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Alice

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Alice

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OceanofPDF.

com
Pour Bethany et Joseph
Faites que vos rêves soient grands et croyez en vous-mêmes

[Link]
MAINTENANT

— Je m’appelle Charlotte Reynolds.


C’est au magnétophone que je m’adresse, penchée près du micro sans
trop bien savoir pourquoi. Peut-être ai-je le sentiment que mon nom au
moins doit être distinctement enregistré. Du bout des doigts, je saisis le
verre posé devant moi et lui fais faire de lentes rotations dans le sens
inverse des aiguilles d’une montre en contemplant les ridules minuscules
qui se forment à la surface de l’eau. Je n’ai même pas conscience de retenir
ma respiration, jusqu’au moment où je relâche une énorme bouffée d’air.
Au mur blanc vide de toute décoration, l’horloge clignote de chiffres
rouge vif. 21:16. Mes enfants sont sans doute couchés à cette heure. Tom a
dit qu’il resterait la nuit et dormirait dans la chambre d’amis.
— Ne te fais pas de souci, m’avait-il répondu quand je l’avais appelé un
peu plus tôt. Je n’irai nulle part tant que tu ne seras pas rentrée.
Ce n’est pas vraiment ce qui me tracasse, mais je garde ça pour moi.
Dans cette pièce uniformément blanche avec ses trois chaises et un
magnéto posé en équilibre sur le coin du bureau, mon chez-moi me semble
terriblement lointain et je me demande combien de temps je vais devoir
rester ici. Combien de temps encore peuvent-ils me garder avant de décider
de l’étape suivante ? Depuis le jour de la kermesse, j’ai peur de laisser mes
enfants à la maison. Je donnerais n’importe quoi pour être en train de les
border dans leur lit, sentir leurs odeurs si familières et leur raconter
l’histoire de plus qu’ils me supplient chaque soir de leur lire.
— Ils ne t’ont pas placée en détention, dis-moi ? m’avait demandé Tom
au téléphone.
— Non, ils veulent juste me poser quelques questions.
Le fait est que je me trouvais dans un poste de police, un détail que
j’avais chassé de mon esprit comme un incident des plus banals. Je n’avais
pas parlé à Tom de l’inspectrice de la criminelle qui m’avait demandé si je
désirais quelqu’un à mon côté. J’avais refusé, d’un air parfaitement dégagé,
en lui expliquant que je n’avais besoin de personne car je me ferais une joie
de lui raconter ce que je savais.
Comme les doigts commencent à me picoter, je lâche mon verre et les
cache sous la table, où je les serre de toutes mes forces pour tenter de refaire
circuler le sang.
— Donc, Charlotte... commence lentement l’inspectrice d’une voix
traînante.
Elle m’a demandé l’autorisation de m’appeler par mon prénom, sans pour
autant me retourner la même faveur. Elle s’appelle Suzanne, je l’ai entendue
le dire au micro du magnéto, mais elle sait également, j’imagine, que je ne
lui rendrai jamais la pareille. D’autant plus qu’elle s’était présentée comme
étant l’inspectrice Rawlings de la criminelle. Simple précision, certes, mais
qui établit clairement son autorité.
Mon souffle collant à ma gorge nouée, j’attends qu’elle me demande les
raisons de ma présence là-bas, ce soir. De bien des façons, dire la vérité
serait la solution de facilité. Je me demande si, en le faisant, elle me
laisserait tout de suite rentrer à la maison afin que je puisse y retrouver mes
enfants.
Interrompue par un coup frappé à la porte, l’inspectrice relève les yeux.
Une policière passe la tête dans la pièce.
— Le chef inspecteur Hayes est en chemin, il arrive du Dorset, annonce-
t-elle. Temps estimé du trajet : trois heures.
Rawlings la remercie d’un hochement de tête et le battant se referme.
Hayes est le gradé chargé de l’enquête dans ce qui est devenu l’affaire Alice
Hodder. Depuis ces deux dernières semaines, cet homme fait partie de mon
quotidien et je me demande si sa venue signifie que je resterai là jusqu’à
son arrivée, car je suppose qu’il voudra me parler. À la simple pensée que je
pourrais rester enfermée dans cette pièce, ses murs m’oppressent encore
plus. Je ne me souviens pourtant pas d’avoir jamais éprouvé la moindre
sensation de claustrophobie, mais, en cet instant précis, le sentiment d’être
prise au piège me donne le vertige et je ne cesse de cligner des paupières,
tant mes yeux ont du mal à s’habituer.
— Ça va ? me demande l’inspectrice Rawlings.
Ses mots sonnent avec rudesse, à croire qu’elle trouverait déplaisante la
moindre réponse négative. Elle porte ses cheveux teints en blond ramassés
en un chignon serré qui laisse entrevoir les racines. Elle n’est pas bien
vieille, guère plus de trente ans, et s’est tartiné trop de rouge sur ses lèvres
très pleines.
Je plaque une main contre ma bouche, avec l’espoir que la sensation de
nausée va disparaître. J’acquiesce, attrape mon verre sur la table et en bois
une gorgée.
— Oui, je réponds. Je vous remercie, tout ira bien. Juste un petit haut-le-
cœur.
L’inspectrice Rawlings fait une moue et s’appuie au dossier de son
fauteuil. À l’évidence, elle n’est pas pressée. Elle a beau faire mine que les
événements de la soirée ont dérangé ses projets, ses silences lourds de sens
trahissent clairement qu’elle n’a rien de mieux à faire.
— Donc, reprend-elle avant de poser sa première question – qui n’est pas
celle à laquelle je m’attendais –, commençons par ce que vous avez à me
dire sur ce qui s’est passé il y a treize jours. Le jour de la kermesse.
[Link]
L’HISTOIRE DE CHARLOTTE

[Link]
AVANT
Charlotte

À dix heures pile samedi matin, la sonnette de l’entrée a retenti et je


savais que ce serait Harriet, elle n’avait jamais une minute de retard.
Toujours en pyjama, j’émergeais de la salle de bains quand la sonnette tinta
pour la seconde fois. J’écartai les rideaux pour m’assurer que c’était bien
elle et vis Harriet sur le pas-de-porte. Elle serrait fermement l’épaule de sa
fille Alice contre elle, puis baissa la tête pour lui parler. La petite acquiesça
et pivota sur place en nichant sa tête au creux de la taille de sa mère.
Les hurlements de mes propres enfants explosèrent au rez-de-chaussée,
mes deux filles braillant aussi fort l’une que l’autre. Pour l’instant, Evie
couvrait les piailleries de Molly par un cri plaintif et perçant ininterrompu
et, alors que je descendais l’escalier en courant, je parvins tout juste à
distinguer la voix de Molly en larmes demandant à sa cadette de la boucler.
— Voulez-vous bien arrêter de crier toutes les deux ? hurlai-je à mon tour
en arrivant sur la dernière marche.
Assis dans la salle de jeux, le casque sur les oreilles et oublieux du
monde alentour, mon aîné, Jack, était totalement absorbé par son jeu sur
l’iPad que je regrettais que Tom lui ait acheté. Parfois, il m’arrivait d’envier
sa capacité à se réfugier dans son monde. Je relevai Evie, essuyai d’une
main son visage mouillé et frottai les barbouillis de Marmite qui
remontaient des commissures de ses lèvres.
— Tu ressembles au Joker.
Evie me regarda fixement. À l’âge de trois ans, elle était toujours aussi
capricieuse qu’une enfant de deux ans. Dieu merci, au moins elle avait
arrêté de couiner ! Elle tapait ses chaussures l’une contre l’autre.
— Allez, on va jouer gentiment pour ne pas effrayer Alice, dis-je en
ouvrant la porte.
— Bonjour, Harriet, comment vas-tu ?
Je m’accroupis à la hauteur de sa fille et lui souris, mais elle continuait à
enfouir sa tête dans les jupes de sa mère.
— Est-ce que tu es impatiente d’aller à la kermesse de l’école
aujourd’hui, Alice ?
Je n’espérais pas qu’elle me réponde, mais poursuivis néanmoins dans la
même veine. De toute façon, aussitôt que Molly l’aurait prise sous son aile,
la petite serait heureuse de la suivre comme un toutou. En retour, ma fille de
six ans y gagnerait d’arborer un air de supériorité arrogante parce qu’une
enfant plus jeune la regardait avec admiration.
— Merci encore pour aujourd’hui, dit Harriet quand je me redressai.
Je me penchai vers elle et l’embrassai sur la joue.
— C’est un plaisir et tu sais que c’est la vérité. J’ai renoncé à compter le
nombre de fois où je t’ai suppliée de me laisser Alice, fis-je avec un large
sourire.
La main droite de Harriet jouait avec la couture de sa jupe, la roulant en
boule avant de la raplatir et, l’espace d’un instant, je ne pus détacher le
regard de son geste. En fait, je m’attendais à la voir pleine d’appréhension
et j’avais même pensé qu’elle annulerait.
— Mais avec les quatre gamins, tu ne crois pas que… commença-t-elle.
— Harriet, l’interrompis-je aussitôt. Je suis on ne peut plus heureuse
d’emmener Alice à la kermesse. Je t’en prie, ne te fais pas de souci.
Harriet acquiesça.
— Je lui ai déjà mis de la crème solaire.
— Oh, c’est bien.
Sous-entendu, j’allais devoir en chercher pour mes propres enfants. Est-
ce qu’il m’en restait au moins ?
— Tu sais, il fait tellement chaud, je ne tiens pas à ce qu’elle prenne un
coup de soleil… expliqua-t-elle sans conviction en dansant d’un pied sur
l’autre.
— Tu dois être impatiente d’aller à ton cours aujourd’hui, non ? lui
demandai-je. Sauf que tu n’en as pas vraiment l’air. Mais tu devrais, c’est
exactement ce dont tu as besoin.
Harriet répondit par un haussement d’épaules en me lançant un regard
sans expression.
— Ce n’est que de la comptabilité, tu sais.
— Je sais, mais c’est ce que tu veux faire. C’est super de penser à ton
avenir.
J’étais sincère, même si, au tout début, j’avais pincé le nez en apprenant
qu’il s’agissait de comptabilité. J’avais essayé de la convaincre de suivre
plutôt des cours de jardinage parce qu’elle était faite pour ça. Je me
l’imaginais faisant la tournée de la ville à bord de sa camionnette et lui
avais dit que je me chargerais de concevoir son site web. Harriet avait fait
mine de peser le pour et le contre, mais elle avait fini par m’avouer que le
jardinage ne payait pas suffisamment.
— Tu pourrais te charger de mon jardin, avais-je insisté. J’ai besoin que
quelqu’un vienne et me donne de nouvelles idées. Je…
Je m’interrompis brusquement. J’étais sur le point de lui annoncer que je
la paierais plus que le tarif habituel, mais je savais que mes bonnes
intentions n’étaient pas toujours des mieux venues dès qu’il s’agissait
d’argent.
— Et l’enseignement, alors ? lui avais-je demandé en changeant de sujet.
Tu adorerais ça. Souviens-toi simplement de la façon dont tu t’es comportée
avec Jack la première fois que je t’ai rencontrée.
— Pour devenir enseignante, il faudrait que je suive une formation et ce
n’est pas ça qui me donnera un boulot pour le mois de septembre prochain,
avait-elle répliqué en détournant les yeux.
Je la connaissais suffisamment pour savoir quand je devais arrêter.
— Ce sera donc la compta, avais-je conclu en souriant, et là aussi, tu
seras super.
Même si, à sa place, je n’aurais pas fait ce choix, Harriet au moins
pensait à l’après-septembre, lorsque Alice aurait commencé l’école et
qu’elle pourrait se concentrer sur une activité personnelle. En ce qui me
concerne, il me restait deux longues années à attendre avant qu’Evie n’y
aille à son tour, lorsque je pourrais reprendre un semblant d’activité
professionnelle au lieu de travailler deux jours par semaine pour le parvenu
d’à peine trente ans qui était jadis mon subordonné.
— Oh, je n’ai même pas préparé de pique-nique, dit soudain Harriet.
— Je ne m’embête pas avec les pique-niques, répondis-je avec un geste
désinvolte. Nous trouverons bien quelque chose là-bas. L’association des
parents d’élèves investit bien plus dans les stands de nourriture que partout
ailleurs, plaisantai-je.
— C’est vrai, confirma Harriet en hochant la tête sans sourire pour
autant, avant d’ajouter après un temps de silence : Laisse-moi te donner de
l’argent.
— Non, l’arrêtai-je avec fermeté, en espérant n’avoir pas été trop sèche.
Inutile, je m’en charge.
— Mais ce n’est pas un problème.
— Je le sais bien, lui répondis-je en souriant. Mais s’il te plaît, Harriet,
laisse-moi m’occuper de ça. Les filles sont tout excitées à l’idée qu’Alice
nous accompagne et nous allons passer une super journée. S’il te plaît, ne te
fais pas de souci pour ta petite. Je tendis la main vers Alice qui, bien sûr, la
dédaigna.
Lorsque Harriet se pencha vers elle pour la serrer dans ses bras, je
regardai la fillette se blottir au creux de la poitrine de sa mère et reculai
d’un pas avec le sentiment que je devais leur laisser un peu d’intimité. La
relation fusionnelle qui unissait mon amie à sa fille me paraissait autrement
plus animale que tout ce que j’avais pu connaître avec mes propres enfants,
mais je savais également que sa décision de me confier Alice une journée
entière constituait pour elle un énorme effort. Avant aujourd’hui, en dépit de
l’âge d’Alice, elle ne l’avait encore jamais confiée à la garde de quiconque.
Pour ma part, je me souvenais de mon excitation le jour où j’avais laissé
Evie pour la nuit à mon amie Audrey, alors même qu’elle avait à peine deux
mois. J’avais dû convaincre Tom avec force cajoleries de m’accompagner
au pub et, même si nous étions rentrés de bonne heure et que je m’étais
écroulée sur le canapé une demi-heure plus tard, la nuit sans réveils
intempestifs qui avait suivi avait été un cadeau des dieux.
— Je t’aime, murmura Harriet dans les cheveux d’Alice. Je t’aime
tellement. Sois sage, tu veux bien ? Et fais attention à toi.
Elle fit durer son câlin, ses bras serrant sa petite contre elle plus fort
encore. Lorsqu’elle s’écarta, elle prit son visage entre ses mains et pressa
délicatement ses lèvres sur son nez.
J’attendis, l’air un peu godiche, que Harriet finisse par se relever.
— Est-ce que tu veux aller jouer avec Molly avant qu’on parte à la
kermesse ? demandai-je à la fillette avant de me tourner vers sa mère. Tu
veux toujours que je la dépose chez toi à dix-sept heures ?
— Oui, je te remercie, acquiesça Harriet, sans faire mine de vouloir partir
pour autant.
— Je t’en prie, arrête de me remercier, dis-je avec un sourire. Je suis ta
meilleure amie, je suis là pour ça.
En plus de quoi, je tenais absolument à lui rendre ce service, car, au fil de
ces deux dernières années, elle avait répondu présente à mes requêtes plus
souvent qu’à son tour.
— Tu sais que tu peux avoir confiance en moi, ajoutai-je.
Mais peut-être étions-nous toutes les deux un peu plus à cran qu’à
l’accoutumée, depuis qu’un petit garçon avait été enlevé dans un jardin
public en octobre dernier. Il avait neuf ans – le même âge que Jack à
l’époque – et c’était arrivé à l’autre bout du Dorset. Suffisamment proche de
nous en tout cas pour percevoir la menace, et personne n’avait la moindre
idée des raisons de son enlèvement ni de ce qu’il était advenu de lui.
Je saisis mon amie par le bras, et la rassurai :
— Ne t’en fais pas, je prendrai bien soin d’elle.
Finalement, Harriet descendit d’une marche et je pris Alice par la main
pour la faire entrer dans le couloir.
— Tu as mon numéro si tu as besoin de moi, dit Harriet.
— Je t’appelle s’il y a le moindre problème. Mais il n’y en aura pas,
ajoutai-je.
— Brian est parti à la pêche. Il a son portable avec lui, mais y répond
rarement.
— OK, mais c’est toi que je contacte en cas de besoin, dis-je.
De toute façon, je n’avais pas le numéro du portable de Brian, car je n’en
voyais pas la nécessité. Je voulais juste que Harriet accélère le mouvement
et s’en aille. J’avais bien conscience d’être toujours en pyjama et voyais
Ray, le voisin d’en face, qui me regardait sans cesse en tondant sa pelouse
avec une lenteur désespérante.
— Harriet, tu vas être en retard, dis-je, en décidant de me montrer ferme,
pour qu’elle ne reste pas là, à tergiverser sur mon perron, le restant de la
journée.

Lorsque Harriet se décida finalement à partir, je refermai la porte en


prenant une profonde inspiration. Fut un temps où j’aurais crié à Tom que
Ray s’était rincé l’œil depuis son jardin et nous en aurions rigolé ensemble.
Mais depuis que nous étions séparés, c’est aux moments les plus incongrus
que j’étais frappée par le fait que je n’avais plus personne avec qui partager
ces riens du quotidien.
— Ray m’a surprise alors que j’étais encore en pyjama, annonçai-je avec
un grand sourire à Jack en le voyant sortir de la salle de jeux.
Mon fils se contenta de me fixer avec de grands yeux.
— Tu peux me donner du jus de fruits ?
Je soupirai.
— Non, Jack. Tu as dix ans. Tu peux aller te servir tout seul et tu peux
aussi dire bonjour à Alice, si tu veux bien ?
Jack regarda Alice comme s’il ne l’avait jamais vue.
— Bonjour, Alice, dit-il avant de disparaître dans la cuisine.
— Difficile d’espérer plus, je le crains.
Je souris à Alice qui avait déjà pris la main de Molly et remontait
l’escalier.
— Les enfants ! annonçai-je à la cantonade. Je vais prendre ma douche et
après ça, on se préparera pour aller à la kermesse.
Pour toute réponse, je n’eus droit qu’à un grand silence. En arrivant dans
ma chambre, mon portable sonnait avec, à l’écran, le numéro de Tom qui
clignotait.
— On était d’accord pour dix-neuf heures, dis-je en prenant l’appel.
— Quoi ? s’écria-t-il pour couvrir le bruit de la circulation.
Je poussai un soupir et maugréai à mi-voix à son intention qu’il referme
le maudit toit de sa voiture.
— J’ai dit sept heures du soir. Je suppose que tu auras oublié l’heure à
laquelle tu étais censé arriver pour garder les enfants ?
— En fait, je voulais simplement m’assurer que tu avais réellement
besoin de mes services.
Je fermai les yeux et grinçai des dents.
— Oui, Tom, j’ai toujours l’intention de sortir ce soir.
Il était rare que je lui demande de venir : je ne sortais pas suffisamment
pour ça. Depuis notre séparation, deux ans auparavant, j’avais peu à peu
compris que je n’avais pas besoin de lui prouver que je continuais à
apprécier la vie et, de toute façon, la majeure partie du temps, ce n’était pas
le cas. Maintenant, je me sentais suffisamment bien dans ma peau de femme
seule pour sortir uniquement lorsque j’en avais envie. Même si ce soir, pour
être honnête, je n’étais pas vraiment partante pour aller boire un verre chez
les voisins. Pour autant, il était exclu que je donne à Tom la satisfaction de
me laisser tomber à la dernière minute.
— C’est juste que ça concerne mon travail. Je ne suis pas obligé d’y aller,
mais il serait préférable que je sois présent.
Je me frottai les yeux et hurlai en silence. Je savais à quoi ma soirée allait
ressembler : une conversation un peu gauche arrosée par trop de vin en
compagnie de voisins avec lesquels j’avais peu de points communs.
Pourtant, je me sentais obligée d’y aller. Non seulement je le leur avais
promis, mais je leur avais déjà fait faux bond lors de leur dernière invitation
et probablement aussi la fois précédente.
— Tu m’avais dit que tu étais libre, énonçai-je d’une voix neutre.
— Je sais, et je viendrai comme promis si tu as vraiment besoin de moi.
C’est juste que…
— Oh, Tom… soupirai-je.
— Je ne me défilerai pas si tu tiens toujours à ce que je vienne. Je voulais
simplement m’assurer que tu allais bien sortir, c’est tout. D’habitude, tu
n’en as jamais envie.
— Oui, j’ai bien l’intention de sortir, rétorquai-je sèchement.
Je détestais le fait qu’il lise toujours en moi à livre ouvert. Si seulement
j’avais choisi de prendre une baby-sitter, je n’aurais pas eu à encaisser ses
vannes, mais je savais que les enfants adoraient le voir à la maison.
— OK, OK, je serai là, dit-il. À sept heures.
— Je te remercie. Et viens seul, ajoutai-je malgré moi.
Je savais pertinemment qu’il ne viendrait jamais avec sa nouvelle petite
amie, il ne l’avait même pas encore présentée aux enfants.
— Charlotte, tu sais que tu n’es pas obligée de me préciser ce genre de
détails.
— Juste pour être sûre, répliquai-je sans aménité avant de reposer mon
téléphone, irritée de me sentir aussi coupable.
Je n’avais pas à lui dire une chose pareille, car, en dépit du fait qu’il
m’agaçait toujours autant, je n’avais rien à lui reprocher comme père. Et
j’étais toujours aussi surprise que nous ayons franchi le cap de la rupture
aussi facilement.
Je fis couler l’eau de la douche en m’efforçant de ne pas penser aux
raisons pour lesquelles sa dernière relation me mettait dans tous mes états.
Il est sûr que je ne voulais plus de lui et je ne tenais certainement pas à le
voir revenir. Nos quinze années de mariage ne s’étaient pas terminées sur
un simple caprice, car, à ce stade, nous nous étions déjà trop éloignés l’un
de l’autre. Peut-être que je n’aimais pas le changement, songeai-je en
entrant dans la douche. Qui sait, je m’étais peut-être trop facilement
habituée au cours tranquille de ma nouvelle existence.

Le trajet de dix minutes en voiture jusqu’à l’école nous fit traverser tout
le village de Chiddenford. Là où son petit parc de verdure et ses boutiques
pittoresques cédaient la place à de vastes champs. La propriété qui abritait
l’école St Mary n’avait rien à envier à celles de certaines écoles privées. De
l’autre côté de la route menant à l’école s’étendait son terrain
impressionnant qui jouxtait le parc.
C’est là que j’avais rencontré Harriet la toute première fois, cinq ans
auparavant. Elle y travaillait comme auxiliaire d’enseignement. Et j’avais
toujours pensé que c’était là qu’elle inscrirait Alice, mais le trajet depuis
leur domicile était un calvaire. C’était bien dommage, la petite y aurait
gagné un peu de confiance en elle avec Molly la précédant de deux classes.
Il devait être midi largement passé quand nous sommes finalement
arrivés à la kermesse, rejoignant le long serpentin de voitures qui avançait
vers le terrain délimité pour l’occasion par des cordages pour le transformer
en parking provisoire.
Sous les banderoles aux couleurs éclatantes suspendues au-dessus de
l’entrée, Gail Turner, à la tête de l’association des parents d’élèves, réglait
la circulation comme si c’était elle la directrice de l’école. Quand elle
m’aperçut, elle me fit signe de baisser ma vitre, ses dents d’un blanc
éclatant étincelantes au soleil.
— Salut, ma belle, nous avons de la chance, tu as vu ce temps ? me cria-
t-elle par l’ouverture. J’ai l’impression d’avoir été personnellement bénie
des dieux.
— Beaucoup de chance, Gail, lui répondis-je. Je peux me garer où je
veux ?
Des quatre-quatre et des monospaces comme le mien s’engageaient avec
précaution dans des places étroites dont ils auraient ensuite bien du mal à se
dégager.
— Pourquoi tout ce monde ?
— Ma campagne marketing, probablement, lança-t-elle, rayonnante. J’ai
essayé de contacter le plus grand nombre de parents possible pour
m’assurer qu’ils seraient bien présents à la fête.
— Alors, où puis-je me garer ? lui demandai-je avec mon plus beau
sourire de femme patiente.
— Attends, ma belle, laisse-moi te trouver une place pour invitée
d’honneur.
Elle tourna la tête et je roulai des yeux à l’adresse de Jack assis à côté de
moi. Lorsqu’elle revint vers moi, elle m’indiqua un emplacement tout au
bout du parking.
— Gare-toi là-bas, indiqua-t-elle en souriant. Personne ne te bloquera la
sortie.
— Merci, Gail, dis-je en m’avançant lentement.
Être son amie pouvait présenter quelques avantages.
Le DJ à la radio avait annoncé ce matin que c’était le jour de mai le plus
chaud qu’on ait connu. À ma descente de voiture, la robe bain de soleil que
j’avais sortie de la penderie commençait déjà à me cisailler la peau sous les
bras et je regrettais de ne pas avoir pris mes nu-pieds. Je relevai ma
chevelure que je nouai en queue-de-cheval et fouillai mon sac à la recherche
de mes lunettes de soleil. Je frottai une rayure sur un des verres avant de les
mettre, en me promettant de chercher leur étui dès mon retour à la maison.
« Des lunettes de soleil Oakley à cent cinquante livres, on ne les fourre pas
n’importe comment dans le fond de son sac », avait un jour soupiré Audrey,
et j’étais bien d’accord avec elle, sauf que je n’avais toujours aucune idée
de l’endroit où se trouvait l’étui en question.
— Maman ? Faut que j’aille aux toilettes, pleurnicha Evie dès notre
arrivée sur place.
— Oh, Evie, tu te moques de moi, j’espère. Et s’il te plaît, chérie, cesse
de tirer sur ma robe comme ça, dis-je en lui arrachant le tissu des mains.
J’en remontai le décolleté et vérifiai que mon soutien-gorge n’était pas
visible.
— Je t’ai déjà demandé de perdre cette habitude.
— Mais faut que j’aille faire pipi. Je peux y aller toute seule.
— Non, Evie, tu ne peux pas, en aucun cas. Tu n’as que trois ans.
— Je peux y aller avec Jack.
Je me retournai vers mon fils qui lambinait derrière moi, le front plissé
par la concentration et la tête toujours plongée dans son iPad, occupé qu’il
était à batailler contre des dragons. Aujourd’hui âgé de dix ans, il avait déjà
fait la preuve de talents majeurs dans ses activités virtuelles, à force
d’éliminer, d’écraser et de chasser tout ce qui pouvait représenter une
menace. Je savais très bien que je devrais le contraindre à consacrer moins
de temps à ces gadgets. J’avais même appris que ce n’était pas vraiment une
voie royale pour améliorer – alors qu’il en avait bien besoin – ses qualités
de sociabilité, mais il n’empêche, je savais aussi que mon fils n’était jamais
plus heureux que lorsqu’il se trouvait dans son monde à lui.
Il ressemblait tellement à Tom, avec ses cheveux sombres et épais et sa
façon de plisser les yeux quand il se concentrait trop fort. Je lui souris,
même s’il resta impassible en m’oubliant totalement, et, lorsque je me
retournai vers Evie, je me rendis compte que j’avais perdu de vue les deux
autres filles.
— Où sont Molly et Alice ? Elles étaient juste là. Evie ! m’écriai-je. Où
sont passées Molly et Alice ?
Evie pointa un doigt dodu vers le stand des gâteaux.
— Là-bas.
Je soupirai de soulagement en voyant les deux gamines contempler les
muffins glacés au sucre que les mamans avaient apportés par centaines.
Serrant le bras d’Alice avec force, ma fille était en train de lui parler et lui
montrait les petites pâtisseries, à croire presque qu’elle se préparait à en
piquer une au passage.
— Les filles ! Restez avec moi, leur criai-je.
Un flot de gens entrait et sortait des stands et, un instant, je perdis Molly
et Alice de vue derrière une famille – un père imposant avec un T-shirt
arborant « Los Pollos Chicken » et son épouse tout aussi imposante occupée
à fourrer un beignet dans sa bouche. Je me dirigeai vers le stand des
pâtisseries, en essayant de voir ce que masquaient les gamins traînant aux
basques du couple.
— Molly ! Viens ici tout de suite !
Les deux fillettes finirent par apparaître. Entre-temps, Evie sautillait d’un
pied sur l’autre et recommençait à tirer sur ma robe.
— Quand est-ce qu’on peut avoir de la barbe à papa ? demanda Molly. Je
meurs de faim.
— Et j’ai vraiment, vraiment besoin d’aller aux toilettes, maman, cria
Evie en tapant du pied dans le terrain boueux.
Sa petite chaussure rose fut tout éclaboussée de terre.
— Beurk, elle est couverte de boue, pleurnicha-t-elle, avant de secouer la
jambe tout en me frappant au passage au tibia.
— C’est juste un peu de terre, et je t’avais bien dit que ces chaussures
n’étaient pas les mieux adaptées à une kermesse en plein air, dis-je en
essuyant son pied et en massant mon tibia. Et essaie de regarder ce que tu
fais, Evie. Tu as fait mal à maman.
— Je suis sale, hurla Evie en se laissant tomber par terre. Faut que j’aille
aux toilettes.
Je regardai alentour, avec l’espoir que personne n’observait. Deux mères
jetèrent un œil dans ma direction et se détournèrent aussi vite. Je sentis mes
joues s’empourprer rapidement le temps que je me décide : ou je
m’éloignais en la laissant se tortiller par terre, ou je la prenais dans mes bras
rien que pour sauver la face.
— Oh, Evie, soupirai-je. On va aller derrière cet arbre, dis-je en agitant
vaguement la main vers le bout du champ.
Le regard d’Evie se mit à briller.
— Mais on fait ça discrètement. Essaie de ne pas attirer l’attention sur
nous, fis-je en la tirant vers l’arbre. Après quoi, on pourra s’offrir de la
barbe à papa.
J’appelai les autres derrière moi.
— Et on pourra aussi aller voir où sont installés les châteaux gonflables –
est-ce que tout le monde aimerait ça ? demandai-je aux enfants.
S’ils me donnèrent une réponse, je ne l’entendis pas, le bruit de la foule
était trop fort.

En dépit d’un début de migraine pas trop méchante, je me commandai un


café au stand des barbes à papa. Il ne paraissait guère convenable de
prendre un apéro avec quatre enfants à surveiller et le café me semblait le
meilleur second choix. Je regardai alentour et saluai des amies repérées au
loin. Les cheveux remontés haut sur la tête, un châle drapé sur les épaules et
vêtue d’une robe longue en satin qui bruissait derrière elle à chaque pas,
j’aperçus Audrey qui traversait le champ en vacillant sur des talons
invraisemblables. La tenue qu’elle s’était choisie n’était pas plus adaptée à
la température ambiante qu’à une kermesse d’école, mais elle s’en fichait.
Le visage barré par un large sourire, elle montra du geste le groupe de
gamins à côté de moi en feignant d’en être complètement horrifiée. Je
haussai les épaules, faisant celle qui s’en souciait comme d’une guigne.
Je remarquai Karen plantée devant la tente à bière et souris pour moi-
même en la voyant agiter les bras dans tous les sens, sans doute avec
l’espoir d’attirer l’attention de son mari. Celui-ci essayait très probablement
de se cacher, mais ne parviendrait jamais à s’en tirer de cette façon bien
longtemps.
— Alors, au tour des châteaux gonflables maintenant ? demandai-je aux
gamins radieux, tous occupés à picorer dans la barbe à papa rose et gluante.
Nous prîmes la direction de l’autre extrémité du champ où je distinguai le
haut d’un toboggan gonflable.
— Regardez comme il est grand celui-là.
— Moi, je veux aller plutôt sur celui-là, dit Molly, les yeux ronds comme
des soucoupes.
Elle pointait le doigt vers un énorme édifice d’un vert éclatant qui
s’étirait jusqu’aux confins du champ, avec des palmiers eux aussi
gonflables qui se balançaient à son sommet et les mots « Jungle Run »
placardés sur le côté. Elle s’en approcha au pas de course pour en examiner
l’intérieur par les fenêtres grillagées et, pour une fois, Jack était sur ses
talons.
— C’est génial, cria-t-elle. Viens voir, Alice.
Alice lui fit cette grâce et la rejoignit d’un pas tranquille pour à son tour
regarder par la fenêtre. Comme souvent, j’étais de tout cœur avec cette
petite gamine, tant elle semblait heureuse de toujours obéir aux décisions
des autres, jusqu’aux plus farfelues, mais, de temps à autre, je regrettais
simplement qu’elle ne donne pas son avis personnel en exprimant
clairement une bonne fois pour toutes ce qu’elle voudrait faire. J’avais bien
du mal à savoir si elle était heureuse ou si elle manquait simplement de
confiance en elle pour protester à voix haute contre les choix qu’on lui
proposait.
— Est-ce qu’on peut y aller, m’man ? demanda Jack.
— Mais bien sûr, voyons.
C’était le genre de choses que j’aurais adoré faire quand j’étais enfant,
tout comme j’aurais pris un plaisir certain à entraîner ma sœur.
Alice se recula et leva les yeux vers moi.
— Tu n’es pas obligée d’y aller si tu n’en as pas envie, lui dis-je.
— Mais bien sûr que tu veux, Alice, pas vrai ? intervint Molly.
— Molly, elle est capable de décider toute seule.
Je sortis mon porte-monnaie pour en vérifier le contenu.
— Est-ce que tu préférerais rester avec moi ? demandai-je à Alice.
— Moi, j’y vais pas, m’interrompit Evie. Je vais sur le toboggan.
— Est-ce que tu voudrais monter au toboggan avec Evie ?
— Non, je veux aller avec Molly, répondit Alice d’une petite voix et je
me rendis compte que c’étaient les premiers mots qu’elle m’adressait de la
journée.
— Très bien, alors restez tous bien ensemble. Et Jack, veille sur les filles,
tu veux bien ? lui criai-je.
Mais je doute fort qu’il m’ait entendue, étant donné qu’il était déjà
grimpé à mi-hauteur de la paroi latérale du Jungle Run.
Je donnai l’argent à une maman que je ne reconnus pas et, en vérifiant
mes arrières, ne vis plus personne, toute la troupe avait disparu.
— Allez, viens, maman, me dit Evie en tirant à nouveau sur ma robe.
— Cinq minutes, Evie. Ils ont droit à cinq minutes sur ce truc, ensuite on
va au toboggan.
J’avais besoin de m’asseoir à l’ombre. Ma migraine commençait à me
battre les tempes et le café n’arrangeait pas les choses.
— Allons voir le spectacle de magie qui se prépare, après quoi je te
promets que tu pourras y aller.
Comme Evie ne quittait pas le magicien des yeux, elle ne disait plus un
mot, pour l’instant. Par simple habitude, je sortis mon téléphone de mon sac
et vérifiai mes messages, dont un texto du voisin à propos de l’apéritif
prévu ce soir, qui demandait aux invités de faire le tour de la maison sans
sonner pour ne pas réveiller le bébé.
Je jetai un œil à mes mails et cliquai sur un lien qui m’envoya sur
Facebook, où je pus lire un quiz inepte avant de faire défiler les posts et de
me retrouver soudain partie prenante de la vie de tout le monde.
D’un œil, je vis les enfants descendre le petit toboggan à l’extrémité du
Jungle Run avant d’en refaire le tour au pas de course sans que quiconque,
moi comprise, ait eu l’occasion de leur dire que la séance était terminée. Je
joignis un commentaire à une photo de vacances envoyée par des amies et
remis mon statut à jour en disant combien j’appréciais le temps chaud à la
kermesse de l’école.
Je finis par me lever pour annoncer à Evie qu’elle pouvait aller sur le
toboggan, et lorsque nous rejoignîmes le Jungle Run nous éclatâmes de rire
en voyant Jack basculer par-dessus bord au bas de la descente et tomber sur
les fesses.
— C’était génial, s’écria-t-il en se relevant pour se placer à mon côté.
Je passai un bras autour de ses épaules et le serrai contre moi sans que,
pour une fois, il se crispe aussitôt.
— Je suis heureuse que tu aies pris du plaisir. Où sont les filles ?
Il haussa les épaules.
— Oh, Jack, je t’avais pourtant bien demandé de veiller sur elles.
— Elles auraient dû rester avec moi, répondit-il avec arrogance.
Nous regardâmes Molly se lancer du haut du toboggan et glisser comme
un boulet de canon jusqu’au sol.
— Ha, je t’ai battue d’un kilomètre, fit Jack en ricanant.
— Ça, c’est parce que tu m’as poussée au départ. Maman, Jack m’a fait
mal au bras.
— Ce n’est rien, lui dis-je en lui frottant le coude. Où est Alice ?
— Je croyais qu’elle était derrière moi.
— Eh bien, ce n’est pas le cas, Molly. Elle a dû rester coincée quelque
part et elle a peut-être peur. L’un de vous doit y retourner.
— J’y vais, dit Jack en sprintant jusqu’à la montée, impatient de s’offrir
un tour supplémentaire.
— Moi aussi, dit Molly.
Elle disparut aussi vite et je ne les vis plus ni l’un ni l’autre. J’attendis. Je
regardai le champ alentour, ébahie par tout ce monde, et repérai Audrey,
mais elle était trop loin pour que je l’appelle. Comme je voulais lui
demander si elle pouvait emmener Jack au football à ma place lundi, il
fallait que je lui parle à un moment ou à un autre.
Jack réapparut au sommet du toboggan.
— Elle n’est pas là, cria-t-il en se jetant dans le vide pour atterrir à mes
pieds.
— Qu’est-ce que tu veux dire, elle n’est pas là ? Bien sûr qu’elle est là.
Il haussa les épaules.
— Mais je ne l’ai pas vue. J’ai tout inspecté et je ne l’ai pas trouvée.
— Molly ? Tu as vu Alice ? criai-je à Molly qui venait à son tour
d’arriver au bas de la descente.
Elle fit non de la tête.
— Ce n’est pas possible. Elle ne peut pas avoir disparu. Il va falloir que
tu y retournes, Jack, dis-je en le poussant vers l’arrière du monstre
gonflable. Et cette fois, débrouille-toi pour la retrouver.
[Link]
Harriet

Dès le début du cours, lorsqu’elle reçut l’ordre de couper son portable,


Harriet regarda les gens qui l’entouraient et se demanda pourquoi personne
d’autre ne semblait réticent à obéir en voyant chaque stagiaire éteindre son
téléphone avant de le balancer négligemment dans un sac ou une poche.
Elle n’était quand même pas la seule à avoir des enfants, non ?
Naturellement, elle savait qu’il n’était pas normal de réagir comme elle
venait de le faire, de façon quasi névrotique. Mais je n’ai encore jamais
confié ma fille à qui que ce soit, protesta-t-elle en silence. Comment
pouvez-vous espérer un instant que je reste injoignable quand c’est une
autre que moi qui s’occupe d’elle ?
Au bout du compte, elle décida de mettre son portable en mode
silencieux et le posa bien en équilibre sur le haut de son sac à main, de
manière à voir l’écran s’allumer si jamais on l’appelait ou lui envoyait un
message. Elle sortit son carnet et le posa devant elle pour prendre des notes.
Tout en écoutant Yvonne, l’enseignante, présenter l’univers de la
comptabilité, elle songeait qu’elle aurait peut-être dû écouter Charlotte et
choisir une spécialité qui l’intéressait vraiment. Après tout, son amie avait
raison : elle serait une bonne enseignante et elle aimerait faire un meilleur
usage de son diplôme universitaire d’anglais. Mais il s’agit uniquement
d’une question d’argent, s’obligea-t-elle à se rappeler en essayant de se
concentrer.

Les minutes s’égrenaient lentement pour se changer en heures et, quand


arriva le début de l’après-midi, Harriet eut l’impression qu’on l’avait
remisée dans cette salle étriquée la majeure partie de son existence. Elle
étouffait dans cette pièce surpeuplée et avait du mal à respirer. Se saisissant
de son carnet, elle s’en servit comme d’un éventail en souhaitant qu’Yvonne
ouvre une fenêtre, mais celle-ci ne semblait guère se préoccuper de son
mal-être grandissant. Elle sentit alors une crampe se nouer à sa jambe droite
et même si, en toute logique, ils devaient avoir droit à une nouvelle pause
très bientôt, elle se demanda si elle pouvait s’échapper aux toilettes pour se
rafraîchir le front à l’eau froide. Où elle pourrait vérifier son portable, qui
avait malencontreusement glissé au fond de son sac à main. Sans une fouille
en règle, elle pouvait difficilement voir si elle avait raté des appels.
Elle se décida à la seconde, attrapa son sac à main et se faufila vers la
sortie en frôlant au passage les gens de la table voisine. Elle quitta la salle
en baissant la tête pour gagner le couloir lumineux et bien aéré. Aussitôt,
elle se sentit respirer plus facilement.
— Toi aussi, tu en as eu assez ? dit une voix derrière elle.
Harriet se retourna et vit qu’une jeune fille du même cours l’avait suivie.
— Pardon ?
— Je ne retourne plus là-dedans. Il fait trop chaud, tu ne trouves pas ?
— Effectivement.
— Et c’est aussi trop barbant, dit la fille en ricanant. Alors, je m’en vais.
Elle fixa Harriet, son regard s’attardant sur ses lèvres.
Harriet, un peu gênée, se passa une main timide sur la bouche, mais la
fille continua à la fixer quasiment sans ciller sous ses épais faux cils.
— Cette femme, Yvette, je serais incapable de l’écouter une minute de
plus, poursuivit la fille.
— Yvonne, rectifia Harriet sans pouvoir s’en empêcher.
— Exact, dit l’autre avec un haussement d’épaules. Toi aussi, tu devrais
partir – à moins bien sûr que tu ne prennes ton pied, ajouta-t-elle avec un
petit rictus.
Non, Harriet n’appréciait en rien le cours, mais elle savait aussi qu’elle
n’oserait jamais partir avant la fin de la formation.
Avec un sourire narquois, la fille emprunta le couloir à petits pas pressés
avant de disparaître au coin et Harriet gagna les toilettes.
Elle respira profondément en faisant couler de l’eau froide sur ses
poignets et contempla son reflet dans le miroir, ses joues rougies par la
chaleur et les marbrures sur son cou. Des cheveux s’échappaient de son
chignon et, en les remettant tant bien que mal en place, elle aperçut des
mèches grises brillantes en haut de son front.
Elle fronça les sourcils. À trente-neuf ans, elle vieillissait vite – même si
elle ne faisait pas grand-chose pour améliorer cet état de fait. Elle ne se
maquillait pas et sa coupe de cheveux ne ressemblait à rien. Charlotte ne
cessait de lui suggérer tel ou tel salon, mais trente-cinq livres la coupe lui
paraissait un prix trop exorbitant. Peut-être qu’un peu de mascara mettrait
ses cils en évidence en la faisant paraître un peu moins fatiguée. En plus de
quoi ses vêtements n’arrangeaient rien. Sa garde-robe se limitait à deux
couleurs, gris ou marron foncé. Un jour, elle avait emprunté à Charlotte un
de ses foulards rose vif et, en le nouant autour du cou pour se prémunir du
froid dans le parc, elle n’en avait pas cru ses yeux de voir la différence.
Une fois rafraîchie, elle sortit son portable du sac et tapota la touche qui
allumait l’écran. Il ne se passa rien, aussi appuya-t-elle sur le bouton latéral
pour le mettre en marche, mais l’écran resta noir.
— Allez, marmonna-t-elle, l’estomac noué par pur réflexe.
Elle pressa, encore et encore, mais toujours rien. La batterie avait dû se
vider, mais elle ne comprenait pas comment c’était possible. Elle l’avait mis
à charger la veille, comme chaque soir avant d’aller se coucher. Elle se
souvenait clairement de l’avoir fait, car elle savait qu’elle aurait besoin de
son téléphone aujourd’hui plus que jamais.
Peut-être avait-elle oublié.
Non, elle en était sûre et certaine, ce n’était pas un oubli. Elle se faisait
un point d’honneur à recharger son portable tous les jours, juste avant de se
préparer une tasse de thé qu’elle emportait au lit. Elle s’en souvenait
clairement, car elle avait vérifié une nouvelle fois en sortant de la cuisine.
Et pourtant, son téléphone était à plat.
Elle le balança dans son sac. Elle n’avait pas la moindre idée de ce qui se
passait à la kermesse et personne ne pouvait la contacter. Et d’un coup, cette
stupide panne de batterie sur son portable lui donna envie de fondre en
larmes.
Elle ravala un sanglot. Elle souffrait d’être séparée d’Alice. Son cœur se
consumait à petit feu, mais personne ne pouvait le comprendre. Aussi avait-
elle appris à mettre une sourdine à son désir forcené de s’accrocher à son
enfant et à minimiser combien elle détestait la laisser hors de sa vue. Elle
avait bien remarqué les regards qu’échangeaient les amies de Charlotte
quand elle admettait n’avoir jamais passé une nuit à l’extérieur en laissant
Brian et Alice seuls à la maison.
— Elle tiendra le coup sans toi, disait Charlotte. Est-ce que Brian ne
voudrait pas de toi pour lui tout seul une nuit de temps en temps ?
Harriet avait essayé d’imaginer ce que Brian dirait si jamais elle lui
faisait cette suggestion. Il en serait probablement tout excité.
— Ou si tu laissais ta petite avec Brian pour une sortie entre filles ? avait
insisté Charlotte.
Comme Harriet ne se voyait faire ni l’un ni l’autre, elle ne s’épanchait
jamais ou quasiment sur ce qu’elle pouvait ressentir tant elle détestait, par-
dessus tout, le fait d’être celle qu’elle était. Personne ne saurait ce qu’il lui
en coûtait de laisser Alice à la garde de Charlotte aujourd’hui. Mais
Charlotte avait été enchantée qu’elle lui fasse cette requête, en conséquence
de quoi Harriet ne lui avait pas dit qu’elle n’avait personne d’autre à qui
demander.
— Vous devez forcément les laisser partir un jour, lui avait déclaré à une
occasion une femme dans une boutique. Un jour, les ailes leur poussent et
ils s’envolent. Comme un papillon, avait-elle ajouté en battant l’air de ses
bras.
Harriet avait dû résister à l’envie de les lui rabattre d’une claque.
Un jour, Alice éprouverait elle aussi le désir de prendre son envol, tout
comme elle-même avait fait. Sa propre mère s’était beaucoup trop
accrochée à elle et elle savait pertinemment combien cette attitude pouvait
être destructrice. Elle s’était promis de ne jamais se comporter ainsi avec
ses propres enfants et, pourtant, c’est bien ce qui s’était produit. Au fil du
temps, elle était devenue la mère qu’elle ne voulait pas être.
Elle devait faire une croix sur son portable, retourner dans la salle et
endurer cette galère jusqu’à la fin. Ce n’était pas important, dit-elle à son
reflet. Il lui restait quoi – elle consulta sa montre –, encore deux heures à
tirer tout au plus, et elle serait de retour à la maison à seize heures trente
comme prévu.
Ou elle pouvait se faire la belle, à l’image de la gamine du couloir.
Elle tapota le bord du lavabo du bout des doigts. Il fallait vraiment
qu’elle apprenne à prendre des décisions simples.
[Link]
Charlotte

En scrutant l’intérieur du Jungle Run par la fenêtre grillagée, je ne vis


que des enfants qui hurlaient à tue-tête en s’affalant les uns sur les autres
sans se rendre vraiment compte qu’ils piétinaient leurs voisins tant ils
étaient excités. Alice pouvait très bien se tapir dans un coin et la plupart des
gamins lui accorderaient à peine un regard. Il va falloir que je grimpe là-
haut moi-même, pensai-je, je ne peux pas compter sur Jack pour la chercher
correctement.
— Allez, venez, les filles, dis-je en essayant de garder une voix égale.
Allons voir ce qu’Alice peut bien fabriquer.
Je les attrapai par la main et, tout en courant vers l’arrière du Jungle Run,
l’idée me traversa l’esprit que s’il s’était agi d’un de mes propres enfants, je
ne me serais fait aucun mauvais sang. Je savais qu’ils avaient toujours
tendance à se cacher de moi ou à aller vadrouiller quelque part. Mais
Alice ? Je ne pouvais pas l’imaginer faisant une chose pareille. Elle
semblait si fragile qu’elle n’avait rien de commun avec les autres gamins
que je connaissais. Mais perdre l’enfant d’une autre était proprement
impensable.
Cinq mètres derrière le manège, une clôture séparait le champ du fond du
parc et, plus loin, une rangée d’arbres masquait en partie le terrain de golf
situé au-delà. Je quittai mes chaussures et les pris à la main avant d’aller
crapahuter à l’intérieur du Jungle Run, les deux fillettes sur mes talons.
J’appelais Alice tandis que nous gravissions les rampes de notre mieux
avant de nous faufiler dans les tunnels et observais au passage chaque
enfant avec l’espoir d’entrevoir le rouge éclatant de sa robe.
— Où a-t-elle pu passer ? criai-je à Jack qui nous attendait au bout du
parcours.
Pour toute réponse, il se contenta de hausser les épaules, tandis que je
passais maladroitement une jambe sur le dernier toboggan avant de me
lancer dans la descente, les mains tendues derrière moi vers Evie qui
gloussait de plaisir, toujours excitée à la pensée que j’avais fait le parcours à
quatre pattes avec elle.
— Seigneur, ça devient complètement absurde, dis-je.
Je regardai alentour en remettant mes chaussures et me tournai vers mes
filles.
— A-t-elle dit qu’elle aurait voulu aller ailleurs ? Elle a peut-être parlé du
magicien, non ?
Je ne l’avais pas vue entrer dans la tente, mais elle aurait pu s’éloigner
dans la mauvaise direction et se perdre.
— Mais je l’aurais vue quand même, murmurai-je pour moi-même plus
que pour elles. Molly, est-ce que tu es sûre de l’avoir vue grimper dans ce
truc ? demandai-je d’une voix plus haute d’une octave en montrant la
structure gonflable derrière nous.
— Je crois bien que oui.
— Tu crois ?
— Ben… Je crois qu’elle m’a suivie.
— Mais tu n’en es pas sûre ? dis-je en faisant tout mon possible pour ne
pas crier.
Molly fit non de la tête. Je me dirigeai vers la femme de la caisse du
Jungle R qui discutait du stand de pâtisseries avec une autre mère, et
interrompis leur conversation.
— Une petite fille est montée dans cette attraction en compagnie de mes
enfants, il y a environ dix minutes de ça, mais elle semble avoir disparu.
— Oh ?
Je doutais fort que cette femme ait remarqué quels gamins choisissaient
ce parcours d’obstacles. C’est tout juste si elle avait relevé la tête quand
j’avais déposé mes pièces de monnaie au creux de sa main.
— Désolée, je ne sais pas. Elle est comment ?
— À peu près de cette taille, répondis-je, ma main au-dessus de la tête de
Molly, car Alice était grande pour son âge. Mais elle n’a que quatre ans.
Elle porte une robe rouge avec une ceinture blanche.
La femme secoua la tête tandis que son amie me fixait d’un regard vide.
— Non, désolée, dit-elle. Je ne me rappelle pas l’avoir aperçue, mais je
vais ouvrir l’œil.
— Oh, seigneur, dis-je, le cœur au bord des lèvres.
Je me trompais, ce n’était pas possible, pas ça.
— Qu’est-ce qu’on fait ?
Jack me regardait, se mordillant le pouce en attendant ma réponse. Il
n’était pas inquiet, pourquoi l’aurait-il été ? Il présumait que je réglerais le
problème, après quoi, une fois Alice retrouvée, nous passerions à l’activité
suivante.
— On se lance à sa recherche, dis-je en reprenant les filles par la main.
Nous allons inspecter tout le champ. Elle doit bien se trouver quelque part.
Mais mon pouls battait un peu plus vite en entamant les recherches, Jack
sur nos talons, à nous faufiler parmi les foules de visiteurs en direction du
parking. Et plus le temps passait, plus il battait rapidement.
Nous nous arrêtâmes à chaque stand, inspectant le dessous des tables sur
tréteaux et vérifiant entre les longues jambes des adultes, en appelant tous
Alice à l’unisson d’une voix plus ou moins paniquée. Le stand de pêche aux
canards, ensuite les tirs au but, avec les pères acclamant chaque raté de leur
progéniture. Celui de la tombola, puis à nouveau le stand de pâtisseries. Au
passage de chacun d’eux, mes mains se serraient plus fort sur celles de mes
filles, ma tête comme une girouette à force de vérifier que Jack nous suivait
bien.
— Auriez-vous vu une petite fille ?
Je m’arrêtai juste après l’étal de pâtisseries et, d’une voix plus forte que
je ne l’aurais voulu, appelai la maman d’une camarade de classe de Molly
qui tenait le stand des jouets.
— Avec des cheveux blonds jusque-là, ajoutai-je en indiquant le niveau
des épaules. Et une robe rouge.
Le visage sévère, elle secoua la tête.
— Où avez-vous regardé ?
— Partout ! m’écriai-je, le souffle court.
Un instant, je restai incapable de bouger et mes mains se mirent à
trembler. Je ne me rendais même pas compte de la force de ma poigne sur
les mains de mes filles jusqu’à ce que Molly pousse un petit cri en essayant
de me lâcher. Je devais faire quelque chose, mais quoi ? Passer une annonce
au micro ? Appeler la police ? Je n’avais plus conscience du temps écoulé
depuis que j’avais vu Alice. Chaque seconde ne comptait-elle pas dans ce
genre de situation ?
— Pourquoi ne pas essayer de faire un appel au micro ? me demanda la
maman, à croire qu’elle lisait dans mes pensées.
Je la regardai fixement sans savoir que répondre. La vérité était que je ne
voulais pas, car, si j’acceptais de faire ça, ce serait reconnaître la gravité de
l’événement. J’accepterais de fait que j’avais perdu une enfant. Une enfant
qui n’était pas la mienne.
— Charlotte ?
Une main se posa sur mon épaule et je tournai la tête pour me retrouver
face à Audrey.
— Oh, mon Dieu, Aud.
Je lâchai les filles et couvris ma bouche de ma main.
— J’ai perdu Alice. Je ne la retrouve plus.
— OK, dit-elle calmement en jetant automatiquement un regard aux
environs. Inutile de paniquer, elle doit bien être quelque part.
— Qu’est-ce que je fais ? J’ai inspecté le champ tout entier.
J’avais besoin qu’Audrey me donne une réponse. J’avais besoin qu’elle
règle le problème avec la logique inébranlable qui était la sienne.
— Nous allons trouver un responsable. Ils peuvent peut-être boucler
toutes les sorties.
Quand elle se tourna vers le parking, je suivis son regard et vis les files
de voitures qui continuaient à arriver en cherchant une place où se garer. Le
nombre des participants de la kermesse ne risquait pas de diminuer.
— Oui, mais qui ?
De responsable, il n’y en avait aucun et je n’avais même pas vu le
proviseur, M. Harrison, avec son haut-parleur. Il était censé être là
aujourd’hui, il était toujours présent à la kermesse. Mais à part Gail,
personne n’assurait la sécurité ni ne surveillait les accès au parking ou le
périmètre du champ. Alice aurait pu sortir n’importe où, dans n’importe
quelle direction si elle l’avait voulu. C’était peut-être ce qu’elle avait fait
derrière la structure gonflable ? Aurait-elle, pour une raison ou pour une
autre, escaladé la clôture pour se diriger vers le terrain de golf ?
— Nous avons perdu une petite fille ! cria Audrey à qui voulait bien
l’écouter. Il faut que tout le monde se mette à sa recherche.
Elle se retourna vers moi.
— On devrait peut-être appeler la police.
Je secouai la tête en voyant deux autres mères d’élèves s’approcher de
nous.
— Ça va, Charlotte ? me demanda l’une d’elles. Qui avez-vous perdu ?
— La fille de mon amie, lui criai-je, les mains pressées sur mes joues,
mes doigts écartés couvrant mes yeux. Alice. Elle s’appelle Alice. Elle n’a
que quatre ans. Oh, Seigneur, ce n’est pas possible, ce n’est pas vrai.
— Ça va aller, dit-elle en me prenant les bras pour finalement écarter mes
mains. Tout le monde peut aider à la chercher. Ne vous en faites pas, nous
allons la trouver. Elle a disparu depuis combien de temps ?
— Je ne sais pas, dis-je, mon cœur battant la chamade tandis que
j’essayais de réfléchir au temps écoulé depuis que j’avais vu Alice. Peut-
être vingt minutes.
— Vingt minutes ? répéta la mère d’élève.
— OK, intervint Audrey. J’appelle la police.

La nouvelle de la disparition d’une fillette se répandit rapidement. Le


message se propagea comme une traînée de poudre et déclencha aussitôt un
remue-ménage parmi la foule des visiteurs quand ils commencèrent à
regarder autour d’eux. La menace d’un danger, un bruissement d’excitation
muette gagnait en force maintenant que tous avaient un rôle à jouer, chacun
d’eux aspirant à être celui ou celle qui s’écrierait soudain que la petite se
cachait sous un stand.
Personne n’osait imaginer le pire. Il est un fait que les enfants se perdent
parfois, mais il ne faut jamais attendre bien longtemps pour qu’on les
retrouve et que les parents affolés s’épandent en un flot de remerciements
sur la personne qui avait eu la chance de tomber sur les disparus.
Comme dans un brouillard, je laissai Audrey nous conduire jusqu’au
parking qui jouxtait le champ, là où elle avait convenu de rencontrer la
police. Je m’appuyai contre la clôture sous les assauts du soleil brûlant et
les silhouettes dans mon champ de vision commencèrent à se brouiller. Je
clignai des yeux pour y voir clair, envahie par une vague de nausée.
— Bois un peu d’eau, me dit Audrey en me tendant une bouteille, et je
bus une longue gorgée. Et, pour l’amour du ciel, mets-toi à l’ombre. On
dirait que tu vas tomber dans les pommes, fit-elle en me poussant vers un
arbre. Alice va réapparaître, poursuivit-elle. Elle s’est juste enfuie et s’est
perdue.
— J’espère que tu as raison.
Après tout, il ne s’était jamais rien passé d’abominable à Chiddenford, ce
petit village somnolent du Dorset.
— Mais je ne pense pas qu’Alice se serait enfuie.
— Tous les gamins font ça de temps à autre, tenta de me rassurer Audrey.
Alice n’est pas différente des autres enfants de quatre ans.
Mais tu ne connais pas Alice, pensai-je. Alice est différente. Audrey
n’avait jamais pris le temps de s’intéresser à la petite, très probablement
parce qu’elle ne réussissait jamais à lui soutirer le moindre mot. De la
même façon qu’elle n’avait pas pris le temps de faire la connaissance de
Harriet.
— Il faudrait que j’appelle sa mère, dis-je tandis qu’elle conduisait mes
enfants jusqu’à un carré de pelouse où ils s’assirent tous sans protester.
— Redis-moi ce qui s’est passé.
— Je l’ignore. Alice a juste disparu. Elle est partie vers l’arrière de la
structure gonflable et n’en est jamais ressortie. Qu’est-ce que je vais dire à
Harriet ?
Je bus une nouvelle gorgée d’eau.
— Je ne peux pas lui dire que j’ai perdu sa fille, Aud, m’écriai-je au bord
des larmes.
— Il faut que tu essaies de te calmer, répondit-elle en me saisissant par
les bras pour me faire pivoter face à elle. Respire lentement. Allez. Une,
deux…
Elle se mit à compter lentement et je suivis son rythme.
— Alice sera bientôt retrouvée, j’en suis persuadée, et donc, il est inutile
d’inquiéter Harriet pour l’instant. De plus – son regard passa par-dessus
mon épaule –, la police est là.
Elle m’indiqua la route d’un signe de tête et, quand je me retournai, la
voiture de police se rangeait le long du champ à côté de l’entrée du parking.
Deux agents en uniforme en descendirent et, en les voyant s’avancer vers
nous, la gravité de la situation me frappa en pleine figure une fois de plus.
Désormais, c’était officiel. Alice avait bien disparu.

Le constable Fielding déclina son identité puis présenta sa collègue, la


constable Shaw. Ils me demandèrent si je voulais m’asseoir, mais je fis non
de la tête. Je ne désirais qu’une chose, qu’ils s’attaquent au plus vite au
problème qui exigeait leur présence.
— Pouvez-vous nous expliquer ce qui s’est passé, Charlotte ? demanda le
constable Fielding.
— Les enfants étaient excités à l’idée de jouer dans le Jungle Run, lui
dis-je en montrant l’énorme édifice gonflable à l’autre bout du champ.
Enfin, pas ma cadette, Evie, elle préférait le toboggan, mais les trois autres
y sont allés, ajoutai-je, en sachant très bien qu’Alice n’était pas excitée du
tout.
— Et vous les avez vus faire tous les trois ?
Je secouai la tête.
— Ils sont vite partis en courant vers l’arrière de la structure. D’où
j’étais, en fait, on ne peut pas voir le début du parcours.
— Mais vous n’avez pas fait le tour vous-même pour aller vérifier ?
demanda-t-il en haussant un sourcil, quand il me détailla du regard par-
dessus l’épaisse monture noire de ses lunettes.
— Non, lui concédai-je, le souffle un peu court. Je n’ai pas vérifié. J’ai
présumé qu’ils étaient bien là parce que c’est là qu’ils voulaient absolument
aller jouer.
Il hocha la tête et prit une note dans son calepin. Je portai la main vers
ma gorge et grattai ma peau brûlante de soleil qui commençait à me
démanger.
— De toute évidence, je regrette maintenant de ne pas l’avoir fait,
poursuivis-je. Mais je pensais que ce n’était pas nécessaire, pour autant que
je sache, ils ne pouvaient aller nulle part ailleurs… expliquai-je sans
conviction en terminant ma phrase sur un filet de voix.
Je le regrettais amèrement maintenant. Je regrettais, le ciel m’en soit
témoin, d’avoir été assez stupide pour les laisser grimper dans ce truc.
— Et qu’avez-vous fait ensuite ? demanda-t-il, avec un signe de tête à sa
collègue qui s’éloigna pour communiquer par radio.
— Je me suis assise à l’ombre avec ma cadette, Evie. Elle ne voulait pas
aller dans le Jungle Run et j’avais un début de migraine, répondis-je tout en
observant la policière, curieuse de savoir ce qu’elle racontait et à qui.
— Et pouviez-vous voir ce Jungle Run de l’endroit où vous étiez assise ?
— Oui, j’en voyais l’arrivée et je ne l’ai pas quitté des yeux une seconde,
assurai-je en hochant la tête pour faire bonne mesure et paraître plus
convaincue que je ne l’étais vraiment.
— Et les avez-vous vus après qu’ils en ont fait le tour en courant ?
— Ou… oui, bafouillai-je. Je les ai vus en descendre et refaire le tour au
pas de course.
— Tous autant qu’ils étaient ? dit-il en relevant les yeux de son calepin.
— J’ai vu Jack en premier, répondis-je.
Je gardais encore le souvenir du visage de mon fils souriant de toutes ses
dents parce que j’avais éprouvé une bouffée de bonheur en le voyant
prendre autant de plaisir.
— Et ensuite Molly.
Sa bouche avait formé un grand O quand elle avait glissé sur le toboggan,
ses couettes volant derrière elle.
— Et Alice ? demanda-t-il avec un soupçon d’impatience.
Un temps de silence. Sur le moment, je croyais l’avoir aperçue. Ou peut-
être n’était-ce qu’un vœu pieux. En fait, je n’avais pas souvenir de l’avoir
vue descendre le toboggan comme tous les autres.
— C’est ce que j’ai cru, dis-je, avant d’ajouter : Mais je ne peux pas
l’affirmer à cent pour cent.
— À quel moment avez-vous eu la certitude qu’Alice n’était pas là ?
— Quand mes deux enfants sont descendus du toboggan. Ils ont dit
qu’elle n’était pas avec eux et ne se rappelaient pas si elle était montée.
Je jetai un œil dans leur direction, craignant déjà que la police ne veuille
les interroger.
— Et pour ce qui est de ses chaussures ?
C’est la constable Shaw qui posait la question en revenant vers nous.
— Que voulez-vous dire ?
— Eh bien, habituellement, est-ce que les gamins n’ôtent pas leurs
chaussures avant d’aller jouer sur une structure gonflable ? Celles d’Alice
était-elles encore là ?
— Oh...
Je me tus et essayai de réfléchir.
— Je ne sais pas. Je n’ai rien vu.
Je n’avais même pas remarqué si mes propres gamins avaient ôté leurs
chaussures et les avaient remises ensuite.
— Il serait bon que tu ailles vérifier, dit le constable Fielding à sa
collègue.
Shaw acquiesça et se dirigea d’un pas vif en direction du Jungle Run.
Mon cœur cognait si fort qu’il résonnait à mes oreilles et j’étais sûre que
le policier devait l’entendre lui aussi. Je tournai la tête vers Audrey et les
enfants, puis revins sur lui. Pourquoi ne me promettait-il pas qu’elle serait
retrouvée bientôt au lieu de me poser encore plus de questions ? Elles
concernaient maintenant Harriet et Brian et il voulait que je lui donne leurs
numéros de téléphone.
Je fouillai mon sac à la recherche de mon portable, le sortis et fis défiler
mon répertoire d’adresses jusqu’à ce que je trouve le numéro de Harriet.
Inutile de chercher celui de Brian. Je ne l’avais jamais eu, mais je fis mine
de le chercher malgré tout.
Je décrivis la robe rouge que j’avais vu Alice porter si souvent, avec sa
ceinture blanche et un plastron décoré de petits oiseaux brodés. Elle
devenait trop courte pour ses jambes qui s’allongeaient, mais, visiblement,
c’était l’une de ses préférées. Je dis au constable qu’elle avait un T-shirt
blanc sans motifs, de courtes socquettes blanches et des chaussures bleu ciel
fermées par un Velcro avec, au niveau des orteils, un motif d’étoiles
minuscules piquées à l’aiguille. J’étais soulagée de pouvoir me rappeler
aussi précisément comment elle était habillée.
Je lui dis qu’Alice avait pratiquement la même taille que Molly, avec des
cheveux blonds ondulés sans pinces ni bandeau qui descendaient jusque
sous ses épaules. Je fis défiler les photos de mon portable pour vérifier si
j’en avais une d’elle, mais ce n’était pas le cas et, même si son image était
aussi claire à mon esprit que si elle se tenait à côté de moi, je n’étais pas
sûre de l’avoir décrite avec suffisamment de précision.
— Il faut que nous partions tous à sa recherche, insistai-je. Elle pourrait
être n’importe où maintenant.
— Ne vous en faites pas, il y a déjà des agents en train de la chercher, dit
le constable Fielding. Où sont les parents ?
— Sa maman suit un cours dans un hôtel.
Je ne pouvais pas lui dire lequel. Un grand nombre de petits hôtels
parsemaient la côte et je n’avais jamais pensé à poser la question à Harriet.
— Et le papa ?
— Il est à la pêche. Comme tous les samedis matin.
— Savez-vous à quel endroit ?
Je fis non de la tête. Je savais qu’il pêchait, mais ça s’arrêtait là.
— OK.
Il fit signe à la constable Shaw d’approcher en la voyant retraverser le
champ dans notre direction.
— Nous devons contacter les parents. Trouvé quelque chose ?
Elle secoua la tête en arrivant à côté de nous.
— Pas de chaussures et la femme qui dirige l’attraction dit que personne
n’en a oublié.
Le constable Fielding me regarda d’un air impassible. Il était inutile qu’il
me dise ce qu’il pensait : l’atmosphère était lourde devant autant
d’incompétence de ma part.
— Donc, il est bien possible qu’elle ne soit même jamais montée sur le
Jungle Run, conclut-il.

Je rejoignis Audrey et mes enfants pendant que la constable Shaw


essayait de contacter Harriet. Elle s’éloignait de nous et je fixais son dos en
tendant l’oreille pour savoir si elle l’avait jointe, imaginant mon amie à
l’autre bout du fil apprenant de la bouche de la policière que sa fillette avait
disparu.
— Mais tu trembles, me dit Audrey. Assieds-toi. Je vais aller te chercher
une autre bouteille d’eau.
Je secouai la tête.
— Non, ne pars pas.
Une boule d’angoisse s’était logée dans ma gorge et je tenais
désespérément à ce qu’Audrey ne me laisse pas toute seule.
— Tout se passera bien pour Alice, tu le sais, non ? Ils sont tous à sa
recherche, comme t’a dit le constable, et ils vont la retrouver.
— Et il se passe quoi s’ils ne la retrouvent pas ? m’écriai-je en pleurs. Et
si c’était le même mec qui a enlevé le petit Mason l’année dernière ? On ne
l’a jamais retrouvé et on ne sait pas ce qui lui est arrivé. Oh, Seigneur !
J’éclatai en sanglots et sentis les bras d’Audrey me soutenir quand mes
jambes flanchèrent. Elle m’attrapa par les coudes et m’attira contre elle.
— Je ne pourrais pas vivre avec cette pensée. Je ne pourrais plus me
regarder en face si elle ne revient jamais.
— Arrête, dit-elle. Ne dis pas ça. On va la retrouver et ça n’a rien à voir
avec ce qui est arrivé à Mason. Alice s’est juste égarée et ne sait plus
comment revenir. Personne ne l’a enlevée, pour l’amour du ciel. Si c’était le
cas, quelqu’un aurait vu quelque chose.
— Nous n’arrivons pas à joindre la mère, déclara le constable Fielding en
revenant vers nous. J’ai encore des questions à vous poser, si vous le voulez
bien, mais j’aimerais que vous m’accompagniez jusqu’à ce Jungle Run, si
ça vous va.
Audrey resta avec les enfants et je retraversai le champ sur les talons du
policier. Il voulait maintenant avoir plus de renseignements sur la famille
d’Alice – il me demanda à nouveau si Harriet et Brian étaient toujours
ensemble, ce que je lui confirmai. Y avait-il des grands-parents habitant à
proximité ? Je lui dis que non et les questions s’arrêtèrent à notre arrivée au
Jungle Run, dont deux agents inspectaient les arrières.
— Il n’y a pas de trous ni de grille dans la clôture, dit l’un d’eux en
s’avançant vers nous. De l’autre côté des arbres, il y a un terrain de golf et
le parking du club de golf avec pas mal de voitures.
— Des caméras de surveillance ?
— On est en train de vérifier.
— Bien.
Le constable Fielding hocha la tête en inspectant les environs. De petits
groupes s’étaient formés près des stands et les visiteurs les plus proches
observaient avec un intérêt non déguisé les allées et venues autour de la
structure gonflable.
— Elle aurait pu partir en douce dans n’importe quelle direction,
murmura-t-il. Vous avez pu joindre les parents ? demanda-t-il en se tournant
vers Shaw, qui secoua la tête.
Alice ne ferait jamais une chose pareille, voulais-je lui dire, mais je
retenais ma respiration en attendant qu’il décide de la suite des événements.
Ce n’était pas le genre de gamine à s’enfuir en catimini. Mais si j’avais
raison, je ne pouvais pas supporter de penser à ce que cela impliquait.
[Link]
Harriet

Sur le chemin du retour, Harriet se demanda si elle n’avait pas commis


une erreur. Elle n’avait prévenu personne qu’elle quittait le cours, mais, dès
son entrée dans la fraîcheur du parking, elle se sentit soulagée d’être sortie
de l’hôtel. D’ici vingt minutes, le temps de regagner ses pénates, elle
pourrait remettre son portable en charge.
La circulation était fluide et le trajet passa rapidement, mais, dès qu’elle
s’engagea dans sa rue, son pied écrasa brutalement le frein. Elle vit les
clignotements bleus d’un gyrophare et, malgré la longueur de la rue pleine
de voitures garées de part et d’autre de la chaussée, comprit que les flashs
de lumière se situaient juste devant son domicile, parce qu’ils étaient pile en
face de la caravane minable de son voisin.
Elle reposa prudemment le pied sur l’accélérateur, mais fut contrainte de
s’arrêter pour céder le passage à une voiture qui se traînait comme une
limace.
— Dépêche, marmonna-t-elle entre ses dents serrées, en tendant le cou
pour tenter de voir s’il y avait quelqu’un devant chez elle.
Fébrile, elle tambourinait des doigts sur son volant et, sentant son cœur
qui palpitait, pressa la main sur sa poitrine. Une. Deux. Encore un raté.
Finalement, elle se gara entre la voiture de police et la Honda argentée de
Brian et aperçut son mari planté dans le jardin de devant, tenant d’une main
ses cannes à pêche, et de l’autre frottant son menton pas rasé.
Une policière était postée à côté de lui et Harriet voyait ses lèvres remuer,
mais son visage restait impassible. De la main, elle montra la maison, mais
Brian refusa de bouger, obstinément enraciné à la même place.
Harriet ne voyait plus maintenant que l’arrière de son crâne, mais il
secouait la tête levée haut vers le ciel, ses épaules raidies.
Harriet ne bougea pas. Elle ne voulait pas sortir de la voiture. Pas tout de
suite. Elle entendait son souffle emplir le silence, sa respiration trop rapide,
mais, dès qu’elle serait sortie, elle devrait écouter ce qu’on venait
d’apprendre à Brian. Elle n’avait pas besoin de voir son visage pour
comprendre que l’agent lui avait apporté une mauvaise nouvelle. Il lui
suffisait de voir ses reins creusés et son dos crispé par la tension. Elle
savait.
Les doigts tremblants, elle fit pivoter la clé de contact et coupa le moteur.
Aussitôt, Brian et la policière tournèrent la tête vers elle. Pour autant, elle
ne bougea pas.
Brian articula son nom, comme s’il venait brusquement de comprendre
qu’il allait devoir informer son épouse de ce qu’il venait d’apprendre. Il la
fixa de ses grands yeux effarés avant de s’avancer à pas circonspects dans
l’allée du jardin vers la grille en traînant ses cannes à pêche derrière lui.
Harriet secouait la tête, protégée par son pare-brise. Ne le dis pas, je te
préviens, ne le dis surtout pas, parce que si tu te tais, je ne serai pas obligée
de l’entendre.
Le jour où elle était arrivée à l’hôpital et avait découvert le lit de sa mère
vide, elle s’était enfuie du service pour aller se recroqueviller dans le
couloir en plaquant les mains sur ses oreilles. Elle savait que sa mère était
décédée, c’était inévitable. On l’avait prévenue depuis des semaines que la
mort pouvait survenir d’un moment à l’autre, mais elle ne voulait toujours
pas savoir que c’était finalement arrivé. Elle se disait que si personne ne
prononçait les mots fatidiques, elle pourrait juste peut-être réussir à se
convaincre que sa mère était toujours en vie.
Elle n’avait pas quitté Brian des yeux et pourtant, quand il ouvrit sa
portière, le bruit de la serrure la fit sursauter.
Elle ferma les yeux.
— Qu’est-il arrivé ?
— Descends, ma chérie, dit-il d’une voix sans vie avec un calme
dérangeant. S’il te plaît, sors de ta voiture.
— Dis-moi ce qui est arrivé. Qu’est-ce qu’elle fait là, la policière ?
— Allons à l’intérieur, insista-t-il en lui tendant sa main libre.
— Non. Je veux savoir maintenant.
— Madame Hodder ? dit l’agent qui venait d’apparaître à côté de lui. Je
pense qu’il serait préférable d’aller dans la maison.
— Je ne veux pas, répondit Harriet en larmes, en acceptant néanmoins la
main que lui tendait Brian pour l’aider à sortir du véhicule.
Il l’empoigna avec force et garda sa main, frottant le pouce sur le dessus
de ses doigts.
— Chérie, je pense vraiment qu’on devrait aller à l’intérieur, c’est tout,
répéta-t-il.
Il réussit à la conduire jusqu’au jardin, avant qu’elle ne s’immobilise tant
elle sentait ses jambes sur le point de lâcher si elle faisait un pas de plus.
— L’un de vous deux veut-il bien me dire ce qui se passe ?
L’agent s’arrêta à son côté. Elle avait un visage rondelet et de petits yeux
dont le regard passait nerveusement de Brian à son épouse. Harriet scruta le
visage de son mari, car, au fil des années, elle avait appris à bien le
décrypter et connaissait toutes ses expressions par cœur. Elle était capable
de déterminer si quelque chose le tracassait avant même qu’il n’ait ouvert la
bouche, mais jamais aussi aisément qu’en cet instant.
— Madame Hodder, dit l’agent après un raclement de gorge. Je crains
que nous n’ayons de mauvaises nouvelles. Mme Charlotte Reynolds a
signalé que…
— Alice a disparu, l’interrompit Brian en lâchant l’information tout de go
sans prendre de gants.
C’est tout juste si Harriet ne vit pas les lettres de ses mots sortir de sa
bouche avant de se reformer en l’air sans plus avoir le moindre sens. Puis,
lentement, les paroles de son mari retombèrent l’une après l’autre pour
atterrir sur elle.
— Non.
La voix de Harriet n’était plus qu’un murmure.
— Non, ne dis pas ça.
Elle se mit à secouer la tête à la manière d’une folle, même si son corps
tout entier était tellement crispé qu’il lui faisait mal dès qu’elle remuait.
— Allons dans la maison, souffla Brian.
— Alice, appela Harriet en regardant autour d’elle, à croire qu’elle
espérait retrouver sa fille dans le jardin, comme s’il ne s’agissait que d’une
plaisanterie de mauvais goût. Alice !
Elle cria son nom, une plainte de désespoir à crever les tympans, avant
que ses jambes ne la lâchent. Elle s’effondra au sol et, à la voir ainsi roulée
en boule sur le béton dur de son allée, n’importe quel passant assistant à la
scène aurait pu croire que tout l’air qu’elle avait dans les poumons lui avait
été aspiré de la poitrine.
— Ça va aller, madame Hodder, disait la policière.
Bien sûr que ça ne va pas aller, hurlait une voix dans la tête de Harriet.
Par quel miracle pouvait-on imaginer que ça irait ?
Les précieuses cannes à pêche de Brian frappèrent le sol avec fracas
quand il les balança par terre, l’air complètement égaré, son regard éperdu
allant de l’agent à son épouse, à attendre désespérément que l’une d’elles
lui dise quoi faire. Devait-il traîner Harriet de force dans la maison ou la
laisser là à cogner le sol de ses poings comme elle avait commencé à le
faire ?
— Que s’est-il passé ? cria-t-elle. Que s’est-il passé ?
— Je crois vraiment qu’il faudrait rentrer, insista Brian, en passant les
mains sous ses aisselles pour la remettre debout et la serrer contre sa
poitrine.
Harriet s’abandonna sans réserve, engloutie au creux de ses bras pendant
qu’il la soutenait. D’une main, il chercha une clé dans sa poche arrière et
eut du mal à trouver le trou de la serrure.
— Voici l’agent Shaw, elle va nous l’expliquer, dit-il.

