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FR LIdeal de Lunite Humaine

Sri Aurobindo

Transféré par

Gérard Leplat
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L’Idéal de l’unité humaine

Sri Aurobindo

L’Idéal de l’unité
humaine

Sri Aurobindo Ashram


Pondichéry
Première édition : 1971
Deuxième édition : 1989
Troisième édition : 2010

ISBN 978-81-7058-155-0

© Sri Aurobindo Ashram Trust 1971, 2010


Publié par l’Ashram de Sri Aurobindo
Service des Publications, Pondichéry 605 002
Site Internet : http://www.sabda.in

Imprimé à l’Imprimerie de l’Ashram


de Sri Aurobindo, Pondichéry
Imprimé en Inde
Note de l’éditeur

Cet ouvrage a paru pour la première fois dans la revue Arya, de


septembre 1915 à juillet 1918. Ses trente-cinq chapitres ont été
réunis plus tard dans un livre publié à Madras en 1919.
Sri Aurobindo, qui avait revu l’ouvrage avant la Deuxième Guerre
mondiale, a estimé, après la guerre, qu’il pouvait être édité de
nouveau avec la simple addition de quelques notes et d’un trente-
sixième chapitre traitant de la situation mondiale nouvelle.
C’est la traduction de cette édition d’avril 1950 que nous pré-
sentons ici. Elle a été publiée pour la première fois dans le Bulletin
d’Éducation Physique de l’Ashram de Sri Aurobindo entre 1952
et 1954, puis révisée complètement sous la direction de la Mère
en 1969. Si certains détails peuvent rappeler au lecteur l’époque
à laquelle ce livre a été écrit, il n’en reste pas moins que les pro-
blèmes traités demeurent d’une actualité brûlante, et les conclusions,
toujours valables.
Première Partie
CHAPITRE I

La tendance à l’unité   :
sa nécessité et ses dangers

La surface de la vie est facile à comprendre ; ses


lois, ses mouvements caractéristiques, son utilité pratique sont
à notre portée et nous pouvons assez facilement et rapidement
les saisir pour en tirer parti. Mais cela ne nous mène pas très
loin. C’est suffisant pour la vie active et superficielle au jour le
jour, mais non pour résoudre les grands problèmes de l’exis-
tence. Par contre, il nous est extrêmement difficile d’acquérir la
connaissance des profondeurs de la vie, de ses secrets puissants
et ses grandes lois cachées qui déterminent tout. Nous n’avons
pas trouvé le plomb qui sonde ces profondeurs-là ; elles nous
apparaissent comme un mouvement vague et indéterminé, une
obscurité profonde devant laquelle le mental recule volontiers
pour jouer plutôt avec l’agitation, l’écume et les scintillements
faciles de la surface. Pourtant, si nous voulions comprendre
l’existence, ce sont ces profondeurs et leurs forces invisibles
qu’il nous faudrait connaître. À la surface, nous trouvons seu-
lement les lois secondaires de la Nature et des règles pratiques
qui nous aident à surmonter les difficultés du moment et à
organiser empiriquement, sans les comprendre, ses transitions
continuelles.
Rien n’est plus obscur pour l’humanité, moins accessible à
son entendement, que sa propre vie commune et collective, tant
dans la force qui la meut que dans la perception du but vers
lequel elle se meut. La sociologie ne nous aide pas ; elle nous
donne seulement un récit général du passé et un énoncé des
conditions extérieures dans lesquelles les communautés ont pu
survivre. L’histoire ne nous enseigne rien ; c’est un torrent confus

1
L’Idéal de l’unité humaine

d’événements et de personnalités, un kaléidoscope d’institutions


changeantes. Nous ne saisissons pas le sens vrai de tous ces
changements et de ce flot continuel de vie humaine dans les
artères du Temps. Ce que nous percevons, ce sont des phéno-
mènes qui passent et repassent, des généralisations faciles, des
idées partielles. Nous parlons de démocratie, d’aristocratie et
d’autocratie, de collectivisme et d’individualisme, d’impérialisme
et de nationalisme, de l’État et de la Commune, du capitalisme
et du socialisme ; nous avançons des généralisations hâtives et
fabriquons des systèmes absolus, proclamés péremptoirement
aujourd’hui et abandonnés par force demain ; nous épousons
des causes et des enthousiasmes, dont le triomphe se change
vite en désenchantement, puis nous les laissons pour d’autres,
peut-être ceux-là mêmes que nous avions eu tant de mal à abattre.
Pendant un siècle entier, l’humanité a soif de liberté, se bat
pour elle et la conquiert au prix amer d’un dur labeur et de
larmes et de sang ; le siècle qui en jouit sans avoir lutté pour
elle, s’en détourne comme d’une illusion puérile, prêt à renoncer
à cet avantage déprécié si tel doit être le prix de quelque bien
nouveau. Ceci vient de ce que notre pensée et notre action sont
tout entières à fleur de peau, empiriques quand il s’agit de notre
vie collective ; elles ne cherchent pas, elles ne se fondent pas
sur une connaissance solide, profonde, complète. La morale à
tirer n’est point de la vanité de la vie humaine et de ses ardeurs,
ses enthousiasmes ni des idéaux qu’elle poursuit, mais de la
nécessité d’une recherche plus sage, plus large, plus patiente,
pour trouver sa vraie loi et son vrai but.
Aujourd’hui, l’idéal de l’unité humaine se fraye plus ou moins
vaguement le chemin jusqu’au seuil de notre conscience. L’émer-
gence d’un idéal dans la pensée humaine est toujours le signe
d’une intention de la Nature, mais pas toujours d’une intention
d’accomplir ; parfois, il indique seulement une tentative qui sera
vouée à un échec temporaire. Car la Nature est lente et patiente

2
La tendance à l’unité   : sa nécessité et ses dangers

en ses méthodes. Elle adopte des idées et les réalise à moitié, puis
les laisse au bord du chemin pour les reprendre plus tard, en
quelque autre ère, quelque concours de circonstances meilleur.
Ayant imaginé une harmonie possible, elle séduit son instrument
pensant, l’humanité, et sonde jusqu’où l’espèce y est prête ; elle
laisse l’homme essayer et échouer, elle l’y pousse même afin qu’il
puisse apprendre et réussir une autre fois. Pourtant, si un idéal
s’est frayé le chemin jusqu’au seuil de la pensée, c’est qu’il doit
nécessairement être essayé, or il est probable que l’idéal de l’unité
humaine figurera largement parmi les forces déterminantes de
l’avenir ; en fait, les circonstances intellectuelles et matérielles de
l’époque actuelle l’ont préparé et l’imposent presque, et surtout
les découvertes scientifiques qui ont tant réduit les distances de
notre terre que ses plus vastes royaumes apparaissent maintenant
comme les simples provinces d’un seul pays.
Mais la commodité même des circonstances matérielles peut
amener l’échec de l’idéal ; car, même si les circonstances ma-
térielles favorisent un grand changement, on peut prédire un
échec si le cœur et le mental de l’homme (et surtout le cœur)
n’y sont pas réellement préparés ; à moins, bien entendu, que les
hommes ne comprennent à temps et n’acceptent le changement
intérieur en même temps que le rajustement extérieur. Mais à
l’époque actuelle, l’intellect humain a été tellement mécanisé
par la science matérielle que la révolution qu’il commence à
envisager sera probablement entreprise surtout, ou même uni-
quement, par des moyens mécaniques, à savoir des ajustements
sociaux et politiques. Or, ce n’est pas par des systèmes sociaux
et politiques, ou en tout cas pas uniquement ni principalement
par eux, que l’unité de l’espèce humaine peut se réaliser d’une
façon durable et fructueuse.
Il faut se souvenir qu’une unité sociale et politique plus vaste
n’est pas nécessairement un bienfait en soi. Elle ne vaut d’être
poursuivie que dans la mesure où elle fournit les moyens et le

3
L’Idéal de l’unité humaine

cadre d’une vie individuelle et collective meilleure, plus riche,


plus heureuse et plus puissante. Mais jusqu’à présent, l’expé-
rience de l’humanité n’a pas confirmé que d’énormes agrégats,
étroitement unis et strictement organisés, fussent favorables à
une vie humaine plus riche et plus puissante. Il semblerait plutôt
que la vie collective soit davantage à son aise, plus bienveillante,
plus variée et plus féconde, quand elle peut se concentrer en de
petits espaces et en des organismes plus simples.
Si nous considérons le passé de l’humanité, pour autant qu’il
nous soit connu, nous nous apercevons que les périodes intéres-
santes de la vie humaine, les scènes où elle a été le plus richement
vécue et où elle a laissé derrière elle les fruits les plus précieux,
sont précisément les époques, et les contrées, où l’humanité avait
su s’organiser en de petits centres indépendants, étroitement mêlés
l’un à l’autre mais non fondus en une unique unité. L’Europe
moderne doit les deux tiers de sa civilisation à trois moments
suprêmes de cette sorte dans l’histoire humaine   : d’abord, la
vie religieuse des tribus disparates qui s’étaient donné le nom
d’Israël, et plus tard de la petite nation juive qui lui a succédé ;
puis la vie hétérogène des petites cités grecques ; enfin, la vie
artistique et intellectuelle (similaire, quoique plus restreinte)
de l’Italie médiévale. De même, aucune époque en Asie n’a été
aussi riche en énergie, aussi digne d’être vécue, aussi productive
de fruits meilleurs et plus durables, que la période héroïque où
l’Inde était divisée en petits royaumes dont beaucoup n’étaient
pas plus grands qu’une circonscription moderne. Les activi-
tés les plus merveilleuses, les travaux les plus vigoureux et les
plus durables — ce que, s’il nous fallait choisir, nous conser-
verions volontiers en sacrifiant tout le reste — appartiennent à
cette période. La seconde belle époque vint plus tard, avec des
nations et des royaumes plus vastes mais encore relativement
petits, comme ceux des Pallava, des Châlukya, des Pândya, des
Chôla et des Chéra. L’Inde a reçu relativement peu de choses

4
La tendance à l’unité   : sa nécessité et ses dangers

des grands empires qui se sont érigés et effondrés à l’intérieur


de ses frontières — l’Empire moghol, celui des Gupta, celui des
Maurya —, très peu de choses, en vérité, à part une organisation
politique et administrative, quelques beaux‑arts et une littérature
agréables, quelques travaux durables (mais pas toujours de la
meilleure qualité). Leur impulsion poussait à une organisation
compliquée plutôt qu’originale et stimulante ou créatrice.
Cependant, le règne des petites cités-États ou des cultures
régionales avait toujours un défaut qui obligeait à tendre vers
de plus larges organismes. Ce défaut se caractérisait par la non-
permanence, souvent le désordre, et surtout l’incapacité à se
défendre devant l’assaut des organismes plus grands, aussi par
une carence à répandre le bien-être matériel. C’est pourquoi,
cette première forme de vie collective a eu tendance à disparaître
et à céder la place à l’organisation des nations, des royaumes et
des empires.
Nous remarquons donc, tout d’abord, que ce sont les grou-
pements de petites nations qui ont eu la vie la plus intense, et
non les énormes États ni les empires colossaux. Il semble qu’une
vie collective diffusée en de trop vastes espaces, perde de son
intensité et de sa productivité. L’Europe a vécu en Angleterre, en
France, aux Pays-Bas, en Espagne, en Italie, dans les petits États
germaniques. C’est là, et non dans l’énorme masse du Saint-
Empire romain germanique ni dans celle de l’Empire russe, que
se sont élaborés toute sa civilisation et son progrès. Le même
phénomène se révèle dans le domaine social et politique si nous
comparons la vie et l’activité intenses de l’Europe avec ses nom-
breuses nations fructueusement entremêlées qui progressaient
à pas vifs et créateurs, parfois par bonds, et celles des grandes
masses asiatiques avec leurs longues périodes d’immobilité cou-
pées de guerres et de révolutions qui semblaient être de petits
épisodes temporaires et généralement stériles, leurs siècles de
rêveries religieuses, philosophiques et artistiques, leur tendance

5
L’Idéal de l’unité humaine

grandissante à l’isolement, et finalement la stagnation de leur


vie extérieure.
Nous remarquons, ensuite, que celles des organisations de
royaumes ou de nations qui ont eu la vie la plus vigoureuse, le
doivent à une sorte de concentration artificielle de la vitalité en
une tête, un centre, une capitale   : Londres, Paris, Rome. C’est
par cet artifice que la Nature, tout en gagnant les avantages d’une
organisation plus vaste et d’une unité plus parfaite, conserve
dans une certaine mesure ce qu’elle avait acquis par son système
plus primitif de cités et de royaumes minuscules, c’est-à-dire
le pouvoir non moins précieux de concentration féconde dans
un espace restreint et dans un étroit rassemblement d’activités.
Mais cet avantage se paye de la condamnation du reste de l’orga-
nisme   : provinces, petites villes et villages, voués à une vie terne,
insignifiante et somnolente, qui contraste étrangement avec l’in-
tensité de la vie de la métropole, l’urbs.
L’Empire romain est l’exemple historique de l’organisation
d’une unité qui transcendait les limites de la nation ; les avan-
tages et les inconvénients de cette organisation y sont aussi
parfaitement illustrés. Les avantages se résument à une organi-
sation admirable, à la paix, la sécurité générale, l’ordre et le bien-
être matériel ; l’inconvénient apparaît quand l’individu, la cité
et la région sacrifient l’indépendance de leur vie et deviennent
les rouages d’une machine   : la vie perd sa couleur, sa richesse, sa
variété, sa liberté et sa victorieuse inspiration créatrice. L’orga-
nisation est grande et admirable, mais les individus dépérissent,
sont écrasés, submergés, et finalement, avec le rapetissement et
l’affaiblissement de l’individu, l’énorme organisation perd lente-
ment, mais inévitablement, la vitalité même qui la faisait vivre   :
elle meurt de stagnation grandissante. Même si, du dehors, elle
paraît entière et intacte, la structure est pourrie, et au premier
choc de l’extérieur, elle commence à craquer et se désagrège.
Ces organisations, et ces périodes, ont une immense utilité de

6
La tendance à l’unité   : sa nécessité et ses dangers

conservation ; ainsi, l’Empire romain a‑t‑il servi à consolider


les gains des siècles féconds qui l’avaient précédé. Mais elles
arrêtent la vie et la croissance.
Nous voyons donc ce qui se passerait probablement si, comme
certains ont commencé à le rêver aujourd’hui, il se produisait
une unification sociale, administrative et politique de l’huma-
nité. Une formidable organisation deviendrait nécessaire, sous
laquelle la vie individuelle et la vie régionale seraient écrasées,
rapetissées, privées de leur essentielle liberté, telle une plante
qui n’aurait ni pluie, ni vent, ni soleil. Après, peut-être, une
première explosion d’activité joyeuse et satisfaite, l’humanité
entrerait dans une longue période de pur conservatisme, de
stagnation croissante, et finalement de décadence.
Cependant, il est évident que l’unité de l’espèce humaine fait
partie du plan final de la Nature et qu’elle doit se produire. Mais
pour cela, d’autres conditions sont nécessaires et des garanties
qui garderont intactes les racines de la vitalité de l’espèce et sa
riche diversité dans l’unité.

7
CHAPITRE II

L’imperfection des agrégats passés

Tout le processus de la Nature repose sur l’équi-


libre de deux pôles de la vie et sur une tendance constante à
les harmoniser. Ces deux pôles sont l’individu (que nourrit le
tout ou l’agrégat) et le tout ou l’agrégat (que l’individu aide à
constituer). La vie humaine ne fait pas exception à la règle. Par
conséquent, le perfectionnement de la vie humaine implique
nécessairement l’élaboration d’une harmonie encore inaccomplie
entre les deux pôles de notre existence   : l’individu et l’agrégat
social. Sera parfaite la société la plus entièrement propice à la
perfection de l’individu ; sera incomplète la perfection de l’in-
dividu si elle n’aide pas à l’état parfait de l’agrégat social auquel
il appartient, et finalement à l’état parfait de l’agrégat humain le
plus vaste possible   : l’ensemble d’une humanité unifiée.
Mais la Nature suit un processus graduel qui complique les
choses et empêche l’individu d’avoir une relation pure et directe
avec l’humanité totale. Entre lui et ce tout trop immense, se
dressent les agrégats plus petits dont la formation était nécessaire
aux étapes progressives de la culture humaine ; ces agrégats sont
en partie des aides pour l’unité finale, en partie des barrières.
L’obstacle de l’espace, les difficultés d’organisation, les limita-
tions du cœur et du cerveau humains, rendaient nécessaire la
formation de petits agrégats, tout d’abord, puis d’agrégats de
plus en plus grands pour entraîner graduellement l’individu,
par rapprochements successifs, à se préparer à l’universalité
finale. La famille, la commune, le clan ou la tribu, la classe, les
cités-États ou les amas de tribus, la nation, l’empire, marquent
autant d’étapes de ce progrès et de cet élargissement constant.
Si les petits agrégats avaient été détruits dès la formation des

8
L’imperfection des agrégats passés

plus grands, cette gradation n’aurait pas suscité de complexités,


mais là n’est pas la voie de la Nature. Il est rare qu’elle détruise
tout à fait les modèles qu’il lui a plu de façonner, ou elle ne
détruit que ce qui n’a plus aucune utilité et conserve le reste
pour satisfaire son besoin, ou sa passion, de variété, de richesse,
de multiformité, se bornant à effacer les lignes de division ou
à modifier suffisamment les particularités et les rapports pour
faciliter l’unité plus grande qu’elle est en train de créer. Par
suite, l’humanité doit à chaque pas faire face à des problèmes
variés qui viennent non seulement de la difficulté d’accorder les
intérêts de l’individu et ceux de la communauté ou de l’agrégat
direct, mais d’accorder aussi les intérêts et les besoins des pe-
tites unités et la croissance de l’ensemble plus vaste qui doit les
englober toutes.
L’histoire a conservé çà et là des exemples de ce travail, des
exemples d’échecs et de succès qui sont pleins d’enseignement.
Ainsi, nous voyons l’effort d’agrégation des tribus sémitiques
(juives et arabes) réussir chez les uns après la scission en deux
royaumes qui restèrent une source de faiblesse permanente pour
la nation juive 1, et réussir seulement temporairement chez les
autres par l’apparition soudaine de la force unificatrice de l’islam.
Chez les races celtiques, nous voyons les clans tenter sans succès
de se fondre en une existence nationale organisée. Cet insuccès
est total en Irlande et en Écosse où il a fallu que la vie de clan
soit écrasée par la domination et la culture étrangères. Au pays de
Galles, l’échec n’a été évité qu’au dernier moment. Dans l’histoire
de la Grèce, les cités-États et les petits peuples régionaux restent
dans l’impossibilité de fusionner. Par contre, le même effort de
la Nature a remporté un éclatant succès dans le développement
de l’Italie romaine. Depuis plus de deux millénaires, tout le passé

1. Les deux royaumes d’Israël et de Juda, à la mort de Salomon, en 931 avant


J.-C. (Note de l’éditeur)

9
L’Idéal de l’unité humaine

de l’Inde n’a été (bien que le succès ait souvent semblé proche)
qu’une vaine tentative pour surmonter la tendance centrifuge
d’une extraordinaire quantité et variété d’éléments disparates   :
famille, communes, clans, castes, petits États ou petits peuples
régionaux, vastes unités linguistiques, communautés religieuses,
nations dans la nation. On pourrait dire qu’ici, la Nature a tenté
une expérience dont la complexité et la richesse potentielle sont
sans égales, et qu’elle a accumulé toutes les difficultés possibles
afin de parvenir au résultat le plus opulent. Mais finalement,
le problème s’est montré insoluble, ou du moins n’a pas été
résolu, et la Nature a dû recourir à son habituel deus ex machina   :
l’intervention d’une domination étrangère.
Mais même si la nation (qui représente le plus vaste
groupement que la Nature ait jusqu’à présent formé avec succès)
est suffisamment organisée, l’unité complète ne se réalise pas
toujours. Si aucun autre élément de discorde ne subsiste, la lutte
des classes reste cependant toujours possible. Ce phénomène
nous conduit à une autre règle du développement graduel de la
Nature dans la vie humaine, et nous verrons que cette règle est
d’une importance considérable quand nous en viendrons à la
question d’une unité humaine viable. La perfection de l’individu
dans une société devenue parfaite (étant bien entendu que la
perfection est toujours relative et progressive), puis dans une
humanité devenue parfaite, est le but inévitable de la Nature. Mais
le progrès de tous les individus d’une société ne se produit pas
pari passu, d’une marche égale et uniforme. Certains avancent,
d’autres sont stationnaires (absolument ou relativement), d’autres
enfin reculent. Par conséquent, il est inévitable qu’une classe
dominante apparaisse à l’intérieur de l’agrégat, de même que
l’apparition de nations dominantes est inévitable dans le conflit
constant des agrégats. La classe qui exprimera le plus parfaitement
le type dont la Nature a besoin à une certaine époque, soit pour
son progrès, soit pour sa rétrogression (cela peut arriver), sera

10
L’imperfection des agrégats passés

celle qui prédominera. Si la puissance et la force de caractère


sont exigées, on verra une aristocratie dominante apparaître ;
si c’est la connaissance et la science, la classe dominante sera
savante et littéraire ; si c’est l’habileté pratique, l’ingéniosité,
l’économie et l’efficacité de l’organisation, on verra dominer la
classe bourgeoise ou vaïshya, habituellement conduite par les
juristes ; s’il s’agit de diffuser plutôt que de concentrer le bien-être
général et d’organiser strictement le travail, alors la domination
de la classe ouvrière elle-même n’est pas impossible.
Mais qu’il s’agisse de la domination des classes ou des nations,
ce phénomène ne peut jamais être qu’une nécessité temporaire,
sans plus ; en effet, dans la vie humaine, le but final de la Nature
ne peut pas être l’exploitation du grand nombre par le petit
nombre, ni même du petit nombre par le grand nombre ; le but
ne peut jamais être la perfection de quelques-uns au prix de la
submersion abjecte ou de la soumission ignorante de la masse ; il
ne peut s’agir là que d’expédients transitoires. Nous voyons donc
que ces dominations portent toujours en elles-mêmes le germe
de leur propre destruction. Elles doivent disparaître, soit par
éviction ou destruction de l’élément exploiteur, soit par fusion
et égalisation. En Europe et en Amérique, les brâhmanes et les
kshatriyas 1 ont vu leur domination abolie, ou ils sont sur le point
de retomber dans l’égalité de la masse générale. Seules restent
deux classes rigidement séparées   : la possédante qui domine, et
l’ouvrière ; et tous les mouvements les plus importants de nos
jours ont pour but l’abolition de cette dernière supériorité. Par
cette tendance persistante, l’Europe a obéi à une grande loi de
la marche progressive de la Nature   : tendre à une égalité finale.
Il est sûr qu’une égalité absolue n’est ni voulue ni possible, de
même qu’une uniformité absolue est à la fois impossible et tout

1. Ce qui correspond ou correspondait à la classe dite libérale et à la noblesse.


(Note de Sri Aurobindo)

11
L’Idéal de l’unité humaine

à fait indésirable, mais ce qui est essentiel à toute perfectibilité


concevable pour l’espèce humaine, est une égalité fondamentale
qui rende inoffensif le jeu des supériorités et des différences
véritables.
Par conséquent, le meilleur conseil à donner à une minorité
dominante, est de reconnaître à temps l’heure convenable de
son abdication et du transfert de son idéal, de ses qualités, sa
culture et son expérience au reste de l’agrégat, ou à telle partie
du reste qui est prête à ce progrès. Si les choses se passent
ainsi, l’agrégat social avance normalement, sans dislocation,
sans blessure ni maladie sérieuse ; sinon, un progrès dans le
désordre lui est imposé, car la Nature ne souffrira jamais que
l’égoïsme humain déjoue indéfiniment ses intentions décidées
et ses nécessités. Quand les classes dominantes réussissent à
éluder les exigences de la Nature, la pire des destinées risque
de s’abattre sur l’agrégat social. Ce fut le cas pour l’Inde, où
la cause principale du déclin et de la dégénérescence vint de
la caste des brâhmanes et autres classes privilégiées qui refu-
sèrent définitivement d’élever autant que possible la masse de
la nation à leur niveau et ont dressé un gouffre de supériorité
infranchissable entre elles-mêmes et le reste de la nation. Or, si
ses intentions sont frustrées, la Nature retire inévitablement sa
force de l’entité nuisible, jusqu’à ce qu’elle amène de l’extérieur
d’autres moyens de réduire l’obstacle à néant.
Mais même si, intérieurement, l’unité de l’agrégat est rendue
aussi parfaite que peut le permettre le jeu d’un mécanisme social,
administratif et culturel, la question de l’individu continue de se
poser. Car ces unités ou agrégats sociaux ne sont pas semblables
au corps humain où les cellules constituantes sont incapables de
vivre en dehors de l’agrégat. L’être humain tend à exister par
lui-même et à déborder les limites de la famille, du clan, de la
classe et de la nation ; et même, cette indépendance, d’un côté,
et cette universalité, de l’autre, sont des éléments essentiels

12
L’imperfection des agrégats passés

à sa perfection. C’est pourquoi, de même que les systèmes


d’agrégation sociale qui dépendent de la domination d’une ou de
plusieurs classes sur les autres doivent changer ou se dissoudre,
de même les agrégats sociaux qui font obstacle à la perfection
de l’individu et cherchent à l’enfermer dans un moule limité,
à le soumettre à la rigidité d’une culture étroite, d’une classe
mesquine ou de petits intérêts nationaux, doivent avoir un terme
et, un jour, sous l’impulsion irrésistible de la Nature en progrès,
doivent se transformer ou être détruits.

