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Planche de TD Droit Civil Les Personnes 2023-2024 - 091132

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THEME I: LA PERSONNALITE JURIDIQUE

SOUS-THEME : L’existence de la personnalité juridique.


Sujet 1 : Cas pratique.
Cas pratique.
Lambert est un jeune marié très consciencieux. Dès son union avec Virginie, son souci majeur a
été d'assurer à sa famille un bien-être matériel et moral. C’est ainsi qu’étant ouvrier, il travaille
dur et sans arrêt. Il a aussi souscrit une assurance décès au profit de sa conjointe et de ses enfants
qui naîtraient de son union. Pour que sa famille soit à l’abri du besoin, Lambert a toujours
souhaité avoir deux enfants, pas plus ni moins. Mais le destin en a décidé autrement. En effet, ce
n’est qu’après sept ans de vie conjugale, que Virginie tombe enceinte de leur premier enfant et
quelques temps après, Lambert, eut un accident. Il décède alors que son épouse en était à son
septième mois de grossesse. Sous le choc, Virginie donne naissance à un bébé prématuré, avec
un poids très faible, qu’elle perd une semaine après l’accouchement. Elle veut savoir si l’assureur
est fondé à refuser de tenir compte de l’enfant dans le versement du capital décès.

Cas pratique 2.
Thomas est un fonctionnaire servant dans le département de la Lékoumou tandis que son épouse,
Liliane et leurs deux enfants, Frida, six ans et Nina, quatre ans, vivent à Brazzaville. Il rentre sur
Brazzaville tous les quinze jours; mais cela fait deux mois qu’il n’a pas fait signe de vie et son
téléphone mobile est sous boite vocale. Très inquiète, Liliane s’est renseignée auprès de ses
collègues qui affirment l’avoir vu pour la dernière fois il y a de cela deux mois alors qu’il devait
prendre ses congés. Au bout de six mois, soit quatre mois après de vaines recherches, son épouse
décide de saisir le juge.
1°) Que peut-être l’objet de cette demande ?
2°) Les conditions sont-elles réunies pour que cette demande aboutisse ?
3°) Le cas échéant, quels en seraient les effets immédiats ?
Dix ans plus tard, Thomas, un beau jour réapparait au nouveau domicile de son épouse qui s’est
remariée entre temps ; il lui explique à elle et à leurs enfants qu’il avait été victime d’un mauvais
sort d’une femme qui l’avait entrainé en RDC pour y vivre avec lui.
Il se dit aujourd’hui délivré de son sort et entend se remettre avec son épouse et ses enfants. Il
veut aussi reprendre la voiture et la maison qu’il avait laissées en partant.
Peut-il y parvenir ?

SOUS-THEME: LE PREJUDICE PRENATAL


A lire :
- Document 1 :CAA Bordeaux, 2e ch., 4 déc. 2018, n° 16BX02831
- Document 2 :CEDH, cinquième sect., 3 févr. 2022, no 66328/14, N. M. et a. c/ France
- Document 3: Cass. 2e civ., 14 déc. 2017, n° 16-26687
- Document 4 :Cass. 2e civ., 11 févr. 2021, n° 19-23.525
- Document 5 :Cass. ass. plén., 17 novembre 2000, n° 99-13.701

1
Travail à faire :
- Lecture des documents
- Sujet 1 : commentaire d’arrêt (document 1)
- Sujet 2 : Fiches d’arrêt (document 2) et (document 5)

DOCUMENT 1 :CAA Bordeaux, 2e ch., 4 déc. 2018, no 16BX02831


La Cour :(…)

Mme D. a bénéficié d’une fécondation in vitro à l’issue de laquelle elle a donné naissance, le 21
septembre 1999, à trois garçons. En 2005, le diagnostic de dystrophie musculaire de Becker a été
posé concernant deux d’entre eux, B. et Kévin. L’expert missionné par le juge des référés du
tribunal administratif de Bordeaux à la demande de M. et Mme D., assisté de deux sapiteurs, a
rendu son rapport le 22 avril 2013. Par un jugement du 14 juin 2016, le tribunal administratif de
Bordeaux a considéré que le centre hospitalier de Villeneuve-sur-Lot avait commis une faute
caractérisée en égarant la lettre du centre hospitalier universitaire de Bordeaux (CHU)
l’informant des risques de myopathie encourus par les futurs enfants de M. et Mme D. et en
n’informant pas ces derniers de la possibilité d’effectuer un diagnostic prénatal compte tenu de
leurs antécédents familiaux. Il a, en conséquence, condamné cet établissement à verser à M. et
Mme D. les sommes de 20 400 € chacun en réparation de leurs préjudices personnels ainsi
qu’une somme de 10 000 € en réparation du préjudice moral et des troubles dans les conditions
d’existence subis par leur fils E. à raison du handicap de ses frères et a rejeté le surplus de leurs
demandes. M. et Mme D. demandent à la cour de réformer ce jugement et de condamner le
centre hospitalier de Villeneuve-sur-Lot ainsi que le CHU de Bordeaux à leur verser, chacun, la
somme de la somme de 873 370,73 € en réparation des préjudices que leurs enfants et eux-
mêmes ont subis à la suite des fautes commises par ces deux établissements. Le centre hospitalier
de Villeneuve-sur-Lot et le CHU demandent, par la voie de l’appel incident, l’annulation du
jugement attaqué en tant qu’il a alloué une indemnité à E. à raison du handicap de ses frères et à
sa réformation en tant qu’il n’a pas limité à 20 200 € la somme que le centre hospitalier de
Villeneuve-sur-Lot a été condamné à verser à M. et Mme D.
Sur la régularité du jugement attaqué :

2. Il résulte des paragraphes 3, 4 et 5 du jugement attaqué que les premiers juges, qui n’étaient
pas tenus de répondre explicitement à tous les arguments avancés par les parties, ont répondu de
façon circonstanciée au moyen tiré de l’inapplicabilité des dispositions de l’article L. 114-5 du
Code de l’action sociale et des familles et ont, en particulier, indiqué pour quels motifs ces
dispositions étaient, au contraire, applicables au litige. Par suite, le moyen tiré de ce que ce
jugement serait irrégulier, faute pour les premiers juges d’avoir répondu à un moyen qui n’était
pas inopérant, ne peut qu’être écarté comme manquant en fait.
Sur la responsabilité :

2
3. En premier lieu, il n’est plus contesté, en appel, que le centre hospitalier de Villeneuve-sur-Lot
a commis une faute caractérisée de nature à engager sa responsabilité.

4. En second lieu et au soutien du moyen tiré de ce qu’en adressant à Mme D. une lettre datée du
9 mai 1996, qui indiquait que le résultat de ses caryotypes était tout à fait normal alors que seuls
les résultats des examens relatifs à la mucoviscidose étaient alors connus puis en s’abstenant de
l’informer qu’elle risquait de transmettre à ses enfants le gène de la dystrophie musculaire de
Becker, le CHU a commis une faute de nature à engager sa responsabilité dans les préjudices des
appelants, ceux-ci ne se prévalent devant la cour d’aucun élément de fait ou de droit nouveau par
rapport à l’argumentation développée en première instance et ne critiquent pas sérieusement la
réponse apportée par le tribunal administratif. Par suite, il y a lieu de l’écarter par adoption des
motifs pertinemment retenus par les premiers juges.
Sur les préjudices :

5. En premier lieu, aux termes de l’article L. 114-5 du Code de l’action sociale et des familles,
dans sa rédaction résultant de la codification par le 1 du II de l’article 2 de la loi du 11 février
2005 de dispositions figurant antérieurement aux trois premiers alinéas du I de l’article 1er de la
loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé : « Nul ne
peut se prévaloir d’un préjudice du seul fait de sa naissance (…). Lorsque la responsabilité d’un
professionnel ou d’un établissement de santé est engagée vis-à-vis des parents d’un enfant né
avec un handicap non décelé pendant la grossesse à la suite d’une faute caractérisée, les parents
peuvent demander une indemnité au titre de leur seul préjudice. Ce préjudice ne saurait inclure
les charges particulières découlant, tout au long de la vie de l’enfant, de ce handicap. La
compensation de ce dernier relève de la solidarité nationale ». Aux termes du 2 du II de l’article
2 de la loi du 11 février 2005, reprenant les dispositions qui figuraient antérieurement au dernier
alinéa du I de l’article 1er de la loi du 4 mars 2002 : « Les dispositions de l’article L. 114-5 du
Code de l’action sociale et des familles tel qu’il résulte du 1 du présent II sont applicables aux
instances en cours à la date d’entrée en vigueur de la loi n° 2002-303 du 4 mars 2002 précitée, à
l’exception de celles où il a été irrévocablement statué sur le principe de l’indemnisation ». En
prévoyant l’application des dispositions de l’article L. 114-5 du Code de l’action sociale et des
familles aux instances en cours à la date de l’entrée en vigueur de la loi du 4 mars 2002, soit le 7
mars 2002, le législateur a nécessairement entendu que ces dispositions s’appliquent également à
la réparation de dommages dont le fait générateur était antérieur à la date d’entrée en vigueur de
cette loi mais qui, à la date de cette entrée en vigueur, n’avait pas encore donné lieu à
l’engagement d’une action indemnitaire.
(…)
8. Il résulte de l’instruction que M. et Mme D. n’ont engagé une instance en réparation des
conséquences dommageables du handicap de leurs enfants que postérieurement au 7 mars 2002.
Par suite, ils n’entrent pas dans le champ de la disposition abrogée par le Conseil constitutionnel,
relative aux personnes ayant engagé une action en cours à cette date et n’étaient pas davantage

3
titulaires à cette date d’un droit de créance indemnitaire qui aurait été lui-même constitutif d’un
bien au sens de ces stipulations conventionnelles. Dès lors, le moyen tiré de ce que l’application
de l’article L. 114-5 du Code de l’action sociale et des familles aux instances engagées après le 7
mars 2002 à des situations nées avant cette date porterait une atteinte disproportionnée aux droits
qui leur sont garantis par ces stipulations doit être écarté. Il en va de même, par voie de
conséquence, du moyen tiré de ce qu’ils auraient été victimes, dans l’exercice de ces droits,
d’une discrimination injustifiée au regard de l’article 14 de la même convention.

9. Il résulte de ce qui précède que le régime de responsabilité défini aux premier et troisième
alinéas de l’article L. 114-5 du Code de l’action sociale et des familles est applicable à l’instance
engagée par M. et Mme D. Par suite et dès lors que les faits reprochés au CHU et au centre
hospitalier de Villeneuve-sur-Lot n’ont ni provoqué ni aggravé le handicap dont sont atteints les
jeunes A. et B. D., les appelants ne sont pas fondés à soutenir que c’est à tort que les premiers
juges ont rejeté leurs conclusions tendant à l’indemnisation des préjudices que leurs enfants ont
subis à raison de ce handicap ainsi que des charges particulières en découlant, notamment les
frais d’adaptation de leur logement ou, comme ils le soutiennent, ceux liés à la construction
d’une maison plus adaptée au handicap de leurs enfants.

10. En deuxième lieu, les dispositions précitées du troisième alinéa de l’article L. 114-5 du Code
de l’action sociale et des familles relatives au caractère non indemnisable des préjudices subis
par les enfants handicapés du fait de leur naissance ainsi qu’aux charges particulières pour les
parents découlant, tout au long de la vie de l’enfant, de ce handicap n’ont pas pour objet
d’interdire l’indemnisation des préjudices moraux et des troubles dans leurs conditions
d’existence subis par d’autres membres de la famille et notamment par la fratrie de l’enfant né
handicapé.
11. En l’occurrence, le centre hospitalier de Villeneuve-sur-Lot soutient qu’en 1999, le diagnostic
prénatal des fœtus atteints de la myopathie de Becker par ponction de liquide amniotique était
particulièrement délicat et que la réalisation, ensuite, d’une interruption sélective de grossesse
était « encore plus délicate et aléatoire » pour en déduire que E. n’avait en réalité aucune chance
de naître sans ses frères atteints de myopathie. Toutefois, cet établissement ne produit aucun
élément ni aucune pièce à l’appui de ces allégations alors qu’il résulte au contraire des lettres
adressées par un praticien du CHU les 18 avril et 20 août 1996 qu’en présence de risques de
mucoviscidose et de myopathie de Becker, un diagnostic prénatal s’imposait et du rapport
d’expertise judicaire que « le couple a donc subi une perte de chance concernant la possibilité
d’obtenir des enfants non atteints de la dystrophie musculaire de Becker, soit en renonçant à la
grossesse, soit en bénéficiant d’un diagnostic prénatal avec interruption sélective de grossesse ».

12. Dans ces conditions, le centre hospitalier de Villeneuve-sur-Lot n’est pas fondé à soutenir
que c’est à tort que les premiers juges ont considéré qu’il lui appartenait d’indemniser le
préjudice moral et les troubles dans les conditions d’existence subis par le jeune E. à raison du
handicap dont souffrent ses deux frères.

4
13. En troisième lieu, dans les circonstances de l’espèce et compte tenu notamment du caractère
évolutif de l’état de santé de B. et de Kévin, il y a lieu de fixer aux sommes de, respectivement
30 000 et 10 000 €, le montant des préjudices moraux et des troubles dans leurs conditions
d’existence subis par M. et Mme D. ainsi que par leur fils E. dès lors, en particulier, que les
appelants n’établissent pas l’existence d’un lien de causalité direct et certain entre les soins
donnés à A. dans le cadre de la pathologie psychiatrique dont il est atteint et la faute commise par
le centre hospitalier de Villeneuve-sur-Lot.

14. Les honoraires du médecin-conseil qui a assisté les appelants au cours des opérations
d’expertise s’étant élevés à la somme de 400 €, il résulte de ce qui précède que la somme que le
centre hospitalier de Villeneuve-sur-Lot doit être condamné à verser à M. et Mme D. doit être
portée à 30 200 € chacun.

15. Il résulte de tout ce qui précède que M. et Mme D. sont seulement fondés à obtenir la
réformation du jugement attaqué en tant que celui-ci ne leur a pas accordé à chacun une somme
de 30 200 €.

16. Les dispositions de l’article L. 761-1 du Code de justice administrative font obstacle à ce que
la somme demandée par M. et Mme D. au titre des frais exposés pour l’instance et non comprise
dans les dépens soit mise à la charge du centre hospitalier de Villeneuve-sur-Lot, qui, pour
l’essentiel, n’est pas la partie perdante dans la présente instance.
Décide :

Article 1er : Le centre hospitalier de Villeneuve-sur-Lot est condamné à verser à M. et Mme D.


la somme de 30 200 € chacun.

Article 2 : Le jugement du tribunal administratif de Bordeaux du 14 juin 2016 est réformé en tant
qu’il est contraire au présent arrêt.

Article 3 : Le surplus des conclusions de M. et Mme D. ainsi que des conclusions incidentes du
centre hospitalier de Villeneuve-sur-Lot et du CHU sont rejetés.
(…)

DOCUMENT 2 :CEDH, cinquième sect., 3 févr. 2022, no 66328/14, N. M. et a. c/ France

Vu :
La requête (no 66328/14) dirigée contre la République française et dont trois ressortissants de
cet État, Mme N.M., M. M. et leur fils A. (« les requérants ») ont saisi la Cour en vertu de
l’article 34 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales
(« la Convention ») le 29 septembre 2014,

5
La décision de porter à la connaissance du gouvernement français (« le Gouvernement ») les
griefs concernant le droit au respect des biens des requérants auxquels il aurait été porté atteinte
du fait du rejet de leur recours indemnitaire relatif aux charges particulières liées au handicap de
leur fils, la discrimination alléguée à cet égard, leur droit à un procès équitable et leur droit au
respect de la vie privée et familiale, et de déclarer irrecevable la requête pour le surplus,
la décision de ne pas dévoiler l’identité des requérants, es observations des parties,
Après en avoir délibéré en chambre du conseil le 11 janvier 2022,
Rend l’arrêt que voici, adopté à cette date :

INTRODUCTION

1. La requête concerne le rejet des conclusions de parents demandant l’indemnisation des


charges particulières résultant du handicap de leur enfant, alors que ce handicap n’avait pas été
décelé pendant la grossesse en raison d’une faute commise dans l’établissement du diagnostic
prénatal. De nouvelles dispositions législatives, qui interdisent d’inclure de telles charges dans le
préjudice indemnisable, entrées en vigueur après la naissance de cet enfant mais avant
l’introduction par les requérants de leur demande de réparation du préjudice subi, ont été jugées
applicables au litige. Invoquant en particulier les articles 6 § 1, 8, et 14 de la Convention et
l’article 1 du Protocole no 1, les requérants dénoncent l’application rétroactive de la loi qui leur a
ainsi été opposée.

EN FAIT

2. Les requérants sont nés respectivement en 1972, en 1971 et en 2001 et résident à Sainte-
Anne de Guadeloupe. Ils sont représentés par Me G. Thuan Dit Dieudonné, avocat.
3. Le Gouvernement a été représenté par son agent, M. F. Alabrune, directeur des Affaires
juridiques au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.
4. En mai 2001, la grossesse de la requérante débuta. Compte tenu d’antécédents familiaux,
cette dernière demanda au Centre hospitalier de S. d’établir un diagnostic prénatal approfondi.
Pour ce faire, trois échographies morphologiques et un test de dépistage de trisomie 21 furent
réalisés. Aucune anomalie ne fut décelée.
5. Le 30 décembre 2001, la requérante donna naissance à A., un garçon atteint d’un ensemble
de malformations désignées sous le terme de « syndrome de VATERL » se traduisant par une
imperforation anale, des anomalies touchant les reins, une vertèbre et l’un de ses membres
supérieurs, ainsi qu’une asymétrie faciale.
6. Le 16 septembre 2002, les deux parents, estimant qu’une erreur de diagnostic prénatal
avait été commise, sollicitèrent et obtinrent la désignation d’un expert. Celui-ci rendit un rapport
le 25 février 2004, concluant à une erreur lors de l’interprétation des échographies effectuées par
la requérante pendant sa grossesse. L’expert conclut que du fait de cette erreur, la patiente
n’avait pu bénéficier de l’information complète sur sa grossesse et son fœtus.

6
7. À la suite de ce rapport, par une requête introduite le 22 juin 2006, les requérants, agissant
en leur nom propre et pour le compte de leur enfant mineur, engagèrent la responsabilité pour
faute du Centre hospitalier devant le tribunal administratif d’Amiens. Ils demandèrent réparation
de plusieurs chefs de préjudice : les préjudices extrapatrimoniaux de leur fils, leurs propres
préjudices extrapatrimoniaux et patrimoniaux ainsi que les dépenses liées au handicap. Ces deux
dernières actions indemnitaires posaient notamment la question de l’application dans le temps
des dispositions du I de l’article 1er de la loi du 4 mars 2002, codifiées à l’article L. 114-5 du
code de l’action sociale et des familles (ci-après CASF, voir partie Cadre juridique et pratique
internes ci-dessous).
8. Par un jugement rendu le 30 décembre 2008, le tribunal administratif d’Amiens écarta
l’application au litige des dispositions précitées. Il releva notamment que « l’article 1er de la loi
du 4 mars 2002, en excluant du préjudice des parents les charges particulières découlant du
handicap de l’enfant tout au long de sa vie, (...), a porté une atteinte disproportionnée aux
créances en réparation que les parents d’un enfant né porteur d’un handicap non décelé avant sa
naissance par suite d’une faute pouvaient légitimement espérer détenir sur la personne
responsable avant l’entrée en vigueur de cette loi ; que, dès lors, les dispositions du I de l’article
1er de la loi du 4 mars 2002, en ce qu’elles s’appliquent aux instances en cours sous la seule
réserve qu’elles n’aient pas donné lieu à une décision statuant irrévocablement sur le principe de
l’indemnisation, sont incompatibles avec l’article 1er du premier protocole additionnel à la
Convention (...). » Le tribunal conclut « qu’il suit de là que les règles édictées par la loi nouvelle,
restrictives du droit de créance dont se prévalent M. et Mme M., ne peuvent recevoir application
à l’instance engagée par eux pour obtenir réparation des conséquences dommageables résultant
de la naissance, le 30 décembre 2001, de leur fils A. porteur d’un handicap non décelé par le
centre hospitalier de S. pendant la grossesse de Mme M. ».
9. Relevant la faute commise lors du suivi de la grossesse, le tribunal retint la responsabilité
du centre hospitalier et le condamna à réparer les préjudices subis tant par les parents que par
leur enfant. Il fixa à 100 % le taux de la perte de chance subie par les deux premiers requérants
d’éviter la naissance de l’enfant. Le tribunal octroya aux requérants une somme totale de 61 500
euros (EUR) en réparation des préjudices, dont 30 000 EUR au titre des préjudices subis par
l’enfant du fait des souffrances endurées à raison des traitements et opérations rendus nécessaires
par son handicap, 30 000 EUR au titre des préjudices extrapatrimoniaux des parents et 1 500
EUR au titre de leurs préjudices patrimoniaux.
10. Le 9 mars 2009, le Centre hospitalier releva appel de ce jugement. Les requérants
introduisirent un appel incident le 13 juillet 2009.
11. Le 11 juin 2010, le Conseil Constitutionnel rendit la décision QPC no 2010-2 abrogeant
le 2 du paragraphe II de l’article 2 de la loi du 11 février 2005 (voir paragraphe 28 ci-dessous).
12. Statuant sur les appels du Centre hospitalier et des requérants par un arrêt rendu le 16
novembre 2010, la cour administrative d’appel de Douai écarta, à son tour, l’application des
dispositions de l’article L. 114-5 du CASF en se fondant sur la décision QPC no 2010-2 du
Conseil constitutionnel et l’abrogation de ces dispositions avec prise d’effet le 12 juin 2010. La

7
cour administrative confirma que la faute commise par le Centre hospitalier de S. était à l’origine
directe du préjudice subi par les deux premiers requérants. Statuant sur les différents chefs de
préjudice elle exclut la réparation des préjudices propres à l’enfant en considérant que « le
handicap dont est atteint le jeune A. est inhérent à son patrimoine génétique et sans lien de
causalité avec la faute commise par le Centre hospitalier ». Elle ramena à 51 500 EUR le
montant de la réparation des préjudices propres aux parents correspondant à 50 000 EUR au titre
de leur préjudice moral et 1 500 EUR au titre de la prise en charge du handicap de l’enfant.
13. Deux pourvois en cassation furent présentés par le Centre hospitalier de S. et par les
requérants.
14. Par une décision du 31 mars 2014, le Conseil d’État considéra, dans la ligne de sa
décision d’assemblée du 13 mai 2011 (voir paragraphe 31 ci-dessous), que l’article L. 114-5 du
CASF était applicable au litige, les requérants n’ayant engagé une instance en réparation que
postérieurement au 7 mars 2002, date d’entrée en vigueur de la loi dont sont issues les
dispositions de cet article, et annula l’arrêt de la cour administrative d’appel pour erreur de droit.
Examinant, dans le cadre du règlement au fond de l’affaire, le moyen tiré de la violation de
l’article 1er du Protocole no 1 à la Convention du fait de l’application de cet article à leur
situation, le Conseil d’État estima que, faute d’avoir engagé une instance avant le 7 mars 2002,
date d’entrée en vigueur des nouvelles dispositions, les requérants n’étaient pas titulaires, à cette
date, d’un droit de créance indemnitaire qui aurait été lui-même constitutif d’un bien au sens de
cet article. Le Conseil d’État écarta donc les moyens tirés de la violation des dispositions de
l’article 1er du Protocole no 1 à la Convention, considéré seul ou combiné avec l’article 14 de la
Convention. Statuant ensuite sur la responsabilité du centre hospitalier, le Conseil d’État exclut
toute indemnisation des préjudices propres à l’enfant. En revanche, il retint l’existence d’un lien
de causalité directe et certaine entre les préjudices des parents et la faute commise par le centre
hospitalier dans la réalisation de l’échographie qui, les ayant empêchés de déceler l’affection
grave et incurable de l’enfant à naître, les avait privés de la possibilité de recourir à une
interruption volontaire de grossesse dans les conditions légales. Après avoir relevé que « les
dispositions de l’article L. 114-5 du CASF interdisent d’inclure dans le préjudice indemnisable
des parents les charges particulières résultant du handicap de leur enfant, non détecté pendant la
grossesse », il en déduisit que « les conclusions de M. et Mme M. tendant à ce que les frais liés
au handicap de leur fils soient mis à la charge du [Centre hospitalier de S.] ne sauraient [...] être
accueillies ». S’agissant des autres chefs de préjudice, l’indemnité à verser fut portée à 80 000
EUR (40 000 EUR chacun) en réparation du préjudice moral propre aux parents et de leurs
troubles dans leurs conditions d’existence.

LE CADRE JURIDIQUE ET LA PRATIQUE INTERNES PERTINENTS

I. ÉTAT DU DROIT ANTÉRIEUR À L’INTERVENTION DE LA LOI NO 2002-303 DU


4 MARS 2002 RELATIVE AUX DROITS DES MALADES ET À LA QUALITÉ DU
SYSTÈME DE SANTÉ (CI-APRÈS « LA LOI DU 4 MARS 2002 »).

8
15. L’action en responsabilité des parents d’un enfant né handicapé et de l’enfant lui-même
est portée devant la juridiction administrative ou la juridiction judiciaire selon la nature de la
personne mise en cause. Si le mis en cause est une personne privée (par exemple un médecin
libéral ou un laboratoire privé d’analyses médicales), le litige relève de la compétence du juge
judiciaire. Lorsqu’il s’agit, comme en l’espèce, d’un service public hospitalier, le contentieux
relève de la compétence du juge administratif. Avant l’intervention de la loi du 4 mars 2002, les
deux ordres de juridiction appliquaient le régime prétorien de la responsabilité pour faute tout en
retenant, dans ce cadre, des solutions différentes.

A. Jurisprudence du Conseil d’État

16. Pour sa part, le Conseil d’État avait écarté la possibilité d’indemniser l’enfant, dont le
handicap ne résulte pas de la faute de l’établissement. En revanche, il avait reconnu le droit aux
parents de l’enfant atteint d’un handicap ou d’une affection non décelés pendant la grossesse
d’obtenir réparation au titre des charges résultant de ce handicap tout au long de la vie de
l’enfant (dépenses liées aux soins et à l’éducation spécialisée, à l’assistance d’une tierce
personne, au changement de domicile ou à l’adaptation de celui-ci, etc.) (CE, Sect., 14 février
1997, Centre hospitalier de Nice c. Quarez, Recueil Lebon, p. 44).

B. Jurisprudence de la Cour de cassation

17. La jurisprudence judiciaire avait été fixée par la Cour de cassation par un arrêt du 17
novembre 2000 (Cass., Ass. plén., 17 novembre 2000, Bull., Ass. plén., no 9, jurisprudence dite
« Perruche »). Contrairement au Conseil d’État, la Cour de cassation avait admis que l’enfant né
handicapé pouvait lui-même demander réparation du préjudice résultant de son handicap (voir
aussi Cass., Ass. plén., trois arrêts rendus le 13 juillet 2001, BICC, no 542, 1er octobre
2001 ; Cass., Ass. plén., deux arrêts rendus le 28 novembre 2001, BICC, 1er février 2002). Les
préjudices moral et matériel à la fois de l’enfant et des parents, y compris les charges
particulières découlant du handicap tout au long de la vie de l’enfant, étaient ainsi susceptibles de
réparation devant le juge judiciaire.

C. Fait générateur de la créance dans le régime de la responsabilité pour faute

18. Indépendamment des divergences de jurisprudence présentées ci-dessus, le Conseil d’État


et la Cour de cassation faisaient application du régime de la responsabilité pour faute. En droit
français, l’engagement de la responsabilité pour faute suppose qu’existent un préjudice (ou
dommage), une faute, et un lien de causalité entre les deux.
19. Le fait générateur de la créance en réparation est la survenance du dommage. La
jurisprudence des deux ordres de juridiction est bien établie en ce sens : « (...) le droit à
réparation d’un dommage, quelle que soit sa nature, s’ouvre à la date à laquelle se produit le fait
qui en est directement la cause » (CE, Sect., 29 mars 2000, Assistance Publique-hôpitaux de
Paris c. consorts Jacquié, Rec. P. 147 ; CE, 20 octobre 2000, Req. no 222672). Dans le même
9
sens, voir aussi la jurisprudence de la Cour de cassation (Cass. 1ere civ., 9 déc. 2009, no 08-
20.570., et Cour de cassation, Chambre civile 2, du 21 mars 1983, 82-10.770, Publié au bulletin).