La maison des Hodder était sombre comme à l’accoutumée. En dépit de


l’après-midi ensoleillé, Brian dut allumer une lampe dans l’entrée. La porte
de la cuisine était fermée au bout du vestibule, ainsi que celle de droite, ce
qui rendait le petit couloir encore plus sombre et exigu.
Brian ouvrit la porte et, dirigeant délicatement Harriet jusque dans leur
petit salon carré bien propret, la fit asseoir sur le canapé. La constable Shaw
les suivit et ils avaient beau n’être que trois, ils se sentaient déjà à l’étroit.
— Est-ce que quelqu’un veut bien m’expliquer ce qui est arrivé ? gronda
Harriet.
La policière s’installa dans le fauteuil en se rapprochant du bord de
manière à faire face à Harriet et Brian, assis côte à côte sur le canapé.
— Votre amie, Mme Reynolds, s’occupait de votre fille aujourd’hui ?
Harriet acquiesça, consciente que son mari ne tenait pas en place. Du
coin de l’œil, elle le voyait qui lui jetait des regards perplexes, mais elle se
concentra sur la constable qui s’était interrompue, distraite par l’agitation de
Brian.
— Je suis tellement désolée, poursuivit-elle en se tournant vers Harriet.
Je sais combien il doit vous être pénible de l’entendre, mais Alice a disparu
de la kermesse de l’école. Nos agents ont entamé leurs recherches et…
— À quel moment ? À quel moment a-t-elle disparu ? demanda Harriet.
— Nous avons reçu l’appel à treize heures cinquante.
— Et c’est arrivé comment ? voulut savoir Harriet.
Elle sentait sa main trembler dans celle de Brian qui la serrait pourtant
avec force.
La constable Shaw inspira bruyamment par le nez une longue goulée
d’air et donna l’impression de ne rien en relâcher.
— Votre fille a voulu aller dans une structure gonflable. Elle est partie en
courant vers l’arrière de l’attraction et c’est la dernière fois que
Mme Reynolds l’a vue.
— Je ne comprends pas, s’agaça Brian. Vous voulez parler d’un château
gonflable ? Qu’est-ce qu’elle fabriquait derrière ? Alice ne ferait jamais une
chose pareille.
— Non, ce n’était pas un château gonflable. Ça s’appelle le Jungle Run,
expliqua la policière. Il s’agit d’un parcours d’obstacles gonflable.
— Mais Alice déteste ce genre de jeux, reprit Brian en secouant la tête, sa
main crispée plus fort sur celle de Harriet. Elle n’est jamais allée sur une
attraction de ce genre. Pourquoi y serait-elle allée aujourd’hui ?
La constable Shaw fit la moue. De toute évidence, elle était incapable de
répondre à sa question.
Brian ne la quittait pas des yeux.
— Elle a probablement pris peur, s’écria-t-il. Elle aurait détesté ça.
Harriet sentait ses épaules monter et descendre au rythme de ses
inspirations trop profondes.
— Mais c’est peut-être une bonne chose ? poursuivit-il. Elle a dû
probablement prendre la fuite et alors ce ne serait pas un enlèvement ?
— Nous essayons de déterminer avec certitude ce qui s’est passé,
monsieur Hodder.
— Et Charlotte ? demanda-t-il en lançant un regard à Harriet avant de
revenir vers la constable Shaw. Où se trouvait-elle quand c’est arrivé ?
Alors qu’elle était censée veiller sur notre fille ? Je veux dire par là,
comment Alice a-t-elle réussi à partir sans qu’elle la voie ? Elle n’aurait
jamais dû la quitter des yeux, ne serait-ce qu’une seconde.
Harriet sentait presque la panique qui montait en lui. Il respirait plus vite.
La pensée d’une mère ne surveillant pas une enfant était chez lui un point
sensible qui éveillait trop de mauvais souvenirs.
— De l’endroit où elle se trouvait, Mme Reynolds ne pouvait pas voir
l’arrière de l’attraction, expliqua l’agent. Et quand elle n’a pas vu Alice en
descendre avec les autres, tout le monde est parti inspecter les lieux avant
de donner l’alerte. Je crois qu’elle a fait tout ce qu’elle a pu pour…
— Pour quoi ? s’écria Brian, et la constable Shaw baissa les yeux. Elle a
fait tout ce qu’elle a pu pour la retrouver, alliez-vous dire ? En premier lieu,
elle n’aurait jamais dû la perdre, s’énerva-t-il.
Il se laissa retomber comme une masse dans le canapé, s’arrachant des
bras de sa femme avant de se prendre la tête entre les mains.
— Je suis désolée, dit la policière. Je n’avais pas l’intention de vous
bouleverser, monsieur Hodder. Toute la zone est passée au peigne fin et tout
est fait pour qu’Alice rentre saine et sauve.
Elle s’interrompit et, à voir son regard inquiet passer de Brian à elle,
Harriet estima que l’agent ne croyait pas un mot de ce qu’elle venait de
dire.
— Nous faisons tout ce que nous pouvons, ajouta-t-elle d’une voix plus
douce.
Harriet sentait la proximité gênante du corps dur et lourd de Brian, ses
muscles noués comme des cordes. Elle percevait sa peur comme une
mauvaise sueur qui l’imprégnait à son tour, au point qu’elle voulut s’écarter
de lui pour ne plus éprouver cette sensation. De temps à autre, son regard se
tournait vers elle et elle savait qu’il avait besoin de se libérer d’un poids en
vidant son sac.
Au lieu de quoi, il posa sa main droite sur le genou de sa femme et dit :
— On va la retrouver, ma chérie. C’est une certitude. Il le faut.
Il lui pressa la main et finit par se retourner vers la policière.
— Oh, mon Dieu, vous ne pensez quand même pas qu’il s’agit du même
homme ? demanda-t-il soudain. Celui qui a enlevé ce petit garçon ?
Sentant la pression de sa main sur sa jambe devenir plus forte, Harriet
essaya de s’écarter de lui. Elle ne pouvait supporter le fait qu’il ait posé
cette question aussi rapidement. Elle agrippait le coussin en cuir sous ses
fesses de sa main gauche avec une force telle qu’elle fut vite obligée de le
lâcher.
La constable Shaw reprit une profonde inspiration, le salon trop petit
manquait déjà d’air.
— Nous l’ignorons, monsieur Hodder. À ce stade, nous continuons à
présumer qu’Alice a quitté la kermesse de son propre gré.
Elle leur offrit un petit sourire pincé lèvres serrées et baissa la tête pour
ne plus avoir leurs yeux dans son champ de vision.
— Vous le pensez vraiment ? demanda Brian en s’avançant sur son siège
jusqu’à s’asseoir tout au bord. Ou faites-vous déjà le lien avec ce Mason
Harbridge ? Parce qu’au bout de sept mois, personne n’a la moindre idée de
ce qui a pu lui arriver. Comment pouvez-vous m’affirmer que ce n’est pas le
même homme qui a enlevé Alice ?
Harriet eut des flashs du petit Mason : le garçonnet s’était, selon la
presse, littéralement évanoui dans la nature.
— J’ai la nausée, dit-elle avant de se précipiter hors de la pièce dans la
cuisine, où elle vomit dans l’évier.
D’une seconde à l’autre, Brian allait apparaître derrière elle pour lui
frotter le dos en tentant de l’apaiser. Elle s’essuya la bouche d’une main et
la rinça sous le robinet. Elle préférait rester seule, juste un moment, avant
qu’il ne se mette à lui poser des questions auxquelles elle ne voulait pas
répondre.
— Un instant, monsieur Hodder, murmura la constable Shaw par la porte
ouverte du salon, certainement afin de l’arrêter avant qu’il ne sorte.
Ils parlaient à voix basse et, dès que Harriet eut fermé le robinet, elle
parvint tout juste à distinguer ce qu’ils se disaient.
— Je sais que c’est un choc pour vous.
— Effectivement.
— Est-ce que vous connaissez bien Charlotte Reynolds ?
Un temps de silence.
— Personnellement, pas très bien.
— Est-elle une bonne amie ?
— Eh bien, non, c’est évident.
— Je veux dire... Est-ce que votre femme et elle sont très proches ?
Harriet dut attendre sa réponse.
— Oui, finit-il par dire. Je le suppose.
[Link]
MAINTENANT

Une inspiration bruyante accompagne chaque balancement de


l’inspectrice Rawlings dans son fauteuil de bureau. Il n’est pas difficile de
se rappeler que nous ne sommes pas dans le même camp, malgré son
insistance à m’assurer que mon aide lui est précieuse.
Oui, je sais quelle abomination c’était, ai-je envie de lui répondre. Inutile
de me le répéter.
Et pourtant, nous avons toutes les deux conscience que la situation a
nettement empiré.
— Parlez-moi de votre amitié avec Harriet, dit-elle. Où vous êtes-vous
rencontrées pour la première fois ?
— Harriet travaillait à l’école St Mary, je lui réponds.
J’ai la bouche sèche et avale la dernière goutte d’eau de mon verre avec
l’espoir qu’elle m’en propose un second. Elle m’avait dit que je pouvais
avoir des pauses, mais je n’ai pas encore trouvé le courage de le lui
demander.
— L’école que fréquentent vos enfants ? demanda-t-elle. C’est aussi
l’école qui a organisé la kermesse ?
— Oui. Avant la naissance d’Alice, Harriet y travaillait comme auxiliaire
d’enseignement.
Je lui explique qu’on m’avait convoquée à l’école à cause d’un petit
problème concernant Jack – en résistant à l’envie de préciser que mon fils
n’avait strictement rien fait.
— J’avais déjà vu Harriet auparavant, mais c’est la toute première fois
que nous nous sommes parlé.
Une image de Harriet se dépêchant à petits pas pressés dans la cour de
récréation jaillit de ma mémoire et j’entends la voix d’Audrey me dire :
« Elle trottine comme une petite souris. » Possible que j’aie lâché un petit
rire moqueur, parce que, comme toujours, la remarque d’Audrey avait fait
mouche, mais en même temps, en la suivant des yeux, j’avais éprouvé aussi
un autre sentiment. De la pitié, peut-être ?
— Elle est probablement juste timide, avais-je marmonné en regardant la
petite tête de Jack.
Une nouvelle note avait circulé à l’école à propos de la réapparition des
poux et Jack en avait déjà attrapé à quatre reprises. Je n’étais pas prête à en
accepter une cinquième.
— Ou alors elle ne tient pas à ce que les parents l’embêtent.
— Hum... Elle est un peu bizarre, avait ajouté Audrey. Elle ne regarde
jamais les gens en face.
Sur ces mots, j’avais relevé les yeux et, en voyant Harriet se précipiter
dans le bâtiment principal, je m’étais demandé ce qu’elle avait dû penser en
nous voyant, nous les mères, agglutinées en groupe compact, nos têtes
nichées l’une contre l’autre, en train de cancaner avec force éclats de rire.
Nous étions toute une bande et la plupart d’entre nous y trouvions un
certain réconfort, même si nous n’en parlions jamais entre nous.
Je ne révélai rien à l’inspectrice de tous ces détails. Je choisis de lui dire
simplement que Harriet s’était montrée ouverte et honnête à mon égard et
qu’il m’avait été facile de lui parler. Tandis qu’elle me faisait part de ses
soucis concernant Jack, j’avais remarqué ses doigts qui jouaient avec les
coutures de sa jupe cloche. Ses ongles étaient rongés jusqu’à la chair et un
fragment de peau durcie s’accrochait à celui du pouce. Un instant, je
m’étais focalisée sur ce détail, en voulant à toute force qu’elle cesse de
parler de mon fils de crainte de me mettre à pleurer tant son analyse était
d’une justesse dérangeante.
— Madame Reynolds ? m’avait-elle dit d’une petite voix. Si vous
estimez que je me trompe, dites-le-moi, s’il vous plaît.
J’avais fait non de la tête.
— Non, vous ne vous êtes pas trompée.
C’était bien la première à être tombée aussi juste en voyant en Jack le
petit garçon qu’il était vraiment.
— Il est très brillant, avait-elle poursuivi. Sur le plan scolaire, il est très
en avance, mais socialement parlant, il ne parvient pas toujours à se
confronter au réel aussi bien qu’il le devrait à son âge.
— Je sais, avais-je répondu en confirmant de la tête.
— Il existe des évaluations que nous devrions peut-être examiner de plus
près, et nous pourrions aussi trouver des gens pour l’aider.
— Je ne veux pas qu’on lui colle d’étiquettes, avais-je déclaré. Cela ne
me gêne en rien, mais…
— Ce n’est pas grave, madame Reynolds, vous n’êtes pas obligée de
prendre une décision immédiatement et il est sûr et certain que vous n’avez
pas à vous tracasser sur le choix d’une école différente si vous n’en avez
pas envie.
Je dis à l’inspectrice que c’était une auxiliaire d’enseignement
merveilleuse.
— Elle s’occupait tellement bien des enfants, une vraie mère poule. Elle
m’a laissé le temps. Nous avons bavardé et découvert que nous avions des
choses en commun.
— Qu’avez-vous en commun avec elle ?
Ce n’est pas la première fois qu’on me posait la question.
— D’abord, nos histoires personnelles, je lui réponds. Nous avons
parlé…
Je m’arrête brutalement. J’étais sur le point de lui révéler que nous avions
discuté de nos pères respectifs et partagé des confidences. Alors que, au
départ, notre rencontre ne concernait que Jack, j’avais en quelque sorte viré
de bord pour replonger dans ma propre enfance et partager avec Harriet
l’histoire de mon père. Enfin, une partie. Mais au moins, je lui avais donné
plus de détails qu’à quiconque. Je lui avais appris qu’il nous avait
abandonnés, alors que j’étais encore tout enfant.
C’est alors qu’elle m’avait confié à son tour que le sien était décédé
quand elle n’avait que cinq ans et, immédiatement, je m’étais sentie
coupable parce que, vraiment, n’était-ce pas bien pis que tout ce que j’avais
pu traverser ?
— C’était il y a des années, m’avait-elle rassurée avant de me presser la
main. Ne vous inquiétez pas, s’il vous plaît, vous n’y êtes pour rien.
Mais en dépit de son sourire, devant sa façon de me regarder avec autant
d’assurance, j’avais vu briller quelques larmes dans ses yeux et compris
qu’elle essayait simplement de me convaincre que je ne l’avais pas blessée.
Je sentais que cette perte lui était toujours une souffrance et même à ce
moment-là, au tout début de notre amitié, je m’étais sentie coupable.
— Le temps est un grand guérisseur, m’avait-elle dit. N’est-ce pas ce qui
se raconte ?
— Si, effectivement, mais je ne suis pas tout à fait sûre d’être d’accord.
— Non, moi non plus, je n’en suis pas certaine, avait-elle déclaré.
C’est après un temps de silence des plus brefs que je m’étais surprise à
lui demander de se joindre à moi et aux autres mamans pour prendre le café
avec nous. Devant son air décontenancé, j’avais présumé qu’elle allait
décliner ma proposition.
Au lieu de quoi elle m’avait remerciée et dit qu’elle adorerait ça, mais, en
lui répondant avec un grand sourire que c’était super, je m’étais
immédiatement demandé si je n’avais pas été un peu trop vite en besogne
en lui proposant de l’inviter parmi nous. Les autres mères n’apprécieraient
guère le fait de ne plus pouvoir parler librement de l’école et Harriet serait
ma responsabilité – une de plus – et je n’avais pas besoin de ça.
Lorsque j’en avais informé Audrey, elle avait haussé un sourcil.
— Accorde-lui une chance, je crois qu’elle te plaira. En plus, elle ne
connaît personne dans le quartier.
Depuis le début, je savais que Harriet n’avait pas d’autres amies. Tom
avait qualifié ça de projet « grande sœur », un parmi d’autres, ce qui
m’avait irritée au-delà du possible, mais il y avait quelque chose chez elle
qui me donnait envie de la prendre sous mon aile. J’avais décidé que je
pouvais l’aider. Première étape : elle avait besoin de rencontrer des gens.
— Harriet n’était arrivée dans le Dorset que quelques mois auparavant,
expliqué-je maintenant à l’inspectrice Rawlings. Je voulais qu’elle se sente
la bienvenue.
— Et comment s’est-elle intégrée à votre groupe ? me demande-t-elle.
— Eh bien… (Un temps de réflexion.) Chaque fois qu’elle venait se
joindre à nous, elle semblait mal à l’aise et donc, finalement, j’ai cessé de
l’inviter. Je ne voulais pas qu’elle se sente gênée, alors que, visiblement, ce
n’était pas son truc.
L’inspectrice Hawkins hausse les sourcils et je me tortille sur ma chaise
dure.
— Je savais qu’elle ne voulait pas être là, je proteste aussitôt. Je savais
qu’elle n’appréciait pas particulièrement certaines de ces femmes.
— Mais vous avez néanmoins poursuivi votre relation d’amitié avec
Harriet ?
— Oui, mais pas en ces termes au départ. Je continuais à échanger
quelques mots avec elle chaque fois que je la voyais, mais c’est seulement
quand elle a eu Alice et moi Evie que nous avons commencé à nous voir
régulièrement. À ce stade, toutes mes autres amies avaient des enfants d’âge
scolaire et occupaient leurs journées à d’autres activités. Harriet et moi nous
tenions compagnie mutuellement.
Harriet m’avait empêchée de perdre complètement la boule. Elle était
devenue mon amie à un moment où j’avais besoin plus que jamais de
quelqu’un comme elle. Alors que toutes les mères que je connaissais
pouvaient reprendre un travail, aller au gymnase ou passer des heures dans
un café sans se sentir vidées après une nuit sans sommeil et oublier très vite
à quoi ressemblait la vie avec un nouveau-né.
— Je n’étais pas heureuse après la naissance d’Evie, et Harriet savait
écouter, dis-je. En plus de quoi, comme mon mariage battait de l’aile, je me
déchargeais de mes problèmes sur elle.
Bien plus que sur Audrey à l’époque, tant Harriet était toujours prête à
m’offrir son aide.
— Et donc, vous êtes devenues proches. Vous partagiez beaucoup de
choses ? me demande Rawlings.
— Nous bavardions comme bavardent deux amies.
— Vous considéreriez-vous toutes les deux comme meilleures amies ?
— Elle est l’une de mes meilleures amies, tout à fait.
Je pensai à Audrey et à quel point ces deux femmes pouvaient être
dissemblables. Mais les amies ne jouent-elles pas chacune un rôle différent
dans notre existence ?
— Et que répondrait Harriet à cette question ? demande-t-elle.
Que j’étais sa seule amie.
— Elle dirait la même chose.
J’imagine ce que Rawlings doit penser, mais elle ne pose pas la question
qui lui brûle les lèvres.
Et que répondrait-elle maintenant ?
[Link]
AVANT
Harriet

Les murmures de Brian et de la constable Shaw se perdirent dans le


lointain, tandis que Harriet contemplait son jardin depuis la fenêtre de la
cuisine. Un jardin qu’elle avait toujours adoré. Il ne ressemblait en rien à
celui de Charlotte – pas beaucoup d’espace, pas d’espalier à escalader ni de
portique à deux balançoires et encore moins de trampoline de cinq mètres
ou de maisonnette pour enfants. Par le passé, elle n’avait vécu que dans des
appartements et avait toujours dû se contenter de balconnets trop étroits.
Le jardin était la seule chose qu’elle eût appréciée quand ils avaient
emménagé. Cinq ans auparavant, lorsque Brian s’était garé devant l’étroite
bâtisse mitoyenne qu’il avait achetée pour eux, son cœur avait sombré. Leur
départ pour le Dorset lui avait été vanté comme le rêve d’une vie – une
maison sur la côte, où elle s’était imaginée ouvrant les fenêtres le matin
pour respirer l’air marin. Entendre les cris des mouettes tournant dans le
ciel, et peut-être même entrevoir un bras de mer depuis une fenêtre des
chambres à l’étage.
En vérité, Harriet n’avait aucune envie de quitter le Kent, mais la
description que Brian lui avait faite de la vie dans le Dorset avait fini par
emporter sa décision. Après tout, quand elle était enfant, c’était ce dont elle
avait toujours rêvé. Et donc, en suivant le camion de déménagement vers le
Sud-Ouest, l’idée de ce changement de lieu lui plaisait suffisamment pour
qu’elle s’autorise à être un peu excitée.
En outre, c’était pour eux l’occasion de prendre un nouveau départ. Dans
l’intention de remiser leur passé derrière eux, Brian s’était trouvé un
nouveau travail dans le Dorset et leur avait déniché une maison. Comme
son mari s’était donné du mal, le moins qu’elle pût faire de son côté était
d’essayer de mettre tout son cœur dans l’aventure et, pendant le trajet, elle
en était même arrivée à penser que l’idée de délocaliser toute son existence
n’était pas si mauvaise. Bien sûr, elle n’aurait pas d’amies et devrait se
trouver un travail, mais c’étaient des détails sans grande importance. Mais
si ce nouveau lieu de vie impliquait qu’ils vivent ensemble dans sa maison
en bord de mer, ce changement devait en valoir la peine.
Lorsqu’ils s’étaient arrêtés devant leur futur chez-eux, elle s’était dit que
le camion de déménagement avait dû commettre une erreur, car ils avaient
quitté la route côtière depuis au moins dix minutes. De l’endroit où ils
étaient garés, elle ne pouvait même pas gagner la plage à pied et encore
moins la voir. Elle avait levé les yeux sur la bâtisse avant de se tourner vers
Brian qui débouclait sa ceinture, le visage rayonnant.
Cette maison ne ressemblait en rien à l’image qu’elle s’en était faite –
celle avec les grandes fenêtres et les volets en bois. Toutes les habitations
de la rue donnaient l’impression d’avoir été insérées de force dans leur
emplacement, sans que quiconque prenne la peine de les terminer.
L’apparence de sa nouvelle demeure la dérangeait profondément et elle en
avait presque honte, avec sa peinture qui s’écaillait et les tuiles du toit
tachées de mousse jaune.
Brian lui pressa la main.
— Et voilà. Le nouveau chapitre de notre vie ensemble. Qu’en penses-
tu ?
L’idée lui traversa l’esprit que son mari devait bien se douter que ce ne
serait pas la maison de ses rêves, mais, en jetant un œil à son visage
radieux, elle s’était aussitôt sentie coupable et avait mis de côté ses craintes
qu’il ne lui en veuille encore pour lui répondre qu’elle adorait.
C’était faux.
Brian la laissa entrer et lui fit visiter toutes les pièces l’une après l’autre,
tandis que Harriet refrénait violemment son désir de hurler. Tout était
tellement sombre et étriqué qu’elle n’avait qu’une envie : abattre les
cloisons de ces petites pièces carrées sans cachet uniquement pour laisser
entrer la lumière.
Néanmoins, cette bicoque était bien deux fois plus grande que
l’appartement dans lequel elle avait grandi. Enfant, elle avait vécu avec sa
mère dans un trois-pièces, situé au premier étage, qui donnait sur un étroit
parking bétonné. Elle savait donc qu’elle n’aurait pas dû se plaindre, mais,
en dépit de tous ses efforts, son impression qu’elle n’y serait jamais
heureuse ne la quittait pas.
Parfaitement entretenu par ses anciens propriétaires, le jardin à l’arrière
de la maison était devenu son havre de paix. Elle avait vite appris le nom de
toutes les fleurs le long de la clôture de gauche, qui avait cependant besoin
d’être réparée tant elle avait fléchi sous les bourrasques des vents d’hiver.
Brian avait beau répéter avec conviction que c’était de la responsabilité du
voisin, elle savait pertinemment qu’il finirait par la réparer plutôt que de se
mettre le bonhomme à dos.
Par la suite, après la naissance d’Alice, Harriet avait pris l’habitude de
prendre son café sur le banc du patio pendant que sa petite jouait dans le
bac à sable au bout du jardin.
— Je t’ai fait un pâté de sable, maman, lui criait la petite.
— Magnifique, chérie, je vais le déguster avec mon café.
— Tu veux que je mette une myrtille dessus ?
— Oh oui, s’il te plaît.
Sur quoi Alice traversait le gazon à petits pas malhabiles, parfaitement
concentrée sur son pâté de sable pour s’assurer qu’il arrive intact jusqu’à sa
mère. Puis Harriet le lui prenait en faisant mine de le manger avant de se
frotter le ventre de plaisir en riant.
Ce souvenir frappa Harriet d’un effroi tel qu’elle dut se plier en deux au-
dessus de l’évier de la cuisine. Elle voyait son bébé si distinctement – et
pourtant, Alice avait disparu.
La voix de la constable Shaw interrompit ses réflexions et l’image de sa
fille se brisa en mille morceaux avant de se dissoudre complètement.
— Madame Hodder, vous allez bien ? insista la policière.
Harriet se retourna et la vit qui agitait une photo d’Alice que Brian avait
sortie d’un album. Elle la lui prit et passa un doigt sur le visage de son
enfant.
— Le cliché n’est pas très bon, dit-elle. Alice n’était pas très contente ce
jour-là.
Elle se souvenait que sa fille avait laissé tomber sa glace et Brian l’avait
empêchée, elle, sa mère, de lui en donner une autre. Et comme il avait fallu
ensuite convaincre Alice de sourire à l’objectif, ses yeux ne brillaient pas
comme à leur habitude.
— Il nous en faut une pour la faire circuler. Est-ce que la photo est bien
ressemblante ?
Harriet acquiesça.
— Oui, mais…
Elle se préparait à dire qu’elle préférait en trouver une meilleure quand la
sonnette tinta. Elle se retourna vers l’agent avec inquiétude, puis vers
l’entrée, où elle vit Brian sortir du salon.
— Ce sera certainement Angela Baker, dit la constable. Votre FLO1, votre
agent de liaison auprès des familles, précisa-t-elle devant le regard
interloqué de Harriet.
Brian ouvrit la porte et s’écarta pour laisser entrer la nouvelle venue. Elle
se présenta comme étant Angela Baker, constable de la criminelle, en disant
à Brian qu’il pouvait l’appeler par son prénom, une précision qu’elle répéta
dès qu’elle entra dans la cuisine, où elle trouva Harriet.
Elle avait des cheveux bruns coiffés à la garçonne, une coupe nette et
pratique qui restait en place même quand elle bougeait, et portait une jupe
en daim gris avec des chaussures plates marron, ainsi qu’un cardigan
qu’elle ôta pour le poser soigneusement sur le dossier d’une chaise.
— Si je suis ici, c’est pour vous deux, déclara-t-elle d’emblée. Vous
pouvez me demander n’importe quoi et je serai votre contact privilégié, ce
qui vous évitera de vous sentir un peu trop dans le brouillard, ajouta-t-elle
avec un nouveau sourire. Je peux peut-être commencer par nous faire une
bonne tasse de thé, dit-elle en montrant la bouilloire. Et nous pourrons
réfléchir ensemble à tout ce qui nous aidera à retrouver votre fillette au plus
vite. Voulez-vous venir vous asseoir ?
Harriet s’installa docilement à table, sans quitter des yeux la constable
Shaw qui était sur le point de partir. Que pouvait donc signifier pour eux
l’arrivée d’une nouvelle policière ? Aucune idée. Entre-temps, Brian avait
insisté pour préparer le thé, puis offert une chaise à Angela.
— Merci beaucoup, Brian, fit cette dernière en souriant.
Aussitôt, Harriet se demanda si elle n’aurait pas dû protester un peu plus
vigoureusement au lieu d’accepter d’emblée que sa nouvelle invitée se
charge de cette tâche, sachant dans le même temps qu’elle-même n’avait
strictement aucune envie de s’y atteler.
— Ainsi donc, vous êtes de la criminelle ? lui demanda Brian.
— Effectivement, répondit-elle. Je suis ici pour vous tenir au courant des
progrès de l’enquête et, si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous
pouvez me le demander. Nous nous sommes aperçus que les familles
préféraient n’avoir qu’un seul interlocuteur, quelqu’un qu’elles pouvaient
apprendre à connaître.
— Mais au bout du compte, vous êtes bien de la criminelle ? demanda
une nouvelle fois Brian.
— Oui, je ferai la liaison avec les agents qui cherchent Alice, confirma-t-
elle.
Harriet savait que ce n’était pas la réponse qu’attendait Brian, mais il ne
réagit pas et, laissant tomber les sachets de thé dans les mugs, sortit ensuite
la bouteille de lait du frigo en la secouant légèrement comme à son habitude
avant de verser le lait avec précaution. Ils savaient l’un et l’autre qu’Angela
se trouvait à leur domicile dans le but d’obtenir des informations qu’elle
pourrait ensuite transmettre aux policiers du poste.
— Je n’ai pas l’impression que nous sachions quoi que ce soit, déclara-t-
il en déposant avec soin les mugs de thé devant Angela et Harriet. La
constable Shaw ne nous a pas dit grand-chose, ajouta-t-il. Nous ignorons
même quelles sont les personnes qui cherchent Alice.
Toujours un peu hâlé en temps normal, avec des pommettes légèrement
marbrées de rouge au-dessus de sa barbe soigneusement taillée, son visage
était en cet instant pâle comme un linge. Harriet lui était reconnaissante
d’entretenir la conversation, sachant que, si elle ouvrait la bouche, elle
risquait de s’effondrer à nouveau, ce qui ne les avancerait pas beaucoup.
— Eh bien, en ce moment, il y a un grand nombre d’agents qui la
cherchent, dit Angela, alors que Brian tirait une chaise pour s’asseoir auprès
d’elle à table.
— Où la cherchent-ils ? questionna-t-il. Combien avez-vous d’hommes
sur le terrain ?
— Autant que nous pouvons en disposer. Nous traitons la disparition de
votre fille comme une priorité absolue.
— Vous êtes sûre qu’elle sera retrouvée ? demanda-t-il alors d’une voix
qui se brisait.
— Nous la retrouverons, lui assura Angela avec une telle conviction que,
une seconde, Harriet la crut.
— Mais l’autre, vous ne l’avez pas retrouvé, poursuivit Brian. Il reste
toujours introuvable et ça fait des mois.
— Il n’y a aucune raison de penser que les deux cas soient liés.
— Mais c’est une éventualité à envisager, insista Brian. Le gamin a
disparu exactement de la même façon qu’Alice et, donc, bien sûr que les
deux affaires pourraient être liées.
— Mason, intervint Harriet d’une petite voix. Il s’appelle Mason.
Ils s’interrompirent tous les deux pour se tourner vers elle. Exactement
comme s’ils avaient oublié qu’elle était là. Le visage d’Angela se radoucit
et son regard se fixa sur Harriet avec l’espoir qu’elle n’y lise pas de pitié.
Parce que Mason Harbridge n’était plus simplement un enfant quelconque,
mais un garçonnet avec un nom et une mère dévastée dès qu’elle
apparaissait en public. Harriet savait tout de cette affaire, elle avait tout
suivi en détail jusqu’à devenir obsédée par cette histoire à mesure qu’elle se
dévoilait petit à petit. Le fait qu’il ait été enlevé dans un village du Dorset à
l’image du leur rendait sa disparition encore plus proche.
Plus d’une fois, des doigts s’étaient pointés sur les parents, mais Harriet
ne croyait pas qu’ils puissent être impliqués. Elle était de tout cœur avec
eux quand elle voyait la presse envahir leur existence, exposant aux yeux du
monde jusqu’au moindre détail de leur vie de famille. Personne n’aurait
pensé qu’il allait s’écouler sept mois sans qu’on ait la moindre nouvelle du
petit Mason.
— Ainsi que je viens de le dire, il n’y a rien qui relie la disparition
d’Alice à celle de Mason, expliquait Angela. Pour autant que nous sachions
à ce stade, votre fille a quitté la kermesse de son propre gré et elle s’est
perdue.
— Je n’arrive simplement pas à croire que personne n’ait rien vu, s’écria
Brian en secouant la tête, collé au dossier de sa chaise. Il devait y avoir
foule là-bas.
Son regard passa d’Angela à Harriet.
— Je ne comprends pas, répéta-t-il. Je ne comprends toujours pas.
Il se leva et alla jusqu’à l’évier, les mains serrées l’une contre l’autre
devant sa bouche comme pour une prière.
— Mon Dieu, je veux dire, pourquoi, Harriet ?
— Pourquoi quoi ? demanda-t-elle, même si elle savait déjà ce qu’il
cherchait à savoir.
— Tu sais parfaitement ce que je veux dire, répondit-il en se tournant
vers elle. Pour quelle raison Alice se trouvait-elle avec Charlotte ? Pourquoi
n’était-elle pas avec toi ? Où étais-tu ?
Harriet se mordit la lèvre, elle sentait le regard d’Angela posé sur elle.
— Je suivais un cours, dit-elle.
— Un cours ? Qu’est-ce que tu entends par cours ?
Il écarta les mains et les posa sur le plan de travail comme pour tenter de
se stabiliser.
— Harriet, reprit-il, de quel cours parles-tu ?
— Un cours de comptabilité, finit-elle par répondre.
Il ouvrit de grands yeux, le corps figé, jusqu’à ce que ses lèvres se
mettent à remuer sans prononcer un mot. Lorsqu’il parla, sa voix était
douce.
— J’ignorais tout d’un cours de comptabilité. Tu ne m’en avais jamais
rien dit.
— Si, rétorqua lentement Harriet sans le quitter du regard. Je t’en ai parlé
la semaine dernière.
Brian fronça les sourcils et vint se rasseoir. Elle sentait bien que tout se
brouillait dans la tête de son mari, mais elle voulait aussi lui rappeler que
tout cela n’avait aucune importance.
— Non, ma chérie, dit-il en lui tendant ses mains ouvertes, paumes vers
le haut. Non, je suis sûr que tu ne m’en as rien dit.
Harriet posa les mains au creux des siennes avant que ses doigts ne les
enveloppent.
— Mais ce n’est pas vraiment la question pour le moment, tu ne penses
pas ? poursuivit-il. Il faut retrouver Alice, c’est tout ce qui importe. Et je
veux aller là-bas, annonça-t-il en se tournant vers Angela, je veux participer
aux recherches. Je me sens inutile ici.
— Je comprends bien votre besoin d’être sur le terrain, mais,
honnêtement, en cet instant, c’est encore ici que vous êtes le mieux. Donc,
Harriet, parlez-moi de Charlotte. Vous lui laissez souvent Alice ?
— Non, répondit Harriet. C’était la première fois.
Elle sentit que ses mains étaient chaudes et collantes, et elle les dégagea
des doigts de Brian pour les passer sur le devant de sa jupe.
— Donc, à qui la laissiez-vous habituellement ?
— Je n’ai jamais laissé Alice à personne.
— Jamais ? Alors qu’elle a quatre ans ? dit Angela, un peu surprise – une
réaction à laquelle Harriet était habituée.
— Harriet n’a pas besoin de confier Alice à qui que ce soit, intervint
Brian. C’est une mère à plein temps.
Il eut droit à un regard interrogateur d’Angela, mais elle ne fit aucun
commentaire. Harriet présuma que si Angela avait elle-même des enfants,
elle devait les faire garder fréquemment, en particulier avec un boulot aussi
prenant.
— Mais aujourd’hui, vous avez eu besoin de quelqu’un pour s’occuper
d’elle ? lui demanda Angela. Charlotte a-t-elle été votre premier choix ?
— Oui, répondit Harriet, sans préciser que son amie était en fait son seul
et unique choix.
— Donc, est-ce qu’Alice est heureuse en compagnie de Charlotte ? Est-
ce qu’elle la connaît bien ?
— Elle la connaît depuis qu’elle est née, dit Harriet. J’avais rencontré
Charlotte avant ma grossesse.
— Et Brian, dit Angela en se tournant face à lui. Vous étiez à la pêche
aujourd’hui ? Où allez-vous ?
— À Chesil Beach, répondit-il. Mais pourquoi avez-vous besoin de
savoir tout ça ? Je ne suis quand même pas suspect ?
— Non, vous ne l’êtes pas. Il est simplement crucial que nous
construisions le portrait le plus fidèle possible de tous les proches d’Alice.
Mais Chesil Beach est un endroit magnifique, mon père y allait très
souvent. Il disait toujours qu’il n’y a rien de meilleur que de s’asseoir sur la
plage avec une bouteille de bière et une canne à pêche. Vous y allez seul ?
— Oui. Et je ne bois pas.
— Mon père pêchait aussi en barque. Il existe un endroit parfait juste au-
delà…
— Je ne sors jamais en barque. Je ne quitte pas la rive. Mais si vous avez
besoin d’un nom pour vérifier que j’étais bien là-bas, vous pouvez
demander à Ken Harris, dit Brian. Il est sorti en bateau aujourd’hui, il a dû
me voir.
Son mari ne lui avait encore jamais parlé d’un ami qui aurait pêché avec
lui. Elle avait toujours supposé qu’il faisait ça en solitaire.
— Merci, Brian, fit Angela avec un sourire. J’aimerais également que
vous me donniez quelques détails sur ce cours si ce n’est trop vous
demander, Harriet.
Harriet hocha la tête et se leva pour aller chercher les papiers
d’inscription dans son sac.
— Et si cela ne vous dérange pas, je voudrais aussi que vous me donniez
la brosse à dents d’Alice, demanda Angela en prenant quelques notes sur
son calepin.
— Quoi ? s’écria Harriet.
Elle se figea sur place avant de se tourner vers Angela.
— Sa brosse à dents. C’est simplement une procédure standard afin de
disposer d’un de ses objets personnels.
— Oh, Seigneur, lâcha Brian.
Il pressa les paumes de ses mains sur la table en repoussant sa chaise qui
crissa sur le sol.
— C’est déjà ce que vous envisagez ?
Harriet sortit de la pièce, monta l’escalier et gagna la salle de bains, là où
ne lui parviendraient plus la voix de Brian et ses questions incessantes. Ses
mains tremblaient quand elle empoigna le lavabo. Elle savait que la police
voulait la brosse à dents d’Alice pour une recherche ADN. Ce qui
impliquait que ces gens pensaient déjà au pire – ils allaient retrouver un
cadavre au lieu de sa fille bien vivante.
Quand elle tendit la main pour s’en saisir, la brosse à dents d’Alice à
l’effigie d’une princesse Disney lui glissa entre les doigts et dégringola dans
le lavabo.
Abandonnées à elles-mêmes, les deux brosses restantes détonnaient dans
le pot. Celle de Brian, immaculée, et la sienne dont les poils partaient en
tous sens. Elle attrapa celle d’Alice et la remit à sa place. Angela aurait droit
à une brosse toute neuve, toujours intacte et rangée dans le tiroir. Quand elle
ouvrit celui-ci, elle en vit deux sous étui et passa les doigts sur le plastique
dur.
— Mais qu’est-ce que tu fais ?
Harriet releva les yeux et vit deux visages dans le miroir. Le sien, qui
dégoulinait d’un flot de larmes sans même qu’elle ait remarqué ses pleurs, à
côté du reflet de Brian apparu au-dessus de son épaule. Il la fit pivoter face
à lui et essuya ses larmes de ses pouces en laissant sur ses joues une traînée
humide.
— Ils ont besoin de cette brosse à dents, Harriet.
Il la ressortit du pot et descendit la remettre à Angela.
Harriet fixa l’emplacement qu’il laissait vide et se demanda comment son
mari pouvait se comporter avec autant de désinvolture à pareil moment.
D’abord, cette façon de choisir sans réfléchir une photo qui devait
probablement être la première sur laquelle il était tombé, et maintenant le
fait d’accepter sans rechigner de remettre la brosse à dents de son enfant à
la police. Mais il possédait ce talent de toujours conserver son calme et son
sang-froid. Il se contentait simplement de faire ce qui était nécessaire pour
aider la police à retrouver leur fille, quitte à laisser Harriet seule, occupée à
se rejouer le film d’Alice en train de se brosser les dents ce même matin.
— Fini, maman, lui avait-elle annoncé en ouvrant grand la bouche pour
qu’elle vérifie.
— Magnifique, l’avait complimentée Harriet. La petite souris sera
heureuse de voir combien tes dents brillent.
Une nouvelle vague de larmes laissa Harriet agrippée au lavabo, comme
si c’était la seule chose qui la tenait encore debout et entière, jusqu’au
retour de Brian dans la salle de bains. Il lui détacha les mains et la ramena
dans la cuisine où Angela attendait patiemment.
— Je tiens à comprendre ce qu’elle faisait quand notre fille a disparu,
exigea-t-il de savoir en conduisant Harriet jusqu’à sa chaise avant de
s’asseoir à côté d’elle. Je veux qu’on m’explique ce que pouvait bien
fabriquer Charlotte parce que je suis au moins sûr d’une chose : elle ne
surveillait certainement pas Alice.
— Il est normal que vous ayez des questions plein la tête, dit
Angela. Mais je ne peux y répondre toute seule. Pas à toutes, Brian.
— Où était-elle passée ? Elle ne pouvait pas se trouver près de la
structure gonflable, sinon elle aurait vu où Alice était allée.
— Je crois qu’elle attendait dans une tente juste à côté avec sa fille
cadette, dit Angela.
— Elle ne regardait donc pas, poursuivit Brian. Elle ne surveillait pas ma
fille, comme je l’ai dit. Elle était probablement au téléphone. On voit ça tout
le temps – les mères qui ignorent leur progéniture, parce qu’elles sont
absorbées par autre chose. La moitié du temps, elles n’ont pas la moindre
idée de l’endroit où se trouvent leurs enfants. C’est pour cette raison que je
ne comprends pas, Harriet. Je ne comprends pas pourquoi tu lui as demandé
de garder Alice. Tu dis toujours qu’elle ne pense qu’à elle et laisse ses
enfants livrés à eux-mêmes comme de petits sauvages.
— Non, protesta Harriet, complètement outrée. Je n’ai jamais dit ça.
— Je suis sûr que si.
— Ce n’est pas vrai.
Les enfants de Charlotte n’étaient pas de « petits sauvages », ils étaient
toniques, pleins de vie et d’énergie. « Sauvage » était un mot qu’elle
n’utiliserait jamais.
— Tu m’as confié un jour que tu n’avais pas assez confiance en elle pour
lui laisser Alice, lui dit-il d’un ton chargé de sous-entendus. Qu’elle n’avait
pas la tête sur les épaules.
— Non, cria Harriet, le visage empourpré tant elle se sentait gênée.
Jamais je ne t’ai dit une chose pareille.
Elle sentait peser sur elle le regard d’Angela, alors qu’elle tentait de
retrouver dans sa mémoire le moment où elle aurait pu lâcher un
commentaire que Brian avait mal interprété, mais, même si c’était le cas,
elle n’avait certainement jamais pensé ça.
Brian saisit son mug, en but une gorgée et fit la grimace avant de le
reposer sur la table. Son thé devait être froid.
— Jamais je ne me serais attendu à ce que tu laisses Alice à Charlotte, un
point c’est tout, conclut-il.
— Il y a d’autres petits détails que j’ai besoin de connaître, intervint
Angela, et ils vous concernent tous les deux.
Brian acquiesça pour lui signifier de poursuivre.
— Commençons par vos familles respectives. Les grands-parents
d’Alice, ses oncles, ses tantes.
— Ils ne sont pas bien nombreux, répondit Brian. Mon père est décédé il
y a quinze ans et ma mère…
Il s’interrompit et carra les épaules.
— Ma mère nous a quittés quand j’étais petit. Je ne la vois pas. Quant
aux parents de Harriet, ils sont tous deux décédés.
— Des frères et sœurs ?
— Nous n’en avons pas ni l’un ni l’autre, répondit-il.
— Et donc, votre mère, Brian ? demanda Angela. Quand l’avez-vous vue
pour la dernière fois ?
Il haussa les épaules.
— Il y a des années, je ne m’en souviens plus exactement.
Harriet regardait son mari qui s’obstinait à faire si peu de cas de
l’abandon de sa mère. Personnellement, elle se souvenait très bien du jour
où il l’avait vue pour la dernière fois, et lui aussi. Huit ans auparavant. Il
l’avait emmenée pour la lui présenter un mois après le début de leur
relation.
— Sait-elle où vous habitez ou est-elle au courant de l’existence
d’Alice ? Y aurait-il une raison pour qu’elle vienne ici à la recherche de sa
petite-fille ?
— Je doute fort qu’elle sache même qu’elle en a une.
— Vous en doutez ? Pensez-vous qu’elle puisse éventuellement être au
courant ? demanda Angela.
— Elle ne le sait pas, affirma Brian. Cette pensée ne m’a jamais traversé.
Il détourna la tête et Harriet se demanda s’il avait pu informer un jour sa
mère de la naissance d’Alice. S’il l’avait fait, elle pouvait imaginer
l’absence de réaction que cela avait dû susciter.
Angela continua à se renseigner sur d’autres membres de la famille et des
amis proches, mais il était clair que leur cercle de relations intimes était
terriblement restreint. Harriet lui apprit qu’elle ne gardait pas le contact
avec ses anciens collègues, mais voyait certaines des autres mères de façon
très épisodique, uniquement parce que c’étaient des amies de Charlotte. Il
était tristement évident qu’elle n’avait dans sa vie qu’une seule personne
qu’elle voyait régulièrement, et c’était justement celle qui venait de perdre
sa fille.
La vie de Brian ne présentait guère plus d’intérêt. Il quittait la maison à
huit heures tous les matins pour se rendre à la compagnie d’assurances où il
travaillait depuis cinq ans. Il était de retour sans faute à dix-sept heures
trente à la maison. Il ne fréquentait pas les pubs ni ne participait aux soirées
des fêtes de Noël pas plus qu’à d’autres célébrations et ne se tracassait pas
outre mesure du fait de ne pouvoir qualifier aucune de ses relations de
véritable ami.
Tous les samedis, il allait à la pêche. Il partait tôt pour rentrer dans
l’après-midi et, avant aujourd’hui, n’avait jamais parlé nommément de
quelqu’un qu’il pouvait retrouver là-bas.
Un peu plus tard, Angela proposa un appel à témoins qui serait très
certainement organisé le lendemain matin et apparaîtrait sur la plupart des
grandes chaînes d’informations. Ils discutèrent également de l’éventualité
que Harriet et Brian rencontrent Charlotte.
— Je ne peux pas faire ça, souffla Harriet.
La simple pensée de s’asseoir face à Charlotte et de voir son visage
écharpé par la culpabilité qui la dévorait lui faisait le même effet qu’un
coup de poignard dans le ventre.
— Ce n’est pas un problème, lui dit Angela. Vous n’y êtes pas obligée si
vous n’êtes pas prête.
— Tu ne tarderas pas à le regretter, lui reprocha Brian.
Elle ignora son commentaire – elle savait qu’elle ne changerait pas
d’avis.
Mais tandis que ses pensées au sujet de Charlotte et de l’appel au public
tournaient en boucle dans sa tête, c’était l’idée de passer une nuit sans Alice
dans la chambre voisine qui la taraudait profondément. Comment
parviendrait-elle à tenir jusqu’au matin ? Comment allait-elle réussir à
survivre autant de secondes sans la présence d’Alice à proximité ? La vie
sans son bébé, sa petite fille, n’était pas possible à envisager.
Tout ce qu’elle voyait se limitait au visage de son enfant, pâle et effrayé.
— Maman ? Où es-tu… ?
Harriet était prise au piège. À l’intérieur de son propre corps comme à
l’intérieur de leur maison, sans avoir la moindre idée de ce qu’elle devrait
faire pour sa fille. Sa frustration était telle qu’elle lui déchira le corps
comme un coup de tonnerre et l’obligea à se redresser brusquement en
libérant des tréfonds de son être un hurlement guttural de bête.
Brian bondit de son fauteuil et se précipita vers sa femme pour la serrer
dans ses bras. Il la colla tout contre lui et tenta de l’apaiser en lui répétant
que tout allait s’arranger.
— Tout ça, c’est la faute de Charlotte, glissa-t-il à Angela d’une voix
sifflante. Après tout, ce n’est pas le premier enfant qu’elle perd.
[Link]
1. Family Liaison Officer.

[Link]
Charlotte

À sept heures le samedi soir, je reçus un coup de fil de l’inspecteur-chef


Hayes, m’informant que Harriet désirait me voir, en dépit du fait qu’il m’ait
fait part un peu plus tôt de son refus. Quand il me demanda si j’étais prête à
les rencontrer, son mari et elle, à leur domicile, je lui donnai mon accord.
— Bien sûr que je viendrai, répondis-je, alors même que je m’étais passé
et repassé tous les scénarios possibles d’une rencontre avec Harriet pour
aboutir chaque fois à la conclusion que ça ne pouvait pas bien se passer. Il
faut seulement que je trouve quelqu’un pour garder mes enfants.
— Naturellement, dit-il. Je peux vous envoyer un agent.
— Non, c’est inutile, répondis-je. Un policier baby-sitter ne ferait que les
effrayer. Je peux être là dans une demi-heure si ça vous va, ajoutai-je, et je
raccrochai.
J’avais appelé Tom aussitôt rentrée à la maison après la kermesse et je
savais qu’il viendrait dès que j’aurais besoin de lui.

L’inspecteur-chef Hayes et moi nous étions déjà rencontrés cet après-


midi-là. Audrey avait insisté pour que je quitte la kermesse en me disant
qu’elle allait prendre le volant de ma propre voiture pour me reconduire
chez moi avec mes enfants. J’avais tourné la tête et contemplais le monde
extérieur par la vitre en l’entendant passer la marche arrière tout en
marmonnant dans ses dents qu’elle ne réussirait jamais à sortir de ce fichu
parking.
— Je ne devrais pas partir d’ici, lui dis-je. Je devrais continuer à chercher
Alice avec les autres.
Des groupes de parents se rassemblaient spontanément dans le champ,
malgré les requêtes de la police qui leur demandait de ne pas se mêler des
recherches.
— Non, il faut que tu sois auprès de tes enfants, dit-elle. Ils ont besoin de
toi plus que jamais en ce moment et il n’est pas bon qu’ils restent là.
Je savais qu’elle avait raison, mais, en la voyant slalomer entre les
véhicules garés, je me sentis aussi vide que le siège supplémentaire coincé
derrière moi. L’espace entre Molly et Evie était un trou béant qui me
rappelait que je n’avais pas seulement perdu Alice, j’étais maintenant en
train de l’abandonner à son sort.
Nous sortîmes du parking, laissant sur notre droite le terrain de la
kermesse. Visibles à son extrémité opposée, les pointes des palmes
gonflables du Jungle Run ne se balançaient plus. Personne n’aurait accepté
désormais d’y laisser ses enfants, même si l’attraction n’avait pas été
transformée en scène de crime.
— Et il y a déjà suffisamment de monde, poursuivit Audrey. La police ne
veut même pas que le public reste là en spectateur. Regarde un peu cet
endroit, dit-elle dans un murmure. Personne ne veut plus voir ses enfants là-
bas.
Deux autres voitures de police nous croisèrent, leur gyrophare flashant en
silence. Je les regardai se ranger dans mon rétroviseur extérieur.
Hayes était arrivé chez moi à seize heures trente. C’est à ce moment-là
qu’il m’avait appris que Harriet refusait de me voir.
— J’ai essayé de l’appeler, lui dis-je. J’ai essayé dès mon retour, mais
elle avait dû éteindre son portable.
Je saisis mon téléphone et fixai l’écran de veille, une photo de mes
enfants qui me souriaient.
J’avais essayé le numéro de Harriet à de nombreuses reprises, retenant
chaque fois mon souffle jusqu’à ce que j’entende le message de sa boîte
vocale, après quoi je raccrochais, à même de respirer à nouveau.
— Elle doit avoir des tas de questions à me poser, dis-je à l’inspecteur.
Elle doit vouloir entendre de ma bouche ce qui s’est passé. Je sais qu’à sa
place, c’est ce que je voudrais.
À sa place, j’aurais voulu hurler à ma propre figure et marteler ma
poitrine de coups de poing jusqu’à ce que je craque. Exiger une explication,
me supplier de trouver ma fille ou remonter le cours du temps pour changer
ce qui était arrivé.
— Nous sommes tous différents, dit-il.
Je ne pus qu’acquiescer à cette vérité incontestable.
Lorsque Hayes me contacta à nouveau par téléphone à sept heures du
soir, j’étais occupée à dévêtir les filles en leur faisant couler un bain. Je
répondis à son bref coup de fil, coupai l’eau et composai le numéro de Tom
sur mon portable.
— Du neuf ? demanda-t-il.
— Pas encore.
— Oh, Charlotte. Es-tu bien sûre qu’il n’y ait toujours rien que je puisse
faire ?
— Eh bien si, tu peux faire quelque chose. Il faut que j’aille voir Harriet.
Peux-tu venir te charger des enfants ?
— Oui, naturellement. Comment va-t-elle ?
— Je ne lui ai pas encore parlé. Quand peux-tu être là ?
— Je ne sais pas… Disons, une demi-heure ?
— C’est parfait.
— Donc tu n’as eu absolument aucune nouvelle d’Alice ? demanda-t-il à
nouveau.
— Non, rien du tout.
— C’est passé à la télé. Je viens de le voir aux infos.
— Oh, mon Dieu, soupirai-je.
J’avais déjà reçu des appels de deux journalistes, mais, suivant le conseil
que m’avait donné l’inspecteur-chef Hayes, je leur avais répondu que je
n’avais aucun commentaire à faire.
— Je suis désolé, Charlotte… Je ne sais que te dire.
— Ne dis rien. Contente-toi de venir jusqu’ici pour que je puisse aller là-
bas.
Je m’assis au bord du lit et attendis Tom pendant que l’eau du bain
refroidissait dans la pièce voisine. Mon portable s’éclaira à nouveau, encore
un message d’une mère d’élève. « Des nouvelles ? Puis-je vous aider en
quoi que ce soit ? » Je saisis mon téléphone et le balançai derrière moi. Tôt
ou tard, il allait falloir que je réponde à tous les messages que j’avais reçus
depuis mon départ de la kermesse, mais je ne pouvais rien y faire pour
l’instant, je devais d’abord tenir le coup jusqu’à la fin de la soirée. Rideaux
tirés, je restai dans une semi-pénombre en retournant en tous sens une seule
question : que diable allais-je bien pouvoir dire à Harriet ?
Je serais obligée de les regarder tous les deux dans les yeux, son mari et
elle, et leur signifier que je ne savais rien qui aurait pu apaiser leurs
angoisses. Pas d’explications, pas d’excuses. Pas même une suggestion
susceptible de les soulager. Ils allaient me demander ce qui était arrivé à
Alice et je devrais avouer que je n’en avais pas la moindre idée.
Elle était partie en courant vers l’arrière du Jungle Run en compagnie de
Molly.
Et ensuite ? me demanderaient-ils.
Je ne sais pas. Je ne sais tout bonnement pas ce qui est arrivé à votre fille.
Molly et Jack m’avaient dit qu’ils avaient ôté leurs chaussures derrière le
Jungle Run, mais ils étaient tellement excités qu’aucun des deux ne s’était
arrêté pour aider Alice. Ils étaient montés sans l’attendre et n’avaient pas
remarqué si elle les avait suivis.
— Tu as dix ans, Jack, m’étais-je écriée un peu plus tôt. Pourquoi ne t’es-
tu pas assuré que les filles avaient bien grimpé sans problème comme je te
l’avais demandé ?
Il m’avait regardée sans mot dire, le visage maussade. Je savais que je ne
pouvais espérer que mon fils se préoccupe d’autres enfants. Alors, pourquoi
avais-je supposé qu’il le ferait à ce moment-là ? Il avait un cœur en or, mais
c’était le dernier gamin au monde à qui confier la moindre responsabilité.
— Molly ? avais-je dit en me tournant alors vers ma fille. Alice courait
derrière toi. Pourquoi ne l’as-tu pas aidée à monter ? Qu’as-tu fait – tu as
essayé de rattraper Jack en oubliant qu’elle était là ?
Je savais que je ne devais pas transférer ma culpabilité sur eux, mais,
presque malgré moi, les mots sortaient de ma bouche.
Les yeux de Molly s’étaient emplis de larmes.
— Je suis désolée, maman, avait-elle répondu en pleurs.
Je l’avais tirée tout contre moi pour lui dire que, non, c’était moi qui étais
désolée. Ce n’était pas sa faute.
— Je ne dis pas que tu as fait quelque chose de mal, lui avais-je expliqué,
même si, bien sûr, je l’avais sous-entendu.
Il n’y avait qu’une seule personne responsable de tout ça. Une femme qui
s’était plongée dans ses textos et dans Facebook en se contentant de jeter un
coup d’œil distrait de temps à autre – mais pas assez souvent – pour
surveiller Alice. Je savais au fond de moi que je ne l’avais pas vue
descendre le toboggan. Depuis l’ombre de ma tente, je n’avais remarqué
que mes deux enfants. Ce qui impliquait, comme l’avait dit le constable
Fielding, qu’en toute logique Alice n’était jamais entrée dans le Jungle Run.

Dès l’arrivée de Tom, j’embrassai mes enfants en leur souhaitant une


bonne nuit et leur dis que je les verrais le lendemain matin. Puis j’essayai de
quitter la maison pour ne pas entamer une conversation, mais je n’avais pas
encore atteint la porte d’entrée que Tom m’arrêtait.
— Est-ce que ça va ? me demanda-t-il.
Je fis non de la tête, pressant mes ongles dans mes paumes pour
m’empêcher de fondre en larmes.
— Bien sûr que non, mais je ne tiens pas à en parler maintenant.
— Ça fait les grands titres aux infos, dit Tom mal à l’aise en se frottant
une main contre l’autre. Il fallait s’y attendre, je suppose.
— Oui, tout à fait. Une telle information… lançai-je avant de
m’interrompre aussi vite. Il faut vraiment que j’y aille, Tom.
En le voyant hocher la tête, je compris qu’il avait autre chose à ajouter,
mais je ne tenais pas à lui en donner l’occasion et ouvris la porte d’entrée.
— Je viens de voir Chris Lawson en remontant l’allée, annonça-t-il. Il
m’a appris qu’ils avaient annulé leur soirée.
— Ça m’est complètement égal qu’ils la fassent ou pas.
— Non, je comprends, c’était juste pour que tu le saches. Ce sont
toujours tes voisins et amis. Ils veulent t’apporter leur soutien.
Quand je m’engageai dans le jardin de devant, il avança à son tour d’un
pas.
— Où veux-tu en venir, Tom ?
Je le connaissais suffisamment pour savoir qu’il n’avait pas encore vidé
tout son sac.
— J’ai juste…
Il s’arrêta et passa une main dans ses cheveux en les remontant en touffes
désordonnées sur le sommet de son crâne.
— Chris m’a parlé de commentaires qu’il avait pu lire sur Internet, voilà
tout. Je ne tiens pas à ce que tu tombes dessus sans être prévenue.
— Quel genre de commentaires ?
— Des jugements de gens stupides qui n’ont rien de mieux à faire, c’est
tout. Ils ne viennent pas de tes amies. Ni de personne qui te connaisse,
Charl.
— Quel genre de commentaires ? demandai-je à nouveau en sentant ma
gorge se nouer.
— Juste… (Il soupira, l’air piteux.) Que faisais-tu quand elle a disparu ?
Comment se fait-il que tes propres gamins soient OK ?
Je reculai d’un pas, comme s’il venait de me gifler.
— Oh, Charlotte, s’excusa-t-il en me prenant par les bras.
— Je ne peux pas m’occuper de ça maintenant, criai-je en m’arrachant à
sa prise pour me mettre hors de sa portée.
— Je suis désolé.
Il me regarda bouche bée comme s’il s’inquiétait pour moi ou comme si
je l’avais blessé.
— Je n’aurais jamais dû t’en parler.
— Oui, mais c’est un peu tard maintenant, tu ne crois pas ? rétorquai-je
sèchement en partant au pas de course vers ma voiture avant qu’il ne puisse
ajouter un mot.
J’étais rarement entrée dans la maison de Harriet, parce qu’elle préférait
toujours venir chez moi. Elle s’asseyait généralement devant l’îlot central
de la cuisine et passait délicatement les mains sur le plan de travail en chêne
comme s’il s’agissait d’un bois des plus précieux.
— Harriet, inutile de te faire de la bile !
J’avais un jour éclaté de rire en la voyant reposer son mug de café avec
soin, vérifiant qu’il n’avait pas laissé un rond humide, parce que je ne lui
avais pas donné de dessous de verre.
— La force de l’habitude, avait-elle murmuré en souriant d’un air
penaud.
— Oui, ben, les taches, je m’en fiche, lui avais-je lancé. Les gamins en
font des tas.
Il n’empêche qu’elle avait continué à passer la main sur le chêne en me
disant tout ce qu’elle aimait chez moi alors qu’en mon for intérieur, je la
suppliais d’arrêter.
Par contraste, la maison de Harriet était petite et toujours plongée dans
une pénombre difficilement supportable. Lors de ma première visite, elle
s’était excusée du manque de luminosité en se dépêchant de me conduire
dans la cuisine qui donnait sur l’arrière.
— Ne sois pas bête, lui avais-je déclaré, c’est adorable. Je n’arrive pas à
croire que tu aies refait toutes les peintures toi-même.
— Tu sais, il n’y a pas grand-chose à peindre, en fait. La maison n’est pas
bien grande. Rien à voir avec ta belle demeure.
La fois suivante, elle était venue chez moi où je m’étais surprise à lui
faire remarquer les traces de coups sur les plinthes, la table qui avait besoin
d’être réparée et la fissure qui courait le long du plafond du salon.
En inventant au passage des détails supplémentaires. Quelques remarques
anodines destinées à lui démontrer que la vie parfaite qu’elle m’attribuait
n’était pas vraiment aussi parfaite que ça. Je me plaignis du fait que Tom
travaillait toujours trop et que je ne le voyais jamais, de mon boulot que je
haïssais certains jours en regrettant de ne pas pouvoir le quitter. Je lui dis
qu’elle avait une chance extraordinaire que Brian, son mari, soit chaque
jour de retour chez lui à dix-sept heures trente, de sorte qu’ils pouvaient
partager le thé en famille.
Je ne lui mentais pas en lui expliquant que chez nous, le dîner n’était pas
un moment agréable. Aucun des enfants n’aimait les mêmes choses et, la
plupart du temps, je finissais par leur servir à tous des bâtonnets de poisson
ou de la pizza parce que c’étaient les seuls repas dont ils ne se plaignaient
jamais. Mais j’omis de lui préciser que, parfois, la présence de Tom ne
faisait qu’alourdir l’atmosphère des repas et qu’il m’était plus facile de les
gérer toute seule. Je ne lui dis pas non plus que l’idée de le voir pousser la
porte d’entrée à dix-sept heures trente était l’idée que je me faisais de
l’enfer.
Mais Harriet me parut un peu apaisée quand elle me confia :
— Oui, c’est vrai, j’ai beaucoup de chance que Brian ne travaille jamais
tard.
Je quittai la route principale en direction de son quartier aux habitations
compactes.
— Entassées serait plus juste, disait Tom.
Même à cette heure de la soirée, la rue de Harriet était pleine de voitures
et je fus contrainte de dépasser leur maison pour dénicher une place serrée
entre deux bateaux.
Comme une poignée de journalistes faisaient le pied de grue devant le
jardin de Harriet, on m’avait donné le numéro de l’agent de liaison que je
devais appeler dès mon arrivée et c’est elle qui viendrait m’ouvrir. Je me
retournai vers la maison aux fenêtres obscurcies par les doubles rideaux
fermés et, à la pensée de les savoir assis à l’intérieur, plongés dans un
désespoir dont j’étais la cause première, j’eus aussitôt envie de redémarrer
et de faire demi-tour. Mais je ne pouvais me le permettre. Ravalant la boule
qui s’était logée dans ma gorge, je pianotai le numéro et annonçai à la
femme qui répondit, Angela, que j’étais là.

Une forte odeur de renfermé chargé d’angoisse imprégnait le salon. Entre


les murs de la petite pièce carrée, dès mon entrée, le manque d’air ne
m’aida en rien à prévenir le frisson qui me parcourut l’échine. « Quelqu’un
aura marché sur ta tombe », aurait dit Tom.
Angela, leur agent de liaison des familles, me dirigea vers le seul siège
resté vide, un fauteuil en coin qui faisait face au canapé sur lequel Harriet et
Brian étaient collés l’un contre l’autre. En mari protecteur, Brian
enveloppait sur ses genoux la main de sa femme au creux des siennes, mais
ses doigts ne restaient pas en place, ils la pressaient puis ils s’écartaient et
se resserraient, à l’image d’un enfant inquiet.
Je traversai le salon d’un pas peu assuré et me perchai maladroitement
sur mon siège, sous le regard de Brian qui ne me lâchait pas une seconde.
Son corps s’incurvait autour de celui de Harriet comme une muraille
défensive destinée à la protéger de moi. À l’intérieur de cette niche, Harriet
ne bougeait pas, aussi immobile qu’une morte. Ses yeux vitreux regardaient
fixement par la fenêtre sans jamais s’aventurer dans ma direction.
Le silence était aussi glacé que l’atmosphère jusqu’à ce qu’Angela le
rompe.
— Puis-je vous offrir une tasse de thé, madame Reynolds ? me demanda-
t-elle.
Je secouai la tête.
— Non, je vous remercie.
Ma voix n’était plus qu’un murmure et je me faisais un point d’honneur à
fixer Harriet sans m’attarder sur Brian, mais elle gardait les yeux rivés sur
la fenêtre.
— Il serait peut-être utile que vous racontiez à Harriet et Brian ce qui est
arrivé, dit-elle à mi-voix. Ce qui se passait alentour, quand Alice est partie
vers le Jungle Run.
J’acquiesçai. Je sentis Harriet et Brian se crisper et mes propres muscles
étaient douloureux, mon dos voûté dans le fauteuil inconfortable, incapable
que j’étais de savoir par quoi commencer.
— Je… euh…
Je m’interrompis et déglutis bruyamment avant d’avaler une longue
goulée d’air qui siffla au passage entre mes dents serrées.
— Je suis désolée, me lançai-je. Je sais que rien de ce que je pourrais dire
n’aura de sens…
Je m’arrêtai à nouveau. Les yeux de Brian continuaient à me transpercer
comme s’il pouvait voir au travers de ma peau, mais Harriet refusait
obstinément de m’accorder le moindre regard.
Le rebord de ma jupe, coincé sous mes cuisses, était trempé de sueur.
Quand je voulus changer de position, la moiteur de ma peau fit couiner le
cuir du fauteuil, mais cet embarras supplémentaire ne risquait pas de se voir
sur mon visage déjà empourpré.
— Je suis désolée, repris-je.
— Être désolée ne nous rendra pas notre fille, m’interrompit d’une voix
calme Brian, très maître de lui. Et donc, nous ne voulons pas entendre vos
excuses. Tout ce que nous voulons, c’est savoir ce qui est arrivé
aujourd’hui. Comment vous avez perdu Alice.
Ses doigts continuaient à se déplier avant de se verrouiller de nouveau sur
la main de Harriet qui prit une profonde inspiration.
Lorsque Brian se pencha en avant, déplaçant son poids vers le bord du
canapé, je distinguai plus clairement ses yeux et leur contour marqué de
ridules rouges. Peut-être avait-il pleuré, mais, en cet instant, elles
changeaient ses traits en masque de colère.
— Que s’est-il passé ? gronda-t-il. Parce que nous avons besoin de savoir
comment vous avez perdu notre fille.
Je sentis mon souffle vaciller dans ma poitrine.
— Je suis tellement désolée, Brian, je ne sais pas ce qui s’est passé.
— Vous ne savez pas ?
Il lâcha un petit rire, qu’il ponctua d’un geste de la main si soudain qu’il
fit sursauter Harriet. Il changea aussitôt de position, enveloppant sa femme
de ses bras pour la serrer plus fort et, malgré toute la détresse que je sentais
en lui, je souhaitais qu’il s’écarte d’elle pour que je puisse voir mon amie.
— J’ai mal choisi mes mots, répondis-je. C’est juste que tout est arrivé si
vite. En une fraction de seconde. Alice est partie derrière le parcours
gonflable en compagnie de Molly et de Jack, mais ensuite, elle n’en est
pas…
Les mots se nouèrent dans ma gorge, m’obligeant à reprendre une grande
bouffée d’air.
— Elle n’en est pas redescendue. Et dès que je m’en suis aperçue, je me
suis lancée à sa recherche. Les enfants sont venus avec moi, mais – je
secouai la tête – elle n’était plus là.
Sachant que j’avais répondu d’une voix trop stridente, je guettais la
réaction de Brian, alors que résonnaient encore mes excuses maladroites
dans l’air du salon.
Mais ce fut Harriet qui intervint, sa voix faisant irruption dans la pièce
comme si elle n’y avait pas sa place.
— Elle avait disparu depuis combien de temps quand tu as remarqué son
absence ? me demanda-t-elle sans quitter une seconde la fenêtre des yeux.
Sa question ne me surprit pas. Je m’y attendais.
— Je crois qu’il s’est peut-être écoulé cinq minutes, dis-je d’une petite
voix en voulant à toute force qu’elle se tourne vers moi par-dessus l’épaule
de son mari.
Je m’avançai de quelques centimètres sur mon siège et le cuir du fauteuil
couina à nouveau de façon déplaisante. Ma main tressaillit comme si elle
cherchait à se tendre vers elle, mais, presque instinctivement, Harriet se
recula au plus profond du canapé où elle finit par tourner la tête et croiser
mon regard.
— Cinq minutes, ça ne me paraît pas très long, dit-elle. Elle n’a pas pu
aller bien loin en cinq minutes.
— Je… ben, c’était peut-être un peu plus. Je ne peux pas te donner la
durée exacte, mais ça n’a pas été très long, vraiment, je te promets.
Harriet se détourna à nouveau et se remit à fixer sa fenêtre.
— J’ignore où elle a pu aller, je suis tellement désolée, repris-je. Nous
avons cherché partout et…
— Et à quoi précisément étiez-vous occupée ?
Au contraire de la voix douce de Harriet, celle de Brian était d’une
puissance féroce.
— Quand elle a disparu, qu’étiez-vous réellement en train de faire qui
puisse expliquer que vous ne surveilliez pas ma fille ?
— J’attendais les enfants devant la tente.
— Ce que je veux savoir, c’est ce que vous faisiez, insista-t-il. Parce que
ce n’est pas là que vous auriez dû vous trouver.
— J’étais avec Evie, dis-je. J’attendais, c’est tout.
— Aviez-vous le nez dans votre portable ? aboya-t-il. Vous êtes-vous
laissé distraire ?
— Je… euh… eh bien, j’ai consulté mon portable, mais juste un moment.
Je continuais à surveiller les enfants et…
Je m’arrêtai. Bien sûr que je n’avais pas gardé les enfants à l’œil, sinon
rien de tout ça ne serait arrivé et nous n’en serions pas là. Alice serait en
train de dormir dans son lit à l’étage.
— Mais vous ne l’aviez pas dans votre champ de vision, n’est-ce pas ?
Je ressentis les paroles de Brian comme s’il me les avait hurlées à la
figure, alors que ce n’était pas le cas. Elles étaient chargées de tension mais
énoncées calmement, sifflant entre ses dents serrées. Il s’était avancé si près
du bord du canapé qu’il semblait presque suspendu dans le vide. Son visage
était désormais à quelques centimètres du mien et, malgré mon envie de
reculer, j’étais incapable de bouger.
— Et vous n’avez rien vu, dit-il.
Une nouvelle fois, je ne pus que secouer la tête, les yeux baignés de
larmes qu’il remarqua immédiatement quand elles se mirent à couler sur
mes joues avant que je ne les essuie grossièrement du dos de la main. Il
donna l’impression de vouloir dire quelque chose quand la voix de Harriet
s’adressa timidement à moi dans son dos.
— Comment était-elle ? me demanda-t-elle.
Brian inspira une grande goulée d’air par ses narines dilatées.
— Pardon ? dis-je en me penchant sur le côté pour la voir derrière son
mari.
— Comment était Alice ? Elle était heureuse ?
— Oui. Elle était parfaitement heureuse, répondis-je.
J’essayai timidement de sourire. Je savais que Brian avait toutes les
raisons d’être là, mais je souhaitais plus que tout pouvoir prendre la main de
sa femme et ne plus m’adresser qu’à elle seule. Rien qu’elle et moi.
— Qu’est-ce qu’elle a mangé ? voulut-elle savoir.
Brian se retourna pour la regarder.
— Qu’est-ce qu’elle a mangé ? répéta-t-il.
— Oui, fit-elle d’une petite voix en relevant les yeux pour croiser ceux de
son mari. Je veux savoir ce qu’Alice a pu manger à la kermesse avant de…
Elle n’alla pas plus loin.
— Un peu de barbe à papa, répondis-je à mi-voix.
Les larmes continuaient à couler sur mes joues, mais je cessai de vouloir
les essuyer en me souvenant d’Alice et de sa façon si délicate de picorer
dans la boule de barbe.
— Oh ! fit Harriet en portant une main devant sa bouche. Elle n’a encore
jamais mangé de barbe à papa.
Je sentis mon cœur sombrer en la voyant ouvrir de grands yeux mouillés.
Je voulais lui dire qu’Alice y avait pris du plaisir, j’étais sûre qu’elle
voudrait le savoir, mais Brian avait déjà repris la parole.
— Vous voulez dire que vous n’aviez pas pris le temps de lui préparer un
déjeuner ? rétorqua-t-il brutalement.
Mais il n’alla pas plus loin, interrompu par une longue plainte à donner le
frisson, si chargée de douleur qu’elle emplit la pièce de souffrance.
Harriet s’affaissa vers l’avant, les mains plaquées de chaque côté de sa
tête.
— Je ne peux plus supporter ça. Va-t’en, Charlotte, hurla-t-elle. Il faut
que tu partes. S’il te plaît, sors de cette maison, c’est tout.
Brian agrippa aussitôt sa femme qui se balançait d’avant en arrière et la
prit dans ses bras, en lui murmurant des mots que je n’entendis pas.
— Pars d’ici, Charlotte, je t’en prie, c’est tout ce que je te demande, fit-
elle en sanglotant.
Je me levai, les jambes en coton. Moi non plus je ne pouvais plus
supporter ça.
Dans l’embrasure de la porte, Angela me tendit la main en s’écartant de
côté. Je me rapprochai d’elle comme une automate.
— Je suis tellement désolée, murmurai-je à son intention, les larmes
dégoulinant en cascade sur mes joues.
— Ne venez plus me répéter que vous êtes désolée, me lança Brian par-
dessus la tête de sa femme, ses joues marbrées de plaques rouges. Vous
pouvez aller rejoindre vos enfants, eux, vous avez réussi à les ramener sains
et saufs à la maison.
— Je crois qu’il vaudrait mieux que vous partiez, me dit Angela en me
prenant la main pour me conduire dans l’entrée.
— Je vais faire tout mon possible, dis-je en pleurant. Je ferais tout ce
qu’il faut, n’importe quoi, pour récupérer Alice. Vous pouvez leur dire ça ?
Je suis prête à faire n’importe quoi.
[Link]
MAINTENANT

— Et après cette soirée-là, Harriet ne vous a plus donné signe de vie ? me


demande l’inspectrice Rawlings. Depuis le soir où vous êtes allée chez
eux ?
— C’est exact.
— Pas avant ce matin, donc, dit-elle. Soit treize jours plus tard.
— C’est bien ça, je lui confirme, la poitrine serrée. Pas avant qu’elle ne
m’appelle aujourd’hui.
Je sens le plancher qui commence à mollir sous mes pieds et l’air devient
plus lourd. Je m’attends à ce qu’elle me pose d’autres questions sur ce coup
de téléphone, mais elle n’en fait rien et je me rends compte qu’il est inutile
de vouloir deviner ses intentions.
— Vous avez déclaré que vous auriez aimé bavarder avec Harriet en tête
à tête. Pourquoi avoir dit ça ?
Je change de position sur ma chaise en plastique dur.
— Je crois que la raison était toute simple. C’est Harriet qui est mon
amie et je ne connaissais pas Brian. Je voulais parler à Harriet et…
Je m’interromps brusquement et m’affale sur mon siège en levant les
yeux vers l’horloge. Ses chiffres rouge écarlate se brouillent devant moi.
— Je voulais juste avoir la possibilité de lui dire, à elle et à personne
d’autre, à quel point je me sentais terriblement mal, finis-je par reconnaître.
J’espérais que, si je pouvais lui parler en tête à tête comme nous en avions
l’habitude, je parviendrais à lui faire comprendre que je n’avais rien fait de
mal, contrairement à ce que laissait sous-entendre Brian. Oui, je les avais
laissés sortir de mon champ de vision et je regrettais plus que tout d’avoir
fait une chose pareille, mais j’étais toujours là, pourtant, à quelques mètres
des enfants, et Alice s’est tout bonnement évanouie dans la nature. Je
voulais que Harriet comprenne que je veillais sur sa petite comme je l’avais
promis, sauf que – les larmes me piquaient les yeux – je savais en même
temps que ce n’était pas le cas.
L’inspectrice Rawlings me regarde, l’air de ne plus rien comprendre.
— Si j’avais réellement veillé sur elle comme il se devait, elle n’aurait
pas disparu. Mais je savais également que je n’avais pas fait autre chose que
ce que n’importe quel parent aurait fait. Et pourtant, personne n’a vu la
situation de cette façon. On rejetait déjà la faute sur moi. Les gens disaient
que j’étais irresponsable.
Je m’essuie les yeux du dos de la main.
— Qui vous accusait ? me demande Rawlings.
Elle sort vivement un mouchoir en papier d’une boîte avant de me le
passer par-dessus la table. Je le lui prends et me tamponne les yeux, puis le
garde bien serré dans ma paume.
— Des amies. Des inconnues. Tout le monde prend le train en marche,
pas vrai ? Ces gens se donnent le droit de faire des commentaires sur la
mère que je suis, même s’ils n’avaient jamais entendu parler de moi
auparavant.
— Le pouvoir d’Internet, déclare Rawlings.
— Ce sont les réactions des personnes que je croyais être mes amies qui
me font le plus mal. Au cours des jours qui ont suivi la kermesse, leur
silence est devenu assourdissant.
— Et la réaction de Harriet elle aussi a dû être difficile à encaisser ?
demande l’inspectrice, changeant brutalement de sujet comme si je n’avais
pas le droit de m’apitoyer sur moi-même. Son silence a dû vous laisser dans
l’expectative, à vous demander ce qu’elle pouvait penser ?
— C’est exact. Je voulais qu’elle me hurle dessus, je voulais qu’elle me
dise combien elle me haïssait, mais non, elle n’a rien fait, ce qui a rendu la
situation bien pire. Harriet a refusé de me revoir.
Je regarde Rawlings droit dans les yeux.
— Et ça, c’était autrement plus difficile, je dois le reconnaître. Je l’avais
vue s’effondrer dans ce salon et rien de ce que j’aurais pu faire n’aurait
arrangé les choses.
Les larmes coulent maintenant sur ma figure et, à mesure que je les
essuie, d’autres prennent le relais.
— Mais Brian, lui, s’est montré plus direct ? dit-elle. Est-ce la réaction
que vous attendiez de sa part ?
— Je ne savais pas à quoi m’attendre. Je ne l’avais pas rencontré très
souvent et moins encore au cours de ces dernières années.
J’avais toujours soupçonné Harriet de s’être mis en tête qu’elle ne
pouvait pas venir accompagnée de Brian après ma séparation d’avec Tom,
bien que j’aie essayé de la convaincre qu’il serait le bienvenu.
— Donc, en dépit du fait que vous soyez devenues des amies aussi
intimes, Harriet et vous, vous n’avez jamais eu l’occasion de connaître son
mari ? me demande l’inspectrice Rawlings en se penchant en avant dans son
fauteuil.
Ses yeux restent d’une fixité troublante quand ils se posent sur moi.
— Non. Notre amitié ne le concernait pas, de même que mon ex-mari
lorsque nous étions encore ensemble.
— C’est inhabituel, dit-elle, sans cesser de me regarder bien en face, les
mains posées bien à plat sur le bureau devant elle. Vous ne croyez pas ?
J’ouvre la bouche, prête à répondre que non, au lieu de quoi je lui
demande :
— Pouvons-nous faire une pause maintenant s’il vous plaît ? J’aimerais
aller aux toilettes.
— Bien sûr.
Elle repousse son fauteuil et indique la porte de la main.
— Et servez-vous aussi un thé ou un café, ajoute-t-elle.
L’espace d’un instant, je lui suis reconnaissante de sa gentillesse, mais
c’est en sortant de la pièce que je comprends ce qu’elle vient de me
signifier : il reste encore tant de choses de moi qu’elle désire connaître.
[Link]
AVANT
Harriet

Cette première nuit, Harriet ne ferma pas l’œil ou, si elle réussit à
s’endormir, ce ne fut que quelques minutes, avant de se réveiller trempée de
sueur et la tête pleine d’images dérangeantes qu’elle ne parvenait pas à
chasser.
Elle avait passé les interminables heures de ténèbres simplement allongée
sur son dessus-de-lit à fixer le plafond sans cesser une seconde de penser à
la chambre vide d’Alice à côté de la sienne. Il ne s’était pas passé une
journée sans que, le soir venu, elle borde sa fille avant de l’embrasser en lui
souhaitant une bonne nuit ou se faufile discrètement dans sa chambre au
moment d’aller se coucher pour vérifier si elle dormait bien. Rien
d’étonnant dès lors à ce qu’elle ne puisse trouver le sommeil.
En début de soirée, alors que Brian était encore au rez-de-chaussée,
Angela était montée jusqu’à sa chambre pour lui proposer d’appeler son
médecin et lui demander s’il pouvait apporter des somnifères. Harriet avait
refusé en secouant vigoureusement la tête. Non, une chose était sûre, elle ne
voulait pas de cachets. Elle préférait rester éveillée et continuer à se torturer
la nuit durant plutôt que d’être assommée, à des lieues de toute réalité.
— Merci de rester si tard, dit-elle à Angela, reconnaissante qu’elle soit
encore là.
— C’est normal, répondit la policière en balayant d’un geste sa
manifestation de gratitude.
C’était son boulot après tout, songea tristement Harriet, mais, pour
autant, sa présence dans la maison lui était un réconfort certain en
l’empêchant de penser à Brian qui tournait comme un ours en cage à l’étage
en dessous.
— J’avais promis à Alice que je veillerais toujours à ce qu’il ne lui arrive
rien, lui déclara Harriet d’une voix ténue. Mais j’ai échoué, pas vrai ?
Angela se pencha vers elle et lui frôla le bras.
— Essayez de ne pas vous laisser aller à des pensées de ce genre, Harriet.
Elle se demanda si Angela dirait la même chose à Brian tant elle sentait
les reproches de son mari toujours suspendus au-dessus de sa tête et son
incapacité à comprendre qu’elle ait pu confier Alice à Charlotte. Il savait
que sa femme n’aurait jamais perdu sa fille de vue ne fût-ce qu’une
seconde.
Ses angoisses de maman à propos de sa petite étaient-elles inscrites dans
ses gènes ? se demanda-t-elle. Elle-même aurait-elle été une mère différente
si son père avait toujours été là, aplanissant pour son épouse la voie de la
parentalité ? Avec sa mère pour seule et unique guide, il n’était pas
surprenant qu’elle soit devenue aussi surprotectrice à son tour.
— J’ai sans cesse à l’esprit des images de ma fille, dit-elle.
Les larmes coulaient sur ses joues et s’accumulaient de façon déplaisante
au creux de son cou, mais elle ne faisait pas un geste pour les essuyer.
— La culpabilité est toujours destructrice, dit Angela. Vous ne devez pas
la laisser s’enraciner. Vous n’auriez rien pu changer à ce qui est arrivé.
Personne ne peut prévoir une chose pareille.
Une chose du genre : ma fille a disparu, pensa Harriet. Peu importait ce
qu’Angela pouvait lui dire, son sentiment de culpabilité continuerait à
s’enfouir plus profond sous sa peau pour la démanger sans fin jusqu’au jour
où elle en deviendrait complètement folle. C’était une certitude.
Mais, quand Harriet ne pensait pas à Alice, sa tête s’emplissait bien
malgré elle de souvenirs de Charlotte comme autant d’intrusions
dérangeantes dont elle ne voulait pas. Charlotte dans son vaste lit chaud
entre les murs bleu turquoise de sa chambre confortable avec ses coussins
duveteux alignés contre les oreillers. Elle aurait aimé savoir comment
Charlotte se sentait, sachant que ses propres enfants dormaient en toute
sécurité dans les chambres à côté, et si elle en tirait un réconfort qu’elle ne
voudrait jamais reconnaître.
Ses amies se rassemblaient autour d’elle. Elles faisaient la queue devant
sa maison avec leurs cocottes en fonte Le Creuset garnies de daubes encore
tièdes ou leurs boîtes Tupperware pleines de muffins faits maison. Il n’était
pas surprenant que Charlotte ait autant d’amies, mais cet état de fait creusait
un peu plus le fossé qui maintenant les séparait. Que Harriet n’ait pas reçu
le moindre coup de fil d’une amie soucieuse de son état était une évidence
et Angela avait dû remarquer qu’elle n’avait personne d’autre dans sa vie.
Elle se demandait aussi ce qu’Angela pensait de Charlotte. Se sentait-elle
désolée pour elle ? Harriet savait que les larmes de son amie étaient
sincères, mais elle ne pouvait supporter de les voir. Si elle l’avait regardée
droit dans les yeux, elle aurait vu sa douleur, et cela non plus elle ne pouvait
le supporter.
— Charlotte se sent coupable, murmura-t-elle à Angela. Et il m’est
impossible de lui dire qu’il ne faut pas.
— Bien sûr que vous ne pouvez pas, personne n’attend ça de votre part.
— Pensez-vous qu’elle ne surveillait pas les enfants comme il le fallait ?
— Je suis sûre que non, répondit Angela. Mais jamais elle ne se serait
attendue à être confrontée à un événement aussi abominable.
Harriet se roula sur son lit. Elle détestait la pensée que Charlotte n’ait pas
veillé sur sa fille ainsi qu’elle l’aurait dû, mais, désormais, rien de tout ça
n’avait d’importance. Seul comptait désormais le bien-être d’Alice saine et
sauve.
— Brian a parlé d’autre chose un peu plus tôt, remarqua Angela. Comme
quoi Alice n’était pas le premier enfant qu’elle perdait.
Harriet prit une profonde inspiration et secoua la tête en se nichant au
creux de son oreiller.
— Ça n’avait rien à voir, expliqua-t-elle.
Sauf qu’en dépit des sentiments qui l’assaillaient, elle avait toujours
honte d’avoir trahi Charlotte en en parlant à Brian.
Et combien elle regrettait de l’avoir écouté quand il avait insisté pour que
Charlotte vienne chez eux. Ça n’avait pas été une bonne idée, au contraire
de ce qu’il avait soutenu. S’il remettait ça sur le tapis, elle serait contrainte
de refuser. Impossible désormais pour elle de revoir Charlotte ou de lui
parler.
Angela finit par sortir et, quand Brian monta jusqu’à la chambre, il trouva
Harriet dans la pénombre. La seule lumière qui filtrait dans la pièce était le
clair de lune qui s’insinuait par les interstices des stores, mais Harriet
préférait ça. Soudain, l’ampoule blanche au plafond inonda la chambre
d’une lumière crue quand Brian appuya sur l’interrupteur avant de se laisser
tomber sur le lit.
Ils ne dirent rien ni l’un ni l’autre jusqu’à ce qu’il se relève et gagne la
fenêtre d’où il contempla la rue en contrebas par une fente des stores
vénitiens.
— Les journalistes sont toujours là, dit-il. N’y a-t-il rien que je puisse
faire pour nous débarrasser d’eux ?
Harriet ne répondit pas.
— J’en vois deux qui traînent derrière notre mur. Qu’est-ce qu’ils croient
pouvoir obtenir de cette façon, nom d’un chien ? Elle leur a pourtant bien
expliqué que nous n’avions rien à dire. Ils veulent juste nous observer,
comme des animaux en cage.
Harriet s’enfouit plus profondément sous les couvertures avec l’espoir
qu’il éteindrait la lumière et se coucherait, même si elle préférait qu’il
redescende. Elle n’avait aucune envie de parler.
Brian resta encore un moment à scruter les environs, puis relâcha les
lamelles du store qui claquèrent en reprenant leur place avant de se passer
une main dans les cheveux, dont les mèches en désordre se dressèrent au
sommet de son crâne. Puis il sortit de la chambre en quelques enjambées en
laissant la lumière allumée et entra dans la salle de bains. Chaque bruit qu’il
faisait se répercutait en échos sonores à travers les murs et Harriet eut beau
plaquer les mains sur ses oreilles, elle continuait à entendre le jet de son
urine giclant au fond de la cuvette, la chasse qu’il tirait, les robinets qu’il
ouvrait avant que l’eau ne jaillisse en éclaboussant tout le lavabo.
— Pourquoi ne m’as-tu pas parlé de ton cours ? demanda Brian en
réapparaissant dans l’embrasure de la porte.
Harriet retint sa respiration jusqu’à ce que sa gorge brûle. Elle ne voulait
pas de cette conversation.
— Je croyais l’avoir fait.
— Je suis certain du contraire. Sinon, je m’en serais souvenu. Et
pourquoi avoir choisi la comptabilité entre tous les cours proposés ?
— Pour pouvoir faire quelque chose une fois qu’Alice irait à l’école.
S’il continuait à lui demander pourquoi, elle lui répondrait que son salaire
serait le bienvenu, elle le savait très bien. Elle avait vu les factures de rappel
qu’il cachait dans le tiroir de sa table de chevet dans l’espoir qu’elle ne
tomberait pas dessus.
— Est-ce Charlotte qui t’y a incitée ? En te disant que tu devrais gagner
un peu d’argent supplémentaire ?
— Non. Charlotte n’a jamais…
— Est-ce parce qu’elle est carriériste ?
— Elle ne travaille que deux jours par semaine.
— Mais ça suffit pour qu’elle ne soit pas mère à plein temps, dit-il. Et tu
sais que c’est ce que tu désires être, ma chérie. Elle essaie de cumuler les
deux en faisant bien son travail et tu sais que toi, tu ne peux pas faire ça,
poursuivit-il d’une voix plus forte. Seigneur, nous le savons l’un et l’autre
aujourd’hui, c’est pas vrai ? s’écria-t-il.
— Brian, le supplia Harriet. Arrête, s’il te plaît.
Elle ne se sentait pas la force de se lancer dans cette discussion. Pas
maintenant. Pas ce soir. Il pouvait le voir de ses yeux, non ?
— Ce cours n’a rien à voir avec Charlotte.
— Je m’inquiète, dit-il d’une voix neutre. C’est en train de se reproduire,
Harriet. Tu… tu fais trop facilement confiance aux gens.
— Ce n’est pas vrai, Brian, murmura-t-elle dans un filet de voix.
— Promets-moi simplement que tu vas oublier cette lubie de
comptabilité, dit-il en s’asseyant lourdement à côté d’elle sur le lit. Tu dois
pourtant savoir à quel point il m’est difficile d’accepter que tu envisages
une chose pareille.
— Je l’oublierai, lui promit-elle.
De toute façon, elle n’avait jamais pensé que ce serait même possible.
— Je tiens à toi, dit-il en se rapprochant d’elle. Tu le sais, n’est-ce pas ?
Tu sais que je ne pense qu’à ton bien-être. Après ce qui nous est arrivé par
le passé, eh bien, je m’inquiète tout simplement, je crains que nous ne
retombions dans la même ornière.
Harriet soupira intérieurement. Combien de fois allait-il revenir sur leur
passé ?
— Je déteste te demander ça, dit-il en la regardant avec angoisse. Mais tu
as bien pris tes médicaments ces temps derniers, n’est-ce pas ?
Harriet se redressa sur le lit et fixa son mari, complètement ébahie.
— Oh, Harriet, dit-il en fermant les yeux avant d’inspirer profondément,
en veillant à contenir son souffle quand il relâcha sa respiration. Tes
médicaments. Les cachets que le docteur t’a donnés il y a deux semaines.
J’ai eu le sentiment horrible que tu ne les prenais pas. Je t’en prie, dis-moi
que tu ne les as pas arrêtés.
— Brian, j’ignore de quoi tu parles. Je n’ai pas de médicaments.
— OK, OK, fit-il calmement en levant les mains en l’air comme s’il ne
voulait pas se disputer. Ne t’inquiète pas pour l’instant. Je suis sûr que ce
n’est pas important.
— Naturellement que ce n’est pas important, dit-elle, vu que je n’ai pas
de médicaments à prendre.
Brian sourit patiemment.
— Il est inutile d’en discuter ce soir. Je me suis juste inquiété, c’est tout,
en te voyant si convaincue de m’avoir parlé de tes projets, alors que,
visiblement, tu ne m’en avais pas dit un mot. Mais comme tu dis, ça n’a
aucune importance maintenant, pas avec tout ce qui se passe. Nous en
parlerons demain matin.
Il se remit debout et lissa sa chemise.
— Tu as besoin de dormir.
Sur ce, il sortit de la chambre, en laissant la lumière allumée, et descendit
l’escalier avant qu’elle puisse ajouter un mot.
[Link]
Charlotte

J’avais fini par sombrer dans un fatras de rêves confus dont je fus sortie
dès six heures en ce dimanche matin, par un cri perçant. Je me jetai hors du
lit et courus dans la chambre de Molly où, le soir précédent, Tom avait
étendu par terre des matelas pour Evie et Jack. Lorsque j’étais rentrée à la
maison après ma visite au domicile de Harriet, j’avais jeté un œil à mes
enfants endormis, le cœur débordant d’amour et de chagrin.
— Merci, Tom, murmurai-je.
— Pour quoi ?
— Je ne sais pas, le simple fait que tu sois là. À t’occuper d’eux.
— Bien sûr que je vais m’occuper d’eux, je suis ici pour vous tous, dit-il.
De toute façon, ils voulaient être ensemble. Evie a dit qu’elle avait peur et,
quand j’ai trouvé Jack traînant comme une âme en peine sur le palier sans
savoir que faire, je lui ai proposé d’aller dans la chambre des filles.
À propos, ce serait bien qu’il ait un nouveau pyjama, le sien lui arrive aux
chevilles.
Je ne réagis pas comme je l’aurais fait en temps normal. Que Tom se
préoccupe de pyjamas en ce moment me dépassait complètement, mais je
laissai filer.
Comme Evie continuait à hurler, je m’avançai à quatre pattes sur son
matelas pour la tirer vers moi et la prendre dans mes bras.
— Qu’y a-t-il, Evie ? chuchotai-je. Maman est là, que s’est-il passé ? As-
tu fait un mauvais rêve ?
— Un homme méchant venait pour me prendre, fit-elle en sanglotant.
J’avais peur.
— Chut. Il n’y a pas d’homme méchant, murmurai-je, même si, à ce
stade, j’étais certaine qu’il en existait au moins un qui s’était trouvé à
quelques mètres de mes enfants.
— Elle est où, Alice ? demanda-t-elle.
Je posai un doigt sur mes lèvres et lui montrai son frère et sa sœur
endormis. Molly remua et changea de côté, mais sans se réveiller.
— Je ne sais pas, chérie, mais les policiers font tout ce qu’ils peuvent
pour la ramener chez elle.
— Est-ce qu’elle reviendra aujourd’hui ?
— Je l’ignore, ma chérie. Je n’en sais rien. Je l’espère.
— Est-ce que quelqu’un l’a prise ?
Elle releva la tête vers moi avec solennité, les yeux ronds comme des
soucoupes. Je luttai furieusement pour ravaler mes larmes. Comme je
voulais la rassurer ! Lui dire que Chiddenford restait un lieu de vie où elle
n’avait rien à craindre, que son rêve n’était qu’un mauvais rêve, un
cauchemar qu’elle aurait vite oublié avant même d’avoir terminé son petit
déjeuner.
— Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais je te promets…
J’aspirai une longue goulée d’air, qui me brûla la poitrine.
— … Je te promets que jamais je ne permettrai qu’on te fasse le moindre
mal.
Je n’avais aucun droit de lui faire de telles promesses, mais je savais que
je ne quitterais jamais plus mes enfants du regard. Je ne les laisserais jamais
courir entre les arbres, là où je ne pourrais plus les voir, ou aller jouer à
cache-cache dans les dunes de sable dont l’herbe était si haute qu’elle les
engloutissait. Jamais plus je n’oublierais que n’importe qui peut toujours se
tapir à proximité, prêt à me voler mes bébés.

