Histoires de Port-Louis en 1907
Histoires de Port-Louis en 1907
Savinien Mérédac
The General Printing & Stationery Cy. Ld., Port-Louis, Île Maurice, 1932
Consul de France
à
Port-Louis
Hommage reconnaissant
et respectueux.
S. M.
TABLE
LE TRIOMPHE DU RÊVE
LE MESSAGE
LA SAISIE
FURCY
LE TRIOMPHE DU RÊVE
UN Champ-de-Mars de samedi-des-courses, je vous dis ! Seulement, des pantalons au lieu de langoutis. Beaucoup de gens de la campagne, et le tout-
Port-Louis des affaires ; on avait fermé les bureaux, pour que les employés puissent assister au meeting. Vous avez noté la date ?
— Oui, 26 Juillet 1907.
— Déjà vingt ans, hein ! Je me rappelle les moindres détails, comme si c’était hier. Les députés à tour de rôle, et le grand Mérandon après eux, montant
dans le kiosque des Commissaires du Turf Club pour haranguer la foule ! Ah ! nous avions encore du poil quelque part, en ce temps-là, mon cher Briole, et
le gouvernement n’en menait pas large ! Quand un petit saute-ruisseau de Cameron se croyait autorisé à nous insulter parce qu’il était né sur les bords
d’une quelconque Tamise, nous formions bloc, pour nous défendre. Il n’y avait plus de conservateurs ni de démocrates ; et l’on marchait d’accord, non pas
derrière Eugène Laurent, mais derrière le premier député de Port-Louis !
Briole avait fermé son carnet, Monsieur Timothée reprit :
— Vous devez avoir soif, mon ami, « quand même » c’est moi qui ai parlé tout le temps. C’est l’heure du grog. Par exemple, je ne puis pas vous offrir de
votre affreux whisky.
— Ne dites pas de mal du whisky, Monsieur Timothée !
— Mâtin ! mon jeune ami ! J’en ai goûté une fois : j’ai cru qu’on voulait m’empoisonner. Qu’est-ce que vous avez donc dans le gosier, vous autres, pour
aimer ça ? Je me suis demandé si c’était du jus de persil, du jus de céleri ou bien de la punaise écrasée !.. Enfin, moi, je vous offre ce que j’ai : le vieux
grog créole, au rhum colonial… ma fille a une recette merveilleuse pour « préparer » le rhum : des pruneaux, du thé, du sucre candi, de la vanille, des
noyaux de bibasse, une pointe de rancio… je ne vous dis que ça !
Monsieur Timothée rabaissa jusqu’au stuc de la varangue ses longues jambes étendues sur les bras du grand-fauteuil, redressa le buste, se leva
prudemment en s’arc-boutant des deux mains. Il éprouva ses jointures un peu rouillées, marcha jusqu’à la porte du salon, l’ouvrit, cria vers l’ombre de
l’intérieur :
— Angéline, le grog, s’il te plaît !
Jean Briole regardait la mer. Une inquiétude lui était venue : cette séance de grog, ça pouvait durer ; on ne sait jamais… Et déjà le soleil oblique, avant
de disparaître derrière la Montagne du Lion, fouillait les palétuviers en surplomb au pied de l’Île au Singe et de l’Île au Chat, retroussait leur robe d’ombre
à coups de rayons audacieux.
Le bonhomme revint vers son visiteur. Il le dominait de haut, sa grande taille encore exagérée par une extrême maigreur. Sur ses jambes, le pantalon de
coutil battait, telles les voiles d’une péniche accalminée ; une veste d’alpaga pendait de ses épaules comme d’un porte-manteau ; et l’on comprenait, à
considérer l’ampleur étroite de ces tissus flottants, qu’il devait être impossible de lui couper des vêtements qui ne fussent trop larges. Le col raide et très
haut s’entr’ouvrait à peine, aux pointes, pour laisser apercevoir la pomme d’Adam. Portée bien droite au-dessus de ce col, la tête tout de suite frappait par la
dissymétrie des sourcils dont l’un, à gauche, se tendait mince et rectiligne tandis que l’autre remontait brusquement vers la racine du nez, se convulsait,
cabré, figé en une crispation de tic. Les yeux noirs, encore vifs, clignaient un peu derrière les lunettes aux branches rouillées. La moustache, blanche
comme les sourcils, était rare : aussi ne cachait-elle ni les lèvres minces et pâles, ni les longues dents en désarroi, jaunies par le tabac. Un soupçon de
favoris écumait jusqu’au bas des oreilles. Le reste du visage était parfaitement glabre, tendu d’un parchemin que vous eussiez fait ronfler en l’effleurant
seulement du bout des ongles. Pas une ride : mais, en relief, les artères et les muscles dessinés aussi nettement que sur une planche anatomique.
Briole le remerciait ; mais lui, se défendait contre cette gratitude, affirmait qu’il était heureux d’avoir pu être utile à son jeune ami ; que d’ailleurs lui-
même avait trouvé son plaisir à jeter un regard sur le passé…
— Je vous assure, mon ami, je vous assure, ne me remerciez pas. Je suis à votre service !
Il se rassit, étendit de nouveau ses jambes au bois des accoudoirs démesurés, croisa les doigts derrière sa casquette. Briole insista :
— Grâces à vous, Monsieur Timothée, ce chapitre de mon livre sera d’un réalisme vraiment vécu. Vous savez, mon héros, employé de la maison
Johnson, perd sa place pour avoir été au meeting Cameron. J’aime que mes romans se rattachent à l’histoire du pays.
— La maison Johnson ? fit M. Timothée… Mais Mademoiselle Angéline, ayant ouvert sans bruit la porte du salon, apportait le plateau ; elle glissait,
plutôt qu’elle ne marchait : mains pâles et longues, visage affûté en croissant de cire, chignon roulé en huit sur le sommet du crâne, peignoir blanc à
basque, jupe d’indienne grise qui bruissait doucement derrière elle en balayant le parquet. Elle déposa les rafraîchissements sur le guéridon au tapis de
crochet et vite disparut, aspirée par la porte, qu’elle referma : la chatte Minoute eût pu bondir vers la cour, en danger de perdition.
Tout en servant le grog. Monsieur Timothée reprit :
— La maison Johnson, avez-vous dit ? Tenez, mon ami, cela me rappelle un détail pittoresque que vous pourriez épingler à votre chapitre — en
camouflant les noms, bien entendu.
L’épicerie Chéville & Sermoise, vous savez, en 1907 elle était à ses débuts. Ça allait, tout juste. Oui, c’est l’émeute de 1911 qui l’a lancée : ce malin
bougre de Chéville a su tirer un parti magnifique de leur situation de victimes… Enfin, en 1907, ces messieurs avaient besoin de tout le monde : de la
clientèle créole et, plus encore, de la maison Johnson and Sons, leur bailleur de fonds… Le meeting Cameron était bien fait pour les embarrasser. Savez-
vous ce qu’imagina Chéville ? Simplement d’envoyer Sermoise au Champ-de-Mars pendant que lui-même, prenant une liasse de documents, allait « poser
canapé » auprès du père Johnson pour l’entretenir d’une mirobolante affaire de porc salé. Il n’y a pas à dire mon bel ami, la maison Chéville & Sermoise
était présenté au Champ-de-Mars et absente aussi, grâce à l’alibi de son directeur et premier associé… Pas bête, hein ?
Briole souriait ; il songeait à cette délicieuse Lotte Chéville, sa voisine de plage à la Pointe d’Esny — à Lotte, et à son père, maintenant enrichi,
omnipotent et ventripotent : le roi du porc salé.
— Ah ! Monsieur Timothée, dit-il après un moment de silence, quel dommage, tous ces souvenirs qui disparaîtront avec vous ! quel dommage !
Quand le jeune homme eut pris congé, Monsieur Timothée demeura immobile en son grand-fauteuil. De sa varangue juchée en observatoire à la fourche
des deux chemins — celui qui grimpe vers Riche-en-Eau et l’autre qui ourle la côte, jusqu’à Flacq, au-delà du Camisard — de sa varangue, il regarde, sans
la voir peut-être, la marée de ténèbres qui déferle sur la mer. Voici longtemps déjà qu’une brume rose a noyé l’horizon, puis s’est dissoute.
Deux fois Mademoiselle Angéline a mis le nez à la porte, comme pour demander : « Vous ne rentrez pas ? » Elle est revenue à l’heure où le soleil
allumait une flamme délusoire à la lanterne du phare désaffecté, sur l’Ile aux Fouquets ; elle a interrogé :
— Le dîner, Père ?
Monsieur Timothée n’a pas répondu ; mais, un peu plus tard, Mademoiselle Angéline a reparu, la tête enveloppée d’un fichu par crainte du serein et lui a
dit, en regardant les premières étoiles :
— Père, vous allez prendre du mal ; et puis, l’heure du dîner est passée depuis longtemps : il est six heures et demie !…
Alors le vieux s’est levé ; il a fait craquer ses articulations, et il est entré, tel un phalène qu’attirerait la lampe ; son pas, distrait, a buté au seuil du salon.
II
CES souvenirs qui disparaîtront avec vous ! »… C’est vrai, quand même ! On mourra bientôt, et l’on savait tant de choses !… C’est bête, ça !
Voilà que Monsieur Timothée, allongé dans son lit à ciel, roule des pensées nouvelles ; il suppute les richesses dont il est le dépositaire… un des derniers
dépositaires ; car, des hommes de sa génération, combien en trouverait-on, aujourd’hui ? Et puis encore, combien qui, comme lui, aient connu les dessous
de la vie bourgeoise, l’histoire intime des grandes familles ? — Un demi-siècle de notariat, ça compte !… Telle obligation hypothécaire, telle mutation :
des repères qui marquent la débâcle d’un nom, l’avènement d’une dynastie.
C’est amusant, oui, qu’on vienne le consulter lui, le bitacois de la Ville-Noire. Bitacois ? pas tant que ça, après tout ; car, s’il a décidé de finir ses jours
ici, sur ce petit bien que lui a laissé sa marraine, il ne faut pas oublier qu’il est né au Port-Louis, qu’il y a passé toute sa vie, toute son enfance, puis
cinquante-et-un ans, exactement, chez Maître Vannier — cinquante-et-un ans dont trente-quatre comme premier clerc !
L’heure de la retraite sonnée, pourquoi s’est-il enterré ici ? Il aurait pu choisir une de ces villes coquettes des Plaines-Wilhems ou du « quartier » de
Moka… Des villes ? Ah ! voilà, justement : ça l’enrage, ces simples lieuxdits qui veulent être aujourd’hui des villes, ces routes qui deviennent des rues, ces
chemins qui se font appeler boulevard ou avenue… Des villes, où les maisons ne se soudent pas aux maisons, où les emplacements ne sont même pas clos
par des murs ? Laissez-moi rire ! Il n’y a que deux villes, à Maurice : Port-Louis et puis Mahébourg. Sa bicoque de la Ville-Noire, parlez-moi de ça ! C’est
franchement faubourg avec, de l’autre côté de la rivière, une vraie ville, coupée de vraies rues — une ville déchue si vous voulez — mais une ville !
Le bonhomme se retourne péniblement, fatigue, à travers la paillasse plate, les feuillards qui grincent. Ah ! comme le sommeil se fait attendre ce soir !
Si l’on confiait au papier tout ce que l’on se rappelle, hein ! Il lui semble que ça ne serait pas difficile ; ses souvenirs lui paraissent rangés comme les
dossiers dans les malles vertes de l’Étude ; il n’y aurait qu’à atteindre les malles, à ouvrir les chemises en papier bulle. Ce serait simple.
Les Souvenirs du Père Timothée ! Non ! voyez-vous la tête de ces freluquets de Curepipe et d’ailleurs ?
Allons ! assez de bêtises. Il faut quand même finir par dormir, que diable ! Dirait-on pas qu’il a vingt ans et qu’il combine son premier rendez-vous ?
Au petit jour, Monsieur Timothée fut réveillé en sursaut par l’écroulement d’une pile de malles vertes qui, s’ouvrant, crevant, l’ensevelissaient sous une
avalanche de dossiers. Une poussière vénérable l’étouffait. Il se mit sur son séant, toussa, se frotta les yeux puis le front, comme pour chasser une idée
importune.
Le café pris, il alla, comme tous les matins, chercher son Mauricien à la Poste. Il ne se pressait pas ; il flâna près de la Magistrature, s’attarda à attendre
la rentrée des pêcheurs. En revenant, il s’arrêta au milieu du pont, accoudé à la balustrade et regardant vers le large. Une pirogue traversait, en le rayant à
peine, l’estuaire de la Rivière La Chaux ; le soleil lui donnait une voile en argent, doublée par le reflet. On eût dit une paire d’ailes ramant dans un ciel
d’eau. Monsieur Timothée sourit ; car il songeait que cela ferait bien dans un livre.
Il rentra juste pour le déjeuner.
Mademoiselle Angéline réclama ses aiguilles numéro sept et son fil à ravauder… Mon Dieu ! il avait oublié !
Lui, oublier une commission ! Mademoiselle Angéline n’en revenait pas, se demanda ce qui pouvait bien lui arriver. De plus, le Mauricien portait encore
sa bande intacte ! Père n’avait pas lu le journal tout en marchant, selon son habitude — une habitude de quarante années !
Chocra, après avoir desservi, porta les deux tasses de café et un jeu de cartes ; c’était l’heure des patiences. En sirotant son café, Mademoiselle Angéline
suivait le jeu de Père se livrant aux délices silencieuses de la Croix, de l’Éventail et de la Gerbe. Pour la première fois depuis dix ans peut-être, elle dut
corriger des étourderies :
— Père, le valet de trèfle sur la dame de cœur !… Le trois de pique, en haut ! C’était à n’y rien comprendre !
Le grand-fauteuil est installé, comme tous les jours, dans l’ombre du badamier.
Monsieur Timothée n’accorde qu’une très relative attention à Chocra, en train d’ésherber le petit champ de patates. Il regarde la mer, il regarde le ciel, il
regarde plus loin. Au pied de sa terrasse, une voiture de Le Vallon traîne sur la route son tintement de ferraille et son grincement d’essieux ; ça le ramène
au temps des diligences ; le voilà qui, prenant le crayon de son calepin, note en marge du journal : 1864, inauguration chemin de fer (ligne du nord) ;
effarement des Indiens. — « Alà Moulin Msié d’Arifat fine çappé ! »…
Il tire de sa pipe des bouffées copieuses et rapides ; que voit-il dans les nuages bleus qui roulent, qui montent, qui se délayent dans l’air chaud ? Des
imprimeurs peut-être… un livre, des articles de journaux louant une œuvre utile entre toutes ?
Après tout, ça ne doit pas être bien difficile d’écrire… Justement, il vient de lire, dans le Mauricien, une de ces charmantes chroniques de STYLET…
Qu’est-ce qu’il y a, là-dedans ? Mais rien ! une pointe de malice, une touche de fantaisie, sur des souvenirs d’enfance : STYLET jouait au cerf-volant, quand
il était petit ; il nous raconte comment ; c’est tout ce qu’il y a de plus simple… et pourtant, c’est délicieux, il n’y a pas à dire !
Mais le bonhomme se moque lui-même. Ecrire, et commencer à son âge ? Voyons ! ce sont des rêves bons à faire la nuit, dans un lit…
Commencer à son âge ?.. Eh, eh ! Monsieur Timothée sourit… Il se rappelle un certain cahier, des vers qu’il écrivait, comme ca, quand il avait vingt
ans…
Mais il ne s’agit pas de ces bêtises, voyons ! Il s’agit simplement de consigner pour lui-même, pour lui seul, ces souvenirs qui sont venus le retrouver,
qui l’assiègent. Ce serait une façon de passer le temps, un but ! Est-ce vivre que de rester à demi-allongé dans l’ombre d’un badamier à surveiller un chocra
qui sarcle un carré de patates ?
III
MONSIEUR Timothée eut un léger tressaut ; il replia vers lui sa pensée qui, avec ses regards, s’était répandue au-delà de l’horizon, bien au-delà, on ne
sait où.
Mademoiselle Angéline lui tendait un journal :
— Père, vous avez écrit quelque chose sur le bord de la gazette.
Il ne répondit pas tout de suite. Il restait là, dans le bain tiède de l’ombre, les mains croisées derrière la tête, les jambes étendues, entr’ouvertes, les talons
sur les accoudoirs, les semelles verticales. Au bout d’un moment :
— Oui, c’est une note que j’ai inscrite ; donne !
Il se tut encore un peu, puis semblant continuer un songe intérieur plutôt que parler à sa fille :
— Je crois que je vais me mettre à rédiger mes souvenirs !
Elle articula, l’haleine un peu courte tant elle était surprise :
— Vos souvenirs, Père !… Mais c’est de la folie !
