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Les Contes de Canterbury

cuentos de canterbury

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Les contes de Canterbury

Geoffrey Chaucer

Félix Alcan, Paris, 1908


AVERTISSEMENT
Les traducteurs ont adopté les règles suivantes :
1° Emploi du texte des Contes de Canterbury, publié par Mr. W. W. Skeat dans son
Student’s Chaucer (Oxford Clarendon Press, 1895), le meilleur texte existant, presque
définitif. Ce texte a été suivi fidèlement, mais non servilement, et les traducteurs ont cru
devoir s’en séparer, en de très rares occasions, surtout en ce qui concerne la ponctuation
adoptée par le critique. Ils ont en revanche rigoureusement reproduit l’ordre et le
numérotage des vers ; ils ont adopté la même division en groupes de ce poème inachevé et
fragmentaire, chaque groupe étant formé des récits qui se suivent sans interruption ; où il y
a cassure, commence un groupe nouveau. Grâce à cette conformité avec le Student’s
Chaucer (et aussi avec le Globe Chaucer, semblablement divisé), les lecteurs soucieux de
comparer le français avec l’original pourront se reporter aisément au texte anglais.
Les traducteurs adressent à Mr. Skeat et à la Clarendon Press leurs remerciements pour la
courtoisie avec laquelle ils ont été autorisés par eux à faire usage de l’édition susdite.
2° Notes réduites au strict nécessaire et uniquement consacrées à l’explication des
difficultés de sens (allusions obscures, coutumes locales et anciennes, termes vieillis, etc.)
ou encore à l’indication des sources auxquelles Chaucer a puisé. Pour l’établissement de
ces notes, l’édition en 6 volumes des œuvres de Chaucer, publiée par Mr. Skeat (Oxford,
1894), a fourni les plus précieux éléments.
3° Traduction linéaire, vers pour vers, d’où un style sans doute moins coulant, mais en
revanche plus fidèle et peut-être plus savoureux, moins de disparates aussi dans un
ensemble où plusieurs mains collaborent. Quelques faciles archaïsmes de tours et de mots
ont été généralement conservés en vue de rappeler l’âge du poème et la naïveté d’une
composition primitive. D’autre part, étant donnée la diversité de forme des Contes écrits
par Chaucer, il a paru qu’il n’y aurait nul inconvénient à admettre un peu de cette diversité
dans la traduction elle-même ; sans aucun sacrifice d’exactitude, quelques contes ont été
coulés en lignes parisyllabiques, sans rime : ceux de l’Intendant, du Marinier et de la
Prieure, ainsi que le Prologue de la Femme de Bath.
Les traducteurs seront reconnaissants de toute rectification qui leur sera suggérée. Il était à
peu près impossible d’atteindre du premier coup à une traduction exempte d’erreur.
Depuis l’impression du début du volume, en septembre 1906, un premier essai de révision
a été fait, portant surtout sur le Prologue, partie à la fois la plus étudiée et la plus difficile
du poème. On trouvera à la page 525 les corrections et additions faites depuis
l’impression.
Toutefois la traduction n’est pas uniquement génératrice d’erreurs. Elle force à passer le
sens dans un crible plus sévère que celui du commentateur le plus appliqué. Elle aperçoit
des nuances de termes et des subtilités de logique qui échappent souvent au lecteur de
l’original. Aussi est-il à espérer que, dans le nombre des changements apportés aux
explications courantes (parfois paresseusement admises), il en sera quelques-uns qui
pourront servir à l’interprétation définitive du texte.
L’accueil fait à la première moitié de ce livre permet de croire qu’il vient à son heure et
comble une lacune enfin devenue sensible. Le premier Groupe des Contes, paru en
fascicule dans un numéro supplémentaire de la Revue Germanique, a été honoré par
l’Académie française d’une partie du prix Langlois. Deux articles du regretté professeur
Émile Gebhart, l’un dans le Gaulois du 23 avril 1907, l’autre dans les Débats du 11 mars
1908, attestent l’intérêt avec lequel ce connaisseur consommé de Boccace et des
nouvellistes italiens du xive siècle suivait l’entreprise, en même temps qu’ils témoignent
de son admiration pour le génie original du conteur anglais qui lui était tardivement révélé.
De l’autre côté de la Manche, un chaleureux article de Mr. Cloudesley Brereton, dans
l’Academy du 25 janvier 1908, déclarait la sympathie des Anglais pour l’œuvre en cours.
Il est d’ailleurs difficile de ne pas voir un indice signalé du progrès des études de langues
vivantes chez nous, dans le nombre, la compétence et le zèle des collaborateurs qui se sont
unis spontanément en vue de mener à bien une œuvre longue, délicate, exigeant la
connaissance de la vieille langue anglaise, et toute désintéressée.
La Société pour l’Étude des Langues
et Littératures modernes.
INTRODUCTION
L’œuvre dont la traduction est donnée dans ce volume a déjà été à plus d’une reprise
célébrée chez nous par la critique. En des pages nombreuses et brillantes, tour à tour Taine
et M. Jusserand, pour ne parler que d’eux, ont proclamé que les Contes de Canterbury
étaient non seulement le premier chef-d’œuvre en langue anglaise, mais encore l’un des
poèmes capitaux de l’Europe avant la Renaissance, qu’ils pourraient bien même en être de
tous le plus vivant, le plus varié et le plus réjouissant. Nul des lecteurs de leurs belles
études qui n’ait senti l’attrait du vieux livre dans leurs citations et à travers leurs analyses.
Or c’est un indice curieux (et inquiétant aussi) de notre tournure d’esprit que le manque
persistant d’une version accessible de ces Contes si bien loués. Comme il lui arrive trop
souvent, le public s’est contenté de l’appréciation de l’ouvrage sans réclamer l’ouvrage
même. Il a préféré le jeu d’idées qu’offre une étude littéraire à la lecture directe du livre.
Le poème qu’on lui disait si français d’origine et si admirablement adapté aux goûts
français, est resté lui-même inconnu, sauf du tout petit nombre de ceux qui le pouvaient
lire dans l’anglais du xive siècle. En dehors des citations forcément courtes qu’offraient
les littératures générales, on n’a mis que des bribes à la portée du public, soit dans le livre
d’ailleurs utile de H. Gomont : G. Chaucer, Analyse et Fragments (Nancy, 1847), soit dans
la brochure de la Nouvelle Bibliothèque populaire qui s’intitule à tort Les Contes de
Canterbury. De traduction totale, une seule, si coûteuse et si excentrique qu’elle a passé
inaperçue et qu’elle est presque introuvable ; c’est celle que fit paraître à Londres en 1856-
1857 le Chevalier de Châtelain, — traduction en vers vraiment faciles et pédestres à
l’excès, trop égayés d’un comique involontaire. À témoin ce court spécimen qui
correspond aux vers 23-21 du Prologue général :
La nuit il arriva dans cette hôtellerie
Troupe de pèlerins tous dans leur braverie,
Au nombre de vingt-neuf, gens de tous les états,
De sexes différents et de tous les formats,
Que le hasard avait agglomérés sans doute,
Qui vers Canterbury comme moi faisaient route.
La finesse et l’art de Chaucer ne pouvaient guère transparaître sous ce prosaïsme et ces
impropriétés. Les Contes de Canterbury sont donc restés pour la France un de ces chefs-
d’œuvre qu’on salue de très loin et qu’on ignore. C’est ainsi qu’il manque au lecteur
désintéressé un des livres de jadis qui peuvent le plus pour son amusement ; à l’historien
un tableau unique de la vie populaire du xive siècle ; au littérateur un des plus
remarquables prolongements à l’étranger de notre poésie nationale, et avec cela une œuvre
qui, fondée sur le passé, fait mieux qu’aucune prévoir le progrès de la littérature
européenne.
Il est un autre regret auquel le manque de cette traduction peut justement donner lieu.
Faute de lire les Contes de Canterbury les Français se sont refusé la seule entrée de plain-
pied qui leur fût possible dans la littérature anglaise. Ils ont de ce fait été contraints d’en
escalader sur quelque point les murailles à pic, non sans souffrir certain dommage ni sans
avoir à se plaindre de la fatigue et de la secousse. N’avaient-ils pas négligé le pont jeté sur
le fossé, par où passait la grande route de France en Albion ? Pour qui suit cette large voie
aplanie, la direction parait si claire et l’accès devient si commode ! En pénétrant ainsi dans
la poésie anglaise, nulle impression d’effarement comme en pays perdu. On a la joie de se
retrouver parmi une colonie française qui aurait prospéré outremer, tant l’accueil est
souriant et amical. Sans doute elle a en partie changé son langage, mais les mots indigènes
qu’elle a adoptés sont en somme l’unique obstacle à l’échange immédiat des idées. Ce pas
est à peine franchi que la communion devient parfaite : pensées, sentiments, histoires,
plaisanteries, tours d’esprit et de style, on y retrouve ce qu’on a laissé derrière. On y est
chez soi, avec l’agrément d’être en même temps hors de chez soi ; on y apprend selon des
modes familiers des choses curieuses sur un pays différent. Pas une fois on ne se butte à
l’un de ces exotismes d’âme qui font trébucher l’explorateur. On n’a pas un seul de ces
sursauts en présence d’un état de sensibilité différent qui empêchent avec l’entière
intelligence l’entière sympathie. Nul écrivain anglais ne nous communique au même degré
que Chaucer le sens de cette entente cordiale primitive. Ce n’est certes pas que nous
songions à le revendiquer comme nôtre ; il nous est préférable que ses vers et ses contes
aient essaimé de chez nous pour former au dehors une ruche nouvelle, riche et prolifique.
Ainsi pouvons-nous dans la suite, après avoir séjourné quelque temps auprès de lui, passer
mieux préparés aux autres grands poètes anglais, vrais indigènes ceux-là et parfois très
étrangers à notre esprit, mais qui ont tous été à quelque degré ses élèves, et tous ont salué
en lui le maître et le père.
De ce que rien dans Chaucer ne nous déconcerte, ne concluons point toutefois qu’il n’a
rien à nous apprendre de neuf. Sa nouveauté relativement à nos trouvères est au contraire
extrême. Il est leur disciple, mais un disciple de génie original. Il se distingue d’eux non
en qualité d’étranger mais à titre d’innovateur. Il part d’eux pour tendre la main aux
dramatistes de la Renaissance. Il prend sur nos écrivains du xive siècle la même avance
que prenaient alors les Italiens, mais pour d’autres raisons et d’une autre manière. Ses
Contes de Canterbury résument tout le Moyen Age et portent en germe, quelquefois même
déjà épanouis, les caractères principaux de l’âge moderne.
Le charme et la gaîté des récits apparaîtront assez, nous l’espérons, au lecteur de la
traduction. Le tableau de mœurs dont l’attrait et l’instruction sont surtout dans les détails
du poème perdrait presque toute sa couleur dans un résumé. Les sources où Chaucer a
puisé sont signalées, autant qu’on les connaît, dans les notes mises à chacun des Contes.
Dans ces conditions, il semble que la meilleure préparation à la lecture de l’œuvre consiste
à fixer les aspirations et le dessein de Chaucer en la composant. Comment il a conçu l’idée
de ce poème distinct de tous ceux de ses prédécesseurs, distinct aussi de tous ceux qu’il
avait lui-même écrits ; comment, en puisant à pleines mains dans le trésor d’histoires
courantes, il a pu construire une œuvre toute personnelle et originale où s’aperçoivent
nettement les traits de la littérature à venir, ce sont là les seules indications qui trouveront
place dans les quelques pages de cette préface.

***
En 1386, lorsqu’il se mit à écrire ses Contes de Canterbury, Chaucer avait environ
quarante-six ans. En retournant les yeux, le fils du marchand de vin de Londres pouvait
voir s’étendre une vie déjà longue et singulièrement variée. Ses souvenirs d’enfance lui
parlaient d’un entrepôt au bord de la Tamise, d’un va-et-vient de marchands, de matelots
et de clients. À ces impressions de commerce et d’existence bourgeoise avaient succédé
vers dix-sept ans les élégances de la Cour où il était tour à tour page des enfants
d’Édouard III et valet de chambre du roi lui-même. Il se revoyait entre temps guerroyant
sur les chemins de France, et, prisonnier des Français, se consolant sans doute de ce
déboire en se perfectionnant dans leur langue et en lisant leurs poètes. Par-dessus tout il
chérissait dans sa mémoire le séjour d’une année, en 1372-1373, qu’une mission
diplomatique lui avait permis de faire à Gênes, à Pise et à Florence, dans l’Italie tout
illuminée des rayons de la première Renaissance. Puis le cercle de sa vie s’était refermé —
sauf l’échappée de nouvelles missions qui devaient en 1378 le conduire en Flandre, en
France et en Lombardie, — et depuis douze ans, rentré dans son milieu natal, il habitait
une maison sise dans la tour d’Aldgate, porte fortifiée de la Cité, et il exerçait la charge de
contrôleur des douanes pour le port de Londres. Que de gros livres de comptes le poète
avait en soupirant couverts de son écriture ! Mais voici que cette tâche antipathique lui
était enfin enlevée et que, par faveur royale, il avait obtenu le droit de se faire suppléer
dans ses fonctions. Laissant la besogne à quelque commis il venait de s’installer hors de
Londres, à Greenwich, qui était alors la vraie campagne. Une vie de loisir et d’aisance
s’annonçait pour lui où il pourrait verser dans une grande œuvre la riche moisson d’un
homme qui avait eu l’occasion de s’initier aux pratiques de mainte profession et aux
mœurs des classes les plus diverses de la société anglaise, non sans visiter entre temps les
pays d’Europe les plus féconds alors en nouveautés littéraires et artistiques.
Au cours de cette existence accidentée, où ne manquaient pas non plus les expériences
amoureuses, galanteries de poète et de courtisan, joies et surtout peines de mariage,
Chaucer avait trouvé le temps d’amasser une curieuse érudition. Il avait pris une teinture
de toutes les connaissances alors accessibles ; sans oublier l’alchimie et surtout
l’astrologie. Ses lectures encyclopédiques recouvraient, avec le vaste champ déjà parcouru
par un Jean de Meung, les acquisitions faites depuis près d’un siècle. Déjà considérable
était aussi sa production littéraire. Des milliers de vers et de nombreuses pages de prose
attestaient son activité d’écrivain. Il avait certes le droit d’être fier en songeant à ce qu’il
avait accompli. Grâce à lui plus d’un des livres fameux du temps passé ou des pays du
continent avait été mis en anglais et gardait dans cette langue neuve une beauté de forme
qui rivalisait avec celle des originaux. L’Angleterre lui devait une traduction de la
Consolation de Boëce, une version du Roman de la Rose, une adaptation du roman
poétique de Boccace, Troïle et Cressida. Chaucer avait capté pour en faire offrande à ses
compatriotes les œuvres alors les plus réputées de la latinité, du français et de l’italien. La
variété de ses connaissances et de ses goûts l’avait conduit à traiter tour à tour de religion
et de philosophie, de chevalerie et d’amour. Et il avait su en chaque circonstance adapter
souplement sa forme à la diversité de sa matière. Sa poésie comprenait tout un clavier
allant des virelais et des ballades courtoises aux vastes compositions en stances ou aux
longues suites régulières de distiques. Il excellait également à manier l’octosyllabe léger et
le vers de dix syllabes ou « héroïque ». Il pouvait se dire avec complaisance qu’il avait
sinon créé, du moins transfiguré la versification anglaise. Il l’avait trouvée crue et gauche,
gênée par les exigences de la rime et le laissant voir, peinant pour atteindre à l’expression
du sens, trop heureuse si elle y réussissait et n’osant encore porter plus haut son ambition,
rarement capable de beauté, presque purement mnémotechnique. Très vite il avait
employé le rythme à moduler, la rime à souligner, ses effets de tendresse ou d’humour. Il
n’y aurait pas eu présomption de sa part à se considérer comme le premier artiste véritable
en sa langue.
Toutefois la satisfaction avec laquelle Chaucer pouvait contempler son œuvre accomplie
n’était pas entière et sans mélange. Il avait l’esprit trop critique, trop hostile à l’illusion,
pour ne pas s’avouer qu’il n’avait encore été, avec tous ses dons, qu’un docte et habile
écolier. La grande masse de ses écrits consistait après tout en traductions. Certaines de ces
traductions étaient sans doute plus libres que les autres et il s’était çà et là ménagé des
ouvertures par où exhaler un peu de ses goûts et de ses sentiments personnels. Mais il
n’avait pas fait œuvre vraiment neuve. Peut-être même les changements qu’il s’était
permis à tel poème célèbre, comme à cette histoire d’amour sensuel et d’infidélité
féminine, Troïle et Cressida, tout en manifestant sa puissance propre, avaient-ils mis des
disparates dans un ensemble primitivement harmonieux. Les mœurs anglaises s’y
superposaient plutôt qu’elles ne s’y fondaient à celles de l’Italie. On avait ainsi la
déconcertante inconséquence d’un tableau où un ciel inquiet du pays de Kent serait posé
sur une chaude végétation napolitaine.
Encore, dans ce poème, qui restait son chef-d’œuvre jusqu’ici, Chaucer avait-il conduit
l’entreprise jusqu’au bout. Mais, par deux fois au moins, il avait senti si promptement
l’incompatibilité de son génie naturel avec celui de ses modèles qu’il avait lâché pied
avant de gagner le terme. Tenté par la grande allégorie, selon la mode régnante, il avait
imaginé sa Maison de la Renommée où il dirait la vanité des jugements humains et les
caprices dé la gloire. Il avait débuté avec verve, sur un vaste plan, pour s’arrêter à mi-
chemin, découragé sans doute par ce que les machines de l’œuvre avaient de factice, de
contraire à ses instincts de présentation libre et vivante. Ses lectures de Dante, qui
l’avaient d’abord stimulé, l’avaient bientôt ensuite laissé inquiet et désemparé. Il l’avait
dit. Il s’était senti emporter par un grand aigle jusqu’à la voie lactée d’où la Terre
n’apparaissait plus que comme un point dans l’espace. Invité à s’instruire dans la science
stellaire, il avait confessé la peur que lui donnait pareille altitude, et finalement déclaré
qu’il s’en remettait à des yeux plus puissants que les siens pour lire les signes célestes. Il
s’était séparé de l’aigle avec une révérence narquoise autant qu’admirative, donnant à
entendre en bon réaliste d’Angleterre, comme le devait faire quatre siècles plus tard
Wordsworth, que la haute région raréfiée des abstractions et des rêves ne lui était pas
respirable et que le sol terrestre était son domaine à lui.
Il s’était rapproché de terre, en effet, dans le dernier poème qu’il eût composé depuis lors,
sa Légende des Femmes exemplaires, gracieux et tendre sujet où, en expiation des
sarcasmes qu’il avait préalablement décochés à l’amour et à la femme, il se proposait de
canoniser — d’après Ovide et Boccace — les grandes amantes tragiques de la mythologie
et de l’histoire qui furent les martyres de Cupidon, les victimes de la trahison de l’homme.
Comme toujours il se lança de grand cœur dans ce martyrologe pour souffrir bientôt de ce
que la kyrielle avait de partial et de monotone. Il se lassait de cette unique corde élégiaque
sur laquelle il avait à frapper. Il y fallait un tempérament exclusif d’idéaliste, alors que son
sens vif de la réalité le ramenait, malgré qu’il en eût, à la pensée des femmes diverses,
inégales, capables de bien ou de mal. Un irrésistible sourire lui venait de place en place
déchirant l’illusion qu’il avait pour tâche de créer. Et voici que ce poème encore s’arrêtait
avant sa conclusion, que l’auteur s’en détournait avec une sorte d’écœurement, trop
conscient de son parti pris, et aspirant après un thème qui lui permît de faire tourner
devant les yeux, librement, les aspects changeants et contradictoires de la vie réelle.
Cependant l’âge venait pour lui. Il était temps qu’il mît la main sur un sujet apparenté à
son génie et conforme à son expérience. Sans quoi il n’aurait été qu’un pionnier pour les
poètes anglais à venir mais n’aurait lui-même rien laissé qui portât vraiment son
empreinte. Ses succès incomplets, ses ébauches, ses découragements mêmes, lui avaient
heureusement révélé, avec sa nature, le caractère de l’œuvre personnelle qu’il était fait
pour créer. Il ne s’agissait plus d’un simple remaniement de livre étranger. Ce ne serait
non plus ni une allégorie, ni une idéalisation à outrance. Ce serait avant tout un poème
d’observation et de diversité.
Mais, au fait, pourquoi rejeter dédaigneusement tout ce qu’il avait déjà traduit ou inventé ?
Parmi les œuvres de courte haleine que contenaient ses manuscrits, il en était plusieurs qui
pouvaient, prises à part, lui paraître bien étroites, étant l’émanation chacune de quelque
heure exclusive de sa vie, celle-ci écrite dans un jour de piété, celle-là de romanesque,
cette autre de gauloiserie. Mais, réunies, ne composaient-elles pas déjà un curieux
ensemble dont la monotonie était bien le moindre défaut ? Il y avait là une histoire de
Grisélidis traduite en stances de la prose latine de Pétrarque, qu’il avait peut-être entendu
lire à l’humaniste lui-même à Padoue, — et c’était sans doute une exaltation
quintessenciée de la patience féminine, d’un sentimentalisme sans défaillance ; — mais il
y avait aussi un monologue de certaine commère de Bath qui en était bien la contre-partie
comique la plus tranchante ; tout le bien comme tout le mal qui peut être pensé ou dit de la
femme tenait dans ces deux poèmes antithétiques. Chaucer trouvait encore dans ses tiroirs,
mises par lui en anglais, des parties de sermons sur la pénitence et sur les sept péchés
capitaux, une pieuse homélie en vers sur la vie de sainte Cécile, un conte moral en prose
sur les vertus de dame Prudence, scolastique épouse de Mellibée, traduit d’Albertano de
Brescia à travers Jean de Meung. En regard de ces ouvrages édifiants, il possédait à n’en
pas douter plus d’un fabliau salé. Il avait aussi l’ébauche d’un roman de chevalerie sur la
rivalité de Palamon et d’Arcite, tiré de la Thésèide de Boccace et l’adaptation rimée d’une
allégorie de Nicolas Trivet sur les épreuves de dame Constance, laquelle figurait le
christianisme. Et quoi encore ? Nous pouvons plutôt conjecturer que donner précisément
et complètement la liste des écrits qu’il avait dès 1386 achevés ou commencés. D’ailleurs
il se sentait très capable d’ajouter presque indéfiniment à la série de ces compositions aux
tons variés. S’il pouvait trouver le moyen de combiner ces contraires, il aurait atteint pour
la première fois l’équilibre que réclamait son intelligence. Ainsi présenterait-il une vision
mobile et contrastée, partant vraie, de la nature humaine. Combien serait neuf un recueil
vaste qui pourrait associer de façon naturelle ces extrêmes, dans le sein complaisant
duquel se placeraient sans effort le fabliau auprès du conte sentimental, le récit pieux à
côté du roman chevaleresque, le sermon en face du dit satirique ! Et comme cela
s’accorderait mieux avec sa nature, lui qui avait toutes ces humeurs à tour de rôle, et
aucune de façon stable, de mettre au monde l’œuvre composite où il se manifesterait,
selon les pages, lyrique, épique, conteur tendre, conteur leste, plein de poésie, ou de
sentiment, ou d’humour, ou de jovialité !
Or le Moyen Age avait produit, — et Chaucer les connaissait bien, — de longues séries
d’histoires, inspirées de l’Orient, comme les Gesta Romanorum ou le Roman des Sept
Sages. Si Chaucer ne semble pas avoir jamais eu entre les mains ce merveilleux
Décaméron où Boccace venait de renouveler le genre en faisant de ses cent nouvelles un
tableau vivant de la société florentine, il n’ignorait pas que, tout près de lui, son ami
Gower venait d’écrire sa Confessio Amantis, où mainte compilation antérieure était mise à
contribution. Mais, dans ces recueils, si le nombre et la diversité des histoires étaient
partout, la variété des tons ne se trouvait nulle part. Nul ne s’était encore avisé de chercher
à rompre l’inévitable monotonie de toute série de contes, même excellemment contés, qui
sortent directement, du premier au dernier, des lèvres du poète, ou qui n’ont au mieux pour
intermédiaires entre lui et le lecteur que des personnages irréels ou identiques, et en
somme médiocrement existants. Il s’agissait pour Chaucer d’interposer entre lui et ses
lecteurs des conteurs nombreux et distincts dont chacun aurait son individualité bien
marquée. C’est alors que lui vint l’idée si simple et pourtant si neuve d’un pèlerinage où
seraient réunis gens de toutes conditions. Depuis le printemps de 1385 il vivait, dans son
logis de Greenwich, sur le chemin des pèlerins incessamment attirés de tous les comtés
d’Angleterre vers le sanctuaire du martyr Thomas Becket, à Canterbury. Il avait eu mainte
occasion de voir défiler ces cavalcades panachées où hommes et femmes, chevaliers et
bourgeois, artisans et clercs, ecclésiastiques de tout ordre et de tout degré, se confondaient
dans une camaraderie momentanée. Peut-être s’était-il lui-même, un beau jour, mû par la
dévotion ou par la simple curiosité, joint à quelqu’une de ces troupes. L’idée trouvée,
l’œuvre allait de soi : il n’y avait qu’à décrire ces pèlerins en donnant à chacun, avec les
insignes de sa condition, ses traits individuels, puis qu’à placer dans chaque bouche des
contes appropriés.

