0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
22 vues7 pages

LCP 156 0029

Transféré par

jadoulinetcam
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
22 vues7 pages

LCP 156 0029

Transféré par

jadoulinetcam
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

La précarité et ses effets sur la santé mentale

Jean Furtos
Dans Le Carnet PSY 2011/7 (n° 156), pages 29 à 34
Éditions Le Carnet PSY
ISSN 1260-5921
DOI 10.3917/lcp.156.0029
© Le Carnet PSY | Téléchargé le 20/02/2024 sur www.cairn.info via Université Catholique de Louvain (IP: 130.104.246.244)

© Le Carnet PSY | Téléchargé le 20/02/2024 sur www.cairn.info via Université Catholique de Louvain (IP: 130.104.246.244)

Article disponible en ligne à l’adresse


https://www.cairn.info/revue-le-carnet-psy-2011-7-page-29.htm

Découvrir le sommaire de ce numéro, suivre la revue par email, s’abonner...


Flashez ce QR Code pour accéder à la page de ce numéro sur Cairn.info.

Distribution électronique Cairn.info pour Le Carnet PSY.


La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le
cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque
forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est
précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.
29

le Carnet PSY • septembre/ocotbre 2011


Les enjeux cliniques
de la précarité
Dossier coordonné par Jean Furtos
Jean FURTOS La précarité et ses effets sur la santé mentale
Jean-Pierre MARTIN Précarités : soins psychiques et accompagnement
Pierre LARCHER Inégalités sociales et santé mentale
François CHOBEAUX L’accès aux soins en accueils à bas seuil d’exigence
Carole FAVRE Accompagnement soignant : quelle marge de manoeuvre pour l’infirmier en psychiatrie ?

LA PRÉCARITÉ ET SES Pourquoi « souffrance » ? Parce qu’il s’agit d’un mot


de sens commun qui n’a pas besoin d’être défini et
EFFETS SUR LA SANTÉ qui ne se déduit pas d’une localisation anatomique ;
il s’agit d’une douleur d’existence, d’une souffrance
MENTALE qui peut certes accompagner une douleur organique,
© Le Carnet PSY | Téléchargé le 20/02/2024 sur www.cairn.info via Université Catholique de Louvain (IP: 130.104.246.244)

© Le Carnet PSY | Téléchargé le 20/02/2024 sur www.cairn.info via Université Catholique de Louvain (IP: 130.104.246.244)
mais aussi l’humiliation, le mépris social, ou pire
Jean FURTOS l’indifférence. On n’est plus dans l’utopie de 1946 (où
la définition de l’OMS parlait de la santé comme d’un
I - Introduction et préalables bien-être « complet », bio-psycho-sociale), mais dans
une guerre économique mondiale. Tout centrer sur le
Les psychiatres et les psychologues n’ont pas seuls la « bien-être » devient quasi indécent, et en tous les
légitimité et la capacité de « faire » la santé mentale, cas non pertinent.

