il a repris : « Je crois que nous avons
les deux. »
Peut-être devons-nous nous poser nous-mêmes la question : avons-
nous pour légitimité non seulement l’histoire et la compétence, mais
aussi – j’ajoute, au nom des principes démocratiques, un troisième
critère essentiel, hélas de moins en moins rempli aujourd’hui – la
représentativité ?
JUIN 2019 43
au cœur de la haine
Nous possédons certainement la compétence. Notre classe poli-
tique est d’un niveau exceptionnel. Est-il beaucoup de pays au monde
dont le président se réclame d’un grand philosophe et dont le Premier
ministre publie un essai sur les livres qu’il a lus ? Dans le domaine éco-
nomique, un coup d’œil sur les multinationales permet de constater
que la part des dirigeants français est supérieure à la part de la France
dans le PIB mondial. Nos élites technocratiques sont à un niveau
décent. Je serai plus circonspect pour les élites médiatiques, peu
ouvertes sur le monde et narcissiques, en un mot très « villageoises ».
La reconnaissance internationale de nos élites intellectuelles, enfin, est
très en-deçà ce qu’elle fut. La France a trop longtemps ignoré qu’aux
États-Unis Fernand Braudel et Michel Foucault, mais aussi dans une
certaine mesure Jacques Derrida, faisaient figure de mythe et que leur
impression sur la scène intellectuelle américaine était sans commune
mesure avec ce qu’elle était sur la scène intellectuelle française, en tout
cas pour Braudel. De ce point de vue, évidemment, la régression est
indéniable. Nos élites littéraires sont elles aussi très villageoises, indif-
férentes à la société civile. On n’y trouve pas l’équivalent d’un Mar-
tin Amis, d’un Jonathan Coe ou d’un Ian McEwan, qui au moins
s’accrochent à la vie en société.
Le problème majeur des élites, c’est qu’elles ne sont plus représen-
tatives. L’endogamie a continué à se développer ; l’ascenseur social a
régressé. On compte à l’École polytechnique moins de représentants des
milieux sociaux les plus modestes qu’il y a cinquante ans. La diversité,
pour utiliser ce mot code, a peu progressé d’une certaine façon à l’inté-
rieur des grandes institutions. Le mythe du préfet musulman, en soi, est
un aveu d’échec. Évidemment, nous n’avons pas la pratique britannique,
impressionnante à cet égard. Le Royaume-Uni, d’une certaine manière,
a traité sur son territoire ses minorités de la même manière dont il avait
traité les Indes. Pour ce qui est de l’insertion des groupes constitutifs de
la diversité dans les systèmes de pouvoir, la tradition impériale britan-
nique a donné des habitudes beaucoup plus efficaces que la nôtre.
Nous ne sommes représentatifs ni socialement, ni culturellement,
ni ethniquement. Or ce n’est pas la mondialisation qui est responsable
de cette situation, pas plus qu’elle n’explique nos résultats au classe-
44 JUIN 2019
l’opinion et les intellectuels : exorde à ceux qui nous détestent
ment Pisa, qui évalue le niveau des élèves de 15 ans des pays dévelop-
pés. C’est nous qui sommes responsables, ainsi que notre incapacité à
nous adapter à un nouveau contexte.
À partir de là, quelles sont les questions ouvertes ?
Une devant laquelle nous devons accepter de nous débarrasser de
nos arthritismes est la discrimination positive, qui a fait ses preuves.
J’en veux pour exemple le monde de l’entreprise, avec la loi Copé-
Zimmermann fixant à 40 % le seuil minimal de femmes dans les
conseils d’administration. Ce quota, le premier du genre en France,
devrait avoir des effets considérables. Afin de le respecter, on a com-
mencé l’année dernière par prendre des femmes à des échelons qui
ne sont pas les plus élevés dans la hiérarchie de l’entreprise, N-2 ou
N-3 (1), et par conséquent elles n’osent pas contester le président du
conseil d’administration. Maintenant, on n’est plus à N-3, mais à N-2
ou N-1 : le jeu est en train de s’ouvrir. D’une certaine manière, il nous
faut arrêter de lutter contre la discrimination positive et les quotas,
fussent-ils temporaires, et rompre avec nos représentations héritées du
passé.
Un sujet d’une actualité évidente est l’éducation dans les zones
d’exclusion. La France n’est pas les États-Unis : nous ne sommes pas
prêts, comme eux, à pratiquer le busing : aucun homme politique
français ne proposera jamais d’emmener les enfants de Neuilly-sur-
Seine étudier à Saint-Denis ni ceux d’Aubervilliers dans les écoles de
Boulogne-Billancourt. Mais cela montre tout de même à quel point
nous sommes loin du compte en matière d’enseignement dans les
quartiers en difficulté. Diviser en deux les classes dans les zones d’en-
seignement prioritaire est louable, mais ce n’est que peu de chose face
à un problème d’une telle ampleur.
Une troisième question, en surplomb de la précédente, touche
aux principes fondateurs de notre État-providence. Si nous ne pas-
sons pas de l’égalité à l’équité, nous ne pourrons jamais rétablir une
forme de représentativité des élites et d’ouverture démocratique, ni
remettre en marche l’ascenseur social. L’équité consiste à faire jouer
la redistribution non au profit d’une classe moyenne extrêmement
imprécise dans ses contours mais de ceux qui en ont le plus besoin
JUIN 2019 45
au cœur de la haine
et donc, indirectement, au détriment de la classe moyenne. L’équité,
certes, progresse : certaines aides sociales sont liées au quartier, d’autres
aux revenus. Cela reste toutefois marginal et le sujet n’est pas pris
de front, ni dans le domaine éducatif ni dans celui de la santé. Une
société qui rembourse de la même manière le rhume attrapé sur les
pentes de Courchevel par le fils d’un dirigeant et celui attrapé dans un
immeuble délabré des banlieues est égalitaire, mais pas équitable. En
matière d’éducation, le problème est le même. Je voudrais faire part
d’une idée dont je n’ai jamais réussi à convaincre un seul dirigeant
politique. Dans ce pays d’aristocratie démocratique, l’enseignement
technique ne sera reconnu que quand on pourra commencer dans
l’enseignement technique et terminer au corps des Mines, c’est-à-dire
quand il y aura des quotas de places, dans les grandes écoles, réservées
à des élèves de l’enseignement technique sélectionnés sur concours.
Au fond, il y a de bonnes raisons de nous détester mais ce ne sont
pas celles pour lesquelles nous le sommes. Cela nous offre un sursis,
pas davantage…
Cet article reprend les grandes lignes de l’intervention d’Alain Minc à l’Académie des sciences morales et
politiques le 4 juin 2018.
1. Dans une entreprise on compte ainsi les échelons hiérarchiques : N le patron, N-1 ses collaborateurs
directs et ainsi de suite.
46 JUIN 2019
Aldo Naouri
« IL N’Y A PAS
D’ÉDUCATION SANS
REFOULEMENT »
› propos recueillis par Valérie Toranian
Dans son dernier ouvrage, Des bouts d’existence, le pédopsychiatre pointe
les risques d’une éducation installant l’enfant dans l’illusion de la toute-
puissance. Au lieu de refouler, pour mieux les dépasser, les sentiments
négatifs de ses premières années, il les transforme en ressentiments
cumulés qui aboutissent à l’esprit de vengeance. Ce sentiment mortifère
et suicidaire est visiblement à l’œuvre dans les comportements violents
des casseurs des manifestations des « gilets jaunes ».
« Revue des Deux Mondes – La haine est-elle le propre de
l’homme ?
Aldo Naouri Oui. Les neurobiologistes ont démontré
que les animaux supérieurs éprouvent bien des sentiments iden-
tiques à ceux des humains. Ils peuvent manifester de la peur, de la
colère, de la tristesse, de la joie, de l’agressivité, de la rage. Mais ces
sentiments, même chez les animaux domestiques, restent inscrits
JUIN 2019 47
au cœur de la haine
dans la logique de survie au sein de la chaîne alimentaire – manger
ou être mangé. Les animaux n’agressent ou ne tuent jamais gratui-
tement. Ils ne le font que pour se nourrir ou pour se défendre. Il
en va tout autrement pour l’humain. S’étant très tôt perçu dans
l’histoire de l’espèce au sommet de la chaîne alimentaire, il a veillé
à développer sa capacité de tuer en s’entraînant à le faire sans néces-
sité ou motivation. Son comportement a été transmis de génération
en génération et explique que lui seul dans l’espèce animale peut
tuer pour tuer. Comme il lui est arrivé parfois de tirer de cet acte un
sentiment de puissance, il en a fait un instrument de défense contre
sa vulnérabilité et surtout un instrument de pouvoir sur les autres.
C’est d’ailleurs le combat contre cette propension naturelle qu’ont
visé toutes les cultures et les morales en
Aldo Naouri est pédiatre
promouvant l’interdit du meurtre, le et spécialiste des relations
premier de tous les interdits. La haine, intrafamiliales. Dernier ouvrage
inconnue dans le règne animal, n’est rien publié : Des bouts d’existence (Odile
Jacob, 2019).
d’autre qu’un rejeton de cette propension › ojantal@[Link]
primitive à tuer sans nécessité. Car même
s’il ne va pas jusqu’au meurtre – encore qu’il le fasse souvent – le
haineux tue cependant toujours. S’il le fait parfois pour soulager sa
jalousie, sa rage ou son ressentiment souvent imaginaire, il peut le
faire même en l’absence de toute raison objective, tirant toujours,
de la satisfaction de son violent désir de destruction, une jouissance
qui renforce son attitude. Si les centaines de milliers d’années de
la culture ont réussi à nous faire intérioriser l’interdit du meurtre,
au demeurant pénalisé, elles ne sont toujours pas parvenues, mal-
gré les prescriptions morales, à nous faire intérioriser l’interdit de
la haine. Si bien qu’en raison de l’absence d’indices matériels, le
comportement du haineux n’encourt toujours pas de pénalité. Ce
qui n’est pas sans poser de problèmes dans notre environnement
tant l’expression de la haine, largement véhiculée par les réseaux
sociaux, est devenue banale et presque admise comme un inévitable
phénomène de société !
48 JUIN 2019
« il n’y a pas d’éducation sans refoulement »
Revue des Deux Mondes – Toute haine procède-t-elle de la haine de soi ?
Aldo Naouri Certainement pas. La haine de soi, qui est un concept
composite et mal circonscrit, ne permet pas au sujet qui la vit comme
telle de se poser en juge et n’entraîne pratiquement pas de ce fait la haine
de l’autre. La haine procède plutôt d’une estime de soi hypertrophiée du
sujet – ce qu’on désigne en d’autres termes comme un ego surdimen-
sionné. Elle repose sur l’assurance d’avoir raison en toute chose et sur
l’extrême susceptibilité qui accompagne une telle certitude.
Revue des Deux Mondes – Dans votre ouvrage Des bouts d’exis-
tence, vous dites que dans la construction de la personnalité de
l’enfant le refoulé des sentiments négatifs joue un rôle fondamen-
tal. Pourquoi ?
Aldo Naouri L’enfant qui vient au monde aujourd’hui est dans le
même état que celui qui y venait à l’aube de l’espèce, il y a des mil-
lions d’années. Il est autocentré et doté d’une énergie et d’un bagage
pulsionnel destinés à assurer sa survie, repérée par la satisfaction de
son plaisir. Il ne perçoit les autres que comme des agents voués à cette
satisfaction. S’il ne l’obtient pas, il va protester en déployant son éner-
gie et en développant ce sentiment négatif qu’on nomme frustration.
La réitération de ce type d’expérience dans les premières semaines de
sa vie va le confronter à son extrême dépendance à sa mère et au risque
qu’il encourt de continuer de protester. Sous l’effet de cette contrainte
objective, fût-elle des plus douces, il va se résigner à accepter sa frus-
tration et à la dépasser en refoulant sa pulsion, en une opération desti-
née à lui faire gagner un plus d’amour. C’est par ce mécanisme de troc
qu’il parviendra à entrer peu à peu dans le lien social en prenant acte
de l’importance de cette autre qu’est la mère puis de l’existence des
autres, qui peuvent en être des substituts. Je parle de la mère parce que
c’est avec elle que la communication est la plus fluide. Le père n’est
pas étranger à ce qui se passe, l’enfant en faisant l’auteur de toutes les
limites qu’impose la mère. Les « non » de la mère sont perçus comme
JUIN 2019 49
au cœur de la haine
étant émis au nom du père. De ces premiers refoulements découlent
tous les autres. Il n’y a pas d’éducation, il ne peut pas y avoir d’édu-
cation qui puisse faire l’économie du refoulement. Et il n’y a que le
refoulement pour permettre à ce tout petit d’intégrer en quatre années
environ les progrès que l’espèce a accumulés au cours des millions
d’années de son évolution. Il faut ces quatre années parce que dès le
dixième mois de sa vie, date à laquelle il se sera découvert lui-même et
non pas comme un morceau de sa mère, il va tenter de se soustraire au
refoulement et de déployer, contre ce qu’il perçoit comme l’effrayante
et angoissante toute-puissance de sa mère, sa propre et illusoire toute-
puissance. La suite de l’éducation peut alors prendre deux directions
totalement différentes dans leur allure comme dans leurs effets à court
et plus long terme. Soit la mère continue de l’éduquer en maintenant
fermement le cap et en lui imposant le refoulement sans se soucier
de se faire aimer, demeurant ainsi avec lui dans une relation verticale
qui lui permet de l’élever, au sens ascensionnel du terme. Soit elle
choisit la facilité en renonçant à toute contrainte, en n’imposant pas
le moindre refoulement, en se muant en vestale séductrice désireuse
avant tout de se faire aimer et en instaurant à cet effet avec son enfant
une relation horizontale qui les met – ô merveille de l’illusion démo-
cratique – sur un pied d’égalité. Dans le premier cas, l’enfant aura été
contenu et maintenu sur les bons rails. Il parviendra assez facilement
à corriger les erreurs de sa perception et à se désangoisser. Dans le
second cas, il se maintiendra, et souvent sa vie entière, dans le recours
à l’exercice terriblement angoissant de son illusoire toute-puissance.
Revue des Deux Mondes – Pour transcender sa propre histoire, avec
son lot de difficultés, de malheurs, de déceptions, on a le choix entre
la revanche ou la vengeance. Comment s’opère ce choix ? Comment
est-il possible ou empêché ?
Aldo Naouri Non, on n’a pas le choix entre les deux voies pos-
sibles de la vengeance et de la revanche que j’ai évoquées dans mon
livre. On ne s’engage pas par hasard dans l’une ou l’autre. On le fait
50 JUIN 2019
« il n’y a pas d’éducation sans refoulement »
en fonction de l’éducation qu’on a reçue, du discours familial qu’on
a entendu et de celui de l’environnement immédiat et plus large.
Quand une éducation a été bien menée et qu’elle a conduit à la claire
conscience de l’importance des autres et de l’existence du lien social,
le recours à la vengeance est rejeté en raison de son recours à la haine
et à une pulsion mortifère à satisfaire sans délai. La vengeance vise en
effet la destruction radicale et immédiate de tout ce qui, de près ou
de loin, est censé avoir attenté à la haute opinion que l’on a toujours
cultivée des siens et de soi. On aura compris combien et comment
elle découle d’une éducation qui n’aura pas bridé l’illusoire toute-
puissance infantile. L’accumulation des ressentiments plus ou moins
légitimes d’un passé plus ou moins lointain va produire une forme
d’ivresse qui empêche toute réflexion. Il suffit de revenir au méca-
nisme de la simple vendetta corse tel qu’il a été décrit dans Colomba
de Prosper Mérimée : l’honneur sali ne peut être lavé que dans le
sang, lequel sang devra lui aussi se laver dans le sang, et ainsi de suite
en une spirale sans fin. Sans compter que ledit honneur sali ne l’aura
parfois été que prétendument. Combien de supposées vérités ne
sont-elles pas des mensonges répétés à l’envi ! Les réseaux sociaux, les
idéologies et les fake news de nos sociétés n’étant pas sans encoura-
ger de telles dispositions. D’autant que l’humanité a pris conscience
depuis la dernière guerre, avec la Shoah et Hiroshima, de son poten-
tiel autodestructif. Elle a entrepris de se défendre de la peur de la
mort en la banalisant au point qu’il s’en est produit une véritable
fascination. Ce qui explique les guerres qui continuent un peu par-
tout, comme les génocides cambodgien et rwandais. La vie est en
voie de désacralisation comme en témoigne le fait qu’aux États-Unis,
un jeune de 16 ans, qui aura passé 15 000 heures devant la télévision
pour 12 000 heures à l’école, aura assisté à 20 000 meurtres (1) ! Est-
ce anodin ?
La voie de la revanche sans renoncer le moins du monde à la
réparation d’une histoire malmenée le fait en sacralisant la vie
avant tout. Elle est la direction que prennent les sujets ayant été
correctement éduqués. Elle met à l’écart la mort, la haine et le
désir de détruire. Elle investit la patience, le temps, voire la suc-
JUIN 2019 51
au cœur de la haine
cession des générations. Elle se met en œuvre au sein d’une société
à laquelle elle apporte et l’énergie et le talent et le potentiel de
vie. C’est une entreprise qui se place dans un objectif de gagnant-
gagnant. Elle permettra au sujet de se faire une place et parfois
un nom susceptibles à eux seuls de permettre la cicatrisation des
blessures ou la réparation de la maltraitance subie par lui-même ou
par ses proches.
Revue des Deux Mondes – La crise des « gilets jaunes » face à
L’État ressemble-t-elle, à certains égards, à une crise d’adolescence
violente – rejet de l’autorité, symptômes destructeurs et auto
destructeurs ? Comment analyser symboliquement cette contradic-
tion qui s’exerce sur fond de violence verbale ou physique : rejet de
l’État et demande toujours plus croissante de protection ?
Aldo Naouri Ce qui est préoccupant dans cette crise, ce n’est pas
son éclosion : un mouvement social spontané et étendu réclamant des
mesures destinées à lutter contre la précarité est respectable et mérite
d’être entendu. Le problème, c’est d’une part sa durée et d’autre
part son parasitage par des casseurs, dont la motivation relève de ce
mécanisme de vengeance mortifère et suicidaire. Bien sûr que cela
ressemble aux crises adolescentes, mais surtout aux crises des ado-
lescents travaillés par leur illusoire toute-puissance infantile. Tout
en n’hésitant pas à juger radicalement de tout, ils croient pouvoir
se débarrasser de l’angoisse qui les mine en prétendant, non sans
violence, vouloir et pouvoir refaire le monde. Ce qui ne les empêche
pas de se trouver confrontés à la précarité de leurs moyens, laquelle
les renvoie à leur vécu archaïque infantile et les verse dans une
demande de protection. Tout cela, par un effet de mimétisme, ne va
pas sans renvoyer certaines personnes relativement bien éduquées à
leurs refoulés d’antan qui leur auront coûté. Ah, l’autocentrage de
l’humain et la nostalgie de l’horizontalité ! Nul ne peut prétendre en
avoir jamais fini avec son enfance !
52 JUIN 2019
« il n’y a pas d’éducation sans refoulement »
Revue des Deux Mondes – Être dans la haine, le ressentiment, la
jalousie et la frustration par rapport à ceux dont vous imaginez qu’ils
sont plus gâtés que vous par la vie… à quoi cela vous fait-il penser ?
Aldo Naouri Aux pires des comportements infantiles. À l’illusion
savamment entretenue du progrès humain et à la promesse non moins
bien entretenue par nos sociétés de consommation d’un bonheur pos-
sible. Si on figure les sept millions d’années de l’existence de notre
espèce en vingt-quatre heures, l’ère chrétienne y occupe les vingt-deux
dernières secondes et la culture, qui a sorti notre espèce de l’animalité,
ne date que de la dernière demi-heure. Quel long, très long chemin ne
nous reste-t-il pas à parcourir !
Revue des Deux Mondes – Comment lutter contre cet envahissement
morbide des passions tristes ? Quand on est parent ? Quand on est
dirigeant ?
En ne tombant pas, quand on est parent, dans l’infantolâtrie.
C’est-à-dire en veillant à donner à ses enfants une éducation fondée
sur une autorité tranquille reposant sur la verticalité du lien, sur le res-
pect mutuel et sur le renoncement à se faire aimer. Ce qui les introduit
au lien social et leur fait découvrir les vertus de l’effort comme celles
des valeurs et de la civilité.
En veillant, quand on est dirigeant, au plus grand respect de la
justice et à ne jamais attenter à la dignité de ses employés.
1. Jacques Henno, Les Enfants face aux écrans. Pornographie, la vraie violence ?, SW-Télémaque, 2004.
JUIN 2019 53
DÉMOCRATIE OU
MÉDIOCRATIE ?
Tocqueville et Gobineau :
regards croisés sur la Suisse
› Robert Kopp
« Le territoire entier de la Confédération ne produit pas
un seul homme qui dépasse de quelque peu, intel-
lectuellement parlant, la taille commune, et je crois
que ce nivellement, dont vous avez dit quelque chose
dans De la démocratie en Amérique, pourrait bien être
l’effet fatal de quelque loi inhérente à la nature des gouvernements
populaires. » Voilà ce qu’écrit le jeune Arthur de Gobineau, depuis
quelques semaines secrétaire de légation à Berne, le 11 juillet 1850, à
son protecteur et ami Alexis de Tocqueville. Les deux hommes s’étaient
connus au début des années 1840. Gobineau venait de donner ses pre-
miers articles à la Revue des Deux Mondes, à La Revue indépendante, à
l’Unité, à la légitimiste Quotidienne. Il collaborait également au jour-
nal de Tocqueville, Commerce, dont un des chevaux de bataille était
la décentralisation. Par l’intermédiaire de Tocqueville, l’Académie des
sciences morales et politiques l’avait chargé d’un travail sur « l’état des
doctrines morales au XIXe siècle et sur leurs applications à la politique
et à l’administration » (1).
54 JUIN 2019
au cœur de la haine
En 1848, la monarchie de Juillet s’effondre, le roi-citoyen,
après quelques désordres, cède la place à un prince-président de
la IIe République. Odilon Barrot devient chef du gouvernement
fin décembre 1848, puis à nouveau en Robert Kopp est professeur à
juin 1849, après les élections pour une l’université de Bâle. Dernières
nouvelle Assemblée législative. Tocqueville publications : Album André Breton
(Gallimard, coll. « Bibliothèque de
devient ministre des Affaires étrangères et la Pléiade », 2008), Un siècle de
fait de Gobineau son chef de cabinet. Et Goncourt (Gallimard, 2012), L’Œil de
Baudelaire (avec Jérôme Farigoule et
lorsqu’il quitte le ministère cinq mois plus alii, Paris-Musées, 2016).
tard, il l’aide à entrer dans la carrière diplo- › [Link]@[Link]
matique. Leurs relations resteront étroites jusqu’à la mort de Tocque-
ville, en 1859, en témoigne une correspondance suivie, dont une
trentaine de lettres de Tocqueville et une cinquantaine de lettres de
Gobineau ont été conservées et publiées (2).
Tocqueville connaissait la Suisse pour y avoir séjourné en 1836. Il
s’y était également intéressé à travers le livre d’Antoine-Élisée Cher-
buliez, La Démocratie en Suisse (1843), dont il avait rendu compte
devant l’Académie des sciences morales et politiques en janvier 1848,
travail qu’il a annexé à la treizième édition de De la démocratie en
Amérique, en 1850. Enfin, Tocqueville a demandé à Gobineau de
le renseigner sur la mise en place de la toute nouvelle Constitution
helvétique de 1848, transformant une fédération d’États en un État
fédéral.
C’est à cette occasion que Gobineau, qui est par ailleurs en pleine
élaboration de son Essai sur l’inégalité de races humaines, esquisse
un portrait fort critique d’une Suisse comme une sorte de « proto-
type idéal » de la démocratie moderne, qui ne saurait évoluer que
vers le socialisme, mais plus encore du self government, donnant tous
les pouvoirs aux communes et aux cantons et le moins possible à
la Confédération. La faiblesse du gouvernement fédéral, voire son
« impuissance », dit Gobineau dans sa première grande lettre du
24 février 1850, est inscrite dans la Constitution même, mais elle
est « doublée par la personnalité des hommes qui sont chargés de
l’emploi éminent de représenter la Confédération ». Issus en partie
des rangs des socialistes, ils inspirent peu de confiance aux patriciens
JUIN 2019 55
au cœur de la haine
et aux conservateurs qui dirigent la plupart des cantons. Le gou-
vernement fédéral se heurte ainsi à des « dénis d’obéissance » et des
« outrages publics » qu’il « dévore en silence, faute de moyens pour
les punir ou les prévenir » (3).
À quoi s’ajoute « la profonde apathie des Suisses en tout ce qui
n’est pas question de gain ou de conservation ». Ce désintérêt pour
tout ce qui n’est pas matériel, Gobineau le souligne encore dans sa
lettre du 11 juillet, citée en introduction. Il va de pair avec un amour
certain pour la médiocrité et une aversion pour tout ce qui dépasse
la moyenne. « L’esprit joue peu de rôle en Suisse ; ce qui jouissance
d’imagination est nul et généralement réprouvé ; mais tout le monde
comprend et chérit les jouissances purement matérielles. (4) » L’éga-
litarisme niveleur, pense Gobineau, ne permet l’émergence d’aucun
talent supérieur. La Suisse illustrerait ainsi la tendance inéluctable
des démocraties, mise en avant par Tocqueville, vers la médiocrité.
Or, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce n’est pas
l’éventuelle confirmation de sa théorie de la démocratie qui intéresse
Tocqueville quand il observe la Suisse. « Je suis dans l’admiration de
votre bon sens suisse », répond-il à Gobineau.
« Il vaut cent fois mieux que notre génie français,
comme nous disons en France. La sagesse de cette petite
nation telle que vous me la dépeignez est vraiment digne
d’admiration, et si tous les petits peuples se conduisaient
ainsi, il n’y aurait bientôt plus qu’eux qui méritassent le
titre de grands. Car la grandeur du corps n’est rien ; c’est
le mérite de l’éléphant et de la baleine. La modération
de vos conservateurs me fait envie. Plût à Dieu que les
nôtres prissent modèle sur ceux-là. Mais du train dont
ils vont, ils ne tarderont pas à nous redonner le goût des
révolutions. (5) »
Aussi, la France n’a-t-elle pas grand intérêt à intervenir en Suisse,
bien que celle-ci serve de refuge à un grand nombre de révolution-
naires de l’Europe tout entière.
56 JUIN 2019
démocratie ou médiocratie ? tocqueville et gobineau : regards croisés...
« Notre intérêt n’est pas de conduire les Suisses, mais
de faire que cette nation conserve sa force et son indé-
pendance vis-à-vis de tout le monde ; car son utilité
véritable et permanente pour nous est de nous servir
de rempart et de frontière et pour que ce résultat soit
bien atteint, il faut qu’elle jouisse d’elle-même et ne
dépende pas même de nous. En tout cas, ce qui me
paraît bien certain, c’est que pour parvenir à exercer de
l’influence en Suisse, il faut prendre bien garde d’avoir
l’air d’y viser. Il me semble que c’est là la première règle
que doit s’y faire la diplomatie. Il n’y a pas de folies
auxquelles, malgré leur bon sens, on ne peut pousser
les Suisses en paraissant vouloir les mener et surtout les
pousser. Il ne serait pas sage de compter sur les intérêts
matériels et le goût du bien-être même pour les retenir ;
car les peuples démocratiques ressemblent toujours à
ces glorieux qui souvent se jettent par vanité et par
étourderie dans les entreprises téméraires où ils sont
ensuite obligés de persévérer.(6) »
Non seulement Tocqueville donne à son jeune protégé une leçon
de diplomatie, mais il lui explique aussi quel est le sens de l’équilibre
européen tel qu’il est issu du congrès de Vienne. La Suisse avait alors
adopté le pacte fédéral dont Tocqueville a eu l’occasion d’observer le
fonctionnement lors de son voyage en 1836. « Il y a des cantons, notait-
il alors, il n’y a pas de Suisse. (7) » En effet, la Suisse était redevenue une
fédération presque aussi lâche que sous l’Ancien Régime. En théorie, le
pacte donne au gouvernement fédéral le droit de recruter des troupes,
de lever des impôts, de déclarer la guerre et de conclure des traités de
paix, de nommer des ambassadeurs, d’intervenir dans la sûreté inté-
rieure et extérieure. Mais il ne lui donne pas les moyens de les exercer.
Aussi, note Tocqueville, « la Diète ressemble à un homme très fort dont
les membres sont plus ou moins frappés de paralysie ». En réalité, « la
Suisse n’a point une diète, mais vingt-quatre ». Mais, contrairement à
Gobineau, Tocqueville ne pense pas que cet émiettement est nécessai-
JUIN 2019 57
au cœur de la haine
rement synonyme de faiblesse. Et de citer Napoléon, qui avait rétabli
les cantons après la désastreuse expérience de la République helvétique
unitaire :
« Le fédéralisme affaiblit les grands États en divisant
leurs forces ; mais au contraire, il augmente celle des
petits, en assurant à chacun son énergie naturelle. (8) »
Point essentiel : une république unitaire se départirait plus facile-
ment de cette neutralité que la Suisse observe depuis Marignan (1515),
formulée explicitement dans le défensional de Wyl, en 1647, et recon-
nue par les puissances européennes au congrès de Vienne. Ainsi, « tout
homme qui raisonne sur la Suisse doit argumenter de cette manière :
1) améliorer la Constitution fédérale, s’il est possible ; 2) sinon, tâcher
de la garder ; 3) mais, en aucun cas, n’arriver à la république unitaire
(9) ». Si, en 1836, Tocqueville reste sceptique quant aux capacités de
renouvellement de la Suisse, en 1850, il estime que le pays a pris le che-
min de la révolution démocratique, mais avec une louable modération.
D’où son éloge de la lenteur et du bon sens helvétiques.
Là où Gobineau fustige un régime de la médiocrité et de la haine de
l’élitisme, Tocqueville se montre indulgent pour un pays qui a son utilité
dans le concert européen précisément par sa médiocrité. Tocqueville est
un pragmatique et non pas un doctrinaire. C’est pourquoi il n’adhère en
rien à l’Essai sur l’inégalité de races dont Gobineau lui envoie les deux pre-
miers tomes en 1853. Il en récuse à la fois le matérialisme et le fatalisme.
« Quel intérêt peut-il y avoir à persuader à des peuples
lâches qui vivent dans la barbarie, dans la mollesse ou
dans la servitude qu’en étant tels par la nature de leur
race il n’y a rien à faire pour améliorer leur condition,
changer leurs mœurs ou modifier leur gouvernement ?
Ne voyez-vous pas que de votre doctrine sortent natu-
rellement tous les maux que l’inégalité permanente
enfante, l’orgueil, la violence, le mépris du semblable, la
tyrannie et l’abjection sous toutes les formes ? »
58 JUIN 2019
démocratie ou médiocratie ? tocqueville et gobineau : regards croisés...
Tocqueville tient à préserver à l’homme un espace de liberté, car
il croit « la destinée de l’homme, soit comme individu soit comme
nation, est ce qu’il la veut faire » (10).
Son impression reste tout aussi négative après la lecture des deux
volumes suivants. Que l’auteur ne se formalise pourtant pas de ne pas
avoir du succès.
« Il n’y a place aujourd’hui en France à aucune attention
durable et vive pour une œuvre quelconque de l’esprit.
Notre tempérament qui a été si littéraire, pendant deux
siècles surtout, achève de subir une transformation com-
plète qui tient à la lassitude, au désenchantement, au
dégoût des idées, à l’amour du fait et enfin aux institu-
tions politiques qui pèsent comme un puissant sopori-
fique sur les intelligences. La classe qui en réalité gouverne
ne lit point et ne sait pas même le nom des auteurs ; la
littérature a donc entièrement cessé de jouer un rôle dans
la politique et cela l’a dégradée aux yeux de la foule. (11) »
Mais si Gobineau ne trouve pas son public en France, il se pourrait,
pense Tocqueville, qu’il le trouve en Amérique et en Allemagne. En
Amérique, auprès de ceux qui veulent prouver « que les Noirs appar-
tenaient à une race différente et inférieure », sans se rendre compte
à quel point « ils sont entrés en décadence ». Ce qui faisait d’ailleurs
enrager Gobineau, qui écrit à Anton von Prokesch-Osten : « N’admi-
rez-vous pas aussi nos amis les Américains qui croient que je les encou-
rage à assommer leurs nègres, qui me portent aux nues pour cela, mais
qui ne veulent pas traduire la partie du livre qui les concerne ? » Et
en Allemagne, « parce que les Allemands [...] ont seuls en Europe la
particularité de se passionner pour ce qu’ils regardent comme la vérité
abstraite, sans s’occuper de ses conséquences pratiques. (12) »
Tocqueville ne pouvait prévoir l’usage qui serait fait des théories
de Gobineau au XXe siècle. Mais alors que Gobineau a désespéré
de l’homme et ne croit plus à la démocratie, Tocqueville veut rester
optimiste :
JUIN 2019 59
au cœur de la haine
« Vous considérez les hommes de nos jours comme de
grands enfants très dégénérés et très mal élevés. Et, en
conséquence, vous trouvez bon qu’on les mène par des
spectacles, du bruit, beaucoup de clinquant, de belles
broderies et de superbes uniformes qui, bien souvent, ne
sont que des livrées. Je crois comme vous nos contem-
porains assez mal élevés, ce qui est la première cause de
leurs misères et de leur faiblesse ; mais je crois qu’une
éducation meilleure pourrait redresser le mal qu’une
mauvaise éducation a fait ; je crois qu’il n’est pas permis
de renoncer à une telle entreprise. »
Et de conclure :
« À mes yeux, les sociétés humaines comme les individus
ne sont quelque chose que par l’usage de la liberté. (13) »
Peu d’auteurs sont d’une actualité aussi brûlante !
1. Alexis de Tocqueville, Œuvres complètes, tome IX, édition de Maurice Degros, introduction de Jean-
Jacques Chevallier, Gallimard, 1959, p. 146-147.
2. Une première fois, incomplètement, par Ludwig Schemann en 1909, puis dans le tome IX des Œuvres
complètes de Tocqueville, op. cit.
3. Alexis de Tocqueville, Œuvres complètes, op. cit., p. 116.
4. Idem, p. 147.
5. Idem, p. 148.
6. Idem, p. 149.
7. Alexis de Tocqueville, Voyage en Suisse, in Œuvres, tome I, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la
Pléiade », 1991, p. 618.
8. Idem, p. 628.
9. Idem, p. 629.
10. Alexis de Tocqueville, Œuvres complètes, op. cit., p. 203.
11. Idem, p. 266.
12. Idem, p. 267.
13. Idem, p. 280.
60 JUIN 2019
LA HAINE DES JUIFS AU
NOM DES LUMIÈRES :
LE CAS VOLTAIRE
› Pierre-André Taguieff
D ans toutes les formes historiques connues prises
par la judéophobie, ceux qui haïssent les juifs
recourent à un argument central, impliquant
une inversion projective : les juifs sont haïssables
parce qu’ils haïssent les non-juifs. À la mauvaise
haine juive s’oppose ainsi la bonne haine antijuive, réactive et
défensive, et en cela justifiée. Ce mode de légitimation récurrent
de la haine des juifs constitue le premier des grands récits antijuifs,
fondé sur l’accusation de « haine du genre humain », dont dérive
le stéréotype de la « cruauté juive ». Tacite impute aux juifs une
haine hostile (hostile odium) à l’endroit des autres peuples (adversus
omnes). Dans la judéophobie antique (1), cette imputation prend
la forme de l’accusation de misoxénie ou de xénophobie générali-
sée, ou encore celles de « séparatisme » et d’« exclusivisme », sou-
vent liées à une interprétation malveillante du thème du « peuple
JUIN 2019 61
au cœur de la haine
élu » – d’où le stéréotype de « l’orgueil juif ». Les juifs sont ainsi
exclus du genre humain, déshumanisés en raison de leur nature
supposée haineuse.
L’envers des Lumières
Dans la vulgate anti-antisémite contemporaine, dont l’objectif
est de lutter contre la haine des juifs, c’est une évidence non inter-
rogée que la lutte contre l’antisémitisme se situe dans l’héritage des
Lumières. Et il est vrai que l’émancipation des juifs en Europe a été
rendue possible par le mouvement des Lumières et l’impulsion don-
née par la révolution française. La lutte contre les préjugés, l’obscu-
rantisme et le fanatisme au nom de la raison, impliquant le primat de
l’examen critique et de l’éducation, demeure la matrice et le modèle de
toute forme de lutte contre le racisme et l’antisémitisme – de ce qu’il
est convenu d’appeler l’« antiracisme ».
L’auteur de Candide, du Traité sur la tolérance et du Dictionnaire
philosophique, le philosophe engagé qui a lutté pour Jean Calas, Pierre-
Paul Sirven et le chevalier de La Barre est justement célébré comme l’un
des premiers héros de cette lutte intellectuelle, qui a érigé en idéaux la
tolérance ainsi que la liberté de pensée et d’expression. Voltaire pensait
et écrivait en homme d’action, et il s’en mon- Philosophe, politologue et historien
trait fort conscient : « Jean-Jacques n’écrit que des idées, Pierre-André Taguieff est
directeur de recherche au Centre
pour écrire et moi j’écris pour agir. (2) » À national de la recherche scientifique.
ce titre, il a pu être reconnu comme l’un des Dernier ouvrage publié : Judéophobie,
premiers « intellectuels » avant la lettre, et la dernière vague (Fayard, 2018).
son courage dans la défense des persécutés demeure exemplaire. Mais la
reconnaissance de ce fait historique a dissimulé l’envers des Lumières, ou
la face sombre de l’universalisme rationaliste devenu idéologie politique.
Car l’époque des Lumières a été aussi celle de l’invention des doctrines
raciales se réclamant du savoir scientifique (3), ainsi que d’une forme
nouvelle de judéophobie fondée sur une dénonciation globalisante des
« superstitions » religieuses illustrées par les grands monothéismes, et
plus particulièrement par le judaïsme et le christianisme (4).
62 JUIN 2019
la haine des juifs au nom des lumières : le cas voltaire
C’est à l’époque des Lumières que se sont forgés les principaux thèmes
de la judéophobie non religieuse, voire antireligieuse, souvent mâtinée
de scientisme et se disant par la suite « progressiste » ou « révolution-
naire », qui va se constituer en un courant important de l’antisémitisme
en Europe de l’Ouest au cours des deux derniers tiers du XIXe siècle.
Certains historiens ont proposé de la baptiser « antisémitisme rationa-
liste », privilégiant ainsi son discours explicite, qui se réclamait de la
raison (5). La plupart des thèmes d’accusation contre les juifs qu’on
trouvait dans la judéophobie antique ou dans l’antijudaïsme chrétien
sont repris, réactivés ou reformulés par les antijuifs des Lumières, à
l’exception notable de l’accusation de déicide. Mais l’on y rencontre
celle de meurtre rituel, qui lui est pourtant associée dans l’antijudaïsme
chrétien populaire, suivant une représentation récurrente : l’accusation
de meurtre d’enfants chrétiens répète celle de meurtre du Christ (6).
On peut dès lors voir dans l’inscription du meurtre rituel dans le
culte antique de Moloch par certains auteurs se réclamant des Lumières,
tel Voltaire, une tentative de déchristianiser l’accusation. L’assimila-
tion polémique entre Jéhovah, le Dieu des anciens juifs, et Moloch
(ou Baal) est un topos de la judéophobie antichrétienne moderne. Au
XIXe siècle, de nombreux idéologues antisémites et antichrétiens,
athées, matérialistes et souvent révolutionnaires, reprendront l’accu-
sation de molochisme. Il en va ainsi du blanquiste et communard
Gustave Tridon, qui, dans son livre posthume Du molochisme juif (7),
accuse les juifs de cannibalisme rituel, preuve à ses yeux de la « férocité
juive ». Mais la sécularisation des vieux thèmes accusatoires chrétiens
laisse inévitablement des traces, et ne s’accomplit jamais pleinement.
Même les antichrétiens les plus virulents restent tributaires du système
des accusations chrétiennes contre les juifs et le judaïsme.
Voltaire contre les juifs, « ennemis du genre humain »
Voltaire attribuait aux juifs une intolérance incomparable, un fana-
tisme sans limites, une haine absolue du genre humain, de ridicules
et dangereuses superstitions, des instincts sanguinaires et une cruauté
JUIN 2019 63
au cœur de la haine
raffinée (8). En témoigne notamment le long article « Juifs » intégré
en 1784, après sa mort, dans l’édition due à Beaumarchais de son Dic-
tionnaire philosophique (9), lequel, publié en 1764, fera l’objet d’une
nouvelle édition en 1769. Dès la XXVe lettre de ses Lettres philo
sophiques, publiées en 1734, Voltaire s’en prend aux juifs avec une
virulence particulière :
« [Les juifs] étaient haïs, non parce qu’ils ne croyaient
qu’un Dieu, mais parce qu’ils haïssaient ridiculement
les autres nations, parce que c’étaient des barbares qui
massacraient sans pitié leurs ennemis vaincus, parce
que ce vil peuple, superstitieux, ignorant, privé des
arts, privé du commerce, méprisait les peuples les plus
policés. (10) »
En 1765, dans La Philosophie de l’histoire, texte repris comme
introduction dans la réédition de son Essai sur les mœurs et l’esprit des
nations, Voltaire évoque la haine des juifs pour le reste de l’huma-
nité, « leur horreur pour le reste des hommes » (11). Dans ce texte,
Voltaire, traitant des juifs dans l’Antiquité, les caractérise par leur
misoxénie frénétique et leur haine sanguinaire envers les autres
peuples :
« Si l’on peut conjecturer le caractère d’une nation par les
prières qu’elle fait à Dieu, on s’apercevra aisément que les
juifs étaient un peuple charnel et sanguinaire. Ils paraissent,
dans leurs psaumes, souhaiter la mort du pécheur plutôt
que sa conversion ; et ils demandent au Seigneur, dans le
style oriental, tous les biens terrestres. (12) »
Il prête aussi aux juifs des rêves d’extermination des non-juifs :
« On voit que si Dieu avait exaucé toutes les prières de
son peuple, il ne serait resté que des juifs sur la terre, car
ils détestaient toutes les nations, ils en étaient détestés ;
64 JUIN 2019
la haine des juifs au nom des lumières : le cas voltaire
et, en demandant sans cesse que Dieu exterminât tous
ceux qu’ils haïssaient, ils semblaient demander la ruine
de la terre entière. (13) »
C’est là justifier la haine des juifs par la haine attribuée aux juifs.