Voilà donc l’explication des bizarreries qu’elle avait remarquées chez le vieux depuis trois jours ? Vraiment alarmée, elle se demanda s’il ne tombait pas
subitement en enfance ; cette visite de M. Briole l’avait détraqué. Mais lui, regimbant :
— De la folie ? pourquoi ? Est-ce que je serais le premier qui écrive ses mémoires ?
À votre âge, Père !
— À mon âge ?… Et puis quoi ! Pour être riche de souvenirs, il faut avoir vécu, |e suppose ?
— Vous allez vous ruiner les yeux.… vous fatiguer la tête… C’est fou, je vous dis !
Le vieillard branlait cette tête dont justement Mademoiselle Angéline redoutait la fatigue.
— La rédaction, me fatiguer !… Mais je n’ai fait que ça, pendant quarante ans !
— Voyons, Père, reprit la vieille-fille, pour un homme de votre âge, lire son journal, faire sa petite marche quotidienne, surveiller les travaux saisonniers,
n’est-ce-pas tout ce qu’il faut ?
Le bonhomme s’emporta ; il oubliait que, pendant deux lustres, cette vie lui avait paru suffisamment pleine ; il se récria :
— C’est ça ! une existence vide ; le cerveau qui s’atrophie, qui meurt avant les membres !… Dire qu’il y a des gens qui peuvent se contenter de ça !
Il s’était dressé dans son fauteuil, les jambes descendues au sol, les mains agrippant les accoudoirs. Il regarda sa fille ; elle était plus pâle que d’habitude,
et une peur confuse affinait encore ses traits émaciés ; alors, il sentit le besoin de s’excuser, de faire quelque concession :
— Comprends-moi, Angéline ; je n’ai pas l’intention de rien publier… Non, c’est pour moi seul — pour nous deux, si tu le voulais — que je tiens à
noter avant de mourir, tous ces faits que j’ai là, dans la mémoire et qui se sont mis à danser une sarabande folle…
C’est elle, maintenant, qui secouait la tête… Il continua :
— Tu pourrais m’aider ; ce serait gentil.
— Ça, déclara-t-elle avec feu, ça, Père, jamais !
Le buste s’érigea plus droit dans le fauteuil, une flamme autoritaire passa dans les yeux. C’est d’une voix dure, — de la voix qu’il avait lorsque, veuf de
bonne heure, il comprimait les élans trop importuns de la petite Angéline — que Monsieur Timothée jeta :
— Dans tous les cas, tu voudras bien retrouver pour moi, dans le bas de la commode, notre cahier de blanchissage à Port-Louis ; il avait à peine servi ; ça
me fera des tas de papier blanc pour mes brouillons.
IV
À longueur de journée, maintenant, le vieux homme battait le rappel des souvenirs. Ils venaient en vols pressés, tantôt comme des paille-en-queues qui
foncent des profondeurs du ciel, tantôt comme des mouettes qui montent de derrière l’horizon.
La plume courait sur les feuilles jaunies du cahier de blanchissage. Par moments elle s’arrêtait : pause brève entre deux alinéas, ou halte plus longue,
pendant que se reconstituait un tableau.
Le plus souvent, Monsieur Timothée s’installait face à la mer, sous le badamier ; mais si le vent était trop aigre ou le ciel couvert, il s’asseyait dans la
salle à manger devant la table desservie. Qu’il écrivît en plein air, d’ailleurs, ou dans la pénombre derrière les rideaux de grosse mousseline, la même joie
dilatait son cœur d’ancien clerc de notaire. À noircir du papier, il retrouvait une ardeur juvénile.
Pendant ses séances en chambre, sa fille l’observait en tapinois ; elle se voyait contrainte de reconnaître que le vieux ne déménageait pas du tout et que
cette fièvre de travail ne nuisait en rien à sa santé. L’aiguille en l’air ou le crochet manquant une maille, elle suivait, sur le vieux visage, l’ombre
changeante des pensées : tantôt des plis barraient le front, marquant l’effort de poursuivre quelque fuyante image ; parfois un bon sourire plissait les yeux
pendant que la plume animée, frémissante, semblait tirer derrière elle la main qui la poussait.
Mademoiselle Angéline se demandait quelles pouvaient être les causes de ces joies, quel, le résultat de ces efforts. Une vive curiosité lui venait du
manuscrit qui s’élaborait ainsi sous ses yeux ; mais pour rien au monde elle n’eût fait une question.
Quant au vieux, il semblait ne plus se rappeler leur petite dispute ; peut-être vraiment l’avait-il oubliée, tellement pris par l’Oeuvre, que tout le reste ne
comptait plus ! Sans rancune, il l’interrogeait :
— L’incendie de la Chaussée, en 93?.. c’est bien à la rue de la Pompe qu’il a commencé ?
Elle précisait, affectant la sécheresse :
— Oui, immeuble Chaumon.
Elle pensait, intriguée : — Comment, il est déjà rendu à 93 ? Mais alors, ce sont des notes bien courtes…
Trois jours plus tard, il soumettait à son contrôle quelque détail du cyclone de 92 ; la semaine d’après il ne parlait que de Sir John Pope Hennessy et de
Loïs Raoul, de la Réforme de 1882. Mademoiselle Angéline était déroutée, complètement ; et sa curiosité de l’œuvre paternelle s’accroissait de jour en
jour.
D’ailleurs, mal gré qu’elle en eût, elle s’intéressait peu à peu aux souvenirs remués ensemble ; au bout de quelque temps, elle mit une véritable bonne
grâce à aider la mémoire de son père. Des commentaires s’ajoutaient d’eux-mêmes aux faits bruts. Il lui arrivait par exemple de dire :
— Ah ! oui… la procession du Dragon chinois, pour le Jubilé de la Reine ? Je me rappelle ; c’était le lendemain de « mes treize ans » : le 24 mai 1888.
Tante m’a conduite à ta pagode ; j’avais mis ma robe à pois roses.
Et quand Monsieur Timothée, reparti à écrire, ne la questionnait plus, voici que se prolongeait en elle la musique des souvenirs évoqués, une scène en
appelant une autre, la robe à pois roses ressuscitant la toilette en tarlatane plissée.
Le travail se poursuivait, le père exhumant le passé, grattant les feuillets du vieux cahier de blanchissage comme il aurait buriné des tablettes d’airain ; et
la fille recopiait les fiches au jour le jour, habillait ce passé d’une écriture fine, sèche, et froide comme sa vieillotte personne.
Aux repas, ou tout en maniant les cartes pour les patiences — Mademoiselle Angéline était maintenant aussi distraite que Monsieur Timothée — on ne
parlait d’autre chose que des Mémoires (auxquelles on mettait mentalement un M majuscule). Et, sans qu’ils osassent s’en découvrir l’un à l’autre, le rêve
venait à la fille comme au père de les faire imprimer. Ils voyaient déjà le livre, (sur beau papier, naturellement) ; la couverture avec le titre — en rouge pour
l’un, pour l’autre en bleu.
QUEL jour, exactement, la défaite de Sedan fut-elle connue à Maurice ? Voilà ce que Monsieur Timothée ne parvient pas à fixer… Est-ce le 22
septembre ou le 23, que la barque Wynaud est arrivée de Colombo, portant ces numéros du Ceylon Observer ?
Il se rappelle très bien la consternation générale, d’autant plus profonde qu’on n’avait pas fini de fêter la fausse victoire de Châlons[1]… Il se rappelle les
commentaires de la presse, le Cernéen faisant peser sur Napoléon III la responsabilité entière du désastre et saluant le retour de la République, polémiquant
avec la Commercial Gazette… Oui, mais la date ? Comment retrouver cette date ? Pour un passé aussi reculé. Mademoiselle Angéline ne peut être d’aucun
secours, évidemment.
Depuis trois jours, tout en rédigeant d’autres notes (visite du duc d’Edimbourg, choléra de 1862, variole de 1891) il tourne et retourne cette question,
sans parvenir à y trouver la réponse.
Cela devient un cauchemar ; Monsieur Timothée est à bout ; il sent qu’il ne pourra plus rien faire de bon, tant que cette obsession ne sera conjurée. La
matinée s’avance sans qu’il ait encore pris la plume. Cette date, ah ! cette date !
Mais, saperlotte ! n’a-t-il pas lui-même écrit, le surlendemain — le surlendemain, ça, il en est sûr — n’a-t-il pas écrit une superbe diatribe contre
Bazaine ? Ce souvenir met un sourire sur ses lèvres… C’étaient des ïambes, à la Barbier ; les premiers vers lui reviennent :
La pièce est là, datée, dans son vieux cahier de « Poésies », qu’il n’a plus revu depuis tant d’années ; voilà la clé qu’il cherchait !
Au fond d’une petite boîte en fer-blanc, le cahier voisine avec d’autres paperasses, ses contemporaines ; il y a là des feuillets volants, des liasses, un
carnet portant en titre sur sa couverture : « Pensées » ; des lettres, un paquet de tiges sèches, seuls restes d’un bouquet mort.
Le vieux homme s’attarde à remuer ces vieilles choses, pieusement : toute sa jeunesse ! Mais sa curiosité le reprend ; il ouvre le grand cahier cartonné, le
recueil de ses « poésies ».
On ne peut pas feuilleter vite ; le papier, devenu cassant, doit être manié avec soin. Est-ce sa faute, à lui, s’il a le temps de lire des titres, au passage ?…
« À ma Cousine », « Pour l’ingrate », « Nocturne » (Ah ! oui, cette promenade dans le port), « Désespoir », « Ce qu’est l’Amour »… Ah ! voici
« Invective ».
C’est daté ? Oui. Monsieur Timothée continue de feuilleter : « Tes yeux », « Ode à Bourbaki », « Credo », « Ma Créole »…
Au bas de chaque page, il y a deux chiffres ; oui, il se rappelle : le nombre de vers de la page, le nombre totalisé des vers, depuis le commencement du
cahier… Avec quelle joie d’enfant ou de clerc de notaire il avait vu grossir cette addition, à l’époque, jadis, il y a très, très longtemps !
Il ne peut se retenir de lire quelques pièces… Comme il était jeune ! Lui, le père Timothée, avoir été jeune comme ça, hein ! Des images lui plaisent ; si
flamme rime un peu trop constamment avec âme, eh ! bon Dieu ! il ne s’en aperçoit pas ; mais il salue avec un enthousiasme retrouvé les belles périodes
bien ronflantes et les belles périphrases bien dorées… Eh ! eh !… il y a quelque chose, là-dedans !
Le cahier refermé, Monsieur Timothée examine — oh ! hâtivement, affaire de savoir ce qui en est — les autres papiers fragiles, raccornis… Au fond de
la malle, dans une enveloppe mauve, une boucle de cheveux… De qui, ces cheveux ? de quelle morte ? Sur l’enveloppe, une date : 5 mai 1869. Dix-huit
ans ! ses premières amours sans doute ? Il ne se rappelait pas avoir commencé si jeune, et cela le choque un peu… et l’enchante, comme une gaillardise. 5
mai 1869 ? Ça ne lui rappelle rien ; du passé mort, bien mort.
Il ouvre le petit carnet de « Pensées ». Une seule pensée y a été inscrite : deux lignes, une date : « Le génie, c’est cette étincelle que je sens en moi —
10.Xbre, 71 ». Eh ! oui !… On a été comme ça ; on a eu ses petites audaces, ses grands rêves fous… Le génie !…
Il remue les papiers confiés en vrac à la cassette. Des encres décolorées lui parlent d’amours timides — d’amitiés un peu trop tendres, plutôt : des
amours de pensionnaires.
Une signature, parfois, évoque un visage. Tantôt c’est un profil pâle et ridé, sous des boucles grises : la vieille amie qui a survécu à l’amoureuse.
D’autres fois, la vision d’une vierge tout juste éclose, dont la jeunesse radieuse a seulement traversé sa vie et qui, dans son souvenir ou dans la mort aura
toujours vingt ans.
Mais la plupart des feuillets sont couverts de sa propre écriture, penchée, bien sage déjà, bien disciplinée. Des notes, des canevas, quelques brouillons,
qu’il avait totalement oubliés… Ah ! « La Dernière Lettre d’un Suicidé »… Il se souvient… Mais était-ce après les fiançailles de sa cousine Lisette ou bien
ce jour où Hermance de Beauvoir lui a ri au nez ?
Il revoit son suicide manqué : la comédie qu’il s’est donnée à lui-même, l’acide phénique qu’il a versé dans le verre, en sachant bien qu’il ne le boirait
pas ; l’hésitation romanesque de sa main, son geste pour repousser le breuvage, son prosternement au pied du Crucifix !… Aujourd’hui encore, il ne peut
discerner la part du drame, celle de la bouffonnerie !
Quels périls n’a-t-il pas souhaités, qui lui eussent donné l’occasion de La sauver, de La conquérir ! Il L’aurait emportée jusqu’au ciel dans ses bras !
Et la vie se mêlant au rêve ! Ces catastrophes qui abattent une amourette, ces rivalités dressant le saute-ruisseau à peine pubère en face du beau danseur
qui est en même temps un beau parti ; les sourires, les larmes, les désespoirs et les rebonds vers une passion nouvelle ; les trahisons commises ou
souffertes… Et aussi… les cigares qui donnent mal au cœur, mais que l’on fume pour «oublier», parce que ça fait bien !
Monsieur Timothée se rappelle ce cri poussé dans le noir, une nuit de sa vingtième année :
— Si j’écrivais le roman de ma vie, on hurlerait à l’impossible !
Même aujourd’hui qu’il regarde en arrière, et de loin, le vieillard ne peut s’empêcher de trouver intéressante, — voire singulière — sa vie d’éphèbe
amoureux, avec ses rêves creux, certes… mais aussi avec ses réalités émouvantes : amours traversées, tristesses et joies, abîmes et sommets… Il ne sait pas
que nous avons tous été ce jeune-homme-là !
Du reste de la journée, Monsieur Timothée n’écrivit point. Il déclara que ses recherches l’avaient fatigué. L’après-midi, contrairement à toute habitude, il
sortit.
Sa flânerie le mena vers le cimetière ; il resta longtemps assis sur le mur bas, du côté de la mer. Il revint seulement lorsque la grisaille crépusculaire eût
aboli à l’horizon de l’est les derniers reflets du couchant…
VI
VII
DÈS le lendemain, on se mit à l’œuvre. Monsieur Timothée s’était cousu un autre cahier qu’il commença de couvrir de sa grande écriture ; il avait
supprimé le brouillon, dont l’utilité ici ne lui apparaissait pas.
Chaque chapitre avait été si fervemment pensé et repensé, au long de ses promenades matinales et pendant ses veilles ! Il savait les dialogues par cœur. Il
était saturé des descriptions. Les phrases succédaient aux phrases, sans hésitation, presque sans ratures.
C’était un contraste pathétique, cette plume sage, studieuse, cette plume de vieil écolier, couchant en lettres bien ordonnées le texte des plus folles
déclarations d’amour.
Le soir le vieillard se relisait, retranchait peu, mais souvent «piquait» un renvoi pour arrondir une période ou pour étoffer quelque image. Puis il comptait
les rôles — vieille habitude du temps où il « taquinait la Muse » — appréciait l’ouvrage du jour, et généralement se félicitait d’avoir fourni bonne mesure.
Il passait le manuscrit à sa fille ; toute la journée, elle avait attendu cette minute. Elle lisait, elle s’émerveillait, hasardait parfois un conseil.
Le jour où Monsieur Timothée utilisa l’image de la voile et de son reflet. Mademoiselle Angéline laissa tomber le cahier pour joindre les mains.
Insensiblement, Monsieur Timothée avait déserté la cour en faveur de la salle à manger. C’est que la présence de Mademoiselle Angéline lui était
devenue une chère nécessité.
Pendant des minutes — des quarts-d’heure, parfois — ils œuvraient silencieux, elle tirant le fil, et lui ses idées. Puis, tout d’un coup, il levait la tête :
— Angéline, quelle toilette donnerais-tu à Aurore, pour son rendez-vous à la Forêt-des-Fées ?
Elle réfléchissait. Puis, avec un peu d’hésitation, (car elle avait scrupule à imposer une trop forte dépense, tout comme s’il se fût agi de ses robes, à elle)
elle suggérait :
— Je verrais assez bien une jupe en satin broché rose, un corsage en foulard égayé d’une grande berthe en dentelle ; n’oubliez pas la ceinture drapée,
gracieusement nouée sur le côté ; évidemment, le tout complété par un chapeau en paille d’Italie, orné de fleurs des champs.
Elle ne reprenait pas tout de suite son aiguille ; elle éprouvait une petite volupté mêlée de remords, à rêver à la robe trop belle qu’elle n’avait jamais
eue… Ah ! sa pauvre robe à pois roses, sa robe en tarlatane plissée !