13
CHAPITRE III

Le groupe et l’individu

Quand la Nature doit concilier deux éléments


dans une harmonie, sa méthode constante est de commencer
par procéder à un mouvement de bascule, lent et continu, où
elle semble parfois pencher entièrement d’un côté, parfois en-
tièrement de l’autre, et d’autres fois corriger les deux excès par
un ajustement temporaire et un compromis modérateur plus ou
moins réussis. Les deux éléments apparaissent alors comme des
adversaires nécessaires l’un à l’autre et qui peinent pour trou-
ver quelque solution à leur conflit. Mais comme chacun a son
égoïsme et obéit à la tendance innée qui pousse les choses, non
seulement à se préserver mais aussi à s’affirmer dans la mesure
de leur force disponible, chacun cherche à trouver une solution
qui lui donnera la part maximale et lui permettra de dominer,
si possible complètement, voire même d’engloutir entièrement
l’égoïsme de l’autre dans son propre égoïsme. Ainsi, le progrès
vers l’harmonie se fait par un conflit de forces et semble souvent
ne pas être du tout un effort vers la concorde et l’ajustement mu-
tuel, mais au contraire un effort pour se dévorer mutuellement.
Et en fait, notre plus haut idéal d’unité n’est pas l’absorption de
l’un par l’autre, mais de chacun par l’autre afin que chacun vive
entièrement dans l’autre et comme cet autre. C’est là l’ultime
idéal de l’amour, et c’est vers cela que les conflits s’acheminent
aveuglément, car, par la lutte, on ne peut arriver qu’à un ajuste-
ment entre deux exigences opposées, non à une harmonie stable ;
à un compromis entre deux égoïsmes antagonistes, non à leur
fusion l’un en l’autre. Néanmoins, le conflit conduit effectivement
à une compréhension mutuelle croissante, qui finalement rend
possible l’essai d’unité réelle.

14
Le groupe et l’individu

Dans les relations entre l’individu et le groupe, cette méthode


constante de la Nature prend l’aspect d’une lutte entre deux ten-
dances humaines aussi profondément enracinées l’une que l’autre   :
l’individualisme et le collectivisme. D’un côté, nous avons l’État
avec son autorité, sa perfection et son développement accaparants ;
de l’autre, l’homme individuel avec sa liberté, sa perfection et son
développement distinctifs. L’idée d’État, machine vivante, petite
ou grande, et l’idée de l’homme, personne de plus en plus distincte
et lumineuse, dieu en croissance, se trouvent en perpétuelle oppo-
sition. La dimension de l’État ne change rien à l’essence du conflit
et ne change pas nécessairement ses conditions caractéristiques.
C’était la famille, la tribu ou la cité, polis ; c’est devenu le clan, la
caste et la classe, kula, gens. C’est maintenant la nation. Demain
ou après-demain, ce sera toute l’humanité. Mais le problème des
relations entre l’homme et l’humanité, entre la personne en voie
de libération et la collectivité accaparante, n’en continuera pas
moins de se poser.
Si l’on s’en tient aux seuls faits de l’histoire et de la sociologie
dont nous pouvons disposer, il faut supposer que notre espèce
a commencé par un accaparement total du groupe, auquel
l’individu était entièrement subordonné, et que le développement
de l’individualité est un accessoire de la croissance humaine, un
fruit du développement de la conscience mentale. Nous pouvons
supposer qu’à l’origine, l’homme était complètement grégaire
et que l’association était la condition première de sa survie ; et
puisque la survie est la première nécessité de tout être, l’individu
ne pouvait être rien autre qu’un instrument au service de la
force et de la sécurité du groupe ; et même si, à la force et à la
sécurité, nous ajoutons la croissance, l’efficacité, l’indépendance
autant que la conservation du groupe, nous sommes encore
dans l’idée dominante de tout collectivisme. Cette tournure des
choses est une nécessité issue des circonstances et du milieu.
En effet, en examinant de plus près le fond du problème, nous

15
L’Idéal de l’unité humaine

nous apercevons que dans la Matière, l’uniformité est le signe


du groupe ; la libre variation et le développement individuel
progressent avec la croissance de la Vie et du Mental. Si, donc,
nous supposons que l’homme représente une évolution de l’être
mental dans la matière et à partir de la matière, nous devons
présumer qu’il a commencé par l’uniformité et la subordination
de l’individu, puis avancé vers la variété et la liberté de l’individu.
La nécessité des circonstances et du milieu, autant que la loi
inévitable des principes fondamentaux de son être, suggéreraient
donc la même conclusion, le même processus pour son évolution
préhistorique et historique.
Mais il y a aussi l’antique tradition de l’humanité, qu’il n’est
jamais bon de méconnaître ni de traiter comme une pure fic-
tion ; selon elle, l’état social aurait été précédé d’un autre, libre
et non social. Suivant les idées scientifiques modernes, pareil
état, s’il a jamais existé (ce qui est loin d’être certain), a dû
être non seulement non social, mais antisocial ; ce devait être la
condition de l’homme en tant qu’animal isolé, vivant comme
une bête de proie, avant de devenir progressivement un animal
de troupeau. La tradition, au contraire, parle d’un âge d’or où
l’homme était librement social sans société. N’étant pas lié par
des lois et des institutions, mais vivant par son instinct naturel
ou sa connaissance spontanée, il portait en lui-même la loi vraie
de son existence et n’avait nul besoin de dévorer ses semblables
ni d’être courbé sous le joug de fer de la collectivité. On peut
dire, si l’on veut, que l’imagination poétique ou idéaliste s’est
ici servie d’une mémoire raciale profondément enracinée, et que
les premiers hommes civilisés ont tiré leur idéal naissant de libre
association inorganisée et heureuse, de cette mémoire raciale
d’une existence inorganisée, sauvage et antisociale. Mais il est
possible aussi que notre progrès ne se soit pas déroulé en ligne
droite, mais en cycles, et qu’au cours de ces cycles, il y ait eu
des périodes de réalisation, au moins partielle, où les hommes

16
Le groupe et l’individu

étaient devenus capables de vivre comme dans le grand rêve


de l’anarchisme philosophique, associés par une loi intérieure
d’amour et de lumière, d’existence juste, de pensée juste et
d’action juste, au lieu d’être contraints à l’unité par des rois
et des parlements, des lois, des polices et des châtiments, avec
toutes les hantises de la tyrannie, les oppressions et répressions,
petites ou grandes, et l’affreux cortège d’égoïsme et de corrup-
tion qu’entraîne toujours le gouvernement forcé de l’homme par
l’homme. Il est même possible que notre état originel ait connu la
spontanéité animale instinctive d’une association libre et fluide,
et que notre état idéal final possède la spontanéité intuitive et
illuminée d’une association libre et fluide. Il se peut que notre
destinée soit de convertir l’association animale originelle en une
communauté de dieux. Il se peut que notre progrès soit un
circuit détourné conduisant de l’uniformité et de l’harmonie
spontanées et faciles qui reflètent la Nature, à l’unité maîtresse
d’elle-même qui reflète le Divin.
Quoi qu’il en soit, en dehors des tentatives des idéalismes
religieux ou autres pour arriver à une libre solitude ou à une
libre association, l’histoire et la sociologie ne nous parlent de
l’homme que comme d’un individu dans un groupe plus ou
moins organisé. De ces groupes, il existe toujours deux types.
L’un affirme l’idée de l’État aux dépens de l’individu   : l’ancienne
Sparte, l’Allemagne moderne 1 ; l’autre affirme la suprématie de
l’État, mais cherche en même temps à donner aux individus qui
le constituent autant de liberté, de pouvoir et de dignité qu’il
est compatible avec son autorité   : l’ancienne Athènes, la France
moderne. Mais à ces deux types, un troisième s’est ajouté, où
l’État abdique autant qu’il peut devant l’individu, affirme har-
diment qu’il n’existe que pour la croissance de l’individu et

1. Rappelons que cet ouvrage a été écrit pendant la Première Guerre mondiale.
(Note de l’éditeur)

17
L’Idéal de l’unité humaine

pour assurer sa liberté, sa dignité et son heureuse humanité, et


cherche avec une foi courageuse si, après tout, ce n’est pas en
amenant l’individu au plus haut degré possible de liberté, de
dignité et d’humanité que le bien-être, la force et l’expansion
de l’État seront le mieux assurés. L’Angleterre était le grand
exemple de ce type, jusqu’à une époque récente ; l’Angleterre
faite libre, prospère, énergique, invincible, par la seule force de
cette idée au fond d’elle-même ; l’Angleterre bénie des dieux
et gratifiée d’une expansion, d’un empire et d’une bonne for-
tune sans pareils parce que, à aucun moment, elle n’avait craint
d’obéir à cette haute tendance, d’accepter les risques de cette
grande entreprise, et même souvent de l’appliquer par-delà les
limites de son propre égoïsme insulaire. Malheureusement, cet
égoïsme, les défauts de la race et, signe de l’ignorance humaine,
l’affirmation exagérée d’une idée en dehors de ses limites, l’ont
empêchée de donner à cette idée l’expression la plus riche et
la plus noble, et d’obtenir par elle d’autres fruits, qui ont été
obtenus ou sont en voie de l’être par les États organisés d’une
manière plus rigide. Par suite, nous voyons l’idée collectiviste
ou étatique s’attaquer à la vieille tradition anglaise afin de la
démolir, et il est possible qu’avant longtemps la grande expé-
rience s’achève par un lamentable aveu d’échec, remplacée par
une «   discipline   » et une organisation «   efficace   » à l’allemande, ce
vers quoi toute l’humanité civilisée semble tendre actuellement.
On peut certes se demander si ceci était réellement nécessaire
ou si, avec une foi plus courageuse, éclairée par une intelligence
plus souple et plus vigilante, tous les résultats désirés n’auraient
pas pu être atteints en employant une méthode nouvelle, plus
libre, qui aurait toutefois gardé intact le dharma 1 de l’espèce.
Un autre fait mérite d’être noté quant à la prétention de l’État
à sacrifier l’individu à son propre intérêt, à savoir que la forme

1. La loi profonde, véritable.

18
Le groupe et l’individu

de l’État ne fait absolument aucune différence au principe. La


tyrannie du souverain absolu sur tous, ou celle de la majorité sur
l’individu (qui d’ailleurs, par un paradoxe de la nature humaine,
se change en une oppression ou une répression hypnotiques
de la majorité par elle-même) sont des formes d’une seule et
même tendance. Chacune de ces tyrannies, quand elle proclame
d’une manière absolue   : «   l’État, c’est moi   », énonce une vérité
profonde, bien qu’elle fonde cette vérité sur un mensonge. La
vérité est que chacune est vraiment l’expression de l’État et de
sa tendance caractéristique à subjuguer le libre arbitre, la liberté
d’action, le pouvoir, la dignité et l’indépendance des individus
qui le constituent. Le mensonge est dans l’idée sous-entendue
que l’État est quelque chose de plus grand que les individus qui
le composent et qu’il peut impunément s’arroger cette oppressive
suprématie sans dommage pour lui-même ni pour le plus haut
espoir de l’humanité.
Dans les temps modernes, l’idée d’État se réaffirme pleine-
ment après un long entracte et domine la pensée et l’action du
monde. Elle s’appuie sur deux motifs   : l’un fait appel à l’intérêt
extérieur de l’espèce ; l’autre à ses plus hautes tendances mo-
rales. Elle exige que l’égoïsme individuel s’immole dans l’intérêt
collectif et demande que l’homme ne vive plus pour lui-même,
mais pour le tout, le groupe, la communauté. Elle affirme que
l’espoir du bien de l’humanité et de son progrès dépend de l’effi-
cacité et de l’organisation de l’État. Son chemin de la perfection
passe par la réglementation étatique de tous les dispositifs éco-
nomiques et vitaux de l’individu et du groupe   : la «   mobilisation   »,
pour employer l’expression spécieuse mise à la mode pendant la
guerre ; une mobilisation étatique de l’intelligence, des capacités,
des pensées, des émotions et de la vie de l’individu, de tout ce
qu’il est et tout ce qu’il a, dans l’intérêt de tous. Poussé à son
ultime conclusion, c’est l’idéal socialiste dans toute sa splendeur,
et c’est vers cette conclusion que l’humanité semble faire route

19
L’Idéal de l’unité humaine

avec une remarquable rapidité. L’idée d’État est en train de se


ruer à la domination avec une grande force motrice, et elle est
prête à broyer sous ses roues tout ce qui s’oppose à sa force et
voudrait affirmer le droit des autres tendances humaines. Et
pourtant, les deux notions sur lesquelles elle se fonde, sont
pleines de ce fatal mélange de vérité et de mensonge qui afflige
toutes les prétentions et les affirmations humaines. Il est donc
nécessaire de les faire passer au solvant d’une pensée scrutatrice
et impartiale qui se refuse à être escroquée par les mots, si nous
ne voulons pas suivre, impuissants, un nouveau cycle d’illusions,
pour revenir à ce qui aurait dû toujours être notre lumière et
notre guide   : la vérité profonde et complexe de la Nature.

20
CHAPITRE IV

L’insuffisance de l’idée d’État

Après tout, qu’est‑ce que l’idée d’État, cette idée


d’une communauté organisée à laquelle l’individu doit être im-
molé ? Théoriquement, c’est la subordination de l’individu au
bien de tous ; pratiquement, c’est sa subordination à un égoïsme
collectif — politique, militaire et économique — qui cherche
à satisfaire certaines visées et ambitions collectives conçues et
imposées à la grande masse des individus par un nombre plus
ou moins restreint de personnes dirigeantes qui sont censées
représenter la communauté d’une manière quelconque. Peu im-
porte que ces personnes appartiennent à une classe gouvernante
ou que, comme dans les États modernes, elles émergent de la
masse par la force de leur caractère (mais bien plus par la force
des circonstances), et cela ne fait aucune différence essentielle,
non plus, que leurs buts ou idéaux soient, comme de nos jours,
imposés plus par l’hypnotisme d’une persuasion verbale que
par la force expresse. Dans tous les cas, il n’est aucune garan-
tie que la classe dirigeante ou le corps dirigeant représente la
meilleure intelligence de la nation ni ses buts les plus nobles ni
ses instincts supérieurs.
Rien de tel n’existe chez le politicien moderne, en aucune partie
du monde ; il ne représente pas l’âme d’un peuple ni ses aspira-
tions. Ce qu’il représente, d’habitude, c’est toute la médiocrité,
l’égoïsme, l’égocentrisme et la duplicité qui l’entourent ; cela,
il le représente assez bien, et aussi beaucoup d’incompétence
mentale et de conventions morales, de pusillanimité, de préten-
tion. De grands problèmes se présentent souvent à sa décision,
mais il ne les traite pas avec grandeur ; des paroles élevées et de
nobles idées sont sur ses lèvres, mais bien vite elles deviennent

21
L’Idéal de l’unité humaine

le boniment d’un parti. La maladie et le mensonge de la vie


politique moderne sont évidents dans tous les pays du monde ;
seul, le consentement hypnotisé de tous (et même des classes
intellectuelles) à cette grande imposture organisée, masque et
prolonge la maladie. C’est le genre de consentement que les
hommes accordent à tout ce qui est habituel et constitue l’atmos-
phère présente de leur vie. Et pourtant, ce sont ces mentalités-là
qui ont à décider du bien de tous ; c’est à ces mains-là que notre
bien doit être confié ; c’est à ces agents, parés du nom d’État, que,
de plus en plus, l’individu est mis en demeure d’abandonner le
gouvernement de ses activités. En fait, ce n’est d’aucune façon
le plus grand bien de tous qui est ainsi assuré, mais beaucoup
de mal et de confusion organisée, avec pourtant un peu de bien
qui s’achemine vers un progrès réel, car, toujours, la Nature va
de l’avant, malgré tous les faux pas, et finalement elle atteint son
but en dépit de l’imparfaite mentalité de l’homme, plus souvent
que grâce à elle.
Mais même si l’instrument gouvernant était mieux constitué et
d’un caractère mental et moral plus élevé, même si l’on trouvait
quelque moyen de faire ce que les civilisations anciennes avaient
fait en imposant à leurs classes dirigeantes des disciplines et des
idéaux supérieurs, l’État ne serait tout de même pas ce que l’idée
d’État prétend être. Théoriquement, c’est la sagesse et la force
collectives de la communauté, mobilisées et organisées pour le
bien général. Pratiquement, ce qui conduit la machine et tire le
char, est seulement la fraction de l’intelligence et du pouvoir de
la communauté que le mécanisme particulier de l’organisation
étatique veut bien laisser venir à la surface ; mais cette fraction-
là aussi est happée et entravée par la machine, autant qu’elle est
entravée par la grande quantité de sottise et de faiblesse égoïste
qui vient à la surface avec elle. Sans doute est‑ce le mieux que l’on
puisse faire en les circonstances, et la Nature, comme toujours,
l’utilise pour le mieux. Les choses seraient d’ailleurs bien pires

22
L’insuffisance de l’idée d’État

si certaines coudées franches n’étaient pas laissées à l’effort


individuel qui, moins entravé, fait ce que l’État ne peut faire,
met en œuvre et utilise la sincérité, l’énergie et l’idéalisme des
individus les meilleurs pour tenter ce que l’État n’a ni la sagesse
ni le courage de tenter, et accomplit ce que le conservatisme
et l’imbécillité de la collectivité laissent à l’abandon, ou même
contrecarrent et répriment activement. L’énergie de l’individu
est l’agent vraiment effectif du progrès collectif. L’État, parfois,
vient en aide à l’individu, et, si son aide ne s’accompagne pas
d’un contrôle indu, il joue un rôle positivement utile. Mais le
plus souvent, il barre le chemin et freine le progrès, à moins qu’il
ne fournisse la somme de friction et d’opposition organisée dont
nous avons toujours besoin pour que la nouvelle structure en voie
de formation acquière une énergie plus grande et une forme plus
complète. Or, nous tendons maintenant à un tel accroissement
du pouvoir organisé de l’État, à une activité étatique tellement
énorme, irrésistible et complexe, qu’elle éliminera complètement
le libre effort individuel, ou finira par le laisser atrophié et
découragé, réduit à l’impuissance. Le correctif nécessaire aux
défauts, aux limitations et à l’inefficacité de la machine d’État,
aura disparu.
L’État organisé ne représente ni la meilleure intelligence de
la nation, ni même la somme des énergies de la communauté. Il
exclut de son organisation active et réprime, ou déprime indû-
ment, la force de travail et la mentalité pensante d’importantes
minorités, souvent celles qui représentent le meilleur du présent
et qui travaillent pour l’avenir. L’État est un égoïsme collectif
bien inférieur au meilleur de ce que la communauté peut donner.
Nous savons ce qu’est cet égoïsme quand il se mesure à d’autres
égoïsmes collectifs ; récemment, sa laideur s’est imposée à la
vision et à la conscience de l’humanité 1. L’individu, au moins,

1. La guerre de 1914.

23
L’Idéal de l’unité humaine

a généralement quelque chose qui ressemble à une âme, ou en


tout cas il supplée à l’insuffisance de son âme par un système
de morale ou un sens éthique, et à l’insuffisance de ceux-ci
par la peur de l’opinion publique, et même si cette dernière
fait défaut, il reste la crainte de la loi commune qu’il est obligé
de respecter normalement, ou du moins de circonvenir, et la
difficulté même de la circonvenir est un frein pour tous sauf
les plus violents et les plus habiles. Mais l’État est l’entité qui,
avec la plus grande somme de pouvoir, est le moins embarrassé
par les scrupules intérieurs et les freins extérieurs. Il n’a pas
d’âme, ou seulement une âme rudimentaire. C’est une force
militaire, politique et économique, et, s’il possède le moins du
monde un être intellectuel et éthique, ce n’est qu’à un degré
infime et embryonnaire. Et malheureusement, le principal usage
qu’il fasse de son intelligence rudimentaire, est d’émousser sa
conscience éthique mal développée par des fictions, des slogans
ou, récemment, par des philosophies d’État. À l’heure présente,
l’homme est au moins une créature à demi civilisée au sein de la
communauté, mais son existence internationale est encore pri-
mitive. Jusqu’à ces derniers temps, une nation organisée n’était
qu’une énorme bête de proie dans ses relations avec les autres
nations ; avec des appétits qui somnolaient parfois, lorsqu’ils
étaient repus ou découragés par les circonstances, mais qui res-
taient toujours sa principale raison d’être. Son «   dharma   » était
de dévorer les autres pour se protéger et s’étendre. Aujourd’hui,
il n’y a pas d’amélioration essentielle, il y a seulement une plus
grande difficulté à dévorer. Un «   égoïsme sacré   » est encore l’idéal
des nations, et, par suite, il n’est pas de loi internationale effec-
tive, ni de conscience vraie et éclairée de l’opinion humaine qui
puisse refréner les rapacités de l’État. Il n’y a que la peur de la
défaite et celle, plus récente, d’une désorganisation économique
désastreuse ; mais des expériences répétées ont montré que ces
freins étaient inefficaces.