Les enjeux cliniques de la précarité


surtout si cette dernière ne se résume pas à une
reprise euphémisée de la psychiatrie, et si elle doit Cette souffrance est « psychique » parce que,
être revue et corrigée à l’aune de la précarité. Notre soumise au travail psychique, elle peut être sidérée,
position, à l’Orspere-Onsmp, consiste essentiellement utiliser tel ou tel mécanisme de défense ou être plus
à travailler avec ceux qui travaillent en première et ou moins élaborée.
en seconde ligne de la dite santé mentale, au sens
large de ce terme, et qui sont aussi des praticiens non Cette souffrance est enfin « d’origine sociale » parce
soignants prenant soin de leurs concitoyens au sein de qu’un individu isolé, ça n’existe pas : on est toujours
leur professionnalité : travailleurs sociaux, bailleurs et au moins à la marge d’un groupe, avec à l’horizon
d’autres, sans compter l’implication des élus. une appartenance ou une exclusion possible qui est,
in fine, de nature politique.
A l’inverse, on ne comprendrait pas la défausse des
cliniciens psy s’ils renâclaient à amener une contri- Dans l’ouvrage Malaise dans la culture, Freud évoque
bution consistante aux pratiques de ce champ, en la souffrance d’origine sociale comme le type de souf-
vertu de leurs pratiques, de leurs compétences, et de france le plus difficile à accepter par le sujet humain :
la manière dont ils intègrent la complexité en ce « La souffrance issue de cette source (les relations
domaine. avec d’autres hommes), nous la ressentons peut-être
plus douloureusement que tout autre… »1. Il la définit
Cette contribution étudie les effets cliniques de la en rapport avec « la déficience des dispositifs qui
souffrance psychique d’origine sociale. Pourquoi règlent les relations des hommes entre eux» (famille,
« effets cliniques » ? Parce qu’un contexte global, état, société,…). Si l’on espère bien que ces dispositifs
celui de la précarité, a des effets psychiques, à diffé- ne règlent jamais l’intégralité des relations inter-
rencier d’une psychologisation ou d’une psychiatri- humaines, des régulations suffisamment bonnes sont
sation du monde. pourtant nécessaires.
30 Dossier
le Carnet PSY • septembre/octobre 2011

Historiquement, c’est par le malaise des intervenants intervenants y était présenté comme le point de
que le malaise dans la culture a interpellé bon départ d’une « urgence objective à traiter la question ».
nombre d’entre nous. L’aventure a commencé un jour Ce malaise s’est développé, amplifié, et surtout
de 1993, lorsqu’une responsable infirmière de l’Hô- généralisé de la marge au centre. L’urgence subjec-
pital le Vinatier à Lyon-Bron, Jacqueline Picard, s’est tive continue de poser un problème collectif à la fois
adressée à moi en ces termes : « Monsieur Furtos, il clinique et politique. Cette urgence est corrélée à la
faut nous aider à comprendre : il y a de nouveaux notion de précarité qui est « la misère des pays
patients qui viennent dans les Centres médico- riches », exportée par la mondialisation.
psychologiques, et nous ne savons pas comment les
aider, ils ne souffrent plus comme avant ». Cette Qu’est-ce que la précarité ?
professionnelle, à forte exigence éthique, faisait
allusion aux difficultés du travail psychique avec les La précarité ne doit pas être confondue avec la
chômeurs de longue durée, les bénéficiaires d’alloca- pauvreté. La pauvreté, c’est avoir peu, et l’on sait qu’il
tions sociales de type RMI 2 et les jeunes en difficultés peut y avoir des cultures de la pauvreté ; si le mépris
envoyés par les missions locales. Toutes ces social s’en mêle, cela modifie la donne mais non la
personnes, orientées par des travailleurs sociaux qui définition. Le seuil de pauvreté varie selon les
ne savaient plus quoi faire en terme de réinsertion, contextes et les cultures.
n’allaient pas bien, à l’évidence, mais pas forcément
dans le cadre d’une maladie mentale dûment au- La précarité, c’est avoir peur : peur de perdre, mais
thentifiée, si ce n’est un mal-être vague et certain à de perdre quoi ? Nous verrons plus loin qu’il s’agit
la fois, une difficulté à agir colorée d’une tonalité de la perte des « objets sociaux ».
dépressive ou persécutoire, et quelquefois des On peut vivre sans précarité dans une société pauvre
troubles du comportement. En somme, en première (de moins en moins actuellement), et à l’inverse, on
analyse, l’impuissance professionnelle des travailleurs peut vivre précaire en gagnant bien sa vie 5; par
sociaux constituait le pivot de l’orientation, la genèse contre, ce que l’on appelle « grande précarité » est
© Le Carnet PSY | Téléchargé le 20/02/2024 sur www.cairn.info via Université Catholique de Louvain (IP: 130.104.246.244)

