Réflexions sur l'amour et la souffrance
Réflexions sur l'amour et la souffrance
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Préface
DE LA TROISIÈME ÉDITION.
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Tel a été le tableau que j’ai voulu tracer dans Adolphe. Je ne sais si
j’ai réussi ; ce qui me ferait croire au moins à un certain mérite de vérité,
c’est que presque tous ceux de mes lecteurs que j’ai rencontrés m’ont
parlé d’eux-mêmes comme ayant été dans la position de mon héros. Il
est vrai qu’à travers les regrets qu’ils montraient de toutes les douleurs
qu’ils avaient causées, perçait je ne sais quelle satisfaction de fatuité ; ils
aimaient à se peindre comme ayant, de même qu’Adolphe, été poursuivis
par les opiniâtres affections qu’ils avaient inspirées, et victimes de l’amour
immense qu’on avait conçu pour eux. Je crois que pour la plupart ils se
calomniaient, et que si leur vanité les eût laissés tranquilles, leur conscience
eût pu rester en repos.
Quoi qu’il en soit, tout ce qui concerne Adolphe m’est devenu fort
indifférent ; je n’attache aucun prix à ce roman, et je répète que ma seule
intention en le laissant reparaître devant un public qui l’a probablement
oublié, si tant est que jamais il l’ait connu, a été de déclarer que toute édition
qui contiendrait autre chose que ce qui est renfermé dans celle-ci ne viendrait
pas de moi, et que je n’en serais pas responsable.
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Adolphe
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Chapitre premier
Je venais de finir à vingt-deux ans mes études à l’université de Gœttingue.
– L’intention de mon père, ministre de l’électeur de ***, était que je
parcourusse les pays les plus remarquables de l’Europe. Il voulait ensuite
m’appeler auprès de lui, me faire entrer dans le département dont la direction
lui était confiée, et me préparer à le remplacer un jour. J’avais obtenu,
par un travail assez opiniâtre, au milieu d’une vie très dissipée, des succès
qui m’avaient distingué de mes compagnons d’étude, et qui avaient fait
concevoir à mon père sur moi des espérances probablement fort exagérées.
Ces espérances l’avaient rendu très indulgent pour beaucoup de fautes
que j’avais commises. Il ne m’avait jamais laissé souffrir des suites de ces
fautes. Il avait toujours accordé, quelquefois prévenu mes demandes à cet
égard.
Malheureusement sa conduite était plutôt noble et généreuse que tendre.
J’étais pénétré de tous ses droits à ma reconnaissance et à mon respect ; mais
aucune confiance n’avait jamais existé entre nous. Il avait dans l’esprit je
ne sais quoi d’ironique qui convenait mal à mon caractère. Je ne demandais
alors qu’à me livrer à ces impressions primitives et fougueuses qui jettent
l’âme hors de la sphère commune, et lui inspirent le dédain de tous les objets
qui l’environnent. Je trouvais dans mon père, non pas un censeur, mais un
observateur froid et caustique, qui souriait d’abord de pitié, et qui finissait
bientôt la conversation avec impatience. Je ne me souviens pas, pendant
mes dix-huit premières années, d’avoir eu jamais un entretien d’une heure
avec lui. Ses lettres étaient affectueuses, pleines de conseils raisonnables
et sensibles ; mais à peine étions-nous en présence l’un de l’autre, qu’il y
avait en lui quelque chose de contraint que je ne pouvais m’expliquer, et
qui réagissait sur moi d’une manière pénible. Je ne savais pas alors ce que
c’était que la timidité, cette souffrance intérieure qui nous poursuit jusque
dans l’âge le plus avancé, qui refoule sur notre cœur les impressions les plus
profondes, qui glace nos paroles, qui dénature dans notre bouche tout ce
que nous essayons de dire, et ne nous permet de nous exprimer que par des
mots vagues ou une ironie plus ou moins amère, comme si nous voulions
nous venger sur nos sentiments mêmes de la douleur que nous éprouvons
à ne pouvoir les faire connaître. Je ne savais pas que, même avec son fils,
mon père était timide, et que souvent, après avoir longtemps attendu de
moi quelques témoignages d’affection que sa froideur apparente semblait
m’interdire, il me quittait les yeux mouillés de larmes, et se plaignait à
d’autres de ce que je ne l’aimais pas.
Ma contrainte avec lui eut une grande influence sur mon caractère. Aussi
timide que lui, mais plus agité, parce que j’étais plus jeune, je m’accoutumai
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à renfermer en moi-même tout ce que j’éprouvais, à ne former que des plans
solitaires, à ne compter que sur moi pour leur exécution, à considérer les avis,
l’intérêt, l’assistance et jusqu’à la seule présence des autres comme une gêne
et comme un obstacle. Je contractai l’habitude de ne jamais parler de ce qui
m’occupait, de ne me soumettre à la conversation que comme à une nécessité
importune, et de l’animer alors par une plaisanterie perpétuelle qui me la
rendait moins fatigante, et qui m’aidait à cacher mes véritables pensées.
De là une certaine absence d’abandon qu’aujourd’hui encore mes amis me
reprochent, et une difficulté de causer sérieusement que j’ai toujours peine à
surmonter. Il en résulta en même temps un désir ardent d’indépendance, une
grande impatience des liens dont j’étais environné, une terreur invincible
d’en former de nouveaux. Je ne me trouvais à mon aise que tout seul ;
et tel est même à présent l’effet de cette disposition d’âme, que, dans les
circonstances les moins importantes, quand je dois choisir entre deux partis,
la figure humaine me trouble, et mon mouvement naturel est de la fuir
pour délibérer en paix. Je n’avais point cependant la profondeur d’égoïsme
qu’un tel caractère paraît annoncer : tout en ne m’intéressant qu’à moi, je
m’intéressais faiblement à moi-même. Je portais au fond de mon cœur un
besoin de sensibilité dont je ne m’apercevais pas, mais qui, ne trouvant point
à se satisfaire, me détachait successivement de tous les objets qui tour à tour
attiraient ma curiosité. Cette indifférence sur tout s’était encore fortifiée par
l’idée de la mort, idée qui m’avait frappé très jeune, et sur laquelle je n’ai
jamais conçu que les hommes s’étourdissent si facilement. J’avais, à l’âge
de dix-sept ans, vu mourir une femme âgée, dont l’esprit, d’une tournure
remarquable et bizarre, avait commencé à développer le mien. Cette femme,
comme tant d’autres, s’était, à l’entrée de sa carrière, lancée vers le monde,
qu’elle ne connaissait pas, avec le sentiment d’une grande force d’âme et de
facultés vraiment puissantes. Comme tant d’autres aussi, faute de s’être pliée
à des convenances factices, mais nécessaires, elle avait vu ses espérances
trompées, sa jeunesse passer sans plaisir ; et la vieillesse enfin l’avait atteinte
sans la soumettre. Elle vivait dans un château voisin d’une de nos terres,
mécontente et retirée, n’ayant que son esprit pour ressource, et analysant tout
avec son esprit. Pendant près d’un an, dans nos conversations inépuisables,
nous avions envisagé la vie sous toutes ses faces, et la mort toujours pour
terme de tout ; et après avoir tant causé de la mort avec elle, j’avais vu la
mort la frapper à mes yeux.
Cet évènement m’avait rempli d’un sentiment d’incertitude sur la
destinée, et d’une rêverie vague qui ne m’abandonnait pas. Je lisais de
préférence dans les poètes ce qui rappelait la brièveté de la vie humaine. Je
trouvais qu’aucun but ne valait la peine d’aucun effort. Il est assez singulier
que cette impression se soit affaiblie précisément à mesure que les années se
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sont accumulées sur moi. Serait-ce parce qu’il y a dans l’espérance quelque
chose de douteux, et que, lorsqu’elle se retire de la carrière de l’homme, cette
carrière prend un caractère plus sévère, mais plus positif ? Serait – ce que la
vie semble d’autant plus réelle que toutes les illusions disparaissent, comme
la cime des rochers se dessine mieux dans l’horizon lorsque les nuages se
dissipent ?
Je me rendis, en quittant Gœttingue, dans la petite ville de D ***.
Cette ville était la résidence d’un prince qui, comme la plupart de ceux de
l’Allemagne, gouvernait avec douceur un pays de peu d’étendue, protégeait
les hommes éclairés qui venaient s’y fixer, laissait à toutes les opinions
une liberté parfaite, mais qui, borné par l’ancien usage à la société de ses
courtisans, ne rassemblait par là même autour de lui que des hommes en
grande partie insignifiants ou médiocres. Je fus accueilli dans cette cour
avec la curiosité qu’inspire naturellement tout étranger qui vient rompre
le cercle de la monotonie et de l’étiquette. Pendant quelques mois, je ne
remarquai rien qui pût captiver mon attention. J’étais reconnaissant de
l’obligeance qu’on me témoignait ; mais tantôt ma timidité m’empêchait
d’en profiter, tantôt la fatigue d’une agitation sans but me faisait préférer
la solitude aux plaisirs insipides que l’on m’invitait à partager. Je n’avais
de haine contre personne, mais peu de gens m’inspiraient de l’intérêt : or
les hommes se blessent de l’indifférence ; ils l’attribuent à la malveillance
ou à l’affectation‚ ils ne veulent pas croire qu’on s’ennuie avec eux
naturellement. Quelquefois je cherchais à contraindre mon ennui ; je me
réfugiais dans une taciturnité profonde : on prenait cette taciturnité pour du
dédain. D’autres fois, lassé moi-même de mon silence, je me laissais aller
à quelques plaisanteries, et mon esprit, mis en mouvement, m’entraînait au-
delà de toute mesure. Je révélais en un jour tous les ridicules que j’avais
observés durant un mois. Les confidents de mes épanchements subits et
involontaires ne m’en savaient aucun gré, et avaient raison ; car c’était le
besoin de parler qui me saisissait, et non la confiance. J’avais contracté
dans mes conversations avec la femme qui, la première, avait développé
mes idées, une insurmontable aversion pour toutes les maximes communes
et pour toutes les formules dogmatiques. Lors donc que j’entendais la
médiocrité disserter avec complaisance sur des principes bien établis, bien
incontestables, en fait de morale, de convenance ou de religion, choses
qu’elle met assez volontiers sur la même ligne, je me sentais poussé à la
contredire, non que j’eusse adopté des opinions opposées, mais parce que
j’étais impatienté d’une conviction si ferme et si lourde. Je ne sais quel
instinct m’avertissait d’ailleurs de me défier de ces axiomes généraux si
exempts de toute restriction, si purs de toute nuance. Les sots font de leur
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morale une masse compacte et indivisible, pour qu’elle se mêle le moins
possible avec leurs actions, et les laisse libres dans tous les détails.
Je me donnai bientôt, par cette conduite, une grande réputation
de légèreté, de persiflage, de méchanceté. Mes paroles amères furent
considérées comme des preuves d’une Âme haineuse, mes plaisanteries
comme des attentats contre tout ce qu’il y avait de plus respectable. Ceux
dont j’avais eu le tort de me moquer trouvaient commode de faire cause
commune avec les principes qu’ils m’accusaient de révoquer en doute ;
parce que, sans le vouloir, je les avais fait rire aux dépens les uns des
autres, tous se réunirent contre moi. On eût dit qu’en faisant remarquer leurs
ridicules, je trahissais une confidence qu’ils m’avaient faite ; on eût dit qu’en
se montrant à mes yeux tels qu’ils étaient, ils avaient obtenu de ma part la
promesse du silence : je n’avais point la conscience d’avoir accepté ce traité
trop onéreux. Ils avaient trouvé du plaisir à se donner ample carrière, j’en
trouvais à les observer et à les décrire ; et ce qu’ils appelaient une perfidie
me paraissait un dédommagement tout innocent et très légitime.
Je ne veux point ici me justifier : j’ai renoncé depuis longtemps à cet
usage frivole et facile d’un esprit sans expérience ; je veux simplement dire,
et cela pour d’autres que pour moi, qui suis maintenant à l’abri du monde,
qu’il faut du temps pour s’accoutumer à l’espèce humaine, telle que l’intérêt,
l’affectation, la vanité, la peur, nous l’ont faite. L’étonnement de la première
jeunesse, à l’aspect d’une société si factice et si travaillée, annonce plutôt
un cœur naturel qu’un esprit méchant. Cette société d’ailleurs n’a rien à en
craindre : elle pèse tellement sur nous‚ son influence sourde est tellement
puissante, qu’elle ne tarde pas à nous façonner d’après le moule universel.
Nous ne sommes plus surpris alors que de notre ancienne surprise, et nous
nous trouvons bien sous notre nouvelle forme, comme l’on finit par respirer
librement dans un spectacle encombré par la foule‚ tandis qu’en entrant on
n’y respirait qu’avec effort.
Si quelques-uns échappent à cette destinée générale, ils renferment en
eux-mêmes leur dissentiment secret ; ils aperçoivent dans la plupart des
ridicules le germe des vices : ils n’en plaisantent plus, parce que le mépris
remplace la moquerie, et que le mépris est silencieux.
Il s’établit donc, dans le petit public qui m’environnait, une inquiétude
vague sur mon caractère. On ne pouvait citer aucune action condamnable ;
on ne pouvait même m’en contester quelques-unes qui semblaient annoncer
de la générosité ou du dévouement ; mais on disait que j’étais un homme
immoral, un homme peu sûr : deux épithètes heureusement inventées pour
insinuer les faits qu’on ignore, et laisser deviner ce qu’on ne sait pas.
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Chapitre II
Distrait, inattentif, ennuyé, je ne m’apercevais point de l’impression
que je produisais, et je partageais mon temps entre des études que
j’interrompais souvent, des projets que je n’exécutais pas, des plaisirs qui
ne m’intéressaient guère, lorsqu’une circonstance, très frivole en apparence,
produisit dans ma disposition une révolution importante.
Un jeune homme avec lequel j’étais assez lié cherchait depuis quelques
mois à plaire à l’une des femmes les moins insipides de la société dans
laquelle nous vivions : j’étais le confident très désintéressé de son entreprise.
Après de longs efforts, il parvint à se faire aimer ; et comme il ne m’avait
point caché ses revers et ses peines, il se crut obligé de me communiquer
ses succès : rien n’égalait ses transports et l’excès de sa joie. Le spectacle
d’un tel bonheur me fit regretter de n’en avoir pas essayé encore ; je n’avais
point eu jusqu’alors de liaison de femme qui pût flatter mon amour-propre ;
un nouvel avenir parut se dévoiler à mes yeux, un nouveau besoin se fit
sentir au fond de mon cœur. Il y avait dans ce besoin beaucoup de vanité,
sans doute ; mais il n’y avait pas uniquement de la vanité, il y en avait peut-
être moins que je ne le croyais moi-même. Les sentiments de l’homme sont
confus et mélangés ; ils se composent d’une multitude d’impressions variées
qui échappent a l’observation ; et la parole, toujours trop grossière et trop
générale, peut bien servir à les déguiser, mais ne sert jamais à les définir.
J’avais, dans la maison de mon père, adopté sur les femmes un système
assez immoral. Mon père, bien qu’il observât strictement les convenances
extérieures, se permettait assez fréquemment des propos légers sur les
liaisons d’amour : il les regardait comme des amusements, sinon permis,
du moins excusables, et considérait le mariage seul sous un rapport sérieux.
Il avait pour principe qu’un jeune homme doit éviter avec soin de faire ce
qu’on nomme une folie, c’est-à-dire de contracter un engagement durable
avec une personne qui ne fût pas parfaitement son égale pour la fortune, la
naissance et les avantages extérieurs ; mais du reste toutes les femmes‚ aussi
longtemps qu’il ne s’agissait pas de les épouser, lui paraissaient pouvoir,
sans inconvénient, être prises, puis être quittées ; et je l’avais vu sourire avec
une sorte d’approbation à cette parodie d’un mot connu : Cela leur fait si
peu de mal, et à nous tant de plaisir !
L’on ne sait pas assez combien, dans la première jeunesse, les mots de
cette espèce font une impression profonde, et combien, a un âge où toutes
les opinions sont encore douteuses et vacillantes, les enfants s’étonnent de
voir contredire, par des plaisanteries que tout le monde applaudit, les règles
directes qu’on leur a données. Ces règles ne sont plus à leurs yeux que
des formules banales que leurs parents sont convenus de leur répéter pour
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l’acquit de leur conscience, et les plaisanteries leur semblent renfermer tout
le secret de la vie.
Tourmenté d’une émotion vague, je veux être aimé, me disais-je, et je
regardais autour de moi : je ne voyais personne qui m’inspirât de l’amour,
personne qui me parût susceptible d’en prendre ; j’interrogeais mon cœur et
mes goûts : je ne me sentais aucun mouvement de préférence. Je m’agitais
ainsi intérieurement, lorsque je fis connaissance avec le comte de P ***,
homme de quarante ans, dont la famille était alliée à la mienne. Il me proposa
de venir le voir. Malheureuse visite ! Il avait chez lui sa maîtresse, une
Polonaise, célèbre par sa beauté, quoiqu’elle ne fût plus de la première
jeunesse. Cette femme, malgré sa situation désavantageuse, avait montré,
dans plusieurs occasions, un caractère distingué. Sa famille, assez illustre en
Pologne, avait été ruinée dans les troubles de cette contrée. Son père avait
été proscrit ; sa mère était allée chercher un asile en France et y avait mené
sa fille, qu’elle avait laissée, à sa mort, dans un isolement complet. Le comte
de P *** en était devenu amoureux. J’ai toujours ignoré comment s’était
formée une liaison qui, lorsque j’ai vu pour la première fois Ellénore, était
dès longtemps établie et pour ainsi dire consacrée. La fatalité de sa situation
ou l’inexpérience de son âge l’avait-elle jetée dans une carrière qui répugnait
également à son éducation, à ses habitudes et à la fierté qui faisait une partie
très remarquable de son caractère ? Ce que je sais, ce que tout le monde a
su, c’est que, la fortune du comte de P *** ayant été presque entièrement
détruite et sa liberté menacée, Ellénore lui avait donné de telles preuves de
dévouement, avait rejeté avec un tel mépris les offres les plus brillantes,
avait partagé ses périls et sa pauvreté avec tant de zèle et même de joie,
que la sévérité la plus scrupuleuse ne pouvait s’empêcher de rendre justice
à la pureté de ses motifs et au désintéressement de sa conduite. C’était à son
activité, à son courage, à sa raison, aux sacrifices de tout genre qu’elle avait
supportés sans se plaindre, que son amant devait d’avoir recouvré une partie
de ses biens. Ils étaient venus s’établir à D *** pour y suivre un procès qui
pouvait rendre entièrement au comte de P *** son ancienne opulence, et
comptaient y rester environ deux ans.
Ellénore n’avait qu’un esprit ordinaire ; mais ses idées étaient justes,
et ses expressions, toujours simples, étaient quelquefois frappantes par la
noblesse et l’élévation de ses sentiments. Elle avait beaucoup de préjugés ;
mais tous ses préjugés étaient en sens inverse de son intérêt. Elle attachait
le plus grand prix à la régularité de la conduite, précisément parce que
la sienne n’était pas régulière suivant les notions reçues. Elle était très
religieuse, parce que la religion condamnait rigoureusement son genre de
vie. Elle repoussait sévèrement dans la conversation tout ce qui n’aurait paru
à d’autres femmes que des plaisanteries innocentes, parce qu’elle craignait
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toujours qu’on ne se crût autorisé par son état à lui en adresser de déplacées.
Elle aurait désiré ne recevoir chez elle que des hommes du rang le plus élevé
et de mœurs irréprochables, parce que les femmes à qui elle frémissait d’être
comparée se forment d’ordinaire une société mélangée, et, se résignant à la
perte de la considération, ne cherchent dans leurs relations que l’amusement.
Ellénore, en un mot, était en lutte constante avec sa destinée. Elle protestait,
pour ainsi dire, par chacune de ses actions et de ses paroles, contre la classe
dans laquelle elle se trouvait rangée ; et, comme elle sentait que la réalité était
plus forte qu’elle, et que ses efforts ne changeaient rien à sa situation, elle
était fort malheureuse. Elle élevait deux enfants qu’elle avait eus du comte
de P *** avec une austérité excessive. On eût dit quelquefois qu’une révolte
secrète se mêlait à l’attachement plutôt passionné que tendre qu’elle leur
montrait, et les lui rendait en quelque sorte importuns. Lorsqu’on lui faisait
à bonne intention quelque remarque sur ce que ses enfants grandissaient, sur
les talents qu’ils promettaient d’avoir, sur la carrière qu’ils auraient à suivre,
on la voyait pâlir de l’idée qu’il faudrait qu’un jour elle leur avouât leur
naissance. Mais le moindre danger, une heure d’absence, la ramenait à eux
avec une anxiété où l’on démêlait une espèce de remords, et le désir de leur
donner par ses caresses le bonheur qu’elle n’y trouvait pas elle-même. Celle
opposition entre ses sentiments et la place qu’elle occupait dans le monde
avait rendu son humeur fort inégale. Souvent elle était rêveuse et taciturne ;
quelquefois elle parlait avec impétuosité. Comme elle était tourmentée d’une
idée particulière, au milieu de la conversation la plus générale, elle ne restait
jamais parfaitement calme. Mais, par cela même, il y avait dans sa manière
quelque chose de fougueux et d’inattendu qui la rendait plus piquante qu’elle
n’aurait dû l’être naturellement. La bizarrerie de sa position suppléait en elle
à la nouveauté des idées. On l’examinait avec intérêt et curiosité, comme
un bel orage.
Offerte à mes regards dans un moment où mon cœur avait besoin
d’amour, ma vanité de succès, Ellénore me parut une conquête digne de moi.
Elle-même trouva du plaisir dans la société d’un homme différent de ceux
qu’elle avait vus jusqu’alors. Son cercle s’était composé de quelques amis
ou parents de son amant et de leurs femmes, que l’ascendant du comte de
P *** avait forcés à recevoir sa maîtresse. Les maris étaient dépourvus de
sentiments aussi bien que d’idées ; les femmes ne différaient de leurs maris
que par une médiocrité plus inquiète et plus agitée, parce qu’elles n’avaient
pas, comme eux, cette tranquillité d’esprit qui résulte de l’occupation et de
la régularité des affaires. Une plaisanterie plus légère, une conversation plus
variée, un mélange particulier de mélancolie et de gaieté, de découragement
et d’intérêt, d’enthousiasme et d’ironie, étonnèrent et attachèrent Ellénore.
Elle parlait plusieurs langues, imparfaitement à la vérité, mais toujours
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avec vivacité, quelquefois avec grâce. Ses idées semblaient se faire jour
à travers les obstacles, et sortir de cette lutte plus agréables, plus naïves
et plus neuves ; car les idiomes étrangers rajeunissent les pensées, et les
débarrassent de ces tournures qui les font paraître tour à tour communes et
affectées. Nous lisions ensemble des poètes anglais ; nous nous promenions
ensemble. J’allais souvent la voir le matin ; j’y retournais le soir : je causais
avec elle sur mille sujets.
Je pensais faire, en observateur froid et impartial, le tour de son caractère
et de son esprit ; mais chaque mot qu’elle disait me semblait revêtu d’une
grâce inexplicable. Le dessein de lui plaire, mettant dans ma vie un nouvel
intérêt, animait mon existence d’une manière inusitée. J’attribuais à son
charme cet effet presque magique : j’en aurais joui plus complètement
encore sans l’engagement que j’avais pris envers mon amour-propre. Cet
amour-propre était en tiers entre Ellénore et moi. Je me croyais comme
obligé de marcher au plus vite vers le but que je m’étais proposé : je ne me
livrais donc pas sans réserve à mes impressions. Il me tardait d’avoir parlé,
car il me semblait que je n’avais qu’à parler pour réussir. Je ne croyais point
aimer Ellénore ; mate déjà je n’aurais pu me résigner à ne pas lui plaire. Elle
m’occupait sans cesse : je formais mille projets ; j’inventais mille moyens
de conquête, avec cette fatuité sans expérience qui se croit sûre du succès
parce qu’elle n’a rien essayé.
Cependant une invincible timidité m’arrêtait : tous mes discours
expiraient sur mes lèvres, ou se terminaient tout autrement que je ne l’avais
projeté. Je me débattais intérieurement : j’étais indigné contre moi-même.
Je cherchai enfin un raisonnement qui pût me tirer de cette lutte avec
honneur à mes propres yeux. Je me dis qu’il ne fallait rien précipiter,
qu’Ellénore était trop peu préparée à l’aveu que je méditais, et qu’il valait
mieux attendre encore. Presque toujours, pour vivre en repos avec nous-
mêmes, nous travestissons en calculs et en systèmes nos impuissances ou
nos faiblesses : cela satisfait cette portion de nous qui est, pour ainsi dire,
spectatrice de l’autre.
Cette situation se prolongea. Chaque jour je fixais le lendemain
comme l’époque invariable d’une déclaration positive, et chaque lendemain
s’écoulait comme la teille. Ma timidité me quittait dès que je m’éloignais
d’Ellénore ; je reprenais alors mes plans habiles et mes profondes
combinaisons : mais à peine me retrouvais-je auprès d’elle, que je me sentais
de nouveau tremblant et troublé. Quiconque aurait la dans mon cœur en son
absence m’aurait pris pour un séducteur froid et peu sensible ; quiconque
m’eût aperçu à ses côtés eût cru reconnaître en moi un amant novice, interdit
et passionné. L’on se serait également trompé dans ces deux jugements : il
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n’y a point d’unité complète dans l’homme, et presque jamais personne n’est
tout à fait sincère ni tout à fait de mauvaise foi.
Convaincu par ces expériences réitérées que je n’aurais jamais le courage
de parler à Ellénore, je me déterminai à lui écrire. Le comte de P *** était
absent * Les combats que j’avais livrés longtemps à mon propre caractère,
l’impatience que j’éprouvais de n’avoir pu le surmonter, mon incertitude
sur le succès de ma tentative, jetèrent dans ma lettre une agitation qui
ressemblait fort à l’amour. Échauffé d’ailleurs que j’étais par mon propre
style, je ressentais, en finissant d’écrire, un peu de la passion que j’avais
cherché à exprimer avec toute la force possible.
Ellénore vit dans ma lettre ce qu’il était naturel d’y voir, le transport
passager d’un homme qui avait dix ans de moins qu’elle, dont le cœur
s’ouvrait à des sentiments qui lui étaient encore inconnus, et qui méritait plus
de pitié que de colère. Elle me répondit avec bonté, me donna des conseils
affectueux, m’offrit une amitié sincère, mais me déclara que jusqu’au retour
du comte de P *** elle ne pourrait me recevoir.
Cette réponse me bouleversa. Mon imagination, s’irritant de l’obstacle,
s’empara de toute mon existence. L’amour, qu’une heure auparavant, je
m’applaudissais de feindre‚ je crus tout à coup l’éprouver avec fureur. Je
courus chez Ellénore ; on me dit qu’elle était sortie. Je lui écrivisse la suppliai
de m’accorder une dernière entrevue ; je lui peignis en termes déchirants
mon désespoir, les projets funestes que m’inspirait sa cruelle détermination.
Pendant une grande partie du jour, j’attendis vainement une réponse. Je ne
calmai mon inexprimable souffrance qu’en me répétant que le lendemain
je braverais toutes les difficultés pour pénétrer jusqu’à Ellénore et pour lui
parler. On m’apporta le soir quelques mots d’elle : ils étaient doux. Je crus y
remarquer une impression de regret et de tristesse ; mais elle persistait dans
sa résolution, qu’elle m’annonçait comme inébranlable. Je me présentai de
nouveau chez elle le lendemain. Elle était partie pour une campagne dont
ses gens ignoraient le nom. Ils n’avaient même aucun moyen de lui faire
parvenir des lettres.
Je restai longtemps immobile à sa porte, n’imaginant plus aucune chance
de la retrouver. J’étais étonné moi-même de ce que je souffrais. Ma mémoire
me retraçait les instants où je m’étais dit que je n’aspirais qu’à un succès ;
que ce n’était qu’une tentative à laquelle je renoncerais sans peine. Je ne
concevais rien à la douleur violente, indomptable, qui déchirait mon cœur.
Plusieurs jours se passèrent de la sorte. J’étais également incapable de
distraction et d’étude. J’errais sans cesse devant la porte d’Ellénore. Je me
promenais dans la ville, comme si, au détour de chaque rue, j’avais pu
espérer de la rencontrer. Un matin, dans une de ces courses sans but qui
servaient à remplacer mon agitation par de la fatigue, j’aperçus la voiture du
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comte de P ***, qui revenait de son voyage. Il me reconnut et mit pied à terre.
Après quelques phrases banales, je lui parlai, en déguisant mon trouble,
du départ subit d’Ellénore. Oui, me dit-il, une de ses amies, à quelques
lieues d’ici, a éprouvé je ne sais quel évènement fâcheux qui a fait croire
à Ellénore que ses consolations lui seraient utiles. Elle est partie sans me
consulter. C’est une personne que tous ses sentiments dominent, et dont
l’âme, toujours active, trouve presque du repos dans le dévouement. Mais sa
présence ici m’est trop nécessaire ; je vais lui écrire, elle reviendra sûrement
dans quelques jours.
Cette assurance me calma ; je sentis ma douleur s’apaiser. Pour la
première fois depuis le départ d’Ellénore, je pus respirer sans peine. Son
retour fut moins prompt que ne l’espérait le comte de P ***. Mais j’avais
repris ma vie habituelle, et l’angoisse que j’avais éprouvée commençait à se
dissiper, lorsqu’au bout d’un mois M. de P *** me fit avertir qu’Ellénore
devait arriver le soir. Comme il mettait un grand prix à lui maintenir dans
la société la place que son caractère méritait, et dont sa situation semblait
l’exclure, il avait invité à souper plusieurs femmes de ses parentes et de ses
amies qui avaient consenti à voir Ellénore.
Mes souvenirs reparurent, d’abord confus, bientôt plus vifs. Mon amour-
propre s’y mêlait. Tétais embarrassé, humilié, de rencontrer une femme
qui m’avait traité comme un enfant. Il me semblait la voir, souriant à mon
approche de ce qu’une courte absence avait calmé l’effervescence d’une
jeune tête ; et je démêlais dans ce sourire une sorte de mépris pour moi.
