3089 MiroirTraduction
3089 MiroirTraduction
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Au miroir de la traduction
Avant-texte, intratexte, paratexte
Sous la direction de
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Illustrations :
Fac-similés des manuscrits de Saint-John Perse, de Valery Larbaud et de T. S. Eliot © Fondation Saint-
John Perse. Tous droits réservés à la Fondation Saint-John Perse.
Lettre de Giuseppe Ungaretti à Robert Van Nuffel © Archives et Musée de la Littérature, Bruxelles.
Fac-similés des manuscrits de Jeremy Reed et de Hugh Shankland © Beinecke Rare Book and Manuscript
Library, Yale University.
Fac-similés des épreuves de la traduction d’Ulysse révisées par Stuart Gilbert © Harry Ransom Humanities
Research Center, University of Texas at Austin.
Cet ouvrage a été publié avec le soutien du laboratoire d’excellence TransferS
(Investissements d’avenir ANR-10-IDEX-0001-02 PSL* et ANR-10-LAB X-0099)
Introduction
Au miroir des langues : la traduction réflexive
« Les poèmes traduits ne sont jamais que des colombes auxquelles on a coupé les
ailes, des Sirènes arrachées à leur élément natal, des exilés sur la rive étrangère qui
ne peuvent que gémir qu’ils étaient mieux ailleurs 1 » : c’est peu dire que, pour mé-
morables qu’en soient les métaphores, cette assertion de Marguerite Yourcenar paraît
aujourd’hui d’un autre âge – celui où la traduction, éternelle seconde et servante au
grand cœur, semblait se confiner, sinon se complaire, dans la condition ancillaire où
l’assignaient une doxa rarement interrogée, des siècles d’histoire littéraire et jusqu’à
la majorité des traducteurs eux-mêmes. Ce n’est pas céder à l’illusion de quelque
« progrès » en la matière, espérons-le, que d’accorder au discours contemporain sur
la traduction le mérite de contester cette fausse évidence, et de rendre ses ailes à la
colombe mutilée.
Mieux : comme le confirment les études ici réunies, la traduction littéraire vole aujour-
d’hui de ses propres ailes. Sa nature proprement créatrice ne tient pas uniquement à
son caractère herméneutique de lecture créatrice, voire d’écriture-lecture 2 , dans et par
laquelle les multiples sens d’une œuvre peuvent se déployer à travers l’histoire, mais
aussi à l’acte de création translingue qu’incarne l’écriture traduisante dont elle est le
fruit. Traduire, c’est écrire – c’est créer – entre les langues. Novalis ne nomme-t-il pas
« poète du poète » le traducteur inspiré ?
1. Marguerite Yourcenar, « Rainer Maria Rilke » [1936], préface de Rainer Maria Rilke, Poèmes à la
nuit, trad. Gabrielle Althen et Jean-Yves Masson, Lagrasse, Verdier, 1994, p. 7.
2. « C’est ainsi que la vie d’un texte se poursuit dans les différentes langues à la manière d’une “création
continuée” – poursuivie notamment de traduction en traduction, au fur et à mesure que les langues cibles
changent, évoluent, et avec elles la sensibilité des lecteurs (le traducteur est l’un d’eux) qui de siècle en siècle
trouvent à une même œuvre d’autres significations. Si la lecture est créatrice de sens [...], la traduction
l’est au suprême degré dans la mesure où elle peut se définir comme une “écriture-lecture”, et où toute
traduction est la trace d’une lecture. » (Jean-Yves Masson, « De la traduction comme acte créateur :
raisons et déraisons d’un déni », Meta, Journal des traducteurs, vol. 62, nº 3, 2017, p. 644.)
2 Introduction
La traductologie doit aller plus loin, s’aventurer sur les confins encore
inexplorés de l’écriture, [proposer] un modèle du faire, et un modèle de
l’être à travers le faire – bref, une poétique de la traduction, au sens
profond du terme – une approche qui se concentre sur le texte naissant et
sur les processus scripturaux à partir desquels le traducteur poétiquement
compétent, parvenant à s’approprier un poème dans une langue A, le
transforme, en utilisant la matière première d’une langue B, en un poème
qui est vraiment un poème 4 .
Ainsi peut-on voir dans la traduction l’avenir translingue d’un texte premier (le texte
source), la continuation (on n’ose dire : la perpétuation) de sa genèse dans une autre
langue :
Des études récentes ont montré que penser la traduction en termes géné-
tiques ne permet pas seulement de mesurer l’ampleur du champ de travail
du traducteur, mais aussi de confirmer que la traduction est un nouvel
état du texte, qu’elle en est la continuation naturelle. En ce sens, la tra-
duction renforce le présupposé de la génétique qui s’intéresse au texte en
mouvement, à sa genèse et non pas au produit fini qui n’est qu’un état de
ce processus 8 .
Les documents de travail du traducteur [...] gardent les traces de son pro-
cessus traductif, c’est-à-dire l’écriture des diverses étapes d’une expérience
de travail, d’une expérience mise en œuvre dans le cadre d’un projet spéci-
fique et dès lors unique. Ces documents de travail sont situés dans les cou-
lisses, dans le laboratoire du traducteur qui, au-delà de l’espace physique
circonscrit, est un espace ouvert, et occulte. Tel est l’espace génétique 11 .
langues, à deux ouvrages de création « pure », que bien sûr nous pouvons comparer,
mais sans avoir à redouter le péché d’infidélité, autrement dit, de liberté 12 . » La mé-
taphore du miroir en vient alors à désigner le principe créateur même du processus
autotraductif :
Dans Le Fou d’Elsa, Louis Aragon entremêle au français une multitude de termes
étrangers qui ont pour effet, et sans doute même pour fonction, d’étrangéiser la langue
du poème. Ces termes subissent à l’occasion un passage – voire un aller-retour –
entre les langues qui, s’il s’apparente à une traduction, relève d’un principe à la
fois plus complexe et plus ambigu. Comme le montre Fernand Salzmann à partir de
deux exemples (ankor /encore ; Elsa/Es-Sâ/Al-Ozza), le jeu interlinguistique vient ici
appuyer une véritable poétique de l’infraction.
C’est à une tout autre forme d’invention langagière que nous convie l’écriture d’An-
dréas Becker, dans laquelle Mathilde Vischer voit une « mise en abyme de ce que
fait la traduction ». Sa lecture, à la lumière notamment des positions d’Arno Renken,
nous invite à envisager la traduction comme faculté d’inquiéter l’ordre linguistique
établi, comme refus de toute identification et comme décentrement radical. Ce « geste
de différentiation », qui se plaît à mutiler et à réinventer la langue, est ici comparé à
la pratique traductive même en tant qu’expérience de l’étrangeté.
15. Voir sur ce point deux ouvrages récents : Martine Hennard Dutheil de la Rochère et Irene Weber
Henking (dir.), La traduction comme création / Translation and creativity, Lausanne, Centre de tra-
duction littéraire, coll. « Théorie », 2017 ; et Christine Berthin, Laetitia Sansonetti et Emily Eells (dir.),
Auteurs-traducteurs : l’entre-deux de l’écriture, Nanterre, Presses universitaires de Paris Nanterre, 2018.
16. Antoine Berman, Pour une critique des traductions : John Donne, Paris, Gallimard, 1995, p. 77.
Première partie
Avant-texte
Critique génétique et doute herméneutique
Réflexions de Pézard, traducteur de Dante
Viviana Agostini-Ouafi
Université de Caen Normandie
en nous donnant accès non seulement à ce qui peut être vérifié sur les brouillons, les
mises au net, les épreuves ou les imprimés, mais aussi aux réflexions et aux choix de
traduction envisagés mais non transcrits. La verbalisation par le traducteur même
de ses pensées les plus fugitives, les plus indétectables dans les brouillons, permet de
comprendre en profondeur les rouages et les motivations de sa démarche. Par ailleurs,
la franchise avec laquelle Pézard expose ses doutes, ses hésitations, ses pensées les plus
enfouies (même celles qu’il juge puériles ou ridicules) est l’expression de la profonde
modestie de sa posture intellectuelle : celle d’un grand savant qui, tel Socrate, sait ne
pas savoir.
Au plan génétique, cette conférence est d’autant plus précieuse que nous disposons,
en plus du texte imprimé paru à Florence en 1966, de deux avant-textes dactylogra-
phiés 4 , comportant chacun vingt-deux feuilles rédigées au verso avec des ratures et
des corrections autographes : le premier est plus riche en ratures et corrections, ma-
nuscrites ou tapées à la machine ; le second, qui lui est postérieur, comporte également
quelques petites corrections autographes au stylo (ou au crayon), mais il est sans nul
doute plus net et plus proche de la version imprimée. En effet, certaines des variantes
lexicales ou syntagmatiques de ce dernier, que l’on ne trouve pas dans l’avant-texte
le plus ancien, caractérisent aussi l’article publié en 1966 5 . Nous avons travaillé sur
le premier avant-texte, le moins propre, en le comparant au second, à l’époque où le
fonds Pézard du Collège de France était déposé à l’IMEC, où ces deux avant-textes
étaient classés comme inédits : en réalité, les feuilles 1 à 13 ont paru dans la version
imprimée de Florence, les feuilles 14 à 22 étant à notre connaissance, du moins en
partie, encore inédites 6 .
Entre le(s) avant-texte(s) préparé(s) par Pézard pour l’intervention florentine d’avril
1965 et l’article qui sera publié l’année suivante, on constate aussi l’existence de
variantes de traduction qui créent un effet de mise en abyme, inscrivant sa démarche
explicative dans le temps de la réécriture traductive et de ses différentes phases :
les solutions fournies dans son commentaire dactylographié ou imprimé complètent
ainsi celles que l’on peut retrouver dans les brouillons, dans les épreuves (au moins
trois successives), puis dans le texte publié, et réédité plusieurs fois, de la traduction.
Le choix des exemples analysés par Pézard répond à des catégories allant, par ordre
croissant de difficulté, de la morphologie et du lexique à la syntaxe. Nous avons déjà
analysé, lors du Congrès mondial de traductologie (université Paris Nanterre, 15 avril
2017) 7 , la première partie de cette conférence florentine, consacrée notamment aux
questions lexicales, et l’on voudrait ici prendre en compte la deuxième partie dans
4. Fonds Pézard (classement IMEC), cote Pzd 14.10, Conférence inédite [sic], « Présentation de sa
traduction des œuvres de Dante », 22 feuilles verso dactylographiées sur papier vélin (deux exemplaires
dans la même pochette avec corrections autographes). Malgré le titre français (dû sans doute à l’archiviste
qui a classé le fonds Pézard à l’IMEC), le texte dactylographié, comme celui de la conférence florentine, est
rédigé par Pézard en italien. Toutes les citations extraites de ces documents sont traduites par nos soins.
5. On ne fera pas dans cet article de distinction entre la première version dactylographiée et la seconde,
car les différences entre ces documents sont minimes et ne concernent pas des éléments importants et
pertinents en ce qui concerne l’exemple qui fait ici l’objet de notre démonstration.
6. Nous remercions les ayants droit Sylvie Pézard et Daniel Roche d’avoir bien voulu nous accorder, en
février 2013, la permission de citer et de publier la version dactylographiée de cette conférence.
7. Voir Viviana Agostini-Ouafi, « Genèse et exégèse par André Pézard de sa traduction de Dante », dans
Geneviève Henrot Sostero (dir.), Archéologie(s) de la traduction, Classiques Garnier, 2019 (sous presse),
p. 147-161, actes du Ier Congrès mondial de traductologie consacrés à la session « Génétique textuelle,
philologie et traduction » organisée sous notre responsabilité.
Viviana Agostini-Ouafi 13
Pour ces vers, Pézard propose dans l’article paru en 1966 la traduction suivante :
Or, la version ci-dessus n’est nullement celle que l’on trouve dans les avant-textes
dactylographiés ; elle ne correspond pas non plus, pour ce qui est de la ponctuation, à
celle de l’édition de la Pléiade de 1983 14 . Même dans la première édition des Œuvres
complètes, qui paraît le 25 novembre 1965 – entre la conférence d’avril et la publication
des actes l’année suivante –, Pézard propose une autre variante interprétative des vers
63-64 : « “[...] / de vision, que votre Guy, peut-être / eut en dédain 15 . . . ” [...] /. » Ce
n’est que dans un erratum 16 , ajouté sans doute tardivement en fin de volume dans
cette édition de la Pléiade de 1965, qu’il propose la version de 1966, tout en remplaçant
le point par un point-virgule au vers 63. Il s’agit donc d’un cas très problématique et
mouvant, dont aucune solution, parmi celles que Pézard a testées entre 1963 et 1966, ne
le satisfait tout à fait. En effet, il introduira ces vers de l’erratum de 1965 et de l’article
de 1966 dans l’édition de 1967 de la Pléiade, en remplaçant toutefois définitivement
le point-virgule ou le point par les deux points : « “[...] / vision : mais 17 [...].” »
Quelle version propose-t-il dans les textes dactylographiés ? Une version intermé-
diaire 18 qui illustre une phase clé de son raisonnement :
quels chemins » il y est arrivé. D’abord, comme bon nombre de critiques (et de tra-
ducteurs : en 1985, c’est aussi le cas de Jacqueline Risset), il a envisagé que le pronom
relatif « cui » renvoie à Virgile, le guide intellectuel qui accompagne Dante dans son
voyage aux Enfers et qui l’attend non loin de là : c’est donc lui qui ferait l’objet du
dédain de Guido Cavalcanti. En 1966, Pézard ajoute une information particulièrement
intéressante : dans les épreuves envoyées à Gallimard deux ans plus tôt, il adhérait à
cette interprétation. Or, on trouve la même indication temporelle dans le texte dac-
tylographié d’avril 1965 21 ; on peut donc supposer que les premières épreuves étaient
prêtes au printemps 1963. Le pronom relatif « cui » serait donc à lire dans le texte
source comme un complément d’objet : (Virgile) que peut-être votre Guy dédaigna 22 .
Pézard précise aussitôt qu’il n’était pas satisfait de cette version des épreuves de
1963, car le syntagme italien « per qui » (par ici), un peu sec et aigu chez Dante, lui
semblait puéril dans sa version française : « “par ci me mène”, comme l’on dit dans
un ton moqueur “par ci, par là”, c’est-à-dire plus ou moins au hasard 23 . » Il avoue en
outre que le souvenir de la comptine Il court, il court, le furet le mettait mal à l’aise :
« il a passé par ici, / il repassera par là 24 . » Rappelant qu’il a promis de tout dire
de ses expériences de traduction, Pézard affirme qu’il n’a écarté par avance aucune
tentative, aucune hypothèse, et qu’il est en train d’exposer ici (au sujet notamment
de « par ci, par là ») « ses doutes les plus ridicules ».
En vérité, il nous livre avec franchise l’une des clés de lecture de sa méthode de traduc-
tion : comme l’a remarquablement expliqué la psychiatre et psychanalyste romaine
Adelia Lucattini au Congrès mondial de traductologie organisé à l’université Paris
Nanterre 25 , la méthode de Pézard est proche de la démarche psychanalytique car, en
se laissant bercer et guider dans ses choix de traduction par les sonorités et la cadence
du rythme, il applique, selon la formulation de Sigmund Freud (1910), la technique
de l’« attention flottante » : une posture qui valorise la résonance émotive de la ma-
térialité phonique, qui conçoit le traduire comme l’expression poétique du langage de
l’inconscient, inscrit dans le texte source et dans la mémoire du traducteur.
Pour échapper aux connotations gênantes de ces sonorités françaises qui lui évoquent
un âge enfantin révolu et trop léger, Pézard affirme avoir voulu donner « plus de
substance » au syntagme « per qui mi mena » : « me mène par ces voies », où
« par ces voies » constitue à ses yeux (mais il faudrait dire plutôt : à son oreille)
« un souvenir honnête de ce que l’on pouvait entendre dans le chant i » (Inf. i 91),
21. Ibid.
22. En italien contemporain standard, le pronom relatif « cui » est précédé d’une préposition. Sans
préposition il appartient à un registre linguistique soutenu, littéraire et/ou archaïsant, car il remonte aux
origines mêmes de la langue italienne et de sa tradition littéraire : il peut véhiculer, sous cette forme
elliptique, soit un datif à large spectre – un complément indirect introduit en général par la préposition
« à », « a cui », se référant au pronom singulier, de genre masculin « al quale » (auquel), ou au féminin
« alla quale » (à laquelle), ou bien à leurs pluriels ; soit un pronom, également polyvalent en genre et
en nombre, ayant valeur de complément d’objet. Mais, dans la langue parlée surtout, le pronom « cui »
peut couvrir aussi, précédé de la préposition « per », la valeur d’un relatif neutre indéfini renvoyant à la
proposition qui précède : « per cui, per la qual cosa » (pour ladite raison, raison pour laquelle).
23. A. Pézard, « Presentazione della propria traduzione », art. cité, p. 91.
24. Ibid. Dans la version dactylographiée (fº 10v), le furet est passé par « ci », au lieu de « ici ».
25. Adelia Lucattini, « Traduire l’inconscient. Pézard et Dante », conférence présentée le 18 avril
2017 dans la session « Dialogue entre psychanalyse et traduction ». Actes à paraître en 2019 : Véronique
Duché et Françoise Wuilmart (dir.), Présences du traducteur, Paris, Classiques Garnier.
16 Critique génétique et doute herméneutique
quand Virgile dit à Dante, après l’avoir sauvé des trois fauves : « il te faudra tenir
autre voyage 26 . » Mais la dimension onirique et émotive de « l’attention flottante »
poursuit son chemin : Pézard avoue que ce mot ajouté, « voies », une fois écrit, a
pris pour lui la valeur d’un « texte véritable » qu’il devait « examiner par habitude
professionnelle ». Le mot « voies » lui évoque le voyage de Dante de sa folle vie
florentine à la « selve obscure », puis à l’Enfer et au Purgatoire où, dans le Paradis
terrestre, il rencontre Béatrice qui le mènera au Paradis pour contempler Dieu. Le
syntagme « ces voies » prend alors pour Pézard le sens du but à atteindre sous la
conduite de Béatrice, non de Virgile, à savoir la vie éternelle conquise grâce à elle.
Dans cette optique, pour Pézard, l’interprétation donnée par un critique « sensible
et pénétrant » du pronom relatif « cui » – comme étant à la fois « un datif » et
« un accusatif » (un complément d’objet) –, paraît adaptée au contexte de « par ces
voies » : « [...] (celui qui attend Dante là, le mène) au but auquel tend son voyage et
que peut-être Guido dédaigna 27 . » D’où la nouvelle version de ces vers que Pézard
dit avoir inscrite dans les (secondes) épreuves corrigées « l’hiver suivant », donc entre
le 21 décembre 1964 et le 21 mars 1965 28 .
Par la suite, toutefois, même la solution « par ces voies » ne le satisfait plus, car de
« nouveaux scrupules » surgissent : « ce que » Guido Cavalcanti dédaigne dans l’im-
médiat, c’est plutôt l’étape du voyage où se trouve Dante au moment de la rencontre
avec son père, l’Enfer qu’il méprise en tant que philosophe athée niant l’immortalité
de l’âme, cet enfer auquel il ne croit pas et qu’il ne craint pas 29 . Pézard ne se rappelle
pas avoir trouvé dans des livres l’interprétation qui commence à le travailler, fondée
sur un aspect grammatical précis du pronom relatif « cui », mais il se dit que parfois
les idées des uns se confondent avec celles des autres et que les livres signalent un
usage substantivé des adverbes de lieu chez Dante. Pézard note que, dans le Para-
dis terrestre, Matelda utilise ainsi plusieurs fois, en s’adressant à Dante, un adverbe
« qui » (ici) qui signifie « ce lieu 30 » ; d’où sa nouvelle interprétation du passage :
« Virgile me mène par ces lieux, cet enfer, dont Guido se moque. » Ce mépris pour
l’Enfer chez Guido Cavalcanti n’est au fond pour Pézard que l’écho exaspéré, plus
froid et intellectuel, du mépris pour l’Enfer que Dante, quelques vers plus haut, at-
tribue à l’orgueilleux et passionné chef gibelin florentin Farinata (Inf. x 35). Mais la
substantivation de l’adverbe ne peut pas être élargie selon Pézard à d’autres lieux de
l’Enfer : le « ici » ne peut selon lui se référer qu’au cercle des hérétiques. Pourtant
le mépris de Guido concerne l’Enfer tout entier, y compris le « triple royaume des
morts » dans son ensemble. Impossible, donc, de charger cet adverbe substantivé de
tous ces sens possibles : l’objet du dédain synthétisé dans le pronom relatif « cui »
doit aller, selon Pézard, au-delà de tout ce qu’il a envisagé jusqu’alors pour l’adverbe
« ici » et pour le sujet de la phrase « celui qui attend là ».
26. Dante, Œuvres complètes, op. cit., p. 887.
27. A. Pézard, « Presentazione della propria traduzione », art. cité, p. 91. C’est nous qui soulignons.
28. La chronologie donnée dans les avant-textes dactylographiés préparant la conférence du printemps
1965 est cette fois concordante, car il y est question de l’hiver « scorso », c’est-à-dire l’hiver passé (Fonds
Pézard, cote Pzd 14.10, « Présentation de sa traduction », fº 11v).
29. A. Pézard, « Presentazione della propria traduzione », art. cité, p. 92.
30. Ibid. En effet, Matelda fait un usage remarqué de cet adverbe signifiant dans son discours « ce lieu »
(cf. Pur. xxviii 94, 142-143). Cependant, le vers italien cité à ce propos par Pézard, « libero è qui da ogni
alterazione » (où « qui » a fonction de sujet), n’est pas prononcé par Matelda, mais par l’ombre du poète
latin Stace dans Pur. xxi 43.
Viviana Agostini-Ouafi 17
Après avoir (dans les premières épreuves) traduit le syntagme « per qui » par « par
ici », et l’avoir corrigé dans les secondes épreuves en « par ces voies », et après avoir
envisagé de remplacer cette deuxième solution par « par cet enfer », Pézard propose
en 1966, sans ajouter aucun commentaire à ce sujet dans la conférence florentine, la
solution « par ces terres / de vision », que l’on retrouve aussi dans l’édition Pléiade de
1965 : il s’agit donc là d’une correction apportée aux troisièmes épreuves valant comme
« bon à tirer ». Nous savons aussi que, dans la version dactylographiée, la solution
proposée était celle des secondes épreuves : « par ces voies ; » – suivie toutefois de
deux traits verticaux tracés au stylo, signalant à l’évidence un problème de traduction
à résoudre.
31. Dante, Œuvres complètes, op. cit., p. 939, note à « double enceinte » : ((62-63)). Chez Pézard,
les parenthèses doubles confèrent à la note un statut particulier : elles signalent au lecteur des « nou-
veautés incertaines », interprétations audacieuses dont la critique devra encore confirmer la validité (voir
l’Avertissement, ibid., p. xxxviii). En ce qui concerne l’explication du syntagme « terres / de vision », une
seule différence est à signaler entre l’édition de 1965 et celle de 1967 (cette dernière coïncidant totalement
avec la dernière de 1983) : en 1965, Pézard dit avoir ajouté « vision pour préciser [ce] que G. eut en
dédain » ; en 1967, il écrit qu’il a ajouté « vision pour suggérer [ce dont] Guy eut dédain ». Le pronom
relatif neutre change de fonction, passant ainsi de complément d’objet direct à complément d’objet indirect.
32. En effet, dans les Errata de 1965 l’une des corrections proposées concerne justement le passage en
note de bas de page de « [ce] que » à « [ce dont] ».
33. A. Pézard, « Presentazione della propria traduzione », art. cité, p. 93.
18 Critique génétique et doute herméneutique
34. Ibid.
35. Fonds Pézard, cote Pzd 14.10, « Présentation de sa traduction des œuvres de Dante », fº 13v.
36. Valery Larbaud, Sous l’invocation de saint Jérôme [1946], Paris, Gallimard, 1997, p. 76.
37. Ibid., p. 78.
38. On trouve aussi la virgule dans l’édition de Fredi Chiappelli (Milan, Mursia, 1965, p. 48), qui utilise
lui aussi le texte de référence de la SDI.
39. Voir par exemple l’édition de Natalino Sapegno (Florence, La Nuova Italia Editrice, 1955, p. 118)
qui a accompagné des générations de lycéens italiens dans la découverte de Dante, et la nouvelle édition
parue en 2007 de Giorgio Inglese (Rome, Carocci, 2016, p. 149), revue notamment à partir du manuscrit
que le fils de Dante, Jacopo Alighieri, a porté en 1322 de Ravenne à Florence, juste après la mort du poète.
40. Cf. Dante, La Divine Comédie, L’Enfer, éd. bilingue, trad. Jacqueline Risset, Paris, Flammarion,
1985, p. 100 : « E io a lui : “Da me stesso non vegno : / colui che attende là, per qui mi mena / forse
cui Guido vostro ebbe a disdegno.” » À titre de comparaison, voici sa traduction de ce tercet : « Et moi :
“Je ne suis pas venu par moi seul : / celui qui attend là est celui qui me mène ; / votre Guido l’eut peut-
être en mépris*.” » (Ibid., p. 101. On remarquera ici l’ajout du point-virgule.) Dans la note appelée par
l’astérisque, qui figure en fin de volume (ibid., p. 335), la traductrice propose une tout autre interprétation
qui contredit sa traduction : « [S]’agit-il de dédain à l’égard de Virgile, en tant que représentant de la
raison ? [P]lus probablement à l’égard de Béatrice, en tant que théologie. »
Viviana Agostini-Ouafi 19
41. Dante, La Divina Commedia, Inferno, éd. Natalino Sapegno, op. cit., p. 118, note nº 63. C’est nous
qui traduisons.
42. Ibid.
43. Voir Paolo Pellegrini, « Il codice migrato nella bisaccia di Jacopo Alighieri », Alias Domenica – il
manifesto, 25 mars 2017, p. 8.
44. A. Pézard, Avertissement de la deuxième édition, dans Dante, Œuvres complètes, op. cit., p. xlv-
xlvi.
45. Ibid., p. xlvii.
20 Critique génétique et doute herméneutique
plus étroite entre les deux propositions : ces deux points marquent fondamentalement
une pause rythmique suivie d’une explication.
Pézard traducteur de Dante opère ainsi sur plusieurs versants : poétique, dans la
réécriture du texte source ; critique et philologique, dans les notes de bas de page ;
herméneutique et génétique, dans le commentaire explicitant sa démarche traduisante.
S’il est analytique, minutieux et précis dans la réflexivité de son discours scientifique,
il se montre également capable d’être synthétique, bref et concis dans le paratexte que
constituent les notes 50 . Dans l’Avertissement de 1965, il écrit que sa traduction est un
« labeur », voire une « folie », en tout cas « le genre d’ouvrage qu’il ne fallait pas [lui]
demander 51 ». Mais, pour le traductologue, son commentaire méta-traductif est un
véritable trésor 52 : comme on vient de le constater, son approche génétique-pratique
du traduire lui fait peser sur les balances du traducteur les sons et les sens, les savoirs
du Moyen Âge et les rythmes, en pe(n)sant dans le moindre détail une virgule dont
l’existence même, dans le texte source, est pourtant incertaine.
Bibliographie
Sources primaires, œuvres originales et traductions
Dante Alighieri, La Divina Commedia, Inferno, éd. Natalino Sapegno, Florence, La Nuova Italia Editrice,
1955.
Dante Alighieri, La Divina Commedia, éd. Fredi Chiappelli, Milan, Mursia, 1965.
Dante Alighieri, Œuvres complètes. Traduction et commentaires par André Pézard [1965 ; 1967], Paris,
Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1983.
Dante Alighieri, La Divine Comédie – L’Enfer, édition bilingue, trad. Jacqueline Risset, Paris, Flam-
marion, 1985.
Dante Alighieri, Commedia. Inferno, Revisione del testo e commento di Giorgio Inglese [2007], Rome,
Carocci, 2016.
Sources secondaires
Agostini-Ouafi, Viviana, « Introduzione », dans André Pézard, Dante e il pittore persiano. Note sul
tradurre, trad., notes et éd. Viviana Agostini-Ouafi, Modène, Mucchi, 2014, p. 7-25.
Agostini-Ouafi, Viviana, « Il sodalizio franco-italiano di André Pézard e Gianfranco Contini : l’erme-
neutica filologica come traduzione », Arzanà. Cahiers de littérature médiévale italienne, nº 19, 2017,
p. 96-103, <http ://[Link]/1068>.
Agostini-Ouafi, Viviana, « Philologie et génétique des formes mouvantes du sens en traduction. Typologies
et exemples : Proust, Saba, Dante. . . », Des mots aux actes, nº 7, dir. Florence Lautel-Ribstein et Carmen
Pineira Tresmontant, « Sémantique(s), sémiotiques et traduction », 2018, p. 99-122.
Larbaud, Valery, Sous l’invocation de saint Jérôme [1946], Paris, Gallimard, 1997.
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Pézard, André, « Presentazione della propria traduzione delle opere di Dante », Atti del congresso inter-
nazionale di studi danteschi, 20-27 aprile 1965, Società Dantesca Italiana & Associazione Internazionale
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Pézard [1965], Paris, Gallimard, 1983, p. xi-xlviii ; traduction italienne : Dante e il pittore persiano. Note
sul tradurre, trad., notes et éd. Viviana Agostini-Ouafi, postface Jean-Yves Masson, Modène, Mucchi, 2014.
Genèse d’une traduction collaborative :
Winds de Hugh Chisholm
et Saint-John Perse
1. Saint-John Perse, « Vents », iii, 6, dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de
la Pléiade », 1972 (ci-après OC ), p. 229.
2. Kenneth R. Berri, « Pont de suspension. La collaboration auteur-traducteur mise à nu », Meta,
Journal des traducteurs, vol. 62, nº 3, 2017, p. 612.
3. Pour une typologie de ces configurations de la collaboration traductive, voir Patrick Hersant (dir.),
Traduire avec l’auteur. Études et documents, Paris, Sorbonne université Presses, 2019 ; et Valeria Sperti,
« La traduction littéraire collaborative entre privilège auctorial et contrôle traductif », dans Alessandra
Ferraro et Rainier Grutman (dir.), L’Autotraduction littéraire. Perspectives théoriques, Paris, Classiques
Garnier, 2016, p. 141-167.
4. Voir l’article d’Olga Anokhina ci-dessous, p. 98-101, ainsi que ses articles « Traduction et réécriture
chez Vladimir Nabokov : genèse d’une œuvre en trois langues », Genesis, nº 38, « Traduire », 2014, p. 111-
127 ; « Traductions vers l’anglais et le français de Vladimir Nabokov : traduction ou autotraduction ? »,
Glottopol, Revue de sociolinguistique en ligne, nº 25, janvier 2015 ; et Dirk Weissmann, « Entre contrôle
et confiance : Paul Celan correcteur de ses traductions françaises », dans Chiara Montini (dir.), Traduire.
Genèse du choix, Paris, Archives contemporaines, 2016, p. 129-144.
24 Genèse d’une traduction collaborative
pour la génétique de la traduction, cela ne fait aucun doute 5 . D’abord parce que « les
procédures de la génétique, la traduction les met en œuvre à tout instant : son être
même est déjà performatif 6 ». Ensuite parce que :
Enfin parce que, dans le cas de Saint-John Perse, poète et diplomate français (1887-
1975), lauréat du prix Nobel en 1960, les manuscrits des traductions de l’œuvre poé-
tique, conservés à la Fondation Saint-John Perse, à Aix-en-Provence, révèlent un ver-
sant entièrement nouveau de sa création poétique : toutes les traductions en langue
anglaise sont, de fait, le fruit d’une collaboration intense entre le poète et son traduc-
teur. Le long échange entre poètes pairs autour de la traduction d’Anabase, signée par
le grand poète moderniste T. S. Eliot, en représente l’illustration la plus éclatante 8 .
Curieusement, cette activité de collaboration traductive autour des versions anglaises
de l’œuvre persienne fut un secret longuement gardé, enfoui dans la profondeur des
manuscrits 9 . Dans les Œuvres complètes, éditées en 1972 par les soins du poète,
n’en figurent que deux témoignages : les « Observations et corrections de Saint-John
Perse pour la traduction anglaise d’Anabase par T. S. Eliot (1927 10 ) », ainsi qu’un
extrait du témoignage du traducteur irlandais Denis Devlin intitulé « Saint-John Perse
à Washington », précédemment publié dans les Cahiers de la Pléiade, qui évoque
une séance de travail avec le poète en vue de la traduction du recueil Exil 11 . En ce
qui concerne la traduction du poème Vents (1946), qui constituera le corpus de nos
analyses, la collaboration occultée entre le poète et le traducteur américain Hugh
Chisholm s’étire sur deux ans (1950-1952) 12 et adopte le mode de fonctionnement
5. La génétique de la traduction associe les approches scientifiques de la critique génétique et de la
traductologie, afin d’explorer le processus traductif dans sa dimension créatrice. Voir Anthony Cordingley
et Chiara Montini, « Genetic translation studies : an emerging discipline », Linguistica Antverpiensa, New
Series : Themes in Translation Studies, nº 14, 2015 ; Chiara Montini (dir.), Traduire. Genèse du choix,
op. cit. ; Marie-Hélène Paret Passos, Da crítica genética à tradução literária : uma interdisciplinaridade,
Vinhedo, Horizonte, 2011 ; Sergio Romanelli, Gênese do processo tradutório, Vinhedo, Horizonte, 2013 ;
Fabienne Durand-Bogaert (dir.), Genesis, nº 38, « Traduire », 2014.
6. Fabienne Durand-Bogaert, « Ce que la génétique dit, la traduction le fait », ibid., p. 7.
7. Patrick Hersant, « Partager la page : vertus et aléas du travail à deux », dans P. Hersant (dir.),
Traduire avec l’auteur, op. cit.
8. À ce sujet, voir notre article « Saint-John Perse et T. S. Eliot : une traduction à deux plumes », ibid.
9. Voir notre article « Discovering the coulisses of artistic collaboration : A genetic reading of the
English translation of Saint-John Perse’s poem Amers », Ilha do Desterro. A Journal of English Language,
Literature in English and Cultural Studies, vol. 76, nº 2, 2018, p. 153-164.
10. Saint-John Perse, OC, p. 1145-1147.
11. Ibid., p. 1112-1113.
12. Les différentes étapes chronologiques de cette collaboration traductive peuvent être consultées dans
Henriette Levillain, Sur deux versants. La création chez Saint-John Perse d’après les versions anglaises
de son œuvre poétique, Paris, Corti, 1987, p. 196-201.
Esa Christine Hartmann 25
Cette collaboration sous forme d’explication initiale et de révision finale ne tardera pas
à se muer en autotraduction déguisée, laissant libre cours au désir créateur de Saint-
John Perse – au désespoir du traducteur attitré. Ainsi Hugh Chisholm se plaint-il dans
une lettre à John Barrett des « habituelles, innombrables et infimes corrections, très
peu d’entre elles ayant un rapport sérieux avec le sens ou l’intention du poème 15 ».
Les traces scripturales de cette closelaboration reflètent, comme nous allons le dé-
couvrir, les procédés scripturaux caractérisant à la fois la genèse initiale de Vents et
le processus traductif de Winds. Elles se donnent à voir sur les manuscrits dactylo-
graphiés de Hugh Chisholm, richement annotés de la main du poète qui propose des
solutions alternatives ou impose ses propres versions, corrige des faux-sens et écarte
de mauvaises interprétations, explicite des images obscures et étoffe des ellipses. S’en-
tassant en colonnes dans les marges et dans les interlignes, les variantes de la plume de
Saint-John Perse révèlent le travail d’une véritable recréation translingue du poème
initial, voire une création poétique nouvelle dans une autre langue 16 . Le geste auto-
traductif persien pourrait-il ainsi être lu et interprété comme un prolongement de la
genèse du texte initial ?
Considérée dans une telle perspective génétique, l’activité traduisante de Saint-John
Perse estomperait la distinction conceptuelle entre le poème original en langue fran-
çaise et sa traduction anglaise, puisque les deux moments scripturaux (la composition
initiale du poème français et sa transposition consécutive en langue anglaise) s’ins-
criraient au sein d’une seule activité créatrice, ponctuée par le passage d’une langue
à l’autre au cours d’une genèse poétique bilingue 17 . La poétique du texte premier,
dont le poète tente de créer une équivalence dans le texte anglais, peut ainsi être lue
13. Ce terme inventé par l’écrivain cubain Guillermo Cabrera Infante désigne une collaboration étroite,
assidue et continue entre l’auteur et le traducteur, qui concourent conjointement à l’élaboration progressive
de la traduction (Suzanne Jill Levine, The Subversive Scribe. Translating Latin American Fiction, Saint
Paul, Graywolf Press, 1991, p. xiii).
14. Lettre du 15 juin 1950, citée dans H. Levillain, Sur deux versants, op. cit., p. 196.
15. « With the usual, innumerable, infinitesimal corrections, only very few of which have serious
bearing on the meaning or intent of the poem. » (Lettre de septembre 1951, citée ibid., p. 198.) Le
poète de langue allemande Paul Celan semble faire preuve d’une attitude similaire lors de la révision
de la traduction française de ses poèmes : « En dehors des améliorations de détail qui augmentent la
précision du texte traduit, en l’accordant notamment à la poétique de l’écrivain, on est frappé par certaines
suggestions qui dépassent les limites d’une simple révision de la traduction en s’approchant en réalité d’une
récréation du texte en langue française. [...] Maintes corrections ne relèvent pas d’un problème de fond,
mais trahissent plutôt une certaine incapacité du poète à abandonner son texte aux altérations inévitables
de la traduction. » (D. Weissmann, « Entre contrôle et confiance », art. cité, p. 135-136.)
16. Le terme translingue désigne ici le passage d’une langue à l’autre au cours de la création littéraire.
Ce passage, qui s’inscrit dans le mouvement d’écriture et représente donc un phénomène scriptural, peut
se faire d’une œuvre à l’autre ou au sein d’une même œuvre.
17. Sur ce point, voir notre article « Pour une approche génétique du plurilinguisme littéraire : le cas de
Saint-John Perse », Aretè : International Journal of Philosophy, Human & Social Sciences, nº 3, 2018,
p. 59-78.
26 Genèse d’une traduction collaborative
Notre étude explorera les différents aspects de cette poétique de Vents / Winds, qui
se font jour, au sein du processus traductif, à travers la confrontation dialogique des
18. Saint-John Perse, Winds, trad. Hugh Chisholm, New York, Pantheon Books, coll. « Bollingen Series »,
1953 et 1961 (édition bilingue).
19. Voir H. Levillain, op. cit., p. 197 et 198.
20. Cette fonction de médiateur-correcteur fut auparavant assurée par Valery Larbaud lors de la traduc-
tion d’Anabase par T. S. Eliot. Sur ce point, voir l’article de Patrick Hersant ci-dessous, p. 46-50.
21. Sont appelées palettes les colonnes de variantes.
Esa Christine Hartmann 27
22. Pour une analyse détaillée de la poétique de Vents, nous renvoyons à l’étude d’Henriette Levillain,
Saint-John Perse. Une lecture de Vents, Paris, Gallimard, coll. « Les Cahiers de la NRF », 2006. Pour
une analyse de la poétique avant-textuelle de Vents, voir notre livre Les Manuscrits de Saint-John Perse.
Pour une poétique vivante, Paris, Harmattan, 2007.
28 Genèse d’une traduction collaborative
Hugh Chisholm Our salvation is in the haste and the disruption. (Ms.
Winds, Canto i, 6, état 2, p. 14)
Pourquoi avoir choisi la forme en -ing, sinon, encore une fois, pour suggérer, gram-
maticalement et stylistiquement, non pas le résultat d’une action accomplie (« dis-
ruption »), mais le déroulement répété d’un processus incessant ? Le gerund, forme
substantivée du present participle, est concurrencé par celui-ci dans une autre correc-
tion de Saint-John Perse, où il apparaît en tant que past continuous tense 23 . Cette
forme grammaticale véhicule en effet une valeur aspectuelle analogue, imperfective,
sécante, dans la mesure où elle désigne la réalisation progressive de l’action dans la
durée d’un moment passé :
23. Ce temps est formé à partir de l’auxiliaire to be au passé et du present participle.
30 Genèse d’une traduction collaborative
Texte français Et déjà d’autres forces s’irritent sous nos pas (Vents, iii,
3, OC, p. 222)
Hugh Chisholm And already under our footsteps other forces are engaged
(Ms. Winds, Canto iii, 3, p. 6)
Correction SJP [And already other forces] are stirring [beneath our
footsteps]
Correction SJP [where the ciphers] are // moving / going / prospering / multiplying /
marching \\ (Canto iii, 3, p. 6)
Hugh Chisholm Over long gradients / ramps of fury / wrath where other chariots race /
run
Variantes SJP [where other chariots] are running / racing (Canto iii, 3, p. 7)
Texte français les évadés des grands séismes, les oubliés des grands
naufrages et les transfuges du bonheur, laissant aux
portes du légiste, comme un paquet de hardes, le sta-
tut de leurs biens, et sous leur nom d’emprunt errant
avec douceur dans les grands Titres de l’Absence. . .
(Vents, iii, 2, OC, p. 220)
« Des hommes encore, dans le vent, ont eu cette façon de vivre et de gravir 30 » : portée
par le mouvement de l’être dont le vent est la manifestation la plus vertigineuse, la
plus virtuose et la plus violente, la marche de l’humanité s’incarne ici dans l’errance
des survivants de grandes « catastrophes naturelles », tels que « les évadés des grands
séismes, les oubliés des grands naufrages », laissant derrière eux les bagages de la
civilisation, pour épouser, libres et légers, « light-hearted », la course immatérielle du
vent, en quête de l’être et de son visage primordial.
Le complément circonstanciel « with humility » employé par le traducteur attribue au
verbe « to wander » une qualité purement morale, tandis que les variantes adverbiales
de Saint-John Perse, « gently / quietly / peacefully », paraissent associer un sens phy-
sique et psychologique, caractérisant l’allure de la déambulation et l’état d’esprit de
cette errance, tous deux marqués de « douceur ». Traçant un chemin herméneutique,
la palette de Saint-John Perse, très éloquente et significative ici, peut ainsi guider
l’interprétation du passage. Ce procédé exégétique repose sur une analogie d’idées ;
la juxtaposition d’expressions synonymiques, appartenant au même champ séman-
tique, permet au lecteur de cerner le sens global du passage, au-delà de l’expression
spécifiquement employée dans le texte français ou dans sa traduction anglaise. Cette
richesse sémantique de l’avant-texte confère au mot, inscrit à l’intérieur d’une palette
dans le contact et dans la solidarité avec d’autres expressions sémantiquement appa-
rentées, une aura de signification, plongeant la phrase présente dans une atmosphère
d’apaisement et de quiétude.
Bien que l’action du vent, proférant la hâte et la fuite en avant, semble abolir tout
regard vers le passé, le mythe du mouvement, servant de fond idéologique au poème,
est traversé par un double élan d’avancée et de retour. Aussi rencontrons-nous un
espace avant-textuel qui rétablit les « reliques d’outre-monde 31 », et revalorise un
passé et une civilisation auparavant rejetés :
Correction SJP [And there is a new] growth [on the land of women]
L’expression anglaise « return », proposée par Hugh Chisholm, semble trop abstraite,
signifiant uniquement le « retour » et le « renouveau », contrairement au mot français
« regain », qui forme ici, grâce à ses sens concret (« herbe qui repousse dans une prairie
après la première coupe ») et abstrait, figuré (« retour de ce qui était compromis, avait
disparu »), une syllepse. Dans le texte français, les deux sens de la syllepse se trouvent
effectivement actualisés, le premier par la présence du mot « terre », lieu imaginaire où
repoussera l’herbe nouvelle, le deuxième par le contexte idéologique d’une renaissance
et d’une floraison nouvelle après l’action purifiante du vent, balayant les vestiges d’un
passé morbide. La métaphore florale d’une nouvelle éclosion, regroupant le dernier
ensemble nominal de la palette de Saint-John Perse, est particulièrement susceptible
de réunir ces deux sens. Le mot « growth » y apparaît comme un beau compromis,
dans la mesure où il épouse la mention abstraite d’un renouveau (dont l’équivalent
exact serait « revival » et « renewal », entourant l’expression « growth » dans la
palette) et la signification concrète de la croissance de l’herbe.