Plus tard dans la matinée, je contactai l’inspecteur-chef Hayes qui


m’apprit ce que je craignais : toujours aucune nouvelle. Je me l’imaginai en
compagnie de son équipe, tous debout devant leur tableau blanc, occupés à
réfléchir en se frottant le menton ou à échanger des regards avec l’espoir
d’avoir raté quelque chose. L’enfant n’avait pas pu disparaître sans que
personne remarque rien, devaient-ils se dire. Je me demandai s’ils en
savaient plus qu’ils ne voulaient m’en révéler ou soupçonnaient au moins
qu’il restait des vides à combler. Il devait exister des statistiques sur ce
genre de choses, des probabilités aidant à déterminer la solution la plus
vraisemblable. Pensaient-ils qu’Alice était déjà morte ?
Mais il me dit qu’il n’y avait toujours pas de nouvelles pistes, sans même
chercher à me rassurer en me laissant croire que ce n’était plus qu’une
question d’heures avant qu’ils ne la retrouvent.
La veille, Audrey avait patiemment écouté pendant que je décortiquais
par le menu le blanc dans ma mémoire qui séparait ma dernière vision
d’Alice de l’instant où j’avais compris qu’elle n’était plus là. J’espérais
qu’en le disséquant un nombre de fois suffisant, un détail me reviendrait. Si,
une fois rentrée chez elle, Aud avait dit à son mari qu’elle ne pouvait pas
supporter d’en entendre plus, elle l’avait gardé pour elle.
Karen et Gail étaient toutes les deux passées pour savoir si elles
pouvaient faire quelque chose. De nombreuses amies m’avaient adressé des
messages de soutien, quelques-unes demandant s’il y avait du neuf, jusqu’à
des mères d’élèves de la classe de Molly que je connaissais à peine qui
avaient trouvé le moyen de me dire qu’elles étaient désolées de ce qui était
arrivé.
Certes, leur soutien à toutes m’était précieux parce que j’en avais besoin,
et si, au tout début, c’était un soulagement de ne pas me sentir jugée, j’étais
désormais de plus en plus réticente à relater toute l’histoire dans le seul but
de satisfaire leur curiosité par des détails de première main. Chaque fois que
je refermais la porte ou raccrochais le téléphone, j’avais l’impression qu’on
venait une fois encore de me dérober une nouvelle petite part de mon être.
J’eus même droit à une voisine qui s’était attardée sur mon perron pour
me confier :
— Je n’arrive pas à imaginer ce que je ferais dans cette situation.
J’essayai de me montrer patiente en acquiesçant à ses paroles.
— Néanmoins, je suppose que vous devez remercier le ciel, ce n’est pas
un de vos propres enfants qui a disparu.
Je la regardai d’un air incrédule.
— Quoi ?
— Je veux dire, c’est abominable, c’est évident, mais perdre votre propre
enfant… Vous ne pensez pas que c’est pire ?
— Non, ce n’est pas pire, m’écriai-je. Comment peut-il exister une chose
pire que ce qui est arrivé ?
— Oh, non, je ne veux pas dire que ce n’est pas horrible, rétorqua-t-elle
avec arrogance, mais je pense simplement que si c’était un des vôtres…
Elle laissa sa phrase s’éteindre d’elle-même en cherchant désespérément
à voir par-dessus mon épaule.
— Et où sont passés vos petits chéris ?
— Merci d’être passée, la coupai-je. Mais il faut vraiment que je rentre.
Je lui fermai la porte au nez et collai mon dos au battant, les yeux fermés,
en lâchant un cri silencieux. Je l’avais remerciée, pour l’amour du ciel.
Qu’est-ce qui ne tournait pas rond dans ma tête ? Craignais-je à ce point de
repousser les gens que je les laissais se décharger sur moi de leurs
réflexions inutiles ? Avais-je peur de ce qu’ils diraient de moi si je m’y
refusais ?

Audrey revint à la maison alors que je préparais le petit déjeuner, à un


moment où nous étions retombés dans une normalité chaotique, et, lorsque
je lui ouvris la porte, je me rendis compte de l’allure que je devais avoir.
— Oh ! Aud, lui dis-je en essayant de faire bonne figure. Je suis désolée,
nous essayons de préparer le petit déjeuner et les gamins, eh bien, tu sais
comment c’est…
Je m’écartai pour la laisser entrer et contemplai mon entrée : au bas de
l’escalier, Molly, assise en pleurs, Evie plantée dans l’embrasure de la porte
de la cuisine en agitant une couche souillée et Jack dans la salle de jeux qui
avait mis le volume de la télé à fond pour étouffer les piailleries de ses deux
sœurs.
— C’est comme ça que ça doit être, dit simplement Audrey.
Elle me serra dans ses bras un instant, puis plia soigneusement son
cardigan sur la table du couloir.
— J’aurais dû amener mes garçons pour qu’ils s’occupent avec Jack.
Dans tous les cas, tu ne dois pas les empêcher de vivre leur vie
normalement.
— Je sais, mais…
Audrey leva la main pour m’arrêter.
— Je nous prépare un café le temps que tu règles leurs petits différends.
Je lui souris avec reconnaissance.
— J’en ai pour une minute, lui répondis-je en allant m’accroupir sur la
dernière marche à côté de ma fille. Molly, dis-moi, qu’est-ce qui ne va pas ?
— Evie m’a donné un coup de pied, dit-elle en sanglotant.
— Evie ? C’est vrai ?
— Tu as oublié ça, l’interrompit Evie en lançant la couche mouillée dans
l’entrée.
— Doux Jésus, Evie, veux-tu bien venir ramasser ça, s’il te plaît ?
— Je veux mon petit déjeuner.
— J’ai dit, viens me ramasser ça, Evie, répétai-je en montrant la couche
avant de me relever.
— Je veux des céréales, pas des toasts.
— Evie ! criai-je cette fois. Contente-toi de faire ce qu’on te dit. Et viens
m’expliquer pourquoi tu as donné un coup de pied à Molly.
— C’est elle qui a commencé, elle m’a donné un coup de pied la
première.
— C’est pas vrai, maman, je te promets, dit Molly en pleurs.
— Oh, Seigneur, fis-je en plaquant les mains sur mes oreilles. Voulez-
vous bien arrêter de vous disputer ? Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez
vous deux ? Pensez-vous vraiment que vos chamailleries mesquines aient la
moindre importance en ce moment ?
Jack jeta un œil depuis le canapé de la salle de jeux et se retourna vers la
télé.
— Et veux-tu bien baisser le volume, Jack ? Je ne m’entends plus penser.
— Pourquoi t’en as besoin ? me demanda Molly.
— De quoi ?
— De t’entendre penser ?
Je me raccrochai à la rampe et la serrai avec force. Je sais que j’aurais dû
rire, mais je ne pouvais pas.
— Cesse de me répondre, Molly.
Sa lèvre inférieure se mit à trembloter, puis, d’un geste théâtral, elle lança
les mains par-dessus sa tête et se recroquevilla, roulée en boule, pour se
remettre à pleurer.
— Viens boire ton café, dit Audrey qui apparut sur le seuil de la cuisine.
Les filles, pourquoi ne pas aller vous asseoir avec votre frère et regarder un
peu de télé ? Aujourd’hui, je vous apporterai votre petit déjeuner dans la
salle de jeux.
— Vraiment ?
Les yeux soudain brillants, Evie rejoignit la salle en sautillant et Molly
finit par se relever pour la suivre.
— Tu as mangé ? me demanda Audrey à notre entrée dans la cuisine.
L’odeur du café embaumait.
— Je te fais des toasts si tu n’as rien mangé, dit-elle en glissant deux
tranches dans le grille-pain.
Je secouai la tête.
— Je te remercie, mais je n’ai pas faim.
— Il faut que tu manges.
— Je mangerai plus tard.
Je lui souris avec reconnaissance, consciente du plaisir que j’éprouvais à
la retrouver de nouveau ici, dans ma maison, en la voyant prendre les
choses en main. Je songeai également qu’au cours de ces deux dernières
années, nos rencontres chez moi s’étaient beaucoup trop espacées et nous
nous étions perdues de vue depuis que Tom et moi n’étions plus ensemble.
Tout le temps qu’avait duré la séparation, elle m’avait soutenue sans jamais
cacher le fait qu’à ses yeux, nous aurions dû rester ensemble pour les
enfants, ce qui explique pourquoi j’avais cessé de me confier à elle. Ce
n’était pas le cas avec Harriet.
Nous étions assises en silence sur nos tabourets hauts devant l’îlot. Elle
avait fait coulisser les portes-fenêtres ouvrant sur le jardin et une douce
brise soufflait dans la cuisine. Le soleil inondait le sol en pierre de ses éclats
de lumière.
— Dis-m’en donc un peu plus sur la soirée d’hier, demanda-t-elle au bout
d’un moment.
Je l’avais appelée après le départ de Tom en ne lui donnant que de brefs
détails, sans m’étendre.
— Ç’a été horrible.
Elle hocha la tête.
— Et comment étaient-ils ?
Je soupirai et étendis les bras devant moi, pour attraper le mug de café
qu’Audrey avait poussé dans ma direction.
— C’est Brian qui a plus ou moins pris la direction des opérations. C’est
lui qui posait toutes les questions et sa colère montait à mesure.
— Vraiment ? dit Audrey en relevant les yeux vers moi, une cuillère à thé
pleine de sucre suspendue au-dessus de son mug.
Je hochai la tête.
— Et ça m’a fichu la trouille. Je sais que c’est débile de dire ça, sachant
ce qu’il traverse. Je suppose que j’aurais dû m’y attendre.
— Et Harriet ?
— Oh, Harriet, soupirai-je en avalant une gorgée de café. Tu as mis du
sucre dans le mien ?
— J’ai pensé que tu en aurais besoin.
Je fronçai le sourcil, mais repris quand même une autre gorgée.
— Il m’a semblé évident que Harriet ne voulait pas me voir.
— Je croyais que c’était elle qui t’avait demandé de venir ? s’étonna
Audrey.
— C’est vrai. L’inspecteur a tenu absolument à m’expliquer qu’elle avait
changé d’avis et désirait que je passe chez elle. Je ne sais pas, peut-être
s’était-elle ravisée une nouvelle fois ou alors le simple fait de me voir était
trop pour elle.
Je grimaçai à ce souvenir, qui restait une plaie vive capable de se rouvrir
et de me blesser comme si elle venait de se produire. Audrey aspira
vivement, la mâchoire crispée.
— Qu’y a-t-il ? demandai-je.
— C’est juste que je ne peux pas imaginer ce que je ferais à sa place,
répondit-elle d’une petite voix. La toute première fois de sa vie qu’elle
confie sa petite à quelqu’un et c’est l’impensable qui se produit.
— Je sais. Et moi qui l’encourageais toujours à me laisser sa fille.
— Elle doit certainement penser qu’elle avait raison de se montrer aussi
parano depuis le début.
— Oh, elle n’était pas parano.
— Oh ! que si. Cette pauvre femme est perpétuellement assaillie de
doutes et d’inquiétudes. Le simple fait de lui parler me rend nerveuse.
— Elle n’a jamais été stressée à ce point, dis-je en soupirant. Tu ne la
connaissais pas, c’est tout, et tu n’as jamais cherché à la connaître.
Je sentais qu’Audrey me fixait sans ciller, mais je ne pouvais supporter
l’idée de la regarder.
— Je n’ai jamais détesté Harriet, m’expliqua-t-elle. Tu le sais. Je me
demandais simplement pourquoi vous étiez aussi proches toutes les deux.
Elle est tellement différente de nous.
Je ne voulais pas me lancer dans cette discussion maintenant. Cette façon
qu’avait Harriet de chercher sincèrement ce qui était bon pour moi et moi
qui pouvais tout lui dire. Sa manière de ne jamais me juger. Mais, en cet
instant, c’est d’Audrey que j’avais besoin, et je lui étais si reconnaissante
d’être là.
— Harriet ne le sait peut-être pas encore, mais elle voudra te revoir, dit-
elle.
— Non, répondis-je avec un petit rire en secouant la tête. Je suis la
dernière personne dont elle ait besoin et je ne peux pas le lui reprocher.
— Charlotte, reprit alors Audrey en se penchant au-dessus du plan de
travail. Tu ne peux pas renoncer à la voir. Dis-moi honnêtement qui, selon
toi, pourra l’aider à passer le cap de cette épreuve ?
J’enfouis la tête entre mes mains.
— Brian ? On voit à quel point il cherche à la protéger.
— Elle aura besoin d’une amie autant que d’un mari.
— Je le sais. Je suis sa seule amie, tu crois que je ne m’en suis jamais
aperçue ? Et c’est bien ce qui rend les choses si difficiles. Cette culpabilité
qui me ronge justement parce qu’elle a accepté de me confier Alice, fis-je
entre deux sanglots, une main sur le cœur. À moi, répétai-je en serrant le
poing pour m’en frapper violemment la poitrine. Jamais avant moi elle
n’avait voulu la confier à quiconque, tu as raison, mais je lui répétais
toujours qu’elle devrait le faire, en sachant bien qu’elle n’avait personne
d’autre que moi à qui la confier. Aud, dis-moi ce que je peux faire, alors que
c’est moi et bien moi qui lui ai infligé cette souffrance ?
— Oh, Charlotte…
Elle contourna l’îlot pour me rejoindre, se pencha vers moi et me serra
dans ses bras.
— Je suis désolée, tellement désolée. Tu as peut-être raison, c’est de
Brian qu’elle aura besoin, ajouta-t-elle en se redressant.
Je me passai les doigts dans les cheveux.
— Je sais que tu ne le crois pas, mais je n’ai pas la moindre idée de ce
que je pourrais faire si elle ne veut plus de moi chez elle. Harriet n’est pas
aussi faible que tu le crois.
Elle se saisit de la cafetière pour se resservir, tandis que je secouais la
tête, une main posée sur mon mug.
— Je n’ai jamais dit faible, rectifia-t-elle. Fragile, peut-être.
— Je me suis sentie encore plus mal après être allée chez eux.
— Ça ne me surprend pas.
— Non pas simplement parce que c’était si difficile, mais leur
accablement était si prégnant qu’il ne m’a pas quittée de tout le trajet quand
je suis rentrée chez moi, avouai-je d’une voix qui se brisait à l’évocation de
ce souvenir. D’un côté, tous deux se raccrochaient à des bribes d’espoir,
attendant désespérément d’apprendre de ma bouche un détail qui leur
fournirait un début de réponse. Mais de l’autre, j’avais le sentiment que
d’espoir, il n’en restait plus, et j’étais sortie de là avec l’impression que le
pire était déjà arrivé.
— Ce que tu dis n’a aucun sens.
— Je le sais bien.
Je repensai à ce que j’avais ressenti dans la pénombre de leur salon,
combien je m’étais sentie oppressée entre ces quatre murs, craignant
presque qu’ils ne se referment sur moi.
— Oh, mon Dieu, Aud, dis-je en enfouissant de nouveau la tête entre mes
mains. Comment tout ça va-t-il se terminer ?
— Alice sera retrouvée, répondit Audrey en me regardant par-dessus son
mug.
— Et si on ne la retrouve pas ? chuchotai-je.
— C’est sûr et certain, dit-elle résolument.
Je m’obligeai à la croire par la seule force de ma volonté.
— Comment était Tom ? demanda-t-elle après un bref moment de
silence.
— Il… Tom, dis-je presque avec dédain avant de secouer la tête. Non, ce
n’est pas juste. Il a été très bien, le problème, c’est qu’il lui arrive de
commettre des impairs.
— Il essaie de faire de son mieux, répondit Audrey, et je compris que je
devais changer de sujet.
— Je veux que tu sois sincère avec moi. Est-ce que tu me laisserais
encore tes enfants à garder ?
— Oh, pour l’amour du ciel…
— J’ai besoin que tu me dises la vérité.
— Tu le sais bien, non ? dit-elle en roulant des yeux au plafond.
Je ne répondis pas et sirotai mon café.
— Charlotte, poursuivit-elle d’une voix assurée, il y a les amies de
confiance auxquelles tu acceptes de laisser tes enfants et celles qui n’en
auront jamais l’occasion. Tu appartiens absolument à la première catégorie.
Et tu le sais.
Nous en avions discuté un jour au cours d’un barbecue chez elle. Nous
étions toutes deux un peu grises quand elle m’avait montré Kirsten, une de
ses voisines qui, immanquablement, arrivait avec au moins un quart d’heure
de retard pour récupérer ses enfants à l’école.
— Je lui ai laissé les jumeaux l’autre jour, m’avait-elle expliqué. Quand
je suis passée les chercher, son aîné, Bobby, était grimpé sur le toit en verre
de leur serre et sautait sur le matelas qu’il avait étendu dans l’herbe.
Heureusement que les miens n’étaient pas aussi stupides. Ou alors j’étais
arrivée juste à temps, avait-elle conclu en riant. Je ne les lui confierai plus
avant longtemps. Même si je me casse une jambe, j’attendrai que tu sois
passée avant d’aller aux urgences.
Audrey sourit maintenant et ajouta :
— J’attendrais toujours que tu sois d’abord arrivée si jamais je devais
aller à l’hôpital. Si c’est ce que tu penses.
— Merci, murmurai-je, en me demandant néanmoins si elle n’était pas la
seule à penser ça.
[Link]
Harriet

Le dimanche matin, Brian et Harriet étaient assis en silence à l’arrière de


la voiture d’Angela, qui les conduisait à l’hôtel où ils allaient lancer un
appel à témoins. Le ventre de Harriet se nouait douloureusement au passage
des paysages familiers qui se mélangeaient pour se changer en brouillard. Et
si on lui avait posé la question, elle aurait été incapable d’expliquer
comment ils étaient arrivés à destination. Rien ne semblait plus avoir de
réalité.
Une fois dans le parking, Harriet regarda par la vitre arrière et aperçut
l’hôtel : c’était un de ces cubes de béton standardisés qui se bâtissaient loin
de la côte et semblaient toujours pleins d’hommes d’affaires en costume-
cravate plutôt que de vacanciers.
Sa portière s’ouvrit et elle descendit en frissonnant, alors que la
température extérieure était loin d’être fraîche. Brian lui prit le bras et, avec
Angela de l’autre côté, tous deux la conduisirent jusqu’au perron en béton
puis à la réception.
Le décor de briques orangées avec ses reproductions sans valeur derrière
le bureau d’accueil n’avait rien d’engageant et, dans la salle de conférences
aux murs blancs aussi aseptisés que ceux d’une clinique, la climatisation
avait été poussée à fond, au point que Harriet regrettait de ne pas avoir
enfilé quelque chose de plus chaud.
La salle était déjà pleine de gens assis en rang d’oignons qui bavardaient
entre eux sans se soucier une seconde d’elle ni de Brian. Angela pointa le
doigt vers le devant de la salle et lui annonça qu’ils seraient assis à la table
truffée de microphones stratégiquement disposés, avec des caméras plantées
face au public.
Harriet se figea comme un bloc dans l’embrasure de la porte.
— Je ne pense pas être capable de faire ça, murmura-t-elle.
Lorsque Brian se rapprocha d’elle, elle sentit une bouffée de l’après-
rasage dont il venait de s’asperger.
— Nous pouvons faire ça ensemble, lui dit-il.
Sans quitter une seconde du regard les premiers rangs de la salle, il la
força à avancer le long des rangs de spectateurs qui cessèrent leurs
bavardages en les voyant s’approcher.
Un flash la fit sursauter quand les reporters commencèrent à prendre des
photos d’eux sans même attendre qu’ils soient assis.
— Venez vous asseoir ici, lui dit Angela en lui indiquant une chaise.
— Est-ce que vous serez à côté de moi ? demanda-t-elle.
Angela fit non de la tête en signifiant à Brian de s’installer à la droite de
son épouse.
— Non, ce sera l’inspecteur-chef Hayes, répondit-elle avant de
s’accroupir. Tout se passera bien, ajouta-t-elle à mi-voix. Rappelez-vous
simplement ce dont nous avons discuté plus tôt.
Harriet acquiesça et jeta un œil à Kerri, la jeune agent chargée des médias
qui avait débarqué ce matin à la maison pour lui expliquer le motif de sa
présence. Elle était là pour les conseiller en raison de l’appel à témoins et
lui avait exposé avec assurance une liste de recommandations que Harriet
n’avait écoutée qu’à moitié.
— On devrait vous trouver une tenue adaptée, avait-elle ajouté en la
regardant avec insistance.
Harriet avait fini par céder en lui montrant sa penderie d’un geste. Kerri
pourrait faire son tri et elle mettrait ce qu’elle lui aurait choisi sans
protester, c’était sans importance. Sauf qu’en cet instant, elle se sentait
exposée à tous les regards dans son fin chemisier blanc qui lui collait à la
peau et regrettait de s’être montrée si indifférente un peu plus tôt en
s’obstinant à ignorer ce qui se passait.
L’heure qui allait suivre était si importante qu’elle en absorbait toutes ses
pensées et elle n’ignorait pas combien cet appel serait crucial. En octobre
dernier, elle était chez elle et regardait les parents du petit Mason à la
télévision, où elle avait pu voir de ses yeux la douleur animale de la mère
suinter par tous les pores de sa peau. Elle avait pu aussi écouter les
journalistes décortiquer les gestes et attitudes des parents avant de les
déformer en y ajoutant leurs commentaires. Aux dires d’un site web, son
père n’avait pas semblé suffisamment bouleversé : de ce que Harriet avait
pu en juger, ses yeux brillaient tant il avait peur pour son fils, mais il n’avait
pas fallu longtemps aux trolls d’Internet pour le juger agressif. À la sortie
du couple de la salle de conférences, la mère avait été surprise à sourire à
son bébé et, bien évidemment, cela impliquait qu’elle n’était pas affectée
par la disparition de son fils, avait osé écrire un journaliste.
Des gens qui ne savaient rien de Mason ni de sa famille se posaient
malgré tout la question : « Pensez-vous que ce soit l’un des deux ? » et elle
avait été saisie d’effroi en constatant que les médias pouvaient se retourner
contre vous en l’espace d’un instant. Elle savait donc exactement combien
leur appel pour Alice était important, mais elle savait aussi qu’il ne saurait
se réduire aux seules recherches engagées pour retrouver sa fille, tant il y
avait d’autres choses en jeu.
Brian se tortilla sur sa chaise tandis qu’elle examinait la salle. Les
journalistes avaient recommencé à bavarder entre eux en attendant que la
séance démarre. Un éclat de rire s’éleva du fond de la salle, avant que ne
retombe un silence coupable.
Brian continuait de se tortiller sur sa chaise pour tenter de trouver une
position plus confortable. Il avait posé les mains sur le bureau devant lui,
doigts écartés, comme s’il cherchait à reprendre contact avec le réel. Après
une nuit sans sommeil, sa barbe si soigneusement taillée d’habitude s’était
transformée en un collier négligé tandis que les poils gris autour de sa
bouche brillaient d’une blancheur parfaite sous le faux jour de l’éclairage.
Le regard de Harriet s’attarda sur sa chevelure hérissée en touffes
désordonnées sur son crâne, puis se posa sur ses yeux gonflés après une nuit
passée à arpenter la maison. En dépit de ces détails, elle le trouva toujours
aussi naturellement beau. Le public aimerait ça.
Harriet baissa les yeux sur son chemisier dont l’un des boutons distendait
le tissu là où il la serrait trop. Elle sentait perler la sueur à l’endroit où
l’armature de son soutien-gorge cisaillait sa peau et craignait de découvrir
une trace de transpiration sur sa poitrine. Tous les spectateurs
remarqueraient la différence entre eux deux. Brian lui avait dit qu’elle était
belle à leur départ de la maison, mais elle savait que c’était faux. Tout le
monde verrait l’élégance de sa tenue, certes, mais elle n’avait pas la
moindre idée de ce que ces gens penseraient de son allure.
Comment faisait Brian pour rester le même, toujours aussi beau que lors
de leur première rencontre ? Un jour, elle avait surpris par inadvertance
Charlotte parlant de lui à Audrey. Son amie avait dit qu’elle trouvait Brian
beau, mais que c’était le genre de beauté dont elle se fatiguait rapidement
chez un homme, alors que Harriet estimait qu’il avait un charme très
classique.
Dans cette librairie d’Edenbridge où elle était entrée, elle ne s’attendait
pas une seconde à rencontrer l’homme qu’elle allait épouser onze mois plus
tard. Et moins encore que ce soit celui qui s’intéressait au rayon pêche.
Mais quand Brian lui avait demandé si elle venait là souvent, elle avait ri à
son entrée en matière si maladroite et s’était trouvée immédiatement attirée
par ses grands yeux marron et son large sourire insolent.
À l’issue de leur premier rendez-vous, il lui avait pris la main pour la
raccompagner chez elle en changeant habilement de côté pour lui éviter le
bord du trottoir et elle s’était sentie en sécurité avec lui. Elle avait compris
combien elle aspirait à se trouver un homme qui prendrait soin d’elle et
constata que Brian emplissait rapidement le vide laissé par son père.
— Tu es si belle, Harriet, avait-il dit sous le lampadaire devant
l’appartement où elle habitait. Je pourrais crier sur tous les toits la chance
que j’ai de t’avoir rencontrée.
En le voyant faire semblant de bondir sur une borne en béton, elle l’avait
retenu en riant avant qu’il ne se rende ridicule. Jamais encore elle n’avait
rencontré d’homme si expansif et si peu avare de compliments.

Lorsque l’inspecteur Hayes se présenta, le calme revint dans la salle.


À côté d’elle, la jambe de Brian, tressautant comme un ressort, venait
cogner sa cuisse et son siège en plastique. Jamais encore elle ne l’avait vu
aussi nerveux.
Moite et collante, une de ses mains chercha la sienne sous le bureau et
elle sentit sa sueur contre sa paume. Il lui prit alors la main et la posa sur la
table, tenue prisonnière sous ses doigts serrés. Elle voulait s’en dégager,
mais elle ne pouvait pas faire ce geste sous les regards du public. Tu as vu
comment la mère s’est écartée de lui ? diraient les gens.
Elle laissa donc la main de son mari serrer la sienne si fort que sa peau la
brûlait, jusqu’à ce que Brian finisse par la lâcher pour reposer ses paumes à
plat devant lui. Elle s’attendait presque à voir la sueur suinter de sous ses
doigts. L’inspecteur-chef Hayes le présenta. Le moment était venu pour
Brian de prendre la parole, ainsi qu’ils en avaient convenu plus tôt.
— Je vais le faire, Harriet, lui avait-il déclaré fermement ce matin en
embrochant un morceau de bacon qu’Angela leur avait cuisiné.
Elle avait repoussé le sien : rien que l’odeur lui donnait la nausée.
— Je parlerai en notre nom à tous les deux, donc tu n’auras aucun souci à
te faire.
— En fait, il serait bon que Harriet intervienne elle aussi, avait avancé
Kerri.
— Non, c’est moi qui parlerai, lui avait rétorqué Brian. Nous nous
sommes mis d’accord là-dessus.
— Harriet ? avait alors demandé Angela avec un regard en coin à Kerri,
qui avait fait non de la tête sans se cacher.
— Je ne sais pas, avait répondu Harriet en toute honnêteté. Je ne sais si je
pourrai…
— Je ne crois pas non plus que tu en sois capable, l’avait interrompue
Brian.
Levant les yeux vers Angela, Harriet l’avait vue se tourner vers Kerri en
haussant les sourcils. N’y aurait-il donc personne pour la croire capable de
faire ça ? Tous étaient convaincus que seul Brian était à même de s’adresser
à la presse ?
— Je continue à penser qu’elle doit dire quelque chose, avait marmonné
Kerri.
La voix de Brian tonna si fort dans la salle qu’elle fit sursauter Harriet.
— Hier après-midi, notre belle petite fille, Alice, a disparu.
Il s’éclaircit la gorge en rectifiant sa cravate d’une main.
— Pardonnez-moi, ajouta-t-il d’une voix beaucoup plus douce. C’est une
épreuve pour moi.
Il jeta un œil à Hayes, qui lui signifia de poursuivre d’un hochement de
tête.
— Une minute, elle s’amusait à la kermesse de l’école, et à la suivante,
elle avait disparu.
Sa voix était maintenant plus posée à mesure qu’il parlait et Harriet sentit
qu’elle se détendait, ne fût-ce qu’un tout petit peu, jusqu’à ce que son mari
bafouille.
— Harriet, mon épouse, elle… euh… eh bien, nous…
Brian hésita, baissa les yeux et affronta à nouveau la mer de visages.
— Nous supplions tous ceux qui peuvent avoir la moindre information
sur ce qui est arrivé à Alice. N’importe quoi. S’il vous plaît. Parce qu’elle
nous manque tellement.
Sa voix se brisa et il baissa la tête à nouveau en la secouant de droite à
gauche.
— Nous voulons qu’elle revienne. Nous voulons juste récupérer notre
petite fille.
Harriet le fixa comme pour l’inciter à poursuivre par la seule force de son
regard. Il n’allait quand même pas s’arrêter là ? Une boule de la taille d’un
ballon de football s’était logée dans sa gorge, mais elle savait qu’elle devait
dire quelque chose, car ce matin, Kerri l’avait implorée en tête à tête de
prendre elle aussi la parole.
— Il faut que vous disiez quelque chose, avait-elle insisté. Il est essentiel
que ces gens vous entendent vous exprimer aussi. Dès que Brian aura
terminé, il faut que vous parliez d’Alice. Sans vous préoccuper de ce qui, à
ses yeux, serait préférable, avait-elle ajouté pour bien enfoncer le clou.
À l’autre extrémité de la table, Kerri hochait la tête dans sa direction.
Harriet se retourna vers Brian, puis revint sur la foule d’inconnus qui lui
faisaient face et montraient déjà des signes d’impatience dans ce grand
silence, à se demander sans doute s’ils pouvaient commencer à poser leurs
questions.
— Je veux qu’Alice revienne, lâcha d’un coup Harriet en se faisant
l’écho des paroles de son mari, le corps envahi par un éclair de chaleur
soudaine.
Elle sentit les traînées mouillées de ses larmes lui brûler la peau sans
même savoir d’où elles étaient sorties, mais elles coulaient maintenant
comme un torrent, son corps secoué par les sanglots qui la déchiraient.
Brian la regarda avec angoisse et, pendant un instant, ils se figèrent tous
les deux jusqu’à ce qu’il passe enfin un bras autour des épaules de sa
femme et se penche devant elle en direction de l’inspecteur-chef Hayes pour
lui annoncer qu’ils ne pouvaient plus dire un mot de plus.
— Nous sommes prêts à répondre aux questions, annonça alors Heyes.
Quand se dressa une forêt de bras, le brouhaha de la salle allégea leur
pression et Brian relâcha sa prise.
Un homme de haute taille au premier rang se leva, se présenta, puis posa
au policier la question inévitable, celle à laquelle ils devaient s’attendre, les
avait-on prévenus.
— Faites-vous le lien entre la disparition d’Alice Hodder et celle de
Mason Harbridge ?
— Pour l’instant, répondit Hayes, nous n’avons aucune raison de
soupçonner que les deux affaires soient liées, mais, bien sûr, nous
n’écartons pas cette éventualité.
— Avez-vous d’autres pistes ? demanda la voix fluette d’une journaliste
installée au dernier rang.
Des cheveux coupés au carré qui descendaient jusqu’aux épaules, des
yeux froids sous des couches de maquillage et pas un regard à Harriet, seul
le policier semblait l’intéresser.
— À entendre votre réponse, vous n’avez rien de solide, ajouta-t-elle.
— Nous enquêtons dans deux autres directions, mais sans pouvoir rien en
révéler pour l’instant.
Harriet tourna brusquement la tête. Elle ignorait tout des autres volets de
l’enquête. Pourquoi ne lui disaient-ils rien ? Mais les questions se
poursuivaient. Cette fois, un homme, tout au fond de la salle, qui se
présenta comme étant Josh Gates, reporter du journal local le Dorset Eye.
— Madame Hodder, je me demande si vous pouvez me faire part de
votre réaction, sachant que, lors de la kermesse, votre amie était occupée à
envoyer un post sur Facebook au lieu de surveiller votre fille ?
— Quoi ? réagit Harriet d’une voix à peine audible.
Elle n’avait plus de souffle, comme si on venait de lui asséner un coup de
poing dans le ventre.
Le journaliste leva son iPad comme pour preuve de ce qu’il avançait.
— Au moment précis où votre fille a disparu, elle a laissé des
commentaires sur les posts d’autres amies et en a même rédigé un
personnellement. De toute évidence, son attention était ailleurs, poursuivit-
il. Donc, je me demandais simplement ce que vous en avez pensé, étant
donné qu’elle était censée veiller sur votre fille.
Harriet sentit le corps de Brian se tendre vers l’avant tout contre la table ;
elle était certaine qu’il voulait en savoir plus. Parce que, si Charlotte avait
été sur Facebook, c’était bien la preuve qu’elle ne surveillait pas Alice et,
donc, qu’elle était une mère négligente dont les enfants étaient livrés à eux-
mêmes « comme de petits sauvages ». Exactement comme Brian l’avait dit.
— Je m’intéresse à ce que vous pensez du comportement de votre amie,
madame Hodder, insista Josh Gates.
— Je… euh, j’ignorais tout de ça, répondit-elle d’une voix rauque en
tiraillant nerveusement le tissu de son chemisier.
Charlotte avait reconnu qu’elle avait consulté son portable, mais les
affirmations de cet homme rendaient sa distraction autrement plus grave.
— Si Mme Reynolds était…
Brian voulut parler, mais l’inspecteur-chef Hayes fermait déjà la séance,
levant la main pour couper court aux propos du journaliste ainsi qu’à
d’autres questions.
Harriet regrettait qu’il n’ait pas laissé Brian aller jusqu’au bout. Elle
aurait aimé savoir ce que son mari voulait dire.
On les fit sortir tant bien que mal de l’hôtel pour les reconduire à la
voiture où Angela leur apprit que tout s’était passé aussi bien qu’ils
pouvaient l’espérer, mais Harriet n’écoutait pas. La tête lui tournait après ce
qu’elle avait appris de la bouche du dernier journaliste, et l’occasion qui
s’offrait à elle d’en appeler au monde appartenait désormais au passé. Elle
ne savait plus si elle devait ressentir quelque chose ni si elle en avait fait
même suffisamment, mais elle se sentait exposée, tous ses sens engourdis,
sans avoir la moindre idée de ce qui se passerait ensuite.
[Link]
MAINTENANT

Les pales du climatiseur tournent trop lentement et ne génèrent pas assez


d’air pour rafraîchir la pièce, mais, au lieu d’ôter mon cardigan, je me
surprends à le serrer plus encore autour de moi, car je ne veux pas que
l’inspectrice Rawlings voie les plaques rouge vif sur ma poitrine, signes
caractéristiques d’une trop grande nervosité. Puis je tire les extrémités de sa
ceinture en laine et me mets à les rouler entre mes doigts, exactement
comme je faisais enfant avec la couverture devenue mon doudou.
— Revenons un peu sur cette amitié qui vous lie si étroitement à Harriet,
m’annonce-t-elle. Vous avez déclaré que, malgré la force de votre
attachement, vous ne vous retrouviez guère avec vos partenaires respectifs ?
Je confirme en secouant la tête.
— Ce n’est pratiquement jamais arrivé. Une seule et unique fois, très
exactement. Je me rappelle Brian entrant chez moi. Pour un barbecue.
Je n’en dis pas plus. Ce jour-là, c’est tout juste si je lui avais parlé :
puisque c’était moi l’hôtesse, je m’étais partagée entre mes groupes d’amis
en leur proposant boissons et assiettes de kebabs et j’avais attendu que tout
le monde ait mangé avant de m’asseoir, mais Harriet et Brian étaient déjà
partis.
Je me demande si l’inspectrice Rawlings continue à mettre en doute le
fait que nos deux couples ne se voyaient pas plus souvent ensemble tant elle
est difficile à déchiffrer. Son expression impassible pouvait signifier aussi
bien qu’elle était sceptique ou qu’elle me détestait, je suis incapable de le
dire. Mais c’était pourtant la vérité. Harriet et moi nous retrouvions pendant
la journée après la naissance de nos petites, ce qui nous convenait
parfaitement. Je n’éprouvais aucun besoin d’intégrer ma nouvelle amie à un
mariage qui commençait à battre de l’aile et appréciais le fait d’avoir
quelqu’un à qui parler qui ne connaissait pas Tom. Je veux dire qu’elle était
entièrement dans mon camp et je pouvais lui donner jusqu’au moindre
détail de ma situation sans être jugée. Elle m’écoutait et m’offrait sa
sympathie et, à l’occasion, j’exagérais outrageusement les difficultés de
notre couple, uniquement parce qu’il m’était agréable d’entendre une voix
amie me dire qu’elle était de tout cœur avec moi.
Et oui, je le reconnais, je n’éprouvais aucune envie de partager la
compagnie de Brian. J’avais toujours un mouvement de recul lorsque
Harriet me racontait que, tous les soirs, une fois Alice couchée, ils
s’asseyaient ensemble dans la cuisine et discutaient de leurs journées
respectives. Il lui parlait des complexités de son boulot dans les assurances
et, en retour, affichait un intérêt certain pour la journée que Harriet avait
passée avec Alice. Je ne saurais dire ce que le boulot de Tom exigeait
exactement de lui et je doute fort qu’il ait eu la moindre idée de mon emploi
du temps avec les enfants. J’avais toujours le sentiment que le mariage de
Brian et de Harriet était un peu trop chichiteux à mon gré.
— Mais vous avez dû cependant discuter l’une avec l’autre de votre vie
quotidienne ? me demande Rawlings. N’est-ce pas ce que font les amies ?
Je me mords la lèvre en réfléchissant à ce que je devrais répondre. C’est
alors que je sens une vague d’épuisement déferler sur moi comme un
tsunami – je ne l’ai pas sentie arriver et je m’inquiète du fait que, bientôt, je
finirai par dire n’importe quoi dans le seul but de mettre un terme à cet
entretien.
Rawlings a les yeux rouges, elle aussi doit être fatiguée. Peut-être
accepterait-elle que je m’en aille. Ou peut-être en sait-elle plus qu’elle ne le
laisse paraître et, dès qu’elle verra les premiers signes de ma réticence à lui
répondre, elle me mettra en garde à vue et je n’aurai plus le choix. Au bout
du compte, je décide que le jeu n’en vaut pas la chandelle.
— Naturellement. Nous parlions de tas de choses, lui dis-je.
— Quel genre ?
Même si ce n’est pas son intention, je me sens agressée par sa question.
— Eh bien, je parlais beaucoup de mon mariage. Même si nous sommes
séparés depuis maintenant deux ans, j’ai connu des moments difficiles.
Je suis sûre qu’elle ne s’intéresse pas à mes problèmes conjugaux, mais
mon esprit à la dérive se laisse porter vers mes souvenirs. Lorsque je nous
revois, Harriet et moi, assises sur notre banc – toujours le même – dans le
parc, une seule discussion revient me hanter en occupant toutes mes
pensées, celle du jour où je lui avais appris que Tom et moi nous séparions.
— Vous êtes sûrs que c’est ça que vous voulez tous les deux ? m’avait-
elle demandé. Vous ne pouvez pas tenter de voir un conseiller conjugal ou
que sais-je ?
— Nous l’avons fait, lui avais-je répondu. Une fois, en tout cas. Mais j’ai
découvert qu’il avait quelqu’un. Et ce n’est pas une liaison. En tout cas, pas
encore, mais il est devenu très proche d’une autre femme, il lui envoie des
messages, tu sais, de ceux qui sont déplacés quand on est marié.
Je dis à Harriet que j’avais immédiatement mis Tom au pied du mur sur
la question de ses messages, le cœur au bord des lèvres, le corps brûlant, au
désespoir d’apprendre de sa bouche que ces textos n’avaient aucune
importance. Mais Tom avait toujours été trop honnête et la rougeur qui
empourprait son visage l’obligea à bredouiller des excuses en m’expliquant
qu’il ne s’était rien passé entre lui et cette femme, c’était juste un flirt, sans
plus.
— Comment se fait-il que tu sois si triste ? demandai-je en plaisantant à
Harriet quand l’atmosphère s’était assombrie.
— J’avais toujours pensé que Tom était un mec bien, répondit-elle.
— Il l’est à bien des égards. C’est juste quelqu’un avec qui je ne peux
plus rester mariée, lui expliquai-je en souriant.
Harriet tendit la main pour saisir la mienne.
— Tout se passera bien pour tes enfants, dit-elle. Ils ont deux parents qui
les aiment et c’est pour eux une chance incroyable. En outre, il est
préférable de venir d’un foyer brisé plutôt que d’y vivre au quotidien, m’a
dit quelqu’un un jour.
J’avais conscience des larmes sur mon visage, mais je les laissais couler.
Le simple fait d’avoir l’absolu soutien de Harriet me donnait toute la force
dont j’avais besoin.
— Peu de gens ont ce que Brian et toi partagez, lui dis-je.
C’était bien la première fois que je me rendais compte qu’un mariage
comme le sien pouvait présenter des avantages.
L’inspectrice Rawlings me demande si Harriet avait parlé de son propre
mariage et je lui réponds que non.
Elle me regarde alors fixement, attendant que je continue. Voyant que je
n’en fais rien, elle me dit brutalement :
— Donc parlez-moi de vos rencontres avec Brian en tête à tête.
Je relève les yeux et me redresse un peu sur mon siège. Je ne m’attendais
pas à ce qu’elle me demande ça et je ne m’attendais surtout pas à ce qu’elle
soit au courant.
— C’est juste arrivé une fois, finis-je par dire. Ou deux, j’ajoute en la
voyant scruter mon visage en détail. Ça n’est arrivé que deux fois.
— Et de quoi voulait-il vous parler seul à seule ?
Je pris une longue inspiration. Entre ses deux visites, je ne sais de
laquelle je dois parler. Il valait probablement mieux que je lui parle de la
seconde.
— Brian est venu chez moi il y a deux jours, je réponds. Je l’ai dit à
Angela Baker, j’ajoute, sur la défensive. C’est l’agent de liaison dans cette
affaire…
Je ne termine pas ma phrase parce que, bien sûr, elle le sait déjà. Elle est
probablement au courant de toutes les conversations que j’ai pu avoir avec
Angela et l’inspecteur-chef Hayes au cours de ces deux dernières semaines.
— Parlez-moi de la première fois, dit Rawlings. C’était quand ?
Mes doigts se tendent en direction de mon verre vide en tressaillant à son
contact. J’ai la bouche sèche, il faut que je lui demande encore de l’eau,
mais elle comprendra certainement que je cherche à gagner du temps et très
vraisemblablement que j’ai quelque chose à cacher.
— Il y a six mois.
— Et pour quelle raison vous êtes-vous rencontrés ?
— Brian est venu me voir pour me dire qu’il était inquiet.
— À quel propos ?
Elle se penche en avant et m’incite à poursuivre d’un signe de tête.
— Il a déclaré qu’il s’inquiétait pour Harriet, dis-je en haussant les
épaules. Ce n’était pas bien important.
Je me frotte l’œil droit du dos de la main et regarde à nouveau l’horloge.
Je lui demande d’une voix rauque :
— Savez-vous combien de temps encore vous avez besoin de me garder
ici ?
— Cela nous aiderait beaucoup si nous pouvions poursuivre, dit-elle en
penchant la tête de côté.
Un silence chargé d’appréhension tombe sur la pièce et je finis par
acquiescer d’un hochement de tête.
— Brian m’a expliqué qu’il s’inquiétait pour Harriet parce qu’elle
comprenait de travers et oubliait les choses.
— Oubliait les choses ?
— Oui, comme de se souvenir de l’endroit où elle était allée. Ça ne
m’avait pas semblé bien important, ajoutai-je avec un filet de sourire auquel
elle ne répondit pas.
— Donc, répétez-moi précisément ce que Brian vous a dit.
Je me mordillai l’intérieur de la joue jusqu’à sentir le goût métallique du
sang dans ma bouche.
— Précisément ? fis-je en relâchant une nouvelle fois une profonde
inspiration qui sonne à mes oreilles comme un soupir. Il m’a déclaré que
Harriet souffrait de dépression postnatale. J’avais trouvé ça ridicule parce
que, si ses seuls soucis se limitaient au fait que Harriet oubliait les choses
qu’il lui avait dites, il n’avait qu’à parler à Tom. Celui-ci lui apprendrait que
j’oublie pratiquement tout ce qu’il me dit, car, la moitié du temps, je
n’écoute pas.
Je revois Brian debout dans mon jardin sur la terrasse à l’arrière de la
maison, passant la main sur la surface de ma table en chêne, en regardant
alentour, et j’étais incapable de savoir s’il admirait mon jardin ou le
détestait.
— Je suis très inquiet pour mon épouse, m’avait-il déclaré. Ce qui
m’inquiète surtout, c’est qu’elle met Alice en danger. Hier, elle s’est
éloignée en laissant la petite seule dans la voiture. Elle avait oublié qu’elle
était là.
Cessant de passer ses doigts sur le bois, il avait tourné la tête pour me
regarder dans les yeux et, instinctivement, j’avais reculé d’un pas.
— Harriet était si préoccupée par la pensée de se rendre à la poste avant
la fermeture pour y renouveler son passeport qu’elle en avait complètement
oublié sa fille, avait-il dit. Charlotte, il aurait pu lui arriver n’importe quoi.
Ma petite fille aurait pu être enlevée.
[Link]
AVANT
Harriet

— Puis-je vous donner un coup de main ? demanda Angela en montrant


la vaisselle qui séchait sur l’égouttoir de l’évier avant de décrocher un
torchon suspendu à la poignée du four. Déjà enfant, je préférais essuyer
quand on m’obligeait à aider à la cuisine, ajouta-t-elle en souriant.
Vingt-quatre heures s’étaient écoulées depuis la disparition d’Alice et
Harriet faisait de son mieux pour s’occuper et ne plus avoir à repenser à leur
appel à témoins qui appartenait désormais au passé.
— Moi, ça ne me dérange pas de laver. J’ai toujours aimé contempler le
jardin en faisant la vaisselle. Je crois même que j’aimerais vivre en pleine
nature.
— Vraiment ? Et vous choisiriez de préférence quel genre d’endroit ?
Harriet resta un instant silencieuse. Même si elle comprenait très bien ses
intentions cachées, elle appréciait le fait que Angela s’intéresse à elle.
— Au bord de la mer, répondit-elle. Quand j’étais petite, je rêvais
d’habiter tout près d’une plage. Sur l’avant, ma maison avait une terrasse
sous un avant-toit où je pouvais m’asseoir, lire et regarder les vagues, avec
un chemin de planches qui traversait les dunes jusqu’à la mer.
— Waouh ! fit Angela en s’arrêtant pour reposer le torchon sur
l’égouttoir. Une maison de rêve, non ?
Harriet haussa les épaules.
— Je passais mon temps à la dessiner dans ma tête. J’en ai gardé une
image si claire qu’en fermant les yeux, j’en revois tous les détails. L’eau qui
miroite, les ondulations dans le sable, les trous entre les planches par
lesquels je pouvais regarder. Et moi sous la véranda qui contemplais la mer
depuis mon fauteuil en imaginant plein de choses, poursuivit Harriet en
souriant. Quand je regarde la mer, je suis capable d’imaginer n’importe
quoi.
— Je vois ce que vous voulez dire, dit Angela. Bien que j’aime aussi la
forêt. Donc, c’est pour cette raison que vous êtes venue dans le Dorset, pour
vivre au bord de la mer ?
— Oui.
Harriet se dépêcha d’attraper un tampon à récurer et se mit à frotter
énergiquement une casserole. Si elle s’acharnait trop, elle allait rayer
l’émail, mais elle ne s’arrêta pas pour autant. Brian avait voulu du lait
bouilli et une peau blanche avait attaché au fond. Il était plus commode de
se servir du micro-ondes, mais c’était un compromis que son mari n’était
pas prêt à faire. Il préférait chauffer son lait dans une casserole.
— Et vous nagez beaucoup ? demanda Angela.
Harriet arrêta son récurage. Elle avait momentanément perdu l’image de
sa maison en bord de mer pour la remplacer par un détail plus terre à terre,
le lait de Brian qui avait attaché, au point qu’elle en avait presque oublié le
sujet de leur conversation.
— Non, répondit-elle après un temps de silence. Je ne sais pas nager.
— Vraiment ?
Elle savait que son aveu surprendrait Angela. Qui voudrait vivre sur une
plage en ayant peur d’aller dans l’eau ?
— Dites-m’en plus alors sur votre installation dans le Dorset, insista
Angela.
Sa requête lui posait un problème, car elle ne savait pas comment ouvrir
ce sac de nœuds. En outre, comme elle ne la connaissait que depuis deux
jours, elle n’était pas sûre que le moment soit même bien choisi.
— Vous n’êtes pas obligée de faire ça, préféra-t-elle lui répondre en
montrant de la tête les mugs et les assiettes empilés sur l’égouttoir.
Angela secoua la tête et déploya la serviette à thé.
— Non, je tiens à vous aider.
Elle prit un des mugs et reprit son essuyage.
— Avez-vous toujours vécu dans le Kent quand vous étiez enfant ?
— Oui, c’est là que je suis née. C’est joli – vous y êtes déjà allée ?
— Oui, j’ai une tante qui habite à Westerham.
— Je connais. C’est adorable.
— Il n’y avait donc que votre mère et vous, c’est ça ? Après le décès de
votre père ?
— Oui… Oui, uniquement maman et moi depuis l’âge de cinq ans. Je
n’ai jamais rien connu d’autre.
— Ç’a dû être dur, dit Angela. Votre père qui décède alors que vous étiez
encore si jeune.
— Oui… (Un temps de silence.) Je regrette sincèrement de ne pas l’avoir
connu, dit-elle. Je ne sais pourquoi, mais je crois que je l’aurais beaucoup
apprécié.
Angela sourit tristement.
— Et pour ce qui est de la mère de Brian ? demanda-t-elle.
Harriet la vit reposer distraitement sa serviette à thé avant de se mettre à
essuyer l’égouttoir à l’aide d’une lavette.
— Je ne l’ai rencontrée qu’une seule fois, expliqua Harriet. Brian m’avait
emmenée chez elle un mois après notre rencontre. Il était si excité, il disait
qu’il ferait tout pour me mettre en valeur, mais, aux yeux de sa mère, je ne
présentais strictement aucun intérêt. Quand je suis sortie de la pièce, j’ai
entendu Brian lui annoncer que j’étais la fille qu’il allait épouser et elle a
éclaté de rire. Elle lui a répondu que le mariage était une perte de temps,
avant d’ajouter qu’il était l’heure pour lui de partir, il fallait qu’elle se
prépare pour aller au bingo. Je ne l’ai jamais revue depuis et, pour autant
que je sache, Brian non plus.
— C’est d’une telle tristesse.
Harriet haussa les épaules.
— Ma propre mère était totalement différente, poursuivit-elle, le regard
fixé sur le jardin au-delà de la fenêtre. Nous vivions dans un appartement
avec vue sur un parc. Nous n’avions pas de jardin. Ce parc, maman le
détestait, elle disait toujours que c’était un nid à accidents. Un jour, nous
avons assisté à la chute d’un enfant qui était tombé du portique de jeux
avant de voir son corps gisant au sol dans une posture bizarre.
Harriet jeta la tête de côté et écarta un bras pour montrer à quel point le
garçon lui avait semblé distordu.
— Maman était descendue en courant et avait hurlé à quelqu’un
d’appeler une ambulance sans cesser de crier : « Où diable est passée la
mère de ce petit ? » Le ciel en soit loué, le gamin allait bien, mais, après cet
incident, chaque fois que nous approchions du parc, maman m’agrippait par
la main et se dépêchait de passer au plus vite pour le laisser derrière nous.
Je ne pense pas y avoir jamais remis les pieds.
Harriet s’interrompit et regarda Angela.
— C’était une drôle de personne, ma mère. J’étais tout ce qu’elle avait au
monde et je la portais aux nues, mais, pour autant, elle ne me laissait pas
faire grand-chose. Elle ne cessait de me hurler dessus pour m’obliger à
descendre de petits murets hauts de trois briques, car je risquais de tomber,
dit-elle en levant les sourcils.
— Elle s’inquiétait pour vous. C’est ce que font les mères .
— Ça allait plus loin que ça. Elle me prenait ma température tous les
soirs au cas où j’aurais couvé une fièvre. Elle était toujours la première
maman à m’attendre devant la grille de l’école et, même quand je suis
passée au collège, elle m’accompagnait jusqu’à l’arrêt du bus parce que,
prétendait-elle, il était sur son chemin pour aller faire les courses. Personne
n’a besoin de faire ses courses à huit heures et demie chaque matin.
— Pourquoi l’avoir laissée faire en ce cas, Harriet ?
— Parce que je connaissais la souffrance que je lui infligerais dans le cas
contraire. Comme j’ai dit, j’étais tout ce qu’elle avait au monde.
— C’est une charge énorme à faire porter à un enfant.
— Peut-être. En tout cas, le résultat était que je passais bien plus de
temps dans ma chambre que la plupart des gamins et c’est là que j’inventais
mes histoires. Toutes ces petites vies de rechange que j’avais dans ma tête,
tout comme ma maison en bord de mer. Parfois, je rêvais que je vivais là
avec ma famille imaginaire au complet. Maman, papa et tous mes frères et
sœurs. C’est dingue, non ?
— Pas du tout. Moi, j’avais bien une sœur imaginaire. Nous étions quatre
et les trois autres étaient des garçons. J’étais tellement désespérée de ne pas
avoir de sœur que je m’en suis créé une.
— Moi, dans ma tête, on était cinq enfants. À Noël, on s’asseyait à la
grande table en chêne, on riait, on se moquait les uns des autres. C’était le
chaos, mais j’avais toujours quelqu’un avec qui parler quand ça n’allait pas.
Rien à voir avec la vie réelle. À l’école, certains enfants disaient que j’étais
folle parce que, parfois, quand je parlais à ma famille, j’oubliais que j’étais
en public, dit Harriet avec un sourire penaud.
— Vous ne devriez pas sous-estimer le pouvoir de l’imagination.
— Je ne voulais pas qu’Alice soit enfant unique, reprit Harriet en
regrettant aussitôt de ne pouvoir ravaler ses mots.
Qu’espérait-elle de la part d’Angela ? Elle retourna vite à sa vaisselle et
se remit à récurer sa casserole. De toute façon, elle en avait probablement
déjà trop dit. Pourquoi avait-elle même mentionné sa famille imaginaire ?
— Vous et vos collègues policiers, que pensez-vous qu’il soit arrivé à
Alice ? demanda-t-elle.
— Nous pensons que l’appel à témoins nous aidera à reconstituer ce qui
s’est passé, répondit Angela sans s’engager. Il permettra aux gens de
réfléchir à ce qu’ils ont vu à la kermesse et, avec un peu de chance, ils se
présenteront à la police.
— Donc, vous ne savez encore rien, c’est ça ? demanda Harriet.
L’inspecteur-chef Hayes a déclaré que ses hommes vérifiaient de nouvelles
hypothèses. Des choses qu’il ne pouvait pas divulguer.
— Nous n’avons rien de concret, lui dit Angela. Je suis navrée.
Harriet hocha la tête et laissa tomber tampon à récurer et casserole dans
l’évier. Un restant de lait continuait à s’accrocher au fond, mais elle avait la
flemme, ras le bol.
— Harriet, je vais devoir repasser au poste dans peu de temps, mais je
reviendrai ensuite. Je serai présente autant que possible, mais, s’il y a quoi
que ce soit dont vous ayez besoin, c’est à moi que vous devez vous adresser.
Vous le savez, n’est-ce pas ? C’est pour ça que je suis ici, insista-t-elle, en
posant sur Harriet un regard plein d’espoir.
Harriet fit oui de la tête. Cette femme ignorait à quel point elle pouvait se
montrer volubile.
— Nous faisons tout ce que nous pouvons pour qu’Alice vous soit rendue
bientôt. Je vous le promets.
— Angela ? lui demanda Harriet en la regardant en face. Ce que ce
journaliste a dit à propos de Charlotte, vous savez, comme quoi elle était sur
Facebook quand Alice a disparu. C’est vrai ?
— Je crois bien, mais vous ne devriez pas essayer d’en déduire tout un
tas de choses. Il est possible qu’elle n’y soit restée que quelques petites
secondes. Essayez de ne pas trop penser à ça.
Harriet tourna la tête et contempla son jardin par la fenêtre.
— Je ne sais pas à quoi d’autre je peux penser, soupira-t-elle d’un filet de
voix.

Lorsque Angela retourna au domicile des Hodder un peu plus tard,


l’inspecteur-chef Hayes l’accompagnait. Ils avaient du neuf, annoncèrent-ils
à Harriet et Brian. On avait repéré quelqu’un à la kermesse. Une des mères
avait remarqué un homme âgé à l’air suspect, mais elle avait apparemment
quitté la kermesse avant de savoir que la fillette avait disparu. Le bouche à
oreille n’était pas arrivé jusqu’à elle avant qu’elle ne voie l’appel ce matin.
— Que voulez-vous dire, l’air suspect ? exigea de savoir Brian, en se
plaçant entre Harriet et l’inspecteur comme pour protéger son épouse d’une
mauvaise nouvelle.
— La femme déclare qu’elle n’a pas reconnu cet homme, il était seul et
traînait aux alentours des premiers stands.
À voir la façon dont Hayes haussait les sourcils, Harriet estima qu’il
n’accordait guère de crédit à ce témoignage.
— Toujours est-il qu’elle a trouvé un peu bizarre sa façon de déambuler
sans but dans le champ. Nous avons tiré un portrait-robot à l’ordinateur et
nous aimerions que vous l’examiniez.
Hayes tendit une feuille de papier que Brian lui prit des mains avant que
Harriet ait eu le temps d’y jeter un coup d’œil.
Il regarda le portrait brièvement et le rendit à l’inspecteur.
— Je ne reconnais pas cet homme, dit-il.
— Et vous, Harriet ? demanda Hayes.
Ses mains tremblaient quand elle tendit le bras pour prendre la feuille.
Elle ne voulait pas la regarder tant elle craignait ce qu’elle allait y
découvrir. Et si elle reconnaissait le visage que Brian avait si résolument
rejeté ?
— Regarde-le de près, Harriet, la pressa Brian.
Il avait beau essayer de garder son calme, elle sentait qu’il s’impatientait
de la voir aussi placide. Elle finit par baisser les yeux sur la page et fit non
de la tête.
— Rien du tout ? demanda l’inspecteur.
Il n’était pas surpris, c’était bien la réponse qu’il escomptait et l’annonce
d’un prétendu « suspect » repéré dans la foule se résumait en tout et pour
tout à un gâchis complet de son temps précieux.
Brian reprit la feuille des mains de Harriet et l’examina à nouveau.
— Qui sait, peut-être ? Il y a chez lui, me semble-t-il, quelque chose
d’étrangement familier. Quel âge a-t-elle dit qu’il avait ?
— Au jugé, la soixantaine avancée, lui répondit Hayes. Qu’entendez-
vous par « étrangement familier » ? Pouvez-vous être un peu plus précis ?
— Quelque chose me laisse à penser que je l’aurais peut-être déjà vu,
mais ça ne va pas plus loin. Je suis incapable de savoir où, précisa-t-il en
secouant la tête.
— Et Harriet ? dit Hayes, avec un soupçon de soupir involontaire qui
avait dû lui échapper. Vraiment pas ?
— Pas du tout. Désolée.
— Ne soyez pas désolée. Le hasard ne fait pas toujours bien les choses.
Et je vous prie de nous excuser de vous avoir donné trop d’espoir.
Naturellement, cela ne signifie pas que l’enquête sur cet homme s’arrête,
fit-il en agitant le papier en l’air.
Debout près de la porte au moment du départ de Hayes, Harriet sentit sur
son visage la bouffée bienvenue de l’air de la rue et songea qu’il lui serait
facile de suivre cet homme et de sortir de la maison. Mis à part le court
trajet jusqu’à l’hôtel pour l’appel à témoins le matin même, elle n’avait pas
mis le nez dehors et les murs l’oppressaient encore plus qu’à l’accoutumée.
Elle se sentait prise au piège comme dans un cercueil dont on enfonçait le
dernier clou à coups de marteau. Et en cet instant, elle avait le sentiment
accablant que, si elle ne sortait pas de cette maison au pas de course, elle
risquait de ne plus jamais pouvoir s’extraire de cette boîte, même à coups de
griffes et d’ongles.
— Je vais aller marcher un peu pour me vider la tête, s’écria-t-elle en
direction de la cuisine où Angela débarrassait la table des mugs qui y étaient
posés.
Brian apparut dans l’embrasure de la porte, comme sorti de nulle part.
Harriet l’ignora en attrapant son cardigan suspendu à une patère et enfila ses
chaussures bien rangées dans le coin à côté des cannes à pêche qui
traînaient toujours là.
— Je vais venir avec toi, chérie, dit Brian.
Il tendait déjà le bras devant elle pour saisir sa veste.
— Non. S’il te plaît. J’ai juste besoin d’être seule un moment.
Elle ne voulait pas de lui, elle ne voulait pas le voir la coller de près et
ajuster la cadence de ses pas sur les siens en lui serrant la main pour mieux
la diriger autour du pâté de maisons. Ce n’était pas l’idée qu’elle se faisait
d’une petite sortie dehors juste pour prendre l’air et pouvoir enfin respirer.
— Harriet, dit-il en s’accrochant à son bras comme le ferait un enfant
refusant de lâcher son parent. Si tu sors seule, je vais mourir d’inquiétude.
En me laissant ici sans que je sache où tu es, je vais me mettre dans tous
mes états.
Comment pourrait-elle jamais s’échapper maintenant ? Avec son mari qui
la regardait, au désespoir de la lâcher seule hors de sa vue. Dès qu’elle
serait sortie de la maison, il la suivrait et elle ne pourrait pas l’en empêcher.
— Laissez-la sortir, c’est tout, fit alors Angela d’une voix douce derrière
eux en s’essuyant les mains à un torchon.
Harriet soupira si profondément que Brian la fixa d’un air ébahi.
— Ça lui fera le plus grand bien, poursuivit Angela avec un hochement
de tête à Brian et, quand elle lui prit gentiment le bras, Harriet sauta sur
l’occasion pour s’en aller.
Dans l’entrée, Brian resta immobile, littéralement changé en statue, et
elle sentait sa présence dans son dos. Comme elle n’osait pas se retourner,
elle préféra accélérer le pas sur l’allée, le cœur battant la chamade,
craignant à chaque seconde qu’il ne se libère pour la rejoindre.
— Comme je te l’ai dit, je ne serai pas longue, je vais juste faire le tour
du pâté de maisons, lui cria-t-elle en prenant à droite dès la grille franchie.
Elle aurait pu pleurer de soulagement en sentant ses jambes la mener
aussi vite qu’elles pouvaient loin de cette maison.
[Link]
Charlotte

La simple pensée de me rendre au bureau cette semaine m’était une telle


épreuve que mon chef me dit de prendre autant de journées que nécessaire.
Combien m’en faudrait-il ? avais-je pensé en reposant le téléphone en ce
lundi matin. Alice n’avait disparu que depuis quarante-huit heures, mais
j’avais déjà l’impression qu’il s’était écoulé des semaines. Il y avait toutes
les chances du monde que rien ne revienne jamais plus à la normale.
Pendant les deux jours qui suivirent, à force de chercher ce que je
pourrais faire pour aider la police, mon stress était tel qu’il m’embrouillait
la tête. Et j’arpentais les rues environnant le champ avec l’espoir d’y voir
Alice, alors que je savais que ça ne servait à rien – cette zone avait été
couverte au cours des heures qui avaient suivi sa disparition.
Je contactai l’inspecteur en chef Hayes et lui proposai de trouver l’argent
nécessaire pour aider aux recherches.
— Pour quoi faire ? demanda-t-il.
— Je ne sais pas, une action de relations publiques, un coup de pub,
répondis-je, certaine que mon beau-père me donnerait l’argent sans poser de
questions ni espérer en revoir un penny.
Par le passé, il était déjà arrivé qu’une cagnotte soit constituée pour des
personnes disparues, que des appels soient diffusés pour solliciter les
contributions du public, et la police serait certainement reconnaissante de
mon petit coup de pouce. Hayes me dit que ce n’était pas utile, mais j’étais
de plus en plus désespérée.
Je contactai ensuite Audrey.
— Que puis-je faire, Aud ? hurlai-je dans le téléphone. Il faut que je fasse
quelque chose. Je n’en peux plus de rester assise à attendre des nouvelles.
— Je n’en sais rien, reconnut-elle. Je pense que ta priorité est d’être là
pour Harriet.
— Mais elle refuse de me voir.
— Ou alors, qui sait, pose la question à Angela, me suggéra-t-elle.
Je crus entendre de la lassitude dans sa voix et me demandai si ce n’était
pas mon imagination qui me jouait des tours. Je l’avais appelée tellement de
fois ces derniers jours.
— Oui, c’est une bonne idée, répliquai-je. Je suis désolée, Aud.
Au lieu de quoi, je me concentrai sur des corvées qui n’exigeaient aucune
réflexion, entre emmener Molly et Jack à l’école et les récupérer à la fin de
leur journée. Je m’achetai une nouvelle serpillière, un paquet de chiffons à
poussière et du spray pour chaque surface avant de nettoyer ma maison du
sol au plafond. Je récurai mes fonds de placards, vidai et lavai mon frigo
avant de le remplir à nouveau et grattai les restes d’autocollants toujours
collés à l’intérieur des vitres des nouvelles fenêtres installées deux ans
auparavant. Je fis le tri parmi les vêtements des enfants et achetai à Jack un
nouveau pyjama.
Le mercredi, je passai chez le boucher et l’épicier faire le plein. Mais
quand arriva l’heure de préparer le dîner, j’étais si fatiguée que je n’arrivais
plus à me concentrer. J’étais debout, à côté de la plaque de cuisson, et
commençais à préparer des lasagnes, quand je me surpris à repenser à Alice,
à l’enquête et à ce que colportait la presse. Résultat, je finis par balancer
tous les ingrédients en vrac dans un plat que je servis tel quel, un méli-mélo
informe que les enfants refusèrent de manger.
— Ce n’est vraiment pas appétissant, maman, ronchonna Molly en
repoussant son assiette sur la table.
— C’est dégoûtant, renchérit Elvie.
— Je le sais, soupirai-je. Ne le mangez pas. Je vais mettre une pizza au
four.
Je jetai le contenu de leurs assiettes à la poubelle, en essayant vainement
de ne pas me convaincre que, visiblement, je ratais tout ce que je faisais.
En tournant le dos aux enfants, je déchirai l’emballage d’une pizza ; je
n’écoutais qu’à moitié quand Molly pépia :
— Maman, Sophie a dit un truc horrible aujourd’hui.
— Vraiment, chérie, et c’était quoi ?
Je parcourais du doigt le dos du carton jusqu’à ce que je trouve la
température de cuisson.
— Elle a dit que sa maman a dit qu’elle est pas étonnée que tu surveillais
pas bien Alice.
Je pivotai sur place en essayant de reposer la pizza sur le plan de travail,
mais je ratai mon coup et elle tomba par terre sans que je fasse un geste
pour la rattraper.
— Qu’est-ce que tu as dit ?
— Et elle a aussi dit qu’elle te ferait pas assez confiance pour garder le
chat. C’est ce que Sophie m’a dit aujourd’hui. Je lui ai répondu qu’on
n’avait même pas de chat ni eux non plus, mais elle a répondu que j’avais
rien compris, c’était pas ce qu’elle voulait dire. Qu’est-ce qu’elle voulait
dire, maman ?
— Rien, répondis-je avec un sourire forcé. J’ai l’impression que Sophie
raconte juste des bêtises.
— Sophie a expliqué que ça voulait dire qu’elle pourra plus venir jouer
ici toute seule.
Je sentais dans mes doigts des fourmillements qui gagnaient rapidement
mes bras et le bas de mes jambes. Rassure-moi, s’il te plaît, Karen n’a pas
vraiment dit ça, murmura une petite voix en mon for intérieur. Karen allait
me rappeler à l’issue du week-end pour m’apprendre qu’elle venait de vivre
deux jours infernaux parce que sa belle-mère avait débarqué une fois de
plus à l’improviste. Nous allions en rigoler toutes les deux jusqu’aux larmes
parce que ses histoires étaient toujours si amusantes.
Mais ce n’était pas le genre de choses qu’une gamine de six ans irait
inventer.
Je ramassai la pizza, vérifiai qu’elle n’était pas couverte de saletés et la
glissai au four.
— Je suis sûre que c’est un malentendu, assurai-je avec un sourire à
Molly. Je parlerai à Karen et je réglerai le problème.
— Moi, je veux que Sophie revienne manger ici, dit-elle en baissant la
tête pour que je ne puisse pas voir ses yeux.
— Bien sûr qu’elle va revenir, répondis-je, un sourire toujours plaqué sur
le visage. Maintenant, tu as le droit d’aller jouer dix minutes, je t’appellerai
quand le dîner sera prêt, ajoutai-je d’une voix trop aiguë. Allez, vas-y,
insistai-je en la poussant pratiquement hors de la cuisine.
Mes mains tremblaient en cherchant le plan de travail pour me stabiliser
avant de m’asseoir sur un tabouret. Tout le temps que j’étais restée cachée
du monde, à nettoyer, récurer et emplir ma journée de corvées n’exigeant
pas le moindre neurone, tout s’était très bien passé. Une remarque stupide et
je me brisais en morceaux.
Lundi, Karen m’avait envoyé des fleurs accompagnées d’une carte disant
qu’elle pensait à moi. Elles étaient sur le rebord de fenêtre – des tulipes de
toutes les couleurs, parce qu’elle sait que je les aime.
J’attrapai mon portable, mon doigt en suspens au-dessus du clavier. Je
voulais entendre Audrey m’expliquer combien j’étais stupide de croire ça et
que personne ne racontait rien sur moi. Je voulais rire et reposer mon
téléphone avec un soupir de soulagement, rassurée à la pensée que mes
amies ne parlaient pas de moi dans mon dos.
Mais le mercredi, Aud allait au rugby avec ses garçons et elle ne
répondrait pas. Je pressai une autre touche et attendis la tonalité. Je m’étais
pourtant promis de ne jamais faire ça, mais c’était plus fort que moi.
— Hé ! me fit Tom en décrochant. Tout va bien ?
— Non.
— Charlotte, que s’est-il passé ? C’est à propos d’Alice ?
— Non, pas du tout.
— Mais tu pleures. Calme-toi et dis-moi de quoi il s’agit.
Je lui appris ce que Molly avait dit.
— Oh, Charlotte.
Le jour de notre séparation, je m’étais juré de ne jamais courir vers Tom
au premier cap difficile à franchir.
« Comme tu fais ton lit, tu te couches, avait lancé ma mère quand je lui
avais appris que nous nous séparions. Ton père est parti, il a essayé de
revenir une fois et j’ai été assez bête pour le laisser entrer. Et tu sais ce qui
s’est passé ensuite. En plus, tes enfants risquent de t’en vouloir si tu faiblis
et changes d’avis. »
Mais ma mère n’avait jamais perdu l’enfant d’une autre.
— Appelle Karen, suggéra Tom.
— Je ne peux pas.
— Bien sûr que si, c’est ton amie.
— Et je lui dirai quoi ? C’est vrai que tu ne me fais plus confiance ?
— Demande-lui ce qu’elle a dit.
— Tom, pourquoi faut-il que tu simplifies toujours tout à l’excès ? Et si
elle me répond qu’elle l’a effectivement dit ? Et si elle me répond qu’elle le
pensait vraiment ? m’écriai-je au bord des larmes.
Je savais que je n’aurais pas dû l’appeler. Il était totalement exclu que je
puisse demander à Karen ce qu’elle avait dit. Plutôt que de l’affronter en
face, je préférais encore que mes pensées me rongent tout entière.
Je fixai mon téléphone en me demandant ce que je devais faire. J’avais le
sentiment que mon portable n’était plus la ligne de vie qui me rattachait
jusque-là à mes amies. La quantité de messages que j’avais reçus à l’issue
de la kermesse avait tragiquement diminué. En fait, si je faisais la
comparaison avec les journées d’avant le week-end, mon téléphone sonnait
beaucoup moins souvent et son silence me perturbait.
Je cliquai à nouveau sur WhatsApp, une chose que j’avais faite
régulièrement les jours précédents, mais il n’y avait rien depuis la kermesse.
Je déroulai le menu de mes différents groupes : la classe de Molly, la classe
de Jack, le club de livres… Habituellement, il me restait toujours des
messages à lire. Il ne se passait pas une journée sans que quelqu’un pose
une question sur les devoirs à la maison, l’uniforme ou la création d’un
nouveau groupe pour une sortie le soir.
Je repoussai mon portable. J’avais essayé d’ignorer la pensée qui avait
commencé à me tarauder – la crainte que de nouveaux groupes de chats ne
se soient constitués sans moi et que mes amies veuillent discuter entre elles
en m’excluant. Mais après ce que Molly m’avait appris, je commençais à
croire que c’était effectivement en train de se produire.
Depuis l’appel à témoins, lorsque le journaliste avait fait remarquer que
j’étais sur Facebook au moment où Alice avait disparu, je n’avais pas trouvé
le courage d’aller consulter ma page Facebook et j’avais même supprimé
l’appli de mon téléphone. J’étais parvenue à me convaincre que le simple
fait de cliquer allait créer un signal repérable qui permettrait de surveiller
mes activités. Comme si quelqu’un m’attendait de manière à pouvoir dire :
« Ah ! tu vois. La revoilà, elle ne peut pas s’en passer. » J’avais parlé de ma
théorie à Audrey qui m’avait répondu que c’était ridicule, mais je n’avais
pas voulu courir de risques.
Ce soir-là, une fois les enfants couchés, je compris que je ne tiendrais pas
plus longtemps. J’avais besoin de me confronter à ce qui se racontait,
j’avais besoin de savoir. Je me versai un grand verre de vin et, après une
profonde inspiration, ouvris ma page Facebook.
Mon cœur battait la chamade lorsque je fis défiler les posts à propos des
vacances qui approchaient et des enfants pleins de talents de mes amies. Je
cherchais furieusement – quoi, je l’ignorais. Un post disant quelle
abominable mère j’étais ? Suivi d’un grand nombre de « j’aime »
accompagnés d’émoticones au visage outré ?
Plus je regardais, plus mon cœur reprenait un rythme normal. Je ne
trouvai rien de la sorte avant de tomber sur une page « Aidez-nous à
retrouver Alice » que quelqu’un venait de créer, en demandant aux autres de
la partager et de la poster s’ils avaient des nouvelles.
Elle avait été ouverte par une des mères que je connaissais à peine, même
si, à un moment donné, nous étions devenues amies sur Facebook. Je fixai
la photo de son profil, elle avec ses deux filles. Si moi je ne la connaissais
pas, Harriet ne la connaîtrait pas non plus, ce qui ne laissa pas de
m’interroger : pourquoi démarrait-elle cette campagne ? Si quelqu’un devait
le faire, ç’aurait dû être moi.
Je passai rapidement sur les commentaires que d’autres que moi avaient
écrits, mais il y en avait trop, je ne pouvais les lire tous. Nombre d’entre eux
étaient des messages de soutien et d’inquiétude qui m’étaient destinés. Des
avertissements aux autres de ne jamais perdre leurs enfants de vue quand un
monstre traînait librement dans nos rues. Des prières copiées et postées
telles quelles accompagnées de messages d’espoir qu’Alice serait bientôt
retrouvée. Certains choisissaient de partager leurs opinions sur ce qui était
arrivé. Beaucoup pensaient que c’était vraisemblablement le même homme
qui avait enlevé Mason.
Mon nom était mentionné à plusieurs reprises. Des gens que je ne
connaissais pas relayaient leurs sentiments et disaient combien ils étaient
désolés pour moi.
« Ça montre bien qu’on ne peut pas quitter ses enfants des yeux une
minute », disaient-ils.
« On ne devrait jamais faire confiance à quiconque, pas même à une
kermesse d’école. »
Et : « Je ne sais pas s’il est pire de perdre son propre enfant ou celui
d’une autre. »
Je bus une grande gorgée de vin et posai mon verre si maladroitement sur
ma table de chevet que je faillis le renverser. Moi aussi, je voulais ajouter
mon commentaire personnel. Je n’avais aucune idée de ce que j’allais dire,
mais je voulais que ces gens sachent que j’étais là, je lisais leurs pensées, je
vivais, je respirais cet enfer dont ils parlaient.
Je fermai les yeux et m’appuyai contre la tête de lit, les larmes perlant de
sous mes paupières. Je savais lire entre les lignes, je savais que tous
pensaient la même chose – c’était ma faute si Alice avait disparu. Ils
veillaient à bien choisir leurs mots, mais leurs sentiments étaient évidents :
je m’étais montrée négligente et j’avais perdu une petite fille qui n’était pas
la mienne.
Je sais que c’est ce qu’ils voulaient faire passer – parce que c’est
exactement ce que j’aurais pensé moi-même si c’était arrivé à une autre.
Voilà la haute opinion que j’avais de moi.
J’aurais dû arrêter à ce moment-là et ranger mon portable, heureuse de
n’avoir rien trouvé de plus virulent, mais non, je me redressai sur le lit et
tapai le nom d’Alice dans la barre de recherche de Google. J’étais animée
d’une étrange détermination à me punir moi-même en sachant que je
n’arrêterais pas avant que le mal ne soit fait, et il ne me fallut pas longtemps
pour dénicher ce que je cherchais.
Je trouvai la première mention de mon nom dans une section de
commentaires du site web du Dorset Eye sous un article rédigé par Josh
Gates, le journaliste qui était intervenu lors de l’appel à témoins et dont la
prose vindicative avait attiré l’attention des gens du cru. Des noms que je ne
connaissais pas, des gens tous très excités par l’occasion qui leur était
offerte de cracher leur venin et de confirmer quelle mère abominable je
devais être.
Jamais on n’aurait dû m’autoriser à veiller sur l’enfant d’une autre. On
devrait me prendre les miens, parce que, de toute évidence, ils n’étaient pas
en sécurité. Si j’avais perdu leur enfant, ce serait plus fort qu’eux, disait
l’un d’eux, ce qu’il ferait, il ne le précisait pas en termes explicites, mais la
menace était claire.
J’enfonçai mon poing dans ma bouche, aspirant de grandes goulées d’air
que je ne pouvais plus avaler. Tous ces gens vivaient à proximité, ils
venaient peut-être du Dorset, voire de mon propre village, et ils me
haïssaient. Tous autant qu’ils étaient, ils me haïssaient.
Je me laissai glisser sous ma couette que je tirai au-dessus de ma tête.
Fermant les yeux de toutes mes forces, je sanglotai et hurlai sous les
couvertures jusqu’à ce que je finisse par sombrer dans le sommeil.