24
L’insuffisance de l’idée d’État

Il fut un temps où cet énorme égoïsme d’État était à peine


meilleur en sa vie intérieure que dans ses relations extérieures 1.
Brutal, rapace, rusé, oppressif, ne tolérant aucune liberté d’ac-
tion, de parole et d’opinion, ni même la liberté de conscience
en matière de religion, il pillait les individus et les classes à
l’intérieur de ses frontières comme il pillait les nations faibles à
l’extérieur. Seule, la nécessité de garder vivante, riche et forte,
la communauté dont il vivait, rendait son action partiellement
et crûment bienfaisante. Dans les temps modernes, une grande
amélioration s’est produite en dépit d’une détérioration en
certaines directions. L’État sent maintenant la nécessité de
justifier son existence par une organisation générale du bien-
être économique et animal de la communauté, voire même
de tous les individus. Il commence à percevoir la nécessité
d’assurer le développement intellectuel, et indirectement le
développement moral de la communauté dans son ensemble.
L’effort de l’État pour devenir un être intellectuel et moral
est l’un des phénomènes les plus intéressants de la civilisation
moderne. La catastrophe européenne a même imposé à la cons-
cience de l’espèce humaine la nécessité d’intellectualiser et de
moraliser les relations extérieures de l’État. Mais la prétention
de l’État à absorber les libres activités de l’individu, préten-
tion qui s’accroît à mesure que l’État devient plus clairement
conscient de ses nouveaux idéaux et de ses possibilités, est,
pour dire le moins, prématurée ; si elle était satisfaite, elle
aboutirait sûrement à un arrêt du progrès humain, à une
stagnation confortablement organisée semblable à celle qui
s’est emparée du monde gréco-romain après l’établissement
de l’Empire romain.

1. Je parle de l’âge intermédiaire entre l’antiquité et les temps modernes. Dans


l’antiquité, l’État avait (du moins dans certains pays) un idéal et une conscience
vis‑à‑vis de la communauté, mais bien peu dans ses relations avec les autres États.
(Note de Sri Aurobindo)

25
L’Idéal de l’unité humaine

L’appel de l’État à l’individu pour qu’il s’immole sur ses autels


et abandonne ses libres activités au profit de l’activité collective
organisée, est donc quelque chose de tout à fait contraire aux
exigences de nos idéaux les plus élevés. C’est renoncer à la forme
individuelle de l’égoïsme actuel au profit d’une autre, collective,
plus vaste mais non supérieure, et plutôt inférieure de bien des
manières au meilleur de l’égoïsme individuel. L’idéal altruiste, la
discipline du sacrifice de soi, la nécessité d’une solidarité crois-
sante avec nos semblables et d’une âme collective grandissante
dans l’humanité, ne sont pas mis en doute. Mais la perte de soi
dans l’État n’est pas le sens de ces hauts idéaux, et ce n’est pas
non plus le chemin de leur accomplissement. L’homme doit ap-
prendre, non pas à se supprimer ni à se mutiler, mais à s’accomplir
lui-même dans l’accomplissement de l’humanité, de même qu’il
doit apprendre, non pas à mutiler ni à détruire son ego, mais à
le compléter en l’élargissant et en le faisant sortir de ses limites
pour le perdre en quelque chose de plus grand qu’il s’efforce
maintenant de représenter. La déglutition du libre individu par
une énorme machine d’État est un tout autre genre d’aboutis-
sement. L’État est une commodité, d’ailleurs assez maladroite,
pour notre développement commun ; il ne devrait jamais devenir
une fin en soi.
L’autre prétention de l’idée d’État suivant laquelle la supréma-
tie et l’intervention universelle de la machine étatique organisée
sont les meilleurs moyens du progrès humain, est aussi une exa-
gération et une fiction. L’homme vit par la communauté ; il en a
besoin pour se développer lui-même, individuellement autant que
collectivement. Mais est-il vrai qu’une action dirigée par l’État
soit plus capable de développer parfaitement l’individu tout en
servant les fins d’ensemble de la communauté ? Ce n’est pas vrai.
Ce qui est vrai, c’est que l’État est capable de fournir toutes les
facilités nécessaires à l’action coopérative des individus dans la
communauté et d’en éliminer les incapacités ou les obstacles

26
L’insuffisance de l’idée d’État

qui auraient autrement gêné son fonctionnement. Là, s’arrête


la vraie utilité de l’État. La faiblesse de l’individualisme anglais
était de ne pas reconnaître les possibilités de la coopération hu-
maine ; la faiblesse de l’idée collectiviste teutonique est de faire
de l’utilité de l’action coopérative une excuse pour le contrôle
rigide de l’État. Quand l’État veut prendre en main le contrôle
de l’action coopérative de la communauté, il se condamne à
créer un mécanisme monstrueux, qui finira par broyer la liberté,
l’initiative et la croissance sérieuse de l’être humain.
L’État ne peut manquer d’agir d’une façon fruste et massive ;
il est incapable de l’action libre, harmonieuse, intelligemment ou
instinctivement variée, propre à une croissance organique. Car
l’État n’est pas un organisme   : c’est une mécanique, et il agit
comme une machine, sans tact, ni goût, ni délicatesse, ni intuition.
Il essaye de manufacturer les hommes, mais l’humanité est ici-
bas pour grandir et créer. Ce défaut est visible dans l’éducation
dirigée par l’État. Il est juste et nécessaire que l’éducation soit
impartie à tout le monde et, en l’assurant, l’État est éminemment
utile ; mais quand il contrôle l’éducation, il en fait une routine,
un système mécanique où l’initiative individuelle, la croissance
individuelle et le développement vrai deviennent impossibles,
parce qu’ils sont à l’opposé d’une éducation de routine. L’État
tend toujours à l’uniformité, parce que l’uniformité est facile
pour lui et que les variations naturelles sont impossibles à sa
nature essentiellement mécanique ; mais l’uniformité est la mort,
non la vie. Une culture nationale, une religion nationale, une
éducation nationale, peuvent encore être utiles, pourvu qu’elles ne
contrarient pas la croissance de la solidarité humaine, d’une part,
et, d’autre part, la liberté individuelle de pensée, de conscience
et de développement, car ces choses donnent une forme à l’âme
de la communauté et l’aident à ajouter sa quote-part à la somme
du progrès humain ; mais une éducation d’État, une religion
d’État, une culture d’État, sont des violences antinaturelles. Et

27
L’Idéal de l’unité humaine

la même règle s’applique (de différentes manières et à différents


degrés) à d’autres aspects de notre vie en communauté et de
ses activités.
La tâche de l’État, aussi longtemps qu’il continuera d’être
un élément nécessaire à la vie et à la croissance humaines, est
de fournir toutes les facilités à une action coopérative, d’éli-
miner les obstacles, d’empêcher les gaspillages et les frictions
vraiment nuisibles (une certaine quantité de gaspillage et de
friction est nécessaire et utile à toute action naturelle) et, en
supprimant les injustices évitables, d’assurer à l’ensemble des
individus des chances égales et justes de développement et de
satisfaction, dans la mesure de leurs forces et suivant la ligne de
leur nature. Jusqu’à ce point, le but du socialisme moderne est
juste et bon. Mais toute ingérence superflue dans la liberté de
croissance de l’homme est nuisible, ou peut l’être. Même l’action
coopérative est pernicieuse si, au lieu de chercher le bien de
tous compatible avec les nécessités de la croissance individuelle
(car sans croissance individuelle, il ne peut y avoir de bien réel
et permanent pour tous), elle immole l’individu à un égoïsme
collectif et l’empêche de trouver l’espace libre et l’initiative
indispensables à l’épanouissement d’une humanité plus parfai-
tement développée. Tant que l’humanité n’est pas adulte, tant
qu’elle a besoin de croître et de se perfectionner davantage, il
ne peut pas y avoir de bien de tous statique et indépendant de
la croissance des individus qui composent le tout. En fait, tout
idéal collectiviste qui veut indûment subordonner l’individu,
s’expose à une condition statique, soit pour son régime actuel,
soit pour celui qu’il espère établir bientôt et après lequel toute
tentative de changement sérieux sera considérée comme un crime
de l’individualisme impatient contre la paix, la juste routine
et la sécurité de l’ordre heureusement établi pour la commu-
nauté. C’est l’individu, toujours, qui progresse et oblige le reste
à progresser ; l’instinct de la collectivité est de rester figé dans

28
L’insuffisance de l’idée d’État

son ordre établi. Le progrès, la croissance, la réalisation d’un


être plus large, donnent à l’individu son sentiment de bonheur
le plus grand ; un état statique et une aise assurée donnent ce
même sentiment à la collectivité. Et ceci reste vrai tant que la
collectivité est une entité physique et économique plus qu’une
âme collective consciente d’elle-même.
Il est donc tout à fait improbable que dans l’état actuel de
l’espèce, une saine unité humaine puisse s’établir par un méca-
nisme d’État, fût-ce par un groupement d’États puissants et
organisés jouissant entre eux de relations soigneusement réglées
et légalisées, ou par un État mondial unique qui se substituerait
à l’actuel concert de nations, mi-chaotique, mi-ordonné, et la
forme de cet État mondial fût-elle un unique empire comme
l’Empire romain, ou une unité fédérée. Il se peut qu’une unité
extérieure et administrative de ce genre soit destinée à naître dans
le proche avenir humain afin d’accoutumer l’espèce à l’idée et à
la possibilité, aux habitudes d’une vie commune, mais pareille
unité ne peut pas vraiment être saine, durable ni profitable pour
toute l’étendue véritable de la destinée humaine, à moins que
n’apparaisse quelque chose de plus profond, de plus intérieur
et de plus réel. Autrement, l’expérience du monde antique se
répétera à une plus grande échelle et en d’autres circonstances.
L’entreprise s’effondrera, cédant la place à un nouvel âge de
reconstruction dans la confusion et l’anarchie. Peut-être cette
expérience aussi est-elle nécessaire à l’être humain ; pourtant,
il devrait nous être possible maintenant de l’éviter si nous sub-
ordonnons les agents mécaniques à notre développement vrai
en cultivant une humanité moralisée et même spiritualisée qui
sera unifiée non seulement dans sa vie extérieure et dans son
corps, mais dans son âme intérieure.

29
CHAPITRE V

Nation et empire   :
unités réelles et unités politiques

Le problème de l’unification de l’humanité se


ramène à deux difficultés distinctes. D’une part, il est douteux
que les égoïsmes collectifs déjà créés au cours de l’évolution
naturelle de l’humanité puissent à l’heure actuelle être suffi-
samment atténués ou abolis et qu’une unité même extérieure
puisse fermement s’établir sous une forme effective. D’autre part,
même si pareille unité extérieure pouvait s’établir, il est égale-
ment douteux qu’elle puisse se faire sans être payée du double
écrasement de la liberté de vie de l’individu et de la liberté de
jeu des diverses unités collectives déjà créées où existe une vie
réelle et active, et sans substituer à celles-ci une organisation
d’État qui mécaniserait l’existence humaine. Outre ces deux
incertitudes, il en est une troisième. Une unité vraiment vivante
peut-elle s’accomplir par une simple unification économique,
politique et administrative ? Ne devrait-elle pas être précédée,
au moins, d’un solide commencement d’unité morale et spiri-
tuelle ? Pour suivre l’ordre logique, c’est la première question
qu’il faut traiter d’abord.
Au stade actuel du progrès humain, la nation représente la
principale unité collective vivante de l’humanité. Des empires
existent, mais ce sont encore des unités politiques et non des
unités réelles ; leur vie ne vient pas du dedans et ils doivent leur
persistance à une force imposée à leurs éléments constituants,
ou à quelque commodité politique ressentie ou consentie par
leurs éléments constituants et favorisée par le monde extérieur.
Pendant longtemps, l’Autriche était l’exemple classique de
ce genre d’empire ; c’était une commodité politique favorisée

30
Nation et empire   : unités réelles et unités politiques

par le monde extérieur, consentie jusqu’à une époque récente


par ses éléments constituants, et soutenue par la force d’un
élément central, germanique, qui s’incarnait en la dynastie des
Habsbourg, et auquel s’est ajoutée depuis peu l’aide active de
son partenaire magyar. Si la commodité politique d’un empire
de ce genre disparaît, si les éléments constituants lui retirent
leur consentement et sont entraînés par une force centrifuge
plus puissante, et si, en même temps, le monde extérieur ne
favorise plus la combinaison, alors la force reste l’unique agent
d’une unité artificielle. En fait, une nouvelle commodité po-
litique avait surgi, à laquelle l’existence de l’Empire autrichien
était utile ; même quand il souffrait déjà de cette tendance
dissolvante, mais cette «   commodité   » était l’idée germanique,
qui était très incommode pour le reste de l’Europe, et en la
servant, l’Autriche s’est privée du consentement d’importants
éléments constituants qui se sont sentis attirés par d’autres
combinaisons en dehors de la formule autrichienne. Dès lors,
l’existence de l’Empire autrichien était en péril et ne repo-
sait plus sur une nécessité intérieure mais, en premier lieu,
sur la puissance de l’association austro-hongroise qui pouvait
écraser les nations slaves de l’intérieur, et, en second lieu, sur
la puissance et la domination persistante de l’Allemagne et
de l’idée germanique en Europe ; autrement dit, sur la seule
force. Il est vrai qu’en Autriche, la faiblesse d’une unité de
forme impériale était singulièrement évidente et ses conditions
particulièrement outrées, mais il n’en reste pas moins que ces
conditions sont les mêmes pour tous les empires qui ne sont
pas en même temps des unités nationales. Il n’y a pas si long-
temps, la plupart des penseurs politiques sentaient fortement
la possibilité d’une dissolution automatique de l’Empire bri-
tannique par un détachement spontané des colonies, en dépit
des liens étroits de race, de langue et d’origine qui auraient
dû les lier à la mère patrie. Et ceci, parce que la commodité

31
L’Idéal de l’unité humaine

politique d’une unité impériale, bien qu’elle fût avantageuse


pour les colonies, n’était pas suffisamment appréciée et qu’en
outre, il n’existait pas de principe vivant d’unité nationale. Les
Australiens et les Canadiens commençaient à se considérer
comme de nouvelles nations séparées bien plus que comme
des membres d’une nationalité britannique élargie. Sur ces
deux points, les choses ont maintenant changé ; une formule
plus large a été découverte 1 et, pour le moment, l’Empire bri-
tannique est relativement plus fort.
Cependant, pourquoi, peut-on se demander, faire cette
distinction entre une unité politique et une unité réelle quand
le nom, le mode et la forme sont les mêmes ? La distinction
s’impose parce qu’elle est de la plus grande utilité pour une
science politique vraie et profonde, et qu’elle entraîne des
conséquences de la plus grande importance. Quand un empire
comme l’Autriche, qui était un empire non national, est démembré,
il périt pour de bon ; il ne tend pas spontanément à recouvrer
une unité extérieure, parce qu’il n’avait pas d’unité intérieure
réelle   : c’était seulement un agrégat politiquement fabriqué. Par
contre, une unité nationale réelle, même si elle est brisée par
les circonstances, gardera toujours tendance à recouvrer et à
réaffirmer son unité. L’Empire grec a fini comme tous les empires,
mais la nation grecque, après de nombreux siècles d’inexistence
politique, possède à nouveau un corps qui lui est propre, parce
qu’elle avait conservé son ego distinct, et donc qu’elle existait
réellement sous la domination turque qui le recouvrait. Il en
a été de même de toutes les races soumises au joug turc, car
cette puissante suzeraineté, si dure à certains égards, n’a jamais
essayé de détruire les caractères nationaux ni d’y substituer
une nationalité ottomane. Ces nations ont ressuscité et se sont
reconstituées, ou essayent de se reconstituer, dans la mesure où

1. La formation du Commonwealth. (Note de l’éditeur)

32
Nation et empire   : unités réelles et unités politiques

elles ont conservé leur vrai sens national. L’idée nationale serbe
a cherché à regagner, et a regagné, tous les territoires serbes ou
de prédominance serbe. La Grèce essaye de se reconstituer sur
le continent et dans ses îles, ses colonies asiatiques, mais elle
ne peut plus reconstituer maintenant l’ancienne Grèce puisque
même la Thrace est bulgare plutôt qu’hellénique. L’Italie est
redevenue une unité extérieure après tant de siècles parce qu’elle
n’avait jamais cessé d’être un seul peuple, même quand elle
n’était plus un État.
Cette vérité de l’unité réelle est si forte que même les nations
qui, dans le passé, n’avaient jamais réalisé leur unification ex-
térieure — des nations auxquelles le Destin, les circonstances et
leur propre tempérament étaient contraires, des nations pleines
de forces centrifuges et aisément subjuguées par des invasions
étrangères — ont toujours nourri en même temps une force
centripète qui, inévitablement, les poussait à une unité organisée.
La Grèce ancienne s’accrochait à ses tendances séparatistes, à
ses cités et ses États régionaux indépendants, ses petites auto-
nomies en détestation mutuelle ; mais la force centripète restait
toujours là, se manifestant par des ligues, des associations d’États,
des suzerainetés comme celles de Sparte et d’Athènes. Finale-
ment, elle s’est retrouvée elle-même, d’abord imparfaitement et
temporairement sous la domination macédonienne, puis en des
circonstances assez étranges par la transformation du monde
romain oriental en un Empire grec et byzantin, puis encore
une fois elle s’est remise à vivre dans la Grèce moderne. De nos
jours, nous avons vu l’Allemagne, constamment désunie depuis
les temps anciens, retrouver finalement et pousser à de sinistres
conclusions son sens inné de l’unité, qui s’est formidablement
incarné dans l’Empire des Hohenzollern et a persisté jusqu’après
la chute de celui-ci en une République fédérale. Il ne serait pas
surprenant, non plus, pour ceux qui étudient l’action des forces
sans s’arrêter au seul cours des circonstances extérieures, que

33
L’Idéal de l’unité humaine

l’un des résultats encore lointains de la guerre 1 soit le fusion-


nement du seul élément germanique encore laissé en dehors,
l’élément austro-allemand, au sein du bloc germanique, bien que,
peut-être, sous une forme qui ne sera pas nécessairement celle
de l’hégémonie prussienne ni de l’Empire des Hohenzollern 2.
Ces deux exemples historiques, comme tant d’autres (l’unifi-
cation de l’Angleterre saxonne, celle de la France médiévale, la
formation des États-Unis d’Amérique), montrent qu’il existait
une unité réelle, une entité psychologique distincte, qui tendait
inévitablement à une unification extérieure, d’abord d’une façon
ignorante sous la pression subconsciente de son être, puis par
un éveil soudain, ou graduel, du sens de l’unité politique. C’est
l’âme distincte du groupe qui est poussée par une nécessité in-
térieure et se sert des circonstances extérieures pour se constituer
en un corps organisé.
Mais l’exemple le plus frappant de l’histoire est l’évolution de
l’Inde. Nulle part ailleurs les forces centrifuges n’ont été si fortes,
nombreuses, complexes, obstinées. Le temps qu’a pris l’évolution a
été simplement prodigieux et les désastreuses vicissitudes à travers
lesquelles elle a dû s’édifier, furent effroyables. Et cependant, à
travers tout, l’inévitable tendance a agi constamment, opiniâ-
trement, avec cette obstination pesante, obscure, indomptable,
acharnée, qui est celle de la Nature quand ses desseins instinctifs
sont contrecarrés par l’homme ; et finalement, après une lutte
qui a duré des millénaires, elle a triomphé. Et comme il arrive
d’habitude quand la Nature est ainsi contrariée par son propre
matériau mental et humain, ce sont les circonstances les plus
adverses que l’ouvrière subconsciente transforme en ses instru-
ments les plus heureux. Les débuts de la tendance centripète

1. De 1914.
2. Cette possibilité s’est réalisée pendant un temps [avec Hitler], mais par des
moyens et en des circonstances qui ont rendu inévitables le réveil du sentiment national
autrichien et de son existence nationale distincte. (Note de Sri Aurobindo)

34
Nation et empire   : unités réelles et unités politiques

en Inde remontent aux temps les plus anciens rapportés par la


chronique et sont typiquement représentés par l’idéal du samrât
ou du chakravartî râjâ et par l’utilisation militaire et politique
des sacrifices ashvamedha et râjasûya 1. Les deux grandes épopées
nationales 2 pourraient presque avoir été écrites pour illustrer
ce thème, car l’une raconte l’établissement d’un dharmarâjya
unificateur, ou règne impérial de justice, et l’autre commence par
la description idéalisée d’un empire de ce genre qui aurait existé
autrefois dans l’ancien passé sacré du pays. L’histoire politique de
l’Inde est faite d’une succession d’empires indigènes et étrangers,
chacun détruit par des forces centrifuges, mais chacun amenant la
tendance centripète plus près de son émergence triomphante. Et il
est significatif que plus la domination était étrangère, plus grande
était la force d’unification du peuple asservi. C’est là, toujours,
un signe certain que l’entité nationale essentielle est déjà vivante
et qu’une vitalité nationale indissoluble existe, rendant inévitable
l’émergence de la nation organisée. Dans le cas particulier de
l’Inde, nous constatons qu’il a fallu plus de deux mille ans pour
convertir cette unité psychologique, base de la nationalité, en une
unité extérieure organisée capable de l’incarner parfaitement,
et elle n’est pas encore complète 3. Et cependant, l’essentiel
étant là, ni les retards et les difficultés les plus formidables, ni

1. Il semble qu’il y ait eu un culte du «   monarque universel   » (chakravartî râjâ) dans


l’Inde ancienne. Le symbole de la roue (chakra), dont tous les rayons sont joints au
centre, se retrouve dans les Védas   : «   La roue du Soleil de Vérité   » (ekam chakram) qui
s’étendait sur toute la terre, avec, au centre, un monarque solaire. L’ancien sacrifice
ashvamedha fut politiquement et militairement utilisé par de puissants rois de l’Inde
ancienne. Il consistait à lâcher pendant un an un cheval dûment consacré, et toutes les
terres parcourues par ce cheval tombaient sous l’autorité du roi, à moins qu’un autre
roi plus puissant ne pût s’opposer à cette expansion. Ainsi, peu à peu, le royaume
s’étendait dans toutes les directions et le roi était consacré empereur (samrât) par le
sacrifice du râjasûya. (Note de l’éditeur)
2. Le Râmâyana et le Mahâbhârata. (Note de l’éditeur)
3. Mais il faut se souvenir que la France, l’Allemagne et l’Italie moderne ont pris
chacune un ou deux milliers d’années, et plus, pour se former et établir une unité
solide. (Note de Sri Aurobindo)