Par degrés mes sentiments se réveillèrent. Je m’étais levé, ce jour-là même,
ne songeant plus à Ellénore : une heure après avoir reçu la nouvelle de son
arrivée, son image errait devant mes yeux, régnait sur mon cœur, et j’avais
la fièvre de la crainte de ne pas la voir.
Je restai chez moi toute la journée ; je m’y tins pour ainsi dire caché :
je tremblais que le moindre mouvement ne prévint notre rencontre. Rien
pourtant n’était plus simple, plus certain ; mais je la désirais avec tant
d’ardeur, qu’elle me paraissait impossible. L’impatience me dévorait : à tous
les instants je consultais ma montre. J’étais obligé d’ouvrir la fenêtre pour
respirer ; mon sang me brûlait en circulant dans mes veines.
Enfin j’entendis sonner l’heure à laquelle je devais me rendre chez le
comte. Mon impatience se changea tout à coup en timidité ; je m’habillai
lentement ; je ne me sentais plus pressé d’arriver : j’avais un tel effroi que
mon attente ne fût déçue, un sentiment si vif de la douleur que je courais
risque d’éprouver, que j’aurais consenti volontiers à tout ajourner.
Il était assez tard lorsque j’entrai chez M. de P ***. J’aperçus Ellénore
assise au fond de la chambre ; je n’osais avancer, il me semblait que tout le
monde avait les yeux fixés sur moi. J’allai me cacher dans un coin du salon,
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derrière un groupe d’hommes qui causaient. De là je contemplais Ellénore :
elle me parut légèrement changée, elle était plus pâle que de coutume. Le
comte me découvrit dans l’espèce de retraite où je m’étais réfugié ; il vint à
moi, me prit par la main, et me conduisit vers Ellénore. Je vous présente, lui
dit-il en riant, l’un des hommes que votre départ inattendu a le plus étonnés.
Ellénore parlait à une femme placée à côté d’elle. Lorsqu’elle me vit, ses
paroles s’arrêtèrent sur ses lèvres ; elle demeura tout interdite ? je l’étais
beaucoup moi-même.
On pouvait nous entendre, j’adressai à Ellénore des questions
indifférentes. Nous reprîmes tous deux une apparence de calme. On annonça
qu’on avait servi ; j’offris à Ellénore mon bras, qu’elle ne put refuser. Si vous
ne me promettez pas, lui dis-je en la conduisant, de me recevoir demain chez
vous à onze heures, je pars à l’instant, j’abandonne mon pays, ma famille
et mon père ; je romps tous mes liens, j’abjure tous mes devoirs, et je vais,
n’importe où, finir au plus tôt une vie que vous vous plaisez à empoisonner.
Adolphe ! me répondit-elle ; et elle hésitait. Je fis un mouvement pour
m’éloigner. Je ne sais ce que mes traits exprimèrent, mais je n’avais jamais
éprouvé de contraction si violente.
Ellénore me regarda. Une terreur mêlée d’affection se peignit sur sa
figure. Je vous recevrai demain, me dit-elle, mais je vous conjure…
Beaucoup de personnes nous suivaient, elle ne put achever sa phrase. Je
pressai sa main de mon bras ; nous nous mîmes à table.
J’aurais voulu m’asseoir à côté d’Ellénore, mais le maître de la maison
l’avait autrement décidé : je fus placé à peu près vis-à-vis d’elle. Au
commencement du souper, elle était rêveuse. Quand on lui adressait la
parole, elle répondait avec douceur ; mais elle retombait bientôt dans la
distraction. Une de ses amies, frappée de son silence et de son abattement,
lui demanda si elle était malade. Je n’ai pas été bien dans ces derniers
temps, répondit-elle, et même à présent je suis fort ébranlée. J’aspirais à
produire dans l’esprit d’Ellénore une impression agréable ; je voulais, en
me montrant aimable et spirituel, la disposer en ma faveur, et la préparer
à l’entrevue qu’elle m’avait accordée. J’essayai donc de mille manières de
fixer son attention. Je ramenai la conversation sur des sujets que je savais
l’intéresser ; nos voisins s’y mêlèrent. J’étais inspiré par sa présence ; je
parvins à me faire écouter d’elle, je la vis bientôt sourire : j’en ressentis une
telle joie, mes regards exprimèrent tant de reconnaissance, qu’elle ne put
s’empêcher d’en être touchée. Sa tristesse et sa distraction se dissipèrent :
elle ne résista plus au charme secret que répandait dans son âme la vue du
bonheur que je lui devais ; et quand nous sortîmes de table, nos cœurs étaient
d’intelligence comme si nous n’avions jamais été séparés. Vous voyez, lui
dis-je en lui donnant la main pour rentrer dans le salon, que vous disposez
14
de toute mon existence ; que vous ai-je fait pour que vous trouviez du plaisir
à la tourmenter ?
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Chapitre III
Je passai la nuit sans dormir. Il n’était plus question dans mon âme
ni de calculs ni de projets ; je me sentais, de la meilleure foi du monde,
véritablement amoureux. Ce n’était plus l’espoir du succès qui me faisait
agir : le besoin de voir celle que j’aimais, de jouir de sa présence,
me dominait exclusivement. Onze heures sonnèrent, je me rendis auprès
d’Ellénore : elle m’attendait. Elle voulut parler : je lui demandai de
m’écouter. Je m’assis auprès d’elle, car je pouvais à peine me soutenir, et je
continuai en ces termes, non sans être obligé de m’interrompre souvent :
Je ne viens point réclamer contre la sentence que vous avez prononcée ;
je ne viens point rétracter un aveu qui a pu vous offenser, je le voudrais
en vain. Cet amour que vous repoussez est indestructible : l’effort même
que je fais dans ce moment pour vous parler avec un peu de calme est
une preuve de la violence d’un sentiment qui vous blesse. Mais ce n’est
plus pour vous en entretenir que je vous ai priée de m’entendre ; c’est au
contraire pour vous demander de l’oublier, de me recevoir comme autrefois,
d’écarter le souvenir d’un instant de délire, de ne pas me punir de ce que
vous savez un secret que j’aurais dû renfermer au fond de mon âme. Vous
connaissez ma situation, ce caractère qu’on dit bizarre et sauvage, ce cœur
étranger à tous les intérêts du monde, solitaire au milieu des hommes, et
qui souffre pourtant de l’isolement auquel il est condamné. Votre amitié me
soutenait : sans cette amitié je ne puis vivre. J’ai pris l’habitude de vous
voir ; vous avez laissé naître et se former cette douce habitude : qu’ai-je fait
pour perdre cette unique consolation d’une existence si triste et si sombre ?
Je suis horriblement malheureux ; je n’ai plus le courage de supporter un
si long malheur : je n’espère rien, je ne demande rien, je ne veux que vous
voir ; mais je dois vous voir s’il faut que je vive.
Ellénore gardait le silence. Que craignez-vous ? repris-je. Qu’est-ce que
j’exige ? ce que vous accordez à tous les indifférents. Est-ce le monde que
vous redoutez ? Ce monde, absorbé dans ses frivolités solennelles, ne lira
pas dans un cœur tel que le mien. Comment ne serais-je pas prudent ? n’y
va-t-il pas de ma vie ? Ellénore, rendez-vous à ma prière ; vous y trouverez
quelque douceur. Il y aura pour vous quelque charme à être aimée ainsi,
à me voir auprès de vous, occupé de tous seule, n’existant que pour vous,
vous devant toutes les sensations de bonheur dont je suis encore susceptible,
arraché par votre présence à la souffrance et au désespoir.
Je poursuivis longtemps de la sorte, levant toutes les objections,
retournant de mille manières tous les raisonnements qui plaidaient en ma
faveur. J’étais si soumis, si résigné, je demandais si peu de chose, j’aurais
été si malheureux d’un refus !
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Ellénore fut émue. Elle m’imposa plusieurs conditions. Elle ne consentit
à me recevoir que rarement, au milieu d’une société nombreuse, avec
l’engagement que je ne lui parlerais jamais d’amour. Je promis ce qu’elle
voulut. Nous étions contents tous les deux : moi, d’avoir reconquis le bien
que j’avais été menacé de perdre ; Ellénore‚ de se trouver à la fois généreuse,
sensible et prudente.
Je profitai dès le lendemain de la permission que j’avais obtenue ; je
continuai de même les jours suivants. Ellénore ne songea plus à la nécessité
que mes visites fussent peu fréquentes : bientôt rien ne lui parut plus simple
que de me voir tous les jours. Dix ans de fidélité avaient inspiré à M. de P ***
une confiance entière ; il laissait à Ellénore la plus grande liberté. Comme il
avait eu à lutter contre l’opinion qui voulait exclure sa maîtresse du monde
où il était appelé à vivre, il aimait à voir s’augmenter la société d’Ellénore ;
sa maison remplie constatait à ses yeux son propre triomphe sur l’opinion.
Lorsque j’arrivais, j’apercevais dans les regards d’Ellénore une
expression de plaisir. Quand elle s’amusait dans la conversation‚ ses yeux
se tournaient naturellement vers moi. L’on ne racontait rien d’intéressant
qu’elle ne m’appelât pour l’entendre. Mais elle n’était jamais seule : des
soirées entières se passaient sans que je pusse lui dire autre chose en
particulier que quelques mots insignifiants ou interrompus. Je ne tardai pas
à m’irriter de tant de contrainte. Je devins sombre, taciturne‚ inégal dans
mon humeur, amer dans mes discours. Je me contenais à peine lorsqu’un
autre que moi s’entretenait à part avec Ellénore ; j’interrompais brusquement
ces entretiens. Il m’importait peu qu’on pût s’en offenser, et je n’étais pas
toujours arrêté par la crainte de la compromettre. Elle se plaignit à moi de
ce changement. Que voulez-vous ? lui dis-je avec impatience ; vous croyez
sans doute avoir fait beaucoup pour moi, je suis forcé de vous dire que vous
vous trompez. Je ne conçois rien à votre nouvelle manière d’être. Autrefois
vous viviez retirée ; vous fuyiez une société fatigante ; vous évitiez ces
éternelles conversations qui se prolongent précisément parce qu’elles ne
devraient jamais commencer. Aujourd’hui votre porte est ouverte à la terre
entière. On dirait qu’en vous demandant de me recevoir, j’ai obtenu pour
tout l’univers la même faveur que pour moi. Je vous l’avoue, en vous voyant
jadis si prudente, je ne m’attendais pas à vous trouver si frivole.
Je démêlai dans les traits d’Ellénore une impression de mécontentement
et de tristesse. Chère Ellénore, lui dis-je en me radoucissant tout à coup, ne
mérité-je donc pas d’être distingué des mille importuns qui vous assiègent ?
L’amitié n’a-t-elle pas ses secrets ? n’est-elle pas ombrageuse et timide au
milieu du bruit et de la foule ? Ellénore craignait, en se montrant inflexible,
de voir se renouveler des imprudences qui l’alarmaient pour elle et pour
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moi. L’idée de rompre n’approchait plus de son cœur : elle consentit à me
recevoir quelquefois seule.
Alors se modifièrent rapidement les règles sévères qu’elle m’avait
prescrites. Elle me permit de lui peindre mon amour ; elle se familiarisa par
degrés avec ce langage : bientôt elle m’avoua qu’elle m’aimait.
Je passai quelques heures à ses pieds, me proclamant le plus heureux des
hommes, lui prodiguant mille assurances de tendresse, de dévouement et
de respect éternel. Elle me raconta ce qu’elle avait souffert en essayant de
s’éloigner de moi ; que de fois elle avait espéré que je la découvrirais malgré
ses efforts ; comment le moindre bruit qui frappait ses oreilles lui paraissait
annoncer mon arrivée ; quel trouble, quelle joie, quelle crainte elle avait
ressentis en me revoyant ; par quelle défiance d’elle-même, pour concilier
le penchant de son cœur avec la prudence, elle s’était livrée aux distractions
du monde, avait recherché la foule qu’elle fuyait auparavant. Je lui faisais
répéter les plus petits détails, et cette histoire de quelques semaines nous
semblait être celle d’une vie entière. L’amour supplée aux longs souvenirs
par une sorte de magie. Toutes les autres affections ont besoin du passé :
l’amour crée‚ comme par enchantement, un passé dont il nous entoure. Il
nous donne, pour ainsi dire, la conscience d’avoir vécu, durant des années,
avec un être qui naguère nous était presque étranger. L’amour n’est qu’un
point lumineux, et néanmoins il semble s’emparer du temps. Il y a peu de
jours qu’il n’existait pas, bientôt il n’existera plus ; mais, tant qu’il existe,
il répand sa clarté sur l’époque qui l’a précédé, comme sur celle qui doit le
suivre.
Ce calme pourtant dura peu. Ellénore était d’autant plus en garde contre
sa faiblesse qu’elle était poursuivie du souvenir de ses fautes : et mon
imagination, mes désirs, une théorie de fatuité dont je ne m’apercevais pas
moi-même, se révoltaient contre un tel amour. Toujours timide, souvent
irrité, je me plaignais, je m’emportais, j’accablais Ellénore de reproches.
Plus d’une fois elle forma le projet de briser un lien qui ne répandait sur sa
vie que de l’inquiétude et du trouble ; plus d’une fois je l’apaisai par mes
supplications, mes désaveux et mes pleurs.
Ellénore, lui écrivais-je un jour, vous ne savez pas tout ce que je souffre.
Près de vous, loin de vous, je suis également malheureux. Pendant les
heures qui nous séparent, j’erre au hasard, courbé sous le fardeau d’une
existence que je ne sais comment supporter. La société m’importune, la
solitude m’accable. Ces indifférents qui m’observent, qui ne connaissent
rien de ce qui m’occupe, qui me regardent avec une curiosité sans intérêt,
avec un étonnement sans pitié, ces hommes qui osent me parler d’autre
chose que de vous portent dans mon sein une douleur mortelle. Je les fuis ;
mais, seul, je cherche en vain un air qui pénètre dans ma poitrine oppressée.
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Je me précipite sur celle terre qui devrait s’entrouvrir pour m’engloutir à
jamais ; je pose ma tête sur la pierre froide qui devrait calmer la fièvre
ardente qui me dévore. Je me traîne vers cette colline d’où l’on aperçoit
votre maison ; je reste là, les yeux fixés sur cette retraite que je n’habiterai
jamais avec vous. Et si je vous avais rencontrée plus tôt, vous auriez pu
être à moi ! j’aurais serré dans mes bras la seule créature que la nature ait
formée pour mon cœur, pour ce cœur qui a tant souffert parce qu’il vous
cherchait, et qu’il ne vous a trouvée que trop tard ! Lorsque enfin ces heures
de délire sont passées, lorsque le moment arrive où je puis vous voir, je
prends en tremblant la route de votre demeure. Je crains que tous ceux qui
me rencontrent ne devinent les sentiments que je porte en moi ; je m’arrête ;
je marche à pas lents ; je retarde l’instant du bonheur, de ce bonheur que tout
menace, que je me crois toujours sur le point de perdre ; bonheur imparfait et
troublé, contre lequel conspirent peut-être à chaque minute et les évènements
funestes et les regards jaloux, et les caprices tyranniques, et votre propre
volonté ! Quand je touche au seuil de votre porte‚ quand je l’entrouvre, une
nouvelle terreur me saisit : je m’avance comme un coupable, demandant
grâce à tous les objets qui frappent ma vue, comme si tous étaient ennemis,
comme si tous m’enviaient l’heure de félicité dont je vais encore jouir. Le
moindre son m’effraye, le moindre mouvement autour de moi m’épouvante ;
le bruit même de mes pas me fait reculer. Tout près de vous je crains encore
quelque obstacle qui se place soudain entre vous et moi. Enfin je vous vois,
je vous vois et je respire, et je vous contemple, et je m’arrête comme le
fugitif qui touche au sol protecteur qui doit le garantir de la mort. Mais
alors même, lorsque tout mon être s’élance vers vous, lorsque j’aurais un tel
besoin de me reposer de tant d’angoisses, de poser ma tête sur vos genoux,
de donner un libre cours à mes larmes, il faut que je me contraigne avec
violence, que même auprès de vous je vive encore d’une vie d’efforts : pas un
instant d’épanchement ! pas un instant d’abandon ! Vos regards m’observent.
Vous êtes embarrassée, presque offensée de mon trouble. Je ne sais quelle
gêne a succédé à ces heures délicieuses où du moins vous m’avouez votre
amour. Le temps s’enfuit, de nouveaux intérêts vous appellent : vous ne
les oubliez jamais, vous ne retardez jamais l’instant qui m’éloigne. Des
étrangers viennent, il n’est plus permis de vous regarder ; je sens qu’il faut
fuir pour me dérober aux soupçons qui m’environnent. Je vous quitte plus
agité, plus déchiré, plus insensé qu’auparavant ; je vous quitte, et je retombe
dans cet isolement effroyable, où je me débats sans rencontrer un seul être
sur lequel je puisse m’appuyer, me reposer un moment.
Ellénore n’avait jamais été aimée de la sorte. M. de P *** avait pour elle
une affection très vraie, beaucoup de reconnaissance pour son dévouement,
beaucoup de respect pour son caractère ; mais il y avait toujours dans
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sa manière une nuance de supériorité sur une femme qui s’était donnée
publiquement à lui sans qu’il l’eût épousée. Il aurait pu contracter des liens
plus honorables, suivant l’opinion commune : il ne le lui disait point, il
ne se le disait peut-être pas à lui-même ; mais ce qu’on ne dit pas n’en
existe pas moins, et tout ce qui est se devine. Ellénore n’avait eu jusqu’alors
aucune notion de ce sentiment passionné, de cette existence perdue dans la
sienne, dont mes fureurs mêmes, mes injustices et mes reproches n’étaient
que des preuves plus irréfragables. Sa résistance avait exalté toutes mes
sensations, toutes mes idées : je revenais des emportements qui l’effrayaient
à une soumission, à une tendresse, à une vénération idolâtre. Je la considérais
comme une créature céleste. Mon amour tenait du culte, et il avait pour elle
d’autant plus de charme, qu’elle craignait sans cesse de se voir humiliée dans
un sens opposé. Elle se donna enfin tout entière.
Malheur à l’homme qui, dans les premiers moments d’une liaison
d’amour, ne croit pas que cette liaison doit être éternelle ! Malheur à qui,
dans les bras de la maîtresse qu’il vient d’obtenir, conserve une funeste
prescience, et prévoit qu’il pourra s’en détacher ! Une femme que son
cœur entraîne a, dans cet instant, quelque chose de touchant et de sacré. Ce
n’est pas le plaisir, ce n’est pas la nature, ce ne sont pas les sens qui sont
corrupteurs ; ce sont les calculs auxquels la société nous accoutume, et les
réflexions que l’expérience fait naître. J’aimai, je respectai mille fois plus
Ellénore après qu’elle se fut donnée. Je marchais avec orgueil au milieu des
hommes ; je promenais sur eux un regard dominateur. L’air que je respirais
était à lui seul une jouissance. Je m’élançais au-devant de la nature, pour
la remercier du bienfait inespéré, du bienfait immense qu’elle avait daigné
m’accorder.
20
Chapitre IV
Charme de l’amour ! qui pourrait vous peindre ? Celle persuasion que
nous avons trouvé l’être que la nature avait destiné pour nous, ce jour subit
répandu sur la vie, et qui nous semble en expliquer le mystère, cette valeur
inconnue attachée aux moindres circonstances, ces heures rapides dont tous
les détails échappent au souvenir par leur douceur même, et qui ne laissent
dans notre âme qu’une longue trace de bonheur, cette gaieté folâtre qui se
mêle quelquefois sans cause à un attendrissement habituel, tant de plaisir
dans la présence, et dans l’absence tant d’espoir, ce détachement de tous
les soins vulgaires, cette supériorité sur tout ce qui nous entoure, cette
certitude que désormais le monde ne peut nous atteindre où nous vivons,
cette intelligence mutuelle qui devine chaque pensée et qui répond à chaque
émotion, charme de l’amour, qui vous éprouva ne saurait vous décrire !
M. de P *** fut obligé, pour des affaires pressantes, de s’absenter pendant
six semaines. Je passai ce temps chez Ellénore presque sans interruption.
Son attachement semblait s’être accru du sacrifice qu’elle m’avait fait. Elle
ne me laissait jamais la quitter sans essayer de me retenir. Lorsque je sortais,
elle me demandait quand je reviendrais. Deux heures de séparation lui
étaient insupportables. Elle fixait avec une précision inquiète l’instant de
mon retour. J’y souscrivais avec joie, j’étais reconnaissant, j’étais heureux
du sentiment qu’elle me témoignait. Mais cependant les intérêts de la vie
commune ne se laissent pas plier arbitrairement à tous nos désirs. Il m’était
quelquefois incommode d’avoir tous mes pas marqués d’avance, et tous mes
moments ainsi comptés. J’étais forcé de précipiter toutes mes démarches,
de rompre avec la plupart de mes relations. Je ne savais que répondre à mes
connaissances lorsqu’on me proposait quelque partie que, dans une situation
naturelle, je n’aurais point eu de motif pour refuser. Je ne regrettais point
auprès d’Ellénore ces plaisirs de la vie sociale‚ pour lesquels je n’avais
jamais eu beaucoup d’intérêt, mais j’aurais voulu qu’elle me permît d’y
renoncer plus librement. J’aurais éprouvé plus de douceur à retourner auprès
d’elle de ma propre volonté, sans me dire que l’heure était arrivée, qu’elle
m’attendait avec anxiété ‚ et sans que l’idée de sa peine vînt se mêler à celle
du bonheur que j’allais goûter en la retrouvant. Ellénore était sans doute
un vif plaisir dans mon existence, mais elle n’était plus un but : elle était
devenue un lien.
Je craignais d’ailleurs de la compromettre. Ma présence continuelle
devait étonner ses gens, ses enfants, qui pouvaient m’observer. Je tremblais
de l’idée de déranger son existence. Je sentais que nous ne pouvions être
unis pour toujours, et que c’était un devoir sacré pour moi de respecter
son repos : je lui donnais donc des conseils de prudence, tout en l’assurant
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de mon amour. Mais plus je lui donnais des conseils de ce genre, moins
elle était disposée à m’écouter. En même temps je craignais horriblement
de l’affliger. Dès que je voyais sur son visage une expression de douleur,
sa volonté devenait la mienne : je n’étais à mon aise que lorsqu’elle était
contente de moi. Lorsqu’en insistant sur la nécessité de m’éloigner pour
quelques instants, j’étais parvenu à la quitter, l’image de la peine que je
lui avais causée me suivait partout. Il me prenait une fièvre de remords
qui redoublait à chaque minute, et qui enfin devenait irrésistible : je volais
vers elle, je me faisais une fête de la consoler, de l’apaiser. Mais à mesure
que je m’approchais de sa demeure, un sentiment d’humeur contre cet
empire bizarre se mêlait à mes autres sentiments. Ellénore elle-même était
violente. Elle éprouvait, je le crois, pour moi ce qu’elle n’avait éprouvé pour
personne. Dans ses relations précédentes, son cœur avait été froissé par une
dépendance pénible ; elle était avec moi dans une parfaite aisance, parce que
nous étions dans une parfaite égalité ; elle s’était relevée à ses propres yeux,
par un amour pur de tout calcul, de tout intérêt : elle savait que j’étais bien
sûr qu’elle ne m’aimait que pour moi-même. Mais il résultait de son abandon
complet avec moi qu’elle ne me déguisait aucun de ses mouvements ; et
lorsque je rentrais dans sa chambre, impatienté d’y rentrer plus tôt que je ne
l’aurais voulu, je la trouvais triste ou irritée : j’avais souffert deux heures
loin d’elle de l’idée qu’elle souffrait loin de moi, je souffrais deux heures
près d’elle avant de pouvoir l’apaiser.
Cependant je n’étais pas malheureux ; je me disais qu’il était doux d’être
aimé, même avec exigence ; je sentais que je lui faisais du bien : son bonheur
m’était nécessaire, et je me savais nécessaire à son bonheur.
D’ailleurs, l’idée confuse que, par la seule nature des choses, cette liaison
ne pouvait durer, idée triste sous bien des rapports, servait néanmoins à
me calmer dans mes accès de fatigue ou d’impatience. Les liens d’Ellénore
avec le comte de P ***, la disproportion de nos Âges, la différence de nos
situations, mon départ, que déjà diverses circonstances avaient retardé, mais
dont l’époque était prochaine, toutes ces considérations m’engageaient à
donner et à recevoir encore le plus de bonheur qu’il était possible : je me
croyais sûr des années, je ne disputais pas les jours.
Le comte de P *** revint. Il ne tarda pas à soupçonner mes relations
avec Ellénore ; il me reçut chaque jour d’un air plus froid et plus sombre.
Je parlai vivement à Ellénore des dangers qu’elle courait ; je la suppliai
de permettre que j’interrompisse pour quelques jours mes visites ; je lui
représentai l’intérêt de sa réputation, de sa fortune, de ses enfants. Elle
m’écouta longtemps en silence : elle était pâle comme la mort. De manière
ou d’autre, me dit-elle enfin, vous partirez bientôt ; ne devançons pas ce
moment ; ne vous mettez pas en peine de moi. Gagnons des jours, gagnons
22
des heures : des jours, des heures, c’est tout ce qu’il me faut. Je ne sais quel
pressentiment me dit, Adolphe, que je mourrai dans vos bras.
Nous continuâmes donc à vivre comme auparavant, moi toujours inquiet,
Ellénore toujours triste, le comte de P *** taciturne et soucieux. Enfin la
lettre que j’attendais arriva : mon père m’ordonnait de me rendre auprès de
lui. Je portai cette lettre à Ellénore. Déjà ! me dit-elle après l’avoir lue ;
je ne croyais pas que ce fût sitôt. Puis, fondant en larmes, elle me prit la
main et elle me dit : Adolphe, vous voyez que je ne puis vivre sans vous ;
je ne sais ce qui arrivera de mon avenir, mais je vous conjure de ne pas
partir encore : trouvez des prétextes pour rester. Demandez à votre père de
vous laisser prolonger votre séjour encore six mois. Six mois, est-ce donc si
long ? Je voulus combattre sa résolution ; mais elle pleurait si amèrement,
et elle était si tremblante, ses traits portaient l’empreinte d’une souffrance
si déchirante, que je ne pus continuer. Je me jetai à ses pieds, je la serrai
dans mes bras, je l’assurai de mon amour, et je sortis pour aller écrire à mon
père. J’écrivis en effet avec le mouvement que la douleur d’Ellénore m’avait
inspiré. J’alléguai mille causes de retard ; je lis ressortir l’utilité de continuer
à D *** quelques cours que je n’avais pu suivre à Gœttingue ; et lorsque
j’envoyai ma lettre à la poste, c’était avec ardeur que je désirais obtenir le
consentement que je demandais.
Je retournai le soir chez Ellénore. Elle était assise sur un sofa ; le comte
de P *** était près de la cheminée, et assez loin d’elle ; les deux enfants
étaient au fond de la chambre, ne jouant pas, et portant sur leurs visages
cet étonnement de l’enfance lorsqu’elle remarque une agitation dont elle ne
soupçonne pas la cause. J’instruisis Ellénore par un geste que j’avais fait
ce qu’elle voulait. Un rayon de joie brilla dans ses yeux, mais ne tarda pas
à disparaître. Nous ne disions rien. Le silence devenait embarrassant pour
tous trois. On m’assure, monsieur, me dit enfin le comte, que vous êtes prêt
à partir. Je lui répondis que je l’ignorais. Il me semble, répliqua-t-il, qu’à
votre âgé on ne doit pas tarder à entrer dans une carrière : au reste, ajouta-t-il
en regardant Ellénore, tout le monde peut-être ne pense pas ici comme moi.
La réponse de mon père ne se fit pas attendre. Je tremblais, en ouvrant
sa lettre, de la douleur qu’un refus causerait à Ellénore. Il me semblait
même que j’aurais partagé cette douleur avec une égale amertume ; mais,
en lisant le consentement qu’il m’accordait, tous les inconvénients d’une
prolongation de séjour se présentèrent tout à coup à mon esprit. Encore
six mois de gêne et de contrainte ! m’écriai-je ; six mois pendant lesquels
j’offense un homme qui m’avait témoigné de l’amitié, j’expose une femme
qui m’aime, je cours le risque de lui ravir la seule situation où elle puisse
vivre tranquille et considérée, je trompe mon père ; et pourquoi ? pour ne pas
braver un instant une douleur qui, tôt ou tard, est inévitable ! Ne réprouvons-
23
nous pas chaque jour en détail et goutte à goutte, cette douleur ? Je ne fais que
du mal à Ellénore ; mon sentiment, tel qu’il est, ne peut la satisfaire. Je me
sacrifie pour elle sans fruit pour son bonheur ; et moi, je vis ici sans utilité,
sans indépendance, n’ayant pas un instant de libre, ne pouvant respirer une
heure en paix. J’entrai chez Ellénore tout occupé de ces réflexions. Je la
trouvai seule. Je reste encore six mois, lui dis-je. – Vous m’annoncez cette
nouvelle bien sèchement. – C’est que je crains beaucoup, je l’avoue, les
conséquences de ce retard pour l’un et pour l’autre. – Il me semble que,
pour vous du moins, elles ne sauraient être bien fâcheuses. – Vous savez
fort bien, Ellénore, que ce n’est jamais de moi que je m’occupe le plus.
– Ce n’est guère non plus du bonheur des autres. – La conversation avait
pris une direction orageuse. Ellénore était blessée de mes regrets dans une
circonstance où elle croyait que je devais partager sa joie : je l’étais du
triomphe qu’elle avait remporté sur mes résolutions précédentes. La scène
devint violente. Nous éclatâmes en reproches mutuels. Ellénore m’accusa
de l’avoir trompée, de n’avoir eu pour elle qu’un goût passager, d’avoir
aliéné d’elle l’affection du comte, de l’avoir remise, aux yeux du public,
dans la situation équivoque dont elle avait cherché toute sa vie à sortir. Je
m’irritai de voir qu’elle tournât contre moi ce que je n’avais fait que par
obéissance pour elle et par crainte de l’affliger. Je me plaignis de ma vive
contrainte, de ma jeunesse consumée dans l’inaction, du despotisme qu’elle
exerçait sur toutes mes démarches. En parlant ainsi, je vis son visage couvert
tout à coup de pleurs : je m’arrêtai, je revins sur mes pas, je désavouai,
j’expliquai. Nous nous embrassâmes : mais un premier coup était porté, une
première barrière était franchie. Nous avions prononcé tous deux des mots
irréparables ; nous pouvions nous taire, mais non les oublier. Il y a des choses
qu’on est longtemps sans se dire, mais quand une fois elles sont dites, on ne
cesse jamais de les répéter.