L’aiguille, de nouveau, crissait contre le de ; mais la songerie intérieure continuait, le roman de Mademoiselle Angéline se déroulait, pensé seulement,
parallèlement à l’autre roman auquel la plume donnait l’être concret en alignant, sur les longues feuilles de papier écolier, les syllabes qui s’enchaînent aux
syllabes et deviennent des mots.
Peu à peu, la collaboration se faisait moins occasionnelle ; Mademoiselle Angéline disait son avis à propos d’autres choses que de simples détails de
toilette. Elle obtint son mariage clandestin, et même un enfant né de ce mariage.
Parce que la vie ne lui avait rien donné, il fallait bien qu’elle se revanchât sur le roman. Enfin trouvait un emploi sa tendresse depuis longtemps
desséchée, qu’amolissait maintenant, que gonflait, que vivifiait la rosée des larmes versées pour des fantômes. L’enfant eut toutes les grâces ; la vie lui fut
toujours souriante et sa maman connut des élans de tendresse que n’ont sûrement pas les vraies mamans !
Semblablement, Monsieur Timothée ne se privait de rien ; ses héros étaient riches, braves, séduisants ; les pires folies leur réussissaient toujours ; et,
comme la morale était invariablement d’accord avec ses intimes désirs, la morale ne connaissait que des triomphes.
Cependant, à imaginer tout le temps de la beauté, des transports, d’immenses aventures, quelque chose se modifiait dans sa vision même de la vie. Un
matin, en traversant la Rivière, il découvrit le bois-noir qui, depuis toujours, avance la bénédiction de ses branches basses au-dessus des pirogues amarrées ;
une autre fois, le spectacle d’un bœuf puissant, arc-bouté des quatre jambes pour ébranler un chariot trop lourd, l’émut profondément.
Les couchers de soleil l’exaltaient. Il se prit à écouter la chanson de la brise, à interroger les fleurs qui nous répondent par le regard de leurs corolles, et
par la musique silencieuse de leur parfum. L’idée lui vint de faire planter des dahlia» à la place des patates et Mademoiselle Angéline approuva cette folie.
Un appétit le travaillait maintenant d’étendre le champ de ses observations, de communier plus largement avec la Nature. Alors, sous couleur de
documentation, ce furent de charmants pèlerinages à deux.
On alla connaître la Baie-Bleue, négligée depuis dix ans ; on s’arrêta à la Pointe d’Esny, où l’on s’emplit les yeux de la double blancheur des brisants et
de la plage. Un jour, on remonta la Rivière La Chaux en barque, jusqu’au cimetière des de Robillard : Monsieur Timothée voyait toute chose avec des yeux
neufs. Les plongeons d’une bande de canards le mirent en joie ; il se penchait sur le plat-bord pour admirer des algues que le passage de la pirogue
émouvait ; il frissonna de la fraîcheur de l’eau qui gicle entre les pierres du barrage au-delà de quoi la rivière n’est plus navigable ; il s’égaya des joyeux
propos des lavandières, jabotant les jambes dans l’écume, scandant les phrases à grands coups de linges savonneux abattus sur la pierre. Mademoiselle
Angéline, contenue comme une pensionnaire, partageait ses enthousiasmes, ses joies, ses admirations, mais n’en laissait rien transparaître : seuls ses yeux,
peut-être, brûlaient un peu plus vif dans l’ombre des cils abaissés.
Il arriva même une chose inouïe : un soir, au lieu de se coucher à sept heures, le père et la fille quittèrent leur maison après le dîner ; ils s’étaient
soigneusement encapuchonnés contre les traîtrises de l’air nocturne. Un pêcheur les attendait, dans son bateau ; il les promena longtemps sur les vagues
molles, berceuses, dont les crêtes s’argentaient de clair-de-lune. On eût dit un très vieux couple revivant un tendre épithalame… Et l’apparence ne mentait
qu’à moitié : car sur les flots illusoires Mademoiselle Angéline et son père poursuivaient chacun le clair-de-lune de ses vingt ans — le clair de lune qu’il
leur fallait pour embellir, en « l’idéalisant, » la première rencontre d’Aurore et de Tibulle.
Les deux romans, autrefois parallèles, maintenant noués, emmêlés, n’en faisaient plus qu’un.
Et deux êtres qui, pendant des années, avaient vécu isolés l’un auprès de l’autre, enfin se comprenaient, se sentaient de la même chair et du même sang,
se souriaient l’un à l’autre comme dans un miroir.
VIII
Briole parti, le père et la fille se regardèrent. Monsieur Timothée avait quelque répugnance à manifester son ennui, sa déception. Il se gratta la tête en
murmurant :
— Nous aurions dû lui demander combien ça peut coûter.
Mais Mademoiselle Angéline éclata ; répondant, non point à la phrase de son père mais à ses intimes rancœurs, elle s’écria :
— Laissez donc, Père ! Les écrivains, il n’y a pas plus jaloux que ça, vous savez bien… Et ce petit Monsieur Briole sent que ses BONHEURS SIMPLES n’en
mènent pas large !
IX
TANDIS que se rédigeaient les derniers chapitres, on se mit à étudier très sérieusement la publication du livre.
Monsieur Timothée écrivit à Briole pour lui poser la question qu’il n’avait pas osé formuler de vive voix : « Combien l’impression pouvait-elle
coûter ? »
Dans la petite maison de la Ville-Noire, on vécut sur des charbons ardents : cette réponse qui n’arrivait pas ! Dès le second jour, Mademoiselle Angéline
accusait de froideur le jeune écrivain. Le lendemain, on reçut sa lettre, demandant des précisions : « Pouvait-on tabler positivement sur trois cent cinquante
pages de texte ? De combien serait le tirage ? »
— Oui, on pouvait tabler sur trois cent cinquante pages ; quant au tirage, le père et la fille étaient tombés d’accord pour un millier d’exemplaires, au
moins ; mais si Monsieur Briole pensait que cela ne suffit pas….
La réplique ne tarda pas, cette fois : Monsieur Briole affirmait qu’une édition de mille serait folle exagération. Monsieur Jaillet, consulté, pensait comme
lui. En somme, il conseillait de s’en tenir à deux cent cinpuante exemplaires, trois cents au maximum.
— « Hein-hein » ! fit Mademoiselle Angéline, les trois cents exemplaires de BONHEURS SIMPLES ! S’il croit que c’est la même chose !
Est-ce que Mademoiselle Angéline n’avait pas lu BONHEURS SIMPLES ? Des personnages qui parlent comme vous et comme moi, qui n’ont pas de particule
et à qui il n’arrive rien…Et tout se passe à Maurice même… Pft !
On perdit plusieurs jours à discuter cette question du tirage. Monsieur Timothée était à bout de patience. Il finit par transiger pour sept cent cinquante
exemplaires, pas un de moins… et encore, Mademoiselle Angéline n’était pas contente !
Alors, l’imprimeur put établir un devis — approximatif, bien entendu, car beaucoup dépendait du travail sur les épreuves. Monsieur Briole, après maints
préambules et détours, fît connaître le prix, un très gros chiffre ; il ajoutait que Monsieur Jaillet, toujours aimable, n’était pas pressé pour le paiement,
qu’on s’entendrait le moment venu.
Par retour de poste, Monsieur Timothée adressait à son jeune ami un-à-valoir de cinq cents roupies ; il joignait le manuscrit, maintenant complet ; le
texte, affirmait-il, était absolument définitif : il n’y aurait à corriger sur les épreuves que les coquilles typographiques et l’importance de ces corrections
dépendait donc de l’imprimeur lui-même. Il demandait qu’on pressât le travail.
Là ! Voilà que l’on était en train !
Pour expédier ces cinq cents roupies, le bonhomme avait raclé le fonds de ce qu’il appelait « sa caisse secrète » : une petite réserve, les économies sur
son mince revenu. Mademoiselle Angéline et lui échafaudèrent des combinaisons pour le paiement du solde. Dans deux mois, on encaisserait les intérêts
sur la créance Bouchardin ; en serrant un peu les dépenses du ménage, on pourrait prendre là-dessus une centaine de roupies pour Monsieur Jaillet.
— Ensuite, dit Mademoiselle Angéline, je toucherai mon coupon du War Loan ; ce n’est pas grand-chose, mais enfin, ça aidera toujours.
Comme Monsieur Timothée faisait un geste de protestation, elle ajouta :
— Si fait, Père, vous accepterez ; d’ailleurs, ce n’est qu’un prêt, car une fois le livre mis en vente…
Oui, on oubliait trop, dans les calculs, le produit de la vente ; Monsieur Timothée qui, un moment, s’était reproché comme une folie la publication du
Triomphe, se sentit rassuré.
L’arrivée des premières galées d’épreuves fut une fête. Monsieur Timothée fit sauter les ficelles. Mademoiselle Angéline déroula les longues bandes
étroites. Elle palpait le papier grossier, un peu surprise par les gaufrures du foulage, par l’inhabituel format ; le souvenir lui revint d’un pèlerinage à Sainte-
Croix, des ex-votos suspendus par les Chinois au-dessus du tombeau du Père Laval et où leurs remerciements s’allongent, s’allongent en grimoires d’or sur
des rubans de soie.
Père, pendant ce temps, étudiait une feuille d’indications que Monsieur Jaillet avait jointe à l’envoi. Il grommelait :
— Les corrections toujours en marge ?.. Parbleu ! comme dans une minute !..
Il fronçait les sourcils, examinait de près les signes conventionnels, langage cryptique auquel il était un peu fier d’être initié.
Tout de suite, on se mit à la pourchasse des u renversés en n, des e sans accents ou mal accentués.
Monsieur Timothée, naturellement, eut l’honneur de la « tournée » initiale : — Aïoh ! « ramené » avec deux m !
Il essaya son premier deleatur, et fut content du résultat : un petit ver qui se tortillait sans réussir à se mordre la queue !
Vraiment, le vieillard corrigeait comme s’il n’avait fait autre chose de sa vie. Il biffait, indiquait des alinéas, ordonnait de blanchir ou de serrer, italicisait,
redressait des r tête-bêche. Ce jeu nouveau l’enchantait.
Quand il avait terminé un placard, il le passait à sa fille. Elle s’évertuait à son tour, battant les lignes comme des enfants en vacances battent les buissons
pour lever papillons et sauterelles.
Elle découvrit une demi-douzaine de coquilles. Piqué au jeu, Monsieur Timothée reprit les feuilles ; il se mit à scruter les interlignes même, découvrit un
i dont le point était un peu empâté ; sa fille assura que c’était vraiment chercher la petite bête, mais se pencha derechef sur les épreuves, après avoir essuyé
ses lunettes :
— Oh ! fit-elle, regardez, mais regardez donc. Père, ce que nous avions laissé passer tous les deux : « abonné » pour « aborné » !
Elle triompha sans magnanimité !
Le va-et-vient des épreuves s’effectuait avec une lenteur qui paraissait désespérante au père aussi bien qu’à la fille. Mais un jour, leur survint une joie
inattendue : la première « mise en pages ». Cette liasse de feuilles rongées au format des in-16 avait presque la vraie physionomie d’un livre, avec la
pagination, avec des marges régulières, l’équilibre enfin réalisé des blancs et du noir. Mademoiselle Angéline faillit battre des mains ; Monsieur Timothée,
plus maître de lui, maniait les feuillets, les éloignait de ses yeux, les rapprochait, les éloignait encore.
Une dernière fois, on examina le texte ligne à ligne, mot par mot, lettre par lettre : rien ! il n’y avait rien, absolument rien à corriger. Monsieur Timothée
donna le bon à tirer. Il lui sembla n’avoir jamais de sa vie signé document aussi important.
Les épreuves continuaient d’arriver, de repartir ; les secondes remplaçaient les premières ; parfois des troisièmes suivaient, mais rarement. L’émotion de
Monsieur Timothée et de sa fille s’émoussait peu à peu ; ils n’éprouvaient plus la même fièvre à dérouler les longues galées ni à suivre d’un crayon
minutieux le texte mis en pages.
Monsieur Timothée s’énervait ; cela durait trop ! Il avait payé, il aurait dû être servi plus vite. Mademoiselle Angéline devait le calmer souvent, lui
représenter la minutie du travail, les délais imputables à la poste. Le vieillard frappait le sol du bout ferré de son bâton, jurait ses grands dieux qu’on ne l’y
repincerait plus, se mettait vraiment en colère ; et cela finissait par des quintes de toux qui le secouaient et qui lui déchiraient la gorge.
Lorsqu’on commença de recevoir les épreuves du chapitre final, il fallut de nouveau recourir à Monsieur Briole : on obtint de lui l’adresse des personnes
à qui il conseillait d’envoyer l’ouvrage avec un mot aimable. Trois journées furent consacrées à compléter cette liste en y ajoutant le nom d’amis intimes ou
de simples connaissances dont la sympathie pouvait être utile. Monsieur Timothée se levait la nuit pour inscrire, pendant qu’il y pensait, tel collègue de
l’étude Vannier ou ce vague reporter qu’il avait connu autrefois et dont l’emploi, au Mauricien, se bornait à transcrire les mercuriales. Le lendemain.
Mademoiselle Angéline protestait de toutes ses forces ; elle était obsédée par la peur de manquer d’exemplaires pour la vente, en conséquence du tirage
trop réduit. Les candidatures étaient épluchées, triées, vannées, sassées et ressassées. Autant Monsieur Timothée avait le geste large, autant sa fille se
montrait avare.
L’énervement la gagnait à son tour ; elle avait hâte de voir le faux-titre, la couverture — on s’était arrêté à une couverture en noir, par raison d’économie.
Elle craignait qu’on omît quelque détail important, à la dernière minute. La réserve des droits d’auteur la préoccupait ; pressé par elle, Père avait déjà écrit à
Monsieur Jaillet à ce sujet ; elle lui fit faire une seconde lettre, où il insistait pour que l’on n’oubliât pas le droit de mise à l’écran, et que l’on spécifiât
bien : « Pour tous les pays, même la Russie ». Il ne faut négliger aucune précaution : pour peu que le roman fasse quelque bruit… Sait-on jamais ? Elle ne
fut rassurée que lorsqu’elle eut vu l’épreuve, portant mention de toutes les réserves possibles.
Enfin, Monsieur Jaillet annonça que le tirage était terminé, le satinage aussi. Il ne restait qu’à brocher ; il pourrait, le lundi suivant, expédier à
Mahébourg les cent vingt-deux volumes à être dédicacés.
Monsieur Briole, à son tour, s’offrait à déposer lui-même, aux différents journaux, les exemplaires de presse. Il verrait les feuilletonistes ; il les
connaissait tous, ou à peu près.
Le lundi, Monsieur Timothée attendait le train du soir, à la gare de Mahébourg ; on vida le fourgon ; il n’y avait rien à son adresse. Il rentra, penaud ;
Mademoiselle Angéline était elle-même si déçue qu’elle eut quelque peine à le consoler. Le colis avait dû rester à la gare de Port-Louis ; il arriverait
sûrement le lendemain matin.
Mais ce matin-là, justement, Monsieur Timothée ne put pas se lever. Il avait pris froid. Il toussait.
On envoya Chocra à la gare. Il revint, assurant qu’il n’y avait rien. Le vieux se mit en grande fureur. Il exigea que Mademoiselle Angéline expédiât une
dépêche à Monsieur Jaillet.
Dans l’après-midi, il fit de la fièvre, et forte. Le médecin vint, l’ausculta, partit en hochant la tête, après avoir laissé une prescription quelconque.
Avant la nuit, le malade commença de délirer. Il parlait à Monsieur Jaillet, à Briole, à des acheteurs mécontents ; il s’excusait ; ce n’était pas sa faute,
l’édition était épuisée ; oui, on rééditerait, bien certainement ; on rééditerait, c’était convenu.
Le jeudi matin, Mademoiselle Angéline recevait du chemin de fer un avis priant Monsieur Timothée de faire réclamer un colis en provenance de Port-
Louis.
Monsieur Timothée venait de mourir.
UN voisin trop obligeant apporta tout de suite le colis : ça pouvait être pressé, n’est-ce pas ?… sans doute des « affaires » pour l’enterrement ?…
Mademoiselle Angéline fit mettre la caisse dans un coin, n’y voulut pas toucher… À quoi bon, maintenant ? À quoi bon ? Ces trois mots lui revenaient
dans la tête, obstinément, comme l’expression même de son découragement et de sa peine.
Les croque-morts n’avaient pas encore terminé leur funèbre besogne, et voici qu’on lui remettait cela, cette autre douleur clouée entre des planches, le
cadavre de ce qui aurait pu être, de ce qui aurait dû être un si grand bonheur… La dépouille inutile, et froide, et vide, de son espérance mort-née !.. À quoi
bon ces livres, puisque Père n’est plus ?.. À quoi bon ?