© Le Carnet PSY | Téléchargé le 20/02/2024 sur www.cairn.info via Université Catholique de Louvain (IP: 130.104.246.244)
de ce que nous avons appelé par la suite « la clinique effectivement synonyme de pauvreté, voire de misère.
psychosociale », avec un transfert d’impuissance sur
d’autres professionnels, ce qui nécessitait un travail Il convient de différencier la précarité sociale, portée
en réseau. par la question des statuts sociaux précaires, de la
précarité psychologique et existentielle.
Il s’en est suivi l’organisation du 1er colloque franco-
phone sur la question, en 1994 3, puis la fondation Il y a certes une corrélation entre la précarité sociale
Les enjeux cliniques de la précarité

de l’Observatoire Régional de la Souffrance Psychique (précarité statutaire et monétaire, délocalisation,


en rapport avec l’Exclusion, Orspere, qui reste son accélération des flux, etc…) et la précarité psychique,
« petit nom » malgré sa transformation en Observa- mais d’une manière non mécanique. Il convient aussi
toire National des Pratiques en Santé Mentale et de distinguer la précarité psychique « normale », qui
Précarité, Onsmp, en 2000, toujours soutenu par la se situe sur le versant de la vulnérabilité ordinaire de
DGS et la DGCH. Notons qu’il s’agit bien d’observer l’être humain, et qui signifie que personne ne peut
les Pratiques, de les penser, avec des professionnels vivre seul, et la précarité exacerbée que nous
qui expriment simultanément un malaise dans le rencontrons aujourd’hui.
cadre de leur travail et le refus de baisser les bras, car
le risque est celui du renoncement, au motif de refuser La précarité « normale » est constitutive de l’être
le malaise et au nom de l’argument qu’il s’agirait humain ; l’un de ses paradigmes en est celle du bébé
d’un problème politique, ce qui est rigoureusement vis-à-vis des adultes tutélaires : il ne peut rien seul
vrai. S’agit-il de quelque chose de psychique ou de sur le plan physiologique qui est toujours attaché aux
social ? Il s’agit des deux, bien entendu, mais com- besoins affectifs, ce qui aboutit rythmiquement à une
ment tenir les deux aspects, sinon d’abord par des détresse ordinaire qui en appelle à l’autre et qui
éléments suffisamment cohérents de compréhension fonde à la fois le lien, le plaisir du lien et son ambi-
pour intégrer et dépasser le douloureux sentiment valence ; car la précarité repose à l’origine sur la
d’indétermination professionnelle des intervenants détresse, l’incomplétude et l’obligation d’une dépen-
de première ligne : ce sont eux qui portent quelque dance, ce qui entraîne l’exigence d’une reconnais-
chose d’important susceptible de nous informer avec sance réciproque : être considéré comme digne
précision sur la clinique comme sur la situation du d’exister dans son groupe d’appartenance (d’abord
monde, à partir de ceux qui, à la marge, y vivent mal. la famille, elle-même englobée dans des groupes de
Dans le Rapport Strohl-Lazarus (1995) 4 : « Ces souf- plus en plus vastes), et à partir de là, d’exister en
frances qu’on ne peut plus cacher », le mal être des humanité. Sur ce plan, nous restons précaires toute
Dossier 31