35
L’Idéal de l’unité humaine

la plus opiniâtre incapacité d’union dans le peuple, ni les chocs


les plus désintégrateurs venus du dehors, ne peuvent prévaloir
contre l’obstination de la nécessité subconsciente. Ceci n’est que
l’illustration extrême d’une loi générale.
Il est utile de s’étendre un peu sur l’aide apportée au pro-
cessus de formation nationale par la domination étrangère, et
de voir comment elle opère. L’histoire abonde en illustrations.
Mais il est des cas où le phénomène de domination étrangère
est momentané et imparfait ; d’autres où il est très durable et
complet ; d’autres enfin où il se répète sous des formes souvent
variées. Dans quelques cas, l’élément étranger est rejeté une
fois passée son utilité ; en d’autres, il est absorbé ; en d’autres
encore, il est accepté comme une caste dirigeante après une
assimilation plus ou moins complète et pendant une longue ou
brève période. Le principe reste le même, mais il est diversement
appliqué par la Nature suivant les besoins du cas particulier.
Aucune des nations modernes en Europe n’a pu échapper à une
phase plus ou moins prolongée, plus ou moins complète, de
domination étrangère afin de réaliser sa nationalité. En Russie
et en Angleterre, la race conquérante étrangère est rapidement
devenue la caste dirigeante, finalement assimilée et absorbée ;
en Espagne, ce fut la succession des Romains, des Goths et
des Maures ; en Italie, la souveraineté des Autrichiens ; dans
les Balkans 1, la longue suzeraineté des Turcs ; en Allemagne, le
joug passager de Napoléon. Mais dans tous les cas, l’essentiel
était le choc ou la pression qui éveillait la vague entité psycho-
logique à la nécessité de s’organiser du dedans, ou qui écrasait et
décourageait, ou privait de pouvoir, de vitalité et de réalité, les
facteurs de désunion les plus obstinés. Dans certains cas même,

1. Ici, ce n’était pas un peuple unique qu’il fallait unifier, mais plusieurs peuples
séparés, dont chacun devait recouvrer son indépendance séparée ou, dans certains cas,
former une coalition de peuples apparentés. (Note de Sri Aurobindo)

36
Nation et empire   : unités réelles et unités politiques

un changement complet de nom, de culture et de civilisation


a été nécessaire ainsi qu’une modification plus ou moins pro-
fonde de la race. C’est ce qui s’est produit notamment pour la
formation de la nationalité française. L’ancien peuple gaulois,
en dépit, et peut-être à cause, de sa civilisation druidique et
de sa grandeur première, fut incapable de s’organiser en une
unité politique solide ; plus incapable même que la Grèce an-
tique ou que les vieux royaumes et républiques de l’Inde. Il a
fallu l’autorité romaine et la culture latine, la surimposition
d’une caste dirigeante teutonique, et finalement le choc de la
conquête anglaise temporaire et partielle, pour fonder l’unité
sans pareille de la France moderne. Pourtant, bien que le nom,
la civilisation et tout le reste semblent avoir changé, la nation
française d’aujourd’hui est encore et reste toujours la vieille
nation gauloise semée d’anciens éléments basques, gaéliques,
armoricains et autres, qui ont été modifiés par le mélange des
Francs et des Latins.
Ainsi, la nation est une entité psychologique persistante que la
Nature s’est activement occupée à développer à travers le monde
sous les formes les plus variées et qu’elle a éduquée à devenir
une unité physique et politique. L’unité politique n’est pas le
facteur essentiel ; elle peut ne pas exister encore, et pourtant la
nation persiste et s’achemine inévitablement vers sa réalisation ;
elle peut être détruite, et pourtant la nation persévère, peine et
souffre, mais refuse d’être annihilée. Dans le passé, la nation
n’était pas toujours une entité réelle et vivante ; les groupements
vivants étaient la tribu, le clan, la commune, les provinces. Les
entités qui, en voulant réaliser l’évolution nationale, ont détruit
les anciens groupements vivants sans que la nation elle-même
demeure une entité vivante, ont disparu dès que l’unité artifi-
cielle ou politique a été brisée. Mais à l’heure actuelle, la nation
apparaît comme la seule entité collective vivante de l’humanité,
en laquelle toutes les autres doivent se fondre ou se subordonner.

37
L’Idéal de l’unité humaine

Même les vieilles entités persistantes, raciales ou culturelles,


sont impuissantes devant elle. Les Catalans en Espagne, les Bre-
tons, les Provençaux et les Alsaciens en France, les Gallois en
Angleterre, peuvent chérir les signes de leur existence séparée,
mais l’attraction de l’unité vivante plus grande qu’est la nation
(espagnole, française ou britannique) est trop puissante pour
être entamée par ces persistances. Dans les temps modernes, la
nation est pratiquement indestructible, à moins qu’elle ne meure
du dedans. La Pologne, mise en pièces et écrasée sous la botte
de trois puissants empires, a cessé d’exister ; la nation polonaise
a survécu et une fois de plus s’est reconstituée. L’Alsace, après
quarante ans de joug allemand, est restée fidèle à sa nationalité
française en dépit de ses affinités de race et de langage avec
le conquérant. Tous les efforts modernes pour détruire par la
force ou morceler une nation, sont insensés et futiles, parce
qu’ils refusent de reconnaître la loi de l’évolution naturelle.
Les empires sont encore des entités politiques périssables ; la
nation est immortelle. Et elle le restera jusqu’à ce qu’une entité
vivante plus grande soit découverte où l’idée de nation pourra
se fondre en vertu d’une attraction supérieure.
Dès lors, on peut se demander si l’empire n’est pas juste-
ment cette entité prédestinée en voie d’évolution. Le simple fait
qu’à l’heure actuelle l’unité vitale ne soit pas l’empire mais la
nation, ne peut être un obstacle à quelque renversement futur
des relations. Évidemment, pour qu’elles puissent être renver-
sées, l’empire doit cesser d’être une simple entité politique et
devenir une entité psychologique. Mais dans l’évolution des
nations, il est des exemples où l’unité politique a précédé l’unité
psychologique, et est devenue la base de l’unité psychologique,
comme pour l’union de l’Écosse, de l’Angleterre et du pays de
Galles, qui formèrent la nation britannique. Il n’existe pas de
raison insurmontable qu’une évolution similaire ne puisse pas
se produire à une échelle plus grande et qu’une unité impériale

38
Nation et empire   : unités réelles et unités politiques

ne vienne se substituer à l’unité nationale. La Nature travaille


depuis longtemps à l’enfantement du groupement impérial ; elle
a longtemps cherché de tous côtés à lui donner une force de
permanence plus grande, et il ne serait pas irrationnel de penser
que l’émergence sur toute la terre d’un idéal impérial conscient
et ses efforts encore grossiers, violents et maladroits pour se
substituer à l’idéal national, soient le signe précurseur d’un de ces
bonds, d’une de ces transitions rapides par lesquelles si souvent
la Nature accomplit ce qu’elle avait longuement préparé d’une
façon graduelle et empirique. Telle est donc la possibilité qu’il
nous faut maintenant examiner avant d’étudier le phénomène
établi de la nationalité par rapport à l’idéal de l’unité humaine.
Deux conceptions différentes, et par conséquent deux possibilités
différentes, ont été brusquement précipitées en mouvement par
le conflit européen   : d’une part, une fédération de nations libres ;
de l’autre, le partage de la terre entre un petit nombre de grands
empires ou d’hégémonies impériales. Une combinaison pratique
de ces deux idées est devenue la possibilité la plus tangible du
proche avenir. Il est nécessaire de s’arrêter un moment et de
considérer si, l’un des éléments de la combinaison possible étant
déjà une unité vivante, l’autre ne pourrait pas, dans certaines
conditions, être aussi converti en une unité vivante afin que la
combinaison, si elle se réalise, devienne le fondement d’un ordre
nouveau et durable. Sinon, ce ne serait encore qu’un expédient
provisoire sans aucune possibilité de permanence stable.

39
CHAPITRE VI

Méthodes d’empire anciennes et modernes

Il faut faire une claire distinction entre deux


agrégats politiques auxquels, dans le langage courant, on donne
également le nom d’empire. Il existe, en effet, un empire national,
homogène, et un empire composite, hétérogène. En un sens, tous
les empires sont composites, du moins si nous remontons à leur
origine ; mais pratiquement, il y a une différence entre un agrégat
impérial dont les éléments constituants ne sont pas divisés par un
sens aigu de leur existence séparée au sein de l’ensemble, et un
agrégat impérial où la base psychologique de division est encore
pleine de vigueur. Avant l’absorption de Formose et de la Corée,
le Japon était un bloc national, et un empire seulement au sens
honorifique du terme ; après cette absorption, il est devenu un
empire réel et composite. L’Allemagne aussi aurait pu être un
empire purement national si elle ne s’était pas encombrée de trois
acquisitions mineures — l’Alsace, la Pologne et le Schleswig-
Holstein — qui ne lui étaient pas attachées par un sens national
germanique mais par la seule force militaire. Supposons que
cet agrégat teutonique ait perdu ses éléments étrangers et qu’à
leur place, il ait acquis tout au plus les provinces teutoniques
de l’Autriche, nous aurions alors l’exemple d’un agrégat homo-
gène, et pourtant un empire au sens honorifique du terme, car ce
serait un composé de nations teutoniques homogènes ou, pour
employer un terme commode, de sous-nations qui n’entretien-
draient aucun sentiment séparatiste naturel et qui, poussées à une
unité naturelle, formeraient aisément et inévitablement une unité
psychologique au lieu d’une unité purement politique.
Mais il est maintenant difficile de trouver cette forme homogène
à l’état pur. Les États-Unis sont l’exemple d’un tel agrégat, bien

40
Méthodes d’empire anciennes et modernes

que le fait accidentel qu’ils soient gouvernés par un président


élu périodiquement et non par un monarque héréditaire, nous
retienne d’associer ce type à l’idée d’empire. Pourtant, si un
agrégat impérial doit passer de l’état d’unité politique à l’état
d’unité psychologique, il semblerait qu’il faille reproduire plus
ou moins, mutatis mutandis, le système des États-Unis ; c’est-
à-dire un système dont chaque élément pourrait garder une
indépendance locale suffisante, tel un État, et un pouvoir d’action
législative et exécutive distinct, tout en faisant inséparablement
partie du grand agrégat. La transition pourrait se faire plus
facilement si les éléments étaient à peu près homogènes, comme
ce serait le cas pour une fédération de la Grande-Bretagne et
de ses colonies.
Récemment, la pensée politique a montré quelque penchant
pour les grands agrégats homogènes, tel le rêve d’un empire
pangermanique, celui d’un grand empire russe et panslave, l’idée
panislamique d’un monde musulman uni 1. Mais ces tendances
s’accompagnent généralement d’une domination des éléments
hétérogènes par l’agrégat homogène suivant le vieux principe de
coercition militaire et politique   : ainsi, la rétention du pouvoir
russe sur les nations asiatiques 2, la mainmise de l’Allemagne
sur des pays et des provinces entièrement ou partiellement non
germaniques, le contrôle du Califat sur des sujets non musulmans 3.
Même si ces anomalies n’existaient pas, l’arrangement actuel du

1. Ces trois rêves ont été brisés par des révolutions ou des guerres. Mais le der-
nier pourrait revivre encore à une date ultérieure si l’idée de nation s’atténuait. Si le
communisme détruisait l’idée nationale, le second de ces rêves serait encore possible.
(Note de Sri Aurobindo)
2. Ceci s’est trouvé modifié du fait du remplacement de l’Empire russe par une
Union Soviétique qui prétend unir volontairement les peuples asiatiques à la Russie ;
mais il n’est pas tout à fait sûr que ce soit là une réalité permanente et non un simple
phénomène apparent, temporaire. (Note de Sri Aurobindo)
3. Ces deux derniers empires ont maintenant disparu et il semble qu’ils n’aient
aucune possibilité de résurgence. (Note de Sri Aurobindo)

41
L’Idéal de l’unité humaine

monde se prêterait difficilement à un remaniement d’empire sur


une base raciale ou culturelle. Les vastes agrégats de ce genre
trouveraient toujours, parmi leur dominion, des enclaves habitées
par des éléments de nature totalement hétérogène ou mélangés.
Par conséquent, outre la résistance des nations apparentées
qui refuseraient de renoncer à leur nationalité chérie pour se
fondre dans cette sorte de combinaison, on se heurterait encore
à l’incompatibilité des éléments mixtes ou hétérogènes qui se
regimberaient devant l’idée et la culture qui veulent les absorber.
Ainsi, un empire panslave rendrait nécessaire le contrôle de la
péninsule des Balkans par la Russie en tant que premier État
slave ; mais pareille combinaison devrait faire face, non seulement
à l’indépendance de la nation serbe et au slavisme imparfait des
Bulgares, mais aussi aux éléments roumains, grecs et albanais qui
restent tout à fait incompatibles. Il ne paraît donc pas que cette
tendance à de vastes agrégats homogènes puisse jamais être la
solution finale, quoique, pour un temps, elle ait joué un rôle dans
l’histoire du monde et ne soit ni épuisée ni définitivement mise
en échec ; car, même si elle triomphait, elle rencontrerait à un
degré plus ou moins aigu des difficultés de type hétérogène. Le
vrai problème de l’empire se ramène donc à la question de savoir
comment transformer l’unité politique artificielle d’un empire
hétérogène de par sa race, son langage et sa culture, en une unité
psychologique réelle.
L’histoire nous donne un seul grand exemple précis d’un
peuple qui a tenté de résoudre ce problème à une grande échelle
et avec des antécédents tels qu’ils pourraient servir de guide aux
vastes empires modernes hétérogènes auxquels le problème se
pose maintenant, comme la Russie, l’Angleterre 1 et la France.

1. Cet empire a changé de forme et il est devenu une libre association, si bien
que l’objection n’est plus valable ; ce n’est plus un empire du vieux monde, mais un
libre Commonwealth avec, en outre, un certain nombre de peuples sujets progressant
rapidement vers l’autonomie. (Note de Sri Aurobindo)

42
Méthodes d’empire anciennes et modernes

L’ancien empire chinois des cinq nations, admirablement or-


ganisé, n’est pas un exemple probant, car toutes ses parties
constitutives étaient de race mongole et ne présentaient donc
pas de difficultés culturelles insurmontables. Par contre, à part
une ou deux complications très importantes, l’empire romain a dû
essentiellement faire face aux mêmes problèmes que les empires
modernes et, jusqu’à un certain point, il les a résolus avec un
succès magistral. L’empire romain a duré plusieurs siècles, et
pourtant, bien que souvent menacé de morcellement, son prin-
cipe interne d’unité et sa formidable attraction centripète ont
triomphé de toutes les tendances disruptives. Son seul insuccès
a été la division en deux empires, d’Orient et d’Occident, qui
a hâté sa fin. Mais même quand vint la fin, ce ne fut pas l’effet
d’une rupture interne mais du dépérissement de son centre de
vie. Il a fallu que la vie centrale s’affaiblisse pour que la pression
extérieure du monde barbare (auquel on attribue faussement sa
ruine) puisse prévaloir contre sa magnifique solidarité.
Les Romains établissaient leur domination par la conquête et
la colonisation militaires ; mais une fois la conquête assurée, ils
ne se contentaient pas de la consolider par une unité politique
artificielle, ni ne se fiaient exclusivement à la commodité politique
d’un bon gouvernement efficace et bien organisé, bienfaisant éco-
nomiquement et administrativement, qui commençait par rendre
la conquête acceptable aux peuples conquis. Leur instinct po-
litique était trop sûr pour se satisfaire aussi facilement ; et il est
certain que s’ils s’en étaient tenus là, l’empire se serait démembré
beaucoup plus tôt. Les peuples sous leur domination auraient
conservé le sens de leur nationalité distincte et, une fois accou-
tumés à l’efficacité et à l’organisation administrative romaine,
ils auraient inévitablement cherché à jouir séparément de ces
avantages comme des nations organisées indépendantes. C’est ce
sens de la nationalité distincte que l’autorité romaine a réussi à
effacer partout où elle établissait son influence dominatrice. Et

43
L’Idéal de l’unité humaine

ce n’est pas par l’expédient stupide de la force brutale qu’elle y a


réussi, à la manière teutonique, mais par une pression pacifique.
D’abord, Rome a composé avec la seule culture rivale qui fût
supérieure à la sienne à certains égards, et elle l’a acceptée, non
seulement comme une partie de sa propre existence culturelle, mais
même comme la partie la plus précieuse de son existence   : elle a
créé une civilisation gréco-romaine, permis à la langue grecque
de se répandre en Orient et d’y consolider sa civilisation, s’est
introduite partout ailleurs par l’intermédiaire de la langue et de
l’éducation latines, et a réussi à venir pacifiquement à bout des
cultures décadentes ou rudimentaires de la Gaule et des autres
provinces conquises. Toutefois, comme ce procédé même n’aurait
peut-être pas suffi à supprimer toute tendance séparatiste, elle a
non seulement admis ses sujets latinisés aux plus hautes charges
militaires et civiles, et même à la pourpre impériale (de sorte
que moins d’un siècle après Auguste, un Gaulois italien, d’abord,
puis un Espagnol ibérique, détinrent le titre et la puissance des
César), mais elle s’est arrangée assez rapidement encore pour
priver de vie et même abolir nominalement tous les échelons de
privilèges civiques qu’elle avait établis au début, et conférer la
pleine citoyenneté romaine à tous ses sujets, asiatiques, européens
et africains, sans distinction.
Il en est résulté que tout l’empire est devenu psychologiquement
(et pas seulement politiquement) une seule unité gréco-romaine.
Ce n’était pas la seule force supérieure ni la reconnaissance de
la paix romaine et de sa bonne administration, qui attachaient
solidement les provinces au maintien de l’empire, mais aussi tout
leur désir, leur fierté, leurs associations, leurs affinités culturelles.
Chaque fois qu’un gouverneur de province ou un chef militaire
a voulu fonder dans son propre intérêt un empire provincial,
il a échoué, parce que son succès dépendait du peuple et qu’il
n’y trouvait aucune base, aucun point d’appui, aucun sentiment
national ou conviction qu’un changement puisse apporter un

44
Méthodes d’empire anciennes et modernes

avantage matériel ou autre. Dans cette mesure, les Romains ont


réussi ; s’ils ont échoué, c’est en raison du vice essentiel de leur
méthode. En étouffant, si pacifiquement que ce fût, les cultures
vivantes ou l’individualité naissante des peuples qu’ils gouver-
naient, ils avaient privé ces peuples des sources de leur vitalité,
des racines de leur force. Sans doute, ils avaient éliminé toutes
les causes positives de scission et établi une force d’opposition
passive à tout changement disruptif ; mais l’empire ne vivait qu’en
son centre, et lorsque ce centre a commencé de s’épuiser, le reste
du corps n’avait plus de vie positive et abondante pour pouvoir
régénérer l’empire. À la fin, Rome ne pouvait même plus compter
sur l’appoint d’individus vigoureux venus des peuples dont elle
avait exprimé la vie sous le poids d’une civilisation d’emprunt ;
elle a dû faire appel aux barbares des frontières. Quand elle est
tombée en miettes, ce furent les barbares, et non les vieux peuples
ressuscités, qui sont devenus ses héritiers. Car leur barbarie était
au moins une force vivante, un principe de vie, tandis que la
civilisation gréco-romaine était devenue un principe de mort.
Toutes les forces vivantes dont le contact aurait pu modifier
ou renouveler sa propre force, étaient détruites. Finalement, sa
forme même a dû être brisée, et son principe semé de nouveau
dans le sol vierge de la culture vivante et vigoureuse de l’Europe
médiévale. Ce que les Romains n’avaient pas eu la sagesse de
faire dans leur empire organisé (car même l’instinct politique
le plus profond et le plus sûr n’est pas la sagesse), a dû être fait
par la Nature elle-même à travers l’unité vague, mais vivante,
de la chrétienté du Moyen Âge.
Depuis lors, l’exemple de Rome a hanté l’imagination politique
de l’Europe. On le retrouve, non seulement derrière le Saint-
Empire de Charlemagne, derrière la tentative gigantesque de
Napoléon et le rêve germanique d’un empire mondial gouverné
par l’efficacité teutonique et la culture teutonique, mais toutes
les nations impériales, y compris la France et l’Angleterre, ont

45
L’Idéal de l’unité humaine

jusqu’à un certain point marché sur ses traces. Mais — et cela est
assez frappant — chaque fois qu’un peuple a tenté de renouveler
le succès romain, il a échoué. Les nations modernes n’ont pas été
capables de suivre Rome jusqu’au bout du chemin qu’elle avait
tracé, ou si elles ont essayé, elles se sont heurtées à des conditions
différentes et se sont effondrées, ou elles ont dû faire halte.
Tout se passe comme si la Nature avait dit   : «   Cette expérience
a été une fois poursuivie jusqu’à sa conséquence logique, et une
fois suffit. J’ai établi de nouvelles conditions, trouvez-vous de
nouveaux moyens, ou du moins corrigez les anciens et com-
plétez-les s’ils sont insuffisants ou mal dirigés.   »
Les nations européennes ont étendu leurs empires selon la
vieille méthode romaine de conquête et de colonisation mili-
taires, abandonnant en grande partie le principe pré-romain de
simple suzeraineté ou d’hégémonie tel qu’il était pratiqué par
les rois assyriens et égyptiens, par les États indiens, les Cités
grecques. Mais parfois aussi, le principe de suzeraineté fut utilisé
sous forme de protectorat, pour préparer une occupation par
des moyens plus normaux. Les colonies n’ont pas été du type
romain pur, mais d’un type mixte, carthaginois et romain, civil
et militaire, et les colons, comme chez les Romains, jouissaient
de droits civiques supérieurs à ceux de la population indigène,
mais en même temps, et beaucoup plus que chez les Romains,
les colonies étaient faites pour l’exploitation commerciale. C’est
l’établissement anglais en Ulster qui se rapproche le plus du
type romain, et le vieux principe romain d’expropriation a été
systématiquement mis en œuvre par les Allemands en Pologne.
Mais ce sont là des exceptions et non la règle.
Une fois le territoire occupé et la conquête assurée, les nations
modernes se sont heurtées à une difficulté qu’elles n’ont pas
pu surmonter comme les Romains l’avaient fait   : la difficulté
de déraciner la culture indigène et, avec elle, le sentiment de
séparatisme indigène. Tous ces empires ont commencé par avoir