Voltaire reprend à son compte la vieille accusation de misoxénie ou
de « haine du genre humain ». Et cette haine s’accompagnerait d’une
cruauté incomparable, qui les rendrait étrangers à la civilisation :
« Leur gloire est de mettre à feu et à sang les petits vil-
lages dont ils peuvent s’emparer. Ils égorgent les vieil-
lards et les enfants ; ils ne réservent que les filles nubiles ;
ils assassinent leurs maîtres quand ils sont esclaves ; ils
ne savent jamais pardonner quand ils sont vainqueurs ;
ils sont les ennemis du genre humain. Nulle politesse,
nulle science, nul art perfectionné dans aucun temps,
chez cette nation atroce. (14) »
Ce qui caractérise donc le peuple juif, c’est son exceptionnalité
négative. Voltaire accumule les accusations, sans se soucier des preuves.
L’accusation de sacrifices humains
Dans les textes composant le long article « Juifs » inclus dans son
Dictionnaire philosophique après sa mort (15), Voltaire n’oublie pas de
pointer la férocité de ce peuple barbare, dont témoignerait sa pratique
des sacrifices humains :
« Il n’est donc que trop vrai que les juifs, suivant leurs
lois, sacrifiaient des victimes humaines. Cet acte de reli-
gion s’accorde avec leurs mœurs ; leurs propres livres les
représentent égorgeant sans miséricorde tous ceux qu’ils
rencontrent, et réservant seulement les filles pour leur
usage. (16) »
JUIN 2019 65
au cœur de la haine
Dans l’article intitulé « Jephté ou des sacrifices de sang humain »,
du même Dictionnaire philosophique, Voltaire, se référant à plusieurs
passages de la Bible qu’il interprète à sa manière, est formel :
« Il était expressément ordonné par la loi juive d’immo-
ler les hommes voués au Seigneur [...]. Voilà donc les
sacrifices de sang humain clairement établis ; il n’y a
aucun point d’histoire mieux constaté. (17) »
En 1761, dans le Sermon des cinquante, traitant du massacre qui
suivit la fabrication du veau d’or, il accuse les juifs d’être un peuple de
fanatiques pratiquant les sacrifices humains :
« Après cette boucherie, il n’est pas étonnant que ce
peuple abominable sacrifie des victimes humaines à
son Dieu, qu’il appelle Adonaï, du nom d’Adonis, qu’il
emprunte des Phéniciens. (18) »
Le 11 octobre 1763, dans une lettre au marquis d’Argence de Dirac,
Voltaire précise ce qu’il pense du peuple juif : il est « de tous les peuples
le plus grossier, le plus féroce, le plus fanatique, et le plus absurde ». Et
de poursuivre, visant les chrétiens : « Il y a plus d’absurdité encore à ima-
giner qu’une secte née dans le sein de ce fanatisme juif est la loi de Dieu
et la vérité même. C’est outrager Dieu, si les hommes peuvent l’outra-
ger. (19) » Dans la deuxième lettre des Questions sur les miracles (1765),
il présente les juifs comme « le plus malheureux de tous les peuples, ainsi
que le plus petit, le plus ignorant et le plus cruel » (20).
La vieille accusation de haine du genre humain est réitérée en 1767
dans l’opuscule intitulé « La Défense de mon oncle » lorsque Vol-
taire, après avoir affirmé qu’« on trouverait plus de cent passages [dans
l’Ancien Testament] qui indiquent cette horreur pour tous les peuples
qu’ils connaissaient », conclut : « Il est donc constant que leur loi les
rendait nécessairement les ennemis du genre humain. (21) » Pour Vol-
taire, « la loi juive est la seule de l’univers qui ait ordonné d’immoler
des hommes » (22) :
66 JUIN 2019
la haine des juifs au nom des lumières : le cas voltaire
« Les juifs ne se sont pas seulement distingués des autres
peuples par l’ignorance totale d’une vie à venir ; mais ce
qui les caractérise davantage, c’est qu’ils sont encore les
seuls dont la loi ait ordonné expressément de sacrifier
des victimes humaines. (23) »
On sait pourtant, comme le rappelle le récit du sacrifice d’Isaac
dans la Bible (24), que les sacrifices humains sont explicitement inter-
dits par la loi juive (25) : « Personne d’entre vous ne consommera du
sang. (26) » La mauvaise foi de Voltaire est ici à son comble.
Le peuple juif est « le peuple le plus intolérant et le plus cruel de
toute l’Antiquité (27) », affirme encore Voltaire dans l’article « Tolé-
rance » du Dictionnaire. S’il reconnaît dans ce même article qu’on
trouve parfois des « exemples de tolérance » chez « ce peuple bien bar-
bare » (28), c’est pour souligner aussitôt que « nous l’avons imité dans
ses fureurs absurdes, et non dans son indulgence » (29). « Nous », les
chrétiens. Ici, Voltaire ne se montre nuancé à l’égard des juifs que pour
mieux accabler les chrétiens.
Dans un passage célèbre de l’article « Juifs » de son Dictionnaire
philosophique (édition posthume), Voltaire réaffirme sa vision intrin-
sèquement négative des juifs :
« Enfin, vous ne trouverez en eux qu’un peuple igno-
rant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sor-
dide avarice à la plus détestable superstition, et à la plus
invincible haine pour tous les peuples qui les tolèrent et
qui les enrichissent. (30) »
Il ajoute cependant cette fameuse recommandation : « Il ne faut
pourtant pas les brûler. (31) » Preuve de sa tolérance légendaire…
Dans un article intitulé précisément « Tolérance », publié après sa
mort (32), Voltaire prévient son lecteur : « C’est à regret que je parle
des juifs : cette nation est, à bien des égards, la plus détestable qui ait
jamais souillé la terre. »
JUIN 2019 67
au cœur de la haine
Une haine éclairée
La sécularisation n’a nullement affaibli l’imaginaire antijuif : elle
l’a fait sortir de son cadre théologico-religieux pour l’articuler avec
le combat antichrétien, et, plus largement, antireligieux, au nom du
progrès. Il s’ensuit que la haine des juifs, dans la modernité, n’est nul-
lement le seul fait des anti-Lumières. L’anti-fanatisme fanatique des
Lumières – ce « fanatisme anti-fanatique » que j’ai analysé naguère
dans La Force du préjugé (33) – n’a cessé, depuis la fin du XVIIIe siècle,
de nourrir les passions antijuives.
Si les tenants des anti-Lumières dénonçaient dans « le juif » l’incar-
nation par excellence d’un monde moderne qu’ils rejetaient – caracté-
risé par le pouvoir de la finance, l’irréligion croissante et les illusions de
l’égalité –, les partisans des Lumières, et en particulier les héritiers des
Lumières radicales (34) en lutte pour l’éradication totale des « préju-
gés », voyaient en lui le vestige intolérable d’une barbarie, d’une into-
lérance et d’un obscurantisme propres à une époque depuis longtemps
révolue. La haine des juifs, ainsi déshumanisés, allait de pair avec la
foi dans le progrès. Naissance d’une tradition aujourd’hui toujours
bien vivante, sous d’autres atours. Elle n’a pas fait disparaître la haine
inverse, qui consiste à imputer aux juifs les maux de la modernité.
1. Peter Schäfer, Judéophobie. Attitudes à l’égard des juifs dans le monde antique (1997), traduit par
Édouard Gourévitch, Les Éditions du Cerf, 2003, p. 276, 280-298, 316, 337-343 ; Pierre-André Taguieff, La
Judéophobie des Modernes, Odile Jacob, 2008, p. 250 et sq.
2. Voltaire, lettre à Jacob Vernes, vers le 15 avril 1767 ; passage cité par René Pomeau, « Écraser l’Infâme »,
1759-1770, Oxford Voltaire Foundation, 1994, p. 2.
3. Nicholas Hudson, « From “Nation” to “Race”: The origin of racial classification in eighteenth-century
thought », in Eighteenth-Century Studies, septembre 1996, p. 247-264.
4. Voir Adam Sutcliffe, Judaism and Enlightenment (2003), Cambridge University Press, 2005, p. 6 et 11.
5. Fadiey Lovsky, « L’antisémitisme rationaliste », Revue d’histoire et de philosophie religieuses, vol. 30,
1950, p. 176-199.
6. Pierre-André Taguieff, La Judéophobie des Modernes, op. cit., p. 262-308 ; Criminaliser les juifs. Le
mythe du « meurtre rituel » et ses avatars, Hermann, à paraître en novembre 2019.
7. Gustave Tridon, Du molochisme juif. Études critiques et philosophiques, Édouard Maheu, 1884.
8. Voir Paul H. Meyer, « The attitude of the enlightenment towards the jews » in Theodore Besterman (dir.),
Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, volume XXVI, Institut et musée Voltaire, 1963, p. 1161-
1206 ; Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, tome III : De Voltaire à Wagner, Calmann-Lévy, 1968,
p. 103-117 ; Jacob Katz, « Le judaïsme et les juifs vus par Voltaire », Dispersion et unité, n° 18, 1978, p. 135-
149 ; Gilles Banderier, « Voltaire et la naissance de l’antisémitisme moderne », Sedes Sapientiae, n° 123,
mars 2013, p. 19-54.
9. Édition dite de Kehl, publiée à Baden de 1784 à 1789.
10. Voltaire, Lettres philosophiques (1734), vingt-cinquième lettre : « Sur les Pensées de M. Pascal », pen-
sée XXIX (qui devient, à partir de 1739, la pensée XXXI), in Voltaire, Mélanges, édition de Jacques van den
Heuvel, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1961, p. 122.
11. Voltaire, Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, introduction (La Philosophie de l’histoire, 1765),
« De la religion des premiers hommes » ; Œuvres complètes de Voltaire, édition de Louis Moland, Garnier
Frères, 1877-1882, tome XI, p. 13-14.
68 JUIN 2019
la haine des juifs au nom des lumières : le cas voltaire
12. Voltaire, Essai sur les mœurs, introduction (La Philosophie de l’histoire, 1765), chapitre xliv : « Des
prières des juifs » ; Œuvres complètes de Voltaire, op. cit., tome XI, p. 128.
13. Idem, p. 129.
14. Voltaire, Essai sur les mœurs, op. cit., p. 209 (chapitre vi : « De l’Arabie et de Mahomet »).
15. Voltaire, Dictionnaire philosophique, article « Juifs » ; Œuvres complètes de Voltaire, op. cit., tome XIX,
1878, p. 511-541. Cet article de l’édition Moland, qu’on ne trouve pas dans les deux éditions du Dic-
tionnaire publiées du vivant de Voltaire (1764 et 1769), est en réalité un montage de textes écrits à des
époques différentes.
16. Voltaire, article « Juifs », Dictionnaire philosophique, section II, Œuvres complètes de Voltaire, op. cit.,
tome XIX, p. 523.
17. Voltaire, art. « Jephté ou des sacrifices de sang humain », section I, Dictionnaire philosophique ;
Œuvres complètes, op. cit., tome XIX, 1878, p. 498.
18. Voltaire, Mélanges, op. cit., p. 257.
19. Voltaire, lettre au marquis d’Argence, 11 octobre 1763.
20. Voltaire, Questions sur les miracles (1765), deuxième lettre.
21. Voltaire, La Défense de mon oncle (1767), chapitre xiv (« Que les juifs haïssaient toutes les nations »),
in Mélanges, op. cit., p. 1173.
22. Voltaire, Dieu et les hommes (1769), titre du chapitre xxi, in Œuvres complètes, op. cit., tome XXVIII,
p. 171.
23. Idem.
24. Genèse, XXII, 1-14. Alors qu’Abraham était prêt à sacrifier son fils Isaac à Dieu, un ange lui enjoignit de
ne lui faire aucun mal, exprimant ainsi la réprobation divine à l’égard des sacrifices humains.
25. Léviathan, XVIII, 21 ; XX, 2.
26. Léviathan, XVII, 12.
27. Voltaire, article « Tolérance », Dictionnaire philosophique, section II ; Œuvres complètes, op. cit.,
tome XX, p. 520.
28. Idem, p. 519.
29. Idem, p. 520.
30. Voltaire, article « Juifs », Dictionnaire philosophique, section I (dernière phrase) ; Œuvres complètes,
op. cit., tome XIX, p. 521. Ce passage est cité très approximativement par Louis-Ferdinand Céline dans
L’École des cadavres (Denoël, 1938, p. 205) : « Les juifs ne sont qu’un peuple ignorant et barbare qui allie
depuis longtemps la plus répugnante avarice et la plus abominable superstition à une haine inextinguible
pour tous les peuples qui les tolèrent et grâce auxquels ils s’enrichissent. »
31. Voltaire, article « Juifs », Dictionnaire philosophique, section I ; Œuvres complètes, op. cit., tome XIX,
1878, p. 521.
32. Voltaire, « Tolérance », in Œuvres complètes, op. cit., tome IV, p. 517-518.
33. Pierre-André Taguieff, La Force du préjugé. Essai sur le racisme et ses doubles, La Découverte, 1988,
p. 204-220.
34. Jonathan Israel, Une révolution des esprits. Les Lumières radicales et les origines intellectuelles de la
démocratie moderne (2009), traduit par Matthieu Dumont et Jean-Jacques Rosat, Agone, 2017.
JUIN 2019 69
FEMMES TONDUES
DE L’ÉPURATION :
UNE HAINE LIBÉRATRICE ?
› Olivier Cariguel
L a tonte des femmes accusées de collaboration avec
l’occupant allemand à la Libération de la France appar-
tient à une imagerie de l’épuration sauvage qui a beau-
coup marqué les esprits. Les photos des pelotons d’exécu-
tion, images presque banales si l’on ose dire, ne diffusent
pas la même intensité émotionnelle et mémorielle. Parce qu’il s’agit de
femmes, parce qu’elles ont été dénudées, dépossédées de leurs cheveux
et marquées dans leur chair, le front peint d’une croix gammée, ce
phénomène de violence en place publique catalyse une haine supposée
libératrice. Il est un bon exemple des justifications des comportements
de haine, accompagnées de rituels précis, à l’endroit de femmes qui
ont couché avec l’ennemi. Émanation de sentiments recuits (frustra-
tion, jalousie, cupidité), la haine est assimilée par commodité au camp
du mal. Or on peut porter des valeurs provenant du camp du bien et,
soumis à ses affects, déraper vers le camp des propagateurs de haine.
L’épuration immédiate exprime une telle ambivalence.
70 JUIN 2019
au cœur de la haine
D’après l’historien Fabrice Virgili, auteur d’un ouvrage pionnier
sur le sujet (1), environ 20 000 femmes, déclarées traîtresses à la patrie,
ont été tondues. L’acte capillaire accompli, un cérémonial de type
moyenâgeux avait lieu sous la forme d’une procession à pied ou en
charrette à travers les rues des villes et bourgades. L’atmosphère de lyn-
chage de ces sinistres cortèges se nourrissait d’une vindicte populaire.
À leur passage, ce n’était qu’hilarité, quoli- Olivier Cariguel est historien, spécialiste
bets, mépris, crachats et coups à l’envi. Les de l’édition et des revues littéraires
libérés s’en donnaient à cœur joie. D’autres du XX siècle à nos jours. Dernier
e
ouvrage publié : Marylie Markovitch, La
châtiments archaïques ont eu lieu. Le bain Révolution russe vue par une Française,
forcé dans une fontaine ou dans un baquet (Pocket, 2017).
d’eau renvoie à une « peine thérapeutique › ocariguel@[Link]
visant par l’eau froide à “calmer d’excessives ardeurs sexuelles”(2) ».
Les tondues sont l’illustration visuellement la plus spectaculaire du
déferlement de voies de fait perpétrées par des foules vengeresses ou
des résistants aux méthodes expéditives, hors cadre légal. Cette sorte de
chasse aux sorcières est loin d’être univoque car, selon Fabrice Virgili,
les tontes sont « une violence physique et symbolique, un acte puni-
tif avec une dimension combattante ». Et, conclusion plus troublante
dégagée au fil de son étude, « la haine, le désir de vengeance, la miso-
gynie ont coexisté avec la passion de la liberté ». Les débordements et
les excès commis à cette période étaient perçus par certains comme
« un sursaut de vitalité et de justice, un réveil de patriotisme ». Mais
comment des valeurs universelles positives ont-elles pu être enrobées
collectivement de pulsions de haine ?
Tout d’abord, les séances de tonte, indissociables des scènes de la
Libération, s’inscrivent à plein dans le déroulement des journées de
la victoire. L’euphorie du moment altère la perception de la violence
des maltraitances. Le fait de couper des cheveux à ras n’est pas un acte
punitif mais une pratique quotidienne exercée par des coiffeurs, qui
sont souvent réquisitionnés. Il n’a rien de violent en soi, il est connu.
C’est l’après-tonte qui revêt un caractère plus nouveau, voire excep-
tionnel. La diffusion du documentaire télévisé La Tondue de Chartres
(3) inspiré par l’enquête approfondie de deux historiens, Philippe Fré-
tigné et Gérard Leray (4), a révélé la véritable histoire du cliché mon-
JUIN 2019 71
au cœur de la haine
dialement connu de Robert Capa. Reporter du magazine Life, il pho-
tographia à Chartres, rue du Cheval-Blanc, une femme rasée serrant
son bébé contre elle. Capa, qui n’avait pas oublié sa condition de juif
apatride, l’avait appelée « la Madone à l’enfant ». Il ignorait l’identité
de Simone Touseau. Des habitants processionnaires venus au spec-
tacle criaient vengeance. Parmi les témoins de cette scène survenue le
16 août 1944 typique d’une petite ville de province où l’on s’épie, une
habitante retrouvée par les auteurs se souvenait : « Si je souris sur la
photo ? Bien sûr que je souris. Cette femme, je ne savais pas d’où elle
sortait. Mais enfin, on savait bien que les tondues, c’était bien à fiche
en l’air. (5) » La haine se masque donc derrière une évidence partagée
par la collectivité et arbore un sourire de satisfaction après les cris de
« Salope ! », « À mort ! », « Collabo ! ». Elle est très contagieuse au-delà
de la foule des autochtones. Même des militaires américains, figures
du libérateur et de l’étranger, ont participé, contre l’avis de leur hié-
rarchie, à des séances de tonte.
C’est l’occasion de revenir, à la lueur des derniers travaux des his-
toriens, sur quelques idées reçues. Les tontes ont commencé dès 1943.
En Corse, qui est, rappelons-le, le premier territoire français libéré, des
patriotes corses ont coupé les cheveux d’une femme, coupable d’avoir
eu des relations sexuelles avec l’ennemi. La sévérité des châtiments
épuratoires dans les départements français variait selon l’attitude des
troupes allemandes qui se repliaient vers l’Allemagne. En Dordogne
et en Corrèze particulièrement, meurtrie par les massacres de Tulle et
d’Oradour-sur-Glane perpétrés par les soldats de la division SS « Das
Reich », l’action épuratoire fut violente. D’un département à l’autre,
les réactions sont très différentes de la part de la presse ou des organi-
sations résistantes. Des distinguos subtils vont fleurir sur le sens de la
collaboration dite « horizontale ». Le journal Le Rouergue républicain
estime qu’entre « la prostitution de l’âme » et celle du « corps », cette
dernière « n’est pas la plus impardonnable ». De même, dans l’Hérault,
un tract placardé sur une vitrine informe et stipule que « la prostitu-
tion intellectuelle du Dr Kollaborateur est infiniment plus grave que
la prostitution physique de la fille abandonnée ». Plus à l’ouest, dans
les Pyrénées-Orientales, les travailleuses professionnelles du sexe dans
72 JUIN 2019
femmes tondues de l’épuration : une haine libératrice ?
les « maisons publiques » sont exemptées de tonte, contrairement aux
Françaises qui ont eu des rapports intimes avec des Allemands (6).
Les prostituées sont épargnées, car, en somme, elles ne faisaient que
leur travail. Outre le sévice de la tonte, des femmes ont été dénudées
entièrement, comme l’ont montré des photographies d’époque. Enfin,
le phénomène ne se limite pas à la Libération, il dure jusqu’au premier
semestre 1946. La haine, tenace, ne s’est donc pas évaporée avec la fin
de la guerre.
La recherche de boucs émissaires à la Libération a servi d’exutoire
à l’explosion de haines qui ont profité du désordre légal et du réta-
blissement tardif de l’autorité républicaine pour inverser les valeurs
éthiques. Passé l’instabilité de la fin 1944, la sortie de guerre a privilégié
les récits des résistantes internées dans les camps de concentration qui
revenaient d’Allemagne. Le projecteur s’est tourné vers ces rescapées et
les femmes de la Résistance. Reléguées dans les bas-fonds de la société
et rejetées, les tondues, objets d’une haine admise et débouchant sur
des châtiments venus du fond des âges, n’avaient pas droit de cité
dans l’histoire de la condition féminine en plein bouleversement avec
l’acquisition du droit de vote des femmes, appelées à déposer pour la
première fois un bulletin dans l’urne lors des élections municipales du
29 avril 1945. L’exil intérieur des tondues collabos signait la dernière
victoire de la haine à leur encontre.
1. Fabrice Virgili, La France « virile ». Des femmes tondues à la Libération, Payot, coll. « Petite bibliothèque
Payot histoire », 2004. L’édition originale date de 2000.
2. Idem, p. 92.
3. La Tondue de Chartres, film documentaire de Patrick Cabouat et Gérald Massé, 2017, diffusé sur
France 5 le 24 mars dernier.
4. Philippe Frétigné et Gérard Leray, La Tondue. 1944-1947, Vendémiaire, 2018. Il s’agit de la troisième
édition, augmentée de nouvelles informations sur les acteurs de l’affaire, et de l’intégralité du dossier
judiciaire.
5. Philippe Frétigné et Gérard Leray, La Tondue, op. cit., p. 203.
6. Exemples tirés du livre de Fabrice Virgili, op. cit., p. 41.
JUIN 2019 73
LA HAINE DE MR HYDE
› Jean-Pierre Naugrette
L a scène, telle que la raconte Mr Enfield à son cousin
Mr Utterson, est sans doute l’une des plus célèbres de
la littérature fantastique anglaise. Vers les trois heures
du matin, par une sombre nuit d’hiver, il a vu, dit-il,
deux silhouettes dans les rues désertes de Londres. L’une
est celle d’un homme qui marche d’un bon pas, l’autre d’une fillette
qui court à toutes jambes, dans une rue transversale. À l’intersection,
le choc est inévitable. L’homme, bien habillé, foule froidement aux
pieds la fillette et la laisse hurlante de douleur sur le pavé. Enfield
attrape le coupable par le collet. Une foule commence à se former, qui
réclame justice, et promet de faire un scandale. Coincé, l’homme n’a
d’autre ressource que d’enfoncer une clef dans une porte donnant sur
la ruelle, et de s’y engouffrer. Quelques instants plus tard, il en ressort
avec dix livres en or et un chèque confortable.
Le problème de cette version, c’est que le texte même de Stevenson,
dans ces premières pages de son fameux Étrange Cas du Dr Jekyll et de
Mr Hyde (1886), est suffisamment ambigu pour pouvoir admettre le
contraire. Que faisait le respectable Mr Enfield par cette sombre nuit
d’hiver, vers trois heures du matin ? Il dit qu’il rentrait chez lui, « de
l’autre bout du monde ». En principe, il aurait dû être sagement au lit.
Est-ce que Mr Hyde piétine la fillette lancée à toute allure ? Le texte
74 JUIN 2019
au cœur de la haine
anglais dit trampled calmly over the child’s body. C’est une impossibilité
grammaticale : soit on piétine, et dans ce cas on dit trample down,
soit on enjambe par un saut, et on dit jump over. Il est donc impos-
sible de se représenter visuellement le choc Jean-Pierre Naugrette est professeur
provoqué : la plupart des illustrateurs choi- de littérature anglaise du XIX siècle e
sissent d’ailleurs de montrer un Mr Hyde à l’université Sorbonne-Nouvelle
Paris-III. Spécialiste de R.L. Stevenson
enjambant une fillette déjà à terre, et non et d’Arthur Conan Doyle, il est aussi
en train de la piétiner (1). Enfin, que pen- traducteur et romancier. Derniers
ser de cet attroupement de badauds prêts ouvrages parus : Destination Cérès
(Le Visage Vert, 2017) et Les Poésies
à lyncher le coupable ? On nous dit qu’un d’amour de Thomas Hardy (édition
docteur à l’accent d’Édimbourg, « à peu bilingue, Circé, 2018).
près aussi émotif qu’une cornemuse », blê- › jeanpierrenaugrette@[Link]
mit « d’une folle envie de le tuer ». Quant aux femmes, elles semblent
autant de « harpies déchaînées contre lui » (2). En d’autres termes,
face à Mr Hyde, la foule n’a que de la haine.
Une troisième version existe. Une nuit, Mr Utterson revoit en rêve
l’histoire contée par Enfield comme dans un kaléidoscope, ou, comme
dit le texte, « un rouleau d’images peintes » – ce qu’on appellerait
aujourd’hui un écran de cinéma. Il revoit Mr Hyde se glissant furti-
vement entre les maisons endormies, ou bien filant à toute allure « à
travers l’infini labyrinthe des lumières de la ville, pour écraser à chaque
coin de rue un enfant en le laissant hurler » (3). C’est sur la foi de ce
cauchemar qu’Utterson, le notaire, va devenir ce détective impitoyable
qui va traquer Mr Hyde dans les rues de la ville, sans se douter, cela va
de soi, qu’il pourchasse aussi son ami et client le Dr Jekyll.
La haine de Hyde pour la société
Il faudra attendre le dernier chapitre, la confession posthume du
Dr Jekyll, pour apprendre le fin mot de l’histoire. Obsédé qu’il est par
son idéal, de hautes exigences à la fois morales et professionnelles, le doc-
teur, un praticien bardé de diplômes, et renommé pour sa philanthropie,
décide de détacher de sa psyché les mauvais instincts, le mal associé
au plaisir, le plaisir associé au mal, afin de mener plus librement, sans
JUIN 2019 75
au cœur de la haine
entraves, son chemin juste et droit. C’est ainsi qu’il est amené à créer
Mr Hyde, un être aussitôt perçu comme plus petit, sensuel, difforme,
prenant une joie sadique à faire le mal. Hyde tue de sang-froid, à coups
de canne, un membre du Parlement qui l’accoste en pleine rue la nuit, il
frappe sauvagement une petite marchande d’allumettes, il détruit le por-
trait du père de Jekyll, etc. Non qu’il soit sinistre, bien au contraire. Dans
la version du conte donnée par Jean Renoir avec son film Le Testament du
docteur Cordelier (1961), Jean-Louis Barrault incarne une version sautil-
lante, jouant de sa canne tel Charlot, sauf qu’il est prêt à tous les mauvais
coups. Une version muette et burlesque, Dr Pyckle and Mr Pride, avec
Stan Laurel (1925), montre un Mr Hyde s’amusant à faire une série de
farces dans la rue, se servant d’objets divers comme fétiches propices à
autant de mauvaises blagues sexuelles.
Pourquoi cette haine de Mr Hyde ? Il faut remonter au mythe de
Frankenstein pour comprendre ce qu’il a en commun avec la créature
anonyme créée par Mary Shelley en 1818. Ce monstre romantique n’a
pas demandé à venir au monde, il est pourtant doué de parole et de
culture, il ne cesse de se retourner contre son créateur pour lui reprocher
l’état dans lequel il se trouve. Hollywood a popularisé, en la personne de
Boris Karloff, cette figure blafarde, bardée de boulons, cette chevelure
graisseuse et chétive, cette silhouette branlante qui va bientôt semer la
terreur autour d’elle, alors que, explique-t-il, au départ, il n’avait que
bienveillance envers autrui. Comme l’a montré Jean-Jacques Lecercle,
qui lit dans la créature de Frankenstein une image de la révolution fran-
çaise, si le monstre est méchant, c’est qu’il est malheureux (4) : plus son
créateur lui refuse une compagne, plus il sème la terreur autour de lui.
Mr Hyde peut être compris dans cette lignée :
« Il a cette vitalité monstrueuse attribuée à l’autre dans
tous les processus sociaux d’exclusion : figure du juif, du
Noir, du sous-prolétaire issu de ce qu’on appelait autre-
fois les “classes dangereuses” […], le symbole de tout ce
qui menace l’ordre social. Hyde est au révolutionnaire
autrefois chartiste ce que le monstre de Frankenstein est
au sans-culotte. (5) »
76 JUIN 2019
la haine de mr hyde
Il y a de la monstration dans le monstre : littéralement, ce qui est
« montré », voire « démontré » à la société. L’anglais utilise le mot
demonstration pour désigner une manifestation, et en français, on
parle de « manifestation monstre ».
Si Hyde est mal dans sa peau, c’est qu’il y a un reste de Jekyll en
lui. C’est en ce sens que Jekyll a commis une erreur proprement mons-
trueuse. Dans la psyché de Hyde subsiste en effet, tel un précipité
chimique au fond d’une cornue, des traces de Jekyll. Tous deux ont par
exemple la mémoire en commun, ce qui permet au docteur de se souve-
nir des méfaits commis par sa créature. Même au paroxysme de son être,
Hyde garde en lui ce garde-fou qu’est la conscience du docteur, envers
lequel il conçoit, justement, de la haine. D’où sans doute sa révolte face
à son incomplétude foncière, qui le rend malheureux, et donc, comme
la créature de Frankenstein, méchant, dangereux, d’autant plus dange-
reux qu’il n’a pas de papiers d’identité, qu’aucune photographie de lui
n’est connue, qu’il échappe à la description : tout ce qu’on peut dire pour
le décrire n’est que métaphorique – « Satan », une « vision d’enfer », le
char juggernaut indien qui écrase les fidèles sous ses roues, un singe, etc.
Dépourvu qu’il est d’identité propre, Mr Hyde n’est que la projection
des fantasmes d’une société qui le hait pour cette raison même.
La haine de la société pour Hyde
Hyde suscite une haine viscérale. À son contact, Enfield dit qu’il se
sent « inondé d’une sueur froide » et ne ressent que de la « répulsion » :
lui-même partage avec le docteur écossais la tentation de l’homicide.
On peut imaginer ce que les femmes, devenues des harpies déchaî-
nées contre Mr Hyde, lui auraient fait si elles en avaient eu la liberté :
« Jamais je n’avais vu une telle collection de visages flambant de haine.
(6) » Réaction démesurée de la part d’une foule hostile ! C’est donc
qu’il y a autre chose.
Une première lecture consisterait à faire de Mr Hyde le pharma-
kon de la société victorienne – et peut-être de la nôtre – au sens de
Jacques Derrida. Dans « La pharmacie de Platon », Derrida montre,
JUIN 2019 77
au cœur de la haine
en c ommentant le Phèdre, que le mot grec signifie à la fois « remède »,
« poison » et « bouc émissaire ». Il y a bien de la pharmacie dans le conte
de Stevenson : c’est grâce à une provision de sels particulière qu’il s’est
procurée chez le pharmacien Maw que Jekyll a pu se transformer, et c’est
faute de pouvoir retrouver cette réserve auprès des pharmacies en gros
de la capitale qu’il est condamné à mourir en Hyde. Jekyll précise que
cette première réserve était impure, et que c’est l’impureté même qui
était garante du succès. Il a eu tort d’utiliser les sels en question comme
remède contre la dualité de son moi. Comme le montre Derrida, « le
remède pharmaceutique est essentiellement nuisible parce qu’artificiel »
(7). Ou, comme on dit, le remède est souvent pire que le mal. Hyde
est un poison au sens où il compromet l’ordre social, surtout dans la
version onirique de Mr Utterson, s’il écrase un enfant à chaque coin de
rue. C’est une figure moderne du minotaure, dont il faut se débarrasser
à tout prix, par un rituel de purification. Bouc émissaire, Mr Hyde l’est
aussi au sens où il cristallise tout ce que la société victorienne déteste :
non seulement, et cela pourrait paraître légitime si le texte le confir-
mait, une agression en pleine rue contre une fillette (image de viol que
notre société appellerait aujourd’hui pédophilie), mais aussi une forme
de cynisme, de légèreté, d’insouciance foncières puisqu’il ne s’arrête pas
pour lui porter secours. Mr Hyde badine : voilà l’insupportable pour
une société qui ne plaisante pas.
Une autre lecture relève de la théorie de l’interpellation qui est
celle de Louis Althusser, commentée par Jean-Jacques Lecercle dans
son dernier livre, De l’interpellation. Dans ce qu’Althusser appelle un
« petit théâtre théorique », l’interpellation est une scène de rue, sous la
forme banale, policière ou non, du genre « Hé, vous, là-bas ! » :
« Si nous supposons que la scène théorique imaginée
se passe dans la rue, l’individu interpellé se retourne.
Par cette simple conversion physique de 180 degrés, il
devient sujet. Pourquoi ? Parce qu’il a reconnu que l’in-
terpellation s’adressait “bien” à lui, et que “c’était bien
lui qui était interpellé” (et pas un autre). (8) »
78 JUIN 2019
la haine de mr hyde
À la question « qui interpelle ? », Althusser, après avoir construit
cette scène primitive sur ce petit théâtre, répond : l’idéologie.
Relisons une dernière fois la scène. Mr Enfield se précipite à la
poursuite de Mr Hyde, et empoigne celui qu’il appelle my gentleman.
Cette interpellation en pleine rue a non seulement pour effet de stop-
per le malfaiteur, mais de le constituer en sujet propre : il ne s’agit pas,
contrairement cette fois à la créature de Frankenstein, d’un monstre,
mais d’un gentleman, et pas n’importe lequel, le mien. D’ailleurs
Hyde ne proteste pas. Il a reconnu que cette interpellation le désignait,
lui et pas un autre. Aucune tentative de fuite, aucune protestation
comme celle d’un faux coupable qui se débat. D’où le paradoxe de
cette interpellation nocturne. Comme dit Lecercle, « le sujet interpellé
est un sujet d’abord et principalement assujetti » (9) : l’agresseur qui
menacerait vite la société s’il se mettait à piétiner une fillette à chaque
coin de rue est obligé de payer, acte éminemment symbolique dans
l’idéologie bourgeoise, où l’argent vaut comme moralité et respecta-
bilité. On connaît la suite : le chèque est signé par Jekyll. Dès lors,
l’anonyme interpellé commence à se construire comme Mr Hyde, un
gentleman soucieux d’éviter un scandale (le texte anglais dit a scene,
« une scène »), et prêt à dédommager. C’est l’idéologie de la bien-
séance bourgeoise qui interpelle Hyde, mais qui dans le même temps
constitue Mr Hyde comme sujet. Dès lors, il va se mettre à haïr la
société qui le hait, cercle vicieux dont, malgré l’expulsion finale, elle
ne sortira pas indemne. La haine de Mr Hyde appelle à la haine. C’est
un « gilet jaune » avant la lettre.
1. Voir par exemple celles d’Edward A. Wilson et de Frank Gillett dans William Veeder et Gordon Hirsch
(dir.), Dr Jekyll and Mr Hyde After One Hundred Years, University of Chicago Press, 1988.
2. R.L. Stevenson, L’Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, traduit par Jean-Pierre Naugrette, Le Livre de
Poche bilingue, 1988, n° 3704, p. 19-21.
3. Idem, p. 39.
4. Jean-Jacques Lecercle, Frankenstein : Mythe et philosophie, Presses universitaires de France, 1988.
5. Jean-Jacques Lecercle, « Tissage et métissage », in Jean-Pierre Naugrette (dir.), Dr Jekyll & Mr Hyde,
Autrement, 1997, p. 53-54.
6. R.L. Stevenson, L’Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, op. cit., p. 21. Le mot « haine » est récurrent
dans le conte de Stevenson.
7. Jacques Derrida, « La pharmacie de Platon », in La Dissémination, Seuil, 1972, p. 123.
8. Louis Althusser, « Idéologie et appareils idéologiques d’État » in Positions (1976), cité par Jean-Jacques
Lecercle dans De l’interpellation. Sujet, langue, idéologie, Éditions Amsterdam, 2019, p. 19. Dans le texte
de Stevenson, « Hé, vous, là-bas ! » aurait pour équivalent I gave a view halloa, terme de vénerie indiquant
le cri ou la fanfare à la « vue » d’un renard : « J’ai sonné la charge, me suis précipité… » (p. 19).
9. Idem, p. 21.
JUIN 2019 79
Intemporel
LA GRANDE JACQUERIE
DE 1358
› Jean-Paul Clément
N ombre d’historiens ont tendance à s’intéresser exclu-
sivement aux jacqueries du règne de Louis XIV. Or
ces violentes révoltes paysannes s’échelonnèrent tout
au long des siècles et notamment dans l’Occident
médiéval (1).
Nous retiendrons celle qui se situe en 1358. Nous sommes en
pleine guerre de Cent Ans, la peste noire fait des ravages, la France
perd 40 % de sa population et le roi de France, Jean II le Bon (2), est
prisonnier en Angleterre du roi Édouard III ; il sera libéré moyennant
une rançon colossale.
Parmi les chroniqueurs de l’époque, le nom de Jean Froissart vient
immédiatement à l’esprit. Mais il en est un autre, plus intéressant,
Jean de Venette : ses origines paysannes expliquent une certaine man-
suétude à l’égard des révoltés. Ces derniers,
Jean-Paul Clément est écrivain et
appelés Jacques (3) – sobriquet utilisé par historien. Dernier ouvrage publié :
les nobles pour désigner les paysans –, Bertin ou la naissance de l’opinion
ne sont pas des plus pauvres. Ce sont des (Éditions de Fallois, 2018).
« laboureurs » possédant une terre, une charrue avec un soc en fer
et un ou deux chevaux, dotés d’un métier, et jouissant d’un niveau
social fort au-dessus de la moyenne ; si l’on forçait un tant soit peu
80 JUIN 2019
au cœur de la haine
le trait, ils correspondraient à ce que nous appelons aujourd’hui les
« classes moyennes » (les jacqueries éclatent dans les régions les plus
riches d’Île-de-France où l’on pratique la culture céréalière).
Cette comparaison surprendra mais elle n’est peut-être pas sans
pertinence. Alors que les chroniqueurs se montrent les partisans de
l’ordre nobiliaire, Jean de Venette dénonce dans ses chroniques rédi-
gées en latin l’incurie des seigneurs : accablant d’impôts les paysans, ils
sont incapables de les protéger contre les Anglais (4).
Témoin précis, méticuleux, le chroniqueur traite avec soin la
révolte et la peste noire.
La jacquerie éclate en 1358 et s’étend jusqu’à Paris, où l’insurrec-
tion, menée par le prévôt des marchands Étienne Marcel, atteint son
paroxysme.
« Comme Paris et bien d’autres villes se trouvaient ainsi
maltraitées et fort peu défendues, il arriva dans la région
parisienne des évènements inouïs. En cette même année
1358, en été, les paysans qui habitaient autour de Saint-
Leu-d’Esserent et de Clermont-en-Beauvaisis, voyant les
maux et les oppressions qui de toute part leur étaient
infligés sans que leurs seigneurs les en protègent – au
contraire ils s’en prenaient à eux, comme s’ils avaient
été leurs ennemis – se révoltèrent contre les nobles de
France et prirent les armes. Ils se regroupèrent en une
grande multitude, élirent comme capitaine un paysan
fort habile, Guillaume Carle, originaire de Mello. Puis,
armés et portant leurs étendards, ils parcoururent en
bandes le pays : tous les nobles qu’ils pouvaient trou-
ver, même leurs propres seigneurs, ils les tuaient, déca-
pitaient et traitaient sans aucune miséricorde. Ils ne se
contentèrent pas d’agir ainsi : ils détruisirent et ruinèrent
les demeures et forteresses des nobles et, pire encore,
ils tuèrent atrocement des dames nobles et leurs petits
enfants. Puis, ils assiégèrent la forteresse redoutable
d’Ermenonville-en-France, où ils tuèrent de nombreux
JUIN 2019 81
au cœur de la haine
nobles, hommes et femmes, qui s’y étaient réfugiés. Cette
tribulation se développa tant qu’elle s’étendit jusqu’aux
alentours de Paris. Aucun noble n’osait plus s’aventurer
hors des lieux fortifiés : si les paysans en avaient vu un,
ils l’auraient capturé, et tué, ou il n’en aurait réchappé
que bien maltraité. Les paysans révoltés furent jusqu’à
plus de 5 000. Ils cherchaient à se débarrasser des nobles,
hommes, femmes et enfants, comme de leurs manoirs.
Mais ceux-ci, après s’être quelque temps réfugiés dans
leurs manoirs avec femme et enfants, renoncèrent à leur
conduite précédente.
Ces faits monstrueux n’étaient pas destinés à durer.