Métaphore d’une naissance nouvelle, le mot « regain » possède également une dimen-
sion poétique et linguistique. L’exploration du trésor sémique des mots à travers leurs
équivalents anglais permet une renaissance de la signification, un nouvel épanouisse-
ment sémantique, faisant « pousser » sur la « terre » du manuscrit de nouveaux mots
et de nouveaux sens. À travers les palettes de variantes anglaises et les corrections
que Saint-John Perse porte sur la traduction, se révèle toujours aussi le sens exact du
texte français. La traduction de nombreuses « expressions-clés » de l’œuvre poétique
se trouve ainsi interrogée et modifiée : ces réécritures dans la langue anglaise mettent
particulièrement l’accent sur les difficultés sémantiques et stylistiques du texte de dé-
part, en explicitant ses fonctionnements et ses sens. Les expressions concentrant en
elles l’univers imaginaire du poème retiennent spécialement l’attention du poète, qui
les commente à travers ses propres propositions de traduction. La collaboration de
Saint-John Perse à la traduction de son œuvre poétique se transforme donc en une
double entreprise de création et d’interprétation.
Dans le cas du poème Vents, ces réécritures de la traduction nous dévoilent la dy-
namique contradictoire et complémentaire du souffle cosmique, faisant éclater les
contraires pour les fondre dans un mouvement unique et cyclique. Le vent symbo-
lise la fuite en avant et le retour vers le passé, la dispersion et le rassemblement, la
violence et la douceur, la destruction et la renaissance. Certains critiques y ont même
découvert l’influence de la philosophie chinoise, se cristallisant dans la symbolique du
yin et du yang, dans l’harmonie des contraires. Le mythe du vent, tel qu’il apparaît
sur les manuscrits, possède aussi une signification réflexive, dressant une allégorie
fulgurante de la création poétique.
36 Genèse d’une traduction collaborative
2 La fulgurance
L’illumination incandescente de l’éclair accompagne la tempête au milieu de l’orage,
dans une même mouvance cosmique unissant le souffle et la lumière, la respiration et
la fulgurance. L’action du vent est ainsi étroitement liée au thème de la luminosité
violente, à laquelle Saint-John Perse attache une importance particulière, si nous
jugeons d’après le nombre et la richesse de ses interventions sur les manuscrits de la
traduction anglaise :
Hugh Chisholm There are winter nuptials // lit by the spirit’s swords
/ in the fire of [spirit’s swords], lit by great black
diamond roses / in the fire of [great black diamond
roses] \\ (Canto iii, 3, p. 6)
33. L’ambiguïté du mot « onagre », possédant un double homonymique, ne permet pas au traducteur de
distinguer entre l’animal (âne sauvage, « wild ass ») et la fleur (oenothera, « evening primrose »). Voir
Le Robert : Onagre, n. m. (gr. onagros « âne sauvage ») : âne sauvage, de grande taille (Équidés). Onagre,
n. f. (gr. onagra) : plante appelée « herbe aux ânes », cultivée pour ses fleurs (Œnothera).
34. Les expressions à valeur hyperonymique, figurant entre crochets, ont été ajoutées par nous, afin de
comprendre la progression sémantique globale entreprise par Saint-John Perse à l’intérieur de la palette.
Esa Christine Hartmann 37
La richesse des palettes montre à quel point l’image de la luminosité fulgurante s’avère
féconde dans l’imaginaire persien ; on sait quelle place occupe le jaillissement de
l’éclair, de cette lumière ardente, presque volcanique, dynamique et violente, dans
la représentation métaphorique et mythique de l’inspiration et de la création, jusqu’à
devenir l’emblème d’une poétique et d’un style 35 . Dans ces palettes, tout le champ
lexical de la luminosité éclatante se trouve exploré par Saint-John Perse ; nombreux
sont les glissements analogiques de l’éclair fulgurant à la flamme, du scintillement
à la splendeur et à la gloire héroïques, des rayons de lumière à l’éclat déchirant, à
l’explosion 36 .
Par glissement métonymique, nous passons à l’intérieur du même réseau métapho-
rique de la luminosité fulgurante à la colère divine, ici démythifiée sous le visage du
« scandale historique » – à l’époque matérialiste, l’histoire remplaçant la divinité –
frappant comme une foudre dans la traduction anglaise et dotant le mot français
« envenimer » d’une signification supplémentaire :
35. Démentie par la réalité laborieuse du processus créateur persien visible sur les manuscrits, cette
vision de la création poétique comme « inspiration fulgurante », comme « éclair », comme « explosion »
représente un mythe où se reflète l’héritage nietzschéen.
36. Cet « état explosif » symbolise, selon la conception nietzschéenne de la création poétique, l’acuité
des sens à la réception de l’inspiration fulgurante, ainsi que « l’éclat » du langage traduisant « l’instant
éternel » de cette vision.
38 Genèse d’une traduction collaborative
3 La parole poétique
Le vent, la foudre et la parole poétique représentent les trois instances d’une manifes-
tation métaphysique et cosmique, tissant un réseau métaphorique dense et imbriqué
qui porte la trame narrative et la structure symbolique du poème. Soumise, elle aussi,
au principe dynamique du mouvement éolien, la parole poétique, métaphoriquement
associée à la foudre, possède une valeur prophétique. La correction de la traduction
anglaise est ici très suggestive, car elle met l’accent sur la nature sacrée de cette voix
venant d’ailleurs, « magique » et « miraculeuse » :
Texte français Une âme plus scabreuse (Vents, iv, 3, OC, p. 239)
La palette de Saint-John Perse suggère l’image d’un paysage marin rugueux et âpre,
bordé de falaises se précipitant dans la mer. Dans le contexte du mythe éolien régissant
l’univers imaginaire et métaphorique de Vents, l’expression « âme scabreuse » semble
activer dans la palette de Saint-John Perse les sèmes de l’impatience, de la violence,
de la rudesse, de la hâte et de la précipitation, refusant son acception première de
« licence érotique ».
C’est en effet le sens étymologique de l’expression française qui se trouve actualisé ici,
l’adjectif « scabreux » possédant le sens étymologique de « rude », « raboteux » 41 .
L’étymologie, mise en évidence et explicitée dans la traduction et dans le commentaire
persiens, s’inscrit ici, en tant que procédé poétique et idéologique, dans l’esthétique du
mouvement qui gouverne Vents, conférant aux mots une dimension temporelle, ainsi
qu’un pouvoir cinétique. La remotivation étymologique apparaît comme la manifes-
tation stylistique d’un motif thématique, qui, contrebalançant l’action dévastatrice
des vents libérant le vieux monde du poids d’une civilisation malade, reviendrait à
une réhabilitation du passé et de l’origine. Ce procédé, qui semble de prime abord
quelque peu contradictoire, ne fait qu’intégrer, dans un seul et unique mouvement, les
deux actions, en apparence opposées, d’une fuite en avant et d’une quête de l’origine.
L’énergie libératrice et rafraîchissante du vent ouvre l’accès à la pureté du commen-
cement, et permet à l’humanité un nouveau départ vers ce pays mythique où, selon
une conception cyclique de la temporalité, commencement et aboutissement, temps
premier et temps futur ne font qu’un.
Le poème Vents est entièrement traversé par l’ethos du mouvement, représentant une
idéologie et une architecture textuelles. Le manuscrit de la traduction anglaise conduit
la cohérence sémantique du texte français à sa transparence, notamment à travers les
palettes que Saint-John Perse y inscrit pour élaborer une version plus fidèle que celle
proposée par le traducteur. Cette cohérence est portée par un arrière-fond mythique
qui motive et sous-tend le poème entier : l’allégorie du vent, souffle cosmique, agite le
monde selon un rythme cyclique, oscillant entre violence et apaisement, entre tempête
et accalmie, entre mort et renaissance. Ce principe éolien est apparenté à celui de
l’éclair, symbole mythologique de la manifestation fulgurante, de l’irritation divine,
de la parole poétique et sacrée.
Cette œuvre écrite sous le signe du mouvement met ainsi en scène une esthétique et
une éthique, traversées par une double postulation, référentielle – cosmique et éolienne
– et langagière, poétique, la représentation du monde et de la création littéraire suivant
une même tension dynamique. Tous les éléments contraires s’y fondent dans un large
et unique flux, s’incarnant dans la violence et l’apaisement du vent, dans la destruction
et l’éclosion nouvelle. La vision fulgurante est proférée par une parole prophétique,
symbolisant l’énigme d’un langage sacré en quête de l’origine ineffable de l’être.
Si l’auteur participe à la traduction de son œuvre, il relit, commente et réécrit ses
textes dans une création seconde. C’est le cas de Saint-John Perse qui, par des va-
riantes et corrections, contribue activement à la transposition anglaise de ses poèmes.
Traduire sa propre œuvre signifie, d’abord et peut-être surtout, la comprendre, la ju-
ger et l’interpréter à nouveau, la réécrire en retraçant le chemin de la genèse poétique
initiale. Aussi le phénomène d’autotraduction, sous les dehors d’une collaboration
traductive, constitue-t-il une possibilité intéressante de lecture génétique, dans la me-
sure où il permet de suivre et d’analyser au plus près le processus créateur, redoublé
41. Scabreux, euse > bas lat. scabrosus, a, um > lat. scaber, scabra, -um « rude, raboteux ».
Esa Christine Hartmann 41
42. « Jene reine Sprache, die in fremde gebannt ist, in der eigenen zu erlösen, die im Werk gefangene
in der Umdichtung zu befreien, ist die Aufgabe des Übersetzers. » (Walter Benjamin, Gesammelte Werke,
Francfort, Zweitausendeins, 2011, t. I, p. 391 ; notre traduction.) Voir Walter Benjamin, « La tâche du
traducteur », dans Œuvres I, trad. Maurice de Gandillac et al., Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais »,
2000, p. 259.
42 Genèse d’une traduction collaborative
Bibliographie
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1953 et 1961 (édition bilingue).
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duction ? », Glottopol, Revue de sociolinguistique en ligne, nº 25, 2015.
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English translation of Saint-John Perse’s poem Amers », Ilha do Desterro. A Journal of English Language,
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Hartmann, Esa Christine, « Pour une approche génétique du plurilinguisme littéraire : le cas de Saint-John
Perse », Aretè : International Journal of Philosophy, Human & Social Sciences, nº 3, 2018, p. 59-78.
Hartmann, Esa Christine, « Von Rainer Maria Rilke bis Friedhelm Kemp : eine textgenetische Analyse der
kollaborativen Übersetzung der Anabase von Saint-John Perse », Nouveaux cahiers d’allemand. Revue de
linguistique et de didactique, vol. 36, nº 2, juin 2018, p. 113-133.
Hersant, Patrick (dir.), Traduire avec l’auteur. Études et documents, Paris, Sorbonne Université Presses,
2019.
Levillain, Henriette, Sur deux versants. La création chez Saint-John Perse d’après les versions anglaises
de son œuvre poétique, Paris, Corti, 1987.
Levine, Suzanne Jill, The Subversive Scribe. Translating Latin American Fiction, Saint-Paul, Graywolf
Press, 1991.
Montini, Chiara (dir.), Traduire. Genèse du choix, Paris, Archives contemporaines, 2016.
Esa Christine Hartmann 43
Paret Passos, Marie-Hélène, Da crítica genética à tradução literária : uma interdisciplinaridade, Vin-
hedo, Horizonte, 2011.
Sperti, Valeria, « La traduction littéraire collaborative entre privilège auctorial et contrôle traductif »,
dans Alessandra Ferraro et Rainier Grutman (dir.), L’Autotraduction littéraire. Perspectives théoriques,
Paris, Classiques Garnier, 2016, p. 141-167.
Weissmann, Dirk, « Entre contrôle et confiance : Paul Celan correcteur de ses traductions françaises »,
dans Chiara Montini (dir.), Traduire. Genèse du choix, Paris, Archives contemporaines, 2016, p. 129-144.
La troisième main :
réviser la traduction littéraire
Patrick Hersant
Université Paris 8
Des diverses pratiques que met au jour l’approche génétique des traductions, la
révision-correction n’est certes ni la plus flagrante, ni la plus décisive ; elle n’en consti-
tue pas moins une étape essentielle, presque systématique, dont les enjeux se mesurent
à l’aune des tensions, voire des conflits, qui opposent régulièrement le traducteur à
son relecteur critique. Que ce dernier soit l’auteur lui-même, l’éditeur ou un révi-
seur anonyme, les questions soulevées restent de même nature : qui est « l’auteur »
de la traduction publiée, et jusqu’où s’étendent ses prérogatives ? Selon quels cri-
tères d’évaluation prétend-on juger une traduction ? Quels présupposés sourciers ou
ciblistes sont-ils à l’œuvre dans la révision du texte traduit 1 ?
Précisons d’emblée qu’il ne sera pas ici question de la retraduction d’une œuvre, fût-
elle partielle (la traduction dite « revue et corrigée »), ni de la phase d’auto-relecture
effectuée par le traducteur lui-même, mais bien de la révision (assortie de corrections
et de suggestions) prise en charge par un tiers. Précisons encore que cette pratique
sera entendue dans sa double acception :
C’est dire que la révision recouvre un vaste champ d’interventions, depuis les retouches
minimales jusqu’à la réécriture complète en passant par le remaniement en profondeur
1. À de rares exceptions près (citées infra dans les notes 69, 71, 78 et 82), les travaux consacrés au
processus de révision se limitent à la traduction technique ou spécialisée ; voir par exemple la bibliographie
d’Isabelle S. Robert, « La relecture unilingue : une procédure de révision de traduction rapide, fonctionnelle,
mais déloyale », TTR – Traduction, terminologie, rédaction, vol. 27, nº 1, 2014, p. 95-122.
2. Haidee Kruger, « The Effects of Editorial Intervention », dans Gert De Sutter, Marie-Aude Lefer et
Isabelle Delaere (dir.), Empirical Translation Studies, Berlin, De Gruyter Mouton, 2017, p. 116. (Toutes
les citations d’articles publiés en anglais sont traduites par nos soins.)
46 Réviser la traduction littéraire
3. Fabienne Durand-Bogaert, « Ce que la génétique dit, la traduction le fait », Genesis, nº 38, dir.
Fabienne Durand-Bogaert, « Traduire », Paris, 2014, p. 8.
4. Sur la collaboration traductive entre les deux poètes, voir Esa Christine Hartmann, « Saint-John
Perse et T. S. Eliot : une traduction à deux plumes », dans Patrick Hersant (dir.), Traduire avec l’auteur.
Études et documents, Paris, Sorbonne Université Presses, 2019.
5. Lettres atlantiques. Saint-John Perse, T. S. Eliot et Allen Tate (1926-1970), Cahiers Saint-John
Perse, nº 17, éd. Carol Rigolot, 2006, p. 33.
6. « J’espère que vous pouvez me répondre dans quelques semaines ou peut-être un mois », écrit un
Eliot optimiste dans la lettre accompagnant le manuscrit de sa traduction. (T. S. Eliot à Saint-John Perse,
lettre en français du 15 janvier 1927, The Letters of T. S. Eliot, éd. Valerie Eliot et John Haffenden, New
Haven, Yale University Press, 2011, 5 vol., t. III, p. 373.)
7. Valery Larbaud, « Préface pour une édition russe d’Anabase » (1925), dans Saint-John Perse, Œuvres
complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1972 (Saint-John Perse, OC ), p. 1238.
Patrick Hersant 47
Pour l’instant, je ne peux tout de même rien faire avant d’avoir l’avis de
Leger, dont j’estime beaucoup l’opinion. Quand j’aurai reçu son avis, je
retravaillerai le manuscrit avec les suggestions des deux et préparerai une
version finale, dont je vous enverrai des copies 9 .
On ignore si Saint-John Perse a puisé dans les observations de Larbaud pour élaborer
ses propres révisions, qui seront inscrites par Marguerite Caetani dans les interlignes
du manuscrit d’Eliot 10 . Ce qui est certain, c’est qu’il apportera des réponses circons-
tanciées au questionnaire d’Eliot ; d’une grande valeur exégétique, celles-ci sont du
reste reproduites dans les Œuvres complètes sous le titre « Observations et corrections
de Saint-John Perse pour la traduction anglaise d’Anabase par T. S. Eliot (1927) »,
afin de guider le lecteur dans sa compréhension du poème 11 . À ces commentaires, il
semble que Larbaud ait surtout donné un tour plus explicite et plus diplomatique 12 .
Ses remarques prennent ainsi, le plus souvent, la forme de simples questions ; il note
à chaque fois la section du poème, la page du manuscrit, le numéro du vers, le mot
ou le segment à modifier, puis une proposition de remplacement : « Page 14, l. 1. –
risk. Would peril do ? » ; « l. 12. – great personages. – Is “notables” possible ? » ; ou
encore : « p. 16 – last line. – “fragments”. Fringes ? Bits 13 ? » Parfois l’intervention
du réviseur est plus élaborée, comme dans ces deux exemples pour lesquels nous ci-
tons successivement le vers original d’Anabase, sa première traduction par Eliot, la
proposition de Larbaud et la version publiée en 1930 par Eliot :
8. Lettres atlantiques, op. cit., p. 35.
9. Ibid. Voir aussi ce qu’en dit Saint-John Perse (qui se désigne lui-même à la 3e personne) dans les OC,
p. 1142 : « En l’absence de toute réponse d’Alexis Leger, il recourait à l’entremise amicale de la princesse
de Bassiano, fondatrice de la revue Commerce et amie du poète, pour obtenir indirectement quelques
indications ou précisions nécessaires. Il était prêt à accepter quelques observations de Valery Larbaud et
de Groethuysen, à qui la traduction anglaise avait été communiquée [...] ; mais c’est à l’opinion personnelle
de Saint-John Perse qu’il tenait. »
10. Valery Larbaud, « Answers and explanations », 11 feuillets manuscrits, n. d., Fondation Saint-John
Perse [1927], ibid., ci-après ms. Larbaud, FSJP.
11. La date de 1927 a été ajoutée a posteriori (par Saint-John Perse) dans les OC ; le manuscrit cor-
respondant, conservé à la Fondation Saint-John Perse, ne mentionne pas de date. (Pour la transcription
de ce manuscrit, voir Esa Hartmann, Les Manuscrits de Saint-John Perse. Pour une poétique vivante,
Paris, Harmattan, 2007, p. 479.) Les réponses de Saint-John Perse ont été inscrites, par Marguerite de
Bassiano, sur le manuscrit d’Eliot, qui sera retourné à celui-ci en 1929 seulement, comme en témoigne une
lettre du 2 septembre 1929 : « J’ai été très heureux de recevoir, par l’entremise de Mme de Bassiano, votre
accord et votre révision que j’attendais avec tant d’impatience. Je m’émerveille d’abord de la peine que
vous vous êtes donnée à cette occasion et plus encore de la pertinence de vos corrections. » On peut donc
supposer que les « Observations et corrections » de Saint-John Perse datent en vérité de 1929, et que les
commentaires de Larbaud (1927) leur sont antérieurs.
12. Voir T. S. Eliot, manuscrit de la traduction d’Anabase, 29 feuillets dactylographiés, n. d. [c. 1927],
Fondation Saint-John Perse, Aix-en-Provence, ci-après ms. Eliot, FSJP ; et Valery Larbaud, « Answers and
explanations », 11 feuillets manuscrits, n. d. [c. 1929], ibid., ci-après ms. Larbaud, FSJP.
13. « Péril pourrait-il convenir ? » ; « Notables est-il envisageable ? » ; « Franges ? morceaux ? » (ms.
Larbaud, FSJP, fº 6).
48 Réviser la traduction littéraire
14. Dans l’ordre : Saint-John Perse, « Anabase » [1924], OC, p. 98 ; ms. Eliot, FSJP, fº 8 ; ms. Larbaud,
FSJP, fº 4 ; Saint-John Perse, Anabasis, trad. T. S. Eliot, Londres, Faber and Faber, 1930, p. 33. Ici et
dans l’exemple suivant, c’est nous qui soulignons les termes révisés.
15. Dans l’ordre : Saint-John Perse, OC, p. 94 ; ms. Eliot, FSJP, fº 3 ; ms. Larbaud, FSJP, fos 2-3 ;
Saint-John Perse, Anabasis, op. cit., p. 23.
Patrick Hersant 49
est ouverte ; de fait, le traducteur anglais les considérera fréquemment comme une
orientation différente, mais non définitive 16 ». Dans l’exemple qui suit, on le voit
ainsi accepter la proposition de Larbaud dans la première édition anglaise d’Anabase,
avant de revenir à sa première solution dans l’édition de 1938 et dans toutes les
éditions suivantes 17 :
16. Henriette Levillain, Sur deux versants : la création chez Saint-John Perse, d’après les versions
anglaises de son œuvre poétique, Paris, José Corti, 1987, p. 33.
17. Dans l’ordre : Saint-John Perse, OC, p. 113 ; ms. Eliot, FSJP, fº 26 ; ms. Larbaud, FSJP, fº 10 ; Saint-
John Perse, Anabasis [1930], op. cit., p. 69 ; Saint-John Perse, Anabasis, trad. révisée par T. S. Eliot, New
York, Harcourt, Brace and Co., 1938, p. 69. Pour une analyse détaillée de ce vers, voir E. Hartmann, Les
Manuscrits de Saint-John Perse, op. cit., p. 125-128 ; sur sa traduction par Eliot, voir Shlomo Elbaz,
Lectures d’« Anabase » de Saint-John Perse : le désert, le désir, Genève, L’Âge d’homme, 1977, p. 225,
note 10.
50 Réviser la traduction littéraire
J’ai été très heureux de recevoir [...] votre révision que j’attendais avec
impatience. Je m’émerveille d’abord de la peine que vous vous êtes donnée
à cette occasion, et plus encore de la pertinence de vos corrections. Vous
pourrez constater que j’ai adopté la plupart de vos suggestions 18 .
Pour ce qui est des révisions et des coupes, vous voudrez bien regarder
le rapport de notre relecteur et reprendre tous les points soulevés, non
sans vous autoriser toute licence poétique qui vous semblera raisonnable.
Notre relecteur semble déconcerté par certaines images de sang (ajoutées
par vous), mais vous estimerez peut-être qu’elles relèvent de votre liberté
d’ajouter ici et là des images de Jeremy Reed 20 .
La révision, consignée sur six denses feuillets dactylographiés, reprend chaque poème
en alternant compliments (« brillant », « traduction habile », « variation inspirée »)
et observations critiques mais courtoises (« paresseux », « bizarre », « un échec inté-
ressant »). Le relecteur, Hugh Shankland, lui-même poète et traducteur, dirige alors
le département d’études italiennes de l’université de Durham. Parmi ses dizaines de
remarques, en voici une première que nous restituons dans son contexte en citant suc-
cessivement les vers de Montale en italien, le manuscrit de Reed, la note du relecteur et
la version définitive publiée :
20. Neil Astley à Jeremy Reed, lettre du 4 juillet 1990, Beinecke Rare Book and Manuscript Library, Yale
University, Jeremy Reed Papers, GEN MSS 678, boîte 9, dossier « The Coastguard’s House, typescript
and correspondence » (ci-après JRP-9).
21. Dans l’ordre : Eugenio Montale, [poème sans titre en italien], The Coastguard’s House, trad. Jeremy
Reed, Newcastle, Bloodaxe Books, 1990, p. 40 ; Jeremy Reed, ms. de la traduction en anglais, intitulée
« Angularity », JRP-9 ; [Hugh Shankland], rapport de lecture anonyme, p. 4, ibid. ; « Angularity », version
publiée dans E. Montale, Coastguard’s House, op. cit., p. 41.
52 Réviser la traduction littéraire
22. Dans l’ordre : E. Montale, « Xenia » (II, v. 10), Coastguard’s House, op. cit., p. 200 ; J. Reed,
ms. « Xenia », JRP-9 ; H. Shankland, rapport, p. 3, ibid. ; « Xenia » (XII, v. 10), version publiée dans
E. Montale, Coastguard’s House, op. cit., p. 201.
Patrick Hersant 53
Cette fois, l’observation du relecteur prend la forme très simple (et récurrente) d’une
citation suivie d’un point d’interrogation. Ni remarque explicite, ni suggestion lexicale,
elle attire l’attention du traducteur sur un terme ou un passage discutables, à charge
pour celui-ci de comprendre et de résoudre (ou non) le problème désigné. On peut en
effet, comme Shankland, juger improbable qu’un « coin de comptoir » se retrouve sur
une avenue ; quant au possessif « your », il laisse entendre que la femme du poète était
une habituée des lieux, ce que le poème ne dit nullement. En acceptant la remarque
du relecteur – ou plutôt en interprétant sa laconique citation –, Reed revient à sa
solution première, biffée sur le manuscrit et reprise dans l’édition publiée. Une bonne
moitié des observations de Shankland entraîneront un léger remaniement du texte ;
le traducteur choisit de ne pas tenir compte de l’autre moitié, ce dont ni l’éditeur ni
le réviseur ne se formalisent puisqu’il est entendu que Reed est seul responsable du
choix final. Satisfait par cette collaboration à distance, celui-ci entend remercier son
mystérieux réviseur et s’en ouvre à l’éditeur, qui lui répond :
De son côté, D’Annunzio écrit à Ganderax à propos de ses interventions sur le texte :
Je ne crois pas utile cette méthode de la triple correction. C’est moi seul
qui dois corriger. Je vous serai reconnaissant de transposer directement
23. Neil Astley à Jeremy Reed, lettre du 2 octobre 1990, JRP-9. Le recueil de Reed intitulé Nineties
(1990) venait alors de paraître à Londres aux éditions Jonathan Cape. Reed remerciera également son
relecteur au début de l’anthologie Montale : « Je tiens à remercier Hugh Shankland pour sa minutieuse
relecture, ses commentaires et ses très précieuses suggestions. » (J. Reed, « Acknowledgements », dans
E. Montale, Coastguard’s House, op. cit., p. 12.)
24. Sur la censure morale pratiquée par Ganderax, voir Thomas Loué et Blaise Wilfert-Portal, « D’An-
nunzio à l’usage des Français : la traduction comme censure informelle », Ethnologie française, vol. 36,
nº 1, « De la censure à l’autocensure », 2006, p. 101-110 ; sur la collaboration D’Annunzio-Hérelle, voir
Muriel Gallot, « Gabriele D’Annunzio et Georges Hérelle : érotisme et traduction », dans P. Hersant (dir.),
Traduire avec l’auteur, op. cit.
25. Lettre de Georges Hérelle à Gabriele D’Annunzio, 18 mai 1900, dans Gabriele D’Annunzio – Georges
Hérelle, Correspondance, texte, trad. et notes Guy Tosi, Paris, Denoël, 1946, p. 349.
54 Réviser la traduction littéraire
Les désaccords sont nombreux, chacun des trois hommes ayant révisé la traduction
selon ses propres préoccupations – la seule beauté du texte pour l’auteur, la correction
grammaticale pour le traducteur, la réputation de la revue pour son prude éditeur.
Chacun dénigre l’autre dans ses lettres au troisième. C’est grâce à cette correspon-
dance croisée que, faute de pouvoir analyser des jeux d’épreuves hélas non conservés,
on peut au moins se représenter les raisons de la discorde. Ainsi Hérelle se plaint-il
auprès de Ganderax des remarques trop agressives de l’auteur :
La chaîne de décision est particulièrement mal définie entre les trois parties, et c’est ce
défaut initial qui produira des tensions au moindre désaccord. Ganderax n’est plus en
position de trancher : d’abord, il s’est lui-même investi dans des corrections qu’on lui
reproche ; ensuite, il lui est difficile de s’opposer frontalement au grand écrivain italien ;
enfin, il est conscient du caractère agrammatical de certaines propositions de l’auteur.
C’est donc entre auteur et traducteur que se joue, mais un peu tard, la dernière bataille
pour la correction des épreuves, Hérelle se refusant à laisser D’Annunzio retoucher à
sa guise la traduction française :
Oui, vous êtes « seul responsable de votre art » ; mais c’est moi qui suis
responsable de la traduction de votre œuvre, et par conséquent c’est à moi
qu’il appartient d’être l’ultimo correttore de cette traduction 28 .
« Sept et douze ans » ? « Joey » ? Alice Kaplan a raconté ses savoureux déboires
avec son traducteur qui, par souci du beau style, n’hésite pas à réécrire une prose
qu’il juge trop transparente ni à supprimer, sans l’avis de l’auteur, des passages qui
lui semblent discutables. Le frère et la sœur de la narratrice, dépourvus de nom
dans l’original, deviennent sous sa plume « Betsy » et « Joey » au prétexte qu’un
tel anonymat serait « disgracieux en français 32 ». L’assurance de son traducteur
finit par déstabiliser l’auteur : Kaplan maîtrise-t-elle assez le français, au fond, pour
réviser une traduction ? Pour s’en convaincre, elle prend conseil auprès de plusieurs
amis francophones – qui tous, après lecture du manuscrit, la confortent dans son
insatisfaction. Mais son éditrice, Évelyne Cazade, soucieuse d’éviter la « méthode
de la triple correction » dénoncée un siècle plus tôt par D’Annunzio, l’invite alors à
limiter le nombre de parties en présence :
29. Serge Chauvin, cité dans Albert Bensoussan, « En français dans le texte » [table ronde], Actes des
Troisièmes Assises de la traduction littéraire (1986), Arles, Actes Sud, 1987, p. 169.
30. Alice Kaplan, French Lessons : A Memoir, Chicago, University of Chicago Press, 1993, p. 3.
31. Manuscrit de la traduction de French Lessons (« Ma part française ») par Jean-Pierre Bardos,
1999 (ci-après ms. Bardos), p. 4, archives personnelles d’Alice Kaplan, Guilford, États-Unis (ci après AAK).
Nous remercions Alice Kaplan de nous avoir donné accès à ce dossier et de nous avoir autorisé à en
reproduire certains documents.
32. « Pourquoi ces noms-là ? Eh bien, grand amateur de la série Friends, diffusée en France sur une
chaîne câblée, c’est là que mon traducteur avait puisé son inspiration. » (Alice Kaplan, « Translation :
the Biography of an Artform », dans Esther Allen et Susan Bernofsky (dir.), Translation : Translators on
their Work and What it Means, New York, Columbia University Press, 2013, p. 71-72.)
56 Réviser la traduction littéraire
Il est très appréciable que vos amis se soucient de l’avenir de votre livre en
France, mais j’éprouve une crainte devant l’éclatement des conseils. [...] Il
est judicieux d’éviter la complexité qui brouillerait éventuellement notre
discernement 33 .
35. Lettre (en français) d’Alice Kaplan à Claude Cherki (PDG des Éditions du Seuil) et Évelyne Cazade,
7 mars 2000, 6 feuillets, AAK.
36. Ibid.
37. Philippe Soupault, « Sur “Ulysses” de James Joyce », Europe, juin 1929, nº 78, p. 297. Sylvia Beach
se remémore ainsi l’arrivée du second réviseur : « [Stuart Gilbert] était l’un des premiers admirateurs
d’Ulysse. [...] Son attention très éveillée fut tout de suite attirée par une ou deux erreurs dans cet extrait
de la traduction française, erreurs qui peuvent bien se glisser dans un travail d’une telle difficulté, si
compétent soit le traducteur. [...] Stuart Gilbert était donc venu me dire que l’aide d’un Anglais pourrait
leur être utile – si Larbaud et Morel acceptaient ses services. » Sylvia Beach, Shakespeare and Company,
trad. George Adam, Paris, Mercure de France, 1962, p. 200.
38. Pour plus de détails, voir María Isabel Corbí Sáez, « Les avatars de la traduction intégrale en français
de l’Ulysse de James Joyce », Literatura epistolar. Correspondències (s. XIX-XX), nº 7, 2002, p. 223-242 ;
et André Topia, « Retraduire Ulysses : le troisième texte », Palimpsestes, nº 15, 2004, p. 136.
58 Réviser la traduction littéraire
Joyce Two shafts of soft daylight fell across the flagged floor.
Au fil du temps, de vifs désaccords se font jour entre réviseur et révisé, et Larbaud
s’en plaint régulièrement à l’éditrice :
On en sait tout aussi long sur la révision d’Auguste Morel par Stuart Gilbert, dont les
notes de travail ont survécu 44 . On apprend ainsi qu’il a relu la traduction mot à mot,
« notant tout ce qui, à mon avis, ne rendait pas le sens exact de l’original. Je consultais
Joyce sur les passages douteux. Ces notes sont la recension exacte de mes observations,
que j’adressais chaque mois à M. Morel. [...] M. Valery Larbaud (l’un des plus grands
stylistes français) se consacra à un immense travail sur le texte 45 ». En plus de
ce document, les archives contiennent une autre trace matérielle de cette étonnante
traduction, non moins polyphonique que le roman lui-même. Il s’agit du premier jeu
d’épreuves corrigé et annoté par Gilbert, dans une ultime campagne de révisions sur le
texte mis en page 46 . On y mesure la patiente rigueur de son travail, ses innombrables
annotations marginales venant confirmer l’impression de Soupault : « Son rôle semble
avoir été celui du vérificateur intransigeant qui exige toujours davantage d’exactitude
dans la fidélité littérale 47 . » Scrupuleux gardien du temple joycien, Gilbert s’indigne
du moindre écart vis-à-vis de l’original :
43. Lettre de Valery Larbaud à Adrienne Monnier, 6 octobre 1927, ibid., p. 317. La version définitive
sera : « J’aime leur passer de temps en temps une cigarette. »
44. Voir notamment le dossier « James Joyce’s Ulysses », Stuart Gilbert Papers (Series I, Subseries D,
Box 7), Harry Ransom Humanities Research Center, University of Texas at Austin.
45. Note de Stuart Gilbert datée du 9 septembre 1948, citée par Jacques Aubert, « Note sur l’histoire
du texte », dans J. Joyce, Œuvres, op. cit., t. II, p. 1032.
46. James Joyce, Ulysse, Paris, La Maison des amis des livres, janvier 1929, exemplaire non broché
servant de premières épreuves, avec corrections manuscrites et dactylographiées de Stuart Gilbert, James
Joyce Collection (Series I, Box 1, folder 11), Harry Ransom Humanities Research Center, University of
Texas at Austin (ci-après Ulysse rév. Gilbert).
47. P. Soupault, « Sur “Ulysses” de James Joyce », art. cité, p. 298.
60 Réviser la traduction littéraire
Plus loin, Morel ayant tenté de reproduire en français une onomatopée : « J’aimais
affoler ce chien de l’hôtel crrcrrr aoahoooooahouen », Gilbert propose un retour à
l’original : « Pourquoi [ne] pas retenir la formule de J.J. ? rrrssst awokwokawok 49 . » Il
se montre également soucieux de préserver l’intégrité des images et des métaphores :
« “Flairent un nouveau” [pour traduire] get wind of : “Ont vent d’un nouveau”. . .
Cette métaphore est essentielle : Éole est un hymne au vent 50 . » On relève aussi des
remarques de style : « Trop de changements de temps ? » ou « Ce passage doit être
traduit dans un patois archaïque 51 ».
Gilbert semble surtout tenir à ce que les termes récurrents soient toujours traduits
par le même mot : « “Je vous remercie” – doit être : “Merci.” (C’est un rappel du
Merci de la dernière ligne de la page 129 52 ). » Quand Morel traduit : « Sur les
colonnes deux disques trépident », son réviseur le renvoie à sa première traduction de
wobble : « vibrent (voir p. 262) 53 ». Bien avant l’apparition des premiers répertoires
de concordance, l’hypermnésie de Gilbert force l’admiration. Au fil des 870 pages du
roman, il relève ainsi que Morel a traduit de quatre manières différentes un même mot
anglais : « whisper » est rendu successivement en français par « murmure » (p. 610),
« chuchotis » (p. 123), « susurre » (p. 615) et « chchchch » (p. 626). Ou encore :
Figure 4: James Joyce, Ulysse, Paris, La Maison des amis des livres, impr. janvier 1929,
exemplaire non broché avec corrections manuscrites et dactylographiées de Stuart Gilbert,
p. 215, James Joyce Collection (Series I, Subseries A, Box 1, folder 11), Harry Ransom
Humanities Research Center, University of Texas at Austin.
Gilbert His errors are volitional and are the portals of discovery
(un passage important qui sera probablement cité,
comme indiquant l’esthétique de J)
Littéralement
Ses erreurs sont volontaires (ou intentionnelles) et sont
les portails de la découverte / révélation.
Portails de la découverte s’ouvrirent pour. . .
(c’est-à-dire : par ses erreurs (inspirées) l’artiste dé-
couvre de nouvelles vérités comme on a découvert l’Amé-
rique par « erreur 54 »)
Si l’édition originale anglaise d’Ulysses, parue en février 1922 après deux ans de tra-
vail éditorial (révisions, réécriture sur jeu d’épreuves, interventions des dactylographes
et des typographes) comporte plus de 2 500 coquilles typographiques, sa traduction
française, publiée en 1929, comporte encore de nombreuses erreurs malgré le travail
acharné de plusieurs traducteurs et de trois réviseurs 55 . Elle sera néanmoins reprise,
en 1995, dans le deuxième volume des Œuvres complètes de Joyce dans la « Biblio-
thèque de la Pléiade », précédée d’une « Note » de Jacques Aubert signalant la place
éminente qu’occupe cette traduction « dans la littérature française, dont elle constitue
un moment et un monument 56 ».
55. Pour des exemples d’erreurs de traduction, voir Fritz Senn, « Ulysses in Translation », dans Tho-
mas Staley et Bernard Benstock (dir.), Approaches to “Ulysses” : Ten Essays, Pittsburgh, University of
Pittsburgh Press, 1970, p. 249-286.
56. Jacques Aubert, « Note sur la présente édition », dans J. Joyce, Œuvres, op. cit., t. II, p. 1029. Le
même Jacques Aubert a dirigé par la suite une nouvelle traduction d’Ulysse, parue en 2004 dans la même
collection.
62 Réviser la traduction littéraire
Autre trait récurrent dans la présentation formelle : bien souvent, le réviseur agré-
mente ses remarques de compliments plus ou moins sincères. La dimension psycholo-
gique de son échange avec le traducteur ne saurait lui échapper : comme le note une
relectrice professionnelle, « personne n’aime se faire prendre en défaut ; le réviseur
doit donc faire preuve de tact et d’empathie 62 ». Shankland l’a bien compris, qui
insère plus d’un éloge dans ses corrections du manuscrit de Reed – « belle réussite »,
« traduction habile » ou « variation inspirée », parmi bien d’autres 63 . Reprochant à
Bardos les libertés qu’il prend avec l’original de Kaplan, Cazade prend soin de souffler
le chaud comme le froid :
À son traducteur français, le romancier italien Curzio Malaparte adresse tour à tour
éloges et reproches : « Tout le monde trouve votre traduction excellente » – avant de
signaler à tel endroit du texte : « La phrase ne signifie rien. Voulez-vous me suggérer
quelque chose de mieux 65 ? » Laure Bataillon lui ayant fait parvenir la traduction
d’une de ses nouvelles, Julio Cortázar manie pareillement la critique et la louange :
« La traduction me sonne très bien à l’oreille, encore que parfois, à la fin, il y ait
un emploi des temps de verbe que je ne comprends pas très bien 66 . » Ayant reçu de
Valery Larbaud la traduction française de ses « Yerbas del Tarahumara », le poète
mexicain Alfonso Reyes s’en déclare enchanté : « Votre traduction m’a enthousiasmé
[...]. Enfin, sachez que j’en suis fier et très content. » Or nous savons par son journal
intime que Reyes était surtout « alarmé par le faux sens du vers 12, assez inexcusable,
et le contresens des vers 20-22, plus explicable 67 ». Sincères ou non, les compliments
visent à mettre le traducteur en confiance avant de corriger son travail ; au même titre
que le mode interrogatif, ils signalent un certain respect pour le travail accompli et
préparent le traducteur à une remise en cause parfois déplaisante.
La révision ne fait parfois que redoubler le risque d’altération de l’original selon les
« tendances déformantes » inventoriées par Antoine Berman dans son analytique de
69. Delphine Chartier, Traduction : histoire, théories, pratiques, Toulouse, Presses universitaires du
Mirail, 2012, p. 77.
70. Jean Darbelnet, « Niveaux de la traduction », Babel, vol. 23, nº 1, 1977, p. 6.
71. John Graham, « Checking, Revision and Editing », dans Catriona Picken (dir.), The Translator’s
Handbook, Londres, Aslib, 1989, p. 66 (notre traduction), cité dans Hyang Lee, « Révision : Définitions et
paramètres », Meta, Journal des traducteurs, vol. 51, nº 2, p. 414. Voir aussi Freddie Plassard, Lire pour
traduire, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2007, dont le chapitre 7 (« La lecture, outil d’amélioration de
la traduction », p. 219-260) analyse les enjeux et les présupposés de la relecture et définit les critères plus
ou moins conscients de l’amélioration du texte – cohérence, cohésion, lisibilité, adéquation au projet, etc.
72. Tony Cartano (responsable de la littérature étrangère chez Albin Michel), cité dans Françoise Car-
tano, « La traduction littéraire : qui juge ? », Actes des Troisièmes Assises de la traduction littéraire
(1986), Arles, Actes Sud, 1987, p. 138.
73. Marie-Françoise Cachin, La Traduction, Paris, Cercle de la librairie, 2007, p. 101.
66 Réviser la traduction littéraire
Une syntaxe alambiquée, fût-elle le reflet fidèle de l’original, peut ainsi se voir sim-
plifiée par le réviseur, que sa fonction éditoriale rend sans doute plus soucieux que le
traducteur de répondre aux attentes (supposées) des lecteurs. Un traducteur rapporte
ainsi qu’il a dû, « souvent, poussé par le correcteur, couper de courts passages pour
alléger le plus possible » ; le même fait cet autre aveu : « J’ai souvent été bridé par
l’éditeur qui pensait que trop d’imparfaits du subjonctif pouvaient gêner la lecture.
J’en ai donc supprimé quelques-uns 76 . »
Le réviseur serait-il, par nature, plus cibliste que le traducteur ? Ce biais n’a rien pour
surprendre si l’on conçoit la révision comme le rigoureux examen « d’un texte traduit
pour le rendre conforme aux besoins et aux attentes du destinataire 77 ». Ayant analysé
en détail les échanges entre une traductrice du néerlandais et ses divers réviseurs, Ilse
Feinauer et Amanda Lourens parviennent à une conclusion similaire, fondée sur un
patient relevé des modifications suggérées et des réponses de la traductrice : celle-
ci privilégie la fidélité au texte source, quand ses réviseurs sont plus soucieux de la
correction lexicale et grammaticale du texte cible – notant par exemple : « Je sais que
“descendre de cheval” est une traduction parfaitement acceptable, mais il me semble
qu’on dira plus couramment “mettre pied à terre 78 ”. »
74. Antoine Berman, La Traduction et la lettre ou L’Auberge du lointain, Paris, Seuil, coll. « L’ordre
philosophique », 1999 [1985], p. 52.
75. Jeremy Munday, Evaluation in Translation : Critical Points of Translator Decision-Making,
Londres, Routledge, 2012, p. 121.
76. Cité dans Florence Lautel-Ribstein, « Entretien avec Georges-Michel Sarotte », Des mots aux actes,
nº 1, 2009, p. 127, cité dans D. Chartier, Traduction, op. cit., p. 77.
77. H. Lee, « Révision : Définitions et paramètres », art. cité, p. 414 ; nous soulignons.
78. À propos de la traduction anglaise de Niggie (2002), de la romancière sud-africaine Ingrid Winter-
bach, le réviseur (anonyme) note : « Off-saddle : I know this is a perfectly correct translation, and there
is such a thing as off saddling, but I don’t think it’s generally used in English. I think it’s more common
to talk about dismounting. » (Cité dans Ilse Feinauer et Amanda Lourens, « The loyalty of the literary
reviser : Author, source text, target text or reader ? », Stellenbosch Papers in Linguistics Plus, vol. 53,
2017, p. 107.)
