Democratie DSD
Democratie DSD
Remarques préliminaires
Nous sommes ici en présence d’une question simple, au moins en apparence. Bien entendu, la
réponse le sera beaucoup moins car il faudra peser l'essentiel des éléments qui entrent en ligne
de compte – et ils sont nombreux ! – pour évaluer ce qui nous permettrait d'affirmer que la
démocratie est en crise ou pas, et ce même si chacun de nous est prêt à donner un avis à
l'emporte-pièce. Le propre de la dissertation est justement d'éviter ce type de réponse et de
s'assurer, par la réflexion, de tout ce qui peut contribuer à l'argumentation.
Il n'en reste pas moins qu'il faut éviter de biaiser. Un défaut fréquent des copies de CAPES
tient au fait que, bien souvent, soit parce qu'on trouve la question trop simple, soit parce qu'on
n'a pas grand chose à dire à son propos, on répond à côté de la question, voire à une autre
qu'on aurait aimé voir posée ! Autrement dit, beaucoup de candidats, bien qu'étant de qualité,
sont éliminés du concours – s'éliminent eux-mêmes… – par une (ou deux…) copie(s) hors-
sujet. Rappelons ici qu'un tel devoir, même quand le hors-sujet n'est que partiel, aura
nécessairement une note inférieure à la moyenne. Au problème posé ici, vous devez donc
fournir une réponse aussi claire que possible, même si on s'attend à ce qu'elle soit nuancée.
La proposition de corrigé qui suit tente, précisément, de le faire, sans pour autant prétendre
être exhaustive. Elle espère simplement correspondre à ce qu'on est en droit d'attendre d'une
(très ?) bonne copie le jour du concours.
Proposition de corrigé
C’est une banalité de dire que, dans les sociétés occidentales, la politique passionne de moins
en moins les foules. Nombreux sont les indicateurs de cette désaffection, à commencer par la
tendance générale à une augmentation de l’abstention lors des élections, le déclin des partis ou
l’audience de plus en plus faible, à la télévision tout particulièrement, des émissions,
d’ailleurs de moins en moins nombreuses, que l’on qualifie habituellement de « politiques ».
Or ces sociétés sont connues pour être des démocraties, probablement les plus achevées
de la planète. De là à se demander si ce type de régime est en crise, il n’y a qu’un pas. Si c’est
le cas, cela signifie qu’il pourrait, à plus ou moins brève échéance, disparaître au profit d’un
autre, par exemple une forme d’autoritarisme qui, elle-même, pourrait à son tour se muer en
régime totalitaire. Cela s’est vu il n’y a pas si longtemps, dans la première moitié du siècle
dernier, et même plus récemment. Beaucoup de ceux qui l’ont connu sont encore vivants et
peuvent en témoigner. Et il ne faut pas croire que « la bête immonde » du nazisme, du
fascisme ou du stalinisme est définitivement terrassée. Si le pire n’est jamais sûr, du moins
peut-il renaître. C’est sans nul doute ce que se sont dits les manifestants de l’entre-deux-tours
de la dernière présidentielle française, en 2002, lorsqu’ils ont manifesté, avant de retomber
dans une certaine apathie, contre l’éventuelle élection d’un candidat susceptible, à leurs yeux,
de mettre à ma la démocratie. On le voit, l’enjeu est d’importance.
Pour savoir si la démocratie est en crise, il faut d’abord la définir, ce qui n’est pas si
facile tant il vrai qu’on peut placer sous ce terme bien des choses. Pour faire simple, on peut
affirmer, comme le rappelle la Constitution française de 1958, qu’elle est « le gouvernement
du peuples par le peuple, pour le peuple ». Autrement dit, tous les individus, supposés égaux,
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peuvent, et même doivent, participer à la gestion de la Cité (la polis grecque qui est à l’origine
du mot « politique »). La démocratie serait donc le « gouvernement des citoyens », ceux-ci
étant non seulement égaux, mais aussi libres. Ce régime garantit donc les libertés
fondamentales, celles de penser ce que l’on veut, de l’exprimer, de s’associer, de se réunir, de
circuler, etc. Dans sa forme la plus pure, il faudrait que tous s’occupent des affaires du pays.