le Carnet PSY • septembre/ocotbre 2011


notre vie. Cette vulnérabilité essentielle de l’humain l’altérité, au contraire de la précarité : le latin precari
est toujours liée à la possibilité de sa non reconnais- signifie « prier l’autre pour avoir ». La fragilité, c’est
sance, c'est-à-dire à l’exclusion. Mais lorsqu’elle fonc- encore autre chose : étymologiquement, fragile
tionne assez bien, la précarité constitutive aboutit à signifie « cassable ». Si toutes ces notions sont
une triple confiance : confiance en l’autre qui est là proches, la précarité, qui en appelle à l’autre, est
quand on en a besoin, confiance en soi-même qui a précieuse à considérer en ces temps d’atomisation de
de la valeur, puisque l’autre s’en préoccupe lors des l’individu. La précarité, c’est la vulnérabilité qui en
situations de détresse, et confiance dans l’avenir appelle à l’autre, au social.
puisque d’autres situations de détresse pourront
entraîner le même type de rapport liant et aidant. II – Les trois modalités cliniques de la
L’ensemble donne confiance dans le lien social qui souffrance psychique d’origine sociale
porte la possibilité d’un avenir en société. Cette triple
confiance est à la racine d’un narcissisme ouvert à Il n’y a pas de souffrance plus grande que celle de
l’altérité et à la temporalité, non autarcique. Dans le l’exclusion.On observe schématiquement trois
contexte actuel et selon l’histoire de chacun, cette modalités de la souffrance devant la perte possible
précarité normale se transforme volontiers en préca- ou avérée des objets sociaux, supports de la
rité exacerbée, susceptible alors d’entraîner une triple « sécurité sociale » (R.Castel).
perte de confiance : perte de confiance en l’autre qui
reconnaît l’existence, perte de confiance en soi-même 1) La souffrance peut stimuler, aider à vivre, comme
et en sa dignité d’exister, et perte de confiance en le « bon stress ». Dans ce cas, il faut admettre que le
l’avenir qui devient menaçant, catastrophique, ou sujet est structuré sur la position existentielle
même qui disparaît (no future, « décadence »). suivante : « quoi qu’il arrive, je m’en sortirai ». Il y a
conscience de la précarité avec conservation du lien,
Du fait de l’atténuation de la confiance, l’obsession conservation surtout de la demande d’aide en cas de
collective qui définit une société précarisée devient perte et de souffrance, avec des mécanismes conve-
© Le Carnet PSY | Téléchargé le 20/02/2024 sur www.cairn.info via Université Catholique de Louvain (IP: 130.104.246.244)

© Le Carnet PSY | Téléchargé le 20/02/2024 sur www.cairn.info via Université Catholique de Louvain (IP: 130.104.246.244)
celle de la perte possible ou avérée de ce que nous nables de capacité de deuil, de déception, de désillu-
appelons les objets sociaux. Qu’est-ce qu’un objet sion et de nouvelles illusions créatrices d’avenir. Cette
social ? C’est quelque chose de concret comme l’em- position ne repose pas sur la responsabilité du seul
ploi, l’argent, la pension de retraite, le logement, la sujet mais sur l’histoire ancienne et actuelle de ses
formation, les diplômes, les troupeaux, les biens. On étayages sociaux. La souffrance non pathologique,
peut les avoir perdus ou avoir peur de les perdre en c’est celle qui permet d’agir, de penser, de parler,
les possédant encore, ou de perdre les avantages d’aimer et de se situer dans la suite des générations

Les enjeux cliniques de la précarité


qu’ils sont susceptibles de procurer. Un objet social dans un environnement donné et transformable.
est une forme de sécurité, comme l’avait bien décrit
le rapport Wresinski en 1997 6, qui est quelque chose 2) Le deuxième type de souffrance commence
d’idéalisée dans une société donnée, en rapport avec d’empêcher de vivre. Il a été décrit dans deux milieux :
un système de valeurs qui fait à la fois statut et lien. d’une part, dans le cadre de la souffrance au travail,
Il permet une reconnaissance d’existence, il autorise dans une sorte de clinique psychosociale longtemps
des relations ; on peut jouer avec l’objet social invisible car sans perte des objets sociaux ; et d’autre
comme on joue avec un ballon. Lorsque j’évoque la part dans le registre de la précarité sociale, avec des
perte de l’objet, je n’évoque pas la perte du ballon personnes déjà en difficulté sur le plan de la perte
en terme d’avoir, car, pour reprendre cette métaphore, des objets sociaux. Cette modalité du souffrir est
on peut toujours trouver un autre ballon ou bricoler construite selon le registre existentiel suivant : « si je
un ballon de fortune. Je n’évoque même pas la perte perds, (ou si j’ai perdu), je suis foutu ». Dans le cas
du terrain de jeu, car on peut jouer sur n’importe quel des personnes encore au travail, éventuellement avec
espace en décidant qu’il s’agit d’un terrain de foot. Je une position haute dans la hiérarchie, on observe une
parle de l’horizon le plus grave, celui de la perte de la dissociation entre la conservation de l’objet social et
capacité à jouer pour de vrai à l’humain, au travers de une perte avérée de l’objet psychique : quelque chose
médiations, en un lieu et avec d’autres humains ; cet est psychiquement perdu, irrémédiablement 7 ; nous
horizon est encore une fois celui de l’exclusion. sommes du côté de la mélancolie, car il peut y avoir
une mélancolie sociale avec des effets invalidants. On
La notion de vulnérabilité, proche de la précarité, s’en observe aussi souvent un climat de persécution
distingue par le fait qu’elle porte sur un individu sociale qui, lorsqu’il est malencontreusement validé
capable de vulnus, c'est-à-dire de blessure ; au sens par le politique, s’appelle « climat sécuritaire ». Cette
propre, vulnérable signifie traumatisable, dans un paranoïa sociale protège de la mélancolisation du
univers intrinsèquement dangereux, sans rapport à lien social. L’un des mécanismes de défense les plus
32 Dossier
le Carnet PSY • septembre/octobre 2011

