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Villon Et Verlaine: Paul Valéry

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Paul Valéry

Villon et Verlaine

Paul Cézanne (1839-1906), Le Baiser de la muse,


d’après Félix-Nicolas Frillié (vers 1859-1860),
Musée Granet, Aix-en-Provence, France.

Paul Valéry (1871-1945).

VILLON ET VERLAINE

RIEN DE PLUS FACILE, et qui ait paru naguère


plus naturel, que de rapprocher les noms de
François Villon et de Paul Verlaine. Ce n’est qu’un
jeu pour l’amateur de symétries historiques, c’est-
à-dire imaginaires, que de démontrer que ces deux
figures littéraires sont des figures semblables. L’un
et l’autre, admirables poètes ; l’un et l’autre, mauvais
garçons ; l’un et l’autre, mêlant dans leurs ouvrages
l’expression des sentiments les plus pieux aux
peintures et aux propos les plus libres, passant de
l’un à l’autre ton avec une aisance extraordinaire ;
l’un et l’autre, véritablement maîtres de leur art
et de la langue de leur temps, dont ils usent en
hommes qui joignent à la culture le sens immédiat
du langage vivant, de la voix même du peuple
qui les entoure, et qui crée, altère, combine à sa
guise les mots et les formes. L’un et l’autre savent
assez de latin et beaucoup d’argot, fréquentent,
selon l’humeur, les églises ou les tavernes ; et tous
deux, pour des raisons fort différentes, se voient
contraints à d’amers séjours en vase clos, où ils se
sont moins amendés de leurs fautes qu’ils n’en ont
distillé l’essence poétique de remords, de regrets
et de craintes. Tous deux tombent, se repentent,
retombent, et se relèvent grands poètes ! Le parallèle
se propose et se développe assez bien.

Mais ce qui se rapproche et se superpose si aisément


et spécieusement se diviserait et se dissocierait
sans grande peine. Il ne faut pas y attacher grande
importance. Villon avec Verlaine se répondent
sans doute assez agréablement dans un édifice de
fantaisie des Lettres françaises, où l’on se divertirait
à placer symétriquement nos grands hommes, bien
choisis et accouplés, tantôt pour leurs prétendus
contrastes : Corneille et Racine, Bossuet et Fénelon,
Hugo et Lamartine ; tantôt pour leurs similitudes,
comme ceux-ci dont nous parlons. Cela plaît à l’œil,
en attendant le moment de la réflexion, qui dénonce
le peu de consistance et le peu de conséquence de
ces beaux arrangements. Je ne fais, d’ailleurs, cette
observation que pour vous mettre en garde contre
la tentation et le péril de confondre un procédé
de rhétorique... décorative avec une méthode
véritablement critique, qui puisse conduire à quelque
résultat positif.

J’ajoute que le système Villon-Verlaine, cette relation


apparente et séduisante de deux êtres d’exception,
dont je dois vous entretenir, si elle se soutient assez et
se fortifie de certains traits biographiques, s’affaiblit
ou se disloque, au contraire, si l’on veut rapprocher
les œuvres comme l’on fait les hommes. Je vous le
montrerai tout à l’heure.

En somme, l’idée de les conjuguer est née des


ressemblances partielles de leurs vies et me conduit
à faire ici ce que je critique assez en général.
J’estime, – c’est là un de mes paradoxes, – que la
connaissance de la biographie des poètes est une
connaissance inutile, si elle n’est nuisible, à l’usage
que l’on doit faire de leurs ouvrages, et qui consiste
soit dans la jouissance, soit dans les enseignements
et les problèmes de l’art que nous en retirons. Que
me font les amours de Racine ? C’est Phèdre qui
m’importe. Qu’importe la matière première, qui est
un peu partout ? C’est le talent, c’est la puissance de
transformation qui me touche et qui me fait envie.
Toute la passion du monde, tous les incidents, même
les plus émouvants, d’une existence sont incapables
du moindre beau vers. Même dans les cas les plus
favorables, ce n’est pas ce en quoi les auteurs sont
hommes qui leur donne valeur et durée, c’est ce en
quoi ils sont un peu plus qu’hommes. Et si je dis
que la curiosité biographique peut être nuisible,
c’est qu’elle procure trop souvent l’occasion, le
prétexte, le moyen de ne pas affronter l’étude
précise et organique d’une poésie. On se croit quitte
à son égard quand on n’a fait, au contraire, que la
fuir, que refuser le contact, et, par le détour de la
recherche des ancêtres, des amis, des ennuis ou de
la profession d’un auteur, que donner le change,
esquiver le principal pour suivre l’accessoire.

Nous ne savons rien d’Homère. L’Odyssée n’y perd


rien de sa beauté marine... Que savons-nous des
poètes de la Bible, de l’auteur de l’Ecclésiaste, de celui
du Cantique des Cantiques ? Ces textes vénérables
n’en perdent rien de leur beauté. Et que savons-
nous de Shakespeare ? Pas même s’il a fait Hamlet.

