LCP 156 0029
LCP 156 0029
Jean Furtos
Dans Le Carnet PSY 2011/7 (n° 156), pages 29 à 34
Éditions Le Carnet PSY
ISSN 1260-5921
DOI 10.3917/lcp.156.0029
© Le Carnet PSY | Téléchargé le 20/02/2024 sur www.cairn.info via Université Catholique de Louvain (IP: 130.104.246.244)
© Le Carnet PSY | Téléchargé le 20/02/2024 sur www.cairn.info via Université Catholique de Louvain (IP: 130.104.246.244)
© Le Carnet PSY | Téléchargé le 20/02/2024 sur www.cairn.info via Université Catholique de Louvain (IP: 130.104.246.244)
mais aussi l’humiliation, le mépris social, ou pire
Jean FURTOS l’indifférence. On n’est plus dans l’utopie de 1946 (où
la définition de l’OMS parlait de la santé comme d’un
I - Introduction et préalables bien-être « complet », bio-psycho-sociale), mais dans
une guerre économique mondiale. Tout centrer sur le
Les psychiatres et les psychologues n’ont pas seuls la « bien-être » devient quasi indécent, et en tous les
légitimité et la capacité de « faire » la santé mentale, cas non pertinent.
Historiquement, c’est par le malaise des intervenants intervenants y était présenté comme le point de
que le malaise dans la culture a interpellé bon départ d’une « urgence objective à traiter la question ».
nombre d’entre nous. L’aventure a commencé un jour Ce malaise s’est développé, amplifié, et surtout
de 1993, lorsqu’une responsable infirmière de l’Hô- généralisé de la marge au centre. L’urgence subjec-
pital le Vinatier à Lyon-Bron, Jacqueline Picard, s’est tive continue de poser un problème collectif à la fois
adressée à moi en ces termes : « Monsieur Furtos, il clinique et politique. Cette urgence est corrélée à la
faut nous aider à comprendre : il y a de nouveaux notion de précarité qui est « la misère des pays
patients qui viennent dans les Centres médico- riches », exportée par la mondialisation.
psychologiques, et nous ne savons pas comment les
aider, ils ne souffrent plus comme avant ». Cette Qu’est-ce que la précarité ?
professionnelle, à forte exigence éthique, faisait
allusion aux difficultés du travail psychique avec les La précarité ne doit pas être confondue avec la
chômeurs de longue durée, les bénéficiaires d’alloca- pauvreté. La pauvreté, c’est avoir peu, et l’on sait qu’il
tions sociales de type RMI 2 et les jeunes en difficultés peut y avoir des cultures de la pauvreté ; si le mépris
envoyés par les missions locales. Toutes ces social s’en mêle, cela modifie la donne mais non la
personnes, orientées par des travailleurs sociaux qui définition. Le seuil de pauvreté varie selon les
ne savaient plus quoi faire en terme de réinsertion, contextes et les cultures.
n’allaient pas bien, à l’évidence, mais pas forcément
dans le cadre d’une maladie mentale dûment au- La précarité, c’est avoir peur : peur de perdre, mais
thentifiée, si ce n’est un mal-être vague et certain à de perdre quoi ? Nous verrons plus loin qu’il s’agit
la fois, une difficulté à agir colorée d’une tonalité de la perte des « objets sociaux ».
dépressive ou persécutoire, et quelquefois des On peut vivre sans précarité dans une société pauvre
troubles du comportement. En somme, en première (de moins en moins actuellement), et à l’inverse, on
analyse, l’impuissance professionnelle des travailleurs peut vivre précaire en gagnant bien sa vie 5; par
sociaux constituait le pivot de l’orientation, la genèse contre, ce que l’on appelle « grande précarité » est
© Le Carnet PSY | Téléchargé le 20/02/2024 sur www.cairn.info via Université Catholique de Louvain (IP: 130.104.246.244)
© Le Carnet PSY | Téléchargé le 20/02/2024 sur www.cairn.info via Université Catholique de Louvain (IP: 130.104.246.244)
de ce que nous avons appelé par la suite « la clinique effectivement synonyme de pauvreté, voire de misère.
psychosociale », avec un transfert d’impuissance sur
d’autres professionnels, ce qui nécessitait un travail Il convient de différencier la précarité sociale, portée
en réseau. par la question des statuts sociaux précaires, de la
précarité psychologique et existentielle.
Il s’en est suivi l’organisation du 1er colloque franco-
phone sur la question, en 1994 3, puis la fondation Il y a certes une corrélation entre la précarité sociale
Les enjeux cliniques de la précarité
© Le Carnet PSY | Téléchargé le 20/02/2024 sur www.cairn.info via Université Catholique de Louvain (IP: 130.104.246.244)
celle de la perte possible ou avérée de ce que nous nables de capacité de deuil, de déception, de désillu-
appelons les objets sociaux. Qu’est-ce qu’un objet sion et de nouvelles illusions créatrices d’avenir. Cette
social ? C’est quelque chose de concret comme l’em- position ne repose pas sur la responsabilité du seul
ploi, l’argent, la pension de retraite, le logement, la sujet mais sur l’histoire ancienne et actuelle de ses
formation, les diplômes, les troupeaux, les biens. On étayages sociaux. La souffrance non pathologique,
peut les avoir perdus ou avoir peur de les perdre en c’est celle qui permet d’agir, de penser, de parler,
les possédant encore, ou de perdre les avantages d’aimer et de se situer dans la suite des générations
précoces est celui de l’hédonisme réactif : devant une l’histoire du sujet, laquelle est toujours elle-même liée
souffrance d’exclusion, le sujet décide de ne plus se à une structuration psychosociale en construction
battre sur ce plan mais de prendre « son plaisir », seul et/ou en déconstruction ; elle est une manière de
ou avec ses proches, dans une sorte de rupture reprendre ce qui a été décrit par d’autres auteurs sur
sociale implicite. C’est ce que les collègues le versant de la désocialisation 9.