Le lendemain matin, je fis monter mes enfants dans la voiture pour les
conduire à l’école, cachant mes yeux rouges et gonflés derrière des lunettes
de soleil. Après avoir déposé Jack et emmené Molly dans sa classe, je
traversais la cour de récréation avec Evie quand Gail m’appela pour
m’arrêter.
— Bonjour, je suis heureuse de t’avoir rattrapée, me dit-elle à bout de
souffle après avoir lutté pour ne pas se laisser distancer.
— Bonjour, Gail, comment vas-tu ?
Elle chassa sa longue queue-de-cheval noire et lisse par-dessus son
épaule et remonta ses lunettes de soleil sur le haut de la tête. Après la soirée
de la veille, j’étais heureuse que Gail me cherche dans la cour de récréation.
Je me sentais même coupable de la façon dont parfois je me plaignais
d’elle. Gail n’était pas si mal, même si parfois il fallait la supporter.
— Oh, je vais bien, ma belle, je vais bien.
— J’en suis ravie.
— Je voulais juste te voir, parce que je n’aurai pas besoin de toi pour
conduire Rosie à son cours de danse ce soir.
— Que… qu’est-ce que tu veux dire ? bredouillai-je. C’est toujours moi
qui emmène Rosie à son cours de danse.
— Oh, je sais bien, mais, ce soir, c’est la mère de Tilly qui la conduit.
Elle s’est proposée et, tu sais… Eh bien, pour être honnête, je ne savais pas
si tu y allais ou pas, donc, j’ai pensé que ce ne serait pas un problème.
Elle m’offrit un sourire de dents trop blanches et recula d’un pas, prête à
faire sa sortie.
— J’emmène toujours Molly, repris-je. Donc, ce n’est pas un problème
de prendre Rosie au passage. Et Tilly habite à l’autre bout du village.
— Oh, eh bien, je te remercie, Charlotte. Mais autant que je la laisse
partir avec Tilly comme nous en avons convenu.
— Très bien, dis-je. Je vois.
— Je te verrai bientôt de toute façon, lança Gail en me saluant du geste
avant de tourner les talons.
— Gail ! m’écriai-je dans son dos avant même d’avoir réfléchi à ce que
j’allais lui dire. Attends une minute.
Je tirai Evie derrière moi dans la cour.
— Tu penses vraiment que je ne suis plus digne de confiance pour
emmener ta fille à son cours de danse ? Tu crains que je ne revienne sans
elle ?
Ma voix se brisa et je compris que j’allais trop loin.
— Non ! Seigneur non, ma belle, ce n’est pas du tout ça, protesta-t-elle
avec un sourire de circonstance qui ne changea rien à son regard. Comme je
te l’ai dit, c’est juste que je ne savais pas si tu irais au cours ou pas.
— Tu aurais pu me le demander, criai-je. C’est tout ce qu’il te suffisait de
faire. Tu aurais pu me poser la question d’abord.
— Oui, c’est vrai, je m’en rends compte maintenant. Suis-je bête.
Elle lâcha un petit rire stupide et je songeai une seconde que si
j’allongeais le bras, j’aurais été capable de lui effacer son sourire de la
figure d’une bonne gifle. Je tirai illico Evie vers la voiture aussi vite que ses
petites jambes pouvaient la porter.

— C’est une garce stupide ! m’écriai-je en larmes à Audrey au téléphone


dès mon retour à la maison. Qu’est-ce qu’elles peuvent bien raconter toutes
dans mon dos ? Et ne dis surtout pas « rien du tout » parce que je sais que
c’est faux.
— Ne prête aucune attention à Gail. Elle est bornée et névrosée. Alors,
forcément, elle réagit de façon excessive.
— Tu sais que ce n’est pas vrai, elle se contente de répéter ce que les
autres pensent.
Je l’informai que j’avais appris par les enfants ce que Karen était censée
avoir déclaré.
— Est-ce que c’est ce que tout le monde pense ? Qu’on ne peut plus me
faire confiance ?
— Non. Bien sûr que non.
— Alors, pourquoi est-ce justement cette pensée qui m’obsède ? J’ai vu
les commentaires en ligne, Aud. Tu les as lus, toi ? Moi oui. Jettes-y un œil.
Lis l’article sur le site du Dorset Eye. Non, encore mieux, dis-je en me
connectant à Internet. Je t’envoie le lien.
— Charlotte, il faut que tu te calmes. Quels que soient ces commentaires,
ce sont juste des trolls. Des gens méchants et vicieux à l’esprit étriqué
comme le sont les habitants des petites villes, qui n’ont rien de mieux à
faire. Rien à voir avec les réflexions des personnes qui comptent vraiment,
et tu le sais bien au fond de toi.
— Mais c’est moi que ça concerne. C’est personnel. C’est de moi qu’ils
parlent.
Je m’affalai dans un fauteuil.
— Et donc, peu importe ce que je peux savoir au fond de moi, parce qu’il
s’agit ici de ma vie.
— Je le sais bien, chérie, je le sais, dit-elle calmement. Mais ce ne sont
pas tes amies. Celles qui te connaissent et qui t’aiment.
— Sauf que tu te trompes. Il s’agit de Karen et de Gail.
— Qui n’ont rien dit d’horrible sur ton compte, rétorqua Audrey. Elles
agissent parfois de façon stupide, mais ça ne va pas plus loin. Elles mettent
leur famille en premier et peut-être ignorent-elles elles-mêmes comment
agir au mieux, mais elles vont le regretter si elles savent qu’elles te blessent.
— Ont-elles jamais dit quoi que ce soit sur moi par le passé ? demandai-
je. M’ont-elles déjà jugée avant la disparition d’Alice ?
— Charlotte, soupira Audrey. Non, bien sûr qu’elles n’ont jamais rien dit.
Ce qui est arrivé à Alice aurait pu arriver à n’importe laquelle d’entre nous.
C’est horrible mais ça ne s’est pas produit à cause de toi ou de quelque
chose que tu aurais fait.
— Alors, comment se fait-il que ça me fasse cet effet-là ? chuchotai-je.
Avant de raccrocher, Audrey me rappela la soirée des parents d’élèves le
mercredi à venir.
— Tu devrais venir, ajouta-t-elle.
— C’est dans six jours, répondis-je. Tout peut arriver d’ici là.
Je ne voulais pas penser à ce que j’entendais par ces mots, mais j’espérais
toujours que les recherches porteraient leurs fruits. L’idée qu’une semaine
se passe sans la moindre nouvelle était inimaginable.
— Naturellement, et avec l’aide de Dieu, la petite Alice sera retrouvée
saine et sauve. Mais considère que cette soirée sera justement pour toi
l’occasion de voir les personnes qui, d’après toi, parlent dans ton dos, après
quoi tu te sentiras plus tranquille.
— Peut-être, répondis-je.
— Sérieusement, Charlotte, tu devrais.
Je promis à Audrey de réfléchir à sa suggestion, mais je savais d’avance
que je n’irais pas. Je préférais encore me cacher plutôt que de me confronter
à toutes ces mères qui me regarderaient avec fascination. Dès que j’eus
reposé le téléphone, il sonna à nouveau. C’était l’inspecteur-chef Hayes qui
me demandait si je serais chez moi dans l’heure qui suivait. Je lui répondis
que je n’avais pas prévu de sortir et regardai d’un œil distrait CBeebies1 en
compagnie d’Evie en attendant sa venue.
À son arrivée, je l’emmenai dans la cuisine et bavardai de tout et de rien
en versant à boire à Evie qui m’avait suivie pour me demander un petit en-
cas et voulait savoir si le policier allait jouer avec elle.
— Non, Evie, lui répondis-je en lui tendant un sachet de raisins secs et
une pomme. Retourne dans l’autre pièce, je te rejoins très vite. Désolée, dis-
je à l’inspecteur après le départ de ma fille. Vous avez des enfants ?
— Oui, j’en ai deux, répondit-il avec gravité. Madame Reynolds, j’ai des
nouvelles.
— Oh ?
L’expression de son visage me disait clairement qu’elles ne seraient pas
bonnes.
— Je suis désolé de vous apprendre que nous avons trouvé un corps.
[Link]
1. Chaîne télévisée pour enfants de la BBC.

[Link]
Harriet

— Qu’est-ce que ça signifie ? demanda Brian en tournant comme un ours


en cage dans la petite cuisine.
— Nous l’ignorons, répondit Angela.
— Mais le corps n’était pas bien loin, n’est-ce pas ?
— Exactement, confirma-t-elle. Moins de huit kilomètres de l’endroit où
on avait enlevé l’enfant.
— Et il s’agit bien de Mason, il n’y a aucun doute ? insista Brian.
— Aucun doute, il a déjà été identifié.
— Cette pauvre famille, s’exclama Harriet en pleurs. Je ne peux même
pas imaginer ce qu’ils peuvent éprouver. Je ne peux même pas penser…
— Alors, n’y pensez pas, la coupa Angela. Rien encore ne laisse suggérer
que ce qui est arrivé à Mason soit lié à Alice.
— Mais que lui est-il arrivé exactement ? voulut savoir Brian. Comment
est-il mort ? A-t-il été tué tout de suite ?
Il avait cessé d’arpenter la cuisine et se penchait maintenant vers Angela,
les mains agrippées à un dossier de chaise.
— Je comprends que vous vouliez connaître tous les détails, mais je ne
peux pas encore vous les donner.
— Et moi, je ne veux pas les entendre, s’écria Harriet en plaquant les
mains sur ses oreilles.
Brian s’avança vers elle pour les lui détacher doucement.
— Et tu n’y seras pas obligée, mon amour.
Il baisa ses mains tour à tour, ses lèvres s’attardant sur sa peau au point
d’y laisser des traces humides. Puis il fit un pas de côté sans les lâcher et se
glissa dans le fauteuil voisin du sien.
— Tu ne devrais pas t’obliger à penser à tout ça, lui dit-il.
Mais il ne lui laissa pas d’autre choix en continuant à poser des questions
sur Mason à Angela, laquelle lui répétait chaque fois qu’elle ne pouvait pas
y répondre. Sa poigne ne s’était pas relâchée sur les mains de Harriet, son
visage était presque collé au sien et elle sentait sur ses joues ses bouffées
d’haleine chaude quand il parlait. L’odeur de son après-rasage vieux d’un
jour s’insinuait dans ses narines, envahissant sa gorge chaque fois qu’elle
inspirait.
Finalement, elle se dégagea en prenant pour excuse qu’elle devait aller
aux toilettes.
Elle ne savait pas ce que pouvait signifier la découverte du corps de
Mason, mais son cœur se brisait à la pensée des parents du petit garçon.
Tous leurs espoirs avaient disparu – ne leur restait plus que cette vérité sans
appel qui ne les aidait en rien. Elle voulait leur écrire pour leur dire
combien elle était désolée pour eux et qu’elle comprenait à quel point leur
vie avait dû voler en éclats. Sauf qu’en réalité, elle ne comprenait pas. Parce
que son espoir à elle ne l’avait pas quittée, il était toujours là. Aussi décida-
t-elle de coucher ses pensées sur le papier dans le petit calepin en moleskine
qu’elle gardait caché dans sa chambre sous une latte du parquet, en leur
souhaitant de trouver leur réconfort autre part.
Plus qu’elle n’en recevait elle-même. Elle et Brian flottaient comme deux
spectres dans la maison qui gémissait désormais de solitude. Il tendait le
bras pour la toucher, murmurait à son oreille des mots qui ne lui apportaient
aucun réconfort. Chaque pas qu’elle faisait dans l’escalier en bois résonnait
d’échos inquiétants qui revenaient la frapper. Dans l’entrée, la lampe Ikea
ne libérait plus la moindre chaleur, réduite désormais à une ombre
menaçante sur les lames du plancher.
Dans le salon trop net et trop vide, on aurait dit que toutes les traces de
présence d’Alice avaient été effacées. Elle sentait ses doigts la démanger
tant elle avait envie d’attraper ses boîtes de jeux en plastique rangées en
piles impeccables dans un coin et de les retourner pour se donner l’illusion
que sa fille était toujours là. Était-ce elle qui s’était dépêchée de les aligner
ainsi une fois Alice couchée, vendredi passé ? Ou était-ce Brian qui avait
méticuleusement tout remis en ordre en redonnant à la pièce son statut de
jadis, celui d’une zone sans enfants ?
En même temps, elle savait qu’elle ne pouvait se permettre de balancer
les jouets d’Alice à travers toute la pièce. Elle imaginait la réaction de Brian
si jamais elle faisait ça. Son geste lui fournirait une nouvelle raison de la
convaincre de prendre ses médicaments – lesquels n’existaient pas.
Par moments, elle se contentait de s’asseoir sur le lit d’Alice et passait la
main sur la couette rose brodée d’oiseaux encore toute plissée par la
dernière nuit de sa petite fille en imaginant ses cheveux blonds étalés en
éventail, mais l’image disparaissait rapidement. Il ne restait désormais que
Hippo sur le lit, là où elle l’avait soigneusement remis après l’avoir trouvé
coincé contre le siège enfant dans la voiture. Elle avait le sentiment que son
cœur se rompait en deux morceaux bien nets à la pensée d’Alice sans son
Hippo gris qui l’accompagnait partout où elle allait.
À mesure que la semaine avançait, la sensation de présence qu’elle
prêtait à la chambre d’Alice avait diminué d’intensité, jusqu’à ce qu’elle
s’interroge sur la part d’imaginaire et la part de réel qu’elle devait attribuer
à sa perception des choses. Elle en fut tellement effrayée qu’elle se remit à
tout écrire dans son calepin.
Finalement, elle entra de moins en moins souvent dans la chambre, mais
la pensée d’Alice ailleurs que là, endormie en un lieu qu’elle ne pouvait
imaginer et ouvrant les yeux sans être à même de voir le rang de papillons
suspendu à sa fenêtre, la faisait mourir à petit feu.

Une semaine s’était écoulée depuis qu’Alice s’était évanouie dans la


nature. C’était un samedi matin et sa disparition faisait toujours les grands
titres. Une poignée de journalistes continuaient à traîner leurs guêtres
devant leur grille maintenant que le corps de Mason avait été retrouvé et
que l’intérêt des médias avait repris du poil de la bête.
Harriet lisait toujours tout ce qu’elle pouvait trouver, si douloureux que
ce soit. Il lui arrivait souvent de s’enfermer aux toilettes avec l’iPad de
Brian et de passer au peigne fin les sites web pour voir ce que disaient les
gens. Puis elle effaçait son historique. Son mari ne comprendrait pas ce
besoin qui s’était transformé en obsession. Il lui ferait simplement
remarquer combien c’était malsain.
Il avait peut-être raison. Elle n’avait aucun besoin de connaître les
opinions d’inconnus, sur elle comme sur lui. Seule l’opinion d’Angela
comptait, c’est elle qui vivait son enfer quotidien en sa compagnie, mais
elle n’en parlait guère.
Harriet appréciait sa présence dans sa vie. En des circonstances
différentes, elle pensait qu’elles auraient pu être amies. Elle se demandait ce
qu’elle retransmettait à ses chefs du poste. Comme c’était son boulot de
surveiller et d’émettre des jugements sur sa minuscule famille, des opinions,
elle devait bien en avoir. Que pensait-elle de leur couple à Brian et à elle, à
les voir danser comme ils le faisaient l’un autour de l’autre, pareils à deux
inconnus pris au piège dans la prison de leur propre malheur ? Angela avait
mangé en leur compagnie, elle avait attendu qu’ils s’endorment, elle les
avait vus à leurs pires moments. Que lui racontait Brian quand elle-même
n’était pas dans la pièce ?
Ce soir-là, après le départ d’Angela, Brian s’en prit à Harriet installée
dans le canapé.
— Je ne suis pas le seul à m’inquiéter à ton sujet, lui apprit-il.
Il s’était approché d’elle, mais beaucoup trop près, si près qu’elle sentait
son haleine chargée d’une odeur de café éventé.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— D’autres personnes l’ont aussi remarqué, précisa-t-il. Je te dis ça
uniquement pour ton propre bien.
— Mais qu’est-ce que tu racontes, Brian ?
Il soupira, frottant les mains de bas en haut sur son jean.
— Quand tu es partie pour ta balade l’autre jour, Angela t’avait
clairement dit qu’elle ne voulait pas te voir sortir toute seule, mais tu l’as
ignorée et tu es sortie quand même. Pourquoi m’infliger une chose pareille,
Harriet ?
— Angela n’a jamais dit ça, répondit-elle en réfléchissant à ce qui s’était
passé avant de secouer la tête.
— Si, elle l’a dit, mon amour.
Brian pivota sur place pour lui faire face, le front soucieux, la tête
inclinée sur le côté, et l’examina en détail. Il laissa filer son regard vers le
haut de son front et tendit la main pour remettre délicatement en place
quelques mèches égarées.
— Tu as dit que tu avais besoin d’aller marcher un petit moment, mais
Angela t’a répondu que ce n’était pas une bonne idée et t’a demandé de
rester à la maison. Et toi, tu t’es obstinée. Même quand elle a dit que ce
n’était pas très sûr d’aller dehors, ajouta-t-il, la main toujours sur sa tête.
Harriet le fixa sans ciller.
— J’ai juste besoin de comprendre pourquoi tu m’infliges ça, dit-il.
— Je ne t’inflige rien du tout. Et Angela ne m’a jamais dit que je ne
devais pas sortir, répéta-t-elle.
— Oh, Harriet, tu ne t’en souviens pas, n’est-ce pas ? fit-il en se
rapprochant encore plus.
Il lui saisit les bras, frottant ses pouces sur la peau charnue au-dessus de
ses coudes.
— Je le savais. J’étais sûr que c’était ça, poursuivit-il.
— Brian, je sais qu’Angela ne m’a pas dit ça. Je m’en serais souvenue. Si
elle m’avait dit de ne pas sortir, je serais restée à la maison.
— Oh, Harriet, gémit-il en secouant la tête. Sais-tu seulement combien
tout ça m’est difficile ? J’essaie de ne pas craquer à cause d’Alice, je ne
peux pas me permettre de m’inquiéter aussi pour toi.
Il la serra un peu plus fort.
— Il y a des choses que tu choisis d’oublier.
Comme Harriet ne répondait pas, il continua :
— Eh bien, nous allons retourner voir le médecin. Je prendrai rendez-
vous pour lundi matin.
— Je n’ai pas besoin de voir de médecin.
Elle allait se montrer ferme sur ce point. Elle refuserait qu’un docteur
remette les pieds chez elle.
Après une dernière pression, il relâcha son bras et se leva pour gagner la
fenêtre, la tête basse. Elle suivit le mouvement de ses épaules qui se
soulevaient lentement avant de retomber. Une deux, une deux.
Lorsqu’elle ne fut plus capable de supporter cette tension plus longtemps,
elle lui dit :
— Très bien. Je suis navrée. Je te crois. Je me souviens maintenant. Je
sais que ce que tu dis à propos d’Angela est exact. Donc, je n’ai pas besoin
de revoir un médecin, Brian.
— C’est bien, mon amour.
Il se retourna tout sourires vers elle, ses yeux sombres réfléchissant les
rayons du soleil couchant.
— Je savais bien que tu finirais par t’en souvenir.
[Link]
MAINTENANT

À voir son regard aux yeux inquisiteurs plissés sous ses sourcils finement
épilés, il est clair que l’inspectrice Rawlings a décidé une bonne fois pour
toutes qu’elle ne m’aimait pas. Je ne suis pas le genre de maman avec
laquelle elle se lierait d’amitié, même si je doute qu’elle ait des enfants.
Elle s’intéresse aux différences entre Harriet et moi. Non pas les plus
criardes comme l’argent et les maisons, non, juste les petites nuances qui
nous séparent.
— Vous étiez heureuse de tout partager de votre vie, déclare-t-elle. Mais
Harriet ne vous rendait pas la pareille ?
Comme elle connaît déjà les réponses à la plupart de ses questions, je suis
sûre que son intention est de relever mes défauts et mes manques.
— Je ne partage pas tout, je lui réponds, sur la défensive. Bien des
domaines de ma vie personnelle restent privés.
— Mais vous avez parlé de votre jeunesse et des problèmes de votre
mariage.
— Avec Harriet, effectivement. Mais Harriet est une amie. C’est ce que
font les amies.
— En revanche, elle ne s’est pas ouverte à vous de la même façon.
— Écoutez, je ne sais vraiment pas où vous voulez en venir.
Il n’était pas dans mes intentions de répondre avec brusquerie, mais je me
demande si je ne viens pas de dépasser les bornes.
— Vous êtes sûre, Charlotte ?
— Harriet m’a raconté ce qu’elle voulait bien me raconter. Je ne peux
forcer quelqu’un à parler de sa vie de famille si cette personne n’en a pas
envie.
— Ou peut-être n’avez-vous même pas essayé, dit-elle en s’appuyant à
son dossier, apparemment satisfaite d’avoir sorti son atout.
Mes doigts cessent de tripoter ma ceinture et je les serre violemment
jusqu’à ne plus pouvoir supporter la pression que je leur inflige. Je sais ce
qu’elle pense, je n’ai pas été une bonne amie pour Harriet, j’ai pris plus que
je n’ai donné, mais son jugement me met en rogne. Elle a fait un choix
commode en prenant le parti de Harriet, si tant est qu’il y ait eu un parti à
prendre. Avant même que je ne mette un pied dans cette pièce, son opinion
était probablement déjà faite.
— Il va me falloir une nouvelle pause si vous voulez que je réponde à
d’autres questions, lui dis-je sans aménité.
— Bien sûr, bien sûr. Prenez tout le temps qu’il vous faut.
Elle ne sourit plus en me désignant la porte du geste et, une nouvelle fois,
je me demande si je ne devrais pas lui dire que je ne suis pas disposée à
rester plus longtemps.
Une fois dehors dans la cour à l’air libre, j’appelle Tom.
— Comment vont les enfants ? je lui demande avant qu’il ait pu ouvrir la
bouche. Ils dorment ?
— Bien entendu.
Sa voix est pâteuse, comme si je venais de le réveiller, mais, si c’est le
cas, je m’en fiche un peu.
— Et Molly ? Elle va bien ? Sa température a baissé ?
— Je crois, répond-il. Mais elle dort comme un loir.
— Va jeter un œil. Si tu sens que son front est encore chaud, le
thermomètre est dans la salle de bains.
— Charlotte, je sais où tu ranges le thermomètre. Tu es sûre que tu vas
bien ?
— Naturellement. Mais la soirée risque d’être plus longue que je ne
l’avais escompté.
— Tu es toujours au poste ? demande-t-il, un peu étonné. Je pensais qu’à
cette heure, tu serais déjà sur le chemin du retour.
— Je suis sûre que ça ne durera plus près longtemps. De toute évidence,
il leur reste des tas de détails à mettre au clair.
— Mais ils ne te… tu sais… ils n’ont quand même pas de soupçons à ton
égard ? demande-t-il prudemment.
— Non, je lui réponds avec un rire forcé. Bien sûr que non. Comme je te
l’ai expliqué plus tôt, je suis ici pour les aider, c’est tout. Il est préférable
que je règle ça au plus vite, après quoi, j’espère qu’ils n’auront plus besoin
de moi.
— Ouais, j’imagine bien. J’ai juste l’impression que ça fait un moment
que tu es là-bas.
— Ce n’est pas qu’une impression, Tom, ça fait presque quatre heures,
dis-je en jetant un œil à ma montre.
— Bien.
Visiblement, il essaie de comprendre ce qui se passe vraiment et doit se
demander si je lui cache des choses. En même temps, il a la conviction que
je lui dis toujours tout. Exactement comme me l’a fait remarquer cette
inspectrice astucieuse – les gens comme moi racontent leur vie par le détail
à tout le monde.
— Et il y a du neuf ? demanda-t-il. Tu sais… à propos…
— Non, dis-je en appuyant ma tête contre le mur. Non, ils ne m’ont
informée de rien.
De toute façon, j’ignore s’ils me mettraient au courant.
— OK, eh bien, fais attention à toi, dit-il comme s’il était prêt à se
rendormir. Appelle-moi quand tu seras sortie.
— Promis. Je te remercie.
J’espère qu’il ne me demandera pas pourquoi, mais je lui suis
reconnaissante d’être là pour moi, de se préoccuper comme il le fait de mon
bien-être d’une façon que je ne peux plus espérer de la part de quiconque.
Peu après la naissance de Molly, je me souviens d’une chose qu’il
m’avait dite et qui, à l’époque, n’avait pas eu une grande résonance en moi.
« Tu seras toujours la mère de mes enfants, m’avait-il déclaré. Les choses
ont changé, comme s’il existait désormais entre nous une autre dimension.
Quoi qu’il arrive, je ne cesserai jamais de veiller sur vous. »
Sur le moment, je n’avais guère prêté d’attention à sa déclaration, mais je
sais maintenant qu’il était sincère, et cela ne fait qu’accroître
douloureusement la distance qui me sépare déjà de ma famille.
Lorsque je raccroche, je retourne dans le commissariat. Le cœur aussi
lourd que les jambes, je me traîne péniblement jusqu’au distributeur pour
prendre un autre café. J’attends que le gobelet se remplisse quand j’aperçois
à l’autre extrémité du couloir l’inspectrice Rawlings qui ouvre en grand la
porte à un nouvel arrivant. Lorsqu’elle s’écarte et que l’éclairage illumine
l’entrée, je constate qu’elle s’adresse à Hayes qui vient tout juste d’arriver.
Et, alors que je devrais me sentir soulagée de voir un visage familier, je ne
peux m’empêcher de sentir mon cœur sombrer un peu plus.
[Link]
AVANT
Harriet

Dimanche matin, huit jours après la disparition d’Alice, Harriet se


réveilla à six heures et sortit de la maison. Elle avait d’abord vérifié que
Brian dormait toujours. Il était bien dans les bras de Morphée, ce qui n’avait
rien d’étonnant vu qu’il avait passé la majeure partie de la nuit à se ronger
les sangs au rez-de-chaussée et ne s’était couché qu’au petit matin.
Elle connaissait ses habitudes, et son rythme de sommeil avait changé au
cours de cette dernière semaine. La veille, il s’était presque forcé à aller à la
pêche, mais une heure s’était à peine écoulée qu’il était déjà de retour à la
maison pour être auprès d’elle. D’habitude, c’était toujours elle qui se
couchait la première et il la suivait peu après. Mais, au cours de cette
semaine, elle s’était retrouvée seule dans le lit sans quasiment fermer l’œil,
tandis qu’il restait debout jusqu’à deux ou trois heures du matin, à rôder
dans la maison à l’étage au-dessous. Sans qu’elle ait la moindre idée de ce
qu’il pouvait y faire.
Elle descendit l’escalier à pas de loup, enfila ses chaussures rangées
soigneusement sous les patères du portemanteau et ouvrit délicatement la
porte avant de la refermer sans bruit pour ne pas réveiller son mari endormi.
Elle remercia le ciel qu’il n’y ait pas de journalistes devant chez elle de si
bonne heure et prit une profonde inspiration d’air matinal avant de monter
dans sa voiture.
En longeant la côte la plus proche, elle jeta un œil aux falaises. Elles
étaient hautes et imposantes, avec des lignes de crête déchiquetées, et
tombaient droit dans la mer, qui se fracassait contre leurs parois dès que le
vent se mettait à souffler. La route non éclairée était dangereuse la nuit et, à
plusieurs occasions, des voitures roulant trop vite avaient fait le grand saut.
En plein jour, la rambarde défoncée en était une preuve concrète qui donnait
à réfléchir.
Elle roula encore cinq minutes jusqu’à un virage serré dans lequel elle
s’engagea avant de descendre une piste pierreuse pour atteindre un parking.
Elle adorait cet endroit. La plage de galets proprement dite était
minuscule. Alice se plaignait toujours en répétant qu’elle n’aimait pas
marcher sur des pierres parce qu’elles lui faisaient mal aux pieds, mais
Harriet trouvait le lieu magnifique. L’eau était d’une limpidité de cristal et
elle pouvait s’asseoir tout au bord pour y remuer les orteils, tandis qu’Alice
remplissait son seau de galets.
Harriet ouvrit le coffre, en sortit un petit sac de sous la couverture
réservée aux pique-niques et s’avança jusqu’à la mer. Celle-ci semblait si
paisible, songea-t-elle en ôtant sa robe qu’elle étendit sur les pierres. Elle
eut quelques difficultés à ajuster les bretelles de son maillot de bain rouge
en entrant dans l’eau à petits pas hésitants, les yeux rivés sur l’horizon. Le
froid ne lui posait aucun problème, il l’engourdissait un instant, mettait tous
ses sens en sommeil, mais elle avait besoin de ça.
À chaque nouveau rouleau de la marée, l’eau recouvrait son corps,
comme si elle la dévorait graduellement à petites lampées, remontant le
long de ses cuisses et se rapprochant petit à petit de ses aisselles jusqu’à ce
que son corps tout entier soit submergé. Elle y plongea alors la tête et resta
dans cette position aussi longtemps qu’elle le put avant que le manque d’air
ne l’emporte. Instantanément, elle fut envahie par un sentiment de libération
absolue. Après l’anesthésie qu’elle venait de s’infliger, c’était une sensation
magnifique, mais elle ne durait jamais assez longtemps, malheureusement.
Elle ne tarda pas à se lancer et nagea loin, suffisamment pour être obligée
de battre des jambes si elle voulait rester en surface en obligeant son sang à
circuler. Chaque fois qu’elle laissait sa tête sombrer, son désir instinctif de
rester en vie la ramenait à l’air libre.

Bien qu’elle ait déclaré à Angela qu’elle ne savait pas nager, il fut une
époque où elle se baignait dans la mer toutes les semaines. C’est Christie,
son amie de la fac, qui l’avait entraînée. Harriet adorait cette euphorie qui
s’emparait d’elle quand elle laissait l’eau l’engloutir, car rien ne pouvait se
comparer à ce moment de pure félicité où elle devenait partie intégrante de
la nature et celle-ci, une part d’elle-même.
Puis un jour, elle avait arrêté. Six semaines après le début de sa nouvelle
et merveilleuse relation avec Brian. Il lui avait fait une surprise en
débarquant avec un grand panier de pique-nique et plus encore en faisant un
trajet de près de cinquante kilomètres pour l’emmener à la plage.
— Je sais que c’est l’endroit que tu préfères, lui expliqua-t-il, et elle
s’était sentie encore plus conquise.
Elle se souvenait d’avoir prié que rien ne vienne entraver leur relation.
Jamais encore un homme ne l’avait fait se sentir aussi spéciale.
Brian avait étendu une couverture à carreaux sur le sable et ils avaient
bavardé et ri en se nourrissant l’un l’autre de fraises.
— Tu ne trouves pas qu’elle nous appelle ? dit-elle en montrant la mer
d’un signe de tête.
Ils avançaient main dans la main vers la limite du sable, pataugeant dans
les vaguelettes qui clapotaient autour de leurs pieds. La marée se retira, plus
loin que la fois précédente, avant de revenir à la charge avec une force plus
grande, son flux lancé à toute vitesse se précipitant sur eux. Harriet poussa
un cri de plaisir digne d’une petite gamine, au contraire de Brian qui bondit
en arrière d’un air paniqué un peu ridicule.
— Je vais aller m’asseoir, dit-il en tournant les talons, ne lui laissant
d’autre choix que de lui emboîter le pas.
De retour sur la couverture de pique-nique, loin de tout danger, Brian
rougit de honte en reconnaissant que non seulement il ne savait pas nager,
mais aussi qu’il avait peur de l’eau. Elle le supplia de s’ouvrir à elle, mais
plus elle insistait, plus il se refermait comme une huître, jusqu’à ce qu’il
finisse par lâcher brutalement :
— Ce n’est pas un sujet sur lequel j’aime m’étendre. Mais il m’est arrivé
quelque chose quand j’étais encore enfant et je préfère ne pas trop y penser.
Il détourna la tête et Harriet n’ajouta plus un mot, elle tendit juste le bras
et lui frôla la jambe. Brian frémit et expliqua d’une petite voix :
— Ma mère n’était pas très vigilante. À ses yeux, il n’y avait rien de
grave à me laisser aller dans l’eau tout seul à l’âge de six ans. Elle n’avait
même pas remarqué que le ressac m’avait entraîné sous un paquet de mer
jusqu’à ce qu’un inconnu lui crie que j’étais en danger.
— Oh, Brian, dit Harriet. Je suis tellement désolée…
— Sincèrement, ce n’est pas un problème, la coupa-t-il en changeant
subitement de ton avant de commencer à remballer le pique-nique non
terminé.
Harriet savait qu’elle devait faire quelque chose. La journée était en train
de virer à l’aigre et elle sentait déjà Brian lui échapper. Envahie par un
sentiment accablant de pitié mêlée de crainte – tant elle avait peur de le
perdre pour de bon –, elle lui dit la première chose qui lui passa par la tête,
à savoir qu’elle non plus ne savait pas nager.
Brian se tourna vers elle et arrêta de remballer la nourriture. Il lui prit le
visage entre ses mains et, l’air grave, déclara :
— Je sais maintenant que nous sommes absolument faits l’un pour
l’autre.
Il lui parut si reconnaissant de son pieux mensonge qu’elle sentit aussitôt
combien ils étaient de nouveau proches. En cet instant, elle ne pensait pas
aux conséquences – tant qu’ils seraient ensemble, elle ne pourrait plus
jamais aller nager dans la mer. Mais elle était tellement amoureuse de lui
qu’il lui serait facile, lui semblait-il, de renoncer à ce plaisir.
Depuis, elle avait dû vivre avec son mensonge. Sa relation avec Brian en
était à peine à ses tout débuts qu’elle avait déjà coupé les ponts avec
nombre de ses amies, y compris Christie, ainsi il ne risquerait pas de
découvrir la vérité par accident. Le sujet était désormais rarement abordé,
mais, le cas échéant, elle avait pris l’habitude de répondre aux gens qu’elle
ne savait pas nager.

En ce dimanche matin, elle reprit la route et fut de retour chez elle à huit
heures moins vingt. Brian dormait encore quand elle se faufila discrètement
dans la salle de bains, enfouissant son maillot trempé au fond du panier à
linge, là où il ne le trouverait jamais. Comme l’odeur de sel dont elle était
imprégnée était plus difficile à faire disparaître, elle se mit sous la douche et
laissa le jet retomber en cascade sur son corps, en se demandant ce que
Brian ferait s’il découvrait son imposture.
— Tout ce que je veux, Harriet, c’est que tu me dises toujours la vérité.
Est-ce trop te demander, tu crois ?
Il la suppliait sans cesse de se montrer honnête envers lui. Comme si
l’honnêteté était la qualité première de leur mariage.

Le lendemain matin, le portable de Harriet tinta pour lui annoncer un


message.
— Tout va bien ? voulut savoir Angela en la voyant ouvrir de grands
yeux surpris devant le texto.
— Oui. Je viens d’avoir des nouvelles d’une vieille amie, c’est tout.
— Oh ?
Elle aussi était surprise.
— C’est drôle, fit Harriet. Hier, j’ai repensé à mes amies de fac, et voilà
que l’une d’elles m’adresse ce message aujourd’hui.
— Qu’est-ce qu’il dit ? lui demanda Angela en remplissant un seau
d’eau.
Elle s’était proposée pour laver le sol de la cuisine, qui semblait pourtant
impeccable aux yeux de Harriet.
Celle-ci lut le texto à voix haute. « Je ne sais pas si c’est toujours ton
numéro mais je t’ai vue aux infos. Je veux que tu saches que je pense à toi.
Fais-moi savoir si je peux faire quelque chose. »
Elle releva la tête.
— Il vient de mon amie Jane. C’était l’une de mes meilleures amies à
l’université. Elle, Christie et moi faisions toujours tout ensemble.
— C’est gentil de sa part de renouer ainsi avec vous.
— Oui, c’est vrai. Il y a une éternité que je ne l’ai vue. Ni Christie non
plus, d’ailleurs.
— Et pour quelle raison ? Vous avez simplement laissé le temps vous
séparer ?
En voyant Angela fermer le robinet et soulever le seau pour le poser au
sol, Harriet se demanda une seconde si elle était censée l’aider au ménage.
C’était la dernière chose au monde qu’elle avait envie de faire.
— Non, répondit-elle.
Angela s’interrompit dans ses œuvres, sa serpillière en l’air, attendant la
suite.
— Oui, bon, peut-être, concéda Harriet. Je ne me rappelle plus très bien
comment c’est arrivé, ajouta-t-elle en passant un doigt distrait sur le
téléphone.
Bien sûr qu’elle s’en souvenait. Jusqu’au moindre détail.
— J’aimais beaucoup Jane et Christie. À l’école, je n’avais jamais eu
beaucoup d’amies. Je n’étais pas de celles dont les autres recherchaient la
compagnie et ma mère ne m’aidait en rien en me gardant toujours sous sa…
Elle agita une main en l’air.
— C’est quoi le mot que je cherche ?
— Sa coupe ? Vous voulez dire qu’elle vous surprotégeait ? demanda
Angela.
— Oui. Elle ne me laissait jamais sortir de son champ de vision. Toujours
à me surveiller. C’est difficile de se faire des amies quand votre mère ne
vous lâche pas d’une semelle.
Angela se détourna avant que Harriet ait pu lire l’expression de son
visage. Pensait-elle qu’elle se changeait peu à peu en copie conforme de sa
propre mère ? Car, visiblement – et elle souffrait de l’admettre – il existait
entre elles deux plus de points communs qu’elle ne l’aurait voulu.
— Jane était comme moi, poursuivit-elle. Studieuse et raisonnable. Les
autres devaient probablement nous trouver barbantes… (Elle sourit à ce
souvenir.) Au contraire de Christie, beaucoup plus fofolle. Non pas qu’elle
adorait les sorties en boîte ni rien de ce genre, c’est juste qu’elle était d’un
tempérament plus aventureux. Avec des cheveux roux en bataille tout
bouclés. C’est elle qui m’avait fait connaître…
Elle s’interrompit brutalement et tripota son haut. Elle avait failli révéler
la vérité par mégarde avec une telle facilité. Preuve s’il en fallait qu’elle ne
parlait pas beaucoup de ses vieilles amies de jadis.
— Christie adorait voyager. Quand nous avons quitté l’université, elle est
partie à pied avec juste son sac à dos et elle voulait que je l’accompagne.
— Mais vous ne l’avez pas suivie ?
Harriet secoua la tête.
— Je ne suis jamais allée à l’étranger, lança-t-elle avec un sourire triste.
Vous pouvez croire une chose pareille ? Je n’ai jamais eu de passeport.
Angela plongea la serpillière dans le seau dont l’eau déborda et releva les
yeux sur elle.
— Vraiment ?
Harriet voyait bien qu’elle était choquée, mais ce n’était pas si inhabituel
quand même.
— Vraiment, vous n’êtes pas obligée de faire ça, dit-elle en montrant le
sol. Il n’est pas si sale.
— Je voulais juste me montrer utile, déclara Angela en souriant. Alors,
est-ce que vos amies de jadis vous manquent ?
— Je ne croyais pas jusque-là, mais le fait d’avoir eu des nouvelles de
Jane… dit Harriet sans terminer sa phrase.
— En ce cas, renvoyez-lui un message, dites-lui combien c’était agréable
d’avoir de ses nouvelles et dites aussi que vous aimeriez lui parler. Il n’est
pas trop tard pour reprendre contact, Harriet. Les vraies amies seront
toujours là, peu importe le temps qui a passé.
— Le problème, c’est que je ne me suis pas montrée des plus gentille
envers elle, répondit Harriet d’une petite voix.
— Que s’est-il passé ? demanda Angela, sincèrement surprise.
— C’est arrivé deux mois après que j’ai commencé à sortir avec Brian.
Jane avait pris l’habitude de m’inviter chez elle dans son appartement, mais
l’invitation ne s’est jamais étendue ouvertement à Brian. Ce qui ne me
dérangeait pas, parce que c’était vraiment sympa de la revoir en tête à tête,
mais Brian n’a pas apprécié. Il a déclaré que si c’était une aussi bonne amie
que ça, elle ne devrait pas chercher à me garder à bonne distance de lui.
Harriet se rappelait à quel point il était bouleversé. Elle lui avait répété
encore et encore qu’il serait le bienvenu, elle en avait la certitude, mais
Brian avait tout bonnement refusé de l’écouter.
— Le hic, à mon avis, c’est que Jane n’était pas trop ravie de l’avoir chez
elle, mais elle était trop gentille pour oser le dire. Sauf que Brian ne voulait
pas lâcher le morceau. Il me répétait sans cesse : « Elle n’apprécie pas le
fait que tu aies un petit ami, Harriet. Les filles comme elle ne peuvent pas
supporter de voir leurs amies plus heureuses qu’elles… Schadenfreude,
mon amour, lui disait-il. Tu as certainement déjà entendu ce mot. Il est
absolument évident que Jane est jalouse de toi et ne sera heureuse que si toi,
tu es malheureuse. »
Bien sûr qu’elle avait déjà entendu ce mot, mais il ne s’appliquait pas à
Jane. En apprenant que la mère de son amie était décédée, Jane était sortie
en courant de sa salle d’examen et, à son arrivée à l’hôpital, avait ramassé
Harriet effondrée par terre dans le couloir, toujours roulée en boule au
même endroit depuis une demi-heure. Elle l’avait soutenue tout le temps de
l’enterrement et, le jour où Harriet était montée sur la scène pour recevoir sa
récompense comme « étudiante prometteuse », c’est Jane qui était assise
dans les rangs réservés aux familles pour saluer l’exploit de sa meilleure
amie par des cris de joie tonitruants en son honneur.
— J’ai pris le parti de Brian et demandé à Jane si elle était jalouse de
moi. Elle m’a répondu que j’étais cinglée et j’ai essayé d’expliquer à Brian
qu’il se trompait du tout au tout. « C’est normal qu’elle te dise ça, m’a-t-il
répondu, elle te manipule complètement. »
Harriet inspira profondément.
— Je l’ai cru, dit-elle avec un pauvre sourire. Non, en fait, je ne l’ai
jamais cru, je l’ai juste choisi, lui.
— Oh, Harriet, soupira Angela. Je suis sûre que Jane vous pardonnera ce
qui est arrivé dans le passé. Il est évident qu’elle tient suffisamment à vous
pour vous recontacter, en plus de quoi – elle posa la serpillière contre
l’évier et tendit le bras pour lui prendre la main –, je crois vraiment qu’une
amie ne serait pas de trop en cet instant.
— Je ne la mérite pas, dit-elle en reprenant sa distance pour se mettre à
remuer les tasses dans l’évier.
— Gardez-vous encore le contact avec d’autres personnes de votre passé,
de l’école du Kent où vous avez travaillé ? demanda Angela.
Harriet fit non de la tête, mais elle pensait à Tina. La raison de leur départ
pour le Dorset.
— Non, elles aussi ont toutes disparu de ma vie, répondit-elle
catégoriquement.
Angela ouvrit la bouche comme si elle allait dire quelque chose, mais,
avant qu’elle en ait eu le temps, son portable sonna.
— C’est Hayes, dit-elle en montrant l’entrée. Je vais prendre son appel
là-bas.
Elle répondait déjà en sortant de la cuisine.
— Qu’est-ce que vous voulez dire, nom d’un chien ? lança-t-elle à voix
basse, avant de disparaître dans le salon en refermant la porte derrière elle.
Harriet s’avança. La voix d’Angela lui arrivait étouffée, mais elle parvint
tout juste à distinguer ce qu’elle disait.
— Qui ? Brian ? Mais pourquoi irait-il faire une chose pareille ? Non,
vous avez raison, soupira-t-elle. Ça change beaucoup de choses.
[Link]
Charlotte

Lundi matin, lorsque la sonnette tinta à la porte d’entrée, j’étais perdue


dans mes pensées. Aucune d’entre nous ne s’attendait à devoir passer une
semaine entière sans recevoir la moindre nouvelle d’Alice. J’avais déposé
les enfants à l’école, Evie à la garderie, et aussi téléphoné au bureau pour
leur expliquer que je ne me sentais pas la force de venir travailler, après
quoi, comme souvent, mon esprit s’était mis à battre la campagne et je
repensai à Brian et Harriet. Lorsque la sonnette retentit une seconde fois,
j’ouvris le battant à un homme qui m’était vaguement familier, avec sa
barbiche et ses yeux exorbités sous une frange un peu trop longue.
— Charlotte Reynolds ? Je suis Josh Gates.
Le petit doigt de la main qu’il me tendait s’ornait d’une chevalière en or
de mauvais goût.
— Comment allez-vous aujourd’hui ? demanda-t-il, plein de cette
arrogance horripilante des représentants de commerce.
Je lui répondis que j’allais bien.
— Je travaille au Dorset Eye.
— Oh !
Je savais maintenant où je l’avais déjà vu. Durant la séance devant la
presse. C’était lui, le journaliste qui m’avait accusée d’être sur Facebook au
moment de la disparition d’Alice. Celui-là même qui avait ensuite rédigé un
article à charge dans son journal.
— Je n’ai rien à vous dire, lançai-je en refermant aussitôt la porte, mais,
aussi vif que l’éclair, il la bloqua avec son pied. S’il vous plaît, ajoutai-je,
vous voulez bien enlever votre pied de là ?
— Je me demandais si vous n’aimeriez pas présenter votre propre version
de l’événement. Pour vous assurer que les gens connaissent toute la vérité.
— Je vous ai déjà déclaré que je n’avais rien à dire. Maintenant, s’il vous
plaît, ôtez votre pied de là.
Je repoussai la porte qui ne bougea pas d’un pouce.
— En fait, je ne veux pas parler de l’affaire présente. Mais de cet autre
incident, Charlotte.
— Quel autre incident ? Qu’est-ce que vous racontez ?
— Vous avez une bien belle maison, lança-t-il en regardant par-dessus
mon épaule. Elle doit valoir son pesant d’or. Je pourrais peut-être entrer
pour que nous puissions bavarder tranquillement à l’intérieur ?
— Je vous ai demandé de quoi vous vouliez parler, répondis-je entre mes
dents.
— Eh bien, je me suis laissé dire que ce n’était pas la première fois que
vous perdiez un enfant.
— Quoi ?
— Et qu’en une autre occasion, c’est votre propre garçon, Jack, qui avait
disparu, lui aussi.
— Je ne… je…
Je secouai la tête. Me revenaient en mémoire une image de Jack ainsi que
le souvenir de ce que cet homme avançait. Et aussi l’image de la seule
personne qui savait ce que j’avais fait. Je sentis partir en poussière de
minuscules fragments du monde qui était le mien et que je contenais si mal.
— Apparemment, il était sorti un après-midi et vous ne vous êtes pas
rendu compte qu’il n’était plus là ? dit-il en haussant exagérément les
sourcils comme un acteur de théâtre.
— À qui avez-vous parlé ? m’écriai-je.
Je savais déjà de qui il s’agissait, mais je n’arrivais pas à croire que
Harriet ait fait une chose pareille.
— C’est donc bien vrai ?
— Sortez de chez moi ! lui rétorquai-je en frappant sa chaussure d’un
coup de pied avant de claquer le battant. Fichez le camp de ma maison !
hurlai-je. Sinon, j’appelle la police.
— Si vous préférez, je peux toujours parler au marchand de journaux qui
a trouvé votre fils, me cria Josh en retour.
— Foutez le camp, c’est tout ! Laissez-moi tranquille.
Je m’effondrai contre la porte en me laissant glisser jusqu’au sol avant
d’enfouir ma tête entre les mains. Toute la pièce dansait autour de moi et je
sentais monter des vagues de nausée. Pourquoi tous ces gens
s’intéressaient-ils tant à moi ? Ils devraient plutôt se concentrer sur le
monstre qui avait enlevé Alice, au lieu de quoi c’était moi l’objet de toutes
leurs attentions. Pourquoi tous ces gens tenaient-ils à ce point à s’assurer
que c’était moi et moi seule la grande responsable ?

La disparition de Jack remontait à trois ans. Ce jour-là, j’étais rentrée à la


maison après avoir fait mes courses en compagnie de mes enfants : Molly
endormie dans la poussette double, sa petite sœur encore bébé à côté d’elle
hurlant à pleins poumons tout le long du chemin tandis que Jack filait à
toutes jambes quelques mètres devant nous. Aussitôt rentrée à la maison, il
me fallait donner la tétée à Evie avant de réveiller Molly.
— J’espère que tu ne seras pas aussi exigeante toute ta vie durant, avais-
je murmuré à Evie en la soulevant de son siège.
Je laissai la poussette dans l’entrée et posai Evie sur mes genoux dans le
salon. Comme je n’entendais aucun bruit dans la chambre de Jack, je
supposai qu’il jouait avec ses nouveaux trains miniatures.
Une fois la bouche d’Evie bien en place autour de mon téton, le silence
emplit la maison. Je posai la tête contre le dossier du canapé, fermai les
yeux et laissai mes larmes de fatigue glisser sur mes joues. J’étais si
éreintée que tout mon corps était douloureux et il ne fallut pas longtemps
pour que je m’endorme pendant qu’Evie tétait.
Quand je me réveillai en sursaut, les paupières d’Evie commençaient à se
fermer et je reconnus les prémices du sommeil. Je ne voulais pas la
déranger, mais j’appelai quand même Jack à mi-voix, sans résultat. Mais,
comme parfois il ne répondait pas, je reposai la tête contre le dossier et
fermai à nouveau les yeux.
Lorsque le téléphone sonna, je l’ignorai. Je ne voulais pas bouger et
n’avais aucune envie de remettre Evie dans la poussette où Molly dormait
encore. Quand la sonnerie finit par s’arrêter avant de reprendre
immédiatement, je reposai délicatement Evie sur le canapé et me levai pour
répondre. Dès mon arrivée dans le couloir, la première chose qui me sauta
aux yeux fut la porte d’entrée restée grande ouverte.
— Jack, où es-tu ? criai-je, certaine de l’avoir refermée derrière moi.
Evie se remit à pleurer et, la voyant gigoter sur le canapé, je compris que
je n’aurais jamais dû la laisser seule, mais Jack ne répondait toujours pas.
— Jack ? criai-je encore une fois.
Je consultai ma montre et constatai que nous étions rentrés depuis une
demi-heure.
— Jack ? appelai-je à nouveau, la gorge serrée, en sprintant à l’étage pour
inspecter les chambres une à une. Si tu te caches quelque part, il faut que tu
sortes immédiatement.
Le téléphone se remit à sonner puis s’arrêta de lui-même et reprit
aussitôt. C’était bien la cinquième fois quand, finalement, je décrochai.
— Oui ? dis-je.
J’entendis la voix paisible de M. Hadlow qui tenait le magasin du coin
me dire que Jack était devant son comptoir. Un passant l’avait trouvé dehors
devant la vitrine.

— Pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé ? me demanda Audrey.


Quand elle débarqua un quart d’heure après le départ de Josh Gates, je
n’avais pas bougé, j’étais toujours assise par terre dans l’entrée.
— Je n’en ai rien dit à Tom non plus.
Je ne pouvais pas me permettre d’en informer mon mari, ç’aurait été la
confirmation que je n’étais pas digne de confiance. Je ne pouvais pas en
parler à ma mère, qui m’aurait rappelé que trois enfants étaient une charge
trop lourde pour moi, et je l’avais caché à Audrey parce qu’elle aurait eu
beau m’assurer que « ce sont des choses qui arrivent », son visage choqué
aurait parlé pour elle.
Audrey verrouille toujours la porte d’entrée derrière elle. Elle ne laisse
jamais les portières de sa voiture grandes ouvertes toute la nuit par erreur.
Elle ne perd pas ses lunettes de soleil, ni sa montre ni ses enfants et jamais,
au grand jamais, elle ne perdrait l’enfant d’une autre.
— Mais tu l’as dit à Harriet ?
— Tu crois vraiment que c’est ce qui importe le plus en ce moment ?
répondis-je, alors même que je me sentais fautive.
Je ne pouvais pas lui dire que je m’étais confiée à une autre amie parce
que je tenais à le raconter à quelqu’un qui ne me jugeait pas. Et moins
encore en cet instant précis, ayant pris conscience qu’Aud était bien la seule
entre toutes mes amies à ne pas me juger.
— Oui et non, répondit-elle. De toute évidence, elle a dû en parler à cet
abominable Gates.
— Je l’ai mise au courant uniquement pour qu’elle regagne un peu
d’estime d’elle-même, reconnus-je.
— Comment ça ?
— Elle paniquait et se faisait une montagne d’un truc anodin sans la
moindre importance, comme le fait d’oublier d’emporter une couche de
rechange pour Alice. Je ne me souviens même plus de quoi il s’agissait
exactement. C’était un an après que j’avais perdu Jack. Je voulais qu’elle
comprenne que les mamans ne sont pas parfaites, même celles qui, selon
elle, l’étaient.
Nous savions l’une et l’autre que Harriet me plaçait sur un piédestal.
— Si je l’ai mise au courant, c’est pour qu’elle se sente mieux dans sa
peau, et je lui ai fait promettre de ne jamais le répéter à quiconque.
— Eh bien, sur ce dernier point, elle est passée outre.
— Je lui ai bien précisé : « Ne le raconte même pas à Brian », ce à quoi
elle m’a répondu : « Oh ! mon Dieu, non, jamais je ne le raconterais à
Brian », donc, je ne me suis plus préoccupée de cet incident.
— Je trouve étrange qu’on puisse dire une chose pareille.
— Tu veux parler de quoi ?
— « Oh ! mon Dieu, non, jamais je ne le raconterais à Brian. »
— Peut-être.
— Jamais je ne dirais ça à propos de David.
— Oh, Aud, soupirai-je. Est-ce vraiment si important ?
— Non, probablement pas, répondit-elle. Mais je continue à penser que
c’est étrange.
— Qu’est-ce que je vais faire ? demandai-je, ma tête entre les mains. Si
Harriet a accepté de parler à ce journaliste, c’est qu’elle me déteste
absolument.
Le fait de lui avoir raconté cette histoire personnelle ne faisait que
confirmer ce que cet homme avait sous-entendu à mon sujet le jour de
l’appel : j’étais une irresponsable indigne de confiance.
— Je ne peux pas croire qu’elle ait fait ça, dis-je. Je sais qu’elle souffre,
mais ça, ça ne lui ressemble pas, c’est tout.
[Link]
MAINTENANT

— À votre avis, pourquoi Harriet a-t-elle contacté la presse ?


— Je ne suis plus sûre que ce soit elle qui ait fait ça, dis-je.
J’ai les yeux douloureux à force de les frotter et rêve de pouvoir les
rafraîchir avec une poche de glace, mais je ne peux faire qu’une chose,
cesser de toucher mes paupières irritées.
— Donc, elle a dû le dire à quelqu’un ?
L’inspectrice se montrait inflexible.
— Alors que vous lui aviez demandé de ne pas le faire. Ce qui a dû vous
mettre en colère, non ?
— En colère ? répétai-je en songeant que je pourrais lui rire au nez tant
elle était à côté de la plaque. Non, ça ne m’a pas mise en colère. D’une
certaine façon, j’estimais qu’elle avait tout à fait le droit de le dire à ce
journaliste, à son mari ou à la personne de son choix, je lui réponds avant de
lâcher un soupir. Je crois que c’est Brian le responsable. Je suis convaincue
qu’à un moment donné, Harriet lui a tout raconté et que c’est lui qui a parlé
à Josh Gates.
— Pour quelle raison ?
— À cause de ce qu’il a dit quand il est venu me voir mercredi soir, il y a
deux jours, dis-je avec l’impression de cracher ma bile avant d’inspirer et
d’ajouter plus calmement : J’ai bien du mal à comprendre en quoi tout ça
est pertinent. Ce qui est arrivé à Jack tout jeune n’a rien à voir avec cette
affaire.
— Nous essayons simplement de reconstituer une image globale la plus
fidèle possible, dit-elle en avançant ses lèvres en un cœur parfait.
Je détourne la tête et m’appuie au dossier de mon siège en résistant à
l’envie de croiser les bras. Elle sait qu’elle a trouvé une faille et je dois faire
attention, mais dire que je suis épuisée est un euphémisme.
— Parlons un peu du coup de téléphone que vous avez reçu aujourd’hui,
dit-elle. Vendredi matin, treize jours après votre dernière conversation avec
elle. Ça a dû vous faire un choc ?
— Tout à fait.
— Que faisiez-vous quand elle a téléphoné ?
— J’étais censée aller retrouver l’inspecteur-chef Hayes qui m’avait
demandé de venir au poste, mais l’école m’a appelée pour me dire que
Molly était malade. Donc, j’allais la récupérer d’abord.
— Et le coup de fil de Harriet vous a complètement prise au dépourvu.
— Oui.
— Comment vous a-t-elle semblé ?
— Effrayée. Désespérée, je réponds, en me souvenant du son de sa voix
avec une clarté dérangeante.
— Et à votre avis, pourquoi vous a-t-elle appelée ?
— Probablement parce que j’étais la première personne qui lui soit venue
à l’esprit.
— Après ce qui est arrivé, elle continuerait à se tourner vers vous ?
Pourquoi ferait-elle ça ? demande Rawlings.
— Je l’ignore, dis-je d’une voix un peu plus forte. Elle avait peur. Très
certainement, parce qu’elle n’a personne d’autre qu’elle puisse appeler.
— Et donc, dès la fin de votre conversation, vous avez volé à son
secours ? demande la policière, en levant les yeux dans l’attente de ma
réponse.
— Eh bien, non. Je vous ai déjà dit que je devais récupérer ma fille à
l’école.
— Ainsi donc, votre amie si proche vous appelle, elle est effrayée et
désespérée, et pendant un moment vous avez fait quoi… rien du tout ?
— Certainement pas rien du tout. Je devais m’occuper de ma fille…
— Mais vous n’avez pas appelé la police ?
— Non.
— Ni prévenu quiconque ?
— Non.
— En dépit du désespoir que vous aviez perçu dans la voix de Harriet ?
J’acquiesce en silence.
— En ce cas, ce que je ne comprends pas, c’est la raison du retard que
vous avez pris à agir, Charlotte. Pourquoi avoir attendu pendant… quoi…
une heure – peut-être plus – avant de vous décider à faire quelque chose ?
J’ai la bouche sèche, même si je n’arrête pas de déglutir. Je me penche en
avant, les mains sous moi. Mon cœur me fait mal tant il cogne fort et, tout
ce temps, elle ne me quitte pas des yeux.
Mais je ne peux pas lui dire la vérité.
— Charlotte ? reprend-elle pour m’inciter à poursuivre.
J’essuie le haut de mon front à la limite de mes cheveux où je sens perler
de la sueur. Il faut que je dise quelque chose, mais plus j’essaie, plus les
mots m’échappent. Ma voix est basse et rauque quand je finis par
murmurer :
— J’aimerais prendre une autre pause, s’il vous plaît.
[Link]
AVANT
Harriet

L’inspecteur-chef Hayes arriva dix minutes après qu’Angela eut


raccroché et Brian se dépêcha de le conduire dans le jardin de derrière.
— Inutile d’inquiéter encore plus mon épouse, lui dit-il d’emblée d’un
ton sec. Elle a son content de préoccupations pour le moment.
Harriet regarda par la fenêtre les deux hommes qui lui tournaient le dos et
Angela silencieuse à leur côté. Elle savait que si la nouvelle était grave, ils
auraient emmené Brian au poste, mais elle mourait d’envie d’entendre ce
qu’ils disaient. Qu’avait-il fait pour que l’inspecteur revienne si vite ?
Lorsque finalement Brian rentra dans la maison, Angela et Hayes
restèrent dans le jardin. Il claqua la porte derrière lui et cogna des poings
sur la table, en redressant vivement la tête quand il remarqua la présence de
Harriet à proximité.
— Pourquoi t’interrogeaient-ils ? demanda-t-elle sans quitter l’inspecteur
des yeux.
— Ils ne m’interrogeaient pas, rectifia-t-il sèchement. Ils avaient des
questions, oui, mais ils ne m’interrogeaient pas.
Il hésita comme s’il réfléchissait à ce qu’il allait dire ensuite.
— Tu as faim ? demanda-t-il.
— Non, je n’ai pas faim.
Le corps de Brian se relâcha quand il ôta ses poings de la table.
— Tu n’as rien mangé de la matinée. Je vais te faire des toasts.
— Brian, je ne veux pas de toasts.
— J’y mettrai un peu de miel rien que pour toi.
Il commença à retourner le placard jusqu’à ce qu’il trouve un pot de miel
tout au fond. Il savait qu’elle n’aimait pas le miel. Il n’y avait que lui qui en
mangeait.
Harriet prit une profonde inspiration.
— Pourquoi refuses-tu de me dire pourquoi ils désiraient te parler ?
Elle détestait supplier, mais, en même temps, elle avait peur que Brian
n’ait appris quelque chose concernant Alice qu’elle-même ignorait.
— Harriet, s’énerva Brian en claquant violemment le pot de miel sur le
plan de travail derrière lui. Je vais manger un morceau. Comme je viens de
te l’annoncer, je te l’expliquerai en détail une fois que j’aurai mangé. Mais,
s’il te plaît, pour une fois, veux-tu bien m’écouter et accepter ce que j’ai dit
au lieu d’essayer de tout manipuler ? Tu dois voir toi-même l’état dans
lequel tu me mets.
Le hurlement démarra dans son ventre et, comme souvent, se diffusa à
travers tout son corps comme une explosion. Si jamais elle ouvrait la
bouche, elle ne serait plus capable de l’arrêter, il jaillirait et emplirait la
pièce de toute l’angoisse qu’elle contenait avec tant d’énergie. Elle savait
aussi que, si elle hurlait, Brian aurait gagné : il ne manquerait pas d’appeler
Angela et l’inspecteur pour les prévenir que son épouse semblait
complètement perdre les pédales.
Brian ne risquait pas de lui révéler quoi que ce soit de ce qui s’était passé
dans le jardin tant qu’il n’y serait pas disposé. Pas avant en tout cas qu’il ne
se soit amusé encore un peu du trouble et de la tension qu’il avait créés.
Peut-être même attendrait-il qu’elle ait quitté la pièce la tête pleine de
questions, à se demander si une conversation avait même jamais eu lieu
près du bac à sable.
Résignée, Harriet ferma les yeux de toutes ses forces pour repousser les
larmes qui menaçaient jusqu’à ce que l’odeur de toast lui arrive aux narines.
— Mange.
Il sourit en agitant devant elle une tranche de pain grillé généreusement
garnie de miel.
— Je n’ai pas faim.
— Alors, pourquoi m’avoir demandé à l’instant de te préparer ça ?
rétorqua-t-il brutalement avant de balancer le toast dans l’évier.

Après le départ de l’inspecteur en chef Hayes, Angela entra dans la


cuisine et trouva Harriet assise à la table, la tête entre les mains.
— J’essaie de convaincre ma femme de manger un morceau, dit Brian.
Quand Harriet leva les yeux vers lui, elle eut droit à un grand sourire.
— De quoi parliez-vous dans le jardin ? demanda- t-elle.
Elle voulait une réponse et se souciait peu de savoir qui la lui donnerait.
— Vous ne lui avez rien dit, Brian ? demanda Angela.
— Oh, Harriet, fit Brian en secouant la tête.
Il traversa la pièce sans faire de bruit, s’agenouilla à côté d’elle et lui prit
la tête entre les mains avant de lui caresser doucement les cheveux.
— Bien sûr que je le lui ai dit, Angela, répondit-il sans quitter sa femme
des yeux. Je lui ai tout expliqué par le détail quand vous étiez dans le jardin
en compagnie de l’inspecteur Hayes. Tu as déjà oublié, mon amour ? Je l’ai
rassurée, je lui ai dit que tout s’arrangerait très vite et qu’il était inutile
qu’elle se tracasse. Parce que je ne veux plus qu’elle s’inquiète.
Lui-même avait l’air soucieux quand il se redressa.
— Vous allez bien, Harriet ? Vous me semblez effectivement un peu pâle,
demande Angela.
— Tu ne m’as rien expliqué du tout, Brian, déclara-t-elle. Alors, voulez-
vous bien l’un ou l’autre me dire, s’il vous plaît, ce qui se passe ?
Brian prit une profonde inspiration et acquiesça.
— Naturellement, si ça peut t’aider. Je vais tout reprendre depuis le
début, répondit-il en feignant de se montrer patient. L’inspecteur voulait
savoir pourquoi mon alibi s’était effondré.
— Ton alibi s’est effondré ? répéta Harriet.
— Oui. Ken Harris, confirma-t-il en lui massant les épaules. Tu sais
comment il est. Tu l’as dit toi-même, cet homme oublie la moitié du temps
quel jour on est… (Petite pause.) Eh bien, maintenant, il semble penser
qu’il ne se souvient plus vraiment de m’avoir vu le jour où Alice a disparu.
— Je ne l’ai même jamais rencontré, ton Ken Harris, lui répondit
calmement Harriet.
Elle le fixait avec toute son attention dans l’attente d’une réaction de sa
part. En pure perte, elle ne vit rien et poursuivit :
— Donc, ça veut dire quoi, le fait qu’il ne se souvienne pas de t’avoir
vu ?
— Rien du tout. S’il te plaît, Harriet, ne me regarde pas comme ça. Tu
sais que je dis la vérité. Je n’irais pas mentir sur l’endroit où je me trouvais.
Elle se mordilla la lèvre, ne sachant plus quoi ajouter, tandis que Brian se
penchait encore plus près.
— Harriet, je ne mens pas, tu le sais, ça, n’est-ce pas ?
Elle entendait le désespoir dans sa voix, elle sentait les tremblements de
ses mains, elle voyait son regard implorant. Elle se tourna vers Angela, qui
resta impassible.
— Je ne sais plus ce que je dois croire, tu n’es pas de cet avis, Brian ? dit-
elle d’une voix douce.

Dix minutes plus tard, profitant de l’absence de son mari toujours dans la
cuisine en compagnie d’Angela, Harriet s’accroupit près de son lit et
décolla le coin de la moquette avant de passer la main sous la lame de
parquet restée libre. Elle saisit son calepin qu’elle glissa sous son haut, puis
gagna la salle de bains sans bruit, enjambant avec précaution l’iPad que
Brian avait bizarrement laissé à charger sur le palier.
Elle verrouilla la porte et s’assit sur la cuvette sans en lever le couvercle.
Ouvrant l’épais calepin relié en moleskine grise qu’elle s’était offert lors
d’un voyage à Wareham, elle chercha la première page vierge, la lissa du
plat de la main et sortit son stylo en argent avant de se mettre à écrire.
Avec une précaution de détails infinie, elle y reporta ce qui venait de se
passer. Ce que Brian lui avait dit alors qu’Angela et l’inspecteur étaient
encore dans le jardin, sa promesse de tout lui raconter le moment venu, son
obstination à vouloir l’obliger à tout prix à manger un toast au miel. Puis sa
façon d’affirmer à Angela avec un calme olympien qu’il avait déjà raconté à
son épouse l’effondrement de son alibi. Quand elle eut terminé, Harriet relut
ses notes et put constater noir sur blanc les contradictions flagrantes entre ce
que son mari avait déclaré et ce dont il avait voulu la convaincre, jusqu’à ce
qu’elle soit sûre et certaine de connaître la vérité.
Avant de refermer son calepin, elle en feuilleta les pages précédentes,
celles qui lui étaient devenues sa ligne de vie depuis le jour où elle avait
commencé à tenir son journal. La première entrée correspondait au 18 mai
2016, soit presque un an auparavant.
Le reste du monde pouvait penser qu’elle perdait la boule et Brian
pouvait essayer de prouver que c’était le cas. Mais, au moins, elle avait
trouvé un petit moyen détourné de se raccrocher à la réalité.

Ce soir-là, alors qu’elle prenait son bain, Harriet repensait au calme si


dérangeant dont Brian avait fait montre un peu plus tôt. Il lui avait semblé
totalement indifférent au fait que son alibi ait volé en éclats quand elle
l’avait vu s’affairer sans bruit dans la maison, remettant un peu d’ordre sur
les étagères ou lui proposant au passage de faire du thé tout en feuilletant
d’un œil distrait un vieil exemplaire de la revue The Angler1.
L’eau de la baignoire était si chaude qu’elle lui brûla presque la peau
quand elle en vérifia la température du bout du pied, mais elle ne supportait
pas les bains qui refroidissaient trop vite une fois qu’elle y était entrée. Un
anneau de bulles autour du cou, elle ferma les yeux et se sentit sombrer
doucement dans un état proche du sommeil quand retentit un cri perçant.
Elle se redressa d’un bond et découvrit Brian planté dans l’embrasure de
la porte avant de voir son portable attaché à son chargeur glisser du rebord
et tomber dans l’eau. Elle hurla et sauta hors de la baignoire avec horreur,
pour se figer, complètement nue, sur le tapis de bain.
— Qu’est-ce que tu fabriquais ? hurla Brian.
Elle le regarda avec des yeux comme des soucoupes, le corps parcouru de
frissons dégoulinant d’eau qui s’accumulait en flaque autour de ses pieds.
— Mais je n’ai rien fait, répondit-elle.
À la pensée qu’il l’ait vue nue dans la baignoire quand il s’était faufilé
sans un bruit jusqu’à la salle de bains, elle continuait à se sentir plus
exposée qu’elle ne l’avait jamais été.
Il prit une serviette posée sur le radiateur et l’en enveloppa si serrée
qu’elle ne pouvait plus bouger les bras.
— Tu peux te tuer en faisant une chose aussi stupide.
— Mais ce n’est pas moi. Mon portable ne se trouvait même pas à l’étage
et je n’étais pas en train de le recharger, je n’emporte jamais mon téléphone
dans la salle de bains.
Elle essaya de se libérer de son carcan, mais, à chaque mouvement, la
serviette se resserrait un peu plus.
— Alors, explique-moi ce qu’il fiche là, dit-il. Oh, Seigneur !
Il la serra tout contre lui en entendant Angela remonter l’escalier quatre à
quatre.
— Que s’est-il passé ? leur demanda-t-elle, son regard passant de l’un à
l’autre.
— Heureusement, il n’y a pas eu d’accident, la rassura Brian.
Son regard se posa sur la baignoire au fond de laquelle le portable gisait
tristement, toujours relié à son fil qui serpentait au sol jusque sur le palier.
— Accordez-moi juste une minute, le temps que ma femme s’habille, dit-
il.
Angela acquiesça en battant silencieusement en retraite.
— Tu as eu de la chance que je sois arrivé à temps, lança-t-il d’une voix
assez forte pour que la policière l’entende. J’ai vu ton portable branché sur
le secteur et je l’ai arraché de la prise avant de te trouver dans la baignoire.
— Ce n’est pas moi qui ai fait ça, Brian, dit-elle quand il la conduisit sur
le palier où attendait Angela.
— C’était un accident. (Elle aurait pu jurer l’avoir vu froncer le sourcil à
l’adresse d’Angela.) Heureusement, il n’y a pas eu de victime.
— C’est ton iPad qui chargeait, je l’ai vu de mes yeux. Ce n’était pas
mon portable.
Elle regarda par-dessus son épaule sans voir la moindre trace d’un
quelconque iPad.
— Ce n’était pas moi, articula-t-elle en silence à l’adresse d’Angela, dont
le regard s’attarda sur le câble d’alimentation arraché à la prise murale ainsi
que l’avait expliqué Brian.
— Si je n’avais pas été là, dit-il à Harriet en disparaissant avec elle dans
la chambre, tu serais morte, mon amour.
[Link]
1. Le Pêcheur à la ligne.

[Link]
Harriet

C’était un mercredi, onze jours après la disparition d’Alice, et Harriet


savait qu’elle allait devoir sortir à nouveau de la maison. Elle cria à Brian et
Angela qu’elle allait acheter du lait au magasin, mais, avant qu’elle ait
atteint la porte, Brian était déjà à son côté. D’où avait-il pu jaillir cette fois,
elle ne savait pas bien, mais il avait pris l’habitude de se tapir dans les coins
avant de bondir sur elle à l’improviste.
— Mais nous n’avons pas besoin de plus de lait, mon amour. Nous en
avons acheté pas plus tard qu’hier soir.
— Non, il n’en reste plus, lui assura-t-elle sans céder un pouce de terrain.
Tu peux vérifier si tu veux.
Elle le vit sortir la langue et lécher sa lèvre inférieure comme s’il se
préparait à mettre sa parole en doute quand Angela appela depuis la cuisine.
Ils se tournèrent tous les deux et la virent agiter une bouteille en plastique
vide.
— C’est vrai qu’il nous en faudrait, confirma-t-elle.
Brian détourna alors la tête et Harriet profita de l’occasion pour se
faufiler dehors.
Comme elle se dépêchait sur l’allée sans se retourner, elle ne remarqua
pas qu’il s’était posté sur le seuil de la maison et ne la lâchait pas du regard.
À son retour une demi-heure plus tard, il était toujours à la même place,
planté dans l’embrasure de la porte. Était-il resté là à l’attendre depuis son
départ ? C’est le moindre de mes soucis, se dit-elle, en essayant de forcer le
passage. Elle ne demandait qu’une chose, entrer, c’est tout, de manière à
pouvoir aller s’allonger parce que, d’un coup, elle se sentait vidée.
— Alors, comment s’est passée ta promenade ?
Il ne bougea pas d’un pouce en la maintenant sur le seuil, son regard
détaillant la moindre parcelle de son visage tandis qu’il attendait sa réponse.
— Je suis juste allée chercher du lait, marmonna-t-elle.
Ses mains tremblaient et, entre les bouffées de chaleur qui gagnaient son
corps tout entier, elle fut surprise de se sentir aussi glacée. Elle espérait
pouvoir mettre ça au compte d’un coup de froid, mais Brian continuait à la
regarder bizarrement.
— Tu te sens bien ? finit-il par lui demander en se reculant pour lui céder
le passage. Tu m’as l’air bien pâle.
Il tendit le bras et lui prit le lait.
— Non, je ne me sens pas très bien.
— Tu es malade ? À te voir, on dirait que tu couves quelque chose.
J’espère qu’il n’est rien arrivé pendant que tu étais sortie ? demanda-t-il,
son sourire envolé.
— Non, murmura-t-elle, il n’est rien arrivé. C’est juste que je ne me sens
pas bien, j’ai besoin de m’allonger.
Elle défit ses chaussures et les repoussa du pied dans le coin du vestibule.
— OK, on va aller te mettre au lit et je viendrai m’allonger près de toi.
Harriet se raccrocha à la rampe.
— Non, dit-elle. Je monte toute seule.
Elle commençait à gravir les marches quand il l’arrêta en lui saisissant le
bras.
— Tout est OK ? demanda Angela en s’avançant dans l’entrée, son sac à
l’épaule et un cardigan drapé sur son bras. Vous n’avez pas l’air au mieux
de votre forme, Harriet.
— En effet, confirma Brian. Mais je vais m’occuper d’elle. N’est-ce pas,
mon amour ?
— Puis-je vous apporter quelque chose avant de partir ?
— Non, répondit Brian. Il ne nous manque rien. Le cas échéant, je peux
toujours apporter à mon épouse ce dont elle a besoin. Merci, Angela, ajouta-
t-il après coup, comme s’il y avait réfléchi à deux fois ou peut-être parce
qu’il n’était pas homme à oublier ses bonnes manières.
Harriet ne voulait qu’une chose, qu’on la laisse seule, mais, en montant
l’escalier, Brian était sur ses talons. Quand elle arriva dans sa chambre, elle
lui demanda un verre d’eau rien que pour le voir redescendre à contrecœur.
Roulée en boule sur le dessus-de-lit, elle constata que dès qu’elle essayait
de fermer les yeux, ils se rouvraient malgré elle. Les motifs tourbillonnants
du papier peint dansaient devant elle jusqu’à se fondre en un vaste paysage
trouble et confus.
Elle connaissait chaque centimètre de ces murs. Chaque changement de
couleur, chaque détail ou chaque imperfection du papier. Elle l’avait adoré
le jour où elle l’avait choisi, le ventre gonflé par son bébé, en se demandant
s’ils auraient un garçon ou une fille. Brian était catégorique, il voulait un
garçon. Un héritier, quelqu’un comme lui, disait-il toujours, et Harriet
s’était surprise à prier que le ciel leur accorde une fille.
En cet instant, elle le détestait, ce papier peint, ses motifs ne faisaient
qu’amplifier sa sensation de nausée, au point qu’elle craignait de devoir
aller vomir. Elle se releva sur les avant-bras et couvrit sa bouche d’une main
en attendant que ça passe.
Son bonheur avait été complet quand elle attendait Alice. Mais elle avait
désormais l’impression que c’était dans une autre vie qu’elle se promenait
dans les allées des boutiques Mothercare en se promettant de toujours
protéger son bébé. Jamais elle n’aurait pu prévoir ce qui était arrivé. La
terreur de ne plus savoir où était sa fille et l’angoisse d’ignorer si oui ou non
elle était en sécurité couraient dans ses veines et la paralysaient. Au point
que pendant un moment, elle ne se rendit même pas compte qu’un détail
détonnait dans leur chambre, alors qu’elle l’avait juste devant les yeux.
Lorsqu’elle finit par y voir plus clair, le cadre argenté sur sa table de nuit
lui apparut tel qu’il était.
— Oh, mon Dieu !
D’un pas chancelant, elle gagna l’extrémité du lit et tendit le bras pour
s’en saisir. Le jour où Brian lui avait offert ce cadre trois ans auparavant, il
y avait placé un cliché d’elle avec Alice. Il l’avait pris sur une plage du
Devon et offert à Harriet en guise de cadeau. C’était une belle photo d’elle
avec sa fille, les joues de la mère et du bébé pressées l’une contre l’autre,
les grands yeux bleus d’Alice étincelants à la lumière. Son petit chapeau de
soleil moucheté de jaune avait glissé de côté sur sa tête, laissant échapper
quelques mèches de cheveux blonds.
Mais là, Harriet se retrouva face à un cliché tout à fait différent. Un
cliché pris le jour de leur mariage, une photo qu’elle n’avait jamais aimée
parce qu’on la voyait fermer les paupières à moitié et détourner les yeux de
Brian alors que lui la dévorait du regard.
— Regardez-vous, avait plaisanté le photographe, inexpérimenté mais
bon marché. Vous l’adorez, cette femme !
— Mais bien sûr, c’est la mienne, lui répondit Brian.
— Oui, et elle, elle ne vous regarde même pas.
Le jeunot rigola de la situation qu’il trouvait des plus comiques.
Brian releva d’un coup la tête et se tourna vers Harriet.
— Eh bien, elle est beaucoup plus belle que moi, dit-il en souriant.
Lorsque le photographe en eut terminé, Harriet s’obligea à boire le
champagne tiède.
— Pourquoi as-tu voulu m’infliger ça ? lui glissa-t-il au creux de l’oreille
en se penchant au plus près.
— T’infliger quoi ? demanda Harriet, sincèrement éberluée.
— Tu as essayé de me faire passer pour un imbécile le jour de notre
mariage. Ce garçon se moque de moi, et il doit certainement raconter à tout
le monde que ma nouvelle épouse ne veut même pas me regarder alors que
moi, je te dévore des yeux.
— Ne sois pas bête, Brian, bien sûr que je te regardais, dit-elle. Mais je
venais de voir qu’un des serveurs avait renversé du vin rouge sur la chemise
de cet homme, ajouta-t-elle en gloussant, et il avait piqué un tel fard en
essayant d’éponger les dégâts que…
— N’est-ce pas merveilleux d’entendre ça, vraiment, la coupa-t-il d’un
ton excédé en lui saisissant la main pour l’emmener vers les tables du dîner.
Ce soir-là, lorsqu’il se glissa à côté d’elle dans le lit, il laissa entre eux un
espace vide et froid.
— Tu ne l’as pas quitté des yeux de toute la soirée.
— Qui ça ? demanda Harriet en se tournant vers son mari tout neuf.
— Le serveur, bien sûr. Tu m’as fait honte délibérément.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? Je ne lui ai pas adressé le moindre regard,
l’implora-t-elle.
Il avait juste attiré son attention à une ou deux reprises tant il était
incompétent, mais ça s’arrêtait là. Aurait-elle sans le vouloir donné
l’impression de le fixer un peu trop souvent ? se demanda-t-elle en se
sentant déjà coupable.
— Tu m’as gâché cette journée. Comment crois-tu que je me sois senti le
jour de notre mariage alors que tu as passé ton temps à reluquer un autre
homme ?
— Je ne le regardais même pas. Pas de cette façon en tout cas. Je suis
désolée, Brian, je n’avais pas l’intention de te blesser. Ce que tu crois avoir
vu, ce n’est pas du tout ça. Tu te trompes.
— Tu penses que je mens alors ? Que j’invente des choses ? Je sais ce
que j’ai vu.
— Non, je ne pense pas que tu mentes, mais…
— Tu m’as fait passer pour un idiot, répondit-il avec brutalité, le visage
empourpré de furie. Alors, inutile de prétendre que c’est moi le fautif.
— Brian, je suis désolée.
Elle n’arrivait pas à croire qu’elle ait pu le blesser à ce point et s’en
voulait de s’être montrée d’une telle stupidité. Elle tendit le bras pour le
toucher, se rapprocher de lui, avec l’espoir que le soir de leurs noces, il
pourrait lui pardonner. Comme il n’était pas grand amateur de boissons, il
avait peut-être pris un verre de trop ? Et pourtant, après le champagne sur la
terrasse, elle ne l’avait pas vu boire la moindre goutte d’alcool.
— Viens ici, murmura-t-elle tendrement.
Elle lui ferait oublier tout ce qui avait pu le mettre dans cet état.
Mais il se retourna, ne lui laissant pour tout panorama que son large dos
qui se soulevait et retombait au rythme de sa respiration saccadée.
Étendue à sa place, elle fixait le plafond de l’hôtel, les joues mouillées de
larmes à la pensée que leur nuit de noces s’était réduite à ça. Rien de ce
qu’elle avait espéré ne s’était réalisé et jamais elle ne s’était sentie aussi
seule.
— Je suis désolée, souffla-t-elle au dos de son mari. Je suis tellement
désolée, jamais je n’ai eu l’intention de te blesser.
Elle savait qu’il ne dormait pas encore, mais il ne répondit pas.