Mais, cette fois, le problème biographique est


inévitable. Il s’impose et je dois faire ce que je viens
d’incriminer.

C’est que le double cas Verlaine-Villon est un


cas singulier. Il nous offre un caractère rare et
remarquable. Une part très importante de leurs
œuvres respectives se réfère à leur biographie, et,
sans doute, sont-elles autobiographiques en plus
d’un point. Ils nous font l’un et l’autre des aveux
précis. On n’est pas sûr que ces aveux soient toujours
exacts. S’ils énoncent la vérité, ils ne disent pas toute
la vérité, et ils ne disent pas rien que la vérité. Un
artiste choisit, même quand il se confesse. Et peut-
être surtout quand il se confesse. Il allège, il aggrave,
çà et là...

J’ai dit que le cas était rare. La plupart des poètes


certes, parlent abondamment d’eux-mêmes. Et même
les lyriques d’entre eux ne parlent que d’eux-mêmes.
Et de qui, et de quoi, pourraient-ils bien parler ? Le
lyrisme est la voix du moi, portée au ton le plus pur,
sinon le plus haut. Mais ces poètes parlent d’eux-
mêmes, comme les musiciens le font, c’est-à-dire en
fondant les émotions de tous les événements précis
de leur vie dans une substance intime d’expérience
universelle. Il suffit, pour les entendre, d’avoir
joui de la lumière du jour, d’avoir été heureux, et
surtout malheureux, d’avoir désiré, possédé, perdu
et regretté, – d’avoir éprouvé les quelques très
simples sensations d’existence, communes à tous les
hommes, à chacune desquelles correspond l’une des
cordes de la lyre...

Cela suffit en général, et ne suffit pas pour Villon.


On s’en est aperçu depuis fort longtemps, depuis
plus de quatre cents ans, puisque Clément Marot
disait déjà que, pour « cognoistre et entendre » une
partie importante de cette œuvre, « il fauldrait
avoir été de son temps à Paris, et avoir congneu
les lieux, les choses et les hommes dont il parle ; la
mémoire desquels tant plus se passera, tant moins
se congnoistra icelle industrie de ses lays dicts. Pour
cette cause, qui vouldra faire une œuvre de longue
durée, ne preigne son subject sur telles choses basses
et particulières. »

Ludwig Rullmann (1765-1823),


Portrait imaginaire de François Villon.
Lithographie de la fin du xviiie siècle ou le début du xixe siècle.

Il faut donc nécessairement s’inquiéter de la vie et


des aventures de François Villon, et tenter de les
reconstituer, au moyen des précisions qu’il donne, ou
de déchiffrer les allusions qu’il fait à chaque instant.
Il cite des noms propres de personnes qui se sont
heureusement ou fâcheusement mêlées à sa carrière
accidentée ; il rend grâces aux uns, raille ou maudit
les autres ; désigne les tavernes qu’il a hantées et
peint en quelques mots, toujours merveilleusement
choisis, les lieux et les aspects de la ville. Tout cela
est intimement incorporé à sa poésie, indivisible
d’elle, et le rend souvent peu intelligible à qui ne se
représente pas le Paris de l’époque, son pittoresque
et son sinistre. Je crois qu’une lecture de quelques
chapitres de Notre-Dame de Paris n’est pas une
mauvaise introduction à la lecture de Villon. Hugo
me semble avoir bien vu, – ou bien inventé, – à sa
manière puissante, et précise dans le fantastique, le
Paris de la fin du xve siècle. Mais je vous renvoie
surtout à l’admirable ouvrage de monsieur Pierre
Champion, où vous trouverez tout ce que l’on sait
sur Villon et sur le Paris de son temps.

Les difficultés que nous opposent les textes de


Villon ne sont pas seulement les difficultés dues à la
différence des temps et à la disparition des choses,
mais elles tiennent aussi à la particulière espèce
de l’auteur. Ce Parisien spirituel est un individu
redoutable. Ce n’est point un écolier ni un bourgeois
qui fait des vers et quelques frasques, et borne là ses
risques, comme il borne ses impressions à celles
que peut connaître un homme de son temps et de
sa condition. Maître Villon est un être d’exception,
– car il est exceptionnel dans notre corporation,
(quoique fort aventureuse dans les idées), qu’un
poète soit une manière de brigand, un criminel
fieffé, fortement soupçonné de vagabondage spécial,
affilié à d’effrayantes compagnies, vivant de rapine,
crocheteur de coffres, meurtrier à l’occasion,
toujours aux aguets, et qui se sent la corde au
cou, tout en écrivant des vers magnifiques. Il en
résulte que ce poète traqué, ce gibier de potence,
(dont nous ignorons encore comment il a fini, et
pouvons craindre de l’apprendre), introduit dans
ses vers mainte expression et quantité de termes qui
appartenaient à la langue fuyante et confidentielle
du pays mal famé. Il en compose parfois des pièces
entières qui nous sont à peu près impénétrables.
Le peuple du pays où se parle cette langue est un
peuple qui préfère la nuit au jour, et jusque dans
son langage, qu’il organise à sa façon, entre chien
et loup, je veux dire entre le langage usuel, dont il
conserve la syntaxe, et un vocabulaire mystérieux
qui se transmet par initiation et se renouvelle très
rapidement. Ce vocabulaire, parfois hideux, et
qui sonne ignoblement, est parfois terriblement
expressif. Même quand sa signification nous
échappe, nous devinons, sous la physionomie
brutale ou caricaturale des termes, des trouvailles,
des images fortement suggérées par la forme même
des mots.