Après la fatigue lourde des veillées, après la douleur en larmes des obsèques, ce fut l’ennui des condoléances, petite pluie glacée qui engourdit le cœur.
Et toujours, bourdonnant dans le silence des nuits, accompagnant comme une basse le murmure des conversations funèbres, toujours ce glas obsédant,
ces trois mots : à quoi bon ?
À quoi bon ?.. Non, elle n’ouvrirait pas le colis, elle ne voulait même pas le revoir !..
Une nuit, comme elle ne dormait pas malgré le chloral, elle eut soudain la vision du Livre : ces feuillets que l'on a connus, que l'on a maniés, ce ne sont
plus des feuillets mais les pages d’un livre, du Livre. D’être réunis entre deux couvertures, d’être associés, organisés, voici que par leur synthèse ils ont
formé un être nouveau, puissant, vivant… Vivant ? Mais non : un être mort, comme Père. Un être mort sans avoir vécu… À quoi bon ?
C’était pourtant vrai qu’elle avait éprouvé, autrefois, une soif fiévreuse de tenir entre ses doigts, devant ses yeux, cette chose particulière et presque
miraculeuse : le Livre de Père. Une curiosité lui venait, dont elle avait honte. Elle imaginait bien le format, les marges, la couverture avec ses caractères
gras ; elle imaginait, mais… Non, elle n’ouvrirait pas le colis !
Au matin, émergeant du sommeil bref comme d’un bain, elle se sentit plus lucide. Avec cette inconsciente habileté que nous pratiquons tous pour
découvrir des mobiles nobles à nos actions les plus petites, elle décida que, puisqu’elle vivait, le reste de sa vie serait consacré à faire connaître le chef-
d’œuvre de Père, à en assurer la légitime irradiation. Il lui semblait que Père même lui dictait ce propos.
Chocra traîna jusqu’à la varangue la caisse faite de planchettes retournées, mal ajustées. Déjà la poussière avait commencé son œuvre et sur l’étiquette
l’adresse se lisait à peine : « Monsieur A. Timothée, Mahébourg ».
Les larmes aux yeux, Mademoiselle Angéline songe aux noms qui s’effacent aussi, sur les tombes : la poussière, la mousse ; quelques jours, quelques
courtes années…
Elle hésite. À quoi bon, à quoi bon, mon Dieu !
Mais trahira-t-elle déjà le devoir nouveau qu’elle s’est imposé ?
XI
MADEMOISELLE Angéline laissa passer deux semaines ; puis elle fit faire le service de presse, ordonna la mise en vente, distribua les exemplaires
dédicacés.
Un maladroit remercia, poste pour poste, en louant très fort le roman : de toute évidence, il ne l’avait pas lu. C’était le meilleur ami de la famille.
Mademoiselle Angéline froissa sa lettre, la jeta coléreusement au panier. D’autres, prudents, accusaient réception, promettaient des commentaires dès
lecture faite.
Au bout de quelques jours, les lettres de félicitations commencèrent d’arriver. Mademoiselle Angéline les lisait avec avidité, les rejetait, déçue : elle
trouvait tout cela bien quelconque, bien inadéquat au mérite du TRIOMPHE. Dans la plate banalité de cette correspondance, elle rencontra bien quelques
consolations : Mademoiselle Coralie Bessière avouait que ses soixante-huit ans avaient versé de vraies larmes sur les malheurs d’Aurore ; le vieux
Férailloux, ancien huissier à la Cour Suprême, s’enthousiasmait de la vaillantise de Tibulle, s’extasiait sur les paysages « Si vrais, pris sur le vif » ; il citait
des passages entiers, soulignait les beautés du clair de lune sur l’océan, du chant de la brise dans les futaies de Champilly.
Tout cela, somme toute, c’était secondaire : ce qui compterait, vraiment, c’était la Presse.
Mademoiselle Angéline s’était abonnée pour un mois à tous les journaux. Chaque soir, elle déchirait fiévreusement les bandes de papier trop bon
marché, où son nom était à peine lisible. Rien ! Ah ! si fait : le « vient de paraître » que tous inséraient obligeamment, entre une réclame pour l’huile de
table « à la Cigale » et le programme d’une séance cinégraphique. C'était toujours ça ! Mademoiselle Angéline rêvait sur ces petits rectangles de lettres
noires, comparait les caractères du Radical à ceux du Cernéen.
Dans un délai convenable, Jean Briole publia une chronique au Mauricien. Mademoiselle Angéline constata qu’il parlait peu et vaguement du TRIOPMHE
DU RÊVE, pas du tout de l’écrivain : ces deux colonnes, c’était le panégyrique du parfait honnête homme, du vieillard charmant qu’avait été Monsieur
Timothée.
L’indignation fit monter le sang à la tête de Mademoiselle Angéline.
— Un traître, ce petit Briole ! Il y a longtemps qu’elle l’avait deviné.
Elle ne remercia pas de l’article…
Ce fut tout.
Même les «vient de paraître» disparurent, peu à peu. Puis se fit dans la Presse un grand silence blanc — un silence semblable à celui qui s’était fait au
cimetière, après les funérailles, autour de la tombe maintenant défleurie.
Après trois mois, Mademoiselle Angéline écrivit à Monsieur Jaillet pour s’informer de la vente. Il répondit que « ça ne marchait pas, » mais sans donner
de précisions ; il faisait remarquer que les journaux, très encombrés par la brûlante actualité politique, n’avaient rien fait pour intéresser le public au
TRIOMPHE DU RÊVE et puis, les esprits étaient tournés ailleurs ; enfin, il ne fallait pas encore se décourager.
Ce mutisme de la presse courrouçait Mademoiselle Angéline. Elle ne parvenait pas encore à se l'expliquer ; cela n’était pas normal. Les pires
suppositions lui paraissaient naturelles; elle était sûre que Monsieur Briole n’avait pas vu les critiques ; avait-il seulement assuré le service de presse ?…
Oui, pourtant, puisque les journaux avaient publié le « vient de paraître ».
Enfin, il y avait certainement quelque machination sous tout cela. Quoi ? Elle ne parvenait pas à le deviner et son impuissance l’irritait.
Parfois, elle se demandait si Jean Briole ou un autre n’était pas en train de s’approprier l’œuvre de Père, de la démarquer, pour la produire dans quelque
temps, sous un autre titre. Il y avait bien : « Tous droits d’adaptation réservés. » Oui, mais comment découvrir la fraude, la réprimer après l’avoir
découverte ? Un procès, à son âge, isolée comme elle l'était ?… Eh ! bien oui, elle s’en découvrait la volonté, le courage… pour Père, pour l'œuvre de
Père… Seulement où trouver l’indice qui donnerait corps à ses soupçons ?
Et puis, restait « l’Étranger », le vaste monde. Qui sait si LE TRIOMPHE DU RÊVE n’était pas actuellement édité à Paris, à Berne ou à Bruxelles, et vendu à
cent mille exemplaires ? « Tous droits réservés » ! Comme la formule lui semblait vaine, aujourd’hui, et tout artificielle sa rigueur! Allez voir ce qui se
passe aux antipodes ! Et toujours l’ombre de Jean Briole, du traître, projetée sur tous ses doutes, sur toutes ses hypothèses !
Six mois encore passèrent. Elle écrivit de nouveau à la Librairie, exigeant un compte précis des volumes vendus.
Pendant ces six mois, la vente avait été nulle; antérieurement, dix-neuf volumes avaient été placés ; à la lettre était annexé un état, montrant le solde dû
par Monsieur Timothée.
Mademoiselle Angéline bondit. Dix-neuf exemplaires seulement ! C'était impossible. On la volait ; d’ailleurs, elle se savait bien la victime d’une
universelle persécution. Mais, à y refléchir, qu’est-ce qui prouvait que les sept cent cinquante exemplaires eussent jamais été imprimés ? Elle expédia un
chèque en règlement, mais réclama le retour immédiat des invendus.
C’était une grande caisse ; elle la fit ouvrir, compta les volumes : six cent neuf, le chiffre exact.
Elle ordonna à Chocra de reclouer le couvercle ; il lui semblait que, pour la seconde fois, on fermait le cercueil de Père.
Auprès du cercueil aux livres, Mademoiselle Angéline poursuit sa veillée que peuplent des souvenirs et des rêves. Elle a oublié ses colères ; elle n’a plus
de rancune ; elle a pardonné.
NOTE.
Le 4 septembre 1870, le vapeur Mozambique arrivait d’Aden, portant des nouvelles de la guerre. Les plus récentes étaient du 18 août.
Le 5, la Commercial Gazette insérait en tête de sa feuille, en caractères gras, le texte suivant : « FRENCH DEFEATED PRUSSIANS NEAR CHALONS ». C’était une
dépêche datée de Londres, le 18 août, à 4 h. 45 et communiquée par la maison Scott & Co. Cette nouvelle en contredisait d’autres, reçues de Paris et de
Londres même, de la même date, mais antérieures quant à l’heure.
L’enthousiasme n’en fut que plus grand. Les bureaux se vident, on se rend en masse au Consulat de France, où M. E. Bazire est le porte-parole d’une
foule délirante.
De Maurice, la nouvelle est portée à la Réunion par le voilier Sophia.
Cependant la contradiction entre les dépêches préoccupe les esprits. On s’ingénie à l’expliquer. Les stratèges en chambre se mettent à l’œuvre. On
imagine une feinte de retraite, un piège où les Prussiens seraient tombés.
Le 7, la Commercial Gazette signale qu’une simple virgule après « defeated » renverserait le sens de la dépêche. La Commercial Gazette est conspuée,
sa prussophilie est déclarée évidente.
La « saison » bat son plein. Bals et thés dansants se succèdent, dont l’animation est accrue par l’enthousiasme patriotique.
Enfin, le 21 septembre, la barque Weynaud, capitaine Jones, arrive de Colombo, portant des nouvelles relativement fraîches : la défaite des Français,
l’abdication de Napoléon III.
La consternation succède à la joie.
Dès le 22, un avis publié par les journaux décommande, en raison des malheurs de la France, un thé dansant qui avait été organisé pour la fin de la
semaine.
1. ↑ Voir la note, à la fin de cette nouvelle
LE MESSAGE
MADAME Veyrès referma le tiroir.
Le cahier était là, devant elle : large, épais, le carton brun de la couverture usé aux bords, arrondi aux coins, la toile de la reliure un peu lâche, telle une
charnière qui a pris du jeu.
Machinalement, l’index de la main droite soulevait cette couverture, la laissait retomber comme un volet qu’on hésite à ouvrir. Et Marthe Veyrès
songeait, songeait, le front emprisonné dans la main gauche, une mèche grise débordant en écharpe sur les doigts trop pâles.
Le journal de son mari.
Pourquoi Maurice avait-il commencé de le tenir quelques années avant sa mort ? Quels secrets trop lourds lui confiait-il donc ? Ah ! ce cahier, ce cahier
triste et froid, Marthe retrouve, à le regarder aujourd’hui, sa rancune des jours passés !
II fut, peut-être, son seul ennemi ; l’occasion des seuls nuages — des seuls qui comptent, des seuls dont on se souvienne — au long de ces vingt-trois
années d’intimité si étroite et si chaude.
Jamais Maurice ne lui avait dit : « Tiens, lis ! » et elle n’aurait point touché, dût sa vie en dépendre, au livre trop intime sans doute qu’on ne lui avait pas
ouvert.
Certes, souvent il laissait le cahier à portée de sa main ; parfois même il l’avait poussé vers elle, comme pour provoquer une question, une demande. Ni
question ni demande ne vinrent jamais. Peut-être les attendait-il avec un désir passionné de livrer à l’aimée le trésor caché, le plus intime de son intime
pensée. Peut-être ?… C’est comme ça, la vie : des petites susceptibilités, des petites pudeurs qui nous retiennent — et l’on se fait souffrir bêtement,
inutilement. C’est comme ça. Il faut que ce soit comme ça !
Du cahier, elle levait les yeux jusqu’au cadre de bois brun posé sur le bureau : oui, c’était bien sa bouche tendre aux lèvres un peu sensuelles, son menton
délicat, presque féminin, ses yeux de rêve et de bonté. C’était bien lui, mais impénétrable, mais distant déjà.
Et voilà qu’après deux ans, elle venait ce matin demander au mort de lui parler, de la soutenir, de la conforter. L’index continuait de tourmenter le volet
de carton.
Mon Dieu, mon Dieu !… Cette fuite vers lui, cette imploration de son secours, n’était-ce pas la preuve même que dans son cœur elle l'avait déjà presque
trahi ? Une rosée de larmes naissantes mouilla ses cils ; et dans l'irisation de ce voile liquide et léger, un visage doucement apparaissait, s’interposait entre
le cadre et ses yeux : un visage jeune, un peu douloureux, un peu naïf, presque tragique par son expression d’humble adoration. Elle voulut repousser la
vision ; machinalement, elle abaissa ses regards vers ses mains. Elle aperçut les liserés de crêpe, à ses poignets, et s’en trouva surprise comme si jamais elle
ne les avait vus. Soudain, ses vêtements noirs lui faisaient horreur : non point qu’elle cessât d’en aimer l'austérité ; mais parce que, tout d’un coup, elle
avait perçu la discordance entre cette tenue de deuil et la joie nouvelle, la petite joie, la joie frêle qui levait dans son âme. Elle était choquée, blessée,
comme d’une simulation indigne d’elle.
Alors !… C’était donc vrai ? Elle s’étreignit gnit la tête à deux mains. Claude ! Claude, ce gamin qui veut l’épouser, ce gamin de vingt-quatre ans : l’âge
qu’aurait eu son fils, s’il avait réussi à vivre !
Claude ? Mais non, voyons ! c’est justement comme un fils, en souvenir de son petit, à la place de son petit, qu’elle l’a tant chéri !… Embûches du
cœur ! Obscurs détours de la passion !
Non, elle l’aime. Elle l’aime tout simplement, pleinement — en femme, non plus en mère. Elle l’aime ; pour un peu elle le crierait — elle le crierait à la
salle vide, elle le crierait au portrait qui la regarde !
Le ridicule ? Est-ce que ça compte ? Est-ce que ça compte pour elle ?… Pour elle, bast ! Mais pour lui ? Pauvre petit ! Il ne faut pas !
Ah ! comme elle l’aime, pourtant ! Ce matin, pour la première fois, elle ose regarder en elle-même, tout au fond. Et les voiles tombent, et une rougeur lui
monte au front, comme à voir son âme même se dévêtir peu à peu.
Compassion pour l'orphelin trop esseulé, intérêt pour cette nature étrange, si intelligente et si sensible, communion aux mêmes fêtes de musique et de
poésie, rêveries dans le silence si merveilleusement accordé de leurs âmes… enveloppement bleu des clairs de lune, bercement des vagues alanguies…
Extases…
Extases, oui ! crie la voix intérieure qui ne ment pas ; extases, mais aussi attirance des yeux si profonds, désir brûlant des lèvres trop rouges, des dents
trop blanches et trop aiguës — mais oui, rappelle-toi ce soir où tu mordis ton mouchoir pour ne pas crier ton besoin de sentir sur ta bouche l'autre,
l'ineffable morsure !
Dans une honte délicieuse et poignante, Marthe Veyrès connaît enfin que sa chair de veuve, sa chair qui se souvient, sa chair fervente sent le poids de la
solitude et le froid des nuits sans caresses.
Quarante-quatre ans ! L’automne ? Ah ! non, l’été finissant, et plus chaud de devoir bientôt finir !
De toute l’énergie tendue de sa raison, elle a repoussé Claude ; et ce même matin elle a reçu sa lettre de supplication et de folie : il implore une dernière
entrevue ; il veut la convaincre, la conquérir — conquérir leur bonheur ! Elle sent bien que s’il revient, elle sera sans force ! Et c’est à Maurice qu’elle est
accourue demander le courage du refus définitif.
Maurice ! c’est lui qu’elle appelait et c’est l’Autre que sa fièvre a tout de suite évoqué.
Ne sommes-nous donc que trahison et que fragilité ?
Mais non ! elle ne trahit pas, elle n’oublie pas… Oublie-t-on près d’un quart de siècle du bonheur le, plus doux, de la tendresse la plus attentive, et la
plus délicate, et la plus dévouée ? Oublie-t-on les heures d’exaltation vécues côte-à-côte, cœur à cœur, ni les jours somhres où Ton s’appuyait l’un à
l'autre ?… Mais que tout cela est loin ! Maurice ? Ah ! elle le chérit au fond de son cœur, d’une tendresse comme surnaturelle, que rien ne pourrait lui
arracher sans la faire mourir. Elle repousserait avec horreur une existence d’où le souvenir du hien-aimé disparu dût être banni. Et cependant, l'Autre ! Quel
mystère, que notre cœur !