d’obédience lacanienne observent comme une
tendance à la jouissance corrélée à l’évanescence de Je ne reprendrais pas ici la séméiologie et les
la loi du père. Le malaise peut aussi s’exprimer par exemples cliniques du syndrome d’auto-exclusion. On
de l’amertume, de l’agressivité ou de la violence, des peut se référer à l’ouvrage Les cliniques de la préca-
affections psychosomatiques diverses. Le lien social rité , chapitre 11 10. Je rappellerai simplement qu’il y
est en difficulté comme en témoigne la capacité de a la série des signes de disparition du sujet, de
demande qui commence de devenir difficile, tandis deshabitation de soi-même, avec les signes de la
que la capacité de deuil et de désillusion est enta- réapparition paroxistique du sujet ; et dans tous les
mée, de même que la capacité d’agir, de penser, de cas un inconfort, « malaise de celui ou celle qui est en
parler, d’aimer et de se situer dans les générations et face, signifiant la souffrance portée par le témoin.
dans son environnement. J’insiste aussi sur les comportements paradoxaux qui
signent un monde à l’envers…de l’opinion commune.
3) Le troisième type de souffrance s’accompagne des
effets psychiques les plus invalidants. Il s’agit d’une III - Pour conclure
souffrance qui empêche de souffrir sa souffrance,
La tendance à l’auto exclusion est une voie commune
selon la position existentielle suivante « tout est
de l’exclusion, préférable au suicide du point de vue
foutu, vivons-disparaissons », ce qui entraîne des
d’une réversibilité possible. Elle peut concerner non
logiques de survie 8 ; il s’agit d’un mode de traite-
seulement les gens de la rue, mais aussi les malades
ment extrême de la position mélancolique signalée
mentaux, les personnes isolées, certaines situations
ci-dessus. Mais certains des symptômes décrits
de pathologie au travail, sans oublier la question des
© Le Carnet PSY | Téléchargé le 20/02/2024 sur www.cairn.info via Université Catholique de Louvain (IP: 130.104.246.244)
© Le Carnet PSY | Téléchargé le 20/02/2024 sur www.cairn.info via Université Catholique de Louvain (IP: 130.104.246.244)
peuvent aussi être compris sur le modèle d’un stress
catastrophes collectives, notamment politiques. Ce
aigu qui dure. Des signes essentiellement déficitaires
qui unit ces scènes hétérogènes, c’est le désespoir de
sont observés mais pas exclusivement. On les observe
l’exclusion sociale, l’impression de ne plus faire
dans tous les lieux de la scène sociale soumis à des
partie de l’humanité dans un groupe social donné.
processus d’exclusion, avec une attaque du lien et un
Deux modèles pour cette exclusion : d’une part, la
renoncement à la demande. Au maximum, on obser-
dépression anaclitique décrit par Spitz en 1947, c'est-
vera le syndrome d’auto-exclusion, dont il on décrit des
à-dire la maltraitance infantile : un nourrisson traité
Les enjeux cliniques de la précarité
© Le Carnet PSY | Téléchargé le 20/02/2024 sur www.cairn.info via Université Catholique de Louvain (IP: 130.104.246.244)
erreur à cette entité et seraient plutôt des signes compte ni de près ni de loin, la question des droits
d’auto-exclusion chez un psychotique? de l’homme, sauf si les lois du marché s’en trouvent
commercialement affectées. Le conflit constitutif de
Notre position actuelle, qui est plus qu’une hypothèse notre modernité se situe entre les droits de l’homme
et moins qu’une certitude, est d’affirmer que le et le néolibéralisme non régulé, avec le risque de
syndrome d’auto-exclusion devrait permettre de l’impossibilité de vivre ensemble autrement que
revisiter la schizophrénie en approfondissant le rapport branchés sur des flux d’êtres humains, d’argent, de
Dr Jean Furtos
Psychiatre des hôpitaux, Directeur Scientifique de
l’Observatoire National des Pratiques en Santé Mentale
(Onsmp- Orspere), Centre Hospitalier le Vinatier,
95 boulevard Pinel - 69677 Bron Cedex (France).
www.orspere.fr
Notes
© Le Carnet PSY | Téléchargé le 20/02/2024 sur www.cairn.info via Université Catholique de Louvain (IP: 130.104.246.244)
3- Actes du Colloque «Déqualification Sociale et Psy-
chopathologie » ou Devoirs et limites de la Psychiatrie
Publique", Oct-Nov 1994. Onsmp-Orspere.
4- Rapport Strohl-Lazarus., 1995, Une souffrance que
l’on ne peut plus cacher, Rapport du groupe de travail
« Ville, santé mentale, précarité et exclusion sociale »,
DIV/DIRMI.
5- A partir de ces différences, on est cependant obligé de
Les enjeux cliniques de la précarité