Patrick Hersant 67
Ce ciblisme est régulièrement reproché aux réviseurs par les traducteurs, qui répugnent
à se voir imposer (ou même suggérer) des solutions « plus explicites, plus simples, plus
conventionnelles 79 ». Conscient que l’on impute parfois à sa profession une tendance
à la standardisation de la langue d’arrivée, Serge Chauvin s’en défend avec vigueur :
Je crois que le critère de base, c’est bien sûr la lisibilité, mais pas au sens
d’un aplatissement du texte. Au contraire, la préoccupation majeure du
relecteur, en tant que premier lecteur, c’est à mon sens de s’assurer que le
texte rebondit effectivement en français, c’est-à-dire qu’il a un rythme, un
tempo, des cadences, qu’il va de l’avant. [...] Je ne suis pas sûr, contraire-
ment aux idées reçues, que la relecture qui s’effectue après traduction aille
nécessairement dans le sens d’une normalisation du français gommant la
richesse du texte original 80 .
Et il conclut, comme pour répondre par avance à la question essentielle mais infor-
mulée de l’auctoritas : « La traduction continue d’appartenir au traducteur 81 . »
leur est nécessaire. Pour peu qu’ils (se) soient chargés de réviser la traduction, certains
cherchent alors à se réapproprier un texte qui est toujours le leur, certes, mais dont
la paternité leur échappe désormais en partie. Un tel souci de l’auctoritas, et de son
maintien jusque dans la langue étrangère, dépossède le traducteur de prérogatives au
reste mal définies par les contrats d’édition comme par la pratique courante. Déçu
par la versification de son traducteur américain, Joseph Brodsky a ainsi confié à une
troisième main la révision des traductions de Daniel Weissbort ; mis devant le fait
accompli, celui-ci invoque la question de l’autorité :
Vous aimeriez que le mot dim soit traduit par brumailleux. Ce mot mal-
heureusement ne figure pas dans mes dictionnaires. Or, nous avons suf-
fisamment de termes pour désigner un pays « dim » (brumeux, enfumé,
etc.) sans qu’il soit nécessaire d’en forger un nouveau 90 .
85. Lettre de Daniel Weissbort à Joseph Brodsky, 10 décembre 1979, Beinecke Rare Book and Manuscript
Library, Yale University, cité par Zakhar Ishov, « Joseph Brodsky et Daniel Weissbort : traduction et
contestation », dans P. Hersant, Traduire avec l’auteur, op. cit.
86. Gideon Toury, Descriptive Translation Studies, Amsterdam, John Benjamins, 2012, p. 221.
87. S. Elbaz, Lectures d’« Anabase », op. cit., p. 191.
88. S. Beach, Shakespeare and Company, op. cit., p. 200. Selon André Topia, la traduction et la révision
d’Ulysse se dont déroulées dans « un véritable microcosme sans cesse au bord du psychodrame ». (A. Topia,
« Retraduire Ulysses », art. cité, p. 136.)
89. Olga Anokhina, « Traduction et réécriture chez Vladimir Nabokov : genèse d’une œuvre en trois
langues », Genesis, nº 38, dir. Fabienne Durand-Bogaert, « Traduire », Paris, 2014, p. 124.
90. Lettre de Maurice-Edgar Coindreau à Vladimir Nabokov, 6 janvier 1964, Département des Manus-
crits, New York Public Library, cité dans O. Anokhina, « Traduction et réécriture chez Vladimir Nabokov »,
art. cité, p. 125.
Patrick Hersant 69
Bibliographie sélective
Bensoussan, Albert, « En français dans le texte », table ronde, Actes des Treizièmes Assises de la
traduction littéraire (1996), Arles, Actes Sud, 1997, p. 169-205.
Chartier, Delphine, Traduction : histoire, théories, pratiques, Toulouse, Presses universitaires du Mirail,
2012.
Feinauer, Ilse, et Lourens, Amanda, « The loyalty of the literary reviser : Author, source text, target text
or reader ? », Stellenbosch Papers in Linguistics Plus, vol. 53, 2017, p. 97-118.
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Kaplan, Alice, « Translation : the Biography of an Artform », dans Esther Allen et Susan Bernofsky (dir.),
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Saint-John Perse, Anabasis, trad. révisée T. S. Eliot, New York, Harcourt, Brace and Co., 1938.
Résonance « traductrice »,
ou traduire Anna Glazova à quatre mains
Julia Holter
Institut des textes et manuscrits modernes, CNRS / ENS
Depuis longtemps, Anna Glazova, poète russe, ne vit plus en Russie, et sa poésie fait
entendre une voix nourrie de lectures poétiques et philosophiques étrangères. La pra-
tique strophique d’Anna, destructrice de la syntaxe et du mètre russes traditionnels,
est résolument moderniste, à contre-courant de la tradition dominante de la poésie
« modale », où le vers se construit autour de l’intonation. De même est-elle très éloi-
gnée de la tradition de la poésie narrative. Dans le russe d’aujourd’hui, c’est donc
bien « une sorte de langue étrangère », de « contre-langue », que fait entendre Anna
Glazova.
Mais, par-delà le mot fameux de Proust, c’est bien l’influence de Paul Celan qui
prévaut. Poétique, pour l’auteur de La Rose de personne, est l’énoncé qui introduit une
rupture dans l’ordre convenu des discours. « Acte de liberté », l’énoncé poétique coupe
ces « fils » qui font des locuteurs ordinaires que nous sommes des « marionnettes »
aliénées à un ordre du discours convenu, lourd de clichés et de stéréotypes, enclin à la
phraséologie. Pour Celan, la poésie est d’abord « Gegenwort », « contre-parole ». Tel
est le terme qu’il emploie dans Le Méridien, et qui vaut tout aussi bien pour les poèmes
d’Anna Glazova. Chez celle-ci, la « contre-parole » consistera notamment à infléchir
radicalement le sens des expressions les plus idiomatiques, tout en conservant un écho,
dans l’énoncé nouveau, de la signification usuelle. Ainsi le proverbe russe affirmant
que « pour chacun, sa propre chemise est plus près du corps » devient-il (si l’on traduit
« mot à mot ») : « ta chemise – plus près de mon cœur. » Le contre-pied est total,
reversant le proverbe du côté d’une idée de partage amoureux. (Toutefois, tentant de
préserver un sens idiomatique qui continue de s’entendre dans le vers russe, nous, les
deux traducteurs d’Anna Glazova, avons préféré traduire par : « vers le cœur / tirer
la couverture à soi ».)
J’ai été la première à découvrir et à vouloir traduire la poésie d’Anna Glazova (choi-
sissant son dernier recueil d’alors, Опыт сна [2014], Expérience du rêve). Je voulais
72 Résonance « traductrice », ou traduire Anna Glazova à quatre mains
6. La formule est de Giorgio Agamben, qui l’emploie à propos du monachisme occidental et de François
d’Assise (voir De la très haute pauvreté, trad. Joël Gayraud, Paris, Rivages, 2011).
Julia Holter 75
On avait donc bien fait de rester vigilants et attentifs à certain contenu philosophique
« hérité » de l’escale allemande d’Anna, de ses inspirations et de ses lectures, « héri-
tées » de Paul Celan et aussi de ses lectures à lui, afin de donner au lecteur français
averti ces mêmes repères.
L’une des grandes thèses d’Antoine Berman consiste à affirmer que la traduction, mais
aussi toute écriture, suppose la présence secrète d’une autre langue. Un poème d’Anna
me semble illustrer particulièrement bien le partage mystérieux menant d’une main à
l’autre, soulignant le parallélisme de la démarche poétique et celle de la traduction :
si à une paume,
donnant,
on joint sa propre paume,
les lignes reposent l’une sur l’autre
comme les traductions ligne à ligne
d’un livre illisible
tu ne comprendras pas le sens de ces lignes
tu ressentiras la force
saisie saisissante –
ton espace, comme on saisit par la main 9
Un poème, mais aussi une traduction, est donc un « serrement de main », selon
une expression de Celan tirée d’un essai de Mandelstam intitulé De l’interlocuteur.
En somme, c’est une bouteille jetée à la mer, dans l’espoir qu’elle sera repêchée par
quelqu’un qui ressentira la force que le poème recèle. « Saisissant » une émotion
capturée à même la vie, le poème, « saisi » par le lecteur, redevient émotion. Une
émotion « traduite ». Les chemins de vie deviennent des chemins en vers, et le don
du poème attend qu’à nouveau le lecteur en fasse des chemins de vie.
C’est là un sujet philosophique à la fois français et allemand, un sujet phénoméno-
logique. Qu’est-ce qui est donné, à toi, le lecteur, la lectrice ? Se donne, dit Anna,
quelque chose d’illisible, mais de très fort (relevant peut-être de ce que Montaigne
nommait la « maîtresse forme », cette matrice individuelle qui nous représente avant
et hors notre culture et notre rencontre avec la civilisation). Les lignes correspondent.
Le courant passe entre l’émetteur (poète) et le récepteur (lecteur-traducteur).
Traduire, donc, non pas au sens d’une annexion (d’un rapatriement anthropocen-
trique), mais au sens d’un effort pour recevoir l’étrangeté intime de cette « maîtresse
8. Renaud Barbaras, « Expérience du rêve d’Anna Glazova », <[Link]>, mai 2016.
9. A. Glazova, Expérience du rêve, op. cit., p. 47.
Julia Holter 77
forme » en se mettant à l’écoute, entre les langues que nous parlons et celle dont bruit
sans parler la nature « barbare », de ce qu’Antoine Berman nommait une « troisième
langue » (« langue-reine », ajoutait-il 10 ). Cette perpétuelle entreprise poétique, le cra-
tylisme (la pulsion « cratyléenne » visant à produire une langue qui, sans solution de
continuité, émanerait des choses) est commune au poète et au traducteur. La langue
du poème entretient avec la nature (hors de l’homme et en l’homme) un lien (loin-
tain sans doute) de connivence sensible, affective, un lien presque organique, corporel.
C’est l’hypothèse de Rousseau établissant la primauté du son – du cri, de la plainte
– sur le sens, du chant sur la parole, de l’accentuation sur l’articulation. Une langue
autre, plus proche de la matérialité naturelle – souvent une langue bien réelle, le latin
pour Chateaubriand, l’anglais pour Mallarmé, l’allemand pour Anna –, et pourquoi
pas le russe pour Jean-Claude et le français pour moi, puisque ces langues-là nous
semblent mieux équipées pour dire l’indicible.
Анна Глазова, Опыт сна, Айлурос, 2014, стр. 74 Anna Glazova, Expérience du rêve, Joca Seria, 2015, p. 76
Nous avons opté pour « c’est qui », qui cache davantage une vieille question philoso-
phique et métaphysique : qu’en est-il au juste de ce qui est (de l’être) ? Qu’est-ce qui
est d’abord ? L’essence (l’ousia) ? L’idée (Platon) ? Ou ceci que voici (le todé ti ), la
réalité empirique (Aristote) ? Mais il n’y a de science, ou de savoir, que du général,
et non du particulier. Il n’y a de savoir que logique, porté par un logos. Ce pourquoi
la philosophie est conduite à abandonner le ceci (appréhendé par la sensibilité) à la
simple sensation (insignifiante), telle est la thèse de Hegel. La poésie, et la littéra-
ture en général, au contraire, s’efforcent de recueillir, par le biais d’une parole autre
– rythmée, faisant jouer au plus haut degré la fonction poétique du langage –, ce
10. Antoine Berman, La Traduction et la lettre ou L’Auberge du lointain, Paris, Seuil, 1999, p. 112-114.
78 Résonance « traductrice », ou traduire Anna Glazova à quatre mains
ceci « indicible », cet alogon que vise la sensation, dont l’être sensible, charnel, fait à
chaque instant l’expérience.
Yves Bonnefoy, dans « La poétique de Nerval », souligne que l’ineffable du ceci n’est
pas insignifiant ; il a une richesse propre (qui n’est pas celle du concept ou du savoir).
Le poème est cet acte de parole qui tente de donner corps à la sensation évanescente,
à la contingence du ceci pris dans le flux du devenir. Pour ce faire, il dé-signe, dit
Bonnefoy, à la fois pointe du doigt et défait la clôture du langage pour toucher le réel,
le rejoindre (ou du moins essayer).
Le poème de Glazova que nous citons cherche à dire ce mouvement, ce passage fugitif
auquel songe sans doute Montaigne quand il dit « je ne peins pas l’être mais le
passage », et où Anna Glazova voit « la vie en train de se vivre ». Ce qui est advenu est
infime (« un demi-geste seulement ») et cependant, en son événement microscopique,
c’est le « sans pourquoi » de la vie qui se vit – qui s’écrit (« une trace non cicatrisée »).
L’écriture du poème cherche donc à capter l’écriture même (non langagière mais
gestuelle) de la vie, celle du corps, du songe, du sommeil. On est dans le domaine,
non de l’abandon au hasard (« advienne que pourra »), mais d’une actualité à la
fois infime, invisible, indicible, et en même temps indubitable, irréversible (comme le
temps (« “ce qui a été” se transforme en “devenu” »). Une sorte de fatum existentiel,
qui fait que la vie n’est pas un songe, mais quelque chose de réellement vécu.
Le mot russe pour « expérience » (opit), que nous trouvons dans le titre du livre
traduit, contient les deux sens que le mot porte en français : il désigne aussi bien
l’expérience de la vie en train de se vivre, le fait même d’éprouver la vie, que l’essai,
l’expérimentation que l’on peut faire de quelque chose, notamment dans le domaine
des sciences. Et si, dans ces poèmes, l’expérience est description ou relation d’un
« vécu », c’est avant tout en ce second sens, renvoyant donc à l’exploration expéri-
mentale, via la langue du poème, de dimensions où l’expérience de vivre se révèle
partie prenante de formes de vie inhabituelles, ordinairement hors de portée de l’être
humain.
Exister, c’est appartenir au « mouvement incessant de la terre » ; le poème cherchera
donc à dire en quoi le Dasein humain participe des éléments (terre, air feu, eau). Il
cherchera à cerner les mouvements divers par lesquels l’existence, à travers tout un
circuit d’échanges et de métamorphoses, se trouve emportée. Qu’est-ce, demande par
exemple tel poème, qu’exister « depuis un arbre » ? Vivre, dans cette optique, c’est
retrouver ce qui nous fait parents du mouvement général de la Nature, mouvement que
l’auteur désigne par toute une série de verbes, tels « sourdre », « éclore », « confluer »,
« fondre », « tourbillonner ». . .
Les poètes, « les étrangers-toute-leur-vie » (« die lebenslang Fremden »), dit un vers
de Paul Celan, sont aussi des enjambeurs de fleuves, des passeurs de ponts, qui vont
d’une langue à l’autre : « (oui mes amis, du cyrillique aussi / j’ai chevauché par-
dessus la Seine, / chevauché par-dessus Rhin 11 ) ». Et à l’instar de Celan, qui a
traduit en allemand de nombreux poètes russes, Anna Glazova fait passer vers le
11. Paul Celan, « Et avec le livre de Taroussa », La Rose de personne, op. cit., p. 151.
Julia Holter 79
cyrillique beaucoup d’auteurs allemands – Celan bien sûr, mais aussi Kafka, Rilke,
Robert Walser, Unica Zürn, Friederike Mayröcker, Ernst Jandl, Elfriede Jelinek. . .
Dans ces sens multiples, tous les poètes sont des traducteurs. Hölderlin et Celan, Pou-
chkine et Mandelstam. Anna Glazova aussi. Ils vont et viennent entre les genres, les
peuples et les langues. Ils vont et viennent dans leur propre langue, sans cesse tradui-
sant leur idiome natal en une langue nouvelle, « langue-reine », « troisième langue »
que nous, les traducteurs, avons en commun avec eux, même quand nous choisissons
non pas de seulement garder la même, mais d’en ajouter une autre, qui nous semble
mieux correspondre à notre propre aventure humaine. Sans craindre de passer pour
incompréhensibles, nous tâchons plutôt de maintenir la langue commune toujours vi-
vante, toujours apte à dire l’étrangeté du monde, à en saisir le plus insaisissable – ou
du moins à s’en approcher.
Relocations : Three contemporary Russian women poets (anthologie, avec Polina Barskova et Maria Ste-
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Twice under the Sun, trad. Anna Khasin, Londres, Shearsman Press, 2008.
Essais
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80 Résonance « traductrice », ou traduire Anna Glazova à quatre mains
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Unica Zürn, Der dunkle Frühling. Der Mann aus dem Jasmin, Moscou, Kolonna Publications, 2006.
Emilio Sciarrino
Institut des textes et manuscrits modernes, CNRS / ENS
Bien que ses textes publiés directement en français datent surtout des deux premières
décennies du xxe siècle 1 , l’œuvre de Giuseppe Ungaretti est entièrement caractérisée
par un incessant mouvement de traduction, d’auto-traduction et de retraduction 2 . Or
les diverses éditions de référence ne mentionnent presque jamais ce perpétuel passage
entre italien et français, et comportent même des lacunes troublantes 3 . Ungaretti lui-
même s’est rarement exprimé à ce sujet. Seule l’étude de ses archives fait apparaître la
dimension réellement bilingue de son écriture, où la traduction joue le rôle de moteur
latent, mais décisif.
L’histoire de « Gridasti : soffoco » montre de façon exemplaire comment la traduc-
tion, surtout quand elle est rendue malaisée par des malentendus avec le traducteur,
devient parfois une mise à l’épreuve du texte 4 . Ce poème, dont nous avons retracé la
genèse en détail dans un précédent article 5 , a suivi un processus de création bilingue
dont les diverses étapes – écriture, traduction, réécriture et même retraduction – se
sont succédé de façon circulaire. Même si Ungaretti ne l’a jamais avoué explicite-
ment, préférant au contraire effacer toute trace manifeste de bilinguisme, c’est bien
l’aller-retour incessant et circulaire entre les deux langues qui l’a conduit à la version
définitive.
1. Voir notamment Giuseppe Ungaretti, Les Cinq Livres, éd. Giuseppe Ungaretti et Jean Lescure, Paris,
Minuit, 1954.
2. Jean-Charles Vegliante, Ungaretti entre les langues, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 1987, p. 15.
3. Par exemple, Giuseppe Ungaretti, Vita d’un uomo. Tutte le poesie, Leone Piccioni (éd.), Milan,
Mondadori, 1969.
4. Giuseppe Ungaretti, « Gridasti : soffoco », dans Vita d’un uomo, op. cit., p. 263-264.
5. Un premier état de ces recherches a été présenté au Congrès mondial de traductologie, le 11 mars
2017, à l’université Paris Nanterre. Nous y avons exposé une étude génétique complète de ce dossier,
avec reproduction et transcription intégrale des documents concernés. Voir Emilio Sciarrino, « Giuseppe
Ungaretti et le processus de création circulaire. La genèse de Gridasti : soffoco », Genesis, nº 46, dir.
Olga Anokhina et Emilio Sciarrino, « Entre les langues », 2018, p. 145-158. Nous remercions les Archives
et musée de la littérature de Bruxelles de nous avoir donné accès à ces documents, conservés dans le fonds
Van Nuffel, et de nous avoir autorisés à les reproduire.
82 Giuseppe Ungaretti et l’épreuve de la traduction
Pour mieux cerner cette dynamique, il convient de revenir brièvement sur les circons-
tances de l’écriture de « Gridasti : soffoco ». En 1939, Giuseppe Ungaretti réside avec
sa famille à São Paulo, au Brésil. Soudain, son fils Antonio, âgé de neuf ans, meurt des
suites d’une appendicite 6 . Le dernier cri de l’enfant à l’agonie aurait été « soffoco »
(« j’étouffe »). C’est ce drame que retranscrit le poème « Gridasti : soffoco », qui était
censé ouvrir la première section du recueil Il Dolore (1947) mais qui restera finalement
inédit. Deux ans plus tard, Ungaretti décide de le publier, d’abord en 1949 dans le
journal Inventario, puis en 1950 dans Il Popolo.
La même année, Robert O. J. Van Nuffel, alors professeur d’italien à l’université de
Gand, en Belgique, découvre ce poème et le traduit 7 . Il soumet par lettre le premier
jet de sa version française à Ungaretti, qui lui envoie en réponse des corrections et des
remarques, selon un dispositif classique de traduction collaborative que l’on retrouve
chez de nombreux écrivains plurilingues 8 . Mais ce travail à quatre mains ne répond pas
vraiment aux attentes de l’auteur, illustrant parfaitement les difficultés linguistiques
et pragmatiques parfois posées par la traduction collaborative. Cependant, à force de
perfectionner la traduction en français, Ungaretti est amené à revoir son poème italien,
exactement comme lors d’une auto-traduction qui entraînerait des modifications du
texte d’origine 9 . Le poète introduit ainsi des variantes significatives, avant de proposer
la nouvelle mouture de son texte à un autre traducteur.
En 1951, Ungaretti envoie à Philippe Jaccottet une version ultérieure de « Gridasti :
soffoco » pour qu’il la traduise 10 . Mais ce projet reste en suspens et le poème italien
remanié est finalement publié en 1952, dans le recueil Un grido e paesaggi (Un cri
et des paysages) 11 . Ensuite, il est retraduit en français par l’auteur en collaboration
avec Jean Lescure en 1954 et inclus dans Les Cinq Livres 12 . La version de Philippe
Jaccottet ne paraîtra qu’en 1970, l’année de la mort d’Ungaretti 13 . Cette multiplica-
tion des états du texte en deux langues ainsi que son processus de genèse circulaire
posent la question du statut de la traduction pour l’écrivain bilingue. Comment Un-
garetti envisage-t-il la traduction de ses propres œuvres, et en quoi cette traduction
agit-elle comme un moteur indispensable – mais latent, dissimulé, voire refoulé – de
son écriture ?
6. Sur cet épisode, voir Leone Piccioni, Vita di un poeta : Giuseppe Ungaretti, Milan, Rizzoli, 1970,
p. 146-148. Voir aussi « Cronologia », dans Vita d’un uomo, op. cit., p. lx.
7. Van Nuffel était italianiste, professeur d’université et traducteur. Il fut l’introducteur en Belgique
de plusieurs poètes italiens de premier plan comme Giuseppe Ungaretti, Eugenio Montale ou Maria Luisa
Spaziani.
8. On retrouve le même dispositif chez Amelia Rosselli lors de sa correction de la version française
proposée par Jean-Charles Vegliante. Voir Emilio Sciarrino, « Amelia Rosselli et Jean-Charles Vegliante :
envol bilingue », dans Patrick Hersant (dir.), Traduire avec l’auteur. Études et documents, Paris, Sorbonne
Université Presses, 2019.
9. Ces cas sont amplement documentés : après avoir auto-traduit son propre texte, l’auteur bilingue
revient à la première version afin de la corriger à la lumière de sa traduction. Voir Emilio Sciarrino, Le
plurilinguisme en littérature, Paris, Archives contemporaines, 2016, p. 148-162. Ungaretti lui-même suit ce
processus d’écriture dans certains des textes qu’il auto-traduit tout en les réécrivant ; c’est par exemple le
cas de Voyage et Viaggio, comme l’a signalé Jean-Charles Vegliante, Ungaretti entre les langues, op. cit.,
p. 4 et 15.
10. Philippe Jaccottet – Giuseppe Ungaretti, Correspondance 1946-1970, éd. José-Flore Tappy, Paris,
Gallimard, coll. « Les Cahiers de la NRF », 2008, p. 45-46.
11. Giuseppe Ungaretti, Un grido e paesaggi, Milan, Schwarz, 1952.
12. Giuseppe Ungaretti, « Tu crias : j’étouffe », dans Les Cinq Livres, op. cit., p. 311-313.
13. Giuseppe Ungaretti, « Tu as crié : j’étouffe », dans Vie d’un homme, trad. Philippe Jaccottet, Paris,
Minuit/Gallimard, [1973] 1981, p. 266-268.
Emilio Sciarrino 83
1.
Non potevi dormire, non dormivi. . .
Gridasti : Soffoco. . .
Nel viso tuo scomparso già nel teschio,
Gli occhi, che erano ancora luminosi
Solo un attimo fa,
Gli occhi si dilatarono. . . Si persero. . .
Sempre ero stato timido,
Ribelle, torbido ; ma puro, libero,
Felice rinascevo nel tuo sguardo. . .
Poi la bocca, la bocca
Che una volta pareva, lungo i giorni,
Lampo di grazia e gioia,
La bocca si contorse in lotta muta. . .
Un bimbo è morto. . .
2.
Nove anni, chiuso cerchio,
Nove anni cui né giorni, né minuti
Mai più s’aggiungeranno :
In essi s’alimenta
L’unico fuoco della mia speranza.
Posso cercarti, posso ritrovarti,
Posso andare, continuamente vado
A rivederti crescere
Da un punto all’altro
Dei tuoi nove anni.
Io di continuo posso,
Distintamente posso
Sentirti le mani nelle mie mani :
Le mani tue di pargolo
Che afferrano le mie senza conoscerle ;
Le tue mani che si fanno sensibili,
Sempre più consapevoli
Abbandonandosi nelle mie mani ;
Le tue mani che diventano secche
14. Le dossier conservé aux Archives de Bruxelles contient une coupure de ce numéro de journal.
84 Giuseppe Ungaretti et l’épreuve de la traduction
3.
Ti vado a casa a prendere il vestito,
Poi nella cassa ti verranno a chiudere
Per sempre. No, per sempre
Sei animo della mia anima, e la liberi.
Ora meglio la liberi
Che il tuo sorriso vivo non sapesse,
Se m’inciti a soffrire.
4.
Sconto, sopravvivendoti, l’orrore
Degli anni che t’usurpo,
E che ai tuoi anni aggiungo,
Demente di rimorso,
Come se, ancora tra di noi mortale,
Tu continuassi a crescere.
Ma cresce solo, vuota,
La mia vecchiaia odiosa.
6.
(Cielo sordo, che scende senza un soffio,
Sordo che udrò continuamente opprimere
Mani tese a scansarlo. . . )
Après avoir lu ce texte, Van Nuffel envoie à Ungaretti le premier jet de sa traduction ;
Ungaretti lui répond très vite 15 .
15. Cette lettre, non datée, a sans doute été écrite vers la fin du mois de janvier 1950.
Emilio Sciarrino 85
Caro amico,
Le sono grato di tutto.
Le mando con alcuni ritocchi la poesia.
In italiano sono poesie che hanno un suono gravissimo.
Un abbraccio dal suo
Ungaretti 16
Cette courte lettre, non datée, envoyée fin janvier 1950, contient une première re-
marque où se fait entendre une mise en garde : « En italien, ce sont des poèmes qui
ont une tonalité très grave. » Ungaretti a joint à ce courrier un document de travail
constitué de deux feuillets dactylographiés par Van Nuffel sur lesquels il a ajouté ses
propres corrections au stylo à encre turquoise. En voici une transcription en version
semi-diplomatique (les interventions d’Ungaretti sont signalées en gras).
tu as crié : je suffoque.
1.
Tu ne pouvais dormir, tu ne dormais pas. . .
Tu as crié : je suffoque. . .
Dans ton visage / ta figure / derrière / en en / le crâne déjà disparue,
Les yeux qui étaient lumineux encor
L’instant d’auparavant, / qui vient à peine de passer, de s’écouler /
Les yeux se dilatèrent, Ils / les yeux / se perdirent. . .
Toujours j’avais été timide,
Rebelle, trouble ; mais pur et libre,
Heureux, je renaissais dans ton regard. . .
Puis la bouche, la bouche
Qui naguère semblait, au fil des jours,
Éclair de grâce et de joie,
La bouche se tordit en un combat muet. . .
Un enfant est mort. . .
2.
Neuf années, cycle, / et le cercle est / fermé.
Neuf ans auxquels ni jours, ni minutes
Plus ne s’ajouteront :
En eux s’alimente
L’unique flamme de mon espérance.
Je puis te chercher, je puis te re trouver,
Je puis aller et sans cesse je vais
16. « Cher ami, je vous suis reconnaissant pour tout. Je vous envoie le poème avec quelques retouches.
En italien, ce sont des poèmes qui ont une tonalité très grave. Je vous embrasse, Ungaretti. » (Notre
traduction.)
86 Giuseppe Ungaretti et l’épreuve de la traduction
3.
Je vais à la maison pour prendre un vêtement, / te chercher l’habit des
fêtes, /
Puis dans la caisse ils viendront t’enfermer,
Pour toujours. Non, pour toujours
Tu es le souffle / vouloir / de mon âme /et/ tu la libères.
Désormais / Tu la libères mieux à présent désormais / Tu la libères
désormais mieux /
Que vivant ton sourire ne pouvait le faire, / ton sourire si vivant, / vif
sourire vif /
Quand / Puisque ou Car / tu m’incites à souffrir.
Éprouve-la encore, augmentes-en la force,
Si tu veux – jusqu’à toi, o cher ! / mon enfant cher ! –/ que je m’élève
Où l’on vit calmes, et sans la mort.
4.
J’escompte, en survivant à toi, l’horreur
Des ans que je t’usurpe,
Et que j’ajoute à tes années,
Affolé de remords,
Comme si, encore parmi nous mortel,
Tu continuais à croître.
Mais seule croît, et vide,
Ma vieillesse odieuse.
Emilio Sciarrino 87
5.
Comme à présent, c’était la nuit,
Tu me donnais la main.
Je disais effrayé :
— Il est par trop bleu ce ciel austral,
Il est trop parsemé d’étoiles. . .
— Papa / Père /, pourquoi ?
— Oui, mon enfant, pourquoi ?
6.
(Ciel sourd, qui descend sans un souffle,
Sourd que j’entendrai sans cesse malmener / abîmer / meurtrir / (mal-
mener peut-être est bien)
Des mains tendues pour t’éloigner.)
Giuseppe ungaretti.
(Ce sont les premières stances du chant Jour après jour / Au fil des
jours / du volume Il Dolore. Je ne les ai pas recueillies dans le livre avec
les autres, parce qu’elles me semblaient contenir des motifs trop intime-
ment miens. C’était encore de l’égoïsme. On ne peut rien réserver, pour
soi-même uniquement, de l’expérience humaine, sans présomption.)
En plus de ces premiers documents, Ungaretti envoie une deuxième lettre où il suggère
quelques autres modifications. Il ne se prive pas de préciser avec autorité : « C’est un
poème d’une grande force pathétique en italien, mais d’une gravité sans aucun artifice :
pure simplicité ! Il faudra y travailler 17 . » Non seulement ses amendements révèlent
les carences de la traduction, mais ils soulignent aussi les passages les plus ardus de
son texte 18 . Ungaretti corrige notamment un véritable contresens : le vers « Le tue
mani che diventano secche / E – pallidissime ! – nell’ombra, sole » est traduit par Van
Nuffel : « Tes mains qui deviennent sèches / Et – très pâles dans l’ombre, soleil. . . » ; or
« sole » n’est pas ici le substantif « soleil », mais bien l’adjectif « seules », qui qualifie
les mains de l’enfant (la position éloignée de l’adjectif laisse planer un léger doute,
mais le sens général du texte rend presque impossible toute autre interprétation).
Après ces premiers échanges, Van Nuffel corrige sa traduction et la publie sans at-
tendre : le 1er février 1950, elle paraît dans Le Journal des poètes 19 . S’il a scrupuleuse-
ment respecté les corrections d’Ungaretti notées sur la version dactylographiée, il n’a
pas inséré celles qui lui ont été suggérées dans la deuxième lettre. De plus, Ungaretti
ignore à l’évidence que le poème a été traduit, puisqu’il adresse un courrier de relance
à Van Nuffel le 22 février 1950.
17. « È una poesia di grande forza patetica in italiano ; ma d’una gravità senza nessun lezio : pura
semplicità ! Bisognerà lavorarci. » Pour une transcription intégrale de cette lettre, voir E. Sciarrino,
« Giuseppe Ungaretti et la création circulaire », art. cité, p. 150.
18. Ses amendements, systématiques, peuvent être répartis en quatre catégories : explicitations (ajouts
de mots absents dans le texte d’origine) ; modifications des adverbes de temps ; adaptations syntaxiques ;
important travail sur les nuances des substantifs.
19. Le Journal des poètes, Bruxelles, nº 2, 1er février 1950.
88 Giuseppe Ungaretti et l’épreuve de la traduction
Je vous suis reconnaissant de tout ce que vous avez fait pour moi, de votre
travail affectueux et extraordinairement efficace dans l’interprétation d’un
de mes poèmes les plus difficiles et les plus vrais.
Je vous envoie mes salutations, dans l’espoir de vous revoir bientôt à Rome.
Craignant sans doute que le projet n’échappe à son contrôle, Ungaretti tient à rap-
peler son autorité (dans tous les sens du terme). Alors que ses corrections semblaient
pourtant laisser une certaine marge de manœuvre à son traducteur, il affirme ici sa
position d’arbitre ultime : comme il l’explique sur un ton péremptoire, c’est l’auteur
qui établit les « limites » de l’interprétation et de la traduction de chaque mot. Sa
conception des rapports auteur-traducteur est strictement hiérarchique : la traduc-
tion reste « ancillaire ». Son attachement à la lettre du texte tient sans doute à la
dimension autobiographique de ce poème, qu’il présente comme un sommet absolu de
son œuvre, un texte « parfait ».
Van Nuffel ne répondra pas à cette lettre quelque peu intimidante. Avait-il vraiment
conscience d’avoir froissé Ungaretti, poète déjà très reconnu à cette époque, et fameux
pour sa verve polémique ? Craignait-il sa réaction, ou considérait-il au contraire que le
dossier était clos ? En l’absence d’autres documents, on pourrait multiplier les hypo-
thèses pour expliquer son silence. À la même époque (février-mars 1950), Van Nuffel
était aussi en train de traduire un autre poète italien célèbre, Eugenio Montale 21 ,
et ce travail accaparait peut-être son attention. La correspondance entre Van Nuffel
et Montale révèle cependant une situation bien différente : Montale, qui n’est pas
20. « Carissimo amico, / Le ho mandato per lettera raccomandata da Parigi la sua traduzione della
poesia : Gridasti : Soffoco. . . , con alcune osservazioni. È assolutamente indispensabile tenerne conto, è
indispensabile ch’io riceva il testo riveduto della Sua traduzione. Si tratta della mia poesia alla quale
tengo di più. Forse è la mia più bella. Nell’atrocità dei suoi termini ho posto tutto il mio cuore e la
mia speranza. È poesia nuda, precisa : non è possibile giuocare al di là del termine che ho precisamente
stabilito per ciascun vocabolo. Non deve essere pubblicata (la traduzione) senza ch’io l’abbia riveduta
ancora una volta. Il testo italiano è perfetto. / Le sono grato di quanto ha fatto per me, per il suo
lavoro affettuoso e straordinariamente efficace nell’interpretare una poesia tra le più difficili e vere. /
Le invio molti saluti, con la speranza di rivederLa presto a Roma. / Il suo Giuseppe Ungaretti / Roma,
22. 2. 1950 / Piazza Remuria, 3. »
21. Le fonds Van Nuffel conserve un dossier recueillant les échanges avec Eugenio Montale (notamment
une lettre de Montale à Van Nuffel datée du 9 mars 1950).
Emilio Sciarrino 89
Cher ami,
Je vous ai écrit trois ou quatre fois, et je n’ai toujours pas reçu de réponse
votre part. Je me fais du souci. Je vous ai immédiatement envoyé depuis
Paris une lettre qui vous indiquait quelques erreurs dans votre traduction
de « Gridasti : Soffoco. . . ». [...] Je serais très peiné si elle était imprimée
sans que les erreurs soient corrigées. Personne ne comprendrait rien à ce
poème. Je vous suis reconnaissant de ce que vous avez fait pour moi. Je
90 Giuseppe Ungaretti et l’épreuve de la traduction
vous salue avec beaucoup d’affection et j’espère pouvoir bientôt fêter votre
présence à Rome 22 .
Cette fois, le ton est péremptoire : il faut purement et simplement éliminer les « er-
reurs » qui rendraient ce poème incompréhensible. Par ailleurs, on remarquera que
cette lettre présente encore de nouvelles variantes dans ses propositions. Ungaretti a
donc affiné certaines de ses solutions, en effectuant un véritable travail de variation
sur les termes français (par exemple : « il n’y a qu’un instant » au lieu de « l’instant
d’auparavant » ; « s’égarèrent » au lieu de « se perdirent »). Ces dernières corrections,
bien sûr, resteront lettre morte 23 .
Dicevo spaventato :
— È troppo azzurro questo cielo australe,
È di stelle troppo gremito. . .
— Babbo, perché ?
— Figliuolo mio, perché !
26. L’apparat critique de Vita d’un uomo attribue ces variantes à l’édition de 1954, mais en réalité
celles-ci sont présentes dès le volume Un grido e paesaggi paru chez Schwarz en 1952, dans le troisième
volume de la collection de poésie « Campionario » dirigée par Giacinto Spagnoletti, avec une étude de
Piero Bigongiari et cinq dessins de Giorgio Morandi, p. 25-27. De plus, il est intéressant de remarquer que,
à la différence de l’édition de 1952, celle de 1954 est dédiée à Jean Paulhan. Le volume Un grido e paesaggi
de 1952 a été imprimé à 340 exemplaires, plus dix exemplaires hors commerce. La bibliothèque Jacques
Doucet à Paris en conserve un, numéroté 333, signé par Giuseppe Ungaretti et portant une dédicace en
français, manuscrite rédigée au stylo vert et adressée à Francis Ponge : « Très cher Ponge, je vais très
prochainement dire dans Paragone toute l’admiration que m’inspire votre poésie. Bonne année, votre ami
Giuseppe Ungaretti, Roma, il 23. 12. 1952. » Ces multiples envois et dédicaces amicales montrent encore
une fois l’importance du public français aux yeux d’Ungaretti.
27. Notre traduction de cet extrait et des suivants.
92 Giuseppe Ungaretti et l’épreuve de la traduction
Je disais effrayé :
— Ce ciel austral est trop azur
Il est trop peuplé d’étoiles. . .
— Papa, pourquoi ?
— Oui, mon petit enfant, pourquoi ?
Dans les phases ultérieures, tout ce passage a été modifié par la suppression des mots
« babbo » et « figliuolo ». Ce changement significatif est sans doute lié à la difficulté
de traduire ces deux termes, qui avaient suscité des corrections de la part d’Ungaretti
dès la première traduction de Van Nuffel 28 . La version envoyée à Philippe Jaccottet
(1951) contient ainsi un dialogue où ces deux mots ont tout simplement disparu :
Dicevo spaventato :
— È questo cielo australe
Troppo gremito d’astri. . .
— Perché ?. . .
— Perché 29 ?. . .
Je disais effrayé :
— Ce ciel austral est
Trop peuplé d’astres. . .
— Pourquoi ?. . .
— Pourquoi ?. . .
Dans la version définitive (1952), c’est le dialogue lui-même qui est effacé au profit
d’un monologue intérieur. Outre les raisons linguistiques, on pourrait également inter-
préter cette progressive disparition du personnage de l’enfant comme la représentation
symbolique d’un travail de deuil.
Bien qu’il ait déjà envoyé son texte à Philippe Jaccottet en juillet 1951, Ungaretti
se résout alors à traduire le poème avec Jean Lescure. En 1954 paraît un recueil en
français intitulé Les Cinq Livres, qui contient à la fois des poèmes traduits de l’italien
et des poèmes rédigés directement en français 30 . La mention « texte établi en français
par l’auteur et Jean Lescure » entretient une certaine ambiguïté quant à la langue
d’origine de ces textes, mais aussi quant au rôle exact d’Ungaretti et de Lescure, tout
en évitant le terme de « traduction », qui décidément ne semble pas avoir la faveur du
poète. . . Quant à la traduction de Philippe Jaccottet, au demeurant fort différente,
elle sera publiée en 1970 seulement 31 .
30. Giuseppe Ungaretti, « Tu crias : j’étouffe », dans Les Cinq Livres, op. cit., p. 311-313.
31. Giuseppe Ungaretti, « Tu as crié : j’étouffe », dans Vie d’un homme, op. cit., p. 266-268. Hormis les
lettres de 1951, nous n’avons pas connaissance d’une collaboration d’Ungaretti avec Jaccottet concernant
en particulier cette traduction.
94 Giuseppe Ungaretti et l’épreuve de la traduction
Bibliographie
Chinellato, Lucrezia, Sciarrino, Emilio, et Vegliante, Jean-Charles (dir.), La Traduction de textes
plurilingues italiens, Paris, Archives contemporaines, 2015.
Jaccottet, Philippe, et Ungaretti, Giuseppe, Correspondance 1946-1970, éd. José-Flore Tappy, Paris,
Gallimard, coll. « Les Cahiers de la NRF », 2008.
Ungaretti, Giuseppe, Les Cinq Livres, éd. Giuseppe Ungaretti et Jean Lescure, Paris, Minuit, 1954.
Ungaretti, Giuseppe, Un grido e paesaggi, Milan, Schwarz, 1952.
Ungaretti, Giuseppe, Vie d’un homme, trad. Philippe Jaccottet, Paris, Minuit/Gallimard, 1973.
Ungaretti, Giuseppe, Vita d’un uomo. Tutte le poesie, éd. Leone Piccioni, Milan, Mondadori, 1969.
Vegliante, Jean-Charles, Ungaretti entre les langues, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 1987.
Deuxième partie
Intratexte
Cercle, spirale, chaos :
cas limites de l’autotraduction
Olga Anokhina
Institut des textes et manuscrits modernes, CNRS / ENS
Si nous avons choisi d’ouvrir la présente contribution par cette citation de Nabo-
kov, c’est que nous souhaitons examiner plus en détail de tels cas frontaliers, qui
s’apparentent à l’autotraduction sans en constituer un exemple caractéristique. Cette
observation critique nous permettra de mieux cerner ce qu’est l’autotraduction et ce
qu’elle n’est pas. Nous voudrions, pour commencer, évoquer deux phénomènes. Le
premier est la traduction collaborative qui associe le traducteur et l’écrivain : des tra-
vaux récents 2 ont confirmé qu’il existe toute une variété de modes d’implication des
écrivains dans le travail de traduction, de l’indifférence absolue (l’auteur accorde une
carte blanche et une liberté totale au traducteur) jusqu’à la réécriture complète par
l’auteur du texte allographe. Les tentatives de catégorisation de ces deux phénomènes
complexes – traduction collaborative et autotraduction – nous amènent à consta-
ter l’existence d’une zone frontalière. Ces pratiques intermédiaires ont été désignées
de différentes manières : semi-autotraduction (Xosé Manuel Dasilva) 3 , autotraduction
partagée (Julio César Santoyo) 4 , (auto)traduction partiellement auctoriale (María Re-
1. Lettre (en français) du 14 janvier 1964, conservée au Département des manuscrits, Berg Collection,
New York Public Library.
2. Anthony Cordingley et Céline Frigau Manning (dir.), Collaborative translation : From the Renais-
sance to the Digital Age, Londres, Bloomsbury, 2016 ; et Patrick Hersant (dir.), Traduire avec l’auteur.
Études et documents, Paris, Sorbonne Université Presses, 2019.
3. Xosé Manuel Dasilva, « En torno al concepto de semiautotraducción », Quaderns, Revista de Tra-
ducció, nº 23, 2016, p. 15-33.
4. Julio César Santoyo, « Autotraducciones : ensayo de tipología », dans Pilar Martino Alba, Juan Alba-
dalejo Martínez et Marta Pulido (dir.), Al humanista, traductor y maestro Miguel Ángel Vega Cernuda,
Madrid, Editorial Dykinson, 2012, p. 216-217.
98 Cas limites de l’autotraduction
auteur traduisant son œuvre originale dans une autre langue et [...] le
produit de ce travail, c’est-à-dire l’œuvre autotraduite elle-même 10 .
Une constante apparaît en filigrane dans ces définitions : il s’agit de la traduction vers
une langue d’un texte existant déjà dans une autre langue, texte que ces définitions
identifient comme l’« original ».