***

La galerie des portraits qui mène aux contes est la seule partie de l’édifice qui ait été
achevée définitivement, ou presque définitivement. Les vingt-neuf compagnons de route
de Chaucer y figurent fixés en des traits et des couleurs que les années n’ont fait, semble-t-
il, qu’aviver. Par une réussite sans égale il a pu, tout en paraissant énumérer, une à une et
sans ordre, des figures rassemblées par le hasard, peindre un large tableau de la société
contemporaine. Sauf la royauté et la haute noblesse d’une part, de l’autre la canaille, ces
deux extrêmes que la vraisemblance excluait du pèlerinage, il a représenté en raccourci
presque toute la nation anglaise de son temps.
Ils sont là une trentaine appartenant aux professions les plus dissemblables. Le Chevalier
avec son fils l’Écuyer et le Yeoman, ou valet d’armes de ce dernier, figurent les gens de
guerre. Un Médecin, un Homme de loi, un Clerc d’Oxford et le poète en personne,
donnent un aperçu des professions libérales. L’agriculture est représentée par un
Laboureur, un Meunier, l’Intendant d’un seigneur, un Franklin ou franc-tenancier; le
commerce, par un Marchand et un Marin ; les industries par une Drapière de Bath, un
Mercier, un Charpentier, un Tisserand, un Teinturier, un Tapissier ; les métiers de bouche
par l’Économe d’un collège de légistes, par un Cuisinier ou traiteur et par l’aubergiste du
Tabard, guide jovial et fort en gueule de la bande pèlerine. Le clergé séculier a son bon
Curé de village et son odieux Semoneur ou huissier de tribunal ecclésiastique, auxquels
viendra s’adjoindre en cours de route un Chanoine adonné à l’alchimie. Les ordres
monastiques sont largement pourvus : riche Moine bénédictin, Prieure avec Nonne
chapelaine, Frère mendiant ; non loin de ces religieux rôde l’équivoque Marchand de
pardons.
Nul doute que Chaucer, en quête de conteurs distincts, ne se soit d’abord avisé de cette
différenciation là plus facile et la plus nette qui consiste dans le contraste des professions.
Cela fait — et faisait surtout alors —une bigarrure de couleurs et de costumes dont l’œil
est saisi d’emblée, une suite d’habitudes et de tendances que l’esprit entend à demi-mot. Il
suffisait de noter les traits génériques, les caractères moyens de chaque métier, pour
obtenir déjà des portraits fortement accusés et qui ne risquaient pas d’être confondus. Plus
d’une fois le poète s’en tient à un simple relevé des indices professionnels : c’est le cas de
son Yeoman, de son Marchand, de son Marin, de ses cinq Artisans, membres d’une
corporation, de son Homme de loi et de son Médecin. Néanmoins il va souvent au delà ;
ces signes de métier qu’il n’omet jamais, et qui donnent à tous les pèlerins une généralité
par quoi ils sont vraiment représentatifs, il lui arrive de les resserrer et de les diriger en
inclinant soit à l’idéalisation, soit à la satire. Aussi vrai que son Chevalier est le parangon
des preux, que son Curé de village est le modèle des bons pasteurs, que son Clerc
d’Oxford est le type de l’amour désintéressé de l’étude, — inversement son Moine, son
Frère, son Semoneur, son Pardonneur, rassemblent les traits les moins estimables de leurs
congénères. Parfois aussi une généralisation d’une autre espèce vient croiser et enrichir
celle du simple métier : l’Écuyer est en même temps la Jeunesse ; le Laboureur est encore
la Charité parfaite chez les humbles ; la Drapière de Bath est du même coup l’essence de
la satire contre la femme. Enfin il ne s’en tient pas là ; il vivifie et rajeunit les descriptions
convenues ou les généralisations antérieures en ajoutant des détails que lui fournit
l’observation directe. Il superpose les traits individuels aux génériques ; il donne, même
quand il peint le type, l’impression de peindre une personne unique, rencontrée par hasard.
Ainsi va-t-il de son Meunier, de son Intendant, de la plupart de ses Ecclésiastiques, de son
Aubergiste du Tabard, et surtout de ses deux femmes, la Prieure et la Bourgeoise de Batb.
Cette combinaison des divers éléments est chez lui d’un dosage variable, extrêmement
adroit sans qu’il y paraisse. Un peu plus de généralité, et ce serait le symbole figé,
l’abstraction froide ; un peu plus de traits purement individuels, et ce serait la confusion
où l’esprit s’égare faute de points de repère.
La vraisemblance est d’autant mieux obtenue que nulle trace d’effort ou de composition
ne se révèle :
Ses nonchalances sont ses plus grands artifices.
Les détails semblent se succéder au petit bonheur : les traits de costume ou d’équipement
alternent avec les notations de caractère ou de moralité. Cela paraît à peine trié et ordonné.
Ajoutez que la naïveté des procédés rappelle sans cesse celle des peintres primitifs, par je
ne sais quel air de gaucherie, par la raideur inexperte de certains contours, par une
insistance sur des minuties qui fait d’abord sourire, par la recherche des couleurs vives et
en même temps par l’unique emploi des teintes plates à l’exclusion des tons dégradés. La
présentation des pèlerins est faite avec une simplicité monotone dont le plus rude artiste ne
se contenterait pas aujourd’hui. Un à un, en des cadres rangés à égale distance l’un de
l’autre, placés sur le même plan, et tous à la même hauteur, ils nous regardent tous de face.
Les seules diversités extérieures consistent en deux toiles laissées vides (peut-être
provisoirement) avec les noms seuls écrits au bas, celui de la Nonne qui sert de chapelaine
à la Prieure, et celui du prêtre qui l’accompagne [1]; ou bien encore en la réunion dans un
même cadre des cinq artisans de la Cité, auxquels le poète n’a pas cru devoir consacrer de
portraits séparés.
L’art, qui s’est abstenu d’intervenir dans la présentation et dans le groupement, semble
s’être tout entier réservé pour peindre avec une application extrême tel objet ou emblème
particulier qui, tout secondaire qu’il soit, fera saillie pour le regard et se fixera dans la
mémoire. Voyez le vêtement du jeune Écuyer « tout brodé, comme serait une prairie, de
fraîches fleurs blanches et rouges », et près de lui le forestier qui le sert, en veste et
chaperon verts. Sur la blanche robe de la Prieure avec quel relief se détache, entourant la
manche, ce chapelet de corail dont les dizaines sont marquées par de gros grains verts et
au bout duquel pend un bijou d’or ! Quel saisissant contraste fait sur le teint sanguin du
Franklin sa barbe blanche comme une pâquerette ! Comme elles nous frappent l’œil, les
chausses de fine écarlate rouge si bien-tirées que porte la Bourgeoise de Bath, ou encore la
chevelure d’un jaune cireux du Pardonneur qui lui tombe comme un écheveau de filasse
sur les épaules !
Des teintes plus calmes et plus amorties ne manquent pas non plus, aidant par le contraste
à éclater les couleurs crues qui sont dans leur voisinage et témoignant mieux encore que
celles-ci peut-être des intentions du coloriste : la casaque de futaine du preux et modeste
Chevalier, toute roui liée par sa cotte de mailles ; le manteau râpé du pauvre Clerc ; l’habit
grisâtre de l’Homme de loi ; le sourcot gris bleu du sec Intendant, et, plus saisissante
encore, l’absence de toute notation de costume et de couleur dans le portrait du bon Curé
que nous avons loisir d’imaginer éclairé par la seule lumière de ses yeux évangéliques.
C’est presque tout le Prologue qu’il faudrait citer en exemple de ces détails concrets par
lesquels s’évoque une physionomie. Les caractères moraux essentiels sont mis en relief
avec la même apparente simplicité, la même sûreté réelle de moyens que les couleurs ou
les pièces de costume révélatrices. Simples renseignements biographiques, anecdotes
suggestives, traits de métier et traits individuels, vers qui résument une nature, tout cela se
combine ingénument en un ensemble qui fait saillie, qui a des contours nets et vigoureux,
sans tremblement d’atmosphère, et qui ne s’oublie pas. Et la pensée retourne de nouveau à
ces portraitistes primitifs vers lesquels nous allons d’abord avec l’indulgence supérieure
de la maturité pour l’enfance, mais dont l’art se manifeste à la longue si consciencieux, si
exact, si pénétrant jusqu’à l’âme aussi, qu’on se demande parfois si tous les progrès de la
peinture n’ont pas depuis consisté en des adresses extérieures et des subtilités dont l’effet
n’aurait été que d’éliminer ou d’obscurcir l’essentiel.
Chaucer a donc pu rivaliser avec le peintre. Ses portraits nous tiennent lieu d’enluminures
; la lecture de son Prologue écarte le regret de n’avoir pas ses pèlerins exposés en une
galerie par un maître du temps. Mais le poète a des ressources refusées au peintre ; il
dispose des sons comme des couleurs. Chaucer use de cet avantage avec un égal bonheur.
Il nous fait entendre les grelots qui, à la bride du beau cheval brun monté par le Moine,
tintent au vent siffleur « aussi clair et aussi fort que la cloche d’une chapelle ». Il saisit le
joli zézaiement maniéré sur les lèvres du Frère, la petite voix de chèvre du Pardonneur, les
trois ou quatre termes latins que le grossier Semoneur exhale avec son haleine qui sent le
poireau, l’ail et l’oignon.
Mieux encore, ces portraits achevés, Chaucer s’est avisé de les faire descendre de leur
cadre. Il ne passe pas du portrait au conte sans intermédiaire. Il ne nous permet pas
d’oublier en route que le conteur est un être vivant, avec ses gestes à lui et son timbre de
voix. Il fait au cours de la cavalcade deviser ses pèlerins entre eux ; il les montre
s’interpellant, s’approuvant, et se gourmant surtout. Ils jugent les histoires les uns des
autres et ce jugement trahit les préoccupations, les sentiments, les intérêts de chacun. Une
véritable comédie en action circule ainsi d’un bout à l’autre du poème, en reliant les
différentes parties, restée (il est vrai) à l’état d’ébauche, mais suffisante quoique inachevée
pour témoigner des intentions de l’auteur. L’Aubergiste du Tabard, élu grand maître des
cérémonies par la troupe, y joue le principal rôle. Il tient lieu du Chœur, a-t-on justement
dit, dans le drame antique, applaudissant, censurant, comparant l’histoire dite avec son
expérience personnelle, les héroïnes de vertu ou de vice avec sa propre femme,
s’emportant à l’occasion contre le méchant d’un conte, comme un homme du peuple
injurie encore aujourd’hui le traître d’un mélodrame. Parfois des pèlerins ennemis de
métier ou de nature en viennent aux mots vifs, presque aux coups : l’athlétique Meunier et
le maigre Intendant déblatèrent l’un contre l’autre ; le Frère se chamaille avec le
Semoneur. Le Meunier puis le Cuisinier s’enivrent. Le Pardonneur et la Femme de Batli
dissertent interminablement avant d’en venir à leur histoire. Les prologues et les épilogues
particuliers ramènent sans cesse l’attention des contes aux pèlerins qui les disent ou les
écoutent, et soulignent le dessein du poète : faire de chacun de ses récits l’expression
naturelle et vraisemblable de tel ou tel individu.

***

Pour y atteindre, Chaucer s’est servi des disparates mômes de ses matériaux. Ces histoires
qu’il allait mettre dans la bouche de ses pèlerins, et dont il tenait plusieurs déjà écrites, se
répartissaient en des genres fixes, aux contours roides, et si distincts qu’ils pouvaient
paraître insociables. Si Chaucer avait connu le Décaméron, il aurait pu à bon droit
désespérer d’imiter l’exemple de Boccace : il était trop tard pour qu’il jetât à la fonte, lui
aussi, les récits comiques ou tragiques, en prose ou en vers, du temps passé, afin de les
couler ensuite dans le moule d’une égale urbanité, d’un style moyen, tempéré, capable,
sans s’élever ni s’abaisser, de traiter tous les sujets. Chaucer ne songea pas à unifier. Il tira
profit de la discordance pour la variété dramatique. À pèlerins divers de costume et de
caractère il prêta des contes différents de fond et de forme. Son poème est une sorte
d’Arche de Noé où des spécimens de tous les gens littéraires alors existants ont trouvé
place, chacun y gardant la singularité de sa physionomie. La prose, les distiques, les
stances, se succèdent et se croisent. Voici un sermon pur et simple, la parodie d’une
ballade, une élégie, un conte sentimental, et voici un lot de fabliaux. Les histoires arrivent
là de toutes les sources, et, loin de cacher leur origine, souvent le poète lui-même la révèle
: elles viennent de la Légende dorée, des contes merveilleux d’Orient, des lais celtiques,
de l’histoire ancienne ; c’est une fable tirée d’Ovide ou une fable dérivée du Roman de
Renard ; c’est une allégorie religieuse extraite de Trivet ou une épopée romanesque issue
de Boccace ; c’est un dit, ou monologue à la façon de France.
Il fallait encore — et ce n’était pas le moins difficile de la tâche — attribuer à chaque
pèlerin celui de ces contes qui convenait à sa caste et à sa nature. Cela encore Chaucer l’a
fait admirablement où il a eu le temps de le faire, et la réussite est telle dans les parties
achevées de son poème qu’on peut, qu’on doit admettre qu’il y eût triomphé d’un bout à
l’autre s’il avait mené l’œuvre à sa conclusion. Son plan était immense. Chacun des trente
pèlerins s’engageait à dire deux contes en allant à Canterbury et deux au retour. Cela eût
fait cent vingt contes au total. Or Chaucer n’a pas même pu donner un seul conte à chacun
des voyageurs. Ce qui est infiniment plus regrettable, il n’a pas toujours eu le loisir de
faire, même pour les vingt-quatre contes vraiment contés, l’ajustement du conte au
conteur. Il n’a pas même effacé partout les traces de ses hésitations : — le Marin semble
parler tout d’un coup comme s’il était une femme, la seconde Nonne se désigne comme «
un indigne fils d’Eve », l’Homme de loi annonce une histoire en prose et dit une légende
en stances. On ne saurait donc parler de l’adaptation comme accomplie en chaque
rencontre. Mais assez a été accompli pour que nous appréciions le dessein du poète et son
talent d’exécution. Ce que nous avons permet d’affirmer que ce simple rattachement, où il
a été fait, contenait le germe d’une transformation capitale dans la littérature et même dans
l’esprit, — un progrès dont Chaucer ne trouvait le modèle nulle part.
Un conte peut en effet être considéré en soi ; le but de l’écrivain est alors de lui faire
produire la plus forte impression par la manière dont il distribue les parties, dont il
suspend et dénoue l’intrigue, dont il agence les détails en vue du coup de surprise final. Le
conte sera donc excellent, simplement s’il a été adroitement conduit et s’il est écrit avec
élégance ou vivacité. Mais le même récit peut encore être envisagé relativement au
conteur. Dans ce cas l’auteur a pour consigne de se dérober, de sacrifier ses goûts propres,
son intelligence, sa façon de juger, afin de céder la place à un second qui peut être
ignorant, maladroit, sot, grossier, ou bien mû par des enthousiasmes ou des préjugés que le
poète ne «partage pas. Du même coup l’intérêt du lecteur tend à se déplacer ; il passe de
l’histoire, de sa matière, de l’adresse du tour ou des charmes du langage, à la façon dont le
conte adhère au personnage fictif qui a charge de nous le dire, qui demeure en scène, seul
visible, et paraît endosser la responsabilité de ce qu’il narre. Chaucer a déduit la plupart
des conséquences de ce principe dans les parties de son œuvre auxquelles il a pu mettre la
dernière main. Il a eu grand soin de laisser se révéler le conteur en introduisant dans plus
d’un conte des hors-d’œuvre, des digressions qui en rompent la ligne droite, mais par où
s’écoule la science, le bavardage ou la manie de celui qui parle. Certes le conte n’est plus
toujours, dans l’abstrait, si bon, si rapide, si lestement et habilement tourné qu’il pourrait
l’être, ni si souvent relevé de spirituels mots d’auteur. Ce n’est plus autant un absolu ;
c’est une partie dans un ensemble complexe et qui ne peut être jugée que par rapport à cet
ensemble. Ainsi, pris à part, le conte de la Bourgeoise de Bath est inférieur en aisance, en
dextérité et en brillant à Ce qui plaît aux Dames de Voltaire. Mais le conte tel qu’il est
dans Chaucer ne sort pas de la bouche du poète ; il émane d’une commère qui y met sa
philosophie de la vie et s’en fait un argument ; il lui sert à proclamer son idée des rapports
entre mari et femme. Vu de cette manière, il prend une richesse et un comique qui font
paraître minces et sans portée les vers agiles du poète français. D’ailleurs ce conte n’est ici
que parcelle —. la moins importante et savoureuse — de cette immense confession que
nous fait la Bourgeoise. Du rôle principal il a passé à celui d’accessoire.
Le conte du Pardonneur gagnerait certes en vivacité d’allure s’il s’allégeait de certaine
parenthèse de deux cents vers, vraie diatribe contre l’ivrognerie et les jeux de hasard. Mais
sans cette excroissance nous n’aurions pas l’amusante reproduction des pratiques de notre
marchand d’indulgences, de l’adresse avec laquelle il mélange le sermon le plus orthodoxe
avec l’histoire la plus impressionnante pour en venir à ses fins intéressées. Comment les
bons villageois douteraient-ils d’un homme qui cite les textes et attaque les vices tout
comme monsieur le curé ? Mais avec combien plus de verve ! Car il pousse hardiment, lui,
vers les effets burlesques, sa peinture des faits et gestes de l’homme qui a trop bu ; il est
riche, pour cela de son expérience personnelle, — notez qu’il loue la sobriété d’une
bouche encore humide de sa dernière lampée. Et, si l’on y prend garde, on sera cette fois
encore tenté de préférer la digression au récit, pourtant si coloré et énergique.
On pourrait aisément relever pareils effets dans le conte que fait le valet du chanoine
alchimiste, récit coupé d’exclamations indignées et arrêté par de mystérieuses réticences.
Car le conteur est l’homme du peuple à qui la langue démange et qui, pourtant, a
conscience du péril de trop parler. Et puis, il ne sait trop s’il admire plus ou s’il hait
davantage la science de son maître. Même dupé, ruiné de bourse et de santé, il n’est pas
encore tout à fait remis de l’éblouissement où il a vécu, au service d’un sorcier capable de
paver d’or toute la route « d’ici à Canterbury ». Rien que de cette prétention à la
puissance, il sent qu’il rejaillit sur lui du prestige. Il s’étourdit et étourdit ses auditeurs du
nom de tous les instruments qu’il a maniés, des métaux et des sels qu’il a vainement aidé à
transformer en or, des termes magiques dont faisait emploi son maître. Tout le long du
récit, il va cahotant d’un reste d’illusion à la colère, et de la colère au bon sens ; l’histoire
marchera comme elle pourra. Il n’a pas seulement à narrer une anecdote, il a aussi toutes
sortes de sentiments contradictoires à épancher.
Mais il n’est pas même nécessaire à Chaucer, pour transformer le conte profondément, d’y
faire entrer tant de traits réalistes, tant de traces visibles de la nature du conteur. En plus
d’une rencontre l’attribution suffît, avec quelques mots ajoutés, ou même sans rien. Quel
ingénieux choix que celui du pauvre Clerc idéaliste, tout à ses livres, vivant dans le
recueillement, à distance des luttes d’intérêt, pour retracer les épreuves de la patiente
Grisélidis, fontaine de douceur, parfait symbole de l’obéissance conjugale et de la
résignation ! C’est déjà assez faire ressortir l’extraordinaire d’une telle vertu que de
l’évoquer peu après que la Drapière de Bath a dit sa propre vie. Mais ce n’est pas tout. Le
bon Clerc aux yeux baissés n’est point un benêt. Pour se complaire dans une histoire
d’abnégation aussi incorruptible, il ne prétend pas qu’il faille trop y croire ni s’attendre à
trouver en ce monde beaucoup de Grisélidis. Sans changer de ton, sans grimace ni enflure,
avec seulement une lueur scintillante dans ses yeux de rêveur, en homme d’étude dont
l’humour est concentré et intérieur, il préviendra les pèlerins que « Grisilde est morte » et
que le temps est passé pour les hommes de tenter la patience de leur femme, pour les
femmes de s’abîmer dans l’humilité.
Ainsi flotte-t-il un sourire autour de plus d’une des belles histoires romanesques du livre.
Le joli portrait d’une douce ironie qui nous a été fait de la Prieure, il suffit de le
rapprocher de l’histoire qu’elle nous dit, d’entendre la voix chantonnante et nasillarde qui
s’échappe de ses lèvres minaudières, d’évoquer sa grâce coquette et ses pleurs faciles,
pour que la légende du petit clergeon tué par les Juifs, de sa dévotion à Marie et du
miracle que la Vierge opère pour révéler les meurtriers, — il suffit (dis-je) que l’idée du
ton et de la manière de la conteuse nous suive pour que la légende nous paraisse moins
une vérité d’Évangile que l’effusion, d’ailleurs exquise, d’une dévote au cœur sensible.
De même le miracle de sainte Cécile. Le poète qui l’avait d’abord célébré en son nom
propre, le prête maintenant à une Nonne que, par malheur, il n’a pas pris le temps de
décrire ; mais de ce fait ne sommes-nous pas invités à l’imaginer comme une
représentante moyenne de sa profession ? Alors l’éloge véhément de la virginité conservée
même en état de mariage, les explosions d’ironie à demi hystérique de la sainte devant un
juge en somme bénin, la violence dure et l’excès presque inhumain de la vertu qui nous est
retracée, — tout cela devient comme l’expression de la Nonne exaltée, et cesse d’avoir
une vérité impérative en dehors d’elle. C’est moins la vie véridique d’une sainte que la
véridique révélation, au moyen de cette histoire, des sentiments d’une religieuse et de
l’atmosphère que l’on respire dans un couvent.
Même le sermon final du bon Curé, — tout plein d’une doctrine qu’approuve et révère le
poète et qu’il fait exposer par le plus exemplaire de ses pèlerins, — n’apparaît pas moins
comme un sermon, c’est-à-dire comme une suite de pieuses paroles qui est longue à
l’ordinaire et risque de rendre les gens somnolents, quand nous entendons l’Aubergiste,
avant de donner la parole au prêtre, lui recommander d’une voix inquiète « d’être
fructueux en peu de temps, car le soleil va se coucher ». Immédiatement se dresse la
pensée de la distance qui existe entre les plus belles instructions morales et la capacité
bornée de l’humanité commune pour les entendre et s’y soumettre. Et il ne nous est pas
interdit de garder en mémoire l’anxiété de « notre hôte » tandis que nous écoutons
dévotement le curé de village.
Enfin, dernier pas, Chaucer va jusqu’à nous offrir des histoires dont il nous permet de
nous moquer, si même il ne nous invite pas à les juger en soi fastidieuses ou ridicules. Le
Moine essaie de compenser sa mine trop fleurie de joyeux veneur, sa carrure de grand «
engendreur », en psalmodiant la plus lugubre des complaintes sur la fin tragique des
illustres de ce monde ; il est assez cuirassé d’embonpoint et d’indifférence, lui, pour
soutenir avec calme le choc de ces infortunes anciennes ; mais le bon cœur du Chevalier
souffre et proteste ; l’Aubergiste bâille et déclare que « ce conte ennuie toute la compagnie
». Le chapelet funèbre ne sera pas égrené jusqu’au bout, et le Moine rentrera dans le
silence, après avoir par la force soporifique de sa parole rétabli l’opinion de sa gravité
dans l’esprit des pèlerins. Chaucer non plus ne pourra pas mener au terme le conte qu’il
s’est attribué. L’Aubergiste sensé le rabrouera pour ce qu’il chante une ballade de
chevalerie qui rime beaucoup mais ne rime à rien. Sommé de dire une histoire où il y ait
moins d’assonances et plus de doctrine, il se vengera de son critique sournoisement en lui
obéissant à la lettre. Il renoncera aux vers et répétera en prose la redoutable et
interminable allégorie où Dame Prudence prouve à son époux, par tous les Pères de
l’Église et tous les docteurs du stoïcisme, qu’il doit prendre en douceur les maux peu
communs dont il est affligé. Dans ces trois cas, il serait malavisé, le lecteur qui chercherait
son plaisir dans l’excellence des contes, au lieu de l’extraire, comme le poète, de leur
absurdité ou de leur ennui.
***

