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Les Immunités D'Exécution À La Lumière de La Jurisprudence de La Cour Commune de Justice Et D'Arbitrage

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Ohadata D-23-06

LES IMMUNITÉS D’EXÉCUTION À LA LUMIÈRE DE LA


JURISPRUDENCE DE LA COUR COMMUNE DE
JUSTICE ET D’ARBITRAGE
Par

Landry PONGO WONYA

Avocat au Barreau de Kinshasa/Gombe

Email : landrypongowonya@[Link]

Article sélectionné par le Conseil scientifique - Association Henri Capitant


[Link]
INTRODUCTION
1. Il est une vérité de Lapalisse. Au cours de ces dix ans de mise en œuvre de l’OHADA en
République Démocratique du Congo, la question des immunités d’exécution est demeurée l’une
des plus récurrentes lors de contentieux d’exécution devant les cours et tribunaux. Le manque
de clarification de la législation et l’indétermination des personnes qui en bénéficient soulèvent
davantage cette problématique avec acuité.
2. L’article 30 dudit acte uniforme dispose en effet : « l’exécution forcée et les mesures
conservatoires ne sont pas applicables aux personnes qui bénéficient d’une immunité
d’exécution.
Toutefois, les dettes certaines, liquides et exigibles des personnes morales de droit public ou
des entreprises publiques, quelles qu’en soient la forme et la mission, donnent lieu à
compensation avec les dettes également certaines, liquides et exigibles dont quiconque sera
tenu envers elles, sous réserve de réciprocité.
Les dettes des personnes et entreprises visées à l’alinéa précédent ne peuvent être considérées
comme certaines au sens des dispositions du pré- sent article que si elles résultent d’une
reconnaissance par elles de ces dettes ou d’un titre ayant un caractère exécutoire sur le
territoire de l’Etat où se situent lesdites personnes et entreprises ».
3. Une lecture approfondie de ces dispositions révèle une écriture manifestement lacunaire,
ne déterminant pas clairement les bénéficiaires des immunités dans l’espace OHADA. C’est
non sans raison que le Professeur Filiga Michel SAWADOGO affirme à propos que
« l’interprétation aurait été plus simple si l’alinéa 1 indiquait en même temps les personnes
bénéficiant de l’immunité d’exécution et que l’alinéa 2 se contentait de prévoir que les
créances et dettes vis-à-vis ces personnes énumérées à l’alinéa 1 peuvent faire l’objet de
compensation1».
4. En attendant une possible réécriture de cet article 30, nous devrions nous référer au
dépositaire suprême de la lettre et de l’esprit des Actes uniformes et du Traité de l’OHADA
qu’est la Cour Commune de Justice et d’Arbitrage. Celle-ci, par la portée rassurante de ses
arrêts, a permis de mieux comprendre les prescrits de l’article 30 de l’AUPSRVE. Bien
qu’ayant été pris parfois dans des tâtonnements et hésitations, cette jurisprudence de la CCJA
a substantiellement contribué, au fil du temps, à donner une cohérence d’ensemble à la
compréhension des immunités d’exécution2.
5. De façon linéaire, la CCJA est passée de l’affirmation indistincte du principe de
l’immunité d’exécution générale accordée à l’Etat, à ses organismes et même aux sociétés
dans lesquelles il a des parts sociales et ce, indépendamment de leur forme juridique (CCJA,
1ère Ch., n°43/2005, 7 juillet 2005), de leur mission (CCJA, 2e Ch., n°09/2014, 27 février
2014) ; de la participation totale (Cas de la société FER en Côte d'Ivoire: CCJA, 1 ère Ch.,
n°44/2016, 18 mars 2016) ou partielle de l’État dans leur capital (Cas de AES Sonel
Cameroun : CCJA, Ass. Plén., n°105/2014, 4 novembre 2014), au rejet des immunités
d’exécution aux personnes morales ayant adopté les canons de l’OHADA, même lorsque

1
F. M. Sawadogo, « La question de la saisissabilité ou de l’insaisissabilité des biens des entreprises publiques
en droit OHADA » (à propos de l’arrêt de la CCJA du 7 juillet 2007, affaire Aziablévi Yovo c/ Société Togo
Telecom), http ://[Link]/doctrine/ohadata/[Link]
2
J. KODO, « sur le revirement jurisprudentiel de la Cour Commune de Justice et d’Arbitrage de l’OHADA en
matière d’immunité d’exécution », in Revue trimestrielle de droit africain cent vingt-neuvième année numéro 906,
Janvier-mars 2019, pp. 102-139.

2
l’Etat est actionnaire unique. Elle affirme que les bénéficiaires de l’immunité d’exécution
au sens de l’article 30 sont les personnes morales de droit public et les entreprises publiques
par opposition aux personnes morales de droit privé et aux entreprises privées, et d’autre
part, qu’une société constituée sous une forme de droit privé ne bénéficie pas de l’immunité
d’exécution quand bien même son capital serait détenu intégralement par l’État ( CCJA, 1 ère
Ch., n°267/2019, 28 novembre 2019 ; CCJA, 1ère Ch., n°168/2020, 14 mai 2020 ; CCJA,
2 ème Ch., n°76/2021, 29 avril 2021).
6. L’on peut ainsi affirmer que la CCJA, dans le rôle d’interprétation qui est le sien, a le mérite
de donner à l’article 30 de l’AUPSRVE une certaine cohérence en circonscrivant le domaine
d’application de l’immunité d’exécution. Celle-ci ne profite qu’aux personnes morales de
droit public ainsi qu’aux entreprises publiques, et ne concerne que les mesures d’exécution.
Elle n’interdit donc pas que des poursuites ou action en paiement soient dirigées contre ses
bénéficiaires (CCJA, 1ère Ch., n°47/2020, 27 février 2020 ; CCJA, 2e Ch., n°32/2019, 31
janvier 2019).
7. La présente étude nous livre la nuance qui existe entre les immunités et l’insaisissabilité (I) ,
le caractère juridique des immunités avant de mener une étude évolutive de la question à lumière
de la CCJA.

I. Fondement juridique des immunités d’exécution en droit OHADA,


distinction entre immunité et insaisissabilité
A. Fondement juridique
8. La règle qui pose le principe des immunités d’exécution en droit OHADA est l'article 30 de
l'AUPSRVE. Celui-ci dispose : « L'exécution forcée et les mesures conservatoires ne sont pas
applicables aux personnes qui bénéficient d'une immunité d'exécution.
Toutefois, les dettes certaines, liquides et exigibles des personnes morales de droit public et des
entreprises publiques, quelles qu’en soient la forme et la mission, donnent lieu à compensation
avec les dettes prises ou d’un également certaines, liquides et exigibles dont quiconque sera
tenu envers elles, sous réserve de réciprocité ».
9. Cet article en effet, brille par son manque de clarification et a souvent été objet de
controverses doctrinales. Pour d’aucuns, les personnes morales de droit public et des entreprises
publiques auxquelles renvoient ces dispositions sont toutes personnes morales dans lesquelles
l’Etat est propriétaire unique ou est copropriétaire et ce, sans tenir compte de leur forme ni de
leur mission.
10. Pour d’autres, les personnes morales, même celles dans lesquelles l’Etat est actionnaire
unique, sont régies par le droit privé et ne sont pas couvertes d’immunités d’exécution, dès lors
qu’elles ont adopté l’une des formes de l’OHADA. Cette deuxième thèse se réfère aux prescrits
de l’article 1 de l’AUDSCGIE qui dispose : « toute société commerciale, y compris celle dans
laquelle un Etat ou une personne morale de droit public est associé, dont le siège social est
situé sur le territoire de l’un des Etas parties au Traité relatif à l’harmonisation du droit des
affaires en Afrique (ci-après désigné « les Etats parties ») est soumise aux dispositions du
présent acte uniforme ». Pour les partisans de cette thèse, par l’incise « y compris celle dans
laquelle un Etat ou une personne morale de droit public est associé », le législateur a entendu
soumettre toute société, même celle dans laquelle l’Etat a une participation financière, au droit
privé, les privant ainsi des immunités d’exécution.

3
11. Face à ces thèses contradictoires, il sied de faire recours au dépositaire suprême de la lettre
et de l’esprit du Traité de l’OHADA et de ses actes uniformes qu’est la Cour Commune de
Justice et d’Arbitrage, afin d’obtenir clarification de l’article 30 précité.

12. Dans ce domaine d’immunité, la dernière décennie de la pratique jurisprudentielle de


l’OHADA nous révèle une révolution jurisprudentielle, ayant clarifié de façon appréciable cette
notion. Ce qui explique que la présente analyse soit essentiellement jurisprudentielle.

13. Il importe également de spécifier que l’article 30 de l’AUPSRVE ne renvoie nullement aux
Etats parties de déterminer les personnes bénéficiaires d’immunités, comme l’a fait le
législateur communautaire pour le cas de l’article 50 et 51 qui renvoi clairement la question
d’insaisissabilité aux Etats-parties. Mais ces deux notions sont distinctes.

B. Distinction entre immunités d’exécution et insaisissabilité


Quoiqu’étant deux notions très étroites, les immunités se distinguent de l’insaisissabilité tant
par leur nature juridique (1) que par leur caractère (2).

1. Nature juridique de l’immunité et celle de l’insaisissabilité

14. De par leur nature, les immunités se rattachent à la personne des débiteurs concernés, et
comme conséquence la protection générale de leurs biens contre les mesures d’exécution
forcée. Elles se distinguent de l’insaisissabilité qui ne sont que leur corollaire et qui, par ailleurs,
ne peut porter que sur certains biens du débiteur suivant les législations nationales respectives
des Etats parties3. L’immunité d’exécution, profite aux personnes morales de droits publics et
entreprises publics et fait obstacle à ce qu’une mesure d’exécution soit mise en œuvre à leur
égard.

15 .En d’autres termes, bien que relevant de la même inspiration que l'insaisissabilité,
l’immunité s'en sépare par son caractère personnel puis qu'elle est orientée vers les personnes
et non pas vers les biens comme l'insaisissabilité. Celle -ci (insaisissabilité) est attachée à
certains biens alors que l’immunité est attachée à la personne4. Ce qui est expressément affirmé
par la CCJA dans son arrêt n°368/2020 du 26 novembre 2020 où la haute Cour estime d’une
part que l’immunité est attachée à la personnalité juridique, alors que de l’autre, elle considère
que l’insaisissabilité protège les deniers5.

2. Les caractères des immunités d’exécution et de l’insaisissabilité


16. Les immunités d’exécution et l’insaisissabilité ont deux caractères distincts. Les premières
sont d’ordre privé (1) alors que la seconde est d’ordre public (2). Un moyen d’ordre public peut
être soulevé à tout moment, même pour la première fois au degré d’appel ou de cassation, et
par toutes les parties au procès.
a) Le caractère d’ordre privé de l’immunité d’exécution

17. En effet, devant la juridiction de jugement, l’immunité est un moyen d’ordre privé, c’est-à-
dire, il n’est pas donné à toute partie au procès de l’invoquer ou même au juge de le faire

3
Article 50 de l’AUPSRVE, Op. cit.
4
Article 53 de la loi n° 73/021 du 20 juillet 1973 portant régime général des biens, régime foncier d’immobilier et
régime de sûreté tel que modifié et complété par la loi n° 80-008 du 18 juillet 1980, in J.O RDC 45ème année n°
spécial 01 décembre 2004)
5
Lire la page 5 et 7 de l’arrêt n°368/2020 du 26 novembre 2020.