Nous vécûmes ainsi quatre mois dans des rapports forcés, quelquefois
doux, jamais complètement libres, y rencontrant encore du plaisir, mais n’y
trouvant plus de charme. Ellénore, cependant, ne se détachait pas de moi.
Après nos querelles les plus vives, elle était aussi empressée à me revoir, elle
fixait aussi soigneusement l’heure de nos entrevues que si notre union eût été
la plus paisible et la plus tendre. J’ai souvent pensé que ma conduite même
contribuait à entretenir Ellénore dans cette disposition. Si je l’avais aimée
comme elle m’aimait, elle aurait eu plus de calme, elle aurait réfléchi de son
côté sur les dangers qu’elle bravait. Mais toute prudence lui était odieuse,
parce que la prudence venait de moi ; elle ne calculait point ses sacrifices,
parce qu’elle était tout occupée à me les faire accepter ; elle n’avait pas le
temps de se refroidir à mon égard, parce que tout son temps et toutes ses
forces étaient employés à me conserver. L’époque fixée de nouveau pour
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mon départ approchait ; et j’éprouvais, en y pensant, un mélange de plaisir et
de regret, semblable à ce que ressent un homme qui doit acheter une guérison
certaine par une opération douloureuse.
Un matin, Ellénore m’écrivit de passer chez elle à l’instant. Le comte,
me dit-elle, me défend de vous recevoir : je ne veux point obéir à cet ordre
tyrannique. J’ai suivi cet homme dans la proscription, j’ai sauvé sa fortune ;
je l’ai servi dans tous ses intérêts. Il peut se passer de moi maintenant ;
moi, je ne puis me passer de vous. On devine facilement quelles furent mes
instances pour la détourner d’un projet que je ne concevais pas. Je lui parlai
de l’opinion du public. Cette opinion, me répondit-elle, n’a jamais été juste
pour moi. J’ai rempli pendant dix ans mes devoirs mieux qu’aucune femme,
et cette opinion ne m’en a pas moins repoussée du rang que je méritais. Je
lui rappelai ses enfants. – Mes enfants sont ceux de M. de P ***. Il les a
reconnus : il en aura soin. Ils seront trop heureux d’oublier une mère dont ils
n’ont à partager que la honte. – Je redoublai mes prières. Écoutez, me dit-
elle : si je romps avec le comte, refuserez-vous de me voir ? Le refuserez-
vous ? reprit-elle en saisissant mon bras avec une violence qui me fit frémir.
Non assurément, lui répondisse ; et plus vous serez malheureuse, plus je
vous serai dévoué. Mais considérez… – Tout est considéré, interrompit-elle.
Il va rentrer, retirez-vous maintenant ; ne revenez plus ici.
Je passai le reste de la journée dans une angoisse inexprimable. Deux
jours s’écoulèrent sans que j’entendisse parler d’Ellénore. Je souffrais
d’ignorer son sort, je souffrais même de ne pas la voir, et j’étais étonné de
la peine que cette privation me causait. Je désirais cependant qu’elle eût
renoncé à la résolution que je craignais tant pour elle, et je commençais à
m’en flatter, lorsqu’une femme me remit un billet par lequel Ellénore me
priait d’aller la voir dans telle rue, dans telle maison, au troisième étage.
J’y courus, espérant encore que, ne pouvant me recevoir chez M. de P ***,
elle avait voulu m’entretenir ailleurs une dernière fois. Je la trouvai faisant
les apprêts d’un établissement durable. Elle vint à moi, d’un air à la fois
content et timide, cherchant à lire dans mes yeux mon impression. Tout est
rompu, me dit-elle, je suis parfaitement libre. J’ai de ma fortune particulière
soixante-quinze louis de rente ; c’est assez pour moi. Vous restez encore ici
six semaines. Quand vous partirez, je pourrai peut-être me rapprocher de
vous ; vous reviendrez peut-être me voir. Et, comme si elle eût redouté une
réponse, elle entra dans une foule de détails relatifs à ses projets. Elle chercha
de mille manières à me persuader qu’elle serait heureuse ; qu’elle ne m’avait
rien sacrifié ; que le parti qu’elle avait pris lui convenait, indépendamment
de moi. Il était visible qu’elle se faisait un grand effort, et qu’elle ne croyait
qu’à moitié ce qu’elle me disait. Elle s’étourdissait de ses paroles, de peur
d’entendre les miennes ; elle prolongeait son discours avec activité pour
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retarder le moment où mes objections la replongeraient dans le désespoir. Je
ne pus trouver dans mon cœur de lui en faire aucune. J’acceptai son sacrifice,
je l’en remerciai ; je lui dis que j’en étais heureux ; je lui dis bien plus encore :
je l’assurai que j’avais toujours désiré qu’une détermination irréparable
me fît un devoir de ne jamais la quitter ; j’attribuai mes indécisions à un
sentiment de délicatesse qui me défendait de consentir à ce qui bouleversait
sa situation. Je n’eus, en un mot, d’autre pensée que de chasser loin d’elle
toute peine, toute crainte, tout regret, toute incertitude sur mon sentiment.
Pendant que je lui parlais, je n’envisageais rien au-delà de ce but, et j’étais
sincère dans mes promesses.
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Chapitre V
La séparation d’Ellénore et du comte de P *** produisit dans le public
un effet qu’il n’était pas difficile de prévoir. Ellénore perdit en un instant
le fruit de dix années de dévouement et de constance : on la confondit
avec toutes les femmes de sa classe qui se livrent sans scrupule à mille
inclinations successives. L’abandon de ses enfants la fit regarder comme
une mère dénaturée, et les femmes d’une réputation irréprochable répétèrent
avec satisfaction que l’oubli de la vertu la plus essentielle à leur sexe
s’étendait bientôt sur toutes les autres. En même temps on la plaignit,
pour ne pas perdre le plaisir de me blâmer. On vit dans ma conduite celle
d’un séducteur, d’un ingrat qui avait violé l’hospitalité et sacrifié, pour
contenter une fantaisie momentanée, le repos de deux personnes dont il
aurait dû respecter l’une et ménager l’autre. Quelques amis de mon père
m’adressèrent des représentations sérieuses ; d’autres, moins libres avec
moi, me firent sentir leur désapprobation par des insinuations détournées.
Les jeunes gens, au contraire, se montrèrent enchantés de l’adresse avec
laquelle j’avais supplanté le comte ; et, par mille plaisanteries que je voulais
en vain réprimer, ils me félicitèrent de ma conquête et me promirent de
m’imiter. Je ne saurais peindre ce que j’eus à souffrir et de cette censure
sévère et de ces honteux éloges. Je suis convaincu que si j’avais eu de
l’amour pour Ellénore, j’aurais ramené l’opinion sur elle et sur moi. Telle
est la force d’un sentiment vrai, que, lorsqu’il parle, les interprétations
fausses et les convenances factices se taisent. Mais je n’étais qu’un homme
faible, reconnaissant et dominé ; je n’étais soutenu par aucune impulsion
qui partît du cœur. Je m’exprimais donc avec embarras ; je tâchais de finir
la conversation ; et, si elle se prolongeait, je la terminais par quelques mots
âpres qui annonçaient aux autres que j’étais prêt à leur chercher querelle. En
effet, j’aurais beaucoup mieux aimé me battre avec eux que leur répondre.
Ellénore ne tarda pas à s’apercevoir que l’opinion s’élevait contre elle.
Deux parentes de M. de P ***, qu’il avait forcées par son ascendant à se lier
avec elle, mirent le plus grand éclat dans leur rupture, heureuses de se livrer
à leur malveillance longtemps contenue, à l’abri des principes austères de
la morale. Les hommes continuèrent à voir Ellénore ; mais il s’introduisit
dans leur ton quelque chose d’une familiarité qui annonçait qu’elle n’était
plus appuyée par un protecteur puissant, ni justifiée par une union presque
consacrée. Les uns venaient chez elle, parce que, disaient-ils, ils l’avaient
connue de tout temps ; les autres, parce qu’elle était belle encore, et que
sa légèreté récente leur avait rendu des prétentions qu’ils ne cherchaient
pas à lui déguiser. Chacun motivait sa liaison avec elle ; c’est-à-dire que
chacun pensait que celle liaison avait besoin d’excuse. Ainsi la malheureuse
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Ellénore se voyait tombée pour jamais dans l’état dont, toute sa vie, elle
avait voulu sortir. Tout contribuait à froisser son âme et à blesser sa fierté.
Elle envisageait l’abandon des uns comme une preuve de mépris, l’assiduité
des autres comme l’indice de quelque espérance insultante. Elle souffrait
de la solitude, elle rougissait de la société. Ah ! sans doute, j’aurais dû la
consoler ; j’aurais dû la serrer contre mon cœur, lui dire : Vivons l’un pour
l’autre, oublions des hommes qui nous méconnaissent, soyons heureux de
notre seule estime et de notre seul amour. Je l’essayais aussi ; mais que peut,
pour ranimer un sentiment qui s’éteint, une résolution prise par devoir ?
Ellénore et moi, nous dissimulions l’un avec l’autre. Elle n’osait me
confier des peines, résultat d’un sacrifice qu’elle savait bien que je ne lui
avais pas demandé. J’avais accepté ce sacrifice : je n’osais me plaindre d’un
malheur que j’avais prévu, et que je n’avais pas eu la force de prévenir. Nous
nous taisions donc sur la pensée unique qui nous occupait constamment.
Nous nous prodiguions des caresses, nous parlions d’amour ; mais nous
parlions d’amour de peur de nous parler d’autre chose.
Dès qu’il existe un secret entre deux cœurs qui s’aiment, dès que l’un
d’eux a pu se résoudre à cacher à l’autre une seule idée, le charme est rompu,
le bonheur est détruit. L’emportement, l’injustice, la distraction même, se
réparent ; mais la dissimulation jette dans l’amour un élément étranger qui
le dénature et le flétrit à ses propres yeux.
Par une inconséquence bizarre, tandis que je repoussais avec
l’indignation la plus violente la moindre insinuation contre Ellénore, je
contribuais moi-même à lui faire tort dans mes conversations générales. Je
m’étais soumis à ses volontés, mais j’avais pris en horreur l’empire des
femmes. Je ne cessais de déclamer contre leur faiblesse, leur exigence, le
despotisme de leur douleur. J’affichais les principes les plus durs ; et ce
même homme qui ne résistait pas à une larme, qui cédait à la tristesse muette,
qui était poursuivi dans l’absence par l’image de la souffrance qu’il avait
causée, se montrait, dans tous ses discours, méprisant et impitoyable. Tous
mes éloges directs en faveur d’Ellénore ne détruisaient pas l’impression que
produisaient des propos semblables. On me haïssait, on la plaignait ; mais
on ne l’estimait pas. On s’en prenait à elle de n’avoir pas inspiré à son amant
plus de considération pour son sexe et plus de respect pour les liens du cœur.
Un homme qui venait habituellement chez Ellénore, et qui, depuis sa
rupture avec le comte de P ***, lui avait témoigné la passion la plus vive,
l’ayant forcée, par ses persécutions indiscrètes, à ne plus le recevoir, se
permit contre elle des railleries outrageantes qu’il me parut impossible
de souffrir. Nous nous battîmes ; je le blessai dangereusement, je fus
blessé moi-même. Je ne puis décrire le mélange de trouble, de terreur, de
reconnaissance et d’amour qui se peignit sur les traits d’Ellénore lorsqu’elle
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me revit après cet évènement. Elle s’établit chez moi, malgré mes prières ;
elle ne me quitta pas un seul instant jusqu’à ma convalescence. Elle me
lisait pendant le jour, elle me veillait durant la plus grande partie des nuits ;
elle observait mes moindres mouvements, elle prévenait chacun de mes
désirs ; son ingénieuse bonté multipliait ses facultés et doublait ses forces.
Elle m’assurait sans cesse qu’elle ne m’aurait pas survécu : j’étais pénétré
d’affection, j’étais déchiré de remords. J’aurais voulu trouver en moi de
quoi récompenser un attachement si constant et si tendre ; j’appelais à mon
aide les souvenirs, l’imagination, la raison même, le sentiment du devoir :
efforts inutiles ! la difficulté de la situation, la certitude d’un avenir qui
devait nous séparer, peut-être je ne sais quelle révolte contre un lien qu’il
m’était impossible de briser, me dévoraient intérieurement. Je me reprochais
l’ingratitude que je m’efforçais de lui cacher. Je m’affligeais quand elle
paraissait douter d’un amour qui lui était si nécessaire ; je ne m’affligeais
pas moins quand elle semblait y croire. Je la sentais meilleure que moi ; je
me méprisais d’être indigne d’elle. C’est un affreux malheur de n’être pas
aimé quand on aime ; mais c’en est un bien grand d’être aimé avec passion
quand on n’aime plus. Cette vie que je venais d’exposer pour Ellénore, je
l’aurais mille fois donnée pour qu’elle fût heureuse sans moi.
Les six mois que m’avait accordés mon père étaient expirés ; il fallut
songer à partir. Ellénore ne s’opposa point à mon départ, elle n’essaya pas
même de le retarder ; mais elle me fit promettre que, deux mois après,
je reviendrais près d’elle, ou que je lui permettrais de me rejoindre : je
le lui jurai solennellement. Quel engagement n’aurais-je pas pris dans un
moment où je la voyais lutter contre elle-même et contenir sa douleur ?
Elle aurait pu exiger de moi de ne pas la quitter ; je savais au fond de mon
âme que ses larmes n’auraient pas été désobéies. J’étais reconnaissant de
ce qu’elle n’exerçait pas sa puissance ; il me semblait que je l’en aimais
mieux. Moi-même, d’ailleurs, je ne me séparais pas sans un vif regret
d’un être qui m’était si uniquement dévoué. Il y a dans les liaisons qui se
prolongent quelque chose de si profond ! Elles deviennent à notre insu une
partie si intime de notre existence ! Nous formons de loin, avec calme, la
résolution de les rompre ; nous croyons attendre avec impatience l’époque
de l’exécuter : mais quand ce moment arrive, il nous remplit de terreur ; et
telle est la bizarrerie de notre cœur misérable, que nous quittons avec un
déchirement horrible ceux près de qui nous demeurions sans plaisir.
Pendant mon absence, j’écrivis régulièrement à Ellénore. J’étais partagé
entre la crainte que mes lettres ne lui fissent de la peine, et le désir de
ne lui peindre que le sentiment que j’éprouvais. J’aurais voulu qu’elle me
devinât, mais qu’elle me devinât sans s’affliger ; je me félicitais quand
j’avais pu substituer les mots d’affection, d’amitié, de dévouement, à celui
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d’amour ; mais soudain je me représentais la pauvre Ellénore triste et isolée,
n’ayant que mes lettres pour consolation ; et, à la fin de deux pages froides
et compassées, j’ajoutais rapidement quelques phrases ardentes ou tendres,
propres à la tromper de nouveau. De la sorte, sans en dire jamais assez
pour la satisfaire, j’en disais toujours assez pour l’abuser. Étrange espèce
de fausseté, dont le succès même se tournait contre moi, prolongeait mon
angoisse, et m’était insupportable !
Je complais avec inquiétude les jours, les heures qui s’écoulaient ; je
ralentissais de mes vœux la marche du temps ; je tremblais en voyant se
rapprocher l’époque d’exécuter ma promesse. Je n’imaginais aucun moyen
de partir. Je n’en découvrais aucun pour qu’Ellénore pût s’établir dans la
même ville que moi. Peut-être, car il faut être sincère, peut-être je ne le
désirais pas. Je comparais ma vie indépendante et tranquille à la vie de
précipitation, de trouble et de tourment à laquelle sa passion me condamnait.
Je me trouvais si bien d’être libre, d’aller, de venir, de sortir, de rentrer,
sans que personne s’en occupât ! je me reposais, pour ainsi dire, dans
l’indifférence des autres, de la fatigue de son amour.
Je n’osais cependant laisser soupçonner à Ellénore que j’aurais voulu
renoncer à nos projets. Elle avait compris par mes lettres qu’il me serait
difficile de quitter mon père ; elle m’écrivit qu’elle commençait en
conséquence les préparatifs de son départ. Je fus longtemps sans combattre
sa résolution, je ne lui répondais rien de précis à ce sujet. Je lui marquais
vaguement que je serais toujours charmé de la savoir, puis j’ajoutais,
de la rendre heureuse : tristes équivoques, langage embarrassé, que je
gémissais de voir si obscur et que je tremblais de rendre plus clair ! Je me
déterminai enfin à lui parler avec franchise ; je me dis que je le devais ;
je soulevai ma conscience contre ma faiblesse ; je me fortifiai de l’idée
de son repos contre l’image de sa douleur. Je me promenais à grands pas
dans ma chambre, récitant tout haut ce que je me proposais de lui dire.
Mais à peine eus-je tracé quelques lignes que ma disposition changea ; je
n’envisageai plus mes paroles d’après le sens qu’elles devaient contenir,
mais d’après l’effet qu’elles ne pouvaient manquer de produire ; et, une
puissance surnaturelle dirigeant, comme malgré moi, ma main dominée, je
me bornai à lui conseiller un retard de quelques mois. Je n’avais pas dit
ce que je pensais. Ma lettre ne portait aucun caractère de sincérité. Les
raisonnements que j’alléguais étaient faibles, parce qu’ils n’étaient pas les
véritables.
La réponse d’Ellénore fut impétueuse ; elle était indignée de mon désir
de ne pas la voir. Que me demandait-elle ? de vivre inconnue auprès de
moi. Que pouvais-je redouter de sa présence dans une retraite ignorée, au
milieu d’une grande ville où personne ne la connaissait ? Elle m’avait tout
30
sacrifié, fortune, enfants, réputation ; elle n’exigeait d’autre prix de ses
sacrifices que de m’attendre comme une humble esclave, de passer char que
jour avec moi quelques minutes, de jouir des moments que je pourrais lui
donner. Elle s’était résignée à deux mois d’absence, non que cette absence
lui parût nécessaire, mais parce que je semblais le souhaiter ; et lorsqu’elle
était parvenue, en entassant péniblement les jours sur les jours, au terme que
j’avais fixé moi-même, je lui proposais de recommencer ce long supplice !
Elle pouvait s’être trompée, elle pouvait avoir donné sa vie à un homme dur
et aride ; j’étais le maître de mes actions ; mais je n’étais pas le maître de la
forcer à souffrir, délaissée par celui pour lequel elle avait tout immolé.
Ellénore suivit de près cette lettre ; elle m’informa de son arrivée. Je me
rendis chez elle avec la ferme résolution de lui témoigner beaucoup de joie ;
j’étais impatient de rassurer son cœur, et de lui procurer, momentanément au
moins, du bonheur ou du calme. Mais elle avait été blessée, elle m’examinait
avec défiance : elle démêla bientôt mes efforts ; elle irrita ma fierté par ses
reproches, elle outragea mon caractère. Elle me peignit si misérable dans
ma faiblesse, qu’elle me révolta contre elle encore plus que contre moi.
Une fureur insensée s’empara de nous : tout ménagement fut abjuré, toute
délicatesse oubliée. On eût dit que nous étions poussés l’un contre l’autre
par des furies. Tout ce que la haine la plus implacable avait inventé contre
nous, nous nous l’appliquions mutuellement ; et ces deux êtres malheureux,
qui seuls se connaissaient sur la terre, qui seuls pouvaient se rendre justice,
se comprendre et se consoler, semblaient deux ennemis irréconciliables,
acharnés à se déchirer.
Nous nous quittâmes après une scène de trois heures ; et, pour la première
fois de la vie, nous nous quittâmes sans explication, sans réparation. À peine
fus-je éloigné d’Ellénore, qu’une profonde douleur remplaça ma colère. Je
me trouvai dans une espèce de stupeur, tout étourdi de ce qui s’était passé. Je
me répétais mes paroles avec étonnement ; je ne concevais pas ma conduite ;
je cherchais en moi-même ce qui avait pu m’égarer.
Il était fort tard‚ je n’osai retourner chez Ellénore. Je me promis de la
voir le lendemain de bonne heure, et je rentrai chez mon père. Il y avait
beaucoup de monde ; il me fut facile, dans une assemblée nombreuse, de me
tenir à l’écart et de déguiser mon trouble. Lorsque nous fûmes seuls, il me
dit : On m’assure que l’ancienne maîtresse du comte de P *** est dans cette
ville. Je vous ai toujours laissé une grande liberté et je n’ai jamais rien voulu
savoir sur vos liaisons ; mais il ne vous convient pas, à votre âge, d’avoir une
maîtresse avouée, et je vous avertis que j’ai pris des mesures pour qu’elle
s’éloigne d’ici. En achevant ces mots, il me quitta. Je le suivis jusque dans
sa chambre ; il me fit signe de me retirer. Mon père, lui dis-je, Dieu m’est
témoin que je voudrais qu’elle fût heureuse, et que je consentirais à ce prix
31
à ne jamais la revoir ; mais prenez garde à ce que vous ferez : en croyant me
séparer d’elle, vous pourriez bien m’y rattacher à jamais.
Je vis aussitôt venir chez moi un valet de chambre qui m’avait
accompagné dans mes voyages, et qui connaissait mes liaisons avec
Ellénore. Je le chargeai de découvrir à l’instant même, s’il était possible,
quelles étaient les mesures dont mon père m’avait parlé. Il revint au bout
de deux heures. Le secrétaire de mon père lui avait confié, sous le sceau du
secret, qu’Ellénore devait recevoir le lendemain l’ordre de partir. Ellénore
chassée ! m’écriai-je, chassée avec opprobre ! elle qui n’est venue ici que
pour moi, elle dont j’ai déchiré le cœur, elle dont j’ai sans pitié vu couler
les larmes ! Où donc reposerait-elle sa tête, l’infortunée, errante et seule
dans un monde dont je lui ai ravi l’estime ? À qui dirait-elle sa douleur ?
Ma résolution fut bientôt prise. Je gagnai l’homme qui me servait, je lui
prodiguai l’or et les promesses. Je commandai une chaise de poste pour six
heures du matin à la porte de la ville. Je formais mille projets pour mon
éternelle réunion avec Ellénore : je l’aimais plus que je ne l’avais jamais
aimée ; tout mon cœur était revenu à elle, j’étais fier de la protéger. J’étais
avide de la tenir dans mes bras ; l’amour était rentré tout entier dans mon
Âme ; j’éprouvais une fièvre de tête, de cœur, de sens, qui bouleversait mon
existence. Si, dans ce moment, Ellénore eût voulu se détacher de moi, je
serais mort à ses pieds pour la retenir.
Le jour parut, je courus chez Ellénore. Elle était couchée, ayant passé
la nuit à pleurer ; ses yeux étaient encore humides, et ses cheveux étaient
épars ; elle me vit entrer avec surprise. Viens, lui dis-je, partons. Elle voulut
répondre. Partons, repris-je. As-tu sur la terre un autre protecteur, un autre
ami que moi ? mes bras ne sont-ils pas ton unique asile ? Elle résistait. J’ai
des raisons importantes, ajoutai-je, et qui me sont personnelles. Au nom
du ciel, suis-moi. Je l’entraînai. Pendant la route, je l’accablais de caresses,
je la pressais sur mon cœur, je ne répondais à ses questions que par mes
embrassements. Je lui dis enfin qu’ayant aperçu dans mon père l’intention
de nous séparer, j’avais senti que je ne pouvais être heureux sans elle ;
que je voulais lui consacrer ma vie et nous unir par tous les genres de
liens. Sa reconnaissance fut d’abord extrême ; mais elle démêla bientôt des
contradictions dans mon récit. À force d’instances, elle m’arracha la vérité :
sa joie disparut, sa figure se couvrit d’un sombre nuage. Adolphe, me dit-
elle, vous vous trompez sur vous-même : vous êtes généreux, vous vous
dévouez à moi parce que je suis persécutée ; vous croyez avoir de l’amour,
et vous n’avez que de la pitié. Pourquoi prononça-t-elle ces mots funestes ?
Pourquoi me révéla-t-elle un secret que je voulais ignorer ? Je m’efforçai de
la rassurer, j’y parvins peut-être ; mais la vérité avait traversé mon âme : le
mouvement était détruit ; j’étais déterminé dans mon sacrifice, mais je n’en
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étais pas plus heureux, et déjà il y avait en moi une pensée que de nouveau
j’étais réduit à cacher.
33
Chapitre V
Quand nous fûmes arrivés sur les frontières, j’écrivis à mon père. Ma
lettre fut respectueuse, mais il y avait un fond d’amertume. Je lui savais
mauvais gré d’avoir resserré mes liens en prétendant les rompre. Je lui
annonçais que je ne quitterais Ellénore que lorsque, convenablement fixée,
elle n’aurait plus besoin de moi. Je le suppliais de ne pas me forcer, eu
s’acharnant sur elle, à lui rester toujours attaché. J’attendis sa réponse pour
prendre une détermination sur notre établissement. « Vous avez vingt-quatre
ans, me répondit-il : je n’exercerai pas contre vous une autorité qui touche
à son terme, et dont je n’ai jamais fait usage ; je cacherai même, autant
que je pourrai, votre étrange démarche ; je répandrai le bruit que vous êtes
parti par mes ordres et pour mes affaires. Je subviendrai libéralement à vos
dépenses. Vous sentirez vous-même bientôt que la vie que vous menez n’est
pas celle qui vous convenait. Votre naissance, vos talents, votre fortune, vous
assignaient dans le monde une autre place que celle d’un compagnon d’une
femme sans patrie et sans aveu. Votre lettre me prouve déjà que vous n’êtes
pas content de vous. Songez que l’on ne gagne rien à prolonger une situation
dont on rougit. Vous consumez inutilement les plus belles années de votre
jeunesse, et cette perte est irréparable. »
La lettre de mon père me perça de mille coups de poignard. Je m’étais dit
cent fois ce qu’il me disait ; j’avais eu cent fois honte de ma vie s’écoulant
dans l’obscurité et dans l’inaction. J’aurais mieux aimé des reproches, des
menaces ; j’aurais mis quelque gloire à résister, et j’aurais senti la nécessité
de rassembler mes forces pour défendre Ellénore des périls qui l’auraient
assaillie. Mais il n’y avait point de périls : on me laissait parfaitement libre ;
et cette liberté ne me servait qu’à porter plus impatiemment le joug que
j’avais l’air de choisir.
Nous nous fixâmes à Caden, petite ville de la Bohême. Je me répétai
que, puisque j’avais pris la responsabilité du sort d’Ellénore, il ne fallait
pas la faire souffrir. Je parvins à me contraindre ; je renfermai dans mon
sein jusqu’aux moindres signes de mécontentement, et toutes les ressources
de mon esprit furent employées à me créer une gaieté factice qui pût
voiler ma profonde tristesse. Ce travail eut sur moi-même un effet inespéré.
Nous sommes des créatures tellement mobiles, que les sentiments que nous
feignons, nous finissons par les éprouver. Les chagrins que je cachais,
je les oubliais en partie. Mes plaisanteries perpétuelles dissipaient ma
propre mélancolie, et les assurances de tendresse dont j’entretenais Ellénore
répandaient dans mon cœur une émotion douce qui ressemblait presque à
l’amour.
34
De temps en temps des souvenirs importuns venaient m’assiéger. Je
me livrais, quand j’étais seul, à des accès d’inquiétude ; je formais mille
plans bizarres pour m’élancer tout à coup hors de la sphère dans laquelle
j’étais déplacé. Mais je repoussais ces impressions comme de mauvais rêves.
Ellénore paraissait heureuse ; pouvais-je troubler son bonheur ? Près de cinq
mois se passèrent de la sorte.
Un jour, je vis Ellénore agitée et cherchant à me taire une idée qui
l’occupait. Après de longues sollicitations, elle me fit promettre que je
ne combattrais point la résolution qu’elle avait prise, et m’avoua que
M. de P *** lui avait écrit : son procès était gagné ; il se rappelait avec
reconnaissance les services qu’elle lui avait rendus, et leur liaison, de dix
années. Il lui offrait la moitié de sa fortune, non pour se réunir à elle, ce
qui n’était plus possible, mais à condition qu’elle quitterait l’homme ingrat
et perfide qui les avait séparés. J’ai répondu, me dit-elle, et vous devinez
bien que j’ai refusé. Je ne le devinais que trop. J’étais touché, mais au
désespoir du nouveau sacrifice que me faisait Ellénore. Je n’osais toutefois
lui rien objecter : mes tentatives ci ce sens avaient toujours été tellement
infructueuses ! Je m’éloignai pour réfléchir au parti que j’avais à prendre. Il
m’était clair que nos liens devaient se rompre. Ils étaient douloureux pour
moi, ils lui devenaient nuisibles ; j’étais le seul obstacle à ce qu’elle retrouvât
un état convenable, et la considération qui, dans le monde, suit tôt ou tard
l’opulence ; j’étais la seule barrière entre elle et ses enfants : je n’avais plus
d’excuse à mes propres yeux. Lui céder dans cette circonstance n’était plus
de la générosité, mais une coupable faiblesse. J’avais promis à mon père
de redevenir libre aussitôt que je ne serais plus nécessaire à Ellénore. Il
était temps enfin d’entrer dans une carrière, de commencer une vie active,
d’acquérir quelques titres a l’estime des hommes, de faire un noble usage
de mes facultés. Je retournai chez Ellénore, me croyant inébranlable dans le
dessein de la forcer à ne pas rejeter les offres du comte de P ***, et pour lui
déclarer, s’il le fallait, que je n’avais plus d’amour pour elle. Chère amie, lui
dis-je, on lutte quelque temps contre sa destinée, mais on finit toujours par
céder. Les lois de la société sont plus fortes que les volontés des hommes ; les
sentiments les plus impérieux se brisent contre la fatalité des circonstances.