Les paysans agissaient de leur propre chef, Dieu n’en
était pas la cause. Ils ne s’étaient pas mis en branle à
la demande de l’autorité reconnue d’un supérieur, mais
d’eux-mêmes. C’est pourquoi tout leur projet prit fin
brutalement. Eux qui, dans un premier temps, avaient
– pensaient-ils – commencé à agir mus par un zèle de
justice, puisque leurs seigneurs, au lieu de les défendre,
les opprimaient, s’étaient livrés ensuite à des actes vils
et néfastes. On dit qu’ils violèrent de nobles dames et
tuèrent de petits enfants innocents. Ils se livrèrent au
pillage ; eux et leurs femmes revêtirent avec une curio-
sité indue l’habit des nobles. Comme ils agissaient mal,
rien ne pouvait durer et rien ne le devait. Les nobles
se rassemblèrent peu à peu, dont des hommes expéri-
mentés à la guerre, en particulier le roi de Navarre. Il
fixa une entrevue à leurs capitaines par des paroles flat-
teuses et fausses : leur naïveté leur coûta la vie. Quand ils
furent morts, le roi, accompagné du comte de Saint-Pol
et de toute l’armée, assaillit tous les autres paysans qui
se trouvaient en groupes désorganisés du côté de Mont
didier et les passa par le glaive. Ainsi toute leur folle
secte et mauvaise conduite s’évanouit comme fumée et
cessa bien vite. Et leur vaine entreprise ne demeura pas
82 JUIN 2019
la grande jacquerie de 1358
impunie. Chevaliers et nobles, rassemblant leurs forces,
entreprirent de se venger. Ils parcoururent les villages
et en incendièrent beaucoup. Ils mettaient à mort les
paysans, tant ceux qu’ils pensaient avoir été rebelles que
ceux qu’ils trouvaient dans leurs maisons ou au travail
dans les vignes et les champs. Ces incendies endeuillent
encore aujourd’hui Verberie, La Croix-Saint-Ouen près
de Compiègne, Ressons et bien d’autres villages que je
n’ai pas vus, et dont pour cette raison je ne parle pas ici. »
1. 1095, famine et révolte en Normandie ; 1175, commune du Laonnois ; 1251, révolte des pastoureaux
(Picardie) ; 1320, seconde révolte des pastoureaux (Normandie) ; 1323-1328, révolte des Karls (Flandre
maritime) ; 1346, révolte des serfs aux environs de Nevers ; 1348, peste noire ; 1358, grande jacquerie
principalement écrasée à Mello, menée par Jacques Bonhomme ou Guillaume Carle ; 1361, nouvelle peste
noire ; 1381-1384, révolte des tuchins (Languedoc) ; 1434-1435, révolte des paysans contre les Anglais en
Normandie (pays de Caux, Caen, Bayeux) ; 1442, soulèvement en Anjou, etc.
2. En 1358, Jean II le Bon est capturé et l’imposition par les Anglais d’une énorme rançon que le royaume
de France doit payer s’appesantit tout à coup sur les ruraux poussés par les ravages des bandes anglo-
navarraises présentes dans les régions à partir de 1357. Les nobles et les paysans se soulèvent contre ces
dernières. En 1346 la noblesse est défaite à Crécy, puis à Poitiers en 1356.
3. Le terme « jacquerie » a été utilisé en 1572 par Nicolas Gilles pour désigner le soulèvement bref mais
extrêmement violent et meurtrier des paysans au nord du bassin parisien.
4. Chronique dite de Jean de Venette, traduite par Colette Beaune, Le Livre de poche, 2011, p. 175-179.
JUIN 2019 83
LA HAINE N’A PLUS
DROIT DE CITÉ,
ALORS ELLE S’EN EMPARE
› Marin de Viry
C omme beaucoup de gens à l’époque du quinquen-
nat d’Emmanuel Macron, Marius de Vizy avait sur-
tout des relations superficielles. Mais, comme tous
les hommes depuis l’origine du monde, il était bien
obligé d’en avoir qui soient profondes. Dès qu’une
relation n’était plus superficielle, la question de la haine se posait. Tant
que Marius se contentait de saluer la boulangère, de commenter la
météo avec le patron du bistrot du coin, de demander autour de la
machine à café comment ça allait à des gens dont il avait oublié le pré-
nom, d’envoyer des smileys avec des bisous sur WhatsApp, de « liker »
des inconnus, de dire distraitement pardon dans le métro pour un
contact inopiné avec un inconnu, de se moquer au bistrot avec de
vagues amis d’autres vagues amis avec lesquels il s’était préalablement
moqué de ses vagues amis dont il partageait le repas, de tendre des
cacahouètes à son voisin de lounge dans les aéroports, d’écrire des
articles à un public qu’il ne rencontrait pas, l’aventure métaphysique
de la haine n’était pas engagée.
84 JUIN 2019
au cœur de la haine
C’était sur cette grande ligne de partage entre les relations com-
portant ou non un potentiel de haine que Marius réfléchissait, dans
les derniers mètres qui le séparaient du « restaurant paléolithique sans
gluten » où il devait déjeuner avec un godelureau liberticide qui vou-
lait devenir ministre.
Avant d’être dévoré d’une ambition entièrement centrée sur la pro-
jection fantasmatique d’un narcissisme hors de contrôle, et d’avoir mis
son régime alimentaire au service, du moins le croyait-il, de sa pré-
cieuse énergie conquérante, le godelureau Marin de Viry est critique littéraire,
liberticide avait été l’étudiant de Marius. enseignant en littérature à Sciences
Marius ne désespérait pas d’augmenter la Po. Dernier ouvrage publié : Un roi
immédiatement (Pierre-Guillaume de
distance entre la réflexion et l’action chez Roux, 2017).
son ancien élève. Celui-ci espérait glaner › marininparis@[Link]
les quelques nouveautés éditoriales et mondaines de la mouvance
intellectuelle à laquelle, croyait-il, Marius appartenait. Ce déjeuner
était marqué par des attentes asymétriques.
Marius attendit qu’on leur servît une concrétion saignante sertie
dans une couronne de cresson pour aborder le vrai sujet :
« Childéric, il y a dix-huit mois vous étiez un étudiant solaire que
seule l’aventure de l’art littéraire passionnait et vous y cherchiez une
contribution possible à l’élévation de l’esprit des hommes. Vous êtes
devenu un petit crabe urbain survolté qui ramasse toutes les infor-
mations susceptibles de nourrir une ambition d’appareil politique,
poursuivant le rêve creux d’atteindre un sommet qui n’existe que dans
votre imagination. Lisez et observez dix ans, et voyez si vous voulez
toujours devenir ministre !
– Marius, je consens à répondre à cette injonction si vous me dites
quel est selon vous le titre du prochain essai de Zemmour, le contenu
du prochain libelle d’Onfray, le nom de l’employeur futur de Nata-
cha Polony, les trois prochains académiciens qui seront élus, la der-
nière position éligible sur la liste Les Républicains aux européennes, le
salaire de Franz-Olivier Gisbert, le deal qui lie Samuelson à Houelle-
becq, et comment on fait pour être invité chez Finkielkraut. Pas que
ça à faire. Sur le gaz, j’ai un pacte méphistophélien avec mon sponsor,
moi !
JUIN 2019 85
au cœur de la haine
– Childéric, vous êtes possédé.
– Marius, vous êtes inutile.
– Childéric, vous êtes un petit mufle.
– Marius, vous n’êtes rien dans ce monde.
– Childéric, votre ambition n’a pas de noblesse.
– Marius, vous êtes un héritier avachi.
– Childéric, vous finirez perclus de regrets, voire de remords, à côté
des promesses de votre âme.
– Marius, vous êtes d’ores et déjà à côté de vos pompes. »
Nous profitâmes de ce qu’on nous apportait un chou orange truffé
aux crêtes de coq pour laisser refluer nos pensées hostiles.
« Au fond, quand nous pensons l’un à l’autre en ce moment, cher
Childéric, nous éprouvons du mépris, et quand nous revenons en
nous, l’orgueil nous flatte de l’éprouver. Je méprise votre ambition,
vous méprisez ma sagesse. Je me réjouis de ne pas pouvoir tourner en
bien votre ambition, de ne la voir qu’en ce qu’elle vous noircit, vous
jouissez de ne trouver aucun sens à ma sagesse, que vous voulez trou-
ver ridicule. Le mépris doit avoir quelque chose de goûteux, contrai-
rement à ce plat de merde.
– C’est tout à fait ça. Mais bizarrement, quoique ce repas se révèle
déjà comme franchement inutile dans mon plan de carrière, je ne
l’analyse que comme une perte de temps sur ma trajectoire, sans qu’il
n’y ait rien d’agressif et de personnel là-dedans.
– Oui, le bilan de ce moment est un désaccord technique autour
d’une catastrophe culinaire.
– Mais pourtant ce désaccord porte sur quelque chose de très per-
sonnel : la manière de conduire sa vie. Nous devrions éprouver de la
haine l’un pour l’autre.
– C’est que nous ne nous engueulons pas assez souvent. Il manque
l’ancrage de la blessure d’amour-propre dans le fond fangeux du quo-
tidien. C’est la proximité qui transformerait nos avis opposés en désir
d’annihilation réciproque.
– Marius, nous éprouvons du mépris l’un envers l’autre et de
l’orgueil en nous-mêmes, mais la vraie haine, c’est le triptyque proxi-
mité-orgueil-mépris. Sans cette espèce de crasse psychique qui s’ins-
86 JUIN 2019
la haine n’a plus droit de cité, alors elle s’en empare
talle dans la relation journalière entre deux êtres, le désir d’annihiler
ne se forme pas tout à fait. Il faut une concurrence pour l’espace,
pour les ressources, pour avoir envie d’employer sa force brute à
évincer, à tuer pour prendre la place de l’autre, à jouir de ce dont
son adversaire jouissait. C’est ce qu’il y a de formidable dans la poli-
tique : on se pique les palais et les jouissances qui vont avec. C’est
de l’anthropophagie psychique. Mais avant de dévorer, on fait souf-
frir : on s’essuie les pieds sur la dépouille de l’adversaire vaincu, on
s’amuse en lui infligeant des tortures gothiques. Là où, dans la vie
ordinaire, la haine de proximité ne conquiert qu’un bout de la salle
de bains, que quelques centimètres de couette arrachés au milieu de
la nuit, un coin du frigo, où les armes sont les lingettes, les rasoirs
et les brosses à dents, la politique nous permet de conquérir des
palais magnifiques égayés par les fantômes souffrants de nos adver-
saires déchus. C’est le nombre de mètres cubes du théâtre qui fait la
différence des jeux de conquête avec des vies ordinaires, mais pas le
sentiment qui nous pousse à les entreprendre.
– Nous ne devons de vivre dans une paix relative l’opposition de
nos valeurs fondamentales qu’au fait que le monde est vaste, et que si
tu deviens ministre, tu deviendras ministre loin.
– Et toi si tu t’épanouis, tu t’épanouiras comme une chimère, dans
l’ombre, qui ne me dérangera pas. »
Une ravissante serveuse passe. Le même mécanisme se produisit
chez Marius et Childéric dans les régions du cerveau concernées par
cette apparition.
« Mh, marmonna Marius.
– Je vois ce que tu veux dire, dit Childéric.
– Il faut compléter le tableau de la haine en faisant intervenir les
rapports hommes-femmes.
– Buvons la coupe jusqu’à la lie !
– ...
– C’est amusant mais pour que la haine soit complète, il faut
qu’elle s’applique à un semblable potentiel, comme un autre homme ;
le plus haïssable étant un homme de la même taille, du même âge, du
même milieu.
JUIN 2019 87
au cœur de la haine
– Or, même de la même taille, du même âge, et du même milieu,
les filles ont quand même des trucs à elles, qui font qu’on ne les rem-
placera jamais, souligne Marius.
– Par exemple, on ne rêve pas de leur piquer leur rouge à lèvres. Le
balancer par la fenêtre après trois jours de cohabitation suffit.
– On est plus proche de la détestation que de la haine. De la défense
que de l’offensive...
– Du désir de se débarrasser que de celui de faire disparaître, com-
plète Childéric.
– Le désir de se débarrasser d’une femme alterne d’ailleurs avec
celui de la revoir.
– Tandis que le désir de faire disparaître un homme alterne avec
celui de le remplacer.
– Bref, on ne peut pas parler rigoureusement de haine hétéro-
sexuelle, se réjouit Marius.
– Au fond, quand un homme hait une femme, c’est qu’il est
transgenre.
– Tandis que lorsqu’il la déteste, c’est un vrai mec. Il est impossible
de haïr les femmes sans changer de sexe.
– On raisonne bien ensemble, croit pouvoir constater Childéric.
Le truc, c’est que ce qu’on dit doit être plus ou moins pénalement
qualifiable.
– C’est comique, d’ailleurs. On est obligé de postuler que les gens
ont des sentiments séraphiques et d’en témoigner pour soi-même,
sinon on passe sa vie au tribunal. Tu ne peux pas dire : “Je veux la peau
de mon patron, dussé-je tuer sous moi dix collaborateurs et cinquante
stagiaires.” Or, c’est la vérité. La haine n’a plus droit de cité, alors elle
s’en empare.
– La haine de proximité se communique en amour pour tous, et
cet amour pour tous ne supporte pas qu’on le dévoile pour ce qu’il est :
un faux nez. »
88 JUIN 2019
LITTÉRATURE
90 | Meurtre dans la cathédrale
› Sébastien Lapaque
97 | Écrivaste
› Sophie Fontanel
103 | Joseph Peyré (1892-1968),
un écrivain classique,
témoin de son temps
› Christian Manso, Daniel-
Henri Pageaux, Pierre Peyré
110 | Miguel de Unamuno ou
la nécessaire agonie du
christianisme
› Céline Laurens
Aujourd’hui et toujours
MEURTRE DANS LA
CATHÉDRALE
› Sébastien Lapaque
C e qui s’est produit lundi 15 avril 2019 à Paris, cet
incendie gigantesque et soudain, la flèche et la voûte
de la cathédrale qui s’effondrent, ne doit pas nous
laisser dormir tranquilles. « Un grand signe parut
dans le ciel » (Apocalypse, XII, 1-2). C’était le pre-
mier jour de la semaine sainte et Notre-Dame de Paris brûlait dans
la nuit. Un grand feu sur le toit de la vieille basilique puissante et
magnifique célébrée par Gérard de Nerval dans l’un de ses poèmes,
au kilomètre zéro du pays, au moment où le président de la Répu-
blique s’apprêtait à parler à la télévision… Quel était le fou à l’heure
de ce terrible avertissement ? celui qui acceptait de l’entendre ou celui
qui ne voulait pas l’entendre ? Spontanément, des dizaines, des cen-
taines, des milliers de Parisiens se sont agenouillés sur les quais de
la Seine pour réciter le chapelet de la Miséricorde divine avec sainte
Faustine. Les yeux fixés vers le toit de Notre-Dame embrasé, ils ont
écouté la voix qui les appelait au milieu de ce buisson très ardent. Et
90 JUIN 2019
littérature
cet avertissement sans cesse répété dans l’histoire des hommes depuis
Moïse. Shema Israel, Adonaï eloheinu, Adonaï echad. Écoute Israël, le
Seigneur est notre Dieu, le Seigneur est un !
Quels étaient les fous à la veille de monter vers Pâques ? Ceux qui
entendaient ou ceux qui n’entendaient pas ? « Tu feras sortir les cap-
tifs de leur prison, et, de leur cachot, ceux qui habitent les ténèbres »
(Isaïe, XLII, 7). Jamais le texte du prophète Isaïe, proposé dans la
liturgie catholique du jour, n’avait si puissamment résonné en nous
tous, aveugles privés de lumière. Suite au déclenchement d’un incen-
die très brutal et très énigmatique, le feu, cet habitacle rugissant et
vagabond de l’Esprit saint, comme dit Léon
Sébastien Lapaque est romancier,
Bloy, dévorait les poutres centenaires de la essayiste et critique au Figaro
vieille cathédrale. Des experts le confieraient littéraire. Il collabore également au
les jours suivants, avouant l’incapacité de Monde diplomatique. Son recueil
Mythologie française (Actes Sud,
la science des savants à percer ce mystère : 2002) a été récompensé du prix
une charpente de huit siècles, faite de troncs Goncourt de la nouvelle. Dernier
de grosse épaisseur, ne semblait pas pouvoir ouvrage publié : Théorie de la bulle
carrée (Actes Sud, 2019).
brûler aussi rapidement. Dans la multitude › slapaque@[Link]
de bouleversements moraux que connaît
notre époque, il fallait être sourd pour ne pas déchiffrer cet appel
urgent au repentir, à la réparation, à demander pardon pour les péchés
du monde. Mais beaucoup ont entendu ce qu’il fallait entendre. Ils
ont vu le prodige et compris l’avertissement : Notre-Dame de l’As-
somption, patronne principale de la France, avait sacrifié sa cathé-
drale pour hâter la conversion de l’antique royaume entré dans l’ère du
capitalisme total et de la jouissance sans entraves comme un puritain
émancipé au bordel.
De toute évidence, les événements qui se sont déroulés à Paris
lundi 15 avril 2019 posent des questions urgentes sur l’être, sur la
personne et sur la présence de la France dans le grand jeu du monde.
Une cathédrale bâtie en France sous le règne de Louis VII s’est effon-
drée sur l’île de la Cité. Que prétendons-nous sur la terre ? Que vou-
lons-nous exactement restaurer ou réparer sur le chantier qui s’an-
nonce ? Est-il plus urgent de rebâtir Notre-Dame ou de nous laisser
rebâtir par elle ? Signe parmi les signes, la réponse à ces questions
JUIN 2019 91
aujourd’hui et toujours, par sébastien lapaque
avait été esquissée le 11 avril, quatre jours auparavant, par le pape
émérite Benoît XVI dans un texte publié dans le mensuel bavarois
Klerusblatt : « Commençons donc par essayer de comprendre à nou-
veau, et de l’intérieur, ce que le Seigneur a voulu et veut avec nous.
(1) » Les somnambules qui nous gouvernent ont-ils jamais entendu
quelque chose de l’intérieur ?
« Commençons donc par essayer de comprendre… » Dans les
heures et les jours qui ont suivi la catastrophe, les bavards n’ont parlé
que d’argent, de concours d’architecture et d’ingénierie savante,
comme si plus un homme croyant à autre chose qu’à la technique
n’existait sur cette terre. Ah, l’immense et coûteux chantier… Vic-
tor Hugo, reviens, ils sont devenus fous ! Au pied de la cathédrale
effondrée, on ne demandait pas aux hommes d’avoir une foi « fou-
droyante », comme disait le regretté Maurice G. Dantec. On leur
demandait d’avoir un cœur simple. Et s’ils ne l’avaient pas, de le récla-
mer au Seigneur avec les mots de David : « Crée en moi un cœur pur »
(psaume L). Victor Hugo avait beaucoup de défauts, mais il avait le
don de se dépouiller de sa noirceur pour laisser revivre en lui l’âme
royale d’un enfant. « Notre-Dame ! Que c’est beau ! Sur mon âme de
corbeau », chante-t-il dans Odes et Ballades. Cette pointe vive, joyeuse,
quand son lyrisme enfin tempéré touche à l’intime, c’est ce qu’il nous
a donné de meilleur. « Hugo était par toutes ses fibres un Français, se
souvenait Léon Daudet, qui l’avait connu dans l’intimité. Il aimait la
route, l’auberge, la jolie fille, le ciel clair et la rencontre. » Et il aimait
Notre-Dame, qu’il n’aurait jamais eu la prétention d’embellir. Les
nouveaux bâtisseurs qui se bousculent autour du monument calciné
devraient se souvenir de ses malédictions.
« Sans doute c’est encore aujourd’hui un majestueux
et sublime édifice que l’église de Notre-Dame de Paris.
Mais, si belle qu’elle se soit conservée en vieillissant, il est
difficile de ne pas soupirer, de ne pas s’indigner devant
les dégradations, les mutilations sans nombre que simul-
tanément le temps et les hommes ont fait subir au véné-
rable monument [...] Sur la face de cette vieille reine de
92 JUIN 2019
meurtre dans la cathédrale
nos cathédrales, à côté d’une ride on trouve toujours une
cicatrice. Tempus edax, homo edacior. Ce que je traduirais
volontiers ainsi : le temps est aveugle, l’homme est stu-
pide. (2) »
Voilà qui est bien dit. Le vrai scandale auquel nous avons assisté
durant le singulier printemps 2019, n’est pas tant l’effondrement de la
flèche de Notre-Dame que l’orgie de projets de restauration que cette
catastrophe a suscitée. Des zigotos ont réclamé un dessein résolument
contemporain, davantage de transparence, un gigantesque puits de
lumière dans la basilique. D’autres ont évoqué un temple du dialogue
entre les religions. Les experts ont rivalisé d’imagination. Certains ont
évoqué le titane pour la nouvelle charpente, d’autres du carbone. Ça
a continué des jours durant. Chacun y est allé de son idée. Après la
République en marche, la cathédrale en marche ! C’est incroyable,
quand on y pense, de voir cette catastrophe accusatrice fournir le
moyen d’accélérer l’effacement de toute trace de notre héritage spi-
rituel. À écouter divaguer les financiers et les experts, il m’a semblé
entendre les ennemis de Jérémie, le prophète pareil à « l’agneau docile
qu’on emmène à l’abattoir » : « Coupons l’arbre à la racine, retran-
chons-le de la terre des vivants, afin qu’on oublie jusqu’à son nom »
(Jérémie, XI, 19-20).
Une étincelle a suffi à étouffer la foi. En un instant, nous sommes
passés de Victor Hugo aux Studios Disney. Notre-Dame de Paris,
témoin de l’immense grandeur du Moyen Âge, a été « priée » de deve-
nir sans tarder un fleuron du luxe international et la démonstration
du développement de son chiffre d’affaires par le moyen de grandes
bâches installées sur le chantier de reconstruction afin de célébrer la
générosité de richissimes donateurs.
L’intuition première, l’interprétation du surgissement du feu
sur le toit de Notre-Dame comme un terrible avertissement, a été
promptement évacuée. L’amour du néant a occulté l’attente de
Dieu. M. Ouine a repris les commandes, il est revenu aux affaires.
M. Ouine ! Cette créature glaciale de Georges Bernanos qui s’em-
ploie à ne jamais trancher, à faire « indifféremment le bien et le
JUIN 2019 93
aujourd’hui et toujours, par sébastien lapaque
mal » ; M. Ouine, « causeur exquis », premier adepte du « en même
temps », qui refuse de choisir entre le oui et le non. Il traverse le
roman comme une ombre, en acteur et en témoin de pauvres péchés
sans joie, répétant que « la dernière disgrâce de l’homme [...] est que
le mal lui-même l’ennuie ». M. Ouine n’est pas notre délivrance : il
est notre maître dans l’affliction de ce temps, « si grande qu’il n’y en
a point eu de pareille depuis le commencement du monde » (Mat-
thieu, XXIV, 21).
Contre M. Ouine et sa réduction de l’homme, il faut en reve-
nir aux fameux « signs and wonders » (psaume CV, 27) dont parle la
Bible du roi Jacques. Le ciel de Paris s’est soudain embrasé. Com-
ment déchiffrer ce signe face au mensonge et face aux menteurs ? Ces
derniers prétendent aller vite quand la naissance de Notre-Dame a
mis des siècles, recommencer avec de l’or l’œuvre de l’art, confier à
la technique ce qui fut façonné par la main de l’homme et même
rendre « plus belle encore », en « cinq années », avec des robots, ce
qui était sublime depuis des siècles. Voilà par quels chemins notre
monde s’emploie à tirer « profit » d’une catastrophe. Quand le pré-
sident de la République s’est adressé aux Français, le lendemain du
sinistre, un mot de l’Évangile a paru glisser en sous-titre pendant
qu’il parlait : « Homme de peu de foi » (Matthieu, XIV, 31). Rebâ-
tir, pour quoi faire ? « Quand nous réfléchissons aux mesures qui
sont à entreprendre, il apparaît clairement que ce n’est pas d’une
nouvelle Église inventée par nos soins dont nous avons besoin, mais
bien plus d’un renouvellement de la foi en la réalité de Jésus-Christ
qui nous est offerte dans le saint sacrement », expliquait Benoît XVI
le 11 avril. La France n’a que faire d’une cathédrale qui serait plus
belle « encore ». Dans l’océan de l’angoisse et du doute, elle attend
une goutte de foi, une larme tombée du visage de Marie pour faire
entendre ceci : Dieu ne se tait pas.
Contre la vision mortifère d’une France devenue la putain de luxe
du tourisme de masse, contre le délire d’une cathédrale en marche,
il est urgent de l’écouter. Urgent d’entendre celui qui parle dans
l’Écriture, dans l’histoire des hommes et de toutes les nations. Et de
lui répondre avec le psaume CXXX :
94 JUIN 2019
meurtre dans la cathédrale
« Seigneur, je n’ai pas le cœur fier ni le regard ambitieux ;
je ne poursuis ni grands desseins ni merveilles qui me
dépassent. Non, mais je tiens mon âme égale et silen-
cieuse ; mon âme est en moi comme un enfant, comme
un petit enfant contre sa mère. Attends le Seigneur,
Israël, maintenant et à jamais. »
Israël, justement. Parmi tous les signes du temps, qui a prêté atten-
tion à celui des vingt-huit rois de la nation juive qui ornent le portail
de Notre-Dame de Paris ? Qui les a entendus murmurer Shema Israel,
Adonaï eloheinu, Adonaï echad tandis que les pompiers de Paris s’acti-
vaient ? Voyant les flammes attaquer les tours de Notre-Dame, le père
Jean-Marc Fournier, l’aumônier des pompiers de Paris, a supplié le
Christ de sauver la maison de sa mère dans laquelle il s’était engouffré
pour en extraire le Saint-Sacrement après la Couronne d’épines. Il
a accompagné sa prière d’un signe de croix. Au même moment, le
général Jean-Claude Gallet avait déployé les pompiers et leurs lances
à incendie sur la façade pour protéger en priorité les deux tours, dont
l’effondrement aurait entraîné celui de tout l’édifice. Et les flammes
se sont arrêtées : c’est la grâce qui sauve et c’est le libre arbitre qui est
sauvé.
David, Salomon, Roboam, Abijam, Asa, Josaphat, Joram, Ozias,
Joatham Achaz, Ezéchias, Manassé, Amon, Josias et Joachin ont porté
et sauvé les deux tours de la cathédrale dédiée à Myriam, fille de Judée
et mère de Jésus de Nazareth. Comment ne pas entendre la réproba-
tion de ces patriarches à l’égard d’une France infidèle à sa vocation,
une France dont les prodiges qui se sont accomplis en avril permettent
de bien savoir, avec certitude, qu’elle est en état de péché mortel,
comme disait Péguy ?
Ce murmure réprobateur des rois de Juda désigne le mercantilisme
de nos dirigeants incapables de mettre en valeur les talents de notre
pays, leur passion pour l’accumulation illimitée du capital qui les
conduit à vendre le patrimoine matériel arraché à une ancienne France
méprisée. Sans oublier leur tendance à favoriser la confusion avec les
JUIN 2019 95
aujourd’hui et toujours, par sébastien lapaque
mirages de l’idéologie islamique sur laquelle reposent le pouvoir de
leurs bailleurs de fonds, leur mépris pour les racines chrétiennes de
l’Europe et son alliance avec le Dieu d’Israël. « Si je t’oublie, Jérusa-
lem, que ma main droite se dessèche » (psaume CXXXVII). Elle se
dessèche en effet, comme la voûte de la cathédrale qui tombe.
Hélas ! Nous ne voulons rien entendre, nous voulons effacer, tout
effacer. Il est étonnant d’observer à quel point les discours bricolés à
la hâte autour des projets de reconstruction de Notre-Dame ont sou-
dainement matérialisé les idéologies avec lesquelles nous avons pris
l’habitude de vivre sans nous en rendre compte. Toujours moins de
foi, d’héritage, de transmission. Et toujours plus de vitesse, de transpa-
rence, d’argent, de machins et de machines. L’incendie de la cathédrale
aurait dû être une apocalypse, une révélation de ce qu’est devenue
notre société – ou plutôt de tout ce qu’elle a cessé d’être. Mais tout
cela a été masqué par une fausse interprétation, par un péché d’orgueil
qui consiste à s’en remettre au gigantesque torrent de l’argent pourris-
sant et pourrisseur du monde merveilleux du luxe et de la mode pour
rebâtir une basilique à la voûte effondrée. Ce manque de délicatesse
et de sensibilité aux réalités de l’âme, ce manque d’attachement aux
merveilles secrètes de la vie et de la chair, voilà ce dont souffre notre
pays soumis, livré à une brutalité abstraite qui éclate dans la frénésie
de ses dirigeants. Il n’y a pas eu de mort, le 15 avril. Mais il y a eu un
meurtre, dans la cathédrale que l’on a prétendu reconstruire à la hâte,
avec un cœur fier et un regard ambitieux : celui de l’âme de la France.
Cher et vieux pays, pauvre patrie de notre enfance, de nos amours
et de nos souvenirs jadis consacrée à Notre-Dame. « Ta douleur est
grande comme la mer, ô fille de Jérusalem »…
1. [Link]
abus-sexuels.
2. Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, livre III, préface de Louis Chevalier, Gallimard, coll. « Folio », 1990.
96 JUIN 2019
ÉCRIVASTE
› Sophie Fontanel
T out au bout de la plage, là où commençait un modeste
désert de rocaille, on ne trouvait pas grand monde,
à part quelques initiés venus ici à la recherche de
coquillages fossilisés. La falaise, en s’éboulant, s’éven-
trait et dégorgeait de temps à autre des trésors géolo-
giques. Moi qui ne collectionnais plus les fossiles depuis des années,
j’en cherchais pourtant encore, distraitement, déçue au fond quand
j’en trouvais un, toujours si beau que cela faisait comme une provo-
cation : le laisser là, après l’avoir déniché ? Quel gâchis ! Je le prenais.
Je finissais par le rejeter, sentant bien, au fond de moi, que je perdais
quelque chose. Et si c’était un peu les extases de mon enfance, celles-là
aussi, que j’abandonnais en me défaisant de mon butin ? Certes, j’avais
mes raisons : je n’aimais plus m’alourdir les poches. On vieillit.
Les yeux levés vers la falaise, je me demandais si elle tomberait
d’un coup, finalement, un beau jour. On l’avait entourée de filets
pour prévenir un éventuel accident et, même s’ils étaient métal-
liques, ils faisaient penser à la mer et au poisson. Les filets de fer, et
les poissons de pierre, voilà la falaise. Cette correspondance entre les
éléments me hissa un contentement bêta aux lèvres. C’était donc ça,
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littérature
la vie ! J’eus l’idée de l’écrire. Puis j’oubliai. Cela m’arrivait souvent.
Il me semblait comprendre quelque chose au monde, et cela s’en
allait, on ne sait pas où.
Arrivée au bout, je rebroussai chemin. Au loin, je voyais les caba-
nons de plage et presque des gens. Ils n’étaient qu’à deux kilomètres,
à tout casser. Nous devenons si vite minuscules. Et je me disais :
« Bah, c’est bien, aussi, d’y retourner. » Ce monde microscopique,
allons, c’était le mien même si personne ne m’attendait. J’étais venue
seule et pour écrire, moi qui n’avais jamais écrit, à part des lettres. Et
encore, je parle principalement de celle où l’on met des tas d’adresses
au-dessus avant de commencer. Écrire vraiment, ah, je m’étais dit
que cela vaudrait le coup d’essayer, puisque j’en avais tant envie,
puisque je sentais sans cesse en moi, dans un large seau de mots et
d’images, ce qui pourrait faire un livre, si jamais j’en faisais un, je
veux dire.
Je ne sais plus qui avait dit devant moi, une fois, que pour faire un
livre, il faut avoir quelque chose à dire. Cela m’avait frappée, parce que
c’était d’une telle banalité. Et quelle autre personne avait aussi parlé
d’urgence ? Une urgence à s’exprimer qui jetterait l’être humain sur
la feuille blanche. Moi, c’est terrible à avouer, je n’avais ni urgence ni
rien de spécial à raconter. En plus, je n’aurais voulu nuire à personne,
par exemple en racontant une sorte de vérité, si bien que, au bout du
compte, même si j’avais eu quelque chose à dire sur mon entourage,
mon passé, la première urgence aurait été de me taire.
Ce que je n’arrivais pas à comprendre, c’est pourquoi je m’échinais
avec l’écriture. Avais-je envie d’être un écrivain ? Une écrivaine, comme
on le disait maintenant ? Étais-je tentée par ce statut social ? Comme à
chaque fois que je me posais ces questions, elles me barbaient, non pas
comme des vérités que l’on fuit, mais plutôt
Sophie Fontanel est journaliste et
comme de mauvaises explications. Et je les écrivaine. Dernier ouvrage publié :
jugeais insultantes : n’y avait-il pas quelque Une apparition (Robert Laffont, 2017).
chose de plus vaste, quand même ? Le dan- › Twitter@SophieFontanel
seur danse-t-il pour être danseur, et qu’on dise qu’il l’est, ou parce qu’il
ne peut pas supporter de rester sur le sol à jamais ? Ce statut d’écrivain,
pourquoi faisait-il envie à certains ? Il est vertigineux de penser à quel
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écrivaste
point l’écriture, qui est si intime, peut être liée dans l’esprit de tous aux
apparences. Avoir son livre entre les mains. Avoir son nom sur la cou-
verture. Être dans une maison d’édition. Être lu. Est-ce que ces choses
comptaient pour moi ? Pas trop. Je ne dis « pas trop » que pour éviter de
paraître écarter totalement ce gros lot qu’est le succès.
Pour le reste, le regard des autres m’importait si peu. Je n’atten-
dais de personne le droit d’entrer dans un quelconque cercle, je m’en
fichais totalement. Ceux que j’aurais pu éblouir, ceux que j’avais
aimés, ils étaient morts.
Pour rentrer, je choisis de longer l’endroit où les vagues très calmes
venaient mourir. La mer, à vingt mètres du rivage où il y avait peu de
fond, avait brassé le sable, elle avait la couleur de la vanille. Pourtant
une eau d’une limpidité extraordinaire arrivait sous mes pieds. Cet
aspect vaseux cachait une pureté, en fait. Je me fis cette réflexion :
« Tiens, il faudrait l’écrire. » Mais à peine je sortis le téléphone de ma
poche, à peine j’allai à « bloc-notes » pour noter mes impressions, les
mots, comme la vaguelette, étaient déjà repartis dans un infini où on
ne pouvait plus rien retrouver. Je ne savais plus quoi écrire, et bête-
ment je tapai : « La mer… » Je vous l’ai dit, ce que je voyais disparais-
sait sans arrêt.
J’étais allée une fois dans un atelier d’écriture. C’était en désespoir
de cause, j’en avais conscience. Bien sûr, je ne pensais pas sérieusement
qu’il existât des martingales pour écrire, je n’avais pas cette innocence.
Mais enfin, je m’accrochais à l’idée qu’avec un peu de méthode, je
pourrais débloquer quelque chose. En fait, dans la petite salle d’une
maison d’édition où avaient lieu les ateliers, je sus immédiatement
que je faisais fausse route. Le cours était donné par un auteur réputé,
dont j’avais dû lire un livre, pour me tenir au courant. C’était bien
fait, sans susciter l’extase. Cet homme laissait toujours ses mains dans
ses poches, comme si elles étaient pleines de phrases formidablement
tournées qu’il pourrait nous lancer, pour nous aider un peu. Et toutes
et tous, nous fixions sa braguette où finissaient ses mains, en espérant
un miracle. Il nous avait demandé de nous en tenir à une idée, alors on
le faisait, pardi ! Je n’avais rien pu sortir de moi, j’étais repartie la queue
basse, moi qui n’en avais pas. J’avais été si pauvre en mots durant
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littérature
ces ateliers. Même à ceux que l’auteur me suggéra, car il cherchait à
m’accompagner, je trouvai le moyen de faire des fautes d’orthographe.
Ce que je croyais détenir de poésie se volatilisait.
Et ce n’est qu’en sortant de là, un jour, bien décidée ne plus jamais
revenir en ces lieux, qu’alors, rue du Bac, un ciel s’était ouvert. Cela ne
se passait pas là-haut, où je ne regardais pas, mais au loin devant moi.
J’avais marché, émerveillée, vers cette ouverture irrésistible, d’abord
parce que je me sauvais de ce traquenard scolaire, du groupe, du labo-
rieux et du stérile, mais pas pour cette seule raison. Je vibrais d’aller
quelque part. J’étais arrivée quai Voltaire, puis bien vite je m’étais trou-
vée sur le pont, où le vent balayait les hommes. Et dans le vent, des
mots ! Oh, il y en avait tant ! Enfin, je vis tournoyer ce que je conte-
nais ! Mes grappes d’idées voltigeaient au-dessus de la Seine, partaient
en bourrasques et me revenaient dessus comme un vol d’étourneaux
au point que, quand elles me survolaient, je devais baisser la tête. Et je
savais maintenant sur quoi j’allais écrire !
Je partirais de ce moment de mon enfance, à Sainte-Maxime dans le
sud de la France, de cette fois où, contre l’avis de ma mère qui pourtant
laissait tout faire, j’étais montée au sommet d’un pont suspendu, par
un escalier interdit au public que j’avais vu d’autres enfants prendre.
Une fois là-haut, avec ma mère en bas qui retenait son souffle, n’osant
même plus m’intimer de descendre, j’avais compris que, si je le décidais,
le destin pourrait être gigantesque. Il suffisait de monter, monter. Et je
compris que l’univers est élastique, étirable à souhait. Oh, j’avais envie
de raconter ! Et des mots, ah oui, j’en avais ! J’étais redescendue un peu
plus prudemment, mes petites mains crispées sur la rambarde du pont.
Ma mère, voyant que j’en menais moins large, trouva que cela valait
pour remontrance, et m’accueillit sans me gronder. Ça l’arrangeait bien
de ne pas avoir à sévir. « C’est totalement interdit, ce que tu viens de
faire », me dit-elle, d’un ton enjoué, comme si elle venait de désobéir
avec moi. En trottant à ses côtés, je pensais aux mots que je pourrais dire
pour raconter mes sensations, celles que j’avais eues, là-haut. Et je ne sais
pourquoi, en fouillant dans mon âme pour récupérer mes impressions,
je ne trouvai plus rien. Ça avait disparu ! Je fis aller mon regard vers le
sommet du pont, qui s’éloignait rapidement car nous marchions vite.
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écrivaste
Est-ce que les mots pour dire l’infini étaient restés là-bas ? Fallait-il y
retourner ? Il me semblait que non, et que le vocabulaire avait glissé et
s’était évaporé. La poésie que j’aurais pu faire, où était-elle ?
Le vent qui balayait le pont, devant le quai Voltaire, me poussait
vers chez moi. J’y fus en quelques minutes, et me ruai sur mon ordi-
nateur, pour raconter la scène, les scènes, la Seine : l’atelier fui, la rue
du Bac, le quai, le pont sur le fleuve et l’autre pont de mon enfance,
le vol de mots dans le ciel marbré, enfin, j’énumère ces éléments pour
prouver qu’il y avait de la substance, il y avait de quoi dire ! Eh bien,
rien. Une envie de manger et de boire, et de dormir enfin, après en
avoir tant vu… Je m’endormis, en effet, comme on le fait après un
travail accompli. Mais, dans mon cas, sans avoir rien fait.
À force de longer la plage, je retrouvai les vacanciers. Ils poursui-
vaient des enfants qui se ruaient dans l’eau. Était-il dommage que je
n’en ai pas eu ? Des enfants, je veux dire. J’avais toujours senti que ce
à quoi je devais donner naissance, ces vies à porter, ne passaient pas
par ce qu’on appelle l’enfantement. Ce que l’on fait avec un profond
désir, ce que l’on porte en soi pendant des mois, ce qui veut révéler
un temps le meilleur de nous et qui donne un sens à ce que l’on fait
sur terre, tout cela viendrait de mon imagination. Cette pensée me
remit en mémoire la fois où, emmenée par des gens faire un tour en
bateau, je m’étais couchée sur le ventre, à l’avant, sur des matelas
bleu roi, et par-dessous mon bras je contemplais un garçon. Quel
âge pouvais-je bien avoir ? 12 ans, 14 ans ? J’étais suffisamment âgée
pour savoir, du moins théoriquement et vaguement, comment l’on
fait les enfants, et je nous imaginais, moi et ce beau garçon, mariés
pour la vie et vivant dans une maison de verre dans un bois, entouré
de bambins, les nôtres. J’avais des dons divinatoires, car quelques
jours plus tard, ce garçon m’embrassait sur la bouche et devenait
mon amoureux et bientôt parlait d’une maison et de chambre d’en-
fants que l’on pourrait avoir, tenez, justement ! Il me dessinait cet
avenir sur un cahier Clairefontaine. Et nous mettions des mots sur
ces futures possessions. C’était la première fois que je nommais les
choses sur une feuille de papier. Mes premiers écrits véritables, en
quelque sorte.
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littérature
Eh bien, je fus déçue. Ça s’envolait, c’est vrai, mais pas assez haut.
Ce que nous décrivions, aussi parce que nous devions nous mettre
d’accord, n’avait que de très petites ailes, même pas des hélices. Sans
trouver le garçon matérialiste, puisque j’ignorais ce mot, je devinais
que lui et moi ne cherchions pas la même chose. Lui il aspirait à gran-
dir, et moi à dépasser.
Sur la plage, un couple d’amoureux, étendu sur le sable, avait uti-
lisé une immense serviette-éponge comme une couverture. Ce qu’ils
avaient l’air heureux, à l’abri là-dessous ! Leurs têtes dépassaient. La
fille riait, la gorge rejetée en arrière, et lui il la mordait sans refermer
ses dents sur elle. Tous les deux la bouche ouverte, d’où les paroles
n’avaient plus besoin de sortir. Comme cela devait être reposant, de
ne plus se soucier des mots. Vivre de ce que la vie donne, la crème sur
le lait : en avais-je jamais été capable ? Qu’avais-je demandé à l’amour ?