— Je me demande bien pourquoi tu as changé la photo. (La voix de Brian


la fit sursauter.) Tu n’aimais donc pas celle que j’avais prise de toi et
d’Alice ?
Il était debout sur le seuil de la porte avec, à la main, un gobelet d’eau
qu’il posa délicatement sur la table de chevet de Harriet sans quitter sa
femme des yeux.
— Tu sais que je ne l’ai pas changée, dit-elle en laissant tomber le cadre
sur le lit à côté d’elle.
Il se pencha et le ramassa.
— Et tu sais que je n’aime pas cette photo.
— Je n’ai pas changé la photo, Brian, répéta-t-elle en remarquant les
muscles de ses maxillaires qui tressautaient.
— Et donc, cette fois, elle aura disparu pour de bon, fit-il en agitant le
cadre en l’air.
— Qu’est-ce que tu racontes ? dit-elle en remuant nerveusement sur le lit.
Brian, tu me fais peur.
— Vraiment ? murmura-t-il en se rapprochant d’elle jusqu’à ce qu’elle
sente son souffle sur sa joue. Mon amour, je ne ferais pas une chose
pareille.
Il tendit la main et lui prit une mèche de cheveux qu’il caressa entre ses
doigts.
— Tu dois certainement perdre les pédales et, à nouveau, tout
s’embrouille dans ta tête.
C’est sur ces mots qu’il libéra sa mèche de cheveux et sortit de la
chambre.
[Link]
Charlotte

Mercredi soir. Audrey m’avait persuadée d’aller à la soirée des parents


d’élèves mais, à l’arrivée de Tom venu s’occuper des enfants, je regrettais
déjà de lui avoir demandé ce service à l’occasion d’un événement auquel je
n’avais pas envie d’assister.
Au quotidien, je m’étais installée dans ma petite routine, un échange de
petites plaisanteries devant la grille de l’école, tête baissée et les yeux
cachés derrière des lunettes de soleil, puis retour à la maison au plus vite
avant que quiconque ait pu m’arrêter. Je cessai de répondre aux messages et
me fiais totalement à Audrey : elle me servait d’intermédiaire et remerciait
mes amies pour les pensées qu’elles me transmettaient.
Aud enleva également Facebook de mon portable en me disant que,
dorénavant, je n’avais plus le droit de consulter quoi que ce soit en ligne. Je
savais que si je passais outre, je ne pourrais pas m’empêcher de lui parler de
ce que j’y avais lu, à la suite de quoi j’étais pratiquement certaine qu’elle
resterait fidèle à sa promesse et me prendrait mon téléphone. Étrangement,
je m’apercevais peu à peu combien il m’était facile de me cacher du reste
du monde. Ce que j’ignorais ne pouvait pas me faire de mal.
Mais du simple fait que je me tenais désormais en retrait de toute vie
sociale, la pensée de la soirée à venir n’en était devenue que plus terrifiante.
Et si j’avais accepté d’y aller, c’est uniquement à cause d’Audrey qui me
répétait sans cesse que cela me ferait du bien. C’est son insistance forcenée
qui m’avait convaincue et aussi mon refus de la laisser tomber après tout ce
qu’elle avait fait pour moi.
— Tu ne m’as pas dit que ça devait commencer il y a cinq minutes ? me
fit remarquer Tom en tapotant sa montre. Il est déjà neuf heures moins dix.
Il m’avait surprise à fouiller parmi les cartables des enfants après avoir
sorti leurs uniformes et lavé leur bouteille d’eau – de petites tâches que je
réservais habituellement au matin.
— Allez, vas-y, me dit-il en me poussant pratiquement dehors.
— Quand est-ce que l’ampoule a grillé ? marmonnai-je en découvrant
que la lampe extérieure à détecteur automatique ne fonctionnait plus.
— J’y jetterai un œil, soupira Tom en y regardant de plus près. Oh,
j’entends Evie. Je croyais qu’elle dormait, ce n’est pas ce que tu m’avais
dit ? À plus tard.
Il referma la porte derrière lui en me laissant plantée là, dans l’allée
plongée dans la pénombre. Je m’avançais vers ma voiture quand je perçus
un mouvement qui m’arrêta aussitôt, avant que n’apparaisse soudain le
visage de Brian au coin d’un troène.
— Brian ? Vous m’avez fait peur !
Je me demandai depuis combien de temps il me surveillait, mais il resta
silencieux.
— Est-ce que… est-ce que vous voulez entrer ?
— Non, répondit-il avec froideur. Je veux que vous m’accompagniez à
ma voiture.
Voyant que je ne bougeais pas, il ajouta :
— Je ne pense pas que vous puissiez vous offrir le luxe de me refuser ça,
vous ne croyez pas ?
Je secouai nerveusement le trousseau de clés que je serrais dans ma
paume et relevai les yeux vers la maison avec l’espoir que Tom serait à la
fenêtre, mais je ne vis pas signe de lui. Je hochai la tête à contrecœur et
suivis Brian jusqu’à sa Honda argentée garée quelques maisons plus haut. Il
me tint la portière et, en y montant, une odeur de poisson mort en
provenance du coffre envahit mes narines.
Il n’y avait pas un bruit dans notre impasse d’un calme sinistre. Le
claquement sonore des portières qui se verrouillaient rompit le silence, puis
Brian se tourna sur son siège pour me faire face.
Les commissures de ses lèvres tressautant comme un méchant tic, il
pencha la tête et s’exprima lentement.
— Dites-moi ce que vous savez.
— Ce que je sais à propos de quoi ? demandai-je.
— Dites-moi ce que vous savez à propos de ma femme.
Je remuai sur mon siège bien malgré moi tant j’étais mal à l’aise.
— Pour quelle raison parlons-nous de Harriet ?
— Je fais tout pour elle, mon univers, c’est elle, poursuivit-il. Et c’est
comme ça depuis le début. Mais elle ne me traite pas bien en retour, et ça,
vous devez être au courant, j’imagine. Elle doit tout vous raconter.
— Non. En fait, Harriet ne me dit rien.
— Ça me démolit. Elle me démolit. Vous le savez, ça ? Oui, bien sûr que
vous le savez. Vous êtes sa meilleure amie, fit-il en ricanant. Vous avez beau
vous en défendre, vous devez tout savoir.
Le comportement de Brian était aussi dérangeant que son apparence. Ses
cheveux étaient en broussaille, comme s’il les avait vigoureusement
ébouriffés à deux mains, et son regard sombre et lourd semblait vouloir me
transpercer. Jusque-là, je l’avais toujours vu impeccable, tiré à quatre
épingles, et, malgré tout, même alors, je savais que quelque chose n’allait
pas.
— Vous a-t-elle dit qu’elle ne m’aimait pas ? insista-t-il.
Je me tortillai sur mon siège, mal à l’aise.
— Harriet vous aime, répondis-je.
Malgré ma réticence à affronter sa colère après ce qui était arrivé à Alice,
j’estimai que ce serait encore préférable à la situation présente à laquelle je
ne comprenais rien.
— Quoi qu’il puisse se passer en ce moment, vous ne pouvez pas mettre
ça en doute maintenant.
— Je sais que vous étiez proches toutes les deux, Charlotte. Sinon,
pourquoi lui avoir révélé que vous aviez perdu votre fils ?
— Quoi ?
— C’est devenu une habitude chez vous, non ? Perdre les enfants.
Comme si ça vous venait naturellement.
— Brian…
Dans la voiture, l’air devenait si confiné que je ne supportais plus d’y être
enfermée.
— Puis-je ouvrir la portière ? Ou même simplement la vitre ?
Il m’ignora et se mit à claquer la paume de la main contre le volant avant
de tourner la tête pour regarder par le pare-brise.
— Les mères comme vous devraient payer pour ce qu’elles font. Mais ce
n’est pas le cas, poursuivit-il. Ça n’arrive jamais.
— Il faut que j’y aille, Brian, dis-je d’une voix chevrotante. Je veux que
vous ouvriez cette portière tout de suite.
— Je vais m’assurer qu’on rédige votre petite histoire en détail. Et je vais
m’assurer qu’elle soit publiée.
Je me demandai si je devais hurler, si on m’entendrait le cas échéant.
L’air se renfermait de plus en plus et je sentais mon souffle s’accélérer, mais
la seule chose qui m’empêchait de marteler le pare-brise de mes poings était
la pensée que c’était tout ce que je méritais, ni plus ni moins.
— Dites-moi ce qu’elle vous a raconté, hurla-t-il. Ce que vous savez.
— J’ignore complètement ce que vous voulez me faire dire, l’implorai-je,
car jamais je n’avais entendu Harriet lui faire le moindre reproche. Elle n’a
toujours dit que des choses positives à votre égard…
— Vous savez que je vous ai toujours beaucoup appréciée, Charlotte,
m’interrompit-il en changeant brusquement de sujet, d’une voix soudain
plus légère et plus douce, avant de se pencher en avant. Je suis
naturellement heureux qu’elle vous ait comme amie, mais j’ai besoin que
vous vous montriez honnête avec moi.
— Brian, mais de quoi parlez-vous ?
— Je suis sûr que vous pouvez la faire revenir à la raison, répondit-il.
Mais là, il faut que je parte.
— Brian, je ne comprends pas ce que…
Je m’arrêtai en milieu de phrase lorsqu’il se pencha pour déverrouiller la
portière qu’il ouvrit d’une poussée.
— Je suis sûr que si, Charlotte. Je suis absolument certain que vous
comprenez très bien ce que je vous dis. Et maintenant, sortez.
Je le fixai d’un air incrédule avant de descendre de sa voiture. Il tira la
portière pour la refermer dans mon dos, démarra et s’éloigna rapidement.
Toutes mes préoccupations relatives à la soirée de l’école avaient disparu et
c’est avec soulagement que je regagnai la maison.
Je n’avais pas la moindre idée de ce qui venait de se passer. Se serait-il
disputé avec Harriet et était-ce là sa façon de se défouler en s’en prenant à
moi ? N’était-ce pas ce que ferait n’importe quel père dans la même
situation ? Pas une seconde je ne songeai que Harriet pût courir un danger,
car, en dépit de son comportement de ce soir, je continuais à penser que
Brian n’était pas à blâmer. Après tout, ses paroles n’étaient rien comparées à
ce que les trolls avaient dit qu’ils me feraient subir. J’aurais dû m’attendre à
bien pire.
[Link]
MAINTENANT

— Dois-je vraiment repasser les faits en revue ? reprit l’inspectrice


Rawlings. Une personne a disparu et quelqu’un est mort ce soir.
— Je sais, dis-je, en pressant les doigts sur mes yeux fermés pour les
empêcher de s’ouvrir. Je sais.
— Et nous sommes toujours loin de la vérité, poursuit-elle.
— Je vous dis ce que je sais, je lui réponds sèchement.
— Vous êtes sûre ?
Elle s’appuie au dossier de son fauteuil et me fixe sans ciller.
— Oui, dis-je en la suppliant presque de me croire, alors que je sais
combien mes paroles sonnent faux.
Harriet ne m’avait jamais parlé de sa vie de couple. Et malgré tous mes
efforts pour me persuader qu’elle ne voulait pas que je sache et que la balle
était dans son camp, le sentiment de n’avoir pas cherché plus loin ne me
quitte plus.
C’est peut-être ce que l’inspectrice avait vu à l’instant où j’étais entrée
dans son bureau. Que, dès le tout début de notre amitié, ma petite vie
personnelle m’occupait à plein temps au point que j’en ignorais tout le
reste. Mais n’est-ce pas vrai également de toutes les mères comme nous ?
Ce petit troupeau de femmes qui envahissent la cour de récréation de leurs
rires tapageurs et se comportent comme si l’école devait nous être
reconnaissante de notre simple présence ?
Au fil des jours qui avaient suivi la kermesse, c’est une chose que j’avais
reconnue chez certaines d’entre elles, à leur façon de faire avancer leurs
gamins à bonne distance de moi tant elles craignaient de voir un de leurs
petits disparaître à son tour si je m’en approchais trop près. Pas toutes. Pas
Aud, bien sûr. Mais j’avais compris alors la fragilité des liens qui s’étaient
tissés entre nous et assuraient la cohésion de notre groupe. À quel point
certaines amitiés se bâtissent sur si peu qu’elles lâchent à la première
tension.
Mais je voulais plaider ma cause devant Rawlings et lui démontrer que je
n’étais pas de ces femmes-là. Je continue à éprouver le besoin impérieux de
la convaincre que c’est bien la vérité et aussi la raison pour laquelle j’avais
été attirée par Harriet.
Elle me rappelait la femme que je voulais être, celle que je gardais
toujours dans mon cœur. Elle ne faisait pas semblant ni ne s’extasiait devant
des sacs à main comme si, à eux seuls, ceux-ci allaient résoudre les
problèmes du tiers monde. Je pouvais lui dire n’importe quoi et je savais
qu’elle serait de tout cœur avec moi.
Elle aussi aurait pu tout me dire. Sauf qu’elle ne l’avait pas fait.
— Et vous n’aviez vu aucun indice ? insiste l’inspectrice.
Maintenant que je repense au passé, il est probable que les indices
n’avaient pas manqué, mais je lui réponds que non. Et pourtant, assise dans
cette pièce toute blanche, avec le magnétophone qui bourdonne encore et
mon esprit en train de se dissoudre, je me souviens d’un jour précis, à
l’époque où nous passions du temps sur notre banc, dans le parc.
Evie était bébé et elle avait fini par s’endormir dans le landau. Comme
elle risquait de se réveiller à tout instant, je savais que je ne pourrais pas me
reposer complètement, mais, en dépit de cette menace, je fermai les yeux et
me délectais de ce moment de paix quand la voix de Harriet retentit dans
mon dos. Je me sentis sombrer, j’ignorais que nous avions prévu de nous
retrouver. Lorsque je rouvris les yeux, je vis Alice se diriger comme un
château branlant vers le bac à sable où Molly remplissait un seau. Harriet
avait ôté son cardigan et sorti une boîte à pique-nique et je me rappelle
avoir pensé que, apparemment, elle était là pour un moment.
— Quels sont tes projets aujourd’hui ? demandai-je. Vous avez prévu
d’aller ailleurs dans un endroit chouette ?
— Non, rien de spécial. Il faut que je retourne au magasin un peu plus
tard.
— Quoi, par une journée aussi magnifique ? m’étonnai-je.
— Oui, j’ai acheté ce chandail pour Brian et je dois le rapporter.
Elle glissa la main dans son sac et empoigna le pull posé sur le dessus.
— Tom en a eu un comme ça, murmurai-je en passant la main sur la laine
douce. Qu’est-ce qui ne va pas ? Il ne plaît pas à Brian ?
— Oh, si. C’est juste que je me suis trompée, je n’ai pas pris le bon. Il
m’a affirmé avoir demandé le rouge.
Harriet leva les yeux au ciel en haussant les épaules.
— J’aurais pu jurer qu’il avait dit vert.
Je soupirai et repliai le haut du pull. C’était pourtant deux couleurs qui ne
prêtaient pas vraiment à confusion et l’erreur qu’elle avait commise
m’agaçait profondément. J’étais presque à bout de patience et, en ce temps-
là, le côté tête en l’air de Harriet m’horripilait.
— Une petite virée boutiques ne serait pas pour me déplaire, lui dis-je.
On devrait s’en faire une un de ces quatre, claquer un peu d’argent et
s’offrir quelque chose.
Constatant que Harriet ne répondait pas, je me rendis compte de mon
manque de tact et bredouillai :
— Je veux dire, c’est moi qui aimerais t’offrir quelque chose. Et tu me
rendrais service si tu voulais simplement m’accompagner. Je déposerai Evie
chez ma mère pour la journée.
— Oui, peut-être, répondit-elle.
Je la regardai faire de grands gestes, agitant un paquet de raisins secs
d’une main, pour attirer l’attention d’Alice qui jouait tranquillement dans le
bac à sable. Non loin de nous, une mère élevait la voix contre son jeune fils
en agitant un doigt à deux centimètres de sa figure lorsque le bambin éclata
en sanglots.
— Il n’a rien fait de mal, remarqua Harriet. J’étais en train de l’observer.
Il voulait juste remonter sur la balançoire.
La mère cria plus fort et il battit en retraite en chaloupant. Elle leva la
main et lui donna une tape derrière les jambes avant de le traîner de force
vers la sortie d’un pas martial.
— On devrait protester, s’offusqua Harriet outrée, la gorge serrée.
— Ne te mêle pas de ça, je me dépêchai de lui dire en posant la main sur
son bras.
— Mais tu as vu l’état de ce bambin ?
— Je sais, et c’est horrible, mais personne ne te remerciera d’être
intervenue, ajoutai-je.
Je tenais à éviter toute confrontation avec la mère désormais à la grille.
Ses traits durs lui donnaient un air furieux en permanence et je connaissais
d’avance le nom de la perdante si Harriet se prenait de bec avec elle.
— Et notre virée shopping ? Quand est-ce qu’on y va ?
J’ouvris le sac de Harriet et me préparais à remettre son chandail à
l’intérieur quand je remarquai le collier qui brillait dans le fond.
— Harriet, je n’avais encore jamais vu ce bijou !
Je tirai sur la chaînette et déposai la feuille d’or en pendentif délicatement
ouvragée dans la paume de ma main.
— Il est beau.
— Mon collier ? dit Alice bouche bée en m’arrachant la chaîne. Où as-
tu… où était-il ?
— Il traînait dans le fond de ton sac. C’est une splendeur.
J’étais sincère et je ne me souvenais pas d’avoir jamais vu Harriet le
porter.
— Je croyais l’avoir perdu.
Elle le contemplait avec méfiance, tournant et retournant la feuille entre
ses doigts.
— Je croyais…
Elle secoua la tête et ne finit pas sa phrase.
— Il appartenait à ma maman. Je sais qu’il se trouvait dans ma boîte à
bijoux. Je ne le porte pas parce qu’il est trop précieux. Puis, un jour, il a
disparu et j’ai regardé partout.
— Eh bien, tu l’as maintenant.
— Mais j’ai fouillé la maison de fond en comble.
Harriet continuait à s’émerveiller du pendentif, sa voix plus basse de
plusieurs octaves, et je la fixai en me demandant si c’est à moi qu’elle
s’adressait ou à son bijou.
— Je ne pige plus. Comment a-t-il même pu se retrouver au fond de mon
sac ? murmura-t-elle.
— Est-ce vraiment si important, l’endroit où tu l’as retrouvé ? soupirai-je
en craignant de lui avoir parlé avec brusquerie.
Puis je fermai les yeux et entendis la voix d’Audrey aussi clairement que
si elle était assise sur le banc entre nous deux. « Charlotte, je suis sûre que
ton amie est très gentille, mais, à la voir, on dirait que la moitié du temps,
elle se trouve très loin, au pays des fées. »
Je me souviens de m’être tournée pour regarder Harriet plongée dans ses
pensées. Elle fixait un point très loin, bien au-delà d’Alice et des arbres qui
bordaient le parc. Seules ses lèvres remuaient. Je l’avais perdue
complètement et, comme Evie commençait à s’agiter, je savais qu’à tout
moment elle allait se mettre à crier. Je sentis alors une bouffée d’irritation se
répandre en moi comme un feu brûlant.

— Quand vous me demandez si j’avais remarqué des signes avant-


coureurs, dis-je à l’inspectrice Rawlings, c’est ce fichu souvenir qui me
revient à l’esprit. Et si c’est là tout ce que j’avais comme indice de départ,
ai-je vraiment raté grand-chose ?
Comme elle ne me répond pas, ma frustration est si violente que je sens
mon corps s’embraser à la pensée que nous tournons en rond pour en
revenir chaque fois au même point.
Mes bras pendouillent mollement le long de mon corps et j’ai
l’impression qu’ils se sont transformés en gelée. Mon dos s’avachit quand
je me penche vers l’avant et mes mains retombent sur la table.
— S’il vous plaît. Il faut que je rentre chez moi. Je veux m’en aller
maintenant.
Il y a pourtant une chose que je sais avec certitude : si j’avais seulement
perçu ce qui se passait derrière les volets fermés de chez Harriet, j’aurais pu
l’aider. Je ne l’aurais jamais convaincue de me confier sa fille en la
persuadant qu’Alice serait en parfaite sécurité. Je savais, bien mieux que
beaucoup de gens, combien pères et maris pouvaient se montrer
manipulateurs parce que mon propre père appartenait à cette catégorie.
Harriet le comprenait et, pourtant, elle avait toujours refusé de m’ouvrir son
cœur. Elle n’avait pas suffisamment confiance en moi pour accepter mon
aide.
Et Brian en savait tellement plus qu’elle ne voulait bien l’admettre.
[Link]
AVANT
Harriet

Le jeudi matin, douze jours après la disparition d’Alice, Harriet se


réveilla en sachant que, quoi qu’il advienne, bon gré mal gré, tout était sur
le point de changer. Et c’était pour elle un soulagement de savoir qu’Angela
n’arriverait qu’à quatre heures de l’après-midi.
L’air de rien, elle surveillait Brian, dont les allées et venues lui
évoquaient la minuterie d’une bombe à retardement. Depuis la veille au
soir, quand il l’avait abandonnée dans la chambre face à leur photo de
mariage, il n’avait pas prononcé un mot. Mais à voir la façon dont il
s’agitait dans tous les sens, elle le savait toujours à cran.
Au-dessus de sa tête, elle entendait craquer les lames du parquet de la
salle de bains. La matinée touchait presque à sa fin et il n’était pas encore
habillé. Elle ne comptait plus le nombre de fois où elle était restée ainsi,
assise à la table de la cuisine, les mains serrées autour d’un mug de thé
froid, à attendre qu’il réapparaisse, mais jamais encore à une heure aussi
tardive. L’esprit encore encombré des pensées de la veille, elle ne savait
plus à quoi s’attendre et essayait toujours de comprendre si elle avait
commis un impair. Mais, avec le temps, elle avait appris qu’elle pouvait
compter sur Brian pour lui rafraîchir la mémoire.
Au fil des années, ses souvenirs s’étaient engrangés dans un recoin
sombre de son esprit, tellement affadis qu’elle n’avait plus aucun moyen de
les retrouver. Elle savait combien cette situation était difficile pour Brian, il
le lui répétait assez souvent. Mais le soutien de son mari n’avait jamais
faibli et il serait toujours là pour elle.
Ça aussi, il le lui répétait assez souvent.
Il le lui promettait.
Il l’en menaçait.
Au début, elle ne voulait pas croire que sa mémoire lui fasse défaut à ce
point, mais Brian insistait lourdement. Deux ans auparavant, il l’avait
d’abord emmenée chez un médecin privé qui avait son cabinet de l’autre
côté de Chiddenford. Elle y était restée assise sans dire un mot pendant que
son mari décrivait les problèmes qu’elle avait, le nombre d’erreurs qu’elle
commettait, ses propres inquiétudes quant à la sécurité de son épouse et de
sa fille.
— Enfant, je n’ai jamais eu ce genre de problèmes, répondit-elle au
docteur quand il lui demanda si elle savait quand ces troubles avaient
commencé.
— Ils apparaissent souvent à l’âge adulte, avait précisé sèchement Brian.
Comme le jour où je t’ai rencontré ? se demandait aujourd’hui Harriet.
Le fait de ne pas savoir l’effrayait. Le fait d’être absolument convaincue
d’une chose, puis d’entendre la seule personne qu’elle aimait, l’homme en
qui elle avait toute confiance, lui affirmer le contraire. Un jour, au
supermarché, elle est restée plantée au milieu d’une allée, comme prise de
panique, à se creuser les méninges pour tenter de se rappeler comment son
mari préférait ses biscuits : au chocolat noir ou au chocolat au lait ?
— Je te l’ai déjà dit si souvent, Harriet, déclara-t-il plus tard dans la
soirée quand elle lui tendit un paquet au chocolat au lait. Ce sont les noirs
que je préfère.
Lors de son passage suivant au supermarché, Harriet ne cessa de se
répéter en boucle : « Chocolat noir, noir. Noir, tu te rappelleras, Alice ? »
Elles étaient au rayon des biscuits et ses doigts tremblaient, suspendus
au-dessus des paquets marqués « chocolat noir ».
— Alice, qu’est-ce que je t’ai dit ?
— Noir, confirma Alice de la tête en voyant sa mère les placer avec
prudence dans son panier.
À leur retour à la maison, quand elle lui en déposa un à côté de son mug,
Brian prit le biscuit et le retourna dans ses mains comme s’il n’en avait
encore jamais vu de tel, puis, levant les yeux vers elle, il soupira :
— Oh, mon amour, viens ici. Tu t’es encore trompée, tu vois ? C’est le
chocolat au lait que je préfère.
Harriet était en train de perdre la boule. Elle en était désormais si
convaincue qu’elle craignait de tout perdre au bout du compte.
— Un jour, tu perdras aussi Alice, répétait-il souvent.
Il ne se trompait pas. De fille, elle n’en avait plus et c’est elle qui l’avait
perdue.

Les craquements au-dessus de sa tête s’arrêtèrent et elle se figea en


entendant les pas de Brian qui descendait l’escalier. Bien sûr, à ce stade, elle
savait parfaitement qu’elle ne perdait plus la tête. Elle avait tout à fait
conscience que c’était Brian et lui seul qui essayait de l’en convaincre. Elle
en avait eu la certitude au cours de ces douze derniers mois, depuis le jour
où elle avait commencé à écrire dans son calepin.
Bien qu’il eût été juste d’ajouter qu’elle avait fait un truc complètement
dingue.
Lorsqu’il entra dans la cuisine, il se planta à côté de la table et la regarda,
toujours sans prononcer une parole.
— Tout va bien ? demanda-t-elle aussi calmement qu’elle le put.
— Il faut que je sorte. Je dois voir quelqu’un, dit-il, sans bouger pour
autant.
— Qui ça ?
Il éluda la question d’un bref signe de la tête. Cependant, il semblait
hésiter à l’abandonner seule à la maison et elle se demanda ce qui était aussi
important pour qu’il ose partir malgré tout en la laissant livrée à elle-même.
— N’oublie pas, Angela arrive bientôt.
— Oui, je sais.
— Elle sera là dans une demi-heure, tu n’auras le temps d’aller nulle part.
Harriet acquiesça. L’horloge derrière Brian affichait presque midi. Angela
ne serait pas là avant seize heures.
— Midi et demi, c’est l’heure à laquelle elle arrive, insista-t-il comme
pour l’inciter à le contredire.
Mais elle se contenta d’acquiescer une nouvelle fois. Finalement, avec un
petit bruit du bout des lèvres, il sortit de la cuisine.
— Je ne serai pas long, cria-t-il en passant la porte.

L’idée lui traversa l’esprit que Brian allait voir Ken Harris, celui qui avait
démoli son alibi en retirant son témoignage, mais peu lui importait. C’était
bien le moindre de ses problèmes. Elle avait besoin d’avoir la tête claire
pour mettre au point ce qu’elle allait faire ensuite, il ne lui restait que quatre
heures avant l’arrivée d’Angela et encore moins de temps avant le retour de
son mari.
Elle ferma les yeux et pressa les doigts sur ses paupières.
— Réfléchis, Harriet.
Les douze mois écoulés passèrent comme un film en accéléré dans les
ténèbres de ses paupières. Le fait d’avoir finalement compris que Brian leur
avait créé, à sa fille et à elle, une vie dont elles ne pouvaient plus
s’échapper, l’apparition du fantôme sorti de son passé, le désespoir si
violent qui lui avait laissé croire que son plan était une bonne idée.
Elle savait que c’était dangereux de partir, mais Alice restait sa priorité.
C’est autour d’elle que tout tournait, depuis toujours. C’était sa faute si son
enfant avait disparu douze jours auparavant, parce que c’est elle qui avait
échafaudé ce plan. Jusqu’au moindre petit détail pour qu’Alice disparaisse
de la kermesse de façon à leur permettre à toutes les deux d’échapper à
Brian.
Mais tout avait changé au cours des dernières vingt-quatre heures et elle
ne savait plus désormais où était sa fille. Et si elle ne sortait pas de cette
maison tout de suite pour la retrouver, il y avait de fortes chances qu’elle
perde l’esprit, et peut-être aussi son enfant, pour de bon cette fois.
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L’HISTOIRE DE HARRIET

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Mercredi 18 mai 2016

Je risque de faire quelque chose de mal, j’en ai bien peur.


Hier soir, Brian est rentré du travail et s’est précipité immédiatement
au premier étage. Il était comme fou.
— Pourquoi as-tu laissé Alice toute seule dans son bain ?
— Mais ce n’est pas vrai, ai-je répondu, choquée. Jamais je ne ferais
ça.
Il m’a regardée comme il le fait toujours, la tête inclinée sur le côté,
ses yeux me détaillant sous tous les angles. Et chaque fois, je me sens
en dessous de tout, parce que je sais que j’ai fait une chose dont je ne
me souviens plus.
— Alors, pourquoi vient-elle de me dire le contraire ? Alice ne
mentirait pas.
Il a raison. Nous savons tous les deux qu’elle ne ferait pas ça.
— Je suis inquiet, Harriet.
Il a inspiré profondément, ses lèvres si serrées que son menton
s’était ridé comme une noix.
— Si ça continue, Alice finira par avoir un accident.
— Mais je ne l’ai pas quittée une seconde, ai-je protesté.
Je me revoyais dans la salle de bains, assise sur le repose-pieds et
penchée par-dessus la baignoire, une main sous le jet d’eau chaude du
robinet. Après en avoir rempli une cruche, je l’avais déversée sur le
dos d’Alice couinant de plaisir, avant de faire volte-face sur mon siège
pour lui trouver une serviette propre sur le radiateur. Je la lui avais
tenue en l’air pour l’en envelopper à sa sortie. Je me souvenais de tout.
Je n’avais pas quitté la salle de bains. Et pourtant, si Alice affirme que
je l’ai fait…
Mais j’ai un problème avec ma mémoire. C’est toujours au beau
milieu que ça commence. Un petit trou noir qui apparaît puis s’étale
lentement comme une flaque d’encre renversée jusqu’à ce que l’image
tout entière se transforme en un cadre vide que je ne suis plus capable
de remplir.
— Alice a eu un peu peur, mon amour, mais elle s’en remettra.
Je me demande s’il sait que le trou s’agrandit plus vite quand il
continue à me parler.
— Hé, Harriet. Ne pleure pas, m’a-t-il dit en essuyant mes larmes de
ses pouces.
— Je ne ferais jamais rien qui risquerait de la blesser, je lui ai
répondu entre deux sanglots.
— Je le sais bien. Je sais, m’a-t-il consolée d’une voix douce. Mais
il suffirait d’un petit rien pour qu’elle glisse sous l’eau et… Alice serait
morte… a-t-il ajouté en secouant la tête.
J’ai hurlé à mon mari de ne pas dire une chose pareille en plaquant
les mains sur mes oreilles. Je ne permettrais jamais que ça arrive.
Oui, mais si… Et si c’était arrivé ?
Je lui ai annoncé que nous retournerions voir ce médecin. Je suis
d’ailleurs censée l’appeler aujourd’hui et prendre rendez-vous. Il
rédigera de nouvelles notes sur moi et écrira noir sur blanc que ma fille
n’est pas en sécurité avec moi.
C’est peut-être le cas. Je n’ai pas pu fermer l’œil de la nuit, parce
que, chaque fois que je fermais les yeux, je voyais Alice disparaître
sous l’eau. Le souffle régulier, Brian était allongé à côté de moi les
muscles relâchés, il ne remuait même pas, bienheureux comme un
homme en paix à la conscience tranquille.
Il y a beaucoup de choses que j’oublie, mais je n’avais encore
jamais mis ma fille en danger. Ce matin, j’ai demandé à Alice :
— Tu te souviens du bain que tu as pris hier soir ?
— Oui.
Elle m’a regardée d’un air étrange, mais il faut bien avouer que ma
question était étrange.
— Parle-moi de ce bain, ai-je demandé en la chatouillant aux côtes
jusqu’à ce qu’elle glousse. Tu as aimé ?
Elle m’a répondu que c’était bien avec un haussement d’épaules.
— Est-ce que je t’ai laissée toute seule ? Parce que, si c’est le cas,
maman est vraiment désolée. Je ne devrais jamais faire ça.
— Mais non. Tu ne me laisses jamais toute seule.
— C’est bien, ai-je répondu, le cœur battant la chamade. N’oublie
jamais de me gronder si jamais ça m’arrive. Peut-être as-tu dit quelque
chose à papa à propos de ton bain ?
— Non, a-t-elle dit en gloussant à nouveau, un peu plus
nerveusement cette fois. Papa ne m’a pas vue, parce que je me cachais
derrière le canapé.
— Vraiment ? Il ne t’a pas parlé quand il est entré ?
Alice a fait non de la tête.
— Je suis restée là jusqu’au moment où il est monté te voir, m’a-t-
elle expliqué en détournant le regard. Maman, est-ce que j’ai fait
quelque chose de mal ?
— Non, Alice, pas du tout.
Un éclat de lumière a traversé la fenêtre et j’ai relevé la tête.
— En fait, c’est aussi vrai pour toi que pour moi, j’ai ajouté.
Il ne faut pas que je l’oublie, je dois demander à ma fille pour quelle
raison elle s’était cachée derrière le canapé. Je trouvais ça un peu
incongru de sa part.
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Harriet

Le jour où j’avais laissé Alice à la garde de Charlotte, je savais que si


mon plan se déroulait comme prévu, mon amie ne la ramènerait pas à la
maison. Sur l’allée qui conduisait à sa maison, je ne l’avais pas quittée des
yeux une seconde dans le rétroviseur, c’était plus fort que moi, je ne
pouvais pas. Comme j’ignorais combien de temps j’allais devoir attendre
avant de la revoir, je voulais m’imbiber d’elle tout entière, jusqu’à la plus
petite parcelle de son être.
Sous son bras gauche, elle serrait Hippo très fort, sa tête penchée vers lui,
et, de temps à autre, elle glissait son pouce dans sa bouche. Dès qu’elle s’en
rendait compte, elle le retirait. Nous en avions discuté toutes les deux, le
pouce dans la bouche risquait de lui déformer les dents. À un moment
donné du trajet entre chez nous et la maison de Charlotte, Hippo lui avait
échappé et était tombé entre le siège et la portière et je n’avais pas remarqué
qu’elle ne l’avait plus en remontant l’allée de Charlotte.
Je sonnai et levai les yeux vers la fenêtre des chambres aux rideaux
toujours fermés, à la recherche d’un signe qui me signifierait que je ne
devais pas aller plus loin. Un petit quelque chose, n’importe quoi, pour me
convaincre que mon plan était insensé et ne marcherait pas, même si,
jusque-là, tout s’était bien passé. Si Charlotte avait oublié qu’elle gardait
Alice aujourd’hui, me disais-je en appuyant à nouveau sur la sonnette, ce
serait un signe : je ne pouvais pas mener mon plan à exécution sans sa
participation.
Alice s’abandonna en se collant tout contre moi et je la serrai plus fort.
Chacune de mes inspirations m’était comme un coup de poignard à
l’intérieur de ma poitrine.
— Tu seras en sécurité, Alice, murmurai-je, autant pour moi que pour
elle.
Si je faisais ça, c’était pour nous mettre toutes les deux à l’abri de tout
danger.
Lorsque Charlotte apparut, toujours en pyjama, mon cœur sombra tant je
craignis soudain que tout n’aille de travers. J’envisageai une seconde de lui
dire que j’avais changé d’avis et allais l’accompagner à la kermesse,
sachant qu’elle n’y trouverait rien à redire. De toute façon, elle devait
probablement s’attendre à ce que je me défile à la seule pensée de lui laisser
ma petite.
Charlotte poursuivait son bavardage décousu, sans même se rendre
compte une seconde des hurlements d’Evie en fond sonore, tandis qu’Alice
se pressait contre moi avec encore plus d’insistance. Mais si je me dérobais
maintenant, qu’allions-nous devenir toutes les deux ? Je m’étais posé et
reposé la question mille fois. Il n’y avait pas d’autre solution.
Je me penchai vers ma petite fille et lui répétai qu’elle serait en sécurité.
J’étais tellement à cran que Charlotte avait dû le remarquer, mais elle fit de
son mieux pour ne pas en tenir compte. Elle me dit que tout le monde allait
bien s’amuser et m’apprit combien elle était excitée à la pensée que je suive
désormais un cours de comptabilité.
Je savais qu’elle n’en croyait pas un mot. Exactement comme moi. Me
retrouver coincée dans une salle d’hôtel trop petite pour une journée de
cours n’était rien de plus qu’un alibi. C’était aussi une explication que Brian
accepterait sans réserve lorsqu’il exigerait de savoir pourquoi je ne l’avais
pas informé du fait que je confiais Alice à une tierce personne. La police
trouverait les lettres de rappel qu’il m’avait cachées en les rangeant dans sa
table de nuit. Avec un peu de chance, les policiers verraient également,
soigneusement glissés sous ses pantalons, la liasse de reçus détaillés qu’il
fallait que je lui montre systématiquement. Personne ne remettrait en
question le fait que j’essayais juste d’apporter mon écot aux finances du
ménage. En revanche, la chance aidant, ils ne trouveraient pas l’argent que
j’avais mis de côté en cas de coup dur et planqué dans une boîte enterrée
sous un conifère à proximité du bac à sable.
Finalement, je lâchai Alice et m’éloignai sans me retourner. Je ne pouvais
me permettre de leur laisser voir les larmes qui inondaient mes joues et
glissaient jusque dans ma bouche. C’était la chose la plus brave que j’aie
jamais faite, mais jamais encore je ne m’étais sentie aussi effrayée.
À une heure de l’après-midi le jeudi, douze jours après la kermesse et
trois heures avant l’arrivée d’Angela, je quittai la maison avec le minimum
vital – à peine un peu plus d’argent que nécessaire, l’Hippo d’Alice, une
brosse à dents et mon calepin. J’espérais toujours que je n’aurais pas à me
coltiner quatre heures de route pour retrouver ma fille, parce que je savais
les risques que je courais si je quittais la maison. J’espérais aussi retrouver
leur trace avant de sortir du Dorset. Comme mon portable ne marchait plus
à cause de son séjour dans l’eau du bain, je faisais confiance aux cabines
téléphoniques que je trouverais en chemin.
Je priai le ciel qu’il réponde à mon prochain coup de fil. Je refusais de
m’attarder sur le fait que vingt-quatre heures s’étaient déjà écoulées depuis
ma première tentative de le joindre et sur tout ce que cela pouvait impliquer.
Mes mains tremblaient sur le volant. Dans mon rétroviseur intérieur,
Hippo me souriait depuis le siège enfant de ma fille. Alice serait aux anges
de le retrouver, mais je ne savais pas si je pouvais le lui laisser. Angela
remarquerait-elle qu’il avait disparu ?
— Merde.
Je cognai le volant des mains au point d’en avoir mal. C’était l’horreur,
déjà, tout commençait à partir en quenouille. Quoi que je fasse désormais,
les conséquences de mes actes seraient trop graves si je ne mettais pas la
main sur lui bientôt, ma tête serait dans un tel état de confusion que je ne
pourrais plus réfléchir clairement.
Au bout d’une demi-heure, j’avais atteint les dernières habitations du
Dorset et repérai une cabine dans une rue latérale. Je me rangeai sur le côté.
Tout en composant le numéro du portable à carte que j’avais mémorisé, je
réalisais que, si personne ne répondait, je devrais faire tout le trajet jusqu’en
Cornouailles et y dénicher le cottage dont je n’avais vu que des photos.
La tonalité du téléphone emplit mon oreille, mais il sonna sans
discontinuer avant de s’arrêter d’un coup.
— Oh, mon Dieu, où es-tu ? m’écriai-je.
Rien ne collait avec ce qui était prévu. Il m’avait déclaré avec une telle
assurance qu’il répondrait sans faute à mes coups de téléphone et je l’avais
cru.
Il était trop tard pour que je m’interroge sur les raisons qui m’avaient
poussée à lui faire confiance. Je ne le connaissais que depuis six mois, alors
que Brian, je l’avais connu deux fois plus longtemps avant de l’épouser,
mais il suffisait de voir combien je m’étais trompée sur son compte.
— Tu es d’une stupidité sans nom, me dis-je.
Je serrai les poings et me laissai glisser le long de la paroi de la cabine
jusqu’au sol en me frappant le front.
Fut un temps où mon plan pour échapper à Brian m’avait paru sans faille
et, tout en faisant la part des aléas, dans ma tête, j’étais si sûre de réussir
que jamais je ne me serais attendue à ça. Mon beau stratagème si bien
conçu ne tenait plus désormais que par des bouts de fil et, les yeux fermés,
je savais non seulement que ma fille pouvait se trouver n’importe où, mais
encore que tout était ma faute.
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Lundi 4 juillet 2016

Brian avait reçu une prime de son employeur.


— Elle s’est bien fait attendre celle-là, m’annonça-t-il, le visage
rayonnant.
Personnellement, je trouvais gênant le fait que, par le passé, on ne
lui ait jamais montré la moindre gratitude pour son engagement dans le
travail, mais il semblait s’en contenter sans arrière-pensées en
partageant simplement la bonne nouvelle avec moi ce week-end.
Ce matin, il m’annonça également qu’il voulait me donner un petit
quelque chose afin que je puisse m’offrir un cadeau ainsi qu’à Alice
lors de notre sortie shopping.
— Brian, mais c’est plus qu’un petit quelque chose, m’écriai-je la
gorge nouée, en le voyant décompter des billets de vingt livres qu’il
glissa dans une longue enveloppe blanche.
— Il y a trois cents livres là-dedans, Harriet.
Il me fit un clin d’œil en léchant le rabat de l’enveloppe pour la
sceller.
— Tu peux t’acheter tout ce qui te plaira. Je vais laisser ça ici, dit-il
en montrant le dessus du frigo. Tu vas aller faire des courses
aujourd’hui ?
— Naturellement.
Je dus me retenir pour ne pas sauter de joie comme une gamine.
J’allais m’offrir quelque chose, puis je laisserais Alice choisir une
nouvelle tenue et nous irions peut-être même au magasin de jouets.
Peut-être nous suffisait-il que Brian reçoive un petit encouragement au
bureau pour que la situation s’améliore à la maison.
Je l’embrassai pour lui dire au revoir et le laissai finir son café
pendant qu’Alice et moi montions nous habiller pour notre sortie.
Quand on est redescendues, il était déjà parti travailler.
— Nous allons faire les boutiques aujourd’hui, Alice. Est-ce que tu
aimerais une nouvelle robe ?
— Comme celle de Molly ?
— Oui, comme celle de Molly. Ou n’importe quelle autre à
condition qu’elle te plaise.
Je tendis le bras pour atteindre le dessus du frigo et attrapai
l’enveloppe que je rangeai soigneusement dans la poche intérieure de
mon sac à main. Elle contenait plus d’argent que je n’en avais jamais
eu sur moi et je gardai une main protectrice sur mon sac tout le temps
de notre promenade au centre commercial.
Sur le comptoir du premier magasin, je déposai deux jolis chandails
que je m’étais choisis et une robe rouge qu’Alice ne pouvait plus
s’empêcher de toucher.
— Est-ce que je pourrai la montrer à Molly quand on sera rentrées ?
demanda-t-elle en caressant les oiseaux brodés sur le haut.
Elle était un peu grande pour elle, mais, à la vitesse à laquelle elle
poussait, je savais qu’elle lui irait comme un gant dans peu de temps et
elle était vraiment belle.
Je mis la main dans mon sac pour en sortir l’enveloppe.
— Elle sera à l’école, dis-je. Mais on pourra peut-être la montrer à
Evie ?
Je passai le doigt sous le rabat et y glissai la main.
— Oh, ce n’est pas possible.
— Il y a un problème ? demanda la vendeuse derrière son comptoir.
Il y avait effectivement un problème. Au lieu des trois cents livres
que j’avais vu Brian glisser dans l’enveloppe, il n’y avait plus qu’un
billet de dix livres.
— Je suis absolument navrée, dis-je complètement déboussolée en
attrapant Alice par la main. Il va falloir que je revienne.
Je tournai les talons et poussai ma fille vers la sortie.
— Maman ? m’appela-t-elle, courant derrière moi sur ses petites
jambes dans ma hâte à sortir de la boutique. Est-ce que ça veut dire
que je ne peux pas avoir la robe ?
Une fois dehors, je m’accroupis à côté d’elle et pris ses mains entre
les miennes.
— Ta maman est vraiment trop bête, elle a oublié l’argent, répondis-
je avec un sourire. Mais je te promets une chose, ajoutai-je en pressant
ses petites mains sur mon cœur, je te promets qu’un jour, et c’est une
certitude, je reviendrai ici, dans ce magasin, et je te l’achèterai, cette
robe.
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Lundi 8 août 2016

J’annonçai à Brian qu’il me serait difficile de préparer chaque soir


un bon repas avec le peu d’argent qu’il m’allouait dorénavant.
— Il te suffira simplement de te montrer un peu plus créative, mon
amour, répondit-il avec un sourire en m’ébouriffant les cheveux.
— Pourquoi devons-nous tenir un budget si serré ?
Je m’écartai de lui et remis mes cheveux en place.
— Je croyais que ça allait mieux à ton travail ?
— Oh, n’emploie pas ce mot de « budget ».
Il pinça le nez et inspira profondément.
— Nous n’avons pas de problèmes d’argent. Tu sais très bien
pourquoi je fais ça. Il faut que je réapprenne à te faire confiance.
Je me mordis la lèvre, je ne tenais pas à perdre mon sang-froid.
— J’ai juste besoin de plus que ça pour survivre au quotidien,
insistai-je patiemment. Alice a besoin d’une nouvelle paire de
chaussures et…
— Harriet, me coupa-t-il sèchement. Tu crois vraiment que je vais te
confier à nouveau de l’argent liquide ? Tu te souviens de ce qui est
arrivé, n’est-ce pas ? Inutile que je te mette les points sur les i. Tu as
égaré trois cents livres.
— Je ne les ai pas égarées. L’argent ne se trouvait pas dans
l’enveloppe.
— Oh, s’il te plaît, ne revenons pas là-dessus, soupira-t-il. L’argent,
ça ne disparaît pas comme ça. Contente-toi simplement de garder des
reçus détaillés de tout ce que tu achètes et, si Alice a besoin d’une
nouvelle paire de chaussures, nous pourrons l’emmener tous les deux
samedi. OK ?
En constatant que je ne répondais pas, il répéta :
— OK, Harriet ? Ce sera sympa de sortir en famille tous ensemble.
Dès mon retour de la pêche, tu peux te préparer et j’achèterai de
nouvelles chaussures à Alice.
Il tendit le bras et m’ébouriffa à nouveau les cheveux.
— Là, tu vois. Le problème est réglé.
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Harriet

Assise dans ma voiture, mon sac à main tenu serré sur mes genoux, je
fixais d’un œil vide la route inconnue qui s’étirait devant moi en
réfléchissant aux options qui me restaient. Je n’avais pas le choix. Il fallait
absolument que je retrouve le lieu retiré où nous avions prévu de cacher
Alice.
Désormais, j’allais devoir payer de mes propres deniers le peu de choses
que j’aurais à régler en liquide, mais je continuais à prier que le temps
s’accélère, que je sois rassurée au plus vite sur le sort de ma petite fille afin
de pouvoir envisager la suite.
Seule la peur m’obligeait à rejoindre les Cornouailles par la route, mais
j’étais également remplie d’effroi à la pensée de ce que je laissais derrière
moi : plus longtemps je resterais absente, pis ce serait. Brian était-il déjà
rentré à la maison ?
J’imaginai sa tête en trouvant la maison vide, quand il s’apercevrait que
j’étais partie. Un moment, il penserait que j’étais juste sortie prendre l’air,
mais combien de temps lui faudrait-il pour comprendre que j’aurais déjà dû
être de retour ? Combien de temps me restait-il avant qu’il n’informe
Angela de ma disparition ? À moins bien sûr qu’il n’ait réussi, à force
d’insister tant et plus, à convaincre les policiers que j’étais déjantée, comme
il le prétendait depuis le début, en leur conseillant d’entamer les recherches
au plus vite ? Je posai mon sac à main sur le siège passager et démarrai. Il
n’y avait plus de temps à perdre – il fallait que j’aille le plus loin possible
en un minimum de temps.

Le jour de la kermesse, aussitôt que j’avais vu clignoter les gyrophares de


la voiture de police garée devant chez moi, j’avais compris que mon plan
avait été mis à exécution : Alice avait bien disparu. Brian était déjà au
courant de sa disparition et je ne tarderais pas à l’apprendre moi-même d’un
moment à l’autre. Je ne pouvais plus reculer maintenant, me répétai-je dans
ma tête en observant ces gens depuis l’intérieur de ma voiture.
Brian m’avait littéralement traînée hors du véhicule jusque dans l’allée,
ses cannes à pêche claquant et cliquetant comme un mât de bateau sous le
vent. Un très bref instant, je m’étais sentie de tout cœur avec lui. En dépit
de tout ce qu’il m’avait fait subir, je me demandai s’il méritait de croire que
sa fille avait été enlevée.
— Alice a disparu, hurla-t-il.
Mes jambes se dérobèrent sous moi et je m’effondrai au sol comme si
mon corps lui aussi m’avait été enlevé en même temps que mon enfant.
Mais c’est à cet instant précis que la réalité me rattrapa, lorsque je réalisai
concrètement que je n’avais pas le moindre indice sur l’endroit où était ma
fille. Sur une carte, je pouvais indiquer très exactement l’emplacement de la
maison où elle était censée se trouver, mais, même en me l’imaginant,
chaque route, chaque autoroute qui me séparait d’elle s’étirait
interminablement jusqu’à ce que je meure de peur à la pensée que je l’avais
peut-être perdue à jamais.
Avais-je commis une erreur ? Et si jamais quelqu’un d’autre l’avait
enlevée pendant la kermesse ? Comment saurais-je si la voiture avait eu un
accident avec elle à l’intérieur ? Je hurlai son nom, je griffai le béton de mes
ongles jusqu’à ce qu’on m’emmène à l’intérieur où je fus contrainte
d’endurer le récit des derniers moments où elle avait été vue.
Lorsque Angela me suggéra qu’il serait bon de parler à Charlotte, je sus
que mon amie risquait de signer ma perte – parce que je tiendrais
absolument à tout lui expliquer. J’eus beau refuser catégoriquement, Brian
insista tellement que je finis par céder. Mais, dès l’entrée de Charlotte dans
mon salon, il me fut impossible de croiser son regard. Je voulais figer le
temps autour de nous pour pouvoir ramper sur le parquet et lui murmurer à
l’oreille : « Je sais où est Alice. Ce n’est pas ta faute. Je suis désolée pour
tout ce que tu endures à cause de moi, mais c’est pour elle que je fais ça. »
Mais, en entendant la peur et la culpabilité imprégnant chacune de ses
paroles, je compris combien j’avais été stupide en cherchant à me
convaincre qu’elle finirait un jour par comprendre les raisons de mon geste.
Avant cet instant, sans jamais chercher plus loin, je m’étais satisfaite du
simple fait que tout n’était qu’une question de temps : ma fille allait
réapparaître et Charlotte pourrait reprendre sa vie comme par le passé. Elle
avait tellement d’amies qu’à court terme, celles-ci lui permettraient de
passer ce mauvais cap et personne ne lui ferait de reproches. En fait, je
croyais sincèrement que toutes ces femmes s’apitoieraient sur son sort sans
lui en vouloir. C’est si horrible, elle doit se sentir tellement mal, diraient-
elles. Elles seraient de tout cœur avec leur amie. Ç’aurait pu arriver à
n’importe qui.
Ce que je n’avais pas prévu, c’est que mon amie serait sur Facebook au
moment où on enlevait ma fille. Qu’un journaliste découvrirait
l’information et la déformerait de telle façon que Charlotte deviendrait aux
yeux de tous une mère négligente et inattentive et, au bout du compte, aussi
responsable que la personne qui détenait ma fille. Pour rendre sa situation
encore plus désespérante, chaque article et chaque bulletin d’infos relatif à
Alice attirait les commentaires de parfaits inconnus qui crachaient leur
venin sur Charlotte, en laissant entendre que c’était une mauvaise mère.
Tout un chacun se focalisait sur ses défaillances et je ne pouvais imaginer
comment elle parvenait à tenir le coup. Il n’empêche que je continuais
malgré tout à me rassurer de mon mieux : dès le retour de ma fille, tout
serait oublié et tout le monde pardonnerait.
Mais au plus profond de mon être, je savais parfaitement ce que j’avais
infligé à mon amie. Le simple fait de la voir dans mon salon qui essayait de
reconstituer la façon dont elle avait pu perdre ma fille brisait en mille
morceaux mon cœur déjà en pièces. Jamais elle ne s’en remettrait.
Un peu plus tard, Brian se mit à arpenter le salon en rejetant entièrement
la faute sur elle, mais, comme toujours, il esquivait habilement toute part de
responsabilité personnelle. Naturellement et à juste titre, il pouvait se laver
les mains de ce qui s’était produit cette fois, même si cela ne l’avait jamais
arrêté auparavant quand il était fautif. Cette fois, c’est bien de ton fait,
Brian, songeai-je, à le voir ainsi rôder dans le salon en claquant le poing
contre sa paume quand Angela ne regardait pas. Si tu ne t’étais pas aussi
bien débrouillé pour rendre mon départ de la maison impossible, je n’en
aurais jamais été réduite à faire ça.
Je trouvais une certaine ironie à la situation : je ne m’étais jamais confiée
à Charlotte au sujet de mon mari pour une simple et bonne raison : je ne
voulais pas perdre mon amie. Mais je savais maintenant que la rupture entre
nous serait inévitable. Lorsqu’elle était arrivée chez moi ce soir-là, il était
clair que trop de choses nous séparaient pour que je puisse raccommoder
notre amitié d’une façon ou d’une autre.
Jadis, j’avais eu une autre amie. Après Jane et Christie et avant Charlotte,
je travaillais dans le Kent en compagnie d’une fille prénommée Tina, la
réceptionniste de mon école.
Parfois, elle et moi nous faufilions en douce à l’extérieur pour déjeuner
dans la boulangerie du village. Tout juste la trentaine, Tina vivait seule et
habitait un appartement de deux pièces dans un immeuble, en compagnie de
deux chats qu’elle n’était pas censée posséder. Elle était toujours intriguée
par la vie conjugale et la façon dont le mariage ne semblait jamais rendre
les gens aussi heureux qu’ils auraient dû l’être.
— Moi, je suis heureuse, lui avais-je déclaré au cours d’un déjeuner.
Elle s’esclaffa sans bruit avant de s’essuyer vaguement le nez avec une
serviette en papier et, en la voyant faire, je me demandai comment elle avait
évité d’accrocher le minuscule piercing qui y scintillait dès qu’elle
bougeait. Elle s’offrit une belle bouchée de son sandwich aux crevettes.
— Non, ce n’est pas vrai, dit-elle, la sauce dégouttant sur son assiette.
— Mais si, je t’assure.
J’étais mariée depuis un an et mon mari ne cessait jamais de me répéter
qu’il m’aimait et combien j’étais belle, que j’étais la seule chose de sa vie
qui valait la peine d’être vécue. Nous avions juste assez d’argent pour
joindre les deux bouts et j’appréciais mon travail à mi-temps à l’école,
même si je ne tirais pas le meilleur profit de mes études. Comment était-il
concevable que je ne sois pas heureuse ?
— Vraiment ? fit-elle en ouvrant de grands yeux. Peux-tu me jurer la
main sur le cœur que tout est super ?
Je me tortillai sur mon siège et baissai les yeux sur mon propre sandwich
auquel je n’avais pas touché. Brian n’était peut-être pas l’homme avec
lequel je pensais me retrouver et peut-être aussi que je n’étais pas sûre de
toujours faire de mon mieux. Il est vrai que je parvenais à le déstabiliser très
régulièrement. Encore la veille au soir, il m’avait demandé pourquoi je ne
lui montrais jamais beaucoup d’affection.
— Pourquoi ne voyons-nous jamais Brian ? insista Tina. Il vient te
chercher, mais il ne sort jamais. Toi non plus, d’ailleurs. Pas beaucoup.
— Bien sûr que si, protestai-je.
Je ne pouvais pas lui avouer que Brian ne supportait pas son humour
impertinent ni sa voix trop forte qui l’horripilait.
— En fait, vendredi, je vais à un pot de fin de trimestre, lui annonçai-je
de but en blanc, sachant que mon absence passerait comme une lettre à la
poste parce que Brian, chose inhabituelle, serait absent, il devait assister à
une conférence.
Ce vendredi soir-là, après avoir vidé son sixième verre de pinot gris, elle
me dit d’une voix pâteuse :
— Je trouve étrange la façon dont Brian te tient sous sa coupe.
Je ne relevai pas, mais ses mots restèrent inscrits dans ma mémoire et,
quelques mois plus tard, à l’issue d’une dispute entre Brian et moi, je finis
par quitter la maison pour aller chez elle.
— Je n’arrive pas à croire ce que je viens de faire, lui dis-je.
Je tremblais, jamais encore je n’avais tenu tête à mon mari. Il voulait que
j’arrête de faire des heures à l’école, mais, pour une fois, je m’étais rebellée.
J’adorais mon travail et on venait même de m’offrir la possibilité d’une
promotion.
— Le poste de Mme Mayer, expliquai-je à Tina.
— Où est le problème ? demanda-t-elle. Tu devrais accepter sans hésiter.
Tu pourrais faire son boulot les yeux fermés.
C’est bien ce que j’avais pensé, sauf que Brian voulait me voir à la
maison à plein temps.
Tina s’étrangla avec son vin au point d’en recracher une partie dans son
verre.
— Tu plaisantes, j’espère ?
Non, je ne plaisantais pas. Il m’avait déclaré que je devrais me consacrer
beaucoup plus à mon foyer plutôt que de chercher à faire carrière. Et
demandé si je voulais sincèrement que notre mariage tienne, parce que, si
c’était le cas, je m’y prenais très mal.
Mais pendant que Tina continuait à critiquer Brian, je me sentis prendre
mes distances avec elle, incapable que j’étais de défendre mon mari malgré
mon envie croissante de la contredire. Il était et restait Brian, l’homme que
j’aimais, et je n’étais pas d’accord avec elle quand elle me répétait qu’il ne
cherchait qu’une chose, c’était me dominer. J’avais besoin de croire qu’il
s’inquiétait simplement pour moi parce que, si je n’en étais pas convaincue,
pour quelle autre raison notre mariage ne tournait-il pas rond ?
Lorsque Brian se présenta à la porte de Tina, j’étais prête à me jeter dans
ses bras et à lui dire que je l’aimais. J’allais refuser la promotion qu’on me
proposait, lui assurai-je, mais je ne céderais pas sur mes heures, pas
question de quitter mon travail.
J’essayai d’ignorer à quel point il continuait à être obsédé par Tina et sa
façon de m’influencer aussi facilement. À quel point je l’avais rendu
malheureux en donnant la priorité à mes amies et à ma prétendue carrière
plutôt qu’à lui. À l’époque, j’étais simplement contente de lui avoir tenu
tête tout en sachant au fond de moi qu’il se sentait trahi.
Ce à quoi je ne me serais jamais attendue se produisit trois semaines plus
tard, à mon retour de l’école après les vacances de Pâques, lorsque Brian
vint me chercher et m’apprit que nous ne retournerions plus à notre
appartement.
— Surprise ! Je t’ai acheté ton rêve, Harriet, dit-il en tapant des mains.
— Tu as fait quoi ? répondis-je en éclatant de rire. Qu’est-ce que tu
racontes ?
— Nous déménageons, mon amour, m’expliqua-t-il le visage impassible,
en surveillant la moindre de mes réactions. Tout est déjà emballé et donc, tu
n’as à t’inquiéter de rien.
— Non, répondis-je en riant nerveusement. Je l’aime, moi, notre
appartement. Tu me fais marcher, Brian, ajoutai-je avec prudence, en
voyant son visage se décomposer.
— Non, pas du tout. Je nous ai acheté une maison près de la mer dans le
Dorset. Nous recommençons à zéro. Une nouvelle vie, dit-il avec un peu
moins d’enthousiasme qu’au début de notre conversation.
— Mais… Tu veux dire que tu as vendu notre appartement et acheté une
nouvelle maison ? Tu n’as pas fait ça !
Mais je savais que c’était exactement ce qu’il avait fait et, comme tout
était à son nom, je n’avais pas à approuver la transaction.
— Mais pourquoi ?
Il me regarda avec attention.
— Il n’y aura plus que toi et moi, Harriet. Tu ne vas pas me dire que ce
n’est pas ce que tu veux ?
Il me fallut longtemps pour comprendre combien il s’était senti menacé.
Combien il s’en était fallu de peu qu’une étrangère ne le voie comme
l’homme qu’il était vraiment. Quelqu’un qui, aux yeux de mon mari, me
montait contre lui. Si je lui avais tenu tête, si j’avais refusé de laisser tomber
mon boulot, la faute en revenait à Tina : il était impossible que j’aie pris
cette décision toute seule.
Il lui avait été beaucoup plus facile de se débarrasser des autres amies,
mais la raison pour laquelle il détestait tant Tina était son acharnement et
son obstination. Lorsque Brian nous avait obligés à nous installer dans le
Dorset, il savait qu’il ne pouvait pas permettre que cela se reproduise. Il lui
fallait s’assurer par un autre moyen que je ne lui glisse pas entre les doigts.
Être père d’une petite fille ne lui suffisait pas, il avait besoin que je sois
convaincue une bonne fois pour toutes que, sans lui, je ne survivrais pas. Et
il parviendrait à ses fins en me grignotant petit à petit jusqu’à ce que je
mette en doute ma propre santé mentale. Comment pourrais-je jamais le
quitter quand je serais entièrement sous sa dépendance ? Sans argent
personnel pour subvenir à mes besoins ? Comment réussirais-je jamais à le
quitter quand il se serait arrangé de telle façon qu’il pourrait prouver sans
difficulté qu’on ne pouvait pas me faire confiance pour m’occuper de ma
fille et qu’elle pourrait aisément m’être enlevée ?
Tout en fonçant vers les Cornouailles, je laissais délibérément de côté un
sentiment qui me dérangeait beaucoup : reconnaître que Brian pouvait être
dans le vrai. Si j’étais vraiment digne de confiance, je saurais où se trouvait
Alice en cet instant. Au lieu de quoi je me dirigeais vers un lieu que je
n’avais vu que sur Internet.
— Une bouchée de pain, m’avait-il dit en me montrant la petite maison
de vacances sur le site de location. Elle est située au bout d’un chemin de
campagne pratiquement désert. Il n’y a que trois cottages et personne pour
t’embêter. Personne ne va jamais là-bas.
J’avais frissonné devant les photos du mobilier désassorti et des vieux
placards de cuisine. Sur l’arrière, le jardin était tout en longueur et
beaucoup plus grand que ceux dont ma fille avait l’habitude, mais aussi
envahi de végétation et laissé à l’abandon ; je ne pouvais pas imaginer ce
qu’Alice allait faire de tout cet espace une fois qu’elle aurait disparu de la
kermesse.
Mais en même temps, n’était-il pas parfait, ce cottage ? m’étais-je dit sur
le moment. Nous avions besoin d’une planque à l’abri des regards
indiscrets, là où personne ne remarquerait la petite fille et l’homme qui
allaient débarquer un samedi après-midi, avant d’avoir compris que tout le
pays était à leur recherche. Un endroit où personne ne songerait à chercher
une gamine disparue.
Sauf que tous ces détails qui m’avaient semblé jusque-là parfaits me
rendaient maintenant malade. Cette cabane reculée qui se voulait cottage
s’était transformée en menace plutôt qu’en lieu sûr et il me fallait encore
trois heures de route avant d’y arriver.
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MAINTENANT

Je le supplie.
— Vous avez du nouveau ?
Je sais si peu de chose de ce qui se passe. Tout ce que je sais avec
certitude, c’est que Charlotte elle aussi subit un interrogatoire dans une
pièce attenante face au policier qui a débarqué sur la plage. Mais ce n’est
pas ce qui m’intéresse.
L’inspecteur de la criminelle Lowry secoue la tête et me répond non.
Derrière ses petites lunettes rondes à monture en acier et son collier de
barbe roux, son visage est l’incarnation parfaite du vide et de
l’impassibilité. Et ce, depuis l’instant où il s’est présenté quand on m’a fait
entrer dans le commissariat, tricotant de ses jambes courtes dans le couloir
avec moi qui trottinais derrière.
Je meurs d’envie de sortir de cette pièce pour retrouver l’air libre et
découvrir par moi-même ce qui se passe. Je suis certaine que cet homme
garde des informations pour lui. Peut-être estime-t-il qu’en me retenant
dans le noir, il pourra me manipuler et se servir de ma peur pour me faire
craquer.
Je jette un œil à l’horloge, en retenant un désir violent de jaillir d’un bond
de mon siège et de me précipiter vers la porte. Est-elle verrouillée ? Je suis
sûre que non. Puis-je m’enfuir en courant ? Je ne suis pas en état
d’arrestation, après tout. Lowry m’a expliqué que j’étais là pour aider à
l’enquête et il tourne autour de moi comme si j’étais sur le point de craquer
à tout instant. Je pourrais bien sûr me lever et sortir de la pièce, mais que
ferais-je ensuite ? Où irais-je ? Si je faisais ça, je suis sûre qu’ils me
ramèneraient ici menottes aux poignets. Et donc, même si je veux m’enfuir,
je sais que c’est impossible.
Je regarde le mur à ma droite et me demande si Charlotte se trouve de
l’autre côté. Elle pourrait raconter n’importe quoi et je n’ai aucun droit de
lui demander de n’en rien faire. Depuis le jour de la kermesse, je ne peux
plus me le permettre.
— Vous allez bien, Harriet ? me demande l’inspecteur Lowry.
— Pardon ?
Je lève les yeux sur lui et il désigne mon poignet d’un signe de la tête. Je
n’avais pas remarqué que j’étais en train de le frotter. J’ôte ma main. Ma
peau est rouge, mais la douleur violente s’est apaisée, cédant la place à une
palpitation sourde.
— Je crois que c’est OK, dis-je, bien que personne n’ait vérifié, mais,
pour l’instant, mon poignet est le cadet de mes soucis.
Il ne me quitte pas des yeux et continue à s’intéresser à mon poignet. À le
voir passer son pouce sur sa barbe, il semble préoccupé, mais se reprend
bien vite et contemple son bloc-notes. Nous passons aux choses sérieuses et
il s’intéresse à mon amitié avec Charlotte. Je lui dis qu’elle a toujours été
pour moi une bonne amie.
— Charlotte savait que je ne connaissais personne dans le Dorset, dis-je.
Elle a fait en sorte que je me sente la bienvenue.
Je lui en étais reconnaissante, bien plus que je n’aurais jamais osé
l’avouer. Il m’avait fallu trois mois pour dénicher un travail à mi-temps et
prendre mes marques à l’école primaire St Mary, mais, pour autant, je
n’avais trouvé personne que je pouvais qualifier d’amie. J’avais remarqué
Charlotte dans la cour de récréation, agglutinée à son groupe de mères. Elle
ressortait du lot avec ses longs cheveux blonds noués en queue-de-cheval
qui fouettait l’air dans son sillage et sa tenue, jean cigarette, habits de
marque et assortiment de nu-pieds scintillants à la lumière. Je n’arrivais pas
à la quitter des yeux pour la simple raison qu’elle m’attirait comme la
lumière attire un papillon de nuit.
Le matin, j’entrais dans l’école et la cherchais des yeux pour voir sa
tenue du jour. Moi aussi, je coiffais ma tignasse en queue-de-cheval pour
tenter de lui ressembler. Charlotte était l’image qu’on colle sur son frigo,
celle qui vous rappelle qu’il existe un idéal à atteindre. À mes yeux, elle
incarnait tout ce que je désirais dans la vie : la liberté et la capacité à faire
des choix sans conséquence.
— Charlotte m’avait présentée à son groupe d’amies, mais, à vrai dire, je
n’avais pas grand-chose en commun avec les autres.
— Mais avec elle, vous en aviez ?
— Chose étonnante, oui. Élevées l’une et l’autre par notre mère, nous
avions toutes les deux perdu notre père à un très jeune âge. On se
comprenait à cause de ça, une sorte d’entente spontanée qu’il n’est pas
donné à tout le monde de connaître.
L’inspecteur Lowry me regarde d’un air un peu surpris, mais je ne tiens
pas à entrer dans son jeu et me contente de lui répondre :
— Je voulais juste dire que nous avions quelque chose en commun.
Quelque chose dont nous pouvions discuter, j’ajoute, même si je n’étais
jamais celle qui parlait.
Je lui en dis plus sur notre amitié, les heures que nous passions à
bavarder assises sur le banc du parc.
— Votre amitié me semble un peu – il agite une main en l’air en
cherchant l’expression idoine – à sens unique.
Je lève les yeux sur lui.
— Vous n’êtes pas de cet avis ? fit-il en tapotant son stylo sur son bureau.
— À sens unique ? Non, je crois qu’elle la voulait également.
— Absolument, Harriet. Je voulais dire par là qu’à première vue, elle
avait bien plus besoin de vous que vous d’elle.
Je lui offre un petit sourire, car il n’aurait pas pu commettre une erreur
plus grossière.
— Ou alors, je me trompe peut-être, mais on dirait que vous étiez bien
plus présente pour Charlotte qu’elle ne l’était pour vous.
C’est bien possible, mais uniquement parce que je le voulais ainsi.
— Pensez-vous que, d’une façon ou d’une autre, elle l’ait compris
maintenant ? demande-t-il.
Ses paroles me font l’effet d’un cri perçant en résonnant sur la surface de
son bureau. Je sais à quoi il veut en venir, mais il ne le dit pas directement.
— La question n’était pas d’avoir besoin l’une de l’autre, dis-je en lui
mentant effrontément, car c’était bien l’essence même de notre amitié.
— Mais pour quelle raison n’avez-vous jamais rien partagé avec elle,
Harriet ? Aviez-vous peur qu’elle ne vous croie pas ?
Non, ce n’était pas ça.
Au début, j’avais peur de ne pas me croire moi-même, puis j’ai eu peur
de la perdre. Mais je craignais également ce qui arriverait, jusqu’où Brian
pourrait aller. Il s’était aisément débarrassé de Jane parce que je l’avais
laissé faire. Il avait bouleversé notre vie à cause de Tina, mais, avec
Charlotte, je ne pouvais pas courir le même risque parce qu’il fallait aussi
que je pense à Alice.
[Link]
Mercredi 5 octobre 2016

— Harriet va de plus en plus mal, a déclaré aujourd’hui Brian au


médecin. Hier, à mon retour à la maison, j’ai découvert qu’elle s’était
enfermée elle-même dans un placard la majeure partie de l’après-midi,
a-t-il ajouté en levant les yeux au ciel.
— Oh ? fit le médecin.
Avant de me regarder de dessous ses sourcils en broussaille. Il est
bien possible que je lui aie un jour fait part de ma peur des espaces
étriqués.
— Comment avez-vous surmonté vos frayeurs, Harriet ? voulut-il
savoir.
— La pauvre est claustrophobe, répondit Brian. Elle ne peut même
pas verrouiller la porte des toilettes. Un jour, nous avons dû gravir
treize volées de marches parce qu’elle ne voulait pas entrer dans
l’ascenseur.
— Et où était Alice ? Se trouvait-elle avec vous ? me demanda le
médecin.
— Elle était là, intervint à nouveau Brian en secouant la tête. La
puce devait être dans tous ses états quand tu t’es enfermée. Ce qui
m’inquiète, docteur Sawyer, c’est que j’avais explicitement
recommandé hier matin à mon épouse de ne pas s’approcher de ce
placard parce que la serrure était défectueuse.
Je fermai les yeux.
— Harriet ? me demanda le médecin.
À quoi bon répondre à sa question ? Brian allait se contenter de me
contredire. Je haussai les épaules et dis que je ne m’en souvenais plus.
Mais c’est faux. Je me souviens de tout.
— Je crois que mon épouse a besoin de nouveaux cachets, dit Brian.
Là non plus, je ne pris pas la peine d’ouvrir la bouche. Il est toujours
plus facile de lui donner raison. Si je fais ça, il ne lui reste plus rien à
me reprocher qui justifierait une dispute. Ses fichus cachets, j’allais les
prendre et je les balancerais dans la cuvette des toilettes.
[Link]
La veille

J’ouvris les yeux, envahie par une bouffée soudaine de soulagement


en constatant que Brian était sorti de la maison sans me réveiller, parce
que je pouvais commencer ma journée sans avoir à le regarder. Peu
importait qu’il pleuve dehors. Alice et moi resterions à la maison, à
regarder la télé et à faire des jeux.
— Qu’est-ce que tu cherches ? demandai-je à Alice en la trouvant
dans le salon au milieu de ses boîtes renversées et de ses jouets
éparpillés au sol.
J’allais devoir tout ranger avant le retour de Brian.
— Le jeu avec les fusées.
— Je sais lequel. Avec les aliens et les vaisseaux spatiaux ?
Je m’accroupis à son côté et nous le cherchâmes ensemble parmi
tout le bazar, mais elle avait raison. Pas plus son jeu de fusées que ses
autres jeux de société ne se trouvaient là.
— C’est bizarre, fis-je. Est-ce qu’on les aurait rangés ailleurs ?
— Non, répondit Alice en secouant a tête.
— Non, je ne crois pas qu’on ait fait ça. On n’aurait pas joué avec,
hier ? demandai-je, maintenant que j’avais pris l’habitude de tout
chercher avec elle.
— Si, dit-elle avant d’éclater de rire. Et j’ai gagné cinq fois.
— Oh, bon sang, mais c’est vrai. Tu as tout à fait raison. Et nous les
avons remis ici, pas vrai ? dis-je en tapotant une des boîtes en
plastique.
— Oui, acquiesça-t-elle à nouveau.
— Alors, c’est encore plus bizarre.
Je me relevai.
— Le seul endroit qui me vienne à l’esprit est le placard du rez-de-
chaussée. Attends une minute. Maman va aller jeter un coup d’œil.
Je m’en sers rarement, mais c’est le seul autre endroit de cette petite
maison où je puisse ranger quelque chose. Je maintins la porte ouverte
avec le pied et tirai le cordon de la lampe, en vain. Pas de lumière.
— Saleté ! marmonnai-je à mi-voix.
Je savais que la boîte d’ampoules de rechange se trouvait tout au
fond. Plissant les yeux dans l’obscurité, je distinguai à peine une pile
de jeux de société entassés à la va-vite sur une étagère à l’autre bout.
Je m’en approchai doucement, mon talon toujours contre la porte, et
me penchai en avant pour attraper le jeu de fusées, mais il était encore
trop loin pour que je l’atteigne. J’avançai encore un peu, mais, en
touchant la boîte, mon pied glissa et je tombai tête en avant, au
moment précis où la porte se reclaquait derrière moi.
Désormais dans le noir absolu, je hurlai. Mais, d’une main sur la
boîte de jeu, je me redressai et retrouvai la porte à tâtons. Elle refusait
de s’ouvrir. Je la poussai de l’épaule, aussi fort que je pus, mais elle
restait coincée. Mon cœur cognait comme un sourd, tandis que je
poussais et poussais encore, cognant la porte à coups de poing, en pure
perte, puisqu’il n’y avait qu’Alice et moi dans la maison.
— Maman !
J’entendis une voix plaintive de l’autre côté.
— Où es-tu ?
— Alice, ma chérie ! Ton idiote de maman est coincée dans le
placard.
J’essayais de mon mieux de contenir ma peur pour que ma fille ne
l’entende pas dans ma voix, mais j’avais une trouille de tous les
diables.
— Est-ce que tu peux essayer de tirer la porte de ton côté ?
Je sentis le battant prendre un peu de jeu, mais il ne s’ouvrit pas
pour autant.
— Tourne la poignée.
— J’arrive pas, fit-elle en sanglotant.
— Oh, Alice, ne pleure pas. Tout ira bien pour maman. Il nous suffit
de trouver un moyen de sortir. OK, recule-toi, dis-je. Tu t’es bien
écartée de la porte ?
— Oui, souffla-t-elle.
Je recommençai à pousser de toutes mes forces, mais elle refusait
toujours de céder.
— OK, Alice, ce que je vais te demander de faire est vraiment très
important. Tu penses que tu pourras aller dans le jardin de derrière et
monter sur ton grand pot de fleurs ? Tu te penches par-dessus la clôture
de M. Potter et tu appelles à l’aide.
— Non, s’écria-t-elle en pleurs. J’ai trop peur.
— Je sais, mais il le faut, OK ? Tu dois faire ça pour moi. S’il te
plaît, sois une grande fille très courageuse et va voir si tu peux attirer
son attention.
M. Potter escalada la clôture, atterrit dans notre jardin et entra dans
la maison avec Alice. À force de tirer, de tordre et de forcer la poignée,
il finit par me sortir du placard. Je m’effondrai en sanglots contre sa
poitrine, en serrant Alice tout contre moi.
— Combien de temps êtes-vous restée là-dedans ? demanda-t-il.
— J’ai l’impression que ça fait des heures.
— Eh bien, la serrure s’est bloquée, dit-il.
Il tira encore une fois et tout le système de fermeture lui resta dans
la main.
— Vous avez de la chance que ça ne soit pas arrivé une minute plus
tôt, ajouta-t-il. Sinon, vous auriez pu rester là-dedans beaucoup plus
longtemps.
— Merci, merci mille fois.
— Pas de problème.
— Puisque vous êtes là, lui dis-je, pourriez-vous attendre encore un
peu, le temps que je trouve les ampoules de rechange – celle-là a dû
griller.
— Ça m’étonnerait, lança-t-il en levant la tête vers le plafond. Il n’y
a pas d’ampoule là-haut.
— Ce n’est pas possible ! Je l’ai changée il y a quelques jours.
Je secouai la tête, même si, naturellement, je commençais tout
doucement à comprendre.
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AVANT
Harriet

J’avais compris à quel point Brian me tenait sous sa coupe et combien


son emprise sur moi était profonde environ six mois avant la kermesse,
mais, à ce stade, je n’y pouvais plus grand-chose. Surtout si je voulais avoir
une chance de garder Alice.
Par un matin de l’automne dernier, j’avais emmené Alice au parc de
Chiddenford dans une brume de désespoir. Brian avait bien roulé son
monde dans la farine. Surtout moi, mais il était aussi parvenu à entraîner
tout un chacun dans sa version personnelle de la réalité. Quelles chances me
restait-il de m’opposer à lui ? Moi, l’épouse givrée qui mettait leur enfant
en danger. Qui allait me croire si je révélais ma vérité ?
Charlotte se trouvait déjà dans le parc et je me glissai sur le banc à côté
d’elle, en regardant Evie courir, sa main minuscule bien serrée sur une
baguette à bulles. Alice se tenait à côté de moi, attendant le bon moment
pour aller la rejoindre. Charlotte avait ouvert son moulin à paroles et
babillait sans discontinuer sur le mariage de sa sœur et, comme souvent, je
me laissai emporter par le flot de ses petits problèmes et de leur
merveilleuse banalité jusqu’à ce qu’elle dise :
— Il n’y a toujours aucune nouvelle de ce petit garçon, Mason.
— Je sais. Ça doit être l’horreur pour ses parents. On ne peut simplement
pas imaginer ce qu’ils doivent traverser, tu ne crois pas ?
Je frissonnai et nos regards s’attardèrent de façon un peu plus appuyée
sur Evie courant dans le parc.
— Je n’ai pas lu grand-chose sur cette affaire, avouai-je.
Sa disparition avait beau s’étaler à la une de tous les journaux, chaque
fois que je pensais à ce petit garçon, j’en étais malade.
— Hum. Je sais que c’est abominable de dire ça, mais crois-tu que les
parents soient impliqués ?
— Non, pas du tout, répondis-je, la gorge nouée. Pourquoi, tu le crois,
toi ?
— Non, pas moi, mais c’est ce que certains racontent. J’ai lu un article en
ligne détaillant toutes les raisons plus ou moins saugrenues qui expliquent
pourquoi l’affaire ne tient pas la route, et ça fait réfléchir, non ?
— Non. Je ne pense pas que ce soient eux, dis-je. Je ne le crois pas une
seconde.
Charlotte soupira.
— Non, moi non plus, admit-elle. Mais n’est-ce pas monstrueux, cette
façon qu’ont les médias de tout déformer ? Ils ont envahi la vie des
membres de sa famille et ces pauvres gens ne peuvent plus rien faire sans
que le monde les observe à la loupe. Ça doit être tellement difficile.
Elle tripota le foulard posé sur ses genoux.
— Mais je suppose que s’ils ont effectivement quelque chose à cacher, ils
ne pourront plus le faire bien longtemps.
Ce soir-là, je lus tout ce que je pus trouver sur l’affaire Mason Harbridge,
le garçon qui avait disparu d’un parc comme par magie. L’idée était
intéressante, comment quelqu’un pouvait-il disparaître complètement ? Et
Charlotte avait raison : les yeux du monde sont fixés sur ceux qui restent.
Les parents de Mason ne pouvaient plus se permettre le moindre écart sans
qu’aussitôt quelqu’un le remarque.
Si tous ces gens abattaient les murs que Brian avait si habilement bâtis
autour de nous, que verraient-ils ? Combien de temps pourrait-il
tromper tout le monde ? Avec la presse toujours à fouiner dans notre vie et
la police vivant avec nous au quotidien, tous ces gens qui passeraient notre
maison au peigne fin surveilleraient le moindre de nos faits et gestes et
entendraient chaque mensonge sortant de sa bouche.
Il me suffisait que tout le monde voie ce que moi je voyais. Après quoi
Alice et moi pourrions lui échapper. Et il était inutile qu’Alice reste
introuvable très longtemps. Juste le temps que le monde reconnaisse Brian
pour le monstre qu’il était et avec lequel je devais vivre.
Après tout, Brian est-il réellement aussi intelligent que ça ?