précoces est celui de l’hédonisme réactif : devant une l’histoire du sujet, laquelle est toujours elle-même liée
souffrance d’exclusion, le sujet décide de ne plus se à une structuration psychosociale en construction
battre sur ce plan mais de prendre « son plaisir », seul et/ou en déconstruction ; elle est une manière de
ou avec ses proches, dans une sorte de rupture reprendre ce qui a été décrit par d’autres auteurs sur
sociale implicite. C’est ce que les collègues le versant de la désocialisation 9.
d’obédience lacanienne observent comme une
tendance à la jouissance corrélée à l’évanescence de Je ne reprendrais pas ici la séméiologie et les
la loi du père. Le malaise peut aussi s’exprimer par exemples cliniques du syndrome d’auto-exclusion. On
de l’amertume, de l’agressivité ou de la violence, des peut se référer à l’ouvrage Les cliniques de la préca-
affections psychosomatiques diverses. Le lien social rité , chapitre 11 10. Je rappellerai simplement qu’il y
est en difficulté comme en témoigne la capacité de a la série des signes de disparition du sujet, de
demande qui commence de devenir difficile, tandis deshabitation de soi-même, avec les signes de la
que la capacité de deuil et de désillusion est enta- réapparition paroxistique du sujet ; et dans tous les
mée, de même que la capacité d’agir, de penser, de cas un inconfort, « malaise de celui ou celle qui est en
parler, d’aimer et de se situer dans les générations et face, signifiant la souffrance portée par le témoin.
dans son environnement. J’insiste aussi sur les comportements paradoxaux qui
signent un monde à l’envers…de l’opinion commune.
3) Le troisième type de souffrance s’accompagne des
effets psychiques les plus invalidants. Il s’agit d’une III - Pour conclure
souffrance qui empêche de souffrir sa souffrance,
La tendance à l’auto exclusion est une voie commune
selon la position existentielle suivante « tout est
de l’exclusion, préférable au suicide du point de vue
foutu, vivons-disparaissons », ce qui entraîne des
d’une réversibilité possible. Elle peut concerner non
logiques de survie 8 ; il s’agit d’un mode de traite-
seulement les gens de la rue, mais aussi les malades
ment extrême de la position mélancolique signalée
mentaux, les personnes isolées, certaines situations
ci-dessus. Mais certains des symptômes décrits
de pathologie au travail, sans oublier la question des
© Le Carnet PSY | Téléchargé le 20/02/2024 sur www.cairn.info via Université Catholique de Louvain (IP: 130.104.246.244)

© Le Carnet PSY | Téléchargé le 20/02/2024 sur www.cairn.info via Université Catholique de Louvain (IP: 130.104.246.244)
peuvent aussi être compris sur le modèle d’un stress
catastrophes collectives, notamment politiques. Ce
aigu qui dure. Des signes essentiellement déficitaires
qui unit ces scènes hétérogènes, c’est le désespoir de
sont observés mais pas exclusivement. On les observe
l’exclusion sociale, l’impression de ne plus faire
dans tous les lieux de la scène sociale soumis à des
partie de l’humanité dans un groupe social donné.
processus d’exclusion, avec une attaque du lien et un
Deux modèles pour cette exclusion : d’une part, la
renoncement à la demande. Au maximum, on obser-
dépression anaclitique décrit par Spitz en 1947, c'est-
vera le syndrome d’auto-exclusion, dont il on décrit des
à-dire la maltraitance infantile : un nourrisson traité
Les enjeux cliniques de la précarité

formes abouties et de nombreux états intermédiaires.