En regardant ce couple, je pensais à leur incroyable réalité. C’est-à-
dire, la plupart du temps, ce que les hommes ont de plus poétique
n’est jamais complètement immatériel. Les choses abstraites s’élèvent,
mais toujours rattachées à la réalité, à des corps, le contrepoids d’une
balance est toujours là.
Et moi, sans pesanteur jamais, sans personne pour me lester. Moi
sans livre, même pour m’ancrer et presque, pardon pour ce jeu de
mots, pour m’encrer sur cette terre, quel était le sens de ma vie ? J’étais
entourée de mots, mais je ne savais jamais quoi en faire. Étais-je comme
une île pour qui l’eau de mer ne peut rien, et qui pourrait se dessécher,
tout bonnement ? Ce frisson négatif me frôla la tempe. Mais il faisait si
beau, il y avait tant d’espace, je n’eus vraiment pas à cœur de me sentir
insuffisante. Parce que la mer scintillait, j’admis que certains d’entre
nous sont ainsi : ils poussent la légèreté jusqu’à ne pas faire de livre,
et si leurs mots s’élèvent et se volatilisent, ce n’est pas pour se perdre,
c’est parce qu’ils ont le don de le faire. « Je suis écrivaste », me dis-je.
Et, toute réjouie, je retournai vers la ville.
102 JUIN 2019
JOSEPH PEYRÉ (1892-1968)
UN ÉCRIVAIN CLASSIQUE,
TÉMOIN DE SON TEMPS
› Christian Manso, Daniel-Henri Pageaux
et Pierre Peyré
I ls sont nombreux ces écrivains oubliés qui ont jadis connu la
célébrité. Joseph Peyré en fait partie. « Écrivain classique » au
sens où Sainte-Beuve a tracé la poétique du genre, c’est-à-dire :
« un auteur […] qui a rendu sa pensée, son observation ou son
invention, sous une forme […] saine et belle en soi ; qui a parlé
à tous dans un style à lui […] celui de tout le monde […] contempo-
rain de tous les âges », il est aussi un témoin de son temps.
Un homme fidèle à ses racines
Joseph Peyré est né à Aydie en 1892. C’était là sa « terre » en Béarn,
son « bout du monde » auquel, écrivain voyageur, il a voué un atta-
chement éternel.
Venu assez tard à la littérature, à l’aube des années trente, il a été
professeur d’histoire, de géographie et d’espagnol au lycée de Pau, puis
avocat au barreau de la ville, et chef de cabinet du préfet de la Haute-
Vienne (1914-1925). Jusqu’au jour où il a tout plaqué pour devenir
précepteur du jeune Édouard Pourtalé, dont il s’était occupé autrefois,
et qu’il accompagne en Suisse, se soigner à Leysin (1926). C’est là que
FrancisCarco, qu’il a connu au cours de son service militaire à Pau, lui
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littérature
présente Joseph Kessel. Rencontre décisive s’il en est, puisque il va les
suivre à Paris pour devenir journaliste. Grand reporter et conférencier, le
métier lui réussit. Mais la tentation du roman ne va pas tarder à confir-
mer la consolation de son vieux maître du
Christian Manso est professeur
lycée Henri-IV à Paris, le philosophe Alain, émérite de littérature et histoire des
qui, à défaut de l’avoir vu réussir au concours idées de l’Espagne contemporaine
à l’université de Pau et des Pays de
de Normale supérieure (1911), lui avait pré- l’Adour.
dit : « Peyré, vous avez une belle plume et Daniel-Henri Pageaux est professeur
vous saurez vous en servir. » émérite de littérature générale et
C’est ainsi que le Béarnais est entré en comparée à l’université Sorbonne-
Nouvelle Paris-III.
littérature sans vocation préméditée, mais Pierre Peyré est professeur émérite
a très vite connu le succès, la quarantaine de psycho-sociologie de la santé à
venue, avec le prix de la Renaissance pour l’université de Pau et des Pays de
l’Adour.
L’Escadron blanc en 1931, et le prix Gon-
court pour Sang et lumières en 1935. S’est ensuivi une carrière ininter-
rompue entre voyages réels et imaginaires, auxquels la maladie est bru-
talement venue mettre un terme, en 1964. Dès lors retiré à Cannes,
Peyré y meurt en 1968. Il a depuis rejoint le cimetière de son village,
où il repose auprès de ses parents :
« Cette terre d’Aydie, c’est trop peu dire que je l’aime, que
j’y tiens par toutes mes racines […] Mon enfance est pour
moi un temps éternel, un état de grâce. […] Aussi, puis-je
chaque année revenir, retrouver mon village sans souffrir
de n’y pas reconnaître les enfants, qui ont trop vite grandi,
les hommes qui ont changé. Je vis avec les ombres, qui ne
connaissent pas de fin, de désaveu, d’ingratitude. (1) »
Une géographie romanesque
De mon Béarn à la mer basque : c’est le titre que Joseph Peyré a donné
à un ouvrage, entre essai et voyage sentimental. L’enfant du pays a lar-
gement franchi ce « milieu du chemin » (mezzo del camin) évoqué par
Dante au début de sa Divine Comédie. Sans doute est-ce pour cela que
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joseph peyré (1892-1967). un écrivain classique, témoin de son temps
le romancier aux nombreux prix éprouve le besoin de faire le point, de
revenir vers la terre natale et, mêlant passé et présent, de parcourir un
espace qu’il connaît intimement. D’où le sous-titre de son livre, qui
est comme un avertissement au lecteur : « Essai de géographie person-
nelle », avec Aydie en point d’orgue, ce petit coin de terre perdu aux
confins des Basses et Hautes-Pyrénées, du Gers et des Landes. Aydie,
vers lequel il revient de façon atavique avec ses Souvenirs d’un enfant
(1958), comme pour confesser que c’est de ce village reculé qu’il a hérité
son caractère « rebelle », lui dont la capacité d’empathie serait parado-
xalement la clé secrète des forces de son imaginaire. Car si, du fin fond
du Sahara et des terres américaines où s’expatrient les bergers basques
jusqu’aux pentes de l’Himalaya, en passant par l’Espagne et la Provence
où il réside, le romancier a entraîné ses lecteurs aux quatre coins du
monde avec une « tendresse constante, attentive, alarmée » pour ses per-
sonnages, l’homme est foncièrement sédentaire et n’a jamais eu de cesse,
dans la vraie vie, que de retrouver ses amis au cœur de son Vic-Bilh
natal, le vieux pays : « Peyré sans cesse revient à ce sol qui recèle pour lui
tant de puissance, le feu de son vin, comme de son œuvre. (2) »
C’est cette carte du monde que l’on parcourt avec lui (plus de qua-
rante ouvrages) et qui – même survolée en trois fresques principales
(Sahara, montagne et Espagne) auxquelles s’ajoute celle d’autres horizons
(Béarn, Pays basque, Provence, Maroc) – permet de découvrir comment
s’ordonne chez l’écrivain un étonnant imaginaire romanesque.
Joseph Peyré, chantre du désert ? Les amateurs d’exotisme et de
sable chaud, les aficionados de l’envoûtante Atlantide et de la fatale
Antinéa en seront pour leurs frais. Les soldats et les officiers de L’Esca-
dron blanc, du Chef à l’étoile d’argent ou de Croix du Sud sont les
humbles serviteurs d’un idéal où se conjuguent la noble mission de
servir et le dépassement de soi. Après Pierre Loti, Ernest Psichari ou
Charles de Foucauld, le désert de Peyré est bien plutôt une règle de vie,
une ascèse morale, une école d’énergie, de courage et d’abnégation.
Dans cette optique, le désert annonce la haute montagne – celle de
Matterhorn, de Mont Everest ou de Mallory et son dieu, nouveau trip-
tyque exaltant et grandiose. Dans les deux cas, les personnages sont
conçus selon un triple principe : le romanesque, bien sûr, l’aventure,
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littérature
les obstacles et les rencontres, mais aussi la grandeur d’une inspiration
épique qui n’oublie pas la tradition du roman dit « populaire », dans
le meilleur sens du terme.
Il convient de nuancer cette poétique simple, on voudrait dire effi-
cace, lorsque Peyré foule le sol hispanique, et qu’il aborde le monde de la
tauromachie qui lui a valu la consécration du Goncourt, mais qui n’est,
en fait, pas l’essentiel de son immense fresque espagnole. L’Espagne est
d’abord un pays qu’a intimement connu le Béarnais, une terre qu’il a
adoptée et qui l’a adopté, au point que l’on comprend comment il a
conçu et mené à bien sa dernière grande trilogie, Les Lanciers de Jerez,
Les Remparts de Cadix et L’Alcade de San Juan, qui se déploie sur fond
de guerre d’indépendance contre les armées napoléoniennes. Là, Peyré
a su donner à cette fresque des accents héroïques, mais quelques notes
sentimentales aussi, sans lesquelles il n’est point de romanesque.
Pour autant, l’autre espace de prédilection du romancier, qui a été
journaliste, c’est le spectacle de la rue, la vie du peuple dans cette
Espagne à la fois éternelle et nouvelle, celle de la Seconde République,
celle des manifestations, celle où l’on entend l’accordéon qui joue L’In-
ternationale. L’œil du romancier sait capter l’instantané, non la note
pittoresque mais le détail significatif. Et pour revenir à l’univers des
courses de taureaux, on découvre cet envers du décor, le « business »
du torero selon le mot du romancier, la vie picaresque et dérisoire qu’il
partage avec sa cuadrilla, le clinquant, le goût du paraître (les belles
Cadillac aux couleurs tape-à-l’œil), et la nécessité absurde et tragique
de ce jeu des apparences.
Les traces d’une empreinte
Le 15 novembre 1935 le PEN club international, réuni à l’Hôtel
Ritz de Madrid, rendait un vibrant hommage à Joseph Peyré et saluait
la publication de son roman Sang et Lumières qui, quelques semaines
plus tard, de l’autre côté des Pyrénées, allait être couronné par le prix
Goncourt. L’Espagne célébrait un texte fortement ancré en ce qu’elle
avait de plus cher, ce sur quoi la France portait également son choix.
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joseph peyré (1892-1967). un écrivain classique, témoin de son temps
En 1935, les intellectuels espagnols admirent toutes ces facettes de la
réalité espagnole que Joseph Peyré a su capter dans son texte : petit
peuple, ambiances urbaines, paysages ruraux, élevages de taureaux, fête
nationale. Ils voient en son œuvre le prolongement de leurs efforts pour
mettre au jour le capital patrimonial de l’Espagne, ce qui passe par un
inventaire exhaustif de ce dernier et de sa réhabilitation au terme duquel
une régénération peut être envisagée. L’écrivain s’inscrit donc dans ce
courant « régénérationiste », si prisé par les universitaires du XXIe siècle,
comme cela a été constaté lors des colloques réalisés à Madrid, Paris,
Bordeaux et Pau dans le cadre des manifestations du cinquantenaire de
la mort de l’écrivain inscrit à l’ordre des Commémorations nationales
2018, sous l’égide du ministère de la Culture.
Ce rapprochement éclatant et fraternel de l’Espagne et de la France
n’en était cependant, en 1935, qu’à sa phase initiale. En effet, au cours
des années vingt, il y eut en Espagne, parmi les intellectuels, la volonté
de créer une académie Goncourt à l’identique de celle d’outre-Pyré-
nées. L’idée en avait été lancée par le grand romancier francophile
Vicente Blasco Ibáñez, et Azorín, le président du PEN club espagnol,
la soutint autant qu’il le put. Alors qu’en sa forme administrative et
juridique ce projet était bien avancé, que certains grands écrivains
espagnols avaient déjà accepté de faire partie du futur jury, le décès
de Blasco Ibáñez en janvier 1928 interrompit ce qui eût pu constituer
un pont entre les deux nations, susceptible d’imprimer à la marche du
monde un destin différent. Un pont que Joseph Peyré s’est ingénié à
construire même aux moments les plus embarrassants de l’histoire des
deux pays.
Au Maghreb, note l’ancien ambassadeur de France Albert Tha-
bault, « Joseph Peyré a eu, comme conférencier, une influence consi-
dérable. Mobilisant les auditoires et entretenant l’intérêt suscité par
notre culture, il était bien placé pour témoigner de l’ampleur de notre
effort d’instruction redoublé dès 1945 dans les trois pays d’Afrique du
Nord jusqu’à leur accès à l’indépendance » (3).
Plus anecdotiquement, la trilogie saharienne de Peyré et La Légende
du goumier Saïd ont inspiré de nombreuses vocations militaires par
goût de l’exotisme et de l’aventure. Des témoignages touchants de la
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littérature
part d’anonymes, aussi profonds et vrais que les déclarations de soldats
célèbres, en attestent, qui prouvent que l’aventure écrite par Peyré est
pour un militaire « une ouverture nécessaire pour rester proche de la
société civile » (général Henri Bentégeat (4)).
Quant à la montagne, citons Michel Ballerini pour comprendre
l’extrême complicité intellectuelle et humaine entre Roger Frison-
Roche et Joseph Peyré, quand il observe le cas de ces écrivains monta-
gnards qui savent mais ne courent pas le risque des altitudes :
« Le cas d’Henri Troyat est comparable à celui de Joseph
Peyré : l’un et l’autre n’ont jamais pratiqué l’alpinisme, mais
l’un et l’autre ont écrit des œuvres qui comptent parmi les
meilleures de la littérature alpine romanesque. (5) »
Une complicité qui ne se démentira jamais, bien qu’ils n’aient pas
couru les mêmes voies, excepté celles du journalisme, et que confirme
Roger Frison-Roche :
« Sans hésitation possible, je dois à Joseph Peyré ma
vocation saharienne, ses récits, ses images de sables, de
combats chevaleresques autour des points d’eau ; son
Escadron blanc m’a poursuivi, harcelé, a comblé mes
désirs d’aventures. [...] Cette passion du Sahara, qui
domine toujours et encore mes mémoires d’aventures,
c’est à mon grand ancien Joseph Peyré que je la dois. Un
“grand merci”, Joseph Peyré, pour m’avoir fortifié par
ces récits prémonitoires de la montagne et des déserts,
qui m’ont dicté ma propre aventure. (6) »
L’unité de l’œuvre et de l’homme
Comme le soutenait Francis Carco, Joseph Peyré n’a pas seule-
ment enchaîné les romans. Il a promené son regard de poète sur le
vaste monde. Ce regard est celui d’un artiste qui, avec enthousiasme,
108 JUIN 2019
joseph peyré (1892-1967). un écrivain classique, témoin de son temps
humilité et inquiétude mêlés, a accompli son devoir en apportant son
témoignage d’homme parmi les hommes. « Poésie, vérité essentielle »,
avançait volontiers Peyré lorsqu’on l’interrogeait sur son œuvre, avant
d’en affirmer le sens :
« Qu’il demeure parmi les terres humanisées ou qu’il
s’aventure au désert, c’est cependant l’homme lui-même
– et j’entends par homme les hommes – qui est mon
objet dernier. (7) »
En 1956, Joseph Peyré s’était présenté à l’Académie française. Il
faillit atteindre le succès, mais il ne s’y représenta jamais :
« Il a vécu discret, recueilli en son œuvre sans s’agiter
autour d’elle. Et pourtant, les thèmes qui l’inspiraient
n’étaient pas ceux d’un contemplatif, absorbé dans un
univers abstrait, ou d’un élégiaque suivant le cours pai-
sible d’une eau sans ride au bord d’une prairie. Ce Béar-
nais à la minceur d’acier donnait toute sa pensée, tout
son verbe à l’action. (8) »
Il est « l’homme de ses livres », disait de lui Francis Carco (9).
1. Joseph Peyré, De mon Béarn à la mer basque, Flammarion, 1952, p. 141.
2. Jean Lebrau, « Joseph Peyré dans sa vigne », Les Nouvelles littéraires, 1er octobre 1938.
3. Albert Thabault, « Joseph Peyré, témoin de son temps en Afrique » in Joseph Peyré. L’homme de ses
livres, J&D éditions, 1994, p. 143-153.
4. Antoine Fouchet, « Henri Bentégeat, de l’état-major élyséen à celui des armées », La Croix, 29 octobre
2002.
5. Michel Ballerini, Le Roman de montagne en France, Arthaud, 1973, p. 141.
6. Roger Frison-Roche, « Je dois à Joseph Peyré ma vocation saharienne » in Les Voyages romanesques
de Joseph Peyré, catalogue de l’exposition du centenaire de la naissance de Joseph Peyré, Bibliothèque
municipale de Pau, Imprimerie Géronis, 1992, p. 33.
7. « Vent du Sud, entretiens avec Joseph Peyré », une série de 11 émissions présentées par Marguerite
Taos, Office de radiodiffusion-télévision française, du 5 janvier au 16 mars 1958.
8. Antoine de Lévis-Mirepoix, « Joseph Peyré quitte l’arène », Les Nouvelles littéraires, 2 janvier 1969.
9. Francis Carco, « L’homme de ses livres, Joseph Peyré, prix Goncourt 1935 », Les Nouvelles littéraires,
7 décembre 1935.
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MIGUEL DE UNAMUNO
OU LA NÉCESSAIRE
AGONIE DU
CHRISTIANISME
› Céline Laurens
« Ils n’ont que la raison ! Pauvre raison humaine
qui n’est pas vérité divine, créatrice. »
Joseph de Maistre
P ar quel biais aborder l’œuvre de Miguel de Unamuno,
poète, dramaturge et romancier, né à Bilbao en 1864
et mort à Salamanque en 1936, qui connut l’exil pen-
dant près de six années loin de la répression s’abattant
sur son Espagne natale ? Par quel prisme ? Certaine-
ment grâce au heurtoir qu’est L’Agonie du christianisme, essai publié en
1925 et réédité il y a peu (1), texte performatif illustrant à merveille les
différentes facettes d’une pensée effusive et en perpétuelle révolution
face au veau d’or des idées avalisées.
La littérature de Miguel de Unamuno fut toujours ancrée dans
son époque, engagée et sociale. Son premier test du miroir politique,
c’est à 10 ans qu’il y est confronté, lors du siège de sa ville d’enfance
par les carlistes – les royalistes espagnols. Craignant la paupérisation
110 JUIN 2019
littérature
qu’engendrait l’industrialisation galopante, la paysannerie basque
levait dans un dernier sursaut le poing face à l’inéluctable. Cette
scène, Unamuno ne l’oubliera jamais. En 1880, il part à Madrid
pour effectuer des études et se met aux langues. Doté de facilités
déconcertantes, il jongle adroitement avec l’italien, le français,
l’anglais et le grec et se passionne pour Kant, Hegel ainsi que pour
les romantiques, dont Giacomo Leopardi et Thomas Carlyle, qui le
marqueront longuement.
À côté, attiré par la doctrine socialiste, il commence à publier régu-
lièrement des articles dans divers journaux ; c’est sur cette lancée qu’il
accouche de son roman consacré à la guerre civile au Pays basque, Paz
en la guerra, dans lequel il défend l’idée que les carlistes et les libé-
raux incarnent deux causes légitimes, deux clans dont l’affrontement
débouchera sur une paix féconde. Hégélien, Unamuno mise sur l’uni-
fication des contraires permise par le devenir historique, le surpasse-
ment est déjà là en germe, puis en acte.
« Et quant au fait que Dieu se trouve “par-delà le bien et
le mal”, il ne s’agit pas de cela, non ! Par-delà, Jenseits, est
une formule allemande du progressiste Nietzsche. Dieu
est dans le bien et le mal, et il les enveloppe, comme
l’éternité est dans le passé et le futur, et elle les enveloppe,
et elle est par-delà le temps. Et qu’est-ce que la justice ?
En morale, quelque chose ; en religion, rien. (2) »
Autre cheval de bataille : la dénoncia- Céline Laurens est critique littéraire
tion de l’hubris propre aux nouveaux mes- pour le magazine Lire et journaliste
sies avançant sous le blason de la science à Radio Notre-Dame. Elle collabore
régulièrement avec des maisons
– sociologues, biologistes ou pédagogues – d’édition telles qu’Actes Sud théâtre
pullulant et cherchant à modeler l’homme et Rue Fromentin.
du futur. Il les dépeindra en 1902 dans son › laurensceline@[Link]
roman Amor y pedagogía. Parallèlement, il publie de la poésie, elle
aussi engagée. En 1907 son recueil Poesías voit le jour, suivi de Rosa-
rio de sonetos líricos (1911), El Cristo de Velázquez (1920), Rimas de
dentro (1923).
JUIN 2019 111
littérature
C’est en 1923, lorsque le général Primo de Rivera impose la dicta-
ture, que l’engagement d’Unamuno commence à lui porter préjudice.
Le 10 mars 1924, âgé de 59 ans, il est exilé et arrive sur l’île de Fuerte-
ventura après s’être vu destitué de ses fonctions académiques.
« Je couperais plusieurs têtes d’intellectuels pour qu’ils
cessent de déranger. Si je réalisais mon programme,
Unamuno n’arriverait pas vivant à Fuerteventura. (3) »
Ces paroles sont celles du ministre de l’Intérieur du régime, Seve-
riano Martínez Anido.
Miguel de Unamuno ne courbera jamais l’échine. Même lorsque
son amnistie sera déclarée, il refusera de rentrer, cheminant de
Fuerteventura (avec pour seul bagage trois livres : une Bible en grec,
La Divine Comédie de Dante et les poésies de Leopardi) au Pays
basque et à Paris, où il côtoiera Valéry Larbaud, Marcel Proust,
James Joyce, Luigi Pirandello, Rainer-Maria Rilke. C’est lors de son
exil forcé, en 1924, qu’en plus de ses articles il s’attelle à l’écriture
de L’Agonie du christianisme, livre rapidement traduit en italien, en
allemand et en anglais, sa version espagnole ne voyant le jour qu’au
retour de l’auteur dans son pays après la fin de la dictature militaire,
en 1931.
L’Agonie du christianisme
Que nous dit L’Agonie du christianisme sur les certitudes acquises
par Unamuno ? Comme l’explicite Antonio Werli dans sa préface :
« À travers les figures d’Abisag et de Pascal, du père
Hyacinthe Loyson, de Léon Chestov ou de saint Paul
et contre l’Action française de Charles Maurras, contre
le jésuitisme d’Ignace de Loyola, contre le monarchisme
papal, contre la “tyrannie militariste de sa pauvre patrie
espagnole”, Unamuno présente au lecteur un texte
112 JUIN 2019
miguel de unamuno ou la nécessaire agonie du christianisme
e xtrêmement personnel et intime, où vibrent les inquié-
tudes diffuses d’une époque entière, dont les échos
résonnent clairement dans notre actualité. (4) »
C’est la nécessité d’une confession quotidienne, la remise en cause
constante, que prône Unamuno. C’est l’abnégation d’acquis paresseux
grâce à une curiosité érigée en vertu cardinale qu’il recommande. C’est
la lutte et l’agonie, l’esprit perpétuellement arc-bouté face au péché peint
par Franz von Stuck, péché séduisant et enserrant patiemment sa proie,
dont les trois visages se nomment Paresse, Envie et Orgueil. Or cette
lutte, douloureuse, c’est selon lui celle qu’un christianisme paresseux
s’économise. Une foi qui ne doute pas est une foi morte. Le christia-
nisme se doit d’être en action, tel est l’impératif catégorique à graver en
lettres d’or.
« Et j’ai alors pensé à l’agonie du christianisme, à l’ago-
nie du christianisme en lui-même et en chacun de nous.
Mais le christianisme peut-il seulement être extérieur à
chacun de nous ? Et c’est là que réside la tragédie. Parce
que la vérité est un fait collectif, social, civil même ; le vrai
est ce dont nous convenons et par quoi nous nous com-
prenons. Et le christianisme est une chose individuelle et
incommunicable. Et voilà pourquoi il agonise en chacun
de nous. Agonie, ἀγωνία, signifie “lutte”. Celui qui vit en
luttant, en luttant contre la vie même, agonise. (5) »
Les écueils menaçant le véritable christianisme, Unamuno n’a
pas peur de les nommer et parmi eux siège celui d’un protestantisme
dénaturant l’action divine en la cantonnant à des mots. Or ce que
rappelle l’auteur, c’est que le Verbe s’est fait chair ; la lettre est morte,
en elle on ne trouve pas la vie.
Mais le protestantisme n’est pas la seule religion à avoir dénaturé le
christianisme véritable dont la substantifique moelle est l’incarnation, la
religion doit être vie et les congrégations comme celle des jésuites ne valent
selon lui pas mieux, pierre tombale figeant tout élan naturel et véritable :
JUIN 2019 113
littérature
« Et ainsi, le christianisme, le vrai christianisme, agonise
dans les mains des maîtres du siècle. La pédagogie jésui-
tique est une pédagogie profondément antichrétienne.
Le jésuite hait la mystique. (6) »
Enfin, troisième tête du cerbère interdisant l’accès à la liberté, à
l’adaptabilité face aux évènements et donc à l’épreuve morale, ce droit
canonique appliqué à la lettre par tel et tel courant religieux :
« Et c’est alors qu’est née cette horrible chose appelée droit
canonique… Et que s’est consolidée la conception juri-
dique, mondaine, sociale du supposé christianisme. Saint
Augustin, l’homme de lettres, était déjà un juriste, un
légiste. Saint Paul l’était de même. Tout en étant un mys-
tique. Et le mystique et le juriste luttaient en lui. D’un
côté la loi ; de l’autre la grâce.
Droit et devoir ne sont pas des sentiments religieux chré-
tiens, mais juridiques. Ce qui est chrétien, c’est la grâce et
le sacrifice. Et ce que signifie cette démocratie chrétienne,
c’est quelque chose comme de la chimie bleue. (7) »
Comment lutter contre ces onanismes spirituels et non moraux ?
Par l’enthousiasme, par la levée du voile sur un monde incarné, il faut
affronter ce que Pascal nommait le silence de l’univers et l’agonie,
lutter contre la paresse, la tiédeur ou le cul-de-sac qu’engendrent de
mauvaises pratiques spirituelles : il faut s’appliquer à chercher la vie
éternelle non pas en dehors mais dans l’histoire. « L’histoire est la pen-
sée de Dieu dans la terre des hommes. »
Or ne pas appliquer ce partage d’une instantanéité à saisir, c’est se
reposer dans l’oisiveté, c’est s’adonner à celui que saint Paul considé-
rait comme le plus exécrable des péchés, l’avarice, et donc l’envie, le
fait de prendre les moyens pour des fins :
« L’envie est le péché caïnite, celui de Caïn, celui de Judas
Iscariote, celui de Brutus et de Cassius, d’après Dante. Et
ce n’est pas par concurrence économique qu’Abel tua Caïn,
114 JUIN 2019
miguel de unamuno ou la nécessaire agonie du christianisme
mais par envie de la grâce qu’il trouvait devant Dieu, et ce
n’est pas non plus pour les trente deniers que Judas vendit
le Maître, Judas qui était un avare, un envieux. (8) »
Confrontons-nous, arpentons, errons. Ayons l’humilité de mettre
la raison de côté et de faire acte de morale ; pourquoi, sinon, traîner
ses guêtres sur la poussière du chemin ?
« Sanglier solitaire » ou « chartreux laïc », comme Unamuno
aimait à s’appeler, celui qui était considéré comme un hérétique par les
hommes d’Église, comme un marginal par les philosophes, comme un
« inclassable » par les romanciers et les poètes se voit couvert d’hon-
neurs lorsqu’il rentre en Espagne. Malgré la nouvelle lutte, la guerre
civile qui éclate devant ses yeux et dont il espère, encore une fois, le
surpassement, c’est consigné qu’il meurt au sein de sa famille le der-
nier jour de l’année 1936. Par la suite, encore, on se le réappropriera,
en en faisant une figure de proue de la « génération de 1898 » ou
comme l’un des artisans de la régénération de l’Espagne ; après tout.
Que résonne juste aux oreilles des petits hommes gris cette maxime :
« “Le pur enthousiasme est craint des faibles âmes
Qui ne sauraient porter son ardeur ni son poids.”
Voilà ce que chantait Alfred de Vigny, un autre pascalien,
dans sa “Maison du berger”. Et il convient de souligner
ce que signifie “enthousiasme” : endieusement. L’enthou-
siaste est un endieusé, quelqu’un qui devient Dieu, qui
est rempli de Dieu. Ce qui peut arriver à un poète, à un
créateur, mais pas à un homme normal ni à un homme
moyen.
“Et n’être que poète est pour eux un affront.” (9) »
1. Miguel de Unamuno, L’Agonie du christianisme, traduit et préfacé par Antonio Werli, RN éditions, 2016.
2. Idem.
3. Antonio Werli, préface à Miguel de Unamuno, L’Agonie du christianisme, op. cit.
4. Idem.
5. Miguel de Unamuno, L’Agonie du christianisme, op. cit.
6. Idem.
7. Idem.
8. Idem.
9. Alfred de Vigny, Poèmes antiques et modernes. Les Destinées, Gallimard, 1973.
JUIN 2019 115
ÉTUDES, REPORTAGES,
RÉFLEXIONS
118 | L’impuissance stratégique
de l’Occident au Moyen-
Orient
› Renaud Girard
124 | Voyage dans une Syrie sous
sanctions
› Frédéric Pichon
129 | Quelle Europe pour
l’Allemagne en 2019 ?
› Bernard de Montferrand
138 | Le Bauhaus : l’unité
nouvelle de l’art et des
techniques
› Eryck de Rubercy
143 | L’économie
comportementale réduit-
elle nos libertés ?
› Annick Steta
150 | L’école des empereurs
› Alissa Descotes-Toyosaki
L’IMPUISSANCE
STRATÉGIQUE DE
L’OCCIDENT AU
MOYEN-ORIENT
› Renaud Girard
C ommencé au début de la présente décennie, le mou-
vement dit des « printemps arabes » a vu, au Moyen-
Orient, l’affrontement entre deux idéologies, l’idéo-
logie libérale occidentale et l’idéologie islamiste issue
du mouvement des Frères musulmans. C’est une
guerre dont aucune des deux idéologies n’est sortie vainqueur. C’est
une guerre qui a pavé la voie au retour du fait national. Loin d’être
oblitérées, les frontières sont plus marquées que jamais. Les citoyens
ne croient plus à un monde arabe globalisé et modernisé par la libre
expression sur les réseaux sociaux. Le rêve islamiste d’un califat réunis-
sant tous les pays musulmans de la région est également évanoui. Le
mouvement du retour à la nation continue au Moyen-Orient. Quand
on regarde la région de l’intérieur, on constate que les nations ne
cessent de s’y renforcer. Elles le font dans leurs rivalités comme dans
les alliances qu’elles nouent entre elles ou à l’étranger.
Quand on observe la région de l’extérieur, un phénomène est frap-
pant en ce printemps 2019. C’est l’impuissance stratégique de l’Occi-
dent au Moyen-Orient. Elle se voit partout, dans tous les pays.
118 JUIN 2019
études, reportages, réflexions
En Syrie, l’Occident n’a pratiquement plus son mot à dire ; tout se
passe au sein du groupe d’Astana, c’est-à-dire entre les Turcs, les Iraniens
et les Russes. Les Syriens, appuyés par leurs alliés iraniens, voudraient
reconquérir immédiatement la poche d’Idlib (dans le nord-ouest de la
Syrie), les Turcs, eux, ne veulent pas toucher au statu quo pour garder
leurs alliés rebelles en place, et les Russes sont favorables au contrôle
par Damas de cette portion de territoire syrien, mais ils obtiennent des
délais afin de privilégier une voie négociée avec les rebelles.
À partir de la seconde moitié de l’année 2012, les services secrets
des trois grandes puissances occidentales (États-Unis, Royaume-Uni,
France) ont livré des armes à des rebelles que Washington, Londres et
Paris présentaient comme « modérés », mais qui étaient en réalité de
dangereux islamistes. Quand l’organisation État islamique s’empara,
en 2014, des villes de Falloudjah et de Mossoul en Irak, et de Rakka en
Syrie, les Occidentaux réalisèrent qu’ils avaient conçu un monstre et
ils entreprirent de le tuer – il leur fallut cinq bonnes années pour par-
venir à réduire les derniers bastions de l’organisation État islamique en
Mésopotamie et au Levant. L’errance des Occidentaux sur le dossier
syrien a beaucoup nui à leur autorité au Moyen-Orient.
En Turquie, les Occidentaux n’ont pas réussi à convaincre le président
Recep Tayyip Erdoğan de maintenir la trêve qu’il avait instituée avec les
Kurdes en mai 2013. Les Kurdes syriens ont été les principaux supplétifs
des Occidentaux dans leur guerre contre les
Renaud Girard est correspondant de
djihadistes. Parce qu’ils sont liés aux Kurdes guerre depuis 1984. Tous les mardis,
turcs révolutionnaires du Parti des travail- il tient la chronique internationale
leurs du Kurdistan (PKK), les Kurdes syriens du Figaro. En 2014, il a reçu le Grand
Prix de la presse internationale pour
sont aussi devenus une cible stratégique du l’ensemble de sa carrière. Dernier
président turc. Ankara voit rouge dès qu’on ouvrage paru : Quelle diplomatie pour
évoque la possibilité d’un territoire auto- la France ? Prendre les réalités telles
qu’elles sont (Cerf, 2017).
nome kurde, même en Syrie, où il existe de
facto depuis 2013, sous le nom de Rojava (bande de terre dans le nord
du pays, le long de la frontière turque). En mars 2018, les Occidentaux
n’ont pas réussi à dissuader les Turcs de prendre aux Kurdes le contrôle
du canton d’Afrin (dans le nord-ouest du territoire syrien), et d’y installer
leurs supplétifs arabes islamistes. Le 19 décembre 2018, le président amé-
ricain Donald Trump a annoncé qu’il allait retirer du Rojava les forces
JUIN 2019 119
études, reportages, réflexions
spéciales américaines (deux mille soldats stationnés à Manbij, sur la rive
droite de l’Euphrate). Ce retrait n’est toujours pas pleinement effectué,
mais le message de Trump a été ressenti comme un choc par ses alliés
comme par les Kurdes. Se sentant abandonnés par les Occidentaux, les
Kurdes syriens (qui sont laïcs) se tournent de plus en plus vers le régime
de Damas pour trouver une protection efficace face à l’armée turque.
Au Liban, pays créé par les Français en 1920, les Occidentaux
n’ont désormais pas plus d’influence que l’Iran, dont le fils spirituel
(le Hezbollah) détient un droit de veto sur toutes les décisions straté-
giques du gouvernement.
Au Yémen, l’Occident s’est montré incapable d’empêcher la catas-
trophe humanitaire née de l’intervention, à partir de mars 2015, de
ses alliés saoudiens et émiratis contre les rebelles nordistes houthistes,
qui tiennent toujours la capitale, Sanaa.
Dans le Golfe, les Occidentaux n’ont vu qu’un réformateur dans le
prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed Ben Salman (surnommé
« MBS »), aveugles quant à son aventurisme militaire et à son cynisme
politique. De 2012 à 2016, le royaume wahhabite a commis trois grosses
bévues de politique étrangère. Il s’est immiscé en pure perte dans la
guerre civile syrienne, y finançant et y armant les rebelles djihadistes, sur
lesquels il a perdu tout contrôle aujourd’hui. Il est également intervenu
dans la guerre civile yéménite, alors qu’il n’était nullement menacé par
les montagnards houthistes (de confession zaïdite, proche du chiisme),
qu’il combat aujourd’hui. Enfin, en juin 2017, il a imposé au Qatar
un embargo terrestre, aérien et maritime, sans parvenir à faire fléchir le
moins du monde le petit émirat gazier. En l’espace d’un an et demi, les
Occidentaux n’ont même pas réussi à obtenir une réconciliation au sein
du Conseil de coopération du Golfe (CCG), institution de coopération
entre monarchies sunnites, dont ils avaient facilité la création en 1981,
afin d’endiguer l’expansion de la révolution islamique iranienne.
En Palestine, les Occidentaux ne sont pas parvenus à faire prévaloir
leur solution des deux États, dont ils ne cessent de parler depuis trente
ans. On n’a jamais été aussi éloigné de cette solution des deux États
et la colonisation israélienne en Cisjordanie est si avancée aujourd’hui
qu’on ne voit pas très bien comment on pourrait encore y créer un
État viable pour les Palestiniens.
120 JUIN 2019
l’impuissance stratégique de l’occident au moyen-orient
En Libye, qu’on peut rattacher au Moyen-Orient tant les intérêts
égyptiens, émiratis, turcs et qataris y sont importants, l’Occident a
créé un chaos qu’il n’est pas capable de gérer. Les efforts de conci-
liation de la France, entamés par le président Emmanuel Macron à
La Celle-Saint-Cloud le 25 juillet 2017, n’ont toujours rien donné
de concret sur le terrain. Pire, le maréchal libyen Khalifa Haftar, qui
représente les intérêts de l’Égypte et de la Cyrénaïque, a, en avril der-
nier, ordonné à ses forces de s’emparer de Tripoli.
En Afghanistan (on peut mettre l’Afghanistan dans le Moyen-
Orient puisque l’Organisation des Nations unies le fait), après dix-
sept ans de présence, les Occidentaux sont impuissants à faire pré-
valoir leurs vues. Les talibans, soutenus en sous-main par les services
militaires de renseignement pakistanais, font plus que jamais la loi
dans les campagnes. Les Américains cherchent à faire un deal avec
eux : on vous laisse le pays à condition que vous renonciez à vous en
prendre aux intérêts occidentaux.
En Iran, malgré toutes les sanctions unilatérales supplémentaires
décrétées par Donald Trump en mai 2018, les Américains ne vont pas
réussir à faire changer le régime. Les Britanniques et les Français, alliés
de l’Amérique mais favorables au maintien de l’accord nucléaire du
14 juillet 2015 avec l’Iran et à la suspension des sanctions commer-
ciales, sont dans une position d’impuissance stratégique caractérisée, car
leurs banques obéissent au diktat américain par peur de représailles du
Département du Trésor. Pour survivre, l’Iran va se tourner massivement
vers la Russie et vers la Chine. Le 8 avril dernier, la Maison-Blanche a
décidé de placer les Pasdaran (les gardiens de la Révolution iraniens) sur
la liste des organisations terroristes. Téhéran a répliqué qu’il considére-
rait désormais comme terroriste tout soldat américain présent au Levant
ou en Afghanistan. En visite à l’usine nucléaire souterraine de Natanz,
le président iranien Hassan Rohani a évoqué la possibilité d’y installer
des centrifugeuses dix fois plus performantes que les actuelles. Bien qu’il
ne souhaite pas pour le moment remettre en cause l’engagement pris au
titre du traité du 14 juillet 2015 (signé par Barack Obama puis récusé
par Donald Trump), son message aux Occidentaux était très clair : « Si
vous continuez à nous pousser dans nos retranchements, nous allons
finir par construire la bombe ; nous maîtrisons la technologie ! »
JUIN 2019 121
études, reportages, réflexions
Les trois fautes de l’Occident
Lorsque les Occidentaux expriment des vœux sur le devenir du
Moyen-Orient, plus personne ne les écoute, que ce soit à l’intérieur
de cette région ou à l’extérieur. Comment en est-on arrivé à une telle
impuissance stratégique ? L’Occident a commis trois fautes principales.
La première est le néo-conservatisme, ce mouvement qui croit
que l’on peut imposer la démocratie à des peuples étrangers par la
force des armes. Quel terrible gâchis que celui de l’invasion de l’Irak
en 2003, certes courageusement dénoncée par la France ! Le retrait
prématuré des Américains en 2010 a été une erreur stratégique
aussi profonde, parce qu’ils n’auraient dû partir qu’une fois le pays
stabilisé.
La deuxième faute des Occidentaux est la soumission de leurs poli-
tiques étrangères à leurs impératifs électoraux intérieurs. Des considé-
rations de politique intérieure ne sont pas étrangères à la décision de
Nicolas Sarkozy, un an avant l’élection présidentielle française, d’in-
tervenir militairement en Libye, ni à la politique de Donald Trump
envers l’Iran, pays détesté depuis quarante ans par sa base électorale.
Les exemples désastreux de l’Irak et de la Libye ont convaincu les
peuples orientaux que l’Occident était en définitive assez indifférent à
leur bien-être lorsqu’il intervenait militairement chez eux.
La troisième faute est l’indécision des Occidentaux. Combien de
fois se sont-ils montrés incapables de prendre une décision ? La pro-
position Tchourkine de février 2012 en donne un bon exemple. En
février 2012, le représentant de la Russie au Conseil de sécurité des
Nations unies, Vitali Tchourkine, fait une proposition aux membres
du P3 (les États-Unis, la France et le Royaume-Uni) parce qu’il a
bien compris que le régime de Damas vacillait et qu’il fallait trouver
une solution, c’est-à-dire faire partir avec les honneurs le président
Bachar al-Assad afin de constituer un gouvernement de transition.
Les trois pays occidentaux lui ont répondu : « Non, ce n’est pas la
peine de négocier car, de toute façon, Bachar sera chassé par son
peuple d’ici quelques semaines ! » Au Moyen-Orient, le wishful thin-
king a souvent tenu lieu de politique chez les Occidentaux.