D. Application dans le temps de la loi en matière civile

20. Aux termes de l’article 2 du Code civil :


« La loi ne dispose que pour l’avenir ; elle n’a point d’effet rétroactif ».
21. C’est la loi du jour où le dommage a été causé qui fixe les conditions de la responsabilité
civile, c’est-à-dire qui détermine si une dette est née, ou non, vis-à-vis de la victime du
dommage, et à la charge de qui cette dette existe. En principe, les droits de créance sont donc
déterminés par la législation en vigueur à la date de la réalisation du dommage, sans qu’ils
puissent être affectés par une loi postérieure.
22. Si, en matière civile, le législateur peut déroger sous certaines conditions au principe de
non-rétroactivité, une telle dérogation ne peut être implicite et doit ressortir clairement des
termes de la loi. La Cour de cassation considère que, bien que le législateur puisse déroger à la
règle de la non-rétroactivité, « s’il n’a pas manifesté nettement sa volonté en ce sens dans la loi
nouvelle, celle-ci doit être appliquée par le juge, conformément à l’article 2 du code civil »
(Cass. civ. 7 juin 1901, DP 1902. 1. 105, S. 1902. 1. 513, note A. Wahl).

II. LA LOI DU 4 MARS 2002

23. La loi du 4 mars 2002 a eu notamment pour objet de revenir sur les jurisprudences du
Conseil d’État et de la Cour de cassation présentées ci-dessus. Comme le souligne le rapporteur
public dans ses conclusions dans le cadre de l’affaire portée par les requérants devant le Conseil
d’État et qui a donné lieu à la décision du 31 mars 2014 : « Ainsi, par des dispositions
permanentes reprises à l’article L. 114-5 du code de l’action sociale et des familles, la loi a
solennisé et consacré l’esprit de la jurisprudence Centre hospitalier régional de Nice [Conseil
d’État]. Elle a apporté trois limites au champ de la responsabilité médicale et hospitalière en la
matière : tout d’abord, la responsabilité du praticien ou de l’établissement ne peut plus être
recherchée qu’en cas de faute caractérisée ; ensuite, cette responsabilité ne prend en compte que
le seul préjudice des parents ; enfin, sont exclues de ce préjudice les « charges particulières
découlant, tout au long de la vie de l’enfant, du handicap », dont la compensation est renvoyée à
la solidarité nationale ».
24. Les dispositions de la loi pertinentes au regard de la présente affaire, sont les suivantes :

Article 1er
« I. Nul ne peut se prévaloir d’un préjudice du seul fait de sa naissance.
La personne née avec un handicap dû à une faute médicale peut obtenir la réparation de
son préjudice lorsque l’acte fautif a provoqué directement le handicap ou l’a aggravé, ou n’a
pas permis de prendre les mesures susceptibles de l’atténuer.

10
Lorsque la responsabilité d’un professionnel ou d’un établissement de santé est engagée
vis-à-vis des parents d’un enfant né avec un handicap non décelé pendant la grossesse à la
suite d’une faute caractérisée, les parents peuvent demander une indemnité au titre de leur
seul préjudice. Ce préjudice ne saurait inclure les charges particulières découlant, tout au
long de la vie de l’enfant, de ce handicap. La compensation de ce dernier relève de la
solidarité nationale.
Les dispositions du présent I sont applicables aux instances en cours, à l’exception de
celles où il a été irrévocablement statué sur le principe de l’indemnisation.
II. Toute personne handicapée a droit, quelle que soit la cause de sa déficience, à la
solidarité de l’ensemble de la collectivité nationale.
III. Le conseil national consultatif des personnes handicapées est chargé, dans des
conditions fixées par décret, d’évaluer la situation matérielle, financière et morale des
personnes handicapées en France et des personnes handicapées de nationalité française
établies hors de France prises en charge au titre de la solidarité nationale, et de présenter
toutes les propositions jugées nécessaires au Parlement, visant à assurer, par une
programmation pluriannuelle continue, la prise en charge de ces personnes (...) »
25. Ces dispositions sont entrées en vigueur « dans les conditions du droit commun à la suite
de la publication de la loi au Journal officiel de la République française ». Publiée au Journal
officiel du 5 mars 2002, la loi précitée est donc entrée en vigueur le 7 mars 2002.

III. MODALITÉS D’APPLICATION DANS LE TEMPS DU RÉGIME DE


RESPONSABILITÉ INSTITUÉ PAR LA LOI DU 4 MARS 2002

A. Dispositions transitoires et loi no 2005-102 du 11 février 2005 pour


l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des
personnes handicapées et jurisprudence

26. Par des dispositions transitoires qui ont ensuite été reprises par la loi no 2005-102 du 11
février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des
personnes handicapées, la loi a rendu les dispositions codifiées à l’article L. 114-5 du CASF
applicables aux instances en cours à la date de son entrée en vigueur, soit le 7 mars 2002. Ainsi,
aux termes du 2 du paragraphe II de l’article 2 de la loi du 11 février 2005 précitée :
« Les dispositions de l’article L. 114-5 du code de l’action sociale et des familles (...) sont
applicables aux instances en cours à la date d’entrée en vigueur de la loi no 2002-303 du 4
mars 2002 (...), à l’exception de celles où il a été irrévocablement statué sur le principe de
l’indemnisation. »
27. À la suite des arrêts Maurice c. France [GC], no 11810/03, CEDH 2005-IX et Draon c.
France [GC], no 1513/03, 6 octobre 2005 rendus par cette Cour concernant des contentieux
engagés avant l’entrée en vigueur de la loi du 4 mars 2002 (juridictions nationales saisies avant

11
le 7 mars 2002), tant la Cour de cassation (24 janvier 2006) que le Conseil d’État (24 février
2006, M. et Mme Levenez, no 250704) ont jugé que l’application rétroactive de la loi du 4 mars
2002 était incompatible avec la Convention.

B. Décision QPC no 2010-2 du 11 juin 2010 (affaire Mme Viviane L.) rendue par
le Conseil constitutionnel

28. Par la décision QPC no 2010-2 du 11 juin 2010 (affaire Mme Viviane L./loi dite « anti-
Perruche »), le Conseil constitutionnel a abrogé le 2 du paragraphe II de l’article 2 de la loi du 11
février 2005 :
« Considérant que le paragraphe I de l’article 1er de la loi du 4 mars 2002 susvisée est
entré en vigueur le 7 mars 2002 ; que le législateur l’a rendu applicable aux instances non
jugées de manière irrévocable à cette date ; que ces dispositions sont relatives au droit d’agir
en justice de l’enfant né atteint d’un handicap, aux conditions d’engagement de la
responsabilité des professionnels et établissements de santé à l’égard des parents, ainsi
qu’aux préjudices indemnisables lorsque cette responsabilité est engagée ; que, si les motifs
d’intérêt général précités pouvaient justifier que les nouvelles règles fussent rendues
applicables aux instances à venir relatives aux situations juridiques nées antérieurement, ils
ne pouvaient justifier des modifications aussi importantes aux droits des personnes qui
avaient, antérieurement à cette date, engagé une procédure en vue d’obtenir la réparation de
leur préjudice ; que, dès lors, le 2 du paragraphe II de l’article 2 de la loi du 11 février 2005
susvisée doit être déclaré contraire à la Constitution. »
29. Le commentaire de la décision paru aux Cahiers du Conseil constitutionnel (Cahier
no 29) fournit les précisions suivantes :
« (...) Le Conseil a estimé que le législateur aurait pu rendre applicable le dispositif aux
instances postérieures à son entrée en vigueur et portant sur des situations juridiques nées
antérieurement. Le contrôle de la rétroactivité de la loi n’interdit pas que le législateur
déroge aux règles de droit commun de l’application dans le temps des lois nouvelles en
matière de responsabilité, et décide de rendre la loi nouvelle applicable aux situations
juridiques nées antérieurement. Les motifs d’intérêt général poursuivis par le législateur
eussent justifié une telle mesure.
Toutefois, le Conseil a estimé que ces motifs ne pouvaient justifier une atteinte aussi
importante que celle qui consistait à appliquer la loi nouvelle aux personnes qui avaient,
antérieurement à son entrée en vigueur, engagé une procédure pour obtenir réparation de
leur préjudice. Dans ce cas, la proportion entre l’atteinte portée aux droits en cause et le
motif poursuivi n’était plus respectée. Le Conseil a donc déclaré contraire à la Constitution
le dispositif de droit transitoire qui rendait applicable la loi nouvelle à toutes les instances où
il n’avait pas jugé de manière irrévocable sur le principe de l’indemnisation.

12
La suppression de cette disposition de droit transitoire laissant immédiatement place à
l’application des règles de droit commun relatives à l’application de la loi dans le temps, il
n’était pas nécessaire que le Conseil fixe des règles transitoires quant aux effets dans le
temps de cette déclaration d’inconstitutionnalité. »
30. Cette décision du Conseil constitutionnel a donné lieu à des interprétations différentes du
Conseil d’État et de la Cour de cassation quant à l’applicabilité de l’article L. 114-5 précité à des
actions en justice portant sur des demandes de réparation de dommages dont le fait générateur
était antérieur au 7 mars 2002.
31. Pour sa part, le Conseil d’État a jugé que « il résulte de la décision du Conseil
constitutionnel et des motifs qui en sont le support nécessaire qu’elle n’emporte l’abrogation du
2 du paragraphe II de l’article 2 de la loi du 11 février 2005 que dans la mesure où cette
disposition rend les règles nouvelles applicables aux instances en cours au 7 mars 2002 ». Il en a
déduit que ces dispositions s’appliquent à la réparation de dommages dont le fait générateur est
antérieur à leur entrée en vigueur mais qui, à cette date, n’avaient pas encore donné lieu à
l’introduction d’une action indemnitaire (CE, Assemblée, 13 mai 2011, no 329290).
32. Quant à elle, la Cour de cassation a jugé que « si l’autorité absolue que la Constitution
confère à la décision du Conseil constitutionnel s’attache non seulement à son dispositif mais
aussi à ses motifs, c’est à condition que ceux-ci soient le support nécessaire de celui-là ; que le
dispositif de la décision 2010-2 QPC (...) énonce que le 2 du paragraphe II de l’article 2 de la loi
(...) du 11 février 2005 (...) est contraire à la Constitution ; que, dès lors, faute d’une mention
d’une quelconque limitation du champ de cette abrogation, soit dans le dispositif, soit dans des
motifs clairs et précis qui en seraient indissociables, il ne peut être affirmé qu’une telle
déclaration d’inconstitutionnalité n’aurait effet que dans une mesure limitée, incompatible avec
la décision de la cour d’appel de refuser d’appliquer les dispositions de l’article L. 114-5 du
CASF » (Cass. civ. 1, 15 décembre 2011, 10-27.473, Bull. 2011, I, no 216). Cette solution,
excluant l’application de l’article L. 114-5 du CASF à des faits nés antérieurement au 7 mars
2002, quelle que soit la date d’introduction de l’action indemnitaire, a été confirmée par la suite
(Cass. civ. 1, 14 novembre 2013, 12-21.576).

EN DROIT

I. SUR LES EXCEPTIONS PRÉLIMINAIRES TIRÉES DU NON-ÉPUISEMENT DES


VOIES DE RECOURS INTERNES

A. Les thèses des parties

1. Le Gouvernement
33. À titre principal, le Gouvernement soulève deux exceptions d’irrecevabilité concernant
les griefs tirés des articles 6 § 1 et 8 § 1 de la Convention. Il explique que ces griefs n’ont été
soulevés ni explicitement ni en substance devant les juridictions nationales. Ces dernières ont

13
examiné les griefs tirés de l’article 1 du Protocole no 1 et de l’article 14 de la Convention mais
n’ont pas été mises à même de se prononcer sur les autres articles.

2. Les requérants
34. Les requérants se réfèrent à la jurisprudence selon laquelle le grief dont on entend saisir
la Cour doit avoir été soulevé au moins en substance, étant entendu que l’article 35 de la
Convention doit s’appliquer avec une certaine souplesse et sans formalisme excessif (Selmouni c.
France [GC], no 25803/94, §§ 74 et 77, CEDH 1999-V). Au vu des écritures contentieuses
déposées par les requérants au soutien de leur pourvoi en cassation devant le Conseil d’État, ils
estiment manifeste que les griefs ont été soulevés expressément ou en substance, qu’il s’agisse
de ceux tirés de l’article 6 § 1 de la Convention (application rétroactive de la loi, droit d’accès à
un tribunal pour l’enfant, discrimination dans la jouissance du droit à un procès équitable),
comme de ceux tirés de l’article 8 § 1 de la Convention (obligation procédurale à la charge de
l’État en matière de responsabilité médicale, examen effectif des moyens, dysfonctionnements,
indemnisation intégrale, dénaturation/remise en cause des rapports génétiques de l’enfant,
obligation de célérité). Ils expliquent que s’il est vrai que les requérants n’ont pas invoqué
explicitement l’article 8 § 1 de la Convention devant les juridictions françaises, celles-ci se
trouvaient néanmoins saisies des questions de la responsabilité des autorités hospitalières du fait
de l’atteinte à l’intégrité physique de l’enfant et psychique des parents et des nombreuses
négligences, carences et incompétences du personnel médical du Centre hospitalier de S.,
lesquelles relèvent du champ de cette disposition.

B. Appréciation de la Cour

35. La Cour rappelle qu’aux termes de l’article 35 § 1 de la Convention, elle ne peut être
saisie qu’après épuisement des voies de recours internes. La finalité de l’article 35 est de
ménager aux États contractants l’occasion de prévenir ou de redresser les violations alléguées
contre eux avant que ces allégations ne lui soient soumises (voir, parmi d’autres, Civet
c. France [GC], no 29340/95, § 41, CEDH 1999-VI). L’article 35 § 1 de la Convention doit être
appliqué avec une certaine souplesse et sans formalisme excessif, mais il n’exige pas seulement
que les requêtes aient été adressées aux tribunaux internes compétents et qu’il ait été fait usage
des recours effectifs permettant de contester les décisions déjà prononcées. Le grief dont on
entend saisir la Cour doit d’abord être soulevé, au moins en substance, dans les formes et délais
prescrits par le droit interne, devant ces mêmes juridictions nationales appropriées (voir, parmi
d’autres, Cardot c. France, 19 mars 1991, § 34, série A no 200, Elçi et autres c. Turquie,
no 23145/93 et no 25091/94, §§ 604 et 605, 13 novembre 2003, Azinas c. Chypre [GC],
no 56679/00, § 38, CEDH 2004-III et Matalas c. Grèce, no 1864/18, § 25, 25 mars 2021).
36. En l’espèce, la Cour relève que les trois juridictions internes saisies par les requérants se
sont bien prononcées sur les griefs tirés de l’article 1 du Protocole no 1 et de l’article 14 de la
Convention. En revanche, il ressort des pièces produites que les juridictions nationales, faute
d’avoir été saisies, même en substance, par les requérants des griefs tirés des articles 6 § 1 et 8
14
§ 1 de la Convention, n’ont pu se prononcer sur ces dispositions, ni sur des moyens d’effet
équivalent ou similaires fondés sur le droit interne. Dès lors, il y a lieu d’accueillir les exceptions
soulevées par le Gouvernement et tirées du non-épuisement des voies de recours internes.
37. Il s’ensuit que les griefs tirés des articles 6 § 1 et 8 § 1 doivent être rejetés comme
irrecevables en application de l’article 35 §§ 1 et 4 in fine de la Convention.

II. SUR LA VIOLATION ALLÉGUÉE DE L’ARTICLE 1 DU PROTOCOLE NO 1

38. Les deux premiers requérants contestent l’application par le Conseil d’État, dans son arrêt
du 31 mars 2014, des 1er et 3ème alinéa de l’article L. 114-5 du CASF. Ils soutiennent que
l’application de ces dispositions qui a conduit à exclure par principe l’indemnisation des frais liés
à la prise en charge du handicap de leur fils a porté atteinte à leur droit au respect de leurs biens
en violation de l’article 1 du Protocole no v1 aux termes duquel :
« Toute personne physique ou morale a droit au respect de ses biens. Nul ne peut être privé
de sa propriété que pour cause d’utilité publique et dans les conditions prévues par la loi et
les principes généraux du droit international.
Les dispositions précédentes ne portent pas atteinte au droit que possèdent les États de
mettre en vigueur les lois qu’ils jugent nécessaires pour réglementer l’usage des biens
conformément à l’intérêt général ou pour assurer le paiement des impôts ou d’autres
contributions ou des amendes. »

A. Sur la recevabilité

1. Thèses des parties


a) Le Gouvernement
39. Se fondant sur la jurisprudence précitée de la Cour, ainsi que sur l’arrêt Kopecký c.
Slovaquie [GC], no 44912/98, CEDH 2004-IX, le Gouvernement soutient que les requérants ne
sont pas titulaires d’un « bien », ni au sens strict du terme ni au sens de « l’espérance légitime ».
Il fait valoir que le critère décisif pour déterminer s’il existe une espérance légitime est
l’existence d’une base suffisante en droit interne faisant naître un intérêt patrimonial qui peut
notamment résulter d’une jurisprudence établie par les tribunaux. On ne saurait donc conclure à
l’existence d’une « espérance légitime » lorsqu’il y a controverse sur la façon dont le droit
interne doit être interprété et appliqué et que les arguments développés par les requérants sont en
définitive rejetés par les juridictions nationales. Le Gouvernement soutient que tel est le cas dans
la présente affaire dès lors que, si la naissance de l’enfant est antérieure à l’entrée en vigueur de
la loi du 4 mars 2002, l’action indemnitaire a, elle, été introduite par les requérants au mois de
février 2006, soit quatre ans plus tard. Or, à cette date, la jurisprudence administrative n’était pas
fixée sur les conditions d’application dans le temps de l’article L. 114-5 du CASF. En outre, le
Gouvernement souligne que le Conseil d’État a recherché l’intention du législateur afin de
déterminer les modalités d’application dans le temps des dispositions de la loi du 4 mars 2002, ce

15
qui serait, selon lui en conformité avec la position développée par la Cour dont il soutient qu’elle
se place à la date de l’introduction de l’instance par les requérants pour rechercher l’existence
d’une « espérance légitime » au sens de l’article 1er du Protocole no 1 (voir Pellegrin c. France,
no 74946/14, 20 novembre 2018). Enfin, selon le Gouvernement, les requérants ne pourraient en
aucun cas prétendre à une espérance légitime d’être indemnisés davantage. En effet, si la loi du 4
mars 2002 a notamment supprimé la possibilité d’obtenir réparation au titre des charges
particulières résultant du handicap de l’enfant, telle qu’elle était auparavant ouverte par la
jurisprudence du Conseil d’État dite Quarez, il apparaît que la cour administrative d’appel de
Douai, faisant application du droit applicable avant l’entrée en vigueur de l’article L. 114-5 du
CASF, avait exclu toute indemnisation à ce titre (voir paragraphe 12 ci-dessus). Il s’ensuit, selon
le Gouvernement, que dans la présente affaire, la mise en œuvre de la logique retenue par la
Cour conduit à constater l’absence « d’espérance légitime » constitutive d’un « bien ».

b) Les requérants
40. Se fondant sur la jurisprudence de la Cour (en particulier Pressos CompaniaNaviera S.A.
et autres c. Belgique, 20 novembre 1995, série A no 332 et Maurice c. France [GC],
no 11810/03, CEDH 2005-IX et Draon c. France [GC], no 1513/03, 6 octobre 2005), les
requérants, qui se placent sur le terrain de « l’espérance légitime », soutiennent qu’ils sont
titulaires d’un « bien ». Ils font valoir qu’avant l’intervention de la loi du 4 mars 2002, ils
disposaient d’une espérance légitime d’obtenir la réparation intégrale des préjudices subis du fait
du handicap de leur fils A. Les requérants soutiennent qu’il ressort clairement du droit national
que les conditions d’engagement de la responsabilité du centre hospitalier étaient réunies dès la
date de survenance du fait générateur du dommage, quelle que soit la date à laquelle les
juridictions internes ont été saisies. Ils contestent l’application au litige de l’article L. 114-5 du
CASF ainsi que le motif retenu par le Conseil d’État, dans son arrêt du 31 mars 2014, tiré de ce
que, faute d’avoir engagé une instance avant le 7 mars 2002, ils n’étaient pas titulaires à cette
date d’une créance indemnitaire qui aurait été constitutive d’un bien au sens de l’article 1 du
Protocole no 1. Ils estiment, au contraire, avoir été indûment privés de la créance indemnitaire
que constitue le droit à la réparation intégrale de l’ensemble de leur préjudice, y compris les
charges particulières liées au handicap de l’enfant tout au long de sa vie et les troubles dans les
conditions d’existence des parents. En tout état de cause, ils indiquent qu’il n’était pas possible
pour eux de saisir le juge administratif avant le 7 mars 2002 s’agissant d’une naissance
intervenue le 30 décembre 2001, avec une sortie post-opératoire en janvier 2002.

2. Appréciation de la Cour
41. La Cour rappelle que, selon sa jurisprudence (voir en particulier sur ce point les arrêts
précités Maurice c. France [GC], no 11810/03, CEDH 2005-IX et Draon c. France [GC],
no 1513/03, 6 octobre 2005), un requérant ne peut alléguer une violation de l’article 1 du
Protocole no 1 que dans la mesure où les décisions litigieuses se rapportent à ses « biens » au
sens de cette disposition. La notion de « biens » peut recouvrir tant des « biens actuels » que des

16
valeurs patrimoniales, y compris, dans certaines situations bien définies, des créances. Pour
qu’une créance puisse être considérée comme une « valeur patrimoniale » relevant du champ de
l’article 1 du Protocole no 1, il faut que le titulaire de la créance démontre que celle-ci a une base
suffisante en droit interne, résultant par exemple d’une jurisprudence bien établie des tribunaux.
Dès lors que cela est acquis, peut entrer en jeu la notion « d’espérance légitime ».
42. Dans toute une série d’affaires, la Cour a jugé que les requérants n’avaient pas
« d’espérance légitime » au motif que l’on ne pouvait considérer qu’ils possédaient de manière
suffisamment établie une créance immédiatement exigible. Selon sa jurisprudence, l’existence
d’une « contestation réelle » ou d’une « prétention défendable » ne constitue pas un critère
permettant de caractériser l’existence d’une « espérance légitime » protégée par l’article 1 du
Protocole no 1. La Cour estime que lorsque l’intérêt patrimonial concerné est de l’ordre de la
créance, il ne peut être considéré comme possédant une « valeur patrimoniale » que s’il a une
base suffisante en droit interne, par exemple quand il est confirmé par une jurisprudence bien
établie des tribunaux (Kopecký c. Slovaquie [GC], no 44912/98, §§ 35 et 48 à 52, CEDH 2004-
IX).
43. La Cour se réfère à cet égard à l’affaire PressosCompaniaNaviera S.A. et autres précitée
qui concernait des créances en réparation d’accidents de navigation dont il était soutenu qu’ils
avaient été causés par la négligence de pilotes belges. En vertu du droit belge de la responsabilité
et de la jurisprudence des juridictions internes, la Cour a relevé que la créance en réparation
naissait dès la survenance du dommage, la décision juridictionnelle ne faisant qu’en confirmer
l’existence et en déterminer le montant. Se fondant ainsi sur la manière dont la créance serait
traitée en droit interne au vu de la jurisprudence constante des juridictions belges, la Cour a
considéré que les requérants pouvaient prétendre avoir une « espérance légitime » de voir
concrétiser leurs créances quant aux accidents en cause. Mais l’« espérance légitime » ainsi
identifiée n’était pas en elle-même constitutive d’un intérêt patrimonial ; elle se rapportait à la
manière dont la créance qualifiée de « valeur patrimoniale » serait traitée en droit interne, et
spécialement à la présomption selon laquelle la jurisprudence constante des juridictions
nationales continuerait de s’appliquer à l’égard des dommages déjà causés ».
44. Les affaires précitées Maurice et Draon illustrent, dans des hypothèses proches de celle
en litige, la portée de la notion « d’espérance légitime ». Dans ces deux affaires, les parents
d’enfants nés avec un handicap non décelé au cours de la grossesse avaient introduit une action
en responsabilité devant les tribunaux internes avant l’entrée en vigueur de l’article 1er de la loi
du 4 mars 2002. Se fondant sur l’affaire Pressos Compania Naviera S.A. et autres précitée, la
Cour a jugé qu’en tant qu’il avait été fait application aux instances en cours des règles fixées par
l’article 1er de la loi du 4 mars 2002, il avait été porté une atteinte injustifiée aux droits de
créance détenus par ceux qui avaient engagé ces instances sur les auteurs des fautes ayant rendu
possible la survenance des dommages, et que, dès lors, avaient été méconnus les droits que les
requérants tiraient de l’article 1er du Protocole no 1 à la Convention.
45. Pour ce faire, la Cour a vérifié, en se plaçant avant l’intervention de la loi litigieuse, si les
conditions d’engagement de la responsabilité pour faute étaient réunies et a considéré que les

17
requérants disposaient d’une créance s’analysant en une « valeur patrimoniale ». Examinant
ensuite la manière dont cette créance aurait été traitée en droit interne sans l’intervention de la loi
litigieuse, la Cour a estimé que, compte tenu de l’arrêt Quarez et de la jurisprudence constante
établie depuis par les juridictions administratives en la matière, les requérants pouvaient
légitimement espérer pouvoir obtenir réparation de leur préjudice, y compris les charges
particulières découlant du handicap de leur enfant tout au long de sa vie.
46. La Cour en a déduit que l’application rétroactive de la loi du 4 mars 2002 avait fait perdre
aux parents « une valeur patrimoniale préexistante et faisant partie de leurs biens, à savoir une
créance en réparation établie dont ils pouvaient légitimement espérer voir déterminer le montant
conformément à la jurisprudence fixée par les plus hautes juridictions nationales » (§ 82 de
l’arrêt Draon et § 90 de l’arrêt Maurice).
47. S’agissant du cas de l’espèce, pour caractériser l’existence d’un bien au sens de l’article
1er du Protocole no 1 à la Convention, il convient de tenir compte du droit interne en vigueur
lors de l’ingérence dont se plaignent les requérants : il s’agissait du régime prétorien de
responsabilité pour faute présenté ci-dessus. La Cour relève que ni le centre hospitalier, ni le
Gouvernement ne contestent que l’erreur de diagnostic commise lors des échographies prénatales
ait été constitutive d’une faute ayant causé un dommage. Le seul point en litige est la date du fait
générateur de la créance. Le Gouvernement, reprenant la solution retenue par le Conseil d’État
dans sa décision du 31 mars 2014, soutient que, faute d’avoir engagé une instance avant le 7
mars 2002, les requérants n’étaient pas titulaires à cette date d’un droit de créance indemnitaire,
lui-même constitutif d’un « bien » au sens de l’article 1er du Protocole no 1 à la Convention.
48. La Cour ne saurait souscrire à cette thèse. Elle relève que les juridictions nationales ont
établi sans ambiguïté, dans le cadre des décisions rendues, et à tous les stades de ces procédures,
l’existence d’une faute ainsi que d’un lien de causalité directe entre la faute commise et le
préjudice subi. Les juridictions ont en effet considéré qu’en l’espèce la faute du centre hospitalier
a conduit les requérants à croire que l’enfant conçu n’était pas atteint d’anomalie et que la
grossesse pouvait être normalement menée à son terme, alors que les requérants avaient
clairement manifesté leur volonté d’éviter le risque d’un accident génétique. La faute ainsi
commise a dissuadé la requérante de pratiquer tout examen complémentaire qu’elle aurait pu
faire dans la perspective d’une interruption de grossesse pour motif thérapeutique. Pour effectuer
ce constat, les juridictions se sont fondées d’abord sur la jurisprudence Quarez précitée, puis sur
les dispositions de la loi du 4 mars 2002, qui n’ont d’ailleurs pas modifié les conditions
d’établissement du lien de causalité entre la faute, même caractérisée, et le préjudice des parents
de l’enfant né handicapé.
49. Les conditions d’engagement de la responsabilité du Centre hospitalier étaient donc bien
réunies, et les requérants disposaient par conséquent d’une créance correspondant au droit à
l’indemnisation des frais liés à la prise en charge d’un enfant né handicapé après une erreur de
diagnostic prénatal s’analysant en une « valeur patrimoniale ». Quant à la date à laquelle cette
créance aurait été constituée en droit interne sans l’application contestée des dispositions de
l’article L. 114-5 du CASF, les jurisprudences administratives et judiciaires sont, ainsi qu’il a été

18
rappelé ci-dessus, concordantes : le droit à réparation d’un dommage, quelle que soit sa nature,
s’ouvre à la date à laquelle se produit le fait qui en est directement la cause, et ce
indépendamment de la date d’introduction d’une demande en justice tendant à la réparation de ce
dommage (voir paragraphe 19 ci-dessus). La Cour estime que, compte tenu des principes de droit
commun français et de la jurisprudence constante en matière de responsabilité selon lesquels la
créance en réparation prend naissance dès la survenance du dommage qui en constitue le fait
générateur (voir le paragraphe 19 ci-dessus), les requérants pouvaient légitimement espérer
pouvoir obtenir réparation de leur préjudice correspondant aux frais de prise en charge de leur
enfant handicapé dès la survenance du dommage, à savoir la naissance de cet enfant. S’agissant
de la date du fait générateur de la créance en réparation, qui est la question centrale relative à
l’existence de l’espérance légitime contestée par le Gouvernement, cette affaire, comme les
affaires Maurice et Draon, se distingue donc de l’affaire Pellegrin c. France citée par le
Gouvernement, relative au droit successoral et dans laquelle il existait une controverse sur
l’interprétation et l’application du droit interne.
50. Il s’ensuit que, de l’avis de la Cour, les requérants détenaient une créance qu’ils
pouvaient légitimement espérer voir se concrétiser, conformément au droit commun de la
responsabilité pour faute, s’agissant d’un dommage survenu antérieurement à l’intervention de la
loi litigieuse. Ils étaient donc titulaires d’un « bien » au sens de la première phrase de l’article 1
du Protocole no 1, lequel s’applique dès lors en l’espèce.
51. Constatant que ce grief n’est pas manifestement mal fondé ni irrecevable pour un autre
motif visé à l’article 35 de la Convention, la Cour le déclare recevable.