par des mains mercenaires, sans relation affective, va
évoluer vers une dépression essentielle avec
Parler de syndrome n’est pas en rajouter à la noso-
marasme et in fine la mort. Il vit en accéléré un
graphie ; c’est évoquer le regroupement d’un
ensemble de signes récoltés à partir d’observations syndrome d’auto exclusion parce que, en tant que
cliniques. Le syndrome d’auto-exclusion a émergé petite personne, il n’est pas reconnu comme telle. Ce
dans les études et recherches de l’Orspere que j’ai modèle est celui du ratage radical de la relation
publiées depuis 1999, à partir de l’observation de intersubjective de base, réversible si le bébé est confié
nombreuses situations envisagées sur leur versant à temps à des mains bienveillantes et respectueuses.
psychosocial. Il implique une transversalité et une A l’autre extrême, nous avons le modèle des camps
pluridisciplinarité qui concerne les psy, les somati- de concentration nazis, où l’intention d’exclure de la
ciens, les travailleurs sociaux, les élus, les bailleurs de commune humanité était affichée. Ce qui impres-
logements privés et publics, les associations, etc. sionne, c’est de constater aujourd’hui, en dehors
d’une maltraitance infantile ou d’une visée d’exter-
Pourquoi le terme « d’auto-exclusion » ? Ce néolo- mination directe, que les symptômes de l’exclusion
gisme introduit une duplicité sémantique de psycho- existent et font signes d’une manière individuelle-
genèse et de sociogenèse simultanée. D’un côté, ment répétée, à une échelle qui pose un problème à
l’environnement est excluant, tandis que de l’autre la fois clinique et politique. Il ne s’agit pas seulement
côté le mot « auto » renvoie à la part du sujet : tout de traiter les effets collatéraux de l’évolution des
en subissant une situation d’exclusion, le sujet a la sociétés qui ne concerneraient que la marge et dont
capacité d’exercer sur lui-même une activité pour le centre serait indemne, mais la marge nous informe
s’exclure de la situation, pour ne pas la souffrir, trans- de ce qui se passe au centre.
formant ainsi le subir en agir. Cette activité psychique Un troisième modèle très actuel est fourni par la
répond à l’environnement social et simultanément à relation aidante avec les demandeurs d’asile dans
Dossier 33