Grâce aux recherches menées dans ce domaine émergeant (mais déjà bien identifié)
de la traductologie 11 , il existe plusieurs propositions de typologie des pratiques au-
totraductives situées en lisière de la traduction collaborative. Nous ne comptons pas
passer en revue ces typologies, établies pour la plupart (mais non exclusivement, bien
sûr) par des chercheurs espagnols 12 confrontés à l’existence, dans leur pays (où seuls
55 % des habitants ont le castillan pour langue maternelle 13 ), d’une littérature que
l’on pourrait dire double, c’est-à-dire écrite et publiée à la fois en castillan et en
d’autres langues officielles comme le catalan, le basque ou le galicien. Julio César
Santoyo estime qu’il existe au moins 181 auteurs contemporains (xxe -xxie siècles)
qui s’autotraduisent en Espagne 14 . Ce que nous souhaitons interroger ici, ce ne sont
donc pas les typologies elles-mêmes, mais la pertinence des critères ayant présidé à
leur élaboration.
Ainsi, Xosé Manuel Dasilva propose de distinguer entre la traduction allographe
avec collaboration de l’auteur et l’autotraduction avec collaboration allographe – qu’il
nomme semi-autotraduction. Pour lui, le critère distinctif permettant de dissocier
ces deux modalités traductives réside dans la mention paratextuelle 15 (épitexte ou
péritexte) qui est censée indiquer explicitement l’implication de chacun – écrivain
et traducteur(s) – dans la traduction 16 . L’idée et l’intention semblent justes mais,
quand on a l’habitude de travailler sur le processus créatif 17 , on sait très bien que ce
type d’éléments souvent opaques 18 ne reflète pas la réalité des choses. Les écrivains
eux-mêmes n’hésitent pas à l’affirmer : « Ne jamais se fier aux pages de titre ni aux
10. Gema Soledad Castillo García, La (auto)traducción como mediación entre culturas, Alcalá de He-
nares, Universidad de Alcalá, Servicio de Publicaciones, 2006, p. 80. Notre traduction, ici comme par la
suite.
11. Sur l’état actuel des recherches dans le domaine de l’autotraduction, voir Alessandra Ferraro et Rai-
nier Grutman, « L’autotraduction littéraire : cadres contextuels et dynamiques textuelles », dans Alessandra
Ferraro et Rainier Grutman (dir.), L’Autotraduction littéraire. Perspectives théoriques, Paris, Classiques
Garnier, 2016, p. 7-17.
12. Des chercheurs d’autres pays ont également proposé leurs typologies. Voir Michaël Oustinoff, Bi-
linguisme d’écriture et autotraduction : Julien Green, Samuel Beckett, Vladimir Nabokov, Paris, Har-
mattan, 2001, p. 17-34 et Rainier Grutman, « Auto-translation », dans Mona Baker (dir.), Routledge
Encyclopedia of Translation Studies, 1998, p. 17-20.
13. Selon une enquête de 2013, <[Link]/pdf/Es2978mar_A.pdf>.
14. J. C. Santoyo, « Autotraducciones », art. cité, p. 215.
15. X. M. Dasilva, « En torno al concepto de semiautotraducción », art. cité, p. 25.
16. Cette idée est reprise par Alessandra Ferraro, « “Traduit par l’auteur” : Sur le pacte autotraductif »,
dans A. Ferraro et R. Grutman (dir.), L’Autotraduction littéraire, op. cit., p. 121-140.
17. Nous pensons évidemment à l’approche de la critique génétique. À ce sujet, voir les travaux de
l’ITEM (http ://[Link]/). Quant au paratexte, il devrait être vu « comme espace de persuasion
et d’affirmation, certes, mais aussi de leurre et de déni ». (Andrea Del Lungo, « Seuils, vingt ans après.
Quelques pistes pour l’étude du paratexte après Genette », Littérature, nº 155, 2009, p. 98-111.)
18. Dasilva insiste lui-même sur l’opacité des informations paratextuelles qui induisent fréquemment
en erreur le lecteur des ouvrages autotraduits. Voir Xosé Maria Dasilva, « L’opacité de l’autotraduction
entre langues asymétriques », dans A. Ferraro et R. Grutman (dir.), L’Autotraduction littéraire, op. cit.,
p. 103-118.
100 Cas limites de l’autotraduction
mentions légales 19 . » Ce fait, plusieurs fois vérifié pour l’écriture littéraire, se confirme
également pour le processus traductif et autotraductif – comme nous allons le voir.
On songe par exemple à Heinrich Heine (1797-1856), qui faisait travailler des traduc-
teurs allophones sur ses textes sans que leur nom soit jamais mentionné, ou encore à
Paul Celan (1920-1970) qui, à l’inverse, participait activement au processus traductif
de ses poèmes sans que son nom soit indiqué sur la couverture :
Ma foi, c’est parce que je ne suis pas l’auteur de cette traduction. J’en
veux pour preuve – outre ma parole – que je connais un peu l’allemand,
et que je sais que cette œuvre a pour titre Die Verwandlung et non Die
Metamorphose, ce qui aurait dû donner La Transformación. Mais, le tra-
ducteur français ayant préféré – peut-être en guise de lointain clin d’œil
à Ovide – La Métamorphose, nous avons servilement fait la même chose.
Quant à cette traduction, certaines tournures de phrase me font penser
qu’elle est l’œuvre d’un traducteur espagnol. Ce que j’ai traduit, pour
ma part, ce sont d’autres récits de Kafka recueillis dans le même volume
19. « Nunca hay que fiarse de portadillas y páginas de crédito. » (Lluís Maria Todó, « Lugares del
traductor », Quimera, nº 210, 2002, p. 17.)
20. Dirk Weissmann, « From Staged to Disguised Self-Translation : Heine and Celan in France », Arcadia,
International Journal of Literary Culture [en ligne], vol. 48, nº 2, 2013, p. 436-445.
21. Il s’agit là de traductions de Kafka en espagnol. Antonio Lavieri, Translatio in fabula, Roma, Edi-
tori Riuniti, 2007, p. 183-189, s’interroge sur la paternité de la traduction de Kafka par Borges, acceptée
sans réserve par des chercheurs comme Efraín Kristal (Invisible Work. Borges and translation, Nash-
ville, Vanderbilt University Press, 2002), ou Sergio Waisman (Borges and translation, Lewisburg, Bucknell
University Press, 2005).
22. Franz Kafka, La Metamorfosis, trad. et préf. Jorge Luis Borges, Buenos Aires, Editorial Losada,
1938.
23. Fernando Sorrentino, « Borges y Die Verwandlung : algunas precisiones adicionales », Espéculo [en
ligne], vol. 4, nº 12, 1999 ; et « El kafkiano caso de la Verwandlung que Borges jamás tradujo », Espéculo
[en ligne], vol. 4, nº 10, 1999.
Olga Anokhina 101
Dans le cas de l’écriture consécutive, qui est un cas typique et même canonique de
l’autotraduction, la réécriture dans une autre langue se fait à partir d’un produit
– œuvre ou texte – plus ou moins fini en langue A, qui amène à la création d’un
texte – plus ou moins similaire – en langue B. Nous sommes alors en présence d’une
autotraduction linéaire.
Cependant – et c’est assez souvent le cas –, la réécriture en langue B peut stimuler
des modifications et des retours sur le texte « original » de langue A qui, du coup,
sera retravaillé « sous l’influence » du texte traduit (langue B). Nous sommes alors
en présence d’une autotraduction circulaire, même si la modélisation la plus juste
consisterait en un mouvement en spirale, car le texte B entraîne les modifications du
texte A, et ainsi de suite : il y a donc, à l’évidence, une évolution dynamique :
Comme le montre la métaphore dynamique esquissée ici, il y a dans les deux cas de
figure une forme de continuité. La création des deux textes (A et B) se produit en
décalé – ce décalage pouvant aller de quelques heures à plusieurs décennies –, le texte
en langue B arrivant toujours à la suite et à partir du texte A, même si celui-ci n’est
pas achevé puisque, dans l’absolu, aucun texte n’est achevé 30 .
Nous venons d’observer comment fonctionne l’écriture consécutive ou l’autotraduc-
tion ; voyons maintenant de plus près les caractéristiques de l’écriture simultanée.
Plusieurs études, publiées notamment en Espagne, parlent non pas d’écriture mais
d’autotraduction simultanée 31 ; les exemples fournis, cependant, sont en réalité des
contre-exemples :
J’ai fait tout mon possible pour laisser le laps de temps le plus long possible
entre l’écriture du texte et sa traduction 32 .
Dans l’écriture simultanée, telle que nous l’observons dans les documents de travail
des écrivains et tel que nous la définissons, le texte B naît en même temps que le texte
A et, au cours de l’écriture de ces deux textes, l’écrivain ou le poète – car ce procédé
caractérise davantage la composition poétique – passe continuellement du texte A
au texte B, et vice versa. Le texte B ne part pas du texte A : les deux se créent au
30. Olga Anokhina, « L’autotraduction ou Comment annuler la clôture du texte ? », dans Anna Lushen-
kova Foscolo et Malgorzata Smorag-Goldberg (dir.), Plurilinguisme et auto-traduction : langue perdue,
langue sauvée, Paris, Eur’Orbem, 2019, p. 29-37.
31. M. Recuenco Peñalver, « Más allá de la traducción », art. cité, p. 205, et J. C. Santoyo, « Autotra-
ducciones », art. cité, p. 217 (nous soulignons).
32. « I did my best to let as long an interval as possible elapse between writing a text and translating
it. » (Christopher Whyte, « Against self-translation », Translation and Literature, vol. 11, nº 1, 2002,
p. 67-68.)
33. « Trabajé alternando versión catalana y castellana ya que era fácil reescribir el texto breve en
castellano. En cuanto acababa un cuento y antes de comenzar el siguiente lo traducía al castellano. »
(Carme Riera, « La autotraducción como ejercicio de recreación », Quimera : Revista de literatura, nº 210,
2002, p. 10-12.)
34. R. Grutman, « Auto-translation », art. cité, p. 20. Notons toutefois que la définition de l’écriture
simultanée que donne Rainier Grutman, fondée sur l’inachèvement de la version A, et ma propre définition,
qui prend comme critère une production des textes A et B qui se déroule réellement en même temps, sont
assez différentes : dans le premier cas, le curseur est mis sur le moment de publication du texte A ; dans le
second cas, c’est le processus d’écriture qui est présenté comme central.
104 Cas limites de l’autotraduction
même moment, et l’écriture de l’un interagit avec la création de l’autre. L’image d’un
mouvement chaotique convient parfaitement pour modéliser un tel mouvement 35 :
En nous appuyant sur l’analyse des documents de travail d’écrivains plurilingues, nous
soutenons que l’écriture simultanée ne relève pas de l’autotraduction à proprement
parler : elle constitue une stratégie créative à part.
À ce jour, comme nous l’avons signalé plus haut, l’écriture bilingue (réellement) simul-
tanée ou parallèle a été observée principalement dans le domaine de la poésie. Cette
stratégie créative préside à la naissance de deux poèmes qui peuvent faire partie, soit
de deux œuvres monolingues séparées, soit d’une seule et même œuvre bilingue 36 .
Ce dernier cas de figure est typique et même constitutif de la poésie chicana 37 . On
peut observer ailleurs cette poésie réversible, par exemple, chez Patrice Desbiens 38 ,
chez Raymond Federman (old skin – vieille peau) 39 ou encore chez Michael Edwards.
Dans ce cas, les deux œuvres et les deux langues sont en quelque sorte fusionnées et, le
plus souvent, donnent naissance à une seule œuvre. À l’heure actuelle, il n’existe pas
d’études documentées sur la genèse de ce type d’écriture ; les mécanismes et stratégies
utilisées dans la création de ce type d’œuvres bilingues (ou plus rarement plurilingues)
restent, pour l’heure, inexplorés. Nous nous intéresserons donc ici à un autre cas de fi-
gure, celui où les deux poèmes, créés en même temps au cours d’un processus bilingue
complexe, que nous nommons écriture simultanée, sont édités séparément, chacun
sous forme monolingue.
Cette stratégie singulière a pu être identifiée notamment grâce à l’analyse des brouil-
lons du poète malgache Jean-Joseph Rabearivelo (1903-1937). Rabearivelo modifiait
ses déclarations sur la primauté du malgache ou du français dans son écriture en
fonction de ses humeurs, de son interlocuteur et des circonstances. Une fois de plus,
donc, le critère paratextuel serait défaillant dans son cas. Claire Riffard a pu réfuter les
35. La notion de chaos est utilisée depuis quelques années dans des sciences dures comme la phy-
sique, les mathématiques ou l’économie. Cette image est empruntée à Claire Chavaudret, « Les mathé-
matiques du chaos », Paris Innovation Review, 11 septembre 2015, <http ://[Link]/
2015/09/11/mathematiques-du-chaos/>.
36. À ce sujet, voir J. C. Santoyo, « Autotraducciones », art. cité, p. 209-212.
37. Voir par exemple Alastair Reid, « What gets lost /Lo que se pierde », dans Weathering : Poems
and Translations, Athens, University of Georgia Press, 1988, p. 93 ; et Angela de Hoyos, « Third-World
Theme », dans Chicanos : Antología histórica y literaria, éd. Tino Villanueva, Mexico, Fondo de cultura
económica, 1980, p. 303.
38. Mathieu Simard, « Norme unilingue/Norme multilingue : revisiter le bilinguisme littéraire de l’écri-
vain franco-ontarien Patrice Desbiens », Continents manuscrits [en ligne], nº 2, dir. Olga Anokhina, Flo-
rence Davaille et Hervé Sanson, « Bien écrire / mal écrire », 2014.
39. Raymond Federman, Critifiction : Postmodern Essays, New York, State University of New York
Press, 1993, p. 84.
Olga Anokhina 105
40. Claire Riffard, « Étude des manuscrits malgaches bilingues de Jean-Joseph Rabearivelo », dans Olga
Anokhina (dir.), Multilinguisme et créativité littéraire, Louvain-la-Neuve, Academia Bruylant/Harmattan,
2012, p. 55-65 ; et Claire Riffard, « Aperçus d’une genèse bilingue chez Jean-Joseph Rabearivelo », Genesis,
nº 46, dir. Olga Anokhina et Emilio Sciarrino, « Entre les langues », 2018, p. 81-91.
41. Olga Anokhina « Vladimir Nabokov and his translators : Collaboration or translating under du-
ress ? », dans A. Cordingley et C. Frigau Manning (dir.), Collaborative translation, op. cit., p. 111-129 ; et
Olga Anokhina, « Traductions vers l’anglais de Vladimir Nabokov : traduction ou auto-traduction ? », Glot-
topol, Revue de sociolinguistique [en ligne], nº 25, « L’autotraduction : une perspective sociolinguistique »,
2015, p. 198-210, <http ://[Link]/numero_25.html>.
42. Nous n’évoquerons pas ici le cas le plus évident où l’autotraduction intervient à la phase post-
éditoriale, après la publication d’une œuvre en version « originale ».
43. Pierre Marc de Biasi, La génétique des textes, Paris, Nathan, 2000.
44. Voir par exemple John Hayes et Linda Flower, « Identifying the organization of writing processes »,
dans Lee Gregg et Erwin Steinberg (dir.), Cognitive Processes in Writing, Hillsdale, Lawrence Erlbaum
Associates, 1980, p. 3-30.
106 Cas limites de l’autotraduction
Mais les choses ne sont pas aussi simples : certains écrivains peuvent procéder à une
sorte d’autotraduction sur le champ, alors que la textualisation du texte A est encore
en cours (c’est-à-dire lors de la phase rédactionnelle à proprement parler). Mais, dans
ce cas, la transposition d’un texte dans une autre langue ne se fait nullement en
vue d’une éventuelle publication. Ici, l’autotraduction sert plutôt à créer un miroir
linguistique et métalinguistique qui va refléter les défaillances du texte en train de
naître. L’exemple type de cet usage très ciblé de l’autotraduction serait le processus
créatif de l’écrivain et poète basque Juan Maria Lekuona 45 . On songe également à
certains écrivains autotraducteurs comme Carme Riera et Anne Weber, qui affirment
à l’unisson :
Mais le mieux pour moi, le plus intéressant, et c’est ce que fait aussi
Atxaga, c’est d’écrire en catalan et juste après en castillan, une page après
l’autre. C’est merveilleux parce qu’on prend conscience des erreurs : si
quelque chose fonctionne mieux en castillan, on peut le modifier ou en
chercher un équivalent en catalan. Tout est donc inversé : c’est à présent
la langue méta qui te conduit vers la langue d’origine pour la modifier à
nouveau. C’est un exercice continu, par ricochet. Et dans ce sens, ça m’aide
à corriger les imperfections et à obtenir le meilleur résultat possible 46 .
Quand on se traduit soi-même, cela peut être assez pénible d’être confronté
d’aussi près à ses propres faiblesses ou imprécisions. Mais ça peut être un
avantage, tant que l’original n’est pas encore imprimé. Comme il s’écoule
souvent un certain temps entre la remise d’un manuscrit et la parution du
livre, je profite de ce temps intermédiaire pour écrire la deuxième version,
ce qui me permet d’améliorer la première 47 .
45. Aurelia Arcocha, « Les deux langues en clair-obscur dans Mimodrames et icônes (1990) de Juan
Maria Lekuona », Genesis, nº 46, dir. Olga Anokhina et Emilio Sciarrino, « Entre les langues », 2018,
p. 65-78.
46. « Pero lo mejor para mí, lo más interesante, y eso lo hace también Atxaga, es escribir en catalán
e inmediatamente en castellano, página por página, entonces es maravilloso porque te das cuenta de los
errores y algo que en castellano, te ha funcionado mejor, puedes cambiarlo o buscar un equivalente en
catalán. Ahora es al revés, es la lengua meta la que te lleva a la lengua de origen para variarla de nuevo.
Es un ejercicio continuo, de rebote. Y en ese sentido a mí me ayuda para tratar de quitar imperfecciones
y hacerlo lo mejor posible. » (Carme Riera et Luisa Cotoner, « Traducción y autotraducción », dans Gloria
Clavería Nadal et al. [dir.], Leer casi lo mismo : la traducción literaria, Valence, Universitat de València,
2014, p. 128.)
47. Dirk Weissmann, « “Ce qui, peut-être, me caractérise, c’est le mauvais sens. . . ” Entretien avec Anne
Weber », Nouveau bulletin de l’ADEAF, « Plurilinguisme », dir. Olga Anokhina, mars 2015, nº 127,
p. 13-17.
48. O. Anokhina, « L’autotraduction ou Comment annuler la clôture du texte ? », dans A. Lushenkova
Foscolo et M. Smorag-Goldberg (dir.), Plurilinguisme et auto-traduction, op. cit.
Olga Anokhina 107
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Crise du monolinguisme
Les poèmes hongrois d’Agota Kristof
et leurs autotraductions
Sara De Balsi
Aix-Marseille Université
kristovienne. Entre les deux versants de l’œuvre – hongrois et français, vers et prose,
ancien et nouveau –, quels rapports observe-t-on ? S’agit-il, comme le discours de
l’auteur nous encourage à le croire, de deux « œuvres » antinomiques, dont l’une (la
poésie en hongrois) serait le modèle négatif de l’autre (la prose en français) ? Ou bien
les poèmes hongrois sont-ils le « noyau » de l’œuvre francophone de Kristof, sans
lequel elle n’existerait pas 5 ?
L’étude des diverses formes d’autotraduction pratiquées par l’auteur montre l’insuffi-
sance de ces réponses et nous engage à formuler quelques hypothèses. À travers l’ana-
lyse de quelques poèmes significatifs du recueil et de leurs autotraductions disséminées
dans l’œuvre francophone, ainsi que du discours ambigu de l’auteur sur sa pratique
autotraductive, notre étude mettra en lumière les effets du contact entre langues hon-
groise et française dans l’œuvre d’Agota Kristof : loin de l’envisager exclusivement
sous l’angle d’une opposition ou d’une exclusion réciproque, nous considérons que ce
contact se situe au cœur de la création de Kristof, notamment dans le roman Hier et
dans le recueil de nouvelles C’est égal.
1 Double monolinguisme
Comme l’annonce le sous-titre du recueil, Clous est divisé en deux sections : poèmes
hongrois et poèmes français 6 . Les poèmes hongrois, plus nombreux, remontent au
début de la production littéraire de Kristof : la note éditoriale de Marlyse Pietri
qui les accompagne précise qu’ils ont été « réécrits de mémoire ou créés au début
de son exil en Suisse, au milieu des années 1960 7 », et que l’auteur a décidé de les
publier à la toute fin de sa vie 8 ; les poèmes en français, au nombre de huit seulement,
constituent quant à eux ses premiers pas littéraires dans la langue française, dans les
années 1970. Ce type de composition renforce ce que l’on pourrait nommer le « double
monolinguisme » de l’auteur, c’est-à-dire le partage de l’œuvre (et de la vie) en deux
périodes distinctes, chacune d’elles étant caractérisée par l’usage monolingue d’une
langue d’écriture.
Si Agota Kristof précise souvent dans des entretiens que ses premières tentatives
d’écriture en français se sont faites par le biais de l’autotraduction 9 , elle présente
toujours cette expérience comme un échec :
5. Cette hypothèse a déjà été avancée au sujet du rapport de Kristof à la langue hongroise. Voir en
particulier Cécile Kovacsazy, « La duplicité de la trilogie d’Agota Kristof », dans Thomas Szende et Györgyi
Máté (dir.), Frontières et passages. Actes du colloque franco-hongrois sur la traduction, Berne, Peter
Lang, 2003, p. 129-140 et András Petöcz, « Agota Kristof, écrivain suisse francophone d’origine hongroise »,
trad. Rózsa Tatár, Hauteurs, Revue littéraire du Nord et d’ailleurs, nº 19, « La Francophonie », 2006,
p. 94-102.
6. Ce titre a été choisi par Marlyse Pietri, fondatrice de la maison d’édition Zoé, qui a édité le texte.
« Clous » est l’un des poèmes du recueil (Clous, op. cit., p. 76-77). Le choix de ce titre par l’éditrice
est révélateur : il s’agit de rappeler qu’Agota Kristof estimait que ses poèmes avaient été crucifiés. La
traductrice Maria Maïlat, quant à elle, souligne la consonance quasi parfaite entre « Szögek » (« Clous »)
et Kőszeg, ville d’enfance de Kristof. Seuls les titres des poèmes ont été traduits par l’auteur. (Entretien
avec Marlyse Pietri et Maria Maïlat, 7 mars 2017.)
7. Marlyse Pietri, « Note éditoriale », Clous, op. cit., p. 188.
8. La plupart de ces poèmes ont paru entre 1960 et 1967 dans deux revues littéraires de la diaspora
hongroise, Irodalmi Ujság (Londres) et Magyar Műhely (Paris).
9. Dans un ouvrage fondateur dans le domaine des études sur l’autotraduction, Elizabeth Beaujour
définit celle-ci comme « un rite de passage vécu par presque tous les écrivains qui finissent par écrire dans
une langue autre que celle dans laquelle ils se sont initialement définis en tant qu’auteurs. L’autotraduction
est le pivot d’une trajectoire commune à la plupart des écrivains bilingues ». (Elizabeth Beaujour, Alien
Sara De Balsi 113
Avec beaucoup d’effort, d’abord j’ai commencé par traduire mes poèmes
hongrois en français, mais ça ne marchait pas du tout. Il y avait deux ou
trois ans où j’étais entre deux langues, je ne savais ni l’une ni l’autre conve-
nablement et j’écrivais moitié en hongrois, moitié en français, je faisais des
traductions entre les deux langues. C’était une époque assez pénible. [...]
C’était impossible d’écrire des poèmes en français, d’ailleurs je n’en avais
plus du tout envie 10 .
J’écrivais en hongrois des poèmes. J’ai commencé par là, des poèmes sen-
timentaux. Je les renie, comme une erreur de jeunesse. Ça m’a dégoûtée.
Après, j’ai recherché la sécheresse, la plus grande simplicité possible 12 .
Cette opposition est pour elle inhérente aux deux langues, comme le montre cet entre-
tien où l’auteur reprend à son compte un lieu commun, la non poéticité du français :
« Le hongrois, c’est une langue très poétique, et le français c’est plutôt direct et
prosaïque – et j’en avais assez de mes poèmes en hongrois, parce qu’il y avait plein
de sentiments, et je ne voulais pas continuer comme ça en français 13 . » « Altató /
Berceuse » est ainsi le seul poème du recueil présenté dans la traduction de l’au-
teur. L’autotraduction semble se conformer à des critères de « fidélité », bien qu’une
certaine liberté soit observable, notamment dans la versification : les vers français
sont plus courts ; les fréquentes accumulations sont souvent distribuées sur plusieurs
vers ; la ponctuation, plus abondante dans la version française, contribue à allonger
les pauses et à accroître la discontinuité du rythme.
Dès sa première strophe, le poème illustre parfaitement des traits que l’auteur récusera
énergiquement par la suite :
tongues : bilingual Russian writers of the “first” emigration, New York, Cornell University Press, 1989,
p. 51 ; notre traduction.) Agota Kristof correspond parfaitement à ce cas de figure.
10. Communication à l’occasion de la rencontre « Le français, langue adoptée » organisée par la Maison
des écrivains et de la littérature, Paris, 12 octobre 1993, <http ://[Link]/programmation-archives-
[Link]>.
11. Entretien avec Dennis Pereira-Egan, 15 mars 2008, RFI/BFM, <http ://[Link]/culture/200910
22-agota-kristof/>.
12. Entretien avec Claire Devarrieux, Libération, 5 septembre 1991, cité dans Agota Kristof, Romans,
nouvelles, théâtre complet, Paris, Seuil, coll. « Opus », 2011, p. 1026.
13. Entretien avec Catherine Fruchon-Toussaint, Entre les lignes, 2006, <http ://[Link]/europe/201
10727-mort-ecrivaine-restee-hongroise-agota-kristof/>.
114 Crise du monolinguisme
2 Autotraduction « masquée »
Plusieurs poèmes de la section hongroise de Clous s’avèrent être la source de textes
francophones de Kristof. Le poème « Nincs miért járdát cserélni / Aucune raison de
changer de trottoir », qui ouvre désormais le recueil Clous, est un cas unique, car son
autotraduction en vers apparaît à deux endroits de l’œuvre francophone 15 . Ce poème
fait partie, comme « Altató / Berceuse », du groupe des textes les plus anciens qui,
composés avant 1956, ont été laissés en Hongrie puis reconstitués de mémoire pendant
l’exil. On retrouve les cinq vers de la strophe centrale, traduits par Kristof, dans deux
textes écrits dans les années 1990 : le chapitre « Poèmes » de son autobiographie
L’Analphabète 16 , et le roman intitulé Hier 17 :
La strophe, décontextualisée, occupe dans les deux cas une position liminaire. Dans
L’Analphabète, située en fin de chapitre, elle exemplifie le type d’écriture poétique
que pratiquait Kristof, encore adolescente, durant ses années d’internat : il s’agit là
encore d’une poésie sentimentale centrée sur le thème de la perte et de la nostalgie
d’un passé idéalisé. Dans Hier, en revanche, la strophe apparaît en exergue, isolée ;
la lecture du roman suggérera l’hypothèse selon laquelle il s’agit de l’un des poèmes
composés par Sandor, le personnage principal, dans sa langue maternelle.
D’autres passages d’Hier sont le résultat d’un travail d’intégration de poèmes hongrois
autotraduits 18 . Ces passages ont un statut particulier dans le roman, en ce qu’ils
représentent, dans la fiction littéraire, des textes écrits par Sandor, cette fois dans la
langue de son pays d’émigration. À la différence de l’exergue, ces textes ne sont pas
immédiatement reconnaissables quand on les compare à leurs « originaux » hongrois :
non seulement le vers est abandonné au profit de la prose, mais on observe un véritable
travail de réécriture, avec des suppressions, des permutations, des ajouts (qui ont
surtout une fonction de raccord ou de conclusion), le montage de plusieurs poèmes
dans un seul texte nouveau, et en général une adaptation au contexte du roman 19 .
Dans un entretien accordé lors de la publication d’Hier (1995), on voit bien comment
Kristof évite de mentionner tout recours au concept d’(auto)traduction : « Les courts
textes un peu poétiques qu’écrit le narrateur, et qui s’intercalent dans le déroulé
d’Hier, ont été rédigés il y a une trentaine d’années 20 . » Pas un mot sur le fait que
les textes écrits trente ans plus tôt étaient traduits du hongrois. On retrouve la même
attitude à l’occasion de la publication de C’est égal, recueil de courts textes en prose
présentés sous l’étiquette générique de « nouvelles », en 2005. Le péritexte ne dit rien
du rôle essentiel de l’autotraduction dans la genèse du recueil, contribuant à confiner
l’œuvre d’Agota Kristof à un paradigme monolingue que celle-ci concourt pourtant à
défaire 21 . L’autotraduction apparaît ainsi, dans une opération conjointe de l’éditeur
et de l’écrivain, comme une opération, sinon « cachée 22 », du moins dissimulée.
18. Dans son étude de 2009, Marie-Thérèse Lathion relève déjà la présence d’un certain nombre de
poèmes hongrois dans l’avant-texte d’Hier : « A halott madár » (« L’Oiseau mort »), « A hajó stasai »
(« Les Voyageurs du bateau »), « A hazugság » (« Le Mensonge »), « Emigránsok » (« Émigrants ») et
« Szökés » (« Fuite »). « A hazugság » et « Szökés » ne figurent pas dans Clous. Marie-Thérèse Lathion,
« Agota Kristof : les archives reconstruites d’un exil », Quarto, Revue des Archives littéraires suisses,
nº 27, 2009, p. 67.
19. « L’oiseau mort » constitue un exemple d’autotraduction d’un poème unique. Pour des exemples de
montage de plusieurs poèmes, voir les chapitres « La Pluie » et « Le voyageur du bateau », dans lesquels
on reconnaît une dizaine de poèmes de Clous, intégralement ou partiellement autotraduits.
20. Philippe Savary, « Écrire, c’est presque suicidaire. Entretien avec Agota Kristof », Le Matricule des
anges, nº 14, 1996, p. 22.
21. Yasemin Yildiz nomme « paradigme monolingue » l’idée, structurant le monde occidental moderne,
selon laquelle tout individu ou formation sociale possède une seule « vraie » langue, la « langue mater-
nelle ». Yasemin Yildiz, Beyond the Mother Tongue. The Postmonolingual Condition, New York, Fordham
University Press, 2012, p. 6.
22. Rainier Grutman, « Manuscrits, traduction et autotraduction », dans Chiara Montini (dir.), Tra-
duire. Genèse du choix, Paris, Archives Contemporaines, 2016, p. 126, observe que l’étude des manuscrits
permet parfois de découvrir des « autotraductions cachées », c’est-à-dire de « révéler l’existence de pas-
sages autotraduits dans ou derrière (ou encore sous, si l’on affectionne la métaphore du palimpseste) des
œuvres réputées unilingues » : c’est le cas, par exemple, du Précis de décomposition de Cioran, dont l’étude
génétique a révélé la présence de nombreux passages dérivant de textes déjà publiés en roumain.
116 Crise du monolinguisme
Ce n’est que des années plus tard que Kristof admettra que ses poèmes hongrois
étaient à l’origine de ces textes :
Mes nouvelles, celle de C’est égal, par exemple, je ne sais pas du tout quand
je les ai écrites. Je sais, en revanche, que c’était à partir des poèmes que
j’avais composés auparavant en hongrois. J’ai essayé de les traduire en
français. C’était pour moi plutôt une tentative de les traduire en français,
mais en prose, avec beaucoup de changements. C’est tellement vieux. . .
c’était mes premières choses écrites en français, ces petites nouvelles, mais
je ne les ai pas prises au sérieux, c’était presque un jeu, pour voir comment
ça ferait en français. Peut-être que je vais le refaire une fois, mais je n’aime
jamais ce que j’ai écrit avant 23 .
Ainsi apparaît l’ambiguïté d’un péritexte qui donne à lire l’œuvre comme parfaite-
ment monolingue (en l’absence de tout « pacte autotraductif 24 ») ; d’un épitexte (les
entretiens) qui mentionne parfois l’activité d’autotraduction et porte sur celle-ci des
jugements très divers selon les cas ; et d’un avant-texte, désormais en partie publié,
qui la rend visible 25 .
Reste à se demander pourquoi l’auteur a permis, et même entretenu, cette ambiguïté.
Notre hypothèse : affirmer et revendiquer une pratique hybride telle que l’autotraduc-
tion irait à l’encontre du discours de Kristof, qui affirme constamment, dans le texte
comme dans l’épitexte, la primauté de la création littéraire sur la langue, comme le
démontre de façon paradigmatique cette phrase de L’Analphabète, maintes fois ré-
pétée dans le discours public de l’auteur : « Ce dont je suis sûre, c’est que j’aurais
écrit, n’importe où, dans n’importe quelle langue 26 . » On sait que, dans l’ensemble de
l’œuvre kristovienne (à l’exception justement de son récit autobiographique), aucune
langue n’est jamais nommée ; or, toute opération de traduction prévoit deux langues
distinctes et entraîne la nécessité de les nommer. Cela implique, en d’autres termes,
de renoncer à subordonner la langue à l’écriture et d’accepter qu’elle puisse entretenir
un lien étroit et non aléatoire avec celle-ci.
La réduction de l’importance (pourtant manifeste) de l’autotraduction dans son œuvre
participe de la même stratégie discursive que la négation de tout lien affectif avec la
langue d’écriture : si, d’une part, en déniant toute importance à la langue, Kristof
sacralise l’écriture, d’autre part, en niant la présence de l’autotraduction, elle sacralise
la réécriture, qu’elle érige en principe organisateur du travail littéraire. L’autotraduc-
tion est donc « masquée » et insérée dans le processus plus général de la réécriture,
23. Erica Durante, « Entretien : “Maintenant je n’écris plus” », Viceversa, nº 2, <http ://[Link]
[Link]/viceversa/[Link]>.
24. L’expression, calquée sur le « pacte autobiographique » conceptualisé par Philippe Lejeune, désigne
un contrat de lecture établi entre l’auteur-autotraducteur et son public, en vertu duquel l’auteur atteste
la paternité de l’acte traductif, en orientant par là même sa réception. Voir Alessandra Ferraro, « “Traduit
par l’auteur” : Sur le pacte autotraductif », dans Rainier Grutman et Alessandra Ferraro (dir.), L’Auto-
traduction littéraire, Paris, Classiques Garnier, 2016, p. 121-140.
25. Des cinquante-sept poèmes hongrois de Clous, sept sont à l’origine d’autant de proses dans C’est
égal : « Nem eszem többé / Je ne mange plus », « Mikor én iskolába jártam / Quand j’allais à l’école »
(« Les professeurs » dans C’est égal), « Mindegy / C’est égal », « Egy városról / D’une ville », « Egy
munkás halálára / La mort d’un ouvrier », « A betörő / Le cambrioleur », « A túlélők / Les survivants »
(« La vengeance » dans C’est égal).
26. A. Kristof, L’Analphabète, op. cit., p. 40.
Sara De Balsi 117
dont elle est une manifestation. On comprend, dès lors, le changement subi par « Ber-
ceuse » entre la publication en revue, où le poème était présenté comme une traduction
de l’auteur 27 , et la publication dans le recueil, où il est présenté au lecteur comme
une « réécriture 28 ». Comme l’auteur, l’éditrice a choisi de masquer l’activité d’au-
totraduction, foncièrement plurilingue, et de valoriser la réécriture, qui renvoie à un
imaginaire monolingue de la création.
Dans le projet initial, le poème devait suivre cette description dans la traduction
allemande déjà parue dans Manuskripte 34 . L’origine du texte est donc à rechercher
dans un épisode autobiographique fondateur, le suicide de quatre de ses amis réfugiés,
qui nourrit aussi la trame d’Hier 35 . Voici la traduction qu’en propose Maria Maïlat :
27. Quarto, op. cit., p. 78. Une fois encore, selon la note explicative, « ce poème inédit remonte aux
poèmes hongrois de jeunesse. Agota Kristof l’avait appris par cœur, l’avait recopié de mémoire et en
hongrois avant de le traduire plus tard en français ». Nous soulignons.
28. « Ce poème est le seul qui ait été réécrit en français par Agota Kristof. » A. Kristof, Clous, op. cit.,
p. 14. Nous soulignons.
29. Archives littéraires suisses (ALS), Berne, Fonds Agota Kristof, carton 12, A-4-24.
30. Ágota Kristóf, « Az asztal », « Emigránsok », « Menjetek hát naptalan nyarak », Irodalmi Ujság,
vol. 11, nº 20, 1960, p. 9.
31. Manuskripte : Zeitschrift für Literatur, nº 98, Gratz, 1987, p. 34.
32. A. Kristof, Clous, op. cit., p. 86.
33. ALS, carton 12, A-3-32/9. Dans la version définitive (L’Analphabète, op. cit., p. 40), le texte s’arrête
à « elle s’appelait Gisèle » (avec graphie normalisée).
34. Rappelons que les textes ressemblés plus tard dans L’Analphabète ont paru une fois par mois, direc-
tement en traduction allemande, dans la revue Du.
35. « Il y avait beaucoup de suicidés parmi les réfugiés, c’est vrai. C’est de là que mon roman [Hier ] est
parti. Quatre personnes que je connaissais personnellement, qui m’étaient très proches, se sont suicidées.
La première était une jeune fille qui était restée seule pendant les vacances dans un village absolument
vide. » (Aleksandra Kroh, L’Aventure du bilinguisme, Paris, Harmattan, 2000, p. 40.) Le suicide est un
thème central dans Hier. Le roman s’ouvre sur la tentative de suicide de Sandor, et le suicide de Véra
118 Crise du monolinguisme
Comme dans les textes précédents, on remarque l’usage de vers libres, irréguliers et
sans rimes. La structure est plus complexe ; la syntaxe floue et le manque de ponctua-
tion encouragent plusieurs lectures possibles d’un même vers. Le contenu du poème
n’évoque pas directement le suicide 37 , mais la séparation entre un « vous » qui part
pour toujours et un « nous » qui reste. La force du texte réside dans l’enchevêtrement
de deux « exils » : l’émigration évoquée dans le titre et la mort constamment suggé-
rée. Malgré la nostalgie, la tristesse et l’errance insensée qui caractérisent ce poème,
le lyrisme reste contenu et maîtrisé.
On trouve une nouvelle version de ce texte à l’intérieur d’une pièce inédite, datée de
1977 et intitulée La Pluie, qui présente de multiples résonances (onomastiques, entre
autres) avec Hier. Le lien avec le thème du suicide se fait plus explicite : le protagoniste
de la pièce, désigné comme « Le condamné », est en effet coupable d’avoir tenté de se
suicider. Lorsqu’il tient un discours pour sa défense, il est constamment interrompu
par d’autres personnages – les « témoins » – qui le contredisent.
Je suis allé voir les arbres blancs au bord de la route. Ces arbres chantaient
dans le vent des chants lents et vieux. Je marchais, je rencontrais d’autres
piétons. Ils marchaient tous dans le même sens. Leurs pas étaient légers,
constitue l’un de ses épisodes centraux. Voir Hier, dans A. Kristof, Romans, nouvelles, théâtre complet,
op. cit., p. 466-469. « Notre première morte. D’autres ont suivi peu de temps après. Robert s’est ouvert
les veines dans sa baignoire. Albert s’est pendu en laissant sur sa table un mot rédigé dans notre langue :
“Je vous conchie.” Magda a épluché les pommes de terre et les carottes puis elle s’est assise sur le sol, elle
a ouvert le gaz et elle a mis sa tête dans le four. » (Ibid., p. 468.)
36. A. Kristof, « Emigránsok » / Émigrants », Clous, op. cit., p. 87.
37. Un autre poème du recueil, « És szép a kötél / La corde est belle », évoque plus directement le
suicide des amis : « Et j’aime les amis morts qui / n’ont pas pu supporter / l’éloignement et la corde
est belle / si elle berce des corps froids / et c’est beau le poison le gaz le poignard. » (A. Kristof, Clous,
op. cit., p. 55, v. 12-16.)
Sara De Balsi 119
on aurait dit qu’ils n’avaient pas de poids, leurs pieds sans racines ne se
blessaient jamais. C’était la route de ceux qui ont quitté leur pays. Et cette
route ne menait nulle part. Elle était droite et large et elle n’avait pas de
fin. Elle traversait les montagnes et les villes, les jardins et les tours, sans
laisser de trace derrière elle. C’était une route à sens unique, quand on
se retournait, il n’y avait plus de route, elle fondait, disparaissait, il n’y
avait de route que devant. Tout autour s’étendaient d’immenses champs
boueux 38 .
Bien des années plus tard, ce fragment de La Pluie sera transposé, sans grand chan-
gement, dans un chapitre d’Hier portant le même titre. Il s’agit de l’un des chapitres
constitués par des poèmes en prose, qui représentent, dans la fiction, les écrits de San-
dor 39 . Dans l’avant-texte d’Hier on trouve d’ailleurs le poème dans sa seule version
hongroise 40 . Le chapitre comporte six paragraphes séparés par des espaces blancs. Le
premier annonce qu’il s’agit d’un récit de rêve, mais les six fragments peuvent être
considérés à la fois comme des parties de ce récit et comme des récits autonomes, avec
une forte uniformité stylistique. Le texte qui nous intéresse constitue le troisième frag-
ment. En confrontant la traduction du poème avec la version en prose intégrée dans
le roman, on relève quelques différences importantes. Nous reportons ici le passage en
soulignant les passages traduits littéralement du poème « Emigránsok » :
la route de ceux qui ont quitté leur maison, qui ont quitté leur pays. » Le début du
texte français, « Je marchais. Je rencontrais d’autres piétons », et sa fin, « De part et
d’autre s’étendaient d’immenses champs boueux », sont absents du poème ; ils appa-
raissent pour la première fois dans la pièce « La Pluie ». Dans le chapitre de roman,
ils contribuent à un effet de répétition du paragraphe précédent, qui commence aussi
par « Je marchais », et dans lequel la boue constitue un élément central 42 .
Nous pouvons en conclure que les deux textes, très distants du point de vue ma-
crostructurel, sont néanmoins très proches dans leur microstructure : les phrases des
sept premiers vers d’« Emigránsok » sont pratiquement toutes présentes – dans un
ordre différent mais dans une traduction littérale – dans le poème en prose. Le pas-
sage du roman, dérivé à son tour du monologue d’un personnage dans une pièce de
théâtre, peut donc se définir comme « une adaptation en prose et en français », vrai-
semblablement fondée sur une traduction littérale en vers réalisée précédemment, que
l’auteur n’a pas conservée 43 .
Nous avons vu que l’insertion de textes hongrois autotraduits, pratique fréquente
dans l’œuvre francophone d’Agota Kristof, présentait plusieurs configurations. Si la
traduction de « Altató / Berceuse » vise encore à restituer le même texte dans l’autre
langue, dans « Nincs miért járdát cserélni / Aucune raison de changer de trottoir »
un fragment du poème est extrapolé à partir de son contexte originaire et inséré dans
de nouveaux contextes, tout en gardant sa forme en vers. Avec « Emigránsok / Émi-
grants » on observe un processus plus complexe : l’auteur procède à une transposition
en prose du texte poétique, dans laquelle le contenu originaire est lui aussi profondé-
ment modifié. Le texte rejoint plusieurs nouveaux contextes – théâtral, romanesque –
et ses confins ne sont plus reconnaissables.
Alors que l’autotraduction littérale, typique des années d’apprentissage du français,
est assez vite abandonnée, et tandis que l’insertion d’un texte en vers dans un contexte
en prose reste un cas unique, la transposition recréatrice en prose, dont « Emigránsok /
Émigrants » constitue un cas extrême, est certainement la forme d’autotraduction la
plus utilisée dans l’œuvre kristovienne 44 . Les nombreux exemples présents dans Hier
et dans C’est égal méritent une analyse étendue. La poésie d’Agota Kristof n’est ni
l’anti-modèle de sa prose, ni le « noyau » dont serait « issue » l’œuvre francophone.
