LANGUE | POLITIQUE LINGUISTIQUE
LE GABON
C’est l’un des pays
africains les plus
francophones du
continent. À l’instar
du Togo, il vient
pourtant d’adhérer
au Commonwealth. UN PAYS FRANCOPHONE
À L’ACCENT
Analyse d’une
situation linguistique,
entre déclin annoncé
BRITISH ?
de l’influence
française et volonté
de multilatéralisme.
PAR LOUIS-JEAN CALVET Carte linguistique du Gabon
C
olonie française à par- ne remplit une fonction véhiculaire mais pour la plu-
tir de 1886, fusionné nationale, elles ont essentiellement part des pays voisins
avec le Congo voisin une existence régionale. Il en ré- et surtout d’Afrique de
en 1888, redevenu sulte une autre particularité : 30 % l’Ouest (essentiellement français comme
colonie distincte en de la population a le français pour du Mali et du Sénégal), ce langue officielle
1904, puis territoire d’outre-mer langue maternelle, et on évalue à qui renforce bien sûr la pré- de travail » et que
en 1946, le Gabon a failli devenir 60 % le pourcentage des Gabonais sence du français, seul véhiculaire « en outre elle œuvre
un département français en 1958. parlant le français. Ainsi, on l’utilise possible entre ces différentes popu- pour la protection et
C’était le souhait (refusé par le géné- fréquemment là où dans les autres lations, et en outre seule langue pou- la promotion des langues natio-
ral de Gaulle) de Léon Mba, qui sera pays africains ce sont les langues na- vant actuellement unifier le pays. nales ». Ces formules, toujours les
cependant le premier président de tionales qu’on entend surtout, sur les mêmes, sont familières à tous ceux
la République gabonaise, indépen- marchés par exemple. Interventions privées qui étudient les politiques linguis-
dante en 1960. Extrêmement fran- Ajoutons à cela un pourcentage La juridiction du pays est à l’image tiques en Afrique, et peut-être sau-
cophone, comme nous allons le voir, important de migrants (17 % de la de cette situation. L’article 2 de la rons-nous un jour quel est le juriste,
le Gabon vient d’adhérer également population) venus pour certains Constitution déclare à la fois que ou quelle est l’institution, qui a ins-
au Commonwealth. d’entre eux de France ou du Liban, « la République gabonaise adopte le piré toutes ces constitutions. Dans
Avec environ 2 millions d’habitants, les faits, et comme dans beaucoup
le Gabon est parmi les pays les moins de pays africains, le français est la
peuplés d’Afrique, ayant en outre LOI DU 11 FÉVRIER PORTANT SUR L’ORIENTATION GÉNÉRALE langue des pouvoirs publics, de
un taux de fécondité très faible (sa DE L’ÉDUCATION, DE LA FORMATION ET DE LA RECHERCHE l’administration, de l’enseignement
population augmente de 2,1 % par Article 5 : Les curricula, les offres sciences dures, les technologies de et de la justice. Pour cette dernière,
an). On y parle près de soixante de formation, les infrastructures et l’information et de la communication, les plaignants non francophones ont
de langues (voir carte), dont les les équipements d’enseignement la valorisation des langues locales, bien sûr droit à des interprètes, mais
principales sont le fang (32 % de et de formation, doivent, à cet la culture et la civilisation bantoue les jugements sont rédigés et décla-
la population), le mbédé (15 %) effet, permettre, selon les niveaux, peuvent bénéficier, dans un cadre rés en français.
le punu (10 %), le vili, le mpon- l’appropriation des connaissances et contractuel avec l’État, d’avantages Pour ce qui concerne les langues na-
gwe, les autres n’étant parlées que des compétences en matière : particuliers : tionales, que selon la Constitution
par quelques milliers de locuteurs. • de formation à la citoyenneté so- • de français ; la République protège et promeut,
Toutes sont de la famille bantu, sauf ciale, sociétale, civique et environ- • d’anglais dès le pré-primaire ; il n’y a pas vraiment eu de politique
le baka, langue de la minorité pyg- nementale • d’une deuxième langue étrangère systématique de l’État mais plutôt
mée. Mais le pays présente une parti- • de langues locales dès la sixième, au choix entre l’es- des interventions privées. C’est le
cularité sociolinguistique assez rare Article 132 : Les promoteurs préparant pagnol, l’arabe, l’allemand, le man- cas de la fondation Raponda-Wal-
en Afrique : aucune de ces langues aux diplômes internationaux dans les darin, le kiswahili ou le russe n ker qui a publié des manuels d’ap-
22 Le français dans le monde | n° 446 | mai-juin 2023
sation. La Gabon se rapproche sans
doute de l’économie nord-améri- Le Gabon et le Togo
caine et du même coup, on peut
le supposer, de la langue anglaise. vont se trouver dans
Nous avons vu dans notre précé- une position originale,
dent article (voir FDLM n° 445) membres à la fois
que l’Algérie se rapprochait égale-
ment de l’anglais. La différence est du Commonwealth et
cependant que l’Algérie n’a jamais de la Francophonie
été membre de l’Organisation in-
ternationale de la Francophonie,
tandis que le Gabon et le Togo se multilatéral fondé sur les règles. C’est
trouveront dans une position ori- très important et l’OIF, de par son