B. Sur le fond

1. Thèses des parties


a) Les requérants
52. Les requérants soutiennent, en premier lieu, que, compte tenu de l’abrogation par le
Conseil constitutionnel des dispositions transitoires, l’application rétroactive de l’article L. 114-5
aux faits générateurs antérieurs à l’entrée en vigueur de la loi du 4 mars 2002 ne saurait être
considérée comme étant « prévue par la loi » ainsi que l’exige l’article 1 du Protocole no 1. En
deuxième lieu, ils font valoir que l’application des dispositions de l’article L. 114-5 du CASF à
leur affaire constitue une « ingérence » dans le droit au respect de leurs biens dont la légitimité
serait affaiblie compte tenu notamment du nombre très réduit de cas d’enfants nés handicapés à
la suite d’une erreur de diagnostic prénatal. Les requérants soulignent enfin l’importance et le
caractère disproportionné des conséquences de l’application de l’article L. 114-5 du CASF dans
le cas d’espèce, qui les a purement et simplement privés d’une partie substantielle de leur
créance relative aux charges particulières liées au handicap de leur enfant.

b) Le Gouvernement

19
53. Si la Cour devait considérer que les requérants étaient titulaires d’une créance constitutive
d’un bien, le Gouvernement soutient qu’en tout état de cause, les faits ne sont pas constitutifs
d’une violation de l’article 1 du Protocole no 1. En premier lieu, le Gouvernement rappelle que
dans les affaires Draon et Maurice précitées, il n’avait pas été contesté que l’ingérence litigieuse
était prévue par la loi, ainsi que l’exige l’article 1 du Protocole no 1 à la Convention.
Contrairement aux requérants, il soutient qu’il doit en aller de même en l’espèce, sauf à dénier
tout contrôle de constitutionnalité, impliquant par nature la possibilité d’une censure de
dispositions législatives. Le Gouvernement souligne, en deuxième lieu, que, dans son arrêt du 31
mars 2014, le Conseil d’État a procédé à l’interprétation de la décision no 2010-2 QPC en se
fondant tant sur son dispositif que sur ses motifs qui en sont le support nécessaire. Au vu de la
motivation du Conseil d’État, le Gouvernement en déduit que l’ingérence doit être regardée
comme prévue par la loi au sens de la jurisprudence de la Cour.
54. Quant à la légitimité de l’ingérence, en troisième lieu, le Gouvernement rappelle que
l’évolution du droit en matière de responsabilité médicale poursuit une cause d’utilité publique,
notion par nature de vaste portée et que les autorités nationales se trouvent en principe les mieux
placées pour déterminer. Le Gouvernement souligne que dans sa décision no 2010-2 QPC, le
Conseil constitutionnel a relevé que des motifs d’intérêt général pouvaient justifier l’applicabilité
de ces nouvelles règles aux instances à venir relatives aux situations juridiques nées
antérieurement. Il en déduit que la loi du 4 mars 2002 doit être regardée comme poursuivant un
but légitime qui ne saurait être remis en cause par le simple fait qu’il ne résulte plus qu’un très
faible nombre de cas d’enfants nés handicapés à la suite d’une erreur de diagnostic prénatal.
55. Enfin, le Gouvernement fait valoir qu’un juste équilibre est ménagé entre les exigences de
l’intérêt général de la communauté et les impératifs de la sauvegarde des droits fondamentaux de
l’individu. En effet, le recours à la solidarité nationale ne laisse plus de place à l’incertitude,
l’application de la loi du 11 février 2005 étant effective. Il soutient que le principe de
proportionnalité est respecté grâce à une indemnisation adéquate.

2. Appréciation de la Cour
a) Sur l’existence d’une ingérence dans le droit au respect d’un « bien »
56. Selon la jurisprudence de la Cour, l’article 1 du Protocole no 1, qui garantit en substance
le droit de propriété, contient trois normes distinctes : la première, qui s’exprime dans la
première phrase du premier alinéa et revêt un caractère général, énonce le principe du respect de
la propriété ; la deuxième, figurant dans la seconde phrase du même alinéa, vise la privation de
propriété et la subordonne à certaines conditions ; quant à la troisième, consignée dans le second
alinéa, elle reconnaît aux États contractants le pouvoir, entre autres, de réglementer l’usage des
biens conformément à l’intérêt général. La deuxième et la troisième, qui ont trait à des exemples
particuliers d’atteinte au droit de propriété, doivent s’interpréter à la lumière du principe
consacré par la première (voir, parmi d’autres, PressosCompaniaNaviera S.A. et autres, précité,
pp. 21-22, § 33).

20
57. En l’espèce, la Cour relève qu’il n’est pas contesté que l’application au litige porté par les
requérants des dispositions de l’article L. 114-5 du CASF qui ont exclu par principe
l’indemnisation des frais liés à la prise en charge du handicap de leur fils constitue une ingérence
s’analysant en une privation de propriété au sens de la seconde phrase du premier alinéa de
l’article 1 du Protocole no 1. Il lui faut donc rechercher si l’ingérence dénoncée se justifie sous
l’angle de cette disposition.

b) Sur la justification de l’ingérence


58. Les parties divergent sur la question de savoir si l’ingérence litigieuse a été « prévue par
la loi », ainsi que l’exige l’article 1 du Protocole no 1.
59. La Cour relève d’abord que toute atteinte aux droits protégés par l’article 1 du Protocole
no 1 doit en effet satisfaire l’exigence de légalité (Vistiņš et Perepjolkins c. Lettonie [GC],
no 71243/01, § 95, 25 octobre 2012, c. Lettonie [GC], et Béláné Nagy c. Hongrie [GC],
no 53080/13, § 112). Toutefois, l’existence d’une base légale en droit interne ne suffit pas, en
tant que telle, à satisfaire au principe de légalité. Il faut, en plus, que cette base légale présente
une certaine qualité, celle d’être compatible avec la prééminence du droit et d’offrir des garanties
contre l’arbitraire. Les normes juridiques sur lesquelles se fonde une privation de propriété
doivent ainsi être suffisamment accessibles, précises et prévisibles dans leur application (Lekić c.
Slovénie [GC], no 36480/07, § 95, 11 décembre 2018 ; Beyeler c. Italie [GC], no 33202/96, §
109, CEDH 2000-I [GC] ; Hentrich c. France, § 42 ; Lithgow et autres c. Royaume-Uni, § 110
; Ališić et autres c. Bosnie-Herzégovine, Croatie, Serbie, Slovénie et l’ex-République yougoslave
de Macédoine [GC], no 60642/08, § 103, CEDH 2014 ; Centro Europa 7 S.r.l. et Di Stefano c.
Italie [GC], no 38433/09, § 187 ; Hutten-Czapska c. Pologne [GC], no 35014/97, § 163, CEDH
2006-VIII; Vistiņš et Perepjolkins c. Lettonie [GC], §§ 96-97). Des divergences dans la
jurisprudence peuvent créer une insécurité juridique qui est incompatible avec les exigences de
l’état de droit (Molla Sali c. Grèce [GC], no 20452/14, § 153, 19 décembre 2018).
60. En l’espèce, la Cour constate, en premier lieu, que, selon les termes de la décision
no 2010-2 QPC du Conseil constitutionnel, le 2 du II de l’article 2 de la loi du 11 février 2005,
soit l’ensemble du dispositif transitoire ayant prévu l’application rétroactive de l’article L. 114-5
du CASF, est abrogé. Ainsi que cela ressort du commentaire rédigé par les services du secrétariat
général du Conseil constitutionnel (voir paragraphe 29), la suppression de cette disposition de
droit transitoire laisse immédiatement place à l’application des règles de droit commun relatives
à l’application de la loi dans le temps.
61. Il s’ensuit que, compte tenu de l’abrogation de la totalité du dispositif transitoire et en
l’absence d’autre disposition législative le prévoyant expressément, l’article L. 114-5 du CASF
ne saurait être appliqué à des faits nés antérieurement à l’entrée en vigueur de la loi du 4 mars
2002, quelle que soit la date d’introduction de l’instance, en vertu des règles de droit commun
relatives à l’application des lois dans le temps (voir paragraphes 20 et suivants ci-dessus),
62. La Cour relève, en second lieu, la divergence entre l’interprétation retenue, de manière
prétorienne, par le Conseil d’État de la volonté du législateur et de la portée de l’abrogation

21
prononcée par le Conseil constitutionnel (Ass. 13 mai 2011 précitée) et celle retenue par la Cour
de cassation (Cass. Civ., 15 décembre 2011 précitée). Dans ces conditions, elle n’est pas en
mesure de considérer que la légalité de l’ingérence résultant de l’application, par la décision du
Conseil d’État du 31 mars 2014, de l’article L. 114-5 du CASF, pouvait trouver un fondement
dans une jurisprudence constante et stabilisée des juridictions internes. La Cour en déduit que
l’atteinte rétroactive portée aux biens des requérants ne saurait être regardée comme ayant été
« prévue par la loi » au sens de l’article 1 du Protocole no 1.
63. Partant, il y a eu violation de l’article 1 du Protocole no 1 de la Convention en ce qui
concerne les deux premiers requérants.

III. SUR LA VIOLATION ALLÉGUÉE DE L’ARTICLE 14 DE LA


CONVENTION COMBINÉ AVEC L’ARTICLE 1 DU PROTOCOLE NO 1

64. Les trois requérants se plaignent d’avoir été victimes d’une discrimination, faute d’avoir
pu obtenir la réparation du préjudice subi devant la juridiction administrative compétente pour
statuer sur leur action indemnitaire.
65. Compte tenu de son constat de violation concernant le droit des deux premiers requérants
au respect de leurs biens (paragraphe 63 ci-dessus), la Cour ne juge pas nécessaire d’examiner le
grief des requérants tiré de l’article 14 de la Convention combiné avec l’article 1 du Protocole
no 1.

IV. SUR L’APPLICATION DE L’ARTICLE 41 DE LA CONVENTION

66. Aux termes de l’article 41 de la Convention :


« Si la Cour déclare qu’il y a eu violation de la Convention ou de ses Protocoles, et si le
droit interne de la Haute Partie contractante ne permet d’effacer qu’imparfaitement les
conséquences de cette violation, la Cour accorde à la partie lésée, s’il y a lieu, une
satisfaction équitable. »

A. Dommage

67. Les requérants demandent 10 085 933 euros (EUR) au titre du dommage matériel global
qu’ils estiment avoir subi. Ils expliquent le calcul de cette somme par l’utilisation d’une
nomenclature spécifique dite DINTILHAC qui serait utilisée par les juridictions françaises. Ils
incluent notamment les charges liées au handicap de A., passées et à venir. Ils sollicitent
également le paiement de 670 000 EUR au titre du préjudice moral global subi. Cette somme
comprend le préjudice d’affection des deux parents et le préjudice extrapatrimonial de A.
68. En ce qui concerne les méthodes de calcul à utiliser, le Gouvernement tient à souligner
que la Cour, lorsqu’elle alloue une satisfaction équitable, dispose de ses propres barèmes
d’évaluation et n’est pas tenue par les modalités de l’indemnisation qui aurait été accordée par
les juridictions internes si le requérant avait obtenu gain de cause devant elles. En effet, s’il en

22
allait autrement, la Cour serait tenue de refaire fictivement le procès ayant eu lieu devant le juge
interne, ce qui ne rentrerait pas dans le champ de ses compétences. En tout état de cause, le
Gouvernement rappelle que, s’agissant des juridictions administratives, celles-ci n’utilisent pas
systématiquement la nomenclature DINTILHAC. Si le Conseil d’État a reconnu la possibilité
pour le juge administratif d’y recourir (CE, 16 décembre 2013, no 346575), celui-ci n’est
toutefois en aucun cas tenu de s’y référer.
69. Le Gouvernement estime que les demandes des requérants au titre de leurs divers
préjudices matériels ne peuvent qu’être rejetées comme non fondées. En particulier, le
Gouvernement relève que ces sommes ne sauraient inclure ni les préjudices propres de l’enfant
résultant de son handicap, ni les préjudices professionnels des parents. S’agissant des charges
particulières liées au handicap de l’enfant, non détecté pendant la grossesse, des dispositions
précitées de l’article L. 114-5 du CASF font obstacle à leur inclusion dans le préjudice
indemnisable des parents, comme l’ont jugé les juridictions internes et en particulier la cour
administrative d’appel de Douai, faisant application du droit en vigueur antérieurement à l’entrée
en application de l’article L. 114-5 du CASF. En tout état de cause, le Gouvernement fait valoir
que les sommes demandées semblent excessives et devraient être ramenées par la Cour, en cas de
reconnaissance de violation, à de plus équitables montants.
70. Quant au préjudice moral global, le Gouvernement rappelle que les parents ont déjà été
indemnisés, à la suite de la décision du Conseil d’État du 31 mars 2014, au titre des troubles dans
leurs conditions d’existence et de leur préjudice moral. Allouer une indemnisation au titre de ce
chef de préjudice reviendrait donc à indemniser les requérants deux fois, privant ainsi la
satisfaction accordée par la Cour de son caractère équitable. S’agissant des préjudices propres de
l’enfant, ceux-ci ne sauraient faire l’objet d’une quelconque indemnisation. En tout état de cause,
le Gouvernement tient à souligner le caractère excessif des sommes demandées par les
requérants au titre du préjudice moral.
71. La Cour estime que, dans les circonstances de l’espèce, la question de l’application de
l’article 41 en ce qui concerne les dommages matériel et moral ne se trouve pas en état. Il y a
donc lieu de la réserver en tenant compte de l’éventualité d’un accord entre l’État défendeur et
les intéressés (article 62 du règlement).

B. Frais et dépens

72. En ce qui concerne les frais et dépens exposés devant les juridictions internes, les
requérants demandent 17 902,50 EUR pour la procédure devant le Conseil d’État, 2 870,40 EUR
pour la procédure devant la cour d’appel et 23 110,62 EUR pour la procédure devant le tribunal
administratif. Quant aux frais et dépens exposés devant la Cour, les requérants demandent 7 980
EUR et fournissent l’état d’honoraires correspondant.
73. Le Gouvernement ne présente aucune observation particulière à ce sujet.
74. Selon la jurisprudence de la Cour, un requérant ne peut obtenir le remboursement de ses
frais et dépens que dans la mesure où se trouvent établis leur réalité, leur nécessité et le caractère
raisonnable de leur taux. En l’espèce, compte tenu de la nature des documents en sa possession et

23
des critères susmentionnés, la Cour juge raisonnable d’allouer aux requérants la somme de
17 902,50 EUR tous frais confondus pour les frais et dépens engagés dans le cadre de la
procédure menée devant le Conseil d’État, plus tout montant pouvant être dû sur cette somme à
titre d’impôt.
75. Quant à la procédure menée devant elle, la Cour relève que quatre griefs ont été déclarés
irrecevables. Eu égard à la complexité des griefs restants, la Cour juge raisonnable d’allouer aux
requérants 7 000 EUR pour la procédure menée devant elle, plus tout montant pouvant être dû
sur cette somme à titre d’impôt.

C. Intérêts moratoires

76. La Cour juge approprié de calquer le taux des intérêts moratoires sur le taux d’intérêt de
la facilité de prêt marginal de la Banque centrale européenne majoré de trois points de
pourcentage.

PAR CES MOTIFS, LA COUR, À L’UNANIMITÉ,

1. Déclare les griefs tirés de l’article 1 du Protocole no 1 et de l’article 14 de la


Convention recevables et le surplus de la requête irrecevable ;

2. Dit qu’il y a eu violation de l’article 1 du Protocole no 1 à la Convention en ce qui


concerne les deux premiers requérants ;

3. Dit qu’il n’y a pas lieu d’examiner séparément le grief formulé sur le terrain de
l’article 14 de la Convention combiné à l’article 1 du Protocole no 1 ;

4. Dit qu’en ce qui concerne la somme à octroyer aux requérants pour tout dommage
matériel ou moral résultant de la violation constatée, la question de l’application de
l’article 41 ne se trouve pas en état et, en conséquence :
a) la réserve en entier ;
b) invite le Gouvernement et les requérants à lui soumettre par écrit, dans les six mois à
compter de la date de communication du présent arrêt, leurs observations sur la question
et, en particulier, à lui donner connaissance de tout accord auquel ils pourraient parvenir ;
c) réserve la procédure ultérieure et délègue à la présidente de la Section le soin de la fixer
au besoin ;

5. Dit
a) que l’État défendeur doit verser aux requérants, dans un délai de trois mois à compter de
la date à laquelle l’arrêt sera devenu définitif conformément à l’article 44 § 2 de la
Convention, 24 902,50 EUR (vingt-quatre mille neuf cent deux euros et cinquante

24
centimes), plus tout montant pouvant être dû sur cette somme par les requérants à titre
d’impôt, pour frais et dépens ;
b) qu’à compter de l’expiration dudit délai et jusqu’au versement, ce montant sera à majorer
d’un intérêt simple à un taux égal à celui de la facilité de prêt marginal de la Banque
centrale européenne applicable pendant cette période, augmenté de trois points de
pourcentage ;

6. Rejette le surplus de la demande de satisfaction équitable.

Fait en français, puis communiqué par écrit le 3 février 2022, en application de


l’article 77 §§ 2 et 3 du règlement.

DOCUMENT 3 : Cass. 2e civ., 14 déc. 2017, n° 16-26687


Sur le moyen unique :

Attendu, selon l'arrêt attaqué (Metz, 29 septembre 2016), rendu sur renvoi après cassation (2e
Civ., 10 septembre 2015, pourvoi n° 14-19.891), que le 9 septembre 2008, Abdallah C..., qui
effectuait des missions pour la société Manpower, dont le courtier en assurance est la société Aon
France, a été victime d'un accident mortel du travail alors qu'il avait été mis à la disposition de la
société Fimaco Vosges (la société) assurée auprès de la société Axa France IARD (l'assureur) ;
que sa veuve Mme C..., agissant tant en son nom personnel qu'en qualité de représentante légale
de ses enfants mineurs, dont Zachary né le [...], a saisi, en présence de la caisse primaire
d'assurance maladie des Vosges, un tribunal des affaires de sécurité sociale pour faire juger que
l'accident était dû à la faute inexcusable de l'employeur et obtenir réparation de son préjudice et
de celui de ses enfants ; qu'il a été jugé que la société, ayant commis une faute inexcusable,
devait, avec son assureur, garantir la société Manpower de l'ensemble des conséquences de celle-
ci ;

Attendu que la société et l'assureur font grief à l'arrêt d'indemniser le préjudice moral de l'enfant
Zachary, alors, selon le moyen :
1°/ pour ouvrir droit à réparation, un préjudice doit être certain ; qu'en l'espèce, pour justifier la
fixation à la somme de 25 000 € du préjudice moral de Zachary C..., actuellement âgé de huit
ans, du fait du décès de son père avant sa naissance, la cour d'appel a retenu, par motifs propres
et adoptés, qu'il "souffre", "à l'évidence", de "l'absence définitive de son père, qu'il ne connaîtra
jamais qu'au travers des récits des tiers", sans l'avoir connu ; qu'en se déterminant ainsi, sans
avoir retenu ni analysé aucun élément de nature à établir la réalité objective de la souffrance
invoquée, la cour a privé sa décision de base légale au regard de l'article 1382 devenu 1240 du
code civil ;

2°/ que pour ouvrir droit à réparation, un préjudice doit résulter du fait générateur qui l'a produit
par un lien de causalité direct et certain ; qu'il n'existe pas de lien de causalité entre le décès
accidentel d'une personne et le préjudice prétendument subi par son fils né après son décès ;
25
qu'en jugeant le contraire, au motif inopérant que la mère de l'enfant a elle-même subi un
préjudice moral lorsque, alors qu'elle était enceinte, son mari est décédé, la cour a violé l'article
1382 devenu 1240 du code civil ;

Mais attendu que, dès sa naissance, l'enfant peut demander réparation du préjudice résultant du
décès accidentel de son père survenu alors qu'il était conçu ; qu'ayant estimé que Zachary C...
souffrait de l'absence définitive de son père décédé dans l'accident du [...], la cour d'appel a
caractérisé l'existence d'un préjudice moral ainsi que le lien de causalité entre le décès accidentel
de Abdallah C... et ce préjudice ;
D'où il suit que le moyen n'est pas fondé ;
PAR CES MOTIFS :
REJETTE le pourvoi ;

DOCUMENT 4 :Cass. 2e civ., 11 févr. 2021, n° 19-23.525


1. Selon l'arrêt attaqué (Bordeaux, 16 mai 2019), K... S... a été tué par arme blanche le [...] 2014
et l'auteur des faits a été déclaré coupable de meurtre par une cour d'assises.

2. Agissant en qualité de représentante légale de sa fille mineure Q... E..., née le [...] , Mme J...
S..., fille de K... S..., après avoir obtenu, par un arrêt civil rendu par cette cour d'assises, une
certaine somme à titre de dommages et intérêts, a saisi une commission d'indemnisation des
victimes d'infractions (CIVI) pour voir réparer le préjudice moral subi par sa fille.
Examen du moyen
Sur le moyen, pris en ses deuxième et quatrième branches, ci-après annexé
3. En application de l'article 1014, alinéa 2, du code de procédure civile, il n'y a pas lieu de
statuer par une décision spécialement motivée sur ces griefs qui ne sont manifestement pas de
nature à entraîner la cassation.
Sur le moyen pris en ses première et troisième branche
Enoncé du moyen

4. Le Fonds de garantie des victimes d'actes de terrorisme et d'autres infractions fait grief à l'arrêt
de déclarer Mme S..., es qualités, recevable et fondée en sa demande alors :

« 1°/ qu'il n'existe pas de lien de causalité entre le décès de la victime et le dommage moral
invoqué par sa petite fille née après le décès de son grand-père ; qu'en considérant, pour déclarer
Q... E... recevable et fondée en sa demande d'indemnisation d'un préjudice moral, que le
préjudice tenant au fait que Q... E... est définitivement privée de la présence de son grand-père et
de la possibilité de le connaître était dû au décès de son aïeul, lui-même dû à un fait volontaire
présentant le caractère matériel d'une infraction survenus après sa conception, même si elle

26
n'était pas née, la cour d'appel a violé les articles 1240 du code civil et 706-3 du code de
procédure pénale ;

3°/ qu'en tout état de cause si le fait de naître et de vivre sans père ou sans mère, en raison de la
disparition prématurée de l'un de ces derniers, peut constituer un préjudice en raison du lien de
filiation qui unit l'enfant conçu et à naître à ses parents, la préjudice à raison du décès d'un autre
membre de la famille ne peut être présumé ; qu'en considérant que le fait de ne connaître l'un de
ses aïeuls « qu'au travers des souvenirs évoqués par les autres membres de la famille » faisait «
nécessairement » souffrir Q... E... de l'absence de son grand-père, la cour d'appel, qui n'a pas
caractérisé un préjudice d'affection indemnisable, s'est déterminée par un motif inopérant, privant
ainsi sa décision de base légale au regard de l'article 706-3 du code de procédure pénale,
ensemble le principe de la réparation intégrale sans perte ni profit, pour la victime. »
Réponse de la Cour

5. L'enfant qui était conçu au moment du décès de la victime directe de faits présentant le
caractère matériel d'une infraction peut demander réparation du préjudice que lui cause ce décès.

6. Ayant relevé que Q... E... était déjà conçue au moment du décès de son grand-père, c'est sans
encourir les griefs du moyen que la cour d'appel a estimé que Q... E..., privée par un fait
présentant le caractère matériel d'une infraction de la présence de son grand-père dont elle avait
vocation à bénéficier, souffrait nécessairement de son absence définitive, sans avoir à justifier
qu'elle aurait entretenu des liens particuliers d'affection avec lui si elle l'avait connu, et a déclaré
la demande d'indemnisation de son préjudice moral recevable.
7. Le moyen n'est, dès lors, pas fondé.
PAR CES MOTIFS, la Cour :
REJETTE le pourvoi

DOCUMENT 5 :cass. ass. plén., 17 novembre 2000, n° 99-13.701


Sur le deuxième moyen, pris en sa première branche du pourvoi principal formé par les époux
X..., et le deuxième moyen du pourvoi provoqué, réunis, formé par la caisse primaire d’assurance
maladie de l’Yonne :
Vu les articles 1165 et 1382 du Code civil ;
Attendu qu’un arrêt rendu le 17 décembre 1993 par la cour d’appel de Paris a jugé, de première
part, que M. Y..., médecin, et le Laboratoire de biologie médicale de Yerres, aux droits duquel est
M. A..., avaient commis des fautes contractuelles à l’occasion de recherches d’anticorps de la
rubéole chez Mme X... alors qu’elle était enceinte, de deuxième part, que le préjudice de cette
dernière, dont l’enfant avait développé de graves séquelles consécutives à une atteinte in utero
par la rubéole, devait être réparé dès lors qu’elle avait décidé de recourir à une interruption

27
volontaire de grossesse en cas d’atteinte rubéolique et que les fautes commises lui avaient fait
croire à tort qu’elle était immunisée contre cette maladie, de troisième part, que le préjudice de
l’enfant n’était pas en relation de causalité avec ces fautes ; que cet arrêt ayant été cassé en sa
seule disposition relative au préjudice de l’enfant, l’arrêt attaqué de la Cour de renvoi dit que “
l’enfant Nicolas X... ne subit pas un préjudice indemnisable en relation de causalité avec les
fautes commises “ par des motifs tirés de la circonstance que les séquelles dont il était atteint
avaient pour seule cause la rubéoletransmise par sa mère et non ces fautes et qu’il ne pouvait se
prévaloir de la décision de ses parents quant à une interruption de grossesse ;
Attendu, cependant, que dès lors que les fautes commises par le médecin et le laboratoire dans
l’exécution des contrats formés avec Mme X... avaient empêché celle-ci d’exercer son choix
d’interrompre sa grossesse afin d’éviter la naissance d’un enfant atteint d’un handicap, ce dernier
peut demander la réparation du préjudice résultant de ce handicap et causé par les fautes retenues
;
PAR CES MOTIFS, et sans qu’il soit nécessaire de statuer sur les autres griefs de l’un et l’autre
des pourvois :
CASSE ET ANNULE, en son entier, l’arrêt rendu le 5 février 1999, entre les parties, par la cour
d’appel d’Orléans ; remet, en conséquence, la cause et les parties dans l’état où elles se
trouvaient avant ledit arrêt et, pour être fait droit, les renvoie devant la cour d’appel de Paris,
autrement composée que lors de l’audience du 17 décembre 1993.