4
d’office ; seul son bénéficiaire peut en demander le bénéfice, encore qu’il a la faculté d’y
renoncer.
b) La possibilité de renonciation aux immunités d’exécution en droit international et
comparé

18. Quoique n’étant pas encore entrée en vigueur, la Convention de nations unies sur les
immunités d’exécution a déjà commencé à être mise en pratique par la Cour de Cassation de
Paris qui la considère comme le droit international coutumier (arrêt du 3 novembre 2021). Elle
peut en être considérée comme telle par d’autres Etats.

19. L’article 19 de la Convention de Nations Unies sur les immunités juridictionnelles prévoit
une possibilité de renonciation aux immunités par un contrat écrit ou une convention
d’arbitrage6.

20. La Convention européenne sur les immunités des Etats du 16 mai 1972, en ses articles 2 et
3 prévoient la possibilité de renoncer aux immunités dans un contrat ou même lors de la
communication des pièces au fond. Une partie qui a conclu au fond sans préalablement soulever
le moyen relatif aux immunités, entend renoncer à ses droits.
21. En droit comparé français, initialement, la soumission à une convention d’arbitrage valant
renonciation implicite aux immunités d’exécution de l’Etat de manière générale (Cass. 1ère
civile, 6juillet 2000, n° 98-18, 068).
22. La Cour d’appel de Paris a ensuite exigé que cette renonciation soit expresse et non
simplement implicite (CA paris 26 septembre 2001, RG n° 2002/12633).
23. Par les arrêts dits « NLM » la Cour de Cassation de Paris a exigé que la renonciation ne soit
pas uniquement « expresse » mais également « spéciale », c’est-à-dire que la renonciation
expresse porte sur les biens de l’Etat bien déterminés (cassation 1ere Ch. Civile, 28 septembre
2011, pourvoi n° 09-72-057 ; Cass.1ère Civ., 28 mars 2013, pourvoi n°11-10.450 et 11-13. 323).
24. Le 13 mai 2015, la Cour de Cassation de Paris a supprimé l’exigence d’une renonciation
spéciale pour s’en tenir uniquement à la renonciation expresse, cassant ainsi un arrêt qui avait
annulé la saisie de comptes bancaires d’une mission diplomatique d’un Etat étranger au motif
de l’absence d’une renonciation spéciale.
25. L’article 24 du projet de loi Sapin II, dispose ce qui suit : « des mesures conservatoires et
des mesures d’exécution forcée ne peuvent être mises en œuvre sur les biens, y compris les
comptes bancaires, utilisés ou destinés dans l’exercice des missions diplomatiques des Etats
étrangers ou de leurs postes consulaires, de leurs missions spéciales ou de leurs missions
auprès des organisation internationales qu’en cas de renonciation expresse et spéciale des
Etats concernés ».

26. Il en résulte qu’en droit international, il y a une possibilité de renonciation au moyen


d’immunité d’exécution, même par voie de communication des pièces. Et pourtant, un moyen
d’ordre public s’impose aux parties et aux juges, l’on ne peut y renoncer.

27. Cela nous permet d’affirmer que le moyen d’immunité d’exécution est d’ordre privé et non
d’ordre public, tant en droit international que dans la jurisprudence de l’OHADA.
c) Le caractère d’ordre privé des immunités d’exécution posé dans la jurisprudence CCJA

6
PNUD, Recueil de droit international, collection d’instruments droit public et privé, New-York, 2018, p.131 ?

5
28. Sans le dire de façon explicite, la CCJA dépouille le moyen d’immunité d’exécution de son
caractère d’ordre public, entendu comme moyen qui peut être soulevé par toute partie au procès
ou même d’office par le juge lui-même.
29. Dans son Arrêt N° 080/2020 du 09 avril 2020, pris dans l’affaire opposant Monsieur Wale
Gbena à la Société des Entreprises pétrolières congolaises, SEP. Congo S.A, la Cour Commune
de Justice et d’Arbitrage a estimé que viole les dispositions de l’article 30 de l’AUPSRVE
et encourt la cassation, l’arrêt par lequel une cour d’appel permet au tiers saisi, poursuivi en
paiement des causes de la saisie, de contester une saisie-attribution et d’invoquer les
immunités d’exécution dont bénéficie le saisi, en lieu et place de la personne morale de
droit public, débitrice poursuivie et bénéficiaire de l’immunité d’exécution.
30. Il ressort des faits à l’origine de cette cause que Wale Gbena avait pratiqué une
saisie-attribution des créances sur les avoirs de sa débitrice la Société Nationale des
Hydrocarbures SONAHYDROC S.A, se trouvant entre les mains de la Société SEP.
Congo SA. Celle-ci ayant fait une déclaration tardive et incomplète, a été déférée
devant le juge au paiement des causes de saisie.
31 Après avoir soutenu au premier degré que le débiteur SONAHYDROC est
bénéficiaire d’immunités d’exécution, le tribunal de travail de Kinshasa/Gombe lui
accorda raison et Monsieur WALE GBENA interjeta appel. A ce niveau, SEP S.A
prétendait que l’action initiée par l’appelant était mal fondée dans la mesure où elle heurtait
les dispositions de l’article 30 de l’Acte uniforme portant organisation des procédures
simplifiées de recouvrement et des voies d’exécution, relatif à l’immunité d’exécution des
entreprises publiques, statut qu’a la SONAHYDROC S.A. La Cour d’appel de
Kinshasa/Gombe a quant à elle suivi la position de la Société SEP SA, ce qui conduisit
Monsieur Wale à se pourvoir en cassation devant la Cour Commune de Justice et d’Arbitrage.
32 La position de cette dernière a été telle que si l’article 30 visé au moyen pose le
principe général de l’immunité d’exécution des personnes morales de droit public et
des entreprises publiques, il ne demeure pas moins que la présente procédure concerne non
pas la SONAHYDROC, débitrice poursuivie, mais exclusivement Wale Gbena et la SEP
S.A., dans le cadre d’une action en paiement des causes de la saisie et des dommages-
intérêts. Dès lors, en statuant comme elle l’a fait, la cour a, par sa mauvaise application,
violé le texte précité et exposé son arrêt à la cassation de ce seul chef. Ainsi, l’arrêt de la
Cour d’appel a fait objet de cassation par la CCJA.
33. Il résulte de cet arrêt que le moyen d’immunité d’exécution ne peut-être soulevé que par la
partie qui est bénéficiaire des immunités et non par une autre partie. Ce qui lui enlevé le
caractère d’ordre public. Voyons alors ce qu’il en est de l’insaisissabilité.

3. L’insaisissabilité comme moyen d’ordre public

34. L’insaisissabilité est un moyen d’ordre public en raison de sa détermination précise la loi
de chaque Etat. Elle est liée à un bien et le législateur détermine lesquels biens sont
insaisissables. Le juge ou toute partie au procès peut soulever d’office le moyen
d’insaisissabilité et ce, à n’importe quel stade de la procédure.

35. A cet égard, l’article 51 de l’AUPSRVE dispose que : « les biens et droits insaisissables
sont définis par chacun des Etats- parties ». Ces biens demeurent insaisissables quels que soient
les lieux où ils se trouvent. S’agissant par exemple des deniers publics octroyés en subvention
à une association sans but lucratif, dont la mission est de contribuer au développement

6
économique et social durable dans la perspective de la réduction de la pauvreté au niveau local,
la Cour d’Appel de Lomé a jugé qu’en raison de leur caractère public, ces deniers étaient
insaisissables. L’analyse a été approuvé par la CCJA qui a censuré néanmoins la Cour d’appel
pour avoir fondé cette solution par l’article 30 de l’AUPSRVE relatif à l’immunité d’exécution
alors qu’elle était commandée par le caractère insaisissable du bien en cause au regard de
l’article 51 du même texte (CCJA 1er ch. N° 42/020 du 27 février 2020)7.

36. Cela revient à dire qu’en droit OHADA, lorsque le juge statue sur un moyen d’irrecevabilité
pour cause d’insaisissabilité d’un bien, il ne peut pas invoquer les prescrits de l’article 30 de
l’AUPSRVE pour fonder sa décision, mais sur les considérations du droit interne, tant il est vrai
que l’article 51 de l’AUPSRVE renvoi la question de la détermination des biens insaisissables
aux Etats Parties.

37. L’on peut ainsi inférer qu’entre immunité et insaisissabilité, il y a non seulement une
différence de nature mais aussi de caractère. L’immunité protège les personnes et tous leurs
biens, alors que l’insaisissabilité protège seulement une partie des biens bien précisés par la loi.
C’est en cela que la CCJA a relevé ce qui suit : « Il sied de distinguer l’immunité d’exécution
qui met l’ensemble du patrimoine de la personne protégée à l’abri de l’exécution forcée, de
l’insaisissabilité qui ne couvre qu’une partie des biens d’une personne limitativement énumérée
par le législateur national conformément aux dispositions de l’article 53 du même acte
uniforme8 ».

38. Par définition, tous les biens affectés aux fonctions d’autorité ou des représentants de l’Etat
ou même de ses services publics à l’étranger (ambassade, navires de guerre, etc.), ses
disponibilités monétaires dans les banques mêmes privées, sont couverts d’immunités
d’exécution9.

II. Le droit de suite du bénéficiaire de l’immunité et de l’insaisissabilité même


lorsque les deniers se trouve entre les mains d’une personne de droit privé
39. Les biens d’une personne bénéficiaire des immunités d’exécution ou ceux couverts
d’insaisissabilité gardent ce caractère, quel que soit l’endroit où ils se trouvent. Autrement dit,
les biens insaisissables selon la législation de l’Etat partie à l’OHADA, gardent ce caractère,
même s’ils sont détenus entre les mains d’une personne régie par le droit privé.
40. En ce sens, la CCJA a jugé que, bien qu’ayant été accordés à une association, personne
morale de droit privé, les fonds provenant d’une subvention publique et destinés au financement
des projets publics sont insaisissables et ne peuvent faire l’objet d’aucune exécution forcée.
La CCJA, dans son arrêt, 1ère Ch., n° 42/2020, du 27 Février 2020 a partagé l’opinion de la
Cour d’Appel de Lomé qui avait statué de la sorte motif pris de ce que les fonds publics
peuvent être logés dans les institutions privées bancaires tout en gardant leur nature publique.
41. Le fait à l’origine de la cause sont tels qu’un Monsieur a pratiqué une saisie-attribution
des créances contre l’Agence d’Appui aux Initiatives de Base, Région Maritime, en
recouvrement d’une créance. Par ordonnance du 5 octobre 2015, le Président du Tribunal de
première instance de troisième classe de Tsévié a débouté l’Agence de sa demande de

7
E. DOUGLAS FOTSO et EYIKE-VIEUX, « L’exclusion des personnes morales de droit privé du bénéfice de
l’immunité d’exécution : réflexion à la lumière de la jurisprudence de la CCJA », in Recueil LGA n°7, Paris, avril
2020, p. 3.
8
CCJA, 1ère Ch. N° 43, 22 février 2018
9
G. KILALA Pene-AMUNA, Immunités et privilèges en droit positif congolais, Editions blessing, Kampala, 2019,
p. 57.