122 JUIN 2019
l’impuissance stratégique de l’occident au moyen-orient
La conséquence de ces fautes est l’effacement des Occidentaux, qui
furent aussitôt remplacés par la grande puissance opportuniste de la
région qu’est la Russie. Elle possède deux bases souveraines en Syrie,
mais, au-delà, elle a réussi le prodige de faire venir à Moscou en 2017 le
roi d’Arabie saoudite, qui l’avait combattue en Syrie. Le réchauffement
des relations russo-saoudiennes est tel que Vladimir Poutine a apporté
son soutien à « MBS » après l’affaire Khashoggi (du nom de l’opposant
saoudien sauvagement assassiné le 2 octobre 2018 au consulat saoudien
d’Istanbul). « Il n’y a pas d’affaire, laissons la justice saoudienne trai-
ter cet incident ! », a déclaré le maître du Kremlin. La Russie a réussi à
améliorer ses relations avec un autre grand allié des Américains : Israël.
On a vu le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou arborer le
ruban de Saint-Georges sur la place Rouge à côté de Vladimir Poutine.
La Russie est aussi présente en force en Égypte, où elle va construire une
centrale nucléaire. Et le maréchal Haftar est devenu un atout russe en
Libye autant qu’il était autrefois un atout américain.
Cet effacement de l’Occident au Moyen-Orient n’est pas une bonne
nouvelle pour la région. Car les Occidentaux y ont aussi, par le passé,
apporté de très bonnes idées. Pour libérer le Koweït, envahi par l’Irak
le 2 août 1990, les Américains avaient constitué une large coalition
militaire, comprenant de nombreux pays arabes. En octobre 1991,
ils avaient convoqué à Madrid une grande conférence de paix où les
Palestiniens furent invités. Moins de deux ans plus tard, le leader
palestinien Yasser Arafat et le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin
se serraient la main sur la pelouse de la Maison-Blanche. Seul l’assas-
sinat d’Yitzhak Rabin, en novembre 1995 (par un extrémiste religieux
juif ), a pu enrayer un processus de paix qui avait été enclenché grâce
à la conférence de Madrid.
Les États-Unis, qui n’ont plus besoin du pétrole moyen-oriental,
ont décidé de diminuer leur implication militaire et politique dans la
région, où leur stratégie se limite maintenant à asphyxier les Iraniens
pour les faire changer de régime. Le Royaume-Uni et la France sont
trop faibles militairement pour prétendre y jouer à nouveau un rôle
important. L’impuissance stratégique de l’Occident au Moyen-Orient
est donc un phénomène qui risque fort de se poursuivre…
JUIN 2019 123
VOYAGE DANS UNE SYRIE
SOUS SANCTIONS
› Frédéric Pichon
C et hiver a été long, mais actuellement les Syriens ne
s’en plaignent plus. Passé le froid, c’est à présent la
pluie qui tombe, drue, régulière, du nord-ouest bien
sûr, par la trouée de Homs par laquelle s’infiltrèrent
les croisés autrefois et récemment le Front al-Nosra,
mais qui par la suite redescend vers Damas. Coquelicots et petites
fleurs de crocus profitent de ces millimètres inespérés pour pousser
vite, avant que s’installent les lourdes chaleurs de l’été. Là le paysage
virera progressivement au jaune, comme si la végétation voulait res-
sembler à la géologie qui affleure partout ici, dévoilant ses calcaires
plissés à l’infini. Le long de la route en
Frédéric Pichon est historien et
direction de Homs, des Syriens tentent essayiste. Dernier ouvrage publié :
leur chance dans la pierraille : les truffes Syrie, une guerre pour rien (Cerf,
abondent ici à cette saison. Les vaches 2017).
› fredericpichon@[Link]
– oui, les vaches – paissent sur les bords
verdoyants des routes. Les chèvres et les moutons attendront. C’est
d’ailleurs ce que me dit le livreur de lait qui arpente ce matin le quar-
tier, portant ses bidons scellés à l’étain sur son vélo chinois. Ses vaches
124 JUIN 2019
études, reportages, réflexions
paissent dans la Ghouta à nouveau. Quand le quartier a été investi par
les rebelles de Jaych al-Islam, il a dû fuir avec elles. Avant qu’elles ne
soient toutes mortes de faim, il en abattu la moitié, cinq, me dit-il en
feignant d’être triste. Les autres sont revenues dans la Ghouta depuis
l’automne. « L’herbe (al-haschisch me dit-il en plissant les yeux) est
haute comme cela à présent ! »
À Qala’at al-Husn, le village ravagé en contrebas du krak des Che-
valiers, les habitants ne sont pas encore revenus. Dans l’une des rares
maisons encore debout, Abou Moaz me reçoit à déjeuner pendant un
orage de grêle dantesque. Cela fait huit ans qu’il n’a pas travaillé : l’hôtel
qu’il exploitait a été confisqué par le Front al-Nosra et pris pour cible
par l’armée. Nous nous régalons de poulet grillé à l’ail et de mezze cam-
pagnards où épinards cuits, choux-fleurs et roquette témoignent d’une
gastronomie syrienne qui reste profondément liée au terroir. Avant de
partir, Abou Moaz tient à m’exprimer son inquiétude : « Comment est
la situation en France ? Sois prudent. J’ai vu les images à la télévision,
c’est très dangereux. » Je crois qu’il était sincère…
Certes, à Damas ou à Homs, les incessantes salves d’obus et de
roquettes, comme le bruit atroce des MiG dans le ciel limpide, ont
cessé. La Ghouta est tombée, les routes sont sécurisées. À Bab Touma,
une des portes du quartier chrétien, un gigantesque empilement de
carcasses rouillées grêlées d’impacts témoigne de l’enfer qui fut celui
des habitants de part et d’autre de la ligne de front de Jobar, specta-
teurs et victimes de la folie guerrière des deux camps. La rue Droite
qui débouche sur Bab Charqi se change le soir tombé en un repaire de
hipsters qui hantent les boîtes de nuit et les bars qui ont fleuri depuis
mon dernier séjour, en juillet 2018. Corvette et Porsche battent les
pavés disjoints et des effluves d’arak et de whisky ont remplacé l’odeur
de la poudre. Des touristes allemands, pantalon à poches et chaus-
settes dans leurs sandales, prennent le frais avant de partir pour Alep
le lendemain.
C’est pourtant un pays en guerre larvée que l’on traverse. La guerre
est économique, profondément destructrice du tissu social syrien. Elle
est aussi idéologique : la « laïcité » syrienne et la cohabitation harmo-
nieuse de ses communautés ont vécu.
JUIN 2019 125
études, reportages, réflexions
La Syrie, après huit ans de guerre, est un pays sous sanctions. Ces
sanctions visent à maintenir la pression sur le gouvernement syrien
afin de l’amener à accepter d’ouvrir la porte à un « processus politique
qui mènera à une solution négociée du conflit ». Mais ce sont la Russie,
l’Iran et la Turquie qui ont la main. Les Occidentaux ont finalement
renoncé à obtenir le départ de Bachar al-Assad avant toute discussion.
Cette exigence inflexible apparaissait contre-productive et rétrospecti-
vement désastreuse car jamais ce dernier n’a été autant en position de
force que depuis l’été 2018. Il contrôle désormais – formellement – les
deux tiers de la Syrie après avoir enchaîné les victoires militaires aux
dépens des rebelles et des djihadistes. Alors, parce qu’il faut bien faire
exister le « camp occidental », dont Pascal Boniface chante le requiem
en ce moment, et que la politique des Occidentaux a de plus en plus
le parfum du cynisme drapé dans les bons sentiments, ne restent que
les sanctions. Le pire est que cela nous est « vendu » dans le but de
faire évoluer le pouvoir vers l’acceptation d’une Constitution plus
« démocratique ». Jamais la brutalité du nation building n’est apparue
plus inepte. Car le champagne coule à flots à Mazzé et les Mercedes
luisent toujours autant à Abou Roumanneh. La raison d’être des sanc-
tions imposées à ceux qui n’ont rien laisse songeur. À petit feu, le pays
se vide de ses élites, tandis que les classes moyennes atteignent sans
parachute le plancher des vaches du seuil de pauvreté. Et les réfugiés
– y compris loyalistes – trouvent facilement à s’employer : l’Austra-
lie et le Canada sont littéralement en train de vider la Syrie de ses
chrétiens, tandis que l’Europe, Allemagne et Suède en tête, trouvent
aisément à employer et à garder ces ingénieurs ou ces architectes dont
elles manquent et qui seront perdus à jamais pour le pays. Un pillage
en règle dont les professionnels de l’accueil des réfugiés – venus sou-
vent des sphères altermondialistes – ne voient pas qu’il fait les délices
du capitalisme mondialisé. L’inflation galopante oblige les autorités
syriennes à fermer les yeux sur les paiements en devises étrangères et
l’omniprésence de la mendicité, du marché noir et des trafics. Pour
tenter d’y remédier, une carte de rationnement est à présent obliga-
toire pour s’approvisionner en essence. Mais les bords des routes sont
truffés de vendeurs à la sauvette qui écoulent dans des bouteilles de
126 JUIN 2019
voyage dans une syrie sous sanctions
plastique quelques litres clandestins. La nuptialité est en baisse pour
les Syriens nés avant 2000, tant est massif le nombre d’hommes jeunes
morts au front ou partis pour échapper au service militaire.
L’incompréhension vient aussi du personnel diplomatique syrien.
Rejetée par l’Europe, la Syrie doit-elle se jeter dans les bras de l’Asie ?
En d’autres termes, le pays est devenu un enjeu d’influence pour les
puissances émergentes qui veulent défier l’ancien ordre en pleine
déliquescence. Et le terrain de cet affrontement est la Syrie. Iraniens,
Malais, Indiens, Émiratis, Biélorusses et Chinois se pressent au chevet
du pays. Me reviennent les mots du titre d’un livre de Bertrand Badie :
« Nous ne sommes plus seuls au monde ». Mais un diplomate me
confie : « Nous Syriens, sommes plus proches de vous que des Chinois
ou des Iraniens. Nous parlons la même langue, c’est-à-dire que nous
voyons le monde comme vous. Vous, Européens, allez réussir l’exploit
de valider la géographie qui place la Syrie en Asie alors que toute son
histoire récente affirme qu’elle appartient au monde méditerranéen, et
donc à l’Europe. »
À présent c’est à l’intérieur même que les fêlures apparaissent au
grand jour. C’est nouveau car les Syriens, dès avant la guerre, avaient
pour habitude de ne rien dire, surtout à l’étranger de passage. Toute
critique portant sur la communauté (la taïfa) des autres Syriens était
prohibée et l’éloge du modèle séculier syrien était l’unique mantra,
parfois surjoué mais sincère, que l’observateur parvenait à arracher
à ses interlocuteurs. Un récent décret datant de septembre 2018, la
loi n° 16, a provoqué des remous parmi la population loyaliste, en
particulier chez les chrétiens, mais aussi chez les « laïcs », musulmans
comme chrétiens. Cette loi étend considérablement les compétences
du ministère des Affaires religieuses (Awqaf ), créé en 1961 pour
gérer les biens religieux, principalement associés à l’islam sunnite. Ce
décret permet au ministère de s’ingérer même dans des activités qui ne
relèvent pas de son domaine. Il aurait ainsi ses propres établissements
commerciaux, dont les revenus iraient directement à la trésorerie du
ministère, ce qui lui donnerait une indépendance financière totale.
Bien plus, la loi autorise le ministre à nommer le grand mufti de la
République, un droit précédemment exercé par le président, et limite
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études, reportages, réflexions
son mandat à trois ans, renouvelable par le ministre. La loi institue
un nouvel organe pour former des prédicateurs de mosquées, surveil-
ler les vices publics et faire de la zakat un impôt obligatoire pour les
musulmans sunnites. Il crée également des écoles de charia universi-
taires et des conseils religieux dans les mosquées, indépendants des
ministères de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur et qui per-
mettent aux jeunes Syriens d’être exemptés du service militaire. Les
inscriptions dans ces établissements coraniques ont décuplé depuis la
promulgation de la loi. Pour une fois, loyalistes fidèles au régime et
opposants démocratiques de l’extérieur se sont retrouvés du même
côté pour dénoncer un processus d’islamisation de la société syrienne.
Certains vont jusqu’à parler d’une infiltration de l’islam politique au
sein même du gouvernement. « Notre quotidien est envahi de “bigo-
teries”, les hommes politiques citent des versets coraniques, les chiites
pèlerinent bruyamment dans la mosquée des Omeyyades, les chrétiens
ne sont pas en reste. Nous sommes devenus des Libanais ! », me confie
une chrétienne de la bourgeoisie dont toutes les amies musulmanes
se sont mises à porter le voile. Les musulmans, quant à eux, semblent
pris en étau. « C’est Daesh qui a gagné cette guerre et c’est l’islam
qui l’a perdue », me dit mon chauffeur, Mohammad. Beaucoup de
ses amis ont abandonné toute pratique religieuse, par dégoût profond
des atrocités de l’organisation terroriste. Mais lui me dit au contraire
que sa pratique est plus assidue, car il faut sauver l’islam. Comme dit
le proverbe arabe, « chaque coq claironne sur sa poubelle ». Chacun
voit midi à sa porte. Mais en Syrie, le religieux a fait son grand retour.
128 JUIN 2019
QUELLE EUROPE POUR
L’ALLEMAGNE EN 2019 ?
› Bernard de Montferrand
Q ue veut réellement faire l’Allemagne du projet euro-
péen qu’elle a porté aux côtés de la France depuis
l’origine ? Attachée à une Europe qui lui a tant
apporté, elle l’est à coup sûr, mais jusqu’où, com-
ment et à quel rythme ? S’agit-il, comme le sou-
haitent beaucoup d’autres, d’y conforter des marchés, de s’y assurer des
places et des influences, et de s’y garantir l’acceptabilité d’une prospé-
rité heureuse en lui laissant la liberté de s’affirmer de façon plus auto-
nome ? Comme si les temps restaient ordinaires ? S’agit-il au contraire
de prendre acte des bouleversements mondiaux et de faire en sorte
que d’une union renouvelée naisse enfin une force qui permettra aux
Européens de maîtriser leur destin au lieu de se laisser marginaliser ?
L’heure est aux choix et le temps presse tant les menaces et les concur-
rences sont vives. Pourtant, en Allemagne comme en France, on a bien
du mal à les faire. Il est vrai que le défi est de nature différente. À Paris,
c’est un défi économique, celui de débloquer les capacités d’un pays
auquel ses déficits et ses charges publiques enlèvent crédibilité et marge
de manœuvre. À Berlin, c’est l’inverse : avec une économie prospère,
des capacités budgétaires massives résultant d’une gestion raisonnable
JUIN 2019 129
études, reportages, réflexions
des comptes publics et sociaux, le défi est de nature politique et l’Alle-
magne ne l’aborde qu’avec une grande circonspection. Est-elle prête à
contribuer à une Europe plus autonome et agissante capable d’exister
réellement dans le monde avec les risques et les coûts que cela entraîne ?
Jusqu’ici, elle n’a pas franchi le pas car l’équilibre européen actuel
lui apporte beaucoup d’avantages. La révolution stratégique que
connaît le monde peut-elle changer les choses ?
Depuis trois ans des signaux alarmants qui sont autant de risques
pour l’Allemagne se sont multipliés.
La vulnérabilité européenne
Le premier concerne l’attitude des États-Unis. Donald Trump, une
fois élu, a manifesté une agressivité radicale à l’égard de l’Allemagne,
accusée matin, midi et soir de profiter abusivement du marché américain
pour ses voitures en y dégageant des excé-
Bernard de Montferrand a été conseiller
dents faramineux, tout cela à l’ombre des diplomatique du Premier ministre
armes américaines et sans en payer un sou. Édouard Balladur et ambassadeur
Ses attaques frontales contre le multilatéra- àauSingapour, aux Pays-Bas, en Inde,
Japon et en Allemagne. Derniers
lisme, ses silences concernant l’article 5 du ouvrages publiés : France-Allemagne.
traité de l’Atlantique nord et son déni du L’heure de vérité (avec Jean-Louis
Thériot, Tallandier, 2011) et Vergennes.
réchauffement climatique ont déstabilisé la La gloire de Louis XVI (prix de la
relation stratégique, économique et écolo- biographie historique de l’Académie
gique entre l’Allemagne et les États-Unis. française, Tallandier, 2017).
Mme Merkel en a tiré les conséquences après le G20 de 2018 en Italie,
en affirmant « le temps où nous pouvions totalement nous reposer sur
d’autres est en partie révolu ». Elle se mettait dans les pas de Gerhard
Schroeder qui, en 2003, après avoir refusé la guerre en Irak avait déclaré
devant le Bundestag : « Désormais, toutes les décisions concernant
l’Allemagne se prennent à Berlin. »
Un deuxième sujet d’inquiétude pour l’Allemagne a été l’observa-
tion de la volonté russe de remise en cause des suites de l’éclatement
de l’Union soviétique en Ukraine et dans tout endroit où Moscou
pouvait profiter d’une situation un tant soit peu instable. Longtemps
130 JUIN 2019
quelle europe pour l’allemagne en 2019 ?
les Allemands, forts de leur connaissance intime de la Russie et d’une
présence massive de leurs entreprises dans le pays, avaient pensé qu’ils
trouveraient toujours moyen de s’arranger avec Moscou. La faiblesse de
l’économie russe avait d’ailleurs amené les grands groupes allemands
à basculer vers la Chine. La crise du Donbass et de celle de la Crimée
comme les provocations militaires constantes et l’installation de missiles
au statut incertain leur fait voir les choses d’une façon nouvelle.
L’attitude de la Chine a aussi contribué à une prise de conscience.
Le fait que ce pays soit devenu un partenaire économique de premier
rang pour l’Allemagne a soudain souligné la dépendance qui en résul-
tait pour ses entreprises alors même que le marché chinois présentait
des risques graves pour la propriété intellectuelle et des incertitudes
quant à la stabilité du cadre d’activité.
Enfin les milieux économiques et politiques allemands ont réa-
lisé ces dernières années la quasi-absence de l’Europe dans l’écono-
mie numérique et le caractère insupportable de l’application extra
territoriale du droit américain. Le constat du volontarisme américain
et chinois en matière de « politique industrielle » et économique leur
a ouvert les yeux.
À ces facteurs extérieurs s’est ajouté le vote du Brexit en juin 2016
qui a soudain montré que l’espace économique européen pouvait
être menacé. Berlin est resté intraitable pour protéger la cohésion de
l’Union mais a accusé le coup.
Quelles conséquences l’Allemagne tirera-t-elle de tous ces change-
ments ? La nécessité d’une nouvelle dynamique européenne devient
une évidence.
Lors de son discours devant le Parlement européen en
novembre 2018, Mme Merkel a cité de façon explicite trois domaines
dans lesquels il convenait de progresser : la sécurité et la politique
étrangère, la construction économique, l’asile et l’immigration. Mais
jusqu’où aller ? Cela n’est pas encore totalement clair.
Il s’agit en effet de lever plusieurs ambiguïtés ou incertitudes.
La première concerne la nature de l’Europe. Loin d’être dépassé, ce
débat reste fondamental, comme le montrent le Brexit, la montée du
populisme et l’expression répétée d’un attachement aux nations, pas
JUIN 2019 131
études, reportages, réflexions
seulement en Europe orientale. Le problème concerne à la fois l’effica-
cité et la légitimité des institutions, selon le rôle dirigeant que les États
ou la Commission assument dans l’Union.
Quelle légitimité en Europe ?
Traditionnellement l’Allemagne soutenait une vision fédérale
« orthodoxe » de l’Europe, prolongement naturel de son propre héri-
tage institutionnel. La Commission devait être l’exécutif fédéral, le
Conseil la chambre haute, sorte de Sénat de ce système, et le Parle-
ment européen la chambre basse. Mais, au fil des années, l’Allemagne
a adopté au jour le jour une attitude très intergouvernementale.
Mme Merkel, c’est un euphémisme, ne s’est jamais comportée comme
une « sénatrice » européenne. Pour elle, dans les faits, c’est sans dis-
cussion le Conseil qui décide. S’agissant des sujets les plus sérieux,
l’Allemagne a d’ailleurs toujours considéré qu’ils devaient rester de la
décision des États. Le Fonds européen de stabilité financière (FESF),
créé après la crise de 2008, véritable filet de sécurité de l’euro, ne fut
pas confié à la Commission mais créé sous la forme d’une société ano-
nyme inscrite au Luxembourg, sous le contrôle direct des États res-
ponsables, à hauteur exacte de leurs engagements capitalistiques.
Cette évolution allemande fut aussi manifeste dans le dis-
cours que fit Angela Merkel devant le collège d’Europe à Bruges en
novembre 2010, discours qui insistait sur les compétences des États. À
l’Europe, disait-elle, de fixer les lignes politiques, à chaque État de les
mettre en œuvre avec sa « boîte à outils » nationale. Il est symptoma-
tique que, s’agissant de la nomination du président de la Commission,
Mme Merkel fut longtemps l’une des chefs de gouvernement européens
les plus attachés à préserver le rôle donné aux chefs d’État par les trai-
tés avant de se rallier en 2018 au système du Spitzenkandidat (1) parce
que celui-ci était allemand et qu’elle ne pouvait donc pas s’y oppo-
ser. De son côté, Mme Kramp-Karrenbauer, la nouvelle présidente de
l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne (CDU), dans son récent
article de réponse au président Macron publié par Die Welt (2), a
132 JUIN 2019
quelle europe pour l’allemagne en 2019 ?
r éaffirmé avec force que l’Europe est faite d’États-nations dépositaires
de la légitimité démocratique et de l’identification de chacun.
Le seul critère efficace dans ce domaine est celui du renforcement
si nécessaire de la légitimité européenne non celui des idéologies fédé-
ralistes ou nationales. Derrière les postures, parions que l’Allemagne
fera preuve d’un grand pragmatisme en fonction de ses intérêts, en
particulier dans la défense.
La nature de la défense européenne
La seconde ambiguïté à lever concerne en effet le domaine de
la sécurité. Il s’agit pour les Européens d’augmenter leurs moyens
d’action utilisables dans le cadre de l’Otan mais aussi pour leur seul
compte. La preuve est faite qu’intérêts américains et européens ne se
recoupent pas toujours et que cinquante ans de statu quo n’ont abouti
qu’à maintenir les Européens dans une situation de dépendance qui les
laisse nus. La nécessité de bâtir de vraies capacités européennes, évo-
quée depuis des décennies, a été constamment repoussée. Nos voisins
y voyaient un argument donné aux États-Unis pour réduire leur enga-
gement en Europe et une mise en cause de leur leadership. Il était donc
urgent de ne rien faire et chacun savait qu’il ne faut jamais demander
aux Allemands de choisir entre Bruxelles et l’Amérique. L’Allemagne
affirme désormais que « si l’Europe doit rester atlantique, elle doit être
européenne » et en tire les conséquences. Son budget de défense a
été fortement augmenté dès 2018 malgré l’impopularité d’une telle
mesure, en particulier au sein du Parti social-démocrate (SPD).
Mais que veut-on exactement ? On avance à Berlin l’idée d’une
« armée européenne », on fait campagne pour une européanisation du
siège permanent de la France au Conseil de sécurité de l’Organisation
des Nations unies (ONU) et on parle encore d’un « porte-avion euro-
péen ». Derrière les habiletés de vocabulaire, que de questions difficiles !
La première est que la défense est un domaine où il n’y a d’autre légi-
timité que celle des États. Pas un pays, fût-il le plus fédéraliste, qui,
engagé dans une opération internationale de l’Otan ou de l’Union
JUIN 2019 133
études, reportages, réflexions
européenne, ne garde un fil direct et une relation d’autorité avec ses
autorités nationales. À commencer par l’Allemagne, en particulier en
Afghanistan, où rien n’échappe au Bundestag. Pas un État non plus, et
l’Allemagne en particulier, qui ne garde un contrôle étroit sur ses expor-
tations d’armement au risque de blocages que nous connaissons bien et
qui affaiblissent toute coopération en matière d’armement.
Une autre question concerne la très grande diversité des positions
des États membres sur l’usage de la force et les interventions exté-
rieures. Elle condamnerait un représentant européen au Conseil de
sécurité de l’ONU à une neutralité permanente et le porte-avion euro-
péen à rester au port. Comment affirmer le rôle incontournable des
États et confier un siège au Conseil de sécurité à une entité qui n’en est
pas un ? Enlever ses moyens à la France, l’un des pays les plus engagés
en faveur de la stabilité mondiale, serait une curieuse manière de gran-
dir l’Europe et n’est sans doute pas la priorité du moment !
Rester en cohérence avec les réalités oblige à dire qu’une armée euro-
péenne sera faite de coopérations très étroites entre les armées natio-
nales ou ne sera pas. C’est d’ailleurs l’esprit de l’Initiative européenne
d’intervention lancée en 2018 par le président Emmanuel Macron et à
laquelle Berlin participe. Comment construire autrement des conver-
gences stratégiques et des moyens communs mais aussi mettre en place
les outils de recherche capables de maintenir l’Europe dans l’excellence
en matière d’équipements militaires ? Toute solution inverse risquerait
d’entraîner aussitôt des blocages incompatibles avec la nature des acti-
vités militaires.
Quelques pas importants ont été récemment franchis mais où
mèneront-ils dans l’urgence actuelle si ces questions fondamentales ne
sont pas éclaircies ?
Quel volontarisme économique en Europe ?
Concernant l’économie et la monnaie, la feuille de route est mieux
balisée car il s’agit de finir la sécurisation des risques privés avec l’Union
bancaire puis celle des risques publics avec la consolidation de l’euro et
134 JUIN 2019
quelle europe pour l’allemagne en 2019 ?
un Fonds monétaire européen dont Wolfgang Schaüble parlait déjà en
2009. Il s’agit enfin de rendre l’épargne européenne plus mobile vers
des investissements dans les pays qui en ont le plus besoin alors que
l’inverse se produit.
Il est plus difficile d’agir pour faire converger les politiques éco-
nomiques. Les déficits systématiques de la France sont tout autant
incompatibles avec les équilibres européens et condamnés par les trai-
tés que les excédents colossaux de l’Allemagne.
Sera-t-on capable dans ces différents domaines d’imaginer un
calendrier d’objectifs précis à respecter, rythmé de rendez-vous régu-
liers ? La croissance européenne est en jeu.
Mais il faut aller plus loin. Remédier aux faiblesses européennes
exige un volontarisme et des initiatives que jusqu’ici la Commission
s’est révélée incapable de prendre et sur lesquelles l’Allemagne, toujours
suspicieuse à l’égard des « politiques industrielles », se montre très pru-
dente. Acceptera-t-elle de mettre en place une véritable politique sur
des sujets aussi essentiels que le numérique et l’intelligence artificielle et
de faire payer des impôts à nos concurrents qui, de façon scandaleuse,
y échappent ou encore d’agir face aux excès du droit américain ? Les
avancées bienvenues sur la politique de la concurrence ne peuvent être
les seules.
Les choses semblent bouger. L’Allemagne a fermement critiqué
la décision de la Commission de refuser le projet de rapprochement
ferroviaire entre Siemens et Alsthom. Mme Merkel a, par exemple,
proposé une action conjointe sur la technologie des moteurs de nou-
velle génération et donc les piles… Mais mettre en place de tels
projets est difficile car il faut trouver des méthodes pour surmon-
ter les profondes divergences d’intérêt de toutes les grandes entre-
prises européennes. Il s’agit non pas que l’un l’emporte sur l’autre
mais qu’ils gagnent ensemble, or tous sont concurrents. À condition
que l’on fasse l’effort d’une vraie réflexion stratégique pour retenir
des objectifs précis, la pression de la nécessité devrait faire sauter
quelques verrous.
JUIN 2019 135
études, reportages, réflexions
Quelle politique d’intégration en Europe ?
Reste la politique d’asile et d’immigration, qui, selon tous les son-
dages d’opinion, est au cœur des préoccupations des peuples et où
s’affichent en Europe de profondes divergences, entre un multicultu-
ralisme auquel beaucoup se rallient ou se résignent comme un constat
d’échec des politiques d’intégration et les adeptes de l’intégration, entre
les partisans d’un accueil régulé par nécessité démographique et ceux du
refus d’ouverture des frontières. La politique allemande d’intégration,
comme celle de beaucoup de pays européens, est un échec. La chance-
lière l’a souvent déclaré en public. Pourtant l’Allemagne a besoin d’un
apport démographique. La Fondation Bertelsmann et le président de la
Confédération allemande des syndicats ont souligné (3) qu’il s’agit de la
seule solution pour occuper les postes de travail.
Aujourd’hui on sait que les objectifs sont de renforcer massivement
les contrôles aux frontières grâce à Frontex, d’harmoniser la politique
d’asile et d’agir en Afrique de façon préventive grâce à une politique
nouvelle d’aide au développement. Il s’agit du bon triptyque mais il
reste encore de considérables ambiguïtés.
Les Européens, et d’abord les Allemands, pourront-ils progresser
sans un vrai débat sur les deux grandes questions qui sous-tendent toute
politique dans ce domaine : celle des flux puis celle de la nature des
sociétés européennes et du multiculturalisme, qui concerne les États
membres, et la particularité de chaque « contrat social » ? Le vrai défi est
celui des politiques d’intégration, qui ne peuvent être que nationales.
Peut-on arriver à définir quelques principes communs tout en respec-
tant la diversité européenne ? Ces sujets ne peuvent rester indéfiniment
tabous, sous peine de continuer à nourrir le populisme.
Les incertitudes allemandes
L’Allemagne va-t-elle décider d’avancer rapidement dans plusieurs
de ces domaines déterminants pour le projet européen ? Face aux mis-
siles russes ou à l’agressivité économique américaine et chinoise, veut-on
136 JUIN 2019
quelle europe pour l’allemagne en 2019 ?
exister ? À ce stade, rien n’est joué. Tant Mme Merkel devant le Parlement
européen que Mme Kramp-Karrenbauer dans Die Welt ont reconnu l’ur-
gence et ont proposé des avancées. Mais qui n’a pas remarqué leur pru-
dence ? Il faudra beaucoup de résolution pour en sortir.
D’abord accepter de créer un ou des groupes de tête qui entraîne-
ront les Vingt-Huit. Le souci allemand de cohésion, légitime mais sys-
tématique, ne risque-t-il pas de nuire à la dynamique de l’ensemble ?
L’Europe est déjà à plusieurs cercles, tous ouverts. Dans le respect de
chacun, il faut savoir jouer efficacement de cette méthode.
Ensuite, lever les ambiguïtés avec la France, à la fois sur le rôle des
États et sur une volonté de convergence. Comme le rappelait le géné-
ral de Gaulle, nulle domination de l’Allemagne, voire de la France,
ne sera jamais acceptée en Europe. Ce doit être une entente des deux,
avec les autres. C’est dans ce contexte que le nouveau traité d’Aix-
la-Chapelle signé le 22 janvier 2019 par Paris et Berlin devait servir
de signal pour un nouveau départ. Alors que le Brexit empoisonne
le climat européen, les dernières prises de position allemandes entre-
tiennent le doute. Elles posent des questions de première importance
pour l’Europe auxquelles il faut des réponses. Car nous resterons voi-
sins et n’avons d’autre choix que de nous entendre.
1. Le pouvoir de nomination du président de la commission est dévolu par les traités aux dirigeants des
États membres. Depuis 2013, le Parlement et la Commission souhaitent que la tête de liste aux élections
européennes (Spitzenkandidat) qui a obtenu le plus de voix soit choisie.
2. Annegret Kramp-Karrenbauer, « Europa jetzt richtig machen » (Faisons l’Europe comme il faut mainte-
nant), Die Welt, 10 mars 2019.
3. Reiner Hoffmann, « Die Lehre von 2018. Populismus lohnt sich nicht », Der Spiegel, 30 décembre 2018 ;
Fondation Bertelsmann, « Zuwanderung und Digitalisierung. Wie viel Migration aus Drittstaaten benötigt
der deutsche Arbeitsmarkt künftig ? » (Immigration et numérique. Combien d’immigrés le marché du
travail allemand nécessitera-t-il à l’avenir ?), janvier 2019.
JUIN 2019 137
LE BAUHAUS :
L’UNITÉ NOUVELLE
DE L’ART ET DES
TECHNIQUES
› Eryck de Rubercy
U n siècle après sa création à Weimar, le Bauhaus
– littéralement « Maison de la construction » –
continue d’être considéré avec cette révérence que
l’on réserve aux événements d’art parmi les plus
importants du XXe siècle, c’est-à-dire parmi les
plus riches en conséquences, encore aujourd’hui. C’est que le Bau-
haus se définit tout entier dans la réponse qu’il réussit à donner au
conflit qui opposait, à l’heure de son apparition, l’art et les techniques.
Au moment où, en 1919, Walter Gropius, sur la recommandation de
l’architecte belge Henry Van de Velde, prend la direction d’une nou-
velle école appelée Bauhaus à Weimar et conçue pour être une école
à la fois des beaux-arts et des arts appliqués, l’opposition de l’art aux
techniques est vécue comme une violente contradiction. John Ruskin
et surtout William Morris s’étaient bien efforcés de réinsérer l’art dans
la société, ou plutôt de réconcilier le monde de l’art et le monde du
travail, « mais leur opposition à la machine ne put à elle seule contenir
le flot ». Et puis, l’Art nouveau, le cubisme, le futurisme, la Deutsche
Werkbund, De Stijl et le constructivisme tentèrent à leur tour des
138 JUIN 2019
le bauhaus : l’unité nouvelle de l’art et des techniques
solutions, mais rien n’était résolu. L’artiste, l’artisan étaient margina-
lisés par l’expansion de la production industrielle d’objets. Produire à
la main dans un souci de qualité formelle qui, de surcroît, allait s’exas-
pérant, n’avait donné qu’une production esthétisante, « fin de siècle »
sinon Jugendstil (version allemande de l’Art nouveau), ou bien crispée
à la façon de l’expressionnisme.
Certes, le futurisme, en enregistrant les formes nouvelles reçues de
la machine, avait soulevé des interrogations fondamentales mais sans
intégrer positivement la production artistique au flux de la production
industrielle ; tout au plus en était-il le commentaire formel. Enfin, l’ar-
chitecture – finalité affirmée du Bauhaus –, dont les réalisations allaient
être remarquables, n’avait pas encore opéré sa percée. Par exemple,
Henry Van de Velde travaillait à la pièce produite, et Victor Horta,
après avoir servi la bourgeoisie, n’était pas parvenu, malgré sa Maison
du peuple, à Bruxelles, à rejoindre le besoin et les usages populaires. Ces
incomplétudes restaient la raison d’une déception intimement ressentie.
Le coup d’audace du Bauhaus sera de refuser la marginalisation de
l’art effectuée par les techniques industrielles et par le capitalisme qui
le réduisait à un objet de spéculation. Revendiquant pour l’art des fins
universelles, le Bauhaus entreprit alors de lui gagner, à travers l’objet
fonctionnel, ce médium universel, démocratique et d’usage quotidien,
qu’étaient les techniques. Revendication procédant d’une volonté d’art,
d’un Kunstwollen issu de la philosophie idéaliste allemande et du mou-
vement romantique du début du XIXe siècle,
qui n’acceptait pas le reflux de l’art et de l’arti- Eryck de Rubercy, essayiste, critique,
auteur avec Dominique Le Buhan de
sanat face à la concurrence industrielle. Mais Douze questions à Jean Beaufret à
aussi revendication procédant d’une volonté propos de Martin Heidegger (Aubier,
de libération sociale, inspirée par une pas- 1983 ; Pocket, 2011), est traducteur,
notamment de Max Kommerell, de
sion démocratique, qui n’acceptait pas non Stefan George et d’August von Platen.
plus que le produit industriel soit un produit Dernier ouvrage publié : La Matière
des arbres (Klincksieck, 2018).
dont la médiocrité confirme la condition
culturellement abandonnée du prolétariat. En somme une volonté qui
requerrait de l’objet une marque distinctive par laquelle chacun puisse
être éveillé à l’esprit du temps ou bien à la raison émancipatrice en tra-
vail dans l’histoire des hommes, selon la vision de Hegel.
JUIN 2019 139
études, reportages, réflexions
Mais par quel moyen ? Eh bien, en déchiffrant dans l’objet produit
industriellement – et c’est là la révolution esthétique apportée par Gro-
pius et son équipe active de collaborateurs – son essence artistique : en
la déchiffrant et en l’extrayant du langage même des techniques. Car
l’art se tient, en quelque langage que ce soit, parole, danse, peinture,
sculpture, architecture, là où sont mises en œuvre les structures d’inven-
tion, génératives, profondes, de ces langages. Ainsi de l’objet industriel,
il suffit de repérer la pensée inventrice qui y est à l’œuvre et de la donner
à lire, d’en livrer le pur dessin du geste qui, le premier, le suscita.
Il n’est donc, pour restituer à l’objet industriel son « influence revi-
talisante » qu’à donner à y lire la pensée inventrice qui l’« informe ».
Ainsi fut inventé le design industriel : mise en forme de modèles stan-
dard destinés à la série, expression, dans les formes, de ses performances.
Performances d’ingéniosité car cet objet, il a fallu un jour l’inventer,
mais aussi performances dans le parti de se risquer à des matériaux nou-
veaux, acier, alliages inédits, traitements industriels. Ainsi le fauteuil de
Marcel Breuer, la lampe de bureau de Wilhelm Wagenfeld, la théière
de Marianne Brandt ne sont-ils pas autre chose que le résultat d’une
réflexion conduite sur l’essence de l’usage humain, quotidien et démo-
cratique, auquel les objets sont appelés et sur les possibilités astucieuses
des techniques industrielles modernes. Le résultat ne peut être qu’un
objet au dessin nécessaire et pur, éclatant d’intelligence dans la conquête
des solutions. Le reste, l’inattendu, la surprise, l’ostentation sont des
effets de mode qui ne relèvent en réalité que du « pseudo-design ».
Évidemment cette pensée résolue, qui traverse l’objet industriel
pour exprimer dans ses formes la « raison » de son invention, devait,
pour se libérer et s’affirmer, se gagner une extrême rigueur. D’autant
que la raison inventrice de l’objet industriel est précisément une pen-
sée rationnelle, celle-là même qui régit le processus d’économie fonc-
tionnelle qui le définit comme objet technique. Il fallait donc ressaisir
cette raison à l’œuvre en son exercice nu ; et c’est aussi ce que fit le
Bauhaus, dont le témoignage continue de surprendre, ce qui est tout
à fait remarquable si l’on pense qu’il ne vécut que treize années et
que, pendant cette courte période, il fut démembré, puis reconstitué
à Dessau puis à Berlin.
140 JUIN 2019
le bauhaus : l’unité nouvelle de l’art et des techniques
Exercice nu de la pensée inventrice à même les fonctionnements
efficaces, la réflexion et le travail du Bauhaus se portent sur l’ABC
des formes dans lesquelles les réaliser. De là cette exaltation de l’angle
droit, de la ligne droite, des formes originelles – cercle, triangle, carré –
des spéculations de pure géométrie : ainsi, pour commencer, toute
forme est-elle ressaisie par les schèmes de l’esprit. Paul Klee donnait
un cours de « Théorie élémentaire de la surface », Vassily Kandinsky,
de « dessin analytique », Oskar Schlemmer étudiait l’homme à partir
de « schémas et systèmes du linéaire, de la surface et de l’élément plas-
tique corporel : les mesures normales, la théorie des proportions, les
mensurations de Dürer et le nombre d’or ». Ainsi son langage pictural
géométrique s’enrichissait-il de valeurs spatiales.
Géométrie élémentaire, démontage « analytique » des éléments dont
la structure sera ensuite rationnellement recomposée, attention et choix
inévitable d’une méthodologie qui devait tout reprendre de zéro, c’est
là une attitude qui étonne toujours mais par laquelle passaient les gestes
fondateurs du Bauhaus. Cette géométrie était aussitôt appliquée aux
champs de la perception : couleurs et matériaux utilisés comme le papier,
le fer-blanc, l’acier, l’aluminium, la cellophane, le verre ou le bois…
appliqués activement puisque leurs possibilités étaient explorées en des
ateliers dont le fameux « cours préparatoire » imposait la fréquentation
à tous les élèves du Bauhaus avant le choix d’une direction privilégiée.
Le but était précisément d’éveiller les facultés d’invention de
l’étudiant-apprenti, dans l’affrontement manuel. De surcroît, pour
activer plus sûrement cette pensée inventrice, les ateliers étaient consti-
tués en communautés de travail au service d’une œuvre commune
dont les objectifs étaient définis par les voies d’une concertation collec-
tive – ce qui, à l’époque, était révolutionnaire. Enfin, l’enseignement
était confié à des artistes créateurs. Après Lyonel Feininger, Paul Klee,
Vassily Kandinsky, Josef Albers, Oskar Schlemmer, Johannes Itten et
László Moholy-Nagy qui arrivèrent à Weimar à divers moments, il y
en eut beaucoup d’autres, tous remarquables, pour la menuiserie, la
céramique, le tissage, etc… Un milieu d’enseignement qui, cessant de
répéter une leçon apprise, se trouva capable d’une invention ininter-
rompue de près de treize années !
JUIN 2019 141
études, reportages, réflexions
Pensée s’exerçant au niveau des structures d’invention du lan-
gage des techniques, pensée de libération sociale visant à répondre à
un usage démocratique et quotidien, pensée novatrice articulée aux
champs perceptifs – au niveau décisif des schèmes de base et des états
de formation –, le Bauhaus accrut la tendance de Gropius à tenir le
fonctionnalisme pur comme la clé de voûte du design moderne.