C’est là une véritable création poétique du type


primitif, car la première et la plus remarquable des
créations poétiques est le langage. Quoique greffé
sur le parler des honnêtes gens, l’argot, le jargon ou
le jobelin est une formation originale incessamment
élaborée et remaniée dans les bouges, dans les geôles,
dans les ombres les plus épaisses de la grand’ville,
par tout un monde ennemi du monde, effrayant et
craintif, violent et misérable, duquel les soucis se
partagent entre la préparation de forfaits, le besoin
de débauche, ou la soif de vengeance, et la vision
de la torture et des supplices inévitables, (si souvent
atroces à cette époque), qui ne cesse d’être présente
ou prochaine dans une pensée toujours inquiète,
qui se meut comme un fauve en cage, entre crime et
châtiment.

La vie de François Villon est, comme son œuvre,


passablement ténébreuse dans tous les sens de ce
terme. Il y a de grandes obscurités dans l’une et dans
l’autre, et dans son personnage même.

Tout ce que nous savons sur lui ne nous éclaire que


fort mal sur sa vraie nature, car tout, ou presque
tout, nous vient de ses vers ou de la Justice, – deux
sources qui s’accordent assez bien sur les faits et
dont la combinaison nous donne à concevoir un
homme fort mauvais, vindicatif, capable des pires
exploits, mais qui nous surprend tout à coup par
un accent pieux ou tendre comme celui qui paraît
dans la célèbre et admirable pièce où il fait entendre
l’oraison de sa mère, cette pauvre femme qui, vers
l’an 1431, remit un jour cet enfant destiné au mal, à
la gloire, aux chaînes et à la poésie, ce François de
Montcorbier, entre les mains de maître Guillaume
de Villon, chapelain de la chapelle de Saint-Jean, en
l’église de Saint-Benoît-le-Bétourné.

Il vous souvient de cette ballade, l’un des joyaux de


la poésie française :

Femme je suys povrette et ancienne,


Ne rien ne sçay ; oncques lettre ne leuz,
Au moustier voy dont je suis paroissienne
Paradis painct où sont harpes et luz...

En dépit de quelques termes légèrement altérés, cette


langue est encore la nôtre ; et il y aura bientôt cinq
cents ans que ces vers sont écrits : nous pouvons
encore en jouir et en être émus. Nous pouvons
aussi nous émerveiller de l’art qui a produit ce chef-
d’œuvre de forme accomplie, cette construction de
la strophe, à la fois nette et musicalement parfaite, où
une syntaxe remarquablement variée, une plénitude
toute naturelle dans la succession des figures épouse
aisément sa demeure de dix vers à dix syllabes,
sur quatre rimes. J’admire la durée de cette valeur
créée sous Louis XI. J’y vois un témoignage vivant
de la continuité de notre littérature et de l’essentiel
de notre langue à travers les âges. Il n’y a guère en
Europe que la France et l’Angleterre qui puissent
s’enorgueillir d’une telle continuité ; depuis le XVe
siècle, ces deux nations n’ont cessé de produire
des œuvres et des écrivains de premier ordre, de
génération en génération.

En somme, pendu ou non, Villon vit : il vit à l’égal


des écrivains que l’on peut voir ; il vit, puisque
nous entendons sa poésie, qu’elle agit sur nous, – et
davantage, qu’elle soutient toute comparaison avec
ce que quatre siècles de grands poètes survenus
depuis lui ont apporté de plus puissant ou de plus
parfait. C’est que la forme a valeur d’or.

Mais je reviens de la carrière de l’œuvre à celle de


l’homme. Je vous ai dit que nous la connaissions
par fragments. C’est un Rembrandt, en grande
partie noyé d’ombres, desquelles certains morceaux
émergent avec une précision extraordinaire et des
détails d’une netteté effrayante.

Ces détails, comme vous allez le voir, nous sont


révélés par des pièces de procédure criminelle,
et nous devons la connaissance de ces pièces, qui
renferment le total de notre information certaine
sur Villon, au magnifique travail de trois ou quatre
hommes, érudits du premier ordre. C’est ici le
moment de rendre hommage à Longnon, à Marcel
Schwob, à Pierre Champion, avant lesquels l’on ne
savait rien que de fort douteux sur notre poète. Ils
ont successivement exploré les Archives nationales,
trouvé dans les liasses et les dossiers du Parlement
de Paris les documents essentiels.