7
mainlevée de ladite saisie. Statuant sur appels des deux parties, la Cour de Lomé a rendu l’arrêt
dont pourvoi.
42. Il était fait grief à l’arrêt attaqué la violation de l’article 30 de l’Acte uniforme visé au
moyen, en ce que la cour d’appel a fondé sa décision sur ce texte qui concerne les personnes
morales de droit public et les entreprises publiques alors, d’une part, que l’Agence saisie est
une association privée régie par la loi togolaise de 1901 et que, d’autre part, selon les statuts
de celle-ci, ses ressources se composent des cotisations de ses membres, subventions, dons,
legs et libéralités versés par l’Etat, les Collectivités territoriales ou par les Institutions ou
organismes togolais ou étrangers, ou par toute autre entité ou personne physique togolaise ou
étrangère, ainsi que du produit des placements de ses ressources. En statuant de la sorte, la cour
d’appel a erré.
43. La CCJA quant à elle a affirmé que statuant « sur le caractère public ou non des
comptes saisis », l’arrêt querellé énonce « qu’il est ressorti clairement des débats qu’aussi
bien les comptes saisis que les fonds y contenus ne constituent pas la propriété privée
d’AGAIB qui peut en disposer comme elle l’entend. Ces fonds dont les intitulés révèlent
aisément la destination à savoir PDC/PLUS/AGAIB sont le fruit des accords de partenariat
qui lient l’association à l’Etat Togolais à travers les projets de développements financés par
l’Etat lui-même et la Banque Mondiale.
44. Il est important de rappeler, a rajouté la CCJA, que c’est après une première saisie-
attribution infructueuse sur les propres comptes d’AGAIB que cette seconde saisie a été
initiée sur les comptes sus-intitulés. Ces fonds sont destinés au financement des projets
communautaires pour satisfaire les objectifs même d’AGAIB, une association à but non
lucratif qui vise des actions socio-collective de base en vue de contribuer au développement
économique et social durable dans la perspective de réduction de la pauvreté au niveau local.
45. Les arguments de l’intimé selon lesquels les fonds pour ne s’être pas logés au Trésor
Public et pour avoir été donnés en subvention par l’Etat constituent la propriété privée de
l’association ne résistent devant la vérité.
La Cour a rappelé que les fonds publics peuvent être logés dans les institutions privées
bancaires de la place, sans que lesdits fonds n’appartiennent pour autant à l’entité privée.
Cette position a été affirmée avant par la CCJA dans l’arrêt n°11 du 27 mars 2008 rendu
par la CCJA (...).
46. Dès lors que la preuve est suffisamment rapportée que les fonds proviennent de
subventions publiques et qu’ils sont destinés au financement des projets publics, ils doivent
bénéficier des dispositions de l’article 51 de l’AURVE en ce qu’ils sont insaisissables.
47. La cour a amplement mis en évidence la nature de deniers publics des fonds litigieux pour
en déduire qu’ils sont insaisissables.
48. Tel aussi était le raisonnement de la Cour d’appel, même si elle a confondu
l’insaisissabilité aux immunités d’exécution en faisant application de l’article 30 de
l’AUPSRVE au lieu de l’article 51 du même acte uniforme.

III. Evolution jurisprudentielle de la CCJA sur les immunités d’exécution


49. L’une des questions sur lesquelles la CCJA a fait preuve d’un constructivisme édifiant est
les immunités d’exécution. Comme nous l’avons vu ci-haut, l’article 30 de l’AUPSRVE, brille
par son manque de clarté. Chaque Etat partie tentait de le comprendre à sa manière au point que

8
cette question des immunités d’exécution devenait la pomme de discorde entre les Etats ou ses
organismes et leurs partenaires d’affaires.
50. Il a fallu ainsi un effort interprétatif édifiant de la Cour Commune de Justice et d’Arbitrage,
pour clarifier cette question importante se rapportant aux bénéficiaires des immunités
d’exécution. De l’arrêt dit Togo-télécom en passant par les arrêts grands Hotels du Congo
jusqu’à ce jour, la CCJA a suffisamment fait évoluer la notion et le contenu des immunités
d’exécution.
51. Ainsi, sera-t-il question pour nous d’analyser dans les lignes qui suivent, quelques arrêts
édifiants en rapport avec les immunités d’exécution.

A. Arrêt CCJA, 1ere chambre, n°43/2005, 7 juillet 2005 dit Togo-Telecom : attribution
indistincte des immunités d’exécution tant aux Entreprises publiques qu’aux sociétés
d’Etats
52. Cet arrêt constitue le premier ayant donné le ton fort à la question controversée d’immunité
d’exécution. Il importe d’en donner les faits à l’origine de cette cause avant d’en faire un
commentaire.

1. Bref aperçu des faits à l’origine de la cause


53. Messieurs Aziablevi Yovo, Kodekouto Lawson et consorts avaient opérées une saisie-
attribution des créances sur les avoirs de la Société Togo-télécom, société d’Etat de la
République togolaise, se trouvant entre les mains de divers établissements financiers de la place,
aux fins d’obtenir paiement de leur créance. Contestant cette saisie avec pour motif qu’elle
bénéficiait des immunités d’exécution en vertu de l’article 30 de l’AUPSRVE, le président du
tribunal de grande instance de Lomé fît droit à la demanderesse la société Togo-télécom et cette
décision fut confirmée par la Cour d’appel de Lomé.
54. S’étant pourvu en cassation devant la CCJA contre cette décision de la Cour d’appel de
Lomé, le recourant sollicita la cassation dudit arrêt qui a reconnu les immunités d’exécution à
la société d’Etat Togo-télécom, au motif que le Togo ayant voulu rendre compétitives ses
entreprises publiques, les a soustraites du droit public pour les soumettre au droit privé et par
conséquent, concluait le recourant, la société Togo-télécom n’était pas bénéficiaire des
immunités parce que soumises au droit privé.
55. Contrairement à cette position du recourant, la CCJA a considéré que l’article 30 de
l’AUPSRVE pose le principe général des immunités accordées aux entreprises publiques et
qu’il faisait aucun doute que la Société Togo-télécom était une entreprise publique. Ainsi a-t-
elle confirmé l’arrêt de la Cour d’appel de Lomé.

2. Commentaire de l’arrêt
56. Cet arrêt qui constitue le déclic des débats scientifiques autour des immunités mérite
quelques observations :
57. Première observation : la CCJA ne fait aucune distinction entre les organismes de l’Etat
soumis au régime de droit public et ceux soumis au régime de droit privé. La société Togo-
télécom étant régi par l’Acte uniforme relatif au droit de société commerciale et du groupement
d’intérêt économique, était soumise au régime de droit privé conformément à l’article 1 dudit
acte uniforme.

9
58. En considérant que cette société, bien qu’ayant l’Etat comme actionnaire unique comme
une entreprise publique, la Cour a inféré qu’elle est régie par le droit public contrairement à ce
que prévoit la loi du Togo.
59. Deuxième observation : A travers cet arrêt, la CCJA reconnaissait aux entreprises
publiques le bénéfice de l’immunité d’exécution indépendamment de leur forme juridique
(CCJA, 1ere ch., n°43/2005, 7 juillet 2005) ; de leur mission (CCJA, 2ème ch. N° 09/2014, 27
février 2014) ; de la participation totale (CCJA 1er ch. N° 44/2016, 18 Mars 2016) ou partiel de
l’Etat dans leur capital (CCJA, Ass. Plénière n° 105/2014, 14 Novembre 2014 ; et
indépendamment de leur soumission au droit privé par le droit national (CCJA 3ème Ch. N°
24/2014, 13 Mars 2014)10.
60. Poursuivant le même raisonnement, la CCJA a affirmé ce principe de l’immunité générale
sur tous les organismes de l’Etat dans les arrêts suivants, dont notamment l’arrêt numéro
009/2014 du 27 février 2014 ayant opposé la Société des télécommunications du Tchad dite
SOTEL-TCHAD à la Société SAS ALCATEL SPACE, où la Cour a reconnu les immunités de
la Société SOTEL-TCHAD, société d’Etat.
61. En substance, cette position de la Cour a marqué le temps et plusieurs décisions ont été
prises dans la ligne de l’arrêt Togo-Télécom. Il a fallu attendre les arrêts grands hôtels du Congo
pour avoir un changement d’opinion de la CCJA.

B. Arrêt CCJA, 1ère chambre, numéro 103/2018 du 26 avril 2018 dit Société Grands Hotels
du Congo I : soumission des sociétés mixtes dont l’Etat n’a pas la majorité absolue des
parts au droit privé et absence d’immunités d’exécution
62. Cet arrêt constitue la prémisse d’un revirement jurisprudentiel qui va se poursuivre. Cette
décision, qui modifie substantiellement le régime de l’immunité d’exécution dans l’espace
géographique de l’OHADA, envoie un signal très rassurant pour l’investissement dont le
retentissement peut être perçu au-delà des voies d’exécution.
Il mérite aussi un examen des éléments des faits suivis de quelques commentaires.

1. Bref aperçu des faits à l’origine de la cause


63. A l’origine, Monsieur Mbulu Musesu, créancier de la Société Grands Hotels du Congo S.A
où la République Démocratique du Congo détient 50 % (cinquante pourcent) d’actions sociales,
avait fait pratiquer une saisie-attribution des créances sur les avoirs de cette dernière se trouvant
auprès de divers établissements bancaires de la place, aux fins d’obtenir paiement de sa créance.
Cette saisie fut contestée devant le tribunal de travail de Kinshasa/Gombe par la Société Grands
Hotels du Congo qui en obtint mainlevée, sur invocation du moyen d’immunité d’exécution
dont elle serait bénéficiaire, compte tenu du fait que l’Etat congolais détient 50 % d’actions en
son sein et donc concluait-elle, elle était bénéficiaire des immunités en vertu de l’article 30 de
l’AUPSRVE. Ledit tribunal de travail accorda mainlevée de la saisie et la Cour d’appel de
Kinshasa/Gombe confirma cette décision qui fut finalement portée devant la Cour Commune
de Justice et d’Arbitrage pour cassation.
64. Le défendeur au pourvoi, Grands hôtels du Congo, a non seulement invoqué ses immunités
mais aussi dénié la compétence à la CCJA de statuer sur une affaire d’immunités dont la
détermination des bénéficiaires relève de la compétence de chaque Etat partie.

10
E. DOUGLAS FOTSO et EYIKE-VIEUX, Op. cit. p. 1.

10
65. A son tour, la CCJA tout en retenant sa compétence, estima pour casser l’arrêt de la Cour
d’appel de Kinshasa/Gombe que l’article 30 de l’AUPSRVE pose en son alinéa 1, le principe
général de l’immunité d’exécution des personnes morales de droit public et en atténue les
conséquences à l’alinéa 2, à travers le procédé de la compensation des dettes qui s’applique aux
personnes morales de droit public et aux entreprises publiques. Le débiteur poursuivi étant une
société anonyme dont le capital social est détenu à parts égales par les personnes privées et
l’Etat congolais et ses démembrements, cette société d’économie mixte demeure une entité de
droit privé, soumise comme telle aux voies d’exécution et non bénéficiaire des immunités
d’exécution. Ainsi, la CCJA cassa-t-elle l’arrêt de la Cour d’appel de Kinshasa/Gombe.