En vain l’on s’obstine à ne consulter que son cœur, on est condamné tût
on tard à écouter la raison. Je ne puis vous retenir plus longtemps dans
une position également indigne de vous et de moi. Je ne le puis ni pour
vous ni pour moi-même. À mesure que je parlais sans regarder Ellénore,
je sentais mes idées devenir plus vagues et ma résolution faiblir. Je voulus
ressaisir mes forces, et je continuai d’une voix précipitée : Je serai toujours
votre ami ; j’aurai toujours pour vous l’affection la plus profonde. Les deux
années de notre liaison ne s’effaceront pas de ma mémoire ; elles seront à
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jamais l’époque la plus belle de ma vie. Mais l’amour, ce transport des sens,
celle ivresse involontaire, cet oubli de tous les intérêts, de tous les devoirs,
Ellénore, je ne l’ai plus. J’attendis longtemps sa réponse sans lever les yeux
sur elle. Lorsque enfin je la regardai, elle était immobile ; elle contemplait
tous les objets comme si elle n’en eût reconnu aucun. Je pris sa main, je
la trouvai froide. Elle me repoussa. Que me voulez-vous ? me dit-elle ; ne
suis-je pas seule, seule dans l’univers, seule, sans un être qui m’entende ?
Qu’avez-vous encore à me dire ? ne m’avez-vous pas tout dit ? tout n’est-il
pas fini, fini sans retour ? Laissez-moi, quittez-moi ; n’est-ce pas là ce que
vous désirez ? Elle voulut s’éloigner, elle chancela ; j’essayai de la retenir,
elle tomba sans connaissance à mes pieds : je la relevai, je l’embrassai, je
rappelai ses sens. Ellénore, m’écriai-je, revenez à vous, revenez à moi ;
je vous aime d’amour, de l’amour le plus tendre. Je vous avais trompée
pour que vous fussiez plus libre dans votre choix. – Crédulités du cœur,
vous êtes inexplicables ! Ces simples paroles, démenties par tant de paroles
précédentes, rendirent Ellénore à la vie et à la confiance ; elle me les fît
répéter plusieurs fois : elle semblait respirer avec avidité. Elle me crut : elle
s’enivra de son amour, qu’elle prenait pour nôtre ; elle confirma sa réponse
au comte de P ***, et je me vis plus engagé que jamais.
Trois mois après, une nouvelle possibilité de changement s’annonça
dans la situation d’Ellénore. Une de ces vicissitudes communes dans les
républiques que des factions agitent rappela son père en Pologne, et le
rétablit dans ses biens. Quoiqu’il ne connût qu’a peine sa fille, que sa mère
avait emmenée en France à l’âge de trois ans, il désira la fixer auprès de
lui. Le bruit des aventures d’Ellénore ne lui était parvenu que vaguement en
Russie, où, pendant son exil, il avait toujours habité. Ellénore était son enfant
unique : il avait peur de l’isolement, il voulait être soigné ; il ne chercha
qu’à découvrir la demeure de sa fille, et, dès qu’il l’eut apprise, il l’invita
vivement à venir le rejoindre. Elle ne pouvait avoir d’attachement réel pour
un père qu’elle ne se souvenait pas d’avoir vu. Elle sentait néanmoins qu’il
était de son devoir d’obéir ; elle assurait de la sorte à ses enfants une grande
fortune, et remontait elle-même au rang que lui avaient ravi ses malheurs et
sa conduite ; mais elle me déclara positivement qu’elle n’irait en Pologne
que si je l’accompagnais. Je ne suis plus, me dit-elle, dans l’âge où l’âme
s’ouvre à des impressions nouvelles. Mon père est un inconnu pour moi. Si
je reste ici, d’autres l’entoureront avec empressement : il en sera tout aussi
heureux. Mes enfants auront la fortune de M. de P ***. Je sais bien que
je serai généralement blâmée, je passerai pour une fille ingrate et pour une
mère peu sensible ; mais j’ai trop souffert : je ne suis plus assez jeune pour
que l’opinion du monde ait une grande puissance, sur moi. S’il y a dans ma
résolution quelque chose de dur, c’est à vous, Adolphe, que vous devez vous
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en prendre. Si je pouvais me faire illusion sur vous, je consentirais peut-
être à une absence dont l’amertume serait diminuée par la perspective d’une
réunion douce et durable ; mais vous ne demanderiez pas mieux que de me
supposer à deux cents lieues de vous, contente et tranquille, au sein de ma
famille et de l’opulence. Vous m’écririez là-dessus des lettres raisonnables
que je vois d’avance : elles déchireraient mon cœur, je ne veux pas m’y
exposer. Je n’ai pas la consolation de me dire que, par le sacrifice de toute ma
vie, je sois parvenue à vous inspirer le sentiment que je méritais ; mais enfin
vous l’avez accepté, ce sacrifice. Je souffre déjà suffisamment par l’aridité
de vos manières et la sécheresse de nos rapports ; je subis ces souffrances
que vous m’infligez, je ne veux pas en braver de volontaires.
Il y avait dans la voix et dans le ton d’Ellénore je ne sais quoi
d’âpre et de violent qui annonçait plutôt une détermination ferme qu’une
émotion profonde et touchante. Depuis quelque temps elle s’irritait d’avance
lorsqu’elle me demandait quelque chose, comme si je le lui avais déjà
refusé. Elle disposait de mes actions, mais elle savait que mon jugement
les démentait. Elle aurait voulu pénétrer dans le sanctuaire intime de ma
pensée, pour y briser une opposition sourde qui la révoltait contre moi. Je lui
parlai de ma situation, du vœu de mon père, de mon propre désir ; je priai,
je m’emportai. Ellénore fut inébranlable. Je voulus réveiller sa générosité,
comme si l’amour n’était pas de tous les sentiments le plus égoïste, et par
conséquent, lorsqu’il est blessé, le moins généreux. Je tâchai, par un effort
bizarre, de l’attendrir sur le malheur que j’éprouvais en restant près d’elle ;
je ne parvins qu’à l’exaspérer. Je lui promis d’aller la voir en Pologne ;
mais elle ne vit dans mes promesses sans épanchement et sans abandon, que
l’impatience de la quitter.
La première année de notre séjour à Caden avait atteint son terme sans
que rien changeât dans notre situation. Quand Ellénore me trouvait sombre
ou abattu, elle s’affligeait d’abord, se blessait ensuite, et m’arrachai ! par
ses reproches l’aveu de la fatigue que j’aurais voulu déguiser. De mon
côté, quand Ellénore paraissait contente, je m’irritais de la voir jouir d’une
situation qui me coûtait mon bonheur, et je la troublais dans celle courte
jouissance par des insinuations qui l’éclairaient sur ce que j’éprouvais
intérieurement. Nous nous attaquions donc tour à tour par des phrases
indirectes, pour reculer ensuite dans des protestations générales et de
vagues justifications, et pour regagner le silence. Car nous savions si bien
mutuellement tout ce que nous allions nous dire, que nous nous taisions pour
ne pas l’entendre. Quelquefois l’un de nous était prêt à céder, mais nous
manquions le moment favorable pour nous rapprocher. Nos cœurs défiants
et blessés ne se rencontraient plus.
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Je me demandais souvent pourquoi je restais dans un état si pénible : je me
répondais que, si je m’éloignais d’Ellénore, elle me suivrait, et que j’aurais
provoqué un nouveau sacrifice. Je me dis enfin qu’il fallait la satisfaire
une dernière fois, et qu’elle ne pourrait plus rien exiger quand je l’aurais
replacée au milieu de sa famille. J’allais lui proposer de la suivre en Pologne,
quand elle reçut la nouvelle que son père était mort subitement. Il l’avait
instituée son unique héritière, mais son testament était contredit par des
lettres postérieures, que des parents éloignés menaçaient de faire valoir.
Ellénore, malgré le peu de relations qui subsistaient entre elle et son père,
fut douloureusement affectée de cette mort : elle se reprocha de l’avoir
abandonné. Bientôt elle m’accusa de sa faute. Vous m’avez fait manquer, me
dit-elle, à un devoir sacré. Maintenant il ne s’agit que de ma fortune : je vous
l’immolerai plus facilement encore. Mais, certes, je n’irai pas seule dans un
pays où je n’ai que des ennemis à rencontrer. Je n’ai voulu, lui répondis-
je, vous faire manquer à aucun devoir ; j’aurais désiré, je l’avoue, que vous
daignassiez réfléchir que moi aussi je trouvais pénible de manquer aux
miens, je n’ai pu obtenir de vous cette justice. Je me rends, Ellénore ; votre
intérêt l’emporte sur toute autre considération. Nous partirons ensemble
quand vous le voudrez.
Nous nous mîmes effectivement en route. Les distractions du voyage,
la nouveauté des objets, les efforts que nous faisions sur nous-mêmes,
ramenaient de temps en temps entre nous quelques restes d’intimité. La
longue habitude que nous avions l’un de l’attire, les circonstances variées
que nous avions parcourues ensemble, avaient attaché à chaque parole,
presque à chaque geste, des souvenirs qui nous replaçaient tout à coup dans
le passé, et nous remplissaient d’un attendrissement involontaire, comme
les éclairs traversent la nuit sans la dissiper. Nous vivions, pour ainsi dire,
d’une espèce de mémoire du cœur, assez puissante pour que l’idée de nous
séparer nous fût douloureuse, trop faible pour que nous trouvassions du
bonheur à être unis. Je me livrais à ces émotions, pour me reposer de ma
contrainte habituelle. J’aurais voulu donner à Ellénore des témoignages
de tendresse qui la contentassent ; je reprenais quelquefois avec elle le
langage de l’amour ; mais ces émotions et ce langage ressemblaient à ces
feuilles pâles et décolorées qui, par un reste de végétation funèbre, croissent
languissamment sur les brandies d’un arbre déraciné.
38
Chapitre VII
Ellénore obtint, dès son arrivée, d’être rétablie dans la jouissance des
biens qu’on lui disputait, en s’engageant à n’en pas disposer que son procès
ne fût décidé. Elle s’établit dans une des possessions de son père. Le mien,
qui n’abordait jamais avec moi dans ses lettres aucune question directement,
se contenta de les remplir d’insinuations contre mon voyage. « Vous m’aviez
mandé, me disait-il, que vous ne partiriez pas. Vous m’aviez développé
longuement toutes les raisons que vous aviez de ne pas partir ; j’étais,
en conséquence, bien convaincu que vous partiriez. Je ne puis que vous
plaindre de ce qu’avec votre esprit d’indépendance, vous faites toujours
ce que vous ne voulez pas. Je ne juge point, au reste, d’une situation qui
ne m’est qu’imparfaitement connue. Jusqu’à présent vous m’aviez paru
le protecteur d’Ellénore, et, sous ce rapport, il y avait dans vos procédés
quelque chose de noble qui relevait votre caractère, quel que fût l’objet
auquel vous vous attachiez. Aujourd’hui vos relations ne sont plus les
mêmes : ce n’est plus vous qui la protégez, c’est elle qui vous protège ; vous
vivez chez elle, vous êtes un étranger qu’elle introduit dans sa famille. Je
ne prononce point sur une position que vous choisissez ; mais, comme elle
peut avoir ses inconvénients, je voudrais les diminuer autant qu’il est en
moi. J’écris au baron de T *** notre ministre dans le pays où vous êtes, pour
vous recommander à lui : j’ignore s’il vous conviendra de faire usage de
cette recommandation ; n’y voyez au moins qu’une preuve de mon zèle, et
nullement une atteinte à l’indépendance que vous avez toujours su défendre
avec succès contre votre père. »
J’étouffai les réflexions que ce style faisait naître en moi. La terre que
j’habitais avec Ellénore était située à peu de distance de Varsovie ; je me
rendis dans cette ville, chez le baron de T ***. Il me reçut avec amitié,
me demanda les causes de mon séjour en Pologne, me questionna sur mes
projets ; je ne savais trop que lui répondre. Après quelques minutes d’une
conversation embarrassée : Je vais, me dit-il, vous parler avec franchise.
Je connais les motifs qui vous ont amené dans ce pays, votre père me
les amandes ; je vous dirai même que je ; les comprends : il n’y a pas
d’homme qui ne se soit, une fois dans sa vie, trouvé tiraillé par le désir de
rompre une liaison inconvenable et la crainte d’affliger une femme qu’il
avait aimée. L’inexpérience de la jeunesse fait que l’on s’exagère beaucoup
les difficultés d’une position pareille ; on se plaît à croire à la vérité de
toutes ces démonstrations de douleur qui remplacent, dans un sexe faible
et emporté, tous les moyens de la force et tous ceux de la raison. Le cœur
en souffre, mais l’amour-propre s’en applaudit ; et tel homme qui pense
de bonne foi s’immoler au désespoir qu’il a causé ne se sacrifie dans le
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fait qu’aux illusions de sa propre vanité. Il n’y a pas une de ces femmes
passionnées, dont le monde est plein, qui n’ait protesté qu’on la ferait mourir
en l’abandonnant ; il n’y en a pas une qui ne soit encore en vie, et qui
ne se soit consolée. Je voulus l’interrompre. Pardon, me dit-il, mon jeune
ami, si je m’exprime avec trop peu de ménagement ; mais le bien qu’on
m’a dit de vous, les talents que vous annoncez, la carrière que vous devriez
suivre, tout me fait une loi de ne rien vous déguiser. Je lis dans votre âme,
malgré vous et mieux que vous : vous n’êtes plus amoureux de la femme
qui vous domine et qui vous traîne après elle ; si vous l’aimiez encore,
vous ne seriez pas venu chez moi. Vous saviez que votre père m’avait
écrit, il vous était aisé de prévoir ce que j’avais à vous dire : vous n’avez
pas été fâché d’entendre de ma bouche des raisonnements que vous vous
répétez sans cesse à vous-même, et toujours inutilement. La réputation
d’Ellénore est loin d’être intacte. – Terminons, je vous prie, répondis-je,
une conversation inutile. Des circonstances malheureuses ont pu disposer
des premières années d’Ellénore, on peut la juger défavorablement sur des
apparences mensongères : mais je la connais depuis trois ans, et il n’existe
pas sur la terre une âme plus élevée, un caractère plus noble, un cœur plus
pur et plus généreux. – Comme vous voudrez, répliqua-t-il ; mais ce sont
des nuances que l’opinion n’approfondit pas. Les faits sont positifs, ils sont
publics ; en m’empêchant de les rappeler, pensez-vous les détruire ? Écoutez,
poursuivit-il : il faut dans ce monde savoir ce qu’on veut. Vous n’épouserez
pas Éllénore ? – Non sans doute, m’écriai-je ; elle-même ne l’a jamais désiré.
– Que voulez-vous donc faire ? Elle a dix ans de plus que vous, vous en
avez vingt-six ; vous la soignerez dix ans encore, elle sera vieille, vous serez
parvenu au milieu de votre vie sans avoir rien commencé, rien achevé qui
vous satisfasse. L’ennui s’emparera de vous, l’humeur s’emparera d’elle ;
elle vous sera chaque jour moins agréable, vous lui serez chaque jour plus
nécessaire ; et le résultat d’une naissance illustre, d’une fortune brillante,
d’un esprit distingué, sera de végéter, dans un coin de la Pologne‚ oublié
de vos amis, perdu pour la gloire, et tourmenté par une femme qui ne sera,
quoi que vous fassiez, jamais contente de vous. Je n’ajoute qu’un mot, et
nous ne reviendrons plus sur un sujet qui vous embarrasse. Toutes les routes
vous sont ouvertes, les lettres, les armes, l’administration ; vous pouvez
aspirer aux plus illustres alliances, vous êtes fait pour aller à tout : mais
souvenez-vous bien qu’il y a entre vous et tous les genres de succès un
obstacle insurmontable, et que cet obstacle est Ellénore. – J’ai cru vous
devoir, monsieur, lui répondis-je, de vous écouter en silence ; mais je me
dois aussi de vous déclarer que vous ne m’avez point ébranlé. Personne que
moi, je le répète, ne peut juger Ellénore, personne n’apprécie assez la vérité
de ses sentiments et la profondeur de ses impressions. Tant qu’elle aura
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besoin de moi, je resterai auprès d’elle. Aucun succès ne me consolerait de
la laisser malheureuse ; et, dussé-je borner ma carrière à lui servir d’appui,
à la soutenir dans ses peines, à l’entourer de mon affection contre l’injustice
d’une opinion qui la méconnaît, je croirais encore n’avoir pas employé ma
vie inutilement.
Je sortis en achevant ces paroles : mais qui m’expliquera par quelle
mobilité le sentiment qui me les dictait s’éteignit avant même que j’eusse
fini de les prononcer ? Je voulus, en retournant à pied, retarder le moment de
revoir cette Ellénore que je venais de défendre ; je traversai précipitamment
la ville : il me tardait de me trouver seul.
Arrivé au milieu de la campagne, je ralentis ma marche, et mille pensées
m’assaillirent. Ces mots funestes : « Entre tous les genres de succès et
vous il existe un obstacle insurmontable, et cet obstacle c’est Ellénore »,
retentissaient autour de moi. Je jetai un long et triste regard sur le temps
qui venait de s’écouler sans retour ; je me rappelais les espérances de
ma jeunesse, la confiance avec laquelle je croyais autrefois commander à
l’avenir, les éloges accordés à mes premiers essais, l’aurore de réputation
que j’avais vue briller et disparaître. Je me répétais les noms de plusieurs
de mes compagnons d’étude que j’avais traités avec un dédain superbe, et
qui, par le seul effet d’un travail opiniâtre et d’une vie régulière, m’avaient
laissé loin derrière eux dans la route de la fortune, de la considération et de la
gloire : j’étais oppressé de mon inaction. Comme les avares se représentent
dans les trésors qu’ils entassent tous les biens que ces trésors pourraient
acheter, j’apercevais dans Ellénore la privation de tous les succès-auxquels
j’aurais pu prétendre. Ce n’était pas une carrière seule que je regrettais :
comme je n’avais essayé d’aucune, je les regrettais toutes. N’ayant jamais
employé mes forces, je les imaginais sans bornes, et je les maudissais ;
j’aurais voulu que la nature m’eut créé faible et médiocre, pour me préserver
au moins du remords de me dégrader volontairement. Toute louange, toute
approbation pour mon esprit ou mes connaissances, me semblait un reproche
insupportable : je croyais entendre admirer les bras vigoureux d’un athlète
chargé de fers au fond d’un cachot. Si je voulais ressaisir mon courage, me
dire que l’époque de l’activité n’était pas encore passée, l’image d’Ellénore
s’élevait devant moi comme un fantôme, et me repoussait dans le néant ; je
ressentais contre elle des accès de fureur, et, par un mélange bizarre, cette
fureur ne diminuait en rien la terreur que m’inspirait l’idée de l’affliger.
Mon âme, fatiguée de ces sentiments amers, chercha tout à coup un
refuge dans des sentiments contraires. Quelques mots, prononcés au hasard
par le baron de T *** sur la possibilité d’une alliance douce et paisible,
me servirent à me créer l’idéal d’une compagne. Je réfléchis au repos, à la
considération, à l’indépendance même que m’offrirait un sort pareil ; car les
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liens que je traînais depuis si longtemps me rendaient plus dépendant mille
fois que n’aurait pu le faire une union connue et constatée. J’imaginais la
joie de mon père ; j’éprouvais un désir impatient de reprendre dans ma patrie
et dans la société de mes égaux la place qui m’était due ; je me représentais
opposant une conduite austère et irréprochable à tous les jugements qu’une
malignité froide et frivole avait prononcés contre moi, à tous les reproches
dont m’accablait Ellénore.
Elle m’accuse sans cesse, disais-je, d’être dur, d’être ingrat, d’être sans
pitié. Ah ! si le ciel m’eût accordé une femme que les convenances sociales
me permissent d’avouer, que mon père ne rougit pas d’accepter pour fille,
j’aurais été mille fois heureux de la rendre heureuse. Cette sensibilité que
l’on méconnaît parce qu’elle est souffrante et froissée, cette sensibilité
dont on exige impérieusement des témoignages que mon cœur refuse à
l’emportement et à la menace, qu’il me serait doux de m’y livrer avec l’être
chéri compagnon d’une vie régulière et respectée ! Que n’ai-je pas fait pour
Ellénore ? Pour elle j’ai quitté mon pays et ma famille ; j’ai pour elle affligé
le cœur d’un vieux père, qui gémit encore loin de moi ; pour elle j’habite
ces lieux où ma jeunesse s’enfuit solitaire, sans gloire, sans honneur et sans
plaisir : tant de sacrifices faits sans devoir et sans amour ne prouvent-ils
pas ce que l’amour et le devoir me rendraient capable de faire ? Si je crains
tellement la douleur d’une femme qui ne me domine que par sa douleur, avec
quel soin j’écarterais toute affliction, toute peine, de celle à qui je pourrais
hautement me vouer sans remords et sans réserve ! Combien alors on me
verrait différent de ce que je Suis ! comme cette amertume dont on me fait
un crime, parce que la source en est inconnue, fuirait rapidement loin de
moi ! combien je serais reconnaissant pour le ciel et bien-veillant pour les
hommes !
Je parlais ainsi ; mes yeux se mouillaient de larmes ; mille souvenirs
rentraient comme par torrents dans mon âme ; mes relations avec Ellénore
m’avaient rendu tous ces souvenirs odieux. Tout ce qui me rappelait
mon enfance, les lieux où s’étaient écoutées mes premières années, les
compagnons de mes premiers jeux, les vieux parents qui m’avaient prodigué
les premières marques d’intérêt, me blessait et me faisait mal : j’étais réduit
à repousser, comme des pensées coupables, les images les plus attrayantes
et les vœux les plus naturels. La campagne que mon imagination m’avait
soudain créée s’alliait au contraire à toutes ces images et sanctionnait tous
ses vœux ; elle s’associait à tous mes devoirs, à tous mes plaisirs, à tous
mes goûts ; elle rattachait ma vie actuelle à cette époque de ma jeunesse
où l’espérance ouvrait devant moi ainsi vaste avenir, époque dont Ellénore
m’avait séparé comme par un abîme. Les plus, petits détails, les plus petits
objets se retraçaient à ma mémoire : je revoyais l’antique château que j’avais
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habité avec mon père, les bois qui l’entourai est, la rivière qui baignait le pied
de ses murailles, les montagnes qui bornaient son horizon ; toutes ces choses
me paraissaient tellement présentes, pleines d’une telle vie, qu’elles me
causaient un frémissement que j’avais peine à supporter ; et mon imagination
plaçait à côté d’elles une créature innocente et jeune qui les embellissait, qui
les animait par l’espérance. J’errais plongé dans cette rêverie, toujours sans
plan fixe, ne me disant point qu’il fallait rompre avec Ellénore, n’ayant de la
réalité qu’une idée sourde et confuse, et dans l’état d’un homme accablé de
peine, que le sommeil a consolé par un songe et qui pressent que ce songe
va finir. Je découvris tout à coup le château d’Ellénore, dont insensiblement
je m’étais rapproché ; je m’arrêtai ; je pris une autre route : j’étais heureux
de retarder le moment où j’allais entendre de nouveau sa voix.
Le jour s’affaiblissait : le ciel était serein ; la campagne devenait déserte ;
les travaux des hommes avaient cessé, ils abandonnaient la nature à elle-
même. Mes pensées prirent graduellement une teinte plus grave et plus
imposante. Les ombres de la nuit qui s’épaississaient à chaque instant, le
vaste silence qui m’environnait, et qui n’était interrompu que par des bruits
rares et lointains, firent succéder à mon imagination un sentiment plus calme
et plus solennel. Je promenais mes regards sur l’horizon grisâtre dont je
n’apercevais plus les limites, et qui, par là même, me donnait en quelque
sorte la sensation de l’immensité. Je n’avais rien éprouvé de pareil depuis
longtemps : sans cesse absorbé dans des réflexions toujours personnelles,
la vue toujours fixée sur ma situation, j’étais devenu étranger à toute idée
générale ; je ne m’occupais que d’Ellénore et de moi : d’Ellénore, qui
ne m’inspirait qu’une pitié mêlée de fatigue ; de moi, pour qui je n’avais
plus aucune estime. Je m’étais rapetissé, pour ainsi dire, dans un nouveau
genre d’égoïsme, dans un égoïsme sans courage, mécontent et humilié ;
je me sus bon gré de renaître à des pensées d’un autre ordre, et de me
retrouver la faculté de m’oublier moi-même pour me livrer à des méditations
désintéressées ; mon âme semblait se relever d’une dégradation longue et
honteuse.
La nuit presque entière s’écouta ainsi je marchais au hasard ; je parcourus
des champs, des bois, des hameaux où tout était immobile. De temps
en temps j’apercevais dans quelque habitation éloignée une pâle lumière
qui permit l’obscurité. Là, me disais-je, là peut-être quelque infortuné
s’agite sous la douleur, ou lutte contre la mort : Contre la morts mystère
inexplicable, dont une expérience journalière paraît n’avoir pas encore
convaincu les hommes, terme assuré qui ne nous console ni ne nous apaise,
objet d’une insouciance habituelle et d’un effroi passager ! Et moi aussi,
poursuivais-je‚ je me livre à cette inconséquence insensée ? Je me révolte
contre la vie, comme si la vie ne devait pas finir ; je répands du malheur
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autour de moi, pour reconquérir quelques années misérables que le temps
viendra bientôt m’arracher ! Ah ! renonçons à ces efforts inutiles ; jouissons
de voir ce temps s’écouler, mes jours se précipiter les uns sur les autres ;
demeurons immobile, spectateur indifférent d’une existence à demi passée ;
qu’on s’en empare, qu’on la déchire : on n’en prolongera pas la durée ! vaut-
il la peine de la disputer ?
L’idée de la mort a toujours eu pour moi beaucoup d’empire. Dans mes
affections les plus Vives, elle a toujours suffi pour me calmer aussitôt ;
elle produisit sur mon âme son effet accoutumé, ma disposition pour
Ellénore devint moins amère. Toute mon irritation disparut ; il ne me restait
de l’impression de cette nuit de délire qu’un sentiment doux et presque
tranquille : peut-être la lassitude physique que j’éprouvais contribuait-elle
à cette tranquillité.
Le jour allait renaître ; je distinguais déjà les objets. Je reconnus que
j’étais assez loin de la demeure d’Ellénore. Je me peignis son inquiétude,
et je me pressais pour arriver près d’elle, autant que la fatigue pouvait me
le permettre, lorsque je rencontrai un homme à cheval qu’elle avait envoyé
pour me chercher. Il me raconta qu’elle était depuis douze heures dans les
craintes les plus vives ; qu’après être allée à Varsovie et avoir parcouru les
environs, elle était revenue chez elle dans un état inexprimable d’angoisse,
et que de toutes parts les habitants du village étaient répandus dans la
campagne pour me découvrir. Ce récit me remplit d’abord d’une impatience
assez pénible. Je m’irritais de me voir soumis par Ellénore à une surveillance
importune. En vain me répétais-je que son amour seul en était la cause :
cet amour n’était-il pas aussi la cause de tout mon malheur ? Cependant je
parvins à vaincre ce sentiment que je me reprochais. Je la savais alarmée
et souffrante. Je montai à cheval ; je franchis avec rapidité la distance qui
nous séparait. Elle me reçut avec des transports de joie. Je fus ému de son
émotion. Notre conversation fut courte, parce que bientôt elle songea que je
devais avoir besoin de repos ; et je la quittai, cette fois du moins, sans avoir
rien dit qui pût affliger son cœur.
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Chapitre VIII
Le lendemain je me levai poursuivi des mêmes idées qui m’avaient
agité la veille. Mon agitation redoubla les jours suivants ; Ellénore voulut
inutilement en pénétrer la cause : je répondais par des monosyllabes
contraints à ses questions impétueuses ; je me roidissais contre son instance,
sachant trop qu’à ma franchise succéderait sa douleur, et que sa douleur
m’imposerait une dissimulation nouvelle.
Inquiète et surprise, elle recourut à l’une de ses amies pour découvrir
le secret qu’elle m’accusait de lui cacher : avide de se tromper elle-même,
elle cherchait un fait où il n’y avait qu’un sentiment. Cette amie m’entretint
de mon humeur bizarre, du soin que je mettais à repousser toute idée d’un
lien durable, de mon inexplicable soif de rupture et d’isolement. Je l’écoutai
longtemps en silence. Je n’avais dit jusqu’à ce moment à personne que je
n’aimais plus Ellénore ; ma bouche répugnait à cet aveu, qui me semblait
une perfidie. Je voulus pourtant me justifier, je racontai mon histoire avec
ménagement, en donnant beaucoup d’éloges à Ellénore, en convenant des
inconséquences de ma conduite, en les rejetant sur les difficultés de notre
situation, et sans me permettre une parole qui prononçât clairement que
la difficulté véritable était de ma part l’absence de l’amour. La femme
qui m’écoutait fut émue de mon récit : elle vit de la générosité dans ce
que j’appelais de la faiblesse, du malheur dans ce que je nommais de la
dureté. Les mêmes explications qui mettaient en fureur Ellénore passionnée
portaient la conviction dans l’esprit de son impartiale amie. On est si juste
lorsque l’on est désintéressé ! Qui que vous soyez, ne remettez jamais a
un autre les intérêts de votre cœur, le cœur seul peut plaider sa cause, il
sonde seul ses blessures : tout intermédiaire devient un juge ; il analyse, il
transige ; il conçoit l’indifférence, il l’admet comme possible, il la reconnaît
pour inévitable ; par là même il l’excuse, et l’indifférence se trouve ainsi,
à sa grande surprise, légitime à ses propres yeux. Les reproches d’Ellénore
m’avaient persuadé que j’étais coupable ; j’appris de celle qui croyait la
défendre que je n’étais que malheureux. Je fus entraîné à l’aveu complet
de mes sentiments : je convins que j’avais pour Ellénore du dévouement,
de la sympathie, de la pitié ; mais j’ajoutai que l’amour n’entrait pour rien
dans les devoirs que je m’imposais. Celle vérité, jusqu’alors renfermée dans
mon cœur, et quelquefois seulement révélée à Ellénore au milieu du trouble
et de la colère, prit à mes propres yeux plus de réalité et de force, par cela
seul qu’un autre en était devenu dépositaire. C’est un grand pas, c’est un
pas irréparable, lorsqu’on dévoile tout à coup aux yeux d’un tiers les replis
cachés d’une relation intime ; le jour qui pénètre dans ce sanctuaire constate
et achève les destructions que la nuit, enveloppait de ses ombres : ainsi les
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corps renfermés dans les tombeaux conservent souvent leur première forme,
jusqu’à ce que l’air extérieur vienne les frapper et les réduire en poudre.