Le commentaire désinvolte de Charlotte sur la famille Harbridge me


trottait dans la tête et, quelques semaines plus tard, fin novembre, je vis
pour la première fois une occasion de transformer mon idée en projet
concret.
Par un lundi matin pluvieux, je faisais le ménage quand on sonna chez
moi. Je souris à Alice qui peignait à la table de la cuisine et, un chiffon à la
main, allai ouvrir pour trouver un homme debout sur mon pas-de-porte. En
me voyant, il eut l’air aussi choqué que moi et, une main agrippée à
l’encadrement de la porte, se pencha légèrement en avant comme s’il se
préparait à parler.
Mon regard passa rapidement sur son visage, je secouai la tête et fis un
pas en arrière. Je ne le reconnaissais pas vraiment, mais ses grands yeux
verts m’étaient si familiers.
— Harriet, finit-il par lâcher – et ce n’était pas une question.
— Non, marmonnai-je en continuant à secouer la tête. Ça ne peut pas être
toi.
Je vérifiai les deux côtés de la rue sans voir quiconque aux environs, puis
revins sur lui. Mal à l’aise, il frottait gauchement ses pieds au sol.
Quand il baissa la tête d’un air timide, je vis le haut de son crâne dégarni.
— Qu’est-ce… lâchai-je à mon tour dans un souffle.
Trop de questions me passaient par la tête. Qu’est-ce que tu fais ici ? Une
mauvaise nouvelle ? Comment m’as-tu trouvée ? Es-tu réellement celui que
je crois ?
— Pensez-vous… penses-tu que je pourrais… euh… entrer ?
À nouveau, je lui fis non de la tête. Je ne pouvais pas le laisser entrer.
Que dirait Alice ?
— Je ne resterai pas longtemps. Je voudrais juste pouvoir te parler.
Je finis par ouvrir la porte en grand et le guidai jusqu’à la cuisine en
disant à Alice que si elle allait regarder la télé au salon, on pourrait faire un
gâteau cet après-midi.
Elle n’eut pas besoin de se le faire dire deux fois et, dès qu’elle fut sortie
de la pièce, je fis signe à l’homme de s’asseoir tandis que je restais debout,
appuyée à l’évier, avant de lui dire :
— Tout le monde te croit mort.

— Tu n’as donc jamais cru que j’étais décédé ?


Mon père, Les, faisait tourner son alliance autour de son doigt pour
s’occuper les mains. En les regardant de près, j’essayai de m’en souvenir
quand elles me soulevaient encore enfant ou jouaient avec moi, mais en
pure perte. Rien ne me revint à l’esprit.
— Non, je connaissais la vérité, répondis-je à mi-voix.
En revanche, je me rappelais très bien la toute première fois que ma mère
avait répondu à quelqu’un que mon père était mort. C’était dans un magasin
et, encore sous le choc, je l’avais regardée en me demandant quand c’était
arrivé, mais elle s’était contentée pour toute réponse d’un petit non de la
tête et, même à un si jeune âge, j’avais vite compris que c’était un
mensonge. Encore une de ses fausses vérités inventées de toutes pièces.
— Alors, papa n’est pas mort ? lui avais-je demandé un peu plus tard en
tête à tête.
— Non, m’avait-elle répondu en fouettant l’air d’un grand drap.
Elle essayait désespérément de le plier et avait fini par le rouler en boule
pour le fourrer dans le placard.
— Mais comme il est parti, si nous expliquons aux gens qu’il est décédé,
ce sera bien plus facile pour maman.
Je n’avais pas du tout apprécié, mais, comme c’était ma mère, je m’étais
rangée à sa décision. Je n’avais personne d’autre vers qui me tourner pour
savoir si c’était bien de faire ça. Ce n’était pourtant pas mon sentiment,
mais j’acceptai son mensonge et, au fil des années, il me fut plus facile de
répondre aux gens que mon père était mort que d’affronter la réalité, le fait
que ma mère ait délibérément créé de toutes pièces cette histoire affreuse.
Lorsque j’avais fait la connaissance de Brian, l’idée de lui offrir l’autre
version ne m’avait même pas effleurée.
À mesure que je grandissais, je comprenais maman de mieux en mieux,
suffisamment en tout cas pour savoir qu’elle n’aurait jamais eu la force
d’affronter les expressions de pitié, les voisins qui parlaient dans son dos,
toutes ces questions sur les raisons qui avaient fini par pousser mon père à
nous quitter. Ou peut-être aussi pourquoi il avait attendu si longtemps pour
passer à l’acte. Je ne sais si maman se sentait responsable de son départ –
c’est bien sûr lui qu’elle accusait ouvertement –, mais, de toute façon, selon
elle, le reste du monde aurait pensé que c’était elle la fautive.
Tout ce qui me restait se limitait à un souvenir de lui sous la forme d’une
vieille photo toute chiffonnée. Nous nous partagions une crème glacée
piquée d’un bâton de chocolat, nos deux visages pressés l’un contre l’autre
et barrés d’un grand sourire avec moi blottie dans ses bras.
Aujourd’hui, je sondai son visage à la recherche des traits que je gardais
dans ma mémoire. Ils étaient toujours là, mais cachés sous la peau ridée de
ses joues bouffies. Ses yeux d’un vert éclatant étaient larmoyants et
retombaient en plis sous ses sourcils blancs. Les années m’avaient volé la
seule image que je conservais en moi de mon père pour la remplacer par ce
vieillard qui semblait tellement perdu qu’il détonnait dans ma cuisine. Des
années perdues à jamais, songeai-je, en me détournant brusquement de lui
pour m’occuper de la bouilloire que je remplis d’eau afin de ne pas trahir
mon trouble.
Sa réapparition si soudaine avait fait remonter à la surface une bouffée
d’émotions inattendues que j’avais ignorées délibérément. M’aurait-il
manqué à ce point ?
— Comment m’as-tu retrouvée ? finis-je par lui demander.
Et non pas pourquoi. J’ignorais si j’étais déjà prête à entendre cette
réponse-là.
— Je t’ai d’abord retrouvée sur Facebook, il y a environ un an, expliqua-
t-il d’une voix apaisante comme une berceuse. Tu t’y étais inscrite sous ton
nom de jeune fille et ça disait que tu travaillais à l’école St Mary de
Chiddenford.
Jadis, je m’étais créé une page pour me tenir au courant des informations
de l’école lorsque j’y travaillais, mais je n’y avais jamais ajouté le moindre
post ni même pris la peine de mettre mon profil à jour.
— Ensuite, c’est un peu plus bizarre, poursuivit-il. Un de mes cousins
habite dans le coin. Il connaît bien la région et m’a dit où se situait le
village.
Il s’interrompit.
— Oui ? l’incitai-je à poursuivre.
— Un jour, je me suis dit que j’allais descendre jusque-là et voir à quoi
ça ressemblait. Je ne pensais pas vraiment t’y voir en chair et en os, mais,
alors que je me promenais dans le parc juste près de ton école… (Nouvelle
pause.) Je t’ai reconnue sur-le-champ, je n’ai jamais oublié ton visage. Ta
petite fille était avec toi. Vous vous ressemblez comme deux gouttes d’eau,
dit-il avant de relever les yeux en souriant. C’est ton portrait craché quand
tu étais petite.
— Donc, tu m’as vue et après ? demandai-je sans tendresse.
— Après ? Je t’ai suivie, répondit-il en baissant les yeux vers la table.
— Tu m’as suivie ?
— Je sais, je sais, c’est affreux de faire une chose pareille, c’est juste
que… bon, j’aurais dû aller à ta rencontre et te parler, mais je n’en avais pas
le courage. J’ai très longtemps hésité jusqu’à ce que tu te lèves pour te
diriger vers la sortie et je ne voulais pas tout foirer et … (Il rit.) Maintenant
que je suis ici, je crains fort de me débrouiller comme un manche.
Je plongeai un sachet de thé dans son mug et y versai un nuage de lait
avant de me tourner vers lui. Mon père était dans ses petits souliers et se
tortillait sur son siège. Serait-il venu jusque-là pour m’apprendre qu’il allait
mourir ? Était-ce même important maintenant ?
— C’est un choc pour toi, je le sais, reprit-il. Me retrouver comme ça
devant ta porte.
— Je crois qu’une part de moi s’était toujours imaginé que ça risquait
d’arriver un jour ou l’autre.
— J’espère que je ne t’ai pas trop bouleversée.
Il releva la tête et, les yeux pleins d’espoir, essaya de croiser mon regard,
mais il fut incapable de le soutenir bien longtemps.
— Je suis plus intriguée qu’autre chose, dis-je d’une voix neutre.
Je cherchais à prendre mes distances. Souvent, il m’était arrivé de
regarder Brian en pensant que les enfants se portent toujours mieux sans
leur père, mais je n’avais pas eu l’occasion de le découvrir par moi-même.
Je lui tendis son thé et il enveloppa le mug de ses grandes mains avant de
le tirer vers lui et d’en examiner les ridules à la surface du liquide.
— Je suis désolé, lâcha-t-il simplement.
— Qu’est-ce qui te désole à ce point très exactement ? demandai-je.
J’étais debout, le dos fermement appuyé contre l’évier, les doigts serrés
autour de mon propre mug, surprise par le besoin aussi soudain que
désespéré d’entendre ses excuses.
— La façon dont tout ça s’est passé, dit-il. Le fait de ne plus te revoir.
— Je dois reconnaître que je ne sais pas très bien comment s’est passée
votre séparation.
Sans le quitter des yeux, je me demandai comment cela aurait été d’avoir
un père auprès de moi au quotidien. Ma vie aurait-elle pris une direction
différente grâce à lui ou est-ce moi qui aurais fait ces choix dans tous les cas
de figure ? En entendant le bourdonnement lointain de CBeebies filtré par la
cloison, je compris que non, en dépit de tout, je n’aurais rien changé.
— Maman m’a bien sûr présenté sa version personnelle.
— Les choses ne sont pas allées très vite et je n’ai jamais pris cette
décision à la légère. La première fois que j’ai rencontré ta mère, c’était une
belle jeune femme, dit-il, les yeux brillants à ce souvenir. Si pleine
d’énergie et de projets que je suis tombé follement amoureux d’elle. Nous
n’avions pas beaucoup d’argent, mais notre bonheur a duré longtemps. Puis,
les années passant, j’avais commencé à remarquer qu’elle avait des tas de
vieux démons en elle qui la turlupinaient, tout un tas de problèmes auxquels
je ne savais pas bien faire face. Elle s’inquiétait de tout et de n’importe
quoi. Elle détestait me voir quitter la maison, convaincue que je ne
reviendrais pas. Tous les soirs, elle m’obligeait à sortir du lit pour aller
vérifier les serrures et les verrous. Et toujours sur mon dos à cause d’un
souci quelconque qui la préoccupait. C’est alors que j’ai commencé à boire
beaucoup.
Mon père s’arrêta et hocha la tête.
— C’était ma façon à moi de me préserver. Un jour, je me suis rendu
compte que je ne vivais plus, je me contentais de survivre et je n’ai plus
voulu entrer dans son jeu.
Je tirai une chaise et m’assis face à lui.
— Je ne pouvais plus respirer, Harriet, expliqua-t-il. C’était trop de rester
dans cette maison avec elle. Mais je ne m’attends pas à ce que tu
comprennes ce que je veux dire.
Je ne répondis pas, mais j’avais dû faire une moue involontaire, car il
releva les yeux vers moi et ajouta :
— Je suis désolé. Bien sûr que tu comprends. Tu te souviens
certainement de sa façon d’être et de réagir. Je me rends compte maintenant
que je ne sais rien de ce que tu as pu éprouver après mon départ.
— Maman a été bien, dis-je, et, pour la première fois, je réfléchis au fait
que, moi aussi, on m’avait empêchée de respirer toute ma vie. Elle était
celle qu’elle était et je l’aimais pour ça.
— Elle t’aimait aussi très fort. Plus que toute autre chose dans l’univers
qui était le sien et donc je ne doutais pas un instant que tout se passerait
bien pour toi après mon départ, que tu ne t’en trouverais que mieux quand
je ne serais plus là. Jamais je n’avais envisagé de lui enlever ça.
— Mais quand même, tu n’étais pas obligé de le faire, ce choix-là ?
rétorquai-je sèchement. Tu n’étais quand même pas obligé de sortir
complètement de ma vie.
— J’aurais pu me battre, répondit-il d’un ton solennel. Et ç’aurait été une
sacrée bataille, crois-moi. Tu comprends, j’avais rencontré une autre
femme, Marylin. Elle a été ma lumière, elle m’a sauvé de… de bien des
choses à vrai dire.
— Donc, tu as préféré choisir Marylin plutôt que moi ?
— Non, ça ne s’est pas passé comme ça. Ta mère connaissait l’existence
de Marylin et elle m’avait fait très clairement comprendre que si je ne la
quittais pas, je ne serais plus le bienvenu dans ta vie à toi. Je l’ai suppliée, je
l’ai implorée en lui expliquant qu’elle n’avait pas besoin de m’interdire de
te voir, mais il n’y a pas eu moyen de la faire changer d’avis. Si j’étais resté,
pour moi, c’était comme si j’avais signé mon arrêt de mort, Harriet. Comme
je te l’ai dit, je buvais déjà beaucoup et c’est seulement grâce à l’aide de
Marylin que j’ai fini par arrêter.
« J’ai bien essayé d’aller te voir, poursuivit-il. Mais ta mère n’a même
pas voulu que je franchisse le seuil de sa porte. C’était les années soixante-
dix, les groupes de soutien aux pères n’existaient pas à l’époque. Puis, à peu
près une semaine plus tard, j’ai découvert qu’elle racontait à tous ceux qui
voulaient l’entendre que j’étais décédé. Après quoi je ne suis plus jamais
revenu. Une part de moi pensait que tout le monde y gagnerait.
Il secoua la tête.
— Je ne voulais pas te rendre la situation encore plus difficile, avec tous
ces gens qui se seraient posé des questions sur les raisons du mensonge de
ta mère. Je suis désolé, Harriet. Si je pouvais remonter le cours du temps…
— Tu n’agirais probablement pas différemment, dis-je. Vous êtes
toujours ensemble, Marylin et toi ?
— Elle est morte il y a six mois, mais oui, nous étions toujours ensemble.
Ses yeux s’embuèrent et je me surpris à tendre le bras sur la table pour lui
prendre la main et sentir ses doigts calleux s’enrouler autour des miens. Je
ne ferais peut-être pas les choses de la même façon, mais, en toute
honnêteté, avais-je le droit de le blâmer pour son abandon quand c’était
pour lui une question de vie ou de mort ?
— Je suis désolée, dis-je.
— Alors, comment c’était après mon départ ? demanda-t-il.
— Eh bien, maman ne m’a hélas pas lâché la bride une seconde, mais je
n’ai jamais manqué d’amour. Pourquoi t’es-tu lancé à ma recherche
maintenant ?
— C’était une chose dont je parlais depuis longtemps et Marylin me
poussait toujours à tenter ma chance – c’est elle qui m’a dit d’essayer
Facebook –, mais je n’en avais pas le cran. Puis elle est décédée et,
aujourd’hui, les choses de la vie me semblent différentes. Je suis désormais
un vieillard qui n’a plus personne. Je ne mérite pas que tu sois à nouveau
dans ma vie, mais je voulais au moins avoir la chance de te revoir. Et de
voir aussi ta petite fille, naturellement.
— Alice.
— C’est un joli nom. Quel âge a-t-elle ?
— Elle vient d’avoir quatre ans.
Mon père hocha la tête.
— Je me suis promis une chose : quoi que tu exiges de moi, je le ferai. Si
tu me dis de ficher le camp, je ficherai le camp, fit-il avec un sourire triste.
Il fallait simplement que je sache, car je ne veux plus avoir de regrets.
Il me regarda avec espoir, mais je ne répondis pas.
Finalement, il repoussa sa chaise et me dit qu’il était temps pour lui d’y
aller. Je ne l’arrêtai pas, je ne voulais pas courir le risque que Brian rentre à
la maison, pour peu probable que ce soit, et le découvre dans la cuisine.
Mais quand mon père me demanda s’il pouvait me revoir et passer un peu
de temps avec Alice, je lui donnai mon accord, parce que je n’avais plus
rien à perdre. Je voulais en savoir plus sur lui et lui souhaitait mieux nous
connaître. Et, que ça me plaise ou non, il existait des similitudes entre nous
deux.
Nous convînmes de nous retrouver dans un café de Bridport la semaine
suivante et je l’accompagnai jusqu’à la porte où je lui dis :
— Mon mari croit que tu es mort.
— Oh ! fit-il, l’air choqué. C’est toi qui lui as dit ça ?
J’acquiesçai.
— Je l’ai raconté à tout le monde, expliquai-je. Et, pour l’instant, je
pense que lui révéler la vérité ne serait pas une bonne chose.
Il me regarda d’un air interrogateur, mais je n’en dis pas plus.
— Donc, il vaut mieux garder cela entre nous, poursuivis-je. Je
préférerais que personne ne sache que tu te trouves ici.
— Mis à part mon cousin, rectifia-t-il avec un petit sourire.
— Oh, c’est vrai.
J’avais oublié qu’il avait parlé d’un cousin.
— Mais tu n’as pas à te faire de souci de ce côté-là. Il vit pratiquement en
ermite, me rassura-t-il.
— Bien, mais ne lui en dis pas plus, s’il te plaît.
— Bien sûr, si c’est ce que tu veux, répondit-il en souriant. Mais tu serais
peut-être surprise : si tu parles de moi à ton mari, tu risques de t’apercevoir
qu’il est bien plus accommodant que tu ne veux bien le reconnaître.
Je secouai la tête. Non, Brian ne serait pas le moins du monde
accommodant.
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Mardi 8 novembre 2016

— Mais vous êtes trempées toutes les deux.


Brian sortit deux serviettes du placard et m’ordonna de quitter mes
vêtements.
— Mais qu’est-ce que tu avais en tête, Harriet ?
— Je ne pensais pas que le temps était aussi affreux, dis-je en
resserrant mes bras sur le chemisier humide qui me collait à la peau.
Il est certain que je ne m’attendais pas à voir les nuages se vider
ainsi. Je n’avais pas pris de parapluie et nos imperméables étaient
emballés au fond de la valise.
— Tu te trouvais à quelques centimètres à peine du bord du quai à la
gare, me murmura-t-il dans l’oreille, la mâchoire crispée. As-tu la
moindre idée de ce qui m’a traversé l’esprit quand je t’ai vue ?
Je détournai la tête quand il défit mes manches trempées avant de
me plaquer violemment une serviette sur la poitrine.
— Tu dois te déshabiller.
— Je vais le faire.
Un sanglot me bloqua le fond de la gorge et je voulais qu’il sorte de
la salle de bains. Je n’aimais pas la façon dont il me regardait,
attendant que j’enlève tous mes vêtements.
Il commença par déboutonner mon chemisier, révélant un soutien-
gorge grisonnant qui pochait sur mes seins, mais, quand je me reculai à
son contact, il s’arrêta soudainement.
— Tu le fais exprès, Harriet ? Après tout ce que j’ai fait pour toi,
c’est comme ça que tu me traites ? Tu voulais me quitter en emmenant
ma fille. As-tu vu seulement à quel point Alice frissonnait quand je
suis arrivé là-bas ? Elle était toute trempée. Harriet, comment peux-tu
espérer que je puisse vivre sans toi ?
Il me saisit par les bras et enfonça ses pouces dans ma peau.
— Je ne peux plus continuer comme ça, criai-je, en larmes.
— Continuer quoi ?
— À vivre comme ça.
— Et comment supposes-tu que tu pourras vivre sans moi, Harriet ?
Je n’avais pas de réponse à cette question. Lorsque j’avais mis nos
affaires dans la valise et emmené Alice à la gare en lui disant que nous
partions en vacances, je n’avais pas vraiment bien réfléchi à ce que
nous allions faire. Pas à long terme. Je ne savais qu’une chose, nous
devions l’une et l’autre échapper à Brian.
— Je t’ai retrouvée. Je te retrouverai toujours. Tu le sais ça, mon
amour, n’est-ce pas ?
Il recula d’un pas.
— Je n’arrive pas à me sortir de la tête cette image de vous deux
debout pratiquement au ras du quai. Je me suis demandé ce que tu
préparais. Mais je doute fort que tu aies su toi-même ce que tu allais
faire ensuite, je me trompe ? Naturellement, il va falloir que je parle de
cet incident au médecin et que je voie ce qu’il suggère, même si je
détesterais l’entendre me dire que tu as besoin d’un petit séjour à
l’hôpital, mais… (Il se tapota les lèvres d’un doigt.) Je te vois devenir
comme ta mère, Harriet. C’est ça qui m’inquiète.
— Tu ne peux pas me mettre dans un hôpital, soufflai-je, en larmes.
Brian me regarda avec pitié et sortit de la salle de bains, sachant
qu’il détenait tout le pouvoir.
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Harriet

Les fêtes de Noël terminées, alors que Charlotte se trouvait embringuée


dans les préparatifs du mariage de sa sœur, je m’aperçus que je me reposais
de plus en plus sur mon père.
Nous nous retrouvions dans divers endroits du Dorset, jamais deux fois le
même. Comme il vivait à Southampton, il n’était pas suffisamment proche
pour que Brian tombe sur lui par inadvertance, mais assez près néanmoins
pour que nous puissions passer la journée ensemble. Je cachais nos
rencontres à mon mari et m’arrangeais systématiquement pour qu’elles
aient lieu quand il était au travail. En voyant Les, j’échappais à la spirale
descendante de ma vie à la maison et commençais à apprécier la façon dont
la relation entre lui et Alice s’épanouissait.
Par moments, j’en éprouvais d’ailleurs une certaine amertume, en
particulier quand je le voyais courir à toutes jambes avec elle qui couinait
de plaisir ou quand il lui faisait des pâtés de sable.
— Pourquoi n’as-tu pas fait plus d’efforts ? lui demandai-je quand il
insista pour nous payer des glaces en plein mois de janvier.
Des moments comme celui-là, j’en avais raté tellement. Tout allait très
bien tant que je ne savais rien de ce que je n’avais pas connu, mais,
maintenant qu’il était revenu dans ma vie, sa présence ouvrait en moi un
grand vide insoupçonné.
Puis, en voyant Alice se blottir sur ses genoux comme une chatte
bienheureuse, ébahie et admirative de ses tours de cartes, je me demandais
si mon passé était vraiment si important. Il était bien plus crucial de ne pas
le laisser détruire l’avenir. Désormais, Alice avait un grand-père, un grand-
père qu’elle adorait. Et, secrètement, j’étais tout excitée à la pensée d’avoir
retrouvé mon père.
Les me faisait l’effet d’appartenir à un autre monde, à mille lieues de
l’univers de ma vie réelle, et je commençai à lui révéler de petits détails sur
l’homme que j’avais épousé, certaine qu’il ne rencontrerait jamais Brian.
C’était bon finalement de pouvoir partager la vérité avec quelqu’un,
d’autant plus que ce quelqu’un était mon père. Au bout du compte, je lui
déclarai que Brian en était arrivé à me convaincre que j’étais folle.
— S’il y a une chose que je peux t’assurer, c’est que tu n’es pas folle,
répondit-il.
— Au détour d’une conversation, il lui arrive même de glisser que je suis
comme maman.
— Il ne l’a même jamais connue, ta mère, fit mon père avec colère.
Nous dégustions un chocolat chaud dans le café d’une maison du
National Trust tout en surveillant Alice qui jouait dehors.
— Et elle n’était pas folle. Juste très angoissée.
Même si j’en avais la conviction, je n’osai pas lui dire que maman et moi
partagions plus de points communs que je ne l’aurais voulu.
— En outre, être comme elle n’est pas une si mauvaise chose, poursuivit-
il. Elle a été une très bonne mère et, à sa manière, elle t’a toujours donné la
priorité.
Je baissai la tête pour cacher les larmes qui m’embuaient les yeux.
— Je n’arrive pas à trouver de porte de sortie.
— Il existe toujours une porte de sortie.
— Je n’ai pas d’argent. Pas un penny à moi. Je n’ai même pas de compte
en banque à mon nom. Si je quittais la maison avec Alice, je n’aurais même
pas de quoi nous payer notre prochain repas.
— Mais je peux t’aider, proposa-t-il.
— Merci, mais avec quoi ? Tu m’as déjà dit que ta pension d’État te
suffisait à peine pour tenir la semaine.
Il n’était pas propriétaire de sa maison et habitait toujours dans
l’appartement de location où il avait vécu avec Marilyn pendant des années.
— Donc, il faut t’adresser à la police, insista-t-il.
— Et pour dire quoi ? Je n’ai aucune cicatrice à montrer aux flics, dis-je
en remontant mes manches. Pas de bleus, pas de marques. Je n’ai rien pour
prouver qu’il me maltraite.
— Mais, d’une façon comme d’une autre, il te suffit de partir de la
maison en emmenant Alice.
— Mais j’ai essayé ! m’écriai-je, en larmes. Brian me retrouve toujours.
Il l’a déjà fait. Il réussit je ne sais comment à retrouver ma trace et me
ramène à la maison, et je suis sûre qu’il m’enlèvera Alice. Il prouvera que je
suis folle, c’est ça la beauté de son plan, dis-je d’un ton sarcastique. Il a tout
prévu jusqu’au moindre détail.
— Tu crois vraiment qu’il tient tant que ça à te l’enlever ? demanda mon
père. Je n’ai pas l’impression qu’il s’intéresse beaucoup à sa gamine.
Je regardai Alice ramasser une feuille qu’elle glissa délicatement dans sa
poche.
— Il l’aime, sa fille, insistai-je.
Mais je voyais en même temps la façon dont leurs conversations
semblaient souvent décalées et un peu maladroites, car il ne savait pas
toujours comment lui parler. Et lorsque nous étions tous les trois ensemble,
il restait souvent sur la touche, comme un étranger. Il avait quand même dû
s’en apercevoir tout seul, non ?
— Je suis absolument certaine qu’il fera en sorte qu’elle me soit enlevée.
Même s’il devait en arriver à ça pour que son plan marche.
— Laisse-moi t’aider, m’implora mon père. Au moins, viens habiter chez
moi le temps que tu trouves une solution. Vous pourrez prendre ma chambre
toutes les deux et moi, je dormirai sur le canapé. Laisse-moi faire ça pour
toi et Alice, je t’en prie.
Il me saisit la main et la serra avec force.
— C’est mon désir le plus cher.
— Mais tout le monde croit que tu es mort, criai-je. Tu ne comprends
donc pas ? Si j’annonce soudainement que je pars m’installer chez mon
père, Brian va se frotter les mains. J’écris toujours sur les papiers officiels
« père et mère décédés ». Ma meilleure amie croit que tu es mort quand
j’avais cinq ans. S’ils découvrent que je leur ai menti pendant si longtemps,
Brian va clamer sur tous les toits que c’est exactement ce qu’il s’acharne à
répéter depuis le début.
— Mais il doit bien y avoir quelque chose que je puisse faire pour toi,
renchérit mon père.
— Il y a peut-être un moyen.
Je pris une profonde inspiration et lui parlai de la famille Harbridge et de
l’idée que Charlotte m’avait mise dans la tête.
— Tu veux que j’enlève Alice ? s’écria-t-il, complètement atterré par
mon projet.
— Chuuut.
Je regardai alentour, mais le café s’était vidé.
— Allons dehors.
Nous sommes sortis sans oublier nos vestes, en faisant signe à Alice qui
continuait à bourrer ses poches de feuilles et de brindilles avec l’intention
d’en faire quelque chose plus tard.
— Ce serait temporaire, et tu n’enlèves pas ta petite-fille. Tu la garderas
bien à l’abri en toute sécurité le temps que je trouve un moyen d’exposer
Brian au grand jour.
— Non, Harriet. Ça ne me plaît pas du tout.
— Personne ne te soupçonnera, puisque tu n’existes pas, insistai-je.
— Non, rétorqua-t-il en secouant la tête. On ne sait jamais, trop
d’imprévus possibles, ça peut mal tourner. Et la police ne verra pas les
choses sous cet angle.
Je lui promis que, s’il arrivait quoi que ce soit, j’expliquerais que c’était
mon idée depuis le début.
— C’est ridicule. Tu te retrouverais en prison. Tu n’as jamais pensé à ça ?
— Si, répondis-je.
Mais c’était un mensonge. Je n’avais guère réfléchi aux conséquences,
seule m’importait ma fuite loin de mon mari.
— Et comment supposes-tu que tout ça va se terminer, Harriet ? Qu’est-
ce que tu projettes de faire ? T’enfuir avec Alice et vivre à l’étranger ?
— Non.
J’avais envisagé cette solution, mais je ne nous voyais pas vivant cachées
toutes les deux pour le restant de nos jours. À certains égards, ce ne serait
pas mieux que ce que nous vivions aujourd’hui.
— Non, répétai-je prudemment. Ce à quoi j’avais pensé, c’est que, le
moment venu, tu la laisses quelque part. Un endroit sûr où elle n’aura rien à
craindre avec plein de gens alentour et tu pourrais lui dire d’appeler la
police.
Je mettais dans mes paroles toute la force de conviction dont j’étais
capable, car nous avions besoin l’un et l’autre de nous convaincre que
c’était un dénouement plausible.
— À ce moment-là, comme tu auras gagné la confiance d’Alice, elle
saura qu’elle ne doit pas dire que c’était toi. Les policiers ne disposeront en
tout et pour tout que du signalement qu’elle leur aura donné de l’homme qui
l’a enlevée. Comme elle n’a que quatre ans, ils s’attendront inévitablement
à des incohérences dans son histoire et certainement pas à la description
exacte de l’endroit où elle se trouvait.
— Effectivement, elle n’a que quatre ans, me rétorqua mon père. Et c’est
une gamine de quatre ans que tu charges de transmettre un tel mensonge. Ce
n’est pas bien, c’est si tordu que je n’en crois pas mes oreilles.
— Alice a confiance en moi. Et en toi, répondis-je. Elle est intelligente,
elle comprendrait si on lui expliquait que c’est le seul moyen pour elle
d’être en sécurité.
— Oh, Harriet, soupira mon père en faisant non de la tête. Ce n’est pas la
bonne solution.
— Fais-le pour moi, l’implorai-je en ignorant ses protestations. Ne serait-
ce que parce que tu as une dette envers moi.
— Ne m’oblige pas à faire une chose pareille.
— Mais ce sont pourtant tes propres paroles. Lors de notre première
rencontre, tu m’as affirmé que je pouvais te demander n’importe quoi, tu le
ferais. Voilà ce que je veux. Tu as le choix : ou tu t’en vas, ou tu restes dans
notre vie, dis-je en tout dernier recours.
Il s’en est allé.
J’avais perdu mon seul espoir d’avenir meilleur en même temps que je
perdais mon père. La semaine suivante, il se présenta malgré tout au musée
où nous avions prévu de nous retrouver, mais une distance certaine s’était
installée entre nous. Au point de nous comporter à nouveau comme les
étrangers que nous étions deux mois auparavant bien plus que le père et la
fille que nous étions devenus.
Au cours des semaines qui suivirent, la distance augmenta. Les seuls
moments où j’entrevoyais encore le père que j’avais appris à chérir si
profondément se limitaient aux jeux qu’il partageait avec sa petite-fille. Il la
lançait en l’air, la faisait tournoyer, la chatouillait quand elle était au sol
jusqu’à ce qu’elle le supplie d’arrêter parce qu’elle riait trop fort. C’étaient
aussi les seuls moments où lui-même donnait l’impression d’avoir oublié ce
que je lui avais demandé de faire.
À la mi-mars, un mercredi, nous prîmes le ferry jusqu’à Brownsea, une
île proche de Poole Harbour. Je m’étais assise sur un rondin pendant que
mon père emmenait Alice pour lui montrer les paons, mais, à leur retour,
son visage était grave.
— Il faut qu’on parle.
Il me rejoignit sur mon rondin tandis que je surveillais Alice qui courait
sur l’herbe.
— Si tu es toujours aussi catégorique et que c’est le seul et unique
moyen, je vais le faire.
— Tu es sérieux ? fis-je, interloquée.
— Il reste beaucoup de détails à mettre au point.
— Oui. Oui, bien sûr.
Lorsque je me penchai vers lui et passai les bras autour de sa taille, il se
raidit.
— Tu es bien sûr de ce que tu dis ? demandai-je en me reculant.
— Pour ce que ça vaut, je pense que c’est très risqué, Harriet. Des tas de
choses pourraient mal tourner.
Il saisit mes mains et les écarta pour se libérer de mon étreinte.
— Et s’il se produit un problème, je veux que tu me fasses une promesse.
— OK.
— C’est moi qui prends toute la responsabilité. Pas toi.
— Hors de question, jamais je ne te laisserai faire ça.
— C’est une de mes conditions, répondit-il avec fermeté. À toi de
prendre toutes les dispositions nécessaires et de t’assurer que personne ne
sache que tu étais mêlée à cette affaire. Je ne permettrai pas qu’on t’enlève
Alice.
— Mais…
— Ce ne sont pas des paroles en l’air, dit-il. Si tu ne peux me faire cette
promesse, nous laissons tomber.
— Comment pourrais-je jamais faire une chose pareille ? demandai-je.
Alice dira qu’elle te connaît et on s’apercevra inévitablement qu’il y a des
mois qu’on se voie régulièrement.
— Je trouverai un moyen. Mais, pour l’instant, il vaut mieux qu’on ne se
revoie plus.
— Et pourquoi pas ? rétorquai-je, bouche bée.
— On ne peut pas courir le risque que quelqu’un nous surprenne
ensemble pendant que nous mettons ton projet sur pied. Je suis on ne peut
plus sérieux, Harriet. Il faut absolument que tu me promettes une chose : au
cas où ça tournerait mal, ne laisse jamais quiconque penser un seul instant
que tu avais quelque chose à voir dans cette histoire.
Je fixai mon père qui n’avait pas quitté Alice une seconde des yeux.
— OK, murmurai-je. Je te le promets.
Il acquiesça.
— Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ?
— Je viens de prendre ma décision à l’instant, répondit-il sans autre
explication.
— Papa ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Je suivis son regard jusqu’à l’endroit où Alice courait après un paon qui
ne se doutait de rien.
— Alice t’a appris quelque chose ?
Il se tortilla à côté de moi, toujours avec ma fille en ligne de mire.
— Si elle t’a raconté quelque chose, je t’en prie, dis-le-moi.
— J’accepte de t’aider, je te l’ai dit, Harriet, alors concentrons-nous sur
ce que nous devons faire maintenant.

Dès l’instant où nous nous étions mis d’accord sur mon plan, je savais
que les « et si jamais… » ne manqueraient pas et j’avais bien conscience
que tout pouvait voler en éclats à la plus petite faille, mais, à ce stade,
j’étais désespérée. J’en reprenais des fragments disparates et les remettais
de force à leur place. Je vérifiais point par point tout ce qui pouvait
horriblement foirer, sachant que c’était un acte de foi de ma part, mais la foi
était la seule chose à laquelle je pouvais me raccrocher.
— Je t’ai fait confiance, papa, dis-je à voix haute sur la route des
Cornouailles, mes mains tremblant sur le volant. Je t’ai fait confiance.
Avant de penser, en mon for intérieur, n’était-ce pas encore et toujours le
cas ?
Cependant, si c’était vrai, ne me restait plus que l’inquiétude qui me
dévorait : il avait dû leur arriver quelque chose pour qu’il ait cessé de
répondre à mes appels.
[Link]
Harriet

Quatre jours après l’enlèvement d’Alice, j’appelai d’abord le portable à


carte que mon père avait acheté, comme nous en avions convenu. J’avais dit
à Brian et à Angela que j’avais besoin de prendre l’air et m’arrêtai à une
cabine trois rues plus loin pour passer mon coup de fil. En composant son
numéro, ma main tremblait et je priai le ciel de pianoter les chiffres dans le
bon ordre.
Aussitôt que j’entendis mon père répondre « Allô ? », quatre jours de
tensions s’évacuèrent d’un coup de mon corps.
— Est-ce qu’elle va bien ?
— Oui, elle va bien. Elle te demande, mais elle va bien.
— Oh, que le ciel soit loué, lâchai-je dans un souffle. Je peux lui parler ?
— Elle est dans le jardin, mais je ne pense pas que ce soit une bonne
chose de toute manière. Elle est bien plus paisible aujourd’hui.
J’essayai de m’imaginer Alice au travers des images de la maison que
j’avais vue sur Internet. C’était l’idée de mon père de l’emmener à
Elderberry Cottage, une maison de vacances dans le minuscule village de
West Aldell en Cornouailles. Il y avait séjourné à deux reprises avec
Marylin et le fait qu’il connaisse le coin nous rassurait tous les deux. Il
m’avait garanti que les fois précédentes, c’est tout juste s’ils avaient vu âme
qui vive, en tout cas personne ne leur avait manifesté le moindre intérêt.
— Mais elle est OK ? lui demandai-je à nouveau. Elle va bien ?
— Alice se porte comme un charme. Je lui ai raconté que c’étaient de
petites vacances. Elle pense que tu ne te sens pas très bien, comme on avait
dit.
— Et comment a-t-elle réagi à la kermesse ? Elle n’a pas eu peur ?
— Non. Elle a été surprise et un peu perdue, mais je lui ai dit comme
prévu que tu m’avais demandé de m’occuper d’elle et que Charlotte était au
courant. Ensuite, elle s’est juste inquiétée de ton état de santé, mais une fois
que je lui ai assuré que tu n’avais rien de grave…
Lorsque mon père s’interrompit, notre supercherie me fit l’effet d’une
plaie ouverte et je compris que lui aussi éprouvait la même chose.
— C’est si bon de te parler, papa.
— Bien, dit-il faiblement.
— Papa ? Ta voix est bizarre, qu’y a-t-il ?
— Ce n’est rien, Harriet.
— Dis-moi. Quel est le problème ?
Je l’entendis reprendre son souffle.
— Par où je commence ? Tu es dans tous les bulletins d’infos. Alice
également, sa photo s’étale partout. Je n’ose plus sortir du cottage au cas où
on la reconnaîtrait.
— Je sais, mais ça ne durera pas longtemps, assurai-je avec plus de
conviction que je n’en éprouvais. Il faut que tu tiennes le coup, nous ne
pouvons plus revenir en arrière.
— Je le sais parfaitement. Mais j’ai l’impression que nous commettons
une erreur, plus rien ne me paraît juste ni bien. Nom d’un chien, qu’est-ce
que je dis – c’est ce que je pense depuis le tout début.
— Tu me fais peur, dis-je en pressant ma main contre la vitre de la
cabine.
— Mais j’ai peur, répondit-il dans un murmure. Et j’ai aussi un très
mauvais pressentiment : tout va aller de travers et rien ne se passera comme
nous voulons. Écoute, il faut que nos coups de fil restent le plus brefs
possible. Laisse-moi continuer avec ce qui m’occupe ici et nous nous ferons
très discrets.
— OK, mais je te rappellerai mercredi prochain comme convenu.
— Très bien.
— Veille sur sa sécurité, papa. Ne l’emmène nulle part.
— Il faut bien que nous sortions de temps en temps.
— Oui, mais là où personne ne vous verra.
Il soupira.
— Nous allons à la plage, mais c’est tout. Comme je te l’ai dit, elle est
déserte la plupart du temps et le cottage dispose d’une barque que je peux
emprunter, donc je vais lui offrir une petite sortie en mer.
— OK, mais sois prudent. Alice n’est jamais montée dans une barque,
dis-je en pensant que là au moins, au milieu des flots, personne ne risquait
de les repérer. Merci, papa. Tu sais que je ne pourrais pas faire ça sans toi.
Je raccrochai et sentis le stress revenir petit à petit. C’était un
soulagement de savoir qu’Alice était saine et sauve, mais si jamais mon
père ne tenait pas le coup ?
Je ferais comme si de rien n’était jusqu’à mon prochain appel
téléphonique. Le simple fait de l’entendre me dire qu’ils allaient bien tous
les deux était tout ce dont j’avais besoin pour passer ce cap. Si j’avais su
alors que mon coup de fil du mercredi suivant resterait sans réponse,
j’aurais immédiatement sauté dans ma voiture pour rejoindre le cottage et
récupérer ma fille.

Je venais de dépasser la borne marquant la moitié de mon trajet jusqu’en


Cornouailles quand un voyant rouge se mit à clignoter sur mon tableau de
bord. La voiture commença à ralentir et j’eus beau appuyer sur
l’accélérateur, je sentis qu’elle perdait de la puissance jusqu’à ce qu’elle se
mette à avancer par à-coups pour finalement s’arrêter à trois cents mètres
d’une station-service. Un coup de chance dans mon malheur. Je demandai à
l’employé s’il connaissait un numéro d’appel d’urgence et attendis une
heure dans la lumière crue de la boutique que le dépanneur arrive.
Le mécano m’avertit qu’il allait devoir me remorquer jusqu’à un garage
local, en ajoutant que, de toute façon, personne ne pourrait jeter un œil à ma
voiture avant le lendemain matin.
— Mais je ne peux pas attendre jusque-là ! m’écriai-je, en larmes.
Le mécano haussa les épaules en s’essuyant les mains à un chiffon
graisseux et referma le capot.
— Je crains que vous n’ayez pas vraiment le choix. Il n’y aura personne
ce soir.
— Mais qu’est-ce que je vais faire ?
Je ne pouvais pas laisser ma voiture là et il était exclu que je fasse demi-
tour.
— Eh bien, si vous voulez m’accompagner le temps de remorquer votre
voiture jusqu’au garage, je pourrai ensuite vous conduire au bed and
breakfast de mon frère, me suggéra-t-il. Je vais l’appeler tout de suite et
m’assurer qu’il dispose bien d’une chambre, mais je suis sûr qu’il en aura
une, ajouta-t-il d’une voix douce devant mes cascades de larmes. Le jeudi
soir, il n’aura pas grand monde et il est très bon marché. Il vous emmènera
demain matin pour récupérer votre voiture.
C’était la seule solution réaliste. Nous laissâmes ma voiture dans la cour
d’un garage où le mécano glissa dans la porte un mot avec le numéro de son
frère. Puis il parcourut trois bons kilomètres sur d’étroites routes de
campagne jusqu’à un bed and breakfast minable qui n’était rien de plus
qu’une simple maison avec un panneau « chambres à louer » rédigé à la
main collé sur la vitre de son bow-window à croisillons.
Avec l’obscurité qui gagnait, l’idée de me retrouver si isolée et sans
téléphone me fit trembler de la tête aux pieds.
— Il fera chaud à l’intérieur, me dit le mécano, se méprenant sur mes
frissons qu’il attribuait au froid, avant de presser la sonnette.
Je n’aurais jamais pu lui expliquer que c’était bien plus que le
désagrément d’avoir eu une panne de voiture. Je n’avais aucune idée de ce
que j’avais laissé derrière moi et moins encore de ce vers quoi je me
dirigeais, et la pensée d’être prise au piège à mi-chemin entre les deux était
terrifiante.
[Link]
Charlotte

Le jeudi soir, Charlotte était à la fenêtre de sa chambre quand elle vit


Angela descendre de voiture, puis lever les yeux vers la maison d’en face
dont le portillon s’ornait d’un panneau À VENDRE. Charlotte savait très bien
ce Angela pensait : il existait à Chiddenford quelques rues très convoitées et
celle-là en faisait partie. Ses jolies impasses avec leurs belles maisons
offraient des terrains autrement plus spacieux que dans d’autres secteurs du
village. Finalement, elle détourna le regard et se dirigea vers l’allée de
Charlotte.
La jeune femme lui ouvrit la porte avec un sourire chaleureux en essayant
de déchiffrer l’expression de son visage.
— Les enfants jouent encore dans le jardin et il faudrait que je les fasse
rentrer pour les mettre au lit, mais la soirée est si agréable.
Elle consulta sa montre, il était déjà dix-neuf heures.
— Puis-je vous offrir quelque chose à boire ?
— Un verre d’eau serait parfait, je vous remercie, dit Angela en
s’engageant dans l’entrée. Waouh, c’est magnifique !
— Merci, répondit Charlotte avec un petit sourire.
Tout le monde s’extasiait devant son vestibule grandiose et, d’habitude,
c’était pour elle un sujet de fierté. Mais là, soudain, il lui parut si peu
important.
— En quoi puis-je vous aider ? demanda Charlotte en la conduisant dans
la cuisine où elle remplit un grand verre d’eau qu’elle lui tendit. Asseyez-
vous, je vous en prie.
Elle lui montra un haut tabouret de bar sur lequel Angela se percha en
continuant à s’extasier devant sa cuisine gigantesque.
— Avez-vous eu des nouvelles de Harriet ? demanda-t-elle.
Elle but une gorgée d’eau et reposa délicatement son verre.
— Non, rien depuis mon passage chez elle après la kermesse. Pourquoi
cette question ?
— Je me demandais simplement si elle était venue vous voir ou si elle
vous avait parlé, répondit Angela.
Charlotte fit non de la tête.
— Je n’ai eu aucune nouvelle d’elle depuis.
— Le problème, c’est qu’elle n’est plus chez elle, poursuivit Angela.
J’avais prévu d’être là-bas à seize heures. Et Harriet ne s’était jamais
absentée jusqu’ici, en particulier si elle savait que je devais venir.
Charlotte tira un autre tabouret et s’assit de l’autre côté de l’îlot central
face à Angela, qui, visiblement, était préoccupée par autre chose que par
l’absence de Harriet. C’est alors que Charlotte repensa au visiteur-surprise
qui avait débarqué chez elle la veille. Elle déclara à brûle-pourpoint :
— Brian est venu chez moi hier soir.
— Brian ? dit Angela, surprise.
Charlotte frissonna à ce souvenir, quand elle l’avait découvert qui
l’attendait de l’autre côté de la haie.
— Je l’ai trouvé devant ma maison quand je suis sortie. Il a tenu à ce que
je lui parle dans sa voiture, il a refusé d’entrer chez moi, je ne sais pas
pourquoi.
— Qu’est-ce qu’il vous voulait ? demanda Angela en se penchant vers
elle.
— C’est justement ça le plus étrange. Il n’a pas cessé de parler de Harriet
et de répéter combien il l’aimait. Il voulait savoir si elle m’avait déjà parlé
de leur mariage – ce qu’elle n’avait jamais fait. La conversation a été des
plus étranges.
Angela semblait aussi perplexe que Charlotte.
— Vous a-t-il laissé entendre à demi-mot qu’ils s’étaient disputés ?
— Je me suis posé la question, mais il n’a rien dit de tel. Il était juste un
peu… (Elle agita une main en l’air.) … bizarre. J’ai supposé que c’était son
stress à cause d’Alice et de tout le reste – mais comme je vous l’ai dit, il n’a
pas parlé d’Alice, mais de Harriet.
Angela se redressa sur son siège et, glissant la main dans son sac à côté
d’elle, en sortit un calepin.
— Il est arrivé quelque chose ? demanda Charlotte.
Elle essaya bien de voir ce que notait la policière, mais elle ne distinguait
rien à cette distance.
— Rien de particulier, répondit Angela en relevant les yeux sur elle. Mais
la maison était un peu en désordre quand je suis arrivée cet après-midi.
— Que voulez-vous dire, en désordre ?
Ce n’était pas de bon augure, la maison de Harriet était toujours
impeccable, tout était toujours à sa place.
— Un vrai bazar, des tas de choses traînaient un peu partout, répondit
Angela, son stylo en l’air. Quand j’ai regardé par la fenêtre du salon, j’ai vu
tous les jouets d’Alice éparpillés sur la moquette.
Charlotte frissonna à cette idée.
— Qu’a dit Brian ? demanda-t-elle. Comment l’a-t-il expliqué ?
Elle avait toujours pensé que c’était elle la plus maniaque, alors que
Harriet ne s’offusquait jamais d’un peu de désordre, il suffisait de jeter un
œil dans son sac pour s’en convaincre. Mais jamais au grand jamais Harriet
n’aurait balancé en tous sens les jouets d’Alice.
— Le plus étrange, c’est que lui non plus n’est pas à la maison, expliqua
Angela. Pas le moindre signe de Harriet ni de Brian et j’ignore totalement
où ils ont pu aller.
[Link]
MAINTENANT

L’inspecteur veut savoir pourquoi je n’avais révélé à personne l’endroit


où je me rendais quand j’étais sortie de chez moi la veille. Pour quelle
raison, douze jours après la disparition de ma fille, j’avais pris la voiture et
étais partie sans rien dire à quiconque, pas même à mon mari, Angela ou ma
meilleure amie, qu’un de ses collègues interrogeait en ce moment même
dans un autre bureau.
Je lui raconte toujours la même histoire et, chaque fois, il me repose la
question, mais sous une forme légèrement différente, dans l’espoir de me
prendre en défaut sur une contradiction. Je crains fort qu’il n’y parvienne
bientôt.
Finalement, l’inspecteur Lowry me suggère une petite pause et je crois
bien qu’il pousse lui-même un soupir.
— Est-ce qu’il y a du nouveau ? je lui demande en quittant la pièce. Vous
pourriez vous renseigner pour moi, s’il vous plaît ?
J’ai beaucoup de mal à prononcer ces mots.
— Je vous le promets, Harriet.
L’espace d’un instant, j’entrevois une expression fugace dans son regard
qui ressemble à de la compassion. Il hésite devant la porte comme s’il
voulait me parler et je retiens mon souffle. Mais finalement il ne dit rien.
Il y a du nouveau, mais il ne tient pas à le partager avec moi.
Il s’engage dans le couloir tandis que je prends la direction opposée vers
les toilettes. Je n’ai pas vu Alice depuis treize jours. Avant la kermesse, je
ne restais jamais treize heures sans que je puisse regarder ma fille et la
prendre dans mes bras. Et c’est bien ce qui me déchire le plus : ne plus
pouvoir la toucher.
L’air du couloir est si confiné que j’ai du mal à respirer. Je cherche un
appui sur le mur quand une douleur aiguë me transperce le front. La lumière
crue des lampes se met à vaciller avant de s’estomper et mon champ de
vision se rétrécit. Je n’ai rien mangé depuis le petit déjeuner. On m’a bien
proposé un biscuit il y a une heure, mais je ne pouvais rien avaler. Je le
regrette maintenant quand je sens mon estomac vide et douloureux.
La pensée de rester ici une seconde de plus est presque insoutenable. Une
main en appui sur le mur, je tâtonne pour aller de l’avant et faire quelques
pas de plus jusqu’à la porte des toilettes. Je l’ouvre d’une poussée et me
raccroche au lavabo, les deux mains agrippées à l’émail blanc et froid.
Je finis par relever la tête et me concentre sur mon reflet dans le miroir en
attendant que la brume qui l’entoure disparaisse. À certains moments, j’ai
l’impression que c’était hier que j’avais quitté mon cours de comptabilité
pour me contempler dans le miroir de l’hôtel, à attendre qu’on m’annonce
que mon plan se déroulait comme prévu. À d’autres, j’ai le sentiment
qu’une vie entière avait passé depuis.
J’ouvre le robinet et me passe les mains sous l’eau froide avant d’en
asperger mon visage jusqu’à ce que la douleur s’atténue. Je n’ai plus le
choix, je dois me ressaisir. Et m’en tenir obstinément à mon histoire, quoi
que Lowry puisse me cacher.
[Link]
AVANT
Harriet

À huit heures et demie le lendemain matin, je savais déjà que le


propriétaire du garage avait appelé et, si tout se passait bien, ma voiture
serait prête dans deux heures. Finalement, ma chance avait tourné et je
serais en Cornouailles pour le déjeuner.
J’engloutis une assiette d’œufs trop gras et de bacon pas assez cuit
préparés par le frère de mon gentil sauveur, lui réglai vingt livres pour un lit
trop dur et un petit déjeuner qui partait d’une bonne intention, puis acceptai
sa proposition de me conduire au garage où j’attendis que ma voiture soit
prête. À dix heures et demie, j’avais repris la route.
Sur l’A30, je me dirigeais toujours plein ouest. Le soleil essayait de
percer au travers des nuages et j’augmentai d’un cran le volume de
l’autoradio en laissant osciller mes pensées entre ce qui m’attendait et ce
qui était derrière moi.
Dans le meilleur des cas, je trouverais Alice saine et sauve et ferais
aussitôt demi-tour pour regagner immédiatement le Dorset. Pendant la nuit,
j’avais pris ma décision : j’allais raconter à Brian et à Angela que j’avais
éprouvé le besoin soudain de m’éloigner de la maison. Juste le temps d’une
nuit en solitaire, loin des yeux fouineurs et des questions indiscrètes, là où
personne ne saurait rien de moi ni de mon histoire. Je leur expliquerais que
j’avais roulé sans réfléchir vers une destination inconnue et leur donnerais
le nom du propriétaire du bed and breakfast qui se porterait garant de moi.
Je ne savais pas s’ils allaient me croire, mais je n’avais rien d’autre à leur
proposer.
Le restant du trajet se déroula sans encombre et c’est seulement à
l’approche du minuscule village de West Aldell que je sentis remonter à la
surface ces mêmes bouffées d’angoisse devenues familières qui me
perturbaient tant. J’ignorais totalement ce qui m’attendait, si ma fille serait
là-bas ou s’il leur était arrivé quelque chose.
Je quittai la grand-route et empruntai le chemin tout en virages qui
aboutissait à une courte rangée de magasins et de cafés aux façades en
bardeaux. Après le pub à l’enseigne du Cheval blanc, je ralentis de manière
à ne pas rater l’embranchement, sinon j’allais me retrouver sur la plage.
Le chemin devenait de plus en plus étroit, bordé de haies des deux côtés,
et remontait une colline abrupte qui ensuite virait à gauche en lacets serrés.
Sur la droite, je vis deux maisons abandonnées avant de repérer finalement
un panneau pour Elderberry Cottage, constitué d’une simple planche en
bois fixée sur un poteau planté dans la haie. Je présumai qu’en poursuivant
ma route, je finirais tout en haut de la falaise sur une impasse, comme mon
père me l’avait dit.
Il était midi trente quand je me garai le long de la haie face au cottage, en
faisant la grimace lorsque ses branches éraflèrent la carrosserie de ma
voiture. Il y avait à peine la place pour stationner sans empiéter sur la voie.
C’était donc ça. Je constatai avec tristesse que la bâtisse correspondait
fidèlement à sa photo mise sur le site. Mon père avait raison sur West
Aldell : le lieu paraissait idyllique, mais je ne voyais toujours pas ce que
Marylin et lui y avaient trouvé et comprenais encore moins leur désir
saugrenu d’y retourner une seconde fois.
En traversant la chaussée, je ne pris même pas la peine de vérifier si des
voitures approchaient sur le chemin désert. Un portillon mollement
suspendu à un seul de ses gonds donnait sur une allée pavée de galets
envahie d’herbes hautes. Sur la porte d’entrée, une cloche pendouillait sans
conviction au bout d’un fil de fer. Je pris une profonde inspiration et toquai
à la porte.
— Sois là, papa, marmonnai-je à mi-voix. S’il te plaît, mon Dieu, faites
qu’Alice soit là.
Je frappai à nouveau, plus fort cette fois. Toujours rien. Sur ma droite, un
voilage masquait partiellement l’intérieur du salon, mais je parvins à
distinguer le fauteuil en velours rouge et le canapé marron à deux places au
coloris délavé que j’avais vus sur le site. Le cottage donnait l’impression
d’avoir été pris au piège du temps et j’imaginai la fine couche de poussière
qui recouvrait les figurines en porcelaine alignées en rang d’oignons sur le
manteau de la cheminée.
Je cognai à nouveau la porte avec force au point de me meurtrir la main ;
chaque coup que je donnais sur le battant vert à la peinture écaillée
résonnait aussi dans mon cœur. Comment avais-je pu accepter qu’Alice
disparaisse de ma vue ? Oui, elle se trouvait en compagnie de son grand-
père, mais elle ne le connaissait que depuis six mois. Et moi-même, je le
connaissais à peine.
— Où es-tu, papa ? criai-je à la porte close en y pressant le front de
désespoir. Où est Alice ?
Lorsque je m’écartai, je remarquai le portillon du côté resté ouvert. Il
conduisait vers l’arrière de la maison par une allée serpentant entre des
baquets de plantes tristement délaissés sur leur dalle de béton. Par la vitre
d’une porte bleue miteuse, j’aperçus la cuisine, des mugs sur la table et
quelques bols empilés dans l’évier.
Arrivée à la porte de derrière, j’essayai la poignée qui tourna sans
difficulté, le battant s’ouvrit et j’entrai d’un pas hésitant.
— Papa ? criai-je ? Alice ?
Je n’eus pour seule réponse que le tintement sonore de la pendule
comtoise.
Mes jambes me firent l’effet d’être en coton quand je m’engageai
prudemment dans la maison, un pas à la fois, et montai l’escalier dont les
lames craquaient sous mon poids. J’appelai leurs deux noms encore une fois
en arrivant sur le palier. La comtoise y résonnait beaucoup moins fort.
Ils n’étaient pas là, j’en étais certaine. Mais s’y étaient-ils seulement
trouvés ? Étaient-ils là ce matin ?
Je jetai un œil à une chambre avec un lit double soigneusement fait
recouvert d’une couette violette bien bordée. Tout à côté se trouvait une
chambre minuscule sans fenêtre deux fois plus petite que celle d’Alice à la
maison, avec un lit à une place ; une couverture verte sans un pli bien
bordée à son pied. Alice avait-elle dormi là ?
Ma main tremblait quand je tendis le bras pour toucher le drap, morte de
peur à l’idée de ne pas y trouver la moindre preuve que ma fille y avait
dormi. D’un coup, j’arrachai la literie.
— Oh, mon Dieu ! dis-je, une main sur la bouche, en voyant le coin d’un
vêtement dépasser de l’oreiller que je retirai tout doucement.
C’était une petite chemise de nuit proprement pliée, parsemée de jolies
chouettes roses et garnie d’un ourlet à volants. En la pressant contre mon
visage pour en respirer le tissu, je crus y sentir une trace des plus légères de
l’odeur d’Alice, mais je n’aurais pu l’affirmer, ce n’était peut-être qu’un
effet de mon imagination.
Après cette petite trouvaille, je me sentis pousser des ailes et allai jusqu’à
la commode dont j’ouvris les tiroirs l’un après l’autre. Des chaussettes en
boules, un paquet tout neuf de culottes, deux T-shirts. Puis, dans le tout
dernier, la robe rouge d’Alice et, posées tout à côté, ses petites chaussures
bleues avec leurs étoiles aux contours en trous d’épingle.
Je lâchai un cri, envahie soudain par une vague de nausée. Bien sûr que
c’était une bonne chose, me dis-je. Elle signifiait concrètement que ma fille
était bien venue là. Mon père l’avait au moins amenée jusqu’ici comme
promis. Et il lui avait acheté une jolie chemise de nuit et de nouveaux
vêtements. Il fallait que je trouve mon réconfort dans ces petites choses, me
répétai-je, en prenant une poignée de coquillages de la boîte posée sur le
buffet. Aussitôt, je fus certaine de savoir où les trouver tous les deux. Mon
père avait emmené Alice à la plage.
Je descendis l’escalier en courant, traversai la cuisine et repassai la porte
sans la fermer à double tour, comme je l’avais trouvée, au cas où ils
n’auraient pas de clé. Je redescendis le chemin au pas de course pour
m’arrêter brutalement : j’étais au bord d’une falaise. C’est à ce moment-là
seulement que je m’offris une pause en respirant de grandes goulées d’air.
La falaise tombait à pic. En contrebas, les vagues roulaient et leur écume
blanche lavait le sable avant d’être entraînée à nouveau par le ressac. La
marée basse laissait à nu une petite longueur de plage et le courant était fort,
même s’il n’y avait pas de vent.
Je me reculai avant de perdre l’équilibre et entamai la descente par un
sentier pentu envahi d’herbe qui serpentait jusqu’en bas de la falaise sur ma
gauche. Par intermittence, des dalles de pierre avaient été disposées aux
endroits où le terrain était trop meuble et il fallait que je fasse attention où
je mettais les pieds. C’était le genre de balade qu’Alice adorerait.
Au bas de la pente, le chemin abrupt rejoignait la route qui traversait le
village. À son opposé se trouvait un petit parc de stationnement désert et,
sur la droite, une rampe conduisait à la plage, qui semblait plus large que je
ne l’avais vue depuis le haut, mais je me demandai ce qu’il en restait à
marée haute.
La plage était pratiquement vide, comme l’avait dit mon père, à
l’exception d’un petit garçon qui jouait avec une épuisette sous la
surveillance d’un couple en pleine discussion très animée.
Je regardai d’un côté puis de l’autre. M’attendais-je vraiment à les
trouver là ? En voyant la boîte de coquillages dans le cottage, j’avais été
certaine de retrouver Alice et mon père ici. Seul problème, ils n’y étaient
pas.
Mais je refusais obstinément d’accepter leur absence. Mes pas
dessinaient des cercles sur le sable sans discontinuer et, soudain, tout se mit
à tourner et je m’effondrai, déchirée par des sanglots de désespoir. Retentit
un son, mais j’étais incapable de savoir avec certitude s’il sortait de ma
gorge.
— Vous allez bien ?
Une voix dériva jusqu’à moi, mais je l’ignorai en enfonçant les mains
dans le sable. Jamais je ne m’étais sentie aussi effrayée ou aussi seule.
J’entendis les mots : « Excusez-moi ? » portés par le vent.
Allez-vous-en.
Les pensées qui m’assaillaient ressemblaient à une nuée de sauterelles si
dense que le ciel finit par virer au noir.
— Est-ce qu’il faut appeler un médecin ?
La voix se rapprochait. De plus en plus.
J’enfouis la tête entre mes genoux.
Allez-vous-en. Allez-vous-en. Allez-vous-en.
— Avez-vous besoin d’aide ?
Une main me toucha, m’obligeant à m’asseoir. La lumière du soleil était
si brutale que je dus me protéger le visage en mettant mes mains en visière.
— Je vais bien, dis-je.
Je me mis à genoux, puis m’obligeai à me relever, les jambes en coton.
— Merci, fis-je en brossant le sable de mon jean.
— Vous désirez quelque chose ? demanda la femme.
Un homme la suivait de près, et le petit garçon avec son épuisette se
traînait derrière en faisant la tête.
— Non, ça va, dis-je. J’ai peut-être un peu trop bu hier soir.
J’essayai de sourire et la femme hocha la tête, le visage impassible, avant
que l’homme ne la prenne par le bras en criant au gamin de les suivre. Ils
s’éloignèrent.
J’attendis qu’ils aient disparu pour revenir rapidement sur mes pas :
j’empruntai la rampe, passai à côté du parking et remontai le sentier de la
falaise. Les joues dégoulinantes de larmes, je tentai de trouver un peu d’air
entre deux sanglots qui me pliaient en deux tant j’avais mal. Arrivée au
sommet, je contemplai la mer en prononçant en silence le nom de ma fille.
Qu’est-ce que je pouvais faire ? Alice avait vraiment disparu cette fois,
mais je ne pouvais le dire à personne. La police me répondrait : « Nous
savons qu’elle a disparu, Harriet, elle a disparu il y a presque deux semaines
dans le Dorset. »
— Alice ! criai-je à mi-voix. Mon bébé, où es-tu ?
Je repartis en courant vers le cottage, les jambes flageolantes, et y entrai
une nouvelle fois par la porte de derrière.
— Papa ! Alice ! hurlai-je dans l’air froid de la maison silencieuse avant
de m’effondrer sur une chaise de la cuisine. Où êtes-vous passés ?
[Link]
Charlotte

Le vendredi, à l’heure du déjeuner, Charlotte reposa le téléphone à


l’envers sur la table de cuisine après le coup de fil de l’école. Molly était
malade et demandait à rentrer à la maison. Ce même matin, elle avait
prétendu avoir mal au ventre, mais c’était une chose qui lui arrivait de
temps à autre quand elle n’avait pas envie d’aller en classe. En général, ce
n’était rien.
Charlotte avait répondu qu’elle serait là dans peu de temps, mais cet
appel chamboulait ses plans. Sa fille Evie se trouvait à la garderie, mais
elle-même était censée retrouver l’inspecteur-chef Hayes au poste de police
dans quinze minutes. Il l’avait appelée un peu plus tôt pour lui demander de
venir « bavarder » avec lui, en reconnaissant que ni Harriet ni Brian
n’étaient rentrés chez eux de la nuit.
— Je n’en sais pas plus que ce que j’ai dit à Angela, avait-elle déclaré.
Mais je viendrai, bien sûr, si vous estimez que je peux vous aider.
— Je ne vous le demanderais pas si ce n’était pas le cas, avait-il répondu.
Elle avait raccroché. Son ironie lui hérissait le poil au point qu’elle se
demanda s’il la prenait pour une menteuse et la soupçonnait de savoir où se
trouvaient Harriet et Brian. Et maintenant, elle allait devoir l’appeler sur le
trajet de l’école pour lui expliquer que non seulement elle serait en retard,
mais encore que sa fille Molly l’accompagnerait. Elle imaginait son visage
exaspéré quand elle lui apprendrait la bonne nouvelle.
Elle attrapa ses clés de voiture, prit son sac à main qu’elle fouilla en
vitesse pour vérifier qu’elle avait bien son porte-monnaie et s’apprêtait à
sortir de la maison quand son téléphone sonna au fond de son sac. Mais elle
ne reconnut pas le numéro affiché sur l’écran.
— Allô ?
Elle nicha le portable entre épaule et oreille tout en essayant de refermer
son sac dont la fermeture Eclair coinçait toujours. Elle savait que si elle
tirait trop fort, elle allait la casser.
— Charlotte ?
Elle se figea sur place.
— Harriet ? C’est toi ?
— J’ai besoin de ton aide, lui répondit son amie en pleurs.
— Dieu merci, tu vas bien. Où es-tu ? Il est arrivé quelque chose ? Où est
Brian ? Pourquoi n’es-tu pas rentrée chez toi la nuit dernière ? enchaîna-t-
elle d’un trait, ses questions se bousculant l’une l’autre.
— Charlotte, j’ai besoin de ton aide, murmura Harriet.
Charlotte laissa tomber son sac et colla son portable à l’oreille. Où que
puisse être Harriet, elle l’entendait très mal.
— Harriet, qu’est-il arrivé ? Brian est avec toi ?
— Brian ? répéta Harriet avant un bref temps de silence… Non, Brian
n’est pas avec moi… (Nouvelle pause.) Je ne sais plus quoi faire.
— Oh, mon Dieu, marmonna Charlotte.
Une seule chose lui vint à l’esprit, Harriet se préparait à commettre
l’irréparable.
— Bon, dis-moi où tu es et je viendrai te rejoindre. Tu es près d’ici ? Je
peux être là en…
Elle hésita. Elle s’était déjà engagée auprès de deux personnes à deux
endroits différents, mais Harriet devait avoir la priorité. Elle allait appeler
l’école et demander qu’on garde Molly un peu plus longtemps. Ou plutôt
non, elle appellerait Tom, il faudrait qu’il quitte son travail et la récupère.
— Je peux venir immédiatement, Harriet. Où es-tu ? Tu es chez toi ?
— Non. Je ne suis pas chez moi.
— Alors, dis-moi où tu es. J’arrive quel que soit l’endroit où tu te
trouves.
— Je suis en Cornouailles.
— En Cornouailles ? Mais qu’est-ce que tu fiches en Cornouailles, nom
d’un chien ?
— Je n’ai jamais voulu faire de mal à personne.
La main de Charlotte se crispa sur son portable.
— Qu’est-ce que tu as fait ? demanda-t-elle lentement.
— Il fallait que je le fasse et je ne m’attends pas à ce que tu me
pardonnes, mais elle a disparu, Charlotte. J’ai tellement peur. Je ne sais pas
où elle est partie, ajouta-t-elle avant un nouveau sanglot.
— Parle plus doucement. Essaie juste de m’expliquer ce qui se passe.
— Il fallait que j’emmène Alice loin de lui, Charlotte. Il le fallait
absolument. Mais tout est parti en vrille et je ne sais plus où elle est.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
Charlotte sentait ses doigts s’engourdir à force de se crisper sur le
téléphone. Qu’est-ce que Harriet cherchait exactement à lui faire
comprendre ?
— Il fallait que j’emmène Alice très loin.
— Non, dit Charlotte en fixant son escalier en colimaçon. Non, répéta-t-
elle en secouant la tête. As-tu… as-tu quelque chose à voir avec sa
disparition ?
Elle tendit sa main libre vers le guéridon du vestibule et s’y raccrocha si
violemment qu’il vacilla.
— Il le fallait, suppliait Harriet entre deux sanglots. Il fallait que je parte
loin de lui. Mais il n’avait jamais été prévu que ça en arrive à ça, jamais !
— Non. C’est insensé, ce que tu dis n’a ni queue ni tête. Tu es en train de
me mentir, Harriet.
— Je ne te mens pas et je suis désolée. Je suis tellement désolée, mais je
ne sais plus où est Alice. Je le savais, mais elle n’est plus là et je ne la
retrouve pas…
La voix de Harriet s’éteignit d’elle-même.
— Mais c’est toi qui m’as convaincue qu’elle avait été enlevée. Tu m’as
fait croire qu’un inconnu s’était emparé d’elle.
— Je suis désolée, dit Harriet, mais Charlotte ne l’écoutait plus.
— Tu m’as fait croire que tout était ma faute, que je ne la surveillais pas,
alors que, depuis le début, c’est toi qui es derrière tout ça ? s’écria-t-elle. Je
n’y crois pas. Je ne peux pas y croire.
— Je sais, souffla Harriet. Je sais que tout ce que tu dis est vrai et je suis
tellement désolée, mais, en cet instant, ce n’est pas important.
— Pas important ? répéta Charlotte avec un petit rire creux. Tu te fous de
moi ? Bien sûr que c’est important. Qu’est-ce qui lui est réellement arrivé, à
ta fille ? On m’a accusée de ne pas l’avoir surveillée d’assez près, Harriet,
explosa-t-elle. Seigneur, comment as-tu pu faire une chose pareille ? Quel
genre de mère irait jusqu’à kidnapper son propre enfant ?
Harriet ne répondit pas.
— Je n’avais pas le choix, gémit-elle.
— Bien sûr que tu avais le choix, hurla Charlotte. Personne n’enlève son
propre enfant.
Harriet ne répondit pas.
— Tu devais savoir à quel point j’allais me sentir coupable, poursuivit
Charlotte. Tu as quand même dû entendre tout ce qui se racontait sur moi,
ça, tu ne peux pas l’ignorer. Comment as-tu pu faire une chose pareille ?
— Charlotte, s’il te plaît, je t’expliquerai tout, mais j’ai vraiment besoin
de toi…
— Dis-moi ce qui est arrivé, l’interrompit Charlotte, le corps tremblant
de furie. Où est-elle ?
— Je l’ignore, fit Harriet en sanglotant. C’est le problème : elle est
censée se trouver ici, sauf qu’elle n’y est pas.
Charlotte pressa sa paume contre son front. Elle ne parvenait toujours pas
à croire ce qu’elle entendait, il était impensable que son amie ait pu faire ça.
— Il était censé répondre à mes coups de téléphone, mais il ne l’a pas
fait, poursuivit Harriet. Et ça, c’était il y a deux jours et, maintenant que je
suis ici, l’un comme l’autre, ils restent introuvables.
— Il ? C’est qui, il ? Celui qui l’a enlevée ? Je présume que toi, tu n’étais
pas à la kermesse.
Elle essaya de se contraindre à retrouver son calme de manière à pouvoir
reconstituer un récit sans queue ni tête.
Silence.
— Qui l’a enlevée ? demanda-t-elle à nouveau d’une voix plus forte.
— Mon père.
— Mais il est mort, dit Charlotte, incrédule.
— Non, répondit Harriet d’une petite voix. Il n’a jamais été mort.
— Quoi ? s’étrangla Charlotte. Mais tu m’as dit qu’il était décédé. Dès le
début. En fait, à notre première rencontre, tu m’as dit que ton papa était
décédé et je m’étais sentie vraiment mal parce que je me plaignais du mien
qui était juste parti de la maison.
— Je l’ai toujours considéré comme mort parce que c’est ce que ma mère
racontait à tout le monde, mais, en réalité, il nous a quittées toutes les deux.
Je ne l’avais pas revu depuis plus de trente ans quand je l’ai trouvé sur le
seuil de ma porte un jour de novembre dernier.
— C’est complètement dingue, s’écria Charlotte. Pourquoi m’avoir menti
sur une chose aussi importante ? As-tu seulement idée de l’effet que ça fait
d’entendre ça ?
Elle s’était remise à trembler et fut obligée de s’asseoir, en serrant le
poing entre ses cuisses.
— C’est… (Elle n’alla pas plus loin.) Est-ce qu’il y a seulement quelque
chose de vrai dans tout ce que tu as pu me raconter au fil des années,
Harriet ? Est-ce que tu sais même ce que ce mot signifie ? hurla-t-elle.
— Je t’en prie, la supplia Harriet. Je sais l’effet que ça fait, je le sais, je
t’assure.
— Et il a pris Alice ? poursuivit Charlotte. Je n’arrive même pas à
concevoir ce qui s’est passé.
— Je sais que ça n’a aucun sens.
— Tu ne confies jamais Alice à quiconque. Pourquoi la lui avoir confiée,
à lui ? Pourquoi as-tu fait ça, Harriet ?
— On n’était plus en sécurité, ma fille et moi. Il fallait absolument qu’on
échappe à Brian, et mon mari s’était arrangé de telle façon qu’il m’était
impossible de le quitter.
— Brian ? Que veux-tu dire, vous n’étiez plus en sécurité ?
— J’étais désespérée, Charlotte. Il a trompé tout le monde. Il m’aurait
pris Alice.
Charlotte se rappela la première fois que Brian avait débarqué chez elle,
quand il s’inquiétait pour l’état mental de Harriet et la sécurité d’Alice. Elle
avait tout rejeté en bloc. Et si jamais Brian avait raison ? C’est un fait que
Harriet ne se comportait pas comme était censée le faire une femme
souffrant de dépression postnatale, mais, pour autant, cela n’impliquait
nullement qu’elle n’était pas capable de commettre un acte stupide.
— Alors, comment se fait-il que tu ne m’en aies jamais parlé ? demanda-
t-elle prudemment.
— J’avais trop honte, répondit Harriet. Il me faisait passer pour une
cinglée et, pendant longtemps, j’ai cru qu’il avait raison.
Il n’empêche que tu viens de kidnapper ta propre fille, songea Charlotte
en se souvenant de Brian lui faisant part de son inquiétude parce que Harriet
avait laissé Alice dans la voiture et l’avait complètement oubliée.
— Il faut que tu me croies, insista Harriet.
Charlotte pressa sa nuque contre le mur. Comment Harriet pouvait-elle
espérer qu’elle la croie ?
— Je meurs de peur. Je n’ai personne d’autre à qui demander ça et je suis
désolée, mais, s’il te plaît, il faut que tu m’aides à retrouver Alice.
Sa peur semblait sincère, mais Charlotte n’avait aucune idée de ce
qu’elle-même allait devoir faire. Elle écouta Harriet lui parler de son père,
des coups de fil auxquels il n’avait pas répondu et du cottage où Alice
devait se trouver et qui était vide à son arrivée.
— Mais ils pourraient être n’importe où. Combien de temps as-tu
attendu ?
Charlotte n’en croyait pas ses propres oreilles, la voilà qui essayait déjà
de calmer son amie face à sa douleur bien réelle, elle l’entendait dans sa
voix.
— Je sais qu’il y a un truc qui cloche, dit Harriet. Je le sens.
— Il faut que tu appelles la police, Harriet. Il n’y a rien que tu puisses
faire.
— Je ne peux pas, cria Harriet en larmes. Si j’appelle la police, il faudra
que j’avoue que c’est moi qui ai tout manigancé. Et si je le fais… (Elle
s’interrompit.) Je pourrais aller en prison et Brian aurait la garde d’Alice et
ça, je ne pourrais pas le supporter, Charlotte. Il faut que tu comprennes que
je ne peux le laisser me prendre ma fille.
— Qu’est-ce que tu me demandes de faire ?
— Viens ici. Aide-moi à la retrouver.
— Sérieusement…
Charlotte lâcha un rire bref. Elle ne pouvait se laisser entraîner plus avant
dans le plan de Harriet. L’idée même de se rendre en voiture jusqu’en
Cornouailles pour aider une amie dans une affaire de kidnapping bidon était
ridicule.
— L’endroit où je suis s’appelle West Aldell, lui expliquait Harriet en lui
donnant aussitôt l’adresse d’Elderberry Cottage. Je suis descendue jusqu’à
la plage, mais je t’attendrai au cottage.
— Non, Harriet. Il faut que tu racontes tout ça à une personne qui pourra
t’aider et moi, je ne suis pas cette personne-là.
— Il n’y a que toi !
On aurait cru une hystérique à l’autre bout de la ligne.
— Charlotte, je comprends bien que tu ne saches pas si tu dois me croire
ou non, mais tu dois savoir à ce stade que, pour Alice, je ferais n’importe
quoi.
— S’il te plaît, ne me demande pas ça, dit Charlotte.
S’ensuivit un silence et, un instant, elle crut que Harriet avait raccroché.
— Harriet ? Tu m’écoutes ?
— Je ne peux pas ne pas demander, murmura-t-elle. Si je ne le fais pas,
tout est fini.
[Link]
Charlotte

Charlotte quitta la route et roula vers le fond du cul-de-sac. Elle était si


tendue qu’elle en avait mal aux épaules. Elle aurait cru que le poids de sa
responsabilité se serait envolé maintenant qu’elle savait que ce n’était pas
sa faute, mais, à vrai dire, c’était pire.
Elle ne parvenait toujours pas à concevoir l’ampleur de la trahison de
Harriet. Sa vie s’était déchirée en morceaux et tout ce qu’elle croyait savoir
sur elle avait volé en éclats. Ses amies ne lui faisaient pas confiance et elle
n’avait plus confiance en elle-même. Sa bienheureuse existence avait
craqué aux coutures et c’était Harriet la seule responsable.
Elle s’était pourtant toujours montrée la meilleure des amies envers elle,
elle l’avait prise sous son aile quand elle en avait le plus besoin et voilà ce à
quoi elle avait droit en guise de récompense ?
En son for intérieur, la moindre parcelle de son être lui disait d’appeler
l’inspecteur Hayes tant elle avait besoin de s’extraire du foutoir dans lequel
elle s’était déjà mise sans le vouloir. Dès que la vérité éclaterait, son nom
serait lavé. Et c’est tout ce que méritait Harriet.
Elle s’arrêta au feu rouge et attendit qu’il passe au vert en tapant sur son
volant du plat de la main. Elle avait déjà un quart d’heure de retard pour
récupérer Molly, mais, avec un peu de chance, sa fille n’était pas aussi
malade qu’on le lui avait dit à l’école.
Elle pressa la touche téléphone de sa voiture, prête à recomposer le
numéro de Hayes en s’imaginant déjà la conversation qui allait s’ensuivre.
Tout ouïe, il allait respirer bruyamment pendant qu’elle lui expliquerait que
c’était Harriet qui avait enlevé sa propre fille. Puis il l’assaillerait de
questions dont elle n’aurait pas les réponses tout en ordonnant aux forces de
l’ordre de faire une descente au cottage en Cornouailles. Elle frissonna. Elle
s’imaginait Harriet à sa fenêtre qui l’attendait, mais ce n’est pas son amie
qu’elle verrait arriver, ce serait une voiture de police : des agents en
uniforme s’avanceraient jusqu’à sa porte, prêts à la menotter et à l’emmener
au poste.
Une affaire similaire s’était produite tout récemment : un père s’était
enfui en Espagne avec son fils. Pour sa défense, il avait expliqué que, la
mère ayant abandonné son enfant, il le ramenait dans son pays pour vivre
avec ses propres parents. En dépit de quoi il avait été condamné à sept ans
de prison. Elle s’était sentie de tout cœur avec lui en voyant une photo de la
mère qui semblait se soucier comme d’une guigne de ce que son fils avait
pu traverser.
Charlotte tapota son volant le temps qu’une mère et sa fille traversent la
chaussée. Comme elle n’avait pas utilisé son option téléphone, le voyant du
tableau de bord s’éteignit. Elle avait beau respirer profondément, sa poitrine
se nouait : aussitôt qu’elle aurait révélé la vérité à Hayes, elle savait que la
vie de Harriet serait finie.
Était-ce ce qu’elle méritait ?
Sur le passage pour piétons devant elle, la petite fille s’arrêta pour
ramasser son nounours gris qui était tombé. La mère se retourna et prit son
enfant dans ses bras avant d’embrasser ses cheveux en la portant jusqu’au
trottoir opposé.
Sa tête s’emplit d’images de Harriet avec Alice.
Elle entendait sa voix implorante qui la conjurait de la croire à propos de
Brian.
Deux jours auparavant, celui-ci s’était comporté de façon bien étrange en
arrivant chez elle à l’improviste et elle s’était posé des questions en le
voyant se préoccuper bien plus de sa femme que de sa fille.
Mais pouvait-il réellement être l’homme que Harriet lui avait décrit ?
Capable de tels abus de pouvoir en cachette du reste du monde,
suffisamment méchants pour que son amie échafaude un plan aussi
alambiqué ?
Il y avait aussi l’histoire que Brian lui avait racontée lors de sa visite des
mois auparavant. Le jour où il lui avait calmement expliqué comment
Harriet avait laissé Alice dans la voiture pendant qu’elle allait renouveler
son passeport à la poste.
Charlotte s’avança sur son siège et fit rouler ses épaules. Quelque chose
la turlupinait alors qu’elle regardait distraitement la mère et sa petite fille.
Un détail de rien dans un recoin de son esprit, un fragment de conversation
qui lui semblait important. Seul problème, pas moyen de s’en souvenir.