Ainsi se transforment les contes, simplement par la justesse de l’attribution, alors que,
pour le reste, ils conservent visible leur marque d’origine. Mais il faut se garder de croire
qu’à l’intérieur même des contes nul progrès ne se révèle. Ne revenons pas sur les
digressions qui y pénètrent, mais qui, après tout, n’en font point partie intégrante. La
même faculté vivifiante qui donna corps et âme aux pèlerins court et circule dans
beaucoup des récits qu’ils font. Ici sans doute l’apport de Chaucer est très inégal selon les
cas. Si grande et légitime que soit l’admiration des Anglais pour le premier poète qui leur
ait fait connaître les vers de tendresse et de grâce, il faut convenir que Chaucer est très
faiblement original dans la partie sérieuse, proprement poétique, des Contes de
Canterbury. L’histoire de ce genre qu’il ait le plus remaniée est sûrement la Théséide de
Boccace ; il a réduit ce qui était presque une épopée chevaleresque en stances au point
d’en faire surtout un drame de rivalité amoureuse, et il se trouve que le récit de Boccace,
surchargé de descriptions, a gagné souvent à cette réduction. Mais ailleurs Chaucer est ou
traducteur littéral, comme pour le conte de Mellibée, ou adaptateur très voisin du modèle
comme pour le sermon du curé, pour la vie de sainte Cécile, le De Casibus du moine, la
légende de Constance et la légende de Grisélidis. Sans doute il est admirable qu’il ait pu
conter en stances si pures, dans une langue avant lui si incertaine, ces deux dernières
histoires. La preuve de son véritable don de poésie tendre est encore plus manifeste si l’on
songe que les quelques additions qu’il y a faites en sont à peu près sans exception les
passages les plus pathétiques, les plus pleins de douceur humaine, et témoignent d’une
exquise délicatesse de sensibilité. Toutefois les vers originaux ne sont là que quelques
gouttes très pures apportées à de larges rivières. D’un goût plus douteux sont des
parenthèses humoristiques qui dérangent quelquefois (sans justification dramatique) la
teneur égale, l’unité d’impression d’une histoire qui a besoin de foi. Si chère que nous soit
sa malice, avouons que Chaucer ne se retient pas toujours assez de sourire aux endroits où
il devrait tenir sa gravité. À tout prendre, c’est surtout pour ses compatriotes qu’il est
considérable comme poète de la piété, delà chevalerie ou du sentiment. À cet égard, si l’on
fait exception pour les deux cents premiers vers si suaves du Conte du Franklin dont on
n’a pas encore retrouvé la source immédiate, il n’a rien apporté de considérable à la poésie
européenne.
Tout autre est le cas pour les histoires comiques et réalistes, analogues à nos fabliaux. Ici
l’enrichissement est tel qu’on pourrait parler de création. Et cela reste en partie vrai, même
si nous comparons Chaucer avec l’auteur du Décaméron, qui sut infuser à un genre
originairement si sec tant de chaleur et de rougeur de sang. Mais tandis que Boccace,
gardant la concision du genre, ne dépasse guère le tableau de mœurs, Chaucer, moins
dense et moins passionné, s’avance progressivement vers l’étude des caractères ; il
reproduit à l’intérieur de plus d’un de ces contes cet effort pour saisir l’individu qui fait la
gloire de son Prologue. Boccace mène au roman picaresque ; Chaucer montre déjà la voie
à Molière et à Fielding. C’est à ce point que chez lui l’intrigue, l’anecdote initiale, qui fut
le tout du fabliau et qui reste le principal dans Boccace, passe à l’arrière-plan, s’efface,
n’est plus guère qu’un prétexte. Dès le Conte du Meunier on s’en aperçoit à l’importance
que prennent les portraits : celui de l’étudiant, celui du clerc Nicolas, celui d’Alison. Mais
le plus caractéristique à cet égard est le Conte du Semoneur. Tout ce qui importe, ce sur
quoi Chaucer s’étend, c’est la mise en scène du Frère mendiant, ses façons à la fois
patelines et familières, ses extraordinaires efforts d’éloquence pour arriver à escroquer
l’argent de son malade. Quand on atteint la grosse farce primitive, le meilleur du conte est
achevé, et plus des deux tiers en est dit. Ce qui fut l’unique raison d’être du fabliau de
Jacques de Basiu n’est plus ici que la simple conclusion d’une étude de caractère
ensemble très approfondie et merveilleusement comique.
Il y a plus. L’étude des personnages ne peut se faire à une certaine profondeur sans
ébranler la convention du genre. À l’état pur le fabliau repose sur le ridicule de cocuage.
Le mari trompé est l’objet d’un éclat de rire. Ce que le fabliau recèle de sympathie, et c’est
peu, va au contentement de voir se satisfaire la sensualité de la femme et de son ami.
Qu’une note de vérité humaine se glisse dans le cadre traditionnel et voici qu’il menace
d’éclater. Or, aussi vrai que Molière déconcerte le rire quand il nous met en face de la
passion sincère et de la souffrance réelle d’Arnolphe, de même Chaucer n’est pas loin
d’enrôler notre compassion, et jusqu’à notre préférence, pour le vieux Janvier du Conte du
Marchand. Il est ridicule, ce Janvier, d’avoir voulu, sur ses vieux jours, épouser la jeune
Mai. Il est grotesque, lorsqu’avec ses rides, et ses cheveux blancs, il caresse sa jolie
femme, et le page Damien est singulièrement plus à l’aise que lui dans une semblable
attitude. N’importe ! l’amour profond, attristé par le sentiment même de son âge,
s’exprime si fortement par sa bouche ; il atteint si près du lyrisme dans ses appels à Mai ;
il a un cri si déchirant de détresse quand il se voit trahi : « il poussa un rugissement
comme la mère quand son enfant va mourir », que le lecteur souffre avec lui, oublie
l’aveugle égoïsme du vieillard, et incline à condamner la cruauté de la jeune femme
insensible à sa peine, toute à la satisfaction de son sensuel désir. À ce moment, ce n’est
plus même la comédie simple ; c’est le drame plus complexe qui se joue devant nous, —
le drame sans parti pris exclusif, oscillant entre le rire et la pitié. Et pourtant l’histoire qui
nous est dite est purement le fabliau du Poirier, type par excellence du genre cynique. Il
suffit, pour se rendre compte du pas fait en avant, de lire d’abord le Poirier Enchanté dans
Boccace ou dans La Fontaine, puis d’ouvrir le Conte du Marchand de Chaucer.
Sans cesse nous éprouvons en lisant les Contes de Canterbury, surtout les contes plaisants,
l’impression que quelque chose est en train de naître. Un levain d’observation et de vérité
fermente à l’intérieur de genres fixes, qui eurent leur perfection spéciale, mais étroits et
condamnés. Ce travail qui s’opère, c’est le théâtre moderne, voire le roman moderne, qui
donnent leurs premiers signes manifestes d’existence.
Cet Anglais du xive siècle, parfois empêtré dans une syntaxe enfantine, encore imbu de
scolastique, la mémoire surchargée de citations et d’autorités bibliques ou profanes, ayant
sur sa tête un ciel astrologique plus étrange aux regards européens d’aujourd’hui que celui
de l’hémisphère sud, — ce « translateur » docile d’œuvres disparates et souvent elles-
mêmes surannées, — se trouve en vérité avoir ouvert une ère nouvelle. C’est qu’en lui le
désir de voir et de comprendre la vie a passé avant l’ambition de la transformer. Poète
exilé pour péché d’humour des régions les plus hautes de la poésie, la curiosité l’a
décidément emporté chez lui sur la foi, et les joies des yeux ou de l’intelligence sur celles
de l’enthousiasme. Les paroles qu’il a entendues lui ont paru toujours réjouissantes, et
même véridiques, du moins comme indices de la nature et de la pâture de qui les disait. Il
mène le groupe, sans cesse accru, des contemplateurs qui accepteront comme un fait, avec
une indulgence amusée, sans prétendre à reteindre l’étoffe d’une couleur unique,
l’entrecroisement des fils de diverses nuances dont se compose le tissu bigarré d’une
société. Il a sans doute jugé certaines couleurs plus belles que d’autres, mais c’est sur le
contraste de toutes qu’il a fondé à la fois sa philosophie de la vie et les lois de son art.

Émile Legouis.
LES CONTES DE CANTERBURY

Groupe A.
Le Prologue.

Ici commence le Livre des Contes de Canterbury.

Quand Avril de ses averses douces


a percé la sécheresse de Mars jusqu’à la racine,
et baigné chaque veine de cette liqueur
par la vertu de qui est engendrée la fleur ;
quand Zéphyr aussi de sa douce haleine
a ranimé dans chaque bocage et bruyère
les tendres pousses, et que le jeune soleil
a dans le Bélier parcouru sa demi-course [2] ;
et quand les petits oiseaux font mélodie,
qui dorment toute la nuit l’œil ouvert,
(tant Nature les aiguillonne dans leur cœur),
alors ont les gens désir d’aller en pèlerinage,
et les paumiers[3] de gagner les rivages étrangers,
allant aux lointains sanctuaires, connus en divers pays ;
et spécialement, du fond de tous les comtés
de l’Angleterre, vers Canterbury ils se dirigent,
pour chercher le saint et bienheureux martyr[4]
qui leur a donné aide, quand ils étaient malades.
Advint que, en cette saison, un jour,
à Southwark, au Tabard [5], comme je logeais
prêt à partir pour mon pèlerinage
à Canterbury, d’un cœur bien dévot,
le soir étaient venues en cette hôtellerie
bien vingt-neuf personnes, de compagnie ;
gens de diverses sortes, par aventure tombés
en société ; et pèlerins ils étaient tous,
qui vers Canterbury voulaient chevaucher ;
les chambres et les écuries étaient vastes,
et bien nous pûmes nous aiser pour le mieux.
Et bref, quand le soleil fut couché,
ainsi avais-je causé avec chacun d’eux,
que je fus de leur compagnie tout de suite,
et nous convînmes* de nous lever matin
pour nous mettre en route, devers où je vous dis.

Mais néanmoins, tant que j’ai temps et place,


avant que plus loin dans ce conte je ne passe,
il me paraît s’accorder avec la raison
de vous dire toute la condition
de chacun d’eux, telle qu’elle me parut être,
et qui ils étaient, et de quel rang ;
et aussi dans quel équipage ils se trouvaient ;
et par un chevalier donc vais-je commencer.

Il y avait un Chevalier, un vaillant homme, un preux*


qui depuis le temps où premier il commença
à chevaucher, avait aimé chevalerie,
vérité et honneur, générosité et courtoisie.
Sans reproche il s’était montré à la guerre de son seigneur,
et en outre il avait chevauché (nul homme plus avant)
aussi bien en chrétienté qu’en terre païenne,
et toujours avait eu honneur de sa prouesse.
Il était à Alexandrie, quand elle fut prise[6] ;
maintes fois il avait siégé le premier de la table
au-dessus de toutes les nations en Prusse [7].
En Lithuanie il avait guerroyé, et en Russie,
nul chrétien de son rang aussi souvent.
En Grenade aussi il avait été, au siège
d’Algésiras [8], et chevauché en Belmarie[9].
Il était à Layas, et à Satalie[10],
quand elles furent prises ; et sur la Grande Mer [11]
à maint fameux débarquement* il s’était trouvé.
A batailles mortelles il avait été quinze fois,
et combattu pour notre foi à Tramissène
trois fois en lice, et toujours occis son adversaire.
Ce même bon chevalier avait été aussi
oncques avec le Seigneur de Palathie [12]
contre un autre ost païen en Turquie,
et toujours avait gagné souverain renom.
Et quoiqu’il fût vaillant, il était sage,
et de son port aussi doux que l’est une pucelle.
Il n’avait jamais dit nulle vilenie
de toute sa vie ; à aucune espèce de gens ;
c’était un vrai parfait gentil chevalier.
Mais pour vous parler de son équipage,
ses chevaux étaient bons, mais lui n’était pas en gais habits.
De futaine il portait un jupon[13]
tout noirci par son haubergeon ;
car il était naguère revenu de son voyage,
et s’en allait faire son pèlerinage.

Avec lui était son fils, un jeune Écuyer,


un amoureux, et un gaillard apprenti d’armes,
aux boucles frisées, comme s’il les eût mises en presse [14].
Vingt ans d’âge il avait, ce me semble.
De stature il était moyennement long,
et merveilleusement leste, et de grande force.
Et il avait été naguère* en chevauchée
en Flandres, en Artois, et Picardie,
et fait bonne figure, pour si petit espace*,
dans l’espoir de se mettre en la faveur de sa dame.
Il était brodé, comme l’est une prairie
toute pleine de fraîches fleurs, blanches et rouges.
Il allait chantant, ou flûtant, tout le jour ;
il était aussi frais que l’est le mois de mai.
Courte était sa robe*, avec manches longues et larges.
Bien savait-il se tenir à cheval, et bien chevaucher.
Il savait faire chansons, et bien composer,
joûter et aussi danser, et bien portraire et écrire.
Si chaudement il aimait, que nuitamment
il ne dormait pas plus que ne fait un rossignol.
Courtois il était, humble et serviable,
et tranchait* devant son père à la table.

Il avait un Yeoman [15] et de serviteurs pas davantage


en ce moment, car il lui plaisait chevaucher ainsi.
Et celui-ci était vêtu d’une veste et d’un chaperon verts ;
une gerbe de flèches de paon, brillantes et aiguës,
sous son ceinturon il portait moult soigneusement ;
bien savait-il dresser ses armes, en bon archer ;
ses flèches ne retombaient pas les plumes en bas*,
et dans sa main il portait un arc puissant.
Il avait la tête ronde, avec le visage brun.
De l’art des forêts il savait bien toute la science.
Sur son bras il portait un beau brassard
et à son côté une épée et un bouclier,
et de l’autre côté une belle dague
bien harnachée, et acérée comme pointe de lance ;
un Christophe [16] d’argent sur sa poitrine brillait.
Il portait un cor, le baudrier était de vert ;
c’était un forestier, vraiment, ce me semble.

Il y avait aussi une nonne, une Prieure,


de qui le sourire* était moult simple et discrète ;
son plus grand serment était seulement : « par saint Éloi ! »
et elle s’appelait Madame Églantine.
Fort bien elle chantait le service divin,
entonné dans son nez, de façon fort séante.
Et français elle parlait fort bien et joliment,
d’après l’école de Stratford-le-Bow [17],
car le français de Paris lui était inconnu.
A table, bien apprise était-elle aussi ;
elle ne laissait aucun morceau de ses lèvres tomber,
ni ne trempait ses doigts dans la sauce profondément.
Bien savait-elle porter un morceau à sa bouche, et bien garder*,
que nulle goutte ne tombât dessus son sein.
Dans la courtoisie elle mettait grandement son plaisir ;
sa lèvre de dessus elle essuyait si proprement,
que dans sa coupe* n’était nulle tache vue
de graisse, quand elle avait bu sa boisson.
De façon fort séante vers sa viande elle tendait la main*,
et sûrement elle était très enjouée,
et moult plaisante, et aimable de port,
et s’efforçait à contrefaire les mines
de la cour, et à être majestueuse de manières,
et à être tenue digne de révérence.
Mais, pour parler de sa conscience,
elle était si charitable et si piteuse
qu’elle pleurait, si elle voyait une souris
prise à une trappe, et qui fût morte ou saignât.
Elle avait des petits chiens, qu’elle nourrissait
de chair rôtie, ou de lait et de gâteau.
Mais grièvement elle pleurait si l’un d’eux était mort,
ou si on le frappait d’un bâton rudement ;
et toute était conscience et tendre cœur.
Moult bellement sa guimpe était plissée ;
son nez long et droit, ses yeux gris comme verre ;
sa bouche fort petite, et aussi douce et rouge ;
mais sûrement, elle avait un beau front ;
il était presque large d’un empan, je crois ;
car certainement, elle n’était point chétive.
Fort coquet était son manteau, je m’en avisai.
De petit corail, autour de son bras, elle portait
un chapelet, avec les gros grains verts ;
et de là pendait une broche d’or très brillant,
sur qui était d’abord écrit un A couronné,
et ensuite, « Amor vincit omnia. »

Elle avait avec elle une autre Nonne,


qui était sa chapelaine, et Trois prêtres*.

Il y avait un Moine, un beau, un maître moine,


un « exéquitateur » [18], qui aimait la vénerie ;
un mâle, fait pour être abbé.
Il avait à l’écurie maint cheval de prix ;
et, lorsqu’il chevauchait, on pouvait entendre sa bride
tinter dans le vent qui sifflait, aussi clair
et aussi fort que la cloche de la chapelle
là où le sire était maître du prieuré.
Pour ce que la règle de saint Maur ou de saint Benoît
était vieille et quelque peu étroite,
ce même moine laissait de côté ces vieilleries,
et suivait sa route selon le nouvel ordre de choses.
Il n’eut point donné pour ce texte une poule plumée,
qui dit que les chasseurs ne sont pas hommes saints,
ni pour cet autre, qu’un moine, s’il est décloîtré,
est semblable à un poisson qui est hors de l’eau ;
décloîtré, c’est-à-dire, hors de son cloître.
Mais ce texte, il ne l’estimait pas valoir une huître ;
et je dis que son opinion était bonne.
Pourquoi irait-il étudier, et se rendre l’esprit malade,
sur un livre, dans le cloître, à toujours tenir les yeux,
ou à peiner de ses mains, et à travailler,
comme Augustin l’ordonne[19] ? Comment le monde serait-il servi ?
Qu’on laisse donc à Augustin son labeur.
Aussi était-il vraiment un hardi cavalier ;
il avait des lévriers, aussi rapides qu’oiseaux au vol ;
éperonner, et courir le lièvre,
était toute sa passion, car il n’y épargnait nulle dépense.
Je vis que ses manches étaient pourfilées au poignet
de gris[20], et celui-ci le plus beau d’un royaume ;
et, pour attacher son chaperon* sous son menton,
il avait une curieuse épingle d’or travaillé ;
un lacs d’amour[21]* au gros bout se trouvait.
Sa tête était chauve, et luisait comme un miroir,
et son visage aussi, comme s’il eût été oint.
C’était un sire moult gras et en bon point.
Ses yeux pleins de feu, et roulant dans sa tête,
brillaient comme la fournaise sous un chaudron ;
ses bottes étaient collantes, son cheval en belle condition.
Certainement, c’était un beau prélat ;
il n’était point pâle, comme un spectre tout alangui.
Entre tous les rôtis, il préférait un cygne gras.
Son palefroi était aussi brun qu’une baie.

Il y avait un Frère, un joyeux et bon vivant,


un « limitour »[22], homme de haute importance*.
Dans les quatre ordres[23] il n’est personne qui sache autant
de propos badins et de belles paroles.
Il avait fait maint et maint mariage de jeunes filles, à ses propres frais[24].
Pour son ordre il était un puissant pilier.
Il était fort aimé et familier
chez les « franklins »[25], partout dans sa province,
et aussi chez les honorables dames de la ville :
car il avait pouvoir de confession,
comme il disait lui-même, plus qu’un curé,
ayant reçu de son ordre une licence.
Fort suavement il écoutait confession,
et plaisante était son absolution ;
il se montrait facile en donnant pénitence
là où il espérait avoir bonne pitance ;
car à un ordre mendiant faire l’aumône
est signe que l’on est bien confessé.
A l’aumône, en effet, il osait s’en faire fort,
il connaissait qu’on était repentant.
Car plus d’un homme a le cœur si dur
qu’il ne saurait pleurer, bien qu’il ait contrition cruelle.
Adonc, au lieu de larmes et prières,
on doit donner de l’argent aux pauvres frères.
Sa pèlerine était toujours bourrée de couteaux
et d’épingles, pour donner aux gentes commères.
Et certes, il avait une jolie voix ;
il savait bien chanter et jouer de la vielle.
Des chansons il emportait sans conteste le prix.
Son cou était blanc comme la fleur de lys ;
d’ailleurs, il était fort comme un champion[26].
Il connaissait bien les tavernes de chaque village*,
et chaque hôtelier et fille de cabaret
mieux qu’un lépreux ou une mendiante ;
car à un homme respectable comme lui
il ne convenait point, eu égard à sa profession*,
de frayer avec des lépreux malades.
Il n’est pas séant, il ne peut être profitable
d’avoir affaire a racaille de cette sorte,
mais seulement aux riches hommes et marchands de victuailles.
Et partout où quelque profit pouvait lui échoir,
courtois il était, et humblement offrait ses services.
Nulle part il n’y avait d’homme si capable.
C’était le meilleur mendiant de son couvent.
[Et il payait une certaine rente pour son privilège ;
nul de ses frères n’entrait sur son territoire ;][27]
car une veuve n’eût-elle pas même de souliers,
si séduisant était son In principio[28],
qu’il avait d’elle un liard, avant de partir.
Son gain[29] était bien plus grand que son revenu.
Et il savait aussi folâtrer, tout comme un petit chien.
Les jours de trêve[30], il était d’un grand secours,
car alors il n’était pas tel qu’homme de cloître,
avec une chape râpée, comme un pauvre écolier,
mais il ressemblait à un magistrat, ou à un pape.
De laine doublée était faite sa courte chape,
qui s’arrondissait comme une cloche sortant du moule.
Il zézayait un peu, par pur caprice,
pour rendre son anglais doux sur sa langue ;
et quand il jouait de la harpe, après avoir chanté,
ses yeux luisaient dans sa tête aussi fort
que les étoiles dans la nuit glacée.
Ce digne « limitour » s’appelait Hubert.

Il y avait un Marchand, à la barbe fourchue,


au vêtement bigarré*, haut perché sur son cheval ;
sur la tête un chapeau flamand de castor,
ses bottes joliment et coquettement agrafées.
Il disait son opinion moult gravement,
visant toujours à augmenter son gain.
Il eût voulu que la mer fût gardée, à tout prix,
entre Middelburg et l’Orwell[31].
Il savait bien faire le change des écus.
Ce digne homme tirait à merveille profit de son jugement ;
personne ne savait qu’il était endetté,
si majestueuse était sa contenance
quand il passait marché, ou faisait emprunt d’argent.
En vérité, c’était un honnête homme, au demeurant ;
mais à vrai dire, je ne sais pas comme on l’appelle.

Un Clerc[32] d’Oxford était là aussi,


qui était en logique depuis longtemps.
Son cheval était aussi maigre qu’un râteau,
et lui-même n’était pas bien gras, je l’ose dire ;
mais il avait l’air creux et la mine triste.
Usé jusqu’à la corde était son court manteau ;
car il n’avait encore obtenu aucun bénéfice,
ni n’était d’âme assez profane pour prendre un autre emploi.
Il préférait avoir à la tête de son lit
vingt volumes, reliés en noir ou en rouge,
d’Aristote, et de sa philosophie,
que robes riches, ou viole, ou gai psaltérion.
Mais malgré que ce fût un philosophe,
pourtant il n’avait guère d’or en son coffre[33] ;
mais tout ce qu’il pouvait obtenir de ses amis,
il en achetait des livres et du savoir,
et diligemment se mettait à prier pour l’âme
de ceux qui lui donnaient de quoi fréquenter l’école.
De l’étude avant tout il prenait soin et souci.
Il ne disait pas un mot de plus qu’il ne fallait,
et ce qu’il disait était correct et respectueux,
et bref et vivant*, et plein d’un haut sens.
Conseillère de vertu morale était sa parole,
et il aimait à apprendre, et aimait à enseigner.

Un Sergent de loi, prudent et sage,


qui souvent avait été au parvis[34],
était là aussi, riche en excellence.
Il était discret, et très respectable*.
Tel il semblait du moins, tant ses paroles étaient raisonnables.
Il avait été bien souvent juge aux assises
par patente, et par pleine commission.
Pour sa science, et pour son grand renom,
il avait force honoraires et robes.
De si grand acquéreur, il n’y en avait nulle part ;
tout était pour lui propriété libre, en réalité ;
ses acquêts ne pouvaient être protestés[35].
Nulle part il n’y avait d’homme aussi affairé que lui,
et pourtant il paraissait plus affairé qu’il n’était.
Il savait mot pour mot tous les cas et jugements
qui depuis le temps du roi Guillaume s’étaient produits.
De plus, il savait rédiger, et composer un acte ;
nul ne pouvait avoir prise sur son écrit ;
et chaque article, il le savait tout entier par cœur.
Il chevauchait simplement vêtu d’un habit grisâtre,
ceint d’une ceinture de soie, à petits clous[36] ;
de son costume je ne parlerai pas davantage.