Si on lui avait prédit ces choses, à Marthe, autrefois, elle ne les aurait pas crues possibles ; elle se serait indignée, elle se serait révoltée ! Oui : mystères
et ténèbres de notre cœur !
Sans y prendre garde, elle s’était mise à feuilleter le journal — mais, le regard absent, elle ne lisait pas.
Et si, dans ce méchant cahier elle allait découvrir des choses… des choses qui lui donnassent le droit d’être infidèle ? Qui sait ?
Elle se sentit rougir. C’était donc cela qu’elle cherchait ? Un prétexte ; une excuse à sa trahison. Car tout d’un coup elle avait eu conscience que la
trahison était en elle, non plus à l’état virtuel, mais comme une réalité, une atroce réalité, accomplie, irrémédiable.
Elle se souvint de sa crainte, pendant les premiers temps de son veuvage, à entrouvrir ce même cahier. Pourquoi ? C’est qu’elle avait tremblé pour son
cher bonheur passé. Aujourd’hui, elle n’avait plus peur… Hélas !
Madame Veyrès venait d’apercevoir au fond, tout au fond d’eiie-même, cette laide petite bête que chacun de nous porte lovée au plus intime de son être,
et qu’au cours de sa vie normale il ne voit pas, qu’il ne veut pas voir, qu’il ne connaît pas. La bête avait remué un peu trop fort. Impossible d’ignorer
qu’elle fût là. Et pourtant c’était en toute bonne foi que Marthe était venue demander à son mari force, courage et conseil…. Ah ! notre bonne foi, notre
pauvre bonne foi !
Elle eut un geste pour jeter le cahier au fond du tiroir.
Mais non ! Maintenant, il lui fallait savoir. Elle ne pouvait plus vivre avec ce soupçon, désormais trop précisé, qui empoisonnerait son beau passé, son
passé mort mais embaumé.
Elle avait repris le livre. Elle en tournait les feuillets, sans plus songer à lire, mais ne se pouvant détacher de la fascination du mystère contenu là.
Soudain, entre les pages, elle remarqua un papier gris-bleu, plié comme une lettre Elle le prit. Une lettre, en effet. Elle regarda la date : trois mois avant
la mort de Maurice…
Elle lut :
« Ma chérie… »
Un coup au cœur. Mais elle ne sut pas tout de suite si c’était une grande douleur ou une petite joie… Existait-il donc une autre femme qu’il pût appeler
ainsi ?
Elle recommença :
« Ma chérie,
« Je te regardais ce matin, accoudée au bureau, le front dans la main et, déferlant sur tes doigts, cette mèche rebelle dont l’acajou s’éclaire à peine de
quelques fils d’argent. Avec l’émotion que depuis vingttrois ans je n’ai jamais cessé d’éprouver au spectacle de ta beauté, j’admirais dans sa plénitude sans
lourdeur l’ovale parfait de ton visage demeuré si jeune ; et mes yeux s’attachaient à l’arc de tes lèvres dont le léger abaissement vers les coins donne à ton
sourire une telle tristesse, même lorsque tu es joyeuse.
« A te contempler ainsi, une grande détresse m'est venue ; m’est revenue, plutôt, car je l’ai chassée déjà dix fois sans m’en pouvoir affranchir : je te sens
si fragile, ma Chérie, si merveilleusement disposée pour souffrir de la vie ! Et voici que m’oppresse cette pensée que je pourrais mourir avant toi !
« Quand deux êtres se sont aimés comme nous nous sommes aimés, la survie doit être un horrible supplice. Pour moi-même, J'y ai souvent médité avec
terreur ; mais lorsque j’y songe pour toi, ma Bien-Aimée, cette vision m’est une vision d’agonie.
« Le vide soudain et le noir, le point d’appui qui vous manque, la transfiguration instantanée et presque incompréhensible de votre vie, tout cela doit être
atroce ; et plus douloureux encore le réveil, le retour à la pleine conscience après l’abattement physique des premières heures, après le morne vertige des
journées funérales.
« Mais ce n’est pas le pire. La souffrance suprême, ma Chérie, c’est, pour une âme entière et passionnée comme la tienne, d’assister à la mort lente du
souvenir. Le souvenir qui meurt, c’est l’aimé qui nous quitte une seconde fois.
« Et cela, c’est en même temps que la souffrance suprême, la souffrance inévitable, ma Chérie !
« Ah ! je sais bien : si tu lis cette lettre peu de jours après ma mort tu te récrieras, tu protesteras de toute l’énergie de ta douleur encore saignante ; et
peut-être les paroles de sagesse que j’écris ici le blesseront-elles. Pardonne-moi s’il en est ainsi ; mais il faut que tu entendes le langage de la raison qui ne
s’oppose pas — crois-le bien — au langage de ma tendresse.
« En te parlant comme je te parle, je n’oublie rien de ce que fut notre amour; je ne le déprise pas non plus ; je me garde seulement d’oublier que nous
sommes humains, assujettis aux infirmités de l’humaine nature. Rien d’éternel en nous, ma pauvre Chérie, et tu le sais bien si tu veux t’astreindre à
réfléchir au lieu de t’abandonner aux rêves et aux larmes.
« Des semaines, des mois, des années passeront ; et rien, rien au monde, ne pourra t’épargner la torture de voir s’éloigner, s’estomper, s’effacer, le cher
souvenir. Le souvenir ? Non, je dis mal : le souvenir demeurera, mais un souvenir comme immatériel, un souvenir dont on ne souffre plus, si fort qu’on le
veuille : la cicatrice — mais plus la blessure. Le souvenir nous reste ; seule la douleur est morte — cette douleur qui faisait notre orgueil, cette douleur à
quoi nous nous attachions de toute notre force et qui a fui entre nos doigts. Peut-on retenir une ombre ?
« Parce que tu ne souffriras plus, ne te crois pas infidèle. Chérie. Ne plus souffrir, s’habituer, s’accomoder à son deuil, s’y installer, c’est simplement
subir la destinée humaine, je le répète. »
Une à une, lentement, les larmes naissaient aux paupières de Marthe Veyrès ; et son petit mouchoir bordé de noir les essuyait avant qu’elles aient eu le
temps de rouler le long des joues.
— Comme sa tendresse fut prévoyante, songeait-elle ; et quelle bonté, quelle douceur à d’avance me pardonner… À me pardonner ? Mais non, il ne
saurait être question de pardon… À me comprendre d’avance et à me consoler. Elle poursuivit : « Quand cet apaisement te sera venu, il faudra songer à
refaire ta vie. Les morts ne doivent pas gêner les vivants.
« Tu es une assoiffée de tendresse ; tu ne comptes point parmi celles qui sont faites pour vivre seules ; je le sais par une très longue et très constante et
très amoureuse étude. De plus, ton extrême fragilité, cette aptitude à souffrir de tout, et si cruellement, me font une grande peur. Je t’en supplie, ma Chérie,
ne te laisse arrêter ni par de vains scrupules — des fantômes de scrupules — à mon endroit, ni par un absurde respect-humain. La seule vie possible pour
toi est une vie de tendresse. Vis ta vie ! »
Les larmes de Marthe Veyrès coulaient maintenant sans retenue. Ah ! le cher, cher absent ! Elle était venue lui demander le courage de la résistance, et
voici qu’il lui prêchait Tabandon. Elle se calma un peu et continua :
« Un danger toutefois te menace, et je dois récarter de ta route. Ce danger, il naît de la pente même de ton tempérament et du besoin que j’ai toujours
discerné en toi de protéger plutôt que d’être protégée. Tu es une maternelle : refoulement peut-être de la tendresse que tu n’as pu dépenser pour notre
pauvre petit Georges, déviation, transformation ou infiltration partout d’un instinct trop puissant pour s’éteindre en même temps que s’éteignait en toi tout
espoir de maternité ? Je ne sais. Mais je sais qu’il t’est impérieusement nécessaire de t’apitoyer, de câliner, de bercer. Oui… et si nous fûmes si pleinement
heureux, peut-être est-ce en partie à cause de la naturelle faiblesse qui, justement me porte à me laisser défendre, à me laisser bercer.
« Maternelle, garde-toi des hommes trop jeunes ; le premier enfant venu, pour peu qu’il soit tendre et malheureux, te prendrait facilement le cœur, avant
même que tu le saches. »
Entre ses dents, Madame Veyrès déchira son mouchoir, auquel les larmes avaient donné un goût de sel. Elle reprit, après un temps :
« Cela, ma Chérie, il ne le faut pas ! Si la tentation te venait jamais de commettre cette folie, ne songe pas seulement à l’immédiat présent ; pense à
l’avenir — tout proche.
« Le présent, ce serait peut-être un ridicule par-dessus lequel on est résolu de sauter à pieds joints ; ce serait sûrement de volupté profonde d’apprivoiser
ce jeune être fougueux, de l’initier à la vraie tendresse la plus tendre, et la plus savante, qu’ignorent les hommes trop jeunes.
« Mais demain ? Mais dans un an, mais dans cinq ans ! Imagines-tu, Chérie, la torture de la femme vieillie, délaissée peut-être ou bien tolérée, par pitié :
la vieille femme, boulet dérisoire de la fringante jeunesse condamnée aux galères conjugales ? » Madame Veyrès ne pleurait plus ; un petit tremblement
agitait ses lèvres. Elle cessa de lire, remit la lettre dans le journal qu’elle jeta au fond du tiroir.
Elle ouvrit un secrétaire, y choisit une carte discrètement endeuillée, une enveloppe.
Pendant des minutes, elle tint le bristol par les coins opposés, entre deux doigts ; et, d’un petit mouvement très lent elle le laissait pivoter dans un sens,
puis dans l’autre.
Elle suivait, abstraite, le manège d’un oiseau-blanc qui, sous la fenêtre ouverte, échenillait un rosier. Il sautillait de branche en branche, léger,
insoucieux, égayant son repas de « pitt ! pitt ! » gourmands. Il leva le bec, la regarda de ses gros yeux cerclés d’olive, s’ébroua et partit dans un froufroutis
d’ailes, ponctué de petits cris : « pitt ! pitt ! pitt ! »…
Marthe Veyrès posa le carton à plat sur son buvard. La plume aux doigts, elle se mit à le regarder fixement comme si déjà elle y pouvait lire les mots
qu’elle allait tracer tout à l’heure — les quelques mots où tiendrait en puissance toute sa destinée. Elle eut peur. Il lui semblait inacceptable, hallucinant,
que ces signes dont on se sert tous les jours, que ces mêmes paroles que l’on prononce en mille circonstances diverses pussent tout d’un coup, groupés
d’une certaine façon, dites dans une conjoncture spéciale, acquérir ce pouvoir énorme, presque maléfique. Et que ce pouvoir dût s’exercer à son sujet dût
s’exercer pour elle ou contre elle, selon qu’elle en aurait décidé sans le savoir, à l’aveuglette, cela lui paraissait inique.
Elle repoussa un peu la carte, atteignit l’enveloppe, y mit l’adresse.
Claude… Claude Esmond. Cela prenait si peu de place, dans l’encadrement noir ! Et pourtant ! Est-ce que cela ne suffirait pas à remplir toute sa vie ?
Un souffle fit trembler les feuilles, porta jusqu'au bureau l’haleine des roses mûrissantes. Puis, en une chaude bouffée, ce fut tout le jardin : le jardin
somptueux, frémissant, ivre d’été.
Marthe Veyrès l’accueillit, les narines en émoi, les yeux mi-clos. Et sur le bristol sa main — une main de somnanbule — traça un seul mot :
— Venez !
26.3.29
LA SAISIE
Juillet 1929.
FURCY
QU’EST-CE qu’on pourrait encore vendre pour avoir ces quelques cashs ?
La case était vide… Partie l’armoire, depuis bien longtemps ; et la commode ensuite, et le lit à ciel, et puis tout, tout, jusqu’à la dernière chaise bancale,
la semaine passée.
Bonhomme Furcy ne l’ignorait pas !
Pourtant son regard continuait de faire le tour de la chambre, bêtement… comme une machine qui tourne, parce qu’on l’a montée… Vous savez, quand
une idée fixe vous travaille !
Un râle plus fort le fit pencher vers la paillasse où sa petite-fille allait mourir. Pauvre Louisa ! C’était bien fini, le Docteur l’avait dit, qui était venu ce
matin… Il n’était pas content, le Docteur ! Il avait à peine « constaté » Louisa, distraitement, à la vitesse, et il avait crié :
— Vous êtes tous comme ça, vous nous faites venir quand c’est trop tard !
Trop tard ! Mais il ne comprend pas, le Docteur — non, il ne peut pas comprendre, deviner — la peine que c’est, pour le pauvre monde, de trouver ces
trois roupies, d’abord ; puis de les lâcher sans être tout à fait sûr, « sûr même », qu’il faut se décider à appeler le docteur. Trois roupies ! Il a glissé ça dans
sa poche, le nez pincé, comme si c’étaient des crottes de lézard. Trois roupies ! combien de jours de sueur !.. Combien de jours de riz !
Et comme Louisa râle plus fort, le chagrin de Furcy augmente, d’avoir perdu cette « monnaie », de l’avoir gaspillée puisque c’était trop tard et que
Louisa va mourir quand même. Ah ! s’il les avait encore, ces bonnes pièces d’argent, il ne serait pas en peine ! Mais voilà ! Il ne lui reste rien, pas un sou…
Alors, est-ce qu’il faudra laisser partir Louisa sans que soit satisfait son dernier caprice ? Ce matin, avant de tomber dans le coma, elle lui a dit :
— Grand-monde, au Bazar, il y a une paire de bas roses, je vous dis !… Ça, qui s’appelle de jolis bas ! Si vous pouviez les acheter pour moi, je suis sure
que je guérirais plus vite !
L’idée des bas roses la faisait sourire, d’un sourire difficile, d’un sourire « misère ». Puis elle a poussé un soupir, ses yeux se sont retournés, montrant
leur blanc injecté de bile, et ç’a été fini…
Alors, n’est-ce pas, ses jolis bas roses, il faut qu’elle les ait !
Ce n’est pas que Furcy soit un tendre, ni un grand-papa-gâteau. S’il cherchait dans sa mémoire, il y retrouverait sans doute le souvenir de plus de
bourrades que de caresses… Mais il ne cherche pas. Les souvenirs que l’on cherche, que l’on veut ranimer, c’est un luxe — un luxe, comme les caresses,
comme les petits « noms gâtés ». Les malheureux n’ont pas le temps, ni l’envie de faire du luxe !
Seulement, il y a ceci, que la dernière volonté d’une mourante, c’est sacré. Et le bonhomme, assis sur sa caisse de pétrole, les genoux entre ses mains
croisées, continue de parcourir des yeux sans aucun espoir, sans aucune idée, « comme-ça-même », les murs décrépits, que les araignées ont brodés de leurs
toiles.
Pour la centième fois peut-être, son regard s’est posé sur une grosse motte poussiéreuse, à l’encoignure, près de la porte. Il ne la voit même pas, tant la
présence dans ce coin en est habituelle… Et il lui semble que c’est un étranger qui lui dit, sans lui parler, par une sorte de langage que l’on entend
directement dans sa tête, sans qu’il ait passé par les oreilles :
— Tiens, la dame-jeanne d’Upersile !
Oui, c’est la dame-jeanne d’Upersile. Mais il n’y pense déjà plus ; il regarde sa petite-fille, dont la poitrine travaille plus dur à respirer — respirer, cette
chose si simple, quand on est bien ! Pauvre petite !.. Ses bas roses, quelle misère de ne pouvoir les lui donner !
Mais, à y songer de nouveau, la dame-jeanne, ça peut se vendre, ça aussi !
Cela, jamais !.. Oh ! non, il y a quand même des choses qui ne sont pas à vendre, même chez le plus pauvre des pauvres !
Cette dame-jeanne-là, c’est le seul souvenir de sa bonnefemme. C’est toute une histoire, c’est tout son passé… Ça remonte au temps où l'on avait du
bonheur !
Et voilà qu’auprès de la mourante, dans la pénombre de la case où la nuit s’installe, voilà que, sans être sollicités, reverdissent les souvenirs de Furcy —
les souvenirs de sa vive jeunesse.
C’était le bon temps où tout le monde gagnait sa vie, dans le pays de Maurice. Des bricks, des barques, des goélettes, par vingtaines, croisaient leurs
vergues dans le ciel du Port-Louis. Aux chantiers de la Marine, chez Rouquière et fils, les herminettes, à longueur de journée, chantaient en dolant les
membrures de bois-noir ; et parmi tous les joyeux gars de l’équipe, pas un n’était plus joyeux que Furcy, ni plus ardent à l’ouvrage !