le Carnet PSY • septembre/ocotbre 2011


certaines situations de non-reconnaissance adminis- une toile complexe, loin des perfections utopiques. Il
trative répétée : être dans l’entre-deux d’une recon- va de soi que cette notion de Santé Mentale inclut
naissance indéfiniment reportée. les pathologies et les pratiques psychiatriques mais
les dépasse singulièrement. C’est pourquoi il appa-
La question de la psychose raît important de maintenir une distinction entre
santé mentale et troubles mentaux.
Les patients psychotiques peuvent présenter des
symptômes d’auto-exclusion comme tout le monde ; Une définition de la Santé (Mentale) ne peut plus
ces symptômes ne sont pas l’apanage de la psychose correspondre à la définition utopique de la santé
mais peuvent s’observer chez les sujets psychotiques, émise par l’OMS en 1946 : « un bien être complet
avec anesthésie, repli et retrait, comportements bio-psycho-social ». La santé serait-elle le paradis des
paradoxaux. En réalité, tous ces signes directs de sociétés laïcisées ? Pour nous, qui ne sommes plus à
l’auto-exclusion sont assez superposables à ce que la sortie de la deuxième guerre mondiale, une telle
l’on appelle aujourd’hui les signes négatifs de la utopie n’est plus utile ni recevable, du fait des coups
schizophrénie, à différentier des signes productifs de de boutoir de l’affaire collectivement consciente de
type délire ou hallucination et des signes de « la souffrance psychique d’origine sociale ». Cette
désorganisation de type troubles de la pensée, affaire est le signe du conflit essentiel de notre
troubles cognitifs, dissociation. Les troubles négatifs modernité : d’un côté la définition et l’expansion
de la schizophrénie se marquent classiquement par mondiale des droits de l’homme, d’une dignité de la
une aboulie, une anhédonie, un apragmatisme, qui, personne à respecter absolument, qui est en quelque
au-delà du jargon, correspondent assez exactement sorte l’aboutissement du bon côté de l’individualisme
à ce que l’on observe dans le syndrome d’auto- moderne ; mais de l’autre côté, on observe une
exclusion. Peut-on dire que le syndrome d’auto- atomisation de l’individu en rapport avec une
exclusion est une forme de psychose ? Ou, à l’inverse, accélération de la circulation mondiale promue par
que certains signes de psychoses sont attribués par l’ultra libéralisme qui, en tant que tel, ne prend en
© Le Carnet PSY | Téléchargé le 20/02/2024 sur www.cairn.info via Université Catholique de Louvain (IP: 130.104.246.244)

© Le Carnet PSY | Téléchargé le 20/02/2024 sur www.cairn.info via Université Catholique de Louvain (IP: 130.104.246.244)
erreur à cette entité et seraient plutôt des signes compte ni de près ni de loin, la question des droits
d’auto-exclusion chez un psychotique? de l’homme, sauf si les lois du marché s’en trouvent
commercialement affectées. Le conflit constitutif de
Notre position actuelle, qui est plus qu’une hypothèse notre modernité se situe entre les droits de l’homme
et moins qu’une certitude, est d’affirmer que le et le néolibéralisme non régulé, avec le risque de
syndrome d’auto-exclusion devrait permettre de l’impossibilité de vivre ensemble autrement que
revisiter la schizophrénie en approfondissant le rapport branchés sur des flux d’êtres humains, d’argent, de

Les enjeux cliniques de la précarité


exclusion/schizophrénie : une partie de ce que l’on produits, d’informations, de culture standardisée.
nomme aujourd’hui « symptômes schizophréniques C’est pourquoi il est pertinent et urgent de promouvoir
déficitaires » correspondrait au fait que le schizo- une nouvelle définition de la santé mentale dans la
phrène reste, envers et contre toute classification, un mesure où elle influence des pratiques : « Une santé
être humain capable de produire un syndrome mentale suffisamment bonne est définie par la
d’auto-exclusion devant un regard excluant, dans un capacité de vivre et de souffrir dans un environne-
contexte de pratiques excluantes. Evidemment, dans ment donné et transformable, sans destructivité mais
ce cas, la thérapie est complètement différente, c’est non pas sans révolte. » (J. Furtos, 2004 11). Cela
le respect qui soigne, le respect de l’autre dans sa revient à insister sur la capacité de vivre avec autrui
différence, y compris dans ses logiques de survie. Le et de rester en lien avec soi-même, et de pouvoir
fait qu’un certain nombre de signes déficitaires de la investir et créer dans cet environnement, y compris
schizophrénie cède assez rapidement lorsque le sujet des productions atypiques et non normatives.
malade est mis dans des conditions de respect paraît
valider cette position. C’est exactement ce qui se Une santé absolument bonne est de l’ordre du faux
passe dans la psychothérapie institutionnelle. self ; cette définition suppose d’inclure la capacité de
souffrir sans disparaître. La notion d’un environne-
Ce type de réflexion conduit à une ment donné et transformable signifie que l’on n’est
définition renouvelée de la Santé Mentale. pas exactement dans le meilleur des mondes, ou, en
tout cas, que le meilleur des mondes est toujours la
La santé mentale n’est pas réductible à la reprise eu- possibilité de le construire ; la destructivité est à
phémisée de la psychiatrie, même d’une psychiatrie différencier de la révolte, c'est-à-dire de la capacité
citoyenne. Je propose une définition de la santé men- de dire non, qui fait partie d’une bonne santé
tale qui garde ouverte un débat où la clinique, les mentale, qui est, ipso facto, de nature politique.
sciences humaines, l’économie et le politique tissent L’homme est « un animal politique » (Aristote).
34 Dossier
le Carnet PSY • septembre/octobre 2011