Ce type de démocratie a pu exister dans l’Antiquité eu égard au nombre restreint d’individus à
qui la citoyenneté était reconnue, mais aujourd’hui, sauf exceptions très limitées, elle est
remplacée par un système où les citoyens-électeurs désignent des représentants. C’est
évidemment ce type de démocratie représentative, donc « impure » en quelque sorte, que nous
allons examiner ici, puisque celui qui est, de loin, le plus répandu.
Nous allons voir que, si les motifs d’inquiétude sont bien réels, il y a néanmoins aussi
des raisons d’espérer ou, du moins, de ne pas désespérer. Si nous pourrons évoquer, ici ou là,
le cas d’autres pays, il n’en reste pas moins que le cas de la France sera privilégié.
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politique, Lutte ouvrière et la Ligue communiste révolutionnaire à l’extrême gauche. Ainsi, à
la présidentielle 2002, Jean-Marie Le Pen pour le premier, Arlette Laguiller et Olivier
Besancenot pour les seconds, ont capitalisé près de 30 % des suffrages exprimés. Leur vision
très critique de la démocratie telle qu’elle est pratiquée en France séduit une bonne partie de
ceux qui considèrent que les politiciens forment une caste (« l’établissement » selon M. Le
Pen, traduction littérale de l’anglais establishment) supposée coupée des réalités quotidiennes
de M. Tout-le-monde, insuffisamment à l’écoute de l’opinion publique, plus soucieuse en fait
de ses intérêts particuliers que de ceux du pays. Ils seraient également incompétents,
puisqu’incapables de faire face à la fois à la « crise » économique, que manifeste le maintien
d’un haut niveau de chômage, et à la mondialisation qui est accusée d’alimenter ce dernier en
raison des délocalisations qu’elle engendre et de l’immigration qu’elle facilite. Pour certains
électeurs, ils vendraient même notre pays à l’Europe, dont les règlements tatillons rédigés par
des « eurocrates » murés dans leur tout d’ivoire ne tiendraient aucun compte des réalités du
pays et dont la monnaie, l’euro, alimenterait la hausse du coût de la vie. Last but not least, la
corruption y ferait des ravages, ce que semble corroborer la multiplication des « affaires »
judiciaires. Ainsi, 83 % des personnes interrogées dans le cadre du Panel électoral français
2002, parmi lesquels beaucoup de jeunes, considèrent que les politiciens ne se préoccupent
pas de ce qu’ils pensent, soit 24 points de plus qu’en 1978, et 59 % qu’ils sont corrompus.
Si le nombre des abstentionnistes s’accroît, celui des militants, au contraire, décroît. On
sait que ce mot a la même étymologie que le mot « militaire » : le latin miles. Le militant se
bat pour une idée, pour une cause. Si l’on en croit le chiffre déjà très faible, et néanmoins en
baisse, des adhérents des partis, le militantisme serait peut-être en voie de disparition. Du côté
des syndicats, où leur nombre est très variable d’un pays à l’autre, la régression semble aussi
évidente. Or le déclin des grandes organisations, qui ne semble pas émouvoir grand monde,
est sans doute aussi un motif d’inquiétude pour le bon fonctionnement de la démocratie. Les
partis politiques jouent en effet un rôle de médiateur. Ils sont supposés synthétiser les souhaits
et les doléances de la population dans des programmes. Ce faisant, ils contribuent à la
socialisation politique de la population en lui faisant comprendre les règles du jeu et en
l’obligeant à avoir une vision moins étroite de ses intérêts. Ils donnent en outre des moyens à
leurs candidats de faire campagne, sans quoi seuls les candidats dotés d’une fortune
personnelle pourraient se faire élire. Quand ils sont au pouvoir, ils ont un devoir de
pédagogie, d’explication et de justification des décisions prises ou, au moins, envisagées.
Bref, ils constituent −ou devraient constituer − un lien entre les électeurs et le gouvernement.
Quant aux organisations syndicales, qui ne sont pas dans le champ politique au sens strict,
elles permettent à des individus qui, sinon seraient isolés, de se défendre contre l’arbitraire et
les abus.
Or, justement, ces dernières années sont marquées, un peu partout dans le monde, par le
triomphe du libéralisme économique qui s’accompagne non seulement de la montée de la
précarité et des inégalités, mais aussi d’une vision unilatérale des politiques économiques.