46
Méthodes d’empire anciennes et modernes

l’idée d’imposer leur culture avec leur drapeau, d’abord par simple
intérêt de conquérant et comme un complément nécessaire au
fait de la domination politique, pour donner plus de sécurité
à sa permanence, mais ensuite, quelque peu pharisaïquement,
avec l’intention consciente de conférer aux races «   inférieures   » le
bénéfice de la civilisation. On ne peut pas dire que cette tentative
ait nulle part été très heureuse. C’est ce que l’on a tenté en
Irlande avec une impitoyable perfection, mais, bien que la langue
irlandaise eût été proscrite, sauf dans les landes du Connaught,
et que tous les signes distinctifs de la vieille culture irlandaise
eussent disparu, la nationalité persécutée s’est accrochée à tous les
moyens de distinction possibles, si petits fussent-ils   : sa religion
catholique, sa race et son caractère national celtes — même en
s’anglicisant, elle a refusé de devenir anglaise. Le retrait ou le
simple relâchement de la pression étrangère, a amené un violent
retour en arrière et un essai pour ressusciter la langue gaélique,
reconstituer le vieil esprit et la culture celtiques. Les Allemands
n’ont pas réussi à prussianiser la Pologne, ni même les Alsaciens,
bien que ces derniers leur soient apparentés et parlent la même
langue. Les Finnois sont restés irréductiblement finlandais en
Russie. La bénigne méthode autrichienne a laissé les Polonais
d’Autriche aussi polonais que leurs frères opprimés de la Posnanie
allemande. Par suite, les esprits ont commencé à sentir de plus
en plus la futilité de cette tentative et la nécessité de laisser libre
l’âme de la nation sujette, en bornant l’action de l’État souverain
à la mise en vigueur de nouvelles conditions administratives et
économiques, avec quelques changements sociaux et culturels
dans la mesure où ils pouvaient être acceptés librement et
s’instaurer par l’éducation et la force des circonstances.
À la vérité, les Allemands, qui étaient nouveaux et inexpéri-
mentés dans les méthodes impériales, se sont accrochés à la vieille
idée romaine d’assimilation et ils ont tenté de l’appliquer par des
moyens à la fois romains et non romains. Ils ont même eu tendance

47
L’Idéal de l’unité humaine

à remonter plus loin que les César de jadis, jusqu’aux méthodes


d’expulsion et de massacre pratiquées par les Juifs en terre de
Chanaan et les Saxons dans l’Est de la Grande-Bretagne. Mais
comme, après tout, ils étaient modernisés et avaient un certain
sens des avantages et des nécessités économiques, ils n’ont pas
pu pratiquer à fond cette politique, du moins en temps de paix.
Pourtant, ils ont insisté sur la vieille méthode romaine, ils ont
cherché à substituer à la langue et à la culture indigènes, celles de
l’Allemagne et, quand une pression pacifique n’y suffisait pas, ils
ont essayé par la force. Pareille tentative est vouée à l’échec ; au
lieu d’amener l’unité psychologique qui est son but, elle réussit
seulement à accentuer l’esprit national et à implanter une haine
enracinée et invincible, dangereuse pour l’empire, qui peut même
le détruire si les éléments contraires ne sont pas trop rares ni
trop faibles. Or, s’il est impossible d’oblitérer en Europe des
cultures hétérogènes dont les différences n’expriment que les
variantes d’un type commun et où les éléments à dompter sont
petits et faibles, il n’en est évidemment pas question pour les
empires qui doivent faire face aux grandes masses asiatiques et
africaines enracinées depuis des siècles dans une culture nationale
ancienne et bien formée. Si une unité psychologique doit être
créée, elle le sera par d’autres moyens.
Le choc des différentes cultures ne s’est pas atténué mais
plutôt accentué dans les conditions du monde moderne. Pourtant,
la nature du choc, les fins auxquelles il tend, les moyens d’at-
teindre le plus sûrement ces fins, ont profondément changé. La
terre est maintenant en passe d’enfanter une civilisation unique,
vaste, flexible, commune à l’espèce humaine tout entière, où
chaque culture moderne et ancienne fournira sa contribution, où
chaque agrégat humain clairement défini apportera un élément
de variation nécessaire. Dans la poursuite de ce but, il y aura
nécessairement une certaine lutte pour la vie. Sera le plus apte
à survivre, tout ce qui servira le mieux les tendances voulues par

48
Méthodes d’empire anciennes et modernes

la Nature dans l’humanité, non seulement celles du moment,


mais celles qui ressusciteront du passé et celles encore informes
de l’avenir. Survivra également, tout ce qui pourra le plus ef-
ficacement aider les forces de libération et de synthèse, tout ce
qui tendra le mieux à adapter et à ajuster, à révéler le sens caché
des efforts de la Grande Mère. Mais dans cette lutte, la violence
militaire et les pressions politiques n’aident pas au succès, bien
au contraire. Bonne ou mauvaise, la culture allemande faisait de
rapides conquêtes à travers le monde avant que les dirigeants de
l’Allemagne fussent assez malavisés pour éveiller, par la violence
armée, la force latente des idéaux opposés. Même maintenant,
l’essentiel de cette culture — l’idée d’État et l’organisation
étatique de la vie de la communauté, conceptions communes à
l’impérialisme et au socialisme allemands — a beaucoup plus
de chances de réussir par la défaite de l’impérialisme allemand
dans la guerre que par sa victoire dans une lutte brutale.
Ce changement de mouvement et d’orientation des tendances
mondiales suggère une loi d’échanges mutuels et d’adaptation ;
elle annonce l’émergence d’une nouvelle naissance au point de
rencontre de ces nombreux éléments disparates. Seuls, parmi
ces agrégats impériaux, ont des chances de réussir et finalement
de durer, ceux qui reconnaissent la loi nouvelle et y adaptent
leur organisation. Il est vrai que les forces contraires peuvent
remporter des victoires immédiates et faire violence à la loi ;
mais l’histoire a montré à maintes reprises que pareil succès du
présent se paye de tout l’avenir de la nation. Le développement
des communications et l’élargissement des connaissances avaient
déjà commencé à faire reconnaître la vérité nouvelle. On avait
commencé à admettre la juste valeur des variations, et les vieilles
prétentions arrogantes de telle ou telle culture à s’imposer et à
écraser toutes les autres étaient en train de perdre de leur force
et de leur morgue quand, soudain, la vieille croyance périmée a
bondi, armée du glaive allemand, pour s’affirmer avant de mourir,

49
L’Idéal de l’unité humaine

si elle le pouvait. Le seul résultat a été de donner une force


accrue et une place honorable à la vérité qu’elle voulait nier.
L’importance des petites nations — Belgique, Serbie — comme
unités culturelles dans l’ensemble européen, a même été élevée à
la hauteur d’un dogme, ou peu s’en faut. La reconnaissance de
la valeur des cultures asiatiques, autrefois confinée aux penseurs,
érudits et artistes, s’est maintenant répandue dans la mentalité
populaire avec les camaraderies de champ de bataille. La théorie
des races «   inférieures   » (l’infériorité ou la supériorité se mesurant
d’après notre propre forme de culture) a reçu ce qui pourrait
bien être le coup de grâce. La semence d’un nouvel ordre de
choses s’est rapidement répandue dans la mentalité consciente
de l’espèce.
Dans cette phase nouvelle, le choc des cultures se révèle plus
clairement au point où l’Européen et l’Asiatique se rencontrent.
La culture française en Afrique du Nord, la culture anglaise en
Inde, cessent aussitôt d’être française ou anglaise et deviennent
simplement la civilisation commune de l’Europe devant la civili-
sation asiatique. Il ne s’agit plus d’une domination impériale
s’appliquant à consolider ses positions par voie d’assimilation,
mais d’un dialogue entre continents. Le mobile politique sombre
dans l’insignifiance, l’intérêt mondial prend sa place. Et dans
cette confrontation, il n’est plus question d’une civilisation
européenne sûre d’elle-même qui offre sa lumière et ses bienfaits
à une Asie semi-barbare, laquelle accepte avec reconnaissance
une transformation bénéfique. Même le malléable Japon, une
fois passé le premier enthousiasme, a conservé tout ce qui était
fondamental dans sa culture ; partout ailleurs, le flot européen
s’est heurté à l’opposition d’une force et d’une voix intérieures
qui criaient halte-là à son élan victorieux 1. En dépit de certaines

1. Il s’est produit une recrudescence du mouvement d’européanisation en Turquie


et en Chine, renforcée par l’influence de la Russie bolchevique. Partout où il y a une

50
Méthodes d’empire anciennes et modernes

interrogations et de certains scrupules, l’Orient dans son ensemble


consent (et s’il ne consent pas, s’y trouve forcé par les circons-
tances et par la tendance générale de l’humanité) à accepter les
éléments réellement valables de la culture européenne moderne   :
sa science, sa curiosité, son idéal d’éducation et de relèvement
universels, son abolition des privilèges, sa tendance démocratique
élargissante et libéralisante, son instinct de liberté et d’égalité,
son appel à la démolition des formes étroites et oppressives, son
besoin d’air, d’espace, de lumière. Mais passé un certain point,
l’Orient refuse d’aller plus loin, et ce point coïncide justement
avec les données les plus profondes et les plus essentielles pour
l’avenir de l’humanité   : celles de l’âme et celles des profondeurs
du mental et du caractère. Ici encore, tout suggère, non pas un
remplacement ou une conquête, mais une compréhension et des
échanges réciproques, une mutuelle adaptation, une formation
nouvelle.
La vieille idée n’est pas tout à fait morte et ne mourra pas
sans une dernière lutte. Il se trouve encore des gens pour rêver
d’une Inde christianisée et qui pensent que la langue anglaise
doit remplacer les langues indigènes, ou du moins les dominer
définitivement, que la condition préalable à toute égalité de statut
entre Européens et Asiatiques est l’adoption des formes et des
manières sociales européennes. Mais ceux-là appartiennent en
esprit à une génération passée, ils ne peuvent pas reconnaître les
signes de l’heure annonçant une ère nouvelle. Le christianisme,
par exemple, n’a réussi que là où il pouvait mettre en pratique
ses quelques traits manifestement supérieurs   : son empressement
à se pencher pour relever les déchus et les opprimés (tandis
que l’hindou, enfermé dans le monde des castes, se refusait à
toucher ou à secourir) et sa grande promptitude à soulager dans

orthodoxie retardataire à surmonter, cette réaction se produira probablement, mais


seulement comme une phase passagère. (Note de Sri Aurobindo)

51
L’Idéal de l’unité humaine

le besoin ; en un mot, la compassion active et la bienfaisance


qu’il a héritées de son père le bouddhisme. Là où il n’a pas pu
utiliser ce levier, il a totalement échoué, et ce levier même, il
peut facilement le perdre, car l’âme de l’Inde, réveillée par le
nouveau choc, commence à retrouver ses tendances perdues. Les
formes sociales du passé sont en train de changer partout où
elles ne s’accordent plus aux conditions et aux idées politiques et
économiques nouvelles, partout où elles sont incompatibles avec
un grandissant besoin de liberté et d’égalité ; mais tous les signes
indiquent que c’est essentiellement une nouvelle société asiatique,
élargie et libéralisée, qui émergera de ce travail d’enfantement.
Les signes sont partout les mêmes, partout les forces travaillent
dans le même sens. Ni la France ni l’Angleterre n’ont le pouvoir
de détruire et de remplacer la culture islamique en Afrique ou la
culture indienne en Inde ; et d’ailleurs, rapidement ou lentement,
elles en perdent le goût. Tout ce qu’elles peuvent faire, c’est de
donner le meilleur d’elles-mêmes afin qu’il soit assimilé suivant
les besoins et l’esprit intérieur des vieilles nations.
Il était nécessaire de s’étendre sur cette question, car elle est
vitale pour l’avenir de l’impérialisme. Le remplacement de la
culture locale par une culture impériale, et autant que possible
de la langue locale par celle du conquérant, était essentiel à la
vieille théorie impériale ; mais à partir du moment où ce n’est
plus possible et où le désir même de cette substitution est répudié
comme impraticable, le vieux modèle romain d’empire perd toute
valeur pour la solution de notre problème. La leçon romaine
laisse quelque chose de valable, en particulier les grands traits
caractéristiques qui font l’essence de l’impérialisme et qui donnent
un sens à l’empire ; mais un nouveau modèle est exigé. Ce nouveau
modèle commence déjà à se façonner conformément aux besoins
de l’époque ; c’est celui d’un empire fédéral, ou encore d’un
empire confédéré. Le problème que nous devons examiner se
ramène donc à cette question   : est-il possible de créer un empire

52
Méthodes d’empire anciennes et modernes

fédéral solide et de vaste étendue qui soit composé de races ou


de cultures hétérogènes ? Et en admettant que l’avenir aille en ce
sens, comment pareil empire, si artificiel en apparence, peut-il
se souder pour devenir une unité naturelle et psychologique ?

53
CHAPITRE VII

La création d’une nation hétérogène

Le problème de la fondation d’un empire fédéral


ayant à combiner des éléments hétérogènes sur la seule base qui
puisse être ferme et sûre — la création d’une unité psycholo-
gique vraie —, se ramène à deux questions différentes, celle de
la forme et celle de la réalité que la forme a pour but de servir.
La première est d’une grande importance pratique, mais seule
la seconde est vitale. La forme extérieure de l’unité peut rendre
possible, favoriser et même aider activement la création de la
réalité correspondante, mais elle ne peut jamais la remplacer. Or,
comme nous l’avons vu, la vraie réalité dans l’ordre de la Nature,
est la réalité psychologique, car le simple fait physique d’une
union politique et administrative peut n’être qu’une création
temporaire et artificielle destinée à s’effondrer irrémédiablement
sitôt que son utilité immédiate est passée ou que les conditions
qui ont favorisé sa persistance, sont radicalement ou même sérieu-
sement modifiées. La première question à considérer est donc
la nature de la réalité que l’on entend créer sous la forme d’un
empire fédéral, et plus spécialement si cette réalité doit être un
simple élargissement du type nation, qui est le plus grand agrégat
humain que la Nature ait jusqu’à présent façonné avec succès,
ou, au contraire, un nouveau type d’agrégat, qui surpassera et
tendra à supplanter la nation comme celle-ci a remplacé la tribu,
le clan, la cité ou les États régionaux.
La première réaction naturelle du mental humain devant un
tel problème, est de préférer l’idée qui flatte le plus ses no-
tions familières et semble les perpétuer. Car, dans la masse, la
mentalité humaine répugne à tout changement de conception
radical. Elle accepte très facilement le changement si sa réalité

54
La création d’une nation hétérogène

est voilée par la continuation de la vieille forme habituelle des


choses, ou encore par quelque fiction rituelle, légale, intellec-
tuelle ou sentimentale. C’est une fiction de ce genre que certains
songent à créer pour jeter un pont entre l’idée de nation et l’idée
d’empire comme unité politique. Ce qui unit le plus solidement
les hommes, maintenant, c’est l’unité physique d’un pays com-
mun qu’ils habitent et qu’ils défendent, c’est la vie économique
commune issue de cette unité géographique et le sentiment
de patrie qui grandit autour du fait physique et économique
et qui crée une unité politique et administrative, ou en assure
la permanence une fois qu’elle s’est créée. Élargissons donc,
par quelque fiction, ce sentiment puissant, exigeons de chacun
des constituants hétérogènes qu’il considère l’empire comme sa
propre patrie, et non son pays natal, ou du moins, s’il s’accroche
encore au vieux sentiment, qu’il apprenne à considérer d’abord
et avant tout l’empire comme la grande patrie. Une variante de
cette idée se retrouve dans la notion française de la mère-patrie
française ; toutes les autres possessions de l’empire (qui dans la
phraséologie anglaise seraient qualifiées de dépendances en dépit
de l’importante part de droits politiques qui leur est concédée)
doivent être considérées comme des colonies de la mère-patrie,
rassemblées par l’idée qu’elles sont la France d’Outremer, et
éduquées à centrer leurs sentiments nationaux sur la grandeur,
la gloire et l’amabilité de leur mère commune, la France. Cette
notion est naturelle au tempérament celto-latin, quoique étran-
gère au teuton, et elle est soutenue par la relative modération du
préjugé de race et de couleur, et par la remarquable puissance
d’attraction et d’assimilation que la France possède en partage
avec toutes les nations celtiques.
Souvent miraculeux, le pouvoir de telles fictions ne doit pas
être méconnu, fût-ce un instant. Ces fictions constituent la mé-
thode la plus usuelle et la plus efficace de la Nature quand elle
rencontre cette résistance obstinée à tout changement qu’elle

55
L’Idéal de l’unité humaine

a elle-même implantée en son animal intelligent   : l’homme.


Cependant, il existe des conditions sans lesquelles la fiction
ne peut pas tenir longtemps ni complètement. Tout d’abord,
elle doit se fonder sur une ressemblance superficielle plausible.
Ensuite, elle doit engendrer une réalité assez forte pour prendre
sa place, ou éventuellement la justifier. Enfin, cette réalité doit
se réaliser progressivement sans rester trop longtemps à l’état
de nébuleuse informe. Il fut un temps où la nécessité de ces
conditions était moins pressante, où la masse des hommes était
plus imaginative, moins sophistiquée, plus facilement satisfaite
d’un sentiment ou d’une apparence, mais à mesure que l’espèce
avance, elle devient mentalement plus éveillée, plus consciente,
plus critique et plus prompte à saisir la dissonance entre les
faits et les prétentions. En outre, le penseur a pris une place
mondiale et ses paroles sont écoutées comme elles ne l’ont
jamais été dans l’histoire connue de l’humanité ; or, le penseur
tend de plus en plus à devenir un inquisiteur, un critique, un
ennemi de la fiction 1.
Cette fiction se fonde-t-elle donc sur quelque parallèle réa-
lisable ? En d’autres termes, est-il vrai qu’une unité impériale
véritable, si elle se réalise, sera simplement une unité nationale
élargie ? Ou sinon, quelle réalité la fiction a-t-elle pour but de
préparer ? On trouve dans l’histoire de nombreux exemples de
nations composites, et, si nous admettons la validité du parallèle,
c’est une nation composite de ce genre que l’empire fédéral
a pour tâche de créer, mais à une plus grande échelle. Nous
devons donc jeter un coup d’œil sur les exemples de nations
composites les plus typiques qui aient réussi, afin de voir jusqu’où
le parallèle s’applique et quelles sont les difficultés, s’il y en a,

1. Ces conditions mêmes peuvent très bien disparaître bientôt, car la liberté de
pensée est partout menacée, et là où disparaît la liberté de pensée, le pouvoir du penseur
disparaît. (Note de Sri Aurobindo)

56
La création d’une nation hétérogène

qui indiqueraient la nécessité d’une évolution nouvelle plutôt


que d’une variation du vieux succès. Avoir une idée juste des
difficultés, nous aidera à trouver comment elles peuvent être
surmontées.
La nation britannique, autrefois, et l’empire britannique à
présent, nous donnent l’exemple le plus frappant d’une nation
composite ou hétérogène qui s’est bâtie avec succès, puis d’un
empire hétérogène en bonne voie de développement (avec quelques
réserves pour le succès de ce dernier, car il est ouvert aux périls
d’une masse de problèmes encore non résolus 1). Ont composé
la nation britannique   : l’Angleterre anglo-normande de langue
anglaise ; le Pays de Galles cymrique parlant gallois, l’Écosse
mi-saxonne et mi-gaélique parlant anglais et, très partiellement
et imparfaitement, l’Irlande gaélique avec une colonie principa-
lement anglo-écossaise qui la maintenait par force dans le corps
uni sans jamais pouvoir imposer une union véritable. Jusqu’à
une époque récente, l’Irlande était l’élément d’échec de cette
formation, et c’est seulement maintenant, sous une forme et en
des conditions différentes de celles des autres membres, qu’une
certaine sorte d’unité, encore très précaire, est en train de s’éta-
blir, bien qu’elle commence à peine à être réelle et qu’elle se soit
faite avec l’empire et non avec la nation britannique 2. Quelles
furent les circonstances qui ont déterminé ce succès général et
cet échec partiel, et quelle lumière jettent-elles sur les possibilités
du grand problème ?
En construisant ses agrégats humains, la Nature a généra-
lement suivi la même loi que pour ses agrégats physiques. En

1. Il faut se souvenir que ceci fut écrit il y a quelques dizaines d’années et que les
circonstances, et l’Empire lui-même, ont totalement changé. Le problème tel qu’il était
alors, ne se pose plus. (Note de Sri Aurobindo)
2. Ceci fut écrit quand le Home Rule semblait être une solution possible ; l’échec
est maintenant un fait établi et l’Irlande est devenue la République Indépendante
d’Irlande. (Note de Sri Aurobindo)

57
L’Idéal de l’unité humaine

premier lieu, elle fournit un corps naturel ; ensuite, une vie et


un intérêt vital communs pour les constituants du corps ; enfin,
une mentalité consciente ou un sens de l’unité et un centre ou
organe directeur par lequel le sens de l’ego commun pourra
s’accomplir et agir. Dans les processus ordinaires de la Nature,
il faut quelque élément — un lien de descendance commune ou
une association passée — qui permette au semblable d’adhérer au
semblable et de se distinguer du dissemblable, mais il faut aussi
un habitat commun, un pays disposé de telle façon que tous ceux
qui habitent à l’intérieur de ses frontières naturelles, se trouvent
dans une sorte de nécessité géographique de s’unir. Dans les
temps anciens, quand les communautés étaient moins solidement
enracinées au sol, la première de ces conditions était la plus
importante. Dans les communautés modernes déjà fixées, la
seconde l’emporte. Mais l’unité de la race, pure ou mélangée (car
il n’est pas nécessaire qu’elle ait une origine unique), demeure un
facteur d’importance, et de fortes dissemblances ou différences
peuvent aisément créer de sérieuses difficultés et empêcher la
nécessité géographique de s’imposer avec quelque permanence.
Pour qu’elle puisse s’imposer, il faut que la deuxième condition
de la Nature acquière une force considérable, c’est-à-dire la
nécessité d’une unité économique ou habitude de subsister en
commun, et la nécessité d’une unité politique ou habitude d’or-
ganisation vitale commune afin de pouvoir survivre, fonctionner
et s’agrandir. Or, pour que cette deuxième condition puisse se
réaliser avec toute sa force, il faut que rien ne vienne affaiblir
ni détruire la création de la troisième condition et sa continuité.
Rien ne doit être fait qui vienne accentuer la désunion des
sentiments ou perpétuer la sensation de séparation du reste de
l’organisme, sinon le centre ou l’organe directeur risquerait de
ne plus être psychologiquement représentatif de l’ensemble,
et donc de ne plus être le vrai centre de son sens de l’ego.
Mais notons que le séparatisme n’est pas la même chose que

58
La création d’une nation hétérogène

le particularisme qui, lui, peut fort bien coexister avec l’unité.