Les politiques de Santé Mentale visent des pratiques


soutenues par le souci de promouvoir et de maintenir
PRÉCARITES : SOINS
cette capacité de vivre ensemble et avec soi-même
(perspective de Santé Mentale positive), et visent
PSYCHIQUES ET
évidemment à éviter le syndrome d’auto exclusion ou
à le rendre réversible (perspective préventive et
restauratrice). La clinique de l’auto-exclusion, si on
consent à ce qu’elle dépasse la relation d’aide, nous
permet d’approcher, non sans effroi, le monde dans
lequel nous vivons, que nous contribuons à construire
et à déconstruire. La tendance est à la disparition
peut-être contre carrée par la capacité de dire non,
comme cela s’est manifesté dans ce que l’on a
appelé « le printemps des démocraties arabes ».

Dr Jean Furtos
Psychiatre des hôpitaux, Directeur Scientifique de
l’Observatoire National des Pratiques en Santé Mentale
(Onsmp- Orspere), Centre Hospitalier le Vinatier,
95 boulevard Pinel - 69677 Bron Cedex (France).
www.orspere.fr
Notes

1 In Freud S., Le malaise dans la culture, œuvre


complète, tome XVIII, p. 263.
2- Revenu Minimum d’Insertion.
© Le Carnet PSY | Téléchargé le 20/02/2024 sur www.cairn.info via Université Catholique de Louvain (IP: 130.104.246.244)

© Le Carnet PSY | Téléchargé le 20/02/2024 sur www.cairn.info via Université Catholique de Louvain (IP: 130.104.246.244)
3- Actes du Colloque «Déqualification Sociale et Psy-
chopathologie » ou Devoirs et limites de la Psychiatrie
Publique", Oct-Nov 1994. Onsmp-Orspere.
4- Rapport Strohl-Lazarus., 1995, Une souffrance que
l’on ne peut plus cacher, Rapport du groupe de travail
« Ville, santé mentale, précarité et exclusion sociale »,
DIV/DIRMI.
5- A partir de ces différences, on est cependant obligé de
Les enjeux cliniques de la précarité

reconnaître, dans le contexte de la mondialisation, que


les sociétés pauvres se précarisent et que les sociétés
riches s’appauvrissent dans leurs classes moyennes, ce
qui nécessite toujours de différencier les notions.
6- Wresinski, M.J. « Grande pauvreté et précarité éco-
nomique et sociale », rapport au conseil économique et
social, Journal Officiel du 28 février 1987.
7- Si l’irreversibilité signe la temporalité, l’irrémédiable
renvoie à la perte mélancolique avec haine destructrice
du temps et de soi-même.
8- Roussillon René, cf. Rhizome n°25, déc. 2006, p. 16 s,
et « La santé mentale en actes », sous la direction de
Furtos J. et Laval Ch., Edition Eres, 2005, p. 221 s.
9- Vexliard A., Le clochard. Etude de psychologie sociale,
Paris, Desclée De Brouwer, 1957.
9- Declerck P., Les naufragés. Avec les clochards de Paris,
Paris, Plon (Terres Humaines), 2001.
Thelen L., L’exil de soi. Sans-abri d’ici et d’ailleurs, Pu-
blications des Facultés Universitaires Saint-Louis,
Bruxelles, 2006.
10- Furtos J., Editions Masson, 2008
11- Congrès International de Lyon « La santé mentale
face aux mutations sociales », octobre 2004, Onsmp :
Furtos J., Laval Ch. (sous la direction de), 2005, « Souf-
frir sans disparaître », in La santé mentale en actes, Edi-
tion Erès.

Vous aimerez peut-être aussi