Mais là, il faut nuancer. Dire clairement qu’il s’agit d’un fonction-
nalisme de la totalité impliquant un processus opératoire qui s’assure
d’un effet déterminé, dans l’appréhension, jamais trahie, du champ
perceptif (raison des ateliers et d’une pratique artisanale des maté-
riaux au départ de la marche conduisant au « design » le plus élaboré) ;
mais encore d’un fonctionnalisme au niveau des structures génératives
des formes et du langage technologique ; et puis d’un fonctionnalisme
assigné à des fins de libération sociale car il s’agit de servir les besoins
de tous, dans les gestes et les lieux de la vie quotidienne. Et surtout
d’un fonctionnalisme de la totalité qui, pour être une affirmation
de l’activité totalisatrice de l’« esprit » au sens hégélien du terme, n’a
rien à voir avec un fonctionnalisme étroitement utilitaire, asservi à de
seules fins de profit immédiat.
Et puis, cent ans après sa fondation, le Bauhaus est devenu un
musée (1). Son bâtiment, sobre et fonctionnel, cube gris clair avec
cinq niveaux, obéissant aux canons architecturaux définis par Gro-
pius, a été conçu par l’architecte berlinoise Heike Hanada et créé en
collaboration avec Benedict Tonon. Outre l’exposition permanente
d’objets et de documents, il accueille des expositions temporaires.
1. Bauhaus-Museum Weimar, Stéphane-Hessel-Platz 1, Weimar, ouvert au public depuis le 6 avril 2019.
142 JUIN 2019
L’ÉCONOMIE
COMPORTEMENTALE
RÉDUIT-ELLE NOS
LIBERTÉS ?
› Annick Steta
À quoi tient l’attribution d’un prix Nobel ? Parfois,
à un bol de noix de cajou. Dans son discours
d’acceptation du prix de la Banque de Suède en
sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel,
communément appelé « prix Nobel d’économie »,
l’Américain Richard Thaler a raconté le minuscule événement qui l’a
conduit à consacrer l’essentiel de ses travaux à l’économie comporte-
mentale. Recevant des collègues à dîner, il avait accompagné la bou-
teille de vin qu’il avait servie pour l’apéritif d’un grand bol de noix
de cajou. En l’espace de quelques minutes, il comprit que ses invités
allaient grignoter la totalité des noix de cajou et manqueraient ensuite
d’appétit pour le repas. Il rapporta donc le bol à la cuisine. Quand il
revint, ses amis le remercièrent de les avoir délivrés de cette tentation.
Comme ils étaient tous économistes, ils se demandèrent pourquoi ils
se réjouissaient d’être privés de l’option consistant en la possibilité de
déguster des noix de cajou. Bénéficier d’options supplémentaires amé-
liore en effet la situation d’un individu : celui-ci peut à tout moment
rejeter celles qui ne lui conviennent pas.
JUIN 2019 143
études, reportages, réflexions
Dans Nudge, le livre qu’il a écrit avec le juriste Cass Sunstein (1),
Richard Thaler a expliqué la réaction de ses invités au moyen du
concept d’incohérence dynamique des comportements. À l’heure de
l’apéritif, ces jeunes économistes auraient certainement aimé manger
davantage de noix de cajou. Mais ils auraient ensuite regretté de ne plus
avoir suffisamment faim pour apprécier le dîner préparé par leur hôte.
Deux facteurs permettent d’expliquer leur incapacité à restreindre leur
consommation de noix de cajou. Le premier est la difficulté à résister
à la tentation. La neuroéconomie, qui étudie l’influence des facteurs
cognitifs et émotionnels dans les décisions économiques des indivi-
dus, a montré que deux parties du cerveau humain pouvaient entrer
en conflit face à une tentation : l’une encourage à y céder, l’autre à y
résister. Le second facteur explicatif réside en l’insuffisante attention
que les individus prêtent à de nombreuses actions. Ils se mettent ainsi
en situation de « pilotage automatique ». Parce que des noix de cajou
sont placées devant eux, ils les engloutissent par poignées. Mais en
ont-ils vraiment envie ? Et les savourent-ils réellement ?
Les comportements précédemment évoqués ne sont pas compa-
tibles avec l’hypothèse de rationalité qui est placée au cœur de l’ana-
lyse économique néoclassique. Selon cette hypothèse, les individus
seraient capables d’évaluer l’ensemble des options qui s’offrent à eux
et de choisir celle qui présente la plus grande utilité. Mais en réalité,
l’information dont ils disposent est généralement imparfaite : ils ne
connaissent ni l’intégralité des choix qu’ils pourraient faire ni les
coûts et bénéfices qui sont associés à chacun d’entre eux. Ils ont par
ailleurs tendance à sous-estimer les coûts différés de leurs décisions.
Dans leur grande majorité, les individus savent que la consomma-
tion de certains produits est préjudiciable Annick Steta est docteur en sciences
à leur santé : c’est le cas notamment de économiques.
l’alcool, des aliments gras, salés ou sucrés, › asteta@[Link]
ou encore du tabac. Mais comme les pathologies favorisées par ce
type de consommation mettent des années à apparaître, la plupart
des individus minorent la probabilité qu’ils soient concernés ou
qu’une telle maladie ait de lourdes conséquences sur leur qualité de
vie. Symétriquement, ils sous-estiment les bénéfices de long terme
144 JUIN 2019
l’économie comportementale réduit-elle nos libertés ?
résentés par un régime alimentaire riche en végétaux, une activité
p
physique régulière et un nombre quotidien d’heures de sommeil
adapté à leurs besoins.
L’irrationalité des comportements humains se traduit notamment par
l’adoption de comportements moutonniers. Les individus sont très sen-
sibles à l’influence des groupes dans lesquels ils évoluent. Par peur d’en
être rejetés, ils tendent à se conformer aux idées dominantes et à adopter
les comportements les plus répandus, pour le meilleur ou pour le pire. On
observe ainsi que la plupart des possesseurs de chien ramassent désormais
les déjections de leurs animaux de compagnie, qui sont interdites sur
l’essentiel de la voie publique. Certes, le non-respect de cette interdiction
est passible d’une amende. Mais la probabilité de s’en voir infliger une
est très faible. Plus que la menace d’une sanction, c’est la pression sociale
qui a fait évoluer les comportements de ceux qui promènent leur chien
en ville. D’autres formes de pression sociale ont des conséquences dom-
mageables. Les grossesses chez les mineures en constituent un exemple :
les adolescentes qui sont en contact avec des jeunes filles ayant eu un
enfant sont plus susceptibles que d’autres d’être à leur tour enceintes. Un
phénomène similaire s’applique à la prise de poids : ceux qui côtoient des
personnes obèses présentent un risque élevé de grossir.
L’introduction dans le champ de l’analyse économique des traits com-
portementaux des individus constitue le fil conducteur des travaux qui
ont valu à Richard Thaler le prix Nobel d’économie en 2017. Il fait partie
de ceux qui ont créé un nouveau champ de l’analyse économique : celui
de l’économie comportementale (behavioral economics). Les recherches
en économie comportementale utilisent des notions et des outils issus de
la psychologie, des neurosciences et de l’analyse économique. Elles s’in-
téressent aux effets des facteurs psychologiques, cognitifs, émotionnels,
sociaux et culturels sur les décisions des agents économiques. L’émergence
de ce champ disciplinaire remonte aux années soixante-dix. C’est à cette
époque que Richard Thaler débuta une collaboration avec les psycho-
logues Amos Tversky et Daniel Kahneman. Ces derniers lui fournirent
le cadre théorique qui lui permit de conceptualiser des particularités du
comportement des agents économiques considérées comme des anoma-
lies par la théorie néoclassique. Daniel Kahneman obtint en 2002 le prix
JUIN 2019 145
études, reportages, réflexions
Nobel d’économie pour avoir intégré à l’analyse économique des ensei-
gnements issus de la recherche en psychologie. Il rendit hommage à cette
occasion à Amos Tversky, qui était mort six ans plus tôt (2). Bien qu’elle
soit apparue relativement récemment, l’économie comportementale a de
lointaines racines intellectuelles. Les économistes classiques n’hésitaient
pas à utiliser la psychologie pour expliquer les comportements indivi-
duels. Ce fut le cas d’Adam Smith dans la Théorie des sentiments moraux,
publiée en 1759 – soit dix-sept ans avant La Richesse des nations. Bien
que l’analyse néoclassique se soit cristallisée autour de la figure théo-
rique de l’Homo œconomicus, qui est rationnel et maximise son utilité,
certains tenants de ce courant de pensée eurent recours à des explications
psychologiques. John Maynard Keynes alla plus loin encore. Dans sa
Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, parue en 1936,
les comportements de consommation des individus reposent sur la « loi
psychologique fondamentale » selon laquelle « en moyenne et la plupart
du temps les hommes tendent à accroître leur consommation à mesure
que leur revenu croît, mais non d’une quantité aussi grande que l’accrois-
sement du revenu » (3). L’apparition au début des années soixante de la
psychologie cognitive, qui cherche à comprendre comment le cerveau
humain absorbe, transforme et produit des informations, permit l’essor
de l’économie comportementale.
L’importance de l’« architecture des choix »
À travers la notion de nudge, qui peut se traduire par « petit coup de
coude », Richard Thaler et Cass Sunstein proposèrent de mettre à pro-
fit les enseignements de l’économie comportementale afin de conduire
les individus à prendre des décisions allant dans le sens de leur inté-
rêt. Contrairement à un Homo œconomicus, un être humain ne dispose
pas d’une information parfaite et n’agit pas systématiquement de façon
rationnelle. De façon à améliorer le bien-être individuel et collectif, les
tenants du nudge proposent de modifier ce qu’ils appellent l’« architec-
ture des choix ». Cette expression désigne la manière dont un éventail de
possibilités est présenté aux individus. Richard Thaler et Cass S unstein
146 JUIN 2019
l’économie comportementale réduit-elle nos libertés ?
l’illustrent par la disposition des plats dans les restaurants scolaires. On a
constaté que les élèves sont plus enclins à choisir des aliments sains si ces
derniers sont mis en évidence. Les responsables de restaurants scolaires
pourront donc aider les élèves à mieux se nourrir en plaçant les aliments
les plus sains en début de ligne ou en les rendant plus accessibles que
des produits moins intéressants sur le plan nutritionnel. Les auteurs de
Nudge ont par ailleurs remarqué que les individus privilégient les choix
par défaut, qu’il s’agisse de la configuration de leurs appareils électro-
niques ou de sujets infiniment plus importants. C’est notamment le
cas du don d’organes. En France, le don d’organes post-mortem repose
depuis la loi du 22 décembre 1976, dite loi Caillavet, sur le principe
du consentement présumé. Pour s’opposer à un éventuel prélèvement
d’organes après leur mort, les Français peuvent s’inscrire au registre
national des refus de dons d’organes, faire valoir leur refus par écrit et
confier ce document à un proche, ou communiquer oralement leur
opposition à des proches. Le recours à un tel mécanisme permet de
disposer d’une quantité de greffons supérieure à celle qui serait obte-
nue au moyen d’un système d’autorisation préalable. Au Japon, où une
loi adoptée en 1997 limitait le don d’organes aux personnes âgées de
plus de 15 ans, sous réserve que ces personnes aient manifesté une telle
volonté par écrit et que leur famille ait également donné son accord, le
nombre de greffons disponibles a longtemps été extrêmement faible.
Cette situation de pénurie a conduit le législateur japonais à assouplir
le cadre du don d’organes : depuis 2010, les organes d’une personne en
état de mort cérébrale peuvent être prélevés si l’équipe médicale recueille
le consentement de sa famille. Les plans d’épargne salariale et les plans
d’épargne retraite entreprise peuvent eux aussi être conçus de manière
à faire augmenter la proportion de salariés qui en disposent ainsi que le
taux d’épargne de chacun d’entre eux. Si la souscription d’un tel plan
est automatiquement associée à la signature d’un contrat de travail, seuls
les salariés ayant exprimé une volonté contraire seront exclus de son
bénéfice. Placer par défaut les versements des salariés à un niveau rela-
tivement élevé incitera par ailleurs ceux qui ne retiendront pas un autre
montant à épargner davantage que s’il leur avait été demandé de déter-
miner le montant de leur cotisation.
JUIN 2019 147
études, reportages, réflexions
Richard Thaler et Cass Sunstein qualifient leur pensée de « paterna-
lisme libertaire ». Si, à leurs yeux, il est légitime de concevoir des architec-
tures de choix pour tenter de modifier les comportements des individus
de façon à améliorer leur situation, ceux-ci doivent rester libres de leurs
décisions. Relève donc du nudge tout aspect d’une architecture de choix
qui modifie les comportements des individus de manière prévisible, sans
exclure quelque possibilité que ce soit et sans faire évoluer les incitations
économiques des individus – autrement dit, sans jouer sur les prix relatifs
et sans incitation financière à adopter tel ou tel comportement. Il doit
par ailleurs être facile de s’y soustraire. Un exemple devenu classique de
nudge répond parfaitement à ces conditions : celui des mouches peintes
au fond des urinoirs de l’aéroport d’Amsterdam-Schiphol. Au début des
années quatre-vingt-dix, les responsables de cet aéroport cherchèrent à
réduire la quantité d’urine accidentellement répandue autour des uri-
noirs. Le fait de donner une cible à leurs utilisateurs permit de faire
diminuer cette quantité de 80 %. Car comme le dit Aad Kieboom, qui
supervisa ce projet : « Quand un homme voit une mouche, il la vise. (4) »
Cette diminution se traduisit par une réduction de 8 % des coûts de net-
toyage des toilettes de Schiphol. Depuis lors, plusieurs autres aéroports
ont adopté cette technique peu onéreuse et efficace (5).
De nombreux responsables politiques se sont intéressés aux idées
développées par les auteurs de Nudge. En 2009, Barack Obama nomma
Cass Sunstein à la tête du Bureau de l’information et des affaires régle-
mentaires, qui examine les projets de loi entrant dans son champ de
compétence et supervise la mise en œuvre des politiques publiques
ayant trait à l’information des citoyens, au respect de la vie privée et à
la statistique. David Cameron créa quant à lui en 2010 la Behavioural
Insights Team, qui avait pour mission d’utiliser le nudge pour rendre
les politiques publiques plus efficaces et réduire la dépense publique.
Les mesures adoptées par ces deux organisations ont exploité toute la
palette du nudge. Au Royaume-Uni par exemple, les personnes qui
payaient par Internet la taxe sur les véhicules automobiles reçurent un
message leur proposant de s’inscrire pour devenir donneur d’organes.
Le nombre de donneurs augmenta significativement durant l’année
qui suivit la mise en place de ce dispositif.
148 JUIN 2019
l’économie comportementale réduit-elle nos libertés ?
Bien que des mesures inspirées du nudge aient prouvé leur efficacité,
cette théorie fait l’objet de nombreuses critiques. Les plus virulentes
d’entre elles mettent l’accent sur le caractère manipulatoire et techno-
cratique des techniques relevant du nudge : à travers elles, une petite élite
choisirait ce qui est bon ou pas pour l’ensemble de la société. Il est exact
que les théoriciens du nudge se réclament d’une forme de paternalisme,
mais d’un paternalisme libertaire. Autrement dit, il ne doit jamais être
difficile ou coûteux de se soustraire à un nudge. Ces critiques font par
ailleurs abstraction du fait qu’aucune architecture de choix n’est neutre.
Celles qui le sont en apparence, parce qu’elles ne mettent aucune pos-
sibilité en avant, créent en réalité un biais en faveur des individus les
mieux informés ou les mieux conseillés. Un autre axe critique consiste
à soutenir qu’élever le niveau d’éducation des individus est le meilleur
moyen de les encourager à faire les choix allant dans le sens de leur inté-
rêt. Cette idée, qui est séduisante, n’est malheureusement pas vérifiée
par les faits. Richard Thaler et Cass Sunstein font ainsi remarquer que
Harry Markowitz, qui fut l’un des fondateurs de la théorie moderne des
choix de portefeuille et dont les travaux furent récompensés par le prix
Nobel d’économie en 1990, n’appliqua pas un modèle très sophisti-
qué lorsqu’il lui fallut déterminer la composition de son plan d’épargne
retraite : il se contenta d’investir pour moitié en actions et pour moitié
en obligations. Enfin, on a reproché aux théoriciens du nudge les limites
de l’instrument qu’ils ont proposé. Or ils n’ont jamais considéré que cet
outil pourrait se substituer à des politiques publiques plus ambitieuses.
Recourir au nudge n’autorisera pas le pouvoir politique à se défausser de
ses responsabilités. Mais s’il y a là le moyen d’améliorer la situation des
individus sans porter atteinte à leur liberté, pourquoi s’en priver ?
1. Richard H. Thaler et Cass R. Sunstein, Nudge. Improving Decisions about Health, Wealth, and Happi-
ness, Yale University Press, 2008.
2. Comme les prix Nobel, le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred
Nobel ne peut pas être décerné à titre posthume. Une exception fut faite en 2011 pour Ralph Steinman,
l’un des trois lauréats du prix Nobel de médecine, mort trois jours avant l’annonce du prix. Elle a été
justifiée par le fait que le comité Nobel n’avait pas connaissance de son décès au moment où il désigna
les lauréats.
3. John Maynard Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Payot, 1996, p. 117.
4. Richard H. Thaler et Cass R. Sunstein, op. cit., p. 4.
5. Christopher Ingraham, « What’s a urinal fly, and what does it have to do with winning a Nobel Prize ? »,
The Washington Post, 9 octobre 2017.
JUIN 2019 149
L’ÉCOLE DES EMPEREURS
› Alissa Descotes-Toyosaki
M es recherches sur l’empereur du Japon Aki-
hito commencèrent dans des écuries, celles
où le souverain, alors étudiant à l’école de
Gakushūin, passa de nombreuses et belles
heures. L’information me fut transmise par
ma mère, entrée dans cet établissement prestigieux grâce à mon grand-
père, professeur de droit. Institution unique située à Mejiro, au cœur
de Tokyo, l’école fut fondée par l’empereur Komei en l’an 1847 pour
éduquer la famille impériale. Quatre générations d’empereurs sont
passées sur ses bancs depuis 1908.
Masatake Naito, le président de Gakushūin, me reçut dans son
grand bureau décoré de calligraphies et de portraits du couple impé-
rial. Cet octogénaire rondelet et souriant m’avoua que le seul souvenir
qu’il gardait de l’enfance du prince héritier était son goût immodéré
pour le karé raisu, une version japonaise du riz au curry indien, le plat
le plus populaire du Japon. Il me convia à la fête du Nouvel An du
club d’équitation où Sa Majesté, alors jeune prince, avait l’habitude de
s’entraîner chaque matin très tôt.
150 JUIN 2019
études, reportages, réflexions
J’y accédai par un chemin de terre escarpé qui descendait à travers
une forêt de sakura isolée du reste du campus. À côté de la carrière,
trônait une statue du cheval du général Maresuke Nogi, héros natio-
nal de la guerre russo-japonaise et ancien président de Gakushūin. Il
s’était fait seppuku pour accompagner l’empereur Meiji, mort en 1912.
Ma mère haussait toujours les épaules à son évocation : elle désapprou-
vait le suicide et surtout, pour elle, Nogi était l’un des commandants
du massacre de Port-Arthur, durant la première guerre sino-japonaise
en 1894. Le général avait également été le mentor du jeune Hirohito :
depuis Meiji, l’éducation de l’empereur était indissociable de l’armée
impériale. La tradition voulait que le prince héritier soit éduqué loin
de ses parents et des autres enfants dès l’âge de 3 ans. La défaite allait
changer ces règles : Akihito, jusqu’ici élevé comme un enfant divin,
allait être le premier prince héritier à avoir des camarades de classe sans
lien avec la famille impériale.
Parmi ceux-là, Mototsugu Akashi, que je rencontrai au bureau du
club – le premier créé dans une école, en 1879, et qui s’est distingué par
deux sélections aux Jeux olympiques. Pour la fête, le premier étage avait
été transformé en cuisine, où une dizaine de jeunes s’affairaient à prépa-
rer un repas au milieu des dossiers et des trophées. Akashi avait connu
le prince à l’école primaire ; ce vieux monsieur très élégant avait été son
compagnon de selle pendant de longues années. « C’était un passionné
d’équitation. Lycéen, il était devenu capitaine de son équipe », se remé-
more-t-il en montrant les photos au mur – ici un cliché du prince héri-
tier en train de franchir un obstacle sur un cheval noir, là en tenue de
cavalier et casquette de lycéen, rayonnant, Alissa Descotes-Toyosaki est
une coupe à la main au milieu de ses cama- journaliste et photographe. Elle
rades. « C’était le jour de la compétition. Le a écrit et réalisé le documentaire
Caravan to the Future. Du Sahara aux
prince héritier avait demandé à changer de portes de l’Afrique noire en 2016.
cheval : l’Agence impériale lui avait donné › alissassama@[Link]
une monture trop docile. Il gagna la compétition en montant un cheval
impétueux. Je crois qu’il était vraiment très heureux ce jour-là ! » De la
fenêtre, Akashi observait les allées et venues des plats et du saké sur la
grande table installée devant les écuries. Sous le grand soleil hivernal,
lycéens et membres seniors coiffés de casquettes écossaises et de culottes
JUIN 2019 151
études, reportages, réflexions
bouffantes trinquaient à la bonne franquette en mangeant selon la tra-
dition des omochi faits de pâte de riz écrasé au pilon. Akashi souriait en
replongeant dans ses souvenirs. Devenu écuyer du club en 1970, il orga-
nisait lui-même chaque année cette fête qui célébrait la « première mon-
tée à cheval » et réunissait tous les membres du club. « Même après son
intronisation officielle comme prince héritier en 1951, Sa Majesté n’a
jamais manqué cette fête, et ce, pendant dix-sept ans ! », déclara-t-il, fiè-
rement. Parmi les convives, il n’était pas rare de trouver des descendants
de la famille impériale comme Motomasa Higashisono, actuel directeur
de Gakushūin et petit-fils de l’empereur Meiji. Akashi portait lui-même
un nom illustre, celui de son grand-père Motojiro Akashi, baron et
général de l’armée impériale connu pour ses formidables exploits en tant
qu’espion pendant la guerre russo-japonaise. Auteur d’un livre sur ses
souvenirs du prince, Akashi écrit : « Je suis né en janvier 1934, quelques
semaines après le prince héritier. Pour cette raison, mes parents m’ont
donné le prénom de Mototsugu comportant le même idéogramme que
son nom honorifique, Akihito de Tsugu ». La naissance du très attendu
premier fils de Hirohito était un événement national. Alors que le Japon
avait conquis l’Asie du Sud-Est jusqu’au Pacifique et se préparait à atta-
quer les États-Unis en 1941, le jeune prince Akihito âgé de 8 ans agita
l’étendard flamboyant de l’armée impériale devant une foule en délire.
« Au début, ce n’était pas vraiment un camarade sympathique, il était
très égocentrique et donnait des ordres à tout le monde. Il avait une
sorte d’aura divine qui le séparait des gens “normaux”. » Entré à l’école
primaire de Gakushūin en 1939, l’enfant-empereur allait en classe
accompagné de précepteurs qui surveillaient sa posture et lui tapaient
sur les jambes si elles dépassaient du pupitre. « Quand le conflit mondial
éclata, notre classe fut évacuée à Nikko, au centre du Japon, par crainte
des représailles des Alliés. Comme nous, le prince apprit l’annonce de la
capitulation à la radio. Quand nous sommes revenus, Tokyo n’était plus
qu’un vaste champ de cendres. »
Ma mère, qui était alors âgée de 7 ans, m’a souvent raconté la vague
des bombardements aériens sur Tokyo et l’agonie du peuple au len-
demain de la défaite. Les Japonais pleuraient devant la radio : c’était
la première fois qu’ils entendaient la voix de l’empereur. Des enfants
152 JUIN 2019
l’école des empereurs
erraient partout, à moitié morts de faim. Quand Hirohito renonça à
son statut de dieu vivant, une vague de suicides par seppuku frappa
le pays. Pour cette raison, le général MacArthur, qui commandait les
forces d’occupation américaines, ordonna le maintien de l’empereur
au sein de la nouvelle Constitution. D’autres intérêts plus stratégiques
avaient aussi mené à l’annulation de son jugement au tribunal de
guerre. Pourquoi l’empereur Showa n’avait-il pas ordonné la capitu-
lation plus tôt ? Selon Akashi, seul son fils pouvait répondre à cette
question. « Une fois par semaine, le prince héritier se rendait depuis
son palais du Togu vers le palais impérial pour déjeuner avec son père
et tout porte à croire que cette période de guerre était souvent au
cœur de leurs discussions. » Hirohito voulait que son fils reçoive une
éducation différente de la sienne. Il fit appel à une Américaine, biblio-
thécaire et auteure de livres pour enfants. Akashi décrivit la venue
d’Elizabeth Gray Vining comme un événement à Gakushūin en 1946.
« C’était impressionnant de voir cette belle et élégante femme occi-
dentale dans notre école qui manquait de tout. »
« Le plus grand défi du nouvel empereur sera de continuer à
régner sur une nation sans guerre »
Au centre des archives de Gakushūin, situé dans une maison-
nette de style occidental cachée au fond d’une allée, nous rencon-
trâmes Yuri Tomita, curatrice et gardienne de plus de 1 400 objets
de collection ayant appartenu à la famille impériale. « Vining avait
été choisie spécialement par Hirohito pour enseigner l’anglais à son
fils. Pour la première fois, le prince était traité comme les autres »,
relatait cette dame énergique en montrant une photo de la profes-
seure et de son élève penchés sur un livre. Une anecdote célèbre
raconte que l’enseignante avait choisi un prénom anglais pour cha-
cun de ses élèves. « Toi tu seras Jimmy », avait-elle dit à Akihito.
« Non, je suis prince ! », avait-il répondu. « Dans cette classe, tu seras
Jimmy », avait-elle répliqué d’un ton ferme. Le jeune garçon avait
déjà une forte conscience de son rôle de prince héritier ; celui qui
JUIN 2019 153
études, reportages, réflexions
lui inculqua les qualités nécessaires après le départ d’Elizabeth Gray
Vining en 1950 fut Shinzō Koizumi. Désigné tuteur privé du futur
souverain, il avait été grièvement brûlé lors du bombardement de
Tokyo et avait perdu son fils à la guerre. « Le voici à gauche, dit Yuri
Tomita, en montrant la photo d’un homme de grande taille, la peau
du visage endommagée, et voici à droite les huit autres précepteurs
de l’Agence impériale et le président de l’époque de Gakushūin. »
Au milieu, le jeune prince était habillé d’un costume noir, le regard
bien droit. « Il allait être désormais le “symbole de la nation et de
l’unité du peuple”, comme le stipulait la nouvelle Constitution japo-
naise de 1946. Mais personne ne savait vraiment comment éduquer
un “symbole”, il fallait l’inventer ! »
Pour Koizumi, il était impératif que le prince voie le monde.
L’opportunité lui en fut donnée en 1953 lors du couronnement de
la reine Élisabeth. Le prince embarqua avec Koizumi pour un voyage
de deux ans jusqu’en Angleterre en passant par les États-Unis. Il
n’avait que 19 ans mais cette première mission diplomatique revê-
tait une importance capitale pour bâtir de nouvelles relations. « À
son arrivée à Londres, il se heurta à une mobilisation importante :
l’empereur symbolisait l’armée et la guerre », commenta Yuri Tomita
en montrant les images d’archives d’un documentaire de la chaîne
de télévision NHK. « Doit-on laisser Akihito du Japon voir le cou-
ronnement de notre reine ? », titraient les journaux britanniques
en ébullition. Des photos montrant des prisonniers de guerre bri-
tanniques affamés par l’armée impérialiste japonaise étaient expo-
sées dans Londres. Finalement, au cours d’un déjeuner historique,
Winston Churchill réussit à apaiser les esprits en rappelant que le
Japon partageait désormais le même système politique que celui de
l’Angleterre. Akihito revint de ce voyage épanoui et plein d’espoirs
pour construire une nouvelle image du Japon au sein du monde. « Je
me rappelle, en 1963, le prince m’avait invité à assister à une parade
de cavalerie traditionnelle donnée en l’honneur de la princesse Bea-
trix, en visite, raconta Akashi. Un cavalier chevronné de notre club
d’équitation avait trouvé la prestation médiocre et j’avais fait l’erreur
de le rapporter au prince. Il est devenu rouge de honte ! J’ai compris
154 JUIN 2019
l’école des empereurs
alors l’importance qu’il accordait à cette parade pour améliorer les
relations avec les Pays-Bas, territoire qui avait aussi conservé une
image déplorable du Japon après la guerre. »
Par la suite, Akihito visita sept fois le Royaume-Uni et noua des rela-
tions amicales avec de nombreux pays. Il alla à Okinawa en 1975 pour
se recueillir sur les champs de bataille, malgré une forte opposition de
la population. Là encore, 200 000 personnes avaient péri au nom de
l’empereur et l’Archipel avait dû accepter l’installation de bases mili-
taires américaines. Akihito fut accueilli par des cocktails Molotov mais
cela ne l’empêcha pas d’y revenir plusieurs fois. Il se rendit sur les lieux
des exactions de l’armée impériale, en Corée, fit un pèlerinage à Saipan
pour honorer l’âme de 20 000 soldats japonais. À chaque conférence de
presse, il réitérait son désir que les Japonais n’oublient jamais la guerre.
Au Japon, à chaque catastrophe naturelle, on prit l’habitude de le voir
s’agenouiller à la même hauteur que les personnes dans les centres de
refuge, accompagné de son inséparable épouse, l’impératrice Michiko.
Aucun empereur avant lui n’avait été si proche du peuple ni n’avait rem-
pli un tel rôle de rédemption. Même sans pouvoir politique, Akihito
a effectué une révolution au sein de la dynastie. « Le coup de théâtre
fut son mariage avec Michiko Shōda, roturière et fille d’un industriel.
C’était la première fois en deux mille ans d’histoire ! », m’apprit Aka-
shi. La rencontre avec Michiko se fit sur un court de tennis : le prince
en vacances près de Tokyo joua une partie en double, et se fit battre
à plates coutures par Michiko. Il tomba immédiatement amoureux
de cette femme délicate au redoutable coup de raquette. « Elle avait
reçu une éducation catholique à l’école du Sacré-Cœur et aimait être
proche des gens. Elle eut une grande influence sur le prince, commenta
Yuri Tomita. Au bout d’un an, le prince obtint sa main ; le jour du
mariage défila une magnifique parade de chevaux et de calèches à travers
Tokyo ! » Soixante ans plus tard, le couple est devenu l’emblème de la
nation en paix et draine à chaque apparition publique des milliers de
personnes venues le saluer avec dévotion.
Akashi ne vit plus beaucoup son ami d’enfance lorsqu’il devint le
125e empereur du Japon. « C’est trop compliqué », dit-il en balayant
l’air de la main. L’agenda du souverain était rythmé par des visites
JUIN 2019 155
études, reportages, réflexions
protocolaires organisées par l’Agence impériale, qui avait aussi le strict
contrôle de son agenda personnel. « L’Agence existe depuis Meiji,
mais ses employés pourraient être les petits-enfants de Sa Majesté ! »,
s’amusa Akashi. Le vieil homme avoua regretter que le grand ensei-
gnement de Shinzō Koizumi – l’ouverture sur le monde – ne fût pas
mieux mis à profit par le gouvernement japonais. La non-implication
politique de l’empereur avait ses limites, selon lui. « Sa Majesté pos-
sède des qualités que la plupart des ministres n’ont pas. Il sait parler
plusieurs langues, est un expert en biologie et met à profit son expé-
rience de la guerre pour bâtir des relations à l’international et échanger
des points de vue. Mais depuis son accession au trône, le pays conti-
nue de se confiner dans ses affaires intérieures. Cette politique bureau-
crate ne s’est pas améliorée avec l’arrivée de Shinzō Abe au pouvoir ».
Avec la récente intronisation de Naruhito, fils d’Akihito, il est dif-
ficile d’entrevoir des réformes. Résolument nationaliste, le Premier
ministe Abe souhaite modifier l’article 9 de la Constitution pacifiste et
renforcer son armée. « Finalement, le plus grand défi du nouvel empe-
reur sera de continuer à régner sur une nation sans guerre », conclut
Akashi. Comme en écho à ce vœu, nous entendîmes un poème diffusé
en direct du Uta kai hajime – un récital de waka envoyés de tout le
Japon et lus devant l’empereur pour célébrer la nouvelle année. Le
moment fut solennel, le poème parlait de la bombe atomique et du
silence des élèves qui sortaient du musée du Mémorial pour la paix à
Hiroshima dans la lumière éblouissante de l’été.
156 JUIN 2019
CRITIQUES
LIVRES CINÉMA
158 | Des bottines rouges à 173 | Borgen
talons de cuivre › Richard Millet
› Michel Delon
E XPOSITIONS
160 | La fondatrice immaturité 175 | « Les rues sont nos
du moi pinceaux, les places sont
› Patrick Kéchichian
nos palettes »
162 | Philippe Raynaud › Bertrand Raison
› Laurent Gayard
DISQUES
165 | Le culte des contraires
178 | Buñuel à l’opéra
› Stéphane Guégan
› Jean-Luc Macia
167 | Deux satires
› Frédéric Verger
170 | De Babar à Vogue, la saga
des Brunhoff, famille
d’exception
› Olivier Cariguel
critiques
LIVR E S
Des bottines rouges à talons de
cuivre
› Michel Delon
T
out commence rue Basse-du-Rempart, un passage, en contre-
bas du boulevard des Capucines, que les travaux d’Hauss-
mann ont fait disparaître. Tressignies, un dandy qui vient de
dîner dans un des cafés à la mode sur le boulevard, y suit une femme
qu’il a distinguée parmi les professionnelles du lieu. « Il n’y a plus que
les choses bizarres qui me plaisent », avouait Valmont. Non moins blasé
que le libertin de Laclos, Henri de Marsay, le dandy balzacien, est arrêté
par une passante qui lui promet, croit-il, des « voluptés nouvelles ».
Notre dîneur est pareillement attiré par un contraste entre le style
de la jeune femme et cette « espèce d’excavation » où elle l’entraîne.
Elle a une beauté de femme du monde, son appartement révèle un
sens du théâtre qui n’est pas celui d’une simple raccrocheuse. De la rue
Basse, on s’élève à d’étranges hauteurs. Tarifée, l’étreinte réserve à celui
qui aurait pu n’être qu’un client parmi tant d’autres des « sensations
inouïes ». « Elle dépassa, et bien au-delà, ses plus coupables souvenirs
de mauvais sujet, et même jusqu’aux rêves d’une imagination comme
la sienne, tout à la fois violente et corrompue. » La situation se ren-
verse bientôt et la courtisane, déroulant le cours de sa vie, se révèle une
grande dame d’Espagne qui, bouleversée par la jalousie d’un mari ayant
assassiné crapuleusement un chaste et pudique amoureux, a décidé de
punir ce crime en traînant dans la boue l’honneur et le nom de l’époux.
La duchesse d’Arcos de Sierra-Leone s’est faite putain à Paris. Telle est
« la vengeance d’une femme » imaginée par Jules Barbey d’Aurevilly et
devenue la dernière de ses Diaboliques.
Judith Lyon-Caen nous invite à relire la nouvelle, d’abord pour le
plaisir qu’on prend à l’extraordinaire verbe du Connétable des lettres,
ensuite pour l’intérêt d’un exercice intellectuel. Que peut dire de ce
texte un historien ou, en l’occurrence, une historienne ? En disciple
158 JUIN 2019
critiques
d’Alain Corbin, elle nous avait rappelé précédemment le succès du
roman romantique, à une époque troublée où les sondages d’opinion
n’existaient pas et où la fiction fournissait un tableau des mœurs. Elle
avait en particulier dépouillé les étonnantes correspondances reçues par
Balzac ou par Eugène Sue (1). Elle ne travaille plus cette fois sur des
séries où les romans ne seraient que des cas et des exemples, elle s’attache
à un texte en lui-même dont elle révèle les doubles fonds et les effets
d’écho, mais dont elle accepte de ne pas épuiser le sens (2). Les Dia-
boliques paraissent en 1874 et manquent de peu le sort judiciaire de
Madame Bovary et des Fleurs du mal. Des poursuites sont engagées pour
outrage à la morale publique, mais la jeune République se montre plus
magnanime que l’Empire. Le recueil n’en a pas moins choqué et pris
à contre-pied les lecteurs d’un auteur qui affichait son traditionalisme
catholique et monarchiste. Ce qu’ils ont pu lire dans l’édition impri-
mée n’était pourtant que la version édulcorée d’un état manuscrit, soi-
gneusement calligraphié par l’écrivain lui-même avec un luxe d’encres
différentes. Fidèle à son aristocratisme et dans la grande tradition du
libertinage, Barbey distinguait une version forte réservée à quelques-uns
et une version livrée au public. Dans la première, la duchesse vengeresse
ne garde pour le client, amateur de choses piquantes, que « ses bas de
soie rose et ses bottines de maroquin rouge aux talons de cuivre étince-
lants ». Les acheteurs du volume publié par Édouard Dentu n’ont pas
eu connaissance de ce détail ni de quelques autres, prudemment sup-
primés. L’écrivain moderne est aussi une courtisane qui doit se vendre.
Le dandy apprécie la scène comme une œuvre d’art qui lui évoque
successivement le Tintoret et Horace Vernet (le petit-fils du peintre des
tempêtes), Véronèse et Paul Gavarni (chanté par Baudelaire). Il l’associe
à une statue qui aurait les ambiguïtés de James Pradier ou d’Auguste
Clésinger : la Femme piquée par un serpent expose à tous les visiteurs du
musée d’Orsay la convulsion d’un orgasme qui ne dit pas son nom. « La
vengeance d’une femme » n’est pas un document pour les historiens qui
y repèrent tant de détails vrais, c’est une fiction qui, de 1874, ramène,
deux révolutions plus tôt, « vers la fin du règne de Louis-Philippe » et
dont le récit de la duchesse, qui s’est mise sur le trottoir, nous plonge
dans une Espagne immémoriale où le temps se serait figé. La rue Basse-
JUIN 2019 159
critiques
du-Rempart a été détruite par la construction de tout un quartier neuf
autour de l’Opéra de Garnier. La rencontre du dandy et de la sublime
Espagnole est sans doute la reprise par Barbey d’une scène balzacienne,
lorsque de Marsay croise aux Tuileries la « fille aux yeux d’or ». La nou-
velle de Balzac conduit au crime le plus sanglant, celle de Barbey rap-
pelle le meurtre de l’amant dont le cœur a été jeté aux chiens. La fiction
échappe alors à toute vérité documentaire. Judith Lyon-Caen montre,
non sans talent, que « La vengeance d’une femme » peut être lue comme
un « tombeau de Balzac », hommage au Paris disparu des années 1830,
salut du vieux Barbey aux frasques de sa jeunesse. Le texte est griffé par
l’époque, mais la griffe de son auteur, au sens de son style et de sa signa-
ture, le porte bien au-delà de ces liens premiers (3).
1. Judith Lyon-Caen, La Lecture et la vie. Les usages du roman au temps de Balzac, Tallandier, 2006.
2. Judith Lyon-Caen, La Griffe du temps. Ce que l’histoire peut dire de la littérature, Gallimard, coll. « NRF
essais », 2019.
3. Et pour retrouver le style de Barbey, on pourra lire l’article de Jean-François Roseau, « Barbey d’Aure-
villy, le génie du ressentiment », dans la Revue des Deux Mondes d’avril 2019, p. 94.
LIVR E S
La fondatrice immaturité du moi
› Patrick Kéchichian
J’
aurais tellement aimé découvrir, en même temps que ce livre (1),
son auteur, Witold Gombrowicz ! Ne prenez pas mal, comme
une coquetterie parmi d’autres, cette première phrase… Avant
de l’écrire, je l’ai bien réfléchie. Voici son explication : la singularité, disons
même la rayonnante (très sombre aussi) originalité de l’écrivain polonais,
de cet exilé perpétuel – et pas seulement de sa terre natale et linguistique –
rend infiniment désirable le moment de sa découverte, de son irruption
dans un esprit qui ne pouvait anticiper une telle surprise. En revanche,
quand on a lu ses romans, posément et calmement échevelés, comme
Ferdydurke (1937), Trans-Atlantique (1953), La Pornographie (1960) ou
Cosmos (1964), ou son théâtre, ou son Journal (2), on est comme averti,
déniaisé. La surprise demeure, mais dans l’espace d’une complicité déjà
160 JUIN 2019
critiques
établie : on est en terrain connu. Un terrain, cependant, qui offre assez
d’aspérités et de labyrinthes, de plantes naturelles ou artificielles pour
enchanter le promeneur, même averti. Dans ce volume justement intitulé
« La patience du papier », sont regroupés des textes de Gombrowicz, des
varia, critiques, articles de journaux (de toutes les époques), entretiens
pour finir. La plupart de ces pages, comme nous en informe l’éditeur,
avaient déjà été traduites et publiées, mais il y a longtemps (en 1978 et
1989). Celui que j’ai nommé le lecteur averti ne sera pas déçu.
Dans un entretien qui date de la fin de sa vie – il est mort à Vence,
près de Nice, en juillet 1969, à l’âge de 64 ans –, Gombrowicz affir-
mait : « Mon drame personnel découle de deux sources, une dégrada-
tion vengeresse de toute forme, et puis… ma soumission humiliante
à la jeunesse. En tant qu’artiste cherchant la perfection, je tends vers
la maturité et en même temps je suis follement amoureux de l’imma-
turité, de l’inachevé. La solution n’existe pas, ne peut pas exister, car si
je deviens mûr je cesse d’être jeune et ainsi de suite… ». On pourrait
trouver, dans son œuvre, mille propos semblables, lapidaires ou plus
amplement développés. Je parle de la seconde « source », qui, sous la
forme du paradoxe, est l’une des figures centrales de son œuvre – même
si la première importe également. Cette réflexion infinie sur l’imma-
turité, Gombrowicz la mènera en de multiples directions, sans jamais
l’achever, avec un humour qui confine au tragique, d’un « comique
presque cosmique » comme il dit à propos de Stanisław Witkiewicz. Il
décrit ainsi ce mouvement : « Talonné par la vie, je galope droit devant
moi ; or ça, que ma plume galope, elle aussi, talonnée par la vie ! Car la
vie n’est-elle pas course, élan ? »
Dans un texte publié à Buenos Aires en 1955, il développe une autre
thématique, forcément omniprésente, complémentaire de la précédente,
celle de son moi et du rapport qu’il entretient avec cet autre lui-même.