Ce qui sépare, ce n’est pas le simple fait de la différence, c’est
le sentiment de l’impossibilité d’une union vraie.
La nécessité géographique de l’union était évidemment pré-
sente dans la formation de la nation britannique ; la conquête
du Pays de Galles et de l’Irlande et l’union avec l’Écosse furent
des événements historiques qui exprimaient simplement l’ap-
plication de cette nécessité ; mais l’unité de race et les vieilles
associations faisaient complètement défaut et elles ont dû être
créées avec plus ou moins de difficulté. Elles le furent avec un
certain succès au Pays de Galles et en Écosse, après un délai
plus ou moins long, mais pas du tout en Irlande. La nécessité
géographique n’est qu’une force relative ; elle peut être annulée
par un puissant sentiment de désunion si rien d’efficace n’est fait
pour dissoudre l’impulsion désintégrante. Même quand l’union
est politiquement réalisée, elle tend à être détruite s’il existe, à
l’intérieur de l’unité géographique, une barrière physique no-
tamment, ou une ligne de division assez solide pour servir de
base à un conflit d’intérêts économiques, comme il en est entre
la Belgique et la Hollande, la Suède et la Norvège, l’Irlande et
la Grande-Bretagne. Dans le cas de l’Irlande, non seulement les
dirigeants britanniques n’ont rien fait pour jeter un pont sur
cette ligne de division économique ou pour la faire disparaître
et neutraliser dans la mentalité irlandaise le sentiment d’une
existence séparée dans un pays physiquement séparé, mais par
un faux calcul des causes et des effets, ils ont au contraire ac-
centué l’une et l’autre de la manière la plus forte.
Tout d’abord, la vie et la prospérité économiques de l’Irlande
ont été délibérément écrasées dans l’intérêt du commerce et des
affaires britanniques. Ceci fait, il ne servait plus à grand-chose
d’opérer, par des moyens que l’on préfère ne pas approfondir,
une «   union   » politique des deux îles sous l’égide d’un organisme
législatif et exécutif commun, car ledit organisme n’était

59
L’Idéal de l’unité humaine

aucunement un centre d’unité psychologique. Du moment où les


intérêts les plus vitaux étaient non seulement différents mais en
conflit, cette «   union   » ne pouvait représenter qu’une prolongation
du contrôle et des intérêts du «   partenaire principal   », et une
prolongation de la sujétion et de la frustration des intérêts
du corps étranger lié à l’organisme supérieur par des chaînes
législatives mais non uni par une fusion réelle. La famine qui a
dépeuplé l’Irlande tandis que l’Angleterre profitait et prospérait,
est un terrible témoignage de la Nature sur le sinistre caractère
de cette «   union   », qui n’était pas une unité mais une opposition
aiguë des intérêts les plus essentiels. Les mouvements séparatistes
irlandais en faveur du Home Rule, étaient l’expression naturelle et
inévitable de sa volonté de survivre ; c’était simplement l’instinct
de conservation qui pressentait et revendiquait le seul moyen
évident de conservation.
Dans la vie humaine, les intérêts économiques sont d’ordinaire
ceux que l’on viole avec le moins d’impunité, car ils sont liés
à la vie même ; et leur violation persistante, si elle ne détruit
pas l’organisme opprimé, provoque nécessairement les plus
amères révoltes et finit par l’une de ces inexorables représailles
de la Nature. Mais en voulant se débarrasser par la violence des
éléments du particularisme irlandais, la politique britannique
a commis une faute également radicale quant à la troisième
des conditions naturelles. Comme l’Irlande, le Pays de Galles
avait été l’objet d’une conquête, mais jamais un processus si
complet d’assimilation rigoureuse ne lui avait été appliqué ; après
le premier malaise qui suit toute violence, après un ou deux
essais de résistance avortés, le Pays de Galles fut abandonné à la
pression pacifique des conditions naturelles, et la conservation
de sa race ou de son langage n’ont pas fait obstacle à l’union
graduelle des races cymrique et saxonne au sein d’une commune
nationalité britannique. De même en Écosse, à part le problème
mineur des clans des Highlands, la même non-interférence a

60
La création d’une nation hétérogène

amené la fusion plus rapide encore des races écossaise et anglaise.


Il existe maintenant dans l’île de Grande-Bretagne, une race
britannique composite ayant un pays commun, liée ensemble par
la communauté d’un sang mêlé, par une association passée qui s’est
changée en unité, par la nécessité géographique, par des intérêts
politiques et économiques communs, par l’accomplissement d’un
ego commun. En Irlande, le procédé contraire et les efforts pour
substituer un processus artificiel alors que le jeu des conditions
naturelles aidées d’un peu de savoir-faire et de conciliation aurait
suffi, puis l’application de méthodes vieillies à un ensemble de
circonstances nouveau, ont eu un effet contraire. Quand l’erreur
a été découverte, il fallait compter avec les effets du karma 1 passé,
et l’union a dû s’effectuer suivant les méthodes réclamées par
les intérêts et les sentiments particularistes irlandais (d’abord,
par l’offre du Home Rule, puis par la création de l’État Libre)
et non par une union législative complète.
Ces conséquences peuvent aller plus loin encore, et il peut
finalement devenir nécessaire de remanier l’Empire britannique,
et peut-être même toute la nation anglo-celtique suivant de
nouvelles lignes, avec un principe fédératif à la base. Car le
Pays de Galles et l’Écosse n’ont pas fusionné avec l’Angleterre
aussi complètement que la Bretagne, l’Alsace, le Pays basque et
la Provence se sont fondus dans l’indivisible unité de la France.
Bien qu’aucun intérêt économique, aucune nécessité physique
pressante n’appelle l’application du principe fédératif au Pays
de Galles et à l’Écosse, il y reste tout de même un sentiment
particulariste mineur mais suffisant pour sentir la répercussion
de la solution irlandaise et éveiller ces deux pays à la commodité
et à l’avantage qu’ils trouveraient aussi à la reconnaissance de
leur séparation provinciale. Or, ce particularisme ne peut man-
quer de recevoir une force et un encouragement nouveaux si

1. Force résultant d’une action accomplie dans le passé. (Note de l’éditeur)

61
L’Idéal de l’unité humaine

le principe fédératif venait à s’introduire pratiquement dans la


réorganisation de l’empire colonial (qui peut devenir inévitable
un jour) jusqu’à présent gouverné par la Grande-Bretagne sur
la base d’un Home Rule sans fédérations 1. Les circonstances
particulières, à la fois nationales et coloniales, qui ont présidé à la
formation et à l’expansion des races habitant les Iles britanniques
sont telles, en fait, qu’il semblerait presque que cet empire ait
été constamment destiné et préparé par la marche de la Nature
à être le grand champ d’expérience pour la création d’un type
nouveau dans l’histoire des agrégats humains   : l’empire fédéral
hétérogène.

1. Le Home Rule est maintenant remplacé par le statut de Dominion, ce qui


revient à une confédération de fait, bien que la forme n’y soit pas encore. (Note de
Sri Aurobindo)

62
chapitre viii

Le problème d’un empire fédéré hétérogène

Si l’édification d’une nation composite dans les


Îles britanniques était d’avance acquise, car c’était une nécessité
géographique et économique dont la réalisation complète n’était
empêchée que par des erreurs de politique criantes et obstinées,
on ne peut pas en dire autant du processus d’évolution — plus
rapide, mais encore graduel et presque inconscient — par lequel
l’empire colonial de la Grande-Bretagne est en train de devenir
une unité réelle. Il n’y a pas si longtemps, on considérait que le
détachement final des colonies et la formation de jeunes nations
indépendantes, du moins pour l’Australie et le Canada, était le
terme inéluctable de cet empire colonial, sa seule conclusion
logique et à peine regrettable.
Cette façon de voir s’appuyait sur de bonnes raisons. La
nécessité géographique de l’union faisait entièrement défaut ;
au contraire, les distances créaient une séparation mentale
tranchante. Chaque colonie avait un corps physique nettement
séparé et, selon le cours de l’évolution humaine à cette époque,
semblait prédestinée à devenir une nation distincte. Les intérêts
économiques de la mère patrie et des colonies étaient disparates,
isolés les uns des autres, souvent opposés comme l’ont montré
les colonies en adoptant des tarifs protectionnistes contre la
politique britannique de libre-échange. Le seul intérêt politique
qu’elles trouvaient à l’Empire, était la sécurité de la flotte et de
l’armée britanniques contre les invasions étrangères ; mais elles
ne participaient nullement au gouvernement de l’Empire et ne
prenaient aucun intérêt direct à l’élaboration de ses destinées.
Psychologiquement, le seul lien était un fragile souvenir des
origines, un tiède sentiment qui pouvait facilement s’évaporer,

63
L’Idéal de l’unité humaine

combattu par une tendance séparatiste solide et par le penchant


naturel des groupements humains fortement marqués à se créer
eux-mêmes une vie et un type racial indépendants. L’origine de
la race variait   : en Australie, elle était britannique ; en Afrique
du Sud, elle était surtout hollandaise ; au Canada, elle était mi-
française, mi-anglaise. Mais dans ces trois pays, des modes de
vie se sont créés, des tendances politiques, un nouveau type
de caractère, de tempérament et de culture, si l’on peut dire,
qui étaient aux antipodes de la vieille culture britannique et de
son tempérament, son mode de vie et ses tendances sociales et
politiques. De son côté, la mère patrie ne tirait aucun avantage
tangible — politique, militaire ou économique — de ses rejetons,
mais le seul prestige que pouvait lui conférer le fait de posséder un
empire. Des deux côtés, par conséquent, toutes les circonstances
faisaient pressentir une séparation finale pacifique, qui ne devait
laisser à l’Angleterre que la fierté d’avoir été la mère d’autant
de nations nouvelles.
Du fait du rapetissement du monde amené par les sciences
physiques, de la tendance à la formation de plus grands agrégats,
de la transformation des conditions politiques mondiales et des
profonds changements politiques, économiques et sociaux vers
lesquels la Grande-Bretagne s’est acheminée, toutes les condi-
tions sont maintenant modifiées et il est facile de voir que la
fusion de l’empire colonial en un grand Commonwealth fédéré
ou en quelque système qui puisse plausiblement porter ce nom,
est pratiquement inévitable. La route est semée de difficultés,
à commencer par des difficultés économiques car, nous l’avons
vu, la séparation géographique entraîne une divergence, voire
une opposition des intérêts économiques ; or, si un Zollverein
impérial était assez naturel entre les États de l’empire germa-
nique ou entre les membres d’une Confédération de l’Europe
Centrale telle que la projetait l’un des groupes belligérants de
la Grande Guerre, pareille création serait artificielle entre des

64
Le problème d’un empire fédéré hétérogène

pays très espacés, et nécessiterait une vigilance constante et beau-


coup de doigté. Et pourtant, l’unité politique tend naturellement
à exiger une union économique concomitante, elle ne semble
pas vraiment complète sans elle. En outre, des difficultés poli-
tiques ou autres, latentes, peuvent surgir et détruire la formation
impériale si le processus d’unification pratique est mené trop
précipitamment et sans sagesse. Mais aucune de ces difficultés
n’est nécessairement insurmontable ; on ne peut même pas dire
qu’elles soient une pierre d’achoppement réelle. La difficulté
de race, qui fut un temps sérieuse et menaçante en Afrique du
Sud, et qui n’est pas encore éliminée, n’est pas nécessairement
plus formidable qu’au Canada, car dans ces deux pays existe un
élément anglais qui, majoritaire ou minoritaire, peut, par union
ou fusion amicale, rattacher l’élément étranger à l’Empire. Il
n’existe pas non plus de puissante attraction extérieure, ni de
conflit de cultures établies, ni de tempéraments incompatibles
comme ceux qui ont rendu si difficile l’union réelle de l’empire
autrichien.
La seule chose nécessaire est que l’Angleterre continue de
traiter le problème avec un juste instinct et qu’elle ne recommence
pas sa fatale bévue d’Amérique ni l’erreur commise en Afrique
du Sud (dont elle est heureusement revenue). Elle doit toujours
se rappeler que son destin éventuel n’est pas celui d’un pays
dominateur qui contraint toutes les parties de son dominion à lui
ressembler uniformément ou à rester en perpétuelle subordination,
mais d’être le centre d’une grande confédération d’États et de
nations qui, par sa puissance d’attraction, fusionneront en une
nouvelle unité supranationale. Pour ce faire, la première condition
est qu’elle respecte scrupuleusement la liberté interne de vie et
de volonté des colonies, leurs tendances sociales, culturelles et
économiques, tout en donnant à chacune une part égale à la sienne
dans la gestion des grands problèmes communs de l’Empire.
Le seul rôle auquel elle puisse prétendre dans l’avenir de ce

65
L’Idéal de l’unité humaine

nouveau type d’agrégat, est celui de centre politique et culturel,


de charnière ou de nœud de l’union. Si la pensée dirigeante de
l’Angleterre s’oriente ainsi, seul un cataclysme imprévu pourrait
empêcher la formation d’une unité impériale où le Home Rule
sous une vague suzeraineté britannique, serait remplacé par une
Fédération fondée sur le Home Rule 1.
Mais le problème devient beaucoup plus difficile quand il
s’agit des deux autres grands constituants de l’Empire   : l’Égypte
et l’Inde ; si difficile que la première tentation de la pensée
politique, appuyée par cent préjugés et intérêts momentanés,
était naturellement de laisser de côté le problème et de créer un
empire colonial fédéré où ces deux grands pays demeureraient à
l’état de dépendances sujettes 2. Il est évident qu’une telle solution
ne peut pas durer et qu’en s’obstinant à la maintenir, on va au
devant des résultats les plus indésirables, sinon à un désastre
final. La renaissance de l’Inde est aussi inévitable que, demain, le
lever du soleil, et la renaissance d’une grande nation de trois cent
millions d’hommes avec un tempérament aussi particulier, des
traditions et des conceptions de vie si uniques, une intelligence
si puissante et une si grande masse d’énergies potentielles, est
évidemment l’un des plus formidables phénomènes du monde
moderne. Il est évident que la nouvelle unité impériale fédérée
ne peut pas se permettre de s’opposer d’une façon permanente
à cette nation renaissante de trois cent millions d’âmes et que
l’on ne peut pas laisser régner la politique à courte vue de

1. Ceci, à condition que l’empire continue d’être victorieux et prospère ; à condition


aussi que la politique étrangère de la Grande-Bretagne ne rende pas les obligations de
l’unité fédérée trop irritantes pour les petits membres. (Note de Sri Aurobindo)
2. La question de l’Égypte a déjà été réglée depuis que ces lignes ont été écrites,
et dans un sens opposé à l’union. L’Inde, qui était déjà sur la voie d’un statut libre, l’a
maintenant obtenu, quoique ses deux parties séparées aient un moment figuré parmi les
Dominions et que l’une d’elles (le Pakistan) adhérera peut-être, pour quelque temps, à
ce statut tandis que l’autre (l’Inde), tout en devenant une République indépendante, a
adopté une nouvelle formule d’adhésion au Commonwealth. (Note de Sri Aurobindo)

66
Le problème d’un empire fédéré hétérogène

fonctionnaires soumis à des intérêts immédiats et qui voudraient


différer aussi longtemps que possible l’inévitable issue. Certes,
tout cela a été reconnu en principe ; mais la difficulté viendra avec
le règlement pratique du problème quand la question indienne
ne pourra plus être renvoyée à une date indéterminée.
La nature des difficultés qui barrent le chemin à une union
pratique entre des agrégats aussi différents, est assez évidente. Il
y a d’abord l’isolement géographique qui a toujours fait de l’Inde
un pays et un peuple à part même quand elle était incapable de
réaliser son unité politique et qu’elle subissait tout le choc des
invasions ou des influences culturelles des civilisations voisines. Il
y a la masse même de sa population de trois cent millions d’âmes,
dont la fusion sous une forme quelconque avec les autres nations
de l’Empire, serait une tout autre affaire que la fusion des popu-
lations relativement peu nombreuses de l’Australie, du Canada
et de l’Afrique du Sud. Il y a la ligne de démarcation saillante
de la race, de la couleur et du tempérament entre l’Européen
et l’Asiatique. Il y a le passé millénaire, la divergence absolue
des origines, les souvenirs indélébiles, les tendances inhérentes,
qui interdisent tout espoir d’effacer ou de minimiser la ligne de
démarcation en faisant accepter à l’Inde une culture entièrement
ou principalement anglaise ou européenne. Toutes ces difficultés
ne veulent pas dire nécessairement que le problème soit insoluble ;
au contraire, nous savons qu’il n’est pas de difficulté présentée
au mental humain qu’il ne puisse résoudre, s’il le veut. Nous
voulons supposer que dans le cas particulier, on saura trouver à
la fois la volonté et la sagesse nécessaires ; que la politique bri-
tannique ne commettra pas d’erreur irréparable ; que selon son
tempérament et son habitude passée, elle réparera à temps les
erreurs mineures inévitables quand on aborde pareil problème ;
et que, tôt ou tard, il sera possible de créer une sorte d’unité
psychologique entre ces deux agrégats de l’espèce humaine si
fortement disparates.

67
L’Idéal de l’unité humaine

Reste à savoir dans quelles conditions ceci est possible et de


quelle nature sera l’unité. Il est clair que la race dirigeante doit
appliquer beaucoup plus scrupuleusement et avec beaucoup plus
de fermeté résolue le principe qu’elle a déjà appliqué ailleurs
si fructueusement, et dont l’abandon s’est finalement toujours
révélé si préjudiciable à ses propres intérêts supérieurs. Elle doit
permettre, respecter et même favoriser la libre évolution séparée
de l’Inde dans le cadre de l’unité de l’Empire. Tant que l’Inde ne
se gouvernera pas entièrement elle-même, ses intérêts devront
prendre la première place dans la pensée de ceux qui la gou-
vernent, et, quand elle accédera à l’autonomie, if faudra faire en
sorte que celle-ci n’entrave pas la gestion de ses propres intérêts.
Par exemple, il ne faudra pas l’intégrer de force à un Zollverein
impérial qui, dans les conditions actuelles, serait désastreux pour
son avenir économique, à moins que ces conditions ne changent
sous l’effet d’une politique résolue qui stimulera et encouragera
son développement industriel en dépit du préjudice certain qui
en résultera pour de nombreux intérêts commerciaux actuels au
sein de l’Empire. Aucun effort ne doit être fait pour imposer à
l’évolution indienne la culture ou les conditions de vie anglaises,
ou pour en faire une condition sine qua non de son admission au
rang des peuples libres de l’Empire ; et aucun effort ne doit être
fait pour s’immiscer et empêcher l’Inde de défendre et suivre sa
propre culture et de se développer selon son propre caractère.
Sa dignité, ses sentiments, ses aspirations nationales doivent être
reconnus de plus en plus, en pratique comme en principe. Si ces
conditions sont remplies, la sécurité de ses intérêts politiques et
économiques et le souci d’une croissance paisible pourraient la
retenir au sein de l’Empire, et avec le temps, la partie plus difficile
et plus subtile du processus d’unification pourrait s’accomplir
plus ou moins rapidement.
L’unité créée ne pourra jamais prendre la forme d’un empire
indo-britannique. C’est là une fiction, une chimère qu’il serait

68
Le problème d’un empire fédéré hétérogène

vain de poursuivre au détriment des possibilités réelles. Ces


possibilités peuvent être de plusieurs sortes   : premièrement,
une unité politique solide, scellée par des intérêts communs ;
deuxièmement, des échanges commerciaux de bon aloi et une
aide industrielle réciproque selon de sains principes ; troisième-
ment, de nouvelles relations culturelles entre les deux fractions
les plus importantes de l’humanité, l’Europe et l’Asie, qui leur
permettraient d’échanger ce qu’elles ont chacune de grand et
de précieux, tels les membres égaux d’une même famille ; enfin,
au lieu des habituelles associations passées fondées sur le dé-
veloppement politique et économique et sur la gloire militaire
(qui ont joué le rôle principal dans la formation des entités
nationales), on peut espérer la gloire plus grande d’une asso-
ciation et d’une collaboration étroite pour former une culture
nouvelle, riche et diverse, au service d’une humanité plus noble.
Tel devrait être certainement le type d’entité supranationale qui
pourrait constituer la prochaine étape de l’agrégation progressive
de l’humanité.
Il est évident que cette prochaine étape n’a de valeur et de raison
d’être que si, par une démonstration pratique et la création de
nouvelles habitudes de sentiment, de nouvelles attitudes mentales
et d’une nouvelle vie commune, elle prépare l’unité de toute
l’espèce humaine en une seule famille. Sans la vision de ce grand
but final, la simple création d’une gigantesque unité impériale
ne serait qu’un phénomène vulgaire, et même réactionnaire. La
seule édification d’une unité indo-britannique multicolore, armée
et rangée en ordre de bataille, séparée des autres vastes unités
— russe, française, allemande, américaine — par des égoïsmes
commerciaux, politiques et militaires, serait une régression et
non un progrès. Par conséquent, si ce genre de développement
est vraiment appelé à se produire (et nous avons pris l’exemple de
l’empire britannique parce qu’il est la meilleure illustration d’un
type nouveau possible), ce doit être comme une étape de transition

69
L’Idéal de l’unité humaine

sur le chemin, et avec cet idéal devant nous ; c’est dans cette seule
mesure que pourront l’accepter ceux dont l’amour de l’humanité
n’est pas étouffé par les limitations des vieux patriotismes locaux
qui dressent les nations les unes contre les autres. Et encore faut-
il supposer que les moyens politiques et administratifs employés
seront de ceux qui mènent à l’unité de l’espèce humaine — c’est
l’hypothèse douteuse sur laquelle nous nous sommes engagés. Les
chances de ce genre de développement sont encore faibles, car le
tempérament de l’Inde musulmane, comme celui de l’Inde hindoue,
pousse encore irrésistiblement à l’indépendance et, du côté anglais,
rien n’a été fait pour mettre en œuvre la possibilité d’un empire
fédéré. Il fallait pourtant envisager cette possibilité, car il n’est
pas absolument impossible qu’en des conditions différentes, une
indépendance virtuelle puisse être acceptée au lieu d’une autonomie
isolée et séparée. Dans ce cas, ce serait un signe que l’une des
étapes de la Nature vers le résultat final conduisait à ce passage.
On peut dire en sa faveur que si pareille combinaison de deux
peuples et de deux cultures aussi disparates s’avérait possible, la
question plus vaste d’une union mondiale commencerait à sembler
moins lointaine 1.