La vie active commence de plus en plus par des « petits boulots » liés à des contrats à
durée déterminée quand ce n’est pas par une période de chômage. La part des CDD, en France
notamment, s’accroît fortement par rapport à celle des contrats à durée indéterminée qui
apportent une sécurité inappréciable à ceux qui en bénéficient. À cette inégalité face au
marché du travail s’ajoute le fait que le partage de la valeur ajoutée entre les facteurs de
production est de plus en plus favorable au capital. La volonté de déréglementer pour laisser
les coudées franches aux entreprises afin qu’elles puissent créer plus de richesses débouche
sur des remises en cause, comme celle des salaires minima. La conjoncture économique
fabrique des exclus dont on a vu plus haut qu’ils ne votaient pas parce qu’ils se sentaient
rejetés et de l’inégalité alors que la démocratie suppose non seulement la liberté, mais aussi
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l’égalité. Après tout, comme le disait Gambetta, « ce qui constitue la vraie démocratie, ce
n’est pas de reconnaître des égaux, c’est d’en faire ». À l’aide d’une discrimination positive
économique, comme le préconise Éric Keslassy dans un ouvrage récent ? Quoi qu’il en soit, la
crise du militantisme n’est donc pas a priori à chercher dans le manque de causes à défendre.
Elle est peut-être à chercher dans la tendance à vouloir tout expliquer par l’économie ou
plus exactement par les contraintes économiques. Il faudrait prendre telle ou telle mesure
économique parce qu’on ne pourrait pas faire autrement. Et les grands partis qui gouvernent
ont dans leurs programmes des mesures souvent très proches qui consistent à faire confiance
au marché, même si s’est au détriment des plus démunis. C’est ainsi que 50 % des personnes
interrogées dans le Panel électoral français ne faisaient, en 2002, aucune différence entre les
programmes de Jacques Chirac et Lionel Jospin. Le discours politique s’imprègne ainsi du
vocabulaire économique et de l’idée que, les faits économiques étant têtus, « on ne peut pas
faire autrement ». Une sorte de fatalisme économique se substitue ainsi au volontarisme
politique et contribue à évacuer le politique de la vie sociale : à quoi bon aller voter puisque le
politique est dominé par l’économique ? Les États, par exemple, ne doivent-ils pas, souvent,
s’incliner devant la volonté des grands groupes internationaux ?
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l’administration, ils se retrouvent souvent à la tête de grandes entreprises. Ce pouvoir des
grands corps de l’État est surtout celui de l’École nationale d’administration (ENA), d’où le
régime d’« énarchie » que nous subirions. Évidemment, la domination de hauts fonctionnaires
le plus souvent issus des couches supérieures de la société (reproduction sociale oblige) et qui
sont passés directement des grandes écoles à des postes de responsabilités accentue le
sentiment que nos dirigeants sont coupés des réalités quotidiennes des citoyens ordinaires.
Elle donne le sentiment de constituer avec les élus une sorte de nomenklatura, comme dans la
défunte URSS, d’autant que ces derniers ont des caractéristiques sociologiques qui les
rapprochent d’eux et les différencient du commun des citoyens. Ne sont-ils pas, eux aussi, en
majorité issus des classes moyennes et supérieures, avec une surreprésentation, pour la
gauche, des enseignants, et, pour la droite, des avocats et des médecins ? Comme les hauts
fonctionnaires aussi, ce sont en majorité des hommes.
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II. Des raisons d’espérer ?
Une première consisterait à constater que la démocratie semble gagner du terrain dans le
monde. À la chute de l’apartheid évoquée plus haut, on pourrait ajouter celles du mur de
Berlin qu'on imaginait pas, à l'époque, devoir tomber si vite et si brutalement, des talibans en
Afghanistan, de Didier Ratsiraka à Madagascar ou de Saddam Hussein, par exemple, encore
que, concernant celle du dictateur irakien, rien ne dit qu’elle débouchera nécessairement sur la
démocratie pluraliste telle qu’elle est conçue en Occident. Et puis imposer la démocratie par
la force comme le font les Américains, est-ce bien démocratique ? De toute façon, il serait
facile de trouver d’autres territoires du tiers monde où la démocratie est bien fragile. Notre
propos est plutôt ici d’évoquer des raisons de penser que, là où elle est durablement
implantée, dans les pays développés occidentaux en général et en France en particulier, la
démocratie peut résister, non seulement aux assauts du terrorisme, mais aussi à une sorte de
dégénérescence que nous avons cherché à mettre en valeur dans la première partie. Ces
raisons, nous allons les trouver d’abord dans le fait que l’apathie de la population est peut-être
moins profonde qu’il n’y paraît, ce que laisse apparaître un certain renouvellement des formes
de la participation, et ensuite dans le fonctionnement des institutions.