Je n’ai pas connu Auguste Longnon, mais j’ai


beaucoup connu Marcel Schwob, et il me souvient
avec émotion de nos longues conversations au
crépuscule, où cet esprit étrangement intelligent
et passionnément perspicace m’instruisait de ses
recherches, de ses pressentiments, de ses trouvailles,
sur la piste de cette proie que lui était la vérité sur le
cas Villon. Il y portait l’imagination inductive d’un
Edgar Poe et la sagacité minutieuse d’un philologue
rompu à l’analyse des textes, en même temps que
ce goût singulier des êtres exceptionnels, des vies
irréductibles à la vie ordinaire, qui lui a fait découvrir
bien des livres et créer bien des valeurs littéraires.

À l’exemple de Longnon, – et comme agit aussi,


dans la pratique, la police, – il employait, pour
saisir et appréhender Villon, la méthode du coup
de filet. Il jetait l’épervier sur l’entourage probable
du délinquant, qu’il pensait capturer en arrêtant, je
veux dire, en identifiant toute la bande. Il me faisait
admirer comme les affaires criminelles étaient bien
suivies, en ce temps-là. Il me contait, un soir, les
funestes aventures d’un lot de malfaiteurs qui furent
des associés de notre Villon. Schwob les retrouvait
à Dijon, où ils commettaient mille méfaits. Sur le
point d’être pris, ils fuient et s’égaillent. Mais le
procureur du Parlement de Dijon ne les perd pas
de vue. Il adresse à l’un de ses confrères un rapport
qui nous renseigne, avec la plus grande précision,
sur le destin des fugitifs. Trois d’entre eux, porteurs
du butin, s’enfoncent dans je ne sais quelle forêt.
Là, deux des trois, s’étant concertés, dépêchent leur
compagnon à coups de braquemart dans le dos, se
partagent ce qu’il portait, et se séparent. L’un va se
faire pendre à Orléans, je crois ; l’autre est bouilli
vif, à Montargis, pour émission de fausse monnaie.
On voit que la justice d’alors, sans télégraphe, ni
téléphone, ni photographie, ni empreintes et repères
anthropométriques, savait assez bien travailler !

Villon est véhémentement suspect d’avoir appartenu


à cette bande dite des « Compagnons de la Coquille »,
ou « Coquillards ». Sa vie déplorable et féconde fut,
sans doute, assez courte, et il est bien douteux qu’il
ait atteint l’âge de quarante ans. Je la résumerai en
quelques mots, ou, plutôt, je résumerai ce qu’ont pu
établir les savants hommes que j’ai cités et qu’il faut
lire, autant pour mieux lire les poèmes de ce grand
poète que pour admirer l’œuvre de résurrection
historique précise accomplie, et pour comprendre
qu’il y a un génie de chercher, comme il y a un génie
de trouver, et un génie de lire comme il y a un génie
d’écrire.

Villon, qui se nomma d’abord François de Mont-


corbier, naquit à Paris en 1431. Sa mère le remit, trop
misérable qu’elle était pour l’élever, aux mains d’un
docte prêtre, Guillaume de Villon, qui appartenait
à la communauté de Saint-Benoît-le-Bétourné, et
y avait son domicile. C’est là que François Villon
grandit, reçut l’instruction élémentaire. Son père
adoptif semble avoir toujours été bienveillant et
même tendre pour lui. À l’âge de dix-huit ans, le
jeune homme est reçu bachelier. À vingt-et-un ans,
dans l’été 1452, le grade de licencié lui est conféré.
Que savait-il ? Sans doute ce que l’on savait pour
avoir suivi, de plus ou moins près, les cours de la
Faculté des arts : la grammaire (la latine), la logique
formelle, la rhétorique (l’une et l’autre selon Aristote,
tel qu’il était connu et interprété en ce temps-là) ;
plus tard venaient quelque métaphysique et un
aperçu des sciences morales, physiques et naturelles
de l’époque.

Mais le mot de licence est à double sens. À peine ses


grades reçus, Villon commence de mener une vie de
plus en plus libre et bientôt dangereuse. Le milieu
des clercs était étrangement mêlé. La qualité de clerc
était fort recherchée par tous ceux qui se sentaient
exposés à rendre, un jour ou l’autre, des comptes à
la justice. Être clerc, c’était pouvoir réclamer d’être
jugé par le juge ecclésiastique et échapper ainsi à la
juridiction ordinaire, dont la main était beaucoup
plus rude. Nombre de clercs étaient gens de mœurs
détestables. Nombre de tristes sires se mêlaient aux
clercs, se donnaient pour l’être ; et il se donnait
parfois dans les prisons, de singulières leçons de
latin destinées à permettre à quelque inculpé de se
prétendre clerc aux fins de changer de juge.