Un Franklin[37] était son compagnon ;


blanche était sa barbe, comme la marguerite.
De complexion il était sanguin.
Il aimait fort, le matin, une soupe au vin[38].
Vivre dans la joie était sa constante habitude,
car il était le fils même d’Épicure,
qui estimait que plaisir complet
était vraiment félicité parfaite.
Il pratiquait l’hospitalité, et largement ;
c’était le Saint Julien[39] de sa province.
Son pain, sa bière, étaient toujours des meilleurs* ;
d’homme mieux fourni en vins, il n’y en avait point.
Sa maison n’était jamais dépourvue de pâtés,
de poisson et de chair, et en telle abondance,
qu’elle regorgeait de victuailles et de boissons,
et de toutes les friandises imaginables.
Selon les diverses saisons de l’année
il changeait son dîner* et son souper.
Il avait en cage mainte perdrix grasse,
et mainte brème et maint brochet en son vivier.
Malheureux son cuisinier, si la sauce n’était point
piquante et forte, et toute sa batterie en état.
Sa table fixe[40] dans la grande salle constamment
restait couverte de mets tout le long du jour.
Aux sessions il était lord et sire ;
souventes fois il fut chevalier du comté[41].
Une dague et une bourse toute de soie
pendaient à sa ceinture, blanche comme le lait du matin.
Il avait été shériff[42], et comptour[43] ;
nulle part n’était si digne vavasseur[44].

Un Mercier, et un Charpentier,
un Tisserand, un Teinturier, et un Tapissier,
étaient aussi avec nous, revêtus de la livrée
d’une importante et grave confrérie.
Tout frais et orné a neuf était leur accoutrement ;
leurs couteaux n’étaient pas munis de plaques de cuivre[45],
mais rien que d’argent, travaillé proprement et bien,
leurs ceintures aussi et leurs bourses, de tout point[46].
Chacun d’eux semblait bien un bourgeois de marque,
fait pour siéger dans une salle corporative, sur l’estrade.
Chacun d’eux, eu égard à sa prudence,
était fait pour devenir un alderman[47],
car ils avaient assez de biens et de rentes,
et leurs femmes y eussent été volontiers consentantes ;
autrement, certes, elles eussent été blâmables.
C’est chose fort agréable d’être appelée « ma dame »,
et de prendre aux vigiles le pas sur toutes les autres femmes*,
et d’y faire porter son manteau royalement[48].

Ils avaient un Cuisinier avec eux en cette occasion,


pour faire bouillir les poulets avec les os à moelle,
et la poudre-marchande piquante[49] et le souchet.
Il savait bien reconnaître une rasade de bière de Londres.
Il savait rôtir, et bouillir, et griller, et frire,
faire le mortreux[50], et bien cuire au four un pâté.
Mais c’était grand dommage, à ce qu’il me parut,
que sur son tibia il eût un chancre ;
car le blanc-manger, il le faisait à la perfection.

Il y avait là un Marin, qui demeurait loin vers l’ouest ;


autant que je puis savoir, il était de Dartmouth.
Il chevauchait sur un roussin, comme il pouvait,
dans une robe de gros drap tombant aux genoux.
Il portait une dague attachée à une courroie
autour du cou, et qui lui pendait sous le bras.
La chaleur de l’été lui avait tout bruni le teint ;
et certes, c’était un joyeux compagnon.
Mainte rasade de vin il avait soutirée,
au retour de Bordeaux, tandis que le subrécargue dormait.
Des scrupules de conscience il n’avait cure.
S’il livrait bataille, et avait le dessus,
il renvoyait l’adversaire chez lui par eau, où que ce fût[51].
Mais son talent pour bien calculer ses marées,
ses courants, et les périls toujours proches,
l’entrée au port, et la lune, et le pilotage,
n’avait pas son pareil de Hull jusqu’à Carthage.
Il était hardi, et sage dans ses entreprises ;
par mainte tempête sa barbe avait été secouée.
Il connaissait bien tous les ports, en détail,
de Gottland jusqu’au cap de Finisterre,
et toutes les criques de Bretagne et d’Espagne ;
sa barque s’appelait la « Madeleine ».

Il y avait avec nous un Docteur en physique ;


au monde entier n’était personne comme lui
pour parler médecine et chirurgie ;
car il savait à fond l’astrologie.
Il veillait sur son malade avec grand soin
aux heures fatidiques[52], par sa magie naturelle.
Il savait choisir un ascendant favorable
pour les images qui devaient agir sur le patient[53].
Il connaissait la cause de toutes les maladies,
que ce fût le chaud ou le froid, ou l’humide, ou le sec,
et où elle était engendrée, et par quelle humeur ;
c’était vraiment un parfait praticien.
La cause une fois trouvée, et la racine du mal,
vite il donnait au malade son remède.
Il avait ses apothicaires tout prêts
à lui envoyer drogues et électuaires ;
car chacun d’eux faisait gagner à l’autre ;
leur amitié n’en était pas à ses débuts.
Il connaissait bien le vieil Esculape,
et Dioscoride, et aussi Rufus,
le vieil Hippocrate, Hali, et Galien ;
Sérapion, Rhazis, et Avicenne ;
Averroès, Damascène, et Constantin ;
Bernard, et Gatisden, et Gilbertin[54].
Il était modéré dans son régime,
qui n’était pas fait de superfluités,
mais d’aliments bien nourrissants et digestifs.
Ses études ne portaient guère sur la Bible.
D’étoffe rouge et perse il était tout vêtu,
doublée de taffetas et de cendal[55] ;
et pourtant il était sobre en sa dépense ;
il gardait ce qu’il gagnait en temps de peste,
pour ce que l’or est en médecine un cordial,
il aimait donc l’or spécialement*.

Une brave Femme était là, des environs de Bath ;


mais elle était un peu sourde, et c’était dommage.
Au tissage du drap elle était si habile,
qu’elle passait ceux d’Ypres et de Gand.
Dans toute la paroisse il n’était ménagère
qui à l’offrande avant elle eût le droit d’aller[56] ;
et s’il s’en trouvait, elle était, certes, si courroucée,
qu’elle en oubliait toute charité.
Ses couvre-chefs étaient de trame fine ;
j’oserais jurer qu’ils pesaient dix livres,
ceux qui le dimanche étaient sur sa tête.
Ses bas étaient de belle laine écarlate,
fort bien tirés, et ses souliers tout frais et neufs.
Pleine d’assurance était sa figure, et belle, et de teint rouge.
Elle avait été une honnête femme toute sa vie ;
des maris au porche de l’église, elle en avait eu cinq [57],
sans compter d’autres compagnons dans sa jeunesse ;
mais de ceci nul besoin de parler à présent.
Et trois fois elle avait été à Jérusalem ;
elle avait passé mainte rivière étrangère ;
elle avait été à Rome, et à Boulogne*,
en Galice, à Saint-Jacques, et à Cologne.
Elle était experte à voyager par les routes ;
elle avait les dents écartées, il est vrai[58].
Sur une haquenée à l’aise elle était assise,
sa guimpe bien faite, et sur la tête un chapeau
aussi large qu’un bouclier ou une targe ;
une jupe de cheval autour de ses hanches larges,
et à ses pieds une paire d’éperons pointus.
En bonne camarade elle savait rire et jaser.
Aux remèdes d’amour elle se connaissait peut-être,
car elle savait de cet art la vieille danse.

Il y avait un digne homme de religion,


et c’était un pauvre Curé de village ;
mais riche il était de pensées pieuses et d’œuvres.
C’était aussi un homme instruit, un clerc,
qui prêchait vraiment l’Évangile du Christ ;
il instruisait ses paroissiens avec zèle.
Doux il était, et merveilleusement diligent,
et dans l’adversité plein de patience ;
et tel il s’était montré à l’épreuve maintes fois.
Il lui répugnait fort d’excommunier pour ses dîmes[59],
mais il préférait donner, sans nul doute,
à ses pauvres paroissiens de tous cotés
sur son offrande[60], et aussi de son revenu.
Il trouvait en peu de chose sa suffisance.
Vaste était sa paroisse, et les maisons fort dispersées,
mais il ne cessait point, malgré pluie et tonnerre,
de visiter, dans la maladie ou le malheur,
les plus éloignés de ses paroissiens, grandes et petites gens,
allant à pied, et un bâton à la main.
A ses ouailles il donnait ce noble exemple,
qu’il agissait d’abord, et qu’il prêchait ensuite.
A l’Évangile il avait pris cette parole ;
et il y ajoutait aussi cette figure :
Si l’or se rouille, que fera le fer ?
Car si un prêtre se corrompt, en qui nous croyons,
il n’est pas étonnant qu’un laïque se rouille ;
et c’est grand’honte, si le prêtre veut bien y songer,
qu’un pasteur conchié et une brebis propre.
Un prêtre devrait bien montrer par l’exemple
de sa pureté, comment son troupeau doit vivre.
Il ne donnait pas sa charge en location,
et ne laissait pas ses ouailles embourbées,
pour courir à Londres, a Saint-Paul,
et quêter une fondation de messe pour les trépassés,
ou pour se retirer dans quelque confrérie ;
mais restait au bercail, et gardait bien son troupeau,
de sorte que le loup ne pût le mettre à mal.
C’était un vrai berger, et non un mercenaire.
Et bien qu’il fût pieux, et vertueux,
il n’était point méprisant envers le pécheur,
ni dans ses discours âpre ni hautain,
mais ses leçons étaient discrètes et bénignes.
Mener les gens au ciel par la droiture,
par le bon exemple, c’est à cela qu’il travaillait.
Mais si quelqu’un se montrait intraitable,
quel qu’il fût, de haute ou basse naissance,
il le tançait vivement a ce propos.
De meilleur prêtre, je crois qu’il n’en est point, nulle part.
Il ne cherchait ni honneurs ni dignités,
ni ne se faisait une conscience « épicée »[61],
mais la doctrine du Christ et de ses douze apôtres,
il l’enseignait, et d’abord la suivait lui-même.

Avec lui était un Laboureur, son frère,


qui avait charrié mainte charge de fumier ;
c’était un vrai travailleur, et un bon,
vivant en paix et charité parfaite.
Il aimait Dieu par-dessus tout, de tout son cœur,
en tout temps, qu’il eût heur ou malheur,
et ensuite son prochain tout comme lui-même.
Il battait le blé, et creusait des fossés, et bêchait,
pour l’amour du Christ, pour tous les misérables,
sans salaire, autant qu’il était en lui.
Sa dîme, il la payait bien et dûment,
à la fois de son propre travail et sur son bien.
Vêtu d’un tabard [62] il chevauchait sur une jument.

Il y avait aussi un intendant et un meunier,


un « Semoneur », et un « Pardonneur » aussi,
un « Manciple », et moi-même ; il n’y en avait point d’autre.

Le Meunier était un robuste gaillard, en l’occasion* ;


il était fort gros de muscles, et aussi de charpente ;
cela y paraissait bien, car partout où il allait,
à la lutte il emportait toujours le bélier [63].
Il était court d’épaules, trapu, le corps noueux ;
n’y avait porte qu’il ne pût soulever de ses gonds,
ou briser, en s’y ruant, d’un coup de tête.
Sa barbe était aussi rouge que poil de truie ou de renard,
et large avec cela, tout comme une bêche.
Sur le sommet de son nez, a droite, il avait
une verrue, et sur elle se dressait une touffe de poils,
rouges comme les soies des oreilles d’une truie ;
ses narines étaient noires et larges.
Il portait à son côté une épée et un bouclier ;
sa bouche était aussi grande qu’un grand four.
C’était un bruyant bavard et un goliard [64],
et ses propos étaient surtout de péchés et ribauderie.
Il s’entendait à voler le blé, et à prendre trois fois sa redevance ;
et pourtant il avait un pouce d’or, pardi [65].
Il portait un habit blanc et un capuchon bleu.
Il savait bien souffler et jouer de la cornemuse,
et de cette façon il nous conduisit hors de la ville.

Il y avait l’aimable « Manciple »[66] d’un « Temple »[67]


sur qui les acheteurs pourraient prendre exemple
pour être habiles à acheter des victuailles.
Car soit qu’il payât, ou prît à crédit,
toujours il se réservait de telle sorte en ses achats,
qu’il était plus avantagé, et en bonne posture.
Mais n’est-ce point une bien belle grâce de Dieu
que l’esprit d’un homme si ignorant surpasse
la sagesse d’une quantité de savants ?
Des maîtres, il en avait plus de trente,
qui savaient du droit la pratique et les finesses ;
et il y en avait une douzaine, dans cette maison,
dignes d’être régisseurs de ses revenus et de ses terres
chez tout seigneur qui est en Angleterre,
et capables de le faire vivre de ses biens propres,
en honneur et sans dettes, à moins qu’il ne fût fou,
ou aussi petitement qu’il pouvait le désirer ;
et capables d’aider tout un comté
en quelque affaire qui pût se présenter ou survenir ;
et pourtant ce manciple leur en revendait a tous.

L’Intendant était un homme mince et colérique,


sa barbe était rasée d’aussi près qu’il pouvait.
Ses cheveux étaient coupés en rond autour des oreilles.
Il avait le crâne tondu sur le devant, comme un prêtre.
Fort longues étaient ses jambes, et fort maigres,
semblables à des bâtons ; on n’y voyait point de mollet.
Il s’entendait à régir* un grenier et une huche*;
n’y avait auditeur[68] qui pût gagner sur lui.
Il savait bien, par la sécheresse, et par la pluie,
ce que rendrait sa semence et son grain.
Les moutons du maître, son bétail, sa laiterie,
ses porcs, ses chevaux, ses récoltes, et sa volaille,
étaient entièrement gouvernés par cet intendant,
Et d’après son contrat il rendait ses comptes,
depuis que son maître avait vingt ans d’âge.
Par nul homme il ne se laissait mettre en arriéré.*
Il n’y avait employé, ni berger, ni autre valet de ferme,
dont il ne connût les tours et les tromperies ;
ils avaient peur de lui, comme de la peste.
Sa demeure était fort plaisante, sur une lande,
d’arbres verts sa maison était ombragée.
Il était mieux que son maître en état d’acheter.
Il était fort richement pourvu en secret,
et savait habilement plaire à son maître,
lui donner et lui prêter sur le bien du maître*,
et en obtenir un merci, et de plus un habit et un capuchon.
Dans sa jeunesse il avait appris un bon métier ;
c’était un très bon ouvrier, un charpentier.
Cet intendant montait un fort bon étalon,
qui était tout gris pommelé, et s’appelait Scot.
Il avait sur lui un long surcot gris-bleu,
et à son côté portail une lame rouillée.
Du Norfolk était cet intendant, dont je parle,
d’auprès d’une ville que l’on appelle Bawdeswell.
Il était troussé, comme un moine, tout autour,
et toujours il chevauchait le dernier de notre troupe.

Un « Semoneur » [69] était avec nous en cet endroit,


qui avait une figure de chérubin, rouge comme le feu,
car il était couvert de boutons, avec de petits yeux.
Il était aussi chaud et paillard qu’un moineau ;
avec des sourcils noirs teigneux, et une barbe rare ;
de son visage les enfants avaient peur.
Il n’était vif-argent, litharge, ni soufre,
borax, céruse, ni aucune huile de tartre,
ni onguent pour nettoyer ou pour mordre,
qui pût le débarrasser de ses boutons blancs,
ni des verrues fixées sur ses joues.
Il aimait fort l’ail, les oignons, et aussi les poireaux,
et à boire du vin fort, rouge comme le sang.
Alors il parlait, et criait comme s’il était fou.
Et lorsqu’il avait bien bu son vin,
alors il ne disait plus un mot qu’en latin.
Il possédait quelques termes, deux ou trois,
qu’il avait appris dans quelque décret ;
rien d’étonnant à cela, il l’entendait toute la journée ;
et puis, vous savez bien qu’un geai
peut appeler « Wat »[70], aussi bien que le pape.
Mais qu’on pût le tâter sur d’autres choses,
alors il avait dépensé toute sa philosophie ;
et toujours, « Questio, quid juris ? [71] » s’écriait-il.
C’était un aimable drille, et de bon cœur ;
de meilleur compagnon, on n’en saurait trouver.
Il permettait, pour un quart de vin,
qu’un brave garçon gardât sa concubine
toute une année, et l’excusait entièrement.
Il savait aussi plumer en secret un oison.
Et s’il trouvait quelque part un joyeux gaillard,
il lui enseignait à n’avoir nulle crainte,
en pareil cas, de l’excommunication de l’archidiacre,
à moins que l’âme de l’homme ne fût dans sa bourse ;
car dans sa bourse il serait puni.
« La bourse est l’enfer de l’archidiacre », disait-il.
(Mais je sais bien qu’il mentait, en fait ;
de l’excommunication tout coupable doit avoir peur —
car l’excommunication tue, tout comme l’absolution sauve —
et aussi, prendre garde au « Significavit »[72].)
Il avait sous son contrôle, à sa guise,
les jeunes gens et jeunes filles du diocèse,
et savait leurs secrets, et était leur meilleur conseiller.
Il s’était mis sur la tête une guirlande,
aussi grande qu’une enseigne de cabaret[73] ;
il s’était fait un bouclier d’une miche.

Avec lui chevauchait un joyeux « Pardonneur »[74]


de Ronceval[75], son ami et son compère,
qui tout droit venait de la cour de Rome.
Très haut il chantait : « Viens ici, mon amour, viens à moi
Le semoneur l’accompagnait d’une basse profonde,
jamais trompe ne fit moitié autant de bruit.
Ce pardonneur avait les cheveux jaunes comme cire,
mais ils tombaient aussi moelleux qu’écheveau de lin ;
par petites touffes pendaient les boucles qu’il avait,
et il en recouvrait ses épaules ;
mais sa chevelure s’y étendait, rare, mèche par mèche.
De capuchon, pour être à l’aise, il n’en portait point,
car le sien était troussé dans sa valise.
Il lui semblait qu’il montait à la nouvelle mode ;
les cheveux épars, sous sa petite toque, il allait tête nue.
Ses yeux luisants semblaient ceux d’un lièvre.
Il avait cousu sur sa toque une Véronique[76].
Sa valise était devant lui dans son giron,
bondée d’indulgences venues de Rome toutes chaudes.
Il avait une voix grêle comme celle d’une chèvre.
Il n’avait point de barbe, et n’en devait jamais avoir,
le menton uni comme s’il eût été fraîchement rasé.
Je l’aurais pris pour un cheval hongre ou une jument.
Mais dans son métier, de Berwick jusqu’à Ware[77],
il n’avait point son pareil comme pardonneur,
car dans sa valise il avait une taie d’oreiller,
qui était, disait-il, le voile de Notre-Dame ;
il disait qu’il avait un morceau de la voile
que Saint Pierre avait, lorsqu’il allait
sur la mer, jusqu’à ce que Jésus-Christ le prît.
Il avait une croix de laiton, couverte de pierreries,
et dans un verre il avait des os de porc.
Mais avec ces reliques, quand il trouvait
un pauvre curé habitant la campagne,
en un jour il lui gagnait plus d’argent
que le curé n’en gagnait en deux mois.
Et ainsi, avec ses flatteries feintes et ses tours,
il faisait du pasteur et du peuple ses dupes.
Mais s’il faut dire vrai, pour finir,
il était à l’église un noble ecclésiastique.
Il savait bien lire une épître ou une légende,
mais surtout il chantait bien un offertoire.
Car il le savait bien, ce verset une fois chanté,
il devrait prêcher, et bien affiler sa langue,
pour gagner de l’argent, ce a quoi il s’entendait fort ;
c’est pourquoi il chantait si gaiement et si haut.

Maintenant je vous ai dit brièvement, en quelques mots,


leur condition, leur apparence, leur nombre, et aussi la cause
pour laquelle s’était assemblée cette compagnie
à Southwark, dans cette bonne hôtellerie
qui s’appelait le Tabard, tout près de la Cloche.
Mais maintenant il est temps que je vous dise
comment nous nous comportâmes cette même nuit
où nous étions descendus à cette hôtellerie.
Et ensuite je vous raconterai notre voyage,
et tout le reste de notre pèlerinage.
Mais d’abord je prierai votre courtoisie
de ne pas me l’imputer à vilenie,
si je parle tout franc, crûment* en cette matière,
vous racontant leurs dires et leurs gestes ;
ni si je répète leurs paroles à la lettre.
Car vous le savez aussi bien que moi,
quiconque doit faire un récit d’après un autre,
doit répéter, d’aussi près que possible,
chaque mot, si sa tâche le demande,
tant grossièrement et librement dût-il parler ;
autrement, il est forcé de faire un récit menteur,
ou d’inventer les choses, ou de trouver des mots nouveaux.
Il ne peut s’abstenir, même si l’autre est son frère ;
il doit aussi bien répéter chaque mot que le reste.
Christ a parlé lui-même fort librement dans la Sainte Écriture,
et vous le savez bien, ce n’est point là vilenie.
Platon aussi dit, à qui sait le lire,
que les mots doivent être les cousins des actes.
Je vous prie encore de me le pardonner,
si je n’ai point placé les gens selon leur rang
ici en mon récit, comme ils le devraient être ;
mon esprit est petit, vous vous en apercevez bien.

Grande fête fit notre hôte[78] à chacun de nous,


et au souper nous fit asseoir tout de suite,
et nous servit à manger du meilleur.
Le vin était fort, et nous bûmes sans nous faire prier.
Un fort digne homme était notre hôte à tout prendre,
fait pour être majordome d’une salle de festin.
C’était un homme corpulent, aux yeux brillants ;
de plus beau bourgeois, il n’en est point dans Cheapside[79] :
le verbe hardi, et sage, et bien instruit ;
et de ce qui fait l’homme rien certes ne lui manquait.
D’ailleurs c’était aussi un bon vivant,
et après souper il se mit à plaisanter,
et tint joyeux devis entre autres choses,
lorsque nous eûmes réglé noire compte,
et dit : « Eh bien, Messeigneurs, en vérité,
vous êtes pour moi de tout cœur les bienvenus ;
car sur ma foi, si je ne dois mentir,
je n’ai vu de cette année si joyeuse compagnie
réunie en cette auberge, qu’à présent.
Volontiers je vous mettrais en joie, si je savais comment ;
et d’un amusement je viens de m’aviser
qui vous égayera, et ne vous coûtera rien.
Vous allez à Canterbury ; Dieu vous aide !
Le bienheureux martyr vous récompense !
et j’en suis sûr, le long du chemin,
vous voulez vous dire des contes, et vous réjouir ;
car vraiment, il n’est point d’agrément ni de joie
à chevaucher par les chemins muet comme pierre ;
Et c’est pourquoi je veux vous amuser,
comme je l’ai dit, et vous donner quelque plaisir.
Et s’il vous plaît à tous, d’un seul accord,
maintenant de vous soumettre à ma décision,
et d’en faire ainsi que je vous le dirai
demain, quand vous chevaucherez par les routes,
eh bien ! sur l’âme de mon père, qui est défunt,
si vous n’êtes joyeux, je vous donnerai ma tête.
Levez la main, sans plus amples discours. »

Notre avis ne fut pas long à découvrir ;


il nous parut que ce n’était pas la peine d’en discuter,
et nous consentîmes sans plus délibérer,
et le priâmes de prononcer son verdict, à son bon plaisir.

« Messeigneurs », dit-il, « écoutez maintenant de votre mieux ;


mais ne le prenez pas, s’il vous plaît, en mépris ;
il s’agit, pour parler peu et clair,
que chacun de vous, pour abréger la route,
dans ce voyage, raconte deux histoires,
en allant à Canterbury, je veux dire,
et au retour il en racontera deux autres,
sur des aventures arrivées au temps jadis.
Et celui de vous qui se comportera le mieux,
c’est-à-dire, qui racontera en cette occasion
les contes les plus sentencieux et les plus délectables,
aura un souper à nos frais à tous
ici, en cet endroit, assis près de ce pilier,
lorsque nous reviendrons de Canterbury.
Et pour vous réjouir encore davantage,
je vais moi-même avec plaisir chevaucher l’un des vôtres,
entièrement à mes frais, et serai votre guide.
Et quiconque s’opposera à mes décisions
paiera tout ce que nous dépenserons en chemin.
Et si vous voulez bien qu’il en soit ainsi,
dites-le-moi tout de suite, sans plus de paroles,
et de bonne heure je me tiendrai prêt à partir. »

Nous le lui accordâmes, et fîmes nos serments


d’un cœur fort joyeux, et le priâmes aussi
qu’il consentit à faire comme il disait,
et voulût bien être notre gouverneur,
et de nos contes le juge et l’arbitre,
et fixât un souper à un certain prix ;
et nous lui promettions d’agir à sa guise
en tout et partout ; et ainsi, d’une seule voix,
nous nous rangeâmes à sa décision.
Et là-dessus on fit quérir du vin tout de suite ;
nous bornes, et chacun alla se reposer,
sans s’attarder un moment de plus.