Elle vérifia l’absence de contractuels en s’arrêtant sur les places livraison


devant l’école. À cette heure de la journée, il n’y aurait logiquement
personne, mais ce ne serait pas la première fois qu’elle se ferait aligner. Elle
se mit à courir.
— Je suis désolée, j’ai été retenue, dit Charlotte en entrant en trombe
dans le bureau.
Molly, un bol sur les genoux, était assise sur une chaise en plastique à
l’autre bout de la pièce à côté d’une auxiliaire dont le bras pendait
mollement autour de son épaule. Son visage était blanc comme un linge
hormis le dessous de ses yeux qui, par contraste, la faisait ressembler à un
panda.
— Oh, Molly.
À l’évidence, dans sa hâte à sortir de la maison ce matin, Charlotte avait
ignoré à quel point sa petite allait mal. Molly lui tomba dans les bras en
pleurant encore plus fort et elle la tint serrée avant de la maintenir à bout de
bras pour examiner son visage, en écartant au passage une mèche de
cheveux qui lui barrait les yeux.
— Allez, viens, je te ramène à la maison.
— Elle n’a pas vomi, précisa l’auxiliaire, mais elle a de la fièvre. Vous
pouvez emporter ça, ajouta-t-elle en lui tendant le bol.
En posant une main sur le front de sa fille, Charlotte reconnut qu’il était
très chaud.
— Il y a un virus qui traîne en ce moment ? demanda-t-elle.
— Pas que je sache, répondit l’auxiliaire.
— Je crois que je vais devoir appeler le médecin.
D’ordinaire, elle laissait s’écouler vingt-quatre heures, mais dorénavant
elle ne laissait plus rien au hasard dès qu’il s’agissait d’enfants. Elle prit
Molly dans ses bras et la porta jusqu’à sa voiture, le nez dans ses cheveux
humides de transpiration. Elle ne pouvait pas laisser sa fille comme ça.
Sur le trajet jusqu’à la maison, elle appela le cabinet du médecin et une
infirmière la rappela alors qu’elle s’engageait dans son allée.
— Juste un virus, je dirais. Donnez-lui un peu de paracétamol et il faut
qu’elle se repose mais surveillez-la, la rassura l’infirmière. Si son état
empire, rappelez-nous.
Dans le salon, Charlotte étendit Molly sur le canapé et la couvrit d’une
couverture en crochet, puis elle s’allongea à son tour sur l’autre canapé de
manière à pouvoir la veiller un moment, le temps de prendre une décision
concernant Harriet. Mais elle était à peine installée que son portable se mit à
sonner.
— Charlotte ? C’est Angela Baker.
— Oh, Angela, bonjour.
Elle avait complètement oublié d’annuler son rendez-vous avec
l’inspecteur-chef Hayes.
— Je suis désolée. J’avais l’intention d’appeler pour prévenir qu’en fin
de compte je ne pourrais pas venir. Ma fille est malade, dit-elle avec un
regard à Molly.
— Je suis désolée, j’espère qu’elle n’a rien de grave.
Molly dormait déjà profondément et un peu de couleur était revenu à ses
joues.
— Non, je pense qu’elle va se remettre. J’ai juste besoin de garder un œil
sur elle, dit Charlotte, en comprenant soudain qu’elle allait devoir retourner
à l’école et à la garderie pour récupérer ses deux autres enfants.
Mais Audrey pourrait peut-être s’en charger.
— Bon, j’espère qu’elle se remettra vite. Je vais informer l’inspecteur
Hayes que vous ne pouvez pas venir, mais il voudra probablement vous
appeler.
— Bien sûr.
Elle sentait son cœur cogner si violemment qu’elle se demanda comment
Angela pouvait ne pas l’entendre. Elle savait que si elle se décidait à parler
de Harriet, c’était maintenant ou jamais. Si elle attendait, elle serait…
— Alors, puis-je vous trouver un autre créneau pour l’entretien ? Il
pourrait peut-être venir chez vous si vous ne pouvez pas quitter votre fille ?
lui proposait Angela, interrompant le fil de ses réflexions.
C’est maintenant qu’elle devait tout dire. Si ce coup de fil se terminait
sans qu’elle ait révélé ce qu’elle savait, elle se rendrait coupable de
dissimulation de preuves.
Sauf qu’une pensée continuait à la tarauder. Une injustice : si elle laissait
la police emmener Harriet, qu’adviendrait-il d’Alice ? Et si son amie disait
la vérité ?
— Non, c’est inutile, dit Charlotte, son cœur tambourinant dans sa
poitrine. Je pourrai me présenter un peu plus tard à son bureau.
— OK. Merci. Avant que je ne m’en aille, auriez-vous déjà entendu
parler d’une amie de Harriet, une certaine Tina ? demanda Angela. Harriet
l’a connue dans le Kent.
— Je ne crois pas.
Angela ne répondant pas, Charlotte ne put s’empêcher de lui demander :
— A-t-elle eu des nouvelles de Harriet ? Pensez-vous qu’elle sache où
elle se trouve ?
— C’est possible. Peut-être est-elle retournée dans le Kent ? Je ne pense
pas personnellement qu’elle soit partie trop loin.
— Vraiment ?
— En tout cas, elle n’aura pas quitté le pays, dit Angela.
Charlotte sentit que le souvenir qui refusait obstinément de lui revenir
était tout proche.
— Pour quelle raison ? demanda-t-elle.
Mais, à l’instant où elle posait la question, elle connaissait déjà la
réponse.
— Harriet n’a jamais eu de passeport, chuchota-t-elle en même temps
qu’Angela prononçait les mêmes mots.
[Link]
Harriet

J’attendais dans le cottage comme je l’avais dit à Charlotte, sans vraiment


savoir si elle allait venir. J’avais disposé de cinq années pour me confier à
ma seule et unique amie, mais je n’en avais rien fait et je doutais fort qu’en
l’espace de quelques petites minutes, elle ait reçu mon message cinq sur
cinq. J’ignorais si elle m’avait cru – je ne pourrais pas la blâmer si elle était
allée directement au poste de police –, mais je n’avais d’autre solution que
d’attendre.
Avais-je une fois encore commis une grave erreur en l’appelant ? Mon
plan de bric et de broc tenait déjà à peine debout et j’en avais apporté la
preuve en le démolissant pièce par pièce avec frénésie. Je devenais ma
propre défaite et, maintenant que j’avais fait appel à Charlotte, j’aurais tout
aussi bien pu lui donner la corde pour me pendre.
Mais je ne savais plus vers qui me tourner. J’avais besoin d’aide et la
seule personne à qui j’espérais pouvoir faire confiance était
vraisemblablement celle à laquelle j’aurais dû me confier dès le départ.
Est-ce que tu vas venir, Charlotte ?
Les minutes s’égrenaient au rythme du tic-tac de l’horloge comtoise, le
même que celui du métronome posé sur le piano de mon professeur de
piano à l’école. À l’époque, il me berçait et me mettait dans une transe telle
que j’en oubliais mes leçons parce que je regardais par la fenêtre en rêvant à
une vie différente. Maintenant, à chaque tic de l’aiguille, un soupçon
supplémentaire d’espoir s’envolait.
Tic. Tu ne sais pas où se trouve Alice.
Tac. Plus tu attends, pis ce sera.
À force de trépigner d’impatience dans mon fauteuil près de la fenêtre,
j’en eus assez. Je me levai, arpentai la cuisine, puis montai au premier d’où
je contemplai depuis la fenêtre en façade le sentier désert en contrebas. Tout
restait d’une immobilité morbide, jusqu’aux branches des arbres figées sur
fond de ciel, prises au piège d’un fragment du temps.
Combien de temps allais-je attendre ? Des heures ? des jours ? Viendrait
inévitablement le moment où je ne pourrais plus me contenter d’aller et
venir entre les quatre murs d’un cottage vide en cherchant désespérément je
ne sais quoi. Alors qu’il fallait que j’appelle la police en personne.
Quel serait-il, ce moment charnière ? Le point de non-retour ?
Je me plantai devant la fenêtre, les mains écartant le voilage. Mon cœur
s’embrasait à la pensée que, désormais, quoi qu’il advienne et sans l’ombre
d’un doute, Alice me serait enlevée, mais je ne voulais plus qu’une chose :
la revoir. J’étais prête à prendre tous les risques pour savoir ma fille saine et
sauve.
— Reviens, Alice, appelai-je dans la pièce silencieuse.
Comme pour répondre à ma supplique, un rayon de soleil perça les
nuages et miroita sur la moquette à motifs. Il me suffit d’un instant de
lucidité pour comprendre que je devais me ressaisir et réfléchir à ce que je
répondrais si jamais la police débarquait ou si j’en arrivais au point où il
faudrait que je l’appelle.
Au rez-de-chaussée, je fouillai mon sac à la recherche de mon calepin et
sortis de la poche arrière de mon jean la carte de l’agence relative à
Elderberry Cottage. Je la retournai et en fixai le verso vierge, puis, attrapant
de quoi écrire dans un pot posé sur le manteau de la cheminée, j’allai
m’asseoir dans le fauteuil en mâchonnant mon stylo pour mieux réfléchir.
Avec le plus grand soin et en imitant le gribouillage tout en boucles de mon
père, je rédigeai un petit mot sommaire au dos de la carte.
Je doutais qu’il suffise, mais, en le relisant, je me dis que c’était mieux
que rien. Je le glissai dans ma poche arrière à l’instant où la comtoise
sonnait dix-huit heures.
Si Charlotte était sortie de chez elle au moment où nous avions
raccroché, elle pourrait déjà être ici. Je me fixai des délais butoirs. Je
retournerais à la cabine téléphonique et rappellerais Charlotte si elle n’était
pas là à dix-neuf heures.
Et si mon père et Alice n’étaient pas de retour ici avant vingt heures, je
contacterais la police et raconterais tout.
À dix-huit heures trente, je jetai à nouveau un coup d’œil par la fenêtre,
mais le paysage n’avait pas changé, toujours aussi silencieux et immobile.
Le petit chemin bordé de haies de part et d’autre, les arbres mouchetés par
le soleil. J’aurais aimé y voir une différence même infime, preuve s’il en
était qu’il restait de la vie là-dehors.
Mon estomac criait famine et me rappelait que je n’avais rien mangé
depuis le petit déjeuner, aussi me mis-je à fouiller les placards de la cuisine.
Quelques boîtes de conserve et une miche de pain, un paquet de biscuits
salés à moitié vide et un assortiment de céréales variées dont il manquait
trois boîtes.
Je passai les doigts dessus en essayant de deviner celles qui avaient été
mangées. Est-ce qu’Alice en avait pris une ce matin ? À quand remontait la
dernière fois où elle s’était trouvée dans la maison ? Il avait pu s’écouler
des jours depuis, me dis-je, en sentant une remontée acide de mon estomac
jusque dans ma gorge. Je refermai brutalement le placard et entendis au
même instant un grand coup frappé sur la porte d’entrée.
Je me changeai automatiquement en statue. Était-ce Charlotte ? C’était
trop beau pour être vrai. Mais si ce n’était pas elle, c’était qui ? La police ?
Je m’avançai en catimini vers la porte et scrutai l’extérieur à travers
l’épais rideau, sans même voir une ombre bouger.
J’entrebâillai le battant d’un cran et jetai un œil dehors avant de l’ouvrir
en grand. Personne. Au fond de moi, j’avais cru que ce serait mon amie et
ma déception fut si grande que j’eus l’impression de sombrer sur place dans
un trou sans fin. Accablée de désespoir, je fermai les yeux pour endiguer les
larmes qui menaçaient. Jamais je n’aurais dû penser que Charlotte viendrait.
Je commençai à refermer la porte quand je perçus un souffle des plus
ténus sur ma nuque. Je sentis se dresser les poils de mes bras et frissonnai,
ma peau hérissée par la chair de poule.
Il y avait quelqu’un derrière moi. Un homme.
Je le reconnus au parfum boisé de son après-rasage. Il était à l’intérieur
de la maison, debout dans l’entrée, et me soufflait son haleine dans le cou.
J’aurais hurlé si ma gorge ne s’était pas pétrifiée.
— Bonjour, Harriet, murmura Brian, sa bouche si près de mon oreille que
ses lèvres la frôlaient presque.
Ma main trembla violemment sur le bouton de la porte quand il passa le
bras par-dessus mon épaule pour le fermer délicatement.
— Surprise, murmura-t-il.
Je me retournai lentement. Son visage était presque collé au mien,
déformé par un sourire en coin qui ne parvenait pas à masquer la colère de
ses yeux vides.
— Brian ? Qu’est-ce…
J’essayai de m’écarter de lui, mais je n’avais pas la place, il m’avait prise
au piège, dos contre la porte. Il avait dû passer sur le côté de la maison pour
s’y faufiler par l’arrière.
— Qu’est-ce que je fais ici ? demanda-t-il, la tête inclinée sur le côté.
C’est ça que tu veux savoir ? Mais où croyais-tu que je serais ?
Il tendit une main et se saisit d’une boucle de mes cheveux qu’il entoura
lentement autour d’un doigt tout en la caressant du pouce.
Je secouai la tête d’un mouvement à peine perceptible. Mon cœur battait
la chamade et résonnait si fort dans mes oreilles que lui aussi devait
l’entendre.
— Je devrais peut-être te demander ce que toi, tu fabriques ici, tu ne crois
pas ? dit-il.
Il me tira les cheveux sans violence, mais je sentis néanmoins un bref
picotement sur mon crâne.
— Toujours pas trouvé Alice ? questionna-t-il avec un sourire qui me
transperça la poitrine comme un coup de poignard.
— Où est-elle ?
Le souffle court, j’exhalai ma question plus que je ne la posai.
— En voilà une drôle de demande, dit-il.
Son regard remonta jusqu’au sommet de ma tête où sa main caressait
tendrement mes cheveux.
— Et comment veux-tu que je sache ce qui est arrivé à ma fille ?
— Qu’est-ce que tu lui as fait, Brian ? m’écriai-je. Où est Alice ? S’il te
plaît, tu me fais peur.
— Moi, je te fais peur ? gronda-t-il, prêt à mordre.
Son visage se déforma pour se changer en cette même expression de
souffrance que je lui connaissais pour l’avoir si souvent vue. Chacune de
mes interrogations le rendait un peu plus furieux.
J’aurais aimé me détourner, mais je résistai et ne baissai pas les yeux.
— Si tu lui as fait quelque chose…
— Tu feras quoi ? rétorqua-t-il aussi sec. Parce que le plus drôle, c’est
que c’est toi qui lui as fait quelque chose, n’est-ce pas, Harriet ?
D’un geste brutal, il me tira les cheveux et me tordit le cou pour me
forcer à baisser la tête. La douleur me transperça les épaules et remonta
jusqu’à ma nuque.
— Tu m’as fait croire que ma fille avait été kidnappée.
— Est-elle en sécurité ? l’implorai-je. Dis-moi juste si elle va bien.
J’étais choquée par sa violence soudaine, plus encore parce qu’il ne
m’avait jamais brutalisée – mais il est vrai aussi que je ne l’avais encore
jamais vu si enragé.
— Oh, elle n’est donc pas ici ? dit-il les sourcils en arc de cercle, avant
de se pencher en arrière et de regarder autour de lui comme si de rien
n’était.
— Je t’en prie, Brian…
— La ferme, Harriet.
Il décolla son autre main de la porte et en plaqua la paume sur ma
bouche.
— Arrête avec tes questions. Tu ne crois pas que, moi aussi, j’en ai
quelques-unes à te poser ?
Forcée que j’étais de respirer par le nez, le bruit de mes inspirations
m’était presque insupportable et j’ignorais combien de temps je serais
contrainte d’endurer la torture qu’il m’infligeait avant qu’il ne daigne
m’expliquer ce qui était arrivé à ma fille. Ou la manière dont il m’avait
retrouvée. Lorsqu’il ôta sa main, il saisit délicatement ma lèvre inférieure
entre deux doigts.
— Et cesse de te mordre la lèvre, tu vas finir par la faire saigner, me dit-
il.
Il la caressa d’un doigt avant de brusquement me libérer, puis gagna d’un
pas désinvolte le canapé où il s’assit.
Il savait que je ne m’enfuirais pas, il possédait des informations que je
voulais entendre et, comme toujours, il était seul maître à bord : j’allais le
suivre et m’installer dans le fauteuil face à lui.
— Je ne pensais pas que tu aurais le cran, Harriet. Tu as pris Alice et
m’as fait imaginer le pire.
Il secoua la tête et la lumière fit briller ses yeux humides.
— Pourquoi m’avoir infligé ça ? J’ai toujours été un bon mari pour toi.
Voyant que je ne répondais pas, il poursuivit :
— Seulement, il n’y avait pas que toi, n’est-ce pas ? Il y avait aussi ton
papa. Revenu d’entre les morts.
— Comment as-tu… Où est Alice ? répétai-je.
Quelle importance désormais qu’il connaisse tous ces détails. Savoir ce
qu’il avait fait de ma fille était plus important.
— Que t’ai-je fait pour que tu me haïsses à ce point, Harriet ?
— Tu as détruit ma vie, répondis-je en tournant la tête pour lui cacher
mes larmes. Tu m’as manipulée et fait croire que je devenais cinglée. Tu
m’as menacée de me prendre Alice.
Je ne pouvais plus fermer les yeux sur ses manigances sans réagir. Pas
s’il avait fait quelque chose à ma fille.
— Non, Harriet. C’est faux, dit-il avec fermeté. Je ne ferais jamais ça.
— C’est exactement ce que tu es en train de faire, murmurai-je. Je t’en
prie, dis-moi simplement où elle est.
— J’ai juste dit que, si jamais tu me quittais, je te retrouverais, et tu vois
– il montra la pièce alentour –, c’est bien ce qui s’est produit.
Son sourire forcé le fit paraître d’une suffisance incroyable avant qu’il ne
serre ses mains entre ses genoux.
— Je ne te laisserai pas partir, Harriet. Je ne pourrai jamais te laisser me
quitter. Je t’aime. Je vous aime beaucoup trop toutes les deux pour ça.
— Non. Tu ne m’aimes pas, Brian.
— Toi, toi qui te crois si habile et intelligente, rétorqua-t-il froidement en
libérant ses mains pour les agiter en l’air. Essayer de me berner comme tu
l’as fait pour prendre l’avantage. Oui, eh bien, jette un œil autour de toi,
mon amour. Tu n’as pas vraiment réussi, tu ne crois pas ? Parce que ton
plan, je l’ai déjoué et regarde où ça t’a menée. Assise dans ce cottage
abandonné des dieux, sans le moindre indice sur ce qui est arrivé à ta fille.
Tu espérais peut-être que je serais arrêté à ta place ? poursuivit-il.
Je secouai la tête et il pouffa.
— Mais n’est-ce pas justement ce qui t’attend, Harriet ? On va te boucler
à double tour pour ce que tu as fait. J’aurais pu te le dire, moi, que ta
stupide idée ne marcherait jamais.
— Où est Alice ? lui demandai-je à nouveau.
Désormais, je savais que je n’avais plus aucune chance de lutter pour ma
propre liberté.
— Désires-tu savoir comment je les ai trouvés ? demanda Brian en
continuant à m’ignorer. Ton calepin. Un peu stupide, non, de coucher autant
de choses sur le papier ? dit-il en pinçant les doigts pour bien accentuer le
mot “peu”.
Sauf que dans le calepin, je n’avais jamais rien écrit relatif à mon plan. Je
m’étais contentée de tenir le registre de toutes les choses qu’il me disait et
de ma façon de les prendre pour argent comptant.
— Je dois avouer que je suis très surpris que tu l’aies autorisé à amener
Alice ici.
Il pinça le nez en passant le salon en revue, puis se retourna et me sourit.
— Ah, tu te demandes certainement comment j’ai trouvé ton calepin, je
me trompe ?
Bien sûr que je désirais le savoir, mais j’avais besoin de voir ma fille
d’abord.
— Dis-moi simplement ce que tu as fait à Alice. Dis-moi que tu ne leur
as fait aucun mal.
— Tu vois, personne ne te connaît comme je te connais, Harriet. Après la
disparition d’Alice, ton comportement a changé, certaines de tes attitudes ne
collaient plus tout à fait. Il ne s’agissait plus d’Alice à proprement parler, il
y avait autre chose, tu te conduisais bizarrement, mais je n’arrivais pas à
mettre le doigt sur les raisons qui te poussaient à agir ainsi. Jusqu’à ce que
je te voie, il y a deux jours, vider un litre de lait dans l’évier avant de me
dire qu’il ne nous en restait plus et que tu devais aller en acheter.
Je m’affaissais dans mon fauteuil. Brian avait sans cesse un œil qui
traînait et il s’attardait toujours là où je ne l’attendais pas.
— Je t’ai suivie. J’ai attendu que tu tournes au coin de la rue et je t’ai
emboîté le pas. Quand tu es entrée dans la cabine téléphonique pour en
ressortir dix secondes plus tard, j’ai compris que tu avais fait chou blanc et
donc, dès que tu as quitté les parages, j’y suis entré à mon tour et j’ai
appuyé sur la touche bis.
Je crispai les poings. Comment avais-je pu me montrer aussi stupide ? Je
me repassai l’épisode en mémoire, sachant qu’à ce moment-là, j’étais
tellement anxieuse d’appeler mon père que je n’aurais jamais remarqué que
Brian me suivait.
— Il a répondu en pensant que c’était toi : « Bonjour, Harriet, grogna-t-il,
incapable d’imiter la voix de mon père. Je suis désolé de ne pas avoir
décroché, mais Alice faisait le cochon pendu à un arbre au bout du jardin. »
Comme je ne répondais pas, il a repris, d’une voix beaucoup plus nerveuse :
« Harriet, c’est toi ? »
Brian éclata de rire en secouant la tête.
— Il a fini par raccrocher et, quand j’ai rappelé, je n’ai pas eu de réponse.
Et donc, mon amour, c’est ainsi que j’ai découvert que tu savais où se
trouvait ta fille.
— Qu’est-ce qui te fait croire que c’était mon père ? dis-je.
Il gloussa.
— Pourquoi ? Tu vas prétendre que ce n’était pas lui ? J’entendais Alice
l’appeler en fond sonore et je savais que c’était elle, mais, au départ,
impossible de distinguer ce qu’elle disait. Puis je me suis rejoué la scène
dans ma tête un certain nombre de fois jusqu’à être convaincu qu’elle criait
« papy ».
Je plaquai la main sur ma bouche pour m’empêcher de pleurer tellement
je désespérais de revoir ma fille.
— Ce qui m’a conduit à penser que celui qui la détenait devait être un
vieux malade qui tentait de lui faire croire qu’il était son grand-père, parce
que, censément, de vrai grand-père, elle n’en a pas, n’est-ce pas, Harriet ?
fulmina-t-il. Mon père est décédé et, apparemment, le tien aussi, non ? Et
c’est alors que je me suis demandé : et si ton père n’était pas mort ? Après
tout, tu n’avais jamais fourni beaucoup de détails à son propos. Et tu te
refermais toujours comme une huître dès qu’on abordait le sujet : je n’ai
jamais rien su des causes de son décès. Et plus je réfléchissais, plus il me
semblait logique qu’il soit toujours en vie… (Un temps de silence.)
Toujours est-il que j’ai fait une recherche rapide sur Internet et que je me
suis aperçu que c’était plus que probable, car je n’ai trouvé aucune mention
de son décès. Comme je savais que je ne connaîtrais jamais la vérité de ta
bouche, je t’ai surveillée d’encore plus près. Tu ne sais pas toujours quand
je t’espionne, n’est-ce pas ? Quand tu es rentrée avec ton lait, tu as prétendu
que tu ne te sentais pas bien, tu m’as demandé d’aller te chercher un verre
d’eau et je me suis très gentiment exécuté. Mais en sortant de la chambre
après que tu m’as accusé d’avoir échangé la photo d’Alice, je ne suis pas
descendu au rez-de-chaussée comme tu l’as cru. J’ai attendu un moment
pour savoir ce que tu avais l’intention de faire et jusqu’où allait ta fourberie.
— Seigneur ! m’écriai-je. Ma fourberie ?
— Je t’ai vue farfouiller à côté du lit, tu as déplacé ta table de nuit et sorti
un calepin caché sous une lame du parquet. Ce n’est pas vrai, peut-être,
Harriet ? Je l’ai trouvé quand je suis allé y regarder de plus près. Pendant
que tu étais au rez-de-chaussée, je l’ai sorti à mon tour et j’ai lu tout ce que
tu y avais écrit. J’ai alors eu la certitude que ton père était toujours en vie et
il était clair que tu avais l’intention de me quitter. J’ai trouvé la carte du
cottage et j’ai appelé le numéro. J’ai dit à la femme qu’un de mes amis, Les
Matthews, m’avait recommandé l’endroit et tu sais ce qu’elle m’a répondu,
Harriet ? « Ça, c’est drôle, alors. C’est lui qui occupe le cottage en ce
moment. » C’est bien le nom de ton père, n’est-ce pas, Harriet ? Vois-tu – il
se tapota du doigt la tempe et se pencha plus près, souriant de toutes ses
dents –, je me souviens des choses ce que tu m’as dites. Celles qui n’étaient
pas des mensonges.
Il s’appuya au dossier du canapé, savourant chacune de ses paroles.
— Ce soir-là, je suis allé voir ta meilleure amie, dit-il en changeant
soudain de sujet.
— Tu es allé voir Charlotte ? lui demandai-je, abasourdie.
— Je me disais qu’elle devait être impliquée elle aussi, mais cette pauvre
tache n’a pas la moindre idée de ce que tu as fait, pas vrai ? Hier, j’ai
également rendu visite à mon vieux compagnon de pêche, Ken Harris. Que
s’est-il passé, Harriet ? Ton père a trouvé le moyen de lui parler et il est
parvenu à le convaincre de retirer son alibi, c’est ça ?
— Non, dis-je. Non, mon père ne sait rien de tes compagnons de pêche.
— Ouais, bon, de toute façon, ce mec est un ivrogne, finit-il par
répondre. Il ne sait même plus qui il a vu ou pas vu. La bonne nouvelle est
qu’il fait une nouvelle déposition en ma faveur. La police saura bientôt que
j’ai effectivement passé toute ma journée là-bas, même si, dorénavant, ça
n’a plus aucune importance, n’est-ce pas, mon amour ? Très bientôt, tout le
monde saura que c’est toi la seule et unique responsable.
Il se leva, avança jusqu’à moi et me saisit les poignets pour m’obliger à
me lever.
— Comment as-tu pu me faire ça, Harriet ? Je t’ai toujours aimée, mais
cela ne t’a jamais suffi, n’est-ce pas ?
Le bruit d’une voiture s’arrêtant devant la maison nous fit sursauter l’un
et l’autre. Était-ce mon père avec Alice ? Ou Charlotte ?
Brian m’agrippa les bras et me poussa contre le mur bien à l’écart de la
fenêtre, là où je ne voyais rien des abords du cottage. Le dos cambré, il
regarda dehors, ses yeux sans cesse en mouvement.
— Tu attends quelqu’un ? J’aperçois une femme dans la voiture.
Ça ne pouvait être que Charlotte. Elle était venue à mon secours, mais je
regrettais désormais mon coup de fil : il l’impliquait encore plus et je
cherchais désespérément un moyen qui l’empêcherait de s’approcher encore
plus. Si jamais Brian la voyait, jamais il ne croirait qu’elle n’avait rien à
voir avec la disparition d’Alice.
Je fis non de la tête, sachant d’avance qu’il prendrait ma réponse pour un
mensonge. Brian savait toujours tout, c’était désormais assez clair.
Une moue aux lèvres, il tendit vivement le bras derrière lui, attrapa mon
sac à main, bien visible sur la table basse, et me le plaqua sur la poitrine en
me forçant à le tenir. Tout ouïe, nous attendions l’inévitable quand il pressa
un doigt sur mes lèvres et se pencha au creux de mon oreille pour
m’ordonner de ne faire aucun bruit.
Le premier coup à la porte résonna avec force et me surprit malgré tout.
Silence. Puis un second. J’espérais entendre Charlotte s’éloigner quand,
soudain, une clé s’enfonça dans la serrure. Le visage paniqué, Brian
m’agrippa violemment le bras, ses doigts enfoncés dans ma chair.
Ce n’était pas Charlotte, mais très certainement la propriétaire du cottage.
En l’espace de quelques secondes, Brian m’avait fait traverser la cuisine et
sortir par l’autre côté. Derrière nous, la porte d’entrée s’ouvrit, mais nous
courions déjà sur l’allée latérale en direction du portillon.
Brian ne ralentit pas sa course en tournant à droite pour emprunter le
sentier qui rejoignait le sommet de la falaise en contrebas. Il descendit la
pente à toutes jambes en me tirant si violemment par le poignet que je
poussais des cris de douleur tant la peau me brûlait. Chaque fois que je le
suppliais de me lâcher, sa prise se resserrait et il ne s’arrêta qu’une fois au
bord du vide.
L’air se rafraîchissait et la lumière commençait à faiblir.
— Brian, dis-moi où elle est ! criai-je.
— Je vais faire mieux que ça, ricana-t-il méchamment, ses ongles perçant
ma peau sous sa main en étau.
Le vent se leva de la mer et porta ses mots jusqu’à moi.
— Je vais te montrer.
Mais, en le voyant fixer l’océan, je reconnus ce même éclair d’effroi que
je lui avais vu le jour de notre pique-nique sur la plage. Je suivis son regard.
Les vagues étaient fortes et empiétaient sur le sable à chaque retour de la
marée. Il haïssait jusqu’au simple spectacle de l’eau.
— Tu me fais peur. Où sont-ils ?
D’un doigt tremblant, il me montra l’horizon et je regardai au loin à mon
tour.
— Où sont-ils, Brian ? hurlai-je, presque noyée moi-même sous le poids
de mon impuissance.
— Là-bas, répondit-il en hochant la tête vers la haute mer.
[Link]
Vendredi 21 avril 2017

En parlant à mon père aujourd’hui au téléphone, il finit par


m’apprendre ce qu’Alice lui avait confié le jour où ils admiraient les
paons sur Brownsea Island. Il n’eut pas à m’en dire beaucoup plus – je
comprenais parfaitement pourquoi il avait changé d’avis sur ce que je
lui avais demandé.
— Je ne suis pas une menteuse, c’est par ces mots qu’Alice avait
entamé leur conversation.
— Doux Jésus, bien sûr que non, avait rétorqué mon père. Qu’est-ce
qui t’a mis cette idée en tête ?
— Papa dit que j’invente des choses, parce que j’aime bien le mettre
en colère. Ce n’est pas vrai. Je n’invente pas de choses.
— Raconte-moi, tu aurais fait quoi selon lui ? voulut savoir mon
père.
Alice lui parla d’un incident que j’avais complètement oublié à
propos d’une crème glacée. Le jour de l’An, Brian nous avait
emmenées Alice et moi à New Forest. Alice ne voulait pas y aller, elle
préférait jouer sur la plage, mais Brian était resté inflexible, nous
allions nous promener dans les bois. J’avais déjà remarqué à ce stade
combien il aimait régir nos activités quand nous étions ensemble tous
les trois, presque comme s’il voulait marquer son rôle et sa place dans
notre famille.
Je marchais devant en compagnie d’Alice quand mon pied glissa
dans un terrier de lapin et je me tordis la cheville. Lorsque Brian me
marmonna à l’oreille que c’était un acte délibéré de ma part, je lui
répondis qu’il se trompait et qu’en dépit de son agacement, il allait
falloir que je regagne la voiture pour y reposer mon pied.
Alice ne voulait pas me quitter parce qu’elle n’aimait pas me voir
souffrir, mais Brian, sans tenir compte de ses protestations, la traîna
jusqu’à la rivière où il l’obligea à regarder les poissons. J’observai un
moment ma fille dans le rétroviseur latéral en train de sonder l’eau
avec frénésie à l’aide d’un bâton et finis par fermer les yeux, ma nuque
contre l’appuie-tête, à cause de ma douleur à la cheville.
Un quart d’heure plus tard, ils étaient de retour dans la voiture et
Alice avait les yeux rouges parce qu’elle avait pleuré. Je lui demandai
ce qui n’allait pas et Brian me répondit qu’elle était contrariée parce
qu’elle n’avait pas eu droit à une crème glacée de la camionnette garée
sur la route.
— Oh, il fait trop froid pour manger de la glace, dis-je à ma fille en
souriant.
Ma cheville me faisait mal et je n’aspirais qu’à une chose, rentrer à
la maison.
Mais Alice avait donné à mon père sa propre version de l’incident
qui ressemblait plutôt à ceci :
— À condition que tu fasses un peu moins la tête, je t’en offrirai
une, de glace, avait dit son père en indiquant la camionnette.
— Je peux avoir une italienne ?
— Oui, avec un bâtonnet de chocolat, lui promit-il.
Ils observèrent les poissons et Alice, petite brave qu’elle était, fit
tout un cinéma quand il la tira de force loin de sa maman, alors qu’elle
ne voulait qu’une chose : me demander si ma cheville me faisait moins
mal.
— Est-ce que je peux avoir ma glace maintenant ? lui avait-elle
demandé quand elle fut enfin autorisée à retourner à la voiture.
— De la glace ? Il fait bien trop froid.
— Mais tu as dit que je pouvais en avoir une.
— Non, Alice, je n’ai jamais dit ça.
— Si, tu l’as dit, protesta-t-elle au bord des larmes. Tu as dit que je
pourrais avoir une italienne avec un bâton de chocolat…
— Alice, la coupa son père brutalement. Arrête d’inventer des
choses. Personne n’aime les menteuses.
— Mais…
— Tu es une ingrate, ajouta-t-il en lui saisissant le bras pour la
reconduire en larmes jusqu’à la voiture. Tu veux que je dise à ta mère
que tu mens de plus en plus ? lui demanda-t-il. Ou préfères-tu qu’on
garde ça entre nous pour ne pas l’inquiéter ?
— Papy, papa dit que maman aussi invente des choses et que je
mens pour la protéger et qu’il n’aime pas ça, lui avait raconté Alice sur
Brownsea Island. Il dit que je lui fais du mal. Je peux te confier un
secret ?
— Alice, ma chérie, tu peux me dire absolument tout, avait répondu
mon père.
— Si je me cache derrière le canapé, il ne pourra pas me trouver et,
comme ça, il ne pourra plus se fâcher contre moi parce que j’aurai rien
dit de mal.

Quoi qu’il advienne, je suis sûre de faire ce qui est juste pour notre
bien à tous, non ?
[Link]
Harriet

— Je ne comprends pas, criai-je à Brian. Que veux-tu dire, ils sont là-bas,
en pleine mer ? Qu’est-ce que tu leur as fait ?
Brian continuait à fixer le large depuis le bord de la falaise.
— Je ne leur ai rien fait du tout, finit-il par me répondre.
— Mais qu’est-ce qui se passe alors ?
Ma voix tremblait quand je me rapprochai du vide. Je voulais agripper
Brian à deux mains et le secouer comme un prunier, lui hurler de me dire où
se trouvaient mon père et Alice. Si je faisais ça, je n’obtiendrais rien de lui
et il me fallut tout ce qui me restait de force pour me contenir.
— Ils sont partis sur une barque de pêche. Je les ai vus y monter. Juste
avant ton arrivée ce matin, me dit-il en face. Je les ai suivis sur la plage et il
a pris une barque amarrée à un ponton près des rochers en bas.
Je regardai dans la direction qu’il m’indiquait, mais les rochers étaient
hauts par endroits et, de là où je me tenais, je ne voyais pas le ponton et
encore moins une éventuelle barque qui y serait arrimée.
— Tu as dû les rater de dix minutes. Quand tu t’es mise à courir en
direction de la plage, je me suis caché derrière les rochers et je t’ai
observée. Tu n’as rien remarqué, mais il faut dire que ce n’est pas moi que
tu espérais trouver, n’est-ce pas, Harriet ?
Un peu incrédule, je me demandai ce qu’il attendait comme réponse.
Bien sûr que ce n’était pas lui.
— C’est bien Alice que tu cherchais, me dit-il sans détour, et l’idée me
traversa l’esprit – ce n’était pas la première fois – que mon mari était
jaloux. Et ton père, bien sûr, ajouta-t-il avec indifférence.
Mon père m’avait parlé de la barque. Il avait dû se décider pour une
sortie en mer avec Alice, mais leur départ remontait à plusieurs heures
maintenant.
— Le vieux semblait très déterminé en descendant jusque là-bas,
m’expliquait-il, la mâchoire crispée. Et quand j’ai vu qu’il tenait la main de
ma fille comme s’il avait des droits sur elle, ça m’a donné la nausée.
Je me retournai vers la plage. Le ciel s’était couvert de nuages et, même
si je distinguais clairement les rochers, je savais qu’il restait tout juste une
heure de jour avant que le soleil ne disparaisse. Ils seraient rentrés avant la
nuit quand même ?
— Je ne comprends toujours rien à rien, dis-je. Tu me racontes que tu les
as observés ce matin. Tu les as suivis jusqu’à la plage et tu as laissé mon
père emmener Alice dans une barque sans rien faire pour l’en empêcher ?
— J’ai passé la nuit à surveiller le cottage, Harriet, répondit-il
calmement. Quand je suis rentré chez nous hier, la maison était vide. Deux
heures plus tard, comme tu n’étais toujours pas revenue, j’ai eu le sentiment
que tu étais partie les retrouver. Mais quand je suis arrivé ici la nuit
dernière, tu n’étais pas là non plus.
Il se tourna vers moi en attendant que je lui dise où j’étais passée, mais je
ne répondis pas.
— Mais lui, je l’ai vu par la fenêtre. Aussi clairement que je te vois, assis
dans le fauteuil. Je me suis installé dans la voiture et je t’ai attendue. J’ai
patienté toute la nuit, mais tu n’es pas venue et je commençais à penser que
je faisais fausse route.
— Si tu savais qu’Alice était dans le cottage, comment as-tu pu rester là
sans bouger en te contentant de surveiller la maison ?
— Je te l’ai déjà expliqué, Harriet, riposta-t-il brutalement, c’est toi que
j’attendais.
Je le fixai d’un air ébahi.
— Ferme donc la bouche, Harriet. Ce matin, j’ai vu qu’Alice se portait
comme un charme. Et donc, inutile que je me précipite dans la maison.
J’avais toujours la certitude que tu arriverais d’un moment à l’autre. Et te
voilà. Finalement, tu es bien venue.
Il tendit le bras et passa délicatement une main dans mes cheveux.
Je m’écartai de lui. Il n’avait pas vu sa fille depuis deux semaines,
convaincu tout ce temps ou presque qu’elle avait été enlevée, mais, dès
l’instant où il avait trouvé son refuge, il avait jugé bon de la laisser attendre
jusqu’à ce qu’il obtienne ce qu’il voulait : moi.
— Je savais qu’elle allait bien, grogna-t-il comme s’il devinait mes
pensées. Si elle avait couru le moindre danger, j’aurais été la récupérer,
alors n’essaie pas de me faire passer pour un mauvais père.
— Oh, mon Dieu, marmonnai-je à mi-voix.
Il s’approcha de moi et m’agrippa le poignet. Je grimaçai lorsque je
sentis une douleur déchirante me remonter jusque dans le bras, à l’endroit
où il m’avait attrapée pour me forcer à sortir du cottage.
— Tu n’étais pas là, Harriet, dit-il d’une voix glaciale, un éclair de furie
dans le regard. Une bonne fois pour toutes, je veux que tu comprennes que
tu ne peux pas enlever notre fille. Et tu ne peux pas non plus me quitter,
Harriet, il faut absolument que tu te mettes ça dans le crâne.
Lorsqu’il me lâcha, je frottai ma peau meurtrie, pliant et dépliant le bras à
plusieurs reprises. Qui pouvait savoir les dégâts qu’il m’avait infligés ? Une
radio le montrerait peut-être, mais jamais elle ne révélerait la vérité. Celle
qui se trouvait enfouie sous la peau, là où les cicatrices ne sont pas visibles.
Il commença à avancer le long de la crête vers le sentier qui descendait à
la plage.
— Je ne sais pas pourquoi tu les as laissés monter dans cette barque !
criai-je en lui emboîtant le pas.
Il ignora ma remarque, mais je connaissais la raison, c’était sa peur de
l’eau qui l’avait empêché d’aller plus loin.
— Alors, qu’est-ce que tu as fait une fois qu’ils sont partis ? Pourquoi
n’es-tu pas venu me chercher ?
— J’ai attendu qu’ils reviennent, me cria-t-il en tournant la tête. Je ne
pensais pas qu’ils resteraient aussi longtemps.
Il attaqua la descente et je le suivis. Il s’arrêta et se tourna vers moi.
— J’ai attendu plus de cinq heures avant de revenir à la maison, où je t’ai
vue. Ils ne devraient plus trop tarder, tu ne crois pas, Harriet ? dit-il, ses
yeux s’attardant sur mon visage comme pour y lire ma panique.
— Non, répondis-je paisiblement en secouant la tête, je ne pense pas.
Je n’avais aucune idée de ce que mon père avait en tête, mais une
certitude : ce matin, Alice était saine et sauve et je ne pouvais qu’espérer
une chose, qu’il veille sur elle comme je m’étais convaincue qu’il le ferait.
— Alors, il se passe quoi, maintenant ? demanda Brian. On rentre tous les
trois à la maison comme une famille bienheureuse ?
— Oui, on peut faire ça.
Qu’il soit sérieux ou non, j’allais mordre à l’hameçon.
— On peut, répétai-je. Mais il faut qu’on parle de ce qu’on fera ensuite.
Je me débrouillerais de telle façon qu’Alice ne sorte plus jamais de mon
champ de vision et je resterais avec Brian jusqu’à la fin des temps au besoin
si j’avais l’assurance qu’il ne parlerait pas à la police.
J’eus droit à un petit rire étouffé.
— Tu penses vraiment que je vais croire ça ? Que tu vas revenir comme
si de rien n’était et reprendre notre vie ensemble comme tu l’as laissée ?
Seigneur, Harriet. Tu me prends vraiment pour le dernier des débiles.
De ses yeux morts, il me fixa et pénétra dans ma tête où il avait toujours
su lire à livre ouvert. Puis il tourna les talons et reprit sa descente.
Une fois au bas de la falaise, nous arrivâmes au sentier et il s’éloigna à
grandes enjambées vers la rampe conduisant à la plage. La marée était haute
et en couvrait pratiquement tout le sable et je me demandai si elle
avancerait encore. J’avais connu des criques comme celle-là où la mer
recouvrait les récifs avant de s’écraser contre le bas des falaises quand le
temps était à la tempête.
Sur notre gauche, les rochers s’étirant devant nous offraient une vue plus
dégagée et, aussitôt entamée la descente de la rampe, je distinguai le ponton
et une petite barque de pêcheur qui devait être là depuis un moment.
— C’est celle-là ? m’écriai-je, les jambes en coton, quand Brian
m’attrapa à nouveau le poignet pour me forcer à avancer. Brian, est-ce que
c’est celle-là ?
C’était certainement la bonne, vu la façon dont il me tirait dans sa
direction en me bouchant la vue. Je luttais pour voir au-delà de lui et réussis
tout juste à distinguer une vague silhouette dans la barque.
Cependant, toute désespérée que j’étais de ne pas voir Alice, le simple
fait de suivre l’allure de mon mari était déjà une lutte de tous les instants,
mais plus nous nous approchions, mieux je distinguais la silhouette, jusqu’à
ce que je sois certaine que c’était mon père.
— Papa ! m’écriai-je en escaladant les rochers pour le rejoindre.
En descendant de la petite barque de pêcheur qui tanguait sous le ressac,
il releva les yeux, aperçut Brian et se tourna vers moi, en état de choc,
bouche bée.
— Où est Alice ? criai-je en ne voyant pas ma fille. Où est-elle ?
J’étais complètement paniquée et mes jambes se dérobaient sous moi.
Nous avions bien retrouvé mon père, mais, visiblement, Alice n’était pas
dans la barque. Quand nous fûmes arrivés à son niveau, il nous dit :
— Alice va bien. Harriet, je t’assure, elle va bien.
— Où est-elle ? hurlai-je à nouveau. Elle n’est pas avec toi, alors qu’est-
ce que tu as fait à ma fille ?
— Harriet, je n’ai rien fait du tout.
Son regard chercha celui de Brian avant de revenir sur moi, chargé
d’appréhension.
— Papa, veux-tu juste me dire où elle est ? insistai-je avec force.
Le besoin de la serrer dans mes bras et de savoir qu’elle était saine et
sauve se faisait insupportablement pressant.
— Il est resté ici toute la nuit, me dit mon père, les yeux pleins d’effroi.
Je sentis Brian se raidir à mon côté. Ainsi donc, mon père avait remarqué
sa présence, il devait savoir que mon mari surveillait le cottage. Pas
étonnant alors qu’il ait l’air si apeuré. Il avait dû passer la nuit à s’interroger
sur ce que Brian risquait de faire. Mais tout ça pouvait attendre. Pour
l’instant, il fallait que je voie ma fille.
— Alice ! criai-je.
Mon père tourna la tête vers sa gauche en direction d’un paquet de
couvertures posé sur les rochers. Je m’avançai, mais Brian, qui ne m’avait
toujours pas lâchée, me tira violemment en arrière. Pour me rappeler qu’il
était bien là.
— Elle dort, me rassura mon père en voyant les couvertures remuer.
Comme je ne savais plus quoi faire, je l’avais emmenée en mer. Mais la
journée a été longue et elle s’est endormie. Je l’ai simplement allongée là-
bas le temps de ranger et d’amarrer la barque.
— Alice ! criai-je à nouveau en essayant de me libérer.
Mais Brian ne relâcha pas sa poigne d’un pouce. Je me retournai pour lui
dire de me lâcher et constatai qu’il ne regardait même pas en direction de sa
fille : ses yeux restaient rivés sur mon père, chargés d’une furie sans nom.
— Maman ! retentit une petite voix dans mon dos.
Je pivotai et vis Alice assise sur le rocher, qui se remettait debout.
— Alice, oh, mon bébé !
Je tendis le bras aussi loin que je pus, mais Brian m’avait déjà tirée en
arrière une nouvelle fois avant de me contourner pour s’interposer entre
moi, mon père et ma petite fille qui avançait prudemment sur les rochers
dans notre direction.
— Laisse-moi aller la rejoindre, criai-je.
Mais Brian ne bougea pas. Je regardai Alice qui assurait chacun de ses
pas, chaussée de bottes en caoutchouc roses que je ne lui avais jamais vues.
J’étais au désespoir de ne pouvoir la toucher et la serrer contre moi et tentai
de me libérer, mais je fis un faux pas et trébuchai.
— Maman ! s’écria Alice, prise de panique.
— C’est bon, lui répondis-je. Maman va bien.
C’était la vérité si je ne comptais pas la douleur qui brûlait mon poignet.
J’avais besoin de la câliner tout contre moi, de lui dire que plus jamais je
ne la quitterais, mais je savais aussi que Brian ne me laisserait pas la
rejoindre maintenant, je devais me montrer prudente, car, avec tous les
atouts qu’il avait en main, il pouvait toujours faire en sorte que je perde
absolument tout.
Debout à son côté, comme enraciné sur place, mon père nous jetait des
regards inquiets, ses yeux faisant le va-et-vient entre mon mari et moi.
Brian se rapprocha doucement de lui. Sans même accorder le moindre
regard à sa fille.
— Papa, tu devrais t’en aller, lui dis-je.
Mais mon père ne bougea pas.
— Il est resté là toute la nuit, répéta-t-il. Toujours aux aguets.
Il inspira sans relâcher son souffle.
— S’il te plaît, insistai-je.
En cas de bagarre, il n’aurait jamais le dessus sur Brian, qui continuait à
le fixer d’un œil glacial.
Lorsque papa finit par reculer d’un pas, il déclara :
— J’étais sérieux quand je t’ai dit ça, Harriet. Ma seule et unique
condition – tu t’en souviens, non ?
J’acquiesçai en priant le ciel qu’il s’éloigne, quand il trébucha sur les
blocs de pierre, et je vis alors le vieillard fragile qu’il était devenu depuis la
dernière fois que je l’avais vu. Mon cœur se brisa à le voir s’acharner,
essayant à toute force de retrouver un semblant d’équilibre et, d’un geste
réflexe, je tendis ma main libre pour le soutenir. Mais, avant même de
pouvoir le toucher, Brian m’avait repoussée en arrière et se ruait sur lui.
Je perdis pied et retombai sur les rochers. Les cris d’Alice emplissaient
l’air froid, mais Brian continua à ignorer sa fille et agrippa mon père, les
mains autour de son cou.
— Non ! criai-je à l’unisson d’Alice qui hurlait encore plus fort. Lâche-
le, Brian.
Mais il n’écoutait pas. Entre les braillements de ma fille et mes propres
cris, il m’était impossible de savoir si Brian lui avait parlé avant de le
repousser. Je ne vis qu’une chose, la terreur dans les yeux de mon père face
à Brian quand celui-ci se jeta sur lui pour le propulser sur la masse
rocheuse.
— Arrête ! Laisse-le tranquille, criai-je. Ce n’est pas sa faute. S’il te plaît.
C’est un vieillard, Brian.
Après sa chute, mon père chercha des points d’appui pour se stabiliser,
mais, d’une main, Brian me bloqua le passage pour m’interdire d’aller
jusqu’à lui ou de rejoindre Alice. Complètement impuissante, je voyais mon
père poser les mains prudemment devant lui en cherchant à se relever.
Alice, en larmes, tremblait de la tête aux pieds.
— Maman, oblige-le à arrêter.
Mais Brian ne risquait pas de s’arrêter. Je le savais. Son dos formait une
muraille compacte qui nous empêchait tout passage.
Lentement, mon père se remit à genoux puis debout ; le souffle coupé, il
leva les bras en l’air en signe de reddition en essayant de retrouver un peu
d’air.
— Brian ! suppliai-je. Ne lui fais pas de mal, je t’en prie.
J’essayai de le tirer, mais il lança son bras en arrière et bondit à nouveau,
prenant mon père au dépourvu. Puis il lui enfonça ses pouces dans le cou.
Horrifiée, je lus la panique dans les yeux vitreux de mon père et vis la
peau si mince de ses fanons se replier sous les doigts de mon mari quand il
les pressa au creux de sa gorge.
— Ne fais rien de stupide, l’implorai-je entre deux sanglots. Je t’en prie.
Nous pouvons tous rentrer à la maison.
— Tu dois savoir que ça n’arrivera plus jamais maintenant ! rugit Brian.
D’une dernière poussée, il balança son adversaire contre les rochers avec
une violence telle que j’entendis les os craquer à l’arrière du crâne de mon
père.
S’ensuivit un moment de silence absolu avant que l’air ne s’emplisse de
cris. Je ne savais plus si c’étaient les miens ou ceux d’Alice – fondus les uns
aux autres, ils montaient vers le ciel et leur clameur était assourdissante.
Aucun bruit ne sortait de la bouche de mon père qui gisait immobile et
Brian tourna vite les talons pour revenir vers moi. Il respirait vite et
profondément, ses yeux si sombres qu’ils en étaient presque noirs. Tous ses
muscles étaient noués et je savais qu’il voulait encore en découdre. Je
voyais aussi combien il avait envie de me faire mal pour ce que je lui avais
infligé.
Alice s’était calmée et gémissait doucement. Moi aussi, j’avais arrêté de
crier et la plage était baignée d’un silence inquiétant, juste ponctué par le
ressac des vagues frappant les rochers.
Les yeux de Brian ne me quittaient pas. Ils me dévoraient, ils
m’absorbaient. Je voyais son cerveau travailler à toute puissance, à se
demander comment il m’avait perdue et ce qu’il allait pouvoir y faire. Puis,
m’empoignant par mon bras blessé, il commença à me traîner vers le
ponton. Je lui criai d’arrêter et tendis la main vers Alice quand il me fit
passer devant elle, mais il m’entraînait d’un pas si rapide que je ne pus
même pas la toucher.
— Brian, qu’est-ce que tu fais ?
Je me retournai vers ma petite fille, figée à la même place, ses lèvres
tremblantes d’effroi.
Il m’ignora, continuant à me pousser sur le ponton, mais s’immobilisa
brusquement devant la barque et je perçus alors chez lui comme un instant
de flottement. Il n’envisageait quand même pas de monter à bord ? Qu’est-
ce qui lui trottait dans la tête pour en arriver à mettre de côté sa plus grande
frayeur ? C’était une pensée terrifiante.
— Brian, arrête ! l’exhortai-je. On ne peut pas abandonner Alice. Tu ne
vas quand même pas monter dans cette barque.
Mais il savait qu’il avait perdu toute son emprise sur moi et, d’une
manière comme d’une autre, il lui fallait la récupérer à tout prix, même s’il
n’était pas sûr de savoir comment. Il me poussa violemment dans le fond de
l’embarcation.
— Alice ira très bien, marmonna-t-il.
Je me démenai pour en ressortir, mais il me repoussa dans un coin.
— On ne peut pas la laisser ici, criai-je en larmes. Et mon père a besoin
de secours. Brian, il faut que tu arrêtes.
Mon père gisait toujours immobile sur les rochers et Alice s’en était
rapprochée.
— Brian, arrête !
J’essayai de me hisser en m’accrochant et en m’agrippant à pleines mains
à sa chemise.
Il m’arracha le tissu des doigts en s’écartant à bonne distance et, d’une
main, défit l’amarre qui reliait la barque au ponton avant de démarrer le
moteur qui se mit à vrombir. À bout de souffle, je me redressai et bondis
vers le plat-bord, mais il m’avait saisie aux chevilles et j’avais beau essayer
de m’extraire de là, il était trop puissant pour moi.
Lentement, la rive s’éloignait de nous. Je voyais Alice, les bras ballants,
les pointes de ses petites bottes roses tournées vers l’intérieur, sa bouche
béante – et jamais je n’avais plus haï Brian qu’en cet instant. Jamais encore
je n’avais éprouvé un désir aussi intense de lui faire du mal.
Avec tout ce qui me restait de forces, je me préparais à pivoter et à
repousser mon mari, quand j’aperçus une silhouette qui dévalait la rampe
d’accès à la plage. Un bref instant prise de court, je la regardai qui se
rapprochait jusqu’à ce que je distingue le long cardigan gris, le jean
cigarette et la queue-de-cheval qui battait derrière elle.
Charlotte ?
La gorge nouée, sans plus respirer, je me sentis submergée par une vague
de soulagement en voyant la femme que je savais être Charlotte obliquer en
direction d’Alice. Nous étions en train de nous éloigner de plus en plus du
bord et, si elle appelait, je ne pourrais pas l’entendre, au contraire d’Alice
qui s’était détournée du bateau et commençait à remonter prudemment vers
elle.
Je pressai une main sur ma bouche pour étouffer mes sanglots. Ma fille
au moins était saine et sauve. Et Charlotte appellerait une ambulance pour
mon père, qui apparemment ne bougeait toujours pas.
La prise de Brian autour de mes chevilles se relâcha. Je jetai un œil
derrière moi et, en l’observant qui contemplait l’horizon, j’en déduisis qu’il
n’avait pas remarqué l’arrivée de Charlotte. Si j’agissais rapidement, je
pourrais lui échapper, sauter de l’embarcation et regagner la plage à la nage.
L’eau n’était pas profonde et ce n’était pas loin. En quelques minutes, je
serais de retour auprès de ma fille.
Mais Charlotte était là désormais. Et je savais que si effectivement je
prenais la fuite, Brian me suivrait et ferait en sorte que ce soit ma perte.
Jamais je ne parviendrais à échapper à ce que j’avais fait.
Pris au piège l’un et l’autre de notre indécision, nous continuâmes à
dériver vers la haute mer. Au passage de chaque vague, l’embarcation se
mettait à rouler et à tanguer, obligeant Brian à se raccrocher au plat-bord.
Sur la plage, les silhouettes de Charlotte et d’Alice commençaient à
diminuer dans le lointain. La lumière elle aussi baissait de plus en plus et
allait bientôt disparaître complètement.
D’une façon ou d’une autre, c’était fini pour moi. Je paierais
probablement pour ce que j’avais fait et je me disais que s’il subsistait
encore une chance, même infime, que j’échappe à la prison, peut-être ne
devrais-je plus jamais quitter Brian.
Et alors même que j’envisageais sérieusement l’idée de rester dans cette
barque, je me rappelai qu’à l’évidence, c’est moi qui avais l’avantage en
pleine mer. Parce que je savais nager. Et lui non.
[Link]
Charlotte

Charlotte enveloppa de ses bras Alice et la serra très fort pour lui tenir
chaud. Alors que, depuis deux semaines, elle se sentait responsable de sa
disparition, elle la tenait maintenant tout contre elle, sa tête nichée au creux
de sa poitrine, et respirait son odeur. Son soulagement était tel qu’elle devait
s’obliger à ne pas éclater en sanglots. Mais Alice était morte de peur et
Charlotte savait combien il était essentiel qu’elle ne craque pas, aussi
faisait-elle tout son possible, mais c’était vraiment difficile.
— Où elle est partie, maman ? demanda une fois encore Alice. Quand
est-ce qu’elle revient ?
— Bientôt, répondit Charlotte. Je te promets qu’elle sera bientôt de
retour.
Elle ne voulait pas penser à ce qui se passait en cet instant sur cette
barque minuscule ni à l’endroit où Brian les conduisait tous les deux.
Baissant les yeux sur la fillette blottie contre elle, elle perçut le frisson qui
la parcourut tout entière et la serra plus fort. Lorsqu’elle releva la tête, le
bateau avait complètement disparu.
— Est-ce que papy va aller mieux ? demanda Alice.
Deux infirmiers accroupis sur les rochers devant elles lui cachaient Les.
— Ils font tout ce qu’ils peuvent, murmura-t-elle à l’oreille de la petite.
Mais ça ne se présentait pas bien, reconnut-elle en son for intérieur.

Dix minutes plus tôt, Charlotte était arrivée à Elderberry Cottage, où une
femme lui avait ouvert la porte, tout aussi interloquée qu’elle.
— Oh, bonjour, je cherche un ami, mais je me suis peut-être trompée
d’adresse.
Charlotte se pencha en arrière pour voir si la maison avait un nom, mais
elle était certaine que le panneau grisé par les intempéries à l’entrée du
terrain portait l’inscription « Elderberry ».
— Et c’est qui que vous cherchez ? demanda la femme.
Derrière son épaisse frange de cheveux sombres et ses lunettes à monture
épaisse, c’est tout juste si on voyait ses yeux.
— C’est moi la propriétaire du cottage, mais j’ai un locataire en ce
moment.
— Euh… bredouilla Charlotte.
Comme elle n’avait pas la moindre idée du nom du père de Harriet, elle
ne pouvait pas se risquer à entamer une conversation à son sujet.
— J’ai un dénommé Les Matthews ici, c’est lui que vous voulez voir ?
— Oui, répondit-elle avec prudence. C’est bien Elderberry Cottage ici ?
— Absolument. Quand je suis arrivée un peu plus tôt, il n’était pas là. Je
suis passée uniquement parce que Glenda m’avait appelée pour me
prévenir, elle avait remarqué quelqu’un de louche qui traînait dans les
environs hier soir. Glenda habite dans la maison du coin, précisa-t-elle.
Elle pointa le doigt vers le haut du chemin par lequel Charlotte était
arrivée.
— Elle a presque quatre-vingt-dix ans.
— Oh, je vois.
— Il n’y a pas de rôdeurs dans le coin. Personne ne vient jamais ici. J’ai
dit à Glenda que ce ne serait rien du tout, mais je lui ai promis d’aller
vérifier. Pour être honnête, je ne pense pas qu’elle apprécie de me voir louer
le cottage. Elle préférerait avoir toujours le même voisin, mais que voulez-
vous y faire ?
— Je ne sais pas, répondit Charlotte.
— C’est pour ça que je me sens obligée de venir vérifier chaque fois
qu’elle m’appelle, mais…
— Je suis désolée de me montrer aussi grossière, l’interrompit Charlotte,
mais il faut absolument que je trouve mon ami. Pouvez-vous me dire
comment rejoindre la plage ?
— La plage, fit la femme en consultant sa montre. Il est huit heures et
demie passées, il n’y aura personne là-bas en début de soirée.
— Comme il n’est pas au cottage, j’aimerais aller vérifier. Est-ce que je
peux descendre par là ? demanda-t-elle en montrant le haut de la falaise.
La femme secoua la tête.
— Non. À la nuit tombée, le sentier est beaucoup trop dangereux, vous
ne verrez pas où vous mettez les pieds. Il vaudrait mieux redescendre le
chemin et traverser le village en voiture si vous tenez vraiment à aller à la
plage. Mais la marée sera haute, n’oubliez pas. Il ne restera plus beaucoup
de sable.
Charlotte la remercia. Elle aurait préféré remonter en voiture et rentrer
chez elle. L’obscurité gagnait et les chemins d’accès n’étaient pas éclairés,
mais elle savait que si elle n’allait pas jusqu’à la plage à la recherche de
Harriet, elle ne se le pardonnerait jamais.
Elle fit demi-tour sur le chemin étroit en veillant à ne pas heurter la Land
Rover que la femme avait garée à la va-vite devant sa voiture et rebroussa
chemin avant de s’engager dans le village proprement dit et de suivre les
panneaux indiquant la plage.
Dès qu’elle vit Alice debout sur les rochers, elle la reconnut, mais son
soulagement fut de courte durée en apercevant le petit bateau de pêche avec
deux silhouettes à l’intérieur qui avançait lentement vers la haute mer.
Elle escalada les rochers en hurlant le nom d’Alice. La fillette se
retourna, le visage baigné de larmes.
— Alice, c’est moi, Charlotte. Viens par ici.
La petite s’avança prudemment à petits pas et rejoignit Charlotte qui la
serra dans ses bras.
— Papa, il a emmené maman dans le bateau, lui dit Alice en pleurs. Et il
a fait du mal à papy. Il l’a poussé sur les rochers, sanglota-t-elle en pointant
le doigt vers l’endroit où gisait Les.
— Oh, Seigneur ! s’exclama Charlotte en le voyant.
Elle fit un pas vers le corps, mais, avec Alice qui ne voulait plus la lâcher,
elle ne tenait pas à s’en approcher trop près. Elle sortit aussitôt son portable
et appela les secours.
— Ambulance et police, réclama-t-elle instamment quand on prit son
appel.
La police et les ambulanciers arrivèrent sans tarder et, une fois qu’ils
eurent obtenu de Charlotte les premières informations, ils appelèrent les
gardes-côtes. Elle s’en voulait de ne pas avoir pensé à les contacter et
espérait qu’ils seraient là très vite parce que la lumière faiblissante
emportait avec elle ses derniers espoirs de retrouver Harriet saine et sauve.
Charlotte bavardait avec Alice pour étouffer le bruit tout proche des deux
policiers et de leurs radios.
— Lorsque le bateau de sauvetage sera là, il se mettra tout de suite à la
recherche de ta maman et il la ramènera.
Comme Alice n’avait pas mentionné son père, Charlotte n’en parla pas
non plus.
— Parle-moi maintenant de ce que tu as fait en Cornouailles, dit-elle à la
petite pour tenter de leur occuper l’esprit, même si le sien ne cessait de
revenir à Harriet.
Elle avait déclaré à la police que Harriet ne savait pas nager, elle le leur
avait crié tandis qu’ils appelaient les gardes-côtes. Alice lui avait alors lancé
un regard étrange et elle lui avait dit de ne pas se tracasser, tout irait bien
pour sa maman. Elle n’aurait jamais dû dire quoi que ce soit devant elle.
Mais Alice ne l’avait plus quittée des yeux, l’air perplexe.
— Qu’est-ce qu’il y a ? lui avait-elle demandé.
Alice avait haussé les épaules sans répondre et elle n’avait pas insisté.
— Je ne veux pas que papy meure, murmura alors Alice d’une voix si
ténue qu’elle l’entendit à peine.
Charlotte ne pouvait effacer de son esprit l’image de son corps étendu,
tordu selon un angle impossible.
Elle se tourna vers les ambulanciers et se demanda ce qui se passait, puis
vers les policiers qui n’allaient pas tarder à l’interroger. Et elle n’aurait
d’autre solution que de leur dire la vérité.
[Link]
Harriet

Le visage crispé, Brian s’enfonçait dans les ténèbres de la pleine mer. Je


croyais qu’il était mû par la furie, mais, chaque fois que j’entrevoyais ses
yeux, ce n’étaient plus que deux trous noirs sans vie.
Il ne restait plus rien de lui. Rien que l’enveloppe corporelle de l’homme
que j’avais rencontré, celui que j’avais autorisé à me dominer depuis le
premier jour. Sachant qu’il m’avait perdue, plus rien ne le retenait.
Mon pauvre et tragique mari. Si rencogné dans son propre monde qu’il
n’y restait plus rien pour personne, moi exceptée. Pas même pour Alice. Sa
propre fille restait reléguée à des lieues du prétendu amour qu’il éprouvait
pour moi. Je l’avais vu de mes propres yeux ce soir, comme jamais
auparavant.
Il fallait au moins que j’essaie de le dissuader, de l’empêcher de mener à
bien le plan qu’il projetait d’accomplir. Même si je doutais fort qu’il sache
lui-même en quoi il consistait.
— Brian, dis-je doucement, en repliant les genoux sous moi, le dos
cambré. Je ne crois pas que tu me veuilles du mal, tu m’aimes trop pour ça.
— Aimer ? répondit-il avec un petit rire étouffé, les épaules crispées, sa
main droite repliée autour du plat-bord. D’amour, il n’y en a plus, ajouta-t-
il, le regard droit devant fixé sur l’horizon.
— Qu’est-ce que tu as l’intention de faire ?
— La ferme, Harriet.
Son corps se raidit comme un cordage et sa main empoigna le rebord
avec encore plus de force.
— Je sais que tu ne veux pas me perdre, dis-je.
Après tout, au cours des dernières vingt-quatre heures, il aurait pu
appeler la police, les occasions ne lui avaient pas manqué. Il aurait pu faire
en sorte que je paie pour ce que j’avais fait. Il aurait pu m’expédier en
prison, bien loin d’Alice, comme il ne cessait de me le répéter.
Mais je savais maintenant qu’il n’en ferait rien. Il ne voulait pas d’Alice
sans moi. Me prendre ma fille n’avait jamais été qu’une menace, un moyen
de s’assurer que je resterais avec lui.
Irait-il jusqu’à me faire passer par-dessus bord avant de sauver sa peau, je
n’en étais pas sûre. Mais je commençais à me demander s’il ne se préparait
pas à nous faire mourir ensemble. Je contemplais le rivage, incapable
désormais d’y distinguer la moindre silhouette, mais, en voyant l’arc de
lumières bleues dans le ciel, je compris que les secours étaient arrivés.
C’était un soulagement, ils allaient s’occuper de mon père, mais je savais
aussi que la police ne manquerait pas d’interroger Charlotte. Et apprendrait
ce que j’avais fait.
Je me laissai aller contre le rebord de la barque. Tout était fini, donc ?
Non, ce n’était pas possible. Je ne savais pas où chercher, mais il me
fallait retrouver des forces quelque part.
— Brian, lançai-je, nous devons regagner le rivage, pour Alice.
— Je t’ai déjà dit de te taire, me rembarra-t-il.
— Je sais que tu l’aimes, poursuivis-je.
À sa manière, certes, et certainement pas comme un père était censé
aimer son enfant, mais j’avais la certitude qu’il ne lui ferait aucun mal.
— Imagine à quel point elle doit avoir peur.
— J’ai dit la ferme, répéta-t-il en pivotant face à moi.
Aussitôt, la barque bascula d’un côté et il ne bougea plus, comme
enraciné sur place, et je reconnus sa peur – sa plus grande crainte, cet
équilibre précaire d’un esquif flottant sur les eaux.
— Ne t’avise plus de dire un mot, me lança-t-il, les dents serrées, en se
retournant lentement vers l’horizon.
Je restai silencieuse et me fis encore plus petite au fond de la barque en
m’imaginant la plage et l’effervescence que notre départ avait créée. Les
agents et les ambulanciers en pleine agitation, les questions qui se posaient
pour tenter de savoir ce qui était arrivé. Par simple contraste, tout était
paisible au large. Le soleil avait disparu, cédant la place aux flashs de
lumière bleue, et il devenait de plus en plus difficile de distinguer quelque
chose.
La barque continuait à dériver vers le néant et je cessai de me retourner
vers la plage : le bateau de sauvetage ne devrait pas tarder. D’ici peu, il
allait glisser sur la rampe et plonger dans l’eau avant de prendre de la
vitesse une fois qu’il nous aurait repérés. Arriverait-il seulement à temps ?
Je resserrai les bras autour de ma poitrine. En l’absence de soleil, le froid
devenait plus mordant. J’enfouis la tête entre mes genoux et mis un doigt
dans ma bouche pour m’empêcher de claquer des dents.
Et s’il n’arrivait pas jusqu’à nous ? Et si personne n’avait appelé les
gardes-côtes ? Impossible de savoir avec certitude. Ma vie était suspendue
au bon vouloir de Brian, comme il en avait toujours été, mais la peur que je
sentis ressurgir en moi me fit voir la situation plus clairement.
Je ne savais pas trop comment, mais il fallait absolument que je me
ressaisisse. Je ne pouvais pas baisser les bras. Sinon, quel genre de mère
serais-je ?
Je libérai mes jambes repliées sous moi et ôtai le doigt que j’avais dans la
bouche en remarquant au passage que je m’étais mordue sans m’en rendre
compte.
Je ne pouvais pas faire confiance à Brian. J’étais sûre d’ailleurs qu’il ne
se faisait plus confiance lui-même en nous obligeant ainsi à nous enfoncer
dans le noir de la mer et, si je le laissais continuer, il allait gagner. Il fallait
que je l’arrête une bonne fois pour toutes. Mais cette conviction signifiait-
elle que le seul choix qui me restait se limitait à la pensée qui avait
commencé à prendre racine dans un recoin de mon esprit ?
Sans faire de bruit, je glissai mes jambes sous moi et, toujours accroupie,
me remis en appui sur mes pieds. Je ne devais pas oublier que c’était moi
qui avais l’avantage. Brian ne savait pas nager et il ignorait que j’en étais
capable. Je me répétai ces mots dans ma tête jusqu’à ce que leur litanie
étouffe cette part de moi qui estimait que mon idée était absurde.
Mon cœur cognait comme un sourd tandis que je me balançais en prenant
appui sur l’extrémité de mes orteils. Aussitôt debout, je devrais me jeter en
avant et le prendre par surprise, mais je craignais que mes jambes ne me
portent pas assez vite. Et alors même que mon cerveau envisageait déjà les
étapes suivantes, je ne parvenais toujours pas à croire que je serais capable
d’aller jusqu’au bout de ce que je me préparais à faire.
Je pris une profonde inspiration et me relevai avant de bondir sur Brian
dont j’agrippai la chemise à deux mains. La barque tangua, Brian pivota sur
lui-même et chercha à se stabiliser en m’attrapant les bras.
— Qu’est-ce que tu… hurla-t-il.
Avec le peu de forces qui me restaient, je le poussai vers le rebord de la
barque.
Quoi qu’il arrive, je savais qu’il tiendrait sa promesse de ne jamais me
lâcher. S’il tombait par-dessus bord, moi aussi.
Son regard vacilla un instant entre moi et l’eau en contrebas qui s’étirait
sans fin. Je pensais surtout à Alice qui m’attendait. Brian, en revanche, était
rempli d’effroi à l’idée de tomber dans ces ténèbres glacées situées à deux
pas de lui et, avec cette image à l’esprit, je le poussai brutalement et nous
tombâmes tous les deux à la mer.
Quand je touchai la surface de l’eau, son froid glacial me piqua sur tout
le corps et, à chaque inspiration, une douleur vive cisaillait ma poitrine.
Brian écarquilla les yeux quand il me suivit, ses bras cherchant
désespérément à m’agripper. Quand il voulut hurler, il s’enfonça sous la
surface et sa bouche s’emplit d’eau avant qu’il ne remonte en s’étranglant
pour la recracher.
Je vis l’horreur gagner du terrain à mesure qu’il luttait pour se raccrocher
à moi. Il savait qu’il allait s’enfoncer à nouveau et il était prêt à m’emmener
avec lui, mais ses mains tremblèrent sur mes bras et je les sentais déjà qui se
relâchaient.
Ce fut un moment doux-amer de voir mon mari se débattre, ses membres
s’agitant en tous sens inutilement, tandis que je battais des jambes de toutes
mes forces pour faire du surplace.
Brian me tenait toujours quand il fut submergé et me força à sombrer à
mon tour. Alors que j’avais les poumons pleins d’air, il parvint quand même
à resserrer sa prise et ses battements de jambes frénétiques nous
entraînèrent vers les profondeurs.
Je finis par manquer d’air et nous repoussai en surface en me demandant
combien de fois je pourrais le laisser m’entraîner de cette façon.
Le faisceau d’un projecteur s’incurva dans le ciel au-dessus de nous, plus
proche que ceux de la plage. Très certainement le bateau de sauvetage et,
lorsque les yeux de mon mari suivirent mon regard à la recherche
d’éventuels secours, une idée me frappa : l’homme tellement prêt à nous
faire mourir tous les deux donnait maintenant l’impression qu’il ne désirait
rien plus que de vivre.
C’est moi qui détenais le pouvoir, me répétai-je. Lui, il ne lui en restait
plus une once.
J’éprouvai une seconde de pitié fugace pour mon mari. Deux choses
l’avaient toujours effrayé durant son existence : qu’on le laisse se noyer et
qu’il me perde. À certains égards, sa vie refermait sa boucle.
Il ne méritait pas de mourir.
Vraiment ?
Les lumières se rapprochaient. Les gardes-côtes seraient là très bientôt.
Mon cœur battait la chamade et je regardai Brian au fond des yeux.
Froids. Sombres. J’avais craqué pour ces yeux-là jadis, je les avais crus
puissants et protecteurs, mais depuis, pendant toutes ces années, je les avais
vus trop souvent me dominer. En faisant de moi leur chose et leur propriété.
Je remontai mes jambes au maximum et les propulsai violemment vers
lui, mes pieds touchèrent ses cuisses quand je le repoussai. Ses mains
glissèrent, ses yeux cherchant les miens et ses bras se démenant en tous sens
au-dessus de sa tête.
S’était-il rendu compte que je savais nager ? me demandai-je.
Après qu’il eut coulé, j’attendis quelques secondes, sachant que je
pouvais plonger et le sauver si je le désirais.
La marée m’entraînait lentement loin de lui. Je comptai jusqu’à cinq,
mais il ne remonta pas. La peur au ventre, je nageai jusqu’à l’endroit où les
ondulations de l’eau se propageaient en vagues circulaires de plus en plus
grosses.
Le bateau de sauvetage était tout près maintenant. Son projecteur balaya
la surface et me prit dans son faisceau.
Lorsque finalement je me mis en planche, je me repoussai loin de
l’endroit où Brian avait sombré. D’un instant à l’autre, on allait me
remonter et, à ce moment-là, il serait bien difficile de dire où il se trouvait.
[Link]
Harriet

— Où est votre mari ?


Il était logique que les gardes-côtes me pressent de questions, car ils ne
voyaient pas signe de lui. J’avais du mal à respirer : l’eau glacée m’avait
frappée de plein fouet et la douleur gagnait rapidement le reste de mon
corps.
— Par… tentai-je de répondre, mais j’avais du mal à articuler.
Dès l’instant où ils m’avaient sortie de l’eau, mon corps s’était mis en
état de choc. Je fermai les yeux jusqu’à ce que leurs voix ne soient plus
qu’un magma de murmures. L’adrénaline courait dans mes veines, mais,
juste l’espace d’un instant, je voulais tout chasser de mon esprit et ne plus
penser.
Les voix prirent des décisions. On me ramènerait sur la plage, finirent-
elles par dire d’un commun accord. Un autre bateau de sauvetage était déjà
en route.
— Ne vous inquiétez pas, m’assura une voix tout contre mon oreille.
Nous le trouverons.
Je voulais leur dire de ne pas prendre cette peine. Brian ne savait pas
nager et, à ce stade, il y a longtemps qu’il était passé de vie à trépas. Il ne
s’était senti en sécurité que pendant le trajet en barque vers le large parce
qu’il ignorait que je savais nager. Mais comme j’avais le souffle trop court,
je choisis de l’épargner.
Quelques minutes plus tard, nous étions sur la plage où une policière
m’aida à descendre avant de m’envelopper dans une couverture de survie.
Une infirmière courut jusqu’à nous tandis que les gyrophares des véhicules
de secours continuaient à illuminer le ciel comme un feu d’artifice.
Finalement, mon corps transi et tremblant commença à absorber la chaleur
et j’eus les idées plus claires.
— Où est ma fille ?
— On s’occupe d’elle, répondit l’infirmière.
Elle me conduisit vers l’autre extrémité de la plage où attendaient une
ambulance éclairée de partout et deux ou trois personnes alentour.
— Pouvez-vous me donner votre nom ?
Je plissai les yeux jusqu’à ce que je distingue Alice, assise à l’arrière de
l’ambulance. Charlotte était à son côté, un bras autour de ses épaules, un
homme en uniforme vert accroupi à leurs pieds. Sa main agitait une sorte
d’instrument devant Alice que je crus entendre rigoler, ce qui me fit sourire,
mais c’était un effet de mon imagination.
— Connaissez-vous votre nom ? me demanda à nouveau l’infirmière,
plus lentement et plus fort comme si elle craignait que je ne la comprenne
pas.
Ses doigts me pressèrent le creux du poignet à la recherche de mon pouls.
— Harriet Hodder.
Regroupés en haut de la rampe, un attroupement de badauds attirés par
tout ce branle-bas tendaient le doigt ou hochaient la tête en tirant leurs
propres conclusions sur le drame qui se déroulait sur la plage. Nous avions
dû ajouter un peu de piment à la monotonie de leurs soirées.
— J’ai besoin de voir Alice, murmurai-je.
— Et vous la verrez dans une minute, mais nous devons nous assurer
d’abord que vous allez bien, répondit l’infirmière en s’affairant autour de
ma petite personne. Savez-vous quel jour nous sommes, Harriet ?
— Vendredi. Je n’ai pas vu ma fille depuis treize jours.
— Je comprends, Harriet. Et ce ne sera plus long.
Elle relâcha mon poignet et reposa soigneusement ma main. Sous moi, le
sable était humide.
— Ouvrez la bouche, s’il vous plaît.
Je m’exécutai, la laissai examiner l’intérieur de ma bouche puis prendre
ma température avant que je ne la repousse et ne la supplie de me laisser
voir ma fille.
Elle leva les yeux vers la policière debout à côté de nous et pesa le pour
et le contre en silence, pendant une éternité me sembla-t-il.
— OK, finit-elle par dire, même si elle ne semblait pas très sûre d’elle.
Les deux femmes me prirent chacune par un bras et m’aidèrent à
rejoindre l’ambulance. C’est elles surtout qui me portaient tellement mes
jambes tremblaient. Je me sentais faible par manque de nourriture et de
boisson, mais aussi à cause du froid de la mer et de l’énergie que j’avais
dépensée pour ne pas sombrer.
En me voyant, Alice poussa un grand cri et bondit de son siège.
— Ma chérie !
Ma voix se brisa. Je m’arrachai aux mains des deux femmes et couvris en
vacillant les quelques mètres me séparant de ma fille, que je serrai aussitôt
dans mes bras en sanglotant le nez dans ses cheveux. Je me sentais fondre
tant j’étais soulagée de pouvoir à nouveau la tenir contre moi ; toutes mes
autres pensées s’étaient envolées. Je n’envisageai pas une seconde ce qui
était arrivé à Brian ni ce que l’avenir nous réservait. Il me suffisait d’avoir
retrouvé ma fille.
Finalement, lorsque je relevai la tête, je croisai le regard de Charlotte,
assise à l’arrière de l’ambulance, le corps penché vers l’avant, triturant
nerveusement et roulant en boule l’ourlet de son cardigan. Mes yeux
s’emplirent de larmes et j’ouvris la bouche pour lui parler, ou au moins la
remercier. Mais, entourée par tous ces gens, que pouvais-je lui dire ?
Charlotte hocha la tête, d’un petit mouvement bref, mais je lus la douleur
sur son visage quand elle me regarda.
Un infirmier me dit qu’il devait une nouvelle fois m’examiner, mais je lui
assurai que tout allait bien et, dès qu’il passa de l’autre côté de l’ambulance,
je me tournai vers Charlotte.
— Merci, lui dis-je à l’instant précis où elle me demandait :
— Brian ? Est-il… que s’est-il passé ?
Je me tournai vers la mer et secouai la tête.
— Je… ils le cherchent encore. Je crois qu’il…
Je m’interrompis et me penchai vers Alice.
— Tu vas bien, chérie ? lui demandai-je, incapable d’imaginer toutes les
mauvaises nouvelles qu’elle devait encaisser, c’était plus que je ne pouvais
en supporter.
Charlotte se leva et me montra le siège.
— On va la coucher, dit-elle. Je crois qu’elle se serait endormie si elle
n’avait pas voulu attendre ton retour.
Elle tira une couverture en laine grossière du siège et, quand je pris Alice
dans mes bras pour la soulever et l’allonger, elle l’en recouvrit. Je
m’accroupis au côté de ma fille et lui caressai les cheveux.
— Ils vont vouloir te parler, me chuchota Charlotte.
J’acquiesçai, sans quitter mon bébé des yeux. Ses paupières
commençaient déjà à trembloter et il ne faudrait plus longtemps avant
qu’elle ne s’endorme. De toute évidence, elle était épuisée.
— Harriet, reprit Charlotte sur un ton d’urgence cette fois, la police
voudra te parler d’une seconde à l’autre.
— Je sais, répondis-je en me postant devant elle, face à face. Que leur as-
tu dit, aux policiers ? Que pensent-ils de ta présence ici ?
— Ils ne m’ont pas encore interrogée, mais ils le feront et je ne sais pas
ce que…
— Dis-leur simplement que je t’ai demandé de venir ici parce que j’avais
peur. Dis que tu ne sais rien de plus, répondis-je en réfléchissant très vite.
De cette façon, ils ne pourront établir aucun lien. Où est mon père ?
Comment va-t-il ? Il est conscient ?
Charlotte commença à se gratter le poignet si fort que sa peau se marbra
de traînées rouges. Je lui attrapai la main et la tins immobile.
— Comment va-t-il ? demandai-je à nouveau.
— Il était inconscient quand les infirmiers sont arrivés, dit-elle. Je suis
tellement désolée, Harriet, je sais que ce n’est pas ce que tu veux entendre.
Il ne s’en est pas sorti. Je suis tellement désolée, mais…
— Non, fis-je en secouant la tête comme une folle. Non, ça ne peut pas
être vrai.
— Il était très mal en point, il aurait été incapable de savoir ce qui se
passait ou de sentir la douleur et les infirmiers ont fait tout ce qu’ils ont
pu…
— Non, m’écriai-je en larmes.
Je plaquai les mains sur mes oreilles pour ne plus entendre ce qu’elle me
disait. Si je ne l’entendais pas, ce ne serait peut-être pas vrai. Exactement ce
que j’avais cru quand j’avais vu le lit vide de ma maman à l’hôpital.
Mon père ne pouvait pas être mort. Pas quand il me restait tant de choses
à lui dire.
— Harriet.
Charlotte me prenait les mains pour les écarter de mes oreilles.
— Il faut que tu sois prudente, murmura-t-elle avec insistance. Il y a trop
de monde alentour.
— Mais je ne lui ai pas dit que je regrettais, fis-je en sanglotant. Il ne le
saura jamais.
Il ne saurait jamais que, si je pouvais inverser le cours du temps, je le
ferais aussitôt en une fraction de seconde pour remonter au jour où il était
revenu dans ma vie. Et cette fois, je ne lui aurais jamais demandé ce que
j’avais exigé de lui. Jamais je ne l’aurais mis dans une position telle qu’il ne
pouvait plus dire non.
Le chagrin de sa perte se changea en boule au creux de mon estomac, qui
se mit à grossir à chacune de mes inspirations. Pas mon papa. Pas l’homme
qui avait risqué sa vie pour moi et pour Alice. Tout cela était ma faute, mais
il était trop tard maintenant, je ne pouvais plus faire machine arrière et
réparer mes erreurs.
— Il l’a prise uniquement pour qu’on soit en sécurité.
— Harriet ! s’écria Charlotte. Tu ne peux pas faire ça. Quelqu’un te
verra.
Je comprenais ce qu’elle me disait. La police serait aux aguets, elle
surveillerait le moindre de mes gestes. Je n’étais pas censée afficher de
remords pour l’homme qui m’avait pris mon enfant. Mais c’était plus fort
que moi. La bile remonta dans ma bouche si vite, avec une telle force,
qu’avant même de pouvoir me retenir, je vomis par les portières arrière de
l’ambulance.
Charlotte me tenait dans ses bras, elle caressait mes cheveux et m’obligea
à m’asseoir sur le siège voisin d’Alice, qui heureusement dormait déjà. Que
n’aurais-je donné pour pouvoir m’allonger à côté d’elle et me laisser
emporter moi aussi par le sommeil. Transformer tout ce qui était arrivé en
simple cauchemar.
— Tu n’as pas le droit de craquer. Il t’a pris ta fille, souviens-toi, me
souffla-t-elle d’une voix si menue que je fus la seule à l’entendre.
— Mais tout est ma faute, dis-je en gémissant.
Cela, elle le savait, naturellement, et pourtant elle continuait à me
caresser les cheveux et à me répéter que je devais me ressaisir.
Mais la douleur m’arrachait les tripes, les tordait, les tiraillait et les
écrasait de nouveau jusqu’à ce que j’aie l’impression qu’elles ne faisaient
plus partie de moi. Une chaleur fulgurante s’empara de tout mon corps et
s’étendit comme un brasier jusqu’à ce que je ne sente plus qu’elle.
Je ne pouvais leur laisser croire que mon père était responsable. Pas
maintenant qu’il était mort. Je relevai la tête et, jetant un œil aux alentours,
contemplai le chaos, la panique, la douleur. Tous ces gens qui n’étaient là
que pour une seule raison, à cause de moi.
— Comment puis-je vivre avec moi-même si je ne dis pas la vérité ?
murmurai-je.
— Harriet, regarde, dit sèchement Charlotte en tournant ma tête vers la
gauche.
Alice s’était enroulée sur elle-même en position fœtale. Son souffle était
régulier, ses inspirations profondes. Oublieuse du reste du monde. Ainsi
qu’il se devait.
— Comment pourras-tu vivre avec toi-même si tu la dis ?