L’amie d’Ellénore me quitta : j’ignore quel compte elle lui rendit de notre
conversation ; mais, en approchant du salon, j’entendis Ellénore qui parlait
d’une voix très animée ; en m’a perçevant, elle se tut. Bientôt elle reproduisit,
sous diverses formes, des idées générales, qui n’étaient que des attaques
particulières. Rien n’est plus bizarre, disait-elle, que le zèle de certaines
amitiés ; il y a des gens qui s’empressent de se charger de vos intérêts
pour mieux abandonner votre cause ; ils appellent cela de l’attachement :
j’aimerais mieux de la haine. Je compris facilement que l’amie d’Ellénore
avait embrassé mon parti contre elle, et l’avait irritée en ne paraissant pas
me juger assez coupable. Je me sentis assez d’intelligence avec une autre
contre Ellénore : c’était entre nos cœurs une barrière de plus.
Quelques jours après, Ellénore alla plus loin : elle était incapable de tout
empire sur elle-même ; dès qu’elle croyait avoir un sujet de plainte, elle
marchait droit à l’explication, sans ménagement et sans calcul, et préférait le
danger de rompre à la contrainte de dissimuler. Les deux amies se séparèrent
à jamais brouillées.
Pourquoi mêler des étrangers à nos discussions intimes ? dis-je à
Ellénore. Avons-nous besoin d’un tiers pour nous entendre ? et si nous ne
nous entendons plus, quel tiers pourrait y porter remède ? Vous avez raison,
me répondit-elle : mais c’est votre faute ; autrefois je ne m’adressais à
personne pour arriver jusqu’à votre cœur.
Tout à coup Ellénore annonça le projet de changer son genre de vie.
Je démêlai par ses discours qu’elle attribuait à la solitude dans laquelle
nous vivions le mécontentement qui me dévorait : elle épuisait toutes les
explications fausses avant de se résigner à la véritable. Nous passions tête à
tête de monotones soirées entre le silence et l’humeur ; la source des longs
entretiens était tarie.
Ellénore résolut d’attirer chez elle les familles nobles qui résidaient
dans son voisinage ou à Varsovie. J’entrevis facilement les obstacles et les
dangers de ses tentatives. Les parents qui lui disputaient son héritage avaient
révélé ses erreurs passées et répandu contre elle mille bruits calomnieux.
Je frémis des humiliations qu’elle allait braver, et je tâchai de la dissuader
de cette entreprise. Mes représentations furent inutiles ; je blessai sa fierté
par mes craintes, bien que je ne les exprimasse qu’avec ménagement.
Elle supposa que j’étais embarrassé de nos liens, parce que son existence
était équivoque ; elle n’en fut que plus empressée à reconquérir une
place honorable dans le monde : ses efforts obtinrent quelque succès. La
fortune dont elle jouissait, sa beauté, que le temps n’avait encore que
légèrement diminuée, le bruit même de ses aventures, tout en elle excitait
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la curiosité. Elle se vit entourée bientôt d’une société nombreuse ; mais elle
était poursuivie d’un sentiment secret d’embarras et d’inquiétude. J’étais
mécontent de ma situation, elle s’imaginait que je l’étais de la sienne ; elle
s’agitait pour en sortir ; son désir ardent ne lui permettait point de calcul,
sa position fausse jetait de l’inégalité dans sa conduite et de la précipitation
dans ses démarches. Elle avait l’esprit juste, mais peu étendu ; la justesse
de son esprit était dénaturée par l’emportement de son caractère, et son peu
d’étendue l’empêchait d’apercevoir la ligne la plus habile et de saisir des
nuances délicates. Pour la première fois elle avait un but ; et comme elle
se précipitait vers ce but, elle le manquait. Que de dégoûts elle dévora sans
me les communiquer ! que de fois je rougis pour elle sans avoir la force
de le lui dire ! Tel est, parmi les hommes, le pouvoir de la réserve et de la
mesure, que je l’avais vue plus respectée par les amis du comte de p ***
comme sa maîtresse, qu’elle ne l’était par ses voisins comme héritière d’une
grande fortune, au milieu de ses vassaux. Tour à tour haute et suppliante,
tantôt prévenante, tantôt susceptible, il y avait dans ses actions et dans ses
paroles je ne sais quelle fougue destructive de la considération, qui ne se
compose que du calme.
En relevant ainsi les défauts d’Ellénore, c’est moi que j’accuse et que je
condamne. Un mot de moi l’aurait calmée : pourquoi n’ai-je pu prononcer
ce mot ?
Nous vivions cependant plus doucement ensemble ; la distraction
nous soulageait de nos pensées habituelles. Nous n’étions seuls que par
intervalles ; et, comme nous avions l’un dans l’autre une confiance sans
bornes, excepté sur nos sentiments intimes, nous mettions les observations
et les faits à la place de ces sentiments, et nos conversations avaient repris
quelque charme. Mais bientôt ce nouveau genre de vie devint pour moi
la source d’une nouvelle perplexité. Perdu dans la foule qui environnait
Ellénore, je m’aperçus que j’étais l’objet de l’étonnement et du blâme.
L’époque approchait où son procès devait être jugé : ses adversaires
prétendaient qu’elle avait aliéné le cœur paternel par des égarements sans
nombre, ma présence venait à l’appui de leurs assertions. Ses amis me
reprochaient de lui faire tort. Ils excusaient sa passion pour moi, mais ils
m’accusaient d’indélicatesse : j’abusais, disaient-ils, d’un sentiment que
j’aurais dû modérer. Je savais seul qu’en l’abandonnant je l’entraînerais sur
mes pas, et qu’elle négligerait pour me suivre tout le soin de sa fortune et
tous les calculs de la prudence. Je ne pouvais rendre le public dépositaire de
ce secret ; je ne paraissais donc dans la maison d’Ellénore qu’un étranger
nuisible au succès même des démarches qui allaient décider de son sort ;
et, par un étrange renversement de la vérité, tandis que j’étais la victime de
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ses volontés inébranlables, c’était elle que l’on plaignait comme victime de
mon ascendant.
Une nouvelle circonstance vint compliquer encore cette situation
douloureuse.
Une singulière révolution s’opéra tout à coup dans la conduite et dans
les manières d’Ellénore : jusqu’à cette époque elle n’avait paru occupée,
que de moi ; soudain je la vis recevoir et rechercher les hommages des
hommes qui l’entouraient. Cette femme si réservée, si froide, si ombrageuse,
sembla subitement changer de caractère. Elle encourageait les sentiments
et même les espérances d’une foule de jeunes gens, dont les uns étaient
séduits par sa figure, et dont quelques autres‚ malgré ses erreurs passées,
aspiraient sérieusement à sa main ; elle leur accordait de longs tête-à-tête ;
elle avait avec eux ces formes douteuses, mais attrayantes, qui ne repoussent
mollement que pour retenir, parce qu’elles annoncent plutôt l’indécision que
l’indifférence, et des retards que des refus, j’ai su par elle dans la suite,
et les faits me l’ont démontré‚ qu’elle agissait ainsi par un calcul faux et
déplorable. Elle croyait ranimer mon amour en excitant ma jalousie ; mais
c’était agiter des cendres que rien ne pouvait réchauffer. Peut-être aussi se
mêlait-il à ce calcul, sans qu’elle s’en rendît compte, quelque vanité de
femme. Elle était blessée de ma froideur, elle voulait se prouver à elle-même
qu’elle avait encore des moyens de plaire. Peut-être enfin‚ dans l’isolement
où je laissais son cœur, trouvait-elle une sorte de consolation à s’entendre
répéter des expressions d’amour que depuis longtemps je ne prononçais plus.
Quoi qu’il en soit, je me trompai quelque temps sur ses motifs. J’entrevis
l’aurore de ma liberté future ; je m’en félicitai. Tremblant d’interrompre
par quelque mouvement inconsidéré cette grande crise à laquelle j’attachais
ma délivrance, je devins plus doux, je parus plus content. Ellénore prit ma
douceur pour de la tendresse‚ mon espoir de la voir enfin heureuse sans
moi pour le désir de la rendre heureuse. Elle s’applaudit de son stratagème.
Quelquefois pourtant elle s’alarmait de ne me voir aucune inquiétude ;
elle me reprochait de ne mettre aucun obstacle à ces liaisons qui, en
apparence, menaçaient de me l’enlever. Je repoussais ses accusations par des
plaisanteries, mais je ne parvenais pas toujours à l’apaiser ; son caractère
se faisait jour à travers la dissimulation qu’elle s’était imposée. Les scènes
recommençaient sur un autre terrain, mais non moins orageuses. Ellénore
m’imputait ses propres torts ; elle m’insinuait qu’un seul mot la ramènerait à
moi tout entière ; puis, offensée de mon silence, elle se précipitait de nouveau
dans la coquetterie avec une espèce de fureur.
C’est ici surtout, je le sens, que l’on m’accusera de faiblesse. Je voulais
être libre, et je le pouvais avec l’approbation générale, je le devais peut-
être : la conduite d’Ellénore m’y autorisait et semblait m’y contraindre. Mais
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ne savais-je pas que cette conduite était mon ouvrage ? ne savais-je pas
qu’Ellénore, au fond, de son cœur, n’avait pas cessé de m’aimer ? Pouvais-
je la punir d’une imprudence que je lui faisais commettre, et, froidement
hypocrite, chercher un prétexte dans ces, imprudences pour l’abandonner
sans pitié ?
Certes, je ne veux point m’excuser, je me condamne plus sévèrement,
qu’un autre peut-être ne le ferait à ma place ; mais je puis ail moins me
rendre ici ce solennel témoignage, que je n’ai jamais agi par calcul et que j’ai
toujours été dirigé par des sentiments vrais et naturels. Comment se fait-il
qu’avec ces sentiments je n’aie fait, si longtemps que mon malheur et celui
des autres ?
La société cependant m’observait avec surprise. Mon séjour chez
Ellénore ne pouvait s’expliquer que par un extrême attachement pour elle,
et mon indifférence sur des liens qu’elle semblait toujours prête à contracter
démentait cet attachement. L’on attribua ma tolérance, inexplicable à une
légèreté de principes, à une insouciance pour la morale, qui annonçaient,
disait-on, un homme profondément égoïste, et que le monde avait corrompu.
Ces conjectures, d’autant plus propres à faire impression qu’elles étaient
plus proportionnées aux âmes qui les concevaient, furent accueillies et
répétées. Le bruit en parvint enfin jusqu’à moi, je fus indigné de cette
découverte inattendue : pour prix de mes longs services, j’étais méconnu,
calomnié ; j’avais pour une femme oublié tous les intérêts et repoussé tous
les plaisirs de la vie, et c’était moi que l’on condamnait.
Je m’expliquai vivement avec Ellénore : un mot fit disparaître cette tourbe
d’adorateurs qu’elle n’avait appelés que pour me faire craindre sa perte. Elle
restreignit sa société à quelques femmes et à un petit nombre d’hommes
Âgés. Tout reprit autour de nous une apparence régulière ; mais nous n’en
fûmes que plus malheureux : Ellénore se croyait de nouveaux droits, je me
sentais chargé de nouvelles chaînes.
Je ne saurais peindre quelles amertumes et quelles fureurs résultèrent
de nos rapports ainsi compliqués. Notre vie ne fut plus qu’un perpétuel
orage : l’intimité perdit tous ses charmes, et l’amour toute sa douceur ; il
n’y eut plus même entre nous ces retours passagers qui semblent guérir
pour quelques instants d’incurables blessures. La vérité se fit jour de toutes
parts, et j’empruntai, pour me faire entendre, les expressions les plus dures
et les plus impitoyables. Je ne m’arrêtais que lorsque je voyais Ellénore
dans les larmes ; et ses larmes mêmes n’étaient qu’une lave brûlante qui,
tombant goutte à goutte sur mon cœur, m’arrachait des cris, sans pouvoir
m’arracher un désaveu. Ce fut alors que, plus d’une fois, je la vis se lever
pâle et prophétique : Adolphe, s’écriait-elle, vous ne savez pas le mal que
vous me faites ; vous l’apprendrez un jour, vous l’apprendrez par moi, quand
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vous m’aurez précipitée dans la tombe. – Malheureux ! lorsqu’elle parlait
ainsi, que ne m’y suis-je jeté moi-même avant elle !
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Chapitre IX
Je n’étais pas retourné chez le baron de T *** depuis ma dernière visite.
Un matin je reçus, de lui le billet suivant :
« Les conseils que je vous avais donnés ne méritaient pas une si longue
absence. Quelque parti que vous preniez sur ce qui vous regardé, vous
n’en, êtes pas moins le fils de mon ami le plus cher, je n’en jouirai
pas moins avec plaisir de votre société, et, j’en aurais beaucoup à vous
introduire dans un cercle dont j’ose vous promettre qu’il vous sera
agréable de faire partie. Permettez-moi d’ajouter que, plus votre genre
de vie, que je ne veux point désapprouver, a quelque chose de singulier,
plus il vous importe de dissiper des préventions mal fondées sans doute,
en vous montrant dans le monde. »
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savais que le baron voulait m’éloigner d’elle, et je le lui taisais ; je trompais
M. de T ***, car je lui laissais espérer que j’étais prêt à briser mes liens.
Cette duplicité était fort éloignée de mon caractère naturel ; mais l’homme
se déprave dès qu’il a dans le cœur une seule pensée qu’il est constamment
forcé de dissimuler.
Jusqu’alors je n’avais fait connaissance, chez le baron de T ***, qu’avec
les hommes qui composaient sa société particulière. Un jour il me proposa
de rester à une grande fête qu’il donnait pour la naissance de son maître.
Vous y rencontrerez, me dit-il, les plus jolies femmes de Pologne : vous n’y
trouverez pas, il est vrai, cette que vous aimez ; j’en suis fâché, mais il y a
des femmes que l’on ne voit que chez elles. Je fus péniblement affecté de
cette phrase, je gardai le silence ; mais je me reprochais intérieurement de
ne pas défendre Ellénore, qui, si l’on m’eût attaqué en sa présence, m’aurait
si vivement défendu.
L’assemblée était nombreuse ; on m’examinait avec attention. J’entendais
répéter tout bas, autour de moi, le nom de mon père, celui d’Ellénore, celui
du comte de P ***. On se taisait à mon approche, on recommençait quand je
m’érigeais. Il m’était démontré que l’on se racontait mon histoire, et chacun,
sans doute, la racontait à sa manière. Ma situation était insupportable ; mon
front était couvert d’une sueur froide ; tour à tour je rougissais et je pâlissais.
Le baron s’aperçut de mon embarras. Il vint à moi, redoubla d’attentions
et de provenances, chercha toutes les occasions de me donner des éloges,
et l’ascendant de sa considération força bientôt les autres à me témoigner
les mêmes égards.
Lorsque tout le monde se fut retiré : Je voudrais me dit M. de T ***, vous
parler encore une fois à cœur ouvert. Pourquoi voulez-vous rester don ? une
situation dont vous souffrez ? À qui faites-vous du bien ? Croyez-vous que
l’on ne sache pas ce qui se passe entre vous et Ellénore ? Tout le monde est
informé de votre aigreur et de votre mécontentement réciproque. Vous vous
faites du tort par votre faiblesse, vous ne vous en faites pas moins par votre
dureté ; car, pour comble d’inconséquence, vous ne la rende » pas heureuse,
cette femme qui vous rend, si malheureux.
J’étais encore froissé de la douleur que j’avais éprouvée. Le baron me
montra plusieurs lettres de mon père. Elles annonçaient une affliction bien
plus vive que je ne l’avais supposé. Je fus ébranlé. L’idée que je prolongeais
les agitations d’Ellénore vint jouter à mon irrésolution. Enfin, comme si tout
s’était réuni contre elle, tandis que j’hésitais, elle-même, par sa véhémence,
acheva de me décider. J’avais été absent tout le jour ‚ le baron m’avait
retenu chez lui après rassemblée ; la nuit s’avançait. On me remit, de la
part d’Ellénore, une lettre en présence du baron de T ***. Je vis dans les
yeux de ce dernier une sorte de pitié de ma servitude. La lettre d’Ellénore
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était pleine d’amertume. Quoi ! me dis-je, je ne puis passer un jour libre !
je ne puis respirer une heure en paix ! Elle me poursuit partout, comme un
esclave qu’on doit ramener à ses pieds ; et, d’autant plus violent que je me
sentais plus faible : Oui, m’écriai-je, je le prends, rengagement de rompre
avec Ellénore, j’oserai le lui déclarer moi-même ; vous pouvez d’avance en
instruire mon père.
En disant ces mots, je m’élançai loin du baron. J’étais oppressé des
paroles que je venais de prononcer, et je ne croyais qu’à peine à la promesse
que j’avais donnée.
Ellénore m’attendait avec impatience. Par un hasard étrange, on lui avait
parlé, pendant mon absence, pour la première fois, des efforts du baron de
T *** pour me détacher d’elle. On lui avait rapporté les discours que j’avais
tenus, les plaisanteries que j’avais faites. Ses soupçons étant éveillés, elle
avait rassemblé dans son esprit plusieurs circonstances qui lui paraissaient
le confirmer. Ma liaison subite avec un homme que je ne voyais jamais
autrefois, l’intimité qui existait entre cet homme et mon père, lui semblaient
des preuves irréfragables. Son inquiétude avait fait tant de progrès en peu
d’heures, que je la trouvai pleinement convaincue de ce qu’elle nommait ma
perfidie.
J’étais arrivé auprès d’elle décidé à lui tout dire. Accusé par elle, le croira-
t-on ? je ne m’occupai qu’à tout éluder. Je niai même, oui, je niai ce jour-là
ce que j’étais déterminé à lui déclarer le lendemain.
Il était tard, je la quittai ; je me hâtai de me coucher pour terminer cette
longue journée ; et quand je fus bien sûr qu’elle était finie, je me sentis, pour
le moment, délivré d’un poids énorme.
Je ne me levai le lendemain que vers le milieu du jour, comme si, en
retardant le commencement de notre entrevue, j’avais retardé l’instant fatal.
Ellénore s’était rassurée pendant la nuit, et par ses propres réflexions, et
par mes discours de la veille. Elle me parla de ses affaires avec un air de
confiance qui n’annonçait que trop qu’elle regardait nos existences comme
indissolublement unies. Où trouver des paroles qui la repoussassent dans
l’isolement ?
Le temps s’écoulait avec une rapidité effrayante. Chaque minute ajoutait
à la nécessité d’une explication. Des trois jours que j’avais fixés, déjà le
second était près de disparaître. M. de T *** m’attendait, au plus tard, le
surlendemain. Sa lettre pour mon père était partie, et j’allais manquer à ma
promesse sans avoir fait pour l’exécuter la moindre tentative. Je sortais,
je rentrais, je prenais la main d’Ellénore, je commençais une phrase que
j’interrompais aussitôt ; je regardais la marche du soleil qui s’inclinait vers
l’horizon. La nuit revint, j’ajournai de nouveau. Un jour me restait : c’était
assez d’une heure.
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Ce jour se passa comme le précédent. J’écrivis à M. de T *** pour lui
demander du temps encore ; et, comme il est naturel aux caractères faibles
de le faire, j’en tassai dans ma lettre mille raisonnements pour justifier mon
retard, pour démontrer qu’il ne changeait rien à la résolution que j’avais
prise, et que, dès l’instant même, on pouvait regarder mes liens avec Ellénore
comme brisés pour jamais.
54
Chapitre X
Je passai les jours suivants plus tranquille. J’avais rejeté dans le vague
la nécessité d’agir ; elle ne me poursuivait plus comme un spectre ; je
croyais avoir tout le temps de préparer Ellénore. Je voulais être plus doux,
plus tendre avec elle, pour conserver au moins des souvenirs d’amitié. Mon
trouble était tout différent de celui que j’avais connu jusqu’alors. J’avais
imploré le ciel pour qu’il élevât soudain entra Ellénore et moi un obstacle
que je ne pusse franchir. Cet obstacle s’était élevé. Je fixais mes regards
sur Ellénore comme sur un être que j’allais perdre. L’exigence qui m’avait
paru tant de fois insupportable ne m’effrayait plus ; je m’en sentais affranchi
d’avance. J’étais plus libre en lui cédant encore, et je n’éprouvais plus cette
révolte intérieure qui jadis me portait sans cesse à tout déchirer. Il n’y avait
plus en moi d’impatience ; il y avait, au contraire, un désir secret de retarder
le moment funeste.
Ellénore s’aperçut de cette disposition plus affectueuse et plus sensible :
elle-même devint moins amère. Je recherchais des entretiens que j’avais
évités ; je jouis sais de ces expressions d’amour, naguère importunes,
précieuses maintenant, comme pouvant chaque fois être les dernières.
Un soir, nous nous étions quittés après une conversation plus douce
que de coutume. Le secret que je renfermais dans mon sein me rendait
triste, mais ma tristesse n’avait rien de violent. L’incertitude sur l’époque
de la séparation que j’avais voulue me servait à en écarter l’idée. La nuit,
j’entendis dans le château un bruit inusité. Ce bruit cessa bientôt, et je n’y
attachai point d’importance. Le matin cependant, l’idée m’en revint ; j’en
voulus savoir la cause, et je dirigeai mes pas vers la chambre d’Ellénore.
Quel fut mon étonnement, lorsqu’on me dit que depuis douze heures elle
avait une fièvre ardente, qu’un médecin que ses gens avaient fait appeler
déclarait sa vie en danger, et qu’elle avait défendu impérieusement que l’on
m’avertit ou qu’on me laissât pénétrer jusqu’à elle !
Je voulus insister. Le médecin sortit lui-même pour me représenter la
nécessité de ne lui causer aucune émotion. Il attribuait sa défense, dont il
ignorait le motif, au désir de ne pas me causer d’alarmes. J’interrogeai les
gens d’Ellénore avec angoisse sur ce qui avait pu la plonger, d’une manière
si subite, dans un état si dangereux. La veille, après m’avoir quitté, elle avait
reçu de Varsovie une lettre apportée par un homme à cheval ; l’ayant ouverte
et parcourue, elle s’était évanouie ; revenue à elle, elle s’était jetée sur son
lit sans prononcer une parole. L’une de ses femmes, inquiète de l’agitation
qu’elle remarquait en elle, était restée dans sa chambre à son insu ; vers
le milieu de la nuit, cette femme l’avait vue saisie d’un tremblement qui
ébranlait le lit sur lequel elle était couchée : elle avait voulu m’appeler ;
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Ellénore s’y était opposée avec une espèce de terreur tellement violente,
qu’on n’avait osé lui désobéir. On avait envoyé chercher un médecin ;
Ellénore avait refusé, refusait encore de lui répondre ; elle avait passé la nuit,
prononçant des mots entrecoupés qu’on n’avait pu comprendre, et appuyant
souvent son mouchoir sur sa bouche, comme pour s’empêcher de parler.
Tandis qu’on me donnait ces détails, une autre femme, qui était restée près
d’Ellénore, accourut tout effrayée. Ellénore paraissait avoir perdu l’usage
de ses sens. Elle ne distinguait rien de ce qui l’entourait. Elle poussait
quelquefois des cris, elle répétait mon nom ; puis, épouvantée, elle faisait
signe de la main, comme pour que l’on éloignât d’elle quelque objet qui lui
était odieux.
J’entrai dans sa chambre. Je vis aux pieds de son lit deux lettres.
L’une était la mienne au baron de T ***, l’autre était de lui-même à
Ellénore. Je ne conçus que trop alors le mot de cette affreuse énigme.
Tous mes efforts pour obtenir le temps que je voulais consacrer encore
aux derniers adieux s’étaient tournés de la sorte contre l’infortunée que
j’aspirais à ménager. Ellénore avait lu, tracées de ma main, les promesses
de l’abandonner, promesses qui n’avaient été dictées que par le désir de
rester plus longtemps près d’elle, et que la vivacité de ce désir même m’avait
porté à répéter, à développer de mille manières. L’œil indifférent de M. de T
*** avait facilement démêlé dans ces protestations réitérées à chaque ligne
l’irrésolution que je déguisais et les ruses de ma propre incertitude ; mais
le cruel avait trop bien calculé qu’Ellénore y verrait un arrêt irrévocable. Je
m’approchai d’elle, elle me regarda sans me reconnaître. Je lui parlai, elle
tressaillit. Quel est ce bruit ? s’écria-t-elle ; c’est la voix qui m’a fait du mal.
Le médecin remarqua que ma présence ajoutait à son délire, et me conjura
de m’éloigner. Comment peindre ce que j’éprouvai pendant trois longues
heures ? Le médecin sortit enfin. Ellénore était tombée dans un profond
assoupissement. Il ne désespérait pas de la sauver, si à son réveil la fièvre
était calmée.
Ellénore dormit longtemps. Instruit de son réveil, je lui écrivis pour lui
demander de me recevoir. Elle me fit dire d’entrer. Je voulus parler, elle
m’interrompit. Que je n’entende de vous, dit-elle, aucun mot cruel. Je ne
réclame plus, je ne m’oppose à rien ; mais que cette voix que j’ai tant aimée,
que cette voix qui retentissait au fond de mon cœur, n’y pénètre pas pour
le déchirer. Adolphe, Adolphe, j’ai été violente, j’ai pu vous offenser ; mais
vous ne savez pas ce que j’ai souffert. Dieu veuille que jamais vous ne le
sachiez !
Son agitation devint extrême. Elle posa son front sur ma main, il
était brûlant, une contraction terrible défigurait ses trais. Au nom du ciel,
m’écriai-je, chère Ellénore, écoutez-moi. Oui, je suis coupable : cette
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lettre… Elle frémit et voulut s’éloigner. Je la retins. Faible, tourmenté,
continuai-je, j’ai pu céder un moment à une instance cruelle ; mais n’avez-
vous pas vous-même mille preuves que je ne puis vouloir ce qui nous
sépare ? J’ai été mécontent, malheureux, injuste ; peut-être, en luttant avec
trop de violence contre une imagination rebelle, avez-vous donné de la force
à des velléités passagères que je méprise aujourd’hui, mais pouvez-vous
douter de mon affection profonde ? Nos âmes ne sont-elles pas enchaînées
l’une à l’autre par mille liens que rien ne peut rompre ? Tout le passé
ne nous est-il pas commun ? Pouvons-nous jeter un regard sur les trois
années qui viennent de finir sans nous retracer des impressions que nous
avons partagées, des plaisirs que nous avons goûtés, des peines que nous
avons supportées ensemble ? Ellénore, commençons en ce jour une nouvelle
époque, rappelons les heures du bonheur et de l’amour. Elle me regarda
quelque temps avec l’air du doute. Votre père, reprit-elle enfin, vos devoirs,
votre famille, ce qu’on attend de vous !… Sans doute, répondis-je, une
fois, un jour, peut-être… Elle remarqua que j’hésitais. Mon Dieu, s’écria-
t-elle, pourquoi m’avait-il rendu l’espérance pour me la ravir aussitôt ?
Adolphe, je vous remercie de vos efforts, ils m’ont fait du bien, d’autant
plus de bien qu’ils ne vous coûteront, je l’espère, aucun sacrifice ; mais,
je vous en conjure, ne parlons plus de l’avenir. Ne vous reprochez rien,
quoi qu’il arrive. Vous avez été bon pour moi. J’ai voulu ce qui n’était pas
possible. L’amour était toute ma vie : il ne pouvait être la vôtre. Soignez-
moi maintenant quelques jours encore. Des larmes coulèrent abondamment
de ses yeux ; sa respiration fut moins oppressée ; elle appuya sa tête sur
mon épaule. C’est ici, dit-elle, que j’ai toujours désiré mourir. Je la serrai
contre mon cœur, j’abjurai de nouveau mes projets, je désavouai mes fureurs
cruelles. Non, reprit-elle, il faut que vous soyez libre et content. – Puis-je
l’être si vous êtes malheureuse ? – Je ne serai pas longtemps malheureuse,
vous n’aurez pas longtemps à me plaindre. – Je rejetai loin de moi des
craintes que je voulais croire chimériques. Non, non, cher Adolphe, me dit-
elle ; quand ou a longtemps invoqué la mort, le ciel nous envoie à la fin
je ne sais quel pressentiment infaillible qui nous avertit que notre prière
est exaucée. – Je lui jurai de ne jamais la quitter. – Je l’ai toujours espéré,
maintenant j’en suis sûre.
C’était une de ces journées d’hiver où le soleil semble éclairer tristement
la campagne grisâtre, comme s’il regardait en pitié la terre qu’il a cessé
de réchauffer. Ellénore me proposa de sortir. Il fait bien froid‚ lui dis-je.
– N’importe, je voudrais me promener avec vous. Elle prit mon bras ;
nous marchâmes longtemps sans rien dire ; elle avançait avec peine, et se
penchait sur moi presque tout entière. – Arrêtons-nous un instant. – Non,
me répondit-elle, j’ai du plaisir à me sentir encore soutenue par vous. Nous
57
retombâmes dans le silence. Le ciel était serein ; mais les arbres étaient sans
feuilles ; aucun souffle n’agitait l’air ; aucun oiseau ne la traversait : tout
était immobile, et le seul bruit qui se fît entendre était celui de l’herbe glacée
qui se brisait sous nos pas. Comme tout est calme ! me dit Ellénore ; comme
la nature se résigne ! le cœur aussi ne doit-il pas apprendre à se résigner ?
Elle s’assit sur une pierre, tout à coup elle se mit à genoux et, baissant la
tête, elle l’appuya sur ses deux mains. J’entendis quelques mois prononcés
à voix basse. Je m’aperçus qu’elle priait. Se relevant enfin : Rentrons, dit-
elle, le froid m’a saisie. J’ai peur de me trouver mal. Ne me dites rien‚ je ne
suis pas en état de vous entendre.