2. Commentaire de l’arrêt
66. Dans l’affaire ayant donné lieu à l’arrêt en cours de commentaire, il était reproché à la Cour
d’appel de Kinshasa d’avoir violé les dispositions de l’article 30 de l’AUPSRVE en confirmant
l’annulation et la mainlevée des saisies-attributions réalisées au préjudice de la société des
Grands Hôtels, une société d’économie mixte soumise au régime des sociétés privées, alors que
l’immunité prévue au texte ne doit, selon le pourvoi, bénéficier qu’à l’Etat et ses
démembrements ainsi qu’aux entreprises publiques.
67. Il résulte de cet arrêt une évolution notable de l’opinion de la CCJA qui mérite quelques
observations :
68. Première observation : en rapport avec les sociétés mixtes, la CCJA a réservé une réponse
assez claire en affirmant que les Entreprises mixtes dans lesquelles l’Etat a une part minoritaire
ou n’a pas la majorité absolue des parts sociales ne sont pas bénéficiaires des immunités
d’exécution. La Cour a par contre inféré implicitement que les entreprises où l’Etat a la majorité
absolue des parts sociales ou actions, sont couvertes d’immunités.
69. Deuxième observation : contestée par l’un des défendeurs au pourvoi, au motif que « le
recours est en réalité dirigé contre une violation alléguée du droit interne de la République
démocratique du Congo [car] la détermination des entreprises bénéficiaires de l’immunité
d’exécution étant renvoyée au droit interne de chaque Etat-partie de l’OHADA, la CCJA doit
se déclarer incompétente », la CCJA a tranché la question en retenant que « l’Acte uniforme
portant organisation des procédures simplifiées de recouvrement et des voies d’exécution
n’ayant nullement renvoyé au droit national la question de la détermination des personnes
bénéficiaires de l’immunité d’exécution, comme il l’a fait pour les biens insaisissables, celle-
ci entre dans la compétence de la Cour de céans ; qu’il s’en suit que cette exception ne peut
être accueillie »11.
70. comme l’affirme Jimmy Kodo12, par cette réponse, la Cour réitère les trois principes
fondamentaux de l’articulation de la législation issue de l’OHADA avec le droit interne des
Etats-parties, qu’il convient de rappeler brièvement : l’application exclusive des Actes
uniformes de l’OHADA, dont les dispositions ont vocation à se suffire à elles-mêmes ;
l’application occasionnelle du droit national (16) sur renvoi exprès du législateur de
l’OHADA (2) ou à titre subsidiaire pour suppléer les carences éventuelles de la législation
issue de l’OHADA (3).

11
CCJA, 3e ch., n° 103/2018, 26-4-2018 : Mbulu Museso c/ La société des Grands Hôtels du Congo SA
et 10 autres ; http ://[Link]/imprimer/actua- lite/4188/evolution-de-la-jurisprudence-de-la-cour-
commune-de-justice-et-d-arbi- [Link]
12
J. KODO, Op. cit., p. 109.

11
71. Troisième observation : La CCJA donna raison au demandeur en jugeant que « l’article
30 de [l’AUPSRVE] pose, en son alinéa 1er, le principe général de l’immunité d’exécution des
personnes morales de droit public et en atténue les conséquences à l’alinéa 2, à travers le
procédé de la compensation des dettes qui s’applique aux personnes morales de droit public
et aux entreprises publiques ; (…) en l’espèce, il est établi que le débiteur poursuivi est une
société anonyme dont le capital social est détenu à parts égales par des personnes privées et
par l’Etat du Congo et ses démembrements ; qu’une telle société étant d’économie mixte,
[…] demeure une entité de droit privé soumise comme telle aux voies d’exécution sur ses
biens propres ;
Qu’en lui accordant l’immunité d’exécution (…), la Cour d’appel de Kinshasa/ Gombe a
fait une mauvaise application de la loi et exposé sa décision à la cassation (…) ».
72. Quatrième observation : En raison du principe de primauté des Actes uniformes sur les
dispositions internes des Etats-parties, prévu par l’article 10 du Traité relatif à l’OHADA, les
Actes uniformes sont, dès leur entrée en vigueur, directement applicables dans les Etats-
parties nonobstant toute disposition contraire de droit interne, antérieure ou postérieure. Leur
application dans les matières qu’ils régissent s’impose sans distinction aux juridictions
nationales sur l’ensemble du territoire des Etats-parties. En cas de conflit entre une disposition
du droit interne et les Actes uniformes, ces derniers ont indiscutablement la primauté et
s’appliquent au détriment des dispositions de droit interne. La portée abrogatoire des Actes
uniformes implique que les dispositions de droit national portant sur le même objet que lesdits
Actes uniformes, ou qui leur sont contraires, soient abrogées au profit des seules dispositions
du droit uniforme. C’est ainsi que par exemple seul l’article 30 de l’AUPSRVE est désormais
applicable en matière d’immunité d’exécution des entreprises publiques, au détriment de
dispositions nationales contraires.
73. Cinquième observation : l’affaire portée devant la CCJA soulevait deux questions
essentielles, à savoir, d’une part, les modalités de détermination des bénéficiaires de
l’immunité d’exécution prévue à l’article 30 de l’Acte uniforme portant organisation des
procédures simplifiées de recouvrement et des voies d’exécution (AUPSRVE), et, d’autre
part, les critères spécifiques d’identification desdits bénéficiaires, avec une attention
particulière aux sociétés d’économie mixte comme ce fut le cas en l’espèce. La jurisprudence
antérieure de la CCJA, dont le fer de lance était l’arrêt du 7 juillet 2005 dans l’affaire dite
« Togo Telecom », critiqué par la doctrine, fit une interprétation de l’article 30 de
l’AUPSRVE qui élargissait le spectre des entités susceptibles de jouir de l’immunité
d’exécution. Comme l’affirme Jimmy Kodo, la CCJA semblait accorder, quasi
systématiquement, l’immunité d’exécution à diverses entités publiques ou semi publiques
exerçant une activité commerciale qu’elle englobait parfois, peut-être par un « raccourci »
regrettable, dans la catégorie d’» entreprises publiques », alors même que certaines de ces
entités étaient des sociétés d’économie mixte immatriculées sous la forme de société
anonyme13.
74. Sixième observation : C’est à travers cet arrêt que la CCJA a fait évoluer, pour la
première fois, sa jurisprudence sur la question de l’immunité d’exécution des personnes
publiques. La CCJA admet ici qu’une telle société, dès lors qu’elle est constituée sous forme
de droit privé, ne bénéficie pas de l’immunité d’exécution. Sa forme privée a pour
conséquence de la soumettre aux voies d’exécution. Cette jurisprudence a posé le principe
de l’exclusion des personnes morales de droit privé de la catégorie des bénéficiaires de

13
J. KODO, Op. cit., p. 109.

12
l’immunité d’exécution, même si elle est restée imprécise sur le cas d’une personne morale de
droit privé entièrement détenue par une personne publique.

C. Arrêts CCJA, 2ème ch. n°259/2018 et 2ème ch. n°259/2018 du 13 décembre 2018 : élan
brisé d’une jurisprudence en évolution sur les immunités d’exécution
75. Alors que l’arrêt numéro 103/2018 du 26 avril 2018 sus-analysé avait déjà marqué une petite
évolution de la jurisprudence de la CCJA en retenant que les sociétés commerciales sont régies
par le droit privé et ne sont pas des entreprises publiques, ces deux arrêts prononcés par la
deuxième chambre, le 13 décembre 2018, semble faire briser l’élan de l’évolution
jurisprudentielle relatif aux immunités d’exécution. Un bref aperçu est nécessaire, avant tout
commentaire y relatif.

1. Bref aperçu des faits


76. Dans l’un comme dans l’autre arrêt, la société Inter Africaine de Distribution, dite IAD
SARL a eu à s’opposer à la Société Compagnie Malienne pour le Développement des textiles,
dite CMDT SAEM. La première ayant fait saisir les avoirs de la seconde. Sur contestation, la
saisie a été confirmée par l’ordonnance du premier juge, laquelle décision fut annulée par la
Cour d’appel de Bamako, qui s’est appuyé sur les prescrits de l’article 30 de l’AUPSRVE.
77. La CCJA, se servant de la définition contenue dans la loi malienne numéro 2016-061 du 30
décembre 2016 relative au partenariat public-privé au Mali, a considéré que l’entreprise
publique à laquelle l’article 30 de l’AUPSRVE confère l’immunité d’exécution, comme étant
une Entreprise sur laquelle les autorités contractantes peuvent exercer directement ou
indirectement une influence dominante du fait de la propriété de cette entreprise, de la
participation financière qu’elles détiennent ou des règles qui la régissent. De même, l’influence
dominante est présumée lorsque les autorités contractantes directement ou indirectement :
- Détiennent la majorité du capital souscrit par l’entreprise ;
- Disposent de la majorité des voix attachées aux parts émises par l’entreprise ;
- Peuvent désigner plus de la moitié des membres.
78. La CCJA, sur les sillages de la Cour d’appel de Bamako a relevé que la Société Compagnie
Malienne pour le Développement des textiles, dite CMDT SAEM, est une entreprise publique
du fait l’Etat du Mali participe à hauteur de 99, 49% du capital de cette entreprise, qu’elle est
placée sous la tutelle administrative et technique du ministère de l’agriculture et que
l’administrateur en assurant les fonctions de président directeur général est nommé par décret
pris en Conseil des Ministres.

2. Commentaire de ces arrêts


79. Ces deux arrêts de la deuxième chambre de la Cour Commune de Justice et d’Arbitrage
méritent quelques observations :
80. Première observation : ces deux arrêts de la 2ème chambre, ont semé le doute, en jugeant
qu’une entité, même constituée sous forme de droit privé, devait bénéficier de l’immunité
d’exécution si la loi nationale la qualifiait d’entreprise publique, seront finalement restés
isoler. Et pourtant, dans l’arrêt Grands Hotels du Congo, la Cour a affirmé clairement que
l’article 30 ne renvoie pas à la loi nationale pour la détermination des bénéficiaires des
immunités. En motivant son arrêt sur base du droit national, la Cour semble se contredire par
rapport à sa position précédemment prise dans l’arrêt Grands Hotels du Congo sus-analysé.

13
81. Deuxième observation : la Cour appuie sa décision sur des éléments totalement étranger
au critère de détermination des immunités, à savoir, le fait que la société soit placée sous la
tutelle administrative et technique du ministère de l’agriculture et que l’administrateur en
assurant les fonctions de président directeur général est nommé par décret pris en Conseil des
Ministres. Pour la Cour, cela constitue des éléments de qualification d’une société d’entreprise
publique.
82. Par ailleurs, la position de ces deux arrêts, non reprise depuis lors, parait donc avoir été
abandonnée par la CCJA. On notera d’ailleurs que la deuxième Chambre s’est elle-même
récemment écartée de cette position en retenant, pour s’aligner sur la solution des deux autres
Chambres, que la constitution d’une société sous forme de droit privé est exclusive de la
qualification d’entreprise publique (CCJA, 2e Ch., n°76/2021, 29 avril 2021). Il n'est cependant
pas certain que le législateur OHADA ait entendu refuser systématiquement la qualification
d'entreprise publique à une entreprise constituée sous forme de droit privé14. L'article 1-
1 de l'Acte uniforme sur le droit des procédures collectives, qui prévoit son applicabilité "à
toute entreprise publique ayant la forme d'une personne morale de droit privé" semble au
contraire indiquer que, dans l'esprit du législateur OHADA, la constitution sous forme de droit
privé n'est pas nécessairement exclusive de la qualification d'entreprise publique.