Ces deux lectures, encouragées par l’auteur à différents moments de sa trajectoire
littéraire (et dans différents lieux), nous semblent réductrices : la première considère
la création dans la seule dimension monolingue, tandis que la seconde aboutit à la
réaffirmation du mythe de la langue maternelle. L’analyse de la place et des formes de
l’autotraduction dans l’œuvre kristovienne montre au contraire que le hongrois et le
français, loin de s’exclure mutuellement, coexistent dans une grande partie de l’œuvre
kristovienne : le contact entre les langues est un moteur de la création.
42. L’image de la route est par ailleurs poussée à la limite dans la pièce qui porte le même titre, dans
laquelle « la terre est entièrement couverte de béton. Il n’y a plus que des routes. Les gens, nés sur la
route, vivent sur la route. À pied, ils marchent sur ces routes construites pour la circulation en voiture ».
La Route, dans A. Kristof, Romans, nouvelles, théâtre complet, op. cit., p. 833 (didascalie initiale).
43. Telle est la conclusion de Lathion à propos des chapitres d’Hier dérivés de poèmes hongrois. Voir
M.-T. Lathion, « Agota Kristof », art. cité, p. 67.
44. Michaël Oustinoff parle d’« autotraduction (re)créatrice » pour désigner les autotraductions qui abou-
tissent à une nouvelle création et engendrent donc deux versions autonomes du texte. Michaël Oustinoff,
Bilinguisme d’écriture et auto-traduction, Paris, Harmattan, 2001, p. 33-34.
Sara De Balsi 121
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Au-delà du voile de Slimane Benaïssa :
une autotraduction oubliée ?
Chiara Lusetti
Université de Milan
Cet article se propose de comparer deux pièces du dramaturge algérien Slimane Be-
naïssa, Rāk khūya w ānā škūn 1 , montée en Algérie (en arabe algérien) à la fin des
années 1980, et Au-delà du voile 2 , montée en France et publiée aux éditions Lansman
en 1991. Ces deux ouvrages ont fonctionné de manière autonome dans leurs contextes
de réception respectifs et, à première vue, ils ne sont unis par aucun rapport particu-
lier. La littérature critique consacrée à Benaïssa fait référence soit à la pièce arabe,
soit à la pièce française 3 . Or, une lecture croisée nous a permis de mettre en évidence
une identité thématique entre les deux textes, et d’avancer l’hypothèse qu’ils sont liés
par une forme d’autotraduction.
Écrite et mise en scène à l’époque de la proclamation d’une nouvelle constitution
(permettant aux partis d’opposition de se présenter aux élections), la pièce intitulée
Rāk khūya w ānā škūn est intrinsèquement liée au contexte politique algérien de la
fin des années 1980 4 . L’ouverture démocratique a fortement influencé les écrivains et
les artistes qui ont pu profiter, fût-ce brièvement, d’une liberté d’expression inédite
dans le pays. Dans ce contexte favorable, Benaïssa choisit de représenter le conflit
social qui entoure le rôle de la femme dans la société. La pièce consiste en un dialogue
entre deux sœurs : l’une est le porte-voix de la société traditionnelle, l’autre est une
intellectuelle moderniste. Le frère des deux protagonistes veut imposer le port du
voile à la sœur cadette – d’où le titre de la version française –, et cette imposition sert
de prétexte à l’évocation des contradictions qui sous-tendent la société algérienne,
encore très machiste 5 . Au niveau stylistique, Benaïssa construit un dialogue fondé
sur le manque de communication à travers un usage savant de la répétition et de
l’interrogation : d’une part, chaque femme répète les mots de l’autre en en déformant
le sens, de sorte qu’aucune communication réelle ne peut jamais s’établir ; d’autre
part, l’emploi obsessionnel des questions vise à éviter toute confrontation. L’auteur
met ainsi le conflit en scène sans pour autant le résoudre.
Loin d’ouvrir le pays à la démocratie, les élections algériennes de 1990 marquent
le début d’une guerre civile qui verra les intellectuels devenir la cible de nombreux
attentats terroristes. Benaïssa lui-même reçoit de nombreuses menaces de mort. C’est
pourquoi il multiplie ses voyages en France et prend définitivement le chemin de l’exil,
en 1993, donnant naissance à une nouvelle phase de sa carrière artistique. Publiée et
montée deux ans avant son exil, Au-delà du voile constitue la première tentative
d’écriture en français à l’intention d’un public qui, après l’émigration, deviendra son
public habituel.
À la lecture des études publiées sur les deux pièces, une analyse comparative nous
semble s’imposer. On balisera dans un premier temps les thématiques abordées, avant
de mettre au jour la structure du texte, puis d’identifier les différences significatives.
Ces dernières seront rapportées aux divers degrés de « transdoxalité » décrits par
Michaël Oustinoff, qui établit une distinction entre « autotraductions naturalisantes »,
« autotraductions décentrées » et « autotraductions (re)créatrices 6 ». Nos conclusions
après l’étude de ces textes ont été confirmées par un entretien que nous avons eu avec
l’auteur en mars 2016, à Paris.
4. La pièce est inédite et la date exacte de sa mise en scène reste introuvable. Nous remercions Mohamed
Jilani Zouaghi qui nous a aimablement donné accès à son exemplaire du scénario.
5. Benaïssa a déclaré à ce propos que « le personnage oublié dans ce processus démocratique, c’est
la femme ». Entretien avec Slimane Benaïssa, Paris, 23 mars 2016. Voir Chiara Lusetti, Hétérolinguisme
et autotraduction dans le Maghreb contemporain. Le cas de Jalila Baccar et Slimane Benaïssa, thèse,
université de Milan/université de la Manouba, 2017, p. 608-619.
6. Michaël Oustinoff, Bilinguisme d’écriture et auto-traduction : Julien Green, Samuel Beckett, Vla-
dimir Nabokov, Paris, Harmattan, 2001. Oustinoff distingue trois catégories d’autotraduction qui diffèrent
par leur degré de « transdoxalité » : l’autotraduction naturalisante, l’autotraduction décentrée et l’auto-
traduction (re)créatrice. L’autotraduction naturalisante « se conforme à une visée traductive extrêmement
répandue » (p. 12), et traduit par conséquent selon les normes de la langue cible, afin de se rendre accep-
table par la culture d’arrivée. « Est [au contraire] décentrée toute (auto-)traduction qui s’écarte des normes
d’une doxa traduisante donnée indépendamment de tout jugement de valeur » (p. 32). C’est le cas, par
exemple, des autotraductions laissant pénétrer des mots ou des structures syntaxiques de la langue source
dans la langue cible, ou ayant le courage de forcer la langue cible pour produire un effet d’extranéité.
Enfin, un autotraducteur a la liberté de produire une autotraduction (re)créatrice, qui diffère beaucoup de
la première version et qui ressemble plutôt à une nouvelle création (p. 33-34).
Chiara Lusetti 125
Le parcours éditorial et scénique des deux versions de cette pièce confirme cette in-
terprétation : d’après l’auteur, la version arabe n’a plus été jouée après son exil et
continue d’être injouable dans le contexte politique et culturel de l’Algérie d’aujour-
d’hui, en raison des thématiques traitées ; en revanche, la version française n’a jamais
cessé d’être mise en scène 13 .
L’autotraduction d’Au-delà du voile a longtemps été la seule expérience d’autotraduc-
tion de l’auteur 14 . Quand il se remémore cette expérience, il exprime une insatisfaction
qui explique sans doute qu’il l’ait si rarement évoquée :
J’ai dû traduire la pièce, la faire jouer aux actrices, en trois mois. On faisait
la représentation en arabe et la représentation en français. Et donc, ce tra-
vail, je l’ai fait à mon sens un peu trop rapidement. Je ne voulais pas trop
me détacher du texte arabe. J’ai maintenu des références qui n’existent
pas dans la tête d’un Français. C’est très compliqué, le théâtre 15 .
(1)
(2)
اه:دليلة
انا الحجاب الي نلبسه في الضرب والقفيل والسيطرة ما هو حجاب ! هذه:دليلة
!ما شي سترة هذه كشفة هذه
128 Au-delà du voile de Slimane Benaïssa
(3)
La cadette : J’aimais ces après-midi où, tous les voiles étalés sur l’herbe,
nous campions pour accueillir le printemps. Nous croquions des artichauts
crus. . . Et les herbes de toutes sortes, beurre tendre et petit lait doux,
عند بابه
galettes aux herbes واقفةau
et œufs الجامع عييﺖ من
cumin. Sousنشوف وعييﺖ من
l’immense الوقفةauمنmilieu
figuier, عييﺖ:دليلة
20
des blés, même les chevaux étaient fous de
نعيطيك وجبه liberté
نسيته .
والحرف الي اذا انﺖ قريﺖ انا هجيﺖ
Ici la sœur cadette évoque ses souvenirs d’enfance liés القاسحة
وقتا يرطابوا au printemps,
في القلوبenنترجى
convoquant
وراني
de nombreux détails appartenant à la culture traditionnelle algérienne. Elle emploie
beaucoup de realia comme « rsk – al-kisra », un pain traditionnel, اشكون هذا؟ يا ذرى
les « A§®m
– al-mlāyāt », les voiles noirs traditionnels portés par les femmes, les « §CAz –
azzaghārı̄t », le son typique que les femmes produisent !واﻹصﻼح اه
pour fêterاﻻرشاد ياو:فطومة
un mariage. Ces
éléments disparaissent dans la version française, où l’auteur, tout en s’arrêtant aussi
sur des détails concrets, change complètement ses références. La situation décrite
est tout à fait différente : en arabe, Dalila se souvient d’une fête où de nombreuses
personnes bougent et se rencontrent près des mausolées, en s’arrêtant notamment sur
la description des femmes – le henné, !خونا اه عندنا غير
les voiles, les ما يتامى
cris desاحنا !اسمعي اه
femmes اه: فطومةà
; en français,
l’inverse, la scène évoquée est plutôt bucolique, avec une attention particulière portée
! هو؟ هو الي يتيم وما عنده غير خواتاته:دليلة
aux éléments naturels – l’herbe, le figuier, les blés, les chevaux. De plus, les realia
utilisés en français appartiennent uniquement au champ sémantique de !la nourriture,
ايواه :فطومة
ce qui évoque chez le spectateur français l’image familière d’un pique-nique. Les plats
évoqués – « les œufs au cumin », les « galettes aux herbes », les « artichauts اهcrus :»دليلة,
le « petit lait doux », tout en étant effectivement des plats algériens, sont plus connus
d’un public étranger que ceux qui sont cités en arabe. C’est une sorte d’adaptation
au nouveau public et à son contexte, que la dernière référence à la liberté semble
confirmer. Ces constats viennent contredire certaines déclarations de l’auteur, citées
plus en haut, où il déplore son incapacité à se détacher des références algériennes du
texte. Il pensait probablement à la traduction du jeu de la bouqqala où, effectivement,
il traduit assez littéralement en conservant des références aux partis politiques de
l’époque, assez compliquées à comprendre pour un Français. Voici un court extrait
où la bouqqala, une sorte d’oracle qui prédit l’avenir sous forme de poème, parle d’El
Islah, un parti musulman centriste :
20. S. Benaïssa, Rāk khūya, op. cit., p. 21 (traduction littérale : « Dalila : Tu te rappelles quand on
sortait au printemps et l’odeur du kisra [pain traditionnel] parfumé et le henné sur les mains des filles, et
les mlāyāt [voile traditionnel noir] comme l’écorce qui arrivaient de tous les côtés dans les mausolées, et
les zagharit qui tonnaient. Et le printemps passe avec tous ses biens. ») ; et S. Benaïssa, Au-delà du voile,
op. cit., p. 21.
تفور والحناء في يد العمريات
ّ تشفي ككنا نخرجوا في الربيع الكسرة:دليلة
والمﻼيات كحﻼء توت جايات من كل جهة في الزايرات والزغاريت ترعد الدنيا
Chiara Lusetti
والربيع فايﺖ علينا بخيراته
129
(4)
L’analyse stylistique de la pièce révèle également des décalages importants entre les
deux versions. Le souci d’adaptation à l’horizon d’attente du public français, en effet,
est encore plus notable au regard du style. La pièce ayant pour principal sujet l’impos-
sibilité de toute communication entre les deux sœurs, la version arabe se caractérise
par une expressivité très importante, qui se traduit par un usage massif des points
d’exclamation et des interjections :
21. S. Benaïssa, Rāk khūya, op. cit., p. 27 (traduction littérale : « Dalila : Je suis lasse de m’arrêter, je
suis lasse de regarder, je suis lasse de la mosquée, debout devant sa porte / Si tu as lu, moi j’ai eu du mal
à lire en épelant et de la lettre que j’ai oubliée, je te donne la réponse / Et j’espère encore que les cœurs
durs s’attendrissent / Qui sait de quoi il s’agit ? / Fatouma : Yaw, El Islah Wal Irschad. ») ; et S. Benaïssa,
Au-delà du voile, op. cit., p. 26.
وراني نترجى في القلوب القاسحة وقتا يرطابوا
يا ذرى اشكون هذا؟
130 Au-delà du voile de Slimane Benaïssa! ياو اﻻرشاد واﻹصﻼح اه:فطومة
(5)
L’aînée : Écoute, nous sommes orphelines et nous n’avons que notre frère !
La cadette : C’est lui l’orphelin qui n’a plus que nous, ses deux sœurs 22 .
Le mot-phrase « £ – āh » est utilisé quatre fois dans ces répliques et trois cent
sept fois au total dans la pièce. Exprimant tout à la fois l’étonnement et la plainte,
il témoigne, plus généralement, de l’implication profonde des personnages dans le
dialogue. Sa variante plus longue « £ w§ – āyūh » n’apparaît que deux fois dans
la pièce. Or ces interjections sont toutes omises, sans exception, dans la traduction
française. C’est le premier indice d’une tendance à privilégier la transposition du sens,
au détriment des choix expressifs. Dans cet exemple, les cinq points d’exclamation en
arabe se réduisent à un seul en français. Cette tendance est confirmée par la non-
traduction des répétitions ayant exclusivement une fonction expressive, comme dans
l’extrait suivant :
(6)
La cadette répète deux fois le pronom personnel sujet de la deuxième personne du sin-
gulier « – inti » et l’adverbe interrogatif « £® – ‘aleh ? [pourquoi ?] ». Les mots
répétés sont des mots grammaticaux qui ne sont pas porteurs du sens de la phrase.
Notons que l’emploi du pronom personnel sujet n’est pas obligatoire en arabe, et que
son emploi est emphatique. De plus, la répétition
!معه التلفيزيونpressante
نشوف شيde ماces
اناetdeux
c’estéléments,
qu’ :دليلةà
une distance si brève, contribue à donner spontanéité, rapidité et nervosité au dis-
cours. Ce genre deصندوق خرجﺖ من
répétition كالي انا
est aussi omisربي يجيب له
dans وكيشبع منهاAu
la traduction. وحده يشوفهاduاليstyle,
niveau هو
24
une tendance à la « rationalisation » semble ainsi se manifester . Enfin, la version
العجب في عوض يحوس سحجبني يحوس يغلق علي قاع
22. S. Benaïssa, Rāk khūya, op. cit., p. 5 ( traduction littérale : « Fatouma : āh ! Écoute āh ! Nous
sommes des orphelines et nous n’avons que notre frère ! āh ! / Dalila : Lui ? C’est lui qui est orphelin et n’a
que ses sœurs ! / Fatouma : āy ūh ! / Dalila : āh ! ») ; et S. Benaïssa, Au-delà du voile, op. cit., p. 9.
23. S. Benaïssa, Rāk khūya, op. cit., p. 24 (traduction littérale : « Dalila : Hanouna ! Dis-moi toi, toi,
pourquoi tu n’as pas d’enfants, pourquoi ? ») ; et S. Benaïssa, Au-delà du voile, op. cit., p. 24.
24. « La rationalisation re-compose les phrases et séquences de phrases de manière à les arranger selon
une certaine idée de l’ordre d’un discours. » (A. Berman, La Traduction, op. cit., p. 53-54 ; c’est Berman
qui souligne.)
Chiara Lusetti 131
حنونة! قولي لي انت انت عﻼه ما عندك شي الذراع عﻼه؟:دليلة
française est caractérisée par des changements qui ne peuvent s’expliquer que par un
désir de modification de l’œuvre par son auteur. Si cette volonté apparaît déjà dans
les exemples cités, en voici un dernier extrait très parlant :
(7)
L’analyse contrastive des deux versions montre que très peu de répliques relèvent de
la traduction allographe. Benaïssa ne traduit pas comme l’aurait fait un traducteur
allographe, en procédant syntagme par syntagme ; il reformule les phrases et récrée le
discours, même lorsqu’il véhicule le même sens. Il réaffirme ainsi son pouvoir absolu
sur le texte, dont il dispose à son gré, en donnant libre cours à son désir de se redire.
Tel est bien le résultat le plus important de notre analyse textuelle : Au-delà du
voile est une autotraduction de Rāk khūya w ānā škūn. Le lien entre ces deux pièces
n’a pourtant rien d’explicite. Bien que le péritexte de l’édition Lansman ne signale
pas l’existence d’une première version arabe, une lecture attentive de l’épitexte – des
articles et des ouvrages critiques sur Benaïssa – permet de mettre les deux textes en
relation. L’analyse textuelle des variantes vient confirmer cette hypothèse. Par ailleurs,
l’analyse des variantes révèle une tendance naturalisante au niveau du contenu et au
niveau du style. La clarification (nos trois premiers exemples) et la rationalisation du
texte (nos exemples 5 et 6) vont au-devant des attentes supposées du public français.
Au-delà du voile étant le premier essai d’écriture à l’intention de ce nouveau public,
il est probable que Benaïssa a voulu adapter son texte à ses attentes.
Si le processus de naturalisation est indéniable, réécriture et recréation constituent
ici la tendance dominante. L’analyse contrastive des deux versions montre que peu de
répliques pourraient passer pour une traduction allographe. L’autotraducteur fournit
souvent la même information qu’en arabe, mais il l’exprime tout autrement – c’est-à-
dire qu’il la réécrit avec d’autres mots. S’il respecte la structure de sa pièce, l’équilibre
entre les répliques et, en général, le sens véhiculé, Benaïssa la traduit en se créant un
nouveau style français, en ajoutant des répliques, en éliminant des passages quand
cela lui chante : le processus à l’œuvre relève ainsi de l’autotraduction recréatrice.
25. S. Benaïssa, Rāk khūya, op. cit., p. 31-32 (traduction littérale : « Dalila : Et c’est que moi, je ne
regarde pas la télévision avec lui ! C’est lui qui la regarde tout seul et, quand il est saturé, il lui semble
que je sors de l’écran, et au lieu d’essayer de me faire porter le voile il essaye même de m’enfermer. ») ; et
S. Benaïssa, Au-delà du voile, op. cit., p. 21.
132 Au-delà du voile de Slimane Benaïssa
Bibliographie
Benaïssa, Slimane, Rāk khūya w ānā škūn, manuscrit inédit, n. d.
Benaïssa, Slimane, « Traduire la réalité d’une langue à l’autre », dans Chiara Montini (dir.), Traduire,
genèse du choix, Paris, Archives contemporaines, 2016, p. 39-47.
Dahmane, Hadj, « L’expression politique dans le théâtre algérien : le cas de Slimane Benaïssa », dans Ioana
Galleron (dir.), Théâtre et politique. Les alternatives de l’engagement, Rennes, Presses universitaires de
Rennes, 2012, p. 137-148.
Grutman, Rainier, « L’autotraduzione “verticale” ieri e oggi », dans Marcial Rubio Árquez et Nicola
D’Antuono Nicola (dir.), Autotraduzione. Teoria ed esempi fra Italia e Spagna (e oltre), Milan, LED,
2008, p. 33-48.
Oustinoff, Michaël, Bilinguisme d’écriture et auto-traduction : Julien Green, Samuel Beckett, Vladimir
Nabokov, Paris, Harmattan, 2001.
Ruocco, Monica, Storia del teatro arabo, dalla Nahda ad oggi, Rome, Carocci, 2010.
Raymond Federman : écrivain bilingue,
auto-traducteur, traductologue ?
Amanda Murphy
Université Sorbonne Nouvelle
1. Voir par exemple Olga Anokhina, « L’autotraduction, ou Comment annuler la clôture du texte ? »,
dans Anna Lushenkova Foscolo et Malgorzata Smorag-Goldberg (dir.), Plurilinguisme et auto-traduction :
langue perdue, langue sauvée, Paris, Eur’Orbem, 2019, p. 29-37.
2. Federman s’est lui-même chargé de la description de ses archives en étiquetant les dossiers conservés
à l’université Washington, à Saint-Louis.
3. Si le cas d’un écrivain bilingue comme Federman soulève des questions spécifiques quant à la notion
d’original, il semble que, ces dernières années, la pensée de la traduction en général ait entrepris une
remise en question de cette notion, ou, du moins, une analyse des effets produits par le brouillage entre les
diverses versions d’un texte. Voir notamment Susan Bassnett et Harish Trivedi, Post-Colonial Translation.
Theory and Practice, Londres, Routledge, 1999 ; et Emily Apter, Zones de traduction. Pour une nouvelle
littérature comparée, trad. Hélène Quiniou, Paris, Fayard, 2015, chap. 14.
134 Raymond Federman traductologue
4. Dans le cadre de cet article, la notion de « bilingue », qui renvoie à une multitude de situations
linguistiques, sera entendue au sens le plus large : « qui est en deux langues » ou « qui use de deux
langues ».
5. Pour des études du phénomène de l’autotraduction, voir par exemple Michaël Oustinoff, Bilinguisme
d’écriture et autotraduction, Paris, Harmattan, 2001 ; et Rainier Grutman et Alessandra Ferraro (dir.),
L’autotraduction littéraire, Paris, Classiques Garnier, 2016.
6. Raymond Federman, « A Voice within a Voice », Critifiction. Postmodern Essays, Albany, State
University of New York Press, 1993, p. 76-84, ici p. 79. Nous traduisons.
7. Dans un souci de clarté, nous employons ici ce terme pourtant problématique – puisque, comme le
souligne Antoine Berman, toute œuvre, et certaines œuvres plus que d’autres, se réactualisent à travers les
lectures et les traductions à venir.
8. Raymond Federman, The Voice in the Closet /La Voix dans le cabinet de débarras, Madison, Coda
Press, 1979. [2e éd., Great Barrington, Station Hill Press, 1985 ; 3e éd., Buffalo, Starchrone Books, 2001 ;
4 éd., Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2001 ; 5e éd., 2008.]
e
9. Nous faisons ici une distinction importante entre les livres bilingues, présentés en bilingue (deux
textes en deux langues sont mises en regard), généralement conçus pour l’apprentissage des langues ou
pour permettre au lecteur peu familier de la langue de l’auteur de percevoir la différence graphique ou
sonore du texte d’origine, et l’écriture bilingue que produit un auteur capable de lire et d’écrire dans plus
d’une langue. Un tel auteur produira aussi, dans bien des cas, une réécriture traductive, donnant naissance
à différentes versions d’un même texte en plusieurs langues.
Amanda Murphy 135
nos yeux, l’œuvre qui nous mène au plus près de l’entreprise d’écriture consistant à
tenter de dire l’expérience vécue par l’auteur le 16 juillet 1942, lorsque la mère du
jeune Federman le pousse dans un placard, le protégeant ainsi du sort qui attendait
les quatre membres de sa famille enlevés, déportés et exterminés à Auschwitz 10 .
10. Chez Federman, les noms de ses père, mère et deux sœurs (Simon, Marguerite, Sarah, Jacqueline) sont
remplacés par la graphie « X*X*X*X », ou « x-x-x-x », chargée de marquer une absence non-représentable,
mais présente au centre de son œuvre.
11. Expression tirée de la page de garde du premier roman de Raymond Federman, Quitte ou double,
trad. Éric Giraud, Paris, Al Dante/Léo Scheer, 2004 [1971 pour la version anglaise].
12. Raymond Federman, « Voice in the Closet », Paris Review, nº 74, 1978, p. 122-142, avec une intro-
duction intitulée « Perhaps the Beginning » (p. 120-121). Le texte a également paru sous le même titre
dans The Avant-Garde Today : An International Anthology, éd. Charles Russell, Urbana, University of
Illinois Press, 1981, p. 78-97.
13. L’étiquetage des dossiers d’archive des manuscrits de The Voice par Federman fait référence, en
plusieurs occasions, aux « manuscrits orignaux ». On peut lire sur la couverture de plus d’un dossier la
mention « original typewritten manuscript ».
14. Les pages 1 à 11 ont paru sous le titre « The Voice in the Closet » dans TriQuarterly, nº 38, hiver
1977, p. 168-173, et dans Statements 2, New Fiction, éd. Jonathan Baumbach et Peter Spielberg, New
York, The Fiction Collective, 1977, p. 95-105. Les mêmes pages présentées comme un « extrait » de « The
Voice in the Closet » feront partie d’un texte intitulé « Federman : Voices within Voices ». Les pages 15-20
ont paru sous le titre « Voicelessness » dans la Chicago Review, vol. 28, nº 4, 1977, p. 109-114.
15. Raymond Federman, « Genèse de La Voix dans le débarras » [postface], dans R. Federman, The
Voice / La Voix, 5e éd., op. cit., p. 81-82.
16. Le texte occupait les pages 112 à 132 du manuscrit du roman.
17. La réécriture en français n’a pas servi à mettre de l’ordre dans l’original (l’écrivain bilingue jouissant
d’une sorte de deuxième chance pour corriger ou améliorer son texte premier) mais à prolonger le « chaos »
de l’original.
18. The Voice / La Voix, 5e éd., p. 36.
136 Raymond Federman traductologue
prennent ces langues), en donnant une importance capitale, non au choix de la langue
(anglais ou français), mais à la matérialité du langage, c’est à dire à son apparence
graphique et à ses sonorités. On ne saurait toutefois parler, à propos de Federman, de
« formalisme pur », car les contraintes formelles auto-imposées parviennent à rejoindre
le fond, la question de la langue étant perçue ici comme une question de forme 19 .
Ces premiers textes ayant paru en anglais, on aurait tendance à présenter Federman,
devenu écrivain aux États-Unis où il s’installe en 1947, comme un écrivain trans-
lingue 20 ; on ne saurait pourtant affirmer que cet auteur adopte pleinement l’anglais
ou qu’il abandonne entièrement sa langue maternelle. Si la poétique bilingue se déploie
en deux temps, privilégiant d’abord l’anglais avant de se reconfigurer et de modifier
le rapport des langues entre elles lors de la réécriture traductive vers le français, les
deux langues d’écriture sont appréhendées simultanément par l’auteur :
En plus de l’existence de multiples versions dans les deux langues, l’examen d’un
seul texte, avec ses néologismes, mots valises et étrangetés, laisse entrevoir un contact
entre les langues en amont de l’écriture, et montre à quel point le bilinguisme constitue
un élément essentiel de la poétique federmanienne. Citons par exemple le néologisme
bilingue « laugtherature » et son explication :
Il ne s’agit pas là d’un bilinguisme d’écriture qui agirait par l’intervention ou par
l’ajout a posteriori d’une deuxième langue, simple « effet de style » s’intégrant à une
première strate textuelle écrite en une langue première. De fait, la genèse bilingue de
19. Le texte anglais est composé de blocs carrés de 68 caractères par ligne (espaces comprises) et de
18 lignes par page ; le texte français, de blocs rectangulaires de 95 caractères par ligne et de 14 lignes par
page. L’édition publiée de 1979 sera illustrée de dessins de Wendy Ebenfield figurant des carrés concen-
triques qui servent à numéroter les pages et à donner un sentiment de profondeur, d’enfoncement dans le
cabinet de débarras d’où émane la voix qui nous parvient, ainsi que d’un texte de Maurice Roche intitulé
« ÉCHOS » dans lequel le texte d’une page sur deux est écrit à l’envers.
20. Terme généralement employé pour décrire les écrivains « chez qui s’est opéré un véritable transfert
linguistique. Ils ont laissé derrière eux un pays, une culture et une langue et ont dû s’adapter (linguisti-
quement et culturellement) à la société d’accueil » (Rainier Grutman, « L’écrivain bilingue et ses publics :
une perspective comparatiste », dans Axel Gasquet et Modesta Suárez (dir.), Écrivains multilingues et
écritures métisses. L’hospitalité des langues, Clermont Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, 2007,
p. 39). Voir aussi Steven Kellman, The Translingual Imagination, Lincoln, University of Nebraska Press,
2000.
21. R. Federman, « A Voice within a Voice », art. cité. Nous traduisons.
22. Raymond Federman, La Fourrure de ma tante Rachel, Marseille, Al Dante/Léo Scheer, 2009 [2003],
p. 38.
Amanda Murphy 137
Federman s’incarne dans une perpétuelle quête d’une forme-sens textuelle au sein du
procédé scriptural. Ainsi l’œuvre, une fois née, apparaît-elle toujours « déjà traduite ».
Dans un premier temps, elle ne cesse de faire appel aux mots de l’autre langue, comme
dans le passage suivant :
here now again selectricstud makes me speak with its balls all balls foutaise
sam says in his closet upstairs 23
petit chut ma mère dans ses larmes chuchotant ça fait mal de perdre tout
le temps les soldats déjà dans la cour yardbird se faisant sauter la cervelle
sur alto bande boyaux 24
Mais la présence d’une langue dans une autre ne se limite pas à l’intégration d’un
lexique étranger ou à un processus de code-switching ; elle se manifeste aussi dans les
idées, les images et les sons des deux langues et cultures. Cette « fécondation inter-
linguistique et interculturelle » apparaît dans les deux textes (anglais et français) : le
texte français contient par exemple des traductions littérales d’expressions anglaises,
comme « langue mère » (mother tongue) au lieu de « langue maternelle 25 » et des
traductions de la forme des mots, comme « nouilles 26 » (noodles) pour évoquer l’idée
de « doodle » (gribouiller). L’auteur joue également sur le sens, les sons et les poten-
tielles prononciations de son nom de famille : ainsi, traduit de l’allemand à l’anglais,
« Federman[n] » (homme à plumes) se transforme parfois en « featherman » ou en
« feather boy » dans le texte anglais, tandis qu’il devient « féderman » (avec accent
aigu) ou encore « féder man » au sein du texte français. Ces jeux et modifications
que l’on pourrait lire comme des marques d’étrangeté imposées au patronyme et à
la langue maternelle, libèrent en quelque sorte l’auteur de son passé et brouillent les
pistes quant à la vérité de ses origines, tout en affirmant son identité d’auteur, puisque
les expressions « Feder » / « feather » (plume) évoquent aussi la plume de l’écrivain
et, par métonymie, l’écriture littéraire.
Si, dans sa tentative de dire l’indicible, Federman recourt à la déstabilisation des
langues par contact de l’une avec l’autre, cette transgression des normes linguistiques
et littéraires, qui génère tout le contraire d’une « langue apaisée », marque également
un refus d’« écrire des livres ordinaires dans un mode linéaire, avec un commence-
ment, un milieu, et une fin clairs 27 ». Sans doute l’auteur évoque-t-il ici la linéarité
qu’impose l’écriture, et à laquelle il tente d’échapper. Mais on peut aussi voir dans
cette récusation des concepts de « commencement », de « milieu » et de « fin » un
deuil de la langue maternelle, ou plus exactement « de la croyance qu’il y a de la
langue maternelle 28 », et ainsi de toute origine linguistique. Federman rêve d’ailleurs
d’employer les deux langues simultanément et de produire un texte « traduit par
l’auteur », sans préciser la langue de départ ni la langue d’arrivée :
23. The Voice / La Voix, 5e éd., p. 23.
24. Ibid., p. 24.
25. Ibid., p. 74.
26. Ibid., p. 38.
27. Entretien avec Federman, « Lisibilité ou illisibilité selon Raymond Federman », <https ://[Link]
[Link]/1043893/lisibilite-ou-illisibilite-selon-raymond-federman/>.
28. Régine Robin, Le deuil de l’origine. Une langue en trop, la langue en moins, Saint-Denis, Presses
universitaires de Vincennes, 1993, p. 13.
138 Raymond Federman traductologue
Peut-être que mon français et mon anglais me manipulent [play me] afin
d’abolir mon origine. Dans le livre totalement bilingue que j’aimerais
écrire, il n’y aurait aucune langue originale [...] seulement deux langues
qui existeraient [...] en l’espace de leur propre allégresse [playfulness 29 ].
Sans majuscules, sans ponctuation, et donc sans véritable début ni véritable fin, la
forme textuelle federmanienne fait écho au « commencement » difficilement repérable
de l’histoire de son écriture et de sa publication. Plutôt que d’être le fruit d’un passage
progressif d’une version à l’autre ou d’une langue à l’autre, The Voice / La Voix, qui
ne trouve sa stabilisation que dans une publication bilingue et en bilingue (avec les
deux versions en regard), constitue une sorte de renaissance sans naissance première
que l’œuvre met en scène :
pendant qu’il continue à multiplier ses voix dans les voix pour me rendre
autre que moi [...] de travers du haut en bas de ses pages d’insolence
construit deux cagibis répliques au troisième correspondance naissance
éloignée dans le temps coïncidence double vibration cherchant le rapport
juste sens de tous les sens mais de cet angle membron jamais un phéno-
mène primordial pour finir encore réductible pour ainsi dire au non-sens
excrément d’un début dans le noir 30
croyant que la mémoire est toujours innocente redit toujours la vérité tout
en trichant à rebours l’expérience première / thinking memory is innocent
always tells the truth while cheating the original experience 32
unspeakable future between two refuges alive yet afraid yellow feather boy
confined manchild symptom rarely fatal controlled pressure producing ty-
pographical hijinx voodoo machines I located nakedness metaphorically ex-
posed federman out then facing the sun following shadows time again for
another book of flights old friend ass in gear detours speak traps crap it all
symbolic evasions rebirth this time masturbating no more false closet 35
pour refaire moi enfermé dans non-moi présent encore non-fait inconce-
vable écho vol plane de l’avenir décide découvre survie au hasard revers
d’existence non-dite partagée saute par-dessus précipice trou traverse séléc-
trifié yeux dissous vers sortie au-delà mort redouble porte ouverte déchirant
voile de vieille prêtresse prépare le dernier parchemin version déjouée prêt
à s’échapper derrière murs chut énergie pulvérisée ici à nouveau pages dé-
sastres mots menaces babillement non qualifié triche expérience originale
ferme moi frénétique lui astucieusement futile les éléments primordiaux
de fuit activités rectifiant angles différents inutile divergence fausse des-
sine linéarité de vie sape circularité verbale des voix qui hurlent réductible
machine système discours de récupération 41
fledgling birth in retrospect for remade self caught in unself present as yet
unmade unimagined lost in soaring echoes of voices floating from future
to decide discover survival toward shared unwritten life coasting above
abyss crossing selectrified eye dissolved issues beyond death duplicating
open door tearing the veil of high priestess prepare last scroll played out
ready to escape now behind walls sssh necessary energy repulverized pages
disaster words threaten unqualifiable babble cheating original experience
locked I frantic he cunningly futile primordial elements of flight activities
rectifying themselves from different angles useless divergence draws linea-
rity of life undermines word circularity to voices which scream reducible
again machine discourse system of recuperation 42
44. Voir Raymond Federman, « Le traître à la cause », 2005, <http ://[Link]/[Link] ?art
icle412>, texte dans lequel Federman s’exprime sur la trahison de sa famille par la France, et sur celle que
lui-même souhaite infliger en retour à la langue française (il le fait tout de même en français).
45. Voir Raymond Federman, « The Impossibility and Necessity of Being a Jewish Writer », <http ://
[Link]/[Link]>.
46. Topos beckettien bien connu (Federman a été le premier à rédiger une thèse étudiant l’œuvre bilingue
de Samuel Beckett).
47. Le procédé à l’œuvre est similaire à la manière dont Henri Meschonnic traduit la Bible en resti-
tuant « le souffle » de l’original hébraïque en faisant usage de l’espacement entre les mots plutôt que de
la ponctuation pour marquer le rythme de l’orignal. Nous songeons évidemment aux origines juives de
Federman.
48. The Voice / La Voix, 5e éd. op. cit., p. 62.
49. On songe ici au propos de Jacques Roubaud, cité par Régine Robin, évoquant l’écriture en palindrome
où, de fait, « aucune ligne n’est le vrai miroir d’une autre ; les lettres dans le miroir sont des signes qui
n’existent pas en dehors » (R. Robin, Le Deuil de l’origine, op. cit., p. 9).
50. Steven Kellman souligne la façon dont les écrivains qui manient plus d’une langue « flirtent avec le
silence », avec cet espace entre deux rives, ce précipice.
51. Daniel Delas a créé ce concept en rappelant le lien virtuel (au sens saussurien) entre « étrangeté » et
« étrangèreté » (Daniel Delas, « Entre poétique et stylistique, l’écriture étrangère », dans Jean-Louis Chiss
et Gérard Dessons (dir.), La Force du langage : Rythme, discours, traduction, Paris, Honoré Champion,
2000).
142 Raymond Federman traductologue
La traduction ne sert plus à passer d’une langue à l’autre, mais à produire un excès de
sens qui augmente le potentiel de l’œuvre. De même, la conception de la traduction
qui se dégage de l’œuvre de Federman récuse l’idée selon laquelle lire une traduction
serait une façon d’élucider l’œuvre originale 53 ; sa (nécessaire) prise en compte ne
garantit en rien la « compréhension » de l’œuvre, mais la rend au contraire encore
plus complexe.
3 En guise de conclusion :
« la mer la mer toujours recommencée 54 »
Chez Federman, la traduction, comme produit et comme processus, ne constituerait
alors que la continuation d’une errance grammaticale et linguistique déjà présente dans
un original qui n’en est pas un. Une errance – « l’indice d’une non-clôture, d’un infini
qui ne peut pas s’atteindre, d’un message qui ne peut pas totalement parvenir 55 »
– rappelant sur le plan symbolique la condition de « the Jew, the wanderer, the
writer 56 », figures-clés de l’œuvre et de la vie de Federman. Ainsi la forme – la
multiplicité, l’instabilité, la digression et le perpétuel recommencement qui empêchent
d’arriver dans une langue ou une culture quelconques – rejoint le fond : la perte de
quatre âmes et de tant d’autres, et l’impossible nécessité de raconter et de re-raconter
leur histoire.
Le discours federmanien se voit en effet condamné à vagabonder (wander ) – « the
actual me wandering voiceless in temporary landscapes / l’actuel moi errant sans
voix dans un paysage provisoire à deux langues 57 » –, mais c’est cette mouvance
entre formes, langues et textes (traductions comprises) qui permet à l’œuvre de se
déplacer, elle aussi, à travers les frontières, et finalement peut-être de se partager.
Si toute réécriture porte la mémoire de l’original, chez Raymond Federman l’original
– déchu de son statut par le passage entre différentes langues et différentes versions –
semble porter également le présage d’une réécriture à venir. Et si l’œuvre de Feder-
man n’a pu s’écrire que dans l’ouverture, dans l’attente de ses réécritures à venir, c’est
52. Nous traduisons et signalons la polysémie du mot work en anglais qui permet à Federman un glisse-
ment de sens indicatif de son style. (R. Federman, « A Voice within a Voice », art. cité, p. 68.)
53. Sur la traduction comme activité herméneutique, révélatrice d’un sens caché, nous songeons à Après
Babel de George Steiner.
54. Federman cite le « Cimetière marin » de Valéry (dont il supprime les virgules) dans la postface
(R. Federman, « Genèse », art. cité, p. 83.)
55. R. Robin, Le Deuil de l’origine, op. cit., p. 11.
56. Le juif, le vagabond, l’écrivain (nous traduisons). Voir Raymond Federman, « Displaced Person : The
Jew/ the Wanderer/ the Writer », Denver Quarterly, vol. 9, nº 1, printemps 1984, p. 85-100.
57. Nous remarquons ici que l’expression « à deux langues » est ajoutée dans la version française, un
des nombreux ajouts, suppressions et modifications qui ressortent lorsqu’on compare les deux textes des
éditions bilingues de La Voix/The Voice. Par ailleurs, Federman fait une traduction presque homophonique
de l’expression « the actual me » (le véritable moi), en écrivant « l’actuel moi » (the current me). Les
deux significations qui ressortent de ces « faux amis » permettent à Federman de ne pas choisir le sens à
attribuer à ces deux mots presque identiques.
Amanda Murphy 143
peut-être parce que ce sont elles qui assureront la survie de la mémoire 58 . Alors qu’une
traduction de la main de l’auteur tend à clore l’œuvre, à lui donner un caractère final,
l’œuvre de Federman semble au contraire encourager de futures traductions, symbole
chez lui d’un potentiel, voire d’une promesse, qui fait surface dès que l’écriture se
déploie. La traduction semble être perçue par l’auteur comme un geste positif, sans
risque d’une perte d’autorité, même lorsqu’elle est le produit d’une main allographe
(Federman ne s’autotraduit pas toujours 59 ) ; l’auteur se réjouit d’ailleurs de la paru-
tion et du succès de la traduction allemande de son œuvre, intégrée dans une version
trilingue anglais-français-allemand, puis adaptée au théâtre.
Forme de rédemption par la langue de l’autre ? Mouvement vers une langue au-dessus
de toutes les langues ? Sans doute s’agit-il simplement d’un besoin de continuer à vivre
et à faire vivre l’œuvre littéraire, comme le suggère The Voice / La Voix en évoquant à
de nombreuses reprises la projection de l’œuvre que permettront les versions à venir :
et d’autres encore à venir dans mes mots radotants à moi maintenant que
je parle dise l’histoire vraie de l’autre côté 60
more to come in my own words now that I may speak say I the real story
from the other side 61
Une note manuscrite retrouvée dans les archives de l’auteur témoigne également de
ce regard vers le futur qui se reflète au miroir des traductions à venir :
58. L’association entre traduction et survie soulignée par Walter Benjamin et Antoine Berman est bien
connue. Voir par exemple Walter Benjamin, « La tâche du traducteur », dans Œuvres I, trad. Maurice de
Gandillac et al., Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2000, et Antoine Berman, Pour une critique des
traductions : John Donne, Paris, Gallimard, 1995.
59. Federman fait même appel à des traducteurs pour traduire certaines de ses œuvres vers le français.
60. The Voice / La Voix, 5e éd., op. cit., p. 22. Nous soulignons.
61. Ibid., p. 23. Nous soulignons.
62. Raymond Federman, note manuscrite, archives de l’université Washington, Saint-Louis.
144 Raymond Federman traductologue
Bibliographie
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L’infraction par la traduction :
Le Fou d’Elsa d’Aragon
Fernand Salzmann
Université de Genève
1. Louis Aragon, Le Fou d’Elsa, Paris, Gallimard, 1963, p. 436. Les numéros de page des citations
seront désormais indiqués entre parenthèses.
146 L’infraction par la traduction
les vocables étrangers, notamment arabes, surgissent en masse. Le poème opère ainsi
un double décentrement – par rapport à l’œuvre d’Aragon, mais aussi par rapport à
la production littéraire française du xxe siècle 2 .
Les phénomènes de traduction dans Le Fou d’Elsa relèvent d’une poétique de l’in-
fraction qui circonscrit le poème : instaurée dès la première phrase du livre (« Tout a
commencé par une faute de français », p. 11) elle resurgit à la dernière (« Excusez
les fautes de l’auteur », p. 452). D’où la question qui se dégage de cette lecture : la
traduction peut-elle se réclamer fautive, non au regard des codes de la langue source,
mais au regard du « génie de la langue » d’accueil ? À partir de deux exemples tirés
du Fou d’Elsa, il s’agira d’abord de montrer comment, par un jeu de traduction du
russe au français, le poète parvient à réinventer un langage capable de lutter contre la
fuite du temps. On verra ensuite comment et pourquoi, dans un poème où toponymes
et anthroponymes revêtent une importance capitale, l’impossibilité de la traduction
du nom d’Elsa en arabe se trouve mise en scène, Aragon faisant du nom de la femme
aimée le lieu dans le langage où se traduit une irréductible altérité 3 .