Les considérations pertinentes ne manquent pas, forcément lestées de
toutes les contradictions possibles, sur sa « polonité ». Toute littérature
« difficile et vraie », dit-il par exemple, doit tenir compte de « la réalité
de notre terrible égoïsme ». Attention de ne pas donner à ce mot une
connotation étroitement morale ou psychologique ; ce serait réduire la
pensée et les envolées de l’écrivain à une leçon convenue. Le perpétuel
JUIN 2019 161
critiques
surgissement du génie de Gombrowicz, c’est (et pas seulement dans ce
texte) de concevoir l’égoïsme comme une catégorie quasi philosophique.
À partir de là, toutes les embardées sont possibles. J’ai un faible pour
celle-ci ; nous sommes en 1945, en Argentine : « Notre génération res-
semble à un homme habillé d’un costume mal taillé, trop grand ou trop
petit, avec trois manches et une seule jambe de pantalon. » Dans le jeu
social ou existentiel, où place-t-il l’écrivain ? Affecté de son « complexe
d’acteur », pas très haut à première vue… Deux jours avant de mourir,
il enfonce le clou : « L’écrivain n’est pas un professionnel. Pour écrire,
il faut de la personnalité et un degré supérieur de spiritualité. Je trouve
donc absolument ridicule de considérer l’écriture comme une fonction
sociale devant être rémunérée… » J’entends quelques dents grincer.
J’aurais voulu avoir assez de place pour citer d’autres propos et consi-
dérations, notamment ceux fort réjouissants, iconoclastes comme on
dit, sur Freud ou sur (contre) la poésie. Parlant cette « bureaucratie des
idées » qui s’est développée à partir du maître viennois, il juge que « la
littérature moderne est bien moins issue de Freud que Freud n’est lui-
même né de son époque ». J’entends à nouveau des dents grincer.
1. Witold Gombrowicz, La Patience du papier, Christian Bourgois, 2019.
2. Un volume de la collection « Quarto », chez Gallimard, reprenait en 1996, sous le titre « Moi et mon
double », les romans enrichis de notes, chronologies et documents divers. L’édition intégrale du Journal
a été publiée en poche, chez le même éditeur, en deux volumes, en 1995 (coll. « Folio »).
LIVR E S
Philippe Raynaud
«
› Laurent Gayard
Vue de l’étranger, la “laïcité” semble relever d’une “exception
française” un peu provinciale qui serait dans le meilleur des
cas inutile mais qui servirait en fait le plus souvent à dissimu-
ler l’orientation fondamentalement illibérale de notre République » (1),
lit-on en introduction de La Laïcité. Histoire d’une singularité française.
Il n’est rien de dire que le concept français de laïcité est mal compris
162 JUIN 2019
critiques
à l’étranger et souvent perçu – en particulier chez les Anglo-Saxons –
comme le vecteur et le prétexte d’un autoritarisme déguisé. On a vu ainsi
le Premier ministre québécois François Legault provoquer une levée de
boucliers en annonçant l’intention du gouvernement du Québec de faire
voter en juin 2019 une loi interdisant aux agents de l’État en position
d’autorité – procureurs, juges ou enseignants – d’afficher ostensiblement
des signes religieux. Au pays du multiculturalisme, l’initiative a suscité
des anathèmes dont la violence rappelle les réactions des médias améri-
cains au moment de l’affaire du « burkini » en 2016 ou de la loi inter-
disant le port du voile intégral en 2011. « En France, au contraire du
Royaume-Uni, écrivait la journaliste du Guardian Nabila Ramdani en
2010, le débat autour du voile intégral est axé sur la notion sacrée et typi-
quement française de laïcité. » L’ouvrage de Philippe Raynaud explore
cette « notion sacrée et typiquement française » sans omettre d’éclairer
également les spécificités du rapport des Anglo-Saxons à la question reli-
gieuse, relation qui a inspiré aussi les Lumières françaises dans le cadre
de l’incessant dialogue intellectuel noué entre les « trois révolutions de
la liberté » (2). « La combinaison entre la tolérance religieuse, la sécula-
risation et le pluralisme prend des formes distinctes, qui s’ordonnent à
partir de deux pôles qui correspondent aux deux expériences américaine
et française. Les États-Unis passent pour une nation religieuse qui aurait
préservé son héritage chrétien dans le cadre démocratique, là où la France
n’aurait pu établir la “République” que par une rupture violente avec son
passé catholique. (3) » Philippe Raynaud montre cependant que cette
opposition est schématique. La laïcité française trouve, bien avant que
cette dynamique soit parachevée par la révolution française, son origine
dans un processus de sécularisation qui met fin à la tutelle religieuse sur
l’État, ce dernier finissant par s’imposer, au cours des guerres de reli-
gions, comme le seul arbitre capable de répondre au difficile problème
de la tolérance religieuse. La Révolution ouvrait cependant une nou-
velle ère d’expérimentation politique afin de définir la manière dont les
relations avec l’Église pouvaient s’établir dans le cadre républicain, de
la constitution civile du clergé à la loi de 1904 interdisant l’enseigne-
ment par les congrégations religieuses. La loi du 9 décembre 1905 dite
de « séparation des Églises et de l’État » a semblé régler le problème en
JUIN 2019 163
critiques
accordant aux incroyants « le silence public sur Dieu, et aux croyants
la reconnaissance publique d’une spécificité cultuelle qui ne se confond
avec aucune liberté » (4). Philippe Raynaud montre pourtant que, dans
le contexte actuel, et en dépit de la désaffection à l’égard de la religion,
on observe finalement que « la poursuite de la sécularisation après la fin
de la querelle laïque semble finalement déboucher sur le réveil inattendu
de clivages “religieux” qu’on croyait appartenir au passé » (5). Clivages
réveillés par la loi de 2013 sur le « mariage pour tous », qui a occasionné
un véritable réveil intellectuel et politique du catholicisme en France :
« La droite catholique dispose aujourd’hui d’un mouvement militant
(Sens commun) et d’une revue bien faite, dans laquelle on peut trouver
des signatures respectables et même prestigieuses (L’Incorrect). (6) » La
question de l’islam et de ses rapports avec le cadre laïc et républicain
a suscité plus encore le retour de débats et de clivages que l’on pensait
réglés par l’histoire. La « loi sur le voile » de 2004, étape décisive dans
l’histoire de la laïcité française, a suscité une large adhésion républicaine
et ne fut guère combattue à l’époque que par Les Verts, la Ligue commu-
niste révolutionnaire et le Front national (qui, rappelle l’auteur, n’avait
pas encore opéré son « tournant laïque »), néanmoins les tensions n’ont
cessé d’augmenter ces dernières années entre l’islam et la République
et il n’est pas douteux que, dans une Europe « où l’échec des modèles
multiculturalistes alimente des passions populistes et xénophobes » (7),
ces affrontements ne connaissent pas d’issue prochaine. Il est cepen-
dant possible, avance Philippe Raynaud, que la « laïcité bien comprise »
puisse apparaître comme exemple « d’une politique raisonnable et même
modérée » et il est pour lui souhaitable de rester fidèle à un modèle forgé
par une opposition pluriséculaire « qui a suffisamment montré sa sou-
plesse pour que la grande majorité des Français le considère comme un
élément essentiel » (8).
1. Philippe Raynaud. La Laïcité. Histoire d’une singularité française, Gallimard, 2019.
2. Philippe Raynaud, Trois révolutions de la liberté. Angleterre, Amérique, France, Presses universitaires
de France, coll. « Léviathan », 2009.
3. Philippe Raynaud. La Laïcité. Histoire d’une singularité française, op. cit., p. 33.
4. Émile Poulat, cité par Philippe Raynaud in La Laïcité. Histoire d’une singularité française, op. cit.,
p. 95.
5. Philippe Raynaud. La Laïcité. Histoire d’une singularité française, op. cit., p. 158.
6. Idem, p. 157.
7. Idem, p. 225.
8. Idem, p. 226.
164 JUIN 2019
critiques
LIVR E S
Le culte des contraires
› Stéphane Guégan
E
n voilà une superbe galerie de portraits ! Autour de celui de
Jacques de Lacretelle (1888-1985), sa fille Anne, dont la
mémoire aiguise les pinceaux, brosse merveilleusement tout
un cercle d’écrivains et de peintres, mais aussi les amours féminines et
masculines de son père, sa carrière académique et sa trajectoire poli-
tique aux multiples soubresauts (1). Le constat s’impose vite, le goût des
êtres et des contraires, en marge discrète de la vie bourgeoise, ne fut pas
l’apanage de ses romans, mais le sens des secrets que Lacretelle partagea
avec leurs héros. L’homme, immense, smart, très beau, ajouterait Marcel
Proust, dissimula mieux qu’André Gide, autre mentor, une double vie
que ne fit pas cesser son mariage, contracté en 1933 avec Yolande de
Naurois. Écartant les pièges de la biographie dévote, le livre d’Anne
de Lacretelle butine où ses souvenirs, bons et mauvais, la portent.
L’humour, la sincérité et une saine impudeur ne la quittent jamais. Et
l’on prend plus que du plaisir à l’accompagner au royaume des ombres.
Celles et ceux qu’elle y croise firent des années vingt à soixante le dernier
âge d’or de notre littérature… Il est encore de vrais écrivains français,
mais ils ne forment plus un milieu influent, ont perdu l’oreille des poli-
tiques et ne jouissent plus auprès de la jeunesse des privilèges d’antan.
Les guides d’aujourd’hui se recrutent ailleurs, tiennent l’esthétique pour
réactionnaire et pratiquent un jargon compréhensible des seuls médias.
Dans un monde où le message univoque est roi, la parole littéraire est
acculée au silence.
Qu’aurait dit Lacretelle de cette défaite des mots et de l’euphimé-
sation du roman, genre qu’il illustra avec passion et qu’il associait au
bonheur de rendre compte du réel hors des catégories trop homogènes
de la morale et de l’idéologie ? Le recul de la chose écrite l’aurait navré,
évidemment, puisque le heurtèrent, au soir de sa vie, les premiers signes
de l’érosion de la République des lettres où il avait tant compté. Ses
débuts, parlons-en. Comme ceux du cher Paul Morand, ils furent pro-
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critiques
tégés par Marcel Proust. La guerre s’achève, les Années folles vont com-
mencer, elles ne se feront pas sans eux. Jacques et Paul publient leurs
premiers romans, se disputent les prix littéraires, les cœurs, les corps.
Le Femina, ironie, couronne en 1922 Silbermann, où Lacretelle décrit
l’existence blessée d’un jeune juif, riche, intelligent et sensible. Le livre,
dont l’action touche à l’époque de Dreyfus, met en émoi les milieux
anti- et pro-sémites sans rassurer personne. Un roman à thèse aurait
moins divisé, mais ce n’est pas le genre de Lacretelle. Il se fait déjà une
conception moins ancillaire, plus aristocratique, de la littérature… Bien
né, et abonné au XVIe arrondissement jusqu’à la fin, le jeune roman-
cier était surtout riche d’ancêtres au départ. Deux d’entre eux furent de
l’Académie, l’un même fronda Charles X à l’heure de la « loi de justice et
d’amour » de 1827, loi liberticide et « vandale » (Chateaubriand). Bon
sang ne saurait mentir, Jacques se réclamera de cette famille libérale et
conservatrice, envers laquelle il ne commettra peut-être qu’une infidé-
lité en se rapprochant des Croix-de-Feu et du Parti social français. Son
ami et aîné Roger Martin du Gard le gourmande au moment de la
crise du 6 février 1934. Mais le désordre général et la montée des périls
requièrent, selon Lacretelle, un régime autrement plus autoritaire.
La défaite de juin 1940 et les années d’Occupation vont peser d’un
tout autre poids sur l’homme et l’écrivain que l’Académie a élu en
novembre 1936. Anne de Lacretelle, à ce sujet, nous fait profiter d’élé-
ments inédits et en espérer d’autres. Jusqu’à présent, il fallait s’en tenir à
des bribes d’informations, glanées dans les journaux et correspondances
privées déjà accessibles. Ainsi apprend-on, sous la plume de Jean Grenier,
en mars-juin 1942, que Lacretelle est « pour Pétain tout en désirant la vic-
toire de Londres » (2). Pour étrange que cela puisse paraître, il ne s’agissait
pas d’acrobatie prudente ou d’accommodement confortable. On le per-
çoit à l’évolution rapide de ses rapports avec Drieu la Rochelle, pour qui
Berlin, à tout prendre, vaut mieux que Londres et Vichy. Il faut d’abord
se souvenir que Lacretelle, dans les années vingt, se savait appartenir à la
génération littéraire de l’auteur de L’Homme couvert de femmes. Au sein
de l’écurie de La Nouvelle Revue française, la composante sexuée de leurs
études de mœurs les singularisait. Quand on chérit La Rochefoucauld et
Benjamin Constant, outre Balzac et Proust, l’adhésion au freudisme de
166 JUIN 2019
critiques
salon n’est pas indispensable pour sonder les désirs les moins avouables,
territoire d’une « vérité humaine » que la littérature dira toujours mieux.
En faisant le choix du fascisme, dès 1934, d’un fascisme non nazi, préci-
sons, Drieu va créer une distance que les ambiguïtés inévitables de l’Occu-
pation vont à peine réduire. Lacretelle appuie avec raison la relance de
la NRF, fin 1940, sans s’y lier. Sa fille révèle que Drieu, à une date non
précisée, facilite l’obtention de l’Ausweis qui permet à Jacques de passer en
zone libre. Il n’y aura fait que de courts séjours, semble-t-il, sa place était
à Paris, à l’Académie notamment, où il suivit la ligne du Figaro de son
ami Pierre Brisson et de Wladimir d’Ormesson, celle d’un maréchalisme
anti-allemand et délesté du moralisme de Vichy. Nulle surprise, Lacretelle
et Drieu ne se feront bientôt plus de cadeaux. Le Journal du second n’est
pas tendre avec l’homosexuel « enjuivé » ; à la Libération, Lacretelle jugera
féminin le fascisme de Drieu et chiqué son suicide… Resté seul en vie,
l’auteur de Silbermann affrontera les stigmates des années noires en faisant
élire sous la coupole l’épuré Morand. Après deux échecs, en 1936 et 1958,
ce sera la bonne, en 1968… Une dernière fois, l’ancienne bande de Phi-
lippe Berthelot embrasait le quai Conti.
1. Anne de Lacretelle, Tout un monde. Jacques de Lacretelle et ses amis, de Fallois, 2019.
2. Voir Jean Grenier, Sous l’Occupation, Claire Paulhan, 2014, p. 295. Lacretelle est présent dans les
journaux de Jean Guéhenno, de Jacques Lemarchand, de Drieu la Rochelle et dans la correspondance de
Jean Paulhan et Marcel Arland.
LIVR E S
Deux satires
› Frédéric Verger
C
ruelle ou futile, quelle vision de la vie est la plus désespérante ?
La plus drôle ? La plus impitoyable ? Pour répondre à cette
question, deux satires.
À ma droite, Pull Out More Flags (Hissez le grand pavois), un chef-
d’œuvre d’Evelyn Waugh, qui vient de paraître en poche (1). À ma
gauche, Less (Les Tribulations d’Arthur Mineur) d’Andrew Sean Greer,
JUIN 2019 167
critiques
prix Pulitzer 2018, dont la traduction est sortie au début de l’année (2).
Le roman de Waugh est paru en 1942, à un moment où l’auteur,
engagé dans un régiment de forces spéciales, venait d’assister à l’évacua-
tion catastrophique de la Crête par les troupes britanniques (les aven-
tures militaires de Waugh sont un roman à part entière, entre Cervantes
et Swift : courageux, insubordonné, désagréable, malchanceux, on lui
a retiré son commandement au début de la guerre tant ses hommes le
trouvaient insupportable. Par la suite, toutes les opérations auxquels il
participe, bien qu’il soit prêt au sacrifice suprême, tournent à la déban-
dade plus ou moins ordonnée : il se casse la jambe en voulant devenir
parachutiste et en 1944, lorsqu’il part avec le fils de Churchill pour une
mission secrète en Yougoslavie, leur avion s’écrase).
S’il n’est pas des plus connus, Hissez le grand pavois est sans doute l’un
de ses meilleurs romans. Certains amateurs, dont Allan Holinghurst, le
considèrent même comme son chef-d’œuvre méconnu. L’action se situe
au début du conflit, pendant la « drôle de guerre », et met en scène
un échantillon de personnages dont le ridicule, la veulerie, la naïveté
ou la bêtise s’épanouissent dans l’atmosphère d’apocalypse incertaine et
paresseuse de l’Angleterre de 1939 : on croisera Alistair Trumpington,
dont le sens du devoir affronte la stupidité des bureaux et de la paperasse
(Waugh a bien vu comment l’armée, et jusque sur le champ de bataille
même, est un monde où la bêtise administrative atteint un degré méta-
physique de perfection), Parsnip et Pimpernel, deux poètes de gauche,
qui, après avoir appelé trois ans plus tôt à combattre aux côtés des répu-
blicains espagnols, ne songent qu’à traverser l’Atlantique maintenant
que le conflit se rapproche (deux caricatures féroces de W.H. Auden
et de Christopher Isherwood), et surtout Basil Seal, un héros récurrent
de Waugh, bon à rien amoral mais drôle qui trouve dans l’engagement
au MI13 un motif supplémentaire de s’amuser aux dépens des autres.
L’esprit satirique de Waugh atteint ici une sorte de pureté idéale, qui
confère à sa peinture de l’humanité une dimension qui dépasse celle de
la moquerie et fait de ce roman tout autre chose qu’un simple roman
humoristique. Toutes les limites, tous les défauts semblent venir d’une
origine profonde, commune, qui dépasse les psychologies individuelles :
ses romans mettent en scène une sorte de mensonge universel, de comé-
168 JUIN 2019
critiques
die ridicule et pathétique liée à la nature humaine qui confère toujours
au rire qu’ils font naître quelque chose d’atroce et d’étrangement libé-
rateur. En cela, il est l’héritier de Samuel Johnson : la vie est pretence, ce
mot si difficile à traduire qui contient l’idée d’imitation, de comédie,
de vanité, mais d’autant plus atroces et ridicules qu’elles sont incons-
cientes. Cette comédie justifie la cruauté qui n’est rien d’autre que la
vérité qui démasque le vide. Basil est sympathique malgré son égoïsme
et son amoralité parce qu’il ne prétend jamais être autre chose qu’égoïste
et amoral et que les comédies qu’il joue sont conscientes et parodiques.
Il est la version snob d’un fou de Shakespeare.
Le roman d’Andrew Sean Greer raconte l’histoire d’un écrivain amé-
ricain, Arthur Less (Arthur Mineur dans la traduction française), qui
décide d’accepter toutes les propositions de voyage (pour recevoir des
prix littéraires de troisième catégorie, participer à des séminaires uni-
versitaires ou rédiger des articles gastronomiques) afin d’échapper à la
mélancolie d’un amour perdu et d’un roman refusé. L’histoire se pré-
sente donc comme une sorte de tour du monde en quatre-vingts jours,
une série d’épisodes de voyage où la satire des réunions d’écrivains ou de
la vie de touriste semble refléter de façon caricaturale le régime de l’exis-
tence contemporaine : l’alliance un peu terrifiante du sérieux et de la
futilité. Tous les mondes que traverse le héros, monde de la littérature et
de l’édition, du tourisme organisé, de l’université, semblent flotter dans
un nuage léger de ridicule qui provient de l’absolue futilité des activités
qui s’y déploient. Rien n’est sérieux et pourtant cette superficialité, ce
manque universel de profondeur sont frappés partout d’un esprit de
sérieux qui fonde la dimension satirique de la première partie du livre.
L’essence de la futilité moderne, ce qu’elle a de comique et de désespé-
rant, est justement qu’elle se manifeste sans la moindre trace d’humour,
de distance ou d’ironie. Une futilité sérieuse qui fait descendre Arthur,
nouvel Ulysse, dans une sorte d’enfer doux. Le monde n’est pas cruel
comme celui de Waugh, mais baigne dans une sorte d’inhumanité qui
procède de la recherche de l’efficacité, du confort, du souci narcissique
et infantile de plaire. Personne n’est méchant, tout est plutôt imbibé
d’une sorte d’empathie et de sincérité, mais accompagnées d’un tel
égoïsme naïf que le roman rend avec une grande justesse l’inhumanité
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critiques
douce de ce tourbillon de monades autocentrées que semble être devenu
le monde d’aujourd’hui. La part lyrique du livre tient à ce que, dans ce
monde où tout est calculé pour des motifs mercantiles ou narcissiques,
la beauté, elle, est toujours fugace, imprévisible, gratuite. Elle est ce don
perpétuel que saisit l’œil du narrateur, ces perceptions qu’il rend par des
images (on sent que Greer doit être un admirateur de Nabokov et de
Proust), et qui sont comme l’accompagnement secret, toujours présent
pour qui sait le saisir, de la comédie sociale, et qui nous en libèrent.
Dans la seconde partie, le voyage prend une allure plus rêveuse,
presque fantastique. La futilité devient une ascèse, la satire se transforme
en voyage initiatique et l’humour en une forme supérieure de connais-
sance où Arthur, flottant, désemparé, sent enfin, comme dans un rêve, se
tisser les correspondances des motifs de sa vie avant une heureuse révéla-
tion finale.
1. Evelyn Waugh, Hissez le grand pavoi, traduit par Georges-Philippe Brabant, Robert Laffont, coll.
« Pavillons poche », 2019.
2. Andrew Sean Greer, Les Tribulations d’Arthur Mineur, traduit par Gilbert Cohen-Solal, Actes Sud, 2019.
LIVR E S
De Babar à Vogue, la saga des Brunhoff,
famille d’exception
› Olivier Cariguel
L
e succès planétaire d’un pachyderme au costume vert a rendu
célèbre le nom de Brunhoff. Indice d’un rayonnement mondial
qui ne trompe pas, le Japon détient le record des boutiques
entièrement consacrées à l’univers de Babar, douze au total. Initiative
rare, deux expositions concomitantes en 2011-2012 avaient fêté les
80 ans du roi de Célesteville : « Les Histoires de Babar » à la galerie des
jouets du musée des Arts décoratifs à Paris et « La Fabrique de Babar »
à la Bibliothèque nationale de France (1). Jean de Brunhoff a enchanté
des générations d’enfants.
On sait beaucoup moins qu’il appartient à une famille de créateurs
170 JUIN 2019
critiques
artistiques et littéraires qui ont inscrit à leurs palmarès des inventions
retentissantes dans l’histoire de la presse illustrée et de la mode : les
revues La Gazette du bon ton, Le Jardin des modes, l’édition française de
Vogue et l’hebdomadaire Vu, qui a révolutionné les journaux en 1928
en s’appuyant sur « une formule neuve : le reportage illustré d’infor-
mations mondiales ».
Alsaciens et profondément patriotes, les Brunhoff ont bâti leur
réputation d’innovateurs dans les salons élégants et raffinés de la
IIIe République. Originaire de Wiesbaden, le patriarche Maurice
de Brunhoff est un ingénieur, à la fois sophistiqué et bohème. Pre-
miers pas de côté dans l’imprimerie et la réalisation de livres illustrés
à tirage de tête (L’Ève future d’Auguste de Villiers de L’Isle-Adam),
outre des éditions joyeuses, plutôt légères. Son physique et son carac-
tère auraient inspiré Mauri de Noirof, héros principal du « roman le
plus mystérieux du XIXe siècle », Le Tutu. Mœurs fin de siècle, signé
Princesse Sapho (1891) qui regorgeait de personnages excentriques et
annonçait Alfred Jarry (2). Il se marie en 1885 à Marguerite Meyer,
issue d’un milieu d’industriels et de négociants. Ses cousins s’appellent
Peugeot, autre nom au destin international. Des quatre enfants du
couple Jean est le dernier.
Comment a surgi Babar ? Cécile, l’épouse de Jean, imagine un soir
d’août 1930 les aventures d’un éléphant qui décide de quitter la ville,
afin de soulager d’un terrible mal de ventre l’un de leurs enfants qui
avait englouti trop de pâte d’amande. « C’est sorti de sa tête comme
ça », dira l’un d’eux. Le lendemain, ils rapportent les faits et gestes de
Babar à leur père amusé. Premiers croquis esquissés. Histoire de Babar
le petit éléphant paraît en 1931 aux Éditions du Jardin des modes diri-
gées par ses cousins. Mais Jean est un rescapé de la boucherie de 1914-
1918. Obligé de se soigner à la montagne, il laisse son esprit s’évader
pendant les dernières années qui lui restent à vivre. Il meurt à 37 ans
de la tuberculose. Son œuvre à peine entamée sera poursuivie par son
fils Laurent avec un talent avéré.
Ancienne rédactrice en chef à Marie Claire et directrice de la rédac-
tion de Marie France, Yseult Williams est une spécialiste des sagas.
Après son livre Impératrices de la mode (3) consacré à des divas qui ont
JUIN 2019 171
critiques
imposé leur goût, elle vient de composer une sorte de multibiographie,
La Splendeur des Brunhoff (4), à partir d’archives et de lettres privées.
L’auteure peint une époque. Elle a surtout jeté son dévolu sur le tour-
billon culturel entre deux dates symboliques : 1922, la mort de Proust
et 1942, l’incendie du Normandie à New York. Les murs de la salle
à manger des enfants de la première classe du paquebot avaient été
décorés des sujets du roi des éléphants. La sœur de Jean de Brun-
hoff, Cosette, avait épousé l’éditeur Lucien Vogel, fils d’un dessina-
teur anarchiste réputé de L’Assiette au beurre et de Comœdia. Lucien se
révéla un directeur artistique doué et reconnu. Il atteint une grande
notoriété en créant Vu. À la sortie du numéro « Enquête au pays des
Soviets » (tiré à 500 000 exemplaires, novembre 1931) qui a consti-
tué « un des plus dangereux auxiliaires de la propagande soviétique »
selon les renseignements généraux, il est fiché agent du Komintern.
Pourtant Lucien Vogel, auteur des photos du numéro, prit soin de
marier tous les points de vue sur l’URSS, de Jacques Chardonne, anti-
communiste, à Philippe Soupault, sympathisant marxiste, pensant
garantir une image non partisane. Plus tard, ses sympathies envers les
républicains espagnols aggravèrent son cas. La publication des photos
prises par Robert Capa du soldat touché à mort et tombant à la ren-
verse signa son renvoi du journal. Jugé trop à gauche, il paya cher ses
opinions politiques. Sa fille, Marie-Claude Vaillant-Couturier, enga-
gée au Parti communiste, passa trois ans en camp de concentration.
Choisie pour témoigner au procès de Nuremberg, elle fut élue députée
à plusieurs reprises.
Coulisses des maisons de haute couture, ébullition des salles de
rédaction, quiétude de la création des albums de Babar, nœuds fami-
liaux, Yseult Williams, experte des milieux vintage, tisse avec brio
toutes les ramifications de l’épopée des Brunhoff, qui concilièrent
leurs rêves avec les épreuves du temps.
1. On se reportera au catalogue Les Histoires de Babar, dirigé par Dorothée Charles, coédité en 2011 par
Les Arts décoratifs et la Bibliothèque nationale de France.
2. Le roman a été publié à Paris par Léon Genonceaux, l’éditeur de Rimbaud et Lautréamont. Il compre-
nait une planche de musique céleste et une composition symbolique de Binet. Le livre a été révélé par
Pascal Pia dans un article du numéro 3 de La Quinzaine littéraire du 15 avril 1966, « Un des inventeurs de
Maldoror » (p. 18) Il attribue la paternité du livre à Léon Genonceaux.
3. Yseult Williams, Impératrices de la mode, Éditions de la Martinière, 2015.
4. Yseult Williams, La Splendeur des Brunhoff, Fayard, 2018.
172 JUIN 2019
critiques
CI NÉM A
Borgen
› Richard Millet
D
e quoi parle Borgen, série télévisée danoise dont le sous-titre
français, « Une femme au pouvoir », semble, dans la mesure
où la « femme politique » est une figure obligée de la vie poli-
tique du Danemark, quelque peu réducteur par rapport à ce que sug-
gère le titre danois : « Le Château » ? C’est d’abord un récit, bien sûr :
celui de l’ascension et de la chute d’une politicienne, dans le Danemark
des années 2010. Un récit qui est à la série américaine House of Cards
ce que l’opéra de chambre est au grand opéra. C’est que le Danemark,
monarchie constitutionnelle, est un petit pays et que la scène politique y
propose un spectacle quasi provincial par rapport à ces lieux de pouvoir
absolu que sont la Maison-Blanche et le Kremlin, voire l’Élysée. Purita-
nisme luthérien ou constat d’insignifiance, la reine elle-même n’est pas
médiatisée, contrairement aux Windsor. Restent les constantes, les jeux
de palais, les enjeux nationaux et internationaux, qui font de Borgen une
scénographie du pouvoir.
Birgitte Nybord (interprétée par l’extraordinaire Sidse Babett Knud-
sen, qui donnera plus tard la réplique à Fabrice Luchini dans L’Hermine
de Christian Vincent) est une centriste que le jeu des alliances et des défec-
tions amène au poste de Premier ministre. Sa vie personnelle en est affec-
tée au point qu’elle fait vite l’épreuve de la vraie dimension du pouvoir :
la solitude. Son mari la quitte, ses enfants vont mal, sa vie sexuelle est
anéantie, ses amis politiques sont aussi peu fiables que les journalistes qui
ne perdent rien de sa vie, quand ce n’est pas elle qui les sacrifie à la raison
d’État – qui est l’autre dimension sacrificielle du pouvoir. Nyborg n’est
plus qu’un corps tout entier identifié à sa fonction, entre son spin doctor, le
très cynique Kasper Juul (lui-même hanté par un traumatisme enfantin),
et diverses sortes de chacals et de hyènes, notamment journalistiques.
On sait gré aux acteurs de ne jamais tomber dans la caricature (même
la jolie journaliste vedette Katrine Fønsmark, dont le rôle sera aussi déter-
minant que celui de Juul), quoique leurs rôles soient en eux-mêmes des
clichés et qu’ils sacrifient au politiquement correct, « centrisme » et Union
JUIN 2019 173
critiques
européenne obligent. Birgitte Nyborg est une femme intelligente qui a
le bon goût de ne pas devenir un « homme » politique, sans doute parce
que sa vie personnelle est fragile, voire menacée. Dans toutes les situations
auxquelles elle est confrontée, au « Château » comme dans le sociétal,
l’économique ou l’éthique, elle assume le politiquement correct comme
un tapis sous lequel elle sait ranger certaines choses pour mieux faire pas-
ser des réformes qui sont celles de tous les pays européens, désamorçant
les tentations extrémistes (de droite, bien sûr, l’extrême gauche danoise
semblant ne pas exister) comme les ambitions personnelles des uns et des
autres. Quant à l’épisode international où elle règle un différend arabo-
africain, c’est sa qualité de femme quasi « neutre », quoique d’« excep-
tion », qui lui offre un champ de persuasion aussi paradoxal qu’efficace.
Sa chute (au bout de deux saisons) sera surtout liée à l’extrême fra-
gilité des alliances électorales et au fait que, dans une démocratie où le
personnel politique vit sous le regard de la presse comme les professeurs
sous celui des parents d’élèves, la personnalité d’un Premier ministre
importe peu, en fin de compte, même si la troisième (et dernière) saison
suggère le contraire : c’est parce qu’elle est une femme de pouvoir que
Birgitte Nyborg, qui était allée faire du consulting à Hongkong, revient
sur la scène politique. D’une certaine façon, malgré une baisse d’inten-
sité, cette saison où Nyborg repart de zéro en fondant son propre parti,
montre encore mieux les limites de la démocratie parlementaire, qui n’a
qu’un rôle de stabilisateur entre le social et l’économique.
Certes, Nybord peut coucher avec son chauffeur, un soir de détresse,
puis le faire chasser du Château ; elle peut jouir des résidences patrimo-
niales et se déplacer en jet particulier, lors d’une visite dans la province
autonome du Groenland ; elle peut envoyer un grand patron sur les roses :
elle reste une femme « comme les autres », qui roule à bicyclette et fait par-
fois la cuisine, est atteinte d’un cancer du sein, connaît un nouvel amour.
Cette proximité avec le commun des mortels est cependant un leurre :
il y a toujours un moment où l’exercice du pouvoir consiste à écarter, à
tuer. Si le château n’est pas celui de Kafka, ses labyrinthes comportent
bien des jeunes gens à sacrifier au minotaure médiatico-politique ; et il
n’est pas davantage le royaume de Hamlet, quoiqu’il y ait bien des choses
de pourries, dans ce pays qui a cessé d’être celui de Kierkegaard (car on
est étonné que l’auteur de Crainte et tremblement ne soit pas une seule
174 JUIN 2019
critiques
fois évoqué), mais bien le premier pays exportateur de viande porcine. Et
c’est dans des relents de mazout que la Petite Sirène d’Andersen continue
à veiller sur Copenhague. Et c’est comme carte postale politico-historique
que le château de Christiansborg occupe les esprits.
Ce qui y est pourri, à tout le moins délétère, c’est la démocratie elle-
même, en tant qu’elle définit un espace socio-politique médiocre. « La
démocratie, ce n’est donc que ça… », a-t-on envie de s’écrier devant
la grinçante comédie à laquelle on assiste. C’est bien de ça que nous
parle Borgen, avec un réalisme saisissant qui donne paradoxalement
l’impression que le réel se trouve dans ce qui n’est pas montré : le peuple.
Alliances, erreurs, fautes, scandales, trahisons, discours social, correc-
tion politique, prépondérance de l’économique, normes européennes,
question islamo-migratoire à peine esquissée, tout concourt à faire des
Danois un peuple aussi endormi que les autres Européens. Et si la ques-
tion culturelle est étrangement absente de la série, c’est que la culture est
morte, et en cela Borgen a, contrairement à la France, le bon goût de ne
pas faire mine d’y croire.
Il se peut donc que la démocratie ne soit plus qu’une façon de régir
des entités post-nationales au sein du conglomérat de l’Union européenne,
l’humanité du personnel politique nous révélant la banalité du pouvoir,
lorsque celui-ci s’autolimite dans l’absence de rêve et le refus de la grandeur.
E XPOS IT I O N S
« Les rues sont nos pinceaux, les places
sont nos palettes »
› Bertrand Raison
C
ette exhortation à quitter l’air confiné des ateliers lancée par
Vladimir Maïakovski dans le sillage de la révolution d’octobre
1917 donne le ton de la déflagration qui a touché toute une
société. Féconde effervescence car les 400 œuvres, documents, pein-
tures, photos, dessins, films, affiches, sculptures, maquettes…, visibles
JUIN 2019 175
critiques
au Grand Palais (1) montrent l’amplitude d’un séisme exceptionnel dont
les organisateurs de l’exposition ont choisi de scruter la démesure, de
l’année de son surgissement à la mort de Staline, en 1953. On va donc
des années vingt, consacrées à l’expérimentation, au bouillonnement
des idées et des initiatives, aux décennies suivantes, marquées par une
reprise en main et la mise en place du réalisme socialiste qui deviendra le
slogan officiel du nouvel État et la formule à laquelle chacun devra faire
allégeance. Cela dit, ces deux grandes séquences se gardent bien de tout
manichéisme car, dans un cas comme dans l’autre, on ne passe pas seu-
lement du règne des expériences à celui de la terreur doctrinale, la com-
plexité des situations appartient aux deux périodes et c’est tout l’intérêt
du parcours. Premier temps donc, la nécessité absolue de transmettre les
idéaux révolutionnaires à une population souffrant d’analphabétisme
et ballotée dans les tourments de la guerre civile jusqu’en 1922. Cette
pédagogie insurrectionnelle fait feu de tout bois. Les phrases inscrites
sur les porcelaines de propagande clament haut et fort le dépérissement
du capitalisme et les affiches au pochoir de Maïakovski affirment que le
« héros du travail est un coup dur pour la bourgeoisie ». Notons aussi
ces extraordinaires trains d’agit-prop qui suivent de près la glorieuse
avancée des troupes annonçant au peuple libéré un avenir radieux. On
érige des sculptures aux grands hommes et l’on reproduit grandeur
nature la prise du palais d’Hiver avec une noria de figurants. Détail
étincelant, exhibées dans une vitrine, les pièces exemplaires d’un jeu
d’échecs opposent les Rouges aux Blancs, mais sans échiquier puisque
bien entendu les Rouges ne peuvent pas perdre, c’est une éventualité
totalement inconcevable. Outre l’édification des masses et l’appel à
l’indispensable discipline des travailleurs toujours aussi corvéables, l’art
de ces temps fébriles vise le fait. On cherche à tout prix le réel et effecti-
vement, pour reprendre l’incitation de Maïakovski, il s’agit de se préoc-
cuper de là où sont les gens et de ce qu’ils font, d’investir tous les lieux
publics : de l’usine aux comités ouvriers et du théâtre aux salles des fêtes.
Les différentes associations artistiques se livrent à des débats acharnés.
L’AKhRR (Association des artistes de la Russie révolutionnaire) pré-
fère s’en tenir aux genres traditionnels de la peinture pour traiter les
nouveaux sujets alors que l’OST (Société des artistes de chevalet) et le
176 JUIN 2019
critiques
Cercle des artistes privilégient une pratique plus innovante. Dans ce
tourbillon de propositions, la revue LEF, émanation du Front gauche de
l’art, se taille la part du lion. Son influence, inversement proportionnelle
à sa courte durée de vie, sept numéros entre 1923 et 1925, aura une
importance décisive. Parmi les contributeurs réunis autour de Vladimir
Maïakovski, on trouve notamment des théoriciens de la littérature, des
critiques d’art, des poètes et le photographe Alexandre Rodchenko. Ce
dernier, avec Gustav Klucis, El Lissitzky et bien d’autres encore, utilisera
la technique du photomontage, favorisant des associations inattendues
sur toutes sortes de support, notamment les affiches. Le cadrage diago-
nal de ce puzzle visuel, devenu une marque de fabrique de la culture
graphique révolutionnaire, accentue la violence des rapprochements, ce
qui l’éloigne définitivement de la rêverie des collages surréalistes. Rien
n’étant orthonormé, la mise en page décalée joue du contrepoint offert
par les effets supplémentaires de la plongée et de la contre-plongée. Or
ce procédé ne relève pas de la seule esthétique, il s’inscrit surtout dans
une logique qui refuse le mimétisme de la représentation. Le photo-
montage ne reproduit pas le réel, il le construit afin de mieux cerner
toutes les facettes de son dynamisme. Pourtant, au tournant des années
trente, l’agitation sera sérieusement réorientée sous la bannière du réa-
lisme socialiste, dont l’énoncé assez vague autorise toutes les purges.
L’avant-garde qui avait émergé dans le sillage de l’explosion communiste
sera décimée par les exécutions ou assistera impuissante au règne des
arrestations et des travaux forcés. Toutefois, il n’y a pas seulement un
amont éclatant et un aval sinistre. C’est même beaucoup plus redou-
table puisque le réalisme socialiste évacuant la critique promeut une
allégresse obligatoire selon le vœu d’un parti entièrement acquis aux
principes d’un stakhanovisme joyeux, la version bolchevique héroïque
d’un taylorisme bien compris. Ce qui n’empêche nullement la persis-
tance d’îlots de résistance à l’exemple de ce tableau de 1944 d’Alexandre
Deïneka représentant des jeunes filles courant dans la campagne, qui, en
proche cousin d’un pop art à venir, annonce par l’ambiguïté même de
son titre, « Pleine liberté », d’autres chemins à parcourir.
1. Exposition « Rouge. Art et utopie au pays des Soviets », au Grand Palais, à Paris, jusqu’au 1er juillet 2019.
JUIN 2019 177
critiques
D I SQ UE S
Buñuel à l’opéra
› Jean-Luc Macia
P
armi les compositeurs d’opéra d’aujourd’hui, Thomas Adès est
l’un des plus brillants et des plus joués, qui multiplie les suc-
cès comme il y a quelques années avec La Tempête, superbe
fresque inspirée de Shakespeare. Pour son troisième ouvrage lyrique, il
a choisi une voie originale. Le livret de L’Ange exterminateur est en effet
inspiré du film éponyme de Luis Buñuel. Tourné à Mexico en 1962, ce
chef-d’œuvre devenu un classique met en scène des grands bourgeois
réunis pour dîner dans une demeure cossue après une soirée à l’opéra.
La soprano vedette, qui a chanté, apprend-on, Lucia di Lamermoor, y
est invitée. Mais outre que les serviteurs se sont enfuis, les convives ne
peuvent quitter la maison, comme bloqués par une force surnaturelle
pendant plusieurs jours. Dans cette épreuve, chacun d’entre eux révèle
une personnalité plus ou moins perverse ou ambiguë. Privés d’eau et
de nourriture, ils s’affrontent, s’éprouvent, se martyrisent dans ce qui
devient une sorte de bouge. L’un mourra, deux autres se suicideront
alors que dehors la police et une foule de curieux tentent en vain de
les sortir de là. Il faudra une intuition mystérieuse de la soprano pour
trouver la solution mais ce groupe enfin libéré est psychologiquement
dévasté. The Exterminating Angel a été créé en 2016 à Salzbourg puis
joué dans plusieurs villes et c’est à New York qu’il a été filmé il y a
deux ans (1). Le livret suit d’assez près l’intrigue du film, en forçant son
caractère faussement religieux, et ménage de forts moments de tension.