D. Arrêt n° 267/2019 du 28 novembre 2019 dit Grands Hotels du Congo II


83. De par sa clarté et les positions y contenues, cet arrêt constitue une première révolution
scientifique de la CCJA, ayant déterminée que l’adoption de l’une des formes de l’OHADA
fait de la société une personne privée soumis au droit de société commerciale et non une
entreprise publique. L’arrêt du 28 novembre 2019 confirme la propension de la CCJA à
atténuer la très forte protection longtemps accordée aux entreprises publiques. Pendant
longtemps, la CCJA est restée très protectrice des personnes morales de droit public et des
entreprises publiques. Il mérite une analyse minutieuse tant dans ses éléments de fait que
dans le commentaire y relatif.

1. Bref aperçu des faits à l’origine de la cause


84. Un avocat congolais (RDC), confronté au non-paiement de ses honoraires, a fait opérer
à une saisie-attribution sur les avoirs de la société des Grands Hôtels du Congo, en abrégé
GHC. Celle-ci saisit en contestation la juridiction du président du tribunal de commerce de
Kinshasa/Gombe qui donnait mainlevée de ladite saisie et, sur appel du saisissant, la Cour
d’appel de Kinshasa/Gombe confirma la décision du premier juge, motif pris que la
société GHC bénéficiait des immunités d’exécution.
85. Le recourant avait fait grief à l’arrêt attaqué de la violation et de la mauvaise
application des dispositions légales, en ce que la cour d’appel a confirmé en toutes ses
dispositions la décision du premier juge ayant donné mainlevée de la saisie pratiquée
contre la société des Grands Hôtels du Congo, au motif que l’Etat Congolais détient une
participation au capital de ladite société et que de ce fait, celle-ci constitue une entreprise
publique du portefeuille de l’Etat, bénéficiaire d’une immunité d’exécution alors qu’elle
est une société anonyme et donc, une société de droit privé.
86. Ce qui conduisit la CCJA à annuler l’arrêt de la Cour d’appel de Kinshasa/Gombe
au motif qu’il ressort de l’article 30 de l’AUPSRVE que les bénéficiaires de l’immunité

14
L'article 1-1 de l'Acte uniforme portant organisation des procédures collectives d’apurement des passifs,
OHADA Code bleu 2020, [Link].

14
d’exécution énoncée par son alinéa 1 er sont les « personnes morales de droit public » et
les « entreprises publiques ». En droit, motiva la CCJA, les personnes morales de droit public
et les entreprises publiques s’opposent notamment aux personnes morales de droit privé et
aux entreprises privées. Les statuts de la société des Grands Hôtels du Congo, harmonisés le 9
septembre 2014, énoncent qu’elle est « une société anonyme qui sera régie par l’Acte uniforme
du 17 avril 1997 relatif au droit des sociétés commerciales et du groupement d’intérêt
économique… ».
87. Il en ressort que la société des Grands Hôtels du Congo est une personne morale de
droit privé et non une entreprise publique. Le fait que l’Etat Congolais y soit actionnaire ne
remet nullement en cause ce statut, car conforme à l’alinéa 1er de l’article 1 de l’Acte
uniforme relatif aux sociétés commerciales ; qui dispose que « Toute société commerciale,
y compris celle dans laquelle un Etat ou une personne morale de droit public est associé,
dont le siège social est situé sur le territoire de l’un des Etats parties au Traité relatif à
l’harmonisation du droit des affaires en Afrique (ci-après désignés « les Etats parties ») est
soumise aux dispositions du présent Acte uniforme. » ; que cet Acte uniforme ne
réglementant pas les « entreprises publiques » mais des entités privées, le fait qu’un Etat-
partie soit associé d’une société créée conformément à ses dispositions ne confère pas à celle-
ci le statut de personne morale de droit public ni celui d’entreprise publique. Dès lors, en
confirmant l’ordonnance querellée ayant reconnu l’immunité d’exécution à la société des
Grands Hôtels du Congo, la cour d’appel a erré.

2. Commentaire de l’arrêt
88. Cet arrêt d’une importance non négligeable mérite des commentaires au regard de sa portée
et de ses avancées :
a) Opposition entre les personnes morales de droit public et les personnes morales de droit
privé
89. La haute juridiction communautaire rappelle d’emblée que les seules bénéficiaires de
l’immunité d’exécution au sens de l’article 30 de l’AUPSRVE sont les personnes morales de
droit public et les entreprises publiques et que la constitution d’une société sous forme de
société de droit privé est, à elle seule, exclusive de la qualification de personne morale de droit
public ou d’entreprise publique. La CCJA clarifie la distinction entre personnes morales de
droit public et entreprises publiques, d’une part, et personnes morales de droit privé et
entreprises privées, d’autre part. Elle rappelle que « en droit, les personnes morales de droit
public et les entreprises publiques s’opposent notamment aux personnes morales de droit
privé et aux entreprises privées ». Les personnes morales de droit public et les entreprises
publiques exercent, en principe, des activités sans but lucratif, et poursuivent des missions
d’intérêt général. Pour cette raison, elles sont soumises aux règles particulières de droit public
qui sont des règles protectrices. L’immunité d’exécution contre de telles personnes se
comprend aisément. Les personnes morales de droit privé quant à elles sont soumises aux
règles de droit privé. La difficulté se pose lorsqu’une personne morale de droit public sort
de son rôle traditionnel pour exercer des activités commerciales. Les sociétés qui adoptent
l’une des formes commerciales prévues par le droit privé, notamment par l’article 6 de
l’Acte uniforme sur le droit des sociétés commerciales, sont nécessairement régies et soumises
audit Acte uniforme, et donc au droit privé15.
90. La CCJA relativise ainsi une fois encore la protection des entreprises publiques dans
la mesure où elle confirme le principe de l’exclusion des personnes morales de droit privé de

15
E. D. FOTSO et EYIKE-VIEUX, Op. cit., p. 5.

15
la catégorie des bénéficiaires de l’immunité d’exécution et réaffirme qu’une telle immunité
n’est ouverte qu’aux seules personnes morales de droit public et entreprises publiques.
b) L’indifférence des personnes ayant leur capital social
91. La CCJA retient que le fait pour l’Etat d’être actionnaire au sein d’une société ne remet
nullement en cause le statut d’une personne de droit privé, car conforme à l’alinéa 1er de
l’article 1 de l’Acte uniforme relatif aux sociétés commerciales.

E. Arrêt N° 190/2020 du 28 mai 2020 dit SOTRA


92. Un des grands arrêts en matière d’immunité d’exécution, il mérite une analyse factuelle,
avant tout commentaire.

1. Bref aperçu des faits de la cause


93. En recouvrement d’une créance sur la SOTRA, la Nouvelle SONAREST pratiquait, le 02
juillet 2018, une saisie conservatoire de créances entre les mains de l’Etat de Côte d’Ivoire. Par
exploit du 13 août 2018, la SOTRA contestait cette saisie devant le juge de l’exécution du
Tribunal de première instance d’Abidjan- Plateau qui déclarait son action irrecevable. Sur appel
de la SOTRA, la Cour d’Abidjan rendait, en date du 09 avril 2019, l’arrêt objet du présent
pourvoi.
94. Il était fait grief à l’arrêt attaqué d’avoir dénié à la SOTRA l’immunité d’exécution au motif
qu’elle était constituée sous la forme d’une personne morale de droit privé alors qu’en dépit de
sa forme, elle est une société à participation publique majoritaire qui bénéficie de l’immunité
d’exécution prévue par l’article 30 de l’Acte uniforme portant organisation des procédures
simplifiées de recouvrement et des voies d’exécution et la SOTRA en déduit à une insuffisance
de motif.
95. La CCJA a considéré que la cour d’appel, après avoir relevé que la SOTRA est une société
anonyme définie et organisée par l’Acte uniforme relatif au droit des sociétés commerciales et
du groupement d’intérêt économique, a considéré qu’en adoptant « les canons de l’OHADA, la
SOTRA a qualité de personne morale de droit privé donc une société commerciale ordinaire et
non de droit public et qu’a cet égard, la présence dans son capital social de fonds publics ou
d’une personne morale de droit public est indifférente », pour en déduire « qu’elle est justiciable
de l’Acte uniforme OHADA sur les voies d’exécution et peut voir ses biens faire l’objet d’une
saisie exécution » ; qu’en statuant ainsi, la cour d’appel a erré.

2. Commentaire de l’arrêt
a) Le critère de rattachement des immunités d’exécution à la personne en dehors des
considérations liées au capital
96. Cette position de la haute Cour n’a pas tardé à connaitre une évolution dans les arrêts
190/2020 du 28 mai 2020, affaire opposant SOTRA à SONAREST et Etat de Côte d’Ivoire ;
368/2020 du 26 novembre 2020, affaire Société Ivoirienne de Concept et de gestion Mali contre
Banque malienne de solidarité et consorts et etc. A travers ces arrêts, la CCJA affirme que
l’immunité d’exécution est rattachée à la personnalité juridique, à l’exclusion des
considérations liées à la composition ou à la titularité du capital social. Dès lors qu’une société
adopte les canons de l’OHADA, elle constitue une personne de droit privé, donc une société
commerciale qui a renoncé à ses immunités et non une personne morale de droit public.

16
97. L’on constate à ce niveau, que la CCJA qui est le dépositaire suprême de la lettre et de
l’esprit du Traité et des actes uniformes, a donné une interprétation évolutive de l’article 30 de
l’AUPSRVE, qui a une marge notable de différence avec l’interprétation faite dans l’arrêt dit
Togo-télécom, à travers lequel la haute Cour était restée très protectrice de personne morale de
droit public et des entreprises publiques, même lorsqu’elles agissaient sous les formes de droit
privé. Comme l’affirment Emmanuel Douglas FOTSO et EYIKE-VIEUX, la CCJA
reconnaissait aux entreprises publiques le bénéfice de l’immunité d’exécution indépendamment
de leur forme juridique (CCJA, 1ere ch., n°43/2005, 7 juillet 2005) ; de leur mission (CCJA, 2ème
ch. N° 09/2014, 27 février 2014) ; de la participation totale (CCJA 1er ch. N° 44/2016, 18 Mars
2016) ou partiel de l’Etat dans leur capital (CCJA, Ass. Plénière n° 105/2014, 14 Novembre
2014 ; et indépendamment de leur soumission au droit privé par le droit national (CCJA 3ème
Ch. N° 24/2014, 13 Mars 2014)16.
98. L’on note à ce jour une évolution jurisprudentielle de la CCJA dans les récents arrêts en
matière d’immunité d’exécution, en ce que désormais que la constitution d’une société
commerciale sous forme de société de droit privé est, à elle seule, exclusive de la qualification
de personne morale de droit public ou d’entreprise publique de sorte que l’entreprise ainsi
constituée, même avec l’Etat comme actionnaire unique, ne saurait se prévaloir du bénéficie
de l’immunité d’exécution.
99. Le critère fondamental qui confère ou non désormais l’immunité d’exécution prévue à
l’article 30 de l’AUPSRVE à une personne morale est la nature de son activité en fonction de
la forme sociétale adoptée. La simple présence de l’Etat ou d’une entité de droit public dans
l’actionnariat d’une personne morale ne suffit pas à lui conférer l’immunité dès lors qu’exerçant
son activité sous une forme sociétale prévue par l’Acte uniforme relatif aux sociétés
commerciales et du groupement d’intérêt économique, cette personne morale demeure
inévitablement une entité de droit privé soumise comme tel aux voies d’exécutions sur ses biens
propres17.
100. Cette position de la CCJA tend vers celle contenue dans la Convention des Nations Unies
du 2 décembre 2004 sur les immunités d’exécution juridictionnelles des Etats et de leurs biens18,
dont l’entrée en vigueur se fait attendre, qui considère que lorsque l’Etat agit dans ses fonctions
régaliennes, il bénéficie des immunités d’exécution et lorsqu’il agit comme commerçant ou
opérateur économique, il ne bénéficie pas des immunités.
101. Dans une étude, le professeur Jean- Michel KUMBU ki NGIMBI illustre bien cette réalité
quand il soutient qu’en droit du commerce international, lorsque l’Etat remplit ses fonctions
régaliennes d’Etat souverain, avec des « actes d’autorité » (jure imperii), il bénéficie des
immunités de juridiction et d’exécution tandis que lorsqu’il se transforme en simple
entrepreneur (directement ou à travers des entreprises publiques) avec des « actes de gestion »
(jure gestionis), il n’en bénéficie pas et est passible des voies d’exécution forcée19.
102. Et dans son ouvrage sur les Entreprises publiques transformées en société commerciale,
face à l’immunité d’exécution en droit congolais, le professeur KUMBU ki NGIMBI20 opine
que le principe d’immunité d’exécution des Etats étrangers qui veut qu’un Etat, même