À dater de ce jour, je vis Ellénore s’affaiblir et dépérir. Je rassemblai
de toutes parts des médecins autour d’elle : les uns m’annoncèrent un
mal sans remède, d’autres me bercèrent d’espérances vaines ; mais la
nature, sombre et silencieuse, poursuivait d’un bras invisible son travail
impitoyable. Par moments, Ellénore semblait reprendre à la vie. On eût
dit quelquefois que la main de fer qui pesait sur elle s’était retirée. Elle
relevait sa tête languissante, ses joues se couvraient de couleurs un peu plus
vives, ses yeux se ranimaient ; mais tout à coup, par le jeu cruel d’une
puissance inconnue‚ ce mieux mensonger disparaissait, sans que l’art en pût
deviner la cause. Je la vis de la sorte marcher par degrés à la destruction.
Je vis se graver sur cette figure si noble et si expressive les signes avant-
coureurs de la mort. Je vis, spectacle humiliant et déplorable ! ce caractère
énergique et fier recevoir la souffrance physique mille impressions confuses
et incohérentes, comme si, dans ces instants terribles, l’âme‚ froissée par le
corps, se métamorphosait en tous sens pour se plier avec moins de peine à
la dégradation des organes.
Un seul sentiment ne varia jamais dans le cœur d’Ellénore : ce fut sa
tendresse pour moi. Sa faiblesse lui permettait rarement de me parler ; mais
elle fixait sur moi ses yeux en silence, et il me semblait alors que ses regards
me demandaient la vie que je ne pouvais plus lui donner. Je craignais de
lui causer une émotion violente ; j’inventais des prétextes pour sortir : je
parcourais au hasard tous les lieux où je m’étais trouvé avec elle ; j’arrosais
de mes pleurs les pierres‚ le pied des arbres, tous les objets qui me retraçaient
son souvenir.
Ce n’étaient pas les regrets de l’amour, c’était un sentiment plus sombre
et plus triste ; l’amour s’identifie tellement à l’objet aimé que dans son
désespoir même il y a quelque charme. Il lutte contre la réalité, contre
la destinée ; l’ardeur de son désir le trompe sur ses forces, et l’exalte au
milieu de sa douleur. La mienne était morne et solitaire, je n’espérais point
mourir avec Ellénore ; j’allais vivre sans elle dans ce désert du monde‚ que
j’avais souhaité tant de fois de traverser indépendant. J’avais brisé l’être qui
58
m’aimait ; j’avais brisé ce cœur, compagnon du mien, qui avait persisté à se
dévouer à moi, dans sa tendresse infatigable ; déjà l’isolement m’atteignait.
Ellénore respirait encore, mais je ne pouvais plus lui confier mes pensées.
J’étais déjà seul sur la terre ; je ne vivais plus dans cette atmosphère d’amour
qu’elle répandait autour de moi ; l’air que je respirais me paraissait plus
rude, les visages des hommes que je rencontrais plus indifférents : toute la
nature semblait me dire que j’allais à jamais cesser d’être aimé.
Le danger d’Ellénore devint tout à coup plus imminent ; des symptômes
qu’on ne pouvait méconnaître annoncèrent sa fin prochaine : un prêtre de sa
religion l’en avertit. Elle me pria de lui apporter une cassette qui contenait
beaucoup de papiers ; elle en fit brûler plusieurs devant elle, mais elle
paraissait en chercher un qu’elle ne trouvait point, et son inquiétude était
extrême. Je la suppliai de cesser cette recherche qui l’agitait‚ et pendant
laquelle, deux fois, elle s’était évanouie. J’y consens, me répondit-elle ;
mais, cher Adolphe, ne me refusez pas une prière. Vous trouverez parmi mes
papiers, je ne sais où, une lettre qui vous est adressée ; brûlez-la sans la lire,
je vous en conjure au nom de notre amour, au nom de ces derniers moments
que vous avez adoucis. Je le lui promis ; elle fut plus tranquille. Laissez-
moi me livrer à présent, me dit-elle, aux devoirs de ma religion ; j’ai bien
des fautes à expier : mon amour pour vous fut peut-être une faute ; je ne le
croirais pourtant pas, si cet amour avait pu vous rendre heureux.
Je la quittai : je ne rentrai qu’avec tous ses gens pour assister aux
dernières et solennelles prières ; à genoux dans un coin de sa chambre, tantôt
je m’abîmais dans mes pensées, tantôt je contemplais, par une curiosité
involontaire, tous ces hommes réunis la terreur des uns, la distraction des
autres, et cet effet singulier de l’habitude qui introduit l’indifférence dans
toutes les pratiques prescrites, et qui fait regarder les cérémonies les plus
augustes et les plus terribles comme des choses convenues et de pure forme ;
j’entendais ces hommes répéter machinalement les paroles funèbres, comme
si eux aussi n’eussent pas dû être acteurs un jour dans une scène pareille,
comme si eux aussi n’eussent pas dû mourir un jour. J’étais loin cependant
de dédaigner ces pratiques ; en est-il une seule dont l’homme, dans son
ignorance, ose prononcer l’inutilité ? Elles rendaient du calme à Ellénore ;
elles l’aidaient à franchir ce pas terrible vers lequel nous avançons tous, sans
qu’aucun de nous puisse prévoir ce qu’il doit éprouver alors. Ma surprise
n’est pas que l’homme ait besoin d’une religion ; ce qui m’étonne, c’est qu’il
se croie jamais assez fort, assez à l’abri du malheur pour oser en rejeter une ;
il devrait, ce me semble, être porté, dans sa faiblesse, à les invoquer toutes.
Dans la nuit épaisse qui nous entoure, est-il une lueur que nous puissions
repousser ? Au milieu du torrent qui nous entraîne, est-il une branche à
laquelle nous osions refuser de nous retenir ?
59
L’impression produite sur Ellénore par une solennité si lugubre parut
l’avoir fatiguée. Elle s’assoupit d’un sommeil assez paisible ; elle se réveilla
moins souffrante. J’étais seul dans sa chambre ; nous nous parlions de
temps en temps à de longs intervalles. Le médecin qui s’était montré le plus
habile dans ses conjectures m’avait prédit qu’elle ne vivrait pas vingt-quatre
heures ; je regardais tour à tour une pendule qui marquait les heures, et
le visage d’Ellénore, sur lequel je n’apercevais nul changement nouveau.
Chaque minute qui s’écoulait ranimait mon espérance, et je révoquais en
doute les présages d’un art mensonger. Tout à coup Ellénore s’élança par
un mouvement subit ; je la retins dans mes bras : un tremblement convulsif
agitait son corps ; ses yeux me cherchaient, mais dans ses yeux se peignait un
effroi vague, comme si elle eût demandé grâce à quelque objet menaçant qui
se dérobait à mes regards ; elle se relevait, elle retombait, on voyait qu’elle
s’efforçât de fuir ; on eût dit qu’elle luttait contre une puissance physique
invincible, qui, lassée d’attendre le moment funeste, l’avait saisie et la
retenait pour l’achever sur ce lit de mort. Elle céda enfin à l’acharne ment
de la nature ennemie ; ses membres s’affaissèrent, elle sembla reprendre
quelque connaissance : elle me serra la main ; elle voulut pleurer, il n’y
avait plus de larmes ; elle voulut parler, il n’y avait plus de voix : elle laissa
tomber, comme résignée, sa tête sur le bras qui l’appuyait ; sa respiration
devint plus lente : quelques instants après, elle n’était plus.
Je demeurai longtemps immobile près d’Ellénore sans vie. La conviction
de sa mort n’avait pas encore pénétré dans mon âme ; mes yeux
contemplaient avec un étonnement stupide ce corps inanimé. Une de ses
femmes, étant entrée, répandit dans la maison la sinistre nouvelle. Le bruit
qui se fit autour de moi me tira de la léthargie où j’étais plongé ; je me
levai : ce fut alors que j’éprouvai la douleur déchirante et toute l’horreur de
l’adieu sans retour. Tant de mouvement, cette activité de la vie vulgaire, tant
de soins et d’agitations qui ne la regardaient plus, dissipèrent cette illusion
que je prolongeais, cette illusion par laquelle je croyais encore exister avec
Ellénore. Je sentis le dernier lien se rompre et l’affreuse réalité se placer à
jamais entre elle et moi. Combien elle me pesait, cette liberté que j’avais
tant regrettée ! Combien elle manquait à mon cœur, cette dépendance qui
m’avait révolté souvent ! Naguère toutes mes actions avaient un but ; j’étais
sûr, par chacune d’elles, d’épargner une peine ou de causer un plaisir ;
je m’en plaignais alors ; j’étais impatienté qu’un œil ami observât mes
démarches, que le bonheur d’un autre y fût attaché. Personne maintenant ne
les observait ; elles n’intéressaient personne ; nul ne me disputait mon temps
ni mes heures ; aucune voix ne me rappelait quand je sortais : j’étais libre
en effet ; je n’étais plus aimé : j’étais étranger pour tout le monde.
60
L’on m’apporta tous les papiers d’Ellénore, comme elle l’avait ordonné ;
à chaque ligne, j’y rencontrai de nouvelles preuves de son amour, de
nouveaux sacrifices qu’elle m’avait faits et qu’elle m’avait cachés. Je trouvai
enfin celle lettre que j’avais promis de brûler ; je ne la reconnus pas d’abord,
elle était sans adresse, elle était ouverte ; quelques mots frappèrent mes
regards malgré moi ; je tentai vainement de les en détourner, je ne pus
résister au besoin de la lire tout entière. Je n’ai pas la force de la transcrire :
Ellénore l’avait écrite après une des scènes violentes qui avaient précédé sa
maladie. Adolphe, me disait-elle, pourquoi vous acharnez-vous sur moi ?
quel est mon crime ? de vous aimer, de ne pouvoir exister sans vous. Par
quelle pitié bizarre n’osez-vous rompre un lien qui vous pèse, et déchirez-
vous l’être malheureux près de qui votre pitié vous retient ? Pourquoi me
refusez-vous le triste plaisir de vous croire au moins généreux ? Pourquoi
vous montrez-vous furieux et faible ? L’idée de ma douleur vous poursuit,
et le spectacle de cette douleur ne peut vous arrêter ! Qu’exigez-vous ?
que je vous quille ? ne voyez-vous pas que je n’en ai pas la force ? Ah !
c’est à vous, qui n’aimez pas, c’est à vous à la trouver, celle force, dans
ce cœur lassé de moi, que tant d’amour ne saurait désarmer. Vous ne me la
donnerez pas, vous me ferez languir dans les larmes, vous me ferez mourir
à vos pieds. Dites un mot, écrivait-elle ailleurs. Est-il un pays où je ne vous
suive ? est-il une retraite où je ne me cache pour vivre auprès de vous, sans
être un fardeau dans votre vie ? Mais non, vous ne le voulez pas. Tous les
projets que je propose, timide et tremblante, car vous m’avez glacée d’effroi,
vous les repoussez avec impatience. Ce que j’obtiens de mieux, c’est votre
silence. Tant de dureté ne convient pas à votre caractère. Vous êtes bon ;
vos actions sont nobles et dévouées : mais quelles actions effaceraient vos
paroles ? Ces paroles acérées retentissent autour de moi : je les entends la
nuit ; elles me suivent, elles me dévorent, elles flétrissent tout ce que vous
faites. Faut-il donc que je meure, Adolphe ? En bien, vous serez content ;
elle mourra, cette pauvre créature que vous avez protégée, mais que vous
frappez à coups redoublés, fille mourra, cette importune Ellénore que vous
ne pouvez supporter autour de vous, que vous regardez comme un obstacle,
pour qui vous ne trouvez pas sur la terre une place qui ne vous fatigue ;
elle mourra : vous marcherez seul au milieu de cette foule à laquelle vous
êtes impatient de vous mêler ! Vous les connaîtrez, ces hommes que vous
remerciez aujourd’hui d’être indifférents ; et peut-être un jour, froissé par
ces cœurs arides, vous regretterez ce cœur dont vous disposiez, qui vivait de
votre affection, qui eût bravé mille périls pour votre défense, et que vous ne
daignez plus récompenser d’un regard.
61
Lettre à l’éditeur
Je vous renvoie, monsieur, le manuscrit que vous avez eu la bonté de me
confier. Je vous remercie de cette complaisance, bien qu’elle ait réveillé en
moi de tristes souvenirs que le temps avait effacés. J’ai connu la plupart de
ceux qui figurent dans cette histoire, car elle n’est que trop vraie. J’ai vu
souvent ce bizarre et malheureux Adolphe, qui en est à la fois Tailleur et
le héros ; j’ai tenté d’arracher par mes conseils, cette charmante Ellénore,
digne d’un sort plus doux et d’un cœur plus fidèle, à l’être malfaisant qui,
non moins misérable qu’elle, la dominait par une espèce de charme, et la
déchirait par sa faiblesse. Hélas ! la dernière fois que je l’ai vue, je croyais
lui avoir donné quelque force, avoir armé sa raison contre son cœur. Après
une trop longue absence, je suis revenu dans les lieux où je l’avais laissée,
et je n’ai trouvé qu’un tombeau.
Vous devriez, monsieur, publier cette anecdote. Elle ne peut désormais
blesser personne, et ne serait pas, à mon avis, sans utilité. Le malheur
d’Ellénore prouve que le sentiment le plus passionné ne saurait lutter
contre l’ordre des choses. La société est trop puissante, elle se reproduit
sous trop de formes, elle mêle trop d’amertumes à l’amour qu’elle n’a
pas sanctionné ; elle favorise ce penchant à l’inconstance, et cette fatigue
impatiente, maladies de l’âme, qui la saisissent quelquefois subitement au
sein de l’intimité. Les indifférents ont un empressement merveilleux à être
tracassiers au nom de la morale, et nuisibles par zèle pour la vertu : on dirait
que la vue de l’affection les importune parce qu’ils en sont incapables ; et
quand ils peuvent se prévaloir d’un prétexte, ils jouissent de l’attaquer et de
la détruire. Malheur donc à la femme qui se repose sur un sentiment que tout
se réunit pour empoisonner, et contre lequel la société, lorsqu’elle n’est pas
forcée à la respecter comme légitime, s’arme de tout ce qu’il y a de mauvais
dans le cœur de l’homme pour décourager tout ce qu’il y a de bon ?
L’exemple d’Adolphe ne sera pas moins instructif, si vous ajoutez
qu’après avoir repoussé l’être qui l’aimait, il n’a pas été moins inquiet, moins
agité, moins mécontent ; qu’il n’a fait aucun usage d’une liberté reconquise
au prix de tant de douleurs et de tant de larmes ; et qu’en se rendant bien
digne de blâme, il s’est rendu aussi digne de pitié.
S’il vous en faut des preuves, monsieur, lisez ces lettres, qui vous
instruiront du sort d’Adolphe ; vous le verrez dans bien des circonstances
diverses, et toujours la victime de ce mélange d’égoïsme et de sensibilité
qui se combinait en lui pour son malheur et celui des autres ; prévoyant le
mal avant de le faire, et reculant avec désespoir après l’avoir fait ; puni de
ses qualités plus encore que de ses défauts, parce que ses qualités prenaient
leur source dans ses émotions, et non dans ses principes ; tour à tour le plus
62
dévoué et le plus dur des hommes, mais ayant toujours fini par la dureté
après avoir commencé par le dévouement, et n’ayant ainsi laissé de traces
que de ses torts.
63
Réponse
Oui, monsieur, je publierai le manuscrit que vous me renvoyez (non que
je pense comme vous sur l’utilité dont il peut être ; chacun ne s’instruit qu’à
ses dépens dans ce monde, et les femmes qui le liront s’imagineront toutes
avoir rencontré mieux qu’Adolphe ou valoir mieux qu’Ellénore ; mais je le
publierai comme une histoire assez vraie de la misère du cœur humain. S’il
renferme une leçon instructive, c’est aux hommes que cette leçon s’adresse ;
il prouve que cet esprit, dont on est si fier, ne sert ni à trouver du bonheur ni
à en donner ; il prouve que le caractère, la fermeté, la fidélité, la bonté, sont
les dons qu’il faut demander au ciel ; et je n’appelle pas bonté cette pitié
passagère qui ne subjugue point l’impatience, et ne l’empêche pas de rouvrir
les blessures qu’un moment de regret avait fermées. La grande question dans
la vie, c’est la douleur que l’on cause, et la métaphysique la plut ingénieuse
ne justifie pas l’homme qui a déchiré le cœur qui l’aimait. Je hais d’ailleurs
cette fatuité d’un esprit qui croit excuser ce qu’il explique ; je hais cette
vanité qui s’occupe d’elle-même en racontant le mal qu’elle a fait, qui a la
prétention de se faire plaindre en se décrivant, et qui, planant indestructible
au milieu des ruines‚ s’analyse au lieu de se repentir. Je hais cette faiblesse
qui s’en prend toujours aux autres de sa propre impuissance, et qui ne voit
pas que le mal n’est point dans ses alentours, mais qu’il est en elle. J’aurai
deviné qu’Adolphe a été puni de son caractère par son caractère même, qu’il
n’a suivi aucune route fixe, rempli aucune carrière utile, qu’il a consumé ses
facultés sans autre direction que le caprice, sans autre force que l’irritation ;
j’aurais, dis-je, deviné tout cela, quand vous ne m’auriez pas communiqué
sur sa destinée de nouveaux détails, dont j’ignore encore si je ferai quelque
usage. Les circonstances sont bien peu de chose, le caractère est tout ; c’est
en vain qu’on brise avec les objets et les êtres extérieurs, on ne saurait priser
avec soi-même. On change de situation, mais on transporte dans chacune le
tourment dont on espérait se délivrer ; et comme on ne se corrige pas en se
déplaçant, l’on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux regrets et
des fautes aux souffrances.
64
Wallstein
TRAGÉDIE
65
Acteurs
WALLSTEIN, due de Friedland, généralissime de l’empereur Ferdinand II.
THECLA, sa fille.
Le comte de GALLAS, lieutenant général.
ALFRED GALLAS, son fils.
Le comte TERSKY, beau-frère de Wallstein.
ILLO. Généraux de l’année de Wallstein.
ISOLAN,
BUTTLER,
GERALDIN, envoyé de l’Empereur.
HARALD, envoyé du chancelier de Suède auprès de Wallstein.
ELISE de Neubronn, dame d’honneur de Thécla.
Un officier saxon.
Suite de WALLSTEIN.
Suite de THECLA.
Officiers, soldats, peuple.
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Acte premier
Scène I
Gallas, Isolan, Buttler, Tersky, Illo, autres
généraux et officiers de l’armée de Wallstein.
BUTTLER
Il est donc arrivé, ce ministre perfide !
Parmi nous, dans nos camps, quel intérêt le guide ?
Quel ordre de la cour nous vient-il apporter ?
Contre Wallstein et nous qu’ose-t-on méditer ?
De prêtres entouré, Ferdinand nous dédaigne.
Il gouverne pour eux, quand c’est par nous qu’il règne.
Wallstein, aux murs d’Egra rassemblant ses guerriers,
Nous accorde un repos qu’ombragent nos lauriers.
Si l’obscur citoyen murmure et s’en offense,
C’est pour nous que Wallstein affronte sa vengeance :
Quand seul il nous protège, on veut nous l’enlever !
TERSKY
Au prix de notre sang, il le faut conserver.
Eh quoi ! de tous côtés les ennemis nous pressent,
Jusque sous nos remparts les Saxons reparaissent.
Si Gustave à Lutzen a reçu le trépas,
Rassemblant après lui ses valeureux soldais,
Bannier , digne héritier de son puissant génie,
À son roi, qui n’est plus, soumet la Germanie.
Richelieu, contre nous conspirant aujourd’hui,
Aux protestants ligués a promis son appui.
De nos anciens exploits Wallstein défend la gloire ;
Sous nos heureux drapeaux il retient la victoire.
Ce chef, que Ferdinand regarde en ennemi,
Sur son trône ébranlé l’a deux fois raffermi.
ILLO
Jadis, à son nom seul, les braves accoururent ;
Réchauffés par sa voix, les vétérans parurent.
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Près de lui, des Danois abjurant les drapeaux,
Se rangèrent soudain d’innombrables héros.
Monarque trop ingrat ! jaloux de sa fortune,
Tu voulus en voiler la splendeur importune,
Par ton ordre, à Wallstein le pouvoir fut ravi :
Tu désarmas le bras qui t’avait trop servi.
À ton sceptre aussitôt tes États échappèrent.
Les Suédois partout contre toi s’avancèrent,
Et l’on te vit alors, par l’ennemi pressé,
Supplier à genoux le héros offensé.
Sa valeur vainement ne fut point implorée
Il rend à Ferdinand l’Autriche délivrée,
Et Ferdinand prépare, en ses lâches projets,
De nouveaux attentats pour de nouveaux bienfaits.
BUTTLER
TERSKY à Buttler
BUTTLER
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TERSKY
Sans doute.
Wallstein vous récompense et la cour vous redoute :
C’est notre sort commun. Sans son bras protecteur,
Comme il faudrait plier sous leur joug oppresseur !
Mais qu’importe en nos camps leur haine où leur caprice ?
Le duc a le pouvoir de vous rendre justice.
C’est le premier des droits qu’il s’est fait accorder.
ILLO
TERSKY
ISOLAN
GALLAS
BUTTLER
69
Vient cueillir sans danger le fruit de leur victoire,
Dérober leurs trésors et profaner leur gloire,
En crimes supposés transformer leurs exploits,
Et jusque dans les camps dicter d’injustes lois.
GALLAS
70
Scène II
Gallas, Géraldin.
GÉRALDIN
GALLAS
En voyant sa puissance,
Et son adroite audace, et sa rare vaillance,
Et ses soldats brûlants d’une avide fureur,
Mon cœur, je l’avoûrai, craint tout pour l’empereur :
Wallstein traîne à sa suite une foule égarée,
De richesse, d’orgueil et de sang enivrée,
Qui ne vit que pour lui, n’écoute que sa voix, Contemple en lui son
père et son chef à la fois,
Dont, au moindre signal, la prompte obéissance
Exécute son ordre et souvent le devance,
Dont la fierté, nourrie en seize ans de combats,
Dédaigne un empereur qu’elle ne connaît pas.
GÉRALDIN
71
Par Gustave aussitôt nos bataillons pressés,
La Saxe contre nous avec lui conjurée,
Munich pris, la Bavière à la flamme livrée,
En ce péril affreux, qui pouvait hésiter ?
Nous reçûmes la loi qu’il nous voulut dicter.
Ferdinand, lui cédant l’autorité suprême,
Déposa dans ses mains les droits du diadème :
Il dispose des rangs, des honneurs, des emplois,
Et tout dans cette armée est soumis à ses lois.
Cependant, quand je vois quels sont les satellites
Sur qui s’est appuyé son pouvoir sans limites,
L’espérance en mon cœur semble se ranimer :
Par ses propres soutiens il le faut opprimer.
Ses choix sont illégaux, ses dons sont éphémères :
Vienne révoquera des faveurs passagères.
Ainsi, les alarmant sur leur propre destin,
Sachons les attirer…
GALLAS
72
Et l’indulgent Wallstein pardonne à ses plaisirs ;
Buttler est orgueilleux bien plus qu’il n’est avide,
Et vers les dignités le duc lui sert de guide.
De lui, malgré la cour, il a tout obtenu.
GÉRALDIN
Plus que vous ne croyez, ce Bultler m’est connu.
Sur les pas de Wallstein l’ambition l’entraîne :
L’ambition pourra l’en détacher sans peine.
Mais poursuivez.
GALLAS
Moi-même, en dépit de ma foi,
J’éprouve trop souvent son ascendant sur moi.
Non qu’il ose, et je crois superflu de le dire,
Par d’indignes trésors prétendre me séduire,
Ou que les litres vains dont il peut disposer
Éblouissent des yeux faits pour les mépriser ;
Mais, de son amitié me poursuivant sans cesse,
M’accablant malgré moi du poids de sa tendresse,
Redoublant pour me plaire et de zèle et d’efforts,
Dans mon à me troublée il porte le remords.
GÉRALDIN
Bannissez loin de vous ces craintes insensées.
D’un frivole remords détournez vos pensées ;
De l’État menacé ne trompez pas l’espoir :
Servir son empereur est le premier devoir.
GALLAS
Je le sais. Je remplis ce devoir difficile.
Je dompte, en rougissant, un scrupule indocile.
Mais souvent, en secret, mon cœur, mal affermi,
S’accuse avec horreur de trahir un ami.
GÉRALDIN
Colloredo nous reste, et je connais son zèle,
Je l’ai vu près d’ici surveillant le rebelle.
73
Il a peu de soldats, mais leurs cœurs sont à lui.
Il n’attend que mon ordre et marche à notre appui.
De la religion appelons l’entremise,
Wallstein alarme ici les prêtres et l’Église :
Il naquit protestant, ils le craindront toujours.
GALLAS
GÉRALDIN
GALLAS
74
Hâtez-vous. Plus le duc hésite et temporise,
Plus ses amis ardents pressent leur entreprise.
Par les liens du sang à Wallstein attaché,
Tersky tient à celle heure, en son palais caché,
Un invisible agent de ce ministre habile,
Qui, remplaçant Gustave en un temps difficile,
Partage les États du Germain consterné,
Et dicte ses arrêts à l’empire étonné.
Il a, cette nuit même, envoyé vers Feuquière,
De la part de Wallstein, un secret émissaire,
Wallstein l’ignore encor : mais, pour mieux l’engager,
Le zèle de Tersky provoque le danger,
Sûr, qu’au premier éclat sa fierté menacée,
Du trône, comme abri, saisira la pensée.
J’ai fait ce que j’ai pu. J’expose ici mes jours.
Wallstein avec opprobre en peut trancher le cours.
Je fais bien plus encor : je livre à sa vengeance
Du déclin de mes ans la dernière espérance :
Mon fils, mon cher Alfred, du même coup frappé,
Dans ma perte, avec moi, peut être enveloppé.
Et, trompé par la gloire et l’éclat de son maître,
Périr, en regardant son père comme un traître.
GÉRALDIN
GALLAS
75
Ferdinand aurait dû, sagement ombrageux,
Retenir près de lui…
Regrets infructueux !
Déjà, de la princesse, à la cour enlevée,
L’airain qui retentit annonce l’arrivée.
76
Scène III
Thécla, Élise, Alfred, officiers, soldats.
À Élise.
THÉCLA
Après un silence.
77
J’ai cru d’ailleurs ici lire dans tous les yeux
Je ne sais quoi de sombre et de mystérieux.
Mon âme, en contemplant celle foule agitée,
Dans un monde nouveau se sentait transportée.
Pardonnez : mon courage est bientôt revenu,
Alfred est avec moi dans ce monde inconnu.
ALFRED
THÉCLA
78
Sur sa tombe, avec vous, j’ai répandu des larmes ;
Votre voix a calmé l’horreur de mes alarmes.
Au milieu d’étrangers, tremblante, sans secours,
Votre seule pitié pût conserver mes jours.
S’il fallait renoncer à l’amour qui nous lie,
Sans regret, je le sens, je quitterais la vie,
Trop heureuse, en cédant à ce destin jaloux,
De vous avoir aimé, d’avoir vécu pour vous.
79
Scène IV
Les précédents, Wallstein, Illo, Tersky.
WALLSTEIN à Illo.
Illo sort.
THÉCLA
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WALLSTEIN
À Alfred.
ALFRED
WALLSTEIN
ALFRED
WALLSTEIN
81
ALFRED
TERSKY
ALFRED
Un vain bruit.…
WALLSTEIN
ALFRED
WALLSTEIN
À Alfred et à Thécla.
À Alfred, en le prenant par la main.
Allez.
82
Ton courage par moi fut toujours admiré,
Du prix de tes exploits Wallstein t’a décoré.
Il te prend pour second dans sa noble carrière.
Songe, que de tout temps il t’a-servi de père,
Que lui-même a guidé tes pas mal affermis,
Qu’il t’admet, jeune encor, au rang de ses amis.
ALFRED
WALLSTEIN
83
Scène V
Wallstein, Tersky.
TERSKY
WALLSTEIN
TERSKY
84
Tersky dans vos secrets n’est-il donc plus admis,
Et ne traitons-nous pas avec les ennemis ?
Moi-même en votre nom…
WALLSTEIN
TERSKY
TERSKY
WALLSTEIN
Isolan ?
TERSKY
J’en réponds.
WALLSTEIN
85
TERSKY
WALLSTEIN
TERSKY
WALLSTEIN
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Scène VI
Les précédents, Géraldin, Gallas,
Alfred, Buttler, autres généraux.
Les généraux se rangent autour de Wallstein, un peu en arrière.
Géraldin s’avance vers Wallstein, sur le devant du théâtre.
WALLSTEIN à Géraldin.
GERALDIN
WALLSTEIN
GERALDIN
87
Voulut donner un chef vainqueur en cent combats,
Et qui, par son génie et par sa renommée,
Rendit à nos drapeaux leur gloire accoutumée.
Qui mieux que vous, Seigneur, eût mérité son choix ?
Son espoir fut rempli par vos premiers exploits.
Sous votre abri puissant les peuples respirèrent,
Les perfides Saxons au loin se retirèrent,
Gustave s’arrêta. Son génie étonné
Par son digne rival parut comme enchaîné.
Vous sûtes le forcer par vos lenteurs savantes
À fondre en un seul corps ses légions errantes.
Nuremberg vit bientôt aux pieds de ses remparts
Flotter des Suédois les nombreux étendards.
Sous ces murs, à combattre ils croyaient vous contraindre,
Mais Wallstein immobile était bien plus à craindre.
La famine en leur camp sème partout la mort.
Gustave au désespoir veut affronter le sort.
Vainement contre vous ce désespoir le guide,
Il n’obtient pour les siens qu’une mort plus rapide,
Et cent bouches d’airain sur ses pâles soldats
Du haut de votre camp vomissent le trépas.
Il fuit, et tout honteux de sa gloire flétrie,
Dans les champs de Lutzen court terminer sa vie.
WALLSTEIN
GERALDIN
88
Ainsi qu’un fugitif, retourner en Bohême,
Ouvrir la Franconie à ce jeune Weymar
Qu’une erreur déplorable entraîne après son char.