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THEME II : L’INVIOLABILITE DU CORPS HUMAIN
A lire :
- Document 1 : Cass.ass.plén., 31 mai 1991, n° 90-20.105
- Document 2 : Civ. 1ère, 16 septembre 2010, n° 09-67.456
- Document 3 : CEDH, 5 juin 2015, Lambert et autres c. France, Req. N° 46043/14

Travail à faire :
- Lecture des arrêts
- Commentaire d’arrêt (document 1)
Document 1 : Cass.ass.plén., 31 mai 1991, n° 90-20.105
Sur le pourvoi dans l’intérêt de la loi formé par M. le Procureur général près la Cour de
Cassation : Vu les articles 6 et 1128 du Code civil, ensemble l’article 353 du même Code ;
Attendu que, la convention par laquelle une femme s’engage, fût-ce à titre gratuit, à concevoir et
à porter un enfant pour l’abandonner à sa naissance contrevient tant au principe d’ordre public de
l’indisponibilité du corps humain qu’à celui de l’indisponibilité de l’état des personnes ;
Attendu selon l’arrêt infirmatif attaqué que Mme X..., épouse de M. Y..., étant atteinte d’une
stérilité irréversible, son mari a donné son sperme à une autre femme qui, inséminée
artificiellement, a porté et mis au monde l’enfant ainsi conçu ; qu’à sa naissance, cet enfant a été
déclaré comme étant né de Y..., sans indication de filiation maternelle ;
Attendu que, pour prononcer l’adoption plénière de l’enfant par Mme Y..., l’arrêt retient qu’en
l’état actuel des pratiques scientifiques et des moeurs, la méthode de la maternité substituée doit
être considérée comme licite et non contraire à l’ordre public, et que cette adoption est conforme
à l’intérêt de l’enfant, qui a été accueilli et élevé au foyer de M. et Mme Y... pratiquement depuis
sa naissance ;
Qu’en statuant ainsi, alors que cette adoption n’était que l’ultime phase d’un processus
d’ensemble destiné à permettre à un couple l’accueil à son foyer d’un enfant, conçu en exécution
d’un contrat tendant à l’abandon à sa naissance par sa mère, et que, portant atteinte aux principes
de l’indisponibilité du corps humain et de l’état des personnes, ce processus constituait un
détournement de l’institution de l’adoption, la cour d’appel a violé les textes susvisés ;
PAR CES MOTIFS : CASSE ET ANNULE, mais seulement dans l’intérêt de la loi et sans
renvoi, l’arrêt rendu le 15 juin 1990 par la cour d’appel de Paris.
DOCUMENT 2 : Civ. 1ère, 16 septembre 2010, n° 09-67.456

LA COUR DE CASSATION, PREMIÈRE CHAMBRE CIVILE, a rendu l’arrêt suivant :


Attendu que la société Encore Events (la société) avait organisé, dans un local parisien et à partir
du 12 février 2009, une exposition de cadavres humains “ plastinés “, ouverts ou disséqués,
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installés, pour certains, dans des attitudes évoquant la pratique de différents sports, et montrant
ainsi le fonctionnement des muscles selon l’effort physique fourni ; que les associations “
Ensemble contre la peine de mort “ et “ Solidarité Chine “, alléguant un trouble manifestement
illicite au regard des articles 16 et suivants du code civil, L. 1232-1 du code de la santé publique
et 225-17 du code pénal, et soupçonnant par ailleurs au même titre un trafic de cadavres de
ressortissants chinois prisonniers ou condamnés à mort, ont demandé en référé la cessation de
l’exposition, ainsi que la constitution de la société en séquestre des corps et pièces anatomiques
présentés, et la production par elle de divers documents lui permettant de justifier tant leur
introduction sur le territoire français que leur cession par la fondation ou la société commerciale
dont elle prétendait les tenir ;
Sur le premier moyen du pourvoi principal de la société, tel qu’exposé au mémoire en demande
et reproduit en annexe :
Attendu qu’il n’y a pas lieu de se prononcer sur ce moyen, qui ne serait pas de nature à permettre
l’admission du pourvoi ; Et sur le second moyen du même pourvoi : Attendu que la société fait
grief à l’arrêt attaqué (Paris, 30 avril 2009) d’avoir dit y avoir lieu à référé et de lui avoir fait
interdiction de poursuivre l’exposition des corps et pièces anatomiques litigieuse, alors, selon le
moyen :
1° / que la formation des référés n’est compétente pour prescrire les mesures conservatoires ou
de remise en état qui s’imposent pour faire cesser un trouble que si celui-ci est manifestement
illicite, c’est-à-dire d’une totale évidence, consistant en un non-respect caractérisé de la règle de
droit ; que sacompétence doit, dès lors, être exclue en cas de doute sérieux sur le caractère illicite
du trouble invoqué ; qu’en l’espèce, la cour d’appel, qui, d’une part, a procédé à un véritable
débat de fond sur le sens qu’il convenait de donner à l’article 16-1-1 du code civil et sur son
éventuelle applicabilité au cas d’espèce et qui, d’autre part, a rappelé les termes des fortes
divergences qui opposaient les parties sur l’origine licite ou non des corps litigieux, n’a pas tiré
les conclusions qui s’évinçaient de ses propres constations en estimant qu’elle était en présence,
non d’un doute sérieux sur le caractère illicite du prétendu trouble invoqué, mais d’une violation
manifeste de ce même article 16-1-1, justifiant qu’il y ait lieu à référé, et a violé, de ce fait,
l’article 809 du code de procédure civile ;
2° / que le respect dû au corps humain ne cesse pas avec la mort et les restes des personnes
décédées, y compris les cendres de celles dont le corps a donné lieu à crémation, doivent être
traités avec respect, dignité et décence ; qu’en l’espèce, pour déterminer si les corps exposés
avaient été traités avec respect, dignité et décence, la cour d’appel a recherché s’ils avaient une
origine licite et, plus particulièrement, si les personnes intéressées avaient donné leur
consentement de leur vivant à l’utilisation de leurs cadavres ; qu’en se fondant sur ces motifs
inopérants, tout en refusant, comme il lui était demandé, d’examiner les conditions dans
lesquelles les corps étaient présentés au public, la cour d’appel a privé sa décision de base légale
au regard de l’article 16-1-1 du code civil ;
3° / que, par ailleurs, la cour d’appel, a expressément relevé que « le respect du corps
n’interdisait pas le regard de la société sur la mort et sur les rites religieux ou non qui l’entourent

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dans les différentes cultures, ce qui permettait de donner à voir aux visiteurs d’un musée des
momies extraites de leur sépulture, voire d’exposer des reliques, sans entraîner d’indignation ni
de trouble à l’ordre public » ; que la juridiction d’appel a privé sa décision de base légale au
regard de l’article 16-1-1 du code civil en ne recherchant pas, comme sa propre motivation aurait
dû l’y conduire, si, précisément, l’exposition litigieuse n’avait pas pour objet d’élargir le champ
de la connaissance, notamment grâce aux techniques modernes, en la rendant accessible au grand
public de plus en plus curieux et soucieux d’accroître son niveau de connaissances, aucune
différence objective ne pouvant être faite entre l’exposition de la momie d’un homme qui, en
considération de l’essence même du rite de la momification, n’a jamais donné son consentement
à l’utilisation de son cadavre et celle, comme en l’espèce, d’un corps donné à voir au public a des
fins artistiques, scientifiques et éducatives ;
4° / qu’enfin celui qui réclame l’exécution d’une obligation doit la prouver ; qu’en l’espèce, en
ayant affirmé qu’il appartenait à la société Encore Events, défenderesse à l’instance en référé, de
rapporter la preuve de l’origine licite et non frauduleuse des corps litigieux et de l’existence de
consentements autorisés, la cour d’appel a inversé la charge de la preuve et a violé, de ce fait,
l’article 1315 du code civil ;
Mais attendu qu’aux termes de l’article 16-1-1, alinéa 2, du code civil, les restes des personnes
décédées doivent être traités avec respect, dignité et décence ; que l’exposition de cadavres à des
fins commerciales méconnaît cette exigence ;
Qu’ayant constaté, par motifs adoptés non critiqués, que l’exposition litigieuse poursuivait de
telles fins, les juges du second degré n’ont fait qu’user des pouvoirs qu’ils tiennent de l’article
16-2 du code civil en interdisant la poursuite de celle-ci ; que le moyen n’est pas fondé ;
Et sur le moyen unique du pourvoi incident, tel qu’il figure au mémoire en défense et est
reproduit en annexe :
Attendu qu’en ses trois branches le moyen ne tend qu’à contester l’appréciation souveraine
portée par la cour d’appel sur l’opportunité d’ordonner les mesures sollicitées ; qu’il ne peut
donc être accueilli ;
PAR CES MOTIFS : REJETTE les pourvois principal et incident ;
DOCUMENT 3 :CEDH, 5 juin 2015, Lambert et autres c. France, Req. N° 46043/14
PROCÉDURE 1.
À l’origine de l’affaire se trouve une requête (no 46043/14) dirigée contre la République
française et dont quatre ressortissants de cet État, M. et Mme Pierre et Viviane Lambert, M.
David Philippon et Mme Anne Tuarze (« les requérants »), ont saisi la Cour le 23 juin 2014 en
vertu de l’article 34 de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés
fondamentales (« la Convention »). 2. Les requérants ont été représentés par Me J. Paillot, avocat
à Strasbourg et Me J. Triomphe, avocat à Paris. Le gouvernement français (« le Gouvernement »)
a été représenté par son agent, M. F. Alabrune, directeur des affaires juridiques au ministère des
Affaires étrangères. 3. Les requérants allèguent en particulier que l’arrêt de l’alimentation et de

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l’hydratation artificielles de Vincent Lambert serait contraire aux obligations découlant pour
l’État de l’article 2 de la Convention, constituerait un mauvais traitement constitutif de torture,
au sens de l’article 3 de la Convention, ainsi qu’une atteinte à son intégrité physique, au sens de
l’article 8 de la Convention. (…)
EN FAIT
I. LES CIRCONSTANCES DE L’ESPÈCE 4. Les requérants, tous ressortissants français, sont
M. Pierre Lambert et son épouse Mme Viviane Lambert, nés respectivement en 1929 et 1945 et
résidant à Reims, M. David Philippon, né en 1971 et résidant à Mourmelon et Mme Anne Tuarze,
née en 1978 et résidant à Milizac. Ils sont respectivement les parents, un demi-frère et une sœur
de Vincent Lambert, né le 20 septembre 1976.
5. Victime d’un accident de la route le 29 septembre 2008, Vincent Lambert subit un grave
traumatisme crânien qui le rendit tétraplégique et entièrement dépendant. Selon l’expertise
médicale ordonnée par le Conseil d’État le 14 février 2014, il est dans un état végétatif chronique
(paragraphe 34 cidessous).
6. De septembre 2008 à mars 2009, il fut hospitalisé dans les services de réanimation, puis de
neurologie du centre hospitalier de Châlons en Champagne. De mars à juin 2009, il fut pris en
charge au centre héliomarin de Berck sur Mer puis, à compter du 23 juin 2009, au centre
hospitalier universitaire (CHU) de Reims, dans l’unité des patients en état pauci relationnel
(unité de soins de suite et de réadaptation) où il est toujours hospitalisé. Cette unité accueille huit
patients en état végétatif ou en état de conscience minimale. Vincent Lambert bénéficie d’une
hydratation et d’une alimentation artificielles par voie entérale, à savoir au moyen d’une sonde
gastrique.
7. En juillet 2011, il fit l’objet d’une évaluation dans un service spécialisé de l’université de
Liège, le Coma Science Group, qui conclut qu’il était dans un état neurovégétatif chronique
qualifié de « conscience minimale plus ». Conformément aux préconisations du Coma Science
Group, il bénéficia de séances quotidiennes de kinésithérapie entre septembre 2011 et fin octobre
2012, qui ne donnèrent pas de résultats, ainsi que de 87 séances d’orthophonie entre mars et
septembre 2012, en vue d’établir un code de communication. Toutefois, aucun code ne put être
établi. Des essais de mise en fauteuil furent également réalisés (…)
G. La décision du Conseil d’État du 24 juin 2014 41.
En l’espèce, le Conseil d’État répondit dans les termes suivants aux arguments fondés sur les
articles 2 et 8 de la Convention : « Considérant, d’une part, que les dispositions contestées du
code de la santé publique ont défini un cadre juridique réaffirmant le droit de toute personne de
recevoir les soins les plus appropriés, le droit de voir respectée sa volonté de refuser tout
traitement et le droit de ne pas subir un traitement médical qui traduirait une obstination
déraisonnable ; que ces dispositions ne permettent à un médecin de prendre, à l’égard d’une
personne hors d’état d’exprimer sa volonté, une décision de limitation ou d’arrêt de traitement
susceptible de mettre sa vie en danger que sous la double et stricte condition que la poursuite de
ce traitement traduise une obstination déraisonnable et que soient respectées les garanties tenant

32
à la prise en compte des souhaits éventuellement exprimés par le patient, à la consultation d’au
moins un autre médecin et de l’équipe soignante et à la consultation de la personne de confiance,
de la famille ou d’un proche ; qu’une telle décision du médecin est susceptible de faire l’objet
d’un recours devant une juridiction pour s’assurer que les conditions fixées par la loi ont été
remplies ; Considérant ainsi que, prises dans leur ensemble, eu égard à leur objet et aux
conditions dans lesquelles elles doivent être mises en œuvre, les dispositions contestées du code
de la santé publique ne peuvent être regardées comme incompatibles avec les stipulations de
l’article 2 de la Convention (...), ainsi qu’avec celles de son article 8 (...) » Considérant qu’il
résulte de l’ensemble des considérations qui précèdent que les différentes conditions mises par
loi pour que puisse être prise, par le médecin en charge du patient, une décision mettant fin à un
traitement n’ayant d’autre effet que le maintien artificiel de la vie et dont la poursuite traduirait
ainsi une obstination déraisonnable peuvent être regardées, dans le cas de M. Vincent Lambert et
au vu de l’instruction contradictoire menée par le Conseil d’État, comme réunies ; que la
décision du 11 janvier 2014 du Dr Kariger de mettre fin à l’alimentation et à l’hydratation
artificielles de M. Vincent Lambert ne peut, en conséquence, être tenue pour illégale. » 45. En
conséquence, le Conseil d’État, réformant le jugement du tribunal administratif, rejeta les
demandes des requérants.
EN DROIT
II. SUR LA VIOLATION ALLÉGUÉE DE L’ARTICLE 2 DE LA CONVENTION
46. Les requérants considèrent que l’arrêt de l’alimentation et de l’hydratation artificielles de
Vincent Lambert serait contraire aux obligations découlant pour l’État de l’article 2 de la
Convention. Ils soulèvent l’absence de clarté et de précision de la loi du 22 avril 2005 et
contestent le processus qui a abouti à la décision du médecin du 11 janvier 2014.
47. Le Gouvernement s’oppose à cette thèse. A. Sur la recevabilité (…) B. Sur le fond b)
Appréciation de la Cour i) Considérations générales α) Sur l’état de la jurisprudence
60. La Cour n’a jamais statué sur la question qui fait l’objet de la présente requête, mais elle a eu
à connaître d’un certain nombre d’affaires qui portaient sur des problèmes voisins.
61. Dans un premier groupe d’affaires, les requérants ou leurs proches invoquaient le droit de
mourir en se fondant sur différents articles de la Convention. Dans l’affaire SanlesSanles
précitée, la requérante faisait valoir au nom de son beau-frère, tétraplégique souhaitant mettre fin
à ses jours avec l’assistance de tiers et décédé avant l’introduction de la requête, le droit à une
mort digne, en invoquant les articles 2, 3, 5, 6, 8, 9 et 14 de la Convention. La Cour a rejeté la
requête comme incompatible ratione personae avec les dispositions de la Convention. Dans
l’affaire Pretty précitée, la requérante souffrait d’une maladie neurodégénérative incurable au
stade terminal et se plaignait, en invoquant les articles 2, 3, 8, 9 et 14 de la Convention, que son
mari ne puisse l’aider à se suicider sans faire l’objet de poursuites de la part des autorités
britanniques. La Cour a conclu qu’il n’y avait pas violation de ces articles. Les affaires Haas et
Koch précitées portaient sur le suicide assisté et les requérants invoquaient l’article 8 de la
Convention. Dans l’affaire Haas, où le requérant, souffrant de longue date d’un grave trouble
affectif bipolaire, souhaitait mettre fin à ses jours et se plaignait de ne pouvoir se procurer sans

33
ordonnance médicale la substance létale nécessaire à cette fin, la Cour a conclu qu’il n’y avait
pas violation de l’article 8 précité. Dans l’affaire Koch, le requérant alléguait que le refus
d’autoriser son épouse (paralysée et sous ventilation artificielle) à se procurer une dose mortelle
de médicaments pour lui permettre de mettre fin à ses jours avait porté atteinte au droit de celle-
ci, ainsi qu’à son propre droit, au respect de leur vie privée et familiale. Il se plaignait également
du refus des juridictions nationales d’examiner ses griefs au fond et la Cour n’a conclu à la
violation de l’article 8 que sur ce point.
62. Dans un second groupe d’affaires, les requérants contestaient l’administration ou l’arrêt d’un
traitement. Dans l’affaire Glass précitée, les requérants se plaignaient de l’administration sans
leur consentement de diamorphine à leur enfant malade par les médecins de l’hôpital, ainsi que
de la mention « ne pas réanimer » figurant dans son dossier. Dans sa décision précitée du 18
mars 2003, la Cour a déclaré manifestement mal fondé leur grief tiré de l’article 2 de la
Convention et, dans son arrêt du 9 mars 2004, elle a conclu à la violation de l’article 8 de la
Convention. Dans l’affaire Burke c. Royaume-Uni ((déc.), no 19807/06, 11 juillet 2006), le
requérant souffrait d’une maladie neurodégénérative incurable et craignait que les directives
applicables au Royaume Uni ne puissent conduire le moment venu à l’arrêt de son hydratation et
de sa nutrition artificielles. La Cour a déclaré irrecevable pour défaut manifeste de fondement sa
requête, fondée sur les articles 2, 3 et 8 de la Convention. Enfin, dans la décision Ada Rossi et
autres précitée, la Cour a déclaré incompatible ratione personae la requête présentée par des
personnes physiques et associations qui se plaignaient, sous l’angle des articles 2 et 3 de la
Convention, des effets négatifs que pourrait avoir à leur égard l’exécution d’un arrêt de la Cour
de cassation italienne autorisant l’arrêt de l’hydratation et de la nutrition artificielles d’une jeune
fille en état végétatif.
63. La Cour rappelle qu’à l’exception des violations de l’article 8 dans les arrêts Glass et Koch
précités, elle n’a conclu à la violation de la Convention dans aucune de ces affaires. β) Sur le
contexte
64. L’article 2 impose à l’État l’obligation de prendre les mesures nécessaires à la protection de
la vie des personnes relevant de sa juridiction (L.C.B., précité, § 36, et décision Powell précitée)
; dans le domaine de la santé publique, ces obligations positives impliquent la mise en place par
l’État d’un cadre réglementaire imposant aux hôpitaux, qu’ils soient privés ou publics, l’adoption
de mesures propres à assurer la protection de la vie des malades (Calvelli et Ciglio c. Italie [GC],
no 32967/96, § 49, CEDH 2002 I, décision Glass précitée, Vo c. France [GC], no 53924/00, § 89,
CEDH 2004 VIII et Centre de ressources juridiques au nom de Valentin Câmpeanu, précité, §
130).
65. La Cour souligne qu’elle n’est pas saisie dans la présente affaire de la question de
l’euthanasie, mais de celle de l’arrêt de traitements qui maintiennent artificiellement la vie (voir
paragraphe 55 ci-dessus).
66. La Cour a rappelé dans l’arrêt Haas précité (§ 54) que la Convention doit être lue comme un
tout (voir mutatis mutandis VereingegenTierfabriken Schweiz (VgT) c. Suisse (no 2) [GC], no
32772/02, § 83, CEDH 2009). Dans cette affaire, la Cour a estimé que, dans le cadre de l’examen

34
d’une éventuelle violation de l’article 8, il convenait de se référer à l’article 2 de la Convention
(ibidem). La Cour considère que l’inverse est également vrai : dans une affaire telle que celle de
l’espèce il faut se référer, dans le cadre de l’examen d’une éventuelle violation de l’article 2, à
l’article 8 de la Convention, et au droit au respect de la vie privée ainsi qu’à la notion
d’autonomie personnelle qu’il inclut. La Cour a déclaré dans l’arrêt Pretty (§ 67) ne pouvoir «
exclure que le fait d’empêcher par la loi la requérante d’exercer son choix d’éviter ce qui, à ses
yeux, constituera une fin de vie indigne et pénible représente une atteinte au droit de l’intéressée
au respect de sa vie privée, au sens de l’article 8 § 1 de la Convention ». Dans l’arrêt Haas
précité (§ 51), elle a affirmé que le droit d’un individu de décider de quelle manière et à quel
moment sa vie doit prendre fin était l’un des aspects du droit au respect de sa vie privée. La Cour
renvoie particulièrement aux paragraphes 63 et 65 de l’arrêt Pretty, où elle s’est ainsi exprimée :
« En matière médicale, le refus d’accepter un traitement particulier pourrait, de façon inéluctable,
conduire à une issue fatale, mais l’imposition d’un traitement médical sans le consentement du
patient s’il est adulte et sain d’esprit s’analyserait en une atteinte à l’intégrité physique de
l’intéressé pouvant mettre en cause les droits protégés par l’article 8 § 1 de la Convention.
Comme l’a admis la jurisprudence interne, une personne peut revendiquer le droit d’exercer son
choix de mourir en refusant de consentir à un traitement qui pourrait avoir pour effet de
prolonger sa vie. » « La dignité et la liberté de l’homme sont l’essence même de la Convention.
Sans nier en aucune manière le principe du caractère sacré de la vie protégé par la Convention, la
Cour considère que c’est sous l’angle de l’article 8 que la notion de qualité de la vie prend toute
sa signification. À une époque où l’on assiste à une sophistication médicale croissante et à une
augmentation de l’espérance de vie, de nombreuses personnes redoutent qu’on ne les force à se
maintenir en vie jusqu’à un âge très avancé ou dans un état de grave délabrement physique ou
mental aux antipodes de la perception aiguë qu’elles ont d’elles-mêmes et de leur identité
personnelle. »
67. La Cour tiendra compte de ces considérations dans l’examen du respect par l’État de ses
obligations positives découlant de l’article 2. Elle rappelle aussi que, lorsqu’elle a été saisie de la
question de l’administration ou du retrait de traitements médicaux dans les affaires Glass et
Burke précitées, elle a pris en compte les éléments suivants : - l’existence dans le droit et la
pratique internes d’un cadre législatif conforme aux exigences de l’article 2 (décision Glass
précitée) ; - la prise en compte des souhaits précédemment exprimés par le requérant et par ses
proches, ainsi que l’avis d’autres membres du personnel médical (décision Burke précitée) ; - la
possibilité d’un recours juridictionnel en cas de doute sur la meilleure décision à prendre dans
l’intérêt du patient (ibidem). La Cour prendra ces éléments en considération pour l’examen de la
présente affaire. Elle tiendra également compte des critères posés par le « Guide sur le processus
décisionnel relatif aux traitements médicaux en fin de vie » du Conseil de l’Europe γ) Sur la
marge d’appréciation
68. La Cour rappelle que l’article 2 figure parmi les articles primordiaux de la Convention,
qu’aucune dérogation au titre de l’article 15 n’y est autorisée en temps de paix et qu’elle
interprète strictement les exceptions qu’il définit (voir notamment Giuliani et Gaggio c. Italie
[GC], no 23458/02, §§ 174- 177, CEDH 2011 (extraits)). Toutefois, dans le contexte des
obligations positives de l’État, lorsqu’elle a été saisie de questions scientifiques, juridiques et

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éthiques complexes portant en particulier sur le début ou la fin de la vie et en l’absence de
consensus entre les États membres, la Cour a reconnu à ces derniers une certaine marge
d’appréciation. Tout d’abord, la Cour rappelle que, lorsqu’elle a examiné sous l’angle de l’article
2 de la Convention le point de départ du droit à la vie dans l’affaire Vo précitée (qui concernait la
relaxe du chef d’homicide involontaire du médecin responsable de la mort in utero de l’enfant de
la requérante), elle a conclu que cette question relevait de la marge d’appréciation qui doit être
reconnue aux États dans ce domaine. Elle a tenu compte de l’absence tant d’une solution
commune entre les États contractants que d’un consensus européen sur la définition scientifique
et juridique des débuts de la vie (§ 82). Elle a réitéré cette approche, notamment dans l’affaire
Evans c. Royaume Uni ([GC], no 6339/05, §§ 54-56, CEDH 2007 I, concernant le fait que le
droit interne autorise le retrait par l’ex-compagnon de la requérante de son consentement à la
conservation et à l’utilisation des embryons qu’ils avaient créés conjointement) et dans l’affaire
A, B et C c. Irlande ([GC], no 25579/05, § 237, CEDH 2010, dans laquelle les requérantes
contestaient pour l’essentiel, sous l’angle de l’article 8 de la Convention, l’interdiction en Irlande
de l’avortement pour motifs de santé ou de bien-être).
69. S’agissant de la question du suicide assisté, la Cour a relevé, dans le contexte de l’article 8 de
la Convention, qu’il n’y avait pas de consensus au sein des États membres du Conseil de
l’Europe quant au droit d’un individu de décider de quelle manière et à quel moment sa vie doit
prendre fin et en a conclu que la marge d’appréciation des États dans ce domaine était «
considérable » (Haas, précité, § 55 et Koch, précité, § 70).
70. Par ailleurs, la Cour a énoncé de façon générale, dans l’affaire Ciechońska c. Pologne (no
19776/04, § 65, 14 juin 2011), qui concernait la responsabilité des autorités dans le décès
accidentel du mari de la requérante, que le choix par l’État des moyens pour assumer ses
obligations positives découlant de l’article 2 précité relève en principe de sa marge
d’appréciation.
71. La Cour constate qu’il n’existe pas de consensus entre les États membres du Conseil de
l’Europe pour permettre l’arrêt d’un traitement maintenant artificiellement la vie, même si une
majorité d’États semblent l’autoriser. Bien que les modalités qui encadrent l’arrêt du traitement
soient variables d’un État à l’autre, il existe toutefois un consensus sur le rôle primordial de la
volonté du patient dans la prise de décision, quel qu’en soit le mode d’expression.
72. En conséquence, la Cour considère que, dans ce domaine qui touche à la fin de la vie, comme
dans celui qui touche au début de la vie, il y a lieu d’accorder une marge d’appréciation aux
États, non seulement quant à la possibilité de permettre ou pas l’arrêt d’un traitement maintenant
artificiellement la vie et à ses modalités de mise en œuvre, mais aussi quant à la façon de
ménager un équilibre entre la protection du droit à la vie du patient et celle du droit au respect de
sa vie privée et de son autonomie personnelle (voir mutatis mutandis A, B et C, précité, § 237).
Cette marge d’appréciation n’est toutefois pas illimitée (ibidem, § 238), la Cour se réservant de
contrôler le respect par l’État de ses obligations découlant de l’article 2. ii) Application au cas
d’espèce α) Le cadre législatif