16
E. DOUGLAS FOTSO et EYIKE-VIEUX, Op. cit., p. 1.
17
J. KODO, Op. cit., p. 8.
18
PNUD, Recueil de droit international, collections d’instruments, droit public, Nations unies, 2018, pp. 125-136.
19
KUMBU Ki NGIMBI J.-M., Droit du Commerce international, Manuel d’enseignement, I.A.D.H.D, Kinshasa,
2016, pp. 51- 53.
20
Les Entreprises publiques transformées en société commerciale, face à l’immunité d’exécution en droit
congolais, Editions de l’Institut des droits de l’Homme et de la démocratie, Kinshasa, 2022, p. 66.

17
valablement jugé par un tribunal d’un autre Etat, ne puisse faire l’objet d’une procédure
d’exécution forcée au sein de cet Etat et que ses biens soient normalement soustrait à la saisie,
« même pour obtenir paiement de dettes ayant leur origine dans des actes de gestion relevant
du droit privé21 », n’est plus aussi absolu que par le passé.

F. Arrêt N° 139/2021 du 24 juin 2021 dit PETROCI HOLDING


103. Cet arrêt constitue une contribution importante sur les sillages de l’arrêt Grands Hotels du
Congo II. Ainsi est-il important d’en donner l’aperçu des faits justifiant le contexte dans lequel
il a été pris, avant tout commentaire.

1. Bref aperçu des faits


104. Un créancier avait fait pratiquer une saisie-attribution de créances sur les comptes bancaires
de la Société PETROCI SA, domiciliés dans les livres de la BICICI. Suite à la dénonciation qui
lui en a été faite, la société PETROCI a saisi le juge de l’exécution du Tribunal de
première instance d’Abidjan-Plateau aux fins d’en obtenir mainlevée.
Le juge de la contestation a ordonné la mainlevée de la saisie en retenant que ladite société
bénéficie de l’immunité d’exécution au sens de l’article 30 de l’Acte uniforme portant
organisation des procédures simplifiées de recouvrement et des voies d’exécution. Sur appel
du saisissant, la Cour d’appel d’Abidjan a rendu l’arrêt confirmatif objet du recours qui a été
soumis en cassation à la CCJA.
105. Il était fait grief à l’arrêt attaqué d’avoir, par mauvaise interprétation, violé l’article 30
de l’AUPSRVE, en ce qu’il a retenu que la société PETROCI SA, en tant que société d’Etat,
bénéficie de l’immunité d’exécution alors que la CCJA à travers sa jurisprudence retient
qu’une société d’Etat doit, pour bénéficier de l’immunité d’exécution, avoir pour objet une
mission d’intérêt général, un capital entièrement détenu par l’Etat et des ressources
exclusivement d’origine publique constituées par des redevances et/ou des allocations
budgétaires étatiques ; tel n’est pas le cas de la société PETROCI qui exerce entre autres des
activités purement commerciales et non d’intérêt général, dont le capital a été ouvert à des
particuliers par décret n°2001-580 du 12 septembre 2001 portant extension de l’objet social de
la société d’Etat dénommée PETROCI et transformation en société anonyme à participation
financière publique.
106. Pour la CCJA, la susdite société a été transformée en société anonyme dont le capital est
détenu à concurrence de 95% par l’Etat de Côte d’Ivoire et de 5% par des particuliers. Il en
ressort que la société PETROCI HOLDING, société anonyme est une personne morale de droit
privé et non une entreprise publique.
107. La présence de l’Etat comme actionnaire ne remet pas en cause ce statut qui est
conforme à l’alinéa 1er de l’article 1 de l’Acte uniforme relatif aux sociétés commerciales
aux termes duquel « Toute société commerciale, y compris celle dans laquelle un Etat ou une
personne morale de droit public est associé, dont le siège social est situé sur le territoire de
l’un des Etats parties du Traité relatif à l’harmonisation du droit des Affaires en Afrique (ci-
après désignés « Etats parties ») est soumise aux dispositions du présent Acte uniforme. » Cet
Acte uniforme ne régissant que des entités privées, le fait qu’un Etat partie soit associé
d’une société créée conformément à ses dispositions ne confère pas à celle-ci le statut de

21
Cass. Civ. 1re, 2 Nov. 1971, Clerget, JCP 1972. II. 16969, note Ruzié ; [Link] DIP 1972/310, note Bourel ; JDI
1972. 267, note Pinto.

18
personne morale de droit public ni celui d’entreprise publique. Pour ces raisons, la Cour a cassé
l’arrêt de la Cour d’appel d’Abidjan.

2. Commentaire de l’arrêt
a) Les personnes morales de droit privé sont exclues du bénéfice des immunités
108. Par cet arrêt, la CCJA réitère son raisonnement contenu dans l’arrêt Grands Hotels du
Congo II. Elle rappelle que la présence de l’Etat comme actionnaire ne remet pas en cause
ce statut qui est conforme à l’alinéa 1er de l’article 1 de l’Acte uniforme relatif aux sociétés
commerciales qui prévoit qu’au sein d’une société, l’Etat peut être l’actionnaire unique mais la
société est soumise au régime de droit privé. L’arrêt est que l’arrêt est rendu par la troisième
Chambre de la CCJA qui, sur la question de l’immunité d’exécution, rejoint la Première et
la deuxième Chambre, en des termes identiques, à savoir d’une part, que les bénéficiaires de
l’immunité d’exécution au sens de l’article 30 sont les personnes morales de droit public et
les entreprises publiques par opposition aux personnes morales de droit privé et aux
entreprises privées, et d’autre part, qu’une société constituée sous une forme de droit privé
ne bénéficie pas de l’immunité d’exécution quand bien même son capital serait détenu
intégralement par l’État22 ( CCJA, 1 ère Ch., n°267/2019, 28 novembre 2019 ; CCJA, 1ère
Ch., n°168/2020, 14 mai 2020 ; CCJA, 2 e Ch., n°76/2021, 29 avril 2021 ). Cette solution,
posée depuis l’arrêt de revirement Les Grands Hôtels du Congo (CCJA, 3e Ch., n°103/2018,
26 avril 2018) et favorablement accueillie par la doctrine, fait donc désormais l’unanimité
parmi les trois Chambres de la CCJA23.
109. Comme l’estime Emmanuel Douglas Fotso et EYIKE-VIEUX, les deux arrêts rendus
le 13 décembre 2018 par la 2ème Chambre24 sus-analysés, qui ont un temps semé le doute, en
jugeant qu’une entité, même constituée sous forme de droit privé, devait bénéficier de
l’immunité d’exécution si la loi nationale la qualifiait d’entreprise publique, seront
finalement restés isolés. La position de ces deux arrêts, non reprise depuis lors, parait donc
avoir été abandonnée par la CCJA.
D’ailleurs, la deuxième Chambre s’est même récemment écartée de cette position en retenant,
pour s’aligner sur la solution des deux autres Chambres, que la constitution d’une société
sous forme de droit privé est exclusive de la qualification d’entreprise publique (CCJA, 2e
Ch., n°76/2021, 29 avril 2021). Il n'est cependant pas certain que le législateur OHADA ait
entendu refuser systématiquement la qualification d'entreprise publique à une entreprise
constituée sous forme de droit privé. L'article 1-1 de l'Acte uniforme sur le droit des
procédures collectives, qui prévoit son applicabilité "à toute entreprise publique ayant la forme
d'une personne morale de droit privé" semble au contraire indiquer que, dans l'esprit du
législateur OHADA, la constitution sous forme de droit privé n'est pas nécessairement exclusive
de la qualification d'entreprise publique25.
b) Le critère de commercialité comme indice d’exclusion des immunités de personne
morale, rapprochement par la CCJA de l’idée contenue dans la Convention des nations
unies relatives aux immunités d’exécution

22
E. D. FOTSO et VIEUX, OHADA, « actualité trimestrielle de droit des affaires », in Recueil LGA, n°7, Avril
2021, p. 51.
23
Idem, p. 51.
24
CCJA, 2e Ch., n°259/2018, 13 décembre 2018 ; CCJA, 2e Ch., n°260/2018, 13 décembre 2018
25
E.D. FOTSO, Voies d’exécution contre les sociétés d’économie mixte : le coup de frein de la CCJA, in actualités
de droit des affaires, mars 2019, consultable en ligne sur [Link] ; A. ZERBO, Analyse critique de
l’effectivité du droit OHADA du recouvrement des créances, éd. CGF, 2019, p. 247.