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l’enjeu leur paraît important. Ainsi, nombre d’entre eux se sont mobilisés lors du second tour
de la dernière élection présidentielle. On y a en effet enregistré une participation nombreuse :
80,9 % de votants, soit huit points de plus qu’au premier tour pour tenter de faire barrage au
candidat Le Pen jugé inquiétant pour la démocratie. Sur cent suffrages exprimés en faveur de
Jacques Chirac lors de ce tour décisif, vingt provenaient des abstentionnistes du tour initial,
un apport de voix significatif puisqu’il correspondait à près de la moitié de ces derniers (43
%). De même, les élections régionales de 2004 ont mobilisé un nombre de votants bien
supérieur aux attentes, sans doute dans le but de faire connaître un certain mécontentement à
l’égard du gouvernement Raffarin. Notons enfin que, quand s’organisent des formes de
démocratie directe, par exemple des référendums locaux sur l’implantation d’un aéroport ou
le passage d’une autoroute, la participation au vote est massive et indique bien que, quand les
intérêts sont bien perçus, la majorité de la population n’hésite pas à donner son avis.
D’une certaine manière, le constat qu’il existe de plus en plus un abstentionnisme
« dans le jeu » conforte une thèse déjà ancienne, inspirée de la théorie micro-économique, qui
souligne que des populations mieux formées intellectuellement, mieux informées aussi, sont
plus aptes qu’autrefois à jauger l’offre et la demande politiques pour décider s’ils doivent aller
voter ou non, et si oui, pour qui.
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1901 chère à Waldeck Rousseau. Certes, la plupart des associations ne sont pas « politiques »
au sens strict dans la mesure où elles n’occupent pas, habituellement, l’espace du même nom.
Les nombreuses créations concernent en effet plutôt le sport, la culture et les loisirs. Il n’en
reste pas moins que même dans ce cas, elles permettent aux citoyens de participer activement
à la vie sociale, voire, pour certaines catégories marginalisées, de mieux s’y intégrer. C’est
ainsi que Catherine Withol de Wenden et Rémy Leveau montrent, dans un de leurs ouvrages,
comment, grâce au réseau des associations, a pu émerger, chez les enfants des immigrés
d’Afrique du Nord, les « beurs », ce qu’ils appellent une « beurgeoisie ». En outre, toute
association, quelle qu’elle soit, peut être amenée à intervenir auprès des pouvoirs publics, ne
serait-ce que pour obtenir des subventions, a fortiori si elles se situent clairement dans le
champ politique, comme celles qui luttent contre le racisme ou pour aider les plus défavorisés,
celles qui, gravitant autour des partis, leur servent de « boîtes à idées », ou encore tous les
petits groupes qui défendent des intérêts particuliers – les groupes d’intérêts ou de pression –,
souvent dans la coulisse, d’où leur nom de lobbies (« couloirs » en anglais, là où se jouent les
luttes d’influence, loin de la foule et de la rue… et du contrôle démocratique).
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participation, fussent-elles illégales. Ils n’usent plus non plus depuis longtemps de
l’arrestation et de la détention pour se débarrasser d’opposants encombrants comme cela a pu
se faire autrefois et comme cela se pratique encore dans certains régimes du tiers monde qui,
de ce fait, ne méritent pas le qualificatif de « démocratiques » dont ils s’affublent.
Dans le même ordre d’idées, on peut avancer l’idée que la « cohabitation » telle qu’elle
a eu lieu ces dernières années dans notre pays, de 1986 à 1988, de 1993 à 1995, et de 1997 à
2002, entre un gouvernement et un président représentant des courants opposés a atteint un
sommet dans la pacification de la vie politique et dans l’exercice démocratique du pouvoir
dans un régime fondé sur la représentation, même si cela a accrédité l’idée, chez certains, que
la gauche et la droite, c’était, pour reprendre l’expression d’un ancien dirigeant communiste,
« bonnet blanc et blanc bonnet ». Ainsi, deux des raisons qui ont contribué au
désenchantement de la politique dans les pays occidentaux – alternance au pouvoir et
cohabitation – sont aussi des raisons de juger que la démocratie n’est pas en si mauvaise santé
que cela.