Je ne pouvais pas comprendre la raison pour laquelle, après tout ce que je


lui avais fait, Charlotte essayait encore de me protéger, mais je n’eus jamais
l’occasion de lui poser la question. Ni de lui demander si elle était prête à
mentir pour moi. À cet instant, une policière apparut à l’arrière de
l’ambulance, se présenta comme étant l’inspectrice de la criminelle
Rawlings et, tout en murmurant des condoléances passe-partout sans objet
précis, nous demanda à toutes deux de l’accompagner au poste où elle et
son collègue désiraient nous poser quelques questions. Un autre policier
resterait auprès d’Alice, m’assura-t-elle en me conduisant vers la voiture
qui attendait en haut de la rampe. Je n’eus pas l’occasion de dire à Charlotte
combien j’étais désolée avant qu’on ne l’emmène pour l’interroger. Et je
n’eus jamais l’occasion non plus de lui demander jusqu’où elle était prête à
aller.
[Link]
MAINTENANT

Dès l’instant où mon père avait accepté de faire ce que je lui demandais,
j’avais toujours su qu’un jour, inévitablement, je serais contrainte de mentir
à la police. J’avais essayé de me convaincre qu’il ne courrait aucun danger
pour avoir caché Alice à ma demande et de m’interdire à toute force de
penser aux aléas possibles, à toutes les façons dont mon plan pouvait mal
tourner, en sachant pertinemment combien ce risque était grand.
Parfois, je m’imaginais dans une salle d’interrogatoire de la police – la
seule idée que j’en avais me venait des feuilletons télé –, je me tiendrais à
mon histoire sans en dévier d’un pouce et je persuaderais les enquêteurs que
je n’avais rien à voir dans la disparition de ma fille.
En oubliant un détail, la seule chose que je n’avais jamais envisagée : je
mentirais également sur le meurtre de mon mari.
Était-ce un meurtre d’ailleurs ? Je l’avais laissé mourir, mais, en fait, je
ne l’avais pas tué. Existait-il une différence ? Mes doigts tambourinent
nerveusement sur la table, j’attends le retour de l’inspecteur Lowry. Je me
demande bien pourquoi on l’a appelé, très probablement à cause de Brian, il
y a certainement du nouveau.
Peut-être n’est-il pas mort, me dis-je, en cessant mon tambourinage
quand la porte s’ouvre. Je cache mes mains, je ne veux pas que Lowry les
voie s’agiter. Il ne m’accorde pas un regard quand il s’installe dans son
fauteuil et branche le magnétophone avant de prononcer les phrases
convenues si souvent répétées qui ouvrent l’entretien.
J’ai déjà dit à l’inspecteur comment mon mari m’avait tenue sous sa
férule des années durant, la façon dont il m’avait traînée jusqu’à la barque
contre ma volonté en laissant ma fille toute seule sur la plage. Je lui ai dit
que Charlotte se porterait garante de mon témoignage puisque c’est elle qui
avait retrouvé Alice abandonnée sur les rochers.
— Il y a une chose que je ne comprends pas, Harriet, me dit-il. Pourquoi
n’avoir jamais pensé à préciser que votre père était toujours vivant quand
Alice a disparu ?
Comme il n’ajoute rien de plus alors que je m’attendais à d’autres
questions sur Brian, je le regarde. S’il se sent mal à l’aise de parler de mon
père maintenant qu’il est décédé, il n’en montre rien. Mais, à mes oreilles,
ses mots sonnent comme des balles tirées d’une arme à feu, ils claquent
sèchement et résonnent en échos qui m’emplissent la tête.
Je lui raconte le mensonge de ma mère, je lui explique que mon mari
aussi croyait mon père mort, et j’ajoute que pas une seconde je n’avais
songé à le contredire quand il s’était adressé à la policière après la
kermesse. Et quand l’inspecteur veut savoir si j’avais revu mon père depuis
son départ au cours de ces trente-quatre dernières années, je reconnais qu’il
s’était présenté devant ma porte six mois plus tôt.
Lowry hausse un sourcil et s’appuie au dossier de son fauteuil en laissant
mon aveu comme suspendu dans l’air de la pièce. Ce n’était pas la réponse
qu’il escomptait. Il finit par lâcher :
— Maintenant, je comprends encore moins pourquoi vous n’avez pas
pensé à mentionner votre père.
De deux choses l’une : soit il est excité par le tour que prend son
interrogatoire, soit il est nerveux – il ne pensait certainement pas que
j’admettrais aussi facilement avoir revu mon père, mais je n’avais pas le
choix. Alice leur dira de toute façon qu’elle connaît son grand-père.
— Harriet, dit-il en se rapprochant du magnétophone. Saviez-vous que
votre père avait emmené Alice lors de la kermesse il y a treize jours ?
Je ferme les yeux et baisse la tête en prenant une profonde inspiration,
lentement, délibérément.
— Harriet ?
Mon père m’avait fait promettre de nier toute implication de ma part. Le
trahir maintenant me paraît encore plus impardonnable.
— Non, je l’ignorais.
Les paroles de Charlotte résonnent encore dans ma tête : comment
pourrais-je vivre avec moi-même si je ne mentais pas ?
L’inspecteur Lowry croise les bras et se penche encore plus en arrière
dans son fauteuil, la tête inclinée sur le côté, ses yeux rivés sur les miens.
Au cours du trajet de vingt minutes depuis la plage jusqu’au poste de
police, je m’étais concocté une petite histoire bien fragile en recollant des
fragments de vérité pour créer une autre version de la réalité que j’avais
besoin de croire. Il est bien possible que j’aie appris à inventer des histoires
quand j’étais plus jeune, mais c’est grâce à Brian que j’avais développé
cette capacité à croire n’importe quoi.
Je bois une nouvelle gorgée d’eau que j’avale bruyamment et rappelle à
l’inspecteur le genre de mari qu’était Brian et ma frayeur constante de ne
jamais savoir d’avance comment il allait réagir.
— Très bien. Votre mari, répète-t-il sans émoi. Dont personne ne savait à
quel point il était tyrannique.
J’ignore le ton de sa voix.
— Mon père a été la première personne à laquelle je me suis confiée.
L’inspecteur regarde mon poignet. Je l’avais à nouveau frotté et un large
bandeau rouge le cerclait.
— Ce n’était pas physique, dis-je en cessant de le frotter pour le lui
montrer. Même s’il m’a agrippée violemment ce soir. Mais non, ce qu’il
m’a fait endurer depuis le début de notre mariage était bien pis.
— Et qu’est-ce que votre père a dit quand vous lui avez raconté ?
Je réponds à Lowry que mon père avait tenté de me persuader de quitter
mon mari, mais celui-ci avait rendu mon départ impossible. Puis je lui
raconte l’histoire inventée par mon père quand il m’avait annoncé qu’il ne
pouvait plus me voir. Il avait expliqué qu’il s’était installé en France et
regrettait de ne pas pouvoir m’aider plus et je dis à l’inspecteur que je ne
l’avais pas revu avant ce soir.
Lowry reste toujours incrédule, il ne parvient toujours pas à croire que je
n’aie rien dit de tout ça à la police il y a treize jours. Et qu’à aucun moment
je n’aie soupçonné mon père d’avoir enlevé Alice à la kermesse.
— Si je pouvais remonter l’horloge du temps, j’aurais dit quelque chose.
Bien sûr que je regrette maintenant de n’en avoir rien fait. Je n’ai pas vu ma
fille depuis deux semaines.
J’éprouve un tel besoin d’aller retrouver Alice que je pleure à chaudes
larmes en les essuyant dans ma manche de T-shirt. Je changerais tout si je
savais que cela pourrait sauver mon père.
— Vous êtes sûr qu’il n’y a rien de nouveau ? je lui demande encore. Est-
ce qu’on a retrouvé Brian ?

L’inspectrice Rawlings pose ses mains l’une sur l’autre devant elle sur la
table. Ses épaules raidies sont tendues vers l’avant et son front est
maintenant barré d’un pli permanent sur toute sa longueur. Malgré tout le
mal qu’elle se donne, elle ne peut pas cacher sa frustration.
— Je suis désolée, je n’arrive pas à concevoir que vous n’ayez jamais
rien su du comportement de Brian.
— Oh, Seigneur ! s’exclame Charlotte qui s’affale sur sa chaise en
détournant la tête.
— Que vous arrive-t-il, Charlotte ? dit Rawlings, soudain très intéressée.
— Je n’arrive pas à comprendre que nous revenions encore et toujours au
même sujet. Je ne savais pas, répète-t-elle, les dents serrées. Harriet ne m’a
jamais parlé des abus de pouvoir de son mari. Je ne la connaissais pas aussi
bien que je le croyais, c’est maintenant que je m’en rends compte, ajoute-t-
elle d’un ton sec. Je ne sais pas pourquoi vous tenez tant à ce que je me
sente encore plus mal que je ne le suis.
Quelque part en chemin, sa fatigue s’était transformée en épuisement.
Mais son cœur cogne avec force, l’adrénaline court dans ses veines et plus
Rawlings l’accuse, plus elle a envie de lui crier : « Allez, lâchez-vous !
J’attends la suite ! »
— Je n’essaie pas de vous faire sentir plus mal, dit l’inspectrice, le visage
toujours vide d’émotion. Je veux juste découvrir la vérité.
— Je vous dis la vérité depuis le début, s’écrie Charlotte en larmes en
sentant sa peau s’empourprer. Peut-être aurais-je dû y regarder de plus près,
mais le fait est… (Elle bafouille.) le fait est que si vous ne voulez pas que
quelqu’un sache, il ne saura pas.
La policière a un mouvement de recul, les sourcils froncés, apparemment
amusée par cet éclat soudain. La chaise de Charlotte couine sur le sol dur
quand elle s’y appuie pour se lever. Elle ouvre en grand son cardigan,
remonte son T-shirt d’une main et, de l’autre, baisse la ceinture de son jean.
— Ceci, explique-t-elle en montrant une cicatrice rouge et boursouflée
sur le côté de son ventre, est ce que je n’ai jamais voulu qu’on sache.
Elle laisse retomber son T-shirt et se sert de sa main pour essuyer ses
larmes, jusqu’à s’en barbouiller la figure. Tom était la seule personne qui
connaissait la vérité : à savoir qu’un soir, son père était tellement furieux
qu’il avait arraché le fer brûlant de la table à repasser et de la prise murale,
et touché Charlotte au passage quand il en avait fouetté l’air. Ce n’était
peut-être qu’un accident, il n’empêche qu’elle n’avait jamais voulu que
quiconque le sache.
— Et personne ne l’a jamais su, s’écrie-t-elle en pleurant avant de
s’affaler à nouveau sur sa chaise. Personne ne l’a jamais su. Alors, ne vous
avisez surtout pas de rejeter la faute sur moi.

— Harriet, je sais combien cette nuit a été difficile pour vous, mais je
vais vous dire s’il y a du nouveau.
L’inspecteur Lowry relève brusquement les yeux quand nous sommes
interrompus une fois encore par un coup à la porte. Un agent passe la tête et
lui demande de sortir de la pièce.
— Sacré nom d’un chien, marmonne-t-il. Deux minutes, répond-il
sèchement avec un regard dans ma direction.
À son retour, il se rassied et s’éclaircit la gorge avant de s’avancer
légèrement sur son siège les coudes en avant, à la recherche d’un point
d’appui sur la table.
— Poursuivons, dit-il avec fermeté.
— Qu’est-il arrivé ?
Ils ont trouvé Brian. Je le sais. Il est toujours en vie et leur raconte ce que
je lui ai fait.
— Madame Hodder, c’est moi qui pose les questions, reprend-il en
changeant maladroitement de position dans son fauteuil pour finir par
entrecroiser les doigts. Qu’est-ce qui vous a incitée à venir en
Cornouailles ?
Nouvelle profonde inspiration. Nouveau nœud dans la gorge à ravaler.
— J’ai reçu un petit mot, je réponds en sachant que c’est un mensonge. Il
est arrivé dans la boîte aux lettres il y a trois jours.
Je me penche en avant et sors de ma poche arrière la carte de l’Elderberry
Cottage que j’avais rédigée de ma main cet après-midi-là. J’y jette un
dernier coup d’œil avant de la pousser sur la table.
Lowry la regarde et lit à voix haute. « Je suis désolé, Harriet, mais je fais
ça pour vous. Vous serez toutes les deux en danger si vous restez. » Il
retourne la carte et lit l’adresse.
— Donc, vous recevez ceci et vous décidez d’aller en Cornouailles pour
trouver Elderberry Cottage ?
J’acquiesce.
— Sans même penser à en informer quiconque ? dit-il en agitant la carte
en l’air. Pas même l’officier de liaison qui vivait pratiquement chez vous à
l’époque ?
— J’avais juste besoin de retrouver ma fille, dis-je à voix basse. Je
n’avais pas peur de mon père, j’étais sûre que ma fille était en sécurité et
j’étais inquiète à la pensée d’en parler, je craignais que quelque chose ne
tourne mal.
Même si j’ai parfaitement conscience que tout est train de tourner au pire.
— Combien de temps dois-je encore rester ici ? je lui demande en vidant
ce qui reste de mon eau pour qu’il me remplisse mon verre à nouveau.
Lowry jette un œil à la grosse montre qu’il porte au poignet, mais ne
répond pas.
— Avez-vous retrouvé Brian ? je lui demande.
Il hésite.
— Non, madame Hodder, dit-il après un temps de silence. Nous n’avons
pas retrouvé votre mari.
— Oh…
Je m’affaisse sur mon siège et essaie de comprendre ce que je suis censée
ressentir après cette nouvelle tant je m’étais convaincue du contraire.
Est-il mort ? Il doit forcément l’être, mais qui sait ?
Lowry me pose d’autres questions sur Brian et ce qu’il m’a fait subir,
toujours du même ton qui laisse à entendre qu’il ne me croit pas, quand
soudain une pensée me frappe.
— Mon journal, dis-je en me redressant d’un bond. Il est dans mon sac à
main. Je l’ai laissé…
Où est passé mon journal ? J’avais emporté mon sac sur la plage puisque
Brian me l’avait fourré dans les bras quand nous étions au cottage.
— Il a dû tomber quelque part.
Je secoue la tête, je ne me souviens plus. J’ai dû le lâcher quand j’ai vu
mon père. Peut-être est-il encore sur les rochers. Ou peut-être a-t-il été
englouti par la mer.

— Vous aimeriez peut-être une pause, Charlotte ? propose Rawlings, ne


sachant plus où tourner le regard. Manifestement, elle semble y tenir plus
que son témoin.
Charlotte n’avait jamais eu l’intention de faire un éclat. Elle acquiesce et,
une fois sortie de la pièce, tourne à gauche et se dirige vers les toilettes. La
policière prend la direction opposée.
Lorsque Charlotte ressort cinq minutes plus tard, elle remarque
l’inspecteur-chef Hayes à la porte d’entrée, en compagnie de l’inspectrice
Rawlings et d’un homme qu’elle ne reconnaît pas. Elle se cache dans une
embrasure de porte d’où elle distingue tout juste ce qui se raconte plus loin
dans le couloir.
— Comment ça se passe ? demande Hayes. Des progrès ?
— Des progrès, je n’irais pas jusque-là, entend-elle Rawlings répondre.
Mais je ne pense pas qu’on tire grand-chose de plus de Charlotte Reynolds.
— Et Harriet Hodder est convaincue que son mari va réapparaître,
intervient une autre voix.
Charlotte se penche en avant pour regarder de plus près l’homme de
petite taille aux lunettes à monture métallique. Elle se demande s’il s’agit de
l’inspecteur qui interrogeait Harriet.
— Elle est dans tous ses états.
— Dans tous ses états ? dit Angela qui apparaît soudain à la porte.
Charlotte se recule avant que l’un des policiers ne la repère.
— Dites-moi donc s’il vous plaît ce que vous entendez par là, inspecteur
Lowry ?
— Eh bien, je crois que son mari aurait une histoire bien différente à nous
raconter. Une histoire qu’elle ne veut pas que nous entendions.
— Oh ! Seigneur Dieu, s’écrie Angela. Vous vous fichez de moi ? Harriet
Hodder a peur. Cette femme a été tyrannisée par cet homme pendant des
années. Bien sûr qu’elle est dans tous ses états.
— Si toutefois c’est bien la vérité, dit Lowry. Nous n’avons que sa parole
et, quant à ce qui s’est passé sur cette barque, je ne suis pas sûr de croire sa
version.
— Eh bien, voici un peu de lecture qui ne manque pas d’intérêt, répond
sèchement Angela. Elle rédige ce journal depuis un an.
Elle se tait et, un instant, Charlotte entend son sang bourdonner dans ses
oreilles.
— Et pourtant, vous n’avez rien remarqué ? demande Lowry. Vous viviez
quasiment avec eux dans cette maison et vous n’avez rien vu du
comportement pervers de Brian Hodder ?
Nouveau silence. Charlotte imagine aisément ce qu’Angela doit penser.
Personne parmi nous ne s’est jamais aperçu de rien, veut-elle lui dire.
Personne parmi nous ne l’a vu à l’œuvre.
— Non, je n’ai rien remarqué, finit par dire Angela. Vous avez raison.
Pendant mon séjour chez eux, je n’ai rien vu de ses côtés pervers, mais jetez
un œil à ce calepin. Ce qu’il faisait était subtil. Brian Hodder était un
manipulateur et il était habile.
— Eh bien, quoi qu’il se soit passé sur cette barque, nous risquons de ne
jamais connaître la vérité, dit Lowry.
— Angela ? demande Hayes en l’appelant par son prénom.
Charlotte se penche en avant une nouvelle fois et se risque à jeter un œil
aux quatre inspecteurs. Angela regarde de l’autre côté.
— Y a-t-il autre chose ? demande Hayes.
Elle ne répond pas.
— Angela ? lui demande-t-il une seconde fois.
— Non, répond-elle fermement, et elle se retourne vers les autres
policiers. Rien du tout.
Sauf que Charlotte est certaine qu’Angela a une idée derrière la tête.

— Ai-je besoin d’un avocat ? je demande à Lowry à son retour.


Son absence a duré à peine plus de dix minutes, mais l’attente m’a
semblé durer une éternité tant j’avais de questions qui se bousculaient dans
ma tête à force de m’interroger sur ce qui allait suivre, sans savoir au juste
s’il allait m’inculper ou pas. Ma poitrine brûle à cause de la chaleur et je
gratte si fort le coton mince de mon T-shirt que la peau me picote.
— Suis-je en état d’arrestation ?
— Non, dit-il, comme à regret.
— Alors, puis-je partir ?
Il hoche lentement la tête et me regarde d’un air soupçonneux.
— Oui, finit-il par répondre. Mais nous aurons besoin de vous revoir. Il
faudra aussi que nous parlions à votre fille demain matin.
Je n’arrive pas à croire ce que je viens d’entendre. Je peux m’en aller ?
Que dois-je comprendre ? La police me croit ou, en tout cas, elle ne dispose
pas de preuves formelles ? Charlotte aurait-elle menti pour moi ?
— Il y a quelqu’un qui vous attend, me dit Lowry d’une voix grave.
Je relève les yeux et vois Angela dans l’embrasure de la porte. Je
repousse ma chaise et m’écroule entre ses bras qu’elle serre autour de moi
avant de me faire sortir de la pièce.
— Je suis vraiment libre de partir ? je lui demande dans un murmure.
— Oui, absolument.
Elle sourit en me guidant dans le couloir vers le hall d’accueil.
— Je vous emmène dans une maison sécurisée pour cette nuit. Alice y est
déjà, dit-elle en ouvrant la porte principale. Elle dormait comme un loir
quand je l’ai quittée.
Une fois dehors, le froid de la nuit me frappe de plein fouet. Quand nous
sommes seules dans le parking, Angela se tourne vers moi et dit :
— Votre sac a été retrouvé sur la plage et j’ai lu votre journal, Harriet.
Pourquoi ne pas m’avoir dit ce que Brian vous faisait subir ?
Je regarde droit devant moi. Mon plan était qu’Angela sache quel homme
était réellement mon mari et que tout le monde voie son comportement.
— Je voulais vous le dire. Mais je n’étais pas du tout certaine que vous
alliez me croire. Il fallait que vous le voyiez de vos yeux.
Je sens Angela se raidir, mais je ne peux savoir avec certitude pourquoi :
est-ce parce qu’elle s’est laissé prendre au piège des mensonges de Brian ou
me juge-t-elle toujours indigne de confiance ?
— Il est très habile, dis-je. J’avais espéré qu’avec un peu plus de temps,
vous auriez vu ses façons de me manipuler. Et j’étais sûre que vous les
verriez, sauf que tout a brusquement mal tourné avant que vous ne vous en
rendiez compte par vous-même.
— C’est vous qui aviez branché votre téléphone pour le recharger ?
demande-t-elle. Le jour où votre portable est tombé dans le bain ? Vous
avez nié catégoriquement, mais Brian était tellement…
Sa main brosse l’air d’un geste ample.
— Convaincant ? dis-je en terminant sa phrase. Non, ce n’est pas moi.
C’était lui, ça.
Angela me conduit vers le taxi qui attend à l’autre extrémité du parking.
— Il a tué mon père, dis-je. Il l’a agressé sans raison, sans même avoir
été provoqué.
Après tout ce qui est arrivé, je me sens toujours aussi engourdie. Le
chagrin s’est enraciné profondément en moi, il fait désormais partie de moi
et je suis terrifiée par l’idée que, désormais, je dois simplement l’accepter,
ni plus ni moins.
— Je suis désolée, Harriet, dit-elle en me prenant le bras. Je suis
absolument désolée pour votre papa.
— Je sais ce que tout le monde va penser de lui, mais ce qu’il a fait, il l’a
fait par amour pour moi et pour Alice.
Mon cœur se brise en prononçant ces mots, avec le sentiment que je les
répéterai souvent à l’avenir, mais il y a de fortes chances que je ne parle
qu’à des sourds, personne ne les entendra.
— Vous savez naturellement qu’on vous interrogera de nouveau ? dit
Angela. L’inspecteur Lowry voudra vous demander des détails
supplémentaires sur ce qui s’est passé dans la barque.
J’acquiesce.
— Il me l’a déjà dit.
— C’est juste que… assurez-vous que votre histoire n’ait pas de zones
d’ombre, Harriet.
Je la regarde d’un air interrogateur.
— Je ne comprends pas, lui dis-je.
— Il tiendra absolument à disséquer par le menu ce qui est arrivé en mer
entre vous et Brian.
Elle s’interrompt quand nous atteignons le taxi, pose une main sur la
portière, mais ne l’ouvre pas.
— Je sais que vous avez déclaré que vous ne saviez pas nager, précise-t-
elle, sauf que j’ai remarqué certains détails.
— Que voulez-vous dire ?
— Un jour, j’ai vu votre maillot de bain au fond du panier à linge. (Elle
secoue la tête avant d’ajouter aussitôt :) Inutile de me répondre, je ne tiens
pas à en savoir plus.
Son regard se porte sur mon ventre que ma main frotte en cercles.
— Mais j’ai raté ça, n’est-ce pas ? dit-elle.
Je cesse de respirer et contemple mes pieds.
— Combien de semaines ? demande-t-elle avec douceur.
— Sept, je marmonne. Une nuit a suffi.
J’éprouve le besoin d’expliquer cette date. La raison pour laquelle j’avais
eu un rapport avec mon mari à un moment où l’acte lui-même était devenu
une rareté bénie. La kermesse était si proche que je ne voulais surtout pas
contrarier Brian et je craignais qu’un refus de ma part n’éveille ses
soupçons et ne le conduise à douter que tout était on ne peut plus normal.
— Comment avez-vous deviné ? je demande. Il n’y a encore eu aucun
signe révélateur.
Je n’avais pas eu de nausées et, jusqu’à maintenant, ma grossesse a été si
différente de celle d’Alice que j’en arrive souvent à oublier que je suis
enceinte ou à me demander si je le suis toujours.
— C’est un peu tiré par les cheveux, mais j’ai remarqué quelque chose
dans la dernière entrée de votre journal. Vous avez écrit : « Je suis sûre de
faire ce qui est juste pour notre bien à tous. » C’est un petit détail, mais il
m’a sauté aux yeux car, en temps normal, vous auriez écrit « toutes les
deux ». Et vous n’avez cessé de vous frotter le ventre ce soir, ajoute-t-elle.
Mais il est vrai que je cherchais ce que j’ai fini par trouver.
Je m’étais aperçue de la présence du bébé une semaine avant la kermesse
et, même si j’avais essayé de toutes mes forces de ranger dans un recoin de
mon esprit le fait que je portais un enfant de mon mari, je savais que le
timing était devenu tel qu’il me fallait impérativement mener mon plan à
bien. Aussitôt que Brian saurait que j’étais enceinte, je n’aurais plus jamais
aucune occasion de lui échapper. En particulier si c’était le fils dont il avait
toujours rêvé, celui dont il espérait toujours qu’il pourrait devenir sa copie
conforme. Je prends une profonde inspiration pour ravaler cette pensée
lorsque Angela m’ouvre la portière. Je m’apprête à monter quand je repère
une silhouette qui attend près du mur extérieur.
— Pourriez-vous attendre juste un moment ? dis-je. Il faut que je parle à
quelqu’un.
Le visage pâle de Charlotte se détache sur fond de ciel obscur, éclairé par
la lumière blanche et crue du projecteur qui illumine la façade du poste de
police. Sous ses yeux, la peau est rouge et barbouillée de mascara. Elle
cligne des yeux à plusieurs reprises quand elle me voit avant de se
détourner et ni elle ni moi ne savons plus que dire, mais je sais que c’est à
moi de parler.
— Je ne trouve pas de mots pour te dire combien je suis désolée, je
n’aurais jamais dû faire ce que j’ai fait.
— Non, répond-elle sans chercher plus loin. Tu n’aurais pas dû.
Angela nous observe et je me place de telle façon qu’elle ne voie pas
mon visage.
— Merci. Je ne méritais pas que tu viennes jusqu’en Cornouailles. Je
n’aurais pas dû te demander…
Je m’arrête, même à mes propres oreilles, mes mots sonnent creux.
— Tu aurais dû savoir que j’aurais fait n’importe quoi pour toi. Tu aurais
pu me dire ce qui se passait. J’étais ton amie, Harriet. C’est ce que les amies
font, murmura-t-elle d’une voix lasse.
Je ne sais même plus quoi répondre.
— Au cours de ces deux dernières semaines, on m’a accusée d’avoir
perdu Alice, poursuit-elle. Je me suis aussi sentie fautive et responsable. Et
ce soir, j’ai dû les écouter quand ils rejetaient la faute sur moi, dit-elle en
montrant du geste le poste de police. Depuis des heures, ils me demandent
pourquoi j’ignorais que mon amie avait des ennuis, pourquoi je n’ai pas
réagi immédiatement quand tu as appelé ce matin, mais je ne pouvais pas
leur dire, tu es bien d’accord ?
Elle secoue la tête et se détourne, les yeux brillants de larmes.
— Ce soir, je me sens toujours coupable, tu peux croire une chose
pareille ? Je me sens coupable de n’avoir pas été une meilleure amie pour
toi.
— Non. Ne dis jamais ça, tu as été la meilleure…
— Arrête, m’interrompt-elle. Je ne peux supporter d’entendre ça. Je veux
juste aller retrouver ma famille.
— Je suis tellement désolée, fis-je en tendant la main vers elle, mais elle
se recule avant que je ne puisse la toucher.
— Je ne peux pas te pardonner ce que tu as fait, Harriet, répond-elle.
— Je comprends – et c’est vrai.
Je suis complètement sincère, mais je ne peux m’empêcher de penser que
c’est exactement ce que Brian aurait voulu.
[Link]
UN AN PLUS TARD

Audrey verse un bon verre de vin rouge à Charlotte en tenant le sien,


toujours intact, à la main. Charlotte attend, mais elle sait qu’Audrey n’a
aucune intention de parler la première.
— Je ne sais pas ce qui s’est passé, dit Charlotte en faisant courir ses
doigts sur le pied de son verre.
— Ce n’est pas la première fois, constate Aud. Tu t’es trouvé une excuse
pour partir de chez Gail il y a deux semaines et, de toute évidence, tu
n’avais aucune envie de participer au club de lecture. Mais ce soir, tu as
repris ta voiture avant même d’avoir franchi la porte, soupire Audrey en
tendant les bras sur la table pour prendre les mains de son amie. Parle-moi.
Charlotte avale une grande gorgée de vin et repose son verre sur la table
basse, trop brutalement. Eh bien, Audrey, pour te dire la vérité, j’ai
l’impression d’être au bord d’une dépression nerveuse.
— J’ai toujours ce nuage noir suspendu au-dessus de ma tête, finit-elle
par avouer. Je n’arrive pas à m’en débarrasser.
— Mais ça fait un an, s’étonne Audrey d’une voix plus douce.
— Je sais et je me rends compte que j’aurais dû aller de l’avant, mais je
n’y arrive pas.
Audrey la regarde d’un air interrogateur. Charlotte ne peut pas espérer
qu’elle comprenne puisqu’elle ne connaît pas la vérité.
— Tu continues à te sentir responsable, dit Aud.
— Non, répond-elle. En tout cas, pas en ce qui concerne Alice et sa
disparition.
— Alors, je ne comprends pas. Tu n’aimes plus sortir. Je t’observe dans
la cour de récréation et tu as la tête complètement ailleurs. Charlotte,
regarde-toi. Tu as l’air en permanence paniquée. Et en plus tu as maigri, dit-
elle. Trop.
Charlotte reprend son verre, fait tourner le liquide rouge et manque de
peu d’en renverser. C’est vrai, aujourd’hui, beaucoup de ses vêtements
pendouillent sur elle comme sur un cintre.
— Parle-moi, répète Audrey.
— Tu te souviens, quand tout le monde a appris qu’Alice avait été
enlevée par son grand-père ? En l’espace de vingt-quatre heures, chacune
des personnes qui m’avaient battu froid a débarqué chez moi pour me dire à
quel point c’était merveilleux qu’Alice ait été retrouvée et combien je
devais me sentir soulagée.
— Mais tu l’étais effectivement.
— Naturellement que j’étais soulagée qu’elle soit saine et sauve, mais, à
peine quelques jours auparavant, elles avaient toutes pris leurs distances
avec moi en veillant à garder leurs enfants bien à l’écart des miens. Mais
d’un coup, on leur avait offert sur un plateau une résolution définitive bien
proprette, sous-entendu elles pouvaient faire une croix sur ce qui avait eu
lieu et prétendre qu’il ne s’était rien passé. Exactement comme si elles me
pardonnaient.
— Là, je ne vois plus où tu veux en venir, dit Audrey en secouant la tête.
— Toutes autant qu’elles étaient, leur pardon impliquait avant toute chose
qu’elles m’avaient crue coupable. En plus de quoi, elles ne s’étaient pas
gênées pour faire de mes enfants des victimes en y prenant plaisir.
Audrey baisse les yeux sur son verre sans répondre. Elles savent l’une et
l’autre que les paroles de Charlotte ne sont pas fausses.
— Aucune d’elles ne s’est excusée parce qu’elles se refusaient à admettre
qu’elles avaient mal agi à mon égard. Et moi, je ne les ai jamais affrontées
en face. J’ai juste laissé filer.
Charlotte hausse les épaules.
— Le sujet est devenu tabou, mais il n’a pas disparu pour autant. L’autre
jour, Gail a commencé à parler de ce feuilleton télé, The Missing1, et ça
m’intéressait vraiment quand, d’un coup, elle s’est arrêtée pour me regarder
et j’ai eu l’impression que l’air dans la pièce devenait irrespirable.
Quelqu’un a aussitôt changé de sujet et nous nous sommes mises à discuter
coiffeurs, coupes de cheveux et autres conneries et j’ai pensé, ce sera
toujours comme ça désormais ?
— Si c’est ce qui te taraude à ce point, tu devrais leur dire ce que tu
éprouves vraiment, lui conseilla Aud. Tu ne peux pas attendre d’elles
qu’elles comprennent si toi-même tu ne comprends pas.
— Oh, je ne sais pas, répond Charlotte.
À quoi cela lui servirait-il ? Elle ne pouvait pas tout leur dire. Ni à elles
ni à personne.
— Est-ce vraiment ton seul problème ? demande Audrey. Il n’y a rien
d’autre qui te préoccupe ?
Charlotte appuie la tête contre le dossier du canapé. Souvent, elle avait
été à deux doigts de tout lui révéler, mais s’était toujours arrêtée à temps.
Elle se demande maintenant quelle serait sa réaction si elle lui apprenait que
Harriet l’avait délibérément piégée et qu’elle en retour s’était parjurée pour
lui sauver la vie.
Peut-être que le fait de parler à Audrey allait l’aider à chasser son nuage
noir parce que, ces derniers temps, il semblait s’approcher si près qu’elle
s’attendait d’un jour à l’autre à se réveiller pour s’apercevoir qu’il l’avait
complètement étouffée. Il n’est jamais facile de faire semblant en
prétendant que la vie avait repris son cours normal.
Mais avec Audrey, il n’y avait jamais de zones d’ombre. Sans hésiter une
seconde, elle lui recommanderait de se présenter à la police et de dire toute
la vérité. Harriet serait arrêtée et jugée, on lui enlèverait Alice et comment
réagiraient alors les membres de son groupe de femmes ? Pour quelle sorte
d’amie passerait-elle à leurs yeux ?
Non. Elle avait pris sa décision l’année dernière et il lui fallait maintenant
vivre avec.
— J’ai l’intention d’aller voir Harriet, annonça Charlotte.
— Bien. Je n’ai jamais compris que vous ayez perdu le contact toutes les
deux, en particulier quand elle se languissait tant de te voir.
— Eh bien, elle a déménagé…
— Oh, arrête avec ça, dit Aud. Tu avais coupé les ponts avec elle avant
qu’elle ne reparte dans le Kent. Tu n’as même pas vu son bébé. C’est pour
ça que tu veux aller la voir ?
— Entre autres, répond Charlotte.
Elle ne précise pas que le plus important à ses yeux est de vider son sac,
de se libérer une bonne fois pour toutes en disant à Harriet tout ce qu’elle a
sur le cœur. Et aussi de lui demander la réponse à une question qui la
tracasse depuis ce fameux soir sur la plage.
— Si je pars la semaine prochaine, pourrais-tu prendre mes enfants ?
demande-t-elle.

Une bouffée d’air chaud envahit la cuisine de Harriet quand elle ouvre la
porte du four. Elle se penche et pique les génoises d’un couteau. Elles ont
l’air cuites, mais elle hésite, incapable de décider si elle les sort maintenant
ou si elle les laisse encore cinq minutes. Finalement, elle referme la porte
du four et jette un œil à l’horloge en s’étirant le dos et en se frottant le
ventre. Il est un peu noué. Une sensation lancinante, mais il est plus crispé
que d’habitude, ce qui n’a rien de surprenant puisque Charlotte doit arriver
dans une heure.
Harriet se saisit du babyphone, le colle à son oreille et entend un faible
murmure qui lui réchauffe le cœur. En le reposant sur le rebord de la
fenêtre, son regard se porte sur le jardin où Alice, un arrosoir à la main,
avance le long d’une petite plate-bande fleurie. L’agence de location lui
avait fait remarquer que, dans ce quartier, le jardin était d’une taille tout à
fait décente pour un logement en rez-de-chaussée, en particulier si près de
l’école. Dès qu’elle avait vu l’appartement, elle avait décidé de le prendre.
Elle en avait déjà visité quinze et savait qu’elle venait de trouver le bon en
regrettant que l’agent immobilier ne lui ait pas montré celui-là en premier.
Le retour dans le Kent avait été une décision facile. Elles ne pouvaient
plus rester là où elles étaient dans une maison remplie des souvenirs de
Brian, qui continuaient toujours à se tapir dans chaque recoin. Chaque
matin au réveil, la première chose qu’imaginait Harriet était son mari
couché dans le lit à côté d’elle. Puis le dernier souvenir qu’elle avait de lui
flottant entre deux eaux envahissait toutes ses pensées et ce n’était pas non
plus une bonne façon d’attaquer la journée.
Au Dorset, il ne lui restait rien. Elle ne pouvait emmener Alice nulle part
sans se sentir écrasée par les souvenirs de ce qu’elle avait perdu. Un jour
qu’elle était dans le café du National Trust, elle avait senti le monde
s’évaporer, complètement aveuglée par le souvenir de la discussion qu’elle
avait eue avec son père dans cette même salle. Lorsque Alice l’avait tirée
par la manche, Harriet avait regardé alentour et constaté qu’elle pleurait
toutes les larmes de son corps sous les regards d’un couple à une table
voisine, qui ne la quittait pas des yeux.
C’est à cet instant qu’elle avait compris qu’il leur fallait un nouveau
départ, la possibilité de se forger des souvenirs tout neufs plutôt que de
revivre au quotidien ceux qui les écorchaient vives en leur faisant si mal.
Leur appartement, dans la haute maison victorienne mitoyenne sur un côté à
l’angle de la rue où se trouvait la nouvelle école d’Alice, était devenu une
base parfaite.
Harriet prend une profonde inspiration quand un panache de fumée
emplit l’air.
— Oh non, maugrée-t-elle en ouvrant la porte du four.
Les bords des génoises se sont transformés en croûtes marron foncé dont
elle sait sans même les toucher qu’elles seront dures et craquantes. Elle
balance les moules sur le côté et lutte pour ne pas pleurer.
— Maman, c’est quoi cette odeur ?
Alice entre dans la cuisine et pince le nez en laissant tomber son arrosoir
par terre.
— J’ai brûlé les gâteaux.
Alice s’approche à petits pas hésitants et inspecte les deux génoises.
— Mais ils seront toujours bons dans la bouche, maman.
Sa mère sourit et lui ébouriffe les cheveux.
— Qu’est-ce que tu fais dans le jardin ?
— J’arrose la rose de papy, dit la petite sans s’émouvoir.
— C’est bien. As-tu arrosé celle de ton père aussi ?
Alice acquiesce et Harriet change de sujet, elle lui demande si elle a soif.
Elle ignore si elle fait bien de parler de Brian avec sa fille. Les psys lui
recommandent de ne pas l’ignorer, de s’assurer qu’Alice sache qu’elle peut
parler de son père et poser des questions quand elle le désire. Mais elle se
demande souvent si cela leur fait le moindre bien à toutes les deux.
Harriet n’avait pas voulu acheter de rosier à la mémoire de Brian. Dans la
jardinerie, au départ, elle en avait choisi un qu’elle voulait planter en
souvenir de son père. C’est seulement devant la caisse que la pensée l’avait
frappée : Alice devrait en prendre un aussi pour son propre père.
— On va aller choisir un rosier pour papa aussi, tu veux ? avait-elle
proposé.
Sa fille l’avait suivie dans le magasin, mais à trois pas derrière. Elle lui
en avait montré plusieurs jusqu’à ce qu’elle se décide à en prendre un qui
lui plaise.
Au début, Harriet choisissait une rose en bouton qu’elle plaçait dans un
verre adapté sur le rebord de fenêtre. Elle disait à Alice que parfois elles
venaient du rosier de papy et parfois de celui de papa, mais, le temps aidant,
elle devint incapable de supporter le moindre souvenir de Brian dans la
maison et cessa de prendre des fleurs du sien.
Ce n’est qu’une plante, se disait-elle. Mais ce n’était pas vrai. Ce rosier
lui rappelait constamment qu’il était toujours là, dehors, à la surveiller, au
point qu’à un moment, elle prit peur à la pensée qu’un jour, elle allait finir
par l’arracher, ce fichu buisson.
— Tu veux bien emporter ça dehors ? dit Harriet en tendant un verre
d’eau à Alice.
Elle devait encore nettoyer la cuisine puis se changer avant de disposer
les nouvelles serviettes avec le gâteau qu’elle avait acheté en plus. Que tout
soit au mieux.
Elle n’a pas échangé un mot avec Charlotte depuis le jour où elle lui avait
appris qu’il n’y aurait pas de procès. À vrai dire, ce n’était plus une
surprise, juste la confirmation de son soulagement. Harriet comprenait qu’il
n’existait aucune preuve à charge contre elle d’une éventuelle participation
de sa part. Seul son père était impliqué, que le reste du monde le croie ou
pas.
Ainsi, elle avait fini par le laisser endosser toute la responsabilité de
l’enlèvement, exactement comme elle le lui avait promis si tout tournait
mal. Et c’est un fait que tout était parti en vrac, songe-t-elle, ses yeux
mouillés de larmes tournés presque malgré eux vers son rosier.
Son père n’était revenu dans sa vie que pour six mois, mais il était
parvenu à tout changer. Elle prend une profonde inspiration et regarde
alentour, en s’obligeant ainsi qu’elle le fait souvent à se rappeler que c’est à
lui qu’elle doit ce qu’elle a aujourd’hui. La liberté, la seule chose qu’elle ait
toujours voulue.
Tout au long de l’année écoulée, elle lui a répété fréquemment combien
elle était désolée. Elle le lui murmure le soir quand elle se blottit dans son
lit et les larmes coulent sur ses joues. Elle aimerait tant une petite journée
de plus avec lui, qu’elle puisse revivre toute la magie qu’il avait fait entrer
dans leur vie. Ils bâtiraient des châteaux de sable, ils mangeraient de la
glace par temps froid et ils riraient. Ils riraient jusqu’à effacer toute douleur.
Elle appuie la main contre la vitre et masque le rosier à sa vue. Elle sent
grandir en elle le trou qu’elle a dans le cœur, il tire et s’étire au point qu’elle
doit s’écarter de la fenêtre. Il faut qu’elle pense à la journée qui l’attend.
Charlotte sera là dans peu de temps. Son ventre frémit et elle s’autorise un
semblant d’excitation en sortant un chiffon pour se mettre à faire les
poussières.

Charlotte presse le sachet de thé contre l’intérieur du gobelet en carton à


l’aide d’une cuillère en plastique. Les champs défilent par la vitre du train.
Le wagon était resté vide jusqu’au dernier arrêt où quelques passagers
étaient montés. Ils sont maintenant au moins une douzaine, parmi lesquels
un couple assis à l’autre bout du wagon qui l’attire comme un aimant.
La fille paraît avoir tout juste dix-sept ans. Le visage morose, elle est
assise près de la fenêtre et fixe le paysage qui défile. Son petit ami, qui a au
moins dix ans de plus qu’elle, frappe nerveusement du pied une valise
mauve qui a connu des jours meilleurs. Chaque fois que sa chaussure la
cogne, la fille tressaille. Derrière sa barbe en broussaille et ses sourcils
foncés, il cache des yeux gris d’acier sans cesse en mouvement qui
surveillent la voiture comme s’il cherchait les ennuis ou s’attendait à en
avoir.
Charlotte sent sa cuillère en plastique se briser entre ses doigts et baisse
les yeux, surprise de constater qu’elle s’est cassée en deux. Elle se détourne
délibérément du jeune couple et réfléchit à ce qu’elle a l’intention de dire à
Harriet. Elle a essayé de faire l’impasse sur bien des choses, mais celles-ci
reviennent sans cesse la hanter.
Au départ, elle avait été soulagée que Harriet reparte dans le Kent. Elle
n’aurait plus à regarder par-dessus son épaule chaque fois qu’elle irait au
parc. Même si elle n’était jamais retournée dans celui-là en particulier. Puis,
au fil des semaines, son soulagement s’était transformé en colère, une
colère qui s’était enracinée dans ses tripes et grandissait de jour en jour. Elle
était en colère contre Harriet. Pleine d’une furie sans nom.
Les journaux qualifiaient l’histoire de Harriet de tragique et disaient
d’elle qu’elle était brave. À chaque lecture, Charlotte ravalait tous ces
mensonges qui lui restaient en travers de la gorge et sa furie grandissait à
mesure. Mais pis encore, elle n’avait aucun moyen de s’en libérer. Elle était
contrainte de rester assise dans son fauteuil et d’accepter l’idée qu’elle aussi
avait joué un rôle et participé à transformer Harriet en victime.
Certains matins, elle tirait les rideaux et voulait ouvrir les fenêtres pour
hurler à pleins poumons au reste du monde. Lui hurler que c’est elle qui
aurait mérité sa pitié et son admiration. Elle et non pas Harriet. Où étaient
passées les histoires qui se racontaient sur son dos ? Qu’était-il advenu de
tous ces individus qui l’avaient attaquée dans la presse ? Aucun d’eux ne lui
avait jamais présenté ses excuses. Personne ne semblait plus s’intéresser à
ce qu’était devenue l’amie, mais, d’un autre côté, peut-être devrait-elle être
reconnaissante qu’ils aient arrêté de parler d’elle. Et que l’article
abominable promis par John Gates à propos de Jack n’ait jamais été publié.
Néanmoins, garder le silence l’asphyxie peu à peu. Elle a littéralement
l’impression de se noyer à force de se taire. Après le départ de Harriet, elle
avait imaginé la vie que son amie vivait désormais, se demandant à quoi
ressemblait sa maison, si elle s’était fait couper les cheveux, si elle avait un
cercle d’amies qui acceptaient ce qui lui était arrivé. Elle s’était si
longtemps et si souvent interrogée à ce sujet qu’elle en était arrivée au bout
du compte à haïr Harriet pour s’être ainsi enfuie et avoir démarré une
nouvelle vie pendant qu’elle-même sombrait de plus en plus profondément
dans son propre désespoir.
Elle ne parvient pas à dépasser le fait d’avoir menti à la police, mais ce
n’est pas tout, il y a autre chose. Si ce qu’Alice lui a dit est vrai, il lui faut
absolument savoir ce qu’elle a couvert et continue à couvrir.
Elle sirote son thé et consulte sa montre quand ils s’arrêtent dans une
autre gare. Le prochain arrêt sera pour elle et elle arrivera dans douze
minutes. Le train repart et elle envoie un texto à Audrey pour savoir
comment vont ses enfants, puis relève les yeux quand elle entend le petit
ami hausser le ton et traiter sa compagne de conne stupide avant d’écraser
son poing sur la table devant eux : la fille se met à pleurer, ses épaules
secouées par les sanglots, ses larmes dégoulinant sur son visage en rigoles
noires chargées de mascara. Les autres passagers gardent la tête baissée ou
regardent par les fenêtres, à l’exception d’une vieille dame d’environ
quatre-vingts ans qui ne les quitte pas des yeux, choquée par cet étalage
public de colère et d’hystérie. Il s’est maintenant collé contre la figure de la
jeune fille, qui a un mouvement de recul à chaque mot qu’il prononce.
Charlotte se lève de son siège. Fut un temps où elle aurait soigneusement
veillé à ne pas s’immiscer dans les affaires des autres, mais elle ne peut plus
laisser passer ce genre de comportement. Lorsqu’elle se dirige d’un pas
décidé vers l’extrémité de la voiture, elle sent peser sur elle les regards
nerveux des autres passagers qui estiment probablement qu’elle est folle de
se mêler de ça. Mais, aussitôt qu’elle arrive près du couple, elle s’arrête.
L’homme a pris le visage de sa petite amie entre ses mains et l’embrasse sur
le nez en lui disant combien il regrette et combien il l’aime. Elle ravale ses
sanglots en riant et lui dit qu’elle l’aime aussi. Charlotte est toujours plantée
devant eux, sur le point d’intervenir, mais aucun des deux ne lui prête la
moindre attention.
Elle pourrait continuer son chemin et prétendre qu’elle se rend aux
toilettes, mais elle se fiche bien de cette mascarade et tourne au contraire les
talons pour regagner sa place. Un bras lui barre le chemin, Charlotte s’arrête
et regarde la vieille dame qui lui dit :
— Vous avez fait une bonne action, ma belle. Vous étiez la seule prête à
vous interposer.
Charlotte se retourne vers le couple.
— Je ne crois pas que la fille ait conscience qu’elle a besoin d’aide.
Elle se sent furieuse de voir cet homme la traiter ainsi. Cette gamine est
l’enfant de quelqu’un et, s’il s’agissait de Molly ou d’Evie, elle sait qu’elle
aimerait voir une personne s’interposer.
— Non, dit la dame. Mais elle s’en rendra compte avec le temps.
— Je devrais peut-être retourner là-bas et dire quelque chose.
— Je n’irais pas si j’étais vous. On ne sait pas toujours quand on fait plus
de mal que de bien. Si elle n’est pas prête à accepter de l’aide, ni elle ni lui
ne vous diront merci.

L’appartement en rez-de-chaussée de Harriet est facile à trouver. Il est


situé au bout d’une agréable rue avec, juste après le coin, une petite rangée
de boutiques pittoresques et, en face, un vaste parc de verdure avec
pavillon, pièce d’eau et terrain de jeux pour enfants.
Charlotte hésite sur le trottoir. Quand, soudain, la perspective de voir
Harriet la bouleverse totalement et elle doit s’obliger à remonter la courte
allée qui conduit à l’entrée, appuyer sur la sonnette et attendre sans prendre
la fuite. Son cœur bat la chamade et elle se demande si elle ne va pas vomir,
quand Harriet lui ouvre la porte.
Elle porte une longue robe bleue sous un cardigan blanc. Ses cheveux
sont coupés court et teints d’un brun plus soutenu. Sa bouche brillante de
gloss s’ouvre en un petit sourire quand elle recule pour laisser entrer
Charlotte. Celle-ci marmonne un « merci » et traverse la cuisine quand
Alice apparaît comme une trombe avec une poignée de fleurs qu’elle lui
fourre dans la main.
— Oh, bonté divine, dit Charlotte en se baissant à hauteur de la fillette.
Merci.
Ses propres larmes la surprennent. Elle ne s’attendait pas à éprouver une
si forte émotion à la vue d’Alice. Déjà plus grande que Molly, la fillette a
dans le dos une tresse nouée d’un énorme ruban jaune, et c’est un vrai
moulin à paroles. Elle lui parle du jardin, d’un truc à propos d’un rosier et
du nouveau bébé qui dort dans un berceau à côté du lit de maman, puis elle
lui demande si elle aimerait voir sa chambre parce qu’elle y a suspendu ses
papillons devant la fenêtre.
— J’adorerais ça, mais un peu plus tard, si tu veux bien ? dit Charlotte en
se relevant.
Alice n’arrête pas son papotage pour autant et, d’une voix excitée, lui
raconte par le détail sa vie à l’école avant d’aller retirer un dessin fixé sur le
frigo qu’elle lui apporte.
— Ça, c’est mon dessin du lapin de l’école, explique Alice. Et c’est un
vrai.
Harriet s’active autour d’elles, elle remplit la bouilloire et fait glisser un
gâteau sur une assiette qu’elle place sur une petite table ronde nichée dans
un coin de la pièce. Une pile de serviettes en papier soigneusement pliées
est posée sur le bord et des biberons s’alignent derrière l’évier. Charlotte se
demande où est le bébé pendant qu’Alice poursuit son bavardage.
— Je vais à la grande école, dit-elle en souriant avec fierté. J’y vais tous
les matins cinq fois par semaine, ajoute-t-elle en levant cinq doigts en l’air.
— Tu comptes très bien. Est-ce qu’elle te plaît ta grande école ?
Alice acquiesce avec enthousiasme.
— Le lapin s’appelle Cottontail et on peut le tenir dans ses bras à l’heure
de la pause et hier, c’était mon tour de le nourrir, mais est-ce que tu sais
qu’on ne doit pas leur donner trop de carottes à manger ?
— Non, je ne le savais pas.
— C’est parce qu’elles ont du sucre et elles peuvent abîmer les dents des
lapins. Ma maîtresse a dit ça à toute la classe.
— Tu es vraiment une petite puce brillante, dit Charlotte en souriant.
— C’est bien vrai, confirme Harriet qui se poste à côté de sa petite fille
en posant une main sur sa tête. Elle n’oublie jamais rien, ajoute-t-elle, d’un
ton qui laisse à entendre que ce n’est pas toujours une bonne chose. Alice,
pourquoi ne prendrais-tu pas une part de gâteau pour aller regarder la télé ?
Dès qu’elle passe une assiette à Alice, celle-ci sort de la pièce au pas de
course.
— Elle a l’air très heureuse, dit Charlotte en la suivant des yeux.
Harriet acquiesce.
— Je l’espère. Mais on ne peut jamais savoir avec certitude, tu ne crois
pas ? S’il te plaît, prends-en un morceau, dit-elle en lui tendant une assiette.
Charlotte l’accepte et va s’asseoir sur un des sièges que lui montre
Harriet.
— George dort, dit celle-ci le front plissé, en consultant sa montre d’un
air soucieux. Il y a deux heures que je l’ai couché. Il va probablement se
réveiller bientôt.
Charlotte se souvient de ces jours-là comme si c’était hier – elle est
incapable de savoir si Harriet attend désespérément que son bébé se réveille
ou si elle souhaite tout aussi désespérément qu’il n’en fasse rien.
— J’ai été heureuse d’avoir de tes nouvelles, dit Harriet. Mais,
maintenant que tu es là, j’ai le sentiment que ce n’est pas une visite amicale.
Elle essaie de rire, mais son stress est tel que ce n’est qu’un hoquet
nerveux qui sort.
— Non, peut-être pas, reconnaît Charlotte. Je continue à me débattre
comme je peux.
Harriet hoche la tête.
— À cause de ce que tu as raconté à la police ?
— En partie.
— Tu penses avoir mal agi ?
Le regard de Harriet se perd dans le vide tandis qu’elle pique un morceau
de gâteau d’une petite fourchette en faisant voler de minuscules miettes
dans son assiette.
Charlotte soupire.
— Je n’aurais jamais cru être capable de faire ce que j’ai fait. Mais je me
sens coupable maintenant. Et j’ai peur. Je crains qu’un jour, tout ça ne me
rattrape.
— Ça ne peut plus arriver, dit Harriet.
— Non, peut-être pas, mais je ne peux m’empêcher d’y penser. Je ne sais
plus qui je suis désormais.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? Tu es toujours bien la même personne.
— Non, ce n’est plus vrai, répond Charlotte d’un ton catégorique. Je ne
suis plus du tout la même personne. Je fais maintenant des choses qui ne me
ressemblent en rien.
Tom ne la croirait pas si elle lui avouait qu’elle avait failli se mêler d’une
dispute de couple dans un train.
— Je suis tellement loin de cette personne-là que ça m’effraie parce que
j’aimais bien celle que j’étais avant.
— Mais qu’est-ce qui a changé à ce point ? demande Harriet. Ta vie est
toujours la même. Tu as toujours le même groupe d’amies et tu vis dans ta
belle maison avec tes enfants magnifiques. Qu’est-ce qui est si différent ?
Charlotte pose les mains à plat sur la table et joue distraitement avec le
coin d’une serviette en papier. Elle s’imagine Harriet allant les acheter tout
exprès pour sa visite et son effort lui paraît tellement futile qu’elle éprouve
un bref sentiment de pitié.
— Tout est différent, Harriet. Rien n’a de réalité. J’ai l’impression que le
moindre de mes actes est un mensonge, mais je ne peux en parler à
personne. Ma meilleure amie ne sait même pas ce que j’ai fait.
Ce n’est pas délibéré, mais elle se surprend à accentuer les mots
« meilleure amie ».
— Tu veux en parler à Audrey. C’est de ça qu’il s’agit ?
— Oui, bien sûr que j’adorerais pouvoir tout raconter à Audrey, mais là
n’est pas le problème. Le problème, c’est moi et le fait de me sentir
perpétuellement en colère. J’ai cette rage au fond de moi qui ne me quitte
pas et dont je ne sais que faire, dit Charlotte, une main posée sur son ventre.
Peux-tu imaginer ce que j’éprouve ?
— Bien sûr que je peux. J’ai éprouvé exactement la même chose quand
j’ai appris que mon père était mort. Et aussi tout le temps de mon mariage,
quasiment au quotidien.
Charlotte baisse les yeux, sachant combien Harriet est bouleversée par la
disparition de son père. Mais ce n’était pas la raison de sa venue et,
aujourd’hui, elle refuse de se laisser entraîner dans le monde de son amie.
— Je suis désolée pour ton père, dit-elle. Mais j’ai besoin que tu
m’expliques ce que je peux en faire, de cette colère permanente.
Elle sent la chaleur qui bouillonne à l’intérieur d’elle.
— Je suis en colère contre toi, Harriet, déclare-t-elle sans prendre de
gants. Je suis en colère de te voir aller de l’avant et de t’être rebâti une aussi
belle vie.
Harriet regarde la pièce alentour, ses fenêtres minuscules et ses placards
minimalistes, sa plaque à gaz dont les brûleurs paraissent toujours sales
malgré ses récurages répétés.
— Tu as la vie dont tu as toujours rêvé, poursuit Charlotte.
— La vie dont j’ai toujours rêvé ? Comment imagines-tu la vie qui est la
mienne aujourd’hui ?
— Je ne sais pas, reconnaît Charlotte. Mais tu as tout recommencé à zéro
et entre-temps, moi, il me reste…
Elle n’est pas sûre de savoir comment finir sa phrase.
— Il te reste quoi ? demande Harriet.
— Je ne sais pas, soupire Charlotte. Faire face à tout ce qui est arrivé.
— Et tu crois que ce n’est pas mon cas ? rétorque Harriet. Tous les jours,
je m’attends à voir Brian débarquer sur mon perron. J’ouvre la porte et je
l’imagine debout devant moi, avec cette même expression dans le regard, la
tête un peu penchée sur le côté, et je l’entends clairement qui me dit :
« Bonjour, Harriet. Surprise. »
— Cela ne risque pas d’arriver.
— Son corps n’a jamais été retrouvé, dit Harriet. Donc, c’est fortement
improbable, mais ce n’est pas impossible. Toutes ces années passées la peur
au ventre, à attendre son retour à la maison, à craindre d’avoir fait quelque
chose de travers ou dit ce qu’il ne fallait pas. À me demander sur quoi
porterait son prochain interrogatoire – je garde toujours tout ça en moi, rien
n’a disparu. Et j’ignore si ça disparaîtra jamais.
— Après tout ce qui est arrivé, tu veux me faire croire que ce n’est pas
mieux ?
— Bien sûr que c’est mieux. Mais ça ne devient pas merveilleux comme
par magie. Je suis heureuse une fois que je me suis rassurée qu’il ne risque
pas de pousser la porte à tout instant. C’est à ce moment-là seulement que je
respire enfin et que je peux reprendre ma vie avec les enfants. Mais moi
aussi je continue à me débattre. Et je doute fort d’avoir la vie que tu
imagines que je mène.
Elle sourit tristement, puis reprend :
— Je n’en fais pas grand-chose, mais c’est bien. C’est la vie dont nous
avons besoin pour l’instant et c’est tout ce qui importe. Alice a besoin de se
sentir en sécurité. Mes deux enfants en ont besoin.
Harriet repose soigneusement sa fourchette sur son assiette.
— Il ne se passe pas de journée sans que je repense au passé en regrettant
chaque fois de ne pouvoir rien changer à ce qui est arrivé. Mais à ce
moment-là, j’étais tellement désespérée que je ne savais plus que faire
d’autre. Je vivais dans un piège créé par Brian et, honnêtement, je ne voyais
aucun moyen de lui échapper.
— Mais pourquoi ne m’en as-tu jamais rien dit ?
— Il m’a fallu longtemps pour comprendre ses manigances, répond
Harriet. J’en étais à un stade où j’avais le sentiment qu’il avait convaincu
tout notre entourage que j’étais cinglée. Lorsque je me suis mise à rédiger
mon journal, je me demandais déjà si j’étais bien moi-même, je n’avais
pas…
Elle s’interrompt.
— Tu n’avais pas confiance en moi ? demande Charlotte.
— Non, peut-être pas, reconnaît Harriet. Mais uniquement parce que
j’étais toujours morte de peur. Je ne faisais confiance à personne. Je croyais
Brian quand je l’entendais me répéter qu’il se débrouillerait pour qu’on me
prenne Alice et je me disais en moi-même : si moi je l’avais cru pendant
tant d’années, comment pouvais-je espérer de ta part que tu ne le croies
pas ? Peux-tu me dire honnêtement que tu aurais cru en ma parole plutôt
qu’en la sienne ?
— Bien sûr que c’est toi que j’aurais crue, répond Charlotte.
Mais Harriet entend le petit temps d’arrêt, l’infime pause qui dure une
fraction de seconde trop longtemps.
— Regrettes-tu ce que tu as déclaré à la police ?
Charlotte baisse les yeux sur son gâteau toujours intact.
— Non. Sincèrement, non, admet-elle. Parce que je ne pense pas que
l’autre solution aurait été préférable. Mais il y a autre chose…
Son cœur bat très fort. Elle n’est même plus sûre de vouloir entendre la
réponse.
— Je sais que tu sais nager, Harriet. Alice me l’a appris quand nous
étions sur la plage. Elle m’a expliqué que tu l’emmenais nager, mais que
c’était un grand secret. En fait, elle m’a dit ça pour que je ne me fasse pas
de souci en te sachant sur cette barque.
Harriet continue à regarder Charlotte et acquiesce d’un mouvement de
tête à peine perceptible. Sa main tremble quand elle reprend sa fourchette.
— Qu’est-il arrivé à Brian ? demande Charlotte quand un cri retentit au-
dessus de leurs têtes. Est-ce que tu… Était-ce un acte délibéré ?
Harriet lève la tête vers le plafond mais ne bouge pas. Le cri s’arrête. Son
regard revient sur Charlotte, mais, à voir ses yeux écarquillés d’effroi, celle-
ci est en état de choc, et ne veut vraiment plus entendre sa réponse. Quand
les pleurs au premier reprennent en longue plainte insistante, Harriet
repousse sa chaise et se précipite hors de la cuisine. Charlotte s’affale sur
son siège. Elle n’aurait jamais dû poser sa question.
À son retour, la mère tient son bébé bien emmitouflé contre sa poitrine et,
une fois assise, écarte délicatement la couverture et s’avance pour que
Charlotte puisse mieux voir.
Bébé George a plein de cheveux sombres et des traits minuscules, mais,
quand il ouvre ses yeux bruns, la ressemblance avec le père est immédiate,
il est l’image de Brian. Tout en passant la main sur ses cheveux si doux,
Charlotte espère que sa réaction sera passée inaperçue, mais, pendant un
moment, elle ne peut plus respirer.
— Il est adorable, finit-elle par dire, parce que, bien sûr, c’est la vérité –
qu’il ressemble ou non à son père.
Harriet ne la quitte pas du regard et, en la voyant presser les lèvres sur la
tête de son garçon, Charlotte se demande si elle aussi a remarqué les
similitudes ou si elle n’aura vu que son fils. Elle prie le ciel que ce soit la
seconde option.
— J’étais dans la barque avec Brian quand, pour la première fois, j’ai
senti que je devais protéger George, explique Harriet. Avant cela, j’avais
essayé d’ignorer que j’étais enceinte. Je ne pouvais pas imaginer de mettre
un autre enfant au monde dans notre famille telle qu’elle était.
Charlotte continue à regarder George tout en caressant sa minuscule tête.
— Brian avait commencé à manipuler Alice également, dit Harriet. Je ne
pouvais le laisser causer plus de dégâts.
— J’aurais mieux fait de me taire… déclare Charlotte, mais Harriet la
coupe.
— Dis-moi ce que j’aurais dû faire, demande-t-elle d’une petite voix. Il
aurait pu me tuer. Il m’aurait séparée d’Alice et aussitôt qu’il aurait su qu’il
avait un fils…
Elle s’interrompt et ferme les yeux en se nichant tout contre la tête de son
bébé.
— Notre priorité, ce sont bien les enfants, non ?
Charlotte se tortille nerveusement sur sa chaise, tourne les yeux vers la
porte, puis revient sur Harriet et son précieux bébé.
— Dis-moi ce que tu aurais fait à ma place, Charlotte ? murmure Harriet.
— Je ne sais vraiment pas, répond Charlotte en toute honnêteté.
Jamais elle n’aurait pu imaginer être un jour capable de commettre un
meurtre, mais le fait d’être mère peut vous pousser à des extrémités
insoupçonnées.
— Je sais que j’ai déjà beaucoup exigé de toi et je n’ai pas le droit de t’en
demander plus, dit Harriet en secouant la tête, des larmes perlant au coin de
ses paupières. Mais je te supplie de…
— Arrête, la coupe Charlotte avec l’impression d’avoir le cœur au bord
des lèvres. Inutile de me le demander, je ne dirai rien.
— Merci, murmure Harriet. Oh, mon Dieu, je te remercie.
— Maman, j’ai faim !
Alice arrive en trombe dans la pièce et s’écrase contre sa mère comme un
bolide, en déposant au passage un bisou sur la tête de son petit frère.
— Est-ce que je peux avoir un autre morceau de gâteau ?
— Non, répond Harriet avec un sourire en lui frottant son petit ventre.
Sinon, tu n’auras plus faim pour le repas. Tu veux rester ? demande-t-elle à
Charlotte.
— Je te remercie, mais il faut que j’y aille.
Elle repousse sa chaise et se lève. Elle a réservé une chambre et dormira
à l’hôtel cette nuit, ce qui lui évite de rentrer directement, mais, pour
l’instant, elle a besoin d’être seule.
— Sais-tu que je t’ai enviée quand tu m’as appris que Tom et toi vous
vous sépariez ? lui avoue Harriet en se levant à son tour.
Elle attend que Charlotte prenne son sac et les fleurs que lui a données
Alice.
— Je sais que ça paraît un peu dingue, mais ça résumait tout ce que
j’avais jamais voulu. En même temps, j’étais triste parce que Tom est un
mec bien, mais toi, tu n’étais pas heureuse, et tu n’as pas baissé les bras, tu
as pris ta décision. Je rêvais d’avoir cette même capacité à choisir et à vivre
ensuite avec mon choix. J’ai commencé un cours de jardinage, poursuit
Harriet.
— Vraiment ?
Elle confirme d’un signe de tête.
— Un soir par semaine. Un voisin déjà âgé vient à la maison garder les
enfants. Cette sécurité, c’est à toi que nous la devons. Et je suis désolée de
la façon dont j’ai agi, et je suis sincère. J’avais tout faux à bien des égards,
mais je vais passer le restant de mes jours à en payer le prix.
Elle s’écarte et suit Charlotte jusque dans l’entrée.
— Je suis heureuse que tu sois venue, dit-elle. Tu me manques.
Charlotte s’arrête en la voyant tendre le bras pour ouvrir la porte.
— Je sais que tu regrettes, répond-elle. Je le sais, tu peux me croire.
Il serait si facile de lui dire qu’elle lui pardonne. Peut-être le fera-t-elle un
jour, mais aujourd’hui, elle se sent… un peu plus légère, suppose-t-elle.
À nouveau un peu plus elle-même, prête à rentrer à la maison pour y
retrouver ses gamins si étonnants et leur faire un câlin. À annoncer à
Audrey qu’elle a envie de s’habiller et de sortir boire quelques verres et
aussi, et puis zut, à appeler Tom. Pour le remercier. Parce que, même s’ils
ne forment pas le couple idéal, il a été pour elle un merveilleux ami pendant
l’année écoulée. Elle a de la chance, comprend-elle. Elle en a toujours eu et
n’a pas besoin de plus que ce qu’elle a.
Elle se penche quand Alice arrive en courant dans le couloir et la laisse
percuter ses jambes pour un câlin.
— Alice va très bien, dit-elle à mi-voix à Harriet en se redressant. Elle se
porte comme un charme.
Harriet acquiesce et se mord la lèvre pour empêcher ses larmes de couler
à nouveau, même si elle sait que c’est en pure perte : elles couleront de
toute façon.
— Au revoir, Harriet, finit-elle par dire avant de descendre les marches
du perron.
— Charlotte ! crie Harriet.
Elle veut demander à son amie de ne pas la laisser, mais elle sait qu’elle
n’en a plus le droit.
— Prends soin de toi, ajoute-t-elle.

Harriet regarde Charlotte qui s’éloigne, sachant qu’elle n’a d’autre choix
que de la laisser partir. Exactement comme avec Jane. Quand son amie
disparaît au coin de la rue, elle referme la porte en songeant qu’elle a bien
peu de chances d’avoir à nouveau de ses nouvelles, mais elle espère malgré
tout qu’un jour…
Elle n’arrive pas à comprendre comment Charlotte a pu penser qu’elle
menait une vie de château, mais suppose en même temps que personne ne le
peut.
Je vois Brian qui m’observe depuis le fond du jardin, Charlotte.
Je le vois chaque fois que je plonge le regard dans les yeux de mon fils.
Chaque fois que le téléphone sonne, je m’attends à entendre une voix qui
me dira que Brian est vivant, qu’on l’a repêché sur une plage.
Mon père est mort et c’est ma faute.
Certaines nuits, elle se réveille trempée de sueur et se rappelle que, mis à
part ses enfants, elle a perdu tous ceux qui comptaient dans sa vie. Elle se
dit alors que, pour une raison inconnue, elle doit l’avoir mérité et se déteste
pour ce qu’elle a fait.
Puis, quand elle se faufile dans la chambre de sa fille et voit Alice, ses
cheveux blonds en éventail sur l’oreiller, un sourire innocent aux lèvres, elle
comprend à la seconde qu’elle le referait si elle y était contrainte.
Et maintenant, il y a aussi George. Dont les petits doigts s’agrippent à sa
main et la serrent pour lui faire savoir qu’elle est tout son monde et que rien
d’autre ne lui importe.
Elle a éliminé son père avant que celui-ci ne sache qu’il aurait ce fils tant
désiré – le garçon dont il souhaitait tant qu’il devienne comme lui – et
maintenant elle ne peut espérer qu’une chose, l’avoir sauvé à temps.
Espérer que George n’aura rien gardé de plus que les yeux de son père, mais
seul le temps lui apportera la réponse.
— Maman ?
Harriet n’a pas bougé, elle est toujours près de la porte d’entrée quand
elle sent une main sur son bras et baisse les yeux sur Alice.
— Qu’est-ce qu’on mange ?
— Oh, chérie, je ne sais pas. Qu’est-ce que tu aimerais ?
— De la pizza. Tu as pleuré ?
Harriet se passe une manche sur la figure et sourit à sa fille.
— Maman va bien, dit-elle. Est-ce qu’on n’a pas déjà mangé de la pizza
hier ?
Alice la regarde comme elle le fait toujours, quand elle sait que tout ne
tourne pas rond.
— Papy me laissait manger de la pizza tous les jours au cottage, supplie-
t-elle d’une petite voix. Est-ce que tu es triste-heureuse ?
— Oui, répond Harriet en riant. Je suis très heureuse d’avoir une fille
aussi merveilleuse.
Elle s’accroupit et serre Alice contre elle.
— Je te prépare un sandwich dans une minute.
— Avec aussi de la glace ? Papy me laissait aussi manger de la glace tous
les jours.
Alice écarte sa tête.
— Tu me mouilles les cheveux, maman.
— Je suis navrée, fait-elle entre larmes et rire en chatouillant sa fille.
Elle espère qu’Alice ne s’arrêtera jamais de parler des deux semaines
qu’elle a passées avec son grand-père chéri.
— Maman, est-ce qu’on peut peindre un tableau ? demande Alice. Est-ce
qu’on peut peindre un grand bord de mer pour le mettre dans ma chambre ?
— Ma chérie, répond Harriet, tu peux faire absolument tout ce que tu
veux.
[Link]
1. Série télévisée britannique, construite autour de la disparition d’un enfant.

[Link]
REMERCIEMENTS

Lorsque j’ai commencé à écrire ce livre, je n’avais pas la moindre


idée de la façon dont il allait se terminer et j’ignorais s’il mériterait
d’être lu ou même si je le finirais. Je savais juste que je voulais
l’écrire et, si personne d’autre ne l’appréciait, eh bien, je pense que
j’en aurais commencé un autre. Le voyage a duré trois ans et il n’a
pas été un long fleuve tranquille, mais, si je suis parvenue jusqu’à
cette page, c’est bien grâce à un grand nombre de personnes. Il ne
fait pas de doute dans mon esprit que, sans elles, je n’y serais pas
arrivée.
Je me souviens très clairement du jour où l’histoire de Harriet et
de Charlotte a commencé à germer en moi. Holly Walbridge, c’est à
toi qu’en revient le mérite. Merci pour ton écoute sans faille pendant
nos balades dans le parc lorsque je t’ai forcée à réfléchir aux pensées
sombres qui seraient les tiennes si tes enfants disparaissaient.
J’espère ne pas t’avoir trop effrayée !
L’idée s’est ensuite transformée en un premier jet et j’ai une
énorme dette envers Chris Bradford, qui m’a laissée l’interroger sur
tout ce qui relevait des affaires de police et m’a dirigée vers une fin
différente – bien meilleure que celle que j’avais rédigée. Chris, ton
savoir est incommensurable et, s’il y a des erreurs, elles sont de mon
fait.
J’ai beaucoup de chance d’avoir des amies aussi étonnantes qui
ont non seulement lu les premières épreuves de mon livre, mais
également celles qui ont suivi malgré des délais très serrés ! Donna
Cross et Deborah Dorman, vous êtes les meilleures. Merci d’avoir lu
si rapidement et de m’avoir fait part de vos précieux commentaires.
Et, comme toujours, Lucy Emery et Becci Holland, qui lisent les
épreuves et sont toujours là pour vous encourager. À tous mes autres
amis et ma famille, qui ont fait montre d’un énorme intérêt pour ce
que je fais – c’est si important de s’entendre demander comment
marche le livre et de voir votre réel enthousiasme quand les
nouvelles sont bonnes.
À mon merveilleux groupe d’écrivains devenues des amies pour
la vie : vous m’avez remonté le moral quand ça n’allait pas bien et
fait la fête avec moi quand ça allait mieux. Cath Bennetto,
Alexandra Clare, Alice Clark-Platts, Grace Coleman, Elin Daniels,
Moyette Gibbons, Dawn Goodwin et Julietta Henderson – l’écriture
ne serait pas la même sans vous toutes.
Puis est arrivée Nelle. Vous avez pris mon livre parmi la pile des
manuscrits, vous m’avez dit que nous allions travailler dur et c’était
bien la vérité ! Il a fallu un an de réécriture jusqu’à ce que je vous
entende finalement prononcer ces mots magiques : Votre livre est
prêt à voler de ses propres ailes. Nelle Andrews, je ne disposerais
jamais de suffisamment de pages pour répéter encore et toujours
combien vous êtes fantastique. Je n’aurais pas pu souhaiter
meilleure championne. Merci mille fois d’avoir cru en moi et de
m’avoir emmenée dans ce voyage incroyable. Et plein de
remerciements aussi à toute l’équipe de PFD1 parmi laquelle ma
merveilleuse agent Marilia Savvides et les fantastiques membres de
l’équipe des droits : Alexandra Cliff, Jonathan Sissons, Zoe Sharples
et Laura Otal. Vous avez tous travaillé si dur pour faire de ce livre
un succès.
Lorsque nous avons finalement laissé mon livre vivre sa vie, la
chance m’a souri, car deux incroyables éditrices en sont tombées
amoureuses. Emily Griffin chez Cornerstone et Marla Daniels chez
Gallery aux États-Unis – c’est un énorme plaisir de travailler avec
vous deux. Vos observations et vos conseils sont d’une justesse
absolue et, à vous deux, vous avez mené ce livre à un autre niveau.
Aussi, chez Cornerstone, des tonnes de mercis à Clare Kelly, Emina
McCarthy et Natalia Cacciatore. Vous avez toutes été si
enthousiastes et déterminées à faire de ce livre un succès.
Et finalement, merci à ma merveilleuse famille. Maman, depuis
mes huit ans, tu me dis que je sais écrire et, depuis, tu n’as jamais
cessé de m’apporter ton soutien. Je n’ai jamais manqué d’amour ni
d’encouragements. Quels que soient les choix que j’ai pu faire, vous
m’avez tous soutenue sans condition et c’est là le plus important. Je
sais combien vous êtes fiers et je sais combien papa l’aurait été lui
aussi.
Mon mari, John – je n’aurais probablement jamais pris le temps
de « voir si je pouvais écrire un livre » il y a cinq ans si tu n’avais
pas été là. Ta foi en moi n’a pas vacillé une seconde et j’en avais
besoin plus que je ne te l’ai jamais dit. Merci d’avoir lu et relu le
livre presque autant de fois que moi et merci pour tes corrections et
tes suggestions. Je te répète sans cesse que tu en sais trop mais, cette
fois, j’apprécie ! Tu me fais rire au quotidien et tu es l’homme le
plus gentil que j’aurais pu souhaiter rencontrer. Merci d’être toi.
Et mes beaux Bethany et Joseph. Les deux accomplissements
dont je suis le plus fière. Vous avez complètement bouleversé mon
univers et, pour cela, je vous aime. Comme mes propres mots ne
font pas justice à l’intensité de mon adoration pour vous, je vous
vole les vôtres : Bethany, je t’aime jusqu’à Pluton et retour une
infinité de fois et Joseph, je t’aime plus qu’une infinité de fois plus
que l’univers. Mes petits, suivez toujours vos rêves.
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1. Peter Fraser and Dunlop, agents littéraires.

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Titre original :

NOW YOU SEE HER

Couverture : Ourson : © Elisabeth Ansley.


Balançoire : © Mark Owen / Trevillion Images.
Photo auteur : © Heidi Perks.

Préludes est un département de la Librairie Générale Française.

© Heidi Perks Books Ltd., 2018.


© Librairie Générale Française, 2019, pour la traduction française.
ISBN : 978-2-253-08994-0

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Table

Couverture

Page de titre

Dédicace

L'HISTOIRE DE CHARLOTTE

AVANT - Charlotte

Harriet

Charlotte

Harriet

MAINTENANT

AVANT - Harriet

Charlotte

MAINTENANT

AVANT - Harriet

Charlotte

Harriet

MAINTENANT

AVANT - Harriet

Charlotte
Harriet

MAINTENANT

AVANT - Harriet

Charlotte

MAINTENANT

AVANT - Harriet

Harriet

Charlotte

MAINTENANT

AVANT - Harriet

L'HISTOIRE DE HARRIET

Harriet

Harriet

MAINTENANT

AVANT - Harriet

Harriet

Harriet

Charlotte

MAINTENANT

AVANT - Harriet

Charlotte

Charlotte

Harriet

Harriet

Charlotte

Harriet

Harriet
MAINTENANT

UN AN PLUS TARD

REMERCIEMENTS

Préludes

Page de copyright

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