Adès évite d’y insérer de grands airs pour construire une conversation
en musique, très exigeante vocalement. La peur, l’incompréhension,
des dialogues farfelus ou hystériques nous valent une accumulation de
contrastes où chacun des protagonistes est mis en avant à tour de rôle
dans une ambiance où le cocasse alterne avec la furie et l’angoisse au
gré d’un kaléidoscope musical parfaitement maîtrisé par le composi-
teur. L’orchestre, fourni et parfois pittoresque, joue un rôle éminent où
des cuivres tonitruants et des percussions assourdissantes rythment des
178 JUIN 2019
critiques
explosions dramatiques ébouriffantes. La mise en scène astucieuse de
Tom Cairns, qui a rédigé le livret avec Adès, permet de vivre en gros
plan cette catastrophe sociale tout en demandant énormément aux
interprètes. Tous se montrent des acteurs d’exception, investis dans
ce drame insoutenable. Et la plupart sont vocalement parfaitement
adaptés à cette partition survitaminée. Difficile de tous les nommer
mais les cantatrices Amanda Echalaz, Audrey Luna (qui interprète la
fameuse soprano), Alice Coote, Sally Matthews ou Sophie Bevan sont
sidérantes d’aisance vocale et d’implication théâtrale. Le contre-ténor
Iestyn Davies, le ténor Frédéric Antoun et plusieurs basses déploient la
même verve. Le compositeur dirige lui-même cette troupe d’exception
et l’orchestre incandescent du Metropolitan. Une des grandes réussites
de l’opéra contemporain, idéalement filmée.
Mort accidentellement à 44 ans, Ernest Chausson (1855-1899)
reste une grande figure de la musique française de la seconde moitié du
XIXe siècle bien qu’il ne soit pas toujours estimé à sa juste valeur. L’un
de ses chefs-d’œuvre, le Poème de l’amour et de la mer pour soprano et
orchestre sur des vers de Maurice Bouchor, est une page envoûtante, aux
sonorités capiteuses. Il déborde d’un lyrisme perlé d’évocations marines
qui surmontent les effluves wagnériens de la partition. La soprano Véro-
nique Gens en donne une interprétation d’une intime douceur qui n’en
évacue pas la force expressive (2). Timbre royal, diction impeccable,
sensibilité sans pathos : une leçon de chant qui embellit la lumière de
cette page singulière, renforcée par l’accompagnement fluide de l’Or-
chestre national de Lille sous la baguette d’Alexandre Bloch. Ceux-ci
donnent en prime une lecture transparente, aux contours jamais forcés,
de l’autre grande page de Chausson, sa Symphonie en si bémol majeur qui
détricote le post-romantisme alors dominant et ouvre des fenêtres vers
Maurice Ravel et Claude Debussy. Un couplage intelligent.
Les quatre Concerts royaux de François Couperin témoignent de
l’activité artistique des dernières années du règne de Louis XIV. Le
compositeur laisse le choix d’une interprétation au seul clavecin ou à
différentes formations chambristes (du duo au sextuor). L’infatigable
Christophe Rousset a opté pour un quintette : trois instruments solistes
(flûte, violon et hautbois) survolent une basse continue réduite au clave-
JUIN 2019 179
critiques
cin (tenu par Rousset, bien sûr) et à la viole de gambe (3). Les membres
des Talens lyriques peuvent ainsi faire assaut de voluptés délicates et
d’élans chorégraphiques puisque dans chaque concert un prélude est
suivi de plusieurs danses stylisées. Les instruments se combinent en
des textures raffinées où chaque interprète joue sa carte individuelle (la
subtile flûte de Georges Barthel, le violon aérien de Stéphanie-Marie
Degand et le hautbois turbulent de Patrick Beaugiraud) tout en fusion-
nant leurs sonorités et trouvent le juste rythme de chaque mouvement.
La beauté de cette approche succulente, où la rigueur française se colore
des influences italiennes, donne une plénitude et une subtilité vraiment
royales à ces pages qui inaugurent le siècle le plus glorieux du baroque
français. Rameau n’est pas loin…
Il est devenu une star mondiale, porté par son éditeur, Universal,
comme une vedette de la pop. Lang Lang est incontestablement un
pianiste exceptionnel, aux doigts infaillibles qui sait se mettre en avant
sans complexe. Le musicien chinois a décidé de proposer en deux CD
un Piano Book où il a gravé de nombreuses petites pièces qui, dit-il,
lui ont fait découvrir et aimer la musique classique (4). Pourquoi pas ?
Le premier disque nous fait voyager de Bach à Debussy et Poulenc en
passant par Beethoven (l’inévitable Lettre à Élise) et Mozart (Ah, vous
dirais-je maman !) ou Schubert et Schumann avec quelques composi-
teurs asiatiques pour la plupart peu connus chez nous. Ne cherchons
pas ici de la naïveté ni de la profondeur : c’est un numéro d’estrade que
l’on nous offre, brillant, aux graves et aux fortes appuyés, dans le genre
« le clavier de l’exploit ». Les puristes se voileront peut-être la face mais
force est de reconnaître le brio et l’absence de scrupules d’un virtuose
qui s’assume. Avec des pièces d’inspiration populaire, le second CD est
moins intéressant, mais Lang Lang trouvera ici son public, qui préfère
la performance à la retenue.
1. The Exterminating Angel par Thomas Adès, DVD Erato 9029552550.
2. Ernest Chausson, Poème de l’amour et de la mer et Symphonie op. 20 par Véronique Gens et Alexan-
der Bloch, CD Alpha 441.
3. François Couperin, Concerts royaux par Christophe Rousset, CD Aparté AP 195.
4. Piano Book par Lang Lang, 2 CD Deutsche Grammophon 4797528.
180 JUIN 2019
LES REVUES
EN REVUE
La Ronde
› Bruno Deniel-Laurent
Daïmon
› Charles Ficat
6 Mois
› Aurélie Julia
Apulée
› Lucien d’Azay
LES REVUES EN REVUE
Chaque mois les coups de cœur de la rédaction
La Ronde Daïmon. Revue de singularités
N° 11, avril 2019, 1 € littéraires
« D. H. Lawrence. Partances »
En ces temps où pullulent blogueurs, Hors-série, hiver 2019, 158 p., 22 €
youtubeurs et autres navrants « influen-
ceurs », il est exaltant d’apprendre qu’il Un texte programmatique, placé au
existe encore des jeunes gens réunis début de la revue, annonce le propos :
par un même amour des avant-gardes « Daïmon s’ouvre aux auteurs possédés
littéraires, des poétesses méconnues et par un démon créateur pour lesquels
des danseuses céliniennes. Paraissant l’expérience du présent est l’autre et
le premier vendredi de chaque mois, l’ailleurs. » C’est dans cette perspective
diffusée en quelques lieux choisis de qu’est abordée l’œuvre immense de
Paris pour un euro seulement, la revue D. H. Lawrence. L’idée étant de faire
La Ronde s’enroule à chaque numéro relire cet écrivain, d’où des retraduc-
autour d’une petite musique – elle s’est tions des passages de romans célèbres
voulue tour à tour « acrobate », « lapi- comme L’Amant de Lady Chatterley,
daire », « piquante » ou « affriolante » – Amants et fils ou Le Serpent à plumes.
que chacun des (très jeunes) auteurs Des inédits complètent le volume :
illustre, très librement, à sa guise. Au une ébauche d’autobiographie et des
fil des pages de cette revue « légère et études sur le roman. Sous la direction
espiègle », l’on y cueillera ainsi des haï- de Raluca Belandry, figurent également
kus, des billets d’humeur et d’humbles au sommaire un essai de Frédéric Rivella
hommages à Jean Cau, Eugénie de Gué- et un poème de Gilles Plazy. Bien illus-
rin, Émile Zola ou Henri Roorda. Pour tré, ce hors-série de Daïmon – une jeune
son onzième numéro, La Ronde s’est revue trimestrielle fondée en 2018
grimée en « tricheuse », laissant à ses dont le deuxième numéro est paru en
petites plumes le soin de nous dévoiler mai – constitue une bonne occasion de
de mystérieux jeux de cartes, tels Le Jeu se replonger dans l’œuvre de cet auteur
de Marseille créé par les surréalistes en visionnaire pour qui la « grande mer-
1941 dans la bastide d’Air-Bel ou The veille est d’être en vie ». › Charles Ficat
Stage no 65x playing cards, sorti des
presses de l’United States Playing Card
Company en 1896. › Bruno Deniel-Laurent
182 JUIN 2019
les revues en revue
6 Mois Apulée. Revue de littérature et de
« Orient extrême » réflexion
N° 17, printemps-été 2019, 306 p., « Traduire le monde »
26 € N° 4, mars 2019, Éditions Zulma,
416 p., 28 €
En 2010, l’équipe de la revue XXI décide « Nous sommes avant tout langage,
de lancer 6 Mois, un semestriel qui veut parole et chant, dans l’infini miroir des
renouer avec la grande tradition du œuvres comme elles se croisent et se
photojournalisme en livrant, à travers traduisent depuis L’Épopée de Gilgamesh
les images et les mots de photographes, ou L’Odyssée ; toute langue s’inscrivant
un état du monde contemporain. Neuf en chaque locuteur dans une vision du
ans plus tard, le succès ne se dément pas. monde, un sentiment intime irrempla-
La couverture de la nouvelle livraison çable », écrit Hubert Haddad, rédacteur
offre les portraits de trois Chinois ense- en chef de la revue Apulée qui doit son
velis dans le sable. Seules restent visibles nom à l’auteur de L’Âne d’or, œuvre
leurs têtes hilares. Quelque chose sonne complexe et stratifiée comme ce copieux
faux dans ces rires forcés, une sensation mille-feuilles à l’usage des férus de philo-
que corroborent les trois sous-titres du logie. Se proposant d’explorer les champs
dossier « Orient extrême » : « Business de la création face aux conflits de pou-
de la solitude », « Exode brutal », « La voir, cette revue thématique annuelle
clinique des sexes ». Outre ces pages s’intéresse à juste titre aux tenants et aux
qui nous emportent dans une Asie aboutissants de la traduction. Une cin-
de la démesure, le numéro propose quantaine de langues, parfois très rares
un regard sur la politique américaine comme l’innu-aimun ou le gaumais,
antimigrants, le récit de la plus jeune y sont traduites, avec le texte source en
patiente à avoir reçu une greffe totale regard (des poèmes le plus souvent).
du visage, un zoom sur Bab el-Oued, Ces remarquables travaux s’enrichissent
où la jeunesse étouffe, une vision artis- de quelques témoignages théoriques,
tique des pro- et anti-IVG en Irlande comme un entretien avec René de Cec-
et d’autres sujets tous plus inattendus catty, qui évoque sa nouvelle « interpré-
les uns que les autres. « Photographier, tation » de La Divine Comédie, et une
c’est une attitude, une façon d’être, une émouvante étude de Jean Portante, « La
manière de vivre », disait Henri Cartier- traduction est une baleine impatiente » ;
Bresson. 6 Mois l’atteste. › Aurélie Julia il y cite un mot de Walter Benjamin que
le volume pourrait porter en épigraphe :
« Traduire, c’est faire désirer l’original. »
› Lucien d’Azay
JUIN 2019 183
NOTES DE
LECTURE
Le Roi Arthur Pourquoi l’art anglais est-il
Alban Gautier anglais ?
› Bruno Deniel-Laurent Nikolaus Pevsner
› Charles Ficat
Crac
Jean Rolin La Vie vagabonde. Carnets de
› Bertrand Raison route, 1960-2010
Lawrence Ferlinghetti
Viva Cinecittà ! Les douze rois du › Charles Ficat
cinéma italien
Philippe d’Hugues Poèmes
› Olivier Cariguel Gerard Manley Hopkins
› Patrick Kéchichian
Le Pays d’en haut
Marie-Hélène Lafon Les Défis chinois. La révolution
› Lucien d’Azay Xi Jinping
Éric de La Maisonneuve
Lire, écrire › Jean-Pierre Listre
Bernard Plossu et Bernard Noël
› Didier Dantal Une île si tranquille
Jean-Pierre Lefebvre
En attendant Eden › Isabelle Lortholary
Elliot Ackerman
› Marie-Laure Delorme
Itinéraire d’un singe amoureux
Amitava Kumar
› Marie-Laure Delorme
notes de lecture
Le Roi Arthur, d’Alban Gautier, populaire grâce à l’Historia Regum Bri-
Presses universitaires de France, tanniae de Geoffroy de Monmouth,
208 p., 13 € véritable best-seller médiéval traduit
en une multitude de langues (on a
Spécialiste des habitudes alimen- retrouvé plus de deux cents manus-
taires médiévales d’Angleterre, qu’il crits de l’ouvrage !). Viendra ensuite
a étudiées sous l’angle du « fait social la version « canonique » de Thomas
total », Alban Gautier est naturelle- Malory, rédigée au XVe siècle, à partir
ment devenu un connaisseur pointu de laquelle la légende arthurienne se
des littératures anglo-celtiques du développera dans le temps et l’espace,
Moyen Âge. C’est dans ce cadre qu’il offrant sa matière à des chefs-d’œuvre
s’est intéressé il y a une quinzaine d’an- contemporains multiformes, qu’il
nées à la question à la fois insoluble et s’agisse d’Excalibur de John Boorman,
incontournable de l’historicité du roi de Sacré Graal ! des Monty Python ou
Arthur. La somme qu’il livre ici est le les désopilants épisodes de la série Kaa-
fruit de ses recherches qui, croisant de melott… › Bruno Deniel-Laurent
multiples sources, cherche à distinguer
ce qui relève, jusqu’à aujourd’hui, de
l’histoire et du mythe. C’est vers 830, Crac, de Jean Rolin, P.O.L, 192 p.,
dans l’Historia Brittonum attribuée au 18 €
moine gallois Nennius, que la figure
historique d’Arthur apparaît pour la Les coïncidences ne sont pas moins
première fois : il est présenté comme un nombreuses en littérature que dans ce
chef de guerre du début du VIe siècle, que l’on nomme la vie de tous les jours.
un héros de ces « âges obscurs » dont Il suffit d’un détail et ne voilà-t-il pas
aucun récit écrit ne nous est parvenu. que les correspondances entament
Dès l’Historia Brittonum, l’historique, leur sarabande. Rien que par son titre,
la politique et le légendaire se mêlent, l’ouvrage de Jean Rolin renvoie à celui
Arthur apparaissant comme un héros d’Éric Chevillard, L’Explosion de la tor-
gallois très-chrétien – et très anti- tue. Et par quel hasard ? Tout simple-
anglais – accompagné de créatures ment par l’intermédiaire d’un son, le
plus ou moins surnaturelles. Soucieuse crac létal d’un pauvre reptile qui meurt,
de s’enraciner sur des terres peuplées la carapace transpercée par le pouce du
de Celtes, la dynastie anglo-angevine narrateur. Les harmoniques de ce bruit
des Plantagenêt – et en particulier fatal ne cesseront de hanter cette déso-
Henri II – saura ensuite réactiver la lante histoire. Certes, une résonance
figure d’Arthur pour asseoir son pou- ténue rapproche involontairement les
voir et unifier l’île de Bretagne, mais il deux livres que tout distingue car, entre
faudra attendre le XIIe siècle pour que l’onomatopée sèche de l’infortuné ani-
le roi légendaire devienne un héros mal du premier et le crac du second, il
186 JUIN 2019
notes de lecture
serait vain, en dépit des similitudes de la Viva Cinecittà ! Les douze rois
phonétique, de déceler une quelconque du cinéma italien, de Philippe
ressemblance. Et pourtant, admettons d’Hugues, de Fallois, 250 p., 22 €
une certaine analogie, une certaine dis-
position à se laisser impressionner par Avril 1937 est une date-clé oubliée :
leurs échos. En effet, si nous revenons Mussolini inaugure en grande pompe
maintenant à Jean Rolin, on ne peut la cité des rêves du cinéma italien. Au
qu’être sensible à toutes ces affinités 1055 de la Via Tuscolana, dans la ban-
latentes qui vont pousser l’auteur à se lieue de Rome, les studios de Cinecittà
mettre dans les pas d’un personnage de sont toujours en activité, au bord d’une
légende, Thomas Edward Lawrence, le route sans âme et d’une sorte de no
Lawrence d’Arabie immortalisé par Peter man’s land. Plus de 3 000 films au comp-
O’Toole dans le film de David Lean. Or teur… Tous les éléphants des cirques du
ce n’est pas le héros de la révolte arabe pays furent mobilisés pour sa première
qui est retenu mais celui qui, avant ses superproduction, Scipion l’Africain de
exploits, avait rédigé en 1909, à la suite Carmine Gallone, qui vantait la vic-
de ses pérégrinations au Proche-Orient, toire du régime en Éthiopie. Quand les
un mémoire consacré aux places fortes grands péplums faisaient recette, on la
élevées au temps des croisades. D’où, surnomma « Hollywood sur Tibre ». À
bien entendu, le crac des Chevaliers. ses débuts, Claudia Cardinale y passa un
Mais le choix d’une telle figure, un pur casting pour Le Pigeon (1958) de Mario
concours de circonstances ? Non point, Monicelli.
car, au nom des concomitances déjà L’historien Philippe d’Hugues tourne son
soulignées, la famille Lawrence avait projecteur vers douze metteurs en scène
ses habitudes à Dinard, dans la même italiens de son choix. Sur une période
ville qui accueillera, cinquante ans plus courant de 1945 à 1980, ses portraits
tard, la famille de l’écrivain. Sur la grâce remettent en perspective la réception de
d’une telle communauté de filiation, un leurs films et les genres auxquels ils se rat-
chemin s’ouvre. L’explorateur journa- tachent. Il ressuscite la ferveur critique et
liste reprend l’itinéraire du Britannique, publique en France et en Italie. Tout un
seulement le trajet des châteaux forts monde remonte à la surface. Michelan-
dans cette région en guerre vaut aussi gelo Antonioni, Federico Fellini, Roberto
comme une réflexion sur l’ironie tra- Rossellini, Vittorio De Sica et Luchino
gique de l’histoire qui, à plusieurs siècles Visconti sont bien sûr les têtes d’affiche.
de distance, voit se répéter la lutte inces- Le nouveau regard de Philippe d’Hugues
sante des assiégés et des assiégeants et se concentre aussi sur des idées reçues ou
plus tragiquement encore l’inversion de sur des réalisateurs méconnus. Ainsi le
leurs rôles. › Bertrand Raison néoréalisme, situé un peu rapidement à
la sortie de la SecondeGuerre mondiale
avec Rome ville ouverte de Rossellini, est-
JUIN 2019 187
notes de lecture
il en germe dans ses précédents films à « transfuge », « exfiltrée » à Paris où elle
l’époque du fascisme. Vittorio Cottafavi, enseigne le français depuis près de trente
réputé faiseur de péplums, était plus célé- ans, elle ne reste pas moins viscéralement
bré en France qu’en Italie. Un groupe attachée à sa terre natale. Au fil des livres,
de cinéphiles et de critiques appelés les elle l’a transformée en un univers singu-
mac-mahoniens, du nom de la salle pari- lier, foisonnant et inépuisable, bien que
sienne, l’a découvert au début des années circonscrit, comme le Wessex de Thomas
soixante. C’était un temps où « les films Hardy et le comté de Yoknapatawpha de
italiens s’enlevaient mieux que des piz- William Faulkner. Préservé par son isole-
zas sur le marché international », écrit ment, ce pays quasi désertique a été, de
l’auteur d’un raccourci saisissant. Autre par son insularité même, la matrice des
pépite, le passage sur le deuxième film récits âpres, sobres, denses et soigneuse-
de Cottafavi, La Flamme qui ne s’éteint ment limés de cette écrivaine exigeante,
pas (1949), projeté lors d’une séance proche de Mario Rigoni Stern et de
unique en 1981 à la Cinémathèque fran- Pierre Bergounioux.
çaise. Champ-contrechamp : Philippe Du milieu rude et archaïque du Mas-
d’Hugues redonne vie dans sa galerie sif central, dont elle éprouve encore le
de réalisateurs aux actrices, d’Alida Valli « vertige horizontal » (par opposition à la
à Giulietta Masina, ambassadrices de la vertigineuse verticalité des Alpes), Marie-
douceur de vivre et du sens du tragique Hélène Lafon a tiré un enseignement
si indissociables des productions transal- qu’elle a mis en pratique romanesque :
pines. › Olivier Cariguel « Je cherche constamment à élaguer.
Ce souci de l’épure est sans doute lié à
l’austérité et au dénuement des paysages
Le Pays d’en haut, de Marie-Hélène arasés dans lesquels j’ai grandi. Il y a une
Lafon, Arthaud, 160 p., 13 € volupté du dénuement, une ivresse de
l’âpreté. » La création, selon elle, tient
Marie-Hélène Lafon tient beaucoup à à un élan vital, sauvage, à un « fond
ses origines rurales, qui ont nourri son animal rupestre ». Adepte de la prome-
œuvre. Fille de paysans, elle a passé son nade, férue d’épithètes dans lesquelles
enfance sur le plateau volcanique du elle mord comme dans des fruits mûrs,
Cézallier, dans le Cantal, au bord de cueillis sur l’arbre, elle compose ses livres
la rivière Santoire. C’est le « pays d’en à la manière d’une arpenteuse. Le sens de
haut » autour duquel s’articulent ces la mesure est la vertu majeure de cette
entretiens avec Fabrice Lardreau qui femme qui entretient un rapport sensuel,
paraissent dans la collection « Versant organique, avec la nature comme avec
intime » consacrée aux écrivains et aux l’écriture ; on le constate en consultant
artistes passionnés par la montagne et ses recettes de cuisine littéraire maison,
par la nature. L’auteure des Derniers à base de produits du terroir et pétrie à
Indiens a beau se considérer comme une la sueur de ses doigts. « Je n’invente pas
188 JUIN 2019
notes de lecture
mais je réinvente, déclare-t-elle, tout est Bernard Plossu dans Lire, écrire. Un
dans le préfixe. Je déplace, je découds, je ouvrage qui ne cesse de s’auto-engendrer
recouds, je transpose, je brouille les pistes pour notre plus grand plaisir. Comme
des patronymes et des toponymes, je pour suggérer l’infini de la lecture, mais
change les corps. » aussi celui des rencontres successives qui
Agrémenté d’une brève anthologie de constituent la déambulation visuelle qui
« lectures montagnardes » (Alexandre nous est proposée – et donc, par exten-
Vialatte, Julien Gracq, Jean Giono, Luc sion, l’infiniment humain qui trouve à
Lang et Philippe Jaccottet) et manifes- s’y déployer.
tement conçu pour l’altitude, ce beau La plupart des clichés donnent en effet
vade-mecum revigore et oxygène l’es- à voir de simples passants, des incon-
prit. › Lucien d’Azay nus, absorbés par le tête-à-tête avec
l’écrit, absents et pourtant intensément
vivants, car pris sur le vif. Il faut sou-
Lire, écrire, de Bernard Plossu et ligner combien tous ces visages de lec-
Bernard Noël, Éditions Yellow Now, teurs saisis par Bernard Plossu sont des
96 p., 14 € visages heureux. Quand par hasard ils
se rendent compte de la présence du
C’est le paradoxe de la photographie : photographe, le regard qu’ils lui lancent
son essence réside en totalité dans son est un regard à peine étonné et presque
apparence. Chez Bernard Plossu, cette fraternel. La bienveillance de ce regard
apparence prend un caractère nettement répond à la bienveillance de l’objectif
littéraire. Au point qu’on pourrait dire à de Plossu. Ce recueillement qui est le
son sujet, paraphrasant Jacques Derrida leur, et qui est à la base de toute culture,
(« Le spectral est l’essence de la photo- comme une sorte de prière laïque, fait
graphie ») : le scriptural est l’essence de sa écho à la concentration du photographe
photographie. au moment de saisir l’instant miracu-
Aussi la photographie plosséenne récon- leux, d’en recueillir et d’en fixer à jamais
cilie-t-elle l’écriture et la lecture, qui sont la trace. Ce sont deux modes identiques
ordinairement dissociées. Elle atteint en d’habiter le monde. › Didier Dantal
cela une espèce de perfection. Une per-
fection d’ordre aphoristique. Bernard
Noël le note dans sa lumineuse préface : En attendant Eden, d’Elliot
« Bernard Plossu n’a ni le temps de lire ni Ackerman, traduit par Jacques
celui d’écrire, et pourtant il fait les deux Mailhos, Gallmeister, 160 p.,
dans le clic qui fixe sa vision d’un frag- 20,60 €
ment du monde et, ce faisant, il l’écrit
dans le temps même où il la lit. » Depuis trois ans, le caporal Eden, revenu
Ce jeu de mise en abyme définit dou- gravement brûlé d’Irak, gît inconscient
blement l’écriture photographique de sur son lit d’hôpital à San Antonio. Son
JUIN 2019 189
notes de lecture
Humvee a roulé sur une mine, sur une Itinéraire d’un singe amoureux,
route de la vallée du Hamrin. Eden n’a d’Amitava Kumar, traduit par
pas eu le temps de connaître sa fille. Son Maxime Shelledy, Gallimard, 350 p.,
épouse, Mary, a accouché quelques mois 22 €
après qu’il soit arrivé à l’hôpital. Elle
n’ose pas s’éloigner de lui. Elle attend. New York au début des années quatre-
Elle attend qu’il vive ou qu’il meure. vingt-dix. Kailash a quitté son Inde
Quand elle décide de passer Noël en natale pour préparer sa thèse à Colum-
famille, Eden fait un arrêt cardiaque et bia. Il aime la littérature, les femmes, la
un AVC. Mary revient précipitamment. politique. La guerre du Golfe menace
L’histoire nous est racontée par le meil- d’éclater, le corps des femmes brûle entre
leur ami d’Eden, mort en Irak. Celui ses doigts, son professeur de sciences
qui est vivant ne peut pas parler alors politiques, militant, lui ouvre d’autres
celui qui est mort prend la parole. Il voies à suivre. Le narrateur, double plus
s’agit aussi d’une histoire d’amitié. ou moins lointain de l’auteur, raconte ses
Le style est compact et les sentiments premières années et ses premières amours
complexes. En attendant Eden est le aux États-Unis. Non sans culpabilité, il
portrait d’un couple. Qui a trompé qui ? a abandonné sa famille, sa patrie et sa
Mary en tombant enceinte, Eden en langue maternelle en quête d’un bonheur
repartant à la guerre ? Elliot Ackerman neuf. L’écrivain indo-américain Amitava
raconte les cœurs désaccordés. Enfermé Kumar a écrit un roman politique sur
dans son propre corps, Eden souffre. Il l’identité et un roman initiatique sur
fait des cauchemars, où il se sent envahi l’amour. Itinéraire d’un singe amoureux se
par des blattes. Un jour, il sort de sa nuit situe entre fiction et réalité.
pour communiquer. Autour de lui, le Kailash désire être aimé et il rêve d’un
flot des infirmiers et la présence de son foyer. Il tombe amoureux de Jennifer
épouse. Il a quelque chose à leur dire. puis de Nina. Il aime les femmes intelli-
Sont-ils prêts à l’entendre ? gentes et cultivées. Nina comble tous ses
Elliot Ackerman, vétéran du corps des désirs mais le couple se dispute de plus
Marines qui a effectué cinq missions en en plus. De mensonge en mensonge, de
Afghanistan et en Irak, parle de fidélité crise de jalousie en crise de jalousie, ils
et de trahison. En attendant Eden est un se séparent. Le narrateur écrit : « Il n’y
œuvre courte , une épure. Un roman sur a pas d’amour plus réel que celui dont
la guerre et sur l’intimité. L’histoire est on fait l’expérience après une rupture. »
composée d’images simples et fortes. Il échoue à lier engagement politique et
Une petite fille fait ses premiers pas sur vie amoureuse. Il voulait être amoureux
le linoléum des couloirs du centre des mais réussit simplement à écrire une
grands brûlés. Elle y apprend à vivre. histoire sur le désir amoureux.
› Marie-Laure Delorme Le Bouddha de banlieue d’Hanif Kureishi
est publié l’année même de l’arrivée de
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notes de lecture
Kailash aux États-Unis. Le romanier bri- Blake, John Constable) sans oublier
tannico-pakistanais y parle d’une Angle- l’architecture, qu’il traite dans les cha-
terre fonctionnant à « la race, la classe, la pitres « L’Angleterre perpendiculaire » et
baise et la farce ». Kailash pourrait écrire « L’Angleterre pittoresque » – rappelons
les mêmes mots concernant sa vie aux que Pevsner est l’auteur du classique
États-Unis. Il met le sexe et la politique Génie de l’architecture européenne, qui
au centre de tout. Les semaines, les mois, remporta jadis un grand succès. Il est
les années passent, mais il ne trouve pas sa piquant de penser que cet intellectuel né
place en Amérique. Il est définitivement à Leipzig en 1902, disciple de Heinrich
écartelé entre deux mondes. Un profes- Wölfflin, se soit à ce point passionné
seur lui posera un jour cette question : pour un certain type d’art et compose
qu’est-ce qu’on emporte de soi, lorsqu’on cette étude consacrée à l’Englishness
part loin de soi ? › Marie-Laure Delorme of English art. Qu’importe si des pans
entiers sont à peine traités, voire car-
rément oubliés, les préraphaélites par
Pourquoi l’art anglais est-il exemple ou les artistes de Bloomsbury
anglais ?, de Nikolaus Pevsner, (Duncan Grant), on retrouve une quin-
traduit par Lucien d’Azay, préface tessence de ce qui fait l’Angleterre, des
de Frédéric Ogée, Klincksieck, anciennes cathédrales (Salisbury) aux
228 p., 23 € récents bâtiments d’après-guerre qui
ont modifié le paysage urbain. Si le ton
Voici un essai comme nous n’avons plus du livre paraît aujourd’hui décalé, tant
l’habitude d’en lire. Cantonner l’art à les approches ont changé en une soixan-
une aire géographique déterminée sans taine d’années, servi par une élégante
tomber dans une approche restrictive traduction de Lucien d’Azay, il conserve
correspond à une gageure. Nikolaus un charme indéniable qui nous fait
Pevsner en était très conscient : « La géo- approcher de ce mystère anglais si diffi-
graphie de l’art n’est en aucune façon cile à percer. › Charles Ficat
un nationalisme en acte. » Dans quelle
mesure un caractère national s’exprime-
t-il dans les productions artistiques ? À La Vie vagabonde. Carnets de
propos de l’art anglais – et non britan- route, 1960-2010, de Lawrence
nique –, l’historien de l’art d’origine Ferlinghetti, traduit par Nicolas
allemande expatrié au Royaume-Uni Richard, édition établie par Giada
a tenté de répondre. Son livre est issu Diano et Matthew Gleeson, Seuil,
d’une série de conférences prononcées à 608 p., 25 €
la BBC en octobre et novembre 1955
et s’arrête sur quelques grands moments La parution de cet imposant volume
spécifiques de l’art anglais (William coïncide avec le centenaire de Lawrence
Hogarth, Joshua Reynolds, William Ferlinghetti, qui a survécu à toutes
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notes de lecture
les tempêtes des XXe et XXIe siècles regorge de rencontres avec des amis et
et à toutes les révolutions poétiques. complices : Jack Kerouac bien sûr, Allen
Personnagelégendaire de la Beat Gene- Ginsberg (dont il apprend la mort le
ration, il a remporté un succès excep- en avril 1997 : « Allen avait créé tout
tionnel avec le recueil A Coney Island un monde de poésie autour de lui. À sa
of the Mind (1958), écoulé à plus mort, tout le monde a été en deuil. On a
d’un million d’exemplaires à travers le tous pleuré. Moi aussi »), sans oublier le
monde. Co-fondateur de la librairie regretté George Whitman, le fondateur
City Lights à San Francisco et de la mai- de la librairie Shakespeare and Company,
son d’édition du même nom, il ne s’est à qui le liait une longue et fidèle amitié.
pas contenté de prospérer dans la baie Belle surprise que cette Vie vagabonde,
californienne. Au contraire, il a même vouée à la poésie, à l’ouverture et à la
pas mal bourlingué à travers la planète. liberté. › Charles Ficat
Il nous livre des éclats de ses journaux de
voyages, qui s’étendent de 1960 à 2010.
De tous les écrivains beat, Ferlinghetti est Poèmes, de Gerard Manley
probablement celui qui a le plus d’affini- Hopkins, traduit par Bruno Gaurier,
tés avec l’Europe, par ses origines fami- Cerf, 400 p., 25 €
liales, ainsi qu’une partie de son enfance
passée en Alsace. Plus tard il est venu Avec le bienheureux cardinal Newman
étudier à la Sorbonne. D’où ses échanges (1801-1890), Gerard Manley Hopkins
avec la France qui n’ont pas cessé. (1844-1889) est la grande figure du
Ces notes n’étaient pas destinées à être catholicisme anglais de l’ère victorienne,
publiées. On est surpris de constater sous la poussée de ce que l’on nomme
à quel point elles sont parfois rédigées le mouvement d’Oxford. C’est d’ailleurs
avec soin, sans rien perdre de leur fraî- le premier, lui-même converti en 1845,
cheur et de leur spontanéité. Ferlin- qui accueille le second dans l’Église
ghetti voyage beaucoup aux États-Unis : romaine en 1866. Deux ans plus tard, il
avec lui on traverse nombre d’États entre dans la Compagnie de Jésus, puis
(Washington, Arizona, Massachussets, est ordonné prêtre. Le grand G.K. Ches-
Floride…). L’Amérique latine n’est pas terton, au début du siècle suivant, suivra
en reste : Cuba bien sûr, le Mexique, ce même mouvement de conversion.
le Nicaragua… En 1967, il passe deux L’œuvre poétique de Hopkins est évi-
mois en URSS, découvre la grande demment inséparable de ce caractère
plaine de Sibérie (« C’est comme la mer. religieux et, comme celle de son ami
Trop vaste pour qu’on puisse écrire sur Coventry Patmore, elle se nourrit des
le sujet »). Et puis bien sûr l’Europe, où sources bibliques, loin de tout roman-
il revient fréquemment : la France, le tisme ou idéalisme. La profonde ori-
Portugal, l’Espagne, l’Italie… ginalité, y compris formelle, de cette
Illustré de dessins et de poèmes, le livre poésie – mais il faut aussi évoquer les
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notes de lecture
lettres et les fragments du Journal – nous quelques principes fondamentaux de
entraîne loin de toute naïveté sucrée et prudence ou, même, de cohérence. Éric
bien-pensante. Pascal n’est pas loin, avec de La Maisonneuve, général de division
une lutte âpre contre cet « appétit du familier de la Chine (il a même ensei-
désespoir » dont parlait Pierre Leyris, gné à l’Institut de diplomatie de Pékin
l’un de ses premiers traducteurs ; il faut de 2004 à 2014), nous fait partager les
aussi citer, pour ses introducteurs en défis que le président Xi Jinping a déjà
France, Georges Cattaui, Jean-Georges commencé à relever, dans un ouvrage
Ritz, René Gallet et Jean Mambrino. clairement documenté et de lecture très
Que l’on songe, parmi d’autres, à son agréable.
extraordinaire poème sur le naufrage du L’auteur, presque à rebours du senti-
Deutschland – qui eut lieu durant l’hiver ment dominant, se veut résolument
1875 à l’embouchure de la Tamise, où confiant dans la capacité des Chinois
cinq religieuses allemandes franciscaines à traiter leurs nombreux défis ; ils ont à
se noyèrent – ou aux derniers « Sonnets faire face, notamment, à une démogra-
terribles »… Pierre Leyris parla justement phie désormais déséquilibrée et doivent
de « psaumes modernes ». La mélodie du surmonter la contradiction entre un
poème participe de son sens, s’appuyant capitalisme étatique baroque et un
sur ce « rythme abrupt » (sprung rhythm) régime à nouveau très autoritaire.
qu’il cultiva, tout en conservant un sens Éric de La Maisonneuve observe avec
aigu de la nature, avec, par exemple, le admiration le passage au pouvoir de
soir venu, cette « pourpre-prune pom- Deng Xiaoping, qui sut s’écarter réso-
melée » du ciel. lument de l’utopie révolutionnaire et
La nouvelle traduction de Bruno Gaurier, accorda la priorité à l’économie.
dans une belle édition bilingue, offre, Cependant, après la crise financière de
avec sa préface, ses notes et sa chrono 2008-2009 qui fit douter d’une mon-
logie, une vision renouvelée de Hop- dialisation reposant sur un modèle
kins. De fait, chaque traduction peut se occidental, les Chinois décidèrent de
discuter. Elle n’en donne pas moins une « jouer leur jeu », singulier, afin de ne
intelligence qui enrichit et actualise notre plus être amarrés à un système tiers. Le
lecture. › Patrick Kéchichian Parti communiste – qui concentre tou-
jours le pouvoir en Chine – en profita
pour effectuer un redressement idéolo-
Les Défis chinois. La révolution Xi gique mêlant maoïsme, confucianisme
Jinping, d’Éric de La Maisonneuve, et légisme que Xi Jinping entreprit
Éditions du Rocher, 344 p., 19,90 € d’accompagner.
Le Parti sait qu’il joue sa survie dans une
La Chine n’a pas pu construire l’ascen- transition délicate d’une longue période
sion fulgurante qu’elle a connue depuis d’investissements d’infrastructures et de
une vingtaine d’années sans malmener croissance par la demande extérieure
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notes de lecture
vers un développement de la consom- puissance ascendante (comme la Chine)
mation interne, seul moyen de résorber conteste la suprématie d’une puissance
les profondes inégalités sociales. jusque-là dominante (les États-Unis).
Ces contraintes internes considérables › Jean-Pierre Listre
commandent, en fait, la politique exté-
rieure de la Chine : elle ne peut surmon-
ter une telle situation de rupture qu’en Une île si tranquille, de Jean-Pierre
s’insérant dans un monde ouvert et Lefebvre, Héloïse d’Ormesson,
multilatéral. 256 p., 18 €
Et l’auteur veut espérer que l’Europe
puisse jouer un rôle de modérateur Germaniste reconnu, spécialiste de Höl-
entre la Chine et les États-Unis, qui derlin et de Hegel, traducteur de Stefan
mènent des négociations d’une très Zweig et de Franz Kafka (on lui doit
grande fermeté avec elle, tout en reje- dans la « Bibliothèque de la Pléiade »
tant méthodiquement tous les accords deux volumes de l’auteur de La Confu-
multilatéraux qui tentaient d’organiser sion des sentiments, et deux de celui
le monde depuis des décennies. du Procès), Jean-Pierre Lefebvre n’en
Mais l’Europe n’est décidément pas en semble pas moins amateur de romans
ordre de marche et la Chine a pris l’ini- policiers anglo-saxons. Tout commence
tiative de mettre en œuvre le projet pha- par une situation qui rappelle les Dix
raonique « une route, une ceinture », petits nègres d’Agatha Christie : une île,
destiné au renforcement des échanges un enterrement suivi d’un crime, puis
internationaux. Elle ne chercherait là une tempête qui empêche toute entrée
qu’à protéger, à tout prix, ses corridors et toute échappée. Vingt ans après
d’approvisionnement, nécessaires à la avoir quitté Formentera (dite la petite
poursuite d’une expansion économique Pitiuse), le gendarme français Clet Pos-
interne soutenue, seule garante de la tec revient assister à la mise en terre
paix sociale. de son beau-frère, ex-commandant de
Malheureusement, on peut craindre que la police locale. Sa femme Pia, pour-
le monde extérieur se méprenne sur les tant native des lieux, n’assiste pas aux
intentions de la Chine et soit de moins obsèques. Et alors que Postec s’apprête
en moins disposé à faire les efforts néces- à rentrer en France après les funérailles,
saires pour la comprendre. une tempête coupe toutes les liaisons et
Alors la Chine aura-t-elle le temps et les isole l’île. Un bateau s’échoue, tandis
moyens de combiner un projet interne qu’une mer déchaînée dépose le corps
de rééquilibrage social et un destin d’une femme au pied des falaises. Sur
mondial raisonnable ? Ce pari redou- le bras de la victime, Rosa Wilf, un
table est à l’évidence inédit et son échec numéro tatoué de déportée des camps
pourrait conduire au funeste « piège de nazis ; des ecchymoses mal placées, des
Thucydide », qui se referme lorsqu’une paupières restées ouvertes et surtout une
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notes de lecture
chute insolite : il n’en faut pas plus pour
que Postec, cloué sur place par la météo,
décide de mener son enquête parallèle.
Et c’est ainsi que d’Agatha Christie, Une
île si tranquille de Jean-Pierre Lefebvre
s’en va flirter avec des thèmes chers à
Philippe Kerr dans La Trilogie berli-
noise… On le comprendra assez vite : à
travers une intrigue policière intimiste
(pour quelles raisons Pia refuse-t-elle de
revenir sur l’île ? quels liens unissaient la
noyée au beau-père du héros ?), ce sont
des magouilles politiques et des spécula-
tions immobilières qui sont au cœur du
récit. Et si l’on peut regretter un rythme
un peu lent dans les premiers chapitres,
quelques pistes trop vite abandonnées et
quelques ficelles un peu épaisses, le pari
est réussi : grâce à Postec, personnage
mystérieux, hanté, angoissé. Grâce à la
petite Pitiuse et à sa beauté, magnifique-
ment évoquées. › Isabelle Lortholary
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196 JUIN 2019