19
110. Comme nous l’avons vu ci-haut, la Convention de nations unies sur les immunités
d’exécution prévoit la commercialité de l’Etat ou de ses organismes comme critère
exclusif d’immunité. De même dans cet arrêt, le seul critère retenu par la CCJA pour
admettre ou non l’immunité d’exécution est celui de la commercialité. Dès lors que l’entité
est constituée sous l’une des formes juridiques prévues par l’article 6 de l’Acte uniforme
relatif au droit des sociétés commerciales, elle est une société commerciale et donc une entité
de droit privé par opposition à l’entité publique, et doit être soumise aux voies d’exécution
conformément à l’article 30 de l’AUPSRVE, la formule « quelles qu’en soient la forme »
évoquée par ledit article 30 ne renvoyant pas, selon la Cour, aux formes sociétaires prévues
par l’Acte uniforme relatif au droit des sociétés commerciales, qui concernent
exclusivement les personnes morales de droit privé, y compris celles ayant un État ou une
personne morale de droit public comme actionnaire (CCJA, 1ère Ch., n°367/2020, 26
novembre 2020)[4].
111. La commercialité ne se déduit cependant pas de la seule forme de la société mais aussi
de son objet. La société à capitaux publics qui aurait un objet commercial sans avoir opté pour
l’une des formes prévues par l’article 6 de l’Acte uniforme précité, serait également, en tant
que société de fait, une personne morale de droit privé soumise aux voies d’exécution (
CCJA, 1 ère Ch., n°168/2020, 14 mai 2020)26.
c) La mission de service public assurée par une entité ne lui confère pas automatiquement
les immunités d’exécution
112. La mission de service public éventuellement assurée par l’entité en cause est indifférente
pour déterminer si elle jouit ou non de l’immunité d’exécution. Un arrêt de la Cour d’appel
de Bangui avait déjà été cassé pour avoir admis l’immunité d’exécution au profit d’une
société anonyme au motif, selon la Cour d’appel, d’une part, qu’elle est une « société
d’État », régie par la loi nationale et, d’autre part, que sa mission de production de l’électricité
pour les usagers est une mission de service public (CCJA, 2e Ch., n°76/2021, 29 avril 2021
). Dans l’espèce commenté, l’entité en cause tentait elle aussi, pour revendiquer le
bénéfice de l’immunité d’exécution, de faire valoir la mission d’intérêt général qui lui
était assignée. Elle faisait précisément valoir que, bien qu’elle fonctionne comme une société
commerciale de droit privé, cette forme ne lui fait pas perdre son statut d’entreprise publique,
d’autant qu’elle est la seule société nationale chargée d’assurer la continuité et la sûreté des
approvisionnements de l’État de Côte d’Ivoire en hydrocarbure, assurant ainsi sa
souveraineté dans le secteur pétrolier. Ici encore, le moyen ne semble pas avoir convaincu la
CCJA dont un précédent arrêt avait déjà jugé que l’alinéa 2 de l’article 30 de l’Acte uniforme
qui évoque les entreprises publiques « quelles qu’en soient la forme et la mission », consacre
le caractère absolu de l’immunité d’exécution instituée ; et défend par conséquent au juge
du fond d’être tenté d’en relativiser la portée en tenant compte de l’objet de la mission des
personnes protégées (CCJA, 1ère Ch., n°367/2020, 26 novembre 2020).

G. Arrêt n°060/2022 du 03 mars 2022 dit arrêt Société Gécamines /RDC


113. L’un des plus récents en matière d’immunités d’exécution, cet arrêt s’inscrit dans la même
veine que ses devanciers, tels que l’arrêt PETROCI Holding, SOTRA etc. Il mérite un récit
factuel et un bref commentaire.

1. Bref aperçue des faits

26
AHOUNOU, In Revue ATDA, n°11, Novembre 2021, Op. cit.

20
114. La société Générale de carrière et des mines, en sigle Gécamines S.A fut opposée aux
sociétés des recherches et d’exploitations technologiques, agricoles et commerciales, en sigle
SORETAC SARL, société TEK FUNGURUME, TFM S.A en sigle et la société Rawbank S.A
115. La Gécamines s’est pourvue en cassation contre ses adversaires mieux précisés ci- haut,
de suite d’un arrêt rendu par la C.A de Kinshasa/Gombe. Aux nombres des moyens soulevés
par la société Gécamines, fut celui tendant à obtenir mainlevée au motif qu’elle est bénéficiaire
d’immunités d’exécution. En l’étai de ses moyens, la Gécamines a invoquée l’article 3 de la loi
n° 08/010 du 7 juillet 2010 fixant les règles relatives à l’organisation et la gestion du portefeuille
de l’Etat congolais, pour arriver à une décision selon laquelle la Gécamines bénéficie des
immunités d’exécution en tant qu’entreprise de l’Etat congolais dont le capital est détenu par
ledit Etat.
116. A cet effet, elle a sollicité que la CCJA casse l’arrêt de la C.A Kinshasa/Gombe.
La CCJA par contre, au regard de la forme de la société Gécamines, a estimé que celle- ci ne
bénéficie pas des immunités d’exécutions.

2. Bref commentaire de l’arrêt


117. L’on observe clairement que la CCJA retient les critères de commercialité par la forme
pour dénier les immunités d’exécution à la société Gécamines, sans tenir compte du capital
social qui est entièrement détenu par l’Etat Congolais.
118. Il devient ainsi une jurisprudence constante de la Haute cour communautaire, qui a évolué
dans son raisonnement depuis les arrêts grand Hôtel I, grands hôtels II, l’arrêt SOTRA et
PETROCI HOLDING. En réalité cela constitue une clarification de l’article 30 qui a été
interprété confusément dans l’arrêt TOGO Télécom ci- haut analysé.
La même constance se constate dans l’arrêt SNEL prononcé le même 3 mars 2022, renfermant
pratiquement la même opinion de la haute Cour.

H. Arrêt n°053/2022 du 03 mars 2022 dit arrêt SNEL /RDC

1. Bref aperçue des faits


119. Dans cet arrêt dit SNEL, la CCJA a été saisie dans une affaire opposant la société
ESTAGRI SARL à la société nationale d’électricité, Société Anonyme (SNEL S.A).
120. La société ESTAGRI s’était pourvu en cassation contre l’arrêt de la C.A Kinshasa/Gombe
en ce que celle- ci avait retenue comme moyen pour donner main- levée de la saisie querellée,
les faits que la SNEL SA était couverte d’immunités d’exécution prévues à l’article 30 de
l’AUPSRVE, motif pris que la SNEL est chargée de la gestion d’un service public d’ une part
et de l’autre, son capital social est détenu par l’Etat congolais et que la SNEL est une personne
morale de droit public.
121. La CCJA par contre, a cassé cet arrêt de la C.A au motif que la SNEL n’est pas bénéficiaire
d’immunité d’exécution étant donné qu’elle a adopté l’une de forme prévue par l’OHADA et
ce, indépendamment de son capital social entièrement détenu par l’Etat comme actionnaire
unique.

2. Commentaire de l’arrêt
122. A travers cet arrêt, où le juge a décidé quasiment de la même manière que dans l’arrêt
Gécamines, la CCJA a estimé que la SNEL SA a perdu son statut de personne morale de droit

21
public, bénéficiaire des immunités d’exécution dès le moment qu’elle s’est restructurée en
société anonyme conformément aux articles 385 et 386 de l’acte uniforme relatif au droit des
sociétés commercial et du groupement d’intérêt économique.
Le fait qu’elle soit investi d’une mission d’intérêt public et que l’Etat y détienne la totalité du
capital est totalement inopérant, et donc, elle est soumise au régime de droit privé.
123. Il en résulte comme nous l’avons dit plus haut dans l’arrêt du 28 mai 2020 dit Arrêt
SOTRA, que la CCJA se conforme à l’esprit de ses décisions antérieures qui ont considérés que
dès lors qu’une société adopte les canons de l’OHADA, celle- ci perd le bénéfice d’immunité
d’exécution et reste régit par le droit privé c’est-à-dire susceptible d’exécution forcée.
Le critère de commercialité par la forme constitue ainsi un critère de soumission au régime de
droit privé, indifféremment du capital social tel que ce juge avait opiné dans l’arrêt grand Hôtel
I sus-analysé.

I. Arrêt n° 367/2020 du 26 novembre 2020 dit arrêt Banque Malienne de Solidarité (BMS-
SA)
124. Cet arrêt constitue, de par sa longue motivation et de la réflexion du juge, l’un des plus
importants qui a été prononcé par la Cour Commune de Justice et d’Arbitrage de l’OHADA. Il
est ainsi important d’en donner les faits de la cause, avant tout commentaire.

1. Le caractère personnel de l’immunité d’exécution


125. Pour la CCJA, l’immunité d’exécution est rattachée à la personnalité juridique, à
l’exclusion des considérations liées à la composition ou à la titularité du capital social. De ce
point de vue, une personne morale de droit privé, régulièrement constituée sous l’une des
formes prévues par l’Acte uniforme relatif au droit des sociétés commerciales et du
groupement d’intérêt économique, ne saurait bénéficier de l’immunité d’exécution.
Les immunités sont liées à la personne, contrairement à l’insaisissabilité qui est rattachée aux
deniers.

2. La détermination de la forme de la société dans les statuts et autres documents


administratifs permet de sécuriser les tiers
126. Pour la CCJA, une société constituée conformément aux dispositions de l’Acte uniforme
relatif au droit des sociétés commerciales et du groupement d’intérêt économique, est une
personne de droit privé. Ses statuts et ses documents d’administration ou de gestion ne font
nullement mention d’une « SA Entreprise publique », de manière à informer les tiers et leur
permettre de sécuriser leurs intérêts vis-à-vis de cette entité. Une loi de droit interne, de surcroit
postérieur à l’Acte uniforme, ne peut déroger aux dispositions de cet Acte uniforme et ne
saurait avoir pour effet de modifier sa forme juridique. Elle est, par conséquent, inopérante,
sauf à exposer la sécurité des situations et la transparence des affaires.

3. Le caractère absolu de l’immunité d’exécution


127. Pour la CCJA, l’alinéa 2 de l’article 30 de l’Acte uniforme précité évoque les entreprises
publiques « quelles qu’en soient la forme et la mission », pour consacrer le caractère absolu
de l’immunité d’exécution instituée et il défend au juge du fond d’être tenté d’en relativiser la
portée en tenant compte des formes classiques des personnes protégées, ou de l’objet de leur
mission.

22
Une entreprise publique peut avoir une forme nationale ou locale, l’objet de sa mission pouvant
être commercial, industriel, artisanal, etc.
128. Dès lors, la formule « quelles qu’en soient la forme et la mission » ne renvoie pas aux
formes sociétaires prévues par l’Acte uniforme relatif au droit des sociétés commerciales et du
groupement d’intérêt économique, qui concernent exclusivement les personnes morales de
droit privé, y compris celles ayant un Etat ou une personne morale de droit public comme
actionnaire.

4. Distinction entre les biens de la société et les biens de ses associés ou actionnaires
129. Une confusion est souvent entretenue entre les biens des actionnaires (ou associés) et ceux
de la Société dont ils sont membres. La CCJA vient par cet arrêt de clarifier davantage la
situation en affirmant que l’insaisissabilité qui protège les deniers qu’un Etat apporte au capital
d’une société commerciale, et l’immunité d’exécution qui profite à l’Etat, sujet de droit distinct
de la personne morale de droit privé que cet Etat aura contribué à créer. En d’autres termes,
les biens des bénéficiaires des parts ou actions ne peuvent être confondues aux biens
de la société qui est une individualité distincte.

J. Arrêt N° 047/2021 du 08 avril 2021 dit Etat du Tchad


130. Les immunités d’exécution prévues à l’article 30 de l’AUPSRVE sont parfois confondues
aux immunités de juridiction qui empêchent d’engager des poursuites contre certaines
personnes. La CCJA a fixé l’opinion dans cette espèce dont les faits méritent d’être analyser,
avant tout commentaire.