Villon fit, dans ce monde mal composé, des connais-


sances de la pire sorte. Les dames n’y manquaient
point de charmes, sans doute. Elles ont, comme il
est naturel, joué un grand rôle dans les pensées et
les aventures du poète. Mais aucune n’eût songé
que ce garçon leur donnerait une certaine part
d’immortalité. Ni Blanche la Savetière, ni la Grosse
Margot, ni la belle Heaulmière, ni Jehanneton la
Chaperonnière, ni Katherine la Bourcière. Observez
tous ces noms corporatifs... On dirait que tous les
corps de métiers aient dû sacrifier leurs femmes à
la déesse, et que l’artisanat du Moyen Âge conduisît
infailliblement aux malheurs conjugaux.

Mais voici que la débauche et la crapule se dévelop-


pent en violence. Le 5 juin de l’an 1455, Villon tue.
L’affaire nous est assez bien connue, puisqu’elle est
relatée dans l’acte de rémission accordée par Charles
VII à « maistre François des Loges, autrement de
Villon, âgé de vingt-six ans, ou environ, qui étant, le
jour de la feste Notre-Seigneur, assis sur une pierre
située sous le cadran de l’oreloge Saint-Benoît-le-
Bien-Tourné, en la grant rue Saint-Jacques en notre
ville de Paris, et étaient avec lui un nommé Gilles,
prêtre et une nommée Ysabeau, et était environ
l’eure de neuf heures ou environ ».

Surviennent alors un certain Philippe Sermoise,


ou Chermoye, prêtre, et maistre Jehan le Mardi.
D’après l’acte, qui suit le récit de Villon, sans en faire
la critique, ce prêtre Sermoise cherche querelle au
poète, qui d’abord répond doucement, se lève pour
faire place... Mais Sermoise tire de dessous sa robe
une grande dague et frappe Villon à la face « jusques
à grant effusion de sang ; Villon, lequel, pour le
serain, était vêtu d’un mantel et à sa ceinture avait
pendant une dague sous icelui », la tire et frappe
Sermoise à l’aine, « ne cuidant pas l’avoir frappé ».
(Cette excuse est fort suspecte.) Comme l’autre n’a
pas, semble-t-il, son compte et le poursuit encore, il
l’abat d’une pierre en plein visage. Tous les témoins
ont fui.

Villon court se faire panser chez un barbier. Le


barbier, qui doit faire son rapport, demande au
client son nom. Villon donne le faux nom de Michel
Mouton. Quant à Sermoise, transporté d’abord
dans un cloître, puis à l’Hôtel-Dieu, il y meurt, le
surlendemain, « faute de bon gouvernement ». Le
meurtrier trouve prudent de s’enfuir.

Quelques mois après, la lettre de rémission, dont


j’ai rapporté quelques termes, lui est accordée. Il est
remarquable que cette mesure expresse de clémence
ne se fonde que sur les seuls dires et arguments de
maître Villon. Point d’enquête. L’excuse de légitime
défense est admise sans contestation. L’affirmation
de l’intéressé, que, depuis ce fâcheux incident, sa
conduite a été irréprochable, est crue sur parole.
Mais on ne peut s’empêcher de trouver le récit assez
suspect ; l’agression du prêtre Sermoise inexpliquée,
le faux nom donné par Villon au barbier Fouquet, sa
fuite, la disparition des témoins, – autant d’éléments
inquiétants dans cette affaire. Bien d’autres ont été
envoyés au gibet sur de moindres indices. Mais,
enfin, ne soyons pas plus sévères que le roi, qui,
« voulant miséricorde préférer à rigueur », quitte
et pardonne le fait et cas, – et « sur ce, dit le texte,
imposons silence perpétuel à notre procureur ». Ce
silence dut bientôt être rompu.

Sur le second crime connu de Villon, aucun doute


ne subsiste, et toutes les qualifications possibles
que définit le Code pénal y sont inscrites. Rien n’y
manque : il s’agit d’un vol, commis de nuit, dans
un lieu habité, avec escalade, effraction, usage de
fausses clefs, tout un matériel de cambriolage.

Villon, indicateur, accompagné de crocheteurs de


profession, et d’autres complices, s’empare ainsi
de cinq cents écus d’or appartenant au collège de
Navarre et contenus dans un coffre déposé dans
la sacristie de la chapelle du collège. Le vol ne
fut découvert que deux mois après. Rien de plus
curieux que les détails de l’enquête menée par les
examinateurs au roi au Châtelet. Je n’en citerai
qu’un.

Les enquêteurs convoquèrent, à titre d’experts, neuf


serruriers jurés, qui prêtèrent serment spécial, et
dont les noms et les adresses nous sont conservés
dans le dossier de la procédure. Ils reconstituèrent
fort exactement les procédés des voleurs. Mais ceux-
ci avaient pris le large. Malheureusement pour eux,
ils furent découverts par les propos imprudents
d’un bavard, leur complice, qu’un curé avait
entendu, en quelque taverne, parler de l’affaire du
collège de Navarre. Ce prêtre, qui semble avoir été
moins fait pour le sacerdoce que pour le service des
renseignements généraux de la préfecture, amorce
une enquête remarquablement suivie qui menait
droit à François Villon. Villon se hâta de gagner la
province.