36
76. Dans sa décision du 14 février 2014, le Conseil d’État s’est prononcé sur le champ
d’application de la loi : il a jugé qu’il résultait des termes mêmes des articles applicables, ainsi
que des travaux parlementaires préalables à l’adoption de la loi, que ces dispositions étaient de
portée générale et qu’elles étaient applicables à tous les usagers du système de santé, que le
patient soit ou non en fin de vie (paragraphe 27 ci dessus).
77. La Cour observe que, dans ses observations au Conseil d’État, M. Jean Leonetti, rapporteur
de la loi du 22 avril 2005, a précisé dans ses observations en qualité d’amicuscuriae que la loi
s’appliquait à des patients cérébro lésés, et donc atteints d’une maladie grave et incurable dans
un état avancé de leur maladie, mais qui ne sont pas obligatoirement « en fin de vie », ce qui
avait amené le législateur à intituler la loi « droits des malades et fin de vie » et non pas « droits
des malades en fin de vie » (voir dans le même sens au paragraphe 38 ci dessus les observations
de l’Académie nationale de médecine). - La notion d’obstination déraisonnable
80. Aux termes de l’article L. 1110 5 du code, un traitement est constitutif d’une obstination
déraisonnable lorsqu’il est inutile, disproportionné ou qu’il n’a « d’autre effet que le seul
maintien artificiel de la vie ». C’est ce dernier critère qui a été appliqué dans la présente affaire,
et que les requérants estiment imprécis.
82. Dans sa décision du 24 juin 2014, le Conseil d’État a détaillé les éléments à prendre à compte
par le médecin pour apprécier si les conditions de l’obstination déraisonnable étaient réunies,
tout en indiquant que chaque situation devait être appréhendée dans sa singularité : les éléments
médicaux (dont il a indiqué qu’ils devaient couvrir une période suffisamment longue, être
analysés collégialement et porter notamment sur l’état du patient, sur l’évolution de son état, sur
sa souffrance et sur le pronostic clinique) et les éléments non médicaux, à savoir la volonté du
patient, quel qu’en soit le mode d’expression, à laquelle le médecin doit « accorder une
importance toute particulière », et l’avis de la personne de confiance, de la famille ou des
proches.
83. La Cour relève que le Conseil d’État a énoncé deux importantes garanties dans cette décision
: il a tout d’abord affirmé que « la seule circonstance qu’une personne soit dans un état
irréversible d’inconscience ou, à plus forte raison, de perte d’autonomie la rendant tributaire d’un
tel mode d’alimentation et d’hydratation ne saurait caractériser, par elle-même, une situation
dans laquelle la poursuite de ce traitement apparaîtrait injustifiée au nom du refus de
l’obstination déraisonnable. » Par ailleurs, il a souligné qu’au cas où la volonté du patient ne
serait pas connue, elle ne pourrait être présumée consister en un refus d’être maintenu en vie
(paragraphe 42 ci-dessus).
84. Au terme de cette analyse, la Cour ne peut suivre l’argumentation des requérants. Elle
considère que les dispositions de la loi du 22 avril 2005, telle qu’interprétées par le Conseil
d’État, constituent un cadre législatif suffisamment clair, aux fins de l’article 2 de la Convention,
pour encadrer de façon précise la décision du médecin dans une situation telle que celle de la
présente affaire. La Cour conclut dès lors que l’État a mis en place un cadre règlementaire propre
à assurer la protection de la vie des patients (voir paragraphe 64 ci-dessus). δ) Considérations
finales

37
105. La Cour est pleinement consciente de l’importance des problèmes soulevés par la présente
affaire, qui touche à des questions médicales, juridiques et éthiques de la plus grande complexité.
Dans les circonstances de l’espèce, la Cour rappelle que c’est en premier lieu aux autorités
internes qu’il appartenait de vérifier la conformité de la décision d’arrêt des traitements au droit
interne et à la Convention, ainsi que d’établir les souhaits du patient conformément à la loi
nationale. Le rôle de la Cour a consisté à examiner le respect par l’État de ses obligations
positives découlant de l’article 2 de la Convention. Selon cette approche, la Cour a considéré
conformes aux exigences de cet article le cadre législatif prévu par le droit interne, tel
qu’interprété par le Conseil d’État, ainsi que le processus décisionnel, mené en l’espèce d’une
façon méticuleuse. Par ailleurs, quant aux recours juridictionnels dont ont bénéficié les
requérants, la Cour est arrivée à la conclusion que la présente affaire avait fait l’objet d’un
examen approfondi où tous les points de vue avaient pu s’exprimer et tous les aspects avaient été
mûrement pesés, au vu tant d’une expertise médicale détaillée que d’observations générales des
plus hautes instances médicales et éthiques. En conséquence, la Cour arrive à la conclusion que
les autorités internes se sont conformées à leurs obligations positives découlant de l’article 2 de
la Convention, compte tenu de la marge d’appréciation dont elles disposaient en l’espèce. ε)
Conclusion 106. Il s’ensuit qu’il n’y aurait pas violation de l’article 2 de la Convention en cas de
mise en œuvre de la décision du Conseil d’État du 24 juin 2014.
III. SUR LA VIOLATION ALLÉGUÉE DE L’ARTICLE 8 DE LA CONVENTION IV. SUR LA
VIOLATION ALLÉGUÉE DE L’ARTICLE 6 DE LA CONVENTION PAR CES MOTIFS,
LA COUR, 1. Déclare, à l’unanimité, la requête recevable quant au grief tiré par les requérants
de l’article 2 en leur propre nom ; 2. Déclare, par douze voix contre cinq, la requête irrecevable
pour le surplus ; 3. Rejette, à l’unanimité, la demande de Rachel Lambert visant à représenter
Vincent Lambert en qualité de tiers intervenant ; 4. Dit, par douze voix contre cinq, qu’il n’y
aurait pas violation de l’article 2 de la Convention en cas de mise en oeuvre de la décision du
Conseil d’État du 24 juin 2014.

38
THEME III :LA VIE PRIVEE
A lire :
- Document 1 :A. Bensoussan, « Vie privée - vie personnelle », Gaz. Pal., n°22, p.3.
- Document 2:CEDH, 5e sect., 8 juin 2023, no 12482/21, A & B c/ France, M. Ravarani,
prés
- Cons. const., QPC, 9 juin 2023, no 2023-1052, M. Frédéric L.
- Document 4 :Cons. const., QPC, 9 juin 2023, no 2023-1053, M. Frédéric L.
Travail à faire :
- Lecture des documents
- Commentaire d’arrêt : document 2
Document 1 :
Alain Bensoussan, « Vie privée - vie personnelle », Gazette du Palais - n°22 - page 3

Avec l'avènement des réseaux sociaux, le droit à la vie privée est-il encore un
instrument opérationnel ? La vie privée est un droit inscrit à l'article 9 du Code civil ;
mais elle semble désormais céder la place à une nouvelle notion, celle de « vie
personnelle », qui renvoie aux termes « collaboratif », « associatif », « mutualisation »,
« rencontres », en usage dans les réseaux sociaux. La vie personnelle recouvre elle-
même deux notions distinctes : celle d'« intimité personnelle » et celle de « dignité
numérique ».

La vie privée se présente comme une zone territoriale à protéger contre toutes
agressions informationnelles. Elle permet d'avoir un espace juridique à l'abri des
regards. Dans le monde des octets, le socle juridique repose sur la loi Informatique et
Libertés selon laquelle l'informatique ne doit pas porter atteinte à la vie privée. Cette
conception physique présente de nombreuses difficultés d'application lorsqu'il s'agit de
résoudre les comportements agressifs propres aux usages des réseaux sociaux. La
notion de « territoires » s'est peu à peu vidée de sa substance, à l'instar de la
démarcation public-privé. Le domicile privé a vu sa sphère s'élargir à la chambre
d'hôtel, la voiture, le vestiaire d'un salarié ou encore son ordinateur portable. Il n'est
donc plus uniquement fait référence à une zone géographique, mais également à une
zone des objets, comme le PC qui recèle quantité d'informations privées.

Fondée sur d'autres socles juridiques, la vie privée, en matière de communications, est
protégée par le secret des correspondances privées et l'interdiction des interceptions
de télécommunications, telles les écoutes téléphoniques. Les réseaux sociaux mettent
au défi ces réglementations compte tenu de la pluralité de leurs fonctionnalités
39
(partage d'informations entre groupes de nature différente, publication instantanée
d'informations en commun, fêtes, événements, communications téléphoniques à partir
de logiciels de type Skype, etc.).

La vie privée au domicile reste une zone personnelle malgré la multiplicité d'usages des
ordinateurs au sein même du cocon familial (enfants, parents). Elle recouvre la notion
d'intimité personnelle qui permet à chacun d'entre nous de protéger sa vie virtuelle à
l'égard de l'ensemble des autres personnes, quel que soit le lien social. Confinée à la
personne et non reliée à un espace, l'intimité personnelle devrait permettre à chacun
d'entre nous de réguler ses informations sur le fondement d'un droit de la personnalité
et, à terme, d'un droit de la propriété.

Empruntant les mêmes ressorts conceptuels que l'intimité personnelle, le respect de la


dignité numérique régule les usages partagés d'informations et de vécus privés dont les
émetteurs sont seuls juges de l'utilisation (diffusion de photos d'événements communs,
relations amoureuses, rencontres festives, etc.). De nouveau, en quittant la notion
d'espace pour celle de personnes, le respect de la dignité numérique centrée sur la
protection des individus interdit toute diffusion d'informations partagées sans l'accord
exprès des personnes concernées 1.

Le Traité sur l'Union européenne 2 et la Charte des droits fondamentaux de l'UE 3 ne


posent-ils pas le respect et la protection de la dignité humaine avant les valeurs
universelles de liberté, d'égalité et de solidarité ?
1 –(1) CA Paris, 10 févr. 1999, RG no 1988/16424 - Cass. 2e civ., 7 oct. 2004, no 03-12653.
2 –(2) Art. 2 du Traité sur l'Union européenne, version consolidée, JOUE C 83/13, 30 mars 2010
(également consultable sur www.alain-bensoussan.com/ documents/4644554.pdf).
3 –(3) Art. 1er de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne

Document 2:CEDH, 5e sect., 8 juin 2023, no 12482/21, A & B c/ France, M. Ravarani, prés
Vu :
la requête (no 12482/21) dirigée contre la République française et dont deux ressortissantes de
cet État (« les requérantes ») ont saisi la Cour en vertu de l’article 34 de la Convention de
sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales (« la Convention ») le 24 février
2021,
la décision de porter la requête à la connaissance du gouvernement français (« le
Gouvernement »),
la décision de ne pas dévoiler l’identité des requérantes,
les observations des parties,
Après en avoir délibéré en chambre du conseil le 2 mai 2023,
Rend l’arrêt que voici, adopté à cette date :

40
INTRODUCTION

1. L’affaire concerne l’annulation, à la demande de son auteur, de la reconnaissance de


paternité d’une enfant conçue en Espagne par assistance médicale à la procréation avec don
anonyme de gamètes (ovocyte et sperme). Les requérantes, la mère et l’enfant, invoquent
l’article 8 de la Convention.

EN FAIT

2. Les requérantes sont nées en 1964 et en 2013 et résident à Nice. Elles sont représentées par
Me C. Nouzha, avocat.
3. Le Gouvernement est représenté par son agent, M. D. Colas, directeur des affaires
juridiques au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.
4. A (« la première requérante ») et C, né en 1948, eurent un premier rendez-vous avec un
médecin espagnol en mars 2012 afin de bénéficier d’une assistance médicale à la procréation.
Les deux premières implantations d’embryon, qui eurent lieu en avril et décembre 2012, se
révélèrent infructueuses.
5. A et C se marièrent le 8 septembre 2012. Ils se séparèrent le 29 mars 2013 et, après avoir
signé le 30 avril 2013 une convention réglant les effets du divorce, déposèrent le 3 mai 2013 une
requête en divorce par consentement mutuel.
6. Une troisième implantation d’embryon, issu d’un don anonyme de gamètes (ovocyte et
sperme), fut pratiquée en Espagne le 12 mai 2013.
7. Le juge aux affaires familiales du tribunal de grande instance de Nice prononça le divorce
par consentement mutuel par un jugement du 11 juin 2013.
8. Le 10 novembre 2013, A donna naissance à B (« la seconde requérante »).
9. C reconnut B le 12 novembre 2013.
10. Il ressort du dossier qu’au cours de l’année 2014, A partit avec B durant six mois à Cuba,
dont elle est originaire, sans avoir préalablement recueilli l’accord de C. Le 26 mars 2014, ce
dernier saisit en référé le juge aux affaires familiales du tribunal de grande instance de Nice qui,
par une ordonnance du 1er décembre 2014 (non produite), constata l’exercice conjoint de
l’autorité parentale, organisa la résidence habituelle de l’enfant au domicile de la mère et le droit
d’accueil du père, et ordonna l’interdiction de sortie du territoire national de l’enfant sans
l’autorisation conjointe des parents.
11. Le 20 janvier 2015, C saisit le tribunal de grande instance de Nice d’une action en
contestation de paternité, faisant en particulier valoir que B avait été conçue après sa séparation
avec A, par assistance médicale à la procréation avec tiers donneur, à laquelle il déclarait ne pas
avoir consenti.
12. Le 21 janvier 2015, A saisit le même juge d’une demande tendant à la fixation de la
résidence de B chez elle, à l’organisation des relations entre B et C et à la fixation de la part
contributive de ce dernier à 500 euros (EUR) par mois.

I. LE JUGEMENT DU TRIBUNAL DE GRANDE INSTANCE DE NICE DU 22


JUILLET 2015

13. Dans le cadre de l’instance introduite par A le 21 janvier 2015 (paragraphe 12 ci-dessus),
C requit le maintien de l’interdiction de sortie de B du territoire sans l’autorisation des deux
parents, considérant « que le risque que Madame ne quitte le territoire avec l’enfant et soustraie

41
l’enfant à toute relation avec son père [était] (...) toujours d’actualité [et qu’il y avait un risque]
que l’enfant soit soumis à l’influence de rites et coutumes vaudou qu’il considèr[ait] comme
sectaire ». A fit valoir que C instrumentalisait l’enfant et l’interdiction de sortie du territoire pour
conserver une emprise sur elle, et rappela que C « n’entret[enait] pas de liens réguliers avec
l’enfant depuis le retour en France, en l’état de l’action en contestation de paternité qu’il a
introduite ».
14. Par un jugement du 22 juillet 2015, le juge aux affaires familiales du tribunal de grande
instance de Nice rappela que A et C exerçaient en commun l’autorité parentale, maintint la
résidence habituelle de l’enfant chez sa mère, organisa le droit d’accueil de C, confirma
l’interdiction de sortie de l’enfant du territoire national sans autorisation conjointe, et fixa la
contribution de C à l’entretien et l’éducation de B à 450 EUR par mois.

II. LE JUGEMENT DU TRIBUNAL DE GRANDE INSTANCE DE NICE DU 20


JUILLET 2017

15. Une expertise biologique ordonnée le 7 juillet 2016 avant-dire-droit par le tribunal de
grande instance de Nice et réalisée le 7 octobre 2016 conclut à l’absence de paternité biologique
de C.
16. Le tribunal de grande instance de Nice débouta C de son action en contestation de
paternité par un jugement du 20 juillet 2017. Il releva que, s’il apparaissait que C n’avait eu des
relations avec l’enfant B que sur « une courte période de plusieurs mois après sa naissance », il
ne pouvait nier ni son implication dans le processus de procréation médicalement assistée,
pendant la grossesse de A, puis après la naissance de B, ni son implication dans l’entretien et
l’éducation de cette dernière, à tout le moins financièrement. Le tribunal constata ensuite que la
naissance de B était intervenue dans le cadre d’un projet parental au terme duquel A et C
s’étaient engagés d’un commun accord dans un processus de procréation médicalement assistée,
hors du cadre légal applicable en France, auquel ils savaient ne pas pouvoir accéder,
particulièrement en raison de l’âge de C. Il jugea cependant que, « si l’intérêt de l’enfant
[pouvait] requérir d’avoir accès à ses origines, l’annulation d’une filiation contraire à la vérité
biologique aurait (...) en l’espèce des conséquences contraires à ce même intérêt puisque la jeune
[B] se retrouverait privée de filiation paternelle, et, compte tenu des conditions de sa conception,
dans l’impossibilité d’établir une paternité biologique de remplacement. »
17. C interjeta appel de ce jugement devant la cour d’appel d’Aix-en-Provence.

III. L’ARRÊT DE LA COUR D’APPEL D’AIX-EN-PROVENCE DU 4 DÉCEMBRE


2018

18. Par un arrêt du 4 décembre 2018, la cour d’appel d’Aix-en-Provence infirma le jugement
du 20 juillet 2017, annula la reconnaissance de paternité, dit que C n’était pas le père de B et
qu’elle porterait désormais le nom de A, et constata que cette dernière était seule titulaire de
l’autorité parentale. L’arrêt comporte les motifs suivants :
« (...) Il ressort des dispositions de l’article 311-20 du code civil en son alinéa 2 que le
consentement donné à une procréation médicalement assistée interdit toute action aux fins
d’établissement ou de contestation de la filiation à moins qu’il ne soit soutenu que l’enfant
n’est pas issu de la procréation médicalement assistée ou que le consentement a été privé
d’effet. L’alinéa 3 du même texte ajoute que le consentement est privé d’effet en cas de

42
décès, de dépôt d’une requête en divorce ou en séparation de corps ou de cessation de la
communauté de vie, survenant avant la réalisation de la procréation médicalement assistée.
En l’espèce, il est constant et acquis aux débats que l’enfant [B], née le 10 novembre 2013,
est issue d’un transfert d’embryon réalisé en Espagne le 12 mai 2013 (...) alors que les époux
ont présenté dès le 3 mai 2013 une requête conjointe en divorce ayant abouti à un jugement
de divorce rendu le 11 juin 2013 qui a homologué la convention en date du 30 avril 2013
portant règlement des effets du divorce. Il ressort en outre de cette convention que les époux
résidaient séparément depuis le 29 mars 2013.
Il s’ensuit que le consentement initialement donné par [C] le 1er novembre 2012[, date à
laquelle il a signé un document d’information rédigé en espagnol relatif à la réception
d’ovocyte,] était devenu caduc par l’effet de la cessation de la communauté de vie des époux
et de la requête en divorce déposée par la suite, éléments dont il n’est pas démontré qu’ils
ont été portés à la connaissance du médecin espagnol ayant réalisé le 12 mai 2013 la
dernière transplantation d’embryon.
Selon les dispositions de l’article 322 alinéa 2 du code civil, la paternité peut être contestée
en rapportant la preuve que le mari ou l’auteur de la reconnaissance n’est pas le père. La
preuve peut être rapportée par tous moyens et résulte en l’espèce de l’expertise génétique
(...) en date du 7 octobre 2016 selon laquelle [C] n’est pas le père biologique de l’enfant [B].
Il s’en suit que l’acte de reconnaissance de paternité du 12 novembre 2013 doit être annulé,
l’intérêt supérieur de l’enfant étant d’avoir accès à ses origines et de pouvoir en conséquence
bénéficier d’une filiation conforme à la vérité biologique, situation qui, comme le rappelle
justement le ministère public, n’est pas différente de ce qui pourrait exister dans le cadre
d’une filiation naturelle en dehors de tout procédé de procréation médicalement assistée et
n’interdit pas pour l’avenir et de façon inéluctable le rétablissement d’un nouveau lien de
filiation (...) »

IV. L’ARRÊT DE LA COUR DE CASSATION DU 14 OCTOBRE 2020

19. Les requérantes se pourvurent en cassation contre l’arrêt du 4 décembre 2018. Invoquant
l’article 8 de la Convention et l’article 3 § 1 de la convention internationale des droits de
l’enfant, aux termes duquel « dans toutes les décisions qui concernent les enfants (...) l’intérêt
supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale ».
20. A l’appui de son pourvoi en cassation, B, représentée par la Fondation de Nice patronage
Saint-Pierre en qualité d’administrateur ad hoc, soutenait notamment que la cour d’appel avait
privé sa décision de base légale au regard de ces dispositions, en omettant de rechercher s’il
n’était pas dans l’intérêt de l’enfant de conserver son lien de filiation avec celui dont le désir
d’enfant était à l’origine de sa naissance et « en annulant la reconnaissance de paternité de C à
son endroit sans rechercher si, après son annulation, ce lien de filiation pouvait être remplacé,
dans l’immédiat, par un nouveau lien de filiation paternelle qui puisse permettre d’assurer
l’entretien et l’éducation de l’enfant ». Pour sa part, A faisait notamment valoir, à l’appui de son
pourvoi, qu’ayant omis de rechercher si, concrètement, la mise en œuvre de l’article 311-20
alinéa 3 du code civil, qui prévoit que le consentement donné à une procréation médicalement
assistée est privé d’effet en cas de requête en divorce ou de cessation de la communauté de vie
survenant avant la réalisation de la procréation médicalement assistée (paragraphe 22
ci-dessous), ne portait pas une atteinte disproportionnée au droit au respect de la vie privée et

43
familiale de l’enfant, la cour d’appel avait privé sa décision de base légale au regard notamment
de l’article 8 de la Convention. Elle soutenait en outre que, dans les circonstances de l’espèce, la
cour d’appel avait violé cette disposition ainsi que l’article 3 § 1 de la convention internationale
des droits de l’enfant, en se fondant pour annuler la reconnaissance de paternité de C, sur le fait
que l’intérêt supérieur de l’enfant était d’avoir accès à ses origines et de pouvoir en conséquence
bénéficier d’une filiation conforme à la vérité biologique.
21. Le 14 octobre 2020, la Cour de cassation rejeta les pourvois par un arrêt ainsi motivé :
« (...) Si l’action en contestation de paternité et la décision d’annulation d’une
reconnaissance de paternité en résultant constituent des ingérences dans l’exercice du droit
au respect de la vie privée et familiale, elles sont prévues par la loi, à l’article 332, alinéa 2,
du code civil précité, et poursuivent un but légitime en ce qu’elles tendent à permettre
l’accès de l’enfant à la réalité de ses origines.
Après avoir constaté qu’elle était née d’une assistance médicale à la procréation avec tiers
donneur réalisée sans le consentement de [C], celui-ci étant privé d’effet, la cour d’appel a
relevé que l’intérêt supérieur de l’enfant [B] résidait dans l’accès à ses origines personnelles
et que la destruction du lien de filiation avec [C] n’excluait pas pour l’avenir et de façon
définitive l’établissement d’un nouveau lien de filiation.
Ayant ainsi statué en considération de l’intérêt de l’enfant, apprécié in concreto, elle a pu
en déduire (...) que l’annulation de la reconnaissance de paternité ne portait pas une atteinte
disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale, justifiant légalement sa
décision au regard des exigences conventionnelles susvisées. »

LE CADRE JURIDIQUE INTERNE PERTINENT

22. Aux termes des articles 311-20 du code civil (abrogé par la loi no 2021-1017 du 2 août
2021 et repris pour l’essentiel par l’article 342-10 du même code) et 332 du code civil :

Article 311-20
« (...)
Le consentement donné à une procréation médicalement assistée interdit toute action aux
fins d’établissement ou de contestation de la filiation à moins qu’il ne soit soutenu que
l’enfant n’est pas issu de la procréation médicalement assistée ou que le consentement a été
privé d’effet.
Le consentement est privé d’effet en cas de décès, de dépôt d’une requête en divorce ou en
séparation de corps ou de cessation de la communauté de vie, survenant avant la réalisation
de la procréation médicalement assistée. Il est également privé d’effet lorsque l’homme ou la
femme le révoque, par écrit et avant la réalisation de la procréation médicalement assistée,
auprès du médecin chargé de mettre en œuvre cette assistance.
(...) »

Article 332
« (...)

44
La paternité peut être contestée en rapportant la preuve que le mari ou l’auteur de la
reconnaissance n’est pas le père. »

EN DROIT

SUR LA VIOLATION ALLÉGUÉE DE L’ARTICLE 8 DE LA CONVENTION

23. Les requérantes se plaignent de l’annulation de la reconnaissance de paternité de C à


l’égard de B. Elles invoquent l’article 8 de la Convention aux termes duquel :
« 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de
sa correspondance.
2. Il ne peut y avoir ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit que pour
autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu’elle constitue une mesure qui, dans une
société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être
économique du pays, à la défense de l’ordre et à la prévention des infractions pénales, à la
protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. »

A. Sur la recevabilité

24. Le Gouvernement soutient qu’en sa qualité de mère de B, A ne peut se dire victime de la


violation dénoncée. Il souligne que, si les décisions internes ont entraîné des conséquences
notamment pécuniaires sur sa situation, elle ne peut se prévaloir d’une violation d’un de ses
droits au titre de l’article 8, dès lors que ces décisions, qui ont résulté en la disparition du lien de
filiation entre sa fille et C, n’ont eu aucun effet sur sa propre filiation ou sur son propre nom. Il
fait valoir que cette disposition ne garantit pas le droit, pour une mère, de voir établir la filiation
de son enfant avec un père qui ne fait pas partie de la cellule familiale, et qui n’a ni lien
biologique ni lien social avec l’enfant. Il note ensuite que, dans la requête, A se borne à
invoquer, à titre liminaire, l’atteinte à son droit au respect la vie privée et familiale, sans étayer
davantage cette allégation dans la suite des écritures, qui se concentrent sur l’intérêt supérieur de
l’enfant. Selon lui, si le droit à la vie privée recouvre le droit à la filiation, cela ne peut en
l’espèce concerner A, qui n’invoque pas sa propre filiation. Cette dernière n’apporterait donc pas
d’élément permettant d’identifier la nature de la violation qui serait en jeu s’agissant de son
propre droit.
25. Les requérantes répliquent qu’A était partie aux procédure internes relatives à
l’annulation de la reconnaissance de paternité. Elles ajoutent que cette annulation porte atteinte à
son droit au respect de sa vie familiale étant donné qu’elle a nécessairement des conséquences au
moins matérielles sur elle dans la mesure où elle doit désormais faire face seule à l’entretien et à
l’éducation de l’enfant.
26. La Cour rappelle que pour pouvoir se dire victime d’une violation de la Convention, au
sens de l’article 34, il faut en principe avoir personnellement « subi directement les effets » de la
violation dénoncée (voir, par exemple, Lambert et autres c. France [GC], no 46043/14, § 89,
CEDH 2015 (extraits)). En d’autres termes, par « victime », l’article 34 désigne la personne
directement concernée par l’acte ou l’omission litigieux (Balmer-Schafroth et autres c. Suisse, 26
août 1997, § 26, Recueil des arrêts et décisions 1997-IV).
27. En l’espèce, l’annulation de la reconnaissance de la paternité de C à l’égard de B délie C
de l’obligation de contribuer à l’entretien et l’éducation de B. Pour autant, les conséquences

45
matérielles de cette annulation sur la situation de A, désormais seule en charge de l’enfant, ne
sauraient être regardées comme affectant directement son propre droit au respect de la vie privée
et familiale.
28. La Cour a certes admis dans l’affaire C.E. et autres c. France (nos 29775/18 et 29693/19,
§ 47, 24 mars 2022), que la mère d’un enfant pouvait se dire victime d’une violation de l’article
8 en raison de l’impossibilité d’obtenir la reconnaissance d’un lien de filiation entre son enfant et
son ex-compagne. Elle a en effet considéré que son droit au respect de la vie privée et familiale
était directement affecté par cette impossibilité dès lors qu’elle était partie prenante de la
communauté de vie dans le cadre de laquelle un lien de nature filiale s’était développé entre sa
fille et son ex-compagne, la relation qui s’était développée entre elles trois depuis la naissance de
l’enfant faisant partie intégrante de leur identité sociale et personnelle.
29. Toutefois, les circonstances de l’espèce sont différentes, dès lors que dans la présente
affaire, A ne saurait se prévaloir d’une communauté d’intérêts résultant d’une relation familiale
durablement construite avec C autour de l’enfant B.
30. Dans ces conditions la Cour considère que A ne saurait se voir reconnaître la qualité de
victime, au sens de l’article 34 de la Convention, d’une violation de l’article 8 en raison de
l’annulation de la reconnaissance de la paternité de C à l’égard de B.
31. Au surplus, la Cour relève que les moyens des requérantes devant la Cour de cassation
relatifs à l’article 8 de la Convention visaient uniquement les droits de l’enfant B (paragraphe 19
ci-dessus) de sorte que les juges internes n’ont pas été mis à même de se prononcer sur l’atteinte
alléguée au droit au respect de la vie privée et familiale de A.
32. En conséquence, dans la mesure où elle a été introduite par A, la requête est irrecevable et
doit être rejetée en application de l’article 35 § 3 a) et 4 de la Convention.
33. Son périmètre ainsi délimité, la Cour relève que la requête n’est pas manifestement mal
fondée au sens de l’article 35 § 3 a) de la Convention, et ne se heurte à aucun autre motif
d’irrecevabilité. La Cour la déclare donc recevable en tant qu’elle est présentée par B.