1. Aperçu des faits


131. Se prévalant d’une créance devenue exigible courant 2011-2012, correspondant à la valeur
totale des livraisons de divers matériels de bureau et informatiques au Ministère de
l’Aménagement du Territoire, de l’Urbanisme et de l’Habitat, l’Etablissement DEBIBE
ARRANGA signifiait à l’Etat tchadien une ordonnance d’injonction de payer cette somme au
principal et celle de 22 207 914 F CFA à titre d’intérêts moratoires, rendue le 26 septembre
2014 par le vice-président du tribunal de grande instance de N’Djaména. Par jugement du 03
novembre 2014, ce tribunal déclarait non avenue l’opposition de l’Etat tchadien. Cette décision
fut confirmée en appel. Ce qui a conduit à la saisine de la CCJA.
132. Il était fait grief à l’arrêt attaqué d’avoir violé les dispositions de l’article 30 de l’Acte
uniforme portant organisation des procédures simplifiées de recouvrement et des voies
d’exécution, en ce qu’il a décidé qu’ » en matière de créance, les personnes publiques
bénéficient d’une immunité d’exécution et en l’occurrence l’Etat tchadien, personne publique
par excellence, ne saurait être soumis à la procédure d’injonction de payer prévue par les
dispositions de l’Acte uniforme portant organisation de procédures simplifiées de recouvrement
et des voies d’exécution », alors que l’immunité prévue par l’article 30 est une immunité
d’exécution et non pas celle de juridiction.
133. En effet, que l’article 30 de l’Acte uniforme susvisé pose seulement le principe de
l’interdiction des voies d’exécution et des mesures conservatoires contre les personnes
bénéficiant de cette immunité et ne confère nullement une immunité de juridiction. En décidant
que l’Etat tchadien bénéficie d’une immunité d’exécution de nature à le soustraire de la
procédure d’injonction de payer par application de l’article 30 susvisé, la cour d’appel a violé
par fausse application les dispositions dudit article.

23
2. Commentaire de l’arrêt
a) L’immunité d’exécution ne confère pas l’immunité de juridiction
134. Pour la CCJA, l’article 30 de l’AUPSRVE pose seulement le principe de l’interdiction des
voies d’exécution et des mesures conservatoires contre les personnes bénéficiant de cette
immunité et ne confère nullement une immunité de juridiction. Cela implique que toute
procédure tendant à obtenir un titre exécutoire à charge du bénéficiaire de l’immunité
d’exécution est autorisée.
b) La non interdiction d’obtenir une injonction de payer ou de délivrer à l’encontre d’une
personne bénéficiaire des immunités d’exécution
135. La CCJA affirme clairement dans cette espèce que le bénéficiaire d’une immunité
d’exécution ne peut pas soustraire une personne morale de la procédure d’injonction de payer
par application de l’article 30 susvisé, le faire ainsi c’est faire une fausse application les
dispositions dudit article.

K. Arrêt n° 076/2021 du 29 avril 2021 dit arrêt société Energie Centrafricaine (ENERCA
SA)

1. Aperçu des faits


136. Dans le cadre de l’exécution du jugement exécutoire par provision en date du 09 décembre
2019 rendu par le tribunal du travail de Bangui qui condamnait la société ENERCA SA au
paiement de divers sommes d’argent à la suite d’un licenciement déclaré abusif, les ex employés
de cette société faisaient pratiquer une saisie-vente sur des véhicules appartenant à celle-ci. La
société débitrice, qui invoquait, entre autres, l’immunité d’exécution dont elle serait bénéficiaire
contestait la validité de la saisie devant le juge des référés du tribunal de grande instance de
Bangui. Par ordonnance n°137 du 11 mars 2020, cette juridiction déboutait la société ENERCA
SA de sa requête en contestation. Sur appel interjeté par celle-ci, la cour d’appel de Bangui
rendait l’arrêt infirmatif dont pourvoi a été porté devant la CCJA.
137. Les requérants ont fait grief à l’arrêt attaqué d’avoir jugé que la société ENERCA SA,
société anonyme avec comme seul associé l’Etat centrafricain, bénéficiait de l’immunité
d’exécution alors que la jurisprudence de la Cour de céans, dont la compétence est fixée par
l’article 14 du Traité institutif de l’OHADA, a, sur la question de l’immunité d’exécution des
entreprises publiques, jugé que les entreprises dans l’actionnariat desquelles participent des
personnes morales de droit public, constituées sous une forme sociétale de droit OHADA, ne
sont plus admises à invoquer le bénéfice des dispositions de l’article 30 de l’Acte uniforme
portant organisations des procédures simplifiées de recouvrement et des voies d’exécution
(AUPSRVE).
138. Il résulte de l’article 30 AUPSRVE que seules bénéficient de l’immunité d’exécution les
personnes morales de droit public et les entreprises publiques. La société ENERCA, du fait de
sa forme en tant que société anonyme, constituée sous l’une des formes régies par l’Acte
uniforme relatif au droit des sociétés commerciales et du groupement d’intérêt économique, est
une entreprise de droit privé exploitée sous la forme de personne morale de droit privé. Elle
n’est donc ni une personne morale de droit public ni une entreprise publique au sens de l’article
30 sus visé. Ainsi, en jugeant que cette société bénéficie de l’immunité d’exécution du seul fait,
d’une part, qu’elle est une « société d’Etat », régie par la loi n°08-011 du 13 février 2008 portant
organisation du cadre institutionnel et juridique applicable aux entreprises et offices publics et
dont le capital est détenu par l’Etat centrafricain et, d’autre part, que sa mission de production

24
de l’électricité pour les usagers est une mission de service public, la cour d’appel n’a pas dit le
bon droit et la CCJA a cassé ledit arrêt.

2. Commentaire de l’arrêt
a) Les entreprises dans l’actionnariat desquelles les personnes morales de droit public
constituées sous une forme sociétale de droit OHADA, n’ont pas l’immunité d’exécution
139. La CCJA a affirmé dans cette espèce, autant que dans les arrêts précédents, que les
entreprises dans l’actionnariat desquelles participent des personnes morales de droit public,
constituées sous une forme sociétale de droit OHADA, ne sont plus admises à invoquer le
bénéfice des dispositions de l’article 30 de l’Acte uniforme portant organisations des procédures
simplifiées de recouvrement et des voies d’exécution (AUPSRVE).
b) L’affirmation par la CCJA du caractère de droit privé d’une entreprise par l’adoption
des canons de l’OHADA
140. Il résulte de l’article 30 AUPSRVE que seules bénéficient de l’immunité d’exécution les
personnes morales de droit public et les entreprises publiques. Une société qui, du fait de sa
forme en tant que société anonyme, constituée sous l’une des formes régies par l’Acte uniforme
relatif au droit des sociétés commerciales et du groupement d’intérêt économique, est une
entreprise de droit privé exploitée sous la forme de personne morale de droit privé. Elle n’est
donc ni une personne morale de droit public ni une entreprise publique au sens de l’article 30
de l’AUPSRVE.
c) Le constructivisme de la CCJA à la portée rassurante d’une évolution jurisprudentielle
en matière d’immunité d’exécution
141. Comme nous venions de le cerner largement ci-haut, il est actuellement constant que
l’immunité d’exécution ne saurait être invoquée dans une affaire opposant un créancier à un
débiteur personne morale de droit privé.
142. La portée rassurante de cette jurisprudence se constate par le fait que de plus en plus, la
CCJA tant à prendre l’orientation donnée par la Convention de nations unies sur les immunités
d’exécution, qui est texte important pour la sécurité juridique et judiciaire des investisseurs.
Cela se remarque par les critères de commercialité et de plus en plus le rejet d’immunité
d’exécution lorsque l’Etat est dans le secteur commercial.
d) Les critères et effets de la commercialité d’une société en droit OHADA
143. La commercialité d’une société est déterminée par sa forme ou par son objet, et que
sont commerciales, à raison de leur forme et quel que soit leur objet27, les sociétés en nom
collectif, les sociétés en commandite simple, les sociétés à responsabilité limitée, les sociétés
anonymes et les sociétés par actions simplifies28. Il est également établi que les actes effectués
par les sociétés commerciales sont des actes de commerce par nature29. L’article 2 de l’AUDCG
définit le commerçant comme celui qui fait de l’accomplissement d’actes de commerce par
nature sa profession. Ainsi, un Etat est une personne morale titulaire de la souveraineté et, en
tant que tel, est une puissance publique ; il ne saurait être considéré comme ayant accompli
un acte de commerce au sens de l’article 3 de l’AUDCG, ni [un acte] répondant à la définition

27
J. KODO, Op. cit., p. 115.
28
AUSCGIE, article. 6.
29
AUDCG, article. 3 alinéa dernier.

25
de commerçant, malgré son interventionnisme économique par la création des entre- prises qui,
seules, sont des commerçantes et non lui-même, bien que propriétaire desdites entreprises 30.
144. Conformément à l’article 1 de l’AUSCGIE, la CCJA retient que des entreprises
créées par un Etat peuvent être considérées comme des commerçantes au sens de l’AUDCG.
De même, il a été jugé que les actes de commerce effectués par une personne morale de
droit public (en l’espèce, opérations de banque réalisées par un établissement public à
caractère financier, industriel et commercial) sont du ressort du tribunal de commerce et non
des juridictions administratives. On remarque également ici une tendance à isoler les actes
assimilables aux actes de commerce de ceux entrant dans les fonctions régaliennes des
personnes publiques.
145. De la formulation de l’article 1, l’on peut affirmer que le critère déterminant de la
soumission d’une société à l’AUSCGIE est la forme commerciale et l’établissement du siège
de la société sur le territoire de l’un des 17 Etats- parties à l’OHADA. La détention d’actions
de la société par l’Etat ou une personne morale de droit public, même majoritairement, est
inopérante dans la détermination du caractère commercial qui soumet la société à
l’AUSCGIE.
146. En ce sens, la CCJA a jugé qu’une société d’Etat (en l’occurrence le Port autonome
d’Abidjan), personne morale de droit privé et commerciale par la forme, est régie par
l’AUSCGIE et il s’ensuit que les juridictions de l’ordre judiciaire sont compétentes pour un
litige la concernant. Dans le même sens, la CCJA avait déjà jugé que s’il est vrai que la société
Air Afrique créée par le Traité de Yaoundé auquel sont annexés ses statuts, peut être
considérée comme une société soumise à un régime particulier au sens de l’article 916 de
l’AUSCGIE, il n’est pas moins vrai que « constituée sous la forme d’une société anonyme de
droit privé » comme l’indique l’article 4 du Traité susmentionné, elle reste soumise aux
dispositions applicables aux sociétés anonymes31.

Pour ne pas conclure


147. Comment conclure une question d’une actualité aussi bouillonnante que celle en rapport
avec les immunités d’exécution ?
148. Il nous serait assez ambitieux ou à la limite, prétentieux que de clore une question aussi
scientifiquement contestable. Dès lors que la CCJA elle-même est encore en train de construire
sa propre jurisprudence en la matière.
149. Cette étude nous permet juste de distinguer désormais les personnes morales de droit
privé que sont les sociétés où les personnes publiques ont des participations financières adoptant
les canons de l’OHADA de celles de droit public qui sont des entreprises publiques dont l’objet
n’est ni commercial ni industriel. Les Etats-parties feraient bien de parachever la mise en
harmonie de la législation interne avec celle de l’OHADA.
150. La présente contribution n’a pas l’ambition d’exhaustivité, pas plus qu’il n’en a la
prétention de mieux aborder cette question d’immunité d’exécution. Il se veut juste une
ouverture d’un débat aux chercheurs.

30
CCJA, 1re ch., n° 042/2012, 7-6-2012 : Etat congolais c/ Succession Charles Ebina composée des héritiers,
représentés par José Cyr Ebina.
31
CCJA, n° 04/2004, 8-1-2004 : A.D. et autres c/ Compagnie multinationale Air Afrique et autres, Le Juris-
Ohada, n° 1/2004, janvier-mars 2004, p. 23. Lire à propos J. KODO, Op. cit., p. 120.

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Ainsi, toute critique constructive sera-t-elle accueillie avec intérêt pour la meilleure faisabilité
de nos recherches ultérieures.

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