Dieu sait quelle vie fut la sienne pendant cette


période !... On le trouve tantôt en prison, tantôt en
relations avec le prince poète Charles d’Orléans, et
sans doute dut-il, çà et là, participer aux opérations
des Coquillards. Il semble, en tout cas, qu’il ait tâté
de la très dure prison épiscopale de Meung-sur-
Loire, peut-être à la suite d’un vol de calice dans une
sacristie. L’évêque d’Orléans, Thibaud d’Auxigny, l’a
traité avec une rigueur qui laissa un cruel souvenir
à Villon, soumis à la question de l’eau et tenu à la
chaîne dans une basse-fosse. Louis XI le délivre, et
il rentre à Paris, non pas, hélas ! pour y bien vivre.
Il y trouve d’anciennes connaissances, il en fait de
nouvelles, et non d’excellentes, dont la fréquentation
le jette dans la plus fâcheuse affaire de sa vie. Comme
conséquence d’une rixe, au cours de laquelle fut
blessé un notaire pontifical, Villon est condamné
par le Châtelet à être pendu et étranglé au gibet de
Paris. À en juger par la joie qu’il manifesta quand le
Parlement, sur appel qu’il fit de cet arrêt, commua en
dix ans de ban de Paris la peine qu’il avait toujours
redoutée, dont il rêvait affreusement et qu’il a si
crûment chantée, il a dû vivre des jours de grande
angoisse, entre la torture et l’épouvantable image
de son corps flottant au gibet. Le soulagement qu’il
éprouve, en apprenant qu’il a la vie sauve, lui fait,
d’un coup, écrire deux poèmes : l’un qu’il adresse
au guichetier pour se féliciter d’avoir fait appel, et
l’autre à la Cour, en guise de remerciement. Il engage
tous ses sens, tous ses membres et ses organes :

Foie, poumon, et rate qui respire,

à célébrer les louanges de la Court

Il quitte donc Paris, heureux d’être délivré à si bon


compte. Ensuite... Mais ensuite, nous ne savons plus
rien.

Quand, comment a fini Villon ?

Dites-moi où, n’en quel pays ?

Nous n’en savons absolument rien.

Cette vie, où les ombres ne manquent pas, s’évanouit


dans les ténèbres. Mais, dès le XVIe siècle, l’œuvre
du criminel s’imprime ; le vagabond, le voleur,
le condamné à mort prend place en un rang que
personne ne lui a ravi, d’entre les poètes français.
Notre poésie, dès après lui, recourt à l’antique,
s’établit dans un style noble et impérativement
exquis. Les salons lui sont plus agréables que les antres
et que les carrefours. Villon, cependant, est toujours
lu, même par Boileau. Sa gloire est, aujourd’hui, plus
grande que jamais ; et si son infamie, démontrée ou
corroborée par les pièces authentiques, apparaît plus
nettement que naguère, il faut avouer qu’elle accroît
l’intérêt de l’œuvre plus qu’il ne serait convenable.
L’observation de la littérature et des spectacles à
toutes les époques montre que le crime a de grands
attraits et que le vice n’est pas sans intéresser les
gens vertueux, ou à demi tels. Dans le cas de Villon,
c’est un coupable qui parle, et il parle en poète du
premier ordre. Et nous voici devant un problème
que je dirais psychologique, si je savais, au juste, ce
que signifie ce mot.

Comment peuvent coexister dans une tête la


conception de forfaits, leur méditation, la volonté
bien arrêtée de les commettre, avec la sensibilité que
certaines pièces démontrent, que l’art même exige,
avec la forte conscience de soi, qui, non seulement
se manifeste, mais se déclare et s’exprime avec tant
de précision dans le célèbre « Débat du Cœur et du
Corps » ? Comment ce malandrin qui tremble d’être
pendu a-t-il le courage de faire chanter en vers
admirables les malheureux fantoches que le vent
berce et disloque au bout de la corde ? Sa terreur
ne l’empêche pas de chercher ses rimes, sa vision
affreuse est utilisée aux fins de la poésie : elle sert à
quelque chose, qui n’est point du tout ce qu’espère
la justice, quand la justice se justifie, elle-même et
ses rigueurs, par ce qu’elle nomme l’exemplarité des
peines. Mais elle a beau pendre les uns, écarteler
les autres ou les faire bouillir, il arrive qu’un assez
grand criminel, mais plus grand poète encore qu’il
n’est criminel, compose ses mauvais actes, ses
vices, ses craintes, son remords et ses repentirs, et
de ce mélange détectable et pitoyable tire les chefs-
d’œuvre que l’on sait.
L’état de poète, – si c’est là un état, – peut se
concilier, sans doute, avec une existence sociale
fort régulière. La plupart, l’immense plupart, je
vous l’assure, furent ou sont les plus honorables
hommes du monde, et quelquefois les plus honorés.
Et cependant...