L’Empereur étonné, sollicite, supplie.
Il pourrait commander, et c’est en vain qu’il prie.
ILLO
BUTTLER
ALFRED
À Géraldin.
Poursuivez.
GÉRALDIN
WALLSTEIN
Eh bien…
89
GÉRALDIN
Son fol orgueil vous force à la victoire.
Il veut fuir. On l’arrête. Arbitre de son sort.
Vous pouviez, vous deviez le livrer à la mort.
Des lois qu’il outrageait l’éternelle justice,
Nos peuples, nos autels réclamaient son supplice.
Oh ! surprise ! malgré ses infidélités,
Malgré tant de forfaits, tant de fois répétés,
Malgré l’arrêt sacré d’un tribunal suprême,
Malgré l’ordre formel de Ferdinand lui-même,
Vous le renvoyez libre, et son impunité
Rend un chef et l’espoir au parti révolté.
Ainsi vous seul, Seigneur…. .
WALLSTEIN
J’entends, voilà mes crimes.
Nous cueillons des lauriers, vous voulez des victimes,
La cour est implacable et ne pardonne pas
À qui d’un malheureux lui ravit le trépas.
Honte et malheur à nous, si notre obéissance
Servait ainsi d’organe à l’aveugle vengeance,
D’un zèle avilissant se faisait un devoir,
Et prononçait l’arrêt dicté par le pouvoir.
Allez : nul d’entre nous ne se rendra complice
De ces lâches forfaits que vous nommez justice ;
Et si vous prétendez ces services nouveaux,
Respectez mes guerriers, et cherchez des bourreaux.
Au reste, que veut-on ? Parlez.
GÉRALDIN
Qu’à l’instant même,
Sans retard, sans délai, vous quittiez la Bohême.
WALLSTEIN
Eh quoi ! durant l’hiver ! au milieu des frimas !
Aux généraux. À Géraldin.
Vous voyez. Où veut-on que nous portions nos pas ?
90
GÉRALDIN
WALLSTEIN
GÉRALDIN
WALLSTEIN
91
GÉRALDIN
WALLSTEIN
GÉRALDIN
WALLSTEIN
GÉRALDIN
WALLSTEIN
GÉRALDIN
WALLSTEIN
GÉRALDIN
92
WALLSTEIN
Une seconde fois
Il n’aura pas en vain outragé mes exploits.
Qu’un autre, de la cour, supporte le caprice.
J’abdique le pouvoir. Qu’un autre s’en saisisse.
Wallstein, dès aujourd’hui, ne dépend plus de vous.
Il se fait un grand mouvement parmi les généraux, pendant que
Wallstein parle. Ils regardent Géraldin d’un air menaçant.
Amis, ne blâmez pas un trop juste courroux.
Le ciel sait qu’à regret Wallstein vous abandonne.
Il le faut. Son honneur, votre intérêt l’ordonne.
C’est moi que l’on poursuit. Ah ! puissiez-vous, du moins,
D’un si lâche complot n’être que les témoins,
Et puisse l’Empereur, envers vous équitable,
Épuiser sur moi seul sa vengeance implacable.
Je voudrais l’espérer. Le mérite passé
Par la faveur du jour est bientôt éclipsé.
D’un général nouveau protégés ou complices,
D’autres recueilleront le fruit de vos services,
Je n’y puis rien.
93
Seigneur, votre nom seul contient encor l’armée.
Tout est détruit, perdu, si vous nous délaissez.
WALLSTEIN
ILLO
WALLSTEIN
À Géraldin.
C’est le dernier emploi de mon autorité.
À Illo.
Retirez-vous. Restez.
94
ILLO
95
Acte deuxième
Scène I
Wallstein, Teksry.
WALLSTEIN
TERSKY
WALLSTEIN
TERSKY
Fidèle en apparence,
Gallas à nos serments souscrit sans résistance.
Mais j’ai bien observé ses gestes, ses discours,
Et je crains ce vieillard élevé dans les cours.
Sa voix et ses regards trahissaient l’artifice.
WALLSTEIN
TERSKY
96
WALLSTEIN
TERSKY
WALLSTEIN
TERSKY
Son fils…
WALLSTEIN
TERSKY
WALLSTEIN
97
Je parcourus le camp. On voyait dans la plaine
Briller, des feux lointains, la lumière incertaine.
Les appels de la garde et les pas des chevaux
Troublaient seuls, d’un bruit sourd, l’universel repos.
Le vent qui gémissait à travers les vallées,
Agitait lentement nos tentes ébranlées.
Les astres, à regret perçant l’obscurité,
Versaient sur nos drapeaux une pâle clarté.
Que de mortels, me dis-je, à ma voix obéissent !
Qu’avec empressement sous mon ordre ils fléchissent !
Ils ont, sur mes succès, placé tout leur espoir.
Mais si le sort jaloux m’arrachait le pouvoir,
Que bientôt je verrais s’évanouir leur zèle !
En est-il un du moins qui me restât fidèle !
Ah ! s’il en est un seul, je t’invoque, ô destin !
Daigne me l’indiquer par un signe certain.
Que vers moi, le premier, dès l’aurore il s’avance !
À peine j’achevais que je vois, en silence,
Un guerrier qui s’approche : il parle ; c’est Gallas.
D’un coursier belliqueux il conduisait les pas.
– Mon frère, me dit-il, pardonne à ma faiblesse.
Dans ma vaine terreur reconnais ma tendresse.
Un songe, un songe affreux cette nuit m’a frappé :
Je t’ai vu d’ennemis partout enveloppé,
Sur ton cheval blessé, cherchant en vain la fuite,
Et, malgré tes efforts, tombant sous leur poursuite.
Déjà le jour paraît, demain nous-combattrons.
Gustave, dans le sang, vient laver ses affronts.
Je t’amène un coursier que j’ai choisi moi-même,
Ne monte pas le tien : crois un ami qui t’aime. –
Je cédai. Le jour même, en un combat douteux,
Je me vis entouré de Suédois nombreux,
Dont la mort de Gustave enflammait la furie.
Le coursier de Gallas me conserva la vie.
Un soldat, sur le mien, accompagnait mes pas ;
Tous deux en même temps trouvèrent le trépas.
Crois-moi, Tersky, le sort a pour l’homme un langage
Méconnu du profane, et compris par le sage.
Penses-tu que, suivant leur cours majestueux,
Les astres ne soient faits que pour orner les cieux,
98
Pour éclairer la terre et pour ; servir de guides
Aux vulgaires humains dans leurs travaux sordides ?
Non. De la destinée annonçant les arrêts,
Tout se tient, tout se meut par des ressorts secrets ;
La nature, soumise à des lois invisibles,
Dévoile, à qui l’entend, des décrets infaillibles.
99
Scène II
Les précédents, Illo.
100
Avec le Suédois je m’étais engagé.
Vous-même le saviez ; mais votre incertitude
Semblait, de l’oublier, s’être fait une étude.
Enfin, depuis trois jours, un envoyé secret,
De la part de Bannier, m’a remis un projet.
Ce projet, qu’a dicté l’Ambassadeur de France,
Assure dans vos mains la royale puissance.
Suspendre ma réponse était le rejeter.
Sur votre assentiment j’ai cru pouvoir compter.
J’ai voulu jusqu’au bout conduire l’entreprise ;
Espérant qu’à la fin, si, par mon entremise,
Je vous offrais l’appui des deux ambassadeurs,
Vous vous résigneriez à vos propres grandeurs.
WALLSTEIN
Achève.
TERSKY
WALLSTEIN
Eh bien !
TERSKY
WALLSTEIN
101
Ferdinand ! Ferdinand ! l’ami de ma jeunesse !…
Que j’ai si bien servi !… lui, de qui la tendresse
Me combla de ses dons !… Je dus à ses faveurs
Et ma première gloire et mes premiers honneurs !
Quel souvenir en moi s’élève et me déchire !…
Oh ! qu’un bras secourable hors d’ici me retire !…
Si pourtant, tout à coup, j’abjurais mon dessein !
Si, revenant à lui,… te croiront-ils, Wallstein !
Iras-tu lâchement implorer leur clémence ?
Ils n’ont pas même en toi respecté l’innocence !
À Tersky, d’un ton sévère.
Sortez… avec moi seul je veux délivrer.
Tersky fait un mouvement pour sortir.
Non ; reste. Des Saxons il faut nous assurer.
Vers eux, sur l’heure même, envoie en diligence.
Avec désespoir.
Tu m’as perdu.
TERSKY
Seigneur !…
TERSKY
Je vais donc envoyer vers les Ambassadeurs.
WALLSTEIN
Oui… va…
102
TERSKY
Grâces au ciel !
WALLSTBIN
Wallstein sort.
103
Scène III
Tersky, Gallas, Géraldin.
GÉRALDIN à Tersky.
TERSKY
Tersky sort.
GALLAS
GÉRALDIN
104
GALLAS
Lui, dont le zèle ardent
Provoquait la révolte et bravait Ferdinand !
GÉRALDIN
Oui, lui-même. Telle est leur fougue passagère.
Un instant la fait naître, un instant la modère.
Leur mécontentement s’exhale en vains discours,
Et de l’obéissance ils reprennent le cours.
Cependant, si le Duc plus avant les engage,
S’il les entraîne au but qu’il couvre d’un nuage,
Quand ce but frappera leurs regards étonnés,
Ils en auront trop fait pour être pardonnés.
Tout dépend d’aujourd’hui. Si vous servez mon zèle,
Aujourd’hui suffira pour perdre le rebelle.
GALLAS
Parlez.
GERALDIN
Ce traité fait avec les ennemis,
Et dans les mains d’Éwald par nos guerriers surpris,
Sur les complots du Duc doit éclairer l’armée.
Par vous que la nouvelle en soit partout semée.
De ce pacte honteux instruisez vos soldats.
Découvrez-leur le gouffre entrouvert sous leurs pas.
Du nom de l’étranger que ces murs retentissent.
Au nom de l’étranger tous les partis s’unissent.
Ce nom, dans tous les temps, justement détesté,
Ramène tous les cœurs à la fidélité,
Et chacun redoutant le titre de transfuge,
Dans le sein du devoir va chercher un refuge.
Mais, sans tarder…
Buttler paraît au fond du théâtre.
GALLAS
Buttler s’approche de ces lieux.
Évitez, croyez-moi, ce soldat factieux,
105
Aux succès de Wallstein son intérêt conspire.
Gardez-vous…
GERALDIN
Gallas sort.
106
Scène IV
Géraldin, Buttler.
BUTTLER
L’armée ici m’envoie.
Les moyens tortueux que votre zèle emploie
Sont connus de nos chefs. Ils ne souffriront pas
Qu’on ose en leur présence égarer leurs soldats.
Vous espérez en vain tromper leur vigilance.
Wallstein cède à nos vœux. Il garde la puissance.
À ses guerriers soumis lui seul doit ordonner.
Vous, d’Égra, dès ce jour il faut vous éloigner.
GÉRALDIN
Contre moi tout à coup d’où vous vient tant de haine,
Seigneur ? à quels excès votre chef vous entraîne !
Dans l’horreur des complots, malgré vous engagé…
BUTTLER
De vous entendre ici je ne suis point chargé.
C’est l’ordre de partir que ma voix vous annonce,
Et je dois à Wallstein porter votre réponse.
GÉRALDIN
Buttler ! avec regret je m’éloigne de vous ;
Je vous vois, du Monarque affrontant le courroux,
Lever contre l’État votre bras téméraire.
Insensé ! Quand deux Rois se déclarent la guerre,
Chacun d’eux s’appuyant sur un droit prétendu,
Avec un zèle égal peut être défendu.
Mais vous ! même à vos yeux votre cause est injuste.
Contre qui marchez-vous ? contre un pouvoir auguste,
Qui, partout, en tous lieux, des peuples respecté,
Oppose à vos efforts sa sainte antiquité.
Le temps qui l’a fondé le défend, le protège :
En vain dans ses fureurs l’ambition l’assiège.
107
L’habitude, qui veille au fond de tous les cœurs,
Les frappe de respect, les poursuit de terreurs,
Et sur la foule aveugle, un instant égarée,
Exerce une puissance invisible et sacrée,
Héritage des temps, culte du souvenir,
Qui toujours au passé ramène l’avenir.
De nos dissensions rouvrez donc les annales,
Remontez à ces temps de discordes fatales,
Où Procope et Ziska, victorieux longtemps,
Du trône et de l’autel sapaient les fondements.
Qui n’eût alors pensé que l’Autriche vaincue
Aux pieds des révoltés se verrait abattue ?
Mais de ces révoltés un instant vit changer
En juste châtiment le succès passager.
Plus tard à nos drapeaux la victoire infidèle
Ranima de nouveau celle secte rebelle.
Rodolphe à ses clameurs fut contraint de céder,
Et prêta les serments qu’on lui vint commander.
Ferdinand, aujourd’hui, lavant sa longue injure,
Déchire ces serments, dictés par le parjure.
Ainsi de l’équité les éternelles lois
Relèvent tôt ou tard la majesté des Rois.
Nouveau Ziska.…
BUTTLER
Sans fruit votre zèle s’épuise,
Seigneur ! que voulez-vous qu’un vieux guerrier vous dise ?
Soldat obéissant, j’exécute en ce jour
L’ordre du général nommé par votre cour.
Je n’examine point si par quelque mystère
Wallstein de l’Empereur mérite la colère.
D’une cour inquiète et de ses vains débats
Le bruit nous importune et ne nous trouble pus.
Je remplis mon devoir. Choisi par votre maître,
Le Duc est notre chef.
GÉRALDIN
Il a cessé de l’être.
Oui. Déjà l’Empereur, prévenant ses desseins,
108
A ravi le pouvoir à ses coupables mains.
On prépare en secret la perte du rebelle.
BUTTLER
Son sort sera le mien, je lui reste fidèle.
Jeune, obscur, inconnu, sans amis, sans aïeux,
Pauvre et sans protecteur, j’arrivai dans ces lieux.
Pour unique trésor et pour seul héritage,
J’apportais avec moi ce fer et mon courage.
Dans les rangs des soldats trop longtemps confondu,
Je me croyais déjà pour la gloire perdu.
Vainement ma valeur, pendant quarante années,
Cherchait à soulever le poids des destinées.
Arrachant à la cour ses injustes faveurs,
D’autres à mes exploits ravissaient les honneurs.
Wallstein m’a distingué dans cette foule immense ;
Par lui de mes travaux j’obtiens la récompense :
Au rang que je mérite il a su me nommer.
La cour n’a pas encor daigné m’y confirmer. .…
GÉRALDIN
Des longs retardements dont votre esprit s’irrite
Wallstein seul est l’auteur. Les forfaits qu’il médite
De l’empereur sur vous attirent le soupçon.
Ne servez plus d’organe a la sédition.
D’un chef qui vous trompait désavouez les crimes.
Rendez, Buttler, rendez vos honneurs légitimes.
Un traître, pour salaire à la déloyauté,
N’offre qu’un lustre vain, douteux et contesté.
Le véritable honneur est d’une autre nature.
Tout éclat disparaît quand sa source est impure.
Par un juste pouvoir il doit être transmis,
Et la main qui l’accorde en forme tout, le prix.
De la cour, par ma bouche, acceptez l’indulgence :
Je puis…
BUTTLER
Il est trop tard. Si Ferdinand, d’avance,
Eût de l’obscur Buttler cru devoir s’assurer,
109
J’aurais sur mes projets pu mieux délibérer :
Mais un engagement public, irrévocable.…
GÉRALDIN
BUTTLER
GÉRALDIN
BUTTLER
Se peut-il ?
GÉRALDIN
110
Pourquoi, vous enivrant d’un espoir incertain,
Voulez-vous au hasard livrer votre destin ?
Wallstein est dans un camp, Ferdinand sur le trône.
Ce que Wallstein promet, Ferdinand vous le donne.
Si le Duc succombait, avec lui condamné,
Au supplice avec lui vous seriez entraîné.
Si le sort couronnait sa noire perfidie,
De ses vastes États perdant une partie,
L’Empereur garde encor, dans son adversité,
De quoi récompenser votre fidélité.
111
Scène V
Les précédents, Isolan.
À Isolan.
À tous deux.
À Isolan.
ISOLAN
112
Leur secours dans Égra doit se voir introduit.
Gallas les préviendra. Déjà, sous sa conduite.
Sans bruit, de notre armée il rassemble l’élite.
Il saura la guider par des sentiers obscurs,
Dans l’épaisse forêt qui vient border nos murs.
Là, sous le double abri du silence et de l’ombre,
Invisible, immobile il attend la nuit sombre
Pour attaquer, surprendre, et disperser soudain
Le nouvel allié qu’appelle ici Wallstein.
Alfred retarde seul les projets qu’il médite ;
Gallas le Cherche, il veut l’entraîner à sa suite.
Ils vont partir : quittez ce séjour dangereux :
Redoutez les transports de Wallstein furieux,
Qui, se voyant trahi par un ami qu’il aime,
Voudra de l’Empereur se venger sur vous-même.
GERALDIN
À Buttler et à Isolan.
BUTTLER
113
Loin de nous de Gallas les plans insidieux,
À côté de Wallstein nous vous servirons mieux.
Buttler !
BUTTLER
114
Scène VI
Les précédents, Wallstein, Tersky, Illo.
WALLSTEIN
À Géraldin.
GERALDIN
Seigneur…
WALLSTEIN
À Buttler.
À Géraldin.
Allez.
TERSKY
115
De ces murs qu’ils fuyaient, s’approchent en silence.
Le fer est dans leurs mains, la fureur dans leurs yeux.
ILLO
TERSKY
116
Scène VII
Wallstein, Gallas.
WALLSTEIN
117
Ce que son bienfaiteur lui destine aujourd’hui.
Je le vois qui s’approche et je vous laisse ensemble.
Wallstein sort.
118
Scène VIII
Gallas, Alfred.
Gallas reste quelque temps immobile sans regarder
son fils, et avec un air de méditation et d’embarras.
ALFRED
Pourquoi faut-il qu’un ordre en ce lieu nous rassemble ?
Mon père, contre moi seriez-vous courroucé ?
Déjà, dès mon retour votre accueil m’a glacé.
Qu’ai-je donc fait ?
GALLAS
Réponds. Tu vois l’armée entière
De la cour pour Wallstein affronter la colère.
Ses guerriers, tu le sais, veulent tous aujourd’hui
Le sauver avec eux, ou se perdre avec lui.
ALFRED
Comme eux tous pour Wallstein je donnerais ma vie.
Oui, Seigneur, nous saurons, bravant la calomnie,
Contre ses ennemis défendre son honneur,
Et sur son innocence éclairer l’Empereur.
GALLAS
L’éclairer ! insensé !
ALFRED
Que prétendez-vous dire ?
GALLAS
Quel magique pouvoir prolonge ton délire !
Il faut de ta raison rallumer le flambeau,
Et de tes yeux, mon fils, arracher, le bandeau.
Écoute, et qu’entre nous tout mystère finisse.
De cet engagement connais-tu l’artifice ?
119
ALFRED, avec étonnement.
L’artifice !
GALLAS
Des soupçons !
GALLAS
ALFRED
Eh bien !
GALLAS
ALFRED
Mon père…
GALLAS
ALFRED
120
Il nous connaît trop bien. Tant de nobles guerriers
Pourraient-ils tout à coup profaner leurs lauriers !
Pour nous, comme pour lui, ce crime est impossible.
GALLAS
ALFRED
GALLAS
ALFRED
GALLAS
121
ALFRED
Arrêtez, chaque mot redouble mon effroi.
Mon père…
GALLAS
Dès longtemps sa franchise outrageanté
M’a fait de ses desseins l’ouverture imprudente.
Il hésitait encor. Mais enfin cette nuit,
Si nous ne l’arrêtons, son projet s’accomplit.
Il m’a tout révélé, ses plans, ses artifices,
Ses secrets alliés, ses traités, ses complices.
ALFRED
Vos discours sont pour moi couverts d’un voile épais.
Il vous a, dites-vous, confié ses projets :
Mais, s’il l’eût fait, Seigneur, votre noble franchise
Sans doute eût condamné sa coupable entreprise.
Docile à vos avis ; il vous eût écouté,
Ou, si dans ses complots il avait persisté ;
Vous voyant l’ennemi de sa puissance impie,
Vous aurait-il laissé la liberté, la vie ?
GALLAS
Oui, mon fils, j’ai lutté, j’ai blâmé son dessein.
Je le croyais encor dans le crime incertain.
Mais, lorsque enfin j’ai vu son audace inflexible,
J’ai prescrit à ma bouche un silence pénible.
Le péril était grand, le devoir a parlé.
J’ai rempli ce devoir et j’ai dissimulé.
ALFRED
Encor un coup, cessez. Contre un chef que j’honore
Je ne vous ai pas cru, je vous crois moins encore,
Quand c’est vous-même ici que vous calomniez.
Les projets d’un ami vous seraient confiés ;
Il viendrait, près de vous déposant tout mystère,
Dans un cœur mal connu verser son âme entière,
122
Il croirait sans péril vous pouvoir consulter,
Et vous, pour le trahir auriez pu l’écouter !
GALLAS
Je n’avais pas brigué sa triste confiance.
ALFRED
Fallait-il le tromper par votre affreux silence ?
GALLAS
Le crime perd ses droits à la sincérité.
ALFRED
C’est à son propre cœur qu’on doit la vérité.
GALLAS
Je pardonne aux transports d’une aveugle jeunesse.
Les moments nous sont chers. Écoute ; le temps presse.
Tu ne sais rien encor.
ALFRED
Juste ciel ! je frémis.
Qu’allez-vous ajouter ?
GALLAS
Prends cette lettre ; lis.
Il lui présente un papier.
Ma vie en cet instant dépend de ton silence.
Je me fie à ton cœur, le puis-je à ta prudence ?
Tu ne me réponds rien.… J’en brave le danger.
Si mon fils me trahit, qu’aurais-je à ménager !
ALFRED
Ciel ! qu’ai-je lu ! le jour s’obscurcit à ma vue !
Quoi ! le Duc déposé, condamné !
123
GALLAS
Continue.
ALFRED
GALLAS
124
Et dans la perfidie avec vous s’engager,
Vous connaissiez Alfred et l’auriez dû juger.
Quiconque a sur mon cœur placé sa confiance
Trouvera dans ce cœur sa juste récompense.
Je puis de ses desseins devenir l’ennemi,
Mais je ne puis jamais me feindre son ami.
Le silence qui trompe est un lâche artifice :
N’espérez pas qu’Alfred à ce point s’avilisse.
Wallstein me croit à lui. Sans lui rien déguiser,
Je dois ou le servir, ou le désabuser.
Tous vos raisonnements ne sauraient me confondre.
Je vais trouver le Duc, le sommer de répondre,
L’interroger moi-même et savoir aujourd’hui
Qui je dois croire enfin ou de vous ou de lui.
GALLAS
Tu pourrais.…
ALFRED
Oui, Seigneur. En vain votre prière…
GALLAS
Eh bien ! cours, malheureux ! va donc livrer ton père.
Immole la nature à l’amour que ton cœur.…
ALFRED
Qu’est-il besoin d’amour quand il s’agit d’honneur !
GALLAS
Qui t’arrête ? Poursuis ; achève ton ouvrage :
De Wallstein contre moi cours allumer la rage.
Vois ton père expirant comme un vil criminel,
Et ton lit nuptial teint du sang paternel.
125
Pourquoi t’enveloppant de replis tortueux
Suivre, un poignard en main, ton ami malheureux ?
N’as-tu pas reculé devant ta propre image ?
Pardonne. Malgré moi, mon désespoir t’outrage.
Nature, estime, amour, tout est perdu pour moi…
Dieu ! quel soupçon nouveau s’élève contre toi ?
Le pouvoir de Wallstein sera ton héritage !
Si cet indigne espoir… tu pâlis… ton visage…
Malheureux que je suis, tout mon être est changé.
Dans l’horreur du soupçon mon cœur est engagé.
Ce misérable cœur, né pour la confiance,
En vain autour de lui cherche encor l’innocence.
GALLAS
ALFRED
GALLAS
Mon fils !
Ô ciel !
126
Scène IX
Alfred, Thécla, Élise.
THECLA
Avec impatience
Thécla vous vient porter sa timide espérance.
De notre amour mon père avait paru surpris.
De trouble et de terreur mes sens étaient remplis.
Je déplorais déjà mon aveu trop sincère.
Son front s’était voilé d’un nuage sévère,
Et sa bouche inflexible avait longtemps vanté
La grandeur qu’à Thécla destinait sa fierté.
Déplorable grandeur qui m’aurait arrachée
Au nœud qui, pour jamais, tient mon âme attachée.
Je l’ai revu bientôt oubliant son courroux,
Alfred, il m’a daigné parler d’un ton plus doux.
Sa voix et ses regards respiraient la tendresse.
Soit qu’il fût malgré lui touché de ma tristesse,
Soit qu’un autre motif eût changé son dessein
– Ton Alfred, m’a-t-il dit, peut mériter ta main.
Tout mon cœur se ranime, et je suis accourue
Pour goûter avec vous ma joie inattendue.
Vous ne répondez pas…
ALFRED
127
THECLA
ALFRED
Alfred sort.
128
Scène X
Thécla, Élise.
THECLA
ELISE
THECLA
129
Acte troisième
Scène I
WALLSTEIN, seul, et se promenant à grands pas
130
Scène II
Wallstein, Tersky.
TERSKY
WALLSTEIN
TERSKY
131
WALLSTEIN
Va. Je t’entends. Plus fier et plus heureux que moi,
Fidèle à son pays et fidèle, à son Roi,
Harald au fond du cœur nous méprise, peut-être.
En m’unissant à lui, je lui parais un traître.
Après un silence,
Que porte le traité qu’il me vient présenter ?
TERSKY
Si vous-même aujourd’hui vous daignez l’accepter,
Si la triple alliance est par vous confirmée,
Richelieu vous promet de solder votre armée,
Et Bannier à votre aide envoie un corps nombreux.
TERSKY
Vos longs retards leur ont fait quelque ombrage.
Il faut de votre foi leur accorder un gage.
WALLSTEIN
Quel est-il ?
TERSKY
Je l’ignore. Harald veut en ce jour
Sur ce point, à vous seul s’expliquer sans détour,
WALLSTEIN
Un gage ! Il m’ose ainsi montrer sa défiance !
Tout mon cœur contre lui se révolte d’avance.
132
Après un silence et avec effort.
Tersky sort.
133
Scène III
Wallstein, Harald.
HARALD
Oui, Seigneur.
WALLSTEIN
Votre nom ne m’est pas inconnu.
HARALD
Ce nom jusques à vous peut être parvenu.
Près du Roi, qu’à Lutzen frappa la mort cruelle,
Autant que je l’ai pu, j’ai signalé mon zèle.
WALLSTEIN
Sans doute. Il m’en souvient. Pour venger son trépas,
Votre ardente valeur s’acharna sur mes pas.
Vous me surprîtes seul ; l’attaque était soudaine :
À vos guerriers nombreux j’échappai, mais à peine.
HARALD
Je suis fier d’avoir vu, par un sort glorieux,
Reculer un instant un héros si fameux.
WALLSTEIN
Votre main fit tomber mon casque de ma tête.
HARALD
Pour vous, par cette main, la couronne s’apprête.
134
WALLSTEIN
Vos pouvoirs ?
HARALD
Les voici.
Il lui remet une lettre, et, après un moment de silence pendant lequel
Wallstein lit, il continue d’un ton froid et contenu.
Wallstein lui fait signe de s’asseoir. Ils s’asseyent tous les deux.
WALLSTEIN, après avoir lu.
HARALD
WALLSTEIN
135
De là vient contre moi la haine de la cour.
Formons donc désormais une étroite alliance,
Et qu’entre nous enfin règne la confiance.
HARALD, froidement.
WALLSTEIN
HARALD
Après un silence.
136
Seigneur : vous connaissez vos devoirs, vos dangers.
C’est à vous de juger quel dessein vous anime,
Si l’entreprise est juste ou bien illégitime ;
Pour nous, à force ouverte ici nous combattons.
Une occasion s’offre, et nous en profitons.
Ainsi donc, si tous deux, sûrs enfin l’un de l’autre…
WALLSTEIN
HARALD
Il hésite.
WALLSTEIN, avec impatience.
Cependant ?
HARALD
Il s’arrête encore.
WALLSTEIN, vivement.
137
HARALD
Nous pensons, pardonnez, qu’il est moins difficile
De rassembler d’un mot, d’entraîner aux combats,
À la mort, des milliers d’intrépides soldats,
Que d’en conduire un seul… Excusez ma franchise.
Il s’arrête de nouveau.
WALLSTEIN
Achevez.
HARALD
À fausser la foi qu’il a promise.
138
Des serments oubliés n’ont rien qui les arrête.
Qui veut régner sur eux doit marcher à leur tête.
Jamais, devant un front dépouillé de lauriers.
L’on ne verra fléchir l’orgueil de mes guerriers ;
Et tous, de Ferdinand abjurant la mémoire,
N’attendent que de moi leur grandeur et leur gloire,
Voulez-vous un garant de leur fidélité ?
Lisez l’engagement que leur zèle a dicté.
Il remet à Harald l’engagement signé par les généraux
WALLSTEIN
Comment ?
HARALD
139
WALLSTEIN, avec une indignation contenue,
mais à laquelle il se livre par degrés.
HARALD
140
Et qui nous dit qu’un jour, trompant notre espérance,
Vous-même ne rompiez une courte alliance,
Et grâce à nos efforts, Vainqueur de Ferdinand,
Ne tourniez contre nous votre pouvoir naissant ?
Je parle sans détour. De notre confiance
La Bohême en nos mains doit être l’assurance.
Mais nos secours alors, secondant votre bras,
Pourront sous votre joug mettre d’autres États ;
Et nous consentirons qu’un échange facile
Rende, pour tous les deux, notre victoire utile.
WALLSTEIN
HARALD
Harald sort.
WALLSTEIN, après un assez long silence, pendant
lequel il suit Harald des yeux jusqu’à sa sortie.
141
Ah ! que plutôt cent fois tout mon espoir s’écroule !