B. Sur le fond

1. Les arguments des parties


a) La seconde requérante
34. La seconde requérante soutient que, pour annuler la reconnaissance de paternité, le juge
interne a fait une application automatique de l’article 311-120 alinéa 3 du code civil (abrogé
depuis), selon lequel le consentement donné à une assistance médicale à la procréation est privé
d’effet en cas notamment de dépôt d’une requête en divorce survenant avant la réalisation de la
procréation médicalement assistée, sans rechercher si, concrètement et compte tenu de l’attitude
de C, cela portait une atteinte disproportionnée au droit à la vie privée et familiale de l’enfant, ni
tenir compte de l’intérêt supérieur de ce dernier à ne pas être privé de filiation paternelle. Cette
annulation irait à l’encontre de l’intérêt supérieur de l’enfant, qui a été conçu en Espagne au
moyen d’une insémination artificielle réalisée à partir des gamètes d’un tiers donneur anonyme,
et qui, compte tenu du droit espagnol applicable, n’aura pas la possibilité d’accéder à ses origines
biologiques et d’établir un lien de filiation avec son géniteur. Selon elle, il est dans l’intérêt
supérieur de l’enfant de disposer d’une filiation complète maternelle et paternelle, même si elle
n’est pas conforme à la vérité biologique. Elle fait aussi valoir que A et C ont conçu ensemble le
projet d’avoir un enfant et ont engagé, pour ce faire, de lourdes et complexes démarches. Elle
souligne que C a rencontré le médecin en charge de la procréation médicalement assistée et a

46
donné son consentement en signant le 1er novembre 2012 un document d’information, qu’il était
présent aux côtés de A jusqu’à l’accouchement, même après le prononcé du divorce, et qu’à sa
naissance, il l’a reconnue, qu’elle a ainsi porté son nom de famille en plus de celui de sa mère, et
qu’il lui a donné comme deuxième et troisième prénoms ceux respectifs de sa mère et de sa
grand-mère. Elle ajoute que C a saisi le juge des référés le 26 mars 2014 alors que A avait quitté
la France avec elle afin qu’il se prononce sur l’exercice conjoint de l’autorité parentale et
organise son droit d’accueil de l’enfant, et qu’il a fait valoir dans le cadre de la procédure qui a
abouti au jugement du 22 juillet 2015 qu’il craignait que A quitte à nouveau la France avec elle
et la soustraie ainsi à toute relation avec lui. Selon la seconde requérante, cela atteste du fait
qu’un lien de nature filial était constitué entre elle et C.
35. La seconde requérante conteste le motif retenu par les juridictions françaises selon lequel
l’intérêt supérieur de l’enfant résidait dans l’accès à ses origines personnelles et la destruction du
lien de filiation avec C n’excluait pas pour l’avenir l’établissement d’un nouveau lien de
filiation. Elle rappelle que le droit espagnol fait obstacle à ce qu’elle accède à ses origines
biologiques. Elle soutient en outre que la possibilité d’établir un lien de filiation hypothétique et
futur ne saurait prévaloir sur la conservation du lien de filiation existant entre elle et C. Par
ailleurs cela ne règle pas la question de la prise en charge quotidienne de l’entretien et de
l’éducation de l’enfant, laissée entièrement à la charge d’A. Enfin, elle juge étonnante
l’affirmation du Gouvernement selon laquelle l’annulation de la reconnaissance de paternité
n’engendre pas de risque d’effet traumatique pour elle, en l’absence d’expertise
pédopsychiatrique.

b) Le Gouvernement
36. Le Gouvernement admet qu’il y a dans le chef de B une ingérence dans l’exercice des
droits garantis par l’article 8. En premier lieu, il soutient que cette ingérence était prévue par la
loi (il renvoie aux articles 311-20 et 332 alinéa 2 du code civil). En deuxième lieu, il souligne
qu’elle poursuivait le but légitime de la protection des droits et libertés d’autrui, invoquant à cet
égard les droits et libertés non seulement de B mais également de C, faisant valoir que
l’ingérence visait aussi à préserver la décision de retirer son consentement qu’il avait prise avant
le transfert de l’embryon. Le Gouvernement se réfère en outre en conclusion de ses observations
à « la stabilité et (...) la sécurité juridique du lien de filiation ».
37. En troisième lieu, le Gouvernement fait valoir qu’il ressort des motifs de l’arrêt de la
Cour de cassation qu’elle s’est assurée de la prise en considération de l’intérêt de l’enfant par la
cour d’appel et du caractère proportionné de l’ingérence. Il constate en outre qu’il n’est pas
démontré, ni même avancé, qu’il serait à craindre que l’annulation de la reconnaissance de
paternité pourrait avoir un effet traumatique sur B. Le Gouvernement soutient enfin que déroger
à la loi française qui autorise les participants à une procédure de procréation médicalement
assistée à y renoncer jusqu’à l’implantation de l’embryon aurait un effet délétère du point de vue
de la sécurité juridique : pour que la garantie prévue par cette disposition ait une quelconque
portée, il est crucial que les intéressés soient certains qu’il n’y sera pas fait exception. Il estime
qu’en l’absence de consensus européen, la France bénéficie d’une large marge d’appréciation.
38. D’après le Gouvernement, c’est donc à bon droit qu’à l’issue d’un contrôle in concreto, la
cour d’appel, confirmée sur ce point par la Cour de cassation, a pu retenir que « l’annulation de
la reconnaissance de paternité ne portait pas une atteinte disproportionnée au droit au respect de
sa vie privée et familiale ». Tout en reconnaissant que l’enfant se trouve privé de sa filiation
paternelle et qu’il ne pourra, en vertu du droit espagnol, établir à l’avenir une filiation

47
biologique, le Gouvernement fait valoir que, pour apprécier l’intérêt de l’enfant, la cour d’appel
s’est fondée sur, d’une part, l’accès de l’enfant à ses origines, et d’autre part, la possibilité pour
elle de pouvoir à l’avenir établir un nouveau lien de filiation (par une adoption intraconjugale ou
par la possession d’état), certes non biologique mais qui correspondrait à une filiation vécue et
voulue.

2. L’appréciation de la Cour
39. La Cour, qui rappelle que la filiation dans laquelle s’inscrit chaque individu relève de
l’article 8 de la Convention (voir, par exemple, mutatis mutandis, Mandet c.
France (no 30955/12, § 44, 14 janvier 2016, et Mennesson c. France, no 65192/11, § 46, CEDH
2014 (extraits)), considère, à l’instar des parties, que l’annulation de la reconnaissance de la
paternité de C à l’égard de B, qui a modifié le statut filial de cette dernière et a notamment eu
pour conséquence une modification de son nom de famille, est constitutive d’une ingérence dans
le droit au respect de la vie privée de B.
40. Pareille ingérence méconnaît l’article 8 sauf si, « prévue par la loi », elle poursuit un au
moins des buts légitimes énoncés par le second paragraphe de cette disposition et est « nécessaire
dans une société démocratique » pour l’atteindre.
41. En premier lieu, la Cour relève que, ainsi que l’a souligné la Cour de cassation dans son
arrêt du 14 octobre 2020, l’action en contestation de paternité est prévue par l’article 332 du code
civil, aux termes duquel « la paternité peut être contestée en rapportant la preuve que le mari ou
l’auteur de la reconnaissance n’est pas le père » (paragraphes 21-22 ci-dessus). L’ingérence
litigieuse était donc « prévue par la loi ».
42. En deuxième lieu, s’agissant du but légitime, la Cour note que le Gouvernement évoque «
la stabilité et (...) la sécurité juridique du lien de filiation » sans toutefois rattacher cet objectif à
l’un des buts légitimes limitativement énumérés au second paragraphe de l’article 8 de la
Convention. À ce titre, elle observe que le Gouvernement renvoie également à la protection des
droits et libertés d’autrui, visant en l’occurrence ceux de B et ceux de C.
43. Sur ce dernier point, la Cour estime utile de renvoyer à l’arrêt Mandet (précité, §§ 49-50),
affaire dans laquelle un enfant dénonçait l’annulation à la demande de son père biologique de la
reconnaissance de paternité effectuée par le mari de sa mère. La Cour a relevé « qu’une lecture
littérale stricte du terme « autrui », au sens de l’article 8 de la Convention, conduit à considérer
qu’il ne désigne pas celui qui s’oppose à une ingérence dans l’exercice de son droit au respect de
sa vie privée et familiale sur le fondement de cette même disposition. Il ne s’agit donc pas en
principe d’un enfant qui (...) défendeur dans une procédure en contestation ou en reconnaissance
de paternité, fait valoir ce droit à l’appui de son refus de voir sa filiation légale et son patronyme
modifiés ». Elle a toutefois souligné « que ce constat n’enl[evait] rien au fait que l’obligation
positive de garantir le respect effectif de la vie privée et familiale des enfants et autres individus
vulnérables que pose l’article 8 de la Convention (voir, par exemple, Bevacqua et S. c. Bulgarie,
no 71127/01, § 64, 12 juin 2008) peut parfois exiger que les juridictions prennent des mesures
que ceux-ci désapprouvent ». Elle a ensuite constaté « que les mesures décidées en l’espèce
visaient à la protection des droits [du père biologique], qui, demandeur devant les juridictions
internes, entendait faire reconnaître sa paternité à l’égard [de l’enfant] requérant » et jugé que,
« prise sous cet angle, l’ingérence dénoncée avait pour but « la protection des droits et libertés
d’autrui », l’« autrui » étant [le père biologique] ».
44. En l’espèce, la Cour considère qu’il doit en aller de même bien que le demandeur devant
les juridictions internes cherchait non à faire reconnaître sa paternité mais à en obtenir

48
l’annulation. Elle en conclut qu’en tant seulement qu’elle visait à protéger les droits de C,
l’ingérence litigieuse avait bien pour but légitime le respect des droits et libertés d’autrui, au sens
de l’article 8.
45. En troisième lieu, il reste à déterminer si l’ingérence était « nécessaire dans une société
démocratique » pour atteindre le but poursuivi, étant entendu que la notion de « nécessité »
implique que l’ingérence soit fondée sur un besoin social impérieux et proportionnée au but
légitime poursuivi (voir, par exemple, Mandet, précité, § 51).
46. Pour ce faire, la Cour doit examiner, à la lumière de l’ensemble des circonstances de
l’espèce, si les motifs invoqués pour la justifier étaient pertinents et suffisants aux fins du
paragraphe 2 de l’article 8. Elle n’a pas pour tâche de se substituer aux autorités internes, qui
bénéficient de rapports directs avec tous les intéressés, mais d’apprécier sous l’angle de la
Convention les décisions qu’elles ont rendues dans l’exercice de leur pouvoir d’appréciation
(ibidem, § 52).
47. L’étendue de la marge d’appréciation dont disposent ainsi les États parties varie selon les
circonstances, les domaines et le contexte. La Cour renvoie à cet égard à
l’affaire Mandet précitée, dans laquelle elle a rappelé que la marge d’appréciation est en principe
restreinte lorsqu’un aspect particulièrement important de l’existence ou de l’identité d’un
individu se trouve en jeu, ce qui est le cas dès lors que l’on touche à la filiation. Dans le même
temps, elle a jugé que la marge d’appréciation est « plus large » lorsqu’il s’agit de déterminer le
statut juridique de l’enfant que lorsqu’il s’agit de trancher des questions en rapport avec les
droits relatifs au maintien des relations entre un enfant et un parent ; elle a également précisé que
cette marge est « importante » lorsqu’il s’agit de mettre en balance les droits fondamentaux
concurrents de deux individus (ibidem). Ces dernières considérations, qui valent en l’espèce,
conduisent à reconnaître à l’État défendeur une marge d’appréciation élargie.
48. Les choix opérés par l’État n’échappent pas pour autant au contrôle de la Cour. Il
incombe à celle-ci d’examiner attentivement les arguments dont il a été tenu compte pour
parvenir à la solution retenue, et de rechercher si un juste équilibre a été ménagé entre les intérêts
en présence. Ce faisant, elle doit avoir égard au principe essentiel selon lequel, chaque fois que la
situation d’un enfant est en cause, l’intérêt supérieur de celui-ci doit primer (ibidem, § 53).
49. En l’espèce, la Cour constate en premier lieu qu’il est établi que C n’est pas le père
biologique de B. Il ressort également du dossier que, si C avait initialement élaboré un projet
parental avec la mère de l’enfant, ce qui faisait de lui un père d’intention, le couple s’est séparé
le 29 mars 2013 et a déposé une requête en divorce le 3 mai 2013, soit avant le transfert de
l’embryon, qui a eu lieu en Espagne le 12 mai 2013. Il apparaît aussi que, s’il a reconnu B à sa
naissance puis manifesté l’intention d’endosser le rôle de père, ainsi qu’en témoignent les
différentes procédures relatives à l’exercice de l’autorité parentale qu’il a engagées devant les
juridictions internes, il ne ressort pas des pièces du dossier que B et lui aient durablement
construit une pleine relation père-enfant. En effet, B est née le 10 novembre 2013, et il ressort
des motifs du jugement du tribunal de grande instance de Nice du 22 juillet 2015 que sa mère l’a
amenée à Cuba au cours de l’année 2014, où elles sont restées six mois, et qu’elle n’a plus eu de
liens réguliers avec C après son retour en France. Par ailleurs, la requête en contestation de
paternité a été introduite par C le 20 janvier 2015, alors que B n’avait qu’un an et deux mois. Le
tribunal de grande instance de Nice a ainsi relevé dans son jugement du 20 juillet 2017 que C
« indiquait n’avoir eu des relations avec [B] que sur une courte période de plusieurs mois depuis
sa naissance, ce qui n’[était] pas contesté par la mère ».

49
50. La Cour relève en deuxième lieu que la décision des juridictions internes d’annuler la
reconnaissance de paternité repose sur une mise en balance des droits de C et de B, effectuée en
considération de l’intérêt supérieur de l’enfant et compte tenu de la place primordiale qu’elles lui
ont accordée.
51. Au titre des droits de C, d’une part, la cour d’appel a constaté, en premier lieu, que son
consentement initial à l’assistance médicale à la procréation était devenu caduc en vertu du droit
interne (troisième alinéa de l’article 311-20 du code civil), dès lors que le transfert d’embryon
avait été réalisé après la cessation de la communauté de vie des époux et le dépôt de leur requête
en divorce. En second lieu, la cour d’appel a relevé que C n’était pas le père biologique de B, ce
qui pouvait fonder la contestation de sa paternité en application du deuxième alinéa de l’article
311-20 du code civil (paragraphes 18 et 22 ci-dessus).
52. S’agissant des droits de B, d’autre part, la cour d’appel a considéré que « l’intérêt
supérieur de l’enfant était d’avoir accès à ses origines et de pouvoir en conséquence bénéficier
d’une filiation conforme à la vérité biologique, situation qui (...) n’est pas différente de ce qui
pourrait exister dans le cadre d’une filiation naturelle en dehors de tout procédé de procréation
médicalement assistée et n’interdit pas pour l’avenir et de façon inéluctable l’établissement d’un
nouveau lien de filiation ». La Cour de Cassation a jugé qu’ayant relevé « que l’intérêt supérieur
de l’enfant [B] résidait dans l’accès à ses origines personnelles et que la destruction de lien de
filiation avec [C] n’excluait pas pour l’avenir et de façon définitive l’établissement d’un nouveau
lien de filiation », la cour d’appel avait dûment statué en considération de l’intérêt de l’enfant,
apprécié in concreto.
53. La Cour relève, tout en déplorant le caractère elliptique de certains éléments de leur
raisonnement, que les juridictions internes ont ainsi considéré que l’annulation de la
reconnaissance de paternité répondait à l’intérêt supérieur de l’enfant B dans la mesure où elle ne
la privait en rien de la possibilité d’accéder à ses origines biologiques, C n’étant pas son père
biologique, et où elle lui ménageait la possibilité d’établir ultérieurement un lien de filiation avec
une personne prête à endosser le rôle de père, jugeant implicitement mais nécessairement qu’il
n’était pas dans l’intérêt d’un enfant de maintenir un lien de filiation avec un père d’intention
n’ayant pas l’intention d’être père.
54. Dans ces conditions, il apparaît que, pour accueillir la demande d’annulation de la
reconnaissance de paternité de C, les juridictions internes, au terme de l’opération de mise en
balance qu’elles ont effectuée, ont considéré que, dans les circonstances de l’espèce, l’intérêt
supérieur de l’enfant B et les intérêts de C se rencontraient.
55. Certes, les juridictions internes n’ont pas pris en compte, dans le cadre de l’évaluation de
l’intérêt supérieur de l’enfant, la question de la contribution à l’entretien et à l’éducation de B,
alors que l’annulation de la reconnaissance de paternité avait mis fin aux obligations matérielles
et éducatives de C à son égard. En effet, il ne ressort pas des motifs de l’arrêt de la cour d’appel
d’Aix-en-Provence du 4 décembre 2018 qu’elle se soit prononcée sur l’intérêt de B au regard de
la dimension éducative et patrimoniale que comporte le lien de filiation paternelle. La Cour de
cassation n’a pas davantage expressément répondu à la critique adressée aux juges d’appel de
n’avoir pas recherché « si l’anéantissement de ce lien de filiation pouvait être remplacé, dans
l’immédiat, par un nouveau lien de filiation paternelle qui puisse permettre d’assurer l’entretien
et l’éducation de l’enfant ».
56. Pour autant, tout en notant qu’elles ne se sont saisies que de la dimension identitaire de la
question de filiation, la Cour, eu égard à la marge d’appréciation dont disposait l’État, ne voit pas
de raison sérieuse de se départir de l’appréciation par les juridictions internes des intérêts en jeu,

50
et, en particulier, de l’intérêt supérieur de l’enfant, qui n’apparaît ni arbitraire ni manifestement
déraisonnable.
57. De l’ensemble des considérations qui précèdent, la Cour conclut que la solution retenue
par les juridictions internes repose sur des motifs qui sont à la fois suffisants et pertinents tant en
ce qui concerne l’adéquation entre le but légitime poursuivi et les justifications fondant
l’ingérence litigieuse que s’agissant de la prise en considération de l’intérêt supérieur de l’enfant.
Sur ce point, elle considère que, dans les circonstances particulières de l’espèce, caractérisées à
la fois par l’absence de lien biologique entre B et C, par la circonstance, constatée par les
juridictions internes, que le consentement initial de C à l’assistance médicale à la procréation
était devenu caduc en vertu du droit interne dès lors que le transfert d’embryon avait été réalisé
après la cessation de la communauté de vie des époux et le dépôt de leur requête en divorce, et
par l’absence de liens identitaire ou familial forts entre B et C, les juridictions internes n’ont pas
excédé la marge d’appréciation dont elles disposaient en jugeant que l’intérêt supérieur de
l’enfant B ne se trouvait pas dans le maintien de la reconnaissance de la paternité de C.
58. Partant, il n’y a pas eu violation de l’article 8 de la Convention dans le chef de B.

PAR CES MOTIFS, LA COUR, À L’UNANIMITÉ,

1. Déclare, la requête irrecevable pour autant qu’elle a été introduite par A ;

2. Déclare la requête recevable pour autant qu’elle a été introduite par B ;

3. Dit qu’il n’y a pas eu violation de l’article 8 de la Convention dans le chef de B.

Fait en français, puis communiqué par écrit le 8 juin 2023, en application de l’article 77 §§ 2
et 3 du règlement

Document 3 :Cons. Const., QPC, 9 juin 2023, no 2023-1052


LE CONSEIL CONSTITUTIONNEL A ÉTÉ SAISI le 7 avril 2023 par le Conseil d’État
(décision n° 467467 du même jour), dans les conditions prévues à l’article 61-1 de la
Constitution, d’une question prioritaire de constitutionnalité. Cette question a été posée
par M. Frédéric L. Elle a été enregistrée au secrétariat général du Conseil constitutionnel
sous le n° 2023-1052 QPC. Elle est relative à la conformité aux droits et libertés que la
Constitution garantit de l’article L. 2143-6 du code de la santé publique, dans sa
rédaction issue de la loi n° 2021-1017 du 2 août 2021 relative à la bioéthique.
Au vu des textes suivants :
- la Constitution ;
- l’ordonnance n° 58-1067 du 7 novembre 1958 portant loi organique sur le Conseil
constitutionnel ;
- le code civil ;
- le code de la santé publique ;
- la loi n° 2021-1017 du 2 août 2021 relative à la bioéthique ;

51
- le règlement du 4 février 2010 sur la procédure suivie devant le Conseil constitutionnel pour les
questions prioritaires de constitutionnalité ;
Au vu des pièces suivantes :
- les observations en intervention présentées pour l’association PMAnonyme par Me Laurent
Bézie, avocat au barreau d’Angers, enregistrées le 25 avril 2023 ;
- les observations présentées pour le requérant par la SARL Corlay, avocat au Conseil d’État et à
la Cour de cassation, enregistrées le 28 avril 2023 ;
- les observations présentées par la Première ministre, enregistrées le même jour ;
- les observations en intervention présentées par Mme Audrey F. et l’association Origines,
enregistrées le même jour ;
- les secondes observations présentées pour le requérant par la SARL Corlay, enregistrées le 12
mai 2023 ;
- la lettre du 26 mai 2023 par laquelle le Conseil constitutionnel a communiqué aux parties un
grief susceptible d’être relevé d’office ;
- les observations en réponse présentées par Mme Audrey F. et l’association Origines,
enregistrées les 28 et 30 mai 2023 ;
- les observations en réponse présentées pour l’association PMAnonyme par Me Bézie,
enregistrées le 30 mai 2023 ;
- les autres pièces produites et jointes au dossier ;
Après avoir entendu Me Pauline Rémy-Corlay, avocate au Conseil d’État et à la Cour de
cassation, pour le requérant, Me Bézie, pour l’association PMAnonyme, Me Mariama Soiby,
avocate au barreau de l’Essonne, pour Mme Audrey F. et l’association Origines, et M. Benoît
Camguilhem, désigné par la Première ministre, à l’audience publique du 30 mai 2023 ;
Au vu des pièces suivantes :
- la note en délibéré présentée par la Première ministre, enregistrée le 2 juin 2023 ;
- la note en délibéré présentée par Mme Audrey F. et l’association Origines, enregistrée le 2 juin
2023 ;
Et après avoir entendu le rapporteur ;
LE CONSEIL CONSTITUTIONNEL S’EST FONDÉ SUR CE QUI SUIT :
1. L’article L. 2143-6 du code de la santé publique, dans sa rédaction issue de la loi du 2 août
2021 mentionnée ci-dessus, prévoit :
« Une commission d’accès aux données non identifiantes et à l’identité du tiers donneur est
placée auprès du ministre chargé de la santé. Elle est chargée :
« 1° De faire droit aux demandes d’accès à des données non identifiantes relatives aux tiers
donneurs conformes aux modalités définies par le décret en Conseil d’État pris en application du
3° de l’article L. 2143-9 ;
« 2° De faire droit aux demandes d’accès à l’identité des tiers donneurs conformes aux modalités
définies par le décret en Conseil d’État pris en application du même 3° ;
« 3° De demander à l’Agence de la biomédecine la communication des données non identifiantes
et de l’identité des tiers donneurs ;
« 4° De se prononcer, à la demande d’un médecin, sur le caractère non identifiant de certaines
données préalablement à leur transmission au responsable du traitement de données mentionné à
l’article L. 2143-4 ;

52
« 5° De recueillir et d’enregistrer l’accord des tiers donneurs qui n’étaient pas soumis aux
dispositions du présent chapitre au moment de leur don pour autoriser l’accès à leurs données
non identifiantes et à leur identité ainsi que la transmission de ces données à l’Agence de la
biomédecine, qui les conserve conformément au même article L. 2143-4 ;
« 6° De contacter les tiers donneurs qui n’étaient pas soumis aux dispositions du présent chapitre
au moment de leur don, lorsqu’elle est saisie de demandes au titre de l’article L. 2143-5, afin de
solliciter et de recueillir leur consentement à la communication de leurs données non
identifiantes et de leur identité ainsi qu’à la transmission de ces données à l’Agence de la
biomédecine. Afin d’assurer cette mission, la commission peut utiliser le numéro d’inscription
des personnes au répertoire national d’identification des personnes physiques et consulter ce
répertoire. Les conditions de cette utilisation et de cette consultation sont fixées par un décret en
Conseil d’État pris après avis de la Commission nationale de l’informatique et des libertés. La
commission est également autorisée à consulter le répertoire national inter-régimes des
bénéficiaires de l’assurance maladie afin d’obtenir, par l’intermédiaire des organismes servant les
prestations d’assurance maladie, l’adresse des tiers donneurs susmentionnés ;
« 7° D’informer et d’accompagner les demandeurs et les tiers donneurs.
« Les données relatives aux demandes mentionnées à l’article L. 2143-5 sont conservées par la
commission dans un traitement de données dont elle est responsable, dans des conditions
garantissant strictement leur sécurité, leur intégrité et leur confidentialité, pour une durée limitée
et adéquate tenant compte des nécessités résultant de l’usage auquel ces données sont destinées,
fixée par un décret en Conseil d’État pris après avis de la Commission nationale de
l’informatique et des libertés, qui ne peut être supérieure à cent vingt ans ».
2. Le requérant reproche à ces dispositions de prévoir qu’un tiers donneur, ayant effectué un don
de gamètes ou d’embryons à une époque où la loi garantissait son anonymat, peut être contacté
par la commission d’accès aux données non identifiantes et à l’identité du tiers donneur afin de
recueillir son consentement à la communication de ces données, sans lui permettre de refuser
préventivement d’être contacté ni garantir qu’il ne soit pas exposé à des demandes répétées. Il en
résulterait une méconnaissance du droit au respect de la vie privée.
3. Par conséquent, la question prioritaire de constitutionnalité porte sur la première phrase du 6°
de l’article L. 2143-6 du code de la santé publique.
4. Le Conseil constitutionnel a relevé d’office le grief tiré de ce que, en remettant en cause les
effets qui pouvaient légitimement être attendus de situations nées sous l’empire de textes
antérieurs, ces dispositions méconnaîtraient la garantie des droits.
- Sur le grief tiré de la méconnaissance de la garantie des droits :
5. Aux termes de l’article 16 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : «
Toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs
déterminée, n’a point de Constitution ».
6. Il est à tout moment loisible au législateur, statuant dans le domaine de sa compétence, de
modifier des textes antérieurs ou d’abroger ceux-ci en leur substituant, le cas échéant, d’autres
dispositions. Ce faisant, il ne saurait toutefois priver de garanties légales des exigences
constitutionnelles. En particulier, il ne saurait, sans motif d’intérêt général suffisant, ni porter
atteinte aux situations légalement acquises ni remettre en cause les effets qui pouvaient
légitimement être attendus de situations nées sous l’empire de textes antérieurs.

53
7. Avant la loi du 2 août 2021, les articles 16-8 du code civil et L. 1211-5 du code de la santé
publique faisaient obstacle à toute communication des informations permettant d’identifier le
tiers donneur en cas d’assistance médicale à la procréation.
8. L’article L. 2143-6 du code de la santé publique, créé par la loi du 2 août 2021, prévoit
désormais qu’une personne majeure née à la suite d’un don de gamètes ou d’embryons réalisé
avant une date fixée par décret au 1er septembre 2022 peut saisir la commission d’accès aux
données non identifiantes et à l’identité du tiers donneur d’une demande d’accès à ces
informations.
9. Les dispositions contestées de cet article prévoient que, dans ce cas, la commission contacte le
tiers donneur afin de solliciter et de recueillir son consentement à la communication de ses
données non identifiantes et de son identité ainsi qu’à la transmission de ces informations à
l’Agence de la biomédecine.
10. Si ces dispositions permettent ainsi à la personne issue du don d’obtenir communication des
données non identifiantes et de l’identité du tiers donneur, cette communication est subordonnée
au consentement de ce dernier.
11. Dès lors, elles ne remettent pas en cause la préservation de l’anonymat qui pouvait
légitimement être attendue par le tiers donneur ayant effectué un don sous le régime antérieur à
la loi du 2 août 2021.
12. Le grief tiré de la méconnaissance de l’article 16 de la Déclaration de 1789 doit donc être
écarté.
- Sur le grief tiré de la méconnaissance du droit au respect de la vie privée :
13. Selon l’article 2 de la Déclaration de 1789 : « Le but de toute association politique est la
conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la
propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression ». La liberté proclamée par cet article implique
le droit au respect de la vie privée.
14. En premier lieu, les dispositions contestées se bornent à prévoir que le tiers donneur peut être
contacté par la commission d’accès aux données non identifiantes et à l’identité du tiers donneur
en vue de recueillir son consentement à la communication de ces informations. Elles n’ont pas
pour objet de déterminer les conditions dans lesquelles est donné le consentement et ne sauraient
avoir pour effet, en cas de refus, de soumettre le tiers donneur à des demandes répétées émanant
d’une même personne.
15. En second lieu, en adoptant les dispositions contestées, le législateur a entendu assurer le
respect de la vie privée du donneur, tout en ménageant, dans la mesure du possible et par des
mesures appropriées, l’accès de la personne issue du don à la connaissance de ses origines
personnelles. Il n’appartient pas au Conseil constitutionnel de substituer son appréciation à celle
du législateur sur l’équilibre ainsi défini entre les intérêts du tiers donneur et ceux de la personne
née d’une assistance médicale à la procréation avec tiers donneur.
16. Sous la réserve mentionnée au paragraphe 14, le grief tiré de la méconnaissance du droit au
respect de la vie privée doit donc être écarté.
17. Par conséquent, les dispositions contestées, qui ne méconnaissent aucun autre droit ou liberté
que la Constitution garantit, doivent être déclarées conformes à la Constitution.
LE CONSEIL CONSTITUTIONNEL DÉCIDE :

54
Article 1er. - Sous la réserve mentionnée au paragraphe 14, la première phrase du 6° de l’article
L. 2143-6 du code de la santé publique, dans sa rédaction issue de la loi n° 2021-1017 du 2 août
2021 relative à la bioéthique, est déclarée conforme à la Constitution.
Article 2. - Cette décision sera publiée au Journal officiel de la République française et notifiée
dans les conditions prévues à l’article 23-11 de l’ordonnance du 7 novembre 1958 susvisée.