Une réflexion qui s’arrête quelque peu sur le poète,


et qui s’applique à lui trouver une juste place dans
le monde, s’embarrasse bientôt de cette espèce
indéfinissable. Représentez-vous une société bien
organisée, – c’est-à-dire une société dont chaque
membre reçoive d’elle l’équivalent de ce qu’il lui
apporte. Cette parfaite justice élimine tous les
êtres dont l’apport n’est pas calculable. L’apport du
poète ou de l’artiste ne l’est pas. Il est nul pour les
uns, énorme pour les autres. Point d’équivalences
possibles. Ces êtres ne peuvent donc subsister que
dans un système social assez mal fait pour que les
plus belles choses que l’homme ait faites, et qui, en
retour, le font véritablement homme, puissent être
produites. Une telle société admet l’inexactitude
des échanges, les expédients, l’aumône, et tout
ce par quoi un Verlaine a pu vivre sans recourir,
comme notre Villon, aux dividendes répartis par les
associations de malfaiteurs, après avoir été prélevés
la nuit, et par escalade et effraction, dans les coffres
des riches sacristies.

Je ne m’étendrai pas sur la vie de Verlaine : elle est


trop près de nous, et je ne rouvrirai pas ici le dossier
qui, au greffe du tribunal de Mons, est allé dormir,
(non sans quelques réveils) à la Bibliothèque royale de
Bruxelles, comme celui de Villon a passé des armoires
du Parlement à celles des Archives nationales. Villon
est assez loin de nous : on peut en parler comme
d’un personnage légendaire. Verlaine !... Que de
fois je l’ai vu passer devant ma porte, furieux, riant,
jurant, frappant le sol d’un gros bâton d’infirme
ou de vagabond menaçant. Comment imaginer
que ce chemineau, parfois si brutal d’aspect et de
parole, sordide, à la fois inquiétant et inspirant la
compassion, fût pourtant l’auteur des musiques
poétiques les plus délicates, des mélodies verbales
les plus neuves et les plus touchantes qu’il y ait dans
notre langue ? Tout le vice possible avait respecté, et
peut-être semé, ou développé en lui, cette puissance
d’invention suave, cette expression de douceur, de
ferveur, de recueillement tendre, que personne n’a
donnée comme lui, car personne n’a su comme lui
dissimuler ou fondre les ressources d’un art con-
sommé, rompu à toutes les subtilités des poètes les
plus habiles, dans des œuvres d’apparence facile, de
ton naïf, presque enfantin. Souvenez-vous :

Calmes dans le demi-jour


Que les branches hautes font...

Parfois, ses vers font songer à une récitation de


prières murmurées et rythmées au catéchisme ;
parfois, ils sont d’une étonnante négligence et
écrits dans le langage le plus familier. Il fait parfois
des expériences prosodiques, comme dans cette
étrange pièce, Crimen Amorù, qui est en vers de
onze syllabes. D’ailleurs, il a usé de presque tous
les mètres possibles : depuis celui qui compte cinq
syllabes jusqu’au vers de treize. Il a employé des
combinaisons insolites ou abandonnées depuis le
XVIe siècle, des pièces en rimes toutes masculines,
ou toutes féminines.

Otto Wegener (1849-1924), Portrait colorisé de Verlaine


portant manteau et écharpe de Charvet (1893).

Que si l’on veut à toute force le comparer à Villon,


non pas en tant que personnage délictueux et pourvu
d’un casier judiciaire, mais en tant que poète, on
trouve, – ou, du moins, je trouve, car ce n’est là que
mon impression, – je trouve avec surprise que Villon
(vocabulaire à part), est, par certains endroits, un
poète plus moderne que Verlaine. Il est plus précis
et plus pittoresque. Son langage est sensiblement
plus ferme : « Le Débat du Cœur et du Corps » est
construit en répliques nettes et sévères comme du
Corneille. Et il abonde en formules qui ne s’oublient
plus, dont chacune est une trouvaille au type des
trouvailles classiques... Mais, sur toute chose, Villon a
la gloire de cette œuvre vraiment grande, le fameux
Testament, conception singulière, complète, et
Jugement Dernier, prononcé sur les hommes et
les choses par un être qui, à l’âge de trente ans, a
déjà beaucoup trop vécu. Cet ensemble de pièces
en forme de dispositions testamentaires tient de
La Danse macabre et de La Comédie humaine,
évêques, princes, bourreaux, bandits, filles de
joie, compagnons de débauche, chacun reçoit son
legs. Tous ceux qui ont fait du bien au poète, tous
ceux qui ont été durs pour lui, sont là, fixés d’un
trait, d’un vers toujours définitif. Et dans cette
composition curieuse, entre les portraits précis, où
les noms propres, les sobriquets, les adresses mêmes
des gens sont énoncés, se placent, comme des figures
plus générales, les plus belles ballades que l’on ait
écrites. Le monologue familier s’interrompt devant
elles. La confession se change en ode et prend son
vol. L’apostrophe, familière à Villon, devient moyen
lyrique, et la forme interrogative, si fréquente chez
lui :

Mais où sont les neiges d’antan ?