Le lendemain, quand le jour commença à poindre,


notre hôte se leva, et fut notre coq à tous,
et nous rassembla, tous en une troupe,
et nous voilà partis, un peu plus vite qu’au pas,
jusqu’à l’abreuvoir de Saint Thomas[80].
Et là notre hôte commença d’arrêter son cheval,
et dit : « Messires, écoutez, s’il vous plaît.
Vous savez votre convention, et je vous la rappelle.
Si vespres s’accordent avec matines[81],
voyons maintenant qui racontera le premier conte.
Je veux ne plus jamais boire ni vin ni bière,
si toute personne rebelle à ma décision
ne paie pas toutes les dépenses de la route.
Allons ! tirez au sort, avant que nous allions plus loin ;
celui qui aura la courte paille commencera.
Sire Chevalier », dit-il, « mon maître et mon seigneur,
allons ! tirez au sort, car telle est ma volonté.
Approchez-vous », dit-il, « Madame la Prieure ;
et vous, Messire Clerc, plus de timidité,
et n’étudiez plus ; mettez-y la main, tous. »

Aussitôt, à tirer se mit chacun de nous,


et pour dire en un mot ce qui lors arriva,
que ce fût par hasard, ou destinée, ou chance,
le fait est que la paille échut au Chevalier,
ce dont fort satisfait et joyeux chacun fut ;
et il devait dire son conte, comme de raison,
selon l’accord et la convention,
comme vous savez ; à quoi bon en dire plus ?
Et quand ce digne homme vit quel était le cas,
en homme qui était sage, et consentait
à tenir son engagement pris de libre volonté,
il dit : « Puisque je dois ouvrir le jeu,
ma foi, bienvenue soit la paille, au nom de Dieu !
Maintenant chevauchons, et écoutez ce que je vais dire. »

Et sur ce mot nous reprîmes notre route ;


et il commença d’une mine toute gaie
son histoire aussitôt, et parla comme suit.

Ici finit le prologue de ce livre ; et ici commence le premier conte, qui est le conte du
Chevalier.

Conte du Chevalier.

Iamque domos pairias, Scithicae post aspera gentis


Prelia laurigero, etc. [Statius, Theb., XII, 519].

Jadis, nous content les vieilles histoires[82],


il y avait un duc qui se nommait Thésée.
D’Athènes il était seigneur et gouverneur,
et fut en son temps un tel conquérant
qu’un plus grand n’était pas sous le soleil.
Il avait gagné mainte et mainte riche contrée ;
tant par sagesse que par prouesse,
il conquit tout ce royaume de Féminie[83],
qui s’est autrefois appelé la Scythie ;
et il épousa la reine Hippolyte,
et la ramena avec lui dans son pays
avec beaucoup de pompe et en grande solennité,
et avec elle sa jeune sœur Émilie.
Et ainsi en un cortège de victoire et de musique,
laissons le noble duc chevaucher vers Athènes,
et tout son ost, en armes, autour de lui.

Certes, si ce n’était trop long à entendre,


je vous aurais dit tout au plein la manière
dont fut conquis le royaume de Féminie
par Thésée, et par sa chevalerie ;
et la grande bataille qui, à cette occasion,
eut lieu entre les Athéniens et les Amazones ;
et comment fut assiégée Hippolyte,
la belle et vaillante reine de Scythie ;
et la fête qui célébra leur mariage ;
et la tempête qu’ils essuyèrent en allant chez eux.
Mais tout cela je dois maintenant me l’interdire.
J’ai, Dieu le sait, un vaste champ à labourer,
et faibles sont les bœufs de ma charrue ;
le reste du récit est assez long ;
et je voudrais ne retarder personne de cette compagnie :
que chacun à son tour fasse son récit,
et nous verrons alors qui gagnera le souper.
Donc, où j’en étais resté, je vais reprendre.

Le duc, dont je fais mention,


était presque arrivé à sa ville,
dans toute sa prospérité et son plus haut orgueil,
quand il aperçut, en jetant les yeux de côté,
agenouillées sur la grand’route,
un cortège de dames, deux à deux,
les unes derrière les autres, couvertes de vêtements noirs.
Et elles poussaient de tels cris, et de tels gémissements,
qu’il n’est au monde créature vivante
qui ait ouï pareille lamentation ;
et elles ne voulurent aucunement cesser leur plainte,
qu’elles n’eussent saisi les rênes de son harnachement.
« Qui êtes-vous donc, qui, à mon retour, en mon pays
troublez ainsi ma fête de vos cris ? »
dit Thésée, « avez-vous si grande jalousie
de ma gloire, que vous gémissiez et pleuriez ainsi ?
ou quelqu’un vous-a-t-il mises a mal, vous a-t-il outragées ?
Dites-moi si l’offense peut être réparée ;
et pourquoi vous êtes ainsi vêtues de noir ».

De toutes ces dames la plus âgée parla,


défaillante, et de visage si mortellement pâle
que c’était pitié de la voir et de l’entendre,
et elle dit : « Seigneur, à qui la Fortune a donné
la victoire, et la vie d’un conquérant,
votre gloire et vos honneurs ne nous affligent nullement ;
mais nous implorons pitié et secours.
Aie pitié de noire malheur et de notre détresse.
Laisse, dans ta noble bonté, quelque larme de compassion
tomber sur nous, misérables femmes.
Car, en vérité, seigneur, il n’est pas une seule de nous
qui n’ait été duchesse ou reine ;
maintenant sommes chétives, comme il se voit bien :
grâce en soit à la Fortune, et à sa roue traîtresse,
qui à nulle situation n’assure la prospérité.
Donc, seigneur, pour paraître en votre présence,
ici, dans le temple de la déesse Clémence,
nous attendons depuis quinze jours entiers ;
or, secours-nous, seigneur, puisque c’est en ton pouvoir.
Moi qui misérable pleure et gémis ainsi,
j’étais naguère l’épouse du roi Capanée [84],
qui mourut à Thèbes, maudit soit ce jour !
Et nous toutes qui sommes en cet arroi
et faisons entendre toutes ces plaintes,
nous avons toutes perdu nos maris à cette ville,
alors que le siège était mis autour d’elle.
Et maintenant le vieux Créon, hélas !
est aujourd’hui seigneur de Thèbes la cité,
et, tout plein de colère et d’iniquité,
lui, dans sa rage et sa tyrannie,
pour faire vilainie aux corps sans vie
de tous nos seigneurs qui ont été tués,
a fait dresser tout les corps en un monceau,
et ne permet pas, quelque prière qu’on lui en fasse,
qu’ils soient ni enterrés, ni brûlés,
mais les fait manger aux chiens, dans sa méchanceté. »
Et ce mot, prononcé, incontinent
elles se jetèrent face contre le sol, et crièrent piteusement :
« Aie quelque compassion de nous malheureuses femmes,
et laisse notre affliction pénétrer au fond de ton cœur. »

Le noble duc sauta à bas de son coursier,


le cœur plein de pitié, quand il les entendit.
Il lui sembla que son cœur allait se briser,
quand il les vit si piteuses et si abattues,
elles qui jadis étaient de si haut rang,
et dans ses bras il les releva toutes,
et les réconforta en toute bonne intention,
et jura par serment, comme il était vrai chevalier,
qu’il mettrait si avant sa force,
pour les venger du tyran Créon,
que toute la Grèce dirait
comment Créon fut par Thésée servi
en homme qui a pleinement mérité sa mort.
Et sur-le-champ, sans autre délai,
il déploie sa bannière, et le voilà chevauchant
vers Thèbes, avec toute son armée ;
il ne voulut s’approcher davantage d’Athènes à pied ou à cheval,
ni prendre pleinement son aise un demi-jour,
mais se mit en marche et, sur la route, passa cette nuit-là.
Et il envoya aussitôt la reine Hippolyte
et Émilie sa jeune sœur brillante
séjourner dans la ville d’Athènes ;
et lui chevaucha de l’avant ; il n’est rien de plus à.dire.

La rouge image de Mars, avec lance et écu,


brille à ce point, sur sa grande bannière blanche,
que tout le champ [85] en étincelle alentour ;
et, à côté de sa bannière, est porté son pennon
tout riche de lames d’or battu qui figuraient
le Minotaure qu’il tua en Crète.
Ainsi chevauchait le duc, ainsi chevauchait le conquérant,
avec une armée où était la fleur de la chevalerie,
jusqu’à ce qu’il fût arrivé à Thèbes, et mit pied à terre
heureusement dans une plaine où il pensait livrer bataille
Pour parler brièvement de ces choses,
contre Créon, qui était roi de Thèbes,
il combattit et le tua valeureusement, en chevalier,
dans une lutte loyale, et mit ses gens en fuite ;
puis il prit la ville d’assaut,
et fit crouler murs et poutres et solives ;
et aux dames il rendit
les ossements de leurs maris mis à mort,
pour leur faire des funérailles, selon la coutume de ce temps.
Mais il serait trop long de dire
les grands cris et les lamentations
que firent entendre les dames quand furent brûlés
les corps, et les grands honneurs
que Thésée, le noble conquérant,
rendit aux dames, quand elles le quittèrent,
car faire un court récit est mon intention.

Donc quand le noble duc, Thésée,


eut tué Créon, et ainsi conquis Thèbes,
il se reposa toute la nuit sur le champ de bataille,
puis traita tout le pays à sa discrétion.

Fouillant dans les monceaux de cadavres


pour les dépouiller de leurs armes et de leurs vêtements,
les pillards s’affairaient diligemment,
après la bataille et la défaite.
Or il arriva que dans ce monceau ils trouvèrent,
transpercés de mainte cruelle et sanglante blessure,
deux jeunes chevaliers gisant côte à côte,
tous deux avec de mêmes armures, richement ornées,
dont l’un avait nom Arcite
et l’autre chevalier s’appelait Palamon.
Ils n’étaient ni tout à fait vivants, ni tout à fait morts ;
mais à leurs cottes d’armes, et à leurs armures,
les hérauts les reconnurent tout particulièrement,
comme étant du sang royal
de Thèbes, et les fils de deux sœurs.
Du tas des morts les pillards les ont retirés,
et les ont doucement portés à la tente
de Thésée, qui aussitôt les envoya
à Athènes, pour y vivre en prison
perpétuellement ; car il ne voulut pas de rançon.
Et quand le noble duc eut ainsi fait,
il réunit son armée, et revint aussitôt dans ses états
couronné de lauriers comme sied à un vainqueur ;
et il vit là, dans la joie et la gloire
le reste de ses jours ; qu’est-il besoin d’en dire plus ?
Mais en une tour, dans la souffrance et le malheur,
habitent ce Palamon et cet Arcite
à jamais, car nul or ne pourra les affranchir.

Ainsi se passe année après année, et jour après jour,


jusqu’à ce qu’il arriva, par un matin de Mai,
qu’Émilie, plus belle à voir
que n’est le lis sur sa verte lige
et plus fraîche que mai aux fleurs nouvelles —
car avec la rose rivalisait son teint,
et je ne sais quelle couleur était des deux plus belle —
avant qu’il ne fit jour, comme c’était sa coutume,
était levée, et déjà tout habillée ;
car Mai ne veut pas de paresseux la nuit.
La saison aiguillonne chaque gentil cœur,
et fait que chacun s’éveille brusquement,
et dit « Lève-toi, et rends ton hommage ».
C’est ainsi qu’Émilie fut invitée à se souvenir
d’honorer Mai, et à se lever.
Elle avait mis une fraîche robe, pour tout dire ;
sa jaune chevelure était tressée en une natte,
qui lui tombait sur le dos, longue, je crois bien, d’une aune.
Et, dans le jardin, au lever du soleil,
elle se promène çà et là, et, selon son caprice,
cueille des fleurs, les unes rouges, les autres blanches,
pour en faire à son front une gracieuse couronne ;
et chantait comme un ange du ciel.
La grande tour, si épaisse et si forte,
qui de ce château était le donjon principal,
(et où étaient emprisonnés les chevaliers,
dont je vous ai parlé, et vous parlerai encore)
s’élevait tout près du mur de ce jardin,
où Émilie se livrait à ses ébats.
Brillant était le soleil, et claire la matinée,
et Palamon, le triste prisonnier,
selon sa coutume, et avec la permission de son geôlier,
était levé, et se promenait dans une chambre haute,
d’où il voyait toute la noble ville,
et aussi le jardin, plein de verts branchages,
où la fraîche Émilie la Brillante
se promenait, errant ça et là.
Ce triste prisonnier, ce Palamon,
va par la chambre, marchant de long en large,
et se plaignant à lui-même de son malheur ;
de ce qu’il était né, souvente fois, il disait « Hélas ! »
Or il advint, par chance ou hasard,
que, par une fenêtre, munie de maint barreau
de fer épais et carré comme une poutre,
il laissa tomber son regard sur Émilie,
et soudain il tressaillit, et cria « Ha ! »
comme s’il eût été percé jusqu’au cœur.
Et à ce cri Arcite aussitôt se redressa,
et dit : « Mon cousin, que souffres-tu,
pour que tu sois si pâle et ressembles à un mort ?
Pourquoi as-tu crié ? qui t’a fait dommage ?
Pour l’amour de Dieu, prends en toute patience
notre prison, car il ne peut être autrement ;
la Fortune nous a infligé cette calamité.
Quelque funeste aspect[86], ou position
de Saturne, près de quelque constellation,
nous a valu ceci, et nous n’y pouvons mais ;
ainsi était le ciel quand nous sommes nés ;
nous devons subir notre sort : c’est le bref et le clair. »

Palamon en réponse dit :


« Cousin, en vérité, en cette opinion
tu as une imagination vaine.
Cette prison n’était pas la cause de mon cri.
Mais je viens tout à l’heure d’être blessé, à travers les yeux,
jusqu’à mon cœur, et cela sera ma mort.
La beauté de cette dame, que je vois
là-bas dans le jardin errer çà et là,
est la cause de mon cri et de mon malheur.
Je ne sais pas si elle est femme ou déesse ;
mais c’est vraiment Vénus, si je devine bien. »
Et là-dessus à genoux il tomba,
et dit : « Vénus, si c’est ton vouloir
de te transfigurer ainsi dans ce jardin,
devant moi, créature affligée et misérable,
aide-nous à nous échapper de cette prison.
Et si ma destinée déterminée
par le verbe éternel est de mourir en prison,
aie quelque compassion de notre lignée
qui par la tyrannie est mise si bas. »

Oyant ces mots Arcite se mit à observer


le lieu où la dame se promenait ça et là.
Et à cette vue la beauté d’icelle le frappa tant,
que, si Palamon était blessé grièvement,
Arcite est atteint autant que lui, ou plus.
Et, avec un soupir, il dit tristement :
« La fraîche beauté soudainement me tue
de celle qui erre dans ce lieu ;
et, si je n’obtiens pas sa pitié et sa faveur,
si je ne puis à tout le moins la voir,
je suis un homme mort ; je n’ai rien de plus à dire. »

Palamon, quand il entendit ces mots,


prit un air courroucé, et répondit :
« Dis-tu cela sérieusement où en badinage ? »
« Certes », dit Arcite, « sérieusement, sur ma foi !
Dieu me soit en aide ! je ne suis point en humeur de badiner ! »

Palamon fronça ses deux sourcils :


« Il ne te serait pas, dit-il, à grand honneur
d’être déloyal, ni d’être traître
envers moi qui suis ton cousin et ton frère,
tenus par des serments profonds, l’un envers l’autre,
à ne jamais, dussions-nous mourir à la torture,
jusqu’à ce que la mort nous sépare,
nous opposer l’un à l’autre en amour,
ni en aucun cas, mon aimé frère ;
mais tu dois fidèlement m’assister
dans tous les cas, comme je dois l’assister.
Tel fut ton serment, et aussi le mien, c’est chose certaine ;
je sais très bien que tu n’oserais point le contredire.
Tu es de mon avis, sans nul doute.
Et maintenant tu voudrais traîtreusement te mettre
à aimer ma dame, que j’aime et que je sers,
et servirai toujours jusqu’à ce que mon cœur meure.
Certes, déloyal Arcite, tu n’en feras rien.
Le premier je l’ai aimée, et je t’ai dit ma peine
comme à mon conseiller, et à un frère obligé par serment
de m’assister, comme je le disais tout à l’heure.
Donc tu es tenu, comme chevalier,
de m’aider, s’il est en ton pouvoir,
ou autrement tu es félon, j’ose le maintenir. »

Arcite avec grand’hauteur reprit :


« Tu seras », dit-il, « félon plus tôt que moi ;
mais tu l’es déjà, je te le dis nettement ;
car par amour [87] je l’ai aimée avant toi.
Que veux-tu dire ? tu ne savais pas tout à l’heure
si elle est femme ou déesse !
En toi il y a aspiration vers chose sainte,
et en moi amour, comme envers une créature ;
c’est pourquoi je t’ai dit ce qui m’est advenu,
comme à mon cousin, et à mon frère juré.
Je suppose que tu l’aies aimée d’abord,
ne connais-tu pas le dit du vieux clerc :
« Qui fixera à l’amoureux aucune loi ? » [88]
L’amour est une plus grande loi, sur ma tête,
qu’on n’en peut fixer sur terre à nul homme.
Aussi les lois positives et toutes telles dispositions
sont tous les jours violées par amour, par gens de toutes classes.
Un homme doit aimer, en dépit qu’il en aie.
Il n’y peut échapper, même s’il en devait mourir,
que la femme soit fille, ou veuve ou épouse.
Et puis, il n’est guère probable que, de toute la vie,
tu obtiennes sa faveur, non plus que moi ;
car tu sais bien, vraiment,
que toi et moi sommes condamnés à la prison
perpétuellement ; nulle rançon ne peut nous délivrer.
Nous luttons comme faisaient les chiens pour un os ;
ils se battirent tout le jour, et pourtant leur part fut nulle ;
survint un épervier, tandis qu’ils se livraient à leur rage,
et il emporta l’os qui les divisait.
Et donc, à la cour du roi, frère,
chaque homme pour lui-même, il n’y a pas d’autre règle.
Aime s’il te fait plaisir ; pour moi j’aime et aimerai toujours ;
et en vérité, mon cher frère, voilà le dernier mot.
Ici dans cette prison il nous faut rester,
et subir, chacun de nous, sa fortune. »

Grande fut la querelle et longue entre eux deux,


si j’avais loisir de la raconter ;
mais au fait. Il arriva un jour
(pour vous dire la chose aussi brièvement que je puis)
qu’un noble duc nommé Pirithoüs,
lequel était camarade du duc Thésée
depuis le temps où ils étaient de jeunes enfants,
vint à Athènes, pour y voir son ami,
et s’y réjouir avec lui, comme il avait coutume de faire,
car en ce monde il n’aimait aucun homme autant ;
et Thésée l’aimait en retour aussi tendrement.
Ils s’aimaient de telle affection, à ce que disent les vieux livres[89],
que quand l’un fut mort, (en bonne vérité),
son ami, pour le chercher, descendit aux enfers ;
mais cette histoire je n’ai pas à la narrer.
Le duc Pirithoüs aimait chèrement Arcite,
et l’avait connu à Thèbes mainte et mainte année ;
et finalement, à la requête et prière
de Pirithoüs, sans aucune rançon,
le duc Thésée le laissa sortir de prison,
pour aller librement, partout où il lui plairait,
aux conditions que je vais vous dire.
Voici quelle était cette convention, pour parler clair,
entre Thésée et lui Arcite :
s’il arrivait qu’Arcite fût trouvé,
jamais en sa vie, de jour ou de nuit, un seul moment,
dans aucune terre de Thésée,
et s’il était arrêté, il fut entre eux convenu
que par l’épée il perdrait sa tête ;
n’était nul autre recours ni remède
que de prendre congé, et en hâte de rentrer chez lui ;
qu’il prenne garde que son cou est en péril !

Quelle grande peine souffre maintenant Arcite !


Il sent la mort lui percer le cœur ;
il pleure, gémit et crie pitoyablement ;
il attend l’occasion de se tuer privéement.
Il disait : « Hélas ! le jour où je naquis !
Maintenant ma prison est pire qu’auparavant ;
maintenant ma destinée est de vivre éternellement,
non pas au purgatoire, mais en enfer.
Hélas ! faut-il que j’aie jamais connu Pirithoüs !
Car autrement je serais resté chez Thésée,
enchaîné dans sa prison pour toujours.
Alors j’eusse été dans le bonheur, et non dans le malheur.
La vue seule de celle que je sers,
quoique je ne puisse jamais mériter sa faveur,
aurait suffi bien assez pour moi.
Ô mon cher cousin Palamon, (disait-il),
à toi la victoire en cette aventure ;
tu peux en toute félicité rester en prison ;
en prison ? non certes, mais en paradis !
La fortune a bien tourné les dés pour toi,
qui as la vue de cette dame, et moi, l’absence.
Car il est possible, puisque tu as sa présence,
et que tu es chevalier vaillant et habile,
que par quelque hasard, car la fortune est changeante,
tu atteignes quelque jour ton désir.
Mais moi, — qui suis exilé, et privé
de toute grâce, et dans un si grand désespoir
qu’il n’est ni terre ni eau, feu ni air,
ni créature faite de ces éléments,
qui me puisse donner aide ou réconfort en ceci, —
je dois vraiment mourir dans la douleur et le désespoir ;
adieu ma vie, mon plaisir et ma joie !
Hélas ! pourquoi les gens se plaignent-ils si communément
de la providence divine, ou de la fortune,
qui souvent leur donne, en mainte façon,
beaucoup mieux qu’ils ne peuvent eux-mêmes imaginer ?
Tel homme désire avoir la richesse,
et elle cause son meurtre ou sa grande maladie.
Et tel homme souhaite ardemment sortir de sa prison,
qui dans sa maison est tué par ses serviteurs.
Il est des maux infinis au bout de ces désirs ;
nous ne savons quelle est la chose que nous implorons ici-bas.
Nous agissons ainsi qu’un homme gris comme une souris [90] ;
un homme ivre sait bien qu’il a une maison,
mais il ne sait pas quel est le chemin pour y aller ;
et pour un homme ivre la route est glissante.
Et certes, dans ce monde, nous nous comportons ainsi ;
nous recherchons ardemment le bonheur,
mais nous prenons bien souvent le mauvais chemin, en vérité.
Ainsi pouvons-nous dire tous, et moi nommément,
qui pensais, et avais ferme croyance,
que, si je pouvais échapper à la prison,
alors j’aurais été en joie et en parfaite prospérité,
tandis que me voilà exilé de mon bonheur.
Puisque je ne puis pas vous voir, Émilie,
je suis, autant dire, mort ; il n’est point de remède. »

De l’autre côté, Palamon,


quand il sut qu’Arcite était parti,
s’abandonna à un tel chagrin, que la grande tour
retentit de ses lamentations et de ses clameurs.
Même les lourds fers de ses jambes
étaient mouillés de ses larmes amères.
« Hélas ! » disait-il, « ô Arcite, mon cousin,
de notre querelle, Dieu le sait, tout le fruit est à toi.
Tu vas et viens maintenant dans Thèbes à ton gré,
et de mon infortune tu ne te soucies guère.
Tu peux, car tu as sagesse et vaillance,
assembler tous les gens de notre famille,
et mener si rude guerre contre cette cité,
que, par quelque aventure ou quelque traité,
tu obtiennes pour la dame et ton épouse
celle pour qui je dois sûrement perdre la vie.
Car, en manière de possibilité,
puisque tu es au large, délivré de la prison,
et que tu es seigneur, grand est ton avantage,
plus grand que le mien, qui me meurs ici dans une cage.
Car je dois pleurer et gémir, aussi longtemps que je vivrai,
de toute l’affliction que peut me causer la prison,
et aussi de la peine que peut me causer l’amour,
qui double tout mon tourment et mon malheur. »

Là-dessus le feu de la jalousie jaillit


dans sa poitrine et le saisit au cœur
si follement qu’à voir il était semblable
au buis[91] ou à la cendre morte et froide.
Alors il dit : « Ô dieux cruels, qui gouvernez
ce monde par la loi de votre verbe éternel,
et écrivez sur la table de diamant
votre décision et votre éternelle volonté,
en quoi l’humanité est-elle de vous plus estimée
que le mouton qui se couche dans la bergerie ?
Car l’homme est égorgé juste comme une autre bête,
et vit lui aussi dans la prison et la détention,
et il souffre maladie et grande adversité,
et souvent, sans être coupable, de par Dieu !
Quelle sagesse y-a-t-il dans cette prescience
qui sans faute commise tourmente l’innocence ?
Et pourtant de ceci ma douleur est augmentée,
que l’homme soit obligé de se résigner,
au nom de Dieu, à lutter contre ses désirs,
tandis que la bête peut librement satisfaire ses penchants.
Et quand une bête est morte, elle n’a plus de souffrance ;
mais l’homme après sa mort peut encore pleurer et gémir,
quoique dans ce monde il ait soucis et malheur :
cela peut, sans nul doute, être ainsi.
La réponse à cela, je la laisse aux théologiens,
mais ce que je sais bien, c’est qu’en ce monde est grande peine.
Hélas ! je vois qu’un serpent, ou qu’un voleur,
qui à maint honnête homme a fait dommage,
va et vient librement, et où il lui plaît peut se diriger.
Mais il faut que moi je vive en prison à cause de Saturne,
et aussi à cause de Junon, jalouse à la fois et folle,
qui a détruit presque tout le sang
de Thèbes en même temps que ses grands murs dévastés.
Et Vénus, d’un autre côté, me perce
de jalousie, et de crainte de cet Arcite. »

Maintenant je vais un peu quitter Palamon


et le laisser toujours enfermé dans sa prison,
et je vais vous parler encore d’Arcite.
L’été se passe, et les longues nuits
accroissent du double les grands tourments
de l’amant et du prisonnier.
Je ne sais lequel a le plus peineux métier ;
car, pour le dire brièvement, Palamon
est perpétuellement condamné à la prison,
pour y mourir dans les chaînes et les fers ;
et Arcite est exilé sous peine de mort
à jamais loin de son pays,
et jamais plus il ne doit voir sa dame.