Un beau jour, il s’était marié. Ça lui avait réussi, comme tout réussissait en ce temps-là. Ah ! oui, une maîtresse femme, Upersile !…
C’est elle qui avait eu l’idée de la dame-jeanne : comme, en pleine lune de miel,
Furcy ne savait encore rien lui refuser, elle lui avait demandé de lui construire, à l'intérieur d’une dame-jeanne, pour son plaisir à elle toute seule, un de
ces navires comme les marins en mettent dans une bouteille. Est-ce qu’il pourrait ?
Lui, s’il pourrait ? Lui, Furcy ! — Allons donc ! Un fin charpentier-de-marine « calerait » là où réussit un matelot un peu adroit ? Elle allait voir !
Le jour même il s’était mis en quête ; et avant la fin de la semaine il avait déniché, chez un brocanteur de la rue Royale, une bonne grosse dame-jeanne,
pansue à souhait, d’un verre sans défaut et pas trop foncé.
Quand les camarades avaient passé à sa case le dimanche suivant, après le déjeuner, ils l’avaient trouvé fort occupé à tailler, dans un morceau de bois-
d’olive, une carène minuscule.
— Eh ben, Furcy ? Qui manière ? Tu ne viens pas boire un coup à la boutique ?
Furcy avait regardé Upersile. Elle n’avait rien dit, elle n’avait même pas eu l’air d’entendre… Mais les camarades étaient partis sans le jeune charpentier.
Ils pouvaient bien se donner des coups de coude dans les côtes, et rire, et jeter par-dessus l’épaule de grosses moqueries à son adresse, hein ! Qu’est-ce que
ça lui faisait, du moment qu’Upersile était contente !
Et tous les dimanches, pendant des mois, ç’avait été le fignolage minutieux d’espars gros comme des bois d’allumettes, la patiente mise en place des
pièces qu’il faut maintenir ensemble de longues minutes pour laisser à la colle le temps de « prendre », le délicat gréage au moyen de brins de soie noire.
Upersile l’aidait, et fort utilement. Il se rappelle encore, aujourd’hui, ce dimanche où il trima sur les enflêchures des haubans de misaine… Sans
Upersile, vrai, il aurait « lâché le corps ». Mais Upersile était là, vive, adroite, et gaie, oh ! gaie : un vrai bengali ! et, d’un tour de main, elle avait réalisé la
petite échelle de cordes, fine comme une bande de tulle. Quand le trois-mâts carré fut enfin achevé, Furcy avait perdu l’habitude de la boutique.
Quand le trois-mâts carré fut achevé… Oui, ç’avait été un beau jour. Furcy s’en souvient — oh ! comme si c’était hier !… Tandis qu’il disposait et
collait au fond de la dame-jeanne les derniers copeaux de bois blanc peints à l’outremer, Upersile s’était éclipsée. Il la vit revenir avec un guéridon en
macaque verni — un guéridon de riches. Où diable s’était-elle procuré ça, sur quelles économies avait-elle payé le meuble, où Tavait-elle caché jusqu’au
dernier moment? Autant de secrets.
Elle dressa le guéridon au beau milieu de la chambre et le couvrit d’un tapis- mendiant, mosaïque de bouts de tissus brillants et disparates, qui satisfaisait
au plus haut point son goût des couleurs vives. Puis on installa dessus le chef-d’œuvre de Furcy — car c’était un chef-d’œuvre, il n’y avait pas à dire ; un
vrai chef-d’œuvre, par l’exécution parfaite, par l’exactitude poussée jusqu’au scrupule.
Le couple hésitait quant à l’orientation la meilleure : présenter le navire par le côté, cela évidemment le montrait à tout son avantage ; mais aussi, c’était
l’idée la plus commune, celle qui serait venue à tout le monde. Une vue de proue ou de poupe mettait en valeur certains détails du gréement : les marche-
pieds, les balancines bien visibles sur le voilier à sec de toile ; mais l’ensemble était un peu sacrifié. En définitive, ce fut l’avis d’Upersile qui triompha ; on
tourna vers la porte d’entrée le bossoir tribord, au-dessus duquel le nom était écrit en lettres d’or : « Saint-Louis » ; ainsi se voyaient d’un seul coup les
manœuvres dormantes et courantes, le beaupré et son bout-dehors, la courbe élégante de l'étrave et surtout, surtout, la figure de proue : une petite poupée
couronnée de papier doré, un Saint Louis dont Furcy était très fier.
Dans la soirée, les voisines vinrent admirer le Saint-Louis. Femmes de calfats, de charpentiers, de voiliers ou de gréeurs, elles pouvaient apprécier la
fidélité des détails ; elles s’extasiaient, qui sur la petite ancre en câlin, qui sur les bouées de sauvetage, qui sur les caps-de-mouton figurés par des
« colliers » en verre.
Les dimanches qui suivirent, d’autres visites vinrent. Les commères prenaient l’habitude de conduire chez Upersile, comme elles les auraient conduits au
musée, leurs « familles » venus des quartiers. On admirait, on discutait le Saint-Louis ; Furcy restait à la case, avide de compliments, content du
contentement de sa femme. En attendant les visiteurs et pour faire passer le temps, il s’était remis à l’accordéon, pratiqué dans sa première jeunesse, puis
délaissé. Et quand les badauds se firent moins nombreux, il continua de charmer les heures dominicales en égrenant pour Upersile la série des ségas
populaires : bon virtuose noir, il agrémentait de fioritures les airs classiques « Mo passé larivière Taniers » ou « La pommade Zamaïca ».
C’était le bon temps…
Chaque semaine, on tournait un peu la dame-jeanne, tantôt à droite, tantôt à gauche, montrant le Saint-Louis par la hanche, par la poupe avec son château
ciselé au canif, par l’étrave — et alors Saint Louis vous regardait étrangement, sous sa couronne de papier doré !.. À chaque fois, Upersile trouvait un éloge
nouveau et approprié, soit pour la roue du gouvernail, soit pour la petite boussole ou pour les feux de position : une perle rouge, une perle verte.
Louisa, sur sa paillasse, râle plus fort ; on dirait qu’elle se gargarise avec l’air sans réussir à l’avaler ; c’est peut-être le silence de la nuit venue, qui rend
si terribles ce gargouillis, ces hoquets, cette bataille contre la mort !
La même fin que bonnefemme Upersile ! Ah ! quand elle est morte, le courage de Furcy est mort en même temps ; et son petit restant de bonheur
aussi !… Le gendre, la fille, tous sont partis d’un coup, le laissant seul avec cette petite Louisa… Et juste depuis ce moment-là, le travail s’est fait encore
plus rare, la vie plus chère, les démarches pour une petite journée d’emploi plus fatigantes et moins heureuses !
Après l’armoire, après la commode, il a fallu vendre le guéridon… La dame-jeanne a été déposée dans ce coin, où la poussière accumulée l’a défigurée,
l’a déshonorée, a fini par l’ensevelir… Une ou deux fois, il y a « longtemps même », il a pensé à la vendre ; ça doit valoir beaucoup d’argent, un travail
comme ça — si consciencieux et si long !… et ça ne lui sert à rien, après tout ! Mais, sans qu’il sache bien pourquoi, il a repoussé cette idée-là comme une
idée sacrilège, comme une tentation du démon… Et il s’est juré, une fois pour toutes, que jamais, quoi qu’il arrive, jamais la dame-jeanne d’Upersile ne
serait vendue !… Il a préféré se séparer du lit de ses noces, du lit à ciel, dont la belle moustiquaire faisait jadis la fierté d’Upersile… Les chaises même
étaient parties, une à une… Mais la dame-jeanne, il n’y pensait même plus !
Et tout d’un coup, ce soir, dans cette chambre que remplit seule l’agonie de sa petite-enfant, voilà que la dame-jeanne s’impose à lui, prend une
importance énorme…
C’est autour d’elle, c’est par elle, que tout ce passé vient de s’évoquer, subitement, sans que Furcy ait rien voulu, rien prémédité. C’est elle qui domine le
présent, qui s’offre, qui semble dicter au bonhomme la conduite qu’il doit tenir… En somme, est-ce que ça ne paraît pas providentiel qu’elle soit encore là,
la bonne vieille dame-jeanne avec son Saint-Louis, en cette heure d’extrême et d’urgent besoin ?…
La dernière volonté d’une enfant qui va mourir, c’est sacré, n’est-ce pas ? Et Upersile, vivante, aurait sans doute approuvé, encouragé…
Le bonhomme commença de nettoyer la dame-jeanne.
Il le faisait d’abord machinalement, pensant tout le temps :
— Est-ce que ça ne sera pas trop tard ?.. Demain, c’est encore loin… Est-ce que ça ne sera pas trop tard, même demain matin, de grand matin ?
Mais bientôt le Saint-Louis parut. Il parut dans toute sa fraîcheur du premier jour. C’était comme un ami retrouvé — un ami resté jeune, par prodige,
alors que soi-même on avait tant vieilli… Furcy se reprocha un si long abandon. Il se reprenait à aimer le petit navire, comme on aime les choses que l'on
doit quitter… Il revoyait Upersile, épousée d’hier, l’aidant à fixer ces enflêchures de misaine…. Il revoyait…
Vendre le Saint-Louis… c’est tout cela qu’il allait vendre, tout cela qu’il allait perdre… Tout cela, à quoi il n’avait plus songé durant des années…
Avec piété maintenant, il enlevait les dernières traces de poussière, essuyait le verre d’un chiffon caressant, en palpait le galbe avec douceur, avec
tendresse.
Son travail d’amour achevé, il poussa un grand soupir et, regardant une dernière fois son Saint-Louis, son cher Saint-Louis, il marmonna entre ses dents,
sans même savoir les paroles qu’il prononçait :
— Pourvu que ça ne soit pas trop tard !
II
LE caissier de l’Hôtel-des-Ventes finit par lever le nez de sur son registre. Pour la troisième fois, quelqu’un demandait :
— Missié Popoi napas là, sioupiait ?..
Collectionneur de nombres, comme d’autres de papillons ou de scarabées, Monsieur le caissier tenait un chiffre épinglé au papier par la pointe de son
crayon. Il rugit :
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Devant lui un de ces vieillards comme on n’en voit plus, pleins de déférence et un peu goguenards, familiers à la fois et très humbles. Des carabis blancs
encadraient sa face trouée de petite-vérole. Il se dandinait d’un pied sur l’autre, gêné de tenir à la fois son chapeau demi-castor et un énorme paquet fond
qu’il serrait contre son ventre, à deux mains. Il reprit :
— Pardon, mon blanc : Missié Popol, siouplait ?
— M’sieur Popol ? Pas ici !
Le caissier faisait mine de se replonger dans ses additions ; mais le bonhomme insista :
— Voyons, Monsieur ! Je demande Monsieur Popol, le garçon de défunt Monsieur Varenne ! C’est ici même…
— Ah ! bon ; Monsieur Léopold Varenne ?.. Oui, c’est ici, au fond !
Furcy prit le chemin que lui indiquait le geste du caissier. À petits pas maladroits et craintifs, il se glissa entre des consoles Louis XV et des fauteuils à
haut dossier parmi tout un bric-à-brac poudreux où les pendules sous bocal voisinaient avec des bains-de-siège. Ayant enfin franchi la bénédiction d’une
bacchante de plâtre à la tête couronnée de pampres, il pénétra dans une grande pièce où deux messieurs étaient assis à des bureaux. Il n’hésita pas
longtemps. À la table, près de la fenêtre, c’était bien celui qu’il cherchait. Il se dirigea droit vers lui, déposa son colis sur le plancher, et comme le monsieur
laissait errer sur lui un de ces regards qui interrogent, sans s’intéresser :
— Eh ! ben, Missié Popol, ou népi conne moi ?
Certainement, Monsieur Popol ne le reconnaissait pas ; sur son visage se lisait un étonnement amusé, un peu de curiosité aussi.
Le vieux précisa : — Furcy, Bonhomme Furcy !.. Ous na pas rappèie Bonhomme Furcy ?
Et, comme les souvenirs de Monsieur Popol ne se décidaient pas à revenir, il fallut préciser, remonter au temps de défunt grand-monsieur, évoquer les
promenades en rade, les dimanches, dans la baleinière de Monsieur Rouquière.
— Ah ! parbleu !.. Le père Nâme-canne !
— Pas bon, cette parole-là, mon bourgeois ! C’est vrai, je tétais un coup la bouteille, par ci, par là… Mais à-ct’heure-là je ne bois plus jamais, jamais…
C’est depuis mon mariage. Ah ! j’en ai eu des malheurs, mon bourgeois !..
Prévoyant la litanie des petites catastrophes banales, Monsieur Varenne coupa court.
— Écoute, mon vieux Nâme-canne, je suis occupé. Qu’est-ce qu’il te faut ?
Le bonhomme fut un peu saisi de devoir s’arrêter en chemin, sans même parler de Louisa, qui était en train de mourir. Il déballa la dame-jeanne.
— Voilà, Monsieur Popol : je vous ai porté ça pour vendre.
Monsieur Varenne regarda à peine l’objet :
— C’est bon ! Dis ton prix ; on mettra l’objet dans le magasin.
— Hein ! dans le magasin ?
Bonhomme Furcy jeta un regard effrayé vers la bacchante en plâtre et tout le fatras incohérent qu’elle dominait. Il mit tout de suite les choses au point :
— Non, pas dans le magasin, Monsieur Popol. Est-ce que vous n’avez pas une vente tous les vendredis, dans la cour ? C’est pour être vendu aujourd’hui
même, rapport à ma petite-fille, qui est bien malade……
— Ça va, ça va. On te vendra ça aux enchères, aujourd’hui. Combien tu en demandes ?
— Ce qu’on aura, Monsieur Popol, car j’ai bien besoin d’argent. Mais je crois que ça vaut beaucoup… Ça m’a pris bien du temps à faire, et vous savez.
Monsieur Popol, mon trois-mats carré, eh ! bien, c’est pas pour faire vantard, mais vrai même il n’y manque rien : pas un étai, pas un bras, pas un
galhauban, rien. Il faudra expliquer ça quand vous ferez la vente, Monsieur Popol : pas un étai, pas un galhauban, rien ! Il faudra bien expliquer ça !..
— Bon ! on expliquera tout ce que tu voudras… on vendra ta dame-jeanne. Mais, maintenant, fiche le camp. Laisse-moi travailler !
Bonhomme Furcy ne s’éloigna pas de l’Hôtel-des-Ventes. Il gagna seulement la rue de la Comédie, où il y avait de l’ombre. Il restait là, le dos au mur,
sans idée précise, mais redoutant peut-être de rentrer chez lui. Non, il ne partirait pas, qu’il n’ait touché son argent ; alors, il passerait au Bazar… Après,
seulement… Pourvu que ça ne soit pas trop tard !
Sur le trottoir, l’ombre du mur devenait plus étroite ; un filet d’eau sale coulait dans la gondole, aux pieds de Furcy. Des marchands passaient, offrant
leur marchandise : pistaches grillées, fleurs en papier, bracelets de verre. La claquette du vendeur de macatias doux égrena son bruit de castagnettes ; un
peu plus tard, un Coringhy descendit la rue, en poussant devant lui une charrette qui sautait sur les pavés et en criant : « Cocos ; cocos Ceylan !.. »
Bonhomme Furcy restait là, indifférent.
Vers onze heures, un clairon fracassa le silence tiède : la « Casquette du Père Bugeaud » se répercutait aux murs de la rue de l’Intendance…
La Vente ! La Vente qui appelle les amateurs… Bonhomme Furcy tressaillit, se dressa, gagna le bout de la rue, tourna l’encoignure. C’était pour lui, tout
ce beau tapage, pour sa vente.
Les badauds commencèrent d’affluer. Il les regardait de haut, semblant dire : « Allez toujours ! Vous ne savez pas ce qui vous attend là-dedans, derrière
cette porte !… »
Et dès que le trompette, ayant repris haleine, recommençait ses appels déchirants, Furcy se rengorgeait, se félicitait intérieurement, s’applaudissait : « Ça,
c’est un bigoule pas badiné ! » D’ailleurs on ne ferait jamais assez de bruit pour attirer les gens autour de cette merveille, pour célébrer cette merveille, le
Saint-Louis de Furcy dans sa dame-jeanne. Pris par la griserie de ce tapage, le bonhomme oubliait ses chagrins, sa préoccupation.
La cour de l’Hôtel-des-Ventes était presque pleine. Le trompette s’épongeait le front ; une dernière fois, il porta son cuivre à ses lèvres, et, les veines du
front gonflées, tels des cent-pieds qui lui auraient couru sous la peau, il jeta sur la ville de Port-Louis la clameur d’une diane furieuse, lamentable et
tragique. Puis il entra dans la cour, où Furcy le suivit.