Il en est de même, paradoxalement, des affaires liées à la corruption. Ce n’est pas, en
effet, parce qu’elles se sont multipliées ces dernières années, allant jusqu’à concerner le chef
de l’État ou des ministres, que, d’une part, il y a plus de corruption, et que, d’autre part, la
démocratie va mal.
D’abord, on remarquera que la décentralisation a rapproché les instances décisionnaires
des citoyens donc les risques de corruption. En effet, il est plus facile, pour tout un chacun, de
prendre contact avec un conseiller municipal, un maire, un conseiller général ou un conseiller
régional qu’avec un ministre ou, a fortiori, un membre de son cabinet totalement inconnu du
grand public pour essayer de les influencer, au besoins avec des moyens illégaux. Notons au
passage que, d’une part, ce genre de pratique n’est pas habituellement réprimé dans les autres
régimes, et, d’autre part, que le nombre d’affaires, en France par exemple, rapporté à celui des
milliers d’élus est finalement infime. Autrement dit, contrairement à une image très répandue,
l’écrasante majorité des politiciens est honnête.
Remarquons, en second lieu, que, s’il y a tant de procès mettant en cause des politiques,
c’est que, face au législatif et à l’exécutif, le troisième pouvoir, la justice, fait son travail avec
une indépendance qu’elle ne connaissait pas auparavant. Elle est même utilisée de plus en
plus systématiquement, ce qui peut faire craindre un nouvel excès : alors qu’autrefois, la
justice était systématiquement contrôlée par le ministre qui l’avait en charge, donc par
l’exécutif gouvernemental, elle serait peut-être en train, sous la pression de citoyens qui
hésitent de moins en moins à faire appel à elle, non seulement de contrôler le pouvoir, mais
aussi de le dominer. La « judiciarisation » en cours pourrait alors dériver vers un
gouvernement de juges, non élus (sauf aux États-Unis), donc non contrôlés par des moyens
démocratiques. Autre risque de dérive…
À la justice chargée d’éviter les abus de pouvoir, on peut associer celle qu’on qualifie
fréquemment de quatrième pouvoir : la presse. Il est vrai que sa liberté est aussi une garantie
contre ces abus. Le mouvement de concentration que les entreprises de ce secteur connaissent
comme le reste de l’économie est sans aucun doute une menace pour le pluralisme de
l’expression. L’empire de l’australien Murdoch couvre aujourd’hui une bonne partie de la
Terre, non seulement son pays d’origine mais aussi le Royaume-Uni et les États-Unis. De
même, la famille Hersant en France et le groupe Bertelsmann en Allemagne ont fait main
basse sur de nombreux journaux et magazines. Néanmoins, il semble bien que la presse ait
conservé une réelle indépendance. C’est même elle qui est souvent à l’origine des enquêtes et
des actions en justice concernant les politiciens. Son pouvoir, associé à celui du judiciaire,
serait tel qu’on pourrait considérer avec Éric Zemmour que presse et justice sont « les
nouveaux aristocrates de la Ve » (Pouvoirs, n° 99, p. 163) !
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La liberté de parole, si elle est menacée par la constitution d’empires médiatiques,
pourrait être renforcée par l’usage d’Internet. Il est toutefois encore bien difficile d’envisager
une vraie « cyberdémocratie » tant à cause des abus que peuvent entraîner les excès d’une
liberté non contrôlée que du fait que l’accès à ce nouveau moyen de communication est
encore circonscrit à une minorité des populations des pays développés, la plus riche et la plus
cultivée, alors qu’elle ne concerne qu’une partie encore très faible des autres pays.
Au terme de cette partie où nous avons pu tempérer l’impression d’apathie des
populations des démocraties occidentales, repérer de nouvelles manières de faire de la
politique et une pratique du pouvoir plus pacifique et équilibrée, nous pouvons affirmer que la
démocratie n’est pas aussi fragile qu’on pouvait le penser au premier abord.
Conclusion
Nous avions vu, dans la première partie de ce travail, que l’effritement de la participation, la
fragilisation d’institutions et la montée à la fois de l’individualisme et du communautarisme
pouvaient accréditer l’idée d’une crise de la démocratie. Bien entendu, il s’agit uniquement ici
de la démocratie représentative qui serait, entre autres choses, victime à la fois de la dérive
oligarchique que craignaient les philosophes de l’Antiquité, un petit nombre d’« aristocrates »
s’arrogeant le pouvoir au grand dam du reste de la population, de l’incapacité de l’État-
providence devenu « démocratie providentielle », selon l’expression de Dominique
Schnapper, à satisfaire les multiples demandes des groupes les plus divers, et de la
mondialisation génératrice de nouvelles tensions et de nouvelles inquiétudes. La seconde
partie, néanmoins, nous a permis de recenser des raisons de penser que ce type de régime
connaît sans doute moins une période de crise que de mutations.