À vous, amants, je pose maintenant cette question :


Qui a le plus triste sort, Arcite ou Palamon ?
L’un peut voir sa dame chaque jour,
mais il doit toujours rester en prison.
L’autre peut où il lui plait chevaucher ou marcher,
mais il ne doit jamais revoir sa dame.
Et maintenant, jugez comme vous voudrez, vous qui savez ;
moi je vais continuer le récit que j’ai commencé.

Explicit pars prima.

***

Sequitur pars secunda.


Quand Arcite eut regagné Thèbes,
mainte fois chaque jour il défaillait et disait « las ! »
car il ne devait revoir sa dame jamais plus.
Et pour en bref comprendre tous ses maux,
jamais tant de douleur ne souffrit créature
vivante, jamais n’en souffrira tant que durera le monde.
Le sommeil, la faim, la soif l’abandonnaient
tant qu’il devint maigre et sec comme gaule.
Ses yeux se creusèrent, horribles à voir ;
le teint jaune et pale comme cendre froide,
il était solitaire et toujours était seul
à gémir toute la nuit et à pousser sa plainte.
Et s’il entendait chanter voix ou instrument,
alors il pleurait et ne pouvait s’arrêter ;
si faibles aussi étaient ses esprits et si bas
et si changés, qu’aucun homme n’eût pu reconnaître,
même à l’entendre, sa voix ni son discours.
Et, dans ses manières, à la lettre il se comportait
non simplement en homme atteint du mal
d’Eros, mais plutôt souffrant de la manie
qu’engendre l’humeur mélancolique
en la cellule où, vers le front, demeure la fantaisie.
Et bref était-il tout sens dessus dessous,
tant en manière d’être qu’en caractère,
ce lamentable amant dom Arcite.

Pourquoi passerai-je tout le jour à narrer son malheur ?


Quand il eut enduré une année ou deux
son cruel tourment, sa peine et son malheur,
à Thèbes, son pays, comme je l’ai dit,
une nuit, comme en sa couche il dormait,
il pensa que le dieu ailé Mercure
devant lui se tenait et lui disait d’être en joie.
La baguette donneuse de sommeil en sa main se dressait ;
un chapeau reposait sur ses cheveux brillants.
Le dieu était en même arroi (Arcite en fit remarque)
qu’au jour où il avait plongé Argus dans le sommeil ;
et il lui parlait ainsi : « retourne à Athènes ;
là est marquée la fin de ton tourment. »

À ces mots, Arcite s’éveille et saute à bas du lit :


« Or vraiment, si fort dût-il m’en cuire,
dit-il, à Athènes tout droit je vais courir ;
et, par crainte de mort, point ne me priverai
de voir ma dame, que j’aime et que je sers ;
en sa présence je n’ai cure de mourir. »

Ce disant, il prit un grand miroir


et vit que son teint était tout changé,
et vit que sa face était tout altérée.
Et tout aussitôt il lui vint à l’esprit
que, le visage ainsi défiguré
par la maladie et la peine endurée,
il pourrait bien, en jouant humble personne,
vivre à Athènes sans être jamais reconnu
et voir sa dame presque chaque jour.
Et tout aussitôt il changea son vêtement
et s’habilla en pauvre artisan,
puis, sans autre compagnie qu’un seul écuyer
qui savait son secret et toute son histoire,
et déguisé aussi pauvrement que lui,
il se rendit à Athènes par le plus court chemin.
Un beau matin, il arriva à la cour,
et, sous le grand porche, offrit ses services
« pour tirer, ou pour traîner », suivant ce qu’on voudrait.
Afin de conter brièvement cette matière,
il tomba au service d’un chambellan
qui demeurait en la maison d’Émilie.
Il était avisé, et sut bientôt discerner
entre tous les serviteurs celui qui servait chez elle.
Il était bien capable de fendre du bois et de porter de l’eau,
car il était jeune et vigoureux au besoin
et de plus était fort et bien charpenté
pour faire ce que chacun lui pouvait commander.

Il passa un an ou deux en ce service,


page de chambre d’Emilie la Brillante,
et il disait qu’il avait nom Philostrate.
Il y fut de moitié plus aimé que jamais
homme ne le fut à la cour, de même condition ;
il était si gentil en toutes ses manières
que par toute la cour il avait bon renom.
On y disait que ce serait charitable action
si Thésée voulait hausser son rang
et le placer en honorable service
où il pourrait montrer par actes ce qu’il valait.
Ainsi, au bout d’un temps, la renommée se répandit
et de ses actions et de son bon parler,
tant et si bien que Thésée le prit près de lui
et de sa chambre le fit écuyer,
en lui donnant de l’or pour tenir son rang ;
et par surcroît on lui apportait de son pays
d’année en année très secrètement sa rente ;
mais il la dépensait avec tant de discrétion et prudence
que personne n’admirait comme il l’avait acquise.
Trois années en cette manière il vécut
et se conduisit de telle façon tant en paix qu’en guerre,
que nul homme n’était à Thésée plus cher.
Et dans ce bonheur maintenant je laisse Arcite
et vais un peu parler de Palamon.

Dans l’ombre d’une horrible et forte geôle


depuis sept ans était retenu Palamon,
consumé de tourment et de détresse.
Qui ressent double chagrin et double accablement
si ce n’est Palamon ? lui que l’amour tant malmène
qu’il en perd l’esprit et devient fou de douleur ;
à cela s’ajoute qu’il est prisonnier
à perpétuité, non point seulement pour une année.
Qui pourrait en anglais, en convenables rimes,
narrer son martyre ? en vérité, ce n’est pas moi ;
donc je passe aussi légèrement que puis.

Il arriva, la septième année, en Mai,


la troisième nuit (comme disent les vieux livres
qui racontent cette histoire plus pleinement),
que ce soit pure aventure ou destinée,
(car, quand une chose est fixée, elle doit avoir lieu)
il arriva que, peu après la mi-nuit, Palamon,
avec l’assistance d’un ami, s’évada de prison,
et s’enfuit de la cité aussi vite qu’il put ;
car il avait à son geôlier donné fort à boire
d’un claret, fait d’un certain vin
mélangé de narcotiques et de bon opium thébaïque,
tant que, toute la nuit, si fort qu’on l’eût secoué,
le geôlier dormit, sans se pouvoir éveiller ;
et Palamon de fuir aussi vite qu’il lui fut possible.
La nuit fut brève et proche fut bientôt le jour
et de nécessité il se dut cacher ;
aussi jusqu’à un bocage qui était tout voisin
d’un pas timide et furtif se glisse alors Palamon.
Car brièvement telle était sa pensée :
dans ce bocage il voulait se cacher tout le jour,
afin de pouvoir, la nuit suivante, se mettre en route
vers Thèbes, pour supplier ses amis
de l’aider à guerroyer contre Thésée ;
bref, voulant ou y laisser sa vie
ou gagner Émilie et en faire sa femme ;
tels furent clairement son acte et son intention.

Maintenant je reviens à Arcile


qui ne se douta guère combien proche était son souci,
tant que la fortune ne l’eut conduit jusque dans le piège.

L’alouette affairée, messagère du jour,


salue de ses chants le matin gris
et Phébus en feu se lève si rayonnant
que tout l’Orient rit à la lumière
et de ses rais sèche dans les bocages
les gouttes d’argent, qui pendent au bord des feuilles.
Et Arcite, qui est à la cour royale
avec Thésée, et son premier écuyer,
se lève et contemple le jour joyeux.
Et pour rendre ses devoirs à Mai,
se souvenant de son désir poignant,
sur un coursier qui s’élance comme flamme,
il chevauche aux champs, pour s’éjouir
hors de la cour, ne fût-ce qu’un mille ou deux ;
et vers le bocage dont je vous ai parlé,
par aventure se met a faire route
pour se cueillir une guirlande des bois
ne fût-ce que de liseron et d’aubépine ;
à toute voix il chante devant le soleil brillant :
« Mai, avec toutes tes fleurs et ta verdure,
sois le bienvenu, Mai si beau, si frais,
et laisse-moi remporter quelque vert feuillage. »
Sautant à bas de son coursier, d’un cœur allègre,
il se jette dans le bocage d’un pas rapide,
en un sentier erre de-ci de-là
juste où Palamon, d’aventure,
en un buisson se cachait à tous les yeux,
car il avait grand’peur d’être tué.
En rien ne se doutait que c’était Arcile :
Dieu sait qu’il l’aurait cru à grand’peine.
Bien vrai dit-on, depuis maintes années,
que champs ont yeux et que bois ont oreilles.
Il est bien qu’un homme marche droit
car chaque jour apporte ce qu’on attend le moins.
Arcite ne soupçonnait guère que son ami
était si près, à même d’entendre toutes ses paroles ;
et lui dans le buisson maintenant se tenait coi.

Quand Arcite eut erré tout son content,


et chanté tout le rondel allègrement,
en humeur soucieuse il tomba tout soudain,
comme font les amoureux en leurs façons bizarres,
tantôt sur la cime, tantôt dans les ronces,
tantôt en l’air, tantôt en bas, comme les seaux d’un puits.
Tout ainsi que, le Vendredi[92], pour parler vrai,
tantôt il fait beau, tantôt il pleut à verse,
tout ainsi Vénus changeante peut assombrir
le cœur de ses dévots ; tout ainsi que ce jour
est changeant, tout ainsi change-t-elle ses dispositions.
Rarement le Vendredi chaque semaine est le même.
À peine Arcile eut-il chanté, qu’il se prit à soupirer
et il s’assit sans plus :
« Hélas, dit-il, maudit le jour qui m’a vu naître !
Jusques à quand, Junon, en ta cruauté,
veux-tu guerroyer contre la cité de Thèbes ?
Hélas ! elle est en plein désarroi
la royale descendance de Cadmus et d’Amphion ;
de Cadmus, qui a été le premier homme
à bâtir Thèbes, le premier à élever la ville,
et qui de la cité fut le premier couronné roi.
De sa lignée je suis et de son sang,
en ligne directe, quasi du tronc royal :
et maitenant je suis un chétif, un serf,
au point que lui, mon mortel ennemi,
je le sers en qualité d’écuyer, pauvrement.
Et Junon m’humilie bien plus encore
car je n’ose point faire connaître mon vrai nom,
mais, alors que j’avais coutume de m’appeler Arcite,
maintenant j’ai nom Philostrate, qui ne vaut miette.
Hélas, ô cruel Mars, hélas, Junon !
ainsi votre ire a détruit nos parents,
sauf moi seul, et le misérable Palamon,
que Thésée martyrise en prison.
Et, par-dessus tout, pour achever de me tuer,
l’Amour a de son dard de feu si ardemment
transpercé mon cœur fidèle et soucieux,
que taillée fut ma mort devant que ma chemise.
Vous me tuez de vos yeux, Émilie ;
vous êtes la cause pourquoi je meurs.
De tout le reste de mes autres soucis
je ne fais pas plus de cas que d’un grain d’ivraie,
pour peu que je puisse rien faire pour votre plaisance. »
À ces mots, il tomba en pâmoison
un long temps, puis ensuite s’en réveilla.

Mais Palamon, qui croyait sentir en son cœur


se glisser soudain une froide épée,
de colère tremblait, incapable de se tenir coi plus longtemps.
Et quand il eut entendu l’histoire d’Arcite,
comme fou, la face pâle et morte,
il saillit des buissons épais,
et dit : « Arcite, imposteur, traître et félon,
te voilà pris, toi qui aimes ma dame,
(celle pour qui j’endure peine et tourment),
toi qui es de mon sang, le confident juré de mes pensées,
comme très souvent autrefois je te l’ai répété ;
toi qui as ici trompé le duc Thésée,
et fallacieusement changé ton nom ;
je voudrais être mort ou te voir mourir.
Point n’aimeras ma dame Émilie,
que je veux aimer seul et sans partage ;
car je suis Palamon, ton mortel ennemi.
Et, bien que je n’aie pas d’arme en cet endroit,
venant de m’échapper de prison par grâce de fortune,
de deux choses je ne doute point : ou tu mourras,
ou tu renonceras à aimer Émilie.
Choisis ce que tu veux, car point ne m’échapperas. »
Arcite, le cœur plein de dépit,
quand il l’eut reconnu et qu’il eut entendu son histoire,
avec la rage d’un lion, tira son épée
et dit : « Par Dieu, qui siège au haut du ciel,
n’était que tu es malade et fou d’amour,
et que tu te trouves ici sans armes,
tu ne mettrais pas le pied hors de ce bois
sans risquer de mourir de ma main.
Car je dénonce l’engagement et l’accord
que tu dis que j’avais conclus avec toi.
Donc, fol avéré, songe bien qu’amour est libre,
et que je l’aimerai, malgré tous tes efforts !
Mais, considérant que tu es un digne chevalier,
et que tu veux qu’elle soit le prix d’une bataille,
reçois ici ma foi que, demain sans y manquer,
sans en parler à âme qui vive,
ici même je te viendrai trouver, en chevalier,
apportant de harnois ce qu’il en faut pour toi ;
tu choisiras les meilleures armes, me laissant les mauvaises.
Manger et boire, dès cette nuit, t’apporterai
à ta suffisance et drap pour ton couchage.
Et, s’il advient que tu conquières ma dame,
et me tues en ce bois où je suis,
tu pourras avoir ta dame, pour ce qui est de moi. »
Palamon répondit : « Je te l’accorde. »
Ainsi se quittèrent-ils jusqu’au lendemain,
jour sur lequel l’un et l’autre avaient engagé leur foi.

O Cupidon, dépourvu de toute charité !


O roi qui veux régner sans compagnon !
Bien vraiment est-il dit qu’amour ni seigneurie
de bon gré ne veulent point tolérer de partage ;
et bien s’en aperçoivent Arcite et Palamon.
Arcite aussitôt s’en retourne à la ville,
et le lendemain, avant qu’il ne fit jour,
en grand secret, il a préparé deux harnois
l’un et l’autre suffisants et idoines à disputer
la bataille en champ clos entre les deux chevaliers.
Et sur son cheval, seul et sans compagnon[93],
il porte tout ce harnois devant lui ;
et dans le bocage, au temps et au lieu dits,
Arcite et Palamon se rencontrèrent.
Et sitôt changea la couleur de leur face ;
tout comme il arrive au veneur du royaume thrace
quand, debout à la brèche avec son épieu,
il est à l’affût du lion ou de l’ours,
et qu’il l’entend foncer dans les fourrés,
briser les branches et froisser les feuilles
et qu’il se dit : « Voici venir mon ennemi mortel ;
sans faute, il faut qu’il meure — ou moi ;
car ou bien je le tue au débouché,
ou c’est lui qui me tue, si fortune me dessert. »
Ainsi s’approchent-ils changeant de couleur,
d’aussi loin que chacun d’eux reconnaît l’autre.
Il ne passa entre eux ni bonjour ni salut
mais aussitôt, sans mot dire ni récriminer,
chacun d’eux aide l’autre à s’armer,
aussi amicalement que s’il eût été son frère ;
puis, de leurs fortes lances aiguës,
ils joutent l’un contre l’autre, un temps merveilleux.
Comme tu peux penser, Palamon
en ce combat fut comme un lion fou de colère
et comme un cruel tigre fut Arcite :
ils se mettent à frapper, pareils à deux sangliers
qui se couvrent de blanche écume en leur folle colère.
Jusqu’à la cheville ils luttent dans le sang.
En cette manière je les laisse à se battre
et je m’en vais vous parler de Thésée.
La destinée, universel ministre,
qui exécute de par le monde entier
ce que dans sa providence Dieu a vu d’avance,
est si forte que, quand bien même le monde eût juré
le contraire d’une chose, par oui ou par non,
pourtant il arrive qu’un jour échoit cette même chose
qui point n’écherra de nouveau en un millier d’années.
Car il est certain que nos désirs ici-bas,
qu’ils soient de guerre ou de paix, de haine ou d’amour,
tous sont régis par ce regard d’en-haut.
Voilà ce que je montre à présent par le puissant Thésée,
qui a une telle passion pour courre,
le grand cerf surtout, au mois de Mai,
qu’en son lit ne le surprend l’aube d’aucun jour,
qu’il ne soit équipé et prêt à chevaucher
avec veneurs et cors, et meute de limiers.
Donc à la chasse il goûte telle jouissance
qu’il met toute sa joie et son désir
à être lui-même, pour le grand cerf, mort et fléau,
car, après Mars, il sert maintenant Diane.

Clair était le jour, comme j’ai dit plus haut,


et Thésée, en toute joie et ravissement,
avec son Hippolyte, la belle reine,
et Émilie, tout de vert habillée,
pour courre le cerf chevauchaient royalement.
Et vers le bosquet, qui lors était tout près,
où était la bête, comme on lui avait dit,
le duc Thésée tout droit s’était rendu.
Et vers la clairière il pousse tout franc,
car c’est là que le cerf soûlait prendre sa course,
et, sautant un ruisseau, de poursuivre sa voie.
Le duc veut le charger une fois ou deux
avec des chiens, autant qu’il lui plaît de lancer.
Et quand le duc arrive à la clairière,
sous le soleil il regarde et soudain
il aperçoit Arcite et Palamon
qui combattaient furieusement, tels deux sangliers ;
les brillantes épées tombaient de-ci de-là
si terriblement, que le moindre de leurs coups
semblait devoir abattre un chêne ;
mais qui ils étaient, il ne savait mie.
Le duc de l’éperon frappa son coursier
et d’un élan fut entre eux deux
et, tirant son épée, leur cria : « Ho !
finissez, sous peine de perdre vos têtes.
Par le puissant Mars, sur l’heure mourra
celui qui frappe un seul coup, que je puisse voir !
Mais dites-moi quels gens vous êtes,
qui avez la hardiesse de combattre ici,
sans juge ni aucun autre officier,
comme si vous étiez en lice royale ? »
Palamon lui répondit hâtivement
et dit : « Sire, qu’est-il besoin de plus de paroles ?
Nous avons mérité la mort, tous les deux.
Deux misérables hères sommes-nous, deux chétifs,
qui sommes encombrés de notre propre vie ;
et puisque tu es de droit seigneur et juge,
ne nous accorde ni merci ni refuge.
Donc tue-moi le premier, par sainte charité ;
mais tue mon compagnon aussi bien que moi.
Ou tue-le le premier ; car, encore que tu ne le saches guère
c’est ton mortel ennemi, c’est Arcite,
qui de ton pays est banni sous peine de sa tête,
en quoi il a mérité d’être mis à mort.
Il est celui-là même qui est venu sous ton porche
prétendre qu’il s’appelait Philostrate.
Ainsi t’a-t-il bafoué une pleine année
et toi l’as fait ton écuyer-chef ;
et c’est celui-là même qui aime Emilie.
Car puisque est venu le jour où je vais mourir,
je fais tout au long ma confession,
à savoir que je suis le triste Palamon
qui de prison s’est échappé faussement.
Je suis ton ennemi mortel, et c’est moi
qui aime d’un amour si brûlant Émilie la Brillante
que je veux à présent mourir à ses yeux.
Donc je demande ma mort et. mon jugement ;
mais tue mon compagnon en même guise
car tous deux avons mérité d’être mis a mort. »

Le digne duc fit aussitôt réponse


et dit : « Voilà une brève conclusion :
votre bouche même, par votre confession,
vous a condamnés, et j’enregistre la sentence ;
il n’est pas besoin de vous torturer de la corde.
Vous allez mourir, par Mars le puissant et le Rouge ![94]
La reine incontinent, par vraie nature de femme,
se prit à pleurer et ainsi fit Émilie,
et de même toutes les dames de la compagnie.
Grand’pitié c’était, elles pensaient toutes,
que jamais pareil sort fût échu ;
car gentilshommes ils étaient tous deux, de haut rang,
et rien qu’amour causait ce grand débat ;
et elles voyaient leurs sanglantes plaies, larges et cruelles ;
et toutes de s’écrier, nobles dames et suivantes ;
« Aie merci, seigneur, au nom de nous toutes, femmes ! »
Et sur leur genoux nus à terre elles tombent,
et elles eussent baisé ses pieds, sur-le-champ,
n’était qu’enfin son humeur s’apaisa ;
car la pitié pénètre vite dans les cceurs gents.
Et bien que tout d’abord son ire le fît trembler el frémir,
il a bientôt considéré, en bref,
et la faute des deux chevaliers et sa cause :
et bien que sa colère les accusât de crime,
pourtant, en sa raison, il les excusait tous deux ;
et ainsi vint à penser justement que chacun
se sert en amour comme il le peut,
et aussi s’échappe de prison ;
et aussi son cœur s’émut de compassion
pour les femmes, qui continuaient de pleurer ensemble,
et en son cœur gent il se prit à penser
et à se dire à lui-même tout doux : « Fi
d’un seigneur qui ne veut avoir merci,
mais préfère être un lion, en parole et en action,
envers ceux qui sont pleins de repentance et d’effroi,
comme envers hommes d’orgueil et de malice
qui veulent soutenir ce qu’ils ont une fois entrepris !
Ce seigneur montre piètre discernement
qui en pareil cas ne sait faire de distinction,
mais pèse du même poids orgueil et humilité. »
Et brièvement quand son ire ainsi fut en allée,
il se mit à lever des yeux éclaircis
et dit ces paroles d’une voix très forte : —
« Le dieu d’amour, ah ! benedicite,
quel grand et puissant seigneur !
Contre son pouvoir ne prévaut nul obstacle,
on le peut appeler dieu pour ses miracles ;
car il tourne à sa guise
tous les cœurs, selon ce qu’il lui plait d’ordonner.
Voyefc ici Arcite et Palamon,
qui, en liberté, tirés de ma prison,
auraient pu vivre à Thèbes en rois ;
et qui, sachant que je suis leur ennemi mortel,
et que leur mort était en mon pouvoir,
ont laissé l’amour, malgré leurs deux yeux,
les conduire ici l’un et l’autre pour mourir !
Songez-y, n’est-ce point haute folie ?
Mais qui peut esquiver la folie, s’il aime ?
Voyez, au nom du Dieu qui siège là-haut,
voyez comme ils saignent ! les voilà en bel arroi !
C’est ainsi que leur seigneur, le dieu d’amour, leur a payé
leurs gages et salaire pour leurs services !
Et pourtant ils pensent être pleinement sages
ceux qui servent Amour, quoi qu’il leur puisse échoir !
Mais le plus plaisant de l’histoire
c’est que celle pour qui ils ont cet ébattement
les en peut remercier tout autant que moi-même ;
elle n’en sait pas plus, de toute cette chaude affaire,
par Dieu ! que n’en sait lièvre ou coucou !
Mais il faut de tout tàter, du chaud et du froid ;
tout homme doit passer par la folie, jeune ou vieux ;
je le sais par moi-même depuis bien longtemps :
car en mon temps serviteur d’amour aussi je fus.
Donc, puisque je connais peine d’amour,
et sais combien grièvement elle peut navrer,
en homme qui souvent a été pris en ses lacs,
je vous pardonne entièrement ce méchef,
à la requête de la reine ici agenouillée,
et d’Émilie aussi, ma sœur chérie.
Et allez tous les deux me jurer
que jamais plus vous ne nuirez à mon pays,
ni ne me ferez la guerre de nuit ou de jour
mais me serez amis en tout ce que vous pourrez ;
je vous pardonne ce méchef, tout et parties. »
Et eux de lui jurer sa requête bellement
en implorant sa seigneurie et sa merci,
et lui leur accorde leur grâce et alors dit :

« Pour parler de lignée royale et de richesse,


votre dame fût-elle reine ou princesse,
chacun de vous est digne, sans aucun doute,
de l’épouser quand en viendra le temps ; mais néanmoins
je parle pour ma sœur Émilie,
pour l’amour de laquelle vous avez lutte et jalousie ;
tous savez qu’elle ne peut vous épouser tous deux
à la fois, dussiez-vous combattre a tout jamais ;
qu’un de vous, qu’il en soit heureux ou non,
il lui faudra s’en aller siffler dans une feuille de lierre[95] ;
c’est dire qu’elle ne peut avoir les deux,
si fort que vous soyez jaloux et courroucés.
Et pour ce vais-je vous mettre en position
de suivre l’un et l’autre la destinée
qui lui est réservée ; écoutez en quelle guise ;
or, entendez votre arrêt que je vais vous dire :
Ma volonté est que, pour conclusion netLe,
sans aucune sorte de réplique,
(s’il vous plaît, prenez cela au mieux),
que chacun de vous s’en aille où il lui plaise
libre, sans rançon et sans risque ;
et de ce jour en cinquante semaines, ni plus ni moins,
chacun de vous amènera cent chevaliers,
armés pour la lice comme il faut de tout point,
tout prêts à la disputer par bataille.
Et moi je vous promets que, sans y faillir,
sur ma foi, aussi vrai que je suis chevalier,
celui de vous, quel qu’il soit, qui aura le dessus,
c’est-à-dire que, de lui ou de toi,
celui qui pourra avec sa centurie, comme j’ai dit,
tuer son adversaire ou le bouter hors de lice,
je lui donnerai Émilie pour femme,
celui à qui la fortune accordera si belle faveur.
La lice, je la ferai faire en ce lieu,
et puisse Dieu aussi vraiment avoir pitié de mon àme
que je serai juge égal et fidèle.
Et vous n’aurez rien à attendre de moi
que l’un de vous ne soit mort ou pris.
Et si vous pensez que cela est bien dit,
dites votre avis et tenez-vous satisfaits.
Telle est pour vous la fin et la conclusion. »

Qui pour lors a l’air heureux si ce n’est Palamon ?