Juché sur une barrique, Monsieur Varenhe vendait tour à tour des pommes-de-terre germées, des bois de démolition, un trio de poules Orpington, un
corbillard hors de service, des biscuits touchés par l'eau de mer. Sa verve ne tarissait pas ; une grosse plaisanterie jetée au milieu de l’encan ranimait le feu,
comme huile sur brindilles. Il blaguait l'un, il blaguait l’autre, il se blaguait lui-même, tout rond et débonnaire, prompt à saisir une enchère, à la faire
rebondir comme une balle, déchiffrant sur les visages l’ombre des intentions secrètes, exploitant une convoitise lue dans un regard, bouffonnant,
bonimentant, mais jouant serré et n’adjugeant qu’à fin de course, après avoir mené ses acheteurs jusqu’aux extrêmes limites de leurs ressources, de leur
désir, ou de leur acharnement combatif.
Cette maudite vente ne finirait donc jamais ? L’éblouissementde la claironnante musique étant maintenant passé. Bonhomme Furcy retombait à son
abattement. Quand viendrait son tour, bon Dieu ? Il ne comprenait pas que sa dame-jeanne, (ce chef-d’œuvre) n’eût pas déjà été offerte aux connaisseurs.
Qu’est-ce que Monsieur Popol attendait donc ? À crier comme ça, tout à l’heure il n’aurait plus de voix — même plus de salive dans la bouche. Et tout ça
risquait bien de finir trop tard, trop tard.
Pauvre Louisa !… Et puis, voilà que les gens commençaient à partir…
Enfin le crieur annonça :
— Un bateau dans une dame-jeanne !… Une enchêêêê.. re s’i-ous-plaît. En même temps, il élevait au-dessus des têtes la bouteille pansue où voguait, sur
des copeaux bleus, le petit navire encore luisant de vernis comme au premier jour.
Monsieur Varenne commença de faire l'article :
— Pigez-moi ce trois-mâts-goélelle dans sa dame-jeanne ! Si la Compagnie de Nazareth avait un bateau comme ça, elle se serait passée d’un chalutier à
vapeur, pas vrai l'ami Couacal ?.. Allons, Messieurs, une enchère pour le petit chalutier !
Trois-mâts-goélette ! chalutier ! Bonhomme Furcy bouillait. Qu’est-ce que c’est, un chalutier ?.. Et Monsieur Popol n’avait même pas fait remarquer,
comme il le lui avait expressément recommandé, qu’il ne manquait rien, à son Saint-Louis, rien : pas une drisse, pas une ride !
Cependant, quelqu’un, dans le groupe des acheteurs, s’était décidé à jeter :
— Cinquante centièmes !
— Cinquante centièmes ! répéta Monsieur Varenne.
Le crieur déposa la dame-jeanne sur une table, se croisa les bras en appliquant contre sa poitrine le cahier de procès-verbaux et, d’une lugubre voix de
basse, il articula, en détachant chaque syllabe :
— Cin-quantt’ centièmes !… Soixante-quinze centièmes ! Rupee and a half !..
Le duo continua, assez animé, jusqu’à deux piastres et quart. L’encanteur, petit, vif, se donnait un mouvement fou, lançait la tête en avant, à droite, à
gauche, pour promener sur l’assistance son regard de myope ; le crieur, immobile, sépulcral, bougeait seulement les yeux, et cueillait sans en avoir l’air les
petits signes des enchérisseurs.
À deux piastres et quart, il y eut un temps d’arrêt. En vain, le crieur répétait : — Deux piass.…trrrr-et-quart !… deux.…piasss… trrr-et-quart ! ! ! ! Les
bras toujours croisés sur son cahier, le menton lui frappant la poitrine à chaque fois qu’il mugissait l'enchère, il faisait craindre que sa mâchoire dût tôt ou
tard se détacher en même temps que les syllabes qu’il égrenait sur l’assistance.
— Messieurs, reprit Monsieur Varenne, vous n’avez pas bien regardé ce bijou, ce travail d’artiste ! Adjuger ça pour deux piastres et quart, c’est
impossible ! Voyons Messieurs, un petit élan !
Un large sourire éclaira la face de Furcy… «Un bijou… artiste !..» Ça, oui, c’était causer !
— Allons, Messieurs, un petit élan, untout petit élan de rien du tout, que diable !
Tout de suite après, avec un clin d’œil :
— Deux et demie… Two dollars and a half !
— Deux piasss… tet de.… Deux trois quarts ! fît la basse profonde de son partenaire.
— Trois piastres, à moi ! Three dollars!
Et quart ! jeta le crieur… Trois piasss… trrr-et-quart !
— Trois et quart ! Three dollars and a quarter !… Et demi ! cria Monsieur Varenne triomphant ; et tout de suite, les deux hommes ensemble :
— Trois-trois-quarts !
D’autorité, le chef trancha :
— À moi, trois-trois-quarts, Vifargent, pas à vous !
Longtemps ils s’égosillèrent sur ce trois-trois-quarts.
Trois piastres trois quarts ! Combien cela faisait-il donc, en monnaie de tous les jours ? Furcy se livrait à une gymnastique mentale aussi compliquée que
vaine. Trois piastres, c’étaient six roupies ; ça, ça va tout seul ! Mais ces trois-quarts ?.. ces maudits trois-quarts ? Est-ce vingt-cinq marqués ou sept-liv’
dix-sous ? Sûrement, trois piastres trois quarts, c’est plus qu’il n’en faut pour les bas roses ; mais bonhomme Furcy aimerait savoir combien ça représente,
au juste. Voyons : trois piastres, c’est six roupies… Trois quarts…
Le bonhomme n’avait pas fini ses calculs, que Monsieur Varenne, frappant dans ses mains, déclara enfin et comme à regret :
— Trois piastres trois quarts, pour la première fois !… Trois piastres trois quarts ! Going at three dollars and three quarters !
En écho, Vifargent psalmodiait :
— Trois.… pi-asss… trois-quarts !
— Pour la seconde fois, trois piastres trois quarts ! Going at three and three guarters, going ! going ! ! :
Trois.… pi-asss.… trois quarts !
— Trois piastres trois quarts ! fit Monsieur Varenne à tue-tête… Puis, tout de suite baissant de trois tons, et d’un accent presque solennel :
— Quatre piastres !
La nouvelle enchère fut roulée, reroulée, agitée, brandie à bout de voix, pendant des minutes et des minutes. Enfin, en un crescendo vertigineux ;
— J’adjuge à quatre piastres ?.. J’adjuge ?.. Going ! going at four dollars ! J’adjuge ?…… La voix tomba pour prononcer l’arrêt fatal :
— Addd-jugé !… Mamode Ismaël ! Bon zaffaire, ça, Mamode ! Tout doumoune a zaloux-toi quand to fine mette ça dans to salon !
Un Arabe long et mince, lunettes d’or sur le nez en cimetère et parasol sous le bras, souriait en faisant des gestes de dénégation. Il n’avait jamais
«poussé». Monsieur Varenne s’était mépris, sans doute, sur quelque mouvement involontaire. Il chercha des yeux l’avant-dernier enchérisseur :
— Alors, ça vous reste, Barnabin ?
— Moi ? Vous voulez rire ! Gardez ça pour vous, Varenne.
Nullement démonté, Monsieur Varenne annonça :
— Il y a maldonne. Nous allons recommencer.
L’assemblée protesta, pour la forme plutôt que par un sentiment de colère ni d’indignation, moins irritée en somme de ce petit bluff qu’amusée de la
déconvenue de Varenne.
On recommença.
Et la dame-jeanne, la belle dame-jeanne de Furcy, avec son trois-mâts carré luisant de vernis comme au premier jour, complet jusqu’au moindre détail de
gréement, fut enfin adjugé pour deux piastres et quart, à un énorme Madrasse qui déclara s’appeler Arnassalon Pilay.
Bonhomme Furcy courut tout de suite toucher le prix de cette vente — un prix ridicule, maugréait-il… Mais, aussi, Monsieur Popol avait parlé de
goélette, de chalutier… je vous demande un peu !… Et il n’avait pas fait remarquer, hein, que tout y était, dans son navire : les ancres même et les drisses
des pavillons !… Enfin, deux piastres et quart, ça fait toujours un billet de vingt-cinq francs, mangue-cinquante sous !
Les commis lui rirent au nez. Toucher son argent maintenant ? Mais il fallait d’abord que l’on fasse les comptes, et qu’Arnassalon vienne payer !
— Quand on met la trompette, ce n’est pas une vente au comptant, alors ?… Et quels comptes ? Tout le monde sait combien ça fait, deux piastres et
quart !
Raisonner avec ce bonhomme têtu et borné, c’était perdre son temps. On l’éconduisit un peu brutalement en lui conseillant de repasser le mercredi ou le
jeudi suivants… Furcy se désolait en reprenant le chemin du Camp Yoloff… Mercredi, jeudi, ce serait trop tard, sûrement… Beaucoup trop tard ! Louisa
n’aurait pas ses jolis bas roses…
Alors, à quoi ça servait-il à Furcy, d’avoir vendu la dame-jeanne d’Upersile, d’avoir sacrifié la relique longtemps oubliée, mais qui, tout d’un coup au
long de cette dernière nuit, lui était redevenue si précieuse ? Il lui semblait maintenant que c’était la seule chose à quoi il tenait encore. Et voilà qu’il Tavait
perdue, bêtement perdue, pour rien !
Qu’est-ce qu’il allait faire ? Qu’est-ce qu’il allait devenir ? Ce qu’il éprouvait, en son vieux cœur naïf, était-ce du chagrin ? était-ce du remords ? — Des
deux, peut-être…
Louisa mourrait sans avoir eu ses bas roses. Et la dame-jeanne était vendue — la dame-jeanne d’Upersile…
Ah ! malheur !
III
QUAND Furcy rentra chez lui, les voisines avaient déjà fait le nécessaire.
Mamzelle Zéphirine avait prêté le canapé ; d’autres, qui la table, qui le vieux crucifix, qui les chandeliers mal appariés où brûlent deux bougies, une de
chaque côté du Christ.
Les commères se mirent à raconter. La journée avait été dure ; Louisa râlait à fendre le cœur, et des convulsions l'agitaient. Alors, l’idée était venue à
quelqu’un d’aller chercher le Père. Comme le docteur, il s’était plaint qu’on l’appelait trop tard. Mais il s’était penché sur Louisa, il l’avait bénie ;
tendrement, il avait tracé les croix sur ses membres avec l’Huile-sainte ; et, à mesure, la petite s’était calmée comme si son âme entendait les paroles latines
qui commandent à la paix de descendre sur les pauvres mourants.
Sa fin avait été très douce. Maintenant, sa dernière toilette terminée, étendue sur le modeste lit d’apparat, elle avait vraiment trouvé le repos. Elle était là,
toute menue, apaisée, mais si grave! — d’une gravité que ne connaissent pas les petites filles vivantes.
À son chevet, bien sages elles aussi, s’étiraient de leur mieux les deux flammes pâles, orphelines de lumière dans le jour encore trop fort. Un souffle
venu de la porte les inclinait vers le même coin de la chambre. Les cires fondaient en biseau ; et, de minute en minute, des coulées blanches, laiteuses,
descendaient jusqu’aux bougeoirs.
Le grand-père regardait le drap de toile écrue, que l’on avait remonté jusqu’aux mains croisées haut sur la poitrine. Il songeait que, sous cette toile, les
jambes de Louisa étaient nues. La petite était morte sans avoir eu ses bas... Et cela, ce petit désir inexaucé, le remuait plus que tout le reste. Il restait là,
perdu dans une sorte de rêverie hébétée : Louisa n’avait pas eu ses bas roses. Il s’en faisait le reproche. C’était monstrueux, un grand-père qui, faute de
quelques pièces de cuivre, laisse passer ainsi sa petite-fille, sans respecter son dernier caprice. Il lui semblait avoir commis une faute que la Morte ne
pardonnerait pas… Il avait fait de son mieux, cependant…. N’importe! Il n’avait pas réussi, et voilà que Louisa était morte !
Le jour commençant de baisser, Mamzelle Zéphyrine toucha Furcy à l’épaule. Il fallait tout préparer pour la veillée. Il eut un geste de désintérêt,
d’impuissance. Mais la voisine insista. Il fallait tout préparer pour la veillée… On ne pouvait pas infliger à la petite Louisa cet affront d’une mort
escamotée, sans le faste obligatoire d’une veillée. Qu’il se débrouille, qu’il obtienne un crédit du Chinois !
Alors Bonhomme Furcy, sans grande conviction, prit le chemin de la boutique.
Il expliqua au compère que sa petite-fille était morte et qu’il ne pouvait l’enterrer comme ça, comme un chien, sans qu’il y ait eu une veillée. Le Chinois
branlait la tête. Alors Furcy affirma qu’il avait de l’argent à toucher le lendemain, beaucoup d’argent ; l’épicier demeurait inflexible. À ce moment survint
« Cerf-volant-casse-la-corde », un ami perdu de vue depuis longtemps, mais que la nouvelle du malheur ramenait à Furcy. Il joignit ses instances à celles
de son camarade ; et comme celui-ci racontait la vente de sa dame-jeanne, Cerf-volant-casse-la-corde jura que c’était vrai, qu’il avait assisté à la vente, à
l’adjudication. Le compère finit par se laisser persuader et les deux amis partirent, emportant café, bougies et ample provision d’arack. Cerf-volant-casse-
la-corde marchait devant, zigzaguait plutôt, avec des crochets et des trémoussements de danseur de Saint-Guy. Il tenait contre son cœur deux bouteilles de
rhum. Il s’installa tout de suite chez Furcy, pleurant sur la petite Louisa et faisant les honneurs de la case.
D’autres veilleurs arrivèrent à la nuit tombée. Connaissant l’extrême dénuement de Furcy, plusieurs portaient des provisions qu’ils déposèrent sur la
table de la varangue, auprès des dominos et des jeux de cartes.
Bonhomme Furcy n’avait pris aucune nourriture depuis le matin. Il n’en sentait pas le désir, ni le besoin. Il n’y songeait même pas. Il ne souhaitait rien.
Sa tête était vide de pensée. Le froid de la nuit — une nuit noire, humide, au ciel bouché — le froid de la nuit le travaillait de petits frissons, sans même
qu’il y prît garde. Il était assis sous le pied de bois-noir, l’âme vague comme le regard, entendant à peine les disputes des joueurs, le bruit des cartes jetées
plus fort et des dominos plus vivement remués à mesure que l’alcool échauffait les langues, les mains et les têtes.
Enfin, vers le côté du soleil-levant un nuage s’entr’ouvrit, lourdement, comme une paupière appesantie de sommeil. La lune parut. Une lune blême,
malade, en train de se vider. Elle éclaira le dos des feuilles de bois-noir. Sa lumière semblait donner plus froid ; elle se glissa sous la varangue étroite,
rampa jusqu’au canapé, se posa sur le front de la morte.
Cerf-volant, qui avait beaucoup bu sans en être incommodé, s’inclina vers son voisin, à gauche de Furcy :
— Les yeux de cette petite-là ne veulent pas rester fermés… Regarde… Je te dis, il y a quelqu’un ou quelque chose qu’elle voulait voir avant de mourir,
et qu’elle n’a pas vu… Le grand-père se pencha vers la porte de la case. Oui, les paupières de Louisa s’étaient soulevées et tout le monde sait bien ce que ça
veut dire, un mort dont les yeux refusent de se fermer….
C’est bon ; la petite aura ses bas roses : on les lui passera, avant de l’ensevelir. Demain matin….
Un frisson plus fort le secoue.
— Tu as froid ? lui demande Cerf-volant. Toi aussi tu n’a rien bu, depuis que tu es là. C’est mauvais pour le sang !
Il lui verse un plein verre de rhum, que le vieillard ne refuse pas. Il n’aurait la force de rien refuser, à cette heure… Il supe le verre d’un seul coup et le
liquide de feu lui brûle la gorge avant de réchauffer sa poitrine.
Ah ! comme c’est bon !.. Il avait perdu le goût !..
Et voilà que vient à ce diable de Cerf-volant-casse-la-corde l’idée de le défier, verre en main.
— Moi, crie Furcy, déjà soûl aux trois quarts — l’arack du compère est terrible, quand on s’en est déshabitué ! — moi ! je te tiendrai tête, tant que tu
voudras !
Le soleil était déjà haut lorsque Furcy se réveilla. On l’avait jeté dans un coin de la case, comme un cochon ; et maintenant Mamzelle Zéphyrine le
secouait, lui remontrait qu’il fallait se lever, vaquer aux affaires, courir s’entendre avec le curé, s’assurer d’un cercueil à la Commission des pauvres…
Oui, oui, il ferait tout ça, il voulait bien, lui… seulement, voilà… il ne réussissait pas à se mettre debout.