Document 2 :Cons. const., QPC, 9 juin 2023, no 2023-1053


LE CONSEIL CONSTITUTIONNEL A ÉTÉ SAISI le 7 avril 2023 par le Conseil d’État
(décision n° 467776 du même jour), dans les conditions prévues à l’article 61-1 de la
Constitution, d’une question prioritaire de constitutionnalité. Cette question a été posée par M.
Frédéric L. Elle a été enregistrée au secrétariat général du Conseil constitutionnel sous le n°
2023-1053 QPC. Elle est relative à la conformité aux droits et libertés que la Constitution
garantit de l’article 342-9 du code civil, dans sa rédaction issue de la loi n° 2021-1017 du 2 août
2021 relative à la bioéthique
Au vu des textes suivants :
- la Constitution ;
- l’ordonnance n° 58-1067 du 7 novembre 1958 portant loi organique sur le Conseil
constitutionnel ;
- le code civil ;
- le code de la santé publique ;
- la loi n° 2021-1017 du 2 août 2021 relative à la bioéthique ;
- le règlement du 4 février 2010 sur la procédure suivie devant le Conseil constitutionnel pour les
questions prioritaires de constitutionnalité ;
Au vu des pièces suivantes :
- les observations présentées pour le requérant par la SARL Corlay, avocat au Conseil d’État et à
la Cour de cassation, enregistrées le 28 avril 2023 ;
- les observations présentées par la Première ministre, enregistrées le même jour ;
- les observations en intervention présentées par l’association Groupe d’information et d’action
sur les questions procréatives et sexuelles, enregistrées le même jour ;
- les observations en intervention présentées par l’association Mam’ensolo, enregistrées le même
jour ;
- les observations en intervention présentées par Mme Audrey F. et l’association Origines,
enregistrées le même jour ;
- les secondes observations présentées pour le requérant par la SARL Corlay, enregistrées le 12
mai 2023 ;
- les secondes observations en intervention présentées pour l’association Mam’ensolo par Me
Mariama Soiby, avocate au barreau de l’Essonne, enregistrées le même jour ;

55
- les autres pièces produites et jointes au dossier ;
Après avoir entendu Me Pauline Rémy-Corlay, avocate au Conseil d’État et à la Cour de
cassation, pour le requérant, Me Soiby, pour les parties intervenantes, et M. Benoît Camguilhem,
désigné par la Première ministre, à l’audience publique du 30 mai 2023 ;
Et après avoir entendu le rapporteur ;
LE CONSEIL CONSTITUTIONNEL S’EST FONDÉ SUR CE QUI SUIT :
1. L’article 342-9 du code civil, dans sa rédaction issue de la loi du 2 août 2021 mentionnée ci-
dessus, prévoit :
« En cas d’assistance médicale à la procréation nécessitant l’intervention d’un tiers donneur,
aucun lien de filiation ne peut être établi entre l’auteur du don et l’enfant issu de l’assistance
médicale à la procréation.
« Aucune action en responsabilité ne peut être exercée à l’encontre du donneur ».
2. Le requérant reproche à ces dispositions de faire obstacle à l’établissement de toute filiation, y
compris adoptive, entre l’enfant issu de l’assistance médicale à la procréation et le tiers donneur.
Il en résulterait une méconnaissance du droit de mener une vie familiale normale.
3. Par conséquent, la question prioritaire de constitutionnalité porte sur le premier alinéa de
l’article 342-9 du code civil.
4. En vertu de l’article 34 de la Constitution : « La loi fixe les règles concernant … L’état et la
capacité des personnes ». À ce titre, il appartient au législateur de déterminer les règles relatives
à l’établissement des liens de filiation, notamment en cas d’assistance médicale à la procréation
avec tiers donneur. L’article 61-1 de la Constitution ne confère pas au Conseil constitutionnel un
pouvoir général d’appréciation et de décision de même nature que celui du Parlement, mais lui
donne seulement compétence pour se prononcer sur la conformité des dispositions législatives
soumises à son examen aux droits et libertés que la Constitution garantit.
5. Le droit de mener une vie familiale normale résulte du dixième alinéa du Préambule de la
Constitution de 1946 qui dispose : « La Nation assure à l’individu et à la famille les conditions
nécessaires à leur développement ».
6. Le code civil comprend, au sein de son livre Ier, un titre VII relatif à la filiation et un titre VIII
relatif à la filiation adoptive. Le chapitre V du titre VII fixe les règles relatives à la filiation en
cas de recours à l’assistance médicale à la procréation avec tiers donneur, qui a pour objet, en
application de l’article L. 2141-2 du code de la santé publique, de permettre à des couples ou à
une femme non mariée de réaliser un projet parental.
7. À ce titre, les dispositions contestées de l’article 342-9 du code civil prévoient qu’aucun lien
de filiation ne peut être établi entre le tiers donneur et l’enfant issu de son don.
8. En premier lieu, le droit de mener une vie familiale normale n’implique pas le droit, pour le
tiers donneur, à l’établissement, selon l’un des modes prévus au titre VII du livre Ier du code
civil, d’un lien de filiation avec l’enfant issu de son don.
9. Ainsi, le législateur, qui a entendu préserver la filiation entre l’enfant et le couple ou la femme
qui a eu recours à l’assistance médicale à la procréation, a pu interdire l’établissement d’un tel
lien entre cet enfant et le tiers donneur.

56
10. En second lieu, si le Conseil constitutionnel peut être saisi par tout justiciable de la
constitutionnalité de la portée effective qu’une interprétation jurisprudentielle constante confère
à une disposition législative, en l’absence d’une telle interprétation, il ne lui appartient de
procéder lui-même à l’interprétation du texte qui lui est déféré que dans la mesure où elle est
nécessaire à l’appréciation de sa constitutionnalité.
11. En l’espèce, aucune interprétation jurisprudentielle constante ne confère, en l’état, aux
dispositions contestées une portée qui exclurait la possibilité, pour le tiers donneur, d’établir un
lien de filiation adoptive avec une personne issue de son don. Au demeurant, le droit de mener
une vie familiale normale n’implique pas le droit pour le tiers donneur à l’établissement d’un lien
de filiation adoptive avec l’enfant issu de son don. Par suite, quand bien même les dispositions
contestées seraient interprétées comme interdisant l’établissement d’un tel lien de filiation, elles
ne méconnaîtraient pas le droit de mener une vie familiale normale.
12. Il résulte de tout ce qui précède que les dispositions contestées ne méconnaissent pas le droit
de mener une vie familiale normale.
13. Par conséquent, ces dispositions, qui ne méconnaissent aucun autre droit ou liberté que la
Constitution garantit, doivent être déclarées conformes à la Constitution.
LE CONSEIL CONSTITUTIONNEL DÉCIDE :
Article 1er. - Le premier alinéa de l’article 342-9 du code civil, dans sa rédaction issue de la loi
n° 2021-1017 du 2 août 2021 relative à la bioéthique, est conforme à la Constitution.
Article 2. - Cette décision sera publiée au Journal officiel de la République française et notifiée
dans les conditions prévues à l’article 23-11 de l’ordonnance du 7 novembre 1958 susvisée.

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THEME IV : LES PERSONNES MORALES
A lire :
- Document 1 : CE, sect., 7 oct. 2022, n° 443826, Assoc. Anticor
- Document 2 :R. LIBCHABER, « Réalité ou fiction ? Une nouvelle querelle de la
personnalité est pour demain », RTD Civ., 2003, 01, p.166
- Document 3 : Cass. crim., 23 mai 1995, n° 94-81.141
- Document 4 : Com., 15 avril 2008, n°07-12.487
- Document 5 :Cour de Cassation, Chambre civile 2, du 28 janvier 1954, 54-07.081

Travail à faire :
- Lecture des documents
- Sujet 1 : Commentaire d’arrêt (document n°1)

DOCUMENT 1 :CE, sect., 7 oct. 2022, n° 443826, Assoc. Anticor


[...] Vu la procédure suivante :
L’association Anticor a demandé au tribunal administratif de Paris d’annuler la décision du préfet
de la région d’Île-de-France, préfet de Paris, du 29 janvier 2019 refusant de lui communiquer les
comptes annuels des exercices 2016 et 2017 de la fondation d’entreprise Louis Vuitton, ainsi que
leurs annexes, et d’enjoindre à ce dernier de lui communiquer ces documents sans délai et sous
astreinte, sous réserve de l’occultation des mentions que l’autorité administrative, sous le
contrôle du juge, estimera nécessaire. Par un jugement n° 1910687/5-3 du 17 juin 2020, le
tribunal administratif de Paris a rejeté sa demande. / Par une ordonnance n° 20PA02321 du 4
septembre 2020 […], le président de la cour administrative d’appel de Paris a transmis au
Conseil d’État, en application de l’article R. 351-2 du code de justice administrative, le pourvoi,
enregistré le 18 août 2020 au greffe de cette cour, présenté par l’association Anticor. Par ce
pourvoi […], l’association Anticor demande au Conseil d’État : 1°) d’annuler le jugement du 17
juin 2020 du tribunal administratif de Paris ; 2°) réglant l’affaire au fond, de faire droit à sa
demande ; […]
Vu : le code de commerce ; le code des relations entre le public et l’administration ; la loi n° 87-
571 du 23 juillet 1987 ; la loi n° 2000-321 du 12 avril 2000 ; le décret n° 91-1005 du 30
septembre 1991 ; le décret n° 2009-540 du 14 mai 2009 ; le code de justice administrative ; […]
Considérant ce qui suit :
1. Il ressort des pièces du dossier soumis aux juges du fond que l’association Anticor a demandé
au préfet de la région d’Île-de-France, préfet de Paris, la communication des comptes annuels des
exercices 2016 et 2017 de la fondation d’entreprise Louis Vuitton, ainsi que leurs annexes.
L’association se pourvoit en cassation contre le jugement du 17 juin 2020 par lequel le tribunal
administratif de Paris a rejeté sa demande tendant à l’annulation du refus de communication de

58
ces documents et à ce qu’il soit enjoint au préfet de la région d’Île-de-France de les lui
communiquer.
Sur le cadre juridique :
En ce qui concerne l’application aux personnes morales de droit privé des dispositions de
l’article L. 311-6 du code des relations entre le public et l’administration relatives à la protection
de la vie privée :
2. L’article L. 300-2 du code des relations entre le public et l’administration dispose que : « Sont
considérés comme documents administratifs, au sens des titres Ier, III et IV du présent livre,
quels que soient leur date, leur lieu de conservation, leur forme et leur support, les documents
produits ou reçus, dans le cadre de leur mission de service public, par l’État, les collectivités
territoriales ainsi que par les autres personnes de droit public ou les personnes de droit privé
chargées d’une telle mission. Constituent de tels documents notamment les dossiers, rapports,
études, comptes rendus, procès-verbaux, statistiques, instructions, circulaires, notes et réponses
ministérielles, correspondances, avis, prévisions, codes sources et décisions. […] ». L’article L.
311-1 du code des relations entre le public et l’administration dispose que : « Sous réserve des
dispositions des articles L. 311-5 et L. 311-6, les administrations mentionnées à l’article L. 300-2
sont tenues de publier en ligne ou de communiquer les documents administratifs qu’elles
détiennent aux personnes qui en font la demande, dans les conditions prévues par le présent livre
». Aux termes de l’article L. 311-6 du même code : « Ne sont communicables qu’à l’intéressé les
documents administratifs : / 1° Dont la communication porterait atteinte à la protection de la vie
privée […] ». En vertu de l’article L. 311-7 du même code : « Lorsque la demande porte sur un
document comportant des mentions qui ne sont pas communicables en application des articles L.
311-5 et L. 311-6 mais qu’il est possible d’occulter ou de disjoindre, le document est
communiqué au demandeur après occultation ou disjonction de ces mentions ».
3. Il résulte de ces dispositions que les documents produits par une personne privée qui n’est pas
investie d’une mission de service public acquièrent le caractère de documents administratifs,
pour l’application du code des relations entre le public et l’administration, dès lors qu’ils ont été
reçus par une autorité administrative dans le cadre de sa mission de service public. De tels
documents, sauf à ce qu’il soit possible d’occulter ou de disjoindre les mentions en cause, ne
peuvent toutefois être communiqués qu’à la personne intéressée lorsque cette communication
porterait atteinte à la protection de sa vie privée au sens et pour l’application de l’article L. 311-6
du même code. Ces dispositions doivent être entendues, s’agissant de leur application aux
personnes morales de droit privé, comme excluant en principe, sous réserve qu’elle ne soit pas
imposée ou impliquée par d’autres dispositions, la communication à des tiers, par l’autorité
administrative qui les détient, des documents relatifs notamment à leur fonctionnement interne et
à leur situation financière. La circonstance que de tels documents aient été transmis à
l’administration afin de permettre à celle-ci d’exercer un contrôle sur l’activité de l’organisme
concerné est sans incidence, par elle-même, sur les conditions dans lesquelles des tiers peuvent
se les voir communiquer.
En ce qui concerne le cas particulier des comptes des fondations d’entreprise :

59
4. L’article 19 de la loi du 23 juillet 1987 sur le développement du mécénat permet aux sociétés
civiles ou commerciales, aux établissements publics à caractère industriel et commercial, aux
coopératives, aux institutions de prévoyance et aux mutuelles de créer, en vue de la réalisation
d’une œuvre d’intérêt général, une personne morale, à but non lucratif, dénommée fondation
d’entreprise. En vertu de l’article 19-9 de la même loi, les fondations d’entreprise établissent
chaque année un bilan, un compte de résultats et une annexe, qui sont communiqués à un
commissaire aux comptes. L’article 19-10 de cette loi confie à l’autorité administrative le soin de
s’assurer de la régularité du fonctionnement de la fondation d’entreprise et prévoit que toute
fondation d’entreprise lui adresse chaque année un rapport d’activité auquel sont joints le rapport
du commissaire aux comptes et les comptes annuels.
5. Les comptes annuels d’une fondation d’entreprise, reçus par l’administration dans le cadre de
la mission de service public de contrôle administratif des fondations d’entreprise qui lui est
dévolue par l’article 19-10 de la loi du 23 juillet 1987 relative au développement du mécénat,
constituent des documents administratifs au sens de l’article L. 300-2 du code des relations du
public et de l’administration. De tels documents sont, par nature, relatifs au fonctionnement
interne et à la situation financière de la fondation et entrent donc dans le champ de la protection
instituée par les dispositions du 1° de l’article L. 311-6 du code des relations entre le public et
l’administration.
6. En vertu du septième alinéa de l’article 10 de la loi du 12 avril 2000 relative aux droits des
citoyens dans leurs relations avec les administrations, les comptes de tout organisme de droit
privé ayant reçu une subvention publique doivent être communiqués à toute personne qui en fait
la demande auprès de l’autorité administrative qui les détient, dans les conditions prévues par le
livre III du code des relations entre le public et l’administration. En outre, il résulte des
dispositions combinées de l’avant-dernier alinéa de cet article, du premier alinéa de l’article L.
612-4 du code de commerce auquel il renvoie et de l’article D. 612-5 du même code que les
fondations d’entreprise ayant bénéficié au cours d’une année de subventions publiques d’un
montant global dépassant 153 000 euros sont tenues de publier leurs comptes dans les conditions
fixées par le décret du 14 mai 2009 portant sur les obligations des associations et des fondations
relatives à la publicité de leurs comptes annuels. Par ailleurs, l’article 13 du décret du 30
septembre 1991 pris pour l’application de la loi n° 90-559 du 4 juillet 1990 créant les fondations
d’entreprise permet à toute personne de prendre communication, sans déplacement, auprès du
préfet de département, des statuts de la fondation d’entreprise et de s’en faire délivrer, à ses frais,
copie ou extrait.
7. Il résulte de ce qui précède que, si les statuts des fondations d’entreprise sont communicables à
toute personne qui en fait la demande sous réserve des informations qui seraient couvertes par les
secrets protégés par la loi, les comptes des fondations n’ayant reçu aucune subvention publique,
qui relèvent de la vie privée de ces organismes au sens des dispositions de l’article L. 311-6 du
code des relations entre le public et l’administration et qui font l’objet des contrôles mentionnés
au point 4, ne sont, en l’absence de disposition législative le prévoyant expressément, pas
communicables aux tiers.
Sur le pourvoi de l’association Anticor :

60
8. Il résulte de ce qui a été dit aux points 3 à 7 que le tribunal administratif de Paris, après avoir
relevé, par une appréciation souveraine des faits dont il n’est pas soutenu qu’elle serait entachée
de dénaturation, que la fondation Louis Vuitton n’avait perçu aucune subvention publique au titre
des années 2016 et 2017, n’a pas commis d’erreur de droit en jugeant que les comptes
correspondant à ces deux exercices n’étaient pas communicables à l’association Anticor.
9. L’association requérante ne peut, par ailleurs, utilement reprocher au tribunal administratif
d’avoir insuffisamment motivé son jugement et commis une erreur de droit dans l’application des
dispositions de l’article L. 311-6 du code des relations entre le public et l’administration qui
prohibent la communication aux tiers des documents administratifs couverts par le secret des
affaires, dès lors que ce tribunal ne s’est pas fondé sur ces dispositions, mais uniquement sur
celles qui interdisent une communication qui porterait atteinte à la protection de la vie privée.
10. Il résulte de ce qui précède que le pourvoi doit être rejeté […].
DÉCIDE : Article 1er : Le pourvoi de l’association Anticor est rejeté. […]
DOCUMENT 2 :Rémy Libchaber, « Réalité ou fiction ? Une nouvelle querelle de la
personnalité est pour demain », RTD Civ., 2003, 01, pp.166
La théorie de la réalité et celle de la fiction auraient-elles cessé de se combattre ? Depuis la fin
du 19e siècle, sur les brisées de la doctrine allemande, les auteurs français se sont affrontés
autour de la source de la personnalité morale : les uns considéraient qu'elle n'était qu'une créature
de la loi, tandis que les autres estimaient qu'elle naissait d'un forçage que sa réalité imposait au
système juridique. En conséquence de cette réalité, la personne morale devait être considérée
comme un sujet de droit distinct des personnes qui le composent, mais de même nature que la
personne physique et titulaire des mêmes droits et obligations (P. Durand, L'évolution de la
condition juridique des personnes morales de droit privé, Mélanges G. Ripert, p. 139). Cette
querelle entre fiction et réalité ne se limitait évidemment pas à son apparente technicité : les
arrêts qui ont excité l'ardeur des auteurs n'ont été que le prétexte à une discussion essentielle, à
un questionnement d'ordre philosophique sur les fondements du droit privé, et la place que
l'homme et les personnes construites à son image devaient y occuper. On ne saurait dire si ces
questions de fond demeurent d'actualité ; mais il est évident que la querelle ne l'est plus. Certes,
les auteurs persistent aujourd'hui encore à en rappeler l'écho dans les présentations générales de
la personnalité ; mais il ne s'agit que d'une révérence au passé, quand ils ne baissent pas tout
simplement les bras devant son archaïsme (J.- P. Gridel, La personne morale en droit français,
RID comp. 1990.495). La querelle de la personnalité morale s'est épuisée, et l'on trouve la
meilleure preuve de cette démobilisation des énergies dans les réactions à une loi récente.

La loi du 4 janvier 1978 avait considéré que « les sociétés autres que les sociétés en participation
... jouissent de la personnalité morale à compter de leur immatriculation » (art. 1842 c. civ.) ;
mais dans son régime transitoire, elle avait admis une dérogation en faveur des sociétés déjà
créées mais non immatriculées, qui pourraient conserver la personnalité dont elles avaient
jusque-là joui (art. 4, al. 4, L. 1978). Cette dérogation a été supprimée par l'article 44 de la loi

61
NRE du 15 mai 2001, aux termes duquel « le quatrième alinéa de l'article 4 de la loi n° 78-9 du 4
janvier 1978 ... est abrogé le premier jour du dix-huitième mois suivant la publication de la
présente loi. Les sociétés civiles procèdent, avant cette date, à leur immatriculation au registre du
commerce et des sociétés ». Ces sociétés rejoignant le giron du droit commun, il restait à
déterminer le sort de celles qui n'auraient pas procédé à l'immatriculation le 1er novembre 2002.
C'est sur cette question qu'un débat devait s'organiser : après une première vague d'écrits
partisans de la dissolution, une seconde vint prôner la requalification de la société civile en
simple participation - société valable, encore que dépourvue de personnalité (sans souci
d'exhaustivité, V., en faveur de la dissolution, G. Daublon et E. Frémeaux, Les nouvelles
régulations économiques : dispositions intéressant le notariat, Defrénois, 2001.805, spéc. n° 21,
p. 817 ; B. Saintourens, Les réformes du droit des sociétés par la loi relative aux nouvelles
régulations économiques, Defrénois, 2001.1465, et spéc. n° 18, p. 1474. En faveur de la
requalification : G. Baranger, L'immatriculation des sociétés civiles anciennes, Defrénois,
2002.158 ; Fl. Deboissy et G. Wicker, Conséquences juridiques et fiscales du défaut
d'immatriculation des sociétés civiles anciennes au 1er novembre 2002, JCP 2002.éd.N. n° 1548,
p. 1379). Il n'entre évidemment pas dans nos intentions d'intervenir dans une discussion qui n'est
déjà plus d'actualité, d'autant qu'une réponse ministérielle du 21 octobre 2002 est venue conforter
le point de vue des partisans de la requalification. C'est aux tribunaux qu'il appartient à présent
de prendre part au débat, sans que l'on ait de doutes sérieux quant à la position qu'ils adopteront :
depuis la dernière guerre, l'évolution du droit des sociétés s'est traduite par une montée en
puissance de la considération de l'entreprise, et une diminution corrélative des effets du contrat
de société - de plus en plus tenu pour une superstructure de l'entité économique, dont il se borne
à organiser le fonctionnement. Il est donc probable que les tribunaux éviteront de soumettre
l'entreprise à la société, en se refusant à prononcer une dissolution contre laquelle la rationalité
économique s'insurge.

Néanmoins, à l'occasion de cette discussion sur les conséquences de la disparition de la


personnalité morale, nul n'a songé à mobiliser les ressources de la théorie de la réalité. Bien sûr,
l'objet du débat concernait les destinées de la société après que la loi lui aura retiré la
personnalité. Mais ne pouvait-on interroger ce retrait lui-même ? Après tout, n'était-ce pas une
certaine conscience de la réalité de la personnalité qui avait déjà fait reculer le législateur de
1978 ? Et une vingtaine d'années plus tard, ne pouvait-on invoquer une durée mieux éprouvée
encore pour faire pièce à une mort civile, que toute l'activité de ces sociétés combat ? Force est
de constater qu'aucun de ces arguments ne fut invoqué : partisans et adversaires de la réalité de la
personnalité morale ont renoncé aux discussions fondamentales, pour limiter la controverse à des
arguments de pure technique.

Est-il si sûr pour autant que nous en ayons fini de l'alternative entre réalité et fiction ? Les
questions fondamentales ne s'éteignent pas par désuétude : s'il y a des raisons que la querelle se
soit apaisée sur le terrain de la personnalité morale, quelques indices permettent de penser qu'elle
resurgira symétriquement sur celui des personnes physiques (pour un recensement des lieux de la

62
discussion à venir, V. J. Carbonnier, Être ou ne pas être. Sur les traces du non-sujet de droit,
Flexible droit, 10e éd. LGDJ, 2001, p. 231). La personnalité est un miroir où viennent se refléter
les inquiétudes sur l'humanité des êtres : les bouleversements actuels de la biologie ne
manqueront pas d'y surgir. Ce n'est que par une prise en considération paisible des enjeux de la
notion de personne que la querelle pourra s'éteindre, peut-être.

Ce qui a constamment alimenté le débat sur la personnalité en passion, à tous les sens du terme,
c'est l'espèce de blessure narcissique qu'il dissimulait : l'homme, pilier central et seul légitime du
système du droit privé, pouvait être concurrencé par d'autres intervenants ; et ceux-ci ne se
satisfaisaient pas même d'une existence concédée, puisqu'ils prétendaient à une dignité égale et
rivale de celle de l'être humain. D'où la polarité immédiate de la discussion, trop peu explicitée :
autant la personnalité physique est par nature du côté de la réalité, autant celle des personnes
morales ne peut relever que d'une fiction - en général d'origine légale. S'il y a eu querelle, c'est
parce que ce point de départ s'est trouvé rapidement débordé par certaines décisions judiciaires,
qui ne se sont pas contenté de reconnaître praeter legem l'existence de la personnalité (Req. 23
févr. 1891, S. 1892.1.73, note Ed. Meynial, pour les sociétés civiles). Franchissant le pas de
l'innommé, elles ont été jusqu'à prendre position sur la nature même de la personnalité morale,
par des attendus tardifs qui ont bien davantage synthétisé la théorie de la réalité qu'ils ne l'ont
alimentée (V. obs. profondes de G. Lagarde, Propos de commercialiste sur la personnalité
morale. Réalité ou réalisme ?, Mélanges A. Jauffret, p. 429). La formule est bien connue, par
laquelle la Cour de cassation a pu consacrer la pleine existence juridique de groupements dont la
loi n'avait pas reconnu la personnalité : « la personnalité civile n'est pas une création de la loi ;
elle appartient, en principe, à tout groupement pourvu d'une possibilité d'expression collective
pour la défense d'intérêts licites, dignes, par suite, d'êtres juridiquement reconnus et protégés »
(Civ. 2e, 28 janv. 1954, D. 1954. 217, note G. Levasseur, JCP 1954.II.7978, concl. Lemoine, à
propos des comités d'établissement ; dans le même sens, pour les comités de groupe, Soc. 23
janv. 1990, JCP 1990.II.17755, note M. Névot ; et pour les comités d'hygiène et de sécurité, Soc.
17 avr. 1991, JCP 1992.II.21856, note H. Blaise). D'où la théorie de la réalité, censée apporter la
démonstration de ce que l'octroi de la personnalité provenait parfois d'un surgissement non
voulu, non désiré peut-être, des forces du réel dans le droit. Le code civil lui-même ne s'y serait-
il pas rallié, au moins par mégarde ? Pour revenir une dernière fois à notre point de départ, on
observe que si la société civile doit être requalifiée en participation, l'article 1871 nous dit d'elle
que : « elle n'est pas une personne morale ». Il faut donc que sa réalité soit bien établie, pour que
certains groupements n'y soient pas admis.

Il reste qu'ainsi construite, la théorie de la réalité n'était pas promise à un grand avenir, tout
simplement parce qu'il n'existe pas de personnalité morale de plein droit. Fût-ce en vertu d'une
décision de justice, la personnalité n'existe qu'à raison d'une consécration ; et il importe
finalement assez peu de savoir de qui elle émane. Du coup, les formules tranchées de la Cour et
les postures un peu caricaturales des réalistes - souvent par trop anthropomorphiques -, ont
abouti à disqualifier la théorie de la réalité. Qui ne voit aujourd'hui la part de fiction que

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comporte cette soi-disant théorie de la réalité ?, s'exclamait René David. Et il faut bien
reconnaître que dès le milieu du siècle dernier, avant même la formulation de la Cour de
cassation qui apportait une victoire posthume à la théorie de la réalité, celle-ci était déjà
moribonde pour avoir été combattue dans toutes ses propositions, de sorte que « la tenace idée de
la fiction reparaît à nouveau dans notre droit » (P. Durand, eod. loc. n° 13, p. 158). Ce reflux de
la réalité était largement explicable par le caractère excessif de la théorie qui la portait : la
personnalité morale peut être nécessaire à la satisfaction d'intérêts multiples et respectables, sans
que pour autant elle doive défier la personnalité des individus. Mais comme l'arbre cache parfois
la forêt, l'abaissement de la théorie a eu pour contrecoup de priver de tout réalisme l'examen des
phénomènes collectifs. Il a ainsi conduit le droit français à négliger un certain nombre de signes,
où se lit pourtant une certaine conscience que des collections d'individus manifestent d'elles-
mêmes. S'ils n'aboutissent pas à ressusciter la théorie de la réalité, ces indices jettent du moins
une lumière crue sur la part d'exactitude qu'elle recelait néanmoins - comme toute théorie
combattue, et vaincue.