1 « L’encore »
On trouve dans la première partie du poème une section intitulée « Chants du Medj-
noûn ». Ces chants, sorte de Canzoniere intégré dans Le Fou d’Elsa, constituent le
socle de l’amour du Fou pour Elsa, socle à partir duquel seront déployées dans la
suite du livre différentes lignes de force comme le motif du miroir, l’absence de la
femme aimée, ou encore la question des conditions de possibilité de l’identité d’un
sujet. Les « Chants » sont mis par écrit et présentés par Zaïd, jeune garçon qui
occupe la fonction de scribe auprès du Fou. La présence de ce personnage explique
les « Commentaires de Zaïd » que l’on retrouve au fil de cette section et qui ont
pour fonction d’apporter un éclairage sur les conditions d’énonciation de tel ou tel
poème ou de livrer quelques indices herméneutiques. Cependant, lorsque les poèmes
n’entretiennent qu’un lien ténu avec le cadre diégétique, les commentaires qui les
suivent procèdent généralement d’une voix anonyme, d’un « je » qui ne s’identifie
pas tout à fait à l’auteur du Fou d’Elsa. C’est le cas de « L’encore », poème sur
lequel je souhaite m’attarder ici, car les commentaires dont il fait l’objet révèlent les
mécanismes de traduction auxquels le poète a recours et qui procèdent véritablement
de l’inventio poétique.
« L’encore » est le dernier poème des « Chants du Medjnoûn 4 ». Au regard du sens,
c’est le poème précédent, « Les feux », qui constitue la pièce finale des « Chants ».
« L’encore » apparaît plutôt comme un prolongement du texte auquel il succède, une
tentative désespérée pour faire retentir « encore une fois » le chant d’amour, faire
persister cette musique dans un temps infini, comme un point d’orgue. Cette pro-
longation opère d’abord au plan formel, puisque le poème emprunte au précédent la
2. Voir Ridha Boulaabi, L’Orient des langues au XXe siècle. Aragon, Ollier, Barthes, Macé, Paris,
Geuthner, 2011, p. 17.
3. On se gardera de toute identification simpliste entre Elsa-personnage et Elsa Triolet, l’épouse d’Ara-
gon, la dimension littéraire de la première excédant largement les données biographiques inspirées de la
seconde.
4. Le poème et son commentaire se trouvent p. 102-103 de l’édition de 1963.
Fernand Salzmann 147
Comme le signale l’entrée « Ankor iécho ankor » du lexique figurant à la fin de l’ou-
vrage, la phrase en question est le « titre d’un tableau du peintre Fédotov » (p. 430).
Si l’on trouve dans l’incipit du Fou d’Elsa un vers de Mikhaïl Svetlov reproduit en
caractères cyrilliques (p. 15), le titre de la toile n’est pas ici reproduit dans son al-
phabet original : il est transcrit en caractères romains avant d’être traduit, comme si
l’auteur cherchait à rendre plus lisible et plus sensible au lecteur le jeu auquel il se
livre, c’est-à-dire le passage, du français vers le russe, d’encore à « ankor », puis dans
le sens inverse, d’« ankor » à « un “encore” ». Hervé Bismuth note à ce propos que :
2 Elsa
Dans l’imaginaire d’Aragon, le nom d’un individu se rattache souvent à un lieu 7 . Il
convient donc d’examiner l’attention que porte l’écrivain aux noms propres dans Le
Fou d’Elsa, qu’il s’agisse de toponymes andalous (noms de lieu) ou d’anthroponymes
(noms de personne), en prenant cet imaginaire comme point de départ et en formulant
l’hypothèse que c’est à partir du nom propre qu’Aragon pense l’altérité. Il faudrait
mener une analyse systématique du traitement des toponymes et anthroponymes dans
Le Fou d’Elsa, mais elle excéderait les limites du présent article. Je m’en tiendrai donc
au traitement du nom d’Elsa, précisément parce que ce nom, dont les vocables sont
étrangers à la phonétique arabe, résiste à toute tentative de traduction de la part des
habitants de la Grenade du xve siècle.
Précisons d’abord que, dans les passages du Fou d’Elsa où l’accent est mis sur les
diverses dénominations de lieux ou de personnes, on remarque la plupart du temps
une valorisation par l’auteur du nom arabe et un refus de sa déformation (espagnole,
castillane, française, etc.), valorisation qu’il faut lire selon le principe évoqué plus
haut : tout nom est la trace d’une civilisation. Le traitement du nom d’Elsa, s’il
n’échappe pas à ce phénomène, est pris dans un paradigme inverse. En effet, alors
que le point de vue donné sur les toponymes ou anthroponymes arabes est celui d’un
locuteur qui prend la défense des vaincus et dénonce l’assimilation des noms par la
civilisation conquérante espagnole, le regard posé sur le nom de la femme chantée
par le Medjnoûn est celui des habitants de Grenade qui cherchent à l’intégrer à leur
langue. On saisit bien dès lors en quoi la traduction d’un nom propre relève d’un
rapport à l’altérité.
Contrairement au Medjnoûn Leylâ de Djâmî, le poète dont il s’inspire, le « Medjnoûn
andalou » ne respecte pas exactement les codes de la fable arabo-persane, puisque la
femme qu’il chante est « à l’Islâm étrangère » (p. 51). Ce critère à la fois littéraire
et religieux est le premier obstacle qui empêche les Grenadins de bien saisir le sens
des chansons et de l’amour du Fou. Cependant, il est un autre aspect qui rend le
chantre et la femme qu’il aime étrangers à leurs yeux : ce nom, Elsa, que les habitants
de Grenade ne peuvent entendre, ne peuvent comprendre. Cette incompréhension est
manifestée dès la première partie du Fou d’Elsa, dans le poème intitulé « Celle dont
le nom s’écrit diversement » :
Deux besoins se font entendre dans le discours des femmes qui interpellent le Fou.
D’abord, il leur faut passer par quelque chose qui leur soit connu et familier : il s’agit
ici de la référence au poème de Djamî (le « pays de Nadjd » est une région de l’Arabie).
Ensuite, il faut relier un nom à un être de chair, associer un nom à une image. Dans
ce second cas, c’est de mémoire qu’il est question, puisque les femmes ne peuvent
« retenir » le nom d’Elsa à cause de « sa bizarrerie » d’une part, et d’autre part parce
qu’elles ne peuvent pas l’associer à une image.
L’étrangeté du nom d’Elsa survient très tôt dans la poésie d’Aragon, dès 1942, dans
Les Yeux d’Elsa – première apparition de ce nom dans le titre même d’un recueil.
L’entrée d’Elsa sur la scène poétique suscite du reste une certaine curiosité parmi les
grands noms de la poésie, comme on peut le lire dans le « Cantique à Elsa » :
Le poète souligne d’abord la difficulté qu’il peut y avoir à prononcer le nom d’Elsa
pour des bouches encore inaccoutumées à le faire. Très vite, cependant, les femmes
célébrées par les plus grands poètes (l’Hélène de Ronsard, la Laure de Pétrarque,
l’Elvire de Lamartine) accueillent Elsa, et déjà ce nom ne leur est plus étranger.
Il faut noter en outre que la dernière strophe du recueil de 1942 commence ainsi :
« Mon amour n’a qu’un nom c’est la jeune espérance », ce dernier mot rimant avec
« France » 9 . Le poète de la Résistance fait donc du nom de la femme chantée le
symbole de la France, alors que ce nom même n’est pas d’origine française. Ainsi, dès
8. Louis Aragon, Les Yeux d’Elsa, dans Œuvres poétiques complètes, 2 vol., t. I, Paris, Gallimard,
coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2007, p. 795.
9. Ibid., p. 803.
Fernand Salzmann 151
qu’il commence à utiliser le nom d’Elsa dans sa poésie, Aragon joue et travaille avec
l’altérité inhérente à ce nom propre.
Dans son poème de 1963, il récupère cette « bizarrerie » du nom d’Elsa ; mais, alors que
dans le « Cantique à Elsa » l’étrangeté du nom était d’ordre poétique, place devant
être faite à Elsa parmi les grands noms des femmes chantées, dans Le Fou d’Elsa,
l’étrangeté est d’ordre linguistique, et est décrite de manière très précise, comme dans
l’ouverture de la section des « Chants du Medjnoûn » :
Il ne nous est rien parvenu des chants nombreux qu’au long de sa vie Kéïs
Ibn-Amir an-Nadjdî, qu’on appelle Medjnoûn Elsa ou Al-Zâ (ce qui est
barbare, le zeïn comme le sîn étant lettres solaires, et donc l’on devrait
dire Es-Sâ ou Az-Zâ, d’où probablement la supposition que ce nom étrange
pourrait être un camouflage de celui de la déesse préislamique Al-Ozza. . . ).
(p. 61)
Sur le plan de l’énonciation, le discours présenté dans la parenthèse est sans doute
attribuable à un locuteur de culture arabe qui pose sur le Medjnoûn et sa poésie
un regard arabe. Afin d’observer les étapes par lesquelles passe ce locuteur pour
transformer le nom « Elsa » ; en l’assimilant progressivement à sa propre langue
dans le but de comprendre le Fou, il faut avoir à l’esprit le fait que cette tentative
de transformation procède avant tout d’une suspicion à l’égard du chantre andalou,
étant donné que sa prononciation est qualifiée de « barbare » et que l’on prête à celui
qu’on ne comprend pas une volonté de camoufler quelque chose derrière la bizarrerie
des vocables.
Le locuteur arabe est sans doute la voix chargée de représenter la communauté des
habitants de Grenade. Ce locuteur se dessine dans la parenthèse, mais aussi dans
le syntagme qui la précède – le surnom « Medjnoûn Elsa ou Al-Zâ ». On remarque
tout d’abord que cette appellation constitue une première transformation du nom
d’Elsa : du prénom tel qu’il est chanté par le Fou dans son étrangeté à la langue
arabe, on passe à un nom légèrement modifié et intégré à la phonologie de la langue
du locuteur, le « El » initial d’« Elsa » devenant l’article « Al- » pour aboutir à « Al-
Zâ ». Ensuite, les remarques grammaticales qui figurent dans la parenthèse témoignent
de la précision du travail documentaire effectué par Aragon. Il existe vingt-huit lettres
dans l’alphabet arabe, réparties en deux catégories égales, quatorze lettres solaires et
quatorze lettres lunaires ; or la parenthèse souligne à juste titre que, devant les lettres
dites solaires que sont le zeïn et le sîn (selon que l’on prononce le mot [Elza] ou bien
[Elsa]), il devrait y avoir élision de l’article et doublement de la première lettre, ce qui
donnerait « Es-Sâ » ou « Az-zâ ». On perçoit dans cette deuxième transformation, qui
relève cette fois de la grammaire, un regard dépréciatif à l’égard de ce qui est étranger,
« barbare », et la transformation apparaît dès lors plutôt comme une correction, le
locuteur estimant que c’est l’autre, le Medjnoûn, qui commet une faute de langue.
Enfin, la troisième transformation est d’ordre étymologique et culturel : au nouveau
nom obtenu, c’est-à-dire « Az-Zâ », le locuteur formule une hypothèse étymologique,
qui le conduit à lire dans « Az-Zâ » une forme dérivée et même camouflée « de la
déesse préislamique Al-Ozza ». Une fois encore, le locuteur cherche dans sa propre
152 L’infraction par la traduction
culture (en l’occurrence religieuse) une explication qui réduit le sentiment d’étrangeté
à l’égard du Medjnoûn et de la femme chantée, explication qui ne rend pas la démarche
du Fou plus acceptable, mais qui rend possible l’exercice d’un jugement raisonnable
vis-à-vis de cette démarche.
Cette tentative de traduction du nom propre qu’est Elsa, si elle vise à comprendre
ce qui est étranger, reste incomplète et infructueuse. En effet, en modifiant la forme
d’un nom (c’est-à-dire en passant d’Elsa à Al-Zâ), et en changeant ainsi son signifiant,
le locuteur altère inévitablement le signifié, puisque la déesse préislamique Al-Ozza
(déduction consécutive du processus de transformation) est un référent bien éloigné de
la femme du xxe siècle chantée par le Medjnoûn. Or comme l’effort de compréhension
de la part du locuteur grenadin se solde par un échec, la traduction d’Elsa en Al-Ozza
étant insatisfaisante, l’incompréhension des Grenadins face à l’amour du Medjnoûn
les conduit à user de violence contre ce (et celui) qu’ils ne comprennent pas. C’est ce
que l’on constate dans les pages consacrées au procès du poète, qui le mènera dans la
prison de l’al-Kassaba :
[...] cet homme [le Fou] faisait sa prière tourné non vers La Mecque, mais
semble-t-il vers le nord-est, comme si la kibla, en dépit de son nom, était
située quelque part dans les neiges de la djâhiliya. Quand ils lui en avaient
fait observation, le mécréant leur avait répondu qu’il ne priait pas en
direction d’une pierre, mais d’un être de chair, ce qui est idolâtrie d’évi-
dence, d’autant qu’il résulte des déclarations du susdit Medjnoûn, qu’il
s’agit d’une femme dont le nom difficile à prononcer semble d’Égypte ou
de Syrie, et devant le refus de se tourner correctement ils avaient tiré leurs
fouets, espérant ainsi persuader le délinquant de se conformer à la Loi,
mais en vain, si bien qu’ils frappèrent. (p. 212)
Par son traitement de la fable du Fou, Aragon cherche à montrer comment, dans un
contexte de tensions politico-culturelles, l’ignorance ou l’incompréhension conduisent
la collectivité à exercer une violence contre celui qui s’écarte de la norme. Dans l’his-
toire du Fou d’Elsa, la culture arabe et islamique à Grenade est menacée par la culture
catholique et doit s’efforcer de maintenir son autorité. Cette tension progressive est
habilement tissée au fil des pages. C’est dans ce contexte que le comportement in-
compris du Medjnoûn, d’abord perçu comme risible (c’est l’exemple des femmes dans
la rue, à un moment de la fiction où la menace des armées espagnoles semble plus
distante), finit par être considéré, face à l’insécurité et à la précarité croissantes qu’en-
traîne le siège de la ville, non seulement comme un comportement déviant par rapport
à « la Loi », mais comme un comportement hérétique qui menace la Loi.
La reconstruction du nom propre, qui présente celui d’Elsa comme le plus singulier de
tous, s’avère déterminante. L’étrangeté de la « femme à l’Islâm étrangère », l’étrangeté
de ce qui est autre (les consonances russes du nom d’Elsa) permet de souligner la
singularité de l’amour du Medjnoûn au moyen du nom de la femme qu’il aime. Dans
l’exemple de la dérivation d’Elsa en Al-Ozza, Aragon construit et met en scène dans
l’espace d’une simple parenthèse un processus de traduction où l’on peut voir une
forme d’acculturation. Ce processus souligne la nécessité pour tout locuteur (ici les
Fernand Salzmann 153
10. Nous pensons ici au linguiste et psychanalyste français Édouard Pichon (qu’Aragon cite en 1967 dans
Blanche ou l’oubli), qui s’est livré avec le stylisticien Leo Spitzer à un débat sur la traductibilité des
toponymes en français dans les années 1930 dans la revue de linguistique Le Français moderne.
11. L. Aragon, Les Yeux d’Elsa, op. cit., p. 747.
154 L’infraction par la traduction
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Collinet-Waller, Roselyne, Aragon et le père, romans, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg,
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Mathilde Vischer
Université de Genève
Andréas Becker est l’auteur d’une œuvre aussi exigeante que déroutante. Né en 1962 à
Hambourg, où il a étudié la philosophie et l’histoire, Becker a vécu en Allemagne
jusqu’en 1990, avant de s’installer en France où il a travaillé d’abord comme profes-
seur d’allemand, puis comme traducteur de romans de gare. Depuis la parution de
son premier livre, en 2012, il se consacre entièrement à l’écriture. Il a publié quatre
œuvres littéraires, toutes en français : trois romans aux éditions de La Différence,
L’Effrayable (2012), Nébuleuses (2013), Les Invécus (2016), et un récit, Gueules, aux
éditions d’En bas (2015). Dans chacun de ses livres, Andréas Becker invente une
langue nouvelle qui incarne le malaise de ses protagonistes. Dans L’Effrayable, il met
en scène un homme-petite fille qui explore la tragédie qui a marqué son enfance ;
dans Nébuleuses, l’univers fascinant et traumatique d’une femme enfermée dans une
« I !nstI !tutI !on » ; dans Gueules, celui des vies et des faces brisées de la guerre de
1914 ; dans Les Invécus, celui d’un conducteur qui percute un vieil homme dans l’allée
d’un quartier résidentiel. À chaque livre – à chaque personnage-narrateur – corres-
pond une langue nouvelle, parfaitement maîtrisée quoique malmenée, transformée,
piétinée, à la mesure des blessures morales et physiques du narrateur qui la façonne.
L’écriture de Becker, dans ses différentes déclinaisons, ne relève pas d’un « mal-
écrire 1 » ; elle n’est pas caractérisée par l’emploi de régionalismes, mais par un usage
de la langue en rupture avec la grammaticalité et la « norme » au profit de tour-
nures et de procédés particulièrement inventifs. Comme le déclare l’auteur lui-même
dans un entretien, à la suite de nombreux écrivains bilingues et/ou autotraducteurs (à
commencer par Beckett), écrire dans une autre langue que la langue première permet
une prise de distance qui ouvre à une liberté et à une créativité plus vastes : « Le
français est encore plus matériau pour moi que l’allemand, je n’entends pas mes pa-
1. Olga Anokhina, Florence Davaille et Hervé Sanson, « Mythes et réalités de l’écriture. Les écrivains
plurilingues et francophones savent-ils écrire ? », Continents manuscrits, nº 2, « Bien écrire, mal écrire»,
2014 <http ://[Link]/coma/296>.
156 L’œuvre d’Andréas Becker, ou la langue « traduite »
rents utiliser les mêmes mots, émotionnellement je suis encore plus éloigné du français
que de l’allemand 2 . » Dans le cas de Becker, le « choc créateur » issu de cette prise
de distance est notoire et se manifeste par un affranchissement vis-à-vis de la gram-
maticalité qui peut prendre des formes très variées, dont certaines modalités seront
décrites plus loin 3 . Sans en présenter les aspects proprement plurilingues, ces œuvres
partagent les traits que Christine Ramat prête aux textes de certains écrivains afri-
cains contemporains : « hétérogènes », « hétéroclites », « monstrueux » 4 . Mais écrire
en français lorsqu’on est allemand n’a pas la même signification qu’écrire en français
quand on est haïtien ou martiniquais ; à nos yeux, ces œuvres renvoient plutôt à la
réflexion que mène Frosa Pejoska-Bouchereau autour de la notion de « langue étran-
géisée » et de « roman de l’étrangéisation » 5 : selon elle, l’« étrangéisation » recoupe
« toutes les formes d’aliénation qui font de l’homme un étranger pour lui et pour
les autres : mise hors de soi, mise à distance, marginalisation, émigration, exil, sépa-
ration, dispersion, coupure, rupture de liens, éclatement, division, désintégration 6 ».
Si Andréas Becker n’a pas directement subi les traumatismes de la Seconde Guerre
mondiale, par exemple, on peut supposer qu’il a été confronté aux « sédiments de
terreur 7 » propagés par ce conflit en Allemagne et au-delà, et qu’il a inventé, dans
L’Effrayable, le « langage du mal reçu en partage 8 ».
À partir des thèses d’Arno Renken, qui conçoit la traduction comme « geste de diffé-
renciation », et de travaux récents menés dans une perspective génétique, cet article
aimerait montrer en quoi les textes de Becker peuvent être perçus comme une mise
en abyme de ce que fait la traduction.
Je crois qu’il serait utile de lui enlever le caractère d’une traduction. Déjà,
au théâtre, ce mot traduction semble mettre un voile entre l’œuvre et
La traduction, perçue en tant que telle, dérange et demeure suspecte. Cette suspicion
à l’égard d’un texte traduit est encore souvent de mise aujourd’hui. Dans les discours
sur la traduction, note Arno Renken,
Dans un autre article, il précise ainsi sa pensée : « Lorsqu’on cherche à dire ce qu’est
la traduction, on parle presque inévitablement de ce qu’elle devrait être. [...] Ce qu’on
attend de la traduction s’énonce à partir de l’original et revendique [...] un idéal
d’identification. » La traduction parfaite est dès lors « une traduction indiscernable
de l’original, son appropriation, son assimilation transparente et sans étrangeté 11 ».
La conception que propose Arno Renken, à l’opposé de cette traduction transparente,
servira de point de départ à notre réflexion :
9. Gabriele D’Annunzio – Georges Hérelle, Correspondance, éd. Guy Tosi, Paris, Denoël, 1946, p. 297.
10. Arno Renken, « La traduction sans commune mesure », dans François Félix (dir.), Xi Dong/ouest-
est. Voies esthétiques, Lausanne, L’Âge d’homme, 2015, p. 159.
11. Arno Renken, « Traduction et étrangeté », Stuttgart, DVA Stiftung, 2010, p. 46.
12. Ibid., p. 50 (nous soulignons).
13. Arno Renken, « Une lecture étrange ou le scandale de la “belle”/“traduction” », inédit.
158 L’œuvre d’Andréas Becker, ou la langue « traduite »
Le travail de Becker sur la langue nous semble tout à la fois accomplir un « geste
de différenciation » de la langue par rapport à elle-même et traduire une capacité
à « inquiéter nos ordres ». Nous verrons en quoi les textes de Becker, en effet, font
absolument tout ce qu’une traduction – selon une doxa qui voudrait qu’elle soit invi-
sible, qu’elle soit elle-même l’original 14 – ne devrait pas faire : ils inquiètent la langue,
révèlent et creusent son étrangeté. Comme l’écrit encore Renken : « Le rapport qu’est
la traduction est toujours l’événement d’une étrangeté. [...] La traduction est un seuil
à partir duquel l’étrangeté des langues et des textes indéfiniment se produit 15 . » Dans
cette perspective, la traduction est avant tout métamorphose de la langue, du rapport
entre les textes et du rapport entre les textes et le lecteur. « Inquiéter nos ordres »,
c’est aussi s’inscrire dans un écart, une incertitude, dans « l’antre des langues » et
« l’expérience du vertige » qu’évoque Camille de Toledo dans Le Hêtre et le Bouleau
et qui, chez Becker, se manifestent par un bouleversement de la langue, dans l’écart
et le vertige de la transgression 16 .
14. « À mesure que la traduction s’approche de ce qu’elle devrait être, elle cesse d’être ce qu’elle est. Au
moment de sa pleine réalisation, elle doit disparaître. » (Hans-Jost Frey, Der Unendliche Text, trad. Arno
Renken, Francfort, Suhrkamp, 1990, p. 38.)
15. A. Renken, « La traduction sans commune mesure », art. cité, p. 162.
16. Camille de Toledo, Le Hêtre et le Bouleau. Essai sur la tristesse européenne, Paris, Seuil, 2009,
p. 146 et 200. Nous soulignons.
17. Voir notamment les travaux d’Olga Anokhina et de l’équipe « Multilinguisme, Traduction, Création »
de l’Institut des textes et manuscrits modernes.
18. Arno Renken, « Une lecture étrange ou le scandale de la “belle”/“traduction” », art. cité.
19. Voir Mathilde Vischer, La Traduction du style vers la poétique. Philippe Jaccottet et Fabio Pusterla
en dialogue, Paris, Kimé, 2009, p. 26-28.
20. H.-J. Frey, Der Unendliche Text, op. cit., p. 21.
21. Barbara Cassin, « Il faut au moins deux langues pour savoir qu’on en parle une. Entretien avec
Fabienne Durand-Bogaert », Genesis, nº 38, dir. Fabienne Durand-Bogaert, « Traduire », 2014, p. 129-137.
Mathilde Vischer 159
Ainsi prend forme son premier roman, qui sera publié sous le titre L’Effrayable 26 . Ce
qui frappe d’abord, lorsqu’on lit les œuvres d’Andréas Becker, c’est sa maîtrise de la
langue française, sur laquelle il appuie son inventivité. Si ses textes restent lisibles,
c’est bien qu’il en possède parfaitement les codes. Par ailleurs, les transgressions qu’il
opère relèvent d’une véritable invention linguistique, et non de quelque écart vis-à-vis
de la norme pouvant donner l’impression d’un « mal-écrire 27 ».
La place manque pour étudier ici l’ensemble des œuvres de Becker, et c’est pourquoi
l’on s’en tiendra à la description de quelques procédés observables dans deux romans,
L’Effrayable et Nébuleuses (à quoi s’ajoutera un exemple issu de Gueules), textes
proposant les procédés les plus significatifs 28 . Si les romans de cet auteur plurilingue
ne sont ni des traductions, ni des autotraductions, ni des œuvres multilingues, ce
qu’ils mettent en œuvre nous semble révéler les enjeux présentés ci-dessus à travers les
notions de performativité et de vulnérabilité. Il nous paraît ainsi intéressant d’envisager
l’œuvre d’Andréas Becker comme représentant ce que fait la traduction, comme une
métaphore ou un miroir de son processus.
Comme dans les deux ouvrages qui ont suivi (Nébuleuses et Gueules), le travail sur la
langue qui se manifeste dans L’Effrayable est non seulement en lien étroit avec l’his-
toire racontée et avec le personnage central, mais en quelque sorte dicté par eux 29 .
Dans un hôpital psychiatrique, un homme qui a perdu sa masculinité à la suite d’un
viol (commis par son frère aîné) devient une petite fille qui raconte son histoire fami-
liale sur trois générations. Ce personnage double s’interroge sur l’Histoire, les horreurs
de la Seconde Guerre mondiale du point de vue allemand et le contexte qui a mené
à la violence et aux crimes personnels ou collectifs. Son langage est torturé, déformé
et subversif. Il interroge aussi bien sa capacité à dire l’innommable que son pouvoir
d’invention, permettant de maintenir ou de reconstruire une mémoire et une identité
trouées et désarticulées.
D’une façon générale, l’usage des temps verbaux et le lexique sont particulièrement
touchés, et la syntaxe très peu. Voici le début du roman :
Dans les temps j’ai eu-t-été une petite fille, une toute petite fillasse. Je
m’appelassais Angélique. Avec mes tresses brunâtres aux reflets roux ou
rougeauds, orangé cendre et pourpre dégoût, je m’inscrissais en faux, ça
pour sûr, oh oui, ça pour sûr, jurassé-crachoté sur la tombe de ma mère 30 .
L’usage du passé surcomposé (« j’ai eu été »), récurrent au début du livre, signifie pour
Becker l’expression de quelque chose d’irréel, que le personnage n’a pas complètement
Pour l’un d’entre eux, il crée un langage qui fait entendre des marques d’oralité, des
mots écorchés, tordus ou amalgamés, et où résonnent la sauvagerie et l’absurdité de
la guerre :
J’ai sauté sur une mine, déto la nation et pas qu’un peu, la salace elle
portait pas de drapeau – elle a pas sifflé d’hymne non plus. . .
S’il est vrai que les mots-valises, fréquents dans les trois ouvrages, peuvent faire penser
aux mots composés si courants en allemand (« Zusammengesetztewörter »), il nous
semble que l’inventivité de Becker dépasse de loin une influence qui serait propre à la
langue allemande de façon spécifique, et nous verrons qu’elle est surtout le fait d’une
confrontation avec l’autre langue dans un sens plus général.
Quels liens entre les déformations de la langue à l’œuvre dans L’Effrayable, Nébu-
leuses et Gueules et le geste traductif ? Les langues malmenées et subversives de
Becker nous apparaissent comme une mise en abyme de ce que fait la traduction, à la
langue d’une part, à l’original d’autre part. Dans sa quête identitaire, le personnage
de L’Effrayable transforme la langue pour s’affranchir de la terreur de son passé fa-
milial et national et, peut-être, pour parvenir à se le réapproprier. Dans la sienne, le
personnage de Nébuleuses s’approprie un réel vacillant au moyen d’une langue flot-
tante, sans commencement ni fin, dépourvue de repères stables, dont l’étrangeté est
aussi vulnérabilité. Dans les deux cas, cette parole autre, tremblante, métamorpho-
sante et déstabilisante porte en creux la subversion de l’acte de traduction par rapport
à la langue traduisante qu’il dérange, déploie, transforme. Cette langue déstabilisée
nous semble symptomatique de l’original vulnérable dont parle Samoyault. Si nous
ne sommes pas en présence de deux textes, alors celui que nous lisons en appelle un
autre : à la fois un original qui n’existe pas (comme si ce que nous lisons avait été
traduit) et, à l’inverse, une traduction à venir dont ce que nous lisons serait comme
l’original rendu vulnérable par la traduction.
Les écrits de Becker non seulement révèlent ce que fait la traduction à la langue d’une
manière générale, par la confrontation avec l’étranger et avec la langue singulière de
l’auteur, dans l’exigence de refaire en traduisant, comme l’écrit Meschonnic, ce que le
texte a fait à la langue originale « et qu’on ne lui avait jamais fait auparavant 35 »,
mais ils mettent en lumière ce que la traduction fait au texte original : elle le déporte,
le transforme, le malmène, le fragilise 36 . La fragilité de ces textes, leur étrangeté,
leur aspect subversif et déstabilisant tient sans doute au fait qu’ils font appel à une
altérité non identifiable. Une altérité « originelle » ? S’agit-il d’un autre texte (en
creux) ? D’une autre langue (en creux) ? D’une langue qui révèle un « entre-deux-
langues » ? Ou encore d’une expérience radicale, indicible ? Faisant appel à autre
chose qu’elle-même, la langue devient comme étrangère à elle-même, se mettant en
mouvement, mettant l’œuvre en mouvement 37 .
Ces textes sont aussi mise en abyme et miroir de ce que la traduction fait au traduc-
teur : comme l’écrit Danielle Ristérucci-Roudniky, « l’épreuve de la traduction modifie
profondément le texte original, de même que l’auteur[-traducteur] est transformé par
la traversée des langues et des cultures 38 » ; la quête identitaire des personnages de
Becker à travers la langue peut ainsi devenir celle du traducteur à travers la traduc-
tion. Traduire, pour un auteur, c’est sortir de lui-même, de sa langue, de sa propre
langue en tant qu’auteur ; c’est aussi entrer en vulnérabilité, et y puiser des ressources ;
écrire comme le fait Becker met en œuvre ces métamorphoses.
Le travail littéraire de Becker, en tant que « geste de différenciation » capable d’« in-
quiéter nos ordres », révèle certains enjeux majeurs de la traduction telle que la
conçoit Arno Renken. Celui-ci le rappelle plus d’une fois : il n’y a pas de « dehors »
pour parler de la traduction, comme il n’y a pas de dehors pour parler d’une langue ;
on reste dans le langage, et c’est ce qui rend si difficile la tâche du commentateur de
toute traduction 39 . Les textes de Becker dérangent le lecteur en ce qu’ils fonctionnent
comme des révélateurs (au sens photographique) de ce que nous ne pouvons perce-
voir en restant dans le langage – par leur étrangeté, par la distance qu’ils nous font
nécessairement prendre par rapport à notre langue. En cela, comme la traduction, ils
sont « expérience de l’étrangeté 40 ».
Si l’œuvre de Becker ne constitue pas à proprement parler une « traduction », l’au-
teur travaille sa langue d’écriture, seconde, à partir du multilinguisme, qui demeure
en creux ; et ses textes expriment peut-être mieux qu’aucune théorie que c’est la
confrontation avec l’autre langue qui dit ce qu’est une langue, qui permet d’en cerner
les contours et de les élargir. La traduction, dès lors, n’est plus seulement le texte tra-
duit, elle est aussi un processus qui peut être révélé par les œuvres ; elle est aussi une
façon de se tenir dans la langue et dans le monde, et une façon de les saisir. De même
que les écrivains de l’étrangéisation, à travers leur texte et la langue qu’ils forgent,
nous placent sur le seuil de l’expérience radicale qui les a portés vers l’écriture, de
même la traduction nous met sur le seuil de l’expérience et de la langue de l’autre,
dans le vacillement de notre propre rapport au monde et à la langue 41 .
37. De nombreux écrivains du « roman de l’étrangéisation », qui ont fait une expérience de l’ordre
de l’indicible, semblent ainsi parler indirectement de ce qu’est la traduction, ou « faire » indirectement
ce qu’elle est. Comme l’écrit Danilo Kiš, ces romans « portent la marque de leur temps : le doute ».
(Danilo Kiš, Le Résidu amer de l’expérience, trad. Pascale Delpech, Paris, Fayard, 1995, p. 46, cité dans
F. Pejoska-Bouchereau, « Le roman de l’étrangéisation », art. cité, p. 274.)
38. Danielle Ristérucci-Roudniky, « La funzione palinsesto del testo tradotto », Testo a fronte, nº 47,
2012, p. 14 (notre traduction).
39. A. Renken, « Traduction et étrangeté », art. cité, p. 47-48, et « La traduction sans commune mesure »,
art. cité, p. 162.
40. « Comme original et traduction ne coïncident jamais, [...] l’étrangeté des langues n’est pas ce que la
traduction – de manière toujours imparfaite – doit compenser. Elle est ce que la traduction heureusement
infidèle, impulsive, performe. [...] Si la traduction ne dépasse pas l’étrangeté, [elle] en offre au contraire une
expérience [...]. » (Arno Renken, « Une lecture étrange », art. cité.)
41. Je remercie Arno Renken pour sa lecture du présent texte et ses suggestions, ainsi que Floryne
Joccallaz et Patrick Hersant pour leur relecture.
164 L’œuvre d’Andréas Becker, ou la langue « traduite »
Bibliographie
Œuvres d’Andréas Becker
L’Effrayable, Paris, La Différence, 2012.
Anokhina, Olga, Davaille, Florence, et Sanson, Hervé (dir.), « Mythes et réalités de l’écriture. Les
écrivains plurilingues et francophones savent-ils écrire ? », Continents manuscrits, nº 2, dir. Olga Ano-
khina, Florence Davaille et Hervé Sanson, « Bien écrire, mal écrire », 2014, <http ://[Link].
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Cassin, Barbara, « Il faut au moins deux langues pour savoir qu’on en parle une. Entretien avec Fabienne
Durand-Bogaert », Genesis, nº 38, dir. Fabienne Durand-Bogaert, « Traduire », 2014, p. 129-137.
De Toledo, Camille, Le Hêtre et le Bouleau. Essai sur la tristesse européenne, Paris, Seuil, 2009.
Durand-Bogaert, Fabienne, « Ce que la génétique dit, la traduction le fait », Genesis, nº 38, dir. Fabienne
Durand-Bogaert, « Traduire », 2014, p. 7-10.
Frey, Hans-Jost, Der Unendliche Text, trad. Arno Renken, Francfort, Suhrkamp, 1990.
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(dir.), Écritures évolutives. Entre transgression et innovation, Toulouse, CALS-CPST, 2010, <https ://iss
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Ramat, Christine, « Plurilinguisme et altérité dans les écritures francophones : “une po-éthique du mons-
trueux” ? », Carnets : revue électronique d’études françaises, 2e série, nº 7, dir. Isabelle Simões Marques et
João da Costa Domingues, « Plurilinguisme et migrations dans la littérature de langue française », mai
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Renken, Arno, Babel heureuse. Pour lire la traduction, Paris, Van Dieren, 2012.
Renken, Arno, « Traduction et étrangeté », discours prononcé lors de la remise du Prix Aron pour les
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Renken, Arno, « Traduire en justice – hors la loi : “Le procès de Lucullus de Brecht” », dans Éric Dayre
et Marie Panter (dir.), Traduction et événement. Poétique et politique de la traduction, Paris, Hermann,
2017, p. 313-325.
Renken, Arno, « Une lecture étrange ou le scandale de la “belle”/“traduction” », conférence donnée dans
le cadre du 24e Congrès annuel de l’Association canadienne de traductologie « Lectures, relectures et tra-
duction / Readings, Rereadings and Translation », Saint-Thomas University, Fredericton, inédit.
Ristérucci-Roudniky, Danielle, « La funzione palinsesto del testo tradotto », Testo a fronte, nº 47, 2012,
p. 7-18.
Samoyault, Tiphaine, « Vulnérabilité de l’œuvre en traduction », Genesis, nº 38, dir. Fabienne Durand-
Bogaert, « Traduire », 2014, p. 57-68.
Troisième partie
Paratexte
Ezra Pound : la traduction rénovatrice
Irena Kristeva
Université de Sofia
Il n’isole pas non plus sa propre tradition littéraire des autres traditions européennes,
et avance même que l’autosuffisance de la langue anglaise est l’une des raisons de la
crise de la traduction que traverse la culture anglophone 6 .
Pour remédier à ce problème, il s’applique à traduire des poèmes de François Villon
et des troubadours occitans Arnaut Daniel, Bertran de Born et Peire Vidal – traduc-
tions publiées dans les recueils Personæ (1909) et Lustra (1916) ; quelques œuvres du
poète chinois Li Po 7 , rassemblées dans Cathay (1915) ; les élégies de Properce, parues
sous le titre Homage to Sextus Propertius (1917) ; les sonnets de Guido Cavalcanti,
réunis dans The Sonnets and Ballate of Guido Cavalcanti (1912) ; et de petites pièces
de nō japonais. Autant d’éloquents exemples de traductions qu’effleure le souffle du
modernisme.
1 Renouveler la langue
Pound trouve dans la traduction un stimulus pour son inspiration poétique, mais aussi
une ressource pour le renouveau de la langue anglaise. C’est pourquoi il tente de recréer
dans une poétique moderne des motifs et des images, des nuances et des humeurs,
des rythmes et des mélodies des temps anciens. Son désir d’instaurer l’autonomie
culturelle des traductions correspond à sa vision de la traduction poétique. Il estime
que celle-ci se présente soit comme une photographie unilatérale du poème original,
soit comme un nouveau poème dominé par l’expressivité propre au traducteur. Il
distingue la traduction « interprétante », destinée à « accompagner » le texte étranger,
de la traduction « rénovatrice », esthétiquement indépendante, qui applique le fameux
principe make it new :
Pound clarifie son projet traductif dans l’essai intitulé « Guido’s Relations » et dans
la notice explicative qui accompagne ses traductions de Cavalcanti. Il y admet avoir
eu d’abord l’intention de publier ces poèmes dans leur version originale, accompagnés
6. Ibid., p. 36-37.
7. Nous adoptons la transcription poundienne du nom et non pas celle qui s’est imposée aujourd’hui, à
savoir Li Bai.
8. « In the long run the translator is in all probability impotent to do all of the work for the lin-
guistically lazy reader. He can show where the treasure lies, he can guide the reader in choice of what
tongue is to be studied, and he can very materially assist the hurried student who has a smattering of a
language and the energy to read the original text alongside the metrical gloze. This refers to “interpre-
tative translation”. The “other sort”, I mean in cases where the “translater” is definitely making a new
poem, falls simply in the domain of original writing. » (Ezra Pound, « Cavalcanti », Literary Essays of
Ezra Pound, op. cit., p. 200 ; notre traduction.)
Irena Kristeva 169
de gloses non rimées, pour ne pas s’interposer entre le texte original et le lecteur :
« Au début, je ne voulais réaliser qu’une traduction en prose, afin de donner au lecteur
ignorant l’italien une idée de la mélodie de l’original 9 . » Il renonce par la suite à son
idée initiale, afin d’éviter le dédoublement du texte que le lecteur aurait été obligé
de lire en italien pour la musique et en anglais pour le sens. Il confesse de surcroît
avoir cherché à rendre le rythme des sonnets de Cavalcanti, non « ligne par ligne »,
mais en incorporant à sa version les traces de la puissance émotive et perceptive du
poète florentin, pour conserver la « musique de ses vers » et leur « pouvoir magique ».
Bref, il estime que la poésie ne suppose pas seulement la traduction de la lettre et de
l’esprit, mais aussi un accompagnement adéquat, chargé de faciliter la compréhension
par le lecteur contemporain d’une œuvre destinée à un autre lecteur, éloigné dans le
temps et/ou dans l’espace. Au fond, note Pound, on ne voit la réalité que quand les
sensations « reflètent la faculté de comprendre ». Autrement dit, le mystère poétique
ne se laisse dévoiler que par un double éclaircissement : mental et sensoriel 10 .
Pour illustrer ce point, nous allons nous arrêter brièvement sur la traduction d’un
sonnet de Guido Cavalcanti :
9. « I began by meaning merely to give prose translation so that the reader ignorant of Italian could
see what the melodic original meant. » (Ibid., p. 193 ; notre traduction.)
10. Ezra Pound, « Introduction », Sonnets and Ballate of Guido Cavalcanti, trad. Ezra Pound, Londres,
Stephen Swift and Co, 1912, p. 13.
11. La comparaison avec une version française de ce sonnet permet de dégager les prises de position
traductives de Pound ; nous soulignons ici les éléments commentés de l’original et des traductions : « Vous
qui par les yeux m’avez percé le cœur / et réveillé mon cerveau en sommeil, / considérez ma vie d’angoisse /
et de soupirs, que détruit Amour. // Il va frappant si vaillamment / que tout affaiblis les esprits s’enfuient ;
/ seule résiste une apparence/ et un filet de voix, qui parle de douleur. // Cette force d’amour qui m’a
vaincu / a promptement surgi de vos nobles yeux / et m’a lancé un trait dans le flanc. // Le coup a
frappé si juste au premier tir / que l’âme frémit et tremble/ en voyant mort le cœur du côté gauche. »
(Ezra Pound, « Sonnet XIII », Rimes, trad. Christian Bec, Paris, Imprimerie nationale, 1993, p. 72-73.)
170 Ezra Pound : la traduction rénovatrice
anglaise (seigniory, sinister side, slain). Les solutions proposées apportent aux vers
traduits une sonorité nouvelle. De cette façon, Pound confère au sonnet le ton mo-
derniste qui surmonte la distance pluriséculaire, en s’opposant à toute archaïsation
artificielle de son langage :
Les objections que l’on peut opposer à une telle méthode sont les sui-
vantes : le doute quant à savoir si l’on a droit de réduire un poème sérieux
à un simple exercice d’extravagance désuète ; la « représentation défor-
mée », non pas de l’ancienneté du poème, mais de la sensation exactement
proportionnée de cette ancienneté – j’entends par là que la langue du xiiie
siècle qu’utilise Guido apparaît bien moins archaïque à un lecteur italien
d’aujourd’hui que la langue anglaise du xive , du xve ou du xvie siècles à
un lecteur anglophone moderne. Il est même possible que ma version mal-
adroite d’il y a vingt ans soit plus « fidèle » encore, en cela au moins qu’elle
s’efforce de préserver la ferveur de l’original. Et comme cette ferveur ne se
manifeste jamais dans la poésie anglaise de ces siècles-là, il n’existe aucun
pigment verbal tout prêt susceptible de lui donner corps 13 .
davantage la tâche du traducteur, qui consiste à assumer aussi bien la forme que le
contenu de l’œuvre :
Dans toutes ses transcréations, Ezra Pound accorde une attention particulière à l’état
chantant de la langue :
Dans cette quête, il relève trois traits distinctifs de la poésie : la logopœia, la phanopœia
et la melopœia. La logopœia serait l’usage contextuel des connotations actualisées par
les jeux linguistiques : cette « danse de l’intellect parmi les mots 18 » est déployée dans
les Cantos. La phanopœia, à savoir la projection des images sur l’imagination visuelle,
est directement à l’œuvre dans les traductions de Li Po. Quant à la melopœia, c’est-
à-dire la qualité musicale qui dirige le sens 19 , la meilleure expression en est présentée
dans les versions des Sonnets de Cavalcanti.
La logopœia n’exploite pas la dénotation des mots, mais bien leurs connotations ac-
tualisées par les jeux linguistiques : autrement dit, leur sens contextuel plutôt que leur
sens littéral. « La danse de l’esprit » s’épanouit dans les Cantos, l’opus magnum de
Pound. Ce poème grandiose, quoique inachevé, composé de cent vingt chants, s’engage
16. Yves Bonnefoy, « La communauté des traducteurs », Treizièmes Assises de la traduction littéraire,
Arles, Atlas/Actes Sud, 1997, p. 33.
17. « I believe in an ultimate and absolute rhythm as I believe in an absolute symbol or metaphor.
The perception of the intellect is given in the word, that of the emotions in the cadence. It is only,
then, in perfect rhythm joined to the perfect word that the two-fold vision can be recorded. » (E. Pound,
« Introduction », art. cité, p. 11 ; notre traduction.)