Qui ne bondit de joie si ce n’est Arcite ?
Qui pourrait dire ou qui pourrait décrire
la joie qui se fait en toute la place
quand Thésée vient d’accorder si juste grâce ?
Genou en terre mettent gens de tout rang
et le remercient, de tout leur cœur, de toutes leurs forces,
et surtout les Thébains[96] maintes fois.
Et ainsi, l’espoir vaillant et le cœur allègre,
ceux-ci prennent congé et vers leur pays chevauchent,
vers Thèbes aux vieilles et vastes murailles.

Explicit secundo, pars..


***

Sequitur pars tercia..

Je crois qu’on jugerait cela négligence,


si j’oubliais de conter la dépense
de Thésée, qui va si diligemment
bâtir les lices royalement ;
un aussi noble théâtre que celui-là
n’exista sans doute jamais en ce monde.
L’enceinte avait un mille de tour,
avec murs de pierre et fossé tout autour.
Elle était de forme ronde comme un cercle,
et remplie de degrés, sur soixante pas de haut,
tels qu’un homme assis sur un degré
n’empêchait pas son compagnon de voir.

Vers l’est s’élevait un portail de marbre blanc,


vers l’ouest un autre tout pareil en face.
El, pour conclure en bref, un lieu pareil
ne fut jamais sur terre en si petit espace ;
car dans le pays il n’y eut habile homme,
connaissant géométrie ou art métrique,
ni portrayeur, ni tailleur d’images,
à qui Thésée ne donnât vivres et gages
pour bâtir et aménager ce théâtre.
Et pour faire son rite et sacrifice,
il a vers l’est, sur le susdit portail,
en l’honneur de Vénus, déesse d’amour,
fait bâtir un autel et un oratoire ;
et vers l’ouest, à l’intention et mémoire
de Mars, il en a fait un autre tout pareil,
lequel coûta une bonne charretée d’or.
Et vers le nord, en une tourelle de la muraille,
en albâtre blanc et rouge corail
il est un oratoire riche à voir
qu’en l’honneur de Diane de chasteté
Thésée a fait ouvrer de noble manière.

Mais j’avais oublié de décrire


la noble sculpture, et les portraits,
la forme, l’apparence, et les figures
qui étaient en ces trois oratoires.

D’abord au temple de Vénus tu peux voir


ouvrés sur le mur, bien pitoyables au regard,
les sommeils rompus et les froids soupirs ;
les larmes maudites et les lamentations ;
les traits enflammés du désir
que les serviteurs de l’amour endurent en cette vie ;
les serments qui assurent les pactes de Vénus ;
plaisance et espoir, désir, folle audace,
beauté et jeunesse, volupté et richesse,
magie et violence, mensonges, flatterie,
dépense, soins et jalousie, —
laquelle portait de soucis jaunes une guirlande,
et un coucou perché dessus sa main ; —
fêtes, musique, rondes, danses,
déduit et parure, et toutes les circonstances
de l’amour, qu’il me faut compter et compter,
étaient peintes en ordre sur le mur,
et plus nombreuses que je ne saurais dire.
Car en vérité, tout le mont Cithéron,
où Vénus a sa principale demeure,
était montré en portrait sur le mur,
avec tout le jardin et les joyeux déduits.
Et l’on n’avait pas oublié le portier Oisiveté[97],
ni Narcisse le joli du temps jadis,
ni encore la folie du roi Salomon,
ni encore la grande force d’Hercule,
les enchantements de Médée et de Circé,
non plus que Turnus au cœur hardi et fier,
et le riche Crésus, captif en servage.
Ainsi pouvez-vous voir que sagesse ni richesse,
beauté ni ruse, force ni hardiesse,
ne peuvent avec Vénus tenir champ parti[98] ;
car à son gré elle peut lors mener le monde.
Voyez ! toutes ces gens furent si pris en ses lacs
que d’angoisse ils dirent souvent « hélas ! »
Il suffit ici d’un exemple ou deux,
et pourtant j’en pourrais compter mille encore.
La statue de Vénus, glorieuse à voir,
était nue flottant sur la vaste mer,
et au-dessous du nombril elle était couverte
de vagues vertes et brillantes comme verre.
Elle avait une citole en sa main droite,
et sur sa tête, bien plaisante à voir,
une guirlande de roses fraîches et parfumées ;
au-dessus de sa tête ses colombes voletaient.
Devant elle se tenait son fils Cupidon ;
sur ses épaules il avait deux ailes,
et il était aveugle, ainsi qu’on voit souvent ;
il portait un arc et des flèches brillantes et aiguës.

Pourquoi ne vous dirais-je pas aussi


le portrait qui était sur le mur
dedans le temple du puissant Mars le rouge ?
Le mur entier était peint en long et large,
et figurait l’intérieur de ce lieu farouche
qui avait nom le grand temple de Mars en Thrace,
en cette région froide et glacée
où Mars a son hôtel souverain.
D’abord sur le mur était peinte une forêt
en laquelle ne demeurait homme ni bête,
avec de vieux arbres tors, noueux, stériles,
aux souches anguleuses et horribles à voir,
et où passait un fracas et une rafale
comme si une tempête allait rompre chaque branche ;
et au bas d’une colline, sous une pente verte,
s’élevait le temple de Mars armipotent,
tout ouvré d’acier bruni, et dont l’entrée
était longue et étroite et horrifique à voir.
Et de là sortait une telle furie et tourmente
qu’elle faisait branler tous les portails.
La lumière du nord entrait par les portes,
car il n’y avait aucune fenêtre dans le mur
par laquelle on pût percevoir La moindre lueur.
Les portes étaient toutes d’adamant éternel,
rivées en travers et longueur
de dures barres de fer ; et pour rendre solide
ce temple, chaque pilier de soutien
était gros comme un tonneau et fait de fer poli et luisant.
Là je vis d’abord le noir complot
et toute l’entreprise de félonie ;
l’ire cruelle, rouge comme une braise ;
le coupe-bourse et aussi la pâle peur ;
le traître souriant avec le couteau sous le manteau ;
l’étable embrasée avec la noire fumée ;
la traîtrise du meurtre dans le lit ;
la guerre ouverte, avec plaies tout saignantes ;
le combat avec couteau sanglant et âpre menace.
Tout plein de grincements était ce triste lieu.
Là aussi j’ai vu le suicide, —
le sang de son cœur a trempé tous ses cheveux ;
j’ai vu le clou enfoncé dans le crâne la nuit ;
la froide mort couchée sur le dos, bouche béante.
Emmi le temple siégeait malechance
avec angoisse et visage désolé.
De même j’ai vu démence riant dans sa rage ;
plaintes armées[99], hurlements et furieux outrages ;
le cadavre dans le hallier, la gorge tranchée ;
mille gens massacrés et non morts de peste ;
le tyran, avec sa proie arrachée par violence ;
la ville détruite où rien plus ne restait.
De même j’ai vu s’embraser les navires dansants ;
le chasseur étranglé par les ours sauvages ;
la truie dévorant l’enfant au berceau même ;
le cuisinier ébouillanté, malgré sa longue louche.
Rien n’était oublié par la funeste influence de Mars :
le charretier écrasé par son char,
sous la roue il gît à plat ventre.
Il y avait aussi sous l’empire de Mars
le barbier, et le boucher, et le forgeron
qui forge les glaives tranchants sur son enclume.
Et tout en haut, peinte dans une tour,
j’ai vu la Victoire assise en grand honneur
avec le glaive tranchant au-dessus de sa tête,
pendant à une ficelle ténue.
Là étaient peints les meurtres de Julius[100],
du grand Néron, et d’Antoine ;
bien qu’en ce temps-là ne fussent point nés,
pourtant leur mort était peinte là d’avance
par menace de Mars, en exacte figure ;
ainsi était-elle montrée en ce portrait,
comme est dépeint dans les étoiles là-haut
qui doit être tué on bien mourir d’amour.
Il suffit d’un exemple dans les histoires anciennes ;
je ne puis les dire toutes, même si je voulais.
La statue de Mars était debout sur un char,
en armes et l’air furieux comme s’il était fou ;
et au-dessus de sa tête brillaient deux figures
d’étoiles qui sont nommées dans les écrits
l’une Puella et l’autre Rubeus[101].
Tel était l’appareil de ce dieu des armes.
Un loup se tenait devant lui à ses pieds
avec des yeux rouges et il mangeait un homme.
D’un pinceau subtil cette histoire était peinte
en effroi de Mars et de sa gloire.

Maintenant vers le temple de Diane la chaste


aussi vite que pourrai je me veux hâter,
pour vous en dire toute la description.
Les murs sont peints de haut en bas
d’histoires de chasse et de chasteté pudique.
Là je vis comment la déplorable Calistopée[102],
quand Diane se fâcha contre elle,
fut changée de femme en ourse
et après fut faite l’étoile du nord.
Ainsi était-ce peint, je ne sais rien de plus à vous dire.
Son fils est aussi une étoile, comme on peut voir[103].
Là j’ai vu Dané[104] changée en arbre ;
je ne veux pas dire la déesse Diane,
mais la fille de Penneus, qui avait nom Dané.
Là je vis Actéon fait cerf
par vengeance de ce qu’il avait vu Diane toute nue ;
j’ai vu comment ses lévriers l’ont saisi
et dévoré parce qu’ils ne le reconnaissaient point.
On voyait peint aussi un peu plus avant
comment Atalante chassa le sanglier,
et Méléagre, et maint autre encore
pour qui Diane prépara peine et angoisse.
Là je vis mainte autre histoire merveilleuse
que je n’ai point envie de remémorer.
Cette déesse était assise très haut sur un cerf
avec des petits chiens tout autour de ses pieds ;
et sous ses pieds elle avait une lune
qui était au déclin et allait bientôt finir.
Sa statue était vêtue de vert de gaude[105] ;
elle avait l’arc en main et des flèches dans une trousse.
Ses yeux étaient baissés vers la terre
où Pluton a son noir domaine.
Une femme en travail était devant elle ;
mais comme son enfant était bien long à naître,
fort piteusement elle appelait Lucina[106]
et disait : « Aide-moi, car tu le peux mieux que personne ».
Il savait bien peindre au vif celui qui fit cette œuvre,
et il lui fallut maint florin pour acheter les couleurs.

Maintenant ces lices sont faites, et Thésée


qui à grands frais a ainsi arrangé
les temples et le théâtre dans toutes leurs parties,
quand ce fut fait s’en réjouit merveilleusement.
Mais je veux un peu quitter Thésée
et parler de Palamon et d’Arcite.

Le jour approche de leur retour


où chacun devait amener cent chevaliers
pour décider la bataille comme je vous ai conté ;
et vers Athènes, pour observer leur pacte,
chacun d’eux a amené cent chevaliers
bien armés pour la guerre en tous points.
Et sûrement maintes gens pensaient
que jamais depuis le commencement du monde,
pour ce qui est de vraie chevalerie,
aussi loin que Dieu a fait mer et terre,
jamais il n’y eut en un si petit nombre aussi noble compagnie.

Car tout homme qui aimait chevalerie


et voulait de grand cœur avoir un nom illustre
a demandé à être de ce tournoi ;
et heureux fut celui qui fut choisi.
Car s’il advenait demain pareil cas,
vous savez bien que tout vaillant chevalier
qui aime par amour et a toutes ses forces,
soit en Angleterre, soit ailleurs,
désirerait de grand cœur en être
pour combattre pour une dame. Benedicite !
ce serait un vaillant spectacle à voir !

Et c’est ainsi qu’ils partirent avec Palamon.


Avec lui vinrent nombre de chevaliers ;
les uns sont bien armés avec haubergeon
et plastron et casaque légère,
et d’autres voulurent avoir une paire de plastrons larges,
et d’autres ont voulu un écu de Prusse ou une targe ;
d’autres ont voulu être bien armés aux jambes
et avoir la hache, et d’autres une masse d’acier.
Il n’y a point d’équipement nouveau qui n’ait été anciennement.
Ils étaient armés, comme vous ai conté,
chacun selon son idée.

Là tu peux voir arriver avec Palamon


Ligurge lui-même, le grand roi de Thrace.
Noire était sa barbe, et viril son visage ;
les orbes de ses yeux en sa tête
luisaient d’un feu entre jaune et rouge ;
et comme un griffon il roulait ses yeux,
avec des poils hirsutes sur ses gros sourcils ;
ses membres étaient grands, ses muscles durs et forts,
ses épaules larges, ses bras ronds et longs.
Et, comme était l’usage en son pays,
bien haut sur un char d’or il était debout,
avec quatre taureaux blancs dans les traits.
Au lieu de cotte d’armes, sur son harnois
garni de clous jaunes et brillants comme or,
il avait une peau d’ours, noire comme charbon, et très ancienne.
Ses longs cheveux étaient tressés sur son dos ;
de la plume du corbeau ils avaient le très noir éclat.
Une couronne d’or grosse comme le bras et fort pesante
était sur sa tête, toute sertie de pierres brillantes,
de fins rubis et de diamants.
Autour de son char marchaient des molosses blancs,
vingt et plus, aussi grands qu’un bouvillon,
pour chasser le lion ou le cerf,
et le suivaient, la gueule solidement muselée
avec des colliers d’or et des anneaux enfilés autour.
Il avait cent seigneurs dans sa troupe,
armés très bien, aux cœurs rudes et forts.

Avec Arcite comme on trouve dans les histoires,


le grand Emétréus, le roi de l’Inde,
sur un destrier bai, harnaché d’acier,
couvert de drap d’or bien diapré,
venait chevauchant comme le dieu des armes, Mars.
Sa cotte d’armes était de drap de Tarse,
tissé de perles blanches et rondes et grosses.
Sa selle était d’or bruni fraîchement battu ;
un mantelet sur son épaule pendait,
ruisselant de rubis rouges qui étincelaient comme feu ;
sa chevelure crêpée tombait en boucles
et elle était jaune et avait le reflet du soleil ;
son nez était haut, ses yeux citrin brillant,
ses lèvres rondes, son teint sanguin ;
quelques rousseurs mouchétaient son visage,
de couleur entre le jaune et le presque noir ;
et comme un lion il lançait ses regards.
Vingt et cinq ans était son âge, je crois.
Sa barbe avait bien commencé à croître ;
sa voix était comme une trompe tonnante.
Sur sa tête il portait de laurier vert
une guirlande fraîche et galante à voir.
Sur sa main il portait pour son déduit
un aigle apprivoisé, blanc comme un lis.
Cent seigneurs il avait là avec lui
tous armés, sauf la tête, de toutes leurs pièces,
bien richement en toutes sortes de choses.
Car croyez bien que ducs, comtes, rois
étaient assemblés en cette noble compagnie
pour l’amour et pour la gloire de chevalerie.
Autour de ce roi couraient de tous côtés
grand nombre de lions et de léopards apprivoisés.
Et en cette manière ces seigneurs tous et chacun
sont arrivés à la cité le dimanche
vers prime, et en la ville ils s’arrêtent.

Ce Thésée, ce duc, ce digne chevalier,


quand il les eut amenés dans sa cité
et logés chacun selon son degré,
il les festoie et fait si grand effort
pour les accommoder et leur faire tout honneur
qu’on n’imaginait pas que l’esprit d’aucun homme
de quelconque condition eût su faire mieux.
Les chants des ménestrels, le service du festin,
les grands présents pour les plus grands et les moindres,
le riche état du palais de Thésée,
ni qui s’assit premier ou dernier à la table haute,
quelles dames sont les plus belles ou meilleures danseuses,
ou quelles savent le mieux danser et chanter,
ni qui parle le plus tendrement d’amour ;
les faucons posés au haut des perchoirs,
les chiens couchés en bas sur le sol ;
tout cela je ne le raconte pas maintenant.
Mais je vais dire la suite qui me paraît le plus beau.
Maintenant je viens au fait, et écoutez si c’est votre plaisir.

La nuit du dimanche, avant le point du jour,


lorsque Palamon ouït chanter l’alouette,
bien qu’il s’en fallut de deux heures qu’il fît jour,
pourtant chantait l’alouette et Palamon aussi.
Le cœur dévot et l’âme confiante,
il se leva pour aller faire son pèlerinage
à la déesse de félicité, la bénigne Cithérée,
je veux dire Vénus, honorable et digne.
Et à l’heure de Vénus[107] il s’avance à pas lents
jusqu’aux lices, là où son temple était,
et il se met à genoux ; et le visage humble
et le cœur douloureux, il lui dit ce qu’allez entendre :

« La plus belle des belles, ô madame, Vénus,


fille de Jupiter et épouse de Vulcain,
joie de la montagne de Cithéron,
par cet amour que tu eus pour Adonis,
aie pitié de mes amères larmes cuisantes
et prends mon humble prière à cœur.
Hélas ! je n’ai point de langage pour dire
les effets ni les tourments de mon enfer ;
mon cœur ne peut pas révéler mes douleurs ;
je suis si troublé que je ne puis rien dire.
Mais pitié, dame brillante, qui connais bien
ma pensée et vois quelles souffrances je ressens,
considère tout cela et compatis à ma peine,
aussi vraiment que je serai à tout jamais
de toutes mes forces ton loyal serviteur
et serai toujours en guerre avec chasteté ;
de cela je fais vœu, pourvu que vous m’aidiez
Je n’ai cure de la gloire des armes,
et je ne demande pas demain à avoir victoire
ni renom en cette affaire, ni vaine gloire
du triomphe des armes clamé par les fanfares ;
mais je voudrais avoir complète possession
d’Émilie, et mourir à ton service ;
trouve le moyen, toi, et la meilleure manière.
Je ne m’inquiète pas s’il vaut mieux
que j’aie sur eux la victoire ou bien eux sur moi,
pourvu que j’aie ma dame dans mes bras.
Car s’il est vrai que Mars est dieu des armes,
votre puissance est si grande au ciel là-haut
que, s’il vous plaît, j’aurai bien ma maîtresse.
Ton temple je veux l’adorer à tout jamais,
et sur ton autel, que je sois à pied ou à cheval[108],
je veux faire sacrifice et des feux allumer.
Et si tous ne foulez pas ainsi, ma douce dame,
alors je te prie que demain avec une lance
Arcite me perce à travers le cœur.
Alors je n’aurai cure, quand j’aurai perdu la vie,
qu’Arcite la gagne et l’épouse.
Voilà l’objet et la fin de ma prière ;
donne-moi ma maîtresse, bienheureuse dame chérie. »

Quand fut faite l’oraison de Palamon,


il fit son sacrifice et cela aussitôt,
bien tristement avec toutes les circonstances,
quoique je ne dise rien ici de ses observances.
Mais enfin la statue de Vénus remua
et fit un signe, par où il comprit
que sa prière était acceptée ce jour-là.
Car bien que le signe eût tardé à paraître,
pourtant il sentit bien que sa requête était accordée ;
et le cœur joyeux il retourna à son logis bien vite.

À la troisième heure inégale[109] après que Palamon


était parti pour le temple de Vénus,
se leva le soleil et se leva Émilie ;
et pour le temple de Diane elle se mit en route.
Ses servantes qu’elle emmenait avec elle
apportaient tout préparés le feu,
l’encens, les linges et toutes les autres choses
qui doivent faire partie du sacrifice ;
les cornes pleines d’hydromel comme était la coutume ;
il ne manquait rien pour faire son sacrifice.
Le temple fumant et plein de belles étoffes,
Émilie, le cœur débonnaire,
lava son corps avec l’eau d’une source ;
mais comme elle fit son rite, je n’ose dire,
si ce n’est d’une manière générale ;
et pourtant ce serait joyeuseté d’ouïr tout ;
qui n’entend point malice n’en serait pas offensé ;
mais il est bon qu’on ait les coudées franches.
Sa brillante chevelure fut peignée, les tresses toutes déroulées ;
une couronne de chêne vert cerrial[110]
sur sa tète fut posée, bien belle et séante.
Elle se mit à allumer deux feux sur l’autel,
et fit ses rites comme on peut voir
dans Stace de Thèbes[111] et dans les livres anciens.
Quand le feu fut allumé, le visage triste,
elle parla à Diane comme vous pouvez entendre.

« 0 chaste déesse des forêts vertes,


par qui le ciel et la terre et la mer sont vus,
reine du royaume sombre et bas de Pluton,
déesse des pucelles, qui connais mon cœur
depuis de longues années et sais ce que je désire,
garde-moi de ta vengeance et de ton ire
qu’Actéon subit cruellement.
Chaste déesse, tu sais bien que moi
je désire être pucelle toute ma vie
et ne veux être ni amante ni épouse.
Je suis encore, tu le sais, de ta compagnie,
pucelle, et j’aime chasse et vénerie
et marcher dans les bois sauvages
et non pas être mariée et porter un enfant.
Non je ne veux pas connaître la compagnie de l’homme.
Donc aide-moi, dame, puisque tu peux et sais,
à cause de ces trois formes que tu as en toi[112].
Et Palamon, qui a tant d’amour pour moi,
et aussi Arcite, qui m’aime si fort,
c’est là la grâce que j’implore de toi et rien plus,
envoie amour et paix entre eux deux ;
et de moi détourne leurs cœurs
pour que leur brûlant amour et leur désir,
et leurs soins, leur tourment et leur feu,
s’éteignent ou se tournent vers un autre objet.
Et si tu ne veux pas me faire grâce,
ou si ma destinée est ainsi formée
que je doive forcément avoir l’un des deux,
envoie-moi celui qui me désire le plus.
Regarde, déesse de pure chasteté,
les larmes amères qui sur mes joues tombent.
Puisque tu es pucelle et gardienne de nous toutes,
garde mon pucelage et protège-le bien,
et tant que je vivrai pucelle, je veux te servir. »

Les feux brûlaient clairs sur l’autel,


pendant qu’Émilie était ainsi en prière ;
mais soudain elle vit un spectacle étrange,
car tout à coup l’un des feux s’éteignit,
puis se ralluma, et aussitôt après
l’autre feu s’éteignit et disparut tout à fait ;
et comme il s’éteignait il fit un sifflement
comme font les branches mouillées quand elles brûlent,
et au bout du tison coulèrent aussitôt
comme des gouttes sanglantes et en grand nombre.
De quoi fut Émilie si fort épouvantée
qu’elle était presque folle et se mit à crier,
car elle ne savait pas ce que cela signifiait.
Mais c’est seulement par peur qu’elle a ainsi crié
et pleuré, que c’était pitié de l’ouïr.
Et alors Diane apparut
l’arc en main, tout comme une chasseresse,
et dit : « Ma fille, calme ton angoisse.
Parmi les dieux là-haut il est arrêté,
et par des mots éternels écrit et confirmé,
que tu seras mariée à l’un de ceux
qui ont à cause de toi tant de chagrins et de peines ;
mais auquel des deux je ne puis pas dire.
Adieu, car je ne puis tarder plus longtemps.
Les feux qui sur mon autel brûlent
te déclareront, avant que tu partes d’ici
la destinée de ton amour en cette circonstance. »
Et après ces paroles les flèches dans la trousse
de la déesse se choquèrent violemment et sonnèrent,
et elle s’éloigna et disparut.
Émilie en fut confondue
et dit : « Que veut dire cela ? hélas !
Je me mets en ta protection,
Diane, et à ta disposition. »
Et vers son logis elle revint aussitôt par le plus court chemin.
Voilà ce qui arriva, il n’y a rien de plus à dire.