1. Comme il était pratiquement inévitable tout du long, les événements ont pris
une tournure différente ; mais cette partie du chapitre a été laissée telle quelle parce
que l’examen de la possibilité d’un empire fédéré était nécessaire à notre thème. Que
cette possibilité d’expérience n’ait pu se concrétiser si peu que ce soit, montre bien que
ce stade intermédiaire de la progression vers une union mondiale totale, présente des
difficultés qui la rendent presque impossible. L’empire fédéré envisagé à été remplacé
par des agglomérats tels le Commonwealth, l’Union Soviétique, ou par des possibilités
du genre des États-Unis d’Europe et autres combinaisons continentales comme celles
qui se préparent entre les deux Amériques et qui peuvent devenir un jour applicables
à l’Asie. (Note de Sri Aurobindo)

70
CHAPITRE IX

La possibilité d’un empire mondial

Le progrès de l’idée impériale, depuis le stade où


celle-ci est encore artificielle et en construction, jusqu’au moment
où elle devient une vérité psychologique réalisée dominant le
mental humain avec la même force et la même vitalité que celle
qui place maintenant l’idée nationale au-dessus de tous les autres
mobiles collectifs, n’est qu’une simple possibilité d’avenir et non
une certitude. Ce n’est même qu’une vague possibilité naissante,
et tant qu’elle ne sera pas sortie de l’état embryonnaire où elle
est à la merci de l’extrême sottise des hommes d’État, des for-
midables passions des grandes masses humaines, des intérêts
obstinés des égoïsmes établis, nous ne pouvons pas être sûrs
qu’elle ne périra pas dès maintenant, mort-née. Or, s’il en est
ainsi, existe-t-il une autre possibilité d’unir l’humanité par des
moyens politiques et administratifs ? Ce ne serait possible que si,
par une conjoncture qui paraît actuellement impossible, le vieil
idéal d’un empire mondial unique devenait un fait accompli,
ou encore si l’idéal opposé d’une libre association de nations
libres arrivait à surmonter les mille et un puissants obstacles
qui barrent la route à sa réalisation pratique.
Comme nous l’avons vu, l’idée d’un empire mondial qui s’im-
poserait par la force pure est en contradiction directe avec les
conditions nouvelles introduites dans le monde moderne par la
nature progressive des choses. Cependant, faisons abstraction
de ces conditions nouvelles et admettons la possibilité théorique
d’une grande nation unique qui impose à toute la terre son auto-
rité politique et sa culture prédominante, comme Rome l’avait
fait avec les peuples méditerranéens, la Gaule et l’Angleterre.
Ou même, supposons que l’une des grandes nations réussisse

71
L’Idéal de l’unité humaine

à triompher de toutes ses rivales par la force et la diplomatie,


puis, respectant la culture et la vie intérieure séparée de ses
nations sujettes, qu’elle assure son autorité par l’attrait d’une
paix mondiale, d’une administration bienfaisante et d’une or-
ganisation sans pareille de la connaissance et des ressources
humaines pour l’amélioration de l’état présent de l’humanité.
Reste à savoir si cette possibilité théorique a quelque chance de
réunir les conditions qui lui permettraient de se transformer
en possibilité pratique ; or, si nous regardons, nous constatons
que ces conditions n’existent pas à présent ; au contraire, tout
s’oppose à la réalisation d’un rêve aussi colossal ; il ne pourrait
prendre corps que par des changements immenses encore dis-
simulés dans les secrets de l’avenir.
On suppose généralement que c’est le rêve d’un empire de ce
genre qui a récemment poussé l’Allemagne à se battre contre le
monde. On peut se demander jusqu’à quel point cette intention
était consciente dans le mental de ses dirigeants, mais il est
certain que si l’Allemagne avait gagné la guerre comme elle s’y
attendait au début, la situation ainsi créée l’aurait inévitable-
ment entraînée à cette grande aventure. En effet, elle aurait joui
d’une position dominante telle qu’aucune nation n’en a connu
au cours de la période historique du monde ; et avec les idées
qui gouvernaient dernièrement l’intelligentsia allemande — la
conception de sa mission, de sa supériorité de race, de l’excellence
incommensurable de sa culture, sa science et son organisation,
de son droit divin à conduire la terre et à lui imposer sa vie
et ses idéaux —, auxquelles venait s’ajouter l’esprit avide du
commercialisme moderne, elle aurait inévitablement été poussée
à assumer la domination universelle comme une tâche de droit
divin. Le fait qu’une nation moderne (et vraiment la plus avan-
cée par sa compétence professionnelle, son utilisation pratique
de la science, son esprit d’organisation, le soutien de l’État, sa
gestion intelligente des problèmes nationaux et sociaux et son

72
La possibilité d’un empire mondial

agencement du bien-être économique, bref, ce que l’Europe


appelle la «   civilisation   »), le fait, donc, qu’une nation comme
celle-là soit possédée et mue par de telles idées et de telles
impulsions, est certainement une preuve que les vieux dieux ne
sont pas morts, que le vieil idéal de conquête, de gouvernement
et de perfectionnement du monde par la Force est encore une
réalité vivante et que son emprise sur la psychologie de l’espèce
humaine n’est pas encore détruite. Rien n’est moins certain que
la dernière guerre ait tué ces forces et cet idéal ; car l’issue de
la guerre a été décidée par la force s’opposant à la force, par
l’organisation triomphant de l’organisation, par une utilisation
supérieure (ou du moins plus heureuse) des armes mêmes qui
faisaient la puissance réelle du grand pouvoir agressif teuton.
La défaite de l’Allemagne par ses propres armes ne suffit pas à
extirper l’esprit qui s’incarnait alors en Allemagne ; elle aboutira
probablement à quelque incarnation nouvelle du même esprit,
ailleurs, dans une autre race ou un autre empire, et il faudra
alors recommencer une fois de plus toute la bataille. Tant que
les vieux dieux sont vivants, il ne sert pas à grand-chose de
briser ou d’affaiblir le corps qu’ils animent, car ils savent fort
bien transmigrer. L’Allemagne a abattu l’esprit napoléonien en
1813 et brisé les restes de l’hégémonie française en Europe en
1870 ; cette même Allemagne est devenue l’incarnation de l’esprit
qu’elle avait abattu. Le phénomène peut aisément se renouveler
à une échelle plus formidable.
L’échec de l’Allemagne n’est pas plus une preuve de l’impos-
sibilité du rêve impérial que ne le fut l’échec de Napoléon. Car,
sauf un, tous les facteurs nécessaires au succès de cette vaste
entreprise manquaient à la combinaison teutonne. Elle avait
l’organisation militaire, scientifique et nationale la plus forte
qu’aucun peuple eût jamais développée, mais il lui manquait le
gigantesque élan qui seul peut mener à maturité une tentative
aussi colossale, élan que la France possédait à un bien plus

73
L’Idéal de l’unité humaine

haut degré à l’époque napoléonienne. Il lui manquait le génie


diplomatique heureux qui crée les conditions indispensables
au succès. Il lui manquait la puissance navale complémentaire,
plus nécessaire peut-être que la supériorité militaire pour
entreprendre la domination du monde ; enfin, sa situation
géographique et son encerclement par l’ennemi, l’exposaient
tout particulièrement aux dangers de la maîtrise des mers par
ses adversaires naturels. Seule, la conjonction d’une puissance
navale écrasante et d’une écrasante puissance sur terre 1, peut
rendre vraiment possible une entreprise aussi vaste. Rome elle-
même n’a pu espérer une semblance d’empire mondial que du
jour où elle a détruit la force maritime de Carthage. Mais la
politique allemande a fait une erreur de calcul si complète qu’elle
est entrée dans le conflit au moment même où la plus forte
puissance navale du monde était déjà rangée dans la coalition
ennemie. Au lieu de concentrer ses efforts sur cet adversaire
naturel, au lieu d’utiliser la vieille hostilité de la Russie et de la
France contre l’Angleterre, la diplomatie allemande, maladroite
et brutale, n’a réussi qu’à liguer ces anciens ennemis contre
elle-même   : au lieu d’isoler l’Angleterre, elle n’a réussi qu’à
s’isoler elle-même ; enfin, la manière dont elle a déclenché et
conduit la guerre, l’a davantage proscrite moralement et donné
une force supplémentaire à l’isolement physique réalisé par le
blocus britannique. En poursuivant aveuglément une grande
concentration militaire en Europe centrale et en Turquie, elle
s’était aliénée de gaîté de cœur la seule puissance maritime
susceptible de se ranger à ses côtés.
On peut concevoir qu’à quelque date future de l’histoire du
monde, l’entreprise impériale soit reprise par une nation ou
des hommes d’État mieux situés, mieux équipés, doués d’un

1. Mais maintenant aussi, et beaucoup plus, une écrasante puissance aérienne.


(Note de Sri Aurobindo)

74
La possibilité d’un empire mondial

génie diplomatique plus subtil ; par une nation favorisée par les
circonstances, le tempérament et la chance comme le fut Rome
dans le monde antique. Quelles seraient alors les conditions
nécessaires à son succès ? En premier lieu, son plan aurait peu
de chances de réussir s’il lui manquait l’extraordinaire bonne
fortune qui permit à Rome d’affronter l’un après l’autre ses rivaux
et ennemis probables, et d’éviter ainsi une victorieuse coalition
des forces ennemies. Quelles sont les chances d’un destin aussi
favorable dans un monde vigilant et informé comme le monde
moderne, où tout est connu, espionné, observé par des yeux
jaloux et des pensées actives, et dans les conditions de la publicité
moderne, avec la rapidité de communications mondiales ? Le
simple fait de jouir d’une situation prépondérante suffit à mettre
en garde le monde entier et à concentrer son hostilité sur la
puissance dont il sent instinctivement les ambitions secrètes. Par
conséquent, un concours de circonstances aussi heureux ne paraît
possible que si, tout d’abord, la puissance grandissante se mettait
en marche d’une façon presque inconsciente, sans qu’aucune
ambition définie ni visible vienne à éveiller la jalousie générale ;
ensuite, si quelque série d’événements propices la conduisait
si près du but désiré qu’il serait à portée de main avant même
que ne s’éveillent ceux qui pourraient encore s’y opposer. Par
exemple, si une série de conflits dressaient les quatre ou cinq
grandes puissances qui dominent maintenant le monde et si
chaque conflit laissait l’agresseur brisé sans espoir de relèvement
et sans qu’aucune puissance nouvelle se lève pour prendre sa
place, on pourrait concevoir que l’une de ces puissances se trouve
finalement dans une position si naturellement prépondérante,
obtenue sans aucune agression préméditée, gagnée même (du
moins en apparence) en résistant à l’agression des autres, que
l’empire du monde serait naturellement à sa portée. Mais dans
les conditions actuelles de la vie, et surtout étant donné la nature
ruineuse des guerres modernes, pareille succession de conflits,

75
L’Idéal de l’unité humaine

tout à fait naturelle et possible dans l’ancien temps, semble être


hors du domaine des possibilités réelles.
Nous devons donc présumer que la puissance en marche
pour la domination du monde rencontrerait inévitablement, à
un moment donné, une coalition de presque toutes les puissances
capables de s’opposer à elle, et ceci avec la sympathie du monde
entier. Même avec la plus heureuse diplomatie, ce moment de
coalition semble inévitable. La puissance en marche devrait alors
posséder une suprématie militaire et navale combinée et parfai-
tement organisée pour pouvoir triompher dans cette lutte, par
ailleurs inégale. Mais où est l’empire moderne qui peut espérer
pareille supériorité ? Parmi ceux qui existent déjà, il est possible
que la Russie, un jour, arrive à une puissance militaire écrasante
devant laquelle la force actuelle de l’Allemagne serait une simple
bagatelle, mais il est impensable qu’elle puisse allier à cette force
terrestre, une puissance navale correspondante. L’Angleterre a
joui d’une suprématie navale écrasante jusqu’à présent, et, dans
certaines conditions, elle pourrait l’augmenter encore au point
de défier le monde en armes 1 ; mais elle ne pourrait pas, même
avec la conscription et l’aide de toutes ses colonies, parvenir à
une force semblable sur terre (à moins, bien entendu, qu’elle
ne crée des conditions qui lui permettent d’utiliser toutes les
possibilités militaires de l’Inde). Même alors, si l’on songe aux
formidables masses et aux puissants empires qu’elle devrait
être prête à affronter, il apparaît que la création de cette double
suprématie est une éventualité que les faits eux-mêmes prouvent
hautement improbable, sinon chimérique.
Même confrontée par la grande supériorité numérique de ses
ennemis éventuels, on pourrait concevoir qu’une nation réussisse
à triompher de la coalition adverse par une science supérieure et

1. Ceci n’est plus vrai depuis l’énorme accroissement de la marine américaine.


(Note de Sri Aurobindo)

76
La possibilité d’un empire mondial

un usage plus habile de ses ressources. L’Allemagne comptait sur


la supériorité de sa science pour mener à bien son entreprise, et le
principe qu’elle suivait, était sain. Mais dans le monde moderne,
la science est un bien commun, et même si une nation prend
une avance telle sur les autres que celles-ci soient au début dans
une position de grande infériorité, l’expérience a montré qu’au
bout de peu de temps (et il est peu probable qu’une puissante
coalition soit écrasée au premier choc), le terrain perdu peut être
regagné rapidement, ou, en tout cas, des méthodes de défense
mises au point qui neutralisent largement l’avantage gagné. Par
conséquent, pour que la nation ou l’empire ambitieux réussisse,
nous devons supposer qu’il ait développé une science nouvelle
ou des découvertes nouvelles que les autres ne partagent pas,
et qui lui conféreraient une supériorité technique sur la supé-
riorité numérique, un peu à la manière de Cortès et de Pizarre
sur les Aztèques et les Péruviens. La supériorité de discipline
et d’organisation qui a donné l’avantage aux anciens Romains
ou aux Européens en Inde, n’est plus suffisante pour un projet
aussi vaste.
Nous voyons donc que les conditions de succès d’un empire
mondial sont telles qu’il n’est guère besoin de faire figurer ce
mode d’unification parmi les possibilités pratiques. Il est possible
que l’entreprise soit de nouveau tentée, mais on peut presque
prophétiser qu’elle échouera. Il faut également tenir compte
des surprises de la Nature et de la grande part d’imprévu à
laquelle il faut s’attendre dans ses façons de nous manœuvrer.
Nous ne pouvons donc pas affirmer que cette issue soit abso-
lument impossible. Au contraire, si telle est son intention, la
Nature créera, soudainement ou graduellement, les moyens et
les conditions nécessaires. Mais même s’il devait réussir, l’em-
pire ainsi créé aurait à lutter contre tant de forces diverses que
son maintien serait encore plus difficile que sa création   : ou
bien il s’effondrerait rapidement, remettant tout le problème

77
L’Idéal de l’unité humaine

en question pour arriver à une solution meilleure, ou bien il


devrait se dépouiller des éléments de force et de domination
qui avaient inspiré la tentative, et renier ainsi le but essentiel
de son grandiose effort. Mais ceci touche à un autre aspect de
notre sujet, que nous devons laisser de côté pour le moment.
D’ores et déjà, nous pouvons dire que si l’unification graduelle
du monde par l’avènement de grands empires hétérogènes for-
mant des unités psychologiques vraies, n’est qu’une possibilité
naissante et vague, son unification par une unique domination
impériale exclusive et violente n’est plus possible, ou est en
train de disparaître du domaine des possibilités, à moins que
ne se produisent de nouvelles conjonctures inattendues parmi
les infinies surprises que la Nature tient en réserve.

78
CHAPITRE X

Les États-Unis d’Europe

Nous avons dû nous étendre longuement sur les


possibilités d’un groupement de forme impériale, car l’évolution
de l’État impérial est l’un des phénomènes principaux du monde
moderne ; elle a régi les tendances politiques de la dernière
partie du dix-neuvième siècle et du début du vingtième, comme
l’évolution de la nation libre et démocratique a régi l’époque
qui précédait la nôtre. L’idée dominante de la Révolution
française était la formule du «   peuple libre et souverain   », et, en
dépit de l’élément de cosmopolitisme introduit dans la formule
révolutionnaire par l’idéal de fraternité, l’idée française est en
fait devenue l’affirmation de la «   nation libre et indépendante,
se gouvernant démocratiquement elle-même   ». Au temps de la
Grande Guerre, cet idéal ne s’était pas encore tout à fait imposé,
même dans le monde occidental   : l’Europe centrale n’était que
partiellement démocratisée et la Russie avait tout juste commencé
à tourner son regard vers le but commun ; même maintenant,
des peuples, ou des fractions de peuples européens, sont encore
assujettis 1. Néanmoins, malgré toutes les imperfections, l’idée
de nation libre et démocratique avait pratiquement triomphé
en Amérique et en Europe. Les peuples d’Asie aussi avaient
accepté l’idéal fondamental du dix-neuvième siècle, et, bien
que les premières tentatives du nationalisme démocratique
dans les pays orientaux comme la Turquie, la Perse, l’Inde ou
la Chine, n’aient pas été très heureuses, l’influence profonde,
mondiale, de cette idée ne peut être mise en doute par aucun

1. Ce n’est plus un fait évident, quoiqu’un état de vassalité subsiste encore à la


place de l’assujettissement pur et simple. (Note de Sri Aurobindo)

79
L’Idéal de l’unité humaine

observateur attentif. Dès lors, quelles que soient les modifications


qui puissent survenir par la suite ou les tendances nouvelles
qui puissent surgir et les réactions contraires qui puissent faire
obstacle, il n’est guère douteux que les principaux dons de la
Révolution française persisteront et s’universaliseront comme
des acquisitions permanentes et des éléments indispensables de
l’ordre futur du monde, c’est-à-dire une conscience nationale
et un gouvernement national autonome, la liberté et la lumière
pour le peuple, autant d’égalité et de justice sociales qu’il
est indispensable à la liberté politique, car un gouvernement
démocratique du peuple par le peuple est incompatible avec
toute forme d’inégalité rigide et établie.
Mais avant que la grande impulsion du dix-neuvième siècle
ait pu émerger partout, avant même qu’elle ait pu s’installer tout
à fait en Europe, une nouvelle tendance a surgi, une idée nou-
velle s’est emparée du mental progressif de l’humanité   : l’idéal
de l’État parfaitement organisé. Fondamentalement, l’idéal d’un
État parfaitement organisé est d’origine socialiste ; il se fonde
sur le deuxième principe de la grande formule révolutionnaire   :
l’«   Égalité   » ; de même que le mouvement du dix-neuvième siècle
s’était centré sur le premier   : la «   Liberté   ». Le premier élan du
grand bouleversement européen n’avait produit qu’une certaine
sorte d’égalité politique. Un nivellement social incomplet laissait
encore intactes les inégalités, et surtout cette forme de prépon-
dérance politique qu’aucune société fondée sur la concurrence
ne peut éliminer   : la prépondérance des possédants sur les non-
possédants, l’inégalité de ceux qui réussissent dans la lutte pour
la vie contre ceux qui réussissent moins bien, inégalité rendue
inévitable par les différences de capacités, les chances inégales,
le handicap des circonstances et du milieu. Le socialisme essaye
donc de se débarrasser de cette inégalité tenace en détruisant la
forme concurrentielle de société pour y substituer une forme
coopérative. Il existait bien autrefois une forme coopérative de

80
Les États-Unis d’Europe

société humaine — la commune —, mais restaurer la commune


comme unité de base, impliquerait pratiquement le retour à la
Cité antique, et, comme ce n’est plus possible étant donné les
groupements plus vastes et les complexités plus grandes de la
vie moderne, l’idée socialiste ne peut donc se réaliser que par un
État national rigoureusement organisé. Éliminer la pauvreté, non
par l’idée sommaire d’une distribution égale mais par la mise en
commun de tous les biens et leur gestion par un État organisé ;
égaliser autant que possible les chances et les capacités par une
éducation et une instruction universelles confiées également à
l’État organisé, telle est l’idée fondamentale du socialisme mo-
derne. Elle implique une abrogation, du moins une rigoureuse
diminution de la liberté individuelle. Il est vrai que le socialisme
démocratique reste encore attaché à l’idéal de liberté politique du
dix-neuvième siècle ; il déclare que chacun dans l’État a un droit
égal de choisir, juger et changer les gouvernants ; mais il est prêt
à sacrifier toutes les autres libertés à son idée centrale.
Il semblerait donc que le progrès de l’idée socialiste conduise
à l’apparition d’un État national parfaitement organisé qui assu-
rerait et contrôlerait l’instruction et l’éducation, administrerait
et dirigerait toutes les activités économiques, et pour ce faire
(autant que pour assurer l’efficacité, la moralité, la justice sociale
et le bien-être parfaits), réglementerait toute la vie extérieure
et intérieure des individus qui le composent, ou en tout cas
la plus grande partie de leur existence. Ainsi s’opérerait, par
le contrôle organisé de l’État, ce que les sociétés antérieures
avaient tenté d’opérer par la pression sociale, par les règles coutu-
mières rigoureuses, les codes ou les shâstras minutieux. Tel est
l’aboutissement inévitable inhérent à l’idéal révolutionnaire. Le
phénomène s’est manifesté tout d’abord sous la pression du
danger extérieur pendant le gouvernement jacobin en France
et le règne de la Terreur ; puis il a émergé et tendu à se réaliser
sous la pression des nécessités intérieures au cours de la dernière

81
L’Idéal de l’unité humaine

partie du dix-neuvième siècle ; pendant la guerre actuelle 1, la


combinaison des nécessités intérieures et extérieures l’a fait surgir,
non pas dans toute sa pureté, mais avec un premier semblant
rudimentaire de totalité. Ce qui n’était tout d’abord qu’un idéal
lointain dont on s’approchait à petites étapes imparfaites, est
devenu maintenant un programme tout à fait réalisable, comme
l’a prouvé certaine démonstration pratique convaincante, bien
que nécessairement hâtive et imparfaite 2. Il est vrai que pour
réaliser ce programme, même la liberté politique a dû être
temporairement abolie, mais on peut soutenir que c’est là un
accident momentané, une concession à une nécessité provisoire.
En des conditions plus libres, ce qui s’est réalisé partiellement
et momentanément par des gouvernements que le peuple avait
consenti à investir d’une autorité absolue (provisoirement sans
contrôle), pourrait l’être pleinement et d’une façon permanente
par un État démocratique autonome, quand la pression de la
guerre ne serait plus à craindre.
En ce cas, le proche avenir du groupe humain semblerait prendre
la forme d’une série de nations autonomes, libres politiquement,
mais visant à une organisation sociale et économique parfaite,
et prêtes pour cela à mettre toute la liberté individuelle sous le
contrôle de l’État national organisé 3. De même que la France
à la fin du dix-huitième siècle et au début du dix-neuvième,
était la principale propagandiste et l’atelier expérimental de la

1. De 1914-18.
2. Rappelons la violence du socialisme à l’époque d’avant 1914 et le Congrès
d’Amsterdam qui était une sorte d’union des socialismes de tous les pays (ce qui
n’empêcha pas les socialistes allemands de voter dès 1912 les crédits militaires demandés
par Guillaume II, tandis que les socialistes français refusèrent les crédits jusqu’en 1914, à
quelques mois de la guerre). Puis, sous la pression de la guerre, les divers gouvernements
d’Europe ont effectué ce qu’on a appelé en France «   l’Union sacrée   », réalisant enfin la
«   démonstration pratique   » d’un «   contrôle d’État organisé   ». (Note de l’éditeur)
3. C’est ce qui s’est produit avec un prodigieux commencement de perfection en
Russie bolchevique, en Allemagne nazie, en Italie fasciste, et ce qui, par nécessité ou par
choix, menaçait pendant un temps de se répandre partout. (Note de Sri Aurobindo)