Il n’en reste pas moins que si l’on veut défendre « la pire des formes de gouvernement à
l’exception de toutes les autres », selon cette expression célèbre tirée d’une déclaration de
Winston Churchill à la chambre des Communes, il faut rester vigilant.
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Bibliographie
En rapport avec ce sujet, vous trouverez mentionnés de nombreux travaux intéressants dans la
direction de travail concernant la science politique et les sociétés contemporaines, pages 35-
36 et 54-56, en particulier :
- Martine BARTHÉLEMY, Associations : un nouvel âge de la participation ?, Presses de
Sciences po, 2000.
- Janine MOSSUZ-LAVAU, Les Français et la politique. Enquête sur une crise, Odile Jacob,
1994.
- Anne MUXEL (sous la direction de), « Les Français et la politique », La Documentation
française, Problèmes politiques et sociaux, n° 865, 2 novembre 2001 [en peu de pages, une
excellente synthèse].
- Alexis de TOCQUEVILLE (1981), De la démocratie en Amérique, Garnier-Flammarion, deux
volumes (1re édition : 1835-1840).
- Alain TOURAINE, Qu’est-ce que la démocratie ?, Fayard, 1994.
À ces références, on peut en ajouter trois autres :
- Antoine BEVORT, Pour une démocratie participative, Presses de Sciences-Po, « La
Bibliothèque du citoyen », 2002 [avec des exemples actuels de démocratie directe].
- Simone GOYARD-FABRE, Qu’est-ce que la démocratie ? La généalogie philosophique d’une
grande aventure humaine, Armand Colin, « U », 1998.
- Pascal PERRINEAU et Colette YSMAL (sous la direction de), Le Vote de tous les refus. Les
élections présidentielles et législatives 2002, Presses de Sciences po, 2003.
Voici d’autres ouvrages qui vous permettront, si vous le désirez, d’approfondir :
- Marlène COULOMB-GULLY, La Démocratie mise en scènes. Télévision et élections, CNRS,
« Communications », 2001.
- Xavier CRETTIER et Isabelle SOMMIER (sous la direction de), La France rebelle Tous les
foyers, mouvements et acteurs de la contestation, Michalon, 2002.
- Geneviève FRAISSE, Muse de la raison. Démocratie et exclusion des femmes en France,
Gallimard, « Folio / Histoire », 1995 (1re éd. : 1989).
- Pierre LÉVY, Cyberdémocratie. Essai de philosophie politique, Odile Jacob, 2002.
- Dominique SCHNAPPER, La Démocratie providentielle. Essai sur l’égalité contemporaine,
Gallimard, "NRF Essais", 2002.
- Alain TOURAINE, Pourrons-nous vivre ensemble ? Égaux et différents, Fayard, 1997.
- Alain WEBER (sous la direction de), « Internet et la démocratie », Après-demain, n° 430-
431, janvier-février 2001.
- Catherine WITHOL de WENDEN et Rémy LEVEAU, La Beurgeoisie. Les trois âges de la vie
associative issue de l'immigration, CNRS, 2001.
Certains aspects de la vie politique évoqués ici ont fait l’objet de dossiers dans :
- Alternatives économiques, n° 193, juin 2001 : « Associations : le bel avenir », pp. 36-48.
- Esprit, n° 240, février 1998 : « Urgences démocratiques » [lire plus particulièrement le texte de Gil
Delannoi, « Démocratie, le mot et le critère », pp. 60-73.]
- Le Monde, dimanche-lundi 3-4 février 2002 : « La démocratie en débat », pp. 13-20.
- Le Monde, supplément au n° 18 068 du mercredi 26 février 2003 : « Staline, 50 ans après :
ce qu’il fut, ce qu’il fit et ce qu’il en reste. »
- Le Monde / Dossiers et documents, n° 313, octobre 2002 : « République : renouer le lien
démocratique ».
- Pouvoirs, « Femmes en politique », n° 82, juillet 1997, pp. 4-143.
- Pouvoirs, « Islam et démocratie », n° 104, janvier 2003, pp. 1-142.
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