18. « The dance of the intellect among words. » (E. Pound, « How to read », art. cité, p. 25 ; notre
traduction.)
19. Ibid.
Irena Kristeva 173
dans une chasse aux mots singuliers, appartenant à des mondes et à des cultures diffé-
rents : l’Odyssée d’Homère, la poésie lyrique de Sappho, les Métamorphoses d’Ovide,
les poèmes de Properce et de Catulle, la Divine Comédie de Dante, les sonnets de
Cavalcanti, les troubadours occitans, les lettres de Sigismond Malatesta, parmi bien
d’autres. L’objectif de Pound n’y est pas d’user de la signification « académique » des
mots, mais de faire renaître leurs significations historiques, développées accidentelle-
ment, en restaurant leurs connotations associatives. Il en résulte un enchevêtrement
inédit de ses propres idées poétiques, d’emprunts lyriques et de fragments traduits :
Le poète américain y est poussé, dans une large mesure, par le désir de sélectionner des
images et des humeurs lyriques distanciées de la poétique instaurée par Shakespeare,
qui, avec celle de Dante, définit le canon occidental. Les Cantos se présentent alors
comme des éléments systématiquement assemblés, « fruits de la collecte d’un passé
culturel qu’on sent menacé de se dissoudre 21 ». En d’autres termes, il s’agit d’un
collage de motifs et d’images, de tonalités et de sensations, de rythmes et de mélodies
d’antan.
La phanopœia est relativement facile à saisir. Pound s’en sert largement dans ses
transcréations de la poésie chinoise, incluses dans le recueil Cathay, en recourant à
deux formes : l’une brève (« Separation on the River Kiang »), l’autre plus longue
et plus libre (chanson – « Song of the Bowmen of Shu » ; élégie – « Lament of The
Frontier Guard » ; ballade – « A Ballad of The Mulberry Road »). La majesté visuelle
des mots l’aide à transmettre la figurativité chinoise sans être obligé d’expliquer le
rapport entre les images, en se fiant essentiellement à leur impact émotif.
La melopœia est extrêmement importante pour le travail poétique. Écouter une poésie
rédigée dans une langue qu’on ne comprend pas – comme nous l’avons déjà mentionné
à propos de sa traduction de Cavalcanti –, n’exclut pas la possibilité d’être sensible
à la mélodie des mots, génératrice de sens. C’est notamment parce qu’il estime que
la melopœia s’avère plus difficile à traduire, voire intraduisible, que Pound décide de
modifier le schéma rythmique du sonnet analysé ici, en supprimant les rimes embras-
sées. De même, en raison de l’impossibilité objective de recréer les rythmes et les tons
qui caractérisent le chinois, il substitue ses propres images à celles de Li Po, car
20. Peter Brooker, A Student’s Guide to the Selected Poems of Ezra Pound, Londres, Faber & Faber,
1979, p. 233 ; notre traduction.
21. George Steiner, Après Babel. Une poétique du dire et de la traduction, trad. Lucienne Lotringer,
Paris, Albin Michel, 1978, p. 430.
174 Ezra Pound : la traduction rénovatrice
La syntonie des sentiments humains et des instantanés du paysage est l’une des pré-
occupations majeures de la vision du monde chinoise. La pensée chinoise conçoit
l’homme comme un élément de la nature parmi bien d’autres, avec lesquels il est
susceptible d’interagir sans tenter de les assujettir pour autant, ni subir passivement
le sort que lui imposerait une force extérieure. Cette mentalité, très différente de la
mentalité occidentale, ne fait pas grand cas de nos antinomies traditionnelles : actif/
passif, sujet / objet, propre / étranger. Les mouvements, les processus, les change-
ments, qui surviennent au sein de l’univers, découlent les uns des autres sans chercher
à dominer. L’esprit humain essaie de capter cette interdépendance pour représenter le
monde matériel dans son intégralité. Cette complétude se réfléchit dans l’image nos-
talgique de la séparation du poème de Li Po et, par conséquent, dans la transcréation
poundienne où la vision du monde occidentale cède la place à l’expérience du Dao.
L’œuvre à traduire, ou plutôt l’idée que Pound s’en fait, inspire sa transcréation
poétique et devient le prétexte de la jonction du moderne et du distant, tant cultu-
rellement que temporellement parlant. La description nostalgique du paysage dans
« Séparation sur le fleuve Kiang » évoque, pour le lecteur occidental, la sensation de
la singularité, de la grâce et de la beauté éphémères qui caractérisent l’art et la nature
orientales 23 . La calligraphie même du poème le laisse percevoir comme un tableau 24 :
送孟浩然之广陵
李白
故人西辞黄鹤楼,
烟花三月下扬州。
孤帆远影碧空尽,
惟见长江天际流。
N’hésitant pas à malmener aussi bien la langue-cible que le texte original, Pound com-
pense son insuffisance linguistique en chinois par la recherche d’images émouvantes.
Partant du présupposé qu’il n’existe pas de langues « exhaustives », il superpose
le chinois et l’anglais. Ses partis pris, comparés avec la traduction interlinéaire du
poème, mettent néanmoins en évidence la proximité du texte-source et du texte-cible.
Le vers « His lone sail blots the far sky », par exemple, transmet assez fidèlement la
juxtaposition des pictogrammes Single / sail / distant / scene / blue / emptiness/
limitless. En reproduisant leur concaténation selon la méthode idéogrammatique, le
poète-traducteur a su recréer la nature aussi fugace que sophistiquée de l’image. En
combinant l’effet visuel et l’effet cérébral, typiques de la grande poésie chinoise qui
« a privilégié les formes courtes, mais pour produire des effets “longs” 26 », il parvient
à saisir la plénitude de l’instant. Et, s’il ne reprend pas littéralement le dernier mot
flow (flux) 27 et termine sa version par le polysémique haven (port, refuge ; par pa-
ronomase : paradis), il transmet bien l’idée que « tout coule », que tout instant est
suivi par un autre – continuité incessante créant le mouvement cyclique du cosmos.
Le sinologue Jean François Billeter note avec justesse que la poésie classique chinoise
cherche à représenter des instants vécus : « Elle n’exprime pas d’inconsistantes rêve-
ries, comme on l’a souvent cru, mais des moments ou des événements dont le poète a
fait l’expérience et qu’il a su rendre indéfiniment accessibles dans leur fraîcheur pre-
mière 28 . » L’accumulation d’événements simples conduit à une représentation com-
plexe de la réalité, perçue comme
d’atteindre une singulière « harmonie imitative 30 ». Ses jeux de langage sont un défi
à l’esprit : ils ébranlent l’équilibre du mode usuel de penser et de s’exprimer, et font
dévier le sérieux et l’authenticité scientifiques.
Le moderniste américain est fasciné par la musicalité des langues romanes, l’extrava-
gance du cyrillique, l’exotisme des sinogrammes :
Il pratique tous les jeux possibles avec la langue étrangère qu’il prend pour
modèle. Il pratique aussi bien la citation pure et simple, détournée parfois
de son contexte et donc de son sens, que le pastiche, que la traduction
au sens classique. Le pastiche demande une complicité avec le lecteur, il
faut que le lecteur reconnaisse la source pour apprécier l’imitation qui
n’est pas forcément parodique. Qui peut être un hommage. Qui peut être
plus proche de l’imitation ou plus proche de la paraphrase. Le pastiche
demande d’avoir l’oreille fine et juste [...], car chez un écrivain, quand on
tient l’air, les paroles viennent vite. Dit Proust. Qui nous éclaire par son
propre exemple sur la pratique de la traduction-pastiche chez Pound :
« Dès que je lisais un auteur, je distinguais bien vite sous les paroles l’air
de la chanson. » Je ne commente pas, mais je lance ceci comme une piste à
suivre sur la façon dont, traducteurs, surtout de poésie évidemment, nous
devons « chanter » notre auteur 31 .
Ezra Pound a certainement bouleversé l’idée stéréotypée que l’on se fait du traducteur,
et remis en question l’exigence d’équivalence en traduction. Il traduit d’une manière
innovante, surprenante et controversée qui révèle sa passion pour la lecture. Il tend à
remplacer le langage littéraire commun par un autre, plus ouvert, discursif, instantané.
Autrement dit, il substitue l’oralité à l’écriture. En même temps, il remet en usage et
réactualise un lexique archaïque, tombé en désuétude, qui, ainsi rénové, dévoile son
état chantant insoupçonné.
C’est pourquoi ses transcréations insolites fascinent ceux qui y puisent des encourage-
ments pour chercher eux-mêmes de nouvelles formes et de nouvelles images. Son projet
30. Marie-Claire Pasquier, « Ezra Pound traducteur », Vingtièmes Assises de la traduction littéraire.
Arles, Atlas/Actes Sud, 2004, p. 26.
31. Ibid., p. 28.
Irena Kristeva 177
Bibliographie
Billeter, Jean François, Trois Essais sur la traduction, Paris, Allia, 2014.
Brooker, Peter, A Student’s Guide to the Selected Poems of Ezra Pound, Londres, Faber & Faber, 1979.
Campos, Haroldo de, « De la traduction comme création et comme critique », Change, no 14, 1973, p. 71-84.
Godel, Armen, « Le transport des sens, du japonais au français », dans Marion Graf (dir.), L’Écrivain et
son traducteur en Suisse et en Europe, Genève, Zoé, 1998, p. 233-237.
Oseki-Dépré, Inês, Théories et pratiques de la traduction littéraire, Paris, Armand Colin, 1999.
Pasquier, Marie-Claire, « Ezra Pound traducteur », Vingtièmes Assises de la traduction littéraire, Arles,
Atlas/Actes Sud, 2004, p. 13-32.
Pound, Ezra, « Introduction », Sonnets and Ballate of Guido Cavalcanti, trad. Ezra Pound, Londres,
Stephen Swift and Co, 1912, p. 1-13.
Pound, Ezra, Literary Essays of Ezra Pound, éd. T. S. Eliot, New York, New Directions, 1935.
Pound, Ezra, Rimes, trad. Christian Bec, Paris, Imprimerie nationale, 1993.
Steiner, George, Après Babel. Une poétique du dire et de la traduction, trad. Lucienne Lotringer, Paris,
Albin Michel, 1978.
Venuti, Lawrence, The Translator’s Invisibility. A History of Translation, Londres et New York, Rout-
ledge, 1995.
La paratraduction des œuvres politiques
surréalistes sous le second franquisme
(1959-1975)
8. Le nom du traducteur n’étant mentionné nulle part à l’intérieur du livre, on peut supposer qu’ici
traducteur et éditeur ne font qu’un.
182 La paratraduction des œuvres politiques surréalistes
Dans le cas des Documentos políticos del surrealismo, on note que le traducteur José
Martín Arancibia a rédigé une longue préface où il présente son point de vue :
Lire ces pages, c’est un peu suivre le trajet d’une petite spirale. Peut-être
un modèle réduit de la plus grande, de la plus célèbre spirale de l’Histoire,
dont nous savons déjà que les spirales doivent être parcourues avec mille
précautions pour ne pas glisser (tant de choses bizarres lubrifient leurs sols
escarpés : métaphores, batailles perdues, hommes et femmes concentrés
sous la devise le travail rend libre). [...] Les trophées que j’élève sont faits
avec les cadavres des hommes à qui j’ai coupé les membres et la tête.
Cette préface sert à introduire le livre et diffère en cela de la préface rédigée dans
la version originale, où Breton fait allusion au socialisme et à la théorie marxiste
de la Révolution. En revanche, dans son introduction, le traducteur explique que la
compilation a été publiée en 1973, en tant que travail de recherche, pour permettre
au lecteur d’évaluer les enseignements de l’Histoire récente. Ses métaphores renvoient
sans doute au nazisme (« des hommes et des femmes concentrés sous la devise le
travail rend libre 11 »), au franquisme (« Les trophées que j’élève sont faits avec
les cadavres des hommes à qui j’ai coupé les membres et la tête 12 »), ainsi qu’aux
perdants et aux vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre d’Espagne
(« évoquent à mi-voix leurs prouesses passées »). Le traducteur se livre ainsi à une
sévère critique de ces deux dictatures et de ces deux guerres. Dans le champ de la
9. G. Genette, Seuils, op. cit., p. 64.
10. Ghislaine Lozachmeur, « Les aspects dialogiques de la préface : de la revendication de la subjectivité
à l’effacement énonciatif », Actes du colloque international « Langue, Culture, Civilisation », 2010, p. 282.
11. Allusion à la devise nazie « Arbeit macht frei », affichée à l’entrée des camps de concentration.
12. Allusion probable à la construction du « Valle de los Caídos », monument à la gloire du franquisme
construit par des prisonniers de guerre républicains après la guerre d’Espagne.
Marian Panchón Hidalgo 183
traduction littéraire, les préfaces qui précédent les textes traduits jouent parfois un
rôle essentiel en ce qu’elles permettent de contextualiser les traductions 13 . L’œuvre
ayant été traduite vers la fin du franquisme, le traducteur s’est permis de donner son
point de vue critique sur les événements survenus en Europe au cours de cette période
troublée, et plus particulièrement en Espagne. De fait, selon Torem,
Nous avons ajouté deux articles de Louis Aragon parus dans l’hebdoma-
daire « Les Lettres Françaises », qu’il a dirigé jusqu’à ces derniers mois,
non seulement parce que ces textes, cités par Breton dans les deux der-
niers articles que nous publions ici, mettent en évidence la nature de la
polémique qui met aux prises le surréalisme et le réalisme socialiste, mais
aussi parce qu’il nous a semblé intéressant d’offrir au lecteur l’occasion de
les découvrir et de se faire ainsi sa propre opinion.
Ici l’éditeur ne livre pas son point de vue dans la préface, sans doute parce que la
quatrième de couverture s’en charge déjà.
Dans les notes de traduction, enfin, le traducteur ou l’éditeur font entendre leur voix
de manière explicite et ouverte 16 . Dans les Documentos políticos del surrealismo, les
notes de traduction sont annoncées par un astérisque, comme dans la version originale.
On dénombre sept notes dans la traduction, alors que l’édition originale en compte
huit ; dans l’œuvre traduite, les informations fournies par deux des notes figurent à
l’intérieur du texte original, sous forme de sous-titre. De même, dans l’œuvre originale,
les informations fournies dans trois des notes figurent à l’intérieur de la traduction,
13. María Mercedes Enríquez Aranda, « Descripción y naturaleza del prólogo en la traducción literaria »,
Interlingüística, 2003, p. 331.
14. Gabriel Torem, « Polisistemas anárquicos. La traducción política en el marco del polisistema », Acta
Poetica, 2014, vol. 35, nº 1, p. 47.
15. M. M. Enríquez Aranda, « Descripción y naturaleza », art. cité, p. 332.
16. Carmen Toledano Buendía, « ¿Qué hay tras las notas del traductor ? », dans Rosa Rabadán Rosa,
Trinidad Guzmán et Marisa Fernández (dir.), Lengua, traducción, recepción : en honor de Julio César
Santoyo, León, Universidad de León, 2010, p. 639.
184 La paratraduction des œuvres politiques surréalistes
Comme le montre notre tableau 1, nous n’avons pu trouver que deux dossiers de
censure des traductions espagnoles : un pour Documentos políticos del surrealismo,
un autre pour Surrealismo frente a realismo socialista. Tous les dossiers comportent
six questions directes destinées à guider les censeurs. Dans les dossiers ici étudiés,
toutefois, les censeurs n’ont pas apporté de réponse à ces questions :
Un autre censeur anonyme rédige à la main une brève observation sur la publication
du texte, et approuve la suggestion de son collègue : il convient d’observer un silencio
administrativo 26 . Cette formule indique que les censeurs contestent le contenu du
livre ; ils ne l’autorisent pas ouvertement mais ne l’interdisent pas non plus :
25. Nous composons en italiques les passages soulignés au stylo bleu.
26. Certains mots de ce document étant difficiles à déchiffrer, nous avons décidé de ne pas le transcrire.
186 La paratraduction des œuvres politiques surréalistes
On n’a pu trouver, dans les articles publiés par ces deux marxistes, une
base suffisante pour justifier un refus de dépôt. Par conséquent, nous re-
commandons que l’œuvre soit passée sous silence 28 .
12-VI-1973
[Signature illisible]
Tous les lecteurs-censeurs soulignent bien le caractère politique des publications con-
cernées et leur opposition au régime franquiste. C’est pourquoi ils décident d’accepter
la publication des deux livres au bénéfice du silence administratif, compte tenu de
l’évolution des mentalités en Espagne – le peuple manifestant une plus grande tolé-
rance à l’égard des textes gauchistes et, parfois, une plus forte réticence à l’égard des
idéaux franquistes 29 .
Ces deux livres ont paru à une période charnière de l’histoire de l’Espagne – la fin
du franquisme – qui se caractérise par une relative ouverture de la part du ministère
de l’Information, grâce à la nouvelle loi sur la Presse de 1966 et à l’évolution des
mentalités d’une grande partie de la société espagnole dans les années 1960 et 1970.
Les dossiers de censure que nous avons consultés montrent que les censeurs n’ont pas
empêché la publication de ces œuvres traduites, considérées comme subversives et
contraires à la dictature franquiste. Ils n’ont même pas supprimé les parties les plus
problématiques, préférant se retrancher derrière un « silence administratif ». En cela,
ces épitextes nous aident à mieux cerner la réception des traductions à un moment
clé de l’histoire de l’Espagne.
27. Manuel L. Abellán, « Análisis cuantitativo de la censura bajo el franquismo (1955-1976) », Sistema,
1979, p. 85.
28. Souligné au stylo rouge.
29. Walther L. Bernecker, « El cambio de mentalidad en el segundo franquismo », dans Nigel Townson
(dir.), España en cambio. El segundo franquismo 1959-1975, Madrid, Siglo XXI, 2009, p. 62-63.
Marian Panchón Hidalgo 187
Bibliographie
Abellán, Manuel L., « Análisis cuantitativo de la censura bajo el franquismo (1955-1976) », Sistema, 1979,
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Gómez Castro, Cristina, Traducción y censura de textos narrativos inglés-español en la España fran-
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Martínez, Jesús A., « Editoriales conflictivas y disidentes en tiempos de dictadura (1966-1975) », ARBOR
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Panchón Hidalgo, Marian, « A Glimpse into French Surrealism in Spain : The Translation and Censorship
of André Breton’s Manifestes du Surréalisme », TranslatoLogica, 2017, nº 1, p. 35-50.
30. Selon les censeurs de l’époque, ce type de livres intéressait surtout un public érudit et de gauche,
comme nous l’avons déjà constaté dans d’autres dossiers de censure de l’époque. Voir Marian Panchón
Hidalgo, « A Glimpse into French Surrealism in Spain : The Translation and Censorship of André Breton’s
Manifestes du Surréalisme », TranslatoLogica, 2017, nº 1, p. 43.
188 La paratraduction des œuvres politiques surréalistes
Tahir-Gürçaglar, Şehnaz, « What Texts Don’t Tell. The Uses of Paratexts in Translation Research »,
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Historical and Ideological Issues, Manchester, St Jerome, 2002, p. 44-60.
Toledano Buendía, Carmen, « ¿Qué hay tras las notas del traductor ? », dans Rosa Rabadán Rosa,
Trinidad Guzmán et Marisa Fernández (dir.), Lengua, traducción, recepción : en honor de Julio César
Santoyo, León, Universidad de León, 2010, p. 637-662.
Torem, Gabriel, « Polisistemas anárquicos. La traducción política en el marco del polisistema », Acta
Poetica, 2014, vol. 35, nº 1, p. 45-62.
Yuste Frías, José, « Desconstrucción, traducción y paratraducción en la era digital », dans José Yuste
Frías et Alberto Álvarez Lugrís (dir.), Estudios sobre traducción : teoría, didáctica, profesión, Vigo,
Servizo de Publicacións da Universidade de Vigo, 2005, p. 59-82.
Yuste Frías, José, « Au seuil de la traduction : la paratraduction », dans Ton T. Naaijkens (dir.), Event
or Incident / Événement ou Incident. On the Role of Translation in the Dynamics of Cultural Exchange
/ Du rôle des traductions dans les processus d’échanges culturels, Berne, Peter Lang, 2010, vol. 3, p. 287-
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Yuste Frías, José, « Paratraducción : la traducción de los márgenes, al margen de la traducción », DELTA,
2015, p. 317-347.
Amédée Pichot, traducteur traductologue
Frédéric Weinmann
Lycée Fénelon, Paris
À la décharge de Monod, il faut dire qu’en France – malgré René Étiemble, George
Steiner, Henri Meschonnic et Antoine Berman – les études de traduction sont restées
balbutiantes jusqu’à la toute fin du xxe siècle, ce qui explique en partie une approche
aussi normative et anhistorique que la sienne. Une vingtaine d’années plus tard, une
telle condescendance paraît toutefois aussi injuste qu’injustifiée.
Tout d’abord, Pichot ne s’est pas contenté de diriger pendant trente-huit ans – et
d’alimenter lui-même pour une large part – la Revue britannique, aujourd’hui encore
une précieuse mine d’informations sur les relations culturelles entre la France et le
monde anglo-saxon au xixe siècle ; il a aussi traduit, pour ne citer que les auteurs
les plus importants, Richard Brinsley Sheridan (1751-1816), William Godwin (1756-
1836), Walter Scott (1771-1832), Lord Byron (1788-1824), Edward Bulwer-Lytton
(1803-1873), Charles Dickens (1812-1870) et W. M. Thackeray (1751-1816). Quel tra-
ducteur d’aujourd’hui pourra-t-on louer, dans un siècle et demi, d’avoir eu un flair et
un jugement aussi sûrs ?
Ensuite, les paratextes dont Pichot fait parfois précéder ses traductions prouvent, à
qui sait les lire, qu’il n’était nullement perdu dans une sorte de brouillard intellectuel
et moral, comme le prétendait Monod. Bien entendu, il faut faire abstraction de la
rhétorique publicitaire et se méfier des effets d’annonce propres à tout texte liminaire,
notamment les préfaces et avant-propos de traducteurs, auxquels les éditeurs d’antan
laissaient la parole peut-être plus souvent que ceux d’aujourd’hui, surtout dans le
domaine de la littérature contemporaine. Mais, une fois cette précaution prise, il
s’avère que Pichot propose tout au long de sa carrière une réflexion intéressante sur
les contraintes et les potentialités de la traduction littéraire à son époque, c’est-à-dire
pendant une bonne partie du xixe siècle.
1 Un respect religieux
D’après la biographie de Bisson, publiée en 1942 et aujourd’hui encore la source
d’informations la plus complète sur la vie et l’œuvre du traducteur, Pichot aurait
apporté dans ses cartons, lors de son premier voyage à Paris en 1818, des fragments
d’une traduction faite à Montpellier, qui allaient servir de base à l’édition des Œuvres
de Byron que le grand éditeur romantique Ladvocat devait lancer l’année suivante 4 .
Bien que le poète lui-même se soit lamenté à son sujet 5 et que son ami Thomas Moore
parle du « négrier qu’est une traduction en prose 6 », cette entreprise rencontra un
4. Voir Laurence Adolphus Bisson, Amédée Pichot. A Romantic Prometheus, Oxford, Blackwell, 1942,
p. 132.
5. George Gordon Byron, Byron’s Letters and Journals, éd. Leslie A. Marchand, Cambridge, The
Belknap Press of Harvard University Press, 1973-1982, t. VII (« Between two worlds », 1820), p. 201 (lettre
à John Murray, Ravenne, 12 août 1820) : « La traduction française de nos œuvres ! ! ! Oh là là ! Oh là là ! –
quant à l’allemande – je ne la comprends pas – non plus que la longue dissertation sur les Faust placée à
la fin. » (Notre traduction.) Cela n’empêche pas Byron de rapporter, à la page suivante, l’opinion d’une
belle Italienne qui avait lu son Don Juan dans la traduction française.
6. Ibid., t. VIII (« Born for opposition », 1821), p. 114 (lettre à Francis Hodgson, Ravenne, 12 mai
1821) : « Il n’y a qu’un de vos “tests” qui ne soit pas infaillible : la traduction. J’en ai vu trois ou quatre
en français, et plusieurs en allemand et en italien. Moore m’a écrit de Paris il y a quelques mois que “les
Français ont attrapé le virus du byronisme au plus haut degré” et m’a écrit entre-temps pour me dire que
rien ne saurait être comparé à leur “entusiasmuse” (vous vous rappelez Braham) à ce sujet, et cela malgré
le “négrier qu’est une traduction en prose” : ce sont ses propres termes. La traduction de Paris est en outre
très inférieure à celle de Genève, qui est très correcte, quoique en prose également. Donc vous voyez que
votre test “traduisible ou non” n’est pas aussi sûr qu’on pourrait le souhaiter. Pour autant, il n’en est
Frédéric Weinmann 191
succès aussi immédiat que durable 7 . Dès la première édition (en collaboration avec
Eusèbe de Salle), on trouve à la fin de la notice consacrée à la vie du poète quelques
considérations sur les intentions des traducteurs :
Il serait bien difficile qu’un poète, tel que Lord Byron, ne parût pas au
dessous de sa réputation dans une langue étrangère. Comment, à travers
le voile d’une traduction, apprécier toute la force ou la grâce que son style
ajoute à ses pensées ! Nous demandons pardon à son génie d’avoir osé nous
rendre ses interprètes ; mais remplis du moins d’un respect religieux pour
notre texte, nous nous sommes bien gardés de rien altérer, ou de substituer
ses idées à celles de l’auteur, comme tant de gens se le permettent. Nous
avons cru également nous montrer fort avares de nos critiques ; c’est la
part des journalistes qu’il ne faut pas leur disputer 8 .
pas plus agréable, comme vous pouvez l’imaginer, d’être jugé sur la base d’une telle traduction, voire de
quelque traduction que ce soit. » (Notre traduction.)
7. Voir Joanne Wilkes, « “Infernal Magnetism” : Byron and Nineteenth-Century French Readers », dans
Richard Cardwell (dir.), The Reception of Byron in Europe, Londres, Thoemmes Continuum, coll. « The
Athlone Critical Traditions Series », 2004, t. I (Southern Europe, France and Romania), p. 11-31, notam-
ment p. 15-17. Pour une analyse de la traduction elle-même, voir Thérèse Tessier, « Byron and the French
Romanticism », dans Richard Cardwell (dir.), Lord Byron the European, Lewiston, Edwin Mellen Press,
1997, p. 1-19, et Peter Cochran, « From Pichot to Stendhal to Musset : Byron’s Progress Through Early
Nineteenth-Century French Literature », dans Richard Cardwell (dir.), Byron in Europe, op. cit., t. I,
p. 32-70, notamment p. 34-38.
8. George Gordon Byron, Œuvres de Lord Byron, traduites de l’anglais [sans nom de traducteur],
Paris, Ladvocat, 1819, t. I, p. xv.
9. George Gordon Byron, Marino Faliero, Doge of Venice. An Historical Tragedy in Five Acts with
Notes. The Prophecy of Dante, A Poem, Londres, John Murray, 1821, p. 214 : « C’est l’un des inconvé-
nients pesant sur les auteurs d’aujourd’hui : il est difficile, pour ceux qui ont un nom, bon ou mauvais,
d’échapper à la traduction. » (Notre traduction.)
192 Amédée Pichot, traducteur traductologue
la sienne en particulier. Cet aveu d’humilité amorce à vrai dire un faux syllogisme
visant à prévenir toute critique.
Prémisse majeure : « La meilleure des traductions ne donnera jamais qu’une idée
incomplète du génie soumis à cette cruelle épreuve. »
Prémisse mineure : « Celle-ci [...] ne fut entreprise que parce qu’une malheureuse
facilité nous permettait de la continuer dans de courts loisirs, comme une distraction
à des études plus sévères plutôt que comme un travail. »
Conclusion : « Nous nous estimerons heureux si une muse française, mieux inspirée et
plus digne de lutter contre un auteur tel que lord Byron, peut quelque jour profiter de
cette imparfaite ébauche et réparer envers lui les torts de ses premiers traducteurs 10 . »
Le raisonnement est bancal, puisque la deuxième proposition laisse entendre que l’im-
perfection du résultat final tient à la rapidité et aux modalités de l’exécution plutôt
qu’à une vérité universelle : le « quelque jour » contredit le « jamais », de même
que « cette imparfaite ébauche » relativise « la meilleure des traductions ». Mais peu
importe au fond, puisque la finalité première de cette argumentation consiste à évo-
quer la « malheureuse facilité » dont se targue le « Prométhée romantique » (surnom
donné à Pichot par son premier biographe).
D’ailleurs, la note en bas de page prouve du reste sa fierté de traducteur : le « proverbe
italien » (posé comme une évidence) ne s’accompagne pas d’une quelconque exégèse,
mais sert de prétexte à une annonce de Pichot récusant la paternité d’ouvrages parus
à Londres avec la mention « par le Traducteur de lord Byron », mais sans ses initiales :
l’idée de trahison induite par le « traduttore, traditore » se reporte ainsi subtilement de
l’auteur sur le traducteur. Cette rectification de l’arroseur arrosé (qu’on nous pardonne
l’anachronisme) n’est pas seulement révélatrice de pratiques courantes au début du
xixe siècle, mais aussi du sens du devoir et de l’honneur que défend Pichot derrière
sa feinte modestie.
Son éthique de traducteur apparaît encore dans la deuxième partie des remarques
placées en tête des Œuvres de Byron :
De nouveau, Pichot se fait en quelques phrases l’écho des débats concernant la tra-
duction au début du xixe siècle. S’il a d’abord présenté son entreprise comme une
distraction par opposition à un véritable travail, il n’en insiste pas moins sur les obli-
gations du traducteur, que résume, à ses yeux comme à ceux de ses contemporains, le
terme ambigu de « fidélité ». Pour comprendre ses questions rhétoriques, il faut garder
à l’esprit que l’imitation était encore vivace à l’époque romantique, et même qu’elle
10. George Gordon Byron, Œuvres de Lord Byron. Quatrième édition, entièrement revue et corrigée
par A. P. . . T, Paris, Ladvocat, 1823, t. I, p. cxlviii.
11. G.G. Byron, Œuvres de Lord Byron, op. cit., t. I, p. cxlix.
Frédéric Weinmann 193
était jugée supérieure à la traduction proprement dite 12 . Plus haut dans son essai,
du reste, Pichot a déjà abordé cette question à l’occasion d’une rapide critique des
emprunts (selon lui trop timides) que Casimir Delavigne avait faits au poète anglais
dans une récente élégie, intitulée « Lord Byron 13 » :
[...] pour un poète comme lui, traduire, c’est lutter fièrement contre un
génie rival, sans perdre aucun droit à l’originalité. Nous aimerions à le voir
naturaliser dans notre littérature un plus grand nombre de ces brillantes
images qui abondent dans les créations de lord Byron 14 .
Les points d’intersection entre ces diverses citations révèlent un système très cohé-
rent, quoique difficile à comprendre aujourd’hui : la poésie est affaire de « génie »
et d’« originalité », la « muse » doit être « inspirée ». Une traduction de poète ne
peut donc pas être une traduction au sens strict : s’il suit un autre maître que sa
propre inspiration, le poète n’est plus vraiment poète. À l’inverse, le traducteur à
proprement parler n’a pas le droit de servir un autre maître que le texte original :
s’il s’en éloigne pour respecter les contraintes alors très strictes du vers, à savoir les
règles de la prosodie française, il n’est plus vraiment traducteur.
Voilà pourquoi Pichot considère la traduction en vers comme une gageure : dans son
esprit, celle-ci (du moins si elle est réussie) relève inévitablement de l’imitation ou,
mieux encore, de la « libre imitation », comme il nomme la transposition qu’il propose,
pour conclure ces considérations, de l’hymne à la Grèce attribuée au poète renégat
dans le chant III de Don Juan. Tandis que, dans la traduction elle-même (au tome V
des Œuvres de Byron), il rend ce poème par une version en prose, Pichot se risque ici à
une transposition en douze quatrains rimés, composés de trois alexandrins suivis d’un
octosyllabe, dans lesquels il ajoute ou retranche des éléments au gré de son inspiration.
Nul doute que, s’il s’en sentait la force, il préférerait publier des poèmes plutôt que
des traductions de poèmes et s’approprier pleinement le « mot du Corrège » qu’il ne
réclame que pour ce seul morceau : « Anch’io son pittore ! » Il est en tout cas très
loin de manquer de principes et de points de repère.
12. Voir Yves Chevrel, Lieven D’hulst et Christine Lombez (dir.), Histoire des traductions en langue
française. XIXe siècle, Lagrasse, Verdier, 2012, p. 60-63.
13. Casimir Delavigne, Poësies et messéniennes, 9e éd., Paris, Ladvocat, 1824, p. 281-289.
14. G.G. Byron, Œuvres de Lord Byron, op. cit., t. I, p. lix.
194 Amédée Pichot, traducteur traductologue
C’est ce travail, explique-t-il, que nous avons encore une fois refait avec
un nouveau soin, de manière à pouvoir y mettre loyalement notre nom et
réclamer l’humble mérite de publier une version complète et scrupuleuse-
ment exacte 17 .
Malgré l’intérêt évident qu’un tel examen présenterait pour mieux saisir ce que le
xixe siècle entendait par scrupuleuse exactitude, il n’est pas possible ici d’entreprendre
une analyse du quadruple état de ce texte. On se contentera de retenir que le « soin »,
le refus des omissions, le respect de l’original ne sont pas des principes étrangers
à Pichot. S’il était besoin d’une dernière preuve, il suffirait de citer la « Note du
traducteur » qu’il ajoute à la réédition de Caleb Williams en 1868 :
Cet avertissement atteste non seulement que Pichot est sensible à des variations
d’ordre stylistique, mais également qu’il estime nécessaire de les respecter, qu’il ne plie
pas toute traduction aux contraintes de la mode et qu’il attache parfois une grande
importance à la « fidélité ». Cette remarque est d’importance si l’on veut comprendre
pourquoi il se vante, ailleurs, d’avoir suivi un autre « système » de traduction, comme
il dit conformément à un usage établi depuis le xviiie siècle. Ainsi ne se cache-t-il pas
d’avoir « modifié un ou deux caractères et abrégé quelques scènes » dans sa traduction
de David Copperfield 19 . Cette décision se justifie à ses yeux par les conditions dans
lesquelles Dickens écrivait ses romans, c’est-à-dire son « association avec la presse »
et la « rapide périodicité de production » qui en découle 20 .
15. William Godwin, Les Aventures de Caleb Williams, ou Les Choses comme elles sont. . . Traduit
de l’anglais sur l’édition dernièrement publiée par l’auteur, avec des changements et corrections, Paris,
Agasse, 1813 (1796).
16. William Godwin, Aventures de Caleb Williams, ou Les Choses comme elles sont, Paris, Dauthereau,
coll. « Suite à la collection des meilleurs romans français et étrangers », 1829.
17. William Godwin, Caleb Williams, ou Les Choses comme elles sont. Traduction nouvelle par Amé-
dée Pichot, Paris, Paulin, 1847, t. I, p. viii.
18. William Godwin, Caleb Williams, ou Les choses comme elles sont. Traduction précédée d’une
notice biographique et littéraire par Amédée Pichot, Paris, Michel Lévy, 1868, t. I, p. i.
19. Charles Dickens, Le Neveu de ma tante. Histoire personnelle de David Copperfield par Charles
Dickens, précédée d’une notice biographique et littéraire par Amédée Pichot, Paris, Aux bureaux de la
Revue britannique, 1851, p. xx.
20. Ibid., p. xii.
Frédéric Weinmann 195
Pichot revient longuement sur cette caractéristique des romans de Dickens dans une
attaque en règle contre la traduction de ses œuvres complètes, publiée par Hachette
avec l’autorisation de l’auteur 21 . Il y prétend avoir recommandé lui-même à l’écrivain
la maison Hachette et Cie , à la fois parce que celle-ci pouvait lui offrir une meilleure
rémunération que la Revue britannique et parce que lui-même craignait de s’engager
dans la publication d’ouvrages dont l’auteur ignore en général le dénouement jusqu’au
dernier moment, si bien qu’il s’égare parfois dans des détails. Il ne s’agit pas ici de
discuter ce jugement sur le style de Dickens, mais de remarquer que la stratégie
adoptée par le traducteur ne relève en rien de quelque manque de principes ou de
points de repère. Pichot fait même preuve d’une grande maturité en avançant qu’il
faut adapter la méthode de traduction à la particularité de chaque œuvre.
À la fin de sa carrière, il réitère cette conviction à l’occasion d’une réédition des
Contes de Noël du même Charles Dickens. Après avoir rappelé qu’il arrive à l’écrivain,
dans ses « grands romans », de modifier le caractère d’un personnage ou de s’écarter
de son projet initial, citant en guise d’exemple le rôle de fée protectrice que Miss
Mowcher finit par jouer dans David Copperfield suite aux récriminations d’une célèbre
naine de Londres qui s’était reconnue dans ce personnage – thèse confirmée par les
spécialistes 22 –, Pichot déclare :
Cette citation appelle à son tour de nombreuses remarques, par exemple d’ordre termi-
nologique. En effet, elle permet tout d’abord de vérifier que le concept d’« équivalent »
était déjà en usage au xixe siècle. Il vaut toutefois la peine de préciser qu’il n’a pas
encore ici le sens qu’il prendra dans les années 1970 sous l’impulsion de James Holmes
et d’André Lefevere 24 , mais qu’il signifie alors, d’après le Dictionnaire national de
Bescherelle, « locution, beauté de style, figure qui n’est point identique avec celle de
l’original, mais par laquelle on essaie de rendre ou plutôt de remplacer celle-ci 25 ».
Pour le dire autrement, l’équivalent est à cette époque le résultat d’une censure exercée
par le traducteur lorsqu’il juge déplacée une « traduction littérale », expression qui,
comme on le constate, appartient également au vocabulaire traductologique de Pichot
21. Sur ce point, voir Frédéric Weinmann et Blaise Wilfert-Portal, « Le “traité Lorain” : traduction litté-
raire et naissance du capitalisme d’édition au milieu du xixe siècle », dans Revue d’histoire du XIXe siècle,
nº 55, 2017, p. 155-167.
22. Voir par exemple Carolyn Oulton, Dickens and the Myth of the Reader, New York, Routledge, 2017,
p. 100.
23. Charles Dickens, Contes de Noël par Charles Dickens, traduits par Amédée Pichot, nouv. éd., Paris,
Michel Lévy, 1872, p. vii.
24. Voir sur ce point Gladys Gonzalez, L’Équivalence en traduction juridique : Analyse des traductions
au sein de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), thèse de l’université Laval, 2003, chapitre
1. 4. (Thèse consultée en ligne le 5 janvier 2018.)
25. Louis Nicholas Bescherelle, Dictionnaire national ou Grand Dictionnaire classique de la langue
française, Paris, Simon, 1845, t. I, p. 1163.
196 Amédée Pichot, traducteur traductologue
et par quoi il faut entendre une version non seulement intégrale, mais aussi la plus
proche possible d’un mot-à-mot.
Enfin, il convient de s’arrêter sur l’ambition revendiquée par Pichot de « faire écrire
Charles Dickens en français littéraire », prétention pour le moins mystérieuse a priori.
Pour l’éclairer, il n’est pas inutile de commencer par rappeler la dernière phrase de
la notice publiée en tête de Caleb Williams en 1847 : « Si cette fidélité littérale nous
a permis de respecter la langue française trop souvent sacrifiée par les traducteurs,
c’est que le style de Godwin est réellement facile à reproduire 26 . » Pichot laissait ici
entendre que les traducteurs maltraitent souvent la langue d’arrivée au nom de la
traduction littérale. Voilà ce qui arriverait, à son avis, si l’on s’aventurait à traduire
sans précaution le style de Dickens. Bien que cette opinion soit particulièrement datée,
elle mérite d’être prise au sérieux ; elle tient moins d’une pétition de principe que d’une
forme de pragmatisme.
Quelque progrès que la démocratie ait fait dans nos mœurs politiques et
même dans nos habitudes littéraires, le goût français est encore aristo-
crate [...] ; aujourd’hui encore, malgré 1830, peut-être pour notre public,
les héros des romans de Charles Dickens auraient-ils besoin de quelques
quartiers de noblesse 28 .
Pichot n’est pas le seul à rencontrer ce problème suscité par l’essor du réalisme : à la
même époque, François Albert-Durade, ami et traducteur de George Eliot, éprouve des
scrupules similaires 29 . Malgré les succès de Paul de Kock, de George Sand, de Victor
Hugo et surtout d’Honoré de Balzac, son ennemi de longue date 30 , Pichot éprouve
le sentiment que la prose anglaise est en avance sur le roman français et n’ose pas
mélanger les niveaux de style, qu’il s’agisse de la langue populaire ou d’expressions
jugées excentriques. C’est à propos des Papiers posthumes du Pickwick Club que
Pichot pousse le plus loin son analyse :
26. W. Godwin, Caleb Williams, op. cit., 1847, t. I, p. viii.
27. Amédée Pichot, « Chronique et bulletin bibliographique », Revue britannique, nº 509, 1857, t. I,
p. 509-512, ici p. 512.
28. C. Dickens, Le Neveu de ma tante, op. cit., p. xiv.
29. Voir Y. Chevrel, Histoire des traductions, op. cit., p. 614.
30. Voir Honoré de Balzac, « Historique du procès auquel a donné le lieu Le Lys dans la vallée », dans
La Comédie humaine, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1978, t. IX, p. 942 : « Je suis
indisposé de M. Pichot, comme on est malade de la poitrine ; j’ai sur les épaules Le Perroquet de Walter
Scott. »
Frédéric Weinmann 197
Même s’il n’emploie pas ce terme, pourtant attesté chez Bouhours dès 1687 32 , Pichot
étudie ici avec une grande finesse la notion d’intraduisible. On constate que, dans ce
cas précis, il s’agit moins d’une impossibilité de fait que d’une interdiction morale,
d’une pudeur linguistique – d’un conditionnement stylistique. S’il considère les Papiers
posthumes comme impossibles à rendre en français, ce n’est pas tant à cause des
références culturelles inconnues des Français ou de l’absence de tournures analogiques
dans la langue d’arrivée qu’à cause de l’emploi qui y est fait des sociolectes. Il eût sans
doute été parfaitement possible de trouver des expressions argotiques correspondant
en français aux tournures employées par Dickens, mais leur emploi aurait – du moins
selon le traducteur – exclu l’œuvre du champ des belles lettres, ou de ce qu’on appelait
déjà la littérature.
Pichot ne pense pas à se demander si une évolution analogue n’est pas (même timide-
ment) à l’œuvre dans la littérature française 33 et s’il ne pourrait pas, par conséquent,
s’inspirer du roman « polyglotte » et « philologique » de son époque (pour emprunter
à Philippe Dufour ces expressions éloquentes 34 ). Dans l’état de la langue et de la
littérature françaises tel qu’il croit le percevoir au milieu du xixe siècle, il ne voit
d’autre solution que d’éviter les écarts de langage propres à l’écriture de Dickens :
[...] c’est par un style à la fois châtié et franc, par des expressions aussi
choisies qu’exactes, par le sacrifice parfois de quelque adjectif ou de quelque
substantif sans équivalent dans notre langue qu’on parvient à lui conserver
le caractère littéraire 35 .
On n’est pas encore très loin, il faut le reconnaître, de l’abbé Prévost corrigeant, dans
l’Histoire de Clarisse Harlove, les traits fautifs et familiers de la lettre du domestique
Joseph Leman 36 . Cependant la pensée traductologique de Pichot est empreinte de
doute. Certes, comme on peut s’y attendre à une époque où fleurit l’idéologie na-
tionale, les contraintes imposées par l’usage (le prétendu « bon goût » français) se
voient présentées comme une marque de supériorité par rapport aux libertés que lui
paraissent tolérer les autres langues. Dans sa recension sur les traductions de son
concurrent direct, Paul Lorain, il va jusqu’à prétendre que les romans de Dickens sont
31. C. Dickens, Le Neveu de ma tante, op. cit., p. xiii.
32. Voir <http ://[Link]/lexicographie/intraduisible>, page consultée le 5 janvier 2018.
33. Voir Gilles Philippe et Julien Piat (dir.), Langue littéraire. Une histoire de la prose en France de
Gustave Flaubert à Claude Simon, Paris, Fayard, 2009, p. 58-60.