De ces manifestations, on peut proposer des illustrations variées. Il y a quelques années, divers
organismes faisaient publiquement état de leurs sentiments de repentance en raison de
comportements passés. Il n'y eut rien de surprenant à ce que des personnes manifestent la
continuité d'un être moral effectif - l'Eglise ou la République française, assumant certaines
responsabilités dans la déportation des Juifs par la voix de leur chef spirituel ou politique. Mais
on pouvait être plus surpris de constater d'autres actes de contrition qui, par leur expression
même, instituaient en acte une continuité morale a priori incertaine : déclaration de repentance
personnelle émanant d'un groupe de trente évêques français, le 30 septembre 1997, qui n'avaient
évidemment pas pris part aux faits ; déclaration d'excuse d'un syndicat de policiers au nom de
l'ensemble des policiers, le 7 octobre 1997, alors que ce syndicat n'existait pas au temps de
l'Occupation ; repentance de l'ensemble des médecins français exprimée par le Conseil de
l'Ordre, le 11 octobre 1997, dont la déclaration prend la peine de préciser qu'il n'y a pas de
continuité entre l'Ordre actuel et celui que l'Etat français avait alors institué. Chaque fois, une
improbable continuité est pleinement vécue par les intéressés, qui dépasse l'hétérogénéité des
hommes et des époques. Ce surgissement de la morale est peut-être l'origine même de la
personnalité, dont ces manifestations constitueraient ainsi comme une essence épurée. On en
trouve d'ailleurs d'autres de même type, qui traduisent la conscience vive d'une perpétuation dans
le temps, assumée comme telle. Ainsi dans le cadre familial par exemple, où la notion de
souvenir de famille crée entre les membres d'une famille une unité qui dépasse les liens du sang
pour s'établir dans la conscience d'une appartenance commune (M. Reynaud-Chanon, Les
souvenirs de famille, une étape vers la reconnaissance de la personnalité morale de la famille, D.
1987. 264). Les souvenirs de famille étant une sorte de propriété commune non indivise, ils ne
sont appropriés par personne mais placés entre les mains d'un dépositaire, le parent le mieux à
même de perpétuer le culte familial (Civ. 1re, 21 févr. 1978, D. 1978.505, note R. Lindon ; Req.
13 déc. 1937, S. 1938.1.84) ; indisponibles entre ses mains, il ne saurait en disposer sans
l'assentiment de tous (Civ. 2e, 29 mars 1995, Bull. civ. II, n° 115, p. 65, JCP 1995.II. 22477, note

64
S. Hovasse-Banget, RTD civ. 1996.420, obs. Fr. Zenati). C'est donc par une sorte de droit moral
d'expression collective que les parents dispersés se rassemblent en une communauté - une
famille, d'autant plus consciente d'elle-même qu'elle est unifiée par ses souvenirs.

Il y a ainsi des phénomènes collectifs où se constate la coagulation de personnes autour d'un


principe fédérateur. En dehors de toute théorie instituée de la réalité, le droit français ne devrait-il
pas s'y montrer sensible ? Si le réalisme conduit à répudier la théorie de la réalité, il incite aussi à
prendre en considération d'autres phénomènes collectifs que ceux que la loi consacre.

Pour autant, la querelle de la réalité et de la fiction n'est pas morte : le terrain de la réalité des
personnes morales déserté, elle pourrait renaître sur celui de la fictivité des personnes physiques.
Il y aurait d'ailleurs une certaine nécessité dans cette symétrie : parce que la personnalité morale
a été spontanément considérée comme l'effet d'une fiction, le réalisme s'est manifesté par la
création de personnes non prévues ; inversement, parce que la réalité des personnes physiques est
considérée comme allant de soi, c'est dans le refus de les prendre en considération qu'une
certaine fiction apparaît.

Qu'est-ce qui peut aujourd'hui nous inciter à évoquer la fiction de la personnalité physique ? En
réalité, le doute n'est pas d'aujourd'hui : on aurait pu traquer ces indices de fiction dans le cadre
même du code civil. Il véhiculait certes dès l'origine une conception neuve de la personnalité,
conçue hors de toute réalité comme aptitude à la titularité de droits et d'obligations, dont les
bienfaits abstraits se répandraient sur tous les hommes indépendamment de leur statut social.
Parce qu'elle venait de naître - et presque par accident, de l'abolition des privilèges -, cette
conception était trop intensément vécue pour pouvoir être explicitée dans une construction
juridique. Cela explique que le code n'ait pas pris la peine d'attribuer spécialement la qualité de
personne aux êtres humains, qu'il leur accordait par prétérition : qu'ils soient Français ou
étrangers, les individus étaient considérés comme des personnes, différant néanmoins par
l'aptitude à jouir des droits civils. Présente sans avoir été attribuée, la personnalité pouvait
curieusement être refusée : c'est dans ce refus que transparaît la première manifestation de
fictivité, ou plus exactement d'artificialité, de la personnalité physique. On sait que l'esclavage
avait été maintenu aux Antilles et en Louisiane où le fameux Code noir demeurait en usage (L.
Sala-Molins, Le Code noir ou le calvaire de Canaan, texte commenté, PUF, 1987), de telle
manière qu'il se trouvait encore des êtres humains qui n'étaient pas des personnes (pour les
nuances qui s'imposent, V. J. Carbonnier, L'esclavage sous le régime du code civil, op. cit. p.
247). A cette exception anormale près, le code avait été désireux de ne pas manifester
ouvertement l'existence d'artifices dans le champ des personnes physiques : si l'article 25
prévoyait l'existence d'une mort civile par laquelle « le condamné perd la propriété de tous les
biens qu'il possédait », cette sanction ne consistait pas en un retrait de la personnalité mais plutôt
en une incapacité presque absolue : le mort demeurait français, pouvait encore ester en justice et
recevoir des aliments, et éventuellement recouvrer une capacité de principe (Jur. gén. Dalloz, v°
Droit civil, n° 602 et s.). Telle fut du reste la limite aux manifestations de fictivité du droit civil :
les incapacités de défiance, particulièrement renforcées dans certaines sanctions, tenaient lieu

65
d'un retrait de la personnalité que l'on se refusait à prononcer (R. Houin, Les incapacités, RTD
civ. 1947.383, et spéc. p. 395 et s.).

Cette artificialité de la personnalité physique est en train d'apparaître de façon plus conflictuelle
qu'autrefois. Certes, la maxime infans conceptus remonte au droit romain, et a souvent été
mobilisée par le droit des successions français (A. Lefebvre-Teillard, Infans conceptus. Existence
physique et existence juridique, RHD 1994.499) ; mais elle se trouve tout particulièrement sous
les feux de l'actualité depuis que la question de la nature juridique de l'embryon est devenue
centrale - notamment sur le terrain pénal où l'embryon n'est pas considéré comme une personne à
la vie de laquelle on puisse porter atteinte (Crim. 30 juin 1999, D. 1999.710, note D. Vigneau ;
Ass. plén. 29 juin 2001, D. 2001.2917, note Y. Mayaud ; Crim. 25 juin 2002, D.2002.3099, note
Pradel, D. 2003.Somm.243, obs. S. Mirabail). Or cette maxime traduit une évidente fiction au
regard de la conception dominante de la personne, puisqu'elle anticipe la personnalité par rapport
à l'individu futur, qui n'est encore que pars viscerummatris, du moins s'ilest in utero (sur cette
question cruciale, V. C. Labrusse-Riou et Fl. Bellivier, Les droits de l'embryon et du foetus en
droit privé, RID comp. 2002. 579). Un artifice de même type est apparu à l'autre bout de la vie
avec la nouvelle définition de la mort « naturelle », issue du décret du 2 décembre 1996 (art. R.
671-7-1 à 4 c. santé publ., commentés par Th. Revet, RTD civ. 1997.231 ; sur la mort en général,
V. B. Beigner, J.-Cl. Civil, art. 16 à 16-12, fasc. 70 ; de façon plus polémique, M. Iacub, La
construction de la mort en droit français, Enquêtes, n° 7, 1998.39). En retenant comme critère la
fin de l'activité cérébrale plutôt que l'arrêt des fonctions vitales, cette nouvelle définition a
anticipé la fin de la personnalité par rapport à la fin de la vie de l'individu - de manière à protéger
ses organes in situ pour une meilleure réimplantation (pour les difficultés suscitées en général par
les manipulations du décès, V. Civ. 1re, 7 janv. 1997, JCP 1997.II.22830, note B. Beigner, RTD
civ. 1997.393, obs. J. Hauser ; Civ. 1re, 19 oct. 1999, Bull. civ. I, n° 283, p. 184, RTD civ.
2000.79, obs. J. Hauser). A nouveau, on constate que le développement des biotechnologies
favorise une différenciation de l'être par rapport à la personnalité : c'est sur cette butée que la
prétendue réalité des personnes physiques est en train de venir s'échouer. Et la seule certitude en
la matière, c'est que nous n'avons pas encore tout vu : les perspectives ouvertes par la biologie
laissent penser que l'attribution de la personnalité à tout être pourra un jour être considérée
comme un problème - dans le cas du clonage humain, par exemple, ou du tri génétique des
individus (pour un aperçu de ces difficultés, C. Labrusse-Riou, L'enjeu des qualifications : la
survie juridique de la personne, Droits, n° 13, 1991, p. 19). Sans compter que les évolutions de la
morale feront peut-être un jour recevoir la catégorie des « individus non paradigmatiques », c'est-
à-dire les handicapés mentaux, notamment, dont le rattachement à l'humanité est d'ores et déjà
questionné, par exemple par le Great ape project (sur celui-ci, V. R. Libchaber, Perspectives sur
la situation juridique de l'animal, RTD civ. 2001.239).

La querelle de la réalité et de la fiction est ainsi susceptible de renaître - si elle n'est pas déjà
engagée à propos de l'embryon (D. Fenouillet, J.-Cl. Civil, art. 16 à 16-12, fasc. 10, n° 75 et s.).
Mais en renaissant, les positions nouvelles présenteront un effet de chiasme en regard de celles

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qui avaient influencé la controverse d'avant-hier. Il ne s'agira pas de se demander si la
personnalité physique est du côté de la réalité, mais quelles conséquences auront pour elle les
fictions et artifices susceptibles de l'affecter. Dans le débat déjà ouvert autour de la biologie et
des biotechnologies, on peut être assuré d'un affrontement qui rappellera les accents de l'ancienne
querelle, aujourd'hui apaisée.

A l'évidence, nous n'en avons pas fini avec les interrogations sur la personnalité. Mais un instant
de recul nous convainc aisément de ce que, dans les querelles évoquées, la pensée des
protagonistes tourne un peu à vide. D'abord, parce qu'il va de soi qu'en tant que concept
juridique, la notion de personne ne peut être placée que dans la dépendance des exigences du
système lui-même. S'il y a de la transcendance dans l'être humain, il n'y en a certainement pas
dans la notion de personne, qui n'est qu'un point d'imputation de règles de droit. Et l'on aurait
sans doute évité bien des débats et des blessures narcissiques si l'on s'était d'emblée avisé que la
réalité sensible ne se transportait pas de plein droit dans l'ordre juridique : comme toutes les
notions juridiques, celle de personne n'est qu'une construction asservie à des besoins. Le
développement économique dû à la révolution industrielle a suscité la personnalité morale pour
des raisons d'échelle : il fallait que des créatures nouvelles puissent prendre en charge des
patrimoines dépassant les capacités individuelles. Ces personnes nouvelles ne concurrençaient
donc pas les individus, mais les relayaient dans une fonction qu'ils ne pouvaient assumer. La
crispation autour de la réalité des personnes morales n'avait donc pas lieu d'être : la personnalité
juridique est une construction - et donc une abstraction-, dont les actualisations morale ou
physique constituent des sous-catégories. Mais en aucun cas la personnalité physique n'incarne
une quelconque essence de la personnalité. En témoigne le fait que dans certains ordres
juridiques, on admet parfaitement que la notion de personne évacue totalement l'individu : ainsi
de l'ordre international, qui ne connaît que des Etats et des organisations internationales.

Pour ces raisons, on plaiderait volontiers pour qu'une semblable querelle ne renaisse pas sur le
terrain de la personne physique. Le droit n'est pas à l'abri des transformations du monde ; tout au
contraire, il les subit de plein fouet. Aussi bien les révolutions successives de la biologie ne
manquent-elles pas de le perturber : désacralisation de l'individu et du vivant pour le passé ;
instrumentalisation pour l'avenir. Rien de surprenant à ce que la personnalité physique soit
sommée de s'adapter à ces bouleversements pour jouer un rôle mieux adapté aux besoins
nouveaux, plus en phase avec les données sociales. S'il y a des combats éthiques à mener, la
notion de personne juridique ne sera certainement pas le bon terrain - contrairement à celle de
personne humaine, dont la dignité peut devoir être préservée (M.-L. Pavia et Th. Revet, dir. La
dignité de la personne humaine, Economica, 1999). A chaque époque ses incertitudes : nous ne
devrions plus nous soucier de la personnalité civile, vieille notion instrumentale au mystère
aujourd'hui dissipé ; mais il nous appartient de préciser la place qui revient à la personne
humaine dans les rapports juridiques, parce qu'elle est particulièrement défiée par la violence des
apports de la biologie, mais aussi parce que sa tardive émergence au droit l'a dotée d'une fragilité
native, celle-là même des concepts que le temps n'a pas encore éprouvés.

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Le bilan de la querelle de la personnalité est maigre, sinon par la débauche de vaine énergie
qu'elle a occasionnée. On peut même se demander s'il n'est pas tout simplement négatif, n'ayant
abouti qu'à obscurcir la notion de personne sans jamais l'éclairer. En veut-on une preuve ? Quoi
qu'on en pense par ailleurs, le développement des droits de l'homme aurait pu être le lieu de la
plus intense prise en compte de la singularité humaine. Mais en les étendant sans autre forme de
procès aux groupements (J.-Fr. Flauss, La Convention européenne des droits de l'homme : une
nouvelle interlocutrice pour le juriste d'affaires, RJDA 1995, n° 6, p. 524), la Cour européenne
des droits de l'homme a montré le cas qu'elle faisait de son objet spécifique. Et elle a même été
applaudie pour cela ! La déduction qui s'impose est cinglante : un siècle de critique de la théorie
de la réalité n'aura pas même abouti à faire comprendre qu'une personne morale était une
personne civile, mais certainement pas un être humain. Parvenus à ce degré de confusion,
comment les juristes pourraient-ils aujourd'hui prétendre en défendre la dignité ?
DOCUMENT 3 :Cass. crim., 23 mai 1995, n° 94-81.141
LA COUR,
Joignant les pourvois en raison de la connexité ;
Vu le mémoire produit commun aux demandeurs ;
Sur le premier moyen de cassation pris de la violation des articles 2, 4, 59, 60 et 184 de l'ancien
Code pénal, des articles 111-4, 121-7 et 226-4 du nouveau Code pénal, de l'article 593 du Code
de procédure pénale, 7 et 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et
des libertés fondamentales, défaut de motifs, manque de base légale :
“ en ce que l'arrêt attaqué a déclaré X… et Y… coupables respectivement de violation de
domicile et de complicité de ce délit et, sur les intérêts civils, les a condamnés à verser à la
société Citroën 1 franc à titre de dommages-intérêts ;
“ aux motifs que la société Citroën dispose, sur le territoire de la commune de La Ferté-Vidame,
d'un centre d'essais clos par un mur d'enceinte où circulent des véhicules divers et des prototypes
à l'abri de toute publicité, destinés à la création de nouveaux modèles et à l'amélioration des
modèles existants ; que la défense soutient que le vaste terrain boisé de plusieurs centaines
d'hectares n'est pas un domicile au sens de l'article 184 du Code pénal ; que cependant, le
domicile ne désigne pas seulement le lieu où une personne a son principal établissement, mais
encore le lieu où, qu'elle y habite ou non, elle a le droit de se dire chez elle, quel que soit le titre
juridique de son occupation et l'affectation donnée aux locaux ; qu'au cas d'espèce, il est établi
que le centre d'essais de La Ferté-Vidame est clos d'un mur d'enceinte élevé ; que le domaine est
gardé en permanence par un service de sécurité qui a d'ailleurs fait preuve de sa vigilance en
interpellant Robert X… ; que la société Citroën, personne morale de droit français, utilise les
pistes aménagées dans le domaine pour mettre au point ou améliorer les véhicules qu'elle
fabrique ; qu'elle a donc parfaitement le droit de se dire chez elle et d'interdire l'accès de ce
centre à toute personne non munie d'une autorisation ;

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“ 1° alors que les personnes morales n'ayant pas de domicile au sens de l'article 184 de l'ancien
Code pénal, la cour d'appel qui a condamné les prévenus en se bornant à constater que l'un d'eux
avait pénétré sans autorisation sur un terrain appartenant à la société Citroën a violé les
dispositions susvisées ;
“ 2° alors que l'article 184 de l'ancien Code pénal a pour objet de protéger la demeure et non la
propriété ; qu'un terrain clos ne peut être protégé par ces textes qu'autant qu'il constitue les
dépendances d'une demeure c'est-à-dire d'un local susceptible de constituer une habitation,
pourvu des équipements les plus élémentaires propres à caractériser le domicile et que la cour
d'appel qui n'a pas constaté la présence, à l'intérieur du terrain clos, de la société Citroën dans
lequel a pénétré le demandeur, d'un tel local, dont le terrain litigieux ne serait qu'une dépendance,
a privé sa décision de base légale ;
“ 3° alors que la cour d'appel qui n'a relevé aucune circonstance établissant que le lieu dans
lequel a pénétré X… était dans la dépendance étroite et immédiate de la demeure d'un citoyen au
sens de l'article 184 de l'ancien Code pénal a derechef privé sa décision de base légale ;
“ 4° alors que l'article 184 de l'ancien Code pénal applicable en l'espèce incrimine l'introduction
à l'aide de manœuvres, voies de fait ou contrainte dans le domicile d'un citoyen et qu'un terrain,
même clos et protégé appartenant à une personne morale n'est pas assimilable au domicile d'un
citoyen “ ;
[…]
Les moyens étant réunis ;
Attendu qu'il résulte de l'arrêt attaqué que Robert X…, photographe, et Jean-Michel Y…,
journaliste, se sont rendus en voiture près du centre d'essais de la société Citroën situé dans un
domaine où circulent, à l'abri d'un mur d'enceinte, les modèles de véhicules que cette société met
au point ; que les deux hommes étaient munis de postes émetteurs récepteurs ; que Robert X…,
après avoir enfoncé, à l'aide d'une massette des pitons dans le mur, a escaladé celui-ci, s'est
introduit dans les lieux et a photographié certains véhicules ; que Robert X… et Jean-Michel Y…
sont poursuivis, le premier pour violation de domicile, le second pour complicité de ce délit ;
Attendu que, pour les déclarer coupables de ces faits, les juges du fond énoncent qu'est un
domicile tout lieu où une personne, qu'elle y habite ou non, a le droit de se dire chez elle quels
que soient le titre juridique de son occupation et l'affectation donnée aux locaux ; qu'ils observent
que “ le centre d'essais… est clos “ et “ le domaine… gardé en permanence par un service de
sécurité “ ; qu'ils retiennent que la société Citroën a le droit d'interdire l'accès du centre à toute
personne non autorisée ; qu'ils en déduisent que le lieu où s'est introduit Robert X…, et où la
société Citroën peut se dire chez elle, est un domicile au sens de l'article 184 de l'ancien Code
pénal ;
Qu'ils relèvent par ailleurs que Jean-Michel Y… a, en connaissance de cause, accompagné près
du centre d'essais Robert X… avec qui il restait en relation grâce aux deux postes émetteurs
récepteurs, ce qui devait faciliter les agissements de son coprévenu ;

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Attendu qu'en l'état de ces motifs d'où il résulte que le terrain clos où circulaient des véhicules de
la société Citroën dépendait d'un centre d'essais abritant en permanence les personnes chargées
de le garder, la cour d'appel, qui a estimé, à bon droit, qu'une personne morale pouvait avoir un
domicile, et qui a caractérisé en tous ses éléments tant matériels qu'intentionnel la complicité de
violation de domicile reprochée à Jean-Michel Y…, a justifié sa décision sans encourir les griefs
allégués ;
D'où il suit que les moyens ne sauraient être admis ;
Et attendu que l'arrêt est régulier en la forme ;
REJETTE les pourvois
DOCUMENT 4 :Com., 15 avril 2008, n°07-12.487
Attendu, selon l'arrêt attaqué (Poitiers, 25 octobre 2006), que la copropriété du navire Le Ponant,
agissant par la société La Compagnie des Iles du Ponant, a commandé la construction d'un
navire, dont une partie du gréement a été fournie par la société Lewmar Sud Europe et dont les
voiles ont été réalisées par la société Voiles Gateff ; que des désordres étant apparus, la
copropriété du navire Le Ponant et la société La Compagnie des Iles du Ponant ont fait assigner
en indemnisation la société Lewmar Sud Europe et son assureur, la société Zurich international
France, ainsi que la société Voiles Gateff ;
Sur les premier et deuxième moyens, réunis :
Attendu que la société Voiles Gateff fait grief à l'arrêt d'avoir accueilli l'appel formé par la
copropriété du navire Le Ponant, d'avoir infirmé le jugement du 18 janvier 2002 et de l'avoir
condamnée à payer à la copropriété du navire Le Ponant et à la société La Compagnie des Iles du
Ponant la somme de 475 771,41 euros, alors, selon le moyen : 1°/ que les règles gouvernant
l'exercice des voies de recours, qui touchent à l'organisation judiciaire, sont d'ordre public ;
qu'elles doivent être relevées d'office ; qu'en accueillant l'appel en tant qu'il émanait de la
copropriété du navire Le Ponant quand la copropriété d'un navire est dépourvue de personnalité
morale, et donc de capacité d'ester en justice, les juges du fond, qui devaient relever d'office la
nullité de l'acte d'appel, ont violé les articles 117 et 120, 900 et 901 du code de procédure civile,
ensemble les articles 11 à 30 de la loi n° 67-5 du 3 janvier 1967 ;
2°/ que, en tout cas, faudrait-il faire abstraction des règles régissant l'exercice des voies de
recours, de toute façon, la nullité d'un acte pour défaut de capacité d'ester en justice de son auteur
touche à l'ordre public et doit être relevée d'office ; qu'en accueillant l'appel de la copropriété du
navire Le Ponant quand ils devaient relever d'office la nullité de l'acte d'appel, les juges du fond
ont violé les articles 117 et 120, 900 et 901 du code de procédure civile, ensemble les articles 11
à 30 de la loi n° 67-5 du 3 janvier 1967 ;
3°/ que, en tout état de cause, l'assignation, en tant qu'elle émanait de la copropriété du navire Le
Ponant, était nulle, faute de capacité d'ester en justice de son auteur, et cette nullité devait être
relevée d'office ; qu'en faisant droit à la demande quand la nullité de l'assignation devait être

70
relevée d'office, les juges du fond ont en tout état de cause violé les article 55, 56, 117 et 120 du
code de procédure civile, ensemble les articles 11 à 30 de la loi n° 67-5 du 3 janvier 1967 ;
4°/ que lorsque deux parties sollicitent une condamnation sans distinguer leur préjudice respectif,
sauf à répartir ultérieurement entre elles l'indemnité allouée, la nullité des actes de procédure,
qu'il s'agisse de l'acte d'appel ou de la demande originaire, fait nécessairement obstacle à une
condamnation au profit des parties dans les conditions sus relatées ; d'où il suit que la cassation à
intervenir sur le premier moyen ne peut manquer d'entraîner par voie de conséquence, et en
application de l'article 625 du code de procédure civile, la cassation de l'arrêt en tant qu'il a
prononcé une condamnation au profit de la société La Compagnie des Iles du Ponant;
Mais attendu que la copropriété instituée pour l'exploitation des navires par le chapitre IV de la
loi n° 67-5 du 3 janvier 1967 dispose de la personnalité morale lui donnant la capacité d'ester en
justice ; que le moyen n'est pas fondé ;
(…)
PAR CES MOTIFS :
REJETTE le pourvoi ;
Document 5 : Cour de Cassation, Chambre civile 2, du 28 janvier 1954, 54-07.081
La Cour ;
- Sur le moyen unique pris en sa seconde branche :
- Vu les articles 1, 2 et 21 de l'ordonnance législative du 22 février 1945, 1erdu décret du 2
novembre 1945 ;
- Attendu que la personnalité civile n'est pas une création de la loi ; qu'elle appartient, en
principe, à tout groupement pourvu d'une possibilité d'expression collective pour la défense
d'intérêts licites, dignes, par suite, d'être juridiquement reconnus et protégés ; que si le législateur
a le pouvoir, dans un but de haute police, de priver de la personnalité civile telle catégorie
déterminée de groupements, il en reconnaît, au contraire, implicitement mais nécessairement
l'existence en faveur d'organismes créés par la loi elle-même avec mission de gérer certains
intérêts collectifs présentant ainsi le caractère de droits susceptibles d'être déduits en justice ;
- Attendu qu'après avoir, en son article 1er, institué des comités d'entreprises dans toutes les
entreprises qu'elle énonce, l'ordonnance susvisée dispose : « Le comité d'entreprise coopère avec
la direction à l'amélioration des conditions collectives de travail et de vie du personnel, ainsi que
des règlements qui s'y rapportent. Le comité d'entreprise assure ou contrôle la gestion de toutes
les œuvres sociales établies dans l'entreprise au bénéfice des salariés ou de leurs familles, ou
participe à cette gestion... dans les conditions qui seront fixées par un décret pris en Conseil
d'Etat. Ce décret déterminera notamment... les règles d'octroi et l'étendue de la personnalité civile
des comités d'entreprise » ;
- Attendu que l'article 21 de la même ordonnance est ainsi conçu : « Dans les entreprises
comportant des établissements distincts, il sera créé des comités d'établissements dont la

71
composition et le fonctionnement seront identiques à ceux des comités d'entreprise définis aux
articles ci-dessus, qui auront les mêmes attributions que les comités d'entreprise dans la limite
des pouvoirs confiés aux chefs de ces établissements. Le comité central d'entreprise sera
composé de délégués élus des comités d'établissements » ;
- Attendu que pour déclarer irrecevable l'action intentée contre le sieur Ray, en remboursement
du prix d'un marché de vêtements prétendu non exécuté, par le comité d'établissement de Saint-
Chamond de la Cie des Forges et Aciéries de la Marine et d'Homécourt, représenté par son
président, le sieur Berthier, l'arrêt attaqué énonce qu'un groupement n'a la personnalité civile que
si celle-ci lui a été expressément attribuée ; que le silence de la loi relativement aux comités
d'établissements dans une matière où une disposition expresse est indispensable, ne peut
s'interpréter que comme étant l'expression de la volonté de n'attribuer la personnalité civile
qu'aux seuls comités d'entreprise, l'existence et le fonctionnement des comités d'établissements
devant se confondre avec la personnalité des comités centraux d'entreprise, et les comités
d'établissements ne pouvant contracter ou agir en justice que par l'intermédiaire de ces derniers;
- Mais attendu que, d'après l'article 21 précité, la composition et le fonctionnement des comités
d'établissements sont identiques à ceux des comités d'entreprise et ont les mêmes attributions que
ces derniers dans les limites des pouvoirs confiés aux chefs de ces établissements ; Et attendu
que si les dispositions de l'article 1erdu décret du 2 novembre 1945, prises en application de
l'article 2, alinéa 2, de l'ordonnance législative, ne visent expressément que les comités
d'entreprise, elles impliquent nécessairement reconnaissance de la personnalité civile des comités
d'établissements, celle-ci n'étant pas moins indispensable à l'exercice d'attributions et à la
réalisation de buts identiques, dans le champ d'action qui leur est dévolu par ladite ordonnance
elle-même ; - D'où il suit qu'en déclarant, pour les motifs qu'elle a admis, l'action dudit comité
d'établissement irrecevable, la cour d'appel a faussement appliqué et par suite violé les articles
invoqués au moyen;
- Par ces motifs, casse et annule...

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