Que plutôt tout mon sang en longs torrents s’écoule,
Avant que l’étranger, par Wallstein déchaîné,
Profané insolemment le sol où je suis né !
142
Scène IV
Wallstein, Illo ; ensuite Tersky.
WALLSTEIN
ILLO
WALLSTEIN
ILLO
En ce désordre extrême
Je croyais les trouver en votre palais même.
Buttler, le seul Buttler, secondant nos efforts,
Des soldats avec nous apaise les transports.
Nous avons admiré son crédit salutaire.
Il parle aux plus mutins, les flatte, les modère.
Un regard, un coup d’œil les ramène au devoir.
WALLSTEIN
143
ILLO
Nous l’ignorons, Seigneur, mais ce guerrier fidèle
Dans ce péril subit nous a prouvé son zèle.
WALLSTEIN
Gallas ?
ILLO
Partout en vain nos regards l’ont cherché.
Ce timide vieillard est en fuite ou caché.
WALLSTEIN
Se pourrait-il ?… mais non. Et vos propres cohortes ?
ILLO
De la ville, Seigneur, elles gardent les portes.
WALLSTEIN
Les soldats de Murray ?
ILLO
Veillent sur les remparts.
WALLSTEIN
Les Flamands, les Wallons ?
ILLO
Près de leurs étendards,
Sur la place attroupés ils restent immobiles.
WALLSTEIN
Allez. De mes guerriers ce sont les moins dociles.
De la cour en secret leur chef est l’instrument.
Que le corps de Buttler les dissipe à l’instant.
Illo sort par un des côtés. Dans le même moment Tersky entre par le
côté opposé.
144
TERSKY
Avez-vous ordonné que les Houlans partissent ?
WALLSTEIN
Je n’ai rien ordonné.
TERSKY
Seigneur, ils nous trahissent.
Les postes avancés sont délaissés par eux.
À peine on voit encor leurs escadrons nombreux
Qui, suivant loin d’Egra leur rapide carrière,
Rejettent derrière eux des torrents de poussière.
WALLSTEIN
Palfy qui les commande ?
TERSKY
Eh ! ne savez-vous pas ?
Vers Tabor, par votre ordre, il a porté ses pas.
WALLSTEIN
Par mon ordre ! Perçons ce mystère coupable.
Viens, suis-moi.
Il veut sortir avec Tersky. Illo rentre.
ILLO
Trahison ! perfidie exécrable !
WALLSTEIN
Que dis-lu ?
ILLO
Les mutins refusent d’obéir,
Seigneur ; tous mes efforts n’ont pu les contenir.
Ils déclarent Gallas seul chef de cette armée.
145
WALLSTEIN
Gallas !
TERSKY
Ciel !
ILLO
TERSKY
Le traître !
Alfred ?
ILLO
TERSKY
146
Amis ! c’est pour moi seul que ce jour est affreux.
Loin de vous tout effroi. Nos efforts généreux
Sont en vain traversés par un ami coupable.
Voyez… j’ai surmonté la douleur qui m’accable.
Le trait qui m’a percé ne m’affaiblira pas :
Il a doublé plutôt la force de mon bras.
Je tournerai contre eux ce trait qui me déchire.
Oui ; je les veux punir de l’avoir pu séduire.
Ils paîront les tourments qu’ils me font éprouver,
D’un appui, dans l’ingrat, ils ont cru me priver ;
Mais son crime a rendu ma victoire infaillible,
Et le lion blessé n’en est que plus terrible.
147
Scène V
Les précédents, Thécla, Élise.
THECLA, effrayée.
Mon père !
WALLSTEIN
WALLSTEIN
148
Scène VI
Thécla, Élise.
THECLA
Qu’ose-t-on m’annoncer ?
Alfred, me disent-ils, est un traître, un parjure.
De ces bruits odieux je connais l’imposture.
Ce n’est pas là ma crainte : et mon cœur rassuré
Par ces affreux soupçons ne peut être égaré.
Mais d’où vient qu’il nous fuit !… Si son père l’abuse,
Si lui-même est trompé… si quelque indigne ruse…
De cette obscurité ne me puis-je affranchir ?
Grand Dieu ! sur son destin daigne enfin m’éclaircir !
J’ignore tout, hélas ! tout, hors son innocence.
149
Scène VII
Les précédents, Alfred.
ALFRED
150
ALFRED
Non, je le suis.
151
Scène VIII
Thécla, Élise.
THECLA
152
Acte quatrième
Scène I
Thécla, Élise.
THÉCLA
153
Scène II
Les précédents, Illo.
THECLA
Illo ! que fait mon père ?
ILLO
Il parlait aux mutins.
On voyait s’adoucir leurs esprits incertains,
Madame ; mais remplis d’un imprudent courage,
Les soldats de Buttler ont rallumé leur rage :
Ils ont, de l’Empereur déchirant les drapeaux,
Arboré de Wallstein les étendards nouveaux
Que nous tenions cachés, et qui devaient paraître
Quand, dans les murs d’Egra, le Duc serait le maître.
De colère aussitôt les cœurs se sont émus ;
Nos cris, nos désaveux ont été superflus,
Une troupe d’amis, près du Duc rassemblée,
Soutient des factieux l’attaque redoublée.
Craignant que leur fureur ne pénètre en ces murs,
Wallstein envoie ici ses guerriers les plus sûrs,
Dont le zèle, écartant la horde conjurée,
De ce dernier asile au moins garde l’entrée.
J’exécute son ordre et retourne à l’instant
Vers ce héros trahi…
Tersky paraît avec Isolan, Buttler et d’autres officiers.
Scène III
Les précédents, Tersky.
154
TERSKY
Wallstein est triomphant
De quelques insensés l’imprudence funeste
Contre lui des soldats avait armé le reste.
Au sein de la mêlée il s’est précipité.
La colère brillait sur son front redouté.
Il force à s’entrouvrir la foule qui l’obsède :
Aux cris des révoltés le silence succède.
Les cœurs, à son aspect, s’émeuvent tour à tour
De doute, de frayeur, de respect et d’amour.
Un corps seul lui résiste, et d’un sombre murmure
Répète encor les mots de serment, de parjure,
Du nom de Ferdinand fait retentir les deux.
Wallstein veut apaiser ces cris séditieux.
Il s’avance. D’un traître on voit briller l’épée :
Du sang de votre père elle eût été trempée,
Sur lui le fer coupable était déjà levé.
Soudain parait Alfred : Alfred seul l’a sauvé.
Alfred que de Gallas nous croyions le complice !
THÉCLA
Alfred ! Alfred ! mon cœur t’avait rendu justice.
TERSKY
Il saisit d’un bras sûr le perfide assassin :
Il s’empare du glaive échappé de sa main.
Buttler, de nos dangers la cause involontaire,
Lui vient prêter alors un secours salutaire.
Nous perçons au milieu des mutins effrayés.
Ils abjurent leur crime, ils tombent à nos pieds.
Wallstein n’est entouré que de bandes loyales,
Qui, le servant d’un zèle et d’une ardeur égales,
Jusqu’au sein du palais dans leurs bras l’ont porté,
Avec des cris de joie et de fidélité.
THECLA
Courons au-devant d’eux : grâce au destin prospère,
Je verrai dans Alfred le sauveur de mon père.
Thécla sort avec Tersky et tous les autres, excepté Buttler et Isolan
155
Scène IV
Isolan, Buttler.
ISOLAN
Eh bien ! de tes efforts voilà donc tout le fruit !
BUTTLER
De Wallstein, jusqu’au bout, l’ascendant nous poursuit.
Je croyais, que par moi la révolte allumée
À sa cause coupable arracherait l’armée,
Et qu’à tous les regards ses drapeaux arborés
Dessilleraient des yeux sur son crime éclairés.
ISOLAN
Qui l’eût prévu qu’Alfred aurait pris sa défense ?
BUTTLER
La fortune inconstante a trompé ma prudence :
J’ai dû servir Wallstein contre les révoltés,
Et calmer les transports par moi-même excités.
ISOLAN
Demain, de nos complots la trame est découverte.
Demain l’aurore vient éclairer notre perte.
BUTTLER
Nous là devancerons.
ISOLAN
Quels projets sont les tiens ?
Réponds.
BUTTLER
Pour perdre un traître il est mille moyens,
156
ISOLAN
Quels sont-ils ?
BUTTLER
ISOLAN
Que prétends-tu ?
BUTTLER
157
Scène V
Les précédents, Wallstein, Alfred, Thécla,
Élise, Illo, Tersky, officiers, soldats, peuple.
Wallstein en entrant tient Alfred et Thécla par la
main ; Thécla se place avec Élise d’un côté du théâtre,
Alfred de l’autre, mais séparé du reste des officiers.
158
D’un œil sombre et jaloux nous contemple sans cesse.
Où sont les ennemis que mon bras n’ait domptés ?
Est-il quelque torrent qui nous ait arrêtés,
Quelque roc escarpé, quelque forêt obscure,
Quelque obstacle, créé par l’art ou la nature,
Que nos hardis efforts n’aient contraint à fléchir ?
Et c’est nous maintenant qu’on parle de punir !
Nous, dont rien n’a lassé la longue obéissance !
Contre nous, tout à coup on feint la défiance,
Et sur l’empire entier l’on nous veut disperser,
Pour se mieux affranchir de nous récompenser.
Eh quoi donc ! aux dangers livrant notre jeunesse,
Nous avons combattu, souffert, lutté sans cesse,
De nos yeux fatigués repoussé le repos,
Bravé mille périls, supporté mille maux,
Par le fer, par le feu, marqué notre carrière,
Veillé dans le carnage et dormi sur la pierre,
Et lorsqu’enfin la paix, fruit de notre valeur,
Fait briller en ces lieux l’aurore du bonheur,
Amis, de ses bienfaits on prétend nous exclure !
Seuls, nous serions privés du repos qu’elle assure !
On veut que sans relâche, en d’éternels combats,
Serviles instruments, nous cherchions le trépas !
Lorsque loin des hasards ses prêtres l’applaudissent,
Qu’importe à Ferdinand que ses soldats périssent ?
À tout prix, l’un de l’autre il faut nous éloigner.
La cour, sans crainte alors, nous pourra dédaigner.
L’un recevra du glaive une mort inutile ;
L’autre, pauvre, isolé, mendiant un asile,
Peut-être ira mourir, de misère accablé,
Au lieu même où son sang pour son prince a coulé.
UN SOLDAT
UN AUTRE SOLDAT
159
UN TROISIÈME
Nous ne reconnaissons d’autre maître que vous.
WALLSTEIN
Et moi, je jure ici qu’ardent à vous défendre,
Wallstein, dès cet instant, saura tout entreprendre.
Le destin des héros qui m’ont donné leur foi
Ne dépend désormais que du ciel et de moi.
Peuple, je détruirai votre indigne esclavage ;
Vous aurez les honneurs dus à votre courage,
Guerriers ; retirez-vous ; laissez-moi méditer
Les desseins généreux prêts à s’exécuter.
À Illo et à Tersky.
Vous, demeurez tous deux, amis.
Tout le monde sort, excepté Illo, Tersky, Thécla, Élise et Alfred.
À Illo et a Tersky.
Ma confiance
S’en repose à présent sur votre vigilance.
À Illo.
Il faut rendre des chefs aux corps abandonnés.
Que ces chefs, au plus tôt, soient par toi désignés.
C’est dans les rangs obscurs, Illo, qu’il les faut prendre,
Jusqu’au simple soldat ne crains pas de descendre :
Consulte en les nommant leur courage et leur foi :
Lorsqu’ils me devront tout, ils seront plus à moi :
Fais surveiller aussi ces cuirassiers rebelles,
Qui, seuls de mes guerriers, sont restés infidèles.
Dans les murs de la ville ils sont encore épars.
Va.
Illo sort.
À Tersky.
Tu sais qu’aujourd’hui j’attends sous nos remparts
D’Arnimet des Saxons l’importante assistance ;
160
Au-devant de leurs pas qu’un messager s’avance,
Et dès qu’ils paraîtront, que j’en sois averti.
Tersky sort.
161
Scène VI
Wallstein, Alfred, Thécla, Élise.
ALFRED
THECLA
Ciel !
ALFRED
WALLSTEIN
162
Tu marchais d’un pas sûr ; d’un cœur non partagé :
Il n’en est plus ainsi. La route se divise.
Le doute a pénétré dans ton âme indécise.
Tu vois lutter entre eux, sous des noms différents,
Devoirs contre devoirs, penchants contre penchants.
Le destin, désormais juste envers le courage,
Des antiques grandeurs veut un nouveau partage.
Le monde est ébranlé sur ses vieux fondements.
Le temps vient renverser les outrages du temps.
D’un pouvoir passager, faibles dépositaires,
Les rois vantent en vain leurs droits héréditaires.
Les trônes écroulés tombent de toutes parts.
Sur ces trônes brisés plantons nos étendards.
À ce noble dessein la fortune conspire.
Weymar, au bord du Mein, fonde un nouvel empire.
Mansfeld eût échangé, sans un destin fatal,
Le casque du guerrier contre un bandeau royal.
L’étranger, qu’attiraient nos guerres intestines,
Jette au milieu de nous de profondes racines.
L’empire est déchiré. Notre fidélité
Retarde en vain l’arrêt de la fatalité.
Je marche donc au trône où son ordre m’entraîne.
J’ai dirigé toujours la jeunesse incertaine,
Alfred.…
ALFRED
163
Démentir votre gloire et flétrir votre nom ?
Wallstein finir ainsi son illustre carrière !
WALLSTEIN
ALFRED
WALLSTEIN
ALFRED
164
Et mon cœur a besoin de plus doux sentiments.
Venez.
WALLSTEIN
Je le l’ai dit, Alfred, il n’est plus temps.
Wallstein a déjà fait le pas irréparable
Et doit vivre en monarque ou périr en coupable.
ALFRED
Eh bien ! puisqu’il le faut, suivez votre courroux.
Vous êtes offensé, je le veux, vengez-vous.
Mais de la trahison repoussez l’assistance,
Tirez de l’Empereur une digne vengeance.
Proclamez vos projets, sortez de ses États.
Rendez-lui ses cités, ses trésors, ses soldats.
Fort de votre nom seul, déclarez-lui la guerre ;
Assez de combattants suivront votre bannière,
Et moi-même à ce prix. Seigneur, je vous suivrai :
Tout en vous condamnant je vous imiterai.
Même au sein de l’erreur l’âme peut rester pure ;
Mais tromper, mais trahir, mais descendre au parjure…
165
Alfred, profite encor de ma reconnaissance.
De tes premiers refus je pardonne l’offense.
Étouffe un vain regret qui m’enlève ta foi.
Ton chef, ton vieux ami, Wallstein revient à toi.
Mes soins et mon amour, dès ta première enfance,
De les exploits naissants furent la récompense.
Alfred ! rappelle-toi cet hiver rigoureux,
Où sous Prague investi nous combattions tous deux,
Hélas ! ton père et moi ! ta faible main glacée
Tenait avec effort ton enseigne pressée,
Que ton instinct guerrier ne voulait point quitter.
Dans ma tente, aussitôt, Gallas te fit porter.
Je te pris dans mes bras, et ma main caressante
Rappela dans ton cœur ta chaleur expirante.
Pour toi, depuis ce temps, Wallstein a-t-il changé ?
Je l’ai chéri toujours, accueilli, protégé.
Des milliers de guerriers comblés de mes largesses
Ont obtenu de moi des honneurs, des richesses.
Mais je te réservais, Alfred, un autre prix.
Tous m’étaient étrangers : toi seul étais mon fils.
Va, ne me quitte pas. Cet effort impossible.…
ALFRED
WALLSTEIN
166
C’est à toi maintenant d’expier ce forfait,
Alfred : viens réparer ce que Gallas a fait.
Reste ici. Loin d’un père et d’un ami parjure,
De mon cœur déchiré viens guérir la blessure.
ALFRED
Alfred !
ALFRED
167
Dieu, puissant ! prends pitié d’un esprit éperdu !
Ou toi. .…
THECLA
Alfred ! hélas !
ALFRED
168
Thécla, pour les mortels sont aussi des lois saintes.
Décide.
THECLA
ALFRED
Il faut te quitter !
THECLA
En montrant Thécla.
169
Alfred, prends tes guerriers, mène-les vers ton maître :
Désormais dans ces murs où tout doit m’obéir,
Je ne veux point avoir de rebelle à punir.
Je t’ai nommé leur chef. Tétais loin de me dire
Qu’un jour centre Wallstein Alfred les dût conduire.
À Tersky.
170
Scène VII
Les précédents, Tersky, Illo, Buttler.
WALLSTEIN, à Alfred.
Laissez-nous. Sortez.
ALFRED
171
l’approche des cuirassiers d’Alfred. Des officiers de son régiment
paraissent au fond du théâtre.
172
Acte cinquième
Scène I
Wallstein, Élise et, un instant après, Tersky.
Ce dernier, pendant que Wallstein
parle à Élise, reste dans l’enfoncement.
WALLSTEIN à Élise
À Tersky.
Élise sort.
TERSKY
173
Timide, il se résigne à la loi des combats ;
Mais des serments forcés ne me rassurent pas.
J’ai mis ces factieux hors d’état de vous nuire.
La rigueur est l’appui de tout nouvel empire.
J’ai sévi sans pitié. L’exil et les cachots
De ces mutins secrets préviendront les complots.
Songez que les traiter avec trop d’indulgence
C’est braver le parti qui prend votre défense.
Voulez-vous que, bientôt, triste et découragé,
Il abandonne un chef qui l’aura mal vengé ?
WALLSTEIN
TERSKY
174
Votre force est en eux ; leur grandeur est la vôtre,
Et le soldat et vous, vous régnez l’un par l’autre.
WALLSTEIN
175
Scène II
Wallstein, Thécla, Élise.
WALLSTEIN
THECLA
176
Et tromper, sans rougir, par un affreux serment,
À la fois un époux, le ciel et mon amant !
Non, non. Ne teniez plus un effort inutile ;
Laissez-moi loin d’ici me chercher un asile,
Mon père ; permettez qu’en des lieux retirés,
Par la religion aux larmes consacrés.
J’attende, vers le ciel élevant ma prière,
Le terme désiré de ma triste carrière.
Pour moi, tout autre sort n’est qu’un objet d’effroi.
Alfred seul…
WALLSTEIN
THECLA
177
Scène III
Les précédents, Tersky.
Arnim victorieux
Vous envoie annoncer un exploit glorieux,
Seigneur : de nos succès s’ouvre ainsi la carrière.
WALLSTEIN
En quels lieux ?
TERSKY
Près d’ici.
WALLSTEIN
TERSKY
WALLSTEIN
TERSKY
Les voici.
178
Scène IV
Les précédents, un officier saxon suivi de
deux autres qui demeurent dans renfoncement.
WALLSTEIN
Je vois avec plaisir
Les lauriers dont vos fronts viennent de se couvrir.
Pour nos communs travaux j’accepte ce présage.
L’OFFICIER
Nous n’avons remporté qu’un léger avantage,
Seigneur ; les combattants que nous avons vaincus
Ont tenté contre nous des efforts superflus.
L’on eût dit qu’à dessein ils couraient à leur perte.
De nos fiers bataillons la plaine était couverte,
Lorsqu’en nombre inégal, tout à coup, des guerriers
Contre nous avec rage ont poussé leurs coursiers.
WALLSTEIN
Je ne puis concevoir quelle troupe ennemie
À sitôt sur Arnim dirigé sa furie.
Gallas a-t-il déjà rassemblé des soldats ?
L’OFFICIER
Non : ce n’était point lui ; nous connaissons Gallas.
Thécla, qui jusqu’alors n’a point écouté, s’approche et écoute avec
inquiétude.
WALLSTEIN
D’où venaient ces guerriers ?
L’OFFICIER
Leur rapide cohorte
D’Egra semblait à peine avoir quitté la porte.
Thécla écoute toujours plus attentivement.
179
WALLSTEIN
L’OFFICIER
THÉCLA
Ciel !
Laisse-nous.
THÉCLA
À l’officier.
Leur chef ?
L’OFFICIER
THÉCLA
Son nom ?
180
Cette troupe célèbre à vaincre accoutumée,
Le corps des cuirassiers, fameux dans votre armée.
181
Scène V
Wallstein, Thécla, Élise.
ELISE
WALLSTEIN, ému.
Mon père…
WALLSTEIN
Qui donc ?
THECLA
ÉLISE
WALLSTEIN
182
Elle saura pour moi ressaisir son courage :
Contre ce premier choc elle n’a pu lutter.
ÉLISE
WALLSTEIN
THÉCLA
WALLSTEIN, à Élise
Qu’on l’appelle,
J’y consens.
Élise sort.
Tu le vois, je compte sur ton cœur :
Je le crois. Tu sauras surmonter la douleur,
Digne sang du guerrier qui t’a donné la vie,
Toi, fille de Wallstein !
183
THECLA
Revient-il ?
ELISE
Le voici.
WALLSTEIN
Thécla !
THECLA
Pendant ces deux derniers vers, l’officier qui a suivi Élise rentre, et
Wallstein sort.
184
Scène VI
Thécla, Élise, l’officier.
185
L’armée avait atteint la distance marquée,
Et nous nous reposions jusqu’à l’heure indiquée.
Un tourbillon épais frappe nos yeux surpris :
L’avant-garde recule et crie aux ennemis.
À ces cris imprévus, chacun de nous s’élance ;
Mais, plus prompt que la foudre, un escadron s’avance.
Et, chassant, dispersant nos soldats sous ses coups,
Pénètre, avec son chef, jusqu’au milieu de nous.
Thécla, qui a écouté ces derniers vers avec une angoisse toujours
croissante, est près de tomber. Élise la soutient.
Ah ! Madame.
186
THECLA, rappelant sa force.
Achevez.
L’OFFICIER
L’OFFICIER
THECLA
Ce cloître…
L’OFFICIER
THECLA
Son nom ?
L’OFFICIER
Sainte Ildegonde.
THECLA
Qui l’habite ?
187
L’OFFICIER
THECLA
L’OFFICIER
THECLA
Il suffit.
L’OFFICIER
L’officier tort.
188
Scène VII
Thécla, Élise.
ELISE
THECLA
Il faut partir.
ELISE
THECLA
ELISE
Thécla !
THÉCLA
ELISE
189
THECLA
ELISE
THECLA
ELISE
THECLA
ELISE
THECLA,
Ma main te conduira.
ELISE
THECLA
ELISE
190
THECLA
Dans une fugitive,
Dans un être abattu, brisé par le destin,
Quel œil reconnaîtrait la fille de Wallstein !
ELISE
Nous ne pourrons franchir une armée étrangère.
THECLA
Le malheur librement peut parcourir la terre.
ELISE
L’orage nous menace, et le ciel à grands flots…
THECLA
Était-il doucement sous les pieds des chevaux ?
ELISE
J’embrasse vos genoux, songez à votre père.
THECLA
Mon père !… il régnera.
ELISE
Redoutez sa colère.
THECLA
Il a voulu régner : tout m’est indifférent :
De lui, de l’univers, qu’ai-je à craindre à présent ?
Quelle douleur encor peut m’être réservée ?
ELISE
Quand dans ce lieu fatal vous serez arrivée,
Que ferez-vous ?
191
THECLA
ÉLISE
THECLA
Thécla sort.
ELISE
192
Scène VIII
Buttler, ensuite Isolan.
BUTTLER
Quel bruit s’est fait entendre ?… Écoutons… tout se tait…
Isolan ne vient pas. L’heure fuit, tout est prêt.
Quille relient ?
Isolan paraît.
C’est lui. J’attendais ta présence.
Les Saxons vont entrer dans nos murs sans défense,
Alfred, vaincu par eux, n’a pu leur échapper.
Il faut cette nuit même, ou périr ou frapper.
Isolan, étonné.
Frapper ! et qui ?
BUTTLER
Wallstein.
ISOLAN
Que dis-tu ?
BUTTLER
Dans une heure,
Pour nous sauver tous deux, il faut que Wallstein meure.
Isolan recule d’horreur.
Tu promis d’obéir. C’est à moi d’ordonner.
ISOLAN
J’ai promis de combattre, et non d’assassiner.
Voilà donc tes projets ! quelle entreprise impie !
Tout couvert de ses dons, tu veux trancher sa vie !
193
BUTTLER
ISOLAN
Notre chef !
BUTTLER
Il le fut.
ISOLAN
Un bienfaiteur.
BUTTLER
Un traître.
ISOLAN
Un grand homme !
BUTTLER
ISQLAN
BUTTLER
ISOLAN
194
BUTTLER
Mes guerriers,
ISOLAN
BUTTLER
ISOLAN
Disputant la victoire,
Nous combattrons alors sans flétrir notre gloire.
BUTTLER
ISOLAN
BUTLER
ISOLAN
195
BUTTLER
ISOLAN
BUTTLER
196
Scène IX
Les précédents, Wallstein.
Pendant cette scène, Isolan reste constamment les yeux baissés, pensif
et comme agité intérieurement. Buttler, au contraire, se fait violence,
pour paraître sans inquiétude.
WALLSTEIN à Buttler, qui veut sortir.
Un destin trop sévère
À d’un héros naissant terminé la carrière.
Je veux que mon armée, imitant mes douleurs,
Rende aux restes d’Alfred les funèbres honneurs.
Amis, vous l’aviez vu, dès sa plus tendre enfance.
Auprès de votre chef signaler sa vaillance :
Toujours aux premiers rangs il avait combattu.
Que n’espérions-nous pas de sa jeune vertu ?
Hélas ! un vain scrupule égara son courage ;
Mais sa valeur encor mérite notre hommage.
Des fautes qu’il commit n’accusons que le sort.
Il n’est point de courroux que n’apaise la mort.
BUTTLER
Aux cendres d’un transfuge, accorder tant de gloire !
WALLSTEIN
D’un soldat qui n’est plus respectez la mémoire.
BUTTLER
Il quitta vos drapeaux.
WALLSTEIN
Il ne m’a point trahi.
BUTTLER
Il abjura son chef.
197
WALLSTEIN
BUTTLER
WALLSTEIN
BUTTLER
Viens.
ISOLAN
BUTTLER, à part.
198
Scène X
WALLSTEIN‚ seul.
199
Nous lassons de nos vœux l’avenir qui s’avance.
Il se venge de nous, même en nous exauçant.
Il trompe nos désirs, même en les remplissant.
Et nos regards, à peine, en le voyant paraître,
Sous des traits si changés le peuvent reconnaître.
N’importe. Ces regrets qui viennent m’égarer,
Ces faiblesses du cœur, il les faut abjurer,
Ne voir dans les mortels qu’un instrument qu’on brise,
Et qui sert d’autant mieux que plus on le méprise.
Impérieux destin, ton ordre est satisfait !
Tu m’entraînais au trône et j’y monte en effet.
Mais je sens dans mon cœur se flétrir l’espérance.
Je ne t’invoque plus. Je cède à ta puissance.
Comme un poids étranger je reçois tes bienfaits
Et me livre en aveugle à tes sombres décrets.
Rentrons. La nuit s’avance, et dans ce jour d’orage,
Trop de coups ont usé ma force et mon courage.
Le repos chassera ce trouble de mon sein :
Qui sait ce que l’aurore éclairera demain !
Wallstein sort.
200
Scène XI
Thécla, Élise, entrant par la porte opposée.
THECLA
ELISE
THECLA
Élise sort.
201
Qu’lsolan contre nous a guidé ses cohortes :
On dit que de son fils ignorant le destin,
Il le veut arracher au pouvoir de Wallstein.
Il s’avance au milieu de la garde séduite :
Il va bientôt lui-même empêcher notre fuite.
J’ai vainement cherché quelques détours obscurs,
Déjà son nom partout commande dans ces murs.
THECLA
ELISE
THECLA
202
SCÈNS XII
Les précédents, Gallas, Geraldin, officiers, soldats.
GALLAS à Thécla.
203
Scène XIII
Les précédents, Isolan, soldats, Buttler, désarmé
GALLAS
Ne m’interrogez pas.
GALLAS
Wallstein ?
ISOLAN
N’est plus !
Grands Dieux !
ISOLAN
204
Je redouble d’efforts, je crie… il est trop tard.
Le féroce Buttler saisissant son poignard…
Je n’ai pu de ce monstre arrêter la furie.
Il frappe, et sous son bras Wallstein tombe sans vie.
Mais à peine le coup a-t-il été porté,
Que chacun du forfait paraît épouvanté.
Un désespoir soudain saisit la troupe ingrate.
En longs gémissements le repentir éclate,
L’un tombant à genoux, de remords dévoré,
Arrose de ses pleurs ce corps défiguré.
L’autre de ses bienfaits rappelle la mémoire,
Et couvert de son sang redit encor sa gloire.
Leurs larmes, leurs sanglots redemandent au ciel
Leur chef, leur bienfaiteur atteint d’un trait mortel,
Et dans l’affreux Buttler détestant leur complice,
Ils allaient de ce traître abréger le supplice.
J’ai suspendu leurs coups. On le traîne en ces lieux :
Qu’il reçoive le prix de son crime odieux.
GALLAS, à Buttler.
BUTTLER
À Géraldin.
205
Ministre de l’État que Buttler sut venger,
Votre ennemi n’est plus : sachez me protéger.
GALLAS, à Géraldin.
GÉRALDIN
À Thécla.
THÉCLA
Elle se lève.
206
Comme un astre éclatant répandre au loin ta gloire…
Un instant t’a plongé dans l’éternelle nuit !…
Tu fais signe à ta fille, et ta fille te suit.
Prophétique terreur, tu m’avais avertie.
Même heureuse, en tremblant je contemplais la vie.
Mon cœur, plein d’un effroi qu’il ne pouvait bannir,
Sentait peser sur lui le funèbre avenir.
Bonheur, espoir, amour, décevantes images,
Pourquoi m’entouriez-vous de vos trompeurs nuages ?…
Ils ne sont point trompeurs… Dans les cieux réunis,
Mon père, Alfred…
À Isolan.
Isolan se tait.
THECLA
À Gallas.
207
Ne me séparez plus du tombeau qui m’attend.
Un autre près de lui s’élève maintenant.
Laissez-moi réunir au nom de ma misère
À la cendre d’Alfred la cendre de mon père.
GALLAS
ISOLAN
GALLAS
208
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