...
Le lesserez la, le povre Villon ?
...
Dictes-moy où, n’en quel pays ?
...
Qu’est devenu ce front poly,
Ces cheveulx blonds, sourcilz voultyz ?...

etc., se fait par la répétition, et surtout par l’accent,


un élément de puissance pathétique. Il est le seul
poète français qui ait su tirer du refrain des effets
puissants et de puissance croissante.

Quant à Verlaine, en vous disant, (à mes risques et


périls) qu’il me semble moins littéraire que Villon,
je ne veux pas dire plus naïf ; ils ne sont pas plus
naïfs l’un que l’autre, pas plus naïfs que La Fontaine ;
les poètes ne sont naïfs que quand ils n’existent
pas. Je veux dire que cette poésie particulière à
Verlaine, celle de La Bonne Chanson, de Sagesse
et la suite, suppose, au premier regard, moins de
littérature accumulée que celle de Villon, ce qui
n’est d’ailleurs qu’une apparence : on peut expliquer
cette impression par cette remarque : que l’un se
place au commencement d’une ère nouvelle de notre
poésie et à la fin de l’art poétique du Moyen Âge,
celui des allégories, des moralités, des romans ou
des récits pieux. Villon est, en quelque sorte, orienté
vers l’époque très prochaine où la production se
développera en pleine conscience d’elle-même et
pour elle-même. La Renaissance est naissance de
l’art pour l’art. Verlaine, c’est tout le contraire : il
en vient, il en sort, il s’évade du Parnasse, il est, ou
il croit être, à la fin d’un paganisme esthétique. Il
réagit contre Hugo, contre Leconte de Lisle, contre
Banville ; il est en bons termes avec Mallarmé, mais
Mallarmé et lui sont deux extrêmes qui ne se sont
rapprochés que par le seul fait d’avoir à peu près les
mêmes fidèles et à peu près les mêmes adversaires.

Eh bien ! cette réaction, chez Verlaine, l’engage


à se créer une forme tout opposée à celle dont les
perfections lui sont de- venues fastidieuses... Parfois,
on croirait qu’il tâtonne parmi les syllabes et les
rimes, et qu’il cherche l’expression la plus musi-
cale de l’instant. Mais il sait très bien ce qu’il fait,
et même il le proclame : il décrète un art poétique,
« de la musique avant toute chose », et, pour cela, il
préfère la liberté... Ce décret est significatif.

Ce naïf est un primitif organisé, un primitif comme


il n’y avait jamais eu de primitif, et qui procède d’un
artiste fort habile et fort conscient. Nul, d’entre les
primitifs authentiques, ne ressemble à Verlaine.
Peut-être le classait-on plus exactement quand on le
traitait, vers 1885, de « poète décadent ». Jamais art
plus subtil que cet art, qui suppose qu’on en fuit un
autre, et non point qu’on le précède.

Verlaine, comme Villon, nous contraignent enfin


à confesser que les écarts de la conduite, la lutte
avec la vie dure et incertaine, l’état précaire, les
séjours dans les prisons et les hôpitaux, l’ivrognerie
habituelle, la fréquentation des bas-fonds, le crime
même, ne sont pas du tout incompatibles avec les
plus exquises délicatesses de la production poétique.
Si j’allais philosopher sur ce point, il faudrait
bien marquer ici que le poète n’est pas un être
particulièrement social. Dans la mesure où il est
poète, il n’entre dans aucune organisation utilitaire.
Le respect des lois civiles expire au seuil de l’antre
où se forment ses vers. Les plus grands, Shakespeare
comme Hugo, ont imaginé et animé de préférence
des êtres irréguliers, des rebelles à toute autorité,
des amants adultères, dont ils font des héros et des
personnages sympathiques. Ils sont beaucoup moins
à leur aise quand ils entendent exalter la vertu : les
vertueux, hélas ! sont de mauvais sujets. Le mépris
du bourgeois, qu’ont institué les romantiques et qui
n’a pas été sans produire certaines conséquences
politiques, se réduit, dans le fond, au mépris de la
vie régulière.

Le poète porte donc une certaine mauvaise cons-


cience. Mais l’instinct de moralité va se nicher
toujours en quelque endroit. On voit bien chez les
pires gredins, dans les milieux les plus affreux,
reparaître la règle et se décréter des lois de la jungle.
Chez les poètes, le code ne contient qu’un seul article,
qui sera mon dernier mot :

« Sous peine de mort poétique, dit notre loi,


ayez du talent, et même... un peu plus. »

Villon et Verlaine,
essai de Paul Valéry (1871-1945),
est paru aux éditions A. A. M. Stols, en 1937.

isbn : 978-2-89816-082-0
© Vertiges éditeur, 2020
– 1083 –

Dépôt légal – BAnQ et BAC : premier trimestre 2020

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