On le hissa sur ses jambes ; à demi porté, marchant à demi, il finit par atteindre le robinet de la cour. Petit à petit, l'eau fraîche semblait laver sa mauvaise
soulaison. Les idées lui venaient, en désordre, péniblement, l'une tirant l'autre qui aurait dû passer devant. Il eut toutes les peines du monde à comprendre
pourquoi il y avait un canapé dans sa case, et des bougies allumées à la tête de ce canapé.
Quand il eut enfin reconnu Louisa étendue là, ce fut comme un coup de lumière. Il se redressa, demanda son chapeau et voulut partir tout de suite.
Zéphyrine lui serinait, pour la dizième fois, la série des démarches à faire : la commission des pauvres, l'église…. Il ne semblait pas entendre. Une autre
voisine lui porta un bol de café très chaud, le força de le boire ; cela le remit à peu près d’aplomb sur ses jambes.
Il prit route vers le centre de la Ville. Dans sa tête, le brouillard était dissipé. Il lui restait un grand mal, une douleur à la fois profonde et à fleur de cuir.
Son demi-castor le torturait en touchant seulement ses cheveux ; et ses tempes étaient serrées dans un cercle de fer.
Il alla droit à l’Hôtel des Ventes. Il voulait voir Monsieur Popol, obtenir au moins une avance sur le prix de sa dame-jeanne. Monsieur Popol était un bon
blanc; il se laisserait attendrir.
Ah ! ben, oui !.. Monsieur Varenne « en ville » un samedi ? Il n’y pensait pas… Les employés lui rirent au nez. Il leur raconta que sa petite-fille était
morte, qu’il avait besoin d’argent pour lui acheter des bas roses, qu’il fallait payer l’enterrement. Il embrouillait tout, bredouillait, larmoyait, exigeait de
l’argent. On haussait les épaules : carotes de pochard ! Il puait le rhum !
— Allons, oust !
Furcy se retira bien déçu mais point démonté. Il se dirigea vers le Bazar. C’est là que Louisa avait vu les bas roses… On pourrait toujours les acheter à
crédit… Ça ne devait pas être bien cher. Il expliquerait. Les gens auraient pitié… Voyons, il fallait qu’on puisse vraiment lui fermer les yeux, à sa petite-
fille, avant de la clouer dans sa bière.
Il entra au Bazar par la grille de la rue Bourbon, et tourna tout de suite à droite. Il n’entendait pas les invitations du marchand de moutailles, à la porte, ni
les cris des mégères offrant leurs légumes et leurs grains secs, ni le boniment du petit Malabare qui vend des pains d’un cash ; ni le gazouillis hésitant, bref,
sautillant, éternellement étonné des verdiers et des bengalis-mouchetésdans la volière de l’oiselier créole. Il ne voyait pas les piles de giraumons et de
choux, les tas de fruits-de-Cythère et d’ananas, l’éclair d’un sabre qui, continuement, scalpait des noix de coco. Il ne voyait rien, il n’entendait rien : il
marchait vers les échoppes de « mercerie », où l’on vend des bas roses — des bas qui font envie aux petites négresses.
Sans s’arrêter à la première échoppe, il commença de descendre vers la rue Farquhar lentement. Et des Madras de toute taille et de tout âge sortaient de
leurs magasins sombres et profonds comme des antres, maisons-joujoux édifiées à l’intérieur de l’autre édifice, qu’est le Marché Municipal. Gamins ou
vieillards, tous d’un noir de cirage, tous ronds, tous volubiles, tous marqués au front du signe vertical, ils s’arrachaient les chalands arrêtés aux vitrines, ou
passant d’un étalage à un autre. Chaque boutique était celle où l'on vend le meilleur, au meilleur marché.
— Bottines, Mamjelle ? Non ? Parachol, chavonnettes, l’eschence, foulard ?.. Et vous, Michié ? canotier ou bien tanhaujer, la chaîne-montre, fume-
chigarette, lachets-chouliers ?…
On se disputait moins Bonhomme Furcy, qui allait les mains dans les poches, dépenaillé, l’air absent. Il lui fallait des bas roses ; cette idée le dominait.
Mais il n’avait pas réfléchi aux détails : quelle est la boutique où l’on trouve ces bas roses ? Pourquoi celle-ci plutôt que celle-là ?… Il allait, sans songer à
rien. Il coudoyait des petites noiraudes attiffées de tafette éclatante et des pauvresses qui venaient acheter trois sous de bleu, pour leur lessive… À sa droite,
les échoppes exposaient, dans la pénombre de leurs montres, l’assortiment le plus hétéroclite ; l’étalage se continuait à gauche, où des tréteaux empiétaient
sur le passage. Du plafond pendaient, tenus par quatre ficelles, des cerceaux de bois où l’on avait fixé des mouchoirs tapageurs, d’une aune de large : un
jeune homme en ébène mit la main droite sur le bras de Furcy et, lui désignant de l’autre main un de ces cercles :
— Bels mouchoirrrs, bon marrrché !… Non ?
Il s’ingéniait :
— Chauchettes ? chavates ? Non ?. cachequette ? lafichelle ? boutons ?
Furcy ne l’écoutait pas, ne s’arrêtait pas. Il serait peut-être descendu ainsi jusqu’à la dernière échoppe, jusqu’à la grille du côté de la mer, sans même
savoir. Mais tout d’un coup il aperçut, encadré dans une porte et la remplissant, un « Madras » énorme : Arnassalon ! C’était providentiel.
Est-ce qu’Arnassalon aurait des petits bas roses, à bon marché ?
Le jeune homme en ébène, qui avait suivi Furcy, le tirait par la veste :
— Chez nous les bas plus jolis, plus meilleure qualité, plus meilleur marché.
Mais le vieux pénétra dans le magasin d’Arnassalon. On lui montra des bas, de différentes nuances, de différents prix. Oh ! il voulait quelque chose pas
trop cher. Il ne savait comment choisir. Il voulait quelque chose de pas trop cher…. Ce rose qu’Arnassalon lui vantait, semblait bien pâle, bien effacé…
Ah ! ceci, oui ! — un ton vif, qui parle à l’œil… Mais une roupie, c’est vraiment trop cher.
Il reprenait contact avec la vie par les petits côtés.
Il se décida enfin pour des bas en coton grossier, ce qu’il y avait à meilleur marché. Et tout dé suite, fidèle à la coutume du Bazar, il se mit à marchander.
Arnassalon Pilay tenait bon. C’était cinquante sous, et un cadeau à ce prix ! Le barguignage dura bien un quart d’heure. Enfin on tomba d’accord pour
trente-cinq sous — un prix de faveur, un prix spécial, pour Bonhomme Furcy. Personne autre n’aurait eu ces bas roses pour trente-cinq sous, Arnassalon en
jurait ses grands dieux. Il emballa lui-même les bas ; déjà Furcy avançait la main pour prendre le paquet. Mais le marchand, méfiant :
— Lamonnaie !
Bonhomme Furcy sourit le plus largement qu’il put.
— Lamonnaie ?
Il se mit en devoir d’expliquer son affaire. La monnaie, eh ! bien, il ne l’avait pas là, dans sa poche. Mais ça ne faisait rien. On s’arrangerait facilement.
Est-ce que ce n’était pas lui-même, Arnassalon, qui, pour deux piastres et quart avait acheté, chez Monsieur Popol, la dame-jeanne de Furcy, avec son trois-
mâts carré ? Deux piastres et quart !.. Un rien du tout ! Ça, c’était une bonne affaire ! Le navire était complet, complet même. Il n’y manquait pas une
drisse, pas un détail, de la quille à la pomme du grand-mât… Ça, Arnassalon pouvait demander à n’importe quel marin… Enfin, n’en parlons plus : une
affaire, c’est une affaire, pas vrai ? Eh ! ben, Arnassalon sera quitte pour retenir dix-sept cashs et demi sur le prix de la vente, quand il paiera Monsieur
Popol ; Furcy préviendra Monsieur Popol !
Mais le Madras sourit, comme un qui ne se laisse pas rouler… Ce bonhomme-là assistait à la vente, comme vingt autres badauds, voilà tout… D’un
geste large, il lui montre la porte, et se met à défaire le petit paquet, puis range les bas dans sa vitrine.
Protestations, larmes, rien n’y fait. Les autres marchands sont sur leur seuil. En un charabia rapide et grasseyant, Arnassalon leur raconte le truc de ce
« vieux bonhomme-là »… Inutile de recommencer ailleurs. Furcy est brûlé… Pas de bas roses pour lui, sans argent comptant.
Le mal, dans sa tête, a augmenté ; on dirait maintenant que son crâne va péter comme une grenade mûre. Un grand découragement l'envahit.
Les recommandations de Mamzelle Zéphyrine ? Ah ! Ben, oui ! Il a bien le loisir d’y penser ! Non, il ne pense à rien. Il marche au hasard, il va où ses
pieds veulent. Est-ce qu’il se doute même que c’est vers le gîte, vers le repos de la tanière, que le conduisent ses pas déréglés ?
Seulement, sur la route, il y a la boutique de ce Chinois qui a fait un petit crédit hier ; on pourrait essayer encore aujourd’hui. D’ailleurs, il semble
maintenant à Furcy que chez le compère se trouve la seule consolation, la seule bonne chose qu’il y ait sur la terre, pour le pauvre monde ; l’arack !… Mais
le crédit ?.. Eh ! ben, s’il ne veut pas donner à crédit, on prend, voilà tout, et l’on boit… puisque c’est après, qu’il faut payer….
Les voisins durent pourvoir à tout, pour les funérailles de la petite Louisa. Il y eut beaucoup de retard. Et c’est au soir tombant, juste avant la fermeture
des portes, que la lamentable procession atteignit le cimetière de Roche-Bois.
Bonhomme Furcy venait derrière la bière en bois de Singapoure ; deux solides gars le soutenaient, chacun par un bras ; ses jambes plongeaient et ses
pieds avaient plutôt l’air de le suivre que de le porter.
Cerf-volant-casse-la-corde festonnait en marge du cortège.
Quand il se fut avancé pour jeter dans la fosse une poignée de terre, il s’accrocha à l’épaule de Furcy et lui confia : — Ta ’tite fille-là, je ne sais pas ce
qu’elle attendait ; mais je suis sûr que, sous les planches, ses yeux sont encore ouverts, !
IV
EN arrivant à l'Hôtel des Ventes, le lundi matin, les commis trouvèrent Furcy qui attendait, assis sur le trottoir.
Il patienta jusqu’à la venue de Monsieur Popol, tard dans la matinée. Oh ! il avait bien le temps ! Il attendrait tant qu’il faudrait… Mais il voulait voir son
Blanc.
À force de jérémiades, il finit par tirer de Monsieur Varenne une roupie, en avance sur son règlement.
— Seulement, mon vieux Nâme-canne, ne reviens plus d’ici longtemps. Je te préviens que tu n’auras plus un sou, jusqu’au jour où Arnassalon nous aura
payés !
L’endemain et tous les jours suivants, Furcy vint s’informer, auprès des commis… Non, Arnassalon n’était pas venu. Il n’était pas pressé d’emporter sa
dame-jeanne.
Les employés commençaient à s’impatienter contre ce bonhomme qui encombrait le magasin, les harcelait, les rendait responsables du retard de cette
canaille d'Arnassalon. On finit par lui tourner le dos sans lui donner le temps d’ouvrir la bouche ; et, un beau matin, le caissier menaça de le faire jeter
dehors par le pion.
Le jeter dehors, lui, Furcy, bonhomme Furcy, qui avait promené Monsieur Popol, autrefois, dans la baleinière de grand-monsieur Rouquière ? On verrait
bien ! Forçant toutes les consignes, il traversa impétueusement le bric-à-brac, pénétra dans « le Bureau » ; et, planté près de Monsieur Popol, il commença
des discours dont l’importunité disparaissait sous le pittoresque. Bonhomme Furcy fut éloquent. C’est qu’il avait soif. Le besoin de boire le travaillait
maintenant; il lui fallait de l’argent, à tout prix. En vain Msieur Popol faisait mine de se fâcher, sacrait comme un païen et jurait que Nâme-canne
n’obtiendrait pas un sou de lui.
Le vieux riait sous les injures — les injures d’un bourgeois comme Msieur Popol, ce ne sont plus des injures, mais des plaisanteries… Ça ne blesse pas,
ça chatouille. Et, quoi que Monsieur Varenne tentât pour se débarrasser de lui, le Père Nâme-canne tenait bon, se cramponnait avec une ténacité
merveilleuse, une ténacité nouvelle, qui ne l’avait point secouru alors qu’il livrait bataille seulement pour les bas roses de sa petite Louisa — la ténacité du
soulard qui veut boire !
Monsieur Varenne finit par lui jeter une roupie en prenant le ciel à témoin que c’était bien la dernière fois qu’il se laissait attendrir.
Mais le Bonhomme Furcy avait appris le chemin de l’Hôtel-des-Ventes, et le chemin du «Bureau», au fond du magasin d’exposition. Il y revenait avec
une persévérance d’ivrogne. Monsieur Popol céda encore « une dernière fois » le mardi suivant, puis « une dernière, dernière fois même », le jeudi.
Arnassalon faisait le mort, plus que jamais.
Or, un matin que Monsieur Varenne se sentait particulièrement « de mauvais poil », furieux que son bon confrère Clairville lui eût soufflé la vente des
machineries de Belle-Terre, inquiet du carotage général qui retardait ses règlements, enfin « de mauvais poil jusqu’à la gauche », Bonhomme Furcy se
présenta pour une nouvelle audience.
Comme mu par un ressort, Monsieur Varenne fut tout de suite debout. Il appela Cassim, qui cumulait avec la charge de trompette l’emploi de pion de
bureau et de garde-du-corps.
Attrappe-moi ce bonhomme-là, fous-le à la porte, et gare à toi si je le revois jamais dans le bureau !.. Attends… Qu’il emporte sa dame-jeanne maudite,
là, dans le coin !
Cassim alla chercher la grosse bouteille, que la poussière recommençait à poudrer de gris.
Furcy comprit que c’était un congé définitif. Un moment, il pensa se rebiffer… Mais non ! Monsieur Popol était en colère « même ». C’était fini. À quoi
bon lutter ? La vaillance du bonhomme l’abandonnait d’un coup, comme elle était venue.
Cependant, il se grattait la tête… Réinstaller ce trois-mâts carré chez lui ?… Cette relique du temps passé, ce gri-gri de Bonnefemme Upersile ?… Un
attendrissement le prenait, à la pensée de sa vieille ; il sentait sourdre en lui comme une sorte de regret, un remords, une honte qu’il n’avait plus connus
depuis qu’il s’était remis à boire… Il eut peur. Il lui sembla que le Saint-Louis, réinstallé dans la case, serait bien capable de chasser Cerf-volant-casse-
lacorde et tous les autres, les nouveaux camarades, avec leurs bouteilles de rhum… Sait-on jamais ? Il tourna le dos à Cassim, fit un pas vers la porte…
— Eh ! Bonhomme !
Il s’arrêta, non parce qu’on l’interpellait, mais à cause d’une idée nouvelle qui lui traversait la caboche : pourquoi rapporter la dame-jeanne chez lui?
Sûrement un brocanteur de la rue Royale en donnerait quelques sous : de quoi acheter une topette, deux topettes d’arack… Hein ?
Cassim lui tendait l’énorme bouteille. À cause de la poussière on distinguait mal le Saint-Louis : c’était comme un bateau perdu dans le brouillard. Furcy
avança les bras ; mais, au moment de saisir la dame-jeanne, il sentit revenir cet attendrissement de mauvais augure. Sûrement, l’âme de Bonnefemme
Upersile était enfermée dans cette bouteille-là, accrochée aux agrès du Saint-Louis.
Il regarda son chef-d’œuvre. L’étrave du navire était tourné vers lui, fonçait sur lui ; à travers la brume de poussière, la figure royale de la proue, le petit
Saint Louis couronné de papier doré, le regardait d’un air narquois… Ah ! non… S’il touchait seulement la dame-jeanne, c’en était fait de lui… Il ne
pourrait plus boire,… plus jamais. Il en était sûr, maintenant : « sûr même » !
Alors il tourna sur ses talons, s’enfuit vers la porte, comme un homme miraculeusement préservé d’un grand danger, d’un danger encore présent,
toujours menaçant.
Frôlant bains-de-siège et pendules, évitant par bonheur des bergères boiteuses et une boîte à musique qui se plaignit doucement, il courut d’un trait
jusqu’à la rue.
Sur le trottoir, il hésita.
Descendrait-il vers les tavernes du port, où les débardeurs en ribote offrent parfois, et de bon cœur, une tournée au premier venu ?
Non ! mieux valait piquer vers la Plaine-Verte… La, on était sûr de rejoindre Cerf-volant-casse-la-corde, en cherchant un peu, dans les boutiques-de-
Chinois…
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