34. Voir Philippe Dufour, La pensée romanesque du langage, Paris, Seuil, coll. « Poétique », 2004,
p. 121 et 302.
35. A. Pichot, « Chronique et bulletin bibliographique », art. cité, p. 512.
36. Voir Jacques Proust, « Les esclaves sont les maîtres », Romanistische Zeitschrift für Literaturges-
chichte, nº 2, 1977, p. 145-172.
198 Amédée Pichot, traducteur traductologue
plus faciles à traduire en allemand qu’en français, non seulement en raison d’une pré-
tendue parenté entre les mœurs anglaises et allemandes et d’une souplesse générale de
la langue allemande (qui « s’assimile plus facilement tous les idiomes »), mais aussi
à cause du « goût allemand [qui], dans les œuvres littéraires, n’a pas les délicatesses,
les pruderies aristocratiques du nôtre 37 ».
En même temps, l’ironie de cette dernière expression suggère – non moins que ses
remarques sur les « quartiers de noblesse » qui feraient défaut aux héros de Dickens –
que Pichot, à titre personnel, penche en faveur d’un goût plus démocratique. Ses
analyses posent donc indirectement la question des limites de la traduction et des
possibilités offertes au traducteur :
À partir d’un problème en apparence assez différent, on retrouve ici une question
que Pichot avait posée dès le début de sa carrière, lorsqu’il traduisait Byron. Que ce
soit en vers ou en prose, seul « le génie » est selon lui habilité à « naturaliser » de
« brillantes images » ou de « fantasques libertés ». Le traducteur, lui, doit sinon s’en
tenir aux limites fixées par l’usage, du moins user d’une extrême prudence dans le
maniement de la langue d’arrivée et conformer le texte qu’il transpose aux attentes
de ses contemporains. Un médiateur ne peut pas se permettre, selon lui, de heurter
de front le public auquel il s’adresse. C’est pourquoi il doit constamment rechercher le
compromis pour donner l’occasion à son public de s’habituer à des formes étrangères.
On mesure par conséquent combien Monod avait tort de se moquer de la « gym-
nastique intellectuelle » à laquelle Pichot se livrait dans la version révisée de cette
préface où il écrivait : « Respectant toujours la pensée de l’original, j’ai dans le style
éludé quelques-uns des anglicismes que Charles Dickens eût sacrifiés lui-même s’il
était devenu son propre traducteur 39 . » Par « anglicisme », Pichot entend les chocs
stylistiques, les termes argotiques, les images fantaisistes qui caractérisent selon lui
l’écriture de Dickens. Sa stratégie, dictée par une timide prudence, repose en dernière
analyse sur une confiance dans les vertus de la traduction elle-même – comme l’atteste
une remarque tardive au sujet de Walter Scott « dont les scotticismes ne nous effa-
rouchèrent guère moins il y a trente ans que ne le font aujourd’hui les anglicismes de
Charles Dickens 40 ». Bien loin d’agir avec insouciance, Pichot a beaucoup médité sur
son rôle, son métier, son pouvoir de traducteur littéraire et l’a défini par opposition à
la mission de l’écrivain, du poète, du génie, à qui il revient seul de pousser à l’extrême
les potentialités de la langue commune.
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200 Amédée Pichot, traducteur traductologue
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nº 2, 1977, p. 145-172.
En 1902, Liang Qichao (1873-1929), dans un célèbre essai intitulé « Sur le rapport
entre roman et politique », publié dans le premier numéro de la revue Xin Xiaoshuo
(« Le Nouveau Roman »), appelle à la création d’une nouvelle littérature chinoise :
pour changer la mentalité du peuple, il faut changer le roman 1 . Liang expose ainsi sa
conception du roman : premièrement, le roman ne saurait être considéré comme un
simple divertissement destiné au peuple ; deuxièmement, en raison de son accessibilité,
le roman jouit d’un pouvoir d’influence considérable. À ses yeux, le roman traditionnel
chinois, cantonné aux « thèmes de l’amour ou des bandits », ne peut que nuire à
la civilisation chinoise et à sa modernisation ; selon Liang, il véhicule des valeurs
décadentes, vulgaires et arriérées, corrompt la société chinoise et devra donc être
remplacé par un roman nouveau. Pour trouver des modèles, Liang appelle à traduire
des romans occidentaux existant déjà en version japonaise ; le roman politique et le
roman scientifique sont particulièrement conseillés 2 .
1. Liang Qichao est un intellectuel qui a reçu une formation traditionnelle et a passé très jeune les
concours de mandarinat de l’Empire des Qing. En 1898, proche de l’empereur Guangxu, il fut l’un des
artisans de la Réforme de cent jours, et contraint de s’exiler au Japon après l’échec de celle-ci. Il a laissé
d’innombrables écrits politiques, philosophiques et littéraires. Très peu clément à l’égard des traditions de
la nation chinoise, Liang critique particulièrement la littérature chinoise. Ses propos ont influencé toute
une génération d’intellectuels chinois. Voir Liang, « Lun xiaoshuo yu qunzhi zhi guanxi (論小說與群治之
關係) » (1902), dans Yinbingshi wenji (飲冰室文集), t. X, éd. Zhonghua Shuju, 1989, p. 6-10. L’essai est
d’abord publié dans la revue (en chinois) Le Nouveau Roman (新小說), qu’il a fondée au Japon en 1902. La
revue accorde une place importante à des romans politiques (政治小說) et à des romans scientifiques (科學
小說). Liang y publie en feuilleton son roman d’anticipation politique, Xin Zhongguo weilai ji (« Le récit
du futur de la Nouvelle Chine » – 新中國未來記). Ce roman inachevé, constitué d’une description imaginaire
de la Chine du futur (1902-1962), est également considéré comme la première science fantasy. En 1902,
dans le journal Xinmin Congbao (« Journal du nouveau peuple » – 新民叢報), Liang publie « Shiwu xiao
haojie » (« Quinze petits héros » – 十五小豪傑), sa traduction de Deux ans de vacances de Jules Verne.
2. Dès 1898, Liang publie un essai « Sur la traduction et la publication de romans politiques » où il met
l’accent sur le rôle du roman auprès du grand public. Il place le roman politique au sommet de sa hiérarchie
202 Jules Verne en chinois
du genre en raison de son utilité dans la réforme politique. Voir Liang, « Yi yin zhengzhi xiaoshuo xu (譯
印政治小說序) » (1898), dans Yinbingshi wenji, op. cit., t. III, p. 34-35.
3. Considéré comme le plus grand écrivain chinois du xxe siècle, Lu Xun est l’auteur d’un nombre consi-
dérable de nouvelles et d’essais. Également traducteur de nombreuses œuvres occidentales et japonaises, il
a laissé des écrits controversés sur la traduction.
4. La traduction de Lu Xun est publiée par une maison d’éditions chinoise de Tokyo, les éditions
Evolution (東京進化社). Lu Xun a également traduit le Voyage au centre de la terre (地底旅行) en 1905 dans
le journal Zhejiang Chao (« La marée de Zhejiang » – 浙江潮) et, toujours en 1905, An Unscientific Story
(造人術), de Louise J. Strong, dans le journal Nüzi shijie (« Monde des femmes » – 女子世界).
5. Sur la question de la transmission scientifique que vise Lu Xun dans sa traduction, voir Florence
Zhang, « Relier la science à la littérature. La traduction de Jules Verne en chinois », dans Patricia Philips-
Batoma et Florence Xiangyun Zhang (dir.), Translation as Innovation, Dalkey Archive, 2016, p. 279-295.
6. Il s’agit de la traduction en anglais de Louis Mercier et Eleanor E. King, From the Earth to the Moon
Direct, in Ninety-Seven Hours Twenty Minutes, and a Trip Around It, Londres, Sampson Low, 1873.
Voir Y. Keizo, « Zai Lu Xun he Fanerna zhijian (在魯迅和凡爾納之間 – “Entre Lu Xun et Jules Verne”) »,
Lu Xun Research Monthly, nº 6, 2003, p. 28-33.
7. Arthur B. Evans, qui compare plusieurs traductions du roman en anglais, relève des problèmes d’omis-
sions dans la version en question. Voir Arthur B. Evans, « Jules Verne’s English Translations », Science
Fiction Studies, vol. 32-1, nº 95, mars 2005, p. 80-104.
Florence Xiangyun Zhang 203
1 La préface
Dans ses « Préfaces avec une préface aux préfaces », Borges soutient que la préface
« expose et commente une esthétique 8 ». En 1987, Gérard Genette propose une étude
théorique du paratexte. Selon lui, la préface a pour fonction première d’assurer au
texte une bonne lecture en répondant à la question suivante : pourquoi le lecteur
doit-il lire ce livre 9 ? La préface de Lu Xun s’inscrit bien dans cette perspective.
Rédigée en chinois classique, visant à expliquer les raisons qui l’ont incité à traduire
le roman, la préface de la traduction de De la terre à la lune valorise en premier
lieu le sujet de l’œuvre. Elle peut d’abord être lue comme un plaidoyer en faveur
de la théorie de l’évolution et de la science en général. Après avoir rappelé que les
avancées de l’intelligence humaine nous permettent d’aller et venir d’un continent à
l’autre, Lu Xun reconnaît que la nature est difficile à conquérir, car « il y a tout de
même la pesanteur et l’atmosphère qui limitent les êtres. Ils ne peuvent quitter la
terre pour connaître l’espèce humaine des autres planètes 10 ». Mais il avance ensuite
que « l’homme est une créature assoiffée de progrès », et que les héros du roman
sont des êtres qui « ne se contentent pas de la lumière trouvée, et veulent découvrir
davantage », et qui « pensent à vaincre la gravité et à se débarrasser de l’atmosphère,
afin d’aller dans l’espace en toute liberté ».
L’importance du sujet ainsi mise en avant, Lu Xun dit admirer l’originalité de l’œuvre
qu’il présente, originalité qui tient à la manière dont la science y est présentée ; il insiste
en ces termes sur le génie de l’auteur :
8. Jorge Luis Borges, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », t. II,
2010, p. 301.
9. Gérard Genette, Seuils, Paris, Seuil, 1987, p. 183.
10. Voir Lu Xun, « Yuejie lüxing bianyan » (月界旅行弁言 – Préface de la traduction de De la Terre à la
lune), Traductions complètes de Lu Xun, éd. Fujian jiaoyu, Fuzhou, 1987, t. I, p. 5-6 (notre traduction).
Selon Li Guangyi, le début de la préface s’inspire de celle de la version japonaise. Voir Li Guangyi, « Huan
xing zhonghua, lun Lu Xun liu ri shiqi zhi kehuan xiaoshuo fanyi (« À propos de la traduction de romans
scientifiques par Lu Xun lors de son séjour au Japon »), Hanyuyan Wenxue Yanjiu (« Chinese Language
and Literature Research »), 2010-2014, p. 88-93.
11. Lu Xun rejoint entièrement Liang Qichao dans sa critique de la culture traditionnelle ; il deviendra
plus tard le porte-parole du mouvement du Quatre mai (1919) pour une nouvelle culture (langue, littérature,
art, éducation, etc.).
204 Jules Verne en chinois
Xun, c’est la science qui permet le progrès en « détruisant les vieilles superstitions » ;
elle seule peut « réformer la pensée et renforcer la civilisation », et à terme sauver la
Chine.
En 1903, Lu Xun est un simple étudiant chinois dans une école des mines au Japon.
Comme le note James Reeve Pusey dans sa monographie, « son point de vue est
typiquement celui des autres étudiants patriotiques au Japon 12 » ; autrement dit,
Lu Xun désire avant tout comprendre « l’origine du problème de la Chine ». S’il
souhaite que le roman de Verne aide les Chinois à comprendre que la science peut
sauver la Chine, Lu Xun n’est pas certain qu’un tel message puisse passer sans son
intervention. Il met alors en avant ce que Genette nomme la « véridicité 13 », c’est-
à-dire la sincérité et les efforts déployés pour atteindre cet idéal. Ainsi la préface
est-elle l’occasion d’expliciter sa volonté de promouvoir la science à l’intention du
grand public. Dans l’espoir que cette étonnante aventure humaine puisse toucher le
lecteur chinois, il expose son projet et son souci esthétique :
Cette préface n’est donc pas seulement une présentation de l’œuvre et de son auteur.
Souvent rééditée à part, elle est citée par les spécialistes de Lu Xun pour exposer sa
conception de la science et du roman, mais aussi son esthétique de la traduction. On
trouve vers la fin du texte une phrase « paratonnerre », chargée selon Genette « de
prévenir les critiques 16 ». À propos de son incapacité à trouver la meilleure façon
de traduire, Lu Xun admet : « À qui viendrait railler ce mélange de styles et cette
expression volumineuse, je n’aurais rien à répondre » – ce qui revient à solliciter la
bienveillance du lecteur.
2 Par-dessus le texte
Lu Xun considérant le roman comme un outil littéraire efficace qui permet de toucher
le public, il adopte la forme du roman chinois traditionnel, le zhanghui xiaoshuo, forme
de feuilleton en langue vernaculaire dont le succès ne se dément pas depuis le xve
siècle 17 . En effet, la structure extérieure du « roman à épisodes » est conventionnelle
12. James Reeve Pusey, Lu Xun and Evolution, State University of New York Press, Albany, 1998, p. 9.
13. G. Genette, Seuils, op. cit. p. 191.
14. L’original de Verne contient 28 chapitres.
15. Le chinois classique, langue écrite officielle en usage jusqu’aux années 1920, est caractérisé par sa
concision. Exigeant de longues années d’apprentissage, il était réservé aux lettrés. Le chinois vernaculaire
existait aussi dans la littérature populaire. Voir F. Zhang, « Relier la science à la littérature », art. cité.
16. G. Genette, Seuils, op. cit. p. 193.
17. Les romans à épisodes (Zhanghui – 章回) en langue vulgaire apparaissent sous la dynastie Ming
(xve -xviie siècles) et se développent largement sous la dynastie Qing (xviie – début xxe ). Ce sont de longs
romans qui peuvent être racontés épisode par épisode.
Florence Xiangyun Zhang 205
et se caractérise par la longueur régulière des épisodes, par la forme invariable des
intertitres et par certaines formules de transition. Lu Xun exploite rigoureusement
chacun de ces éléments pour insérer des indications à l’intention du lecteur.
Tandis que le chapitre xxvi (« Feu ») du roman français décrit l’agitation de la foule
et des personnages principaux le jour du lancement de la fusée, Lu Xun se focalise
sur la lune qui illumine le projectile, signe de l’avenir lumineux du projet. Ainsi, pour
ce chapitre, le titre ne constitue ni un aperçu ni une annonce du contenu : il oriente
le lecteur vers une suite logique de l’histoire. En lisant le titre, celui-ci s’attend au
succès de l’entreprise et s’en réjouit déjà.
Le dernier chapitre de la traduction de Lu Xun est intitulé : zong gui bian qi shan
qu yun, bao jia yin dan wan da yue (soit littéralement : « Laisser imaginer un ven-
tilateur qui dissipe les nuages, diffuser la bonne nouvelle – le projectile a atteint la
lune 20 »). Il correspond aux chapitres xxvii (« Temps couvert ») et xxviii (« Un
nouvel astre ») de l’original ; le premier se contente de décrire le mauvais temps qui
fait suite au lancement, le second présente une fin assez mitigée, le projectile étant
« entraîné suivant une orbite elliptique autour de la Lune, dont il est devenu le véri-
table satellite ». Le titre du chapitre chinois, comme le chapitre lui-même, s’écarte du
contenu de l’original pour s’accorder aux titres du chapitre précédent, et surtout pour
conserver la même veine optimiste 21 . Il est en effet possible que le traducteur, déçu
par le dénouement du roman de Verne et craignant de décevoir son propre lecteur,
ait choisi de modifier la fin de l’histoire. Ainsi, par-dessus le texte de chaque chapitre,
les titres consolident le lien entre chapitres et fournissent maintes indications pour
attirer et guider le lecteur.
du roman chinois : récité dans l’espace public, comme une pièce de théâtre, il exige
cette répétition pour que le public se souvienne bien de l’intrigue en cours.
En plus des intertitres, ces formules de conteur créent de la cohésion entre les cha-
pitres et facilitent le suivi des épisodes par le lecteur. Ils forment, en lisière du texte,
un réseau de signaux qui préparent et guident le lecteur dans sa lecture 23 . Un tel
paratexte est factuel, note Genette, car il consiste en « un fait dont la seule existence
[...] apporte quelque commentaire au texte et pèse sur sa réception 24 ». Mais, si le
paratexte défini par Genette se situe hors du texte, les éléments ajoutés par Lu Xun
dans la traduction même occupent des places bien visibles et sont nécessairement lus
par le lecteur.
Dans sa traduction, nous l’avons vu, Lu Xun réorganise les chapitres pour en créer
quatorze, alors qu’on en dénombre vingt-huit dans l’original et dans les traductions
en anglais et en japonais. Pour que les formules de transition semblent cohérentes et
nécessaires, il ajoute des mots chargés d’accentuer le suspens, de rendre les rebondisse-
ments plus spectaculaires et les retournements de situation plus inattendus : « Quant
à savoir sur quel sujet cela portera, vous le saurez chapitre suivant 25 . » À la fin du
premier chapitre, au moment où le personnage reçoit une lettre de convocation à une
réunion du Gun Club, cette phrase ajoutée à la traduction de Lu Xun laisse deviner
l’intention du traducteur : focaliser l’intérêt du lecteur sur le sujet de la réunion et
encadrer sa lecture.
Un autre exemple se trouve à la fin du chapitre xx de l’original, Barbicane et le
capitaine Nicholl s’étant donné rendez-vous le lendemain pour un duel. Si la version
française présente la situation sur un ton neutre, dans la version de Lu Xun, le chapitre
s’achève sur ces mots : « Si vous voulez savoir la tragédie qui attend demain ces
deux hommes dans la forêt de Skersnaw, ne manquez pas le prochain chapitre 26 . »
Outre cette formule de conteur, la phrase attire l’attention avec la présence du mot
« tragédie » : en lui promettant des événements terribles, le traducteur éveille l’intérêt
du lecteur et l’incite à revenir entendre la suite. Le même lecteur constatera avec
soulagement (ou avec déception) qu’en fin de compte le chapitre suivant ne comporte
rien de bien tragique.
23. Le roman à épisodes prend son origine dans les histoires contées oralement. Selon Pan Jianguo, le
roman traditionnel à épisodes, conçu pour le grand public, adopte une structure simpliste mais efficace.
Voir J. Pan, « Réflexion sur la structure du roman à épisodes », art. cité. p. 73.
24. G. Genette, Seuils, op. cit., p. 12.
25. En sinogrammes : 究竟為著甚事,且聽下回分解. Notre traduction.
26. En sinogrammes : 要知明日在斯慨撓森林,兩人演出什麼慘劇,且聽下回分解. Notre traduction.
27. Voir Antoine Berman, L’Âge de la traduction. « La tâche du traducteur » de Benjamin : un
commentaire, Paris, Presses universitaires de Vincennes, 2008, p. 18.
28. John Ruskin, Sésame et les lys : des trésors des rois, des jardins des reines, 3e éd., traduit, annoté
et préfacé par Marcel Proust, Paris, Mercure de France, 1906.
208 Jules Verne en chinois
ciel est sans indulgence, qui a créé tant de différences entre les quatre saisons ; parler
aveuglément des inventions, tant de plaisir »). Ce commentaire résume la situation du
chapitre : le lancement du projectile vers la lune requiert des circonstances complexes
ayant trait aux saisons ; une personne propose alors, par manière de plaisanterie, d’in-
venter quelque chose pour redresser l’axe de rotation de la terre. Or, des expressions
comme « bu ren » (« sans indulgence ») ou « mang tan » (« parler aveuglément »)
révèlent l’analyse que fait le traducteur de la situation : les contraintes naturelles
étant nombreuses, il est plus facile d’imaginer de telles actions que de les accomplir.
Comme tous les autres commentaires de fin de chapitre, ce résumé n’est pas neutre ; il
résulte d’une interprétation toute personnelle et affirme sans ambiguïté l’appréciation
de Lu Xun.
Quant à la fin du chapitre xi, qui correspond à la fin du chapitre xxii de l’original,
c’est-à-dire au moment où Michel Ardan reçoit le message du président des États-
Unis lui décernant le titre de citoyen des États-Unis, Lu Xun y ajoute les deux vers
suivants : « Xia shi re xin lu yu zhou, ming jun zhe jie li ying xiong 32 » (soit litté-
ralement : « L’homme héroïque plein d’enthousiasme part dans l’espace, le souverain
éclairé prend la peine de rendre hommage au héros »). Ce qui retient notre attention,
c’est bien entendu le choix de formules comme « le souverain éclairé prend la peine
de. . . ». S’agissant d’un « souverain / monarque éclairé », l’expression « zhe jie »
(« prendre la peine de », « se baisser pour ») semble toute naturelle ; or cela ne cor-
respond pas au contexte du roman, puisqu’il n’y a pas de souverain / monarque dans
le pays en question. Comme son futur lecteur aurait du mal à se figurer le régime
présidentiel américain, le traducteur schématise quelque peu le rôle de président des
États-Unis 33 . Cette appropriation hasardeuse de la part du traducteur nous montre
sa propension à l’acclimatation culturelle : il s’agit ici de souligner que le protagoniste
reçoit l’hommage d’un éminent personnage, pour s’assurer que le lecteur mesure bien
l’enjeu du projet scientifique.
Par le biais d’un paratexte intimement mêlé au corps du texte, Lu Xun prend son
lecteur par la main pour le faire entrer dans un univers fictionnel inconnu et le guider,
pas à pas, dans sa découverte des personnages et de l’intrigue. L’intention de Lu Xun,
en traduisant ce roman de Verne, apparaît dès lors clairement. S’il semble évident que
sa fascination pour l’univers de Verne constitue sa première motivation, on constate
qu’il se soucie avant tout d’influencer et d’éduquer son lecteur.
34. Dans la tradition chinoise, il existe plusieurs hauteurs de seuil pour marquer l’entrée d’une pièce ; un
seuil élevé signale un accès difficile.
35. Ces traductions étant réalisées à partir de traductions, il arrive souvent que les traducteurs chinois
ne connaissent pas l’identité de l’auteur : Lu Xun, par exemple, ne savait pas que Jules Verne était français.
Certains traducteurs ne mentionnaient pas le nom de l’auteur.
36. Ce roman comporte peu d’éléments scientifiques (月球殖民地小說). Son auteur a pour nom de plume
Huangjiang diaosou (荒江釣叟). Si le thème du roman rappelle l’univers de Jules Verne, l’histoire ne repose
pas sur le savoir scientifique ; on ne saurait donc le classer dans la catégorie des romans scientifiques.
37. La dynastie Qing prend fin en 1911 ; la République de Chine sera proclamée l’année suivante.
38. Voir David Der-wei Wang, Fin-de-siècle Splendor : Repressed Modernities of Late Qing Fiction,
1849-1911, Stanford, Stanford University Press, 1997.
39. Selon Wang, les romanciers de science fantasy ne connaissent pas vraiment la science mais sont
nourris par un imaginaire scientifique. Voir ibid., op. cit., p. 295.
40. Mingwei Song, « After 1989 : The New Wave of Chinese Science Fiction », China Perspectives, mars
2015, p. 7-13.
Florence Xiangyun Zhang 211
Bibliographie
Berman, Antoine, L’Âge de la traduction. « La tâche du traducteur » de Benjamin : un commentaire,
Paris, Presses universitaires de Vincennes, 2008.
Borges, Jorge Luis, Œuvres complètes, t. II, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2010.
Del Lungo, Andrea, « Seuils, vingt ans après. Quelques pistes pour l’étude du paratexte après Ge-
nette », Littérature, vol. 155, nº 3, 2009, p. 98-111.
Evans, Arthur B., « Jules Verne’s English Translations », Science Fiction Studies, vol. 32-1, nº 95, mars
2005, p. 80-104.
Li, Guangyi, « Huan xing zhonghua, lun Lu Xun liu ri shiqi zhi kehuan xiaoshuo fanyi (幻興中華 :論魯迅
留日時期之科幻小說翻譯 – À propos de la traduction de romans scientifiques par Lu Xun lors de son séjour
au Japon) », Hanyuyan Wenxue Yanjiu (Chinese Language and Literature Research), 2010-4, p. 88-93.
Pan, Jianguo, « Guanyu zhanghui xiaoshuo jiegou jiqi yanjiu zhi fansi (關於章回小說結構及其研究之反思)
(Réflexion sur la structure du roman à épisodes et son étude) », Journal of Peking University (Humanities
and Social Sciences), 2013, p. 72-77.
Pusey, James Reeve, Lu Xun and Evolution, Albany, State University of New York Press, 1998.
Song, Mingwei, « After 1989 : The New Wave of Chinese Science Fiction », China Perspectives, mars
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Wang, David Der-wei, Fin-de-Siècle Splendor : Repressed Modernities of Late Qing Fiction, 1849-1911,
Stanford, Stanford University Press, 1997.
Résumés / Abstracts
Abstract : After applying a philological and hermeneutical approach to Dante’s Œuvres Complètes
(1965), a few months before the book was published, Pézard examined the evolution and the successive
steps of his translation. During a conference, he explained some of his translation choices, from early
drafts to finals. In this genetic mise en abyme, in which the hermeneutical doubt haunts the translator,
Pézard appears to be a pioneer. This investigation, which concerns one of these critical aspects ( Inferno
X, 63-64), is based on a rich genetic dossier : the preparatory materials for the conference, a text
published in the Congress proceedings (1996), the 1965 and 1967 Œuvres Complètes editions. . . All
these variants make the analysed corpus even more complex and show how these two lines constitute
one of the enigmatic points of the Divine Comedy.
Keywords : Dante, André Pézard, philology, translation studies, translation genetics, hermeneutics
Mots-clés : Saint-John Perse, Hugh Chisholm, recréation translingue, traduction collaborative, génétique
de la traduction
Abstract : The collaborative translation process that gave birth to the English versions of Saint-John
Perse’s poetic work has long been a well-kept secret. Concerning the English translation of the poem
Vents [Winds] (1946), the hidden but intensive collaboration between the poet and his American trans-
214 Au miroir de la traduction
lator is evidenced on Hugh Chisholm’s typescript, richly annotated by Saint-John Perse. The poet’s
variants and corrections reveal a self-translation activity, the scriptural procedures of which characte-
rize both the initial genesis of the French poem Vents and the translation process of Winds, according
to the aeolian poetics of the oeuvre. Saint-John Perse’s revisions of the translation by Hugh Chisholm
illustrate a translingual recreation of the initial poem, or even a new poetic creation into another lan-
guage. Accordingly, the poet’s self-translation activity can be read and interpreted as a prolongation of
the genesis of the initial text.
Keywords : Saint-John Perse, Hugh Chisholm, translingual recreation, collaborative translation, genetic
translation studies
Abstract : Revision, the last, crucial stage of most translations of a literary work, has rarely been
investigated in the translation studies literature. Beyond underlining mistakes and clumsy or missing
words or sentences, the reviser will sometimes modify or correct terms or even whole passages that
he or she feels do not conform to the expectations of publishers and/or readers. Conflicts may arise
regarding foreignizing or domesticating strategies, or differing points of view concerning the standardi-
zation of the target language. In order to better understand the role of the reviser and what exactly is
at stake in the revision process, we will analyse five genetic dossiers including annotated manuscripts
and correspondences between authors, translators, and their editors.
Résonance « traductrice »,
ou traduire Anna Glazova à quatre mains
Julia Holter
Résumé : Traduire la poète russe Anna Glazova à quatre mains avec Jean-Claude Pinson, c’est partager
l’expérience du passage d’une rive à l’autre. L’expérience aussi de l’accueil, du passage entre deux langues,
d’une troisième langue secrète que suppose, selon Antoine Berman, toute traduction, mais aussi toute
écriture. Une langue autre, souvent une langue bien réelle (le latin pour Chateaubriand, l’anglais pour
Mallarmé), dont la matérialité nourrit le fantasme d’un idiome plus « naturel ». Pour Anna Glazova,
spécialiste de la poésie allemande, cette langue fut l’allemand. Il nous a donc fallu, entre les langues que
nous parlons et une autre, inexistante mais idéalement plus proche de celle dont bruirait sans parler la
nature « barbare », nous mettre à l’écoute de ce qu’Antoine Berman nommait « une langue-reine ».
Mots-clés : poésie, traduction collaborative, Anna Glazova, langue tierce, génétique de la traduction
Abstract : Translating “four-hands” with Jean-Claude Pinson, a shared experience of crossing from
one bank to another, proved to be also an experience of a third, secret language. According to Antoine
Berman, any translation (indeed any writing) implies a third language. It is a different, often a perfectly
real language (Latin for Chateaubriand, English for Mallarmé), whose materiality feeds the fantasy of
a more “natural” idiom. For Russian poet Anna Glazova, a German poetry scholar and translator, this
language was German. In order to translate Glazova’s poetry, it was therefore necessary for us to listen
to this secret language, in-between the languages that we speak and another one, nonexistent but ideally
closer to that noise with which would communicate the “barbaric” nature – what Antoine Berman called
“a Queen-language”.
Keywords : poetry, collaborative translation, Anna Glazova, third language, genetic translation studies
Résumés / Abstracts 215
Abstract : This paper analyses the genesis of the poem “Gridasti : soffoco” by Giuseppe Ungaretti and
its translations into French. Examining the archives reveals that, although the translation of his poem
was corrected by Ungaretti himself, the first published version failed to match his expectations. The poet
revised the original poem in order to add several variants inspired by this experience, and the definitive
version was then translated into French again. Translation and writing are deeply interconnected in
Ungaretti’s work, although the writer never fully admitted the importance of this circular process in his
work.
Keywords : collaborative translation, self-translation, circular process, variants, poetry
Abstract : This paper aims to examine borderline cases, i.e. practices having to do with self-translation
without constituting typical cases. Beyond a classical (and indeed basic) definition of self-translation, we
will consider what self-translation is – and what it is not. We will focus on two practices in particular.
First, we will examine collaborative translation involving a translator and a fully engaged author, thus
creating a grey zone between collaborative translation and self-translation. Second, we will distinguish
between simultaneous writing (a bilingual author writing, at the same time, two distinct works in two
different languages) and self-translation proper, which to us is rather an instance of consecutive writing.
Crise du monolinguisme.
Les poèmes hongrois d’Agota Kristof et leurs autotraductions
Sara De Balsi
Résumé : La publication posthume, dans une traduction allographe, de Clous : poèmes hongrois et fran-
çais (2016), qui recueille la production poétique de jeunesse d’Agota Kristof, nous invite à (re)considérer
la place de l’autotraduction dans son œuvre, ces poèmes étant à la source de nombre de ses textes en fran-
çais. À travers l’analyse de quelques poèmes significatifs du recueil et de leurs autotraductions disséminées
dans l’œuvre francophone, ainsi que du discours ambigu de l’auteur sur sa pratique autotraductive, cette
contribution met en lumière les effets du contact entre langues hongroise et française dans l’œuvre d’Agota
Kristof : loin de l’envisager exclusivement sous l’angle d’une opposition ou d’une exclusion réciproque, nous
considérons que ce contact se situe au cœur de la création kristovienne.
Abstract : The posthumous publication of the collection entitled Clous : poèmes hongrois et français
(2016), Agota Kristof ’s early poems in Hungarian, invites us to (re)consider the place of self-translation
in Kristof ’s work, since these poems appear to be the source of much of her prose in French. This
contribution analyses some significant poems in the collection, their self-translations – which were dis-
seminated through her other French-language works – and the author’s ambiguous discourse about her
practice of self-translation. We aim to shed light on the effects of the contact between Hungarian and
French in Agota Kristof ’s work – a contact we contend is at the very core of her production.
Keywords : translingualism, self-translation, Agota Kristof, exile literature, genetic criticism
Abstract : Slimane Benaïssa staged Rāk khūya w ānā škūn and Au-delà du voile at two different moments
in his life – before and after his exile –, in two different languages – Arabic and French –, and in two
different countries – Algeria and France. This paper aims to show that these are not two distinct plays,
but rather a self-translation, even though this practice is never mentioned in the paratext. After a
contrastive study of the structure and themes of both texts, we will compare and analyze them in order
to highlight the strategies for rewriting the self set up by the author in this process.
Keywords : self-translation, French, Arabic, theatre, Algeria
l’infraction instaurée dès la première phrase du poème par des phénomènes de traduction. On observera
d’abord la manière dont le passage par une langue étrangère (le russe) permet à l’auteur de renouveler son
langage poétique. On s’intéressera ensuite à la tentative de traduction du nom d’Elsa en arabe imaginée
par le poète. Cette étude s’inscrit donc également dans une réflexion sur l’altérité.
Mots-clés : Louis Aragon, "Le Fou d’Elsa", infraction, altérité, noms propres
Abstract : In this article, the contribution of Louis Aragon’s translation activity to his writing of Le Fou
d’Elsa is explored. In this encyclopaedic poem, published in 1963, the writer mixes French with several
languages, particularly Arabic. The way in which he uses translation phenomena is examined to show
how he exploits the poetic of violation indicated in the first sentence of the poem. We will first observe
how the detour into a foreign language (Russian) allows the author to renew his poetic language. Then
we will focus on the poet’s attempt to translate the name Elsa into Arabic. This study is therefore also
part of a reflection on otherness.
Keywords : Louis Aragon, "Le Fou d’Elsa", violation, otherness, proper names
Abstract : This paper sets out to explore how the writings of Andréas Becker – a contemporary author of
German origin who writes in French – are illustrative of issues and stakes that are specific to translation
and translating. Born in Hamburg in 1962, Becker has lived in France for more than twenty years. He
has published five books, all in French. In each of them a character-narrator creates a bruised and
battered language in consonance with the narrator’s emotional and physical traumas. Building on Arno
Renken’s definition of translation and on recent research on genetic approaches to translation, this paper
will show how Becker’s texts can be perceived as a mise en abyme of what translation does.
Keywords : translation, multilingualism, strangeness, Andréas Becker
Abstract : The paratextual elements provide critical information related to production and reception of
a translated work in its source and target cultures. The concept of “paratranslation”, conceptualized in
Spain in 2004, informs us “about the activities presented on the verge of translation, about what they
represent and what they can tell us concerning the translator’s subjectivity and the nature of the presen-
tation’s translated product” (Yuste Frías). The purpose of this article is to analyze the paratranslations
as well as the epitexts of André Breton’s Documentos políticos del surrealismo (1973), and Louis Aragon
and André Breton’s Surrealismo frente a realismo socialista (1973). The books of these two writers, only
known in Spain by a few French-speaking academics, were discovered through translations published
from the 1960s. These translations are a prime source for rediscovering the Surrealist movement and
these two French authors in Spain.
Keywords : paratranslation, surrealism, Francoism, censorship
Abstract : Despite his current reputation, Amédée Pichot (1795-1877) was an intelligent and reflective
translator. Not only did he understand English rather well, but he also pondered over his task from the
very beginning of his career and accounted for his translation system in different prefaces or reviews. To
him, there does not exist a single principle of literary translation ; rather, the translator should always
adapt his method to the particular text he is dealing with. Because of inconsistencies inherent to their
being written for the periodical press, Dickens’ novels for instance require frequent interventions by the
translator, whereas his short stories deserve the highest respect for the original. This target-oriented
conception is based on the belief that only a writer of genius is allowed to violate his mother tongue and
that a translator, as a go-between, is bound to take into account what he believes to be the expectations
of his own readers and to negotiate a midway solution.
Texte ou paratexte.
Jules Verne en chinois : une traduction de 1903
Florence Xiangyun Zhang
Résumé : Alors que la fiction fantastique existe en Chine depuis l’Antiquité, le roman d’anticipation basé
sur un savoir scientifique ne s’est pas développé de façon interne. Les romans de Jules Verne qui intègrent
la science dans des histoires spectaculaires symbolisent le progrès de l’humanité aux yeux des intellectuels
chinois qui, à l’aube du xxe siècle, motivés par leur adhésion à la civilisation occidentale, veulent faire de
la traduction un instrument d’éducation. Lu Xun (1881-1936) traduit De la Terre à la Lune en 1903 à
partir de la version japonaise. L’étude de cette traduction et de ses paratextes montrera comment Lu Xun
utilise la traduction pour favoriser un éveil du peuple.
Olga Anokhina est chercheur à l’Institut des textes et manuscrits modernes (CNRS / ENS). Elle consacre
ses recherches à la genèse des œuvres d’écrivains plurilingues et de traducteurs, ainsi qu’à la relation entre
plurilinguisme et créativité littéraire. Elle s’intéresse également aux aspects cognitifs de la production
écrite et de la création. À l’ITEM, elle dirige l’équipe « Multilinguisme, traduction, création ». Elle a
publié plusieurs recueils et ouvrages collectifs, dont Critique génétique : concepts, méthodes, outils (avec
Sabine Pétillon, 2009) ; Multilinguisme et créativité littéraire (2012) ; Écrire en langues : littératures et
plurilinguisme (avec François Rastier, 2015) ; Du texte à l’image : une genèse réinventée (avec Fatiha
Idmhand, 2018) et, avec Emilio Sciarrino, dirigé un numéro thématique de la revue Genesis consacré aux
brouillons plurilingues, « Entre les langues » (2018). [Link]@[Link]
Sara De Balsi, docteur en littérature française et comparée, est ATER en littérature française à Aix-
Marseille Université. Son champ de recherche principal est la littérature translingue, en français et en
italien. Elle a publié une étude sur le théâtre d’Agota Kristof (Trois pièces d’Agota Kristof, Gollion,
Infolio, 2016, avec Rennie Yotova) et plusieurs articles sur les œuvres d’Agota Kristof, Emil Cioran, Jorge
Semprun, Nancy Huston, Ying Chen et Jhumpa Lahiri ; elle a également codirigé Le choix d’écrire en
français. Études sur la francophonie translingue (Amiens, Encrage, 2016).
Esa Christine Hartmann, agrégée de lettres modernes et docteur ès lettres, enseigne la littérature alle-
mande et la traduction à l’université de Strasbourg. Ses recherches actuelles sont consacrées à l’approche
génétique de la traductologie et de la création plurilingue. Elle a publié Les manuscrits de Saint-John
Perse. Pour une poétique vivante (Paris, Harmattan, 2007), ainsi que de nombreux articles de critique
génétique portant sur le processus créateur de Saint-John Perse et de ses traducteurs anglais, américains
et allemands. Elle est membre du « Groupe d’études sur le plurilinguisme européen » du laboratoire
LiLPa (université de Strasbourg) et membre associé de l’équipe « Multilinguisme, traduction, création »
de l’ITEM / CNRS.
Julia Holter est traductrice et chercheuse en multilinguisme à l’Institut des textes et manuscrits modernes,
CNRS / ENS. Elle enseigne à l’Université catholique de l’Ouest, à Nantes, et dirige la collection de poésie
russe contemporaine aux éditions Joca Seria. Elle a cotraduit du russe (avec Jean-Claude Pinson) Anna
Glazova, Expérience du rêve (Nantes, Joca Seria, 2015) et Vladimir Aristov, T’en allant dans la nuit
moscovite (Nantes, Joca Seria, 2019).
Irena Kristeva, traductrice du français et de l’italien, professeur des universités, enseigne la théorie et
la pratique de la traduction à l’université de Sofia. Titulaire d’un doctorat de sémiologie (université Paris
Diderot) et d’un doctorat d’État (université de Sofia), elle a notamment publié Pascal Quignard : la
fascination du fragmentaire (Harmattan, 2008), Pour comprendre la traduction (Harmattan, 2009), Les
métamorphoses d’Hermès (en bulgare, 2015) et Détours de Babel (en bulgare, Est-Ouest, 2017).
Chiara Lusetti est docteur en études linguistiques, littéraires et interculturelles (université de Milan) et
en langue et littérature françaises (université de La Manouba, Tunisie). Sa recherche porte notamment sur
la traduction, l’autotraduction et l’écriture plurilingue. Elle a consacré plusieurs articles à la traduction du
français vers l’italien et à l’autotraduction dans le Maghreb contemporain.
Amanda Murphy est doctorante en littérature comparée à l’université Sorbonne Nouvelle. Sous la di-
rection de Tiphaine Samoyault, sa recherche porte sur le multilinguisme en littérature, la traduction et la
réception des œuvres entre les langues. Membre du Centre d’études et de recherches comparatistes (CERC),
elle a publié plusieurs articles sur ces sujets. Elle est également membre du comité de rédaction de TRANS-,
revue de littérature comparée. Elle enseigne l’anglais à l’université Panthéon-Sorbonne.
Fernand Salzmann prépare sa thèse de doctorat à l’université de Genève sous la direction de Nathalie
Piégay. Consacrées à Louis Aragon, ses recherches se concentrent essentiellement sur Le Fou d’Elsa (1963).
C’est à travers l’imaginaire des langues, du signe et du nom qu’il étudie ce poème, tâchant de définir ce qu’il
conviendrait d’appeler le pétrarquisme d’Aragon. Il a collaboré avec Nathalie Piégay-Gros et Josette Pin-
tueles à l’édition du Dictionnaire Aragon (Paris, Honoré Champion, 2018), pour lequel il a en outre rédigé
une quinzaine de notices, dont celle sur Aragon traducteur.
Emilio Sciarrino, ancien élève de l’ENS-Ulm, est agrégé d’italien et docteur en études italiennes. Il est
associé à l’équipe de recherche « Multilinguisme, traduction, création » de l’ITEM. Ses recherches portent
principalement sur le plurilinguisme et la traduction chez les écrivains italiens comme Amelia Rosselli,
Edoardo Sanguineti, ou Giuseppe Ungaretti. Auteur du Plurilinguisme en littérature : le cas italien
(2016), il a codirigé La traduction de textes plurilingues italiens (Archives contemporaines, 2015) et,
avec Olga Anokhina, un numéro thématique de la revue Genesis consacré au plurilinguisme, « Entre les
langues » (2018).
Mathilde Vischer est traductrice littéraire et professeur associé à la Faculté de traduction et d’interpréta-
tion de Genève. Elle a publié des traductions de Felix Philipp Ingold, Fabio Pusterla, Alberto Nessi, Pierre
Lepori, Massimo Gezzi, Elena Jurissevich et (avec Pierre Lepori) Leopoldo Lonati. Elle a publié des articles
sur la poésie et la traduction, ainsi que deux essais : Philippe Jaccottet traducteur et poète, une esthétique
de l’effacement (Lausanne, 2003) et La traduction, du style vers la poétique : Philippe Jaccottet et Fabio
Pusterla en dialogue (Paris, 2009). Elle a également publié un recueil de poèmes, Lisières (Dijon, 2014,
Prix du poème en prose Louis-Guillaume 2015 et Prix Terra Nova 2015).
Frédéric Weinmann, ancien élève de l’ENS-Ulm, agrégé d’allemand et docteur ès lettres habilité en
littérature comparée, a consacré de nombreux travaux aux transferts culturels et au phénomène de la
canonisation. Auteur de « Je suis mort. » Essai sur la narration autothanatographique (Seuil, 2018),
d’une cinquantaine d’articles de traductologie et de plusieurs chapitres dans l’Histoire des traductions en
langue française (Verdier), il a également une vingtaine de traductions à son actif.
Notices bio-bibliographiques 223
Florence Xiangyun Zhang, maître de conférences en études chinoises à l’université Paris Diderot, mem-
bre du Centre de recherches sur les civilisations d’Asie orientale (CRCAO), codirige le Centre d’études
de la traduction de l’université Paris Diderot. Elle a consacré plusieurs articles à la traduction littéraire
et coédité Recherche et traduction. Une vision engagée de la traduction (Peter Lang, 2018), ainsi que
Translation as Innovation. Bridging Sciences and Humanities (Dalkey Archive, 2018). Ses recherches
actuelles portent sur l’histoire des pensées de la traduction et sur l’engagement politique des traducteurs.
Table des matières
I Avant-texte 9
II Intratexte 95