Comme l’heure de Mars venait ensuite après celle-là,


Arcite est allé au temple
du farouche Mars pour faire son sacrifice
avec tous les rites de sa coutume païenne.
Le cœur douloureux et en grande dévotion
il dit ainsi à Mars son oraison :

« O dieu fort qui aux royaumes froids


de Thrace es honoré et appelé seigneur
et as en chaque royaume et chaque contrée
toutes les rênes des armes en ta main,
et règles leur destin selon ton plaisir,
accepte de moi mon pieux sacrifice.
Si vraiment ma jeunesse peut mériter
et si ma force peut être digne de servir
ta divinité pour que je sois l’un des tiens,
alors je le prie de prendre en pitié ma souffrance.
Par ce tourment et ce feu ardent
qui te fit jadis brûler de désir
quand tu possédais la grande beauté
de la belle, jeune, fraîche Vénus librement,
et l’avais dans tes bras à ta volonté,
malgré certaine fois où par mésaventure
Vulcain t’avait pris dans ses lacs
et te trouva hélas ! couché avec sa femme ;
par cette affliction qui était en ton cœur,
aie pitié aussi de mes peines cuisantes.
Je suis jeune et inhabile, comme tu sais,
et, je le crois, plus blessé par l’amour
que fut jamais vivante créature ;
car celle qui me fait tout ce tourment souffrir
n’a cure que je flotte ou me noie,
et, je le sais, avant qu’elle ne m’accorde grâce,
je dois par la force la gagner sur place ;
et je le sais, sans aide ou faveur
de toi, ma force ne peut servir de rien.
Donc aide-moi, seigneur, ce matin dans ma bataille,
par ce feu qui jadis te brûla
comme ce feu maintenant me broie ;
et fais que ce matin j’aie la victoire.
Qu’à moi soit le labeur et qu’à toi soit la gloire.
Ton temple souverain je veux plus l’honorer
que tout autre lieu, et toujours je veux m’évertuer
dans tes jeux et dans tes forts travaux ;
et dans ton temple je veux pendre ma bannière
et toutes les armes de ma compagnie ;
et à tout jamais jusqu’au jour de ma mort
je veux devant toi entretenir un feu éternel.
Et d’abondant je veux me lier à ce vœu :
ma barbe, mes cheveux longs qui pendent
et n’ont jamais encore connu l’offense
du rasoir ni des ciseaux, je veux te les donner,
et être ton loyal serviteur tant que vivrai.
Maintenant, seigneur, aie pitié de mes âpres chagrins ;
donne-moi la victoire, je ne te demande rien de plus. »

La prière d’Arcite le vaillant cessa-


Les anneaux qui pendaient à la porte du temple,
et les portes aussi firent un grand fracas,
dont Arcite fut un peu effrayé.
Les feux brûlèrent sur l’autel avec éclat
et tout le temple en fut illuminé ;
un parfum alors monta de la terre,
et Arcite alors éleva la main
et jeta encore de l’encens dans le feu
avec d’autres rites encore ; et enfin
la statue de Mars fit tinter son haubert.
Et avec ce bruit il entendit un murmure
très bas et sourd qui disait ce mot « Victoire » ;
et pour cela il honora et glorifia Mars.
Et ainsi avec joie et espoir de succès
Arcite alors s’en est allé à son hôtellerie,
aussi heureux qu’est un oiseau du brillant soleil.

Et tout aussitôt commence une telle querelle


pour l’octroi de cette faveur, aux cieux là-haut,
entre Vénus, la déesse d’amour,
et Mars, le sévère dieu armipotent,
que Jupiter avait grand’peine à l’arrêter ;
lorsque enfin le pâle Saturne, le froid,
qui savait tant de vieilles aventures,
trouva dans sa vieille expérience un moyen
qui bientôt a plu à chacun.
À dire vrai, l’âge a grand avantage ;
en âge est tout ensemble et prudence et usage ;
on peut passer les vieillards en vitesse, non en sagesse.
Saturne aussitôt pour arrêter querelle et anxiété,
encore que ce soit contre sa nature,
sut trouver remède à toute cette querelle.

« Ma chère fille Vénus, dit Saturne,


mon cours, qui a une si vaste révolution,
a plus de pouvoir qu’on ne sait.
À moi est la blême noyade dans la mer ;
à moi est la prison dans le noir cachot ;
à moi est l’étranglement et pendaison par la gorge ;
à moi est le murmure et la révolte des vilains ;
le grognement et le secret empoisonnement ;
je fais la vengeance et le public châtiment
lorsque je demeure dans le signe du Lion.
À moi est la ruine des châteaux forts,
l’écroulement des tours et des remparts
sur le mineur ou le charpentier.
J’ai tué Samson en secouant le pilier.
À moi aussi sont les froides maladies,
les noires trahisons et les vieux complots.
Mon regard est le père de la pestilence.
Maintenant ne pleure plus, je vais prendre soin
que Palamon, qui est ton chevalier à toi,
ait sa dame comme tu lui as promis.
Bien que Mars doive aider son chevalier, néanmoins
il faut qu’entre vous la paix soit quelque temps,
encore que vous n’ayez en rien la même humeur,
ce qui cause tous les jours tant de division.
Je suis ton aïeul, prêt à te servir :
Ne pleure plus, je veux contenter ton désir. »

Maintenant je veux laisser les dieux du ciel,


Mars et Vénus, déesse d’amour,
et vous conter aussi clair que je peux
la grande aventure pour laquelle j’ai commencé ce récit

Explicit tercia pars.

***

Sequitur pars quarta.

Grande fut la fête en Athènes ce jour-là,


et la gaie saison de ce mois de Mai
mettait un chacun en telle allégresse
que tout ce lundi ils joutèrent et dansèrent,
et le passèrent au noble service de Vénus.
Mais comme ils devaient se lever
tôt pour voir le grand combat,
ils allèrent se reposer à la nuit.
Et au matin, quand le jour commença à poindre,
grand bruit et cliquetis de chevaux et harnois
résonna dans les hôtelleries de toutes parts ;
et vers le palais se dirigea maint cortège
de seigneurs chevauchant destriers et palefrois.
Là tu peux voir façon de harnois
bien curieuse et bien riche, et belles œuvres
d’orfèvrerie, de broderie et d’acier ;
les écus brillants, têtières et caparaçons ;
heaumes, hauberts, cottes entaillées d’or ;
seigneurs en grand appareil sur leurs coursiers,
chevaliers suivants, et aussi écuyers
clouant les lances et bouclant les heaumes,
attachant les écus en laçant des lanières ;
où il est besoin d’eux ils ne sont pas oisifs ;
les destriers écumant sur la bride d’or,
rongeant le frein ; et en hâte aussi les armuriers
donnant ici et là un coup de lime ou de marteau ;
archers à pied, hommes des communes en nombre
avec épieux courts, serrés autant qu’ils peuvent marcher ;
fifres, trompes, timbales, clairons,
qui dans la bataille sonnent des airs de meurtre ;
le palais plein de gens du haut en bas,
ici trois, ailleurs dix, tenant leurs propos,
devisant de ces deux chevaliers Thébains.
Aucuns disaient ceci ; aucuns « ce sera comme ça »,
aucuns tenaient pour l’homme à barbe noire,
aucuns pour le chauve, aucuns pour le chevelu ;
aucuns disaient que tel avait rude mine et se battrait bien.
« Il a une hache qui pèse vingt livres. »
Ainsi était le palais rempli de propos
longtemps après le lever du soleil.

Le grand Thésée, qui de son sommeil s’éveilla


à la musique et au bruit qu’on faisait,
demeura encore en la chambre de son riche palais,
jusqu’à l’heure où les chevaliers Thébains, tous deux pareillement
honorés, furent amenés dans le palais.
Le duc Thésée était assis à une fenêtre,
paré tel qu’un dieu sur son trône.
Le peuple bien vite se presse par là
pour le voir et lui faire grande révérence,
et aussi écouter son ordre et commandement.
Un héraut sur une estrade cria ho !
jusqu’à ce que tout le bruit du peuple eût cessé ;
et quand il vit le peuple silencieux et coi,
alors il déclara la volonté du puissant duc :

« Le seigneur a dans sa haute sagesse


considéré que ce serait destruction
de sang noble, de combattre en façon
de bataille mortelle en cette emprise.
Donc pour faire en sorte qu’ils ne meurent point,
il veut modifier son premier dessein.
Qu’aucun homme donc, sous peine de perte de la vie,
aucune sorte de flèche, ni de hache, ni de couteau court
n’introduise dans les lices ou n’y apporte.
Que nulle courte épée à pointe affilée pour coups d’estoc
n’y soit tirée par aucun, ni portée au côté.
Et nul ne fera à cheval contre son adversaire
plus d’une passe avec la lance aiguisée.
Qu’il lutte à pied, s’il veut, pour se défendre.
Et celui qui aura désavantage sera pris
et non pas tué, mais amené au poteau
qui sera placé de chaque côté ;
il y sera entraîné de force et y devra rester.
El s’il arrive que le chef soit pris
d’un côté ou de l’autre, ou s’il tue son rival,
le tournoi devra aussitôt cesser.
Dieu vous garde ; en avant et frappez ferme ;
avec l’épée longue et les masses luttez votre soûl,
Partez maintenant ; tel est Tordre du seigneur. »

La voix du peuple toucha le ciel


tant ils crièrent fort avec accent joyeux :
« Dieu sauve un tel seigneur qui est si bon,
et ne veut pas qu’on détruise la vie ! »
Et trompes et musique de retentir.
Et vers les lices partit la compagnie
en bel ordre à travers la cité grande,
tendue de drap d’or et non pas de serge.

Comme un très noble seigneur ce gentil duc chevauchait


avec les deux Thébains, un de chaque côté ;
et derrière venaient la reine et Émilie,
et derrière une autre compagnie
de tel et tel, selon sa qualité.
Et ainsi ils passèrent à travers la cité,
et aux lices ils arrivèrent à l’heure.
Prime n’était pas encore tout écoulée
qu’à leurs places étaient Thésée tant riche et noble,
Hippolyte la reine, et Émilie,
et autres dames par rang de qualité.
Sur les sièges se presse tout le cortège ;
et vers l’ouest par le portail de Mars,
Arcite, et avec lui les cent de son parti,
avec bannière rouge est entré aussitôt ;
et à ce moment même Palamon aussi
au portail de Vénus, du côté de l’orient,
avec bannière blanche, mine et visage hardi.
Dans tout le monde on peut chercher partout,
il n’y eut jamais deux pareilles compagnies,
aussi égales sans aucune différence.
Car nul n’était si sage qu’il pût dire
par conjecture qu’aucune avait avantage sur l’autre
en valeur, en dignité, en âge,
si égales furent-elles choisies.
Et en deux belles rangées ils se placèrent,
quand on eut fait l’appel de leur nom à chacun,
pour qu’il n’y eût point fraude sur le nombre.
Alors les portes furent closes et l’on cria très fort :
« Maintenant faites votre devoir, jeunes chevalier fiers. »

Les hérauts les laissent ; ils piquent des deux et se lancent ;


alors sonnent trompes sonores et clairons.
C’est assez de dire qu’à l’ouest et à l’est
les lances s’abaissent fermes à l’arrêt,
l’éperon aigu entre au flanc des bêtes.
Alors on voit qui sait jouter, qui sait monter un cheval ;
ils éclissent les lances sur les écus épais ;
tel en sent la piqûre en son ventre ;
en l’air sautent des lances à vingt pieds de haut ;
les épées sortent, claires comme argent,
elles fendent et rompent les heaumes ;
le sang gicle en rudes jets rouges ;
avec les masses puissantes ils brisent les os ;
tel pointe au plus épais de la mêlée ;
là trébuchent forts destriers et tous s’abattent ;
tel roule sous les pieds comme fait une balle ;
tel lutte à pied avec son tronçon,
et tel autre avec son cheval le jette à bas ;
tel est navré à travers le corps, et puis emporté
malgré lui et mené au poteau ;
selon l’ordre donné, c’est là qu’il devait demeurer ;
un autre est conduit de l’autre côté.
Et Thésée les fait quelque temps reposer,
pour se remettre, et boire, s’ils ont envie.
Mainte fois dans le jour les deux Thébains
se sont rencontrés et se sont malmenés.
Ils se sont l’un l’autre désarçonnés.
Il n’est pas de tigresse en la vallée de Galgopheye[113]
quand on lui a volé son petit tout jeune,
aussi cruelle pour le chasseur qu’est Arcite
par jalousie de cœur pour ce Palamon ;
ni dans Belmarie[114] il n’est lion si féroce
quand il est traqué, ou affolé de faim,
ni qui tant désire le sang de sa proie
que Palamon le meurtre de son ennemi Arcite.
Les coups haineux mordent sur leurs heaumes ;
le sang coule sur leurs deux flancs rougis.

Avec le temps finirent tous exploits,


car avant que le soleil fût à son coucher,
le fort roi Émetreus empoigna
Palamon comme il luttait avec Arcite,
et fit mordre son épée profondément en sa chair ;
et par la force de vingt hommes il est pris
sans se rendre, et entraîné au poteau ;
et, venant à la rescousse de Palamon,
le fort roi Ligurge est jeté à terre ;
et le roi Émetreus malgré toute sa force
est enlevé de sa selle d’une longueur d’épée,
si fort le frappa Palamon avant d’être pris ;
mais tout en vain ; il fut emmené au poteau.
Son cœur vaillant ne pouvait l’aider ;
il devait demeurer, alors qu’il était pris,
par force et aussi par composition.

Qui est malheureux maintenant sinon le dolent Palamoo


qui ne doit plus retourner au combat ?
Et quand Thésée eut vu ce spectacle,
aux gens qui ainsi combattaient entre eux
il cria : « Holà ! assez ; c’est fini.
Je veux être juge loyal et non partie.
Arcite de Thèbes aura Émilie,
qui par sa fortune l’a gagnée loyalement. »

Aussitôt il y a dans le peuple une clameur


de joie à ce propos si haute et si forte
qu’il semblait que les lices allaient crouler.

Que peut maintenant faire la belle Vénus là-baut ?


Que dit-elle maintenant ? Que fait cette reine d’amour ?
Or elle pleure tant de n’avoir pas ce qu’elle voulait
que ses pleurs dans les lices tombèrent.
Elle dit : « J’ai honte, en vérité. »
Saturne dit : « Fille, reste tranquille.
Mars est satisfait ; son chevalier a tout ce qu’il a demandé ;
et, par ma tête, tu seras tôt consolée. »

Les trompes aux notes éclatantes,


les hérauts qui clament à grands cris
font merveille pour fêter messire Arcite.
Mais écoutez-moi et attendez un peu
quel grand miracle arriva alors.

Ce fier Arcite a ôté son heaume,


et sur un coursier, pour montrer son visage,
il pique des deux à travers la vaste enceinte,
levant les yeux devers Émilie ;
et elle lui jeta un regard ami,
(car les femmes, soit dit de façon générale,
elles suivent toutes la faveur de fortune) ;
et elle fit la pleine joie de son cœur.
Voilà que de terre surgit une furie infernale
par Pluton envoyée à la requête de Saturne,
dont son cheval prit peur et se mit à tourner,
fit un écart et s’abattit en sautant ;
et avant qu’Arcite pût prendre garde,
il le projeta sur le sommet de la tête,
tant que sur place Arcite resta comme mort,
la poitrine enfoncée par l’arçon de la selle.
Il gisait noir comme charbon ou corbeau,
tant le sang était monté à son visage.
Aussitôt on le porta hors de l’enceinte
en grand deuil jusqu’au palais de Thésée.
Puis on le dévêtit en coupant son harnois ;
on le mit en un lit bien honnêtement et promptement,
car il avait encore ses sens et vivait,
et toujours appelait Émilie.

Le duc Thésée avec toute sa compagnie


est revenu chez lui à Athènes sa cité
en toute allégresse et grande solennité.
Bien que cette aventure fut advenue,
il ne voulait pas les déconforter tous.
On disait d’ailleurs qu’Arcite ne mourrait pas,
qu’il guérirait de son mal.
D’autre chose encore ils étaient contents,
c’est qu’aucun d’eux tous n’était tué,
encore que tous fussent fort blessés, un surtout
qui d’une lance fut percé au sternum.
Pour les autres plaies et bras cassés,
aucuns avaient onguents, autres avaient charmes.
Potions d’herbes et de sauge aussi
ils burent, car ils voulaient garder leurs membres.
Auquel propos ce noble duc, ainsi qu’il sait faire,
réconforte et honore chaque homme,
et fit fête toute la nuit
aux seigneurs étrangers, comme il convenait.
Et l’on n’estimait pas qu’il y avait eu des déconfits
mais seulement une joute et un tournoi ;
car en vérité il n’y eut nulle déconfiture ;
car tomber n’est qu’une mésaventure ;
et être emmené de force au poteau
sans se rendre, être pris par vingt chevaliers,
quand on est seul sans personne autre,
et qu’on vous tire bras, pied et orteil,
qu’on a son cheval poussé à coups d’épieus
par les piétons, tant archers que valets,
cela n’était point imputé a vilenie,
car nul ne peut nommer cela couardise.
Aussitôt donc le duc Thésée fit proclamer,
pour empêcher toute rancœur et envie,
l’égale excellence d’un parti aussi bien que de l’autre
et la ressemblance des deux comme frères.
Et il leur fit des dons selon leur rang
et il les festoya trois jours durant,
et convoya les rois avec honneur
hors de sa ville une grande journée.
Et chez soi s’en retourna chacun par la bonne route.
Il n’y eut plus rien que « Adieu, bon voyage ! »
De cette bataille je ne veux plus rien conter
mais parler de Palamon et d’Arcite.

L’enflure prend la poitrine d’Arcite, et le mal


gagne son cœur de plus en plus.
Le sang caillé, malgré tout l’art des mires,
se corrompt et demeure en son sein,
tant que saignées, ni ventouses,
ni boissons d’herbes ne peuvent le soulager.
La vertu expulsive, ou animale,
de cette vertu nommée naturelle
ne peut évacuer ni chasser le venin[115].
Les tuyaux de ses poumons se mirent à enfler
et chaque nerf de sa poitrine du haut en bas
est gâté par venin et corruption.
Rien ne lui sert pour garder la vie,
ni vomissement en haut ni en bas laxatif ;
toute brisée est cette région ;
nature n’a plus domination.
Et certes, quand nature ne veut agir,
adieu, médecine ! portez l’homme à l’église.

En fin de compte Arcite devait mourir.


C’est pourquoi il envoie quérir Émilie
et Palamon qui était son cousin cher ;
puis il parla ainsi qu’allez entendre :
« En rien ne peut la pauvre vie qui reste en mon cœur
découvrir un seul point de mes peines brûlantes
à vous, ma dame, que j’aime sur toute chose ;
mais je vous lègue le service de mon âme
à vous au-dessus de toute créature,
puisque ma vie ne peut plus durer.
Hélas ! malheur ! Hélas ! peine cruelle
que j’ai pour vous soufferte et si longtemps !
Hélas, la mort ! Hélas, mon Émilie !
Hélas, séparation de notre compagnie !
Hélas, reine de mon cœur ! hélas, ma femme !
dame de mon cœur, cause de ma fin.
Qu’est ce monde ? Que demandent les hommes ?
On aime et puis on est dans sa froide tombe,
seul sans aucune compagnie.
Adieu, ma douce ennemie, mon Émilie.
Prenez-moi doucement dans vos deux bras
par amour de Dieu, et écoutez ce que je dis.
J’ai ici contre mon cousin Palamon
eu lutte et rancœur depuis de longs jours,
par amour de vous et par ma jalousie.
Or, (Jupiter ait mon âme en sa garde !)
s’il faut parler d’un vrai servant d’amour,
ayant toute vertu véritablement,
c’est-à-dire loyauté, honneur et chevalerie,
sagesse, humilité, noblesse et haut lignage,
libéralité, et tout ce qui tient à l’art d’amour, —
eh bien ! que Jupiter ait une part de mon âme,
aussi vrai qu’au monde aujourd’hui je ne connais personne
si digne d’être aimé que Palamon
qui vous sert et servira toute sa vie.
Et si jamais vous devez vous marier,
n’oubliez pas Palamon, ce gentil homme. »

Et après ces mots la voix lui manqua,


car de ses pieds à sa poitrine était monté
le froid de la mort qui l’avait envahi.
Et déjà d’ailleurs dans ses deux bras
la force vitale est perdue et tout en allée.
Seule l’intelligence et rien d’autre
était demeurée en son cœur malade et navré ;
elle commença à faillir quand le cœur sentit la mort ;
ses deux yeux s’obscurcirent et le souffle faillit ;
mais sur sa dame encore il jeta un regard ;
son dernier mot fut : « Grâce, Émilie ! »
Son esprit changea de demeure et s’en alla
je ne saurais dire où, n’y étant pas allé.
Aussi je m’arrête, je ne suis pas devineur ;
sur les âmes je ne trouve rien en ce registre[116],
et il ne me plaît point de dire les opinions
de ceux qui pourtant racontent où elles habitent.
Arcite est froid ; Mars ait son âme en garde !
Maintenant je vais parler d’Émilie.

Cris aigus jetait Émilie et hurlait Palamon


et Thésée bientôt emmena sa sœur
pâmée et l’éloigna du corps.
À quoi sert-il de traîner tout le jour
à dire comme elle pleura soir et matin ?
Car en tels cas les femmes ont tant de peine
lors que leurs maris leur sont enlevés,
que pour la plupart elles s’affligent tant
ou bien encor deviennent si malades
qu’enfin sûrement elles meurent.

Infinis sont le chagrin et les larmes


des vieilles gens et des gens d’âge tendre
dans toute la ville, pour la mort de ce Thébain.
Il est pleuré par les enfants et les hommes.
Tant de pleurs on ne vit certes pas
quand Hector sitôt tué fut ramené
à Troie. Hélas ! quelle pitié ce fut,
comme ils griffaient leurs joues et arrachaient leurs cheveux.
« Pourquoi as-tu voulu mourir, criaient les femmes,
toi qui avais assez d’or et avais Émilie ? »
Nul ne pouvait rasséréner Thésée,
si ce n’est son vieux père Égée
qui connaissait la transmutation de ce monde,
car il l’avait vu changer de haut en bas,
joie après peine, et peine après bonheur ;
et leur montrait exemples et ressemblance.
« De même qu’il n’est jamais mort un homme, disait-il,
qui n’ait vécu sur terre en quelque rang,
de même jamais homme n’a vécu, disait-il,
dans tout le monde, qui quelque jour ne soit mort
Ce monde n’est qu’un chemin plein de larmes,
et nous sommes des pèlerins qui passent ;
la mort est une fin de tous maux du monde. »
Et outre cela il dit maintes choses encore
au même effet bien sagement, pour exhorter
le peuple à se consoler.

Le duc Thésée, soigneux et diligent,


considère alors où la sépulture
du bon Arcite peut au mieux se faire
et quelle est la plus honorable manière.
Il vint enfin à cette conclusion
que là où d’abord Arcite et Palamon
avaient par amour combattu entre eux
dans ce même bois plaisant et vert
où avaient été ses amoureux désirs,
sa plainte et ses ardents feux d’amour,
il ferait un bûcher, où l’office
funèbre se pourrait tout accomplir.
Et il donna ordre aussitôt de tailler et couper
les vieux chênes et de les aligner
en billes bien arrangées pour brûler.
Ses officiers à pas rapides courent
et galopent aussitôt à son commandement.
Et après cela Thésée a envoyé
querre une civière et dessus fit étendre
un drap d’or, le plus riche qu’il avait ;
et de la même étoffe il vêtit Arcite.
Sur ses mains celui-ci eut des gants blancs,
et sur sa tête une couronne de laurier vert,
et dans sa main une épée claire et tranchante.
Il le mit face nue sur la civière
et alors tant pleura que c’était pitié de l’ouïr.
Et afin que tout le peuple le vit,
quand vint le jour il le porta dans la grande salle
qui retentit de plaintes et de cris.
Lors arrive le désolé Thébain Palamon,
la barbe éparse et les cheveux rudes et pleins de cendre,
en noirs vêtements, tout aspergés de larmes ;
puis, pleurant plus fort que les autres, Émilie,
la plus marrie de toute la compagnie.

À cette fin que le service


fût d’espèce plus noble et plus riche encore,
le duc Thésée fit amener trois destriers
caparaçonnés d’acier tout scintillant,
et couverts des armes de messire Arcite.
Sur ces destriers qui étaient grands et blancs
montèrent des hommes dont l’un porta son écu,
l’autre tint en ses mains sa lance levée,
le tiers portait avec lui son arc turquois ;
la trousse en était d’or bruni ainsi que le harnois ;
et ils allèrent au pas, l’air affligé,
vers le bois ainsi qu’allez entendre.

Les plus nobles des Grecs alors présents


sur leurs épaules portèrent la civière
à pas comptés, les yeux rouges et mouillés,
à travers la cité, par la grand’rue
qui était toute tendue de noir ; et à une hauteur merveilleuse
de ce même drap toute la rue est couverte.
Du côté droit marchait le vieil Égée,
et sur l’autre côté le duc Thésée,
ayant en main des vaisseaux d’or bien fin,
tout pleins de miel, de lait, de sang, de vin ;
puis Palamon avec bien grande compagnie ;
et après lui venait la dolente Émilie,
tenant en main du feu, comme était en ce temps l’usage

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