ginale, membres à la fois du Com- histoire, souscrit entièrement à cette
monwealth et de l’OIF. démarche puisque nous aussi nous y
Commentant cette décision dans Les contribuons. »
Échos, le journaliste Yves Bourdillon Alors, déclin du « soft power fran-
écrit que « ce ralliement illustre le cophone » ou saine illustration d’un
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déclin de la sphère d’influence de la multilatéralisme souhaité ? Nous
Monument à l’aéroport de Libreville. France en Afrique selon certains, et pourrions nous amuser en adap-
l’efficacité du soft power britannique tant ici la formule de Hamlet « to be
selon d’autres ». De son côté, inter- or not to be » en « to be (membre de
rogé par la chaîne Africa 24, l’ex-nu- l’OIF) and to be (membre du Com-
prentissage de certaines langues plupart des pays africains franco- méro 2 de l’OIF, Geoffroi Montpetit, monwealth) ». Mais, plus que la
gabonaises et les expérimente dans phones, avec cependant la diffé- déclare quelques semaines plus littérature, c’est la géopolitique et
quelques écoles primaires sur une rence que nous avons soulignée : tard : « Le Gabon est un État souve- la politique linguistique qui sont ici
base régionale. Mais, dans l’en- l’absence d’une ou deux langues vé- rain qui décide de ses appartenances en jeu. Le sommet annuel du Com-
semble du pays, l’enseignement hiculaires pouvant unifier le pays, en termes d’organisations interna- monwealth où fut annoncée la déci-
primaire avait lieu uniquement en et sa conséquence, la place particu- tionales. Nous on ne peut que se féli- sion du Togo et du Gabon se tenait au
français, l’anglais étant introduit lière qu’y tient le français. citer que le Gabon soit un partenaire Rwanda, pays lui-même membre des
dans le secondaire comme langue important dans la construction deux organisations. Et l’actuelle Se-
seconde. Ce n’est qu’en 2012 qu’une « Déclin de la sphère d’un multilatéralisme engagé. Vous crétaire générale de la Francophonie,
loi portant sur les différentes lan- d’influence de la France » savez, le monde multilatéral est en Louise Mushikiwabo, est angliciste
gues à enseigner (voir encadré), Mais, en juin 2022, en clôture ce moment bien mis à mal et je pense de formation et ancienne ministre
dont l’application ne semble pas gé- du sommet annuel du Com- que quand un État comme le Gabon des Affaires étrangères du Rwanda.
néralisée, est votée. monwealth, il est annoncé que décide de se joindre à une autre or- Coïncidence, corrélation ou causa-
Jusqu’ici, donc, le Gabon présente deux pays francophones, le Gabon ganisation multilatérale, c’est une lité ? Il est difficile de trancher, mais
les mêmes caractéristiques que la et le Togo, rejoignent cette organi- profession de foi envers un ordre la question mérite d’être posée. n
À LIRE
DULAC, « POUR UNE SCIENCE DU SOCIAL », CNRS ÉDITIONS, 2022
Dulac est un pseudonyme, ou plutôt être la tâche de toute science, et si la langue est un fait racine morphologique ou fonctionnelle des langues, en
un nom collectif, derrière lequel on social, alors qu’est-ce que le social ? Le livre de Dulac imposant aux locuteurs de s’exprimer selon une norme
trouve sept spécialistes de sciences est extrêmement théorique, parfois complexe, mais qu’ils ont décrétée, se révèlent peu efficaces et engendrent
sociales, essentiellement l’histoire et certains de ses passages, qui concernent directement des mouvements de rejet du “politiquement correct”. En
la géographie. C’est dire qu’on ne voit la langue et la linguistique sont très suggestifs. Ainsi cherchant à imposer une grille binaire (homme/femme)
guère, au premier abord, de relations ce court passage devrait faire réfléchir ceux qui ne absolue, le projet d’écriture “inclusive” ne fait pas qu’affir-
entre ce livre et la linguistique ou la s’intéressent qu’à la linguistique interne : « L’idée de “so- mer un projet de séparation communautaire hyper-genre
sociolinguistique. Mais quand on sait ciolinguistique” laisse penser, a contrario, qu’il existe une face à un mouvement, qui semble irrésistible, en faveur
que la plupart des sociolinguistes uti- linguistique non socio et qu’il y aurait donc une compo- d’une société post-genre, telle que l’exprime l’acronyme à
lisent, comme un mantra, la formule sante non sociale de la langue. » allongement illimité LGBTQIA+ […] Toute politique linguis-
d’Antoine Meillet selon laquelle « la Et, concernant les politiques linguistiques, cet autre pas- tique qui prétend établir une liste de messages autorisés
langue est un fait social » (notion em- sage est également très inspirant : « Dans les sociétés et de messages interdits fait des discours qui s’y plient une
pruntée à Émile Durkheim), on y regarde de plus près. d’individus contemporaines, les tentatives menées par novlangue, une langue de bois. »
Définir précisément son objet d’étude devrait en fait les États ou des mouvements politiques d’intervenir à la Un livre important, donc, et à lire sans modération. n
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