82
Les États-Unis d’Europe

liberté et de l’égalité politiques, de même l’Allemagne, à la fin


du dix-neuvième siècle et au début du vingtième, est devenue
la principale propagandiste et le terrain d’expérience de l’idée
d’État organisé. C’est de là qu’est partie la théorie du socialisme,
et c’est là que sa propagande a été le plus efficace, tant et si
bien qu’une grande partie de la nation s’est convertie au nouvel
évangile ; c’est là aussi qu’ont été le plus minutieusement et le
plus admirablement conçues et appliquées les grandes mesures
socialistes, et celles qui ont soumis l’individu au contrôle de l’État
pour le bien commun et le meilleur rendement de la nation. Peu
importe que ces mesures aient été l’œuvre d’un gouvernement
antisocialiste, militariste et aristocratique ; le seul fait qu’elles
aient été prises, est la preuve de la force irrésistible de la nouvelle
tendance ; pour compléter le triomphe, il ne manquait plus que
l’inévitable transfert du pouvoir administratif des mains de ses
anciens détenteurs, aux mains du peuple 1.
Au cours des dernières décennies, nous avons vu les idées
allemandes et les méthodes allemandes d’ingérence et de contrôle
de l’État, gagner du terrain en d’autres pays, même en Angle-
terre, foyer de l’individualisme. La défaite de l’Allemagne dans
la guerre européenne n’a pas davantage signifié l’échec de son
idéal, que la défaite de la France révolutionnaire et napoléonienne
par la coalition européenne, ni même le triomphe temporaire
du système monarchique et aristocratique en France, n’ont em-
pêché ses idées nouvelles de se répandre dans toute l’Europe.
Même si le militarisme et le junkérisme allemands sont détruits,
l’écroulement de la forme impériale de gouvernement ne peut

1. Les mesures socialistes ont été adoptées par le gouvernement antisocialiste des
hobereaux prussiens (mis en place par Bismarck dès 1860), qui voyait là un excellent
moyen d’encourager la production, afin de faire de l’Allemagne le premier pays après
l’Angleterre. Mais le «   transfert   » entre les mains du peuple, dont parle Sri Aurobindo,
n’a pas réussi à se produire en dépit des tentatives communistes de Liebknecht et de
Rosa Luxembourg en 1920. (Note de l’éditeur)

83
L’Idéal de l’unité humaine

que hâter le développement et la victoire plus complète de cela


même qui était à l’œuvre derrière eux et les poussait à son ser-
vice   : la grande tendance moderne à l’État socialiste parfaitement
organisé ; tandis que le résultat évident de la guerre chez les
nations qui s’opposaient à l’Allemagne, était de les pousser plus
rapidement vers le même idéal.
Si aucun autre facteur n’était en jeu, le cours naturel des
choses, aidé par l’anéantissement de la forme allemande d’im-
périalisme, devrait logiquement conduire à une nouvelle orga-
nisation du monde sur la base d’un système d’États nationaux
indépendants mais de plus en plus organisés, associés plus ou
moins étroitement à des fins internationales mais préservant
leur existence indépendante. Tel est l’idéal qui a charmé l’esprit
humain depuis l’apparition du grand ferment révolutionnaire
et qui semble encore une possibilité lointaine   : l’idée d’une
fédération de nations libres, d’un parlement du genre humain,
d’une fédération du monde. Mais les circonstances présentes
interdisent l’espoir de cet accomplissement idéal dans un proche
avenir. Car les idées nationalistes, démocratiques et socialistes
ne sont pas seules à l’œuvre dans le monde   : l’impérialisme aussi
est à l’ascendant. Rares sont les peuples d’Europe qui, pour le
moment, se réduisent à leur seule nation ; chaque nation est
libre en elle-même, mais chacune domine d’autres groupements
humains, qui ne sont pas libres ou ne le sont que partiellement.
Même la petite Belgique a son Congo ; le petit Portugal, ses
colonies ; la petite Hollande, ses dépendances en Insulinde. Il
n’est pas jusqu’aux petits États balkaniques qui n’aient aspiré
à faire revivre un «   empire   » et à gouverner des peuples d’une
autre nationalité que la leur ou caressé l’espoir de jouer un
rôle prépondérant dans la péninsule. L’Italie de Mazzini a eu
ses aventures impérialistes et ses ambitions en Tripolitaine, en
Abyssinie, en Albanie, dans les îles grecques. Il est probable
que cette tendance impérialiste se renforcera pendant quelque

84
Les États-Unis d’Europe

temps plutôt qu’elle ne s’affaiblira. Même l’idée de remodeler


l’Europe d’après le strict principe des nationalités — qui au
début de la guerre captivait les esprits libéraux d’Angleterre —
ne s’est pas encore inscrite dans le domaine pratique, et même si
elle se réalisait, il resterait encore toute l’Asie et toute l’Afrique
comme une proie pour les ambitions impérialistes des nations
occidentales et du Japon. Le désintéressement qui a conduit la
majorité de l’Amérique à décréter la libération des Philippines
et refréné le désir de profiter des troubles du Mexique, n’est pas
possible pour la mentalité du vieux continent ; et il est douteux
que pareil désintéressement puisse subsister longtemps, même
en Amérique, contre la marée montante du sentiment impéria-
liste. L’égoïsme national, l’orgueil de la domination et le désir
d’expansion, gouvernent encore le mental humain, bien que leurs
méthodes commencent à s’adoucir maintenant sous l’influence
naissante de motifs supérieurs et d’une moralité nationale plus
élevée. Tant que cet esprit ne sera pas radicalement changé,
l’union du genre humain en une fédération de nations libres
restera nécessairement une noble chimère.
Sans doute, le but ultime de notre développement est-il une
libre association dans l’unité, et tant que ceci ne sera pas réa-
lisé, le monde sera constamment sujet à des changements et des
révolutions. Chacun des ordres établis, parce qu’il est imparfait,
parce qu’il s’obstine à des arrangements qui finalement s’avèrent
entachés d’injustice ou barrent la route à des tendances et à des
forces nouvelles, parce qu’il survit à son utilité et à sa justification,
doit nécessairement aboutir à un malaise, à une résistance et un
soulèvement — il faut qu’il change lui-même ou qu’il soit changé,
sous peine de conduire à l’un de ces cataclysmes qui troublent
périodiquement le progrès humain. Mais le temps n’est pas encore
venu où le vrai principe d’ordre peut remplacer ceux qui sont
artificiels et imparfaits. Il est vain d’espérer qu’une fédération de
nations libres puisse s’établir tant que les inégalités actuelles entre

85
L’Idéal de l’unité humaine

nations ne seront pas éliminées ou tant que le monde entier ne se


sera pas élevé à une culture commune fondée sur un état moral
et spirituel supérieur à celui qui a cours maintenant ou qui est
maintenant possible. L’instinct impérial est vivant et triomphant,
plus fort à présent que le principe du nationalisme, et par consé-
quent l’évolution de grands empires ne peut manquer — pour
un temps du moins — d’éclipser le développement des libres
nationalités. Tout ce que l’on peut espérer, c’est que le vieil empire
artificiel et purement politique soit remplacé par un type plus vrai
et plus moral ; que les empires actuels, cédant à la nécessité de se
fortifier et à une conception plus éclairée de leur propre intérêt,
en viennent à comprendre que la reconnaissance de l’autonomie
nationale est une sage et nécessaire concession à l’instinct encore
vivant du nationalisme, et que cette reconnaissance, au lieu de
les affaiblir, peut servir à fortifier leur puissance impériale et leur
unité. Ainsi, tandis qu’une fédération de nations libres est impos-
sible pour le moment, un système d’empires fédérés et de nations
libres rassemblés en une association plus étroite que n’en a jamais
connu le monde, n’est pas tout à fait impossible. En franchissant
ce pas, et quelques autres, une certaine forme d’unité politique
serait peut-être réalisable pour l’humanité à une date plus ou
moins éloignée 1.
La guerre a fait naître de nombreuses suggestions visant à
créer cette sorte d’association plus étroite, mais elles se bornent
généralement à un meilleur agencement des relations interna-
tionales en Europe même. L’une de ces suggestions 2 propo-
sait l’élimination de la guerre par une loi internationale plus

1. L’apparition de Hitler et sa tentative colossale de domination du monde par


l’Allemagne, ont paradoxalement aidé, par sa défaite, à l’accélération de ce mouvement ;
la réaction contre Hitler a entièrement changé la conjoncture mondiale   : les États-Unis
d’Europe sont maintenant une possibilité d’ordre pratique qui s’achemine à tâtons vers
son accomplissement. (Note de Sri Aurobindo)
2. Il s’agit sans doute des Conférences de La Haye. (Note de l’éditeur)

86
Les États-Unis d’Europe

stricte, appliquée par un tribunal international et appuyée par


la sanction de toutes les nations en accord pour imposer la loi
au délinquant. Pareille solution est chimérique si elle n’est pas
immédiatement suivie d’autres développements d’une très vaste
portée. En effet, la sentence rendue par le tribunal ne pourrait
être appliquée que par une alliance de quelques-unes des plus
fortes Puissances — la coalition des Alliés victorieux dominant
le reste de l’Europe, par exemple — ou bien par un accord de
toutes les Puissances européennes, ou encore par des États-Unis
d’Europe ou quelque autre forme de fédération européenne.
Mais une alliance dominatrice des grandes Puissances serait
simplement une répétition du système de Metternich et s’effon-
drerait inévitablement au bout de quelque temps, tandis qu’un
Concert européen, comme l’expérience l’a prouvé, signifierait
une tentative malaisée de groupements rivaux pour maintenir
une entente précaire, qui pourrait retarder mais non définiti-
vement prévenir les luttes et les collisions nouvelles. Dans ces
systèmes imparfaits, la loi ne serait respectée que tant qu’il serait
avantageux de le faire, c’est-à-dire tant que les Puissances qui
désirent des changements et des réajustements nouveaux non
admis par les autres considéreraient que le moment n’est pas
encore propice pour l’enfreindre. Au sein d’une nation, la loi
est solidement établie parce qu’il existe une autorité reconnue,
habilitée à la définir et à la changer en cas de besoin, et qu’elle
possède assez de force pour punir toute violation de ses édits.
Une loi internationale ou inter-européenne devrait forcément
bénéficier des mêmes avantages si elle veut être autre chose
qu’une force purement morale que l’on peut ridiculiser quand
on est assez fort pour la défier ou quand on trouve avantage à
la violer. Il est donc essentiel d’arriver à une certaine forme de
fédération européenne, si lâche soit-elle, si l’on veut que l’idée
derrière toutes ces suggestions d’ordre nouveau, puisse recevoir
quelque application pratique ; or, cette fédération, dès qu’elle

87
L’Idéal de l’unité humaine

aura commencé à s’instaurer, devra nécessairement se resserrer


et prendre de plus en plus la forme d’États-Unis d’Europe.
Seule l’expérience peut montrer si ce genre d’unité européenne
peut se former, et si, une fois formée, elle peut subsister et se
parfaire en dépit de toutes les forces de dissolution et toutes
les causes de querelles qui pendant longtemps chercheront à la
pousser au point de rupture. Mais en l’état actuel de l’égoïsme
humain, il est évident que si cette unité européenne se formait,
elle deviendrait un instrument terriblement puissant de domina-
tion et d’exploitation du reste du monde par le groupe de nations
à présent à l’avant-garde du progrès humain. Inévitablement,
elle éveillerait l’idée antagoniste d’une unité asiatique et celle
d’une unité américaine ; or, même si le remplacement des petites
unités nationales actuelles par des groupements continentaux
marque un certain progrès vers l’union finale de toute l’humanité,
leur formation, cependant, entraînerait des cataclysmes d’un
genre et d’une étendue qui éclipseraient la dernière catastrophe
et pourraient bien réduire à néant les espoirs de l’humanité
au lieu de rapprocher leur accomplissement. Mais l’objection
principale à l’idée d’États-Unis d’Europe est que le sentiment
général de l’humanité cherche déjà à dépasser les distinctions
continentales et à les subordonner à une idée humaine plus large.
De ce point de vue, une division sur des bases continentales
serait peut-être une étape réactionnaire du genre le plus grave
et pourrait entraîner des conséquences extrêmement sérieuses
pour le progrès humain.
En vérité, l’Europe se trouve dans une position anormale   : elle
est à la fois mûre pour l’idée paneuropéenne et dans la nécessité
de dépasser cette idée. Le conflit de ces deux tendances se trouve
curieusement illustré par certaines spéculations assez récentes
sur la nature du dernier conflit européen. On a suggéré que le
péché de l’Allemagne dans cette guerre, était sa conception na-
tionale exagérément égoïste et son dédain pour l’idée plus vaste

88
Les États-Unis d’Europe

d’Europe, à laquelle l’idée de nation doit désormais se soumettre


et se subordonner. La vie totale de l’Europe doit désormais for-
mer une unité qui absorbe tout et dont le bien-être prime tout,
et l’égoïsme des nations accepter de n’être plus qu’une partie
organique de cet égoïsme plus vaste. En fait, c’est revenir à l’idée
nietzschéenne, après quelques décennies, et admettre avec ce phi-
losophe que le nationalisme et la guerre sont des anachronismes
et que tous les esprits éclairés doivent avoir pour idéal d’être de
bons Européens et non de bons patriotes. Mais une question se
pose aussitôt   : qu’advient-il alors de l’importance croissante de
l’Amérique dans la politique mondiale ? Du Japon et de la Chine ?
De la nouvelle effervescence en Asie ? Nietzsche a donc dû reve-
nir sur sa première formule et expliquer que, par Europe, il ne
voulait pas dire l’Europe, mais bien toutes les nations qui avaient
accepté les principes de civilisation européenne pour base de leur
méthode de gouvernement et de leur organisation sociale. Cette
formule plus philosophique a l’avantage évident (ou du moins
spécieux) d’inclure l’Amérique et le Japon et d’admettre dans le
cercle de la solidarité envisagée toutes les nations actuellement
libres ou prépondérantes, et en même temps d’offrir aux autres
l’espoir de faire partie un jour du «   cercle   », dès qu’elles auront
pu prouver qu’elles étaient «   à la hauteur   » du niveau européen,
soit à la manière forte du Japon, soit autrement.
À vrai dire, l’Europe est inextricablement mêlée à l’Amérique et
à l’Asie, quoique sa propre conception la sépare encore fortement
du reste du monde, comme l’ont montré son ressentiment souvent
exprimé contre la présence persistante de la Turquie en Europe
et son désir de mettre fin à ce gouvernement d’Européens par
des Asiatiques. Certaines nations européennes ont des colonies
en Amérique, toutes ont des possessions et des ambitions en
Asie (où seul le Japon échappe à l’ombre de l’Europe), ou
en Afrique du Nord dont la culture est inséparable de celle
de l’Asie. Les États-Unis d’Europe signifieraient donc une

89
L’Idéal de l’unité humaine

fédération de nations européennes libres, dominant une Asie à


demi sujette, et possédant des fragments d’Amérique (où elles
se trouveraient à proximité gênante de nations encore libres qui
seraient nécessairement troublées et alarmées par l’ombre de
cette intrusion géante). En Amérique, le résultat inévitable serait
de rapprocher plus étroitement les nations latines du centre et
du sud, des nations de langue anglaise du nord, et d’accentuer
immensément la doctrine de Monroe, avec des conséquences
qu’il est difficile de prévoir. En Asie, la situation ne pourrait
être finalement réglée que par deux solutions   : ou bien par la
disparition des derniers États asiatiques libres, ou bien par une
vaste résurrection asiatique et le retrait de l’Europe hors de l’Asie.
Pareils mouvements seraient simplement un prolongement de la
vieille courbe du développement humain et réduiraient à néant
les conditions cosmopolites nouvelles créées par la culture et la
science modernes. Mais ces résultats seraient inévitables si l’idée
de nation en Occident devait se fondre dans l’idée d’Europe,
c’est-à-dire dans une idée de continent, au lieu de se fondre dans
la conscience plus vaste d’une communauté de l’humanité.
Par conséquent, si quelque ordre supranational nouveau doit se
former tôt ou tard après le bouleversement actuel, il faudra que ce
soit une association qui embrasse l’Asie, l’Afrique et l’Amérique
autant que l’Europe, et, essentiellement, une organisation de
la vie internationale composée d’un certain nombre de nations
libres, telles la Suède, la Norvège, le Danemark, les États-Unis,
les républiques de l’Amérique latine, et, provisoirement, d’un
certain nombre de nations impériales et colonisatrices comme
le sont la plupart des pays d’Europe. Ces dernières pourraient
rester telles qu’elles sont, libres elles-mêmes mais maîtresses de
peuples assujettis — qui avec le temps toléreraient de moins en
moins le joug imposé — ou bien, par un progrès moral encore
fort loin d’être accompli, elles pourraient devenir en partie
les centres de libres empires fédéraux, et en partie assumer la

90
Les États-Unis d’Europe

tutelle des races retardataires ou insuffisamment développées


en attendant qu’elles atteignent une maturité suffisante pour
s’administrer elles-mêmes, comme les États-Unis ont prétendu le
faire aux Philippines pendant un certain temps. Dans le premier
cas, l’unité, l’ordre, la loi commune établie, perpétueraient et
fonderaient partiellement un énorme système d’injustice qui
s’exposerait aux révoltes et aux révolutions de la Nature, et
aux grandes revanches par lesquelles elle affirme finalement
l’esprit de l’homme contre les injustices qu’elle a pu tolérer un
moment comme des incidents nécessaires au développement
humain. Dans le second cas, il y aurait quelque chance que l’ordre
nouveau, si loin qu’il fût au début de l’ultime idéal d’une libre
association de libres agrégats humains, conduise pacifiquement
et par un déroulement naturel du progrès spirituel et moral du
genre humain, à une structure politique, sociale et économique
suffisamment juste, saine et solide pour permettre à l’humanité
de sortir de ses préoccupations inférieures et de commencer
enfin à cultiver son moi supérieur ; car telle est la partie noble de
sa destinée en puissance, ou du moins (car qui sait si la longue
expérimentation de la Nature dans le type humain sera vouée
au succès ou à l’échec) telle est la possibilité la plus haute que
le mental humain puisse envisager pour son avenir.

91
CHAPITRE XI

Les petites unités libres


et l’unité supérieure centralisée

Si nous examinons les possibilités d’unification


du genre humain par des voies politiques, administratives et
économiques, nous constatons qu’une certaine sorte d’unité
ou un premier pas dans cette direction paraît non seulement
possible mais qu’un esprit fondamental dans l’espèce humaine
et un sentiment de nécessité la réclament d’une façon assez
pressante. Cet esprit s’est créé en grande partie sous l’effet
d’une connaissance mutuelle accrue et de relations plus étroites,
mais en partie aussi par l’apparition d’idéaux intellectuels et de
sympathies émotives plus larges et plus libres dans la mentalité
progressive de l’espèce. Le sentiment de nécessité est dû pour
une part au désir de satisfaire ces idéaux et ces sympathies, mais
aussi à des changements matériels, économiques ou autres, qui
ont rendu de plus en plus insupportables, tant pour l’animal
humain économique et politique que pour le penseur idéaliste,
les conséquences d’une vie nationale divisée, de la guerre et des
rivalités commerciales, avec l’insécurité qu’elles apportent et
leur dangereuse menace pour la complexité aisément vulnérable
de l’organisation sociale moderne. En partie aussi, la nouvelle
orientation est due au groupe de nations privilégiées qui désirent
posséder et exploiter le reste du monde et en jouir à leur aise,
tout en évitant le danger des formidables rivalités et concur-
rences qu’elles ont elles-mêmes créées, préférant arriver entre
elles à quelque entente ou quelque compromis commode. La
vraie force de cette tendance unitaire réside dans ses éléments
intellectuels, idéalistes et émotifs. Ses causes économiques sont
en partie permanentes et représentent donc des éléments de force

92
Les petites unités libres et l’unité supérieure centralisée

et d’accomplissement certain, en partie artificielles et tempo-


raires, et sont donc des éléments d’insécurité et de faiblesse. Les
motifs politiques constituent la partie grossière de l’amalgame ;
leur présence peut même vicier le résultat d’ensemble et ame-
ner finalement un retour en arrière et la nécessité de dissoudre
l’unité que l’on avait pu commencer à instaurer.
Cependant, un certain résultat est possible dans un avenir
plus ou moins éloigné. Voyons donc, s’il se produit, par quelles
voies il a des chances de venir ; d’abord, par une sorte d’entente
et d’union initiale pour les besoins communs les plus pressants   :
accords commerciaux, accords de paix et de guerre, conventions
d’arbitrage des conflits, dispositifs pour la police du globe. Une
fois acceptés, ces premiers accords sommaires se développeront
naturellement sous la pression de l’idée directrice et des besoins
inhérents, puis finiront par se changer en une unité plus étroite,
ou peut-être même, à la longue, en un gouvernement commun
suprême qui durera jusqu’à ce que les défauts du système établi
et l’éveil d’idéaux et de tendances nouvelles incompatibles avec
son maintien, conduisent à un nouveau changement radical ou
à sa désintégration complète en ses composants naturels. Nous
avons vu aussi que ce genre d’union s’établira probablement
sur la base du monde actuel, plus ou moins modifié par divers
changements qui d’ores et déjà sont inévitables   : changements
internationaux (qui seront probablement plus des ajustements
qu’une intronisation d’un principe radicalement nouveau) et
changements sociaux à l’intérieur des nations elles-mêmes, et
ceux-ci seront d’une portée bien plus vaste. Autrement dit,
cette union se décidera entre les nations libres et les empires
colonisateurs actuels, mais dans le cadre d’une organisation
sociale et administrative interne qui évoluera rapidement vers
un rigoureux socialisme d’État et un égalitarisme dont les femmes
et les travailleurs seront les principaux bénéficiaires. Telles sont,
en effet, les tendances maîtresses de l’heure. Certainement,

93
L’Idéal de l’unité humaine

personne ne peut prédire avec assurance que les tendances de


l’heure prévaudront victorieusement dans l’avenir tout entier.
Nous ne savons pas quel coup de théâtre du grand drame
humain, quels réveils violents de la vieille idée nationale, quels
heurts, quels échecs ou résultats inattendus surgiront du creuset
des nouvelles tendances sociales, ni quelle révolte de l’esprit
humain contre un collectivisme d’État vexatoire et mécanique,
quelle puissante poussée peut-être d’un évangile d’anarchisme
philosophique qui aura pour mission de réaffirmer l’aspiration
indéracinable de l’homme à la liberté individuelle et à la libre
réalisation de soi, quelles révolutions religieuses et spirituelles
imprévues, peuvent intervenir dans le cours du mouvement
actuel de l’humanité et l’entraîner vers un dénouement tout
différent. Le mental humain n’a pas encore atteint l’illumination
ni la science infaillible qui lui permettraient de prévoir avec
certitude, même son lendemain.
Supposons, cependant, qu’aucun de ces facteurs inattendus
n’intervienne. Dès lors, une certaine sorte d’unité politique
pourrait se réaliser dans l’humanité. Reste à savoir s’il est
désirable qu’elle se réalise de cette façon et maintenant ; et dans
l’affirmative, quelles sont les circonstances et les conditions
nécessaires à cette réalisation, faute de quoi les résultats obtenus
seraient encore temporaires comme le furent les précédentes
unifications partielles de l’humanité. Tout d’abord, n’oublions
pas quel prix l’humanité a dû payer les grandes unités qu’elle a
déjà accomplies dans le passé. Le passé immédiat nous a effec-
tivement créé la nation, puis l’empire homogène naturel formé
de nations apparentées par la race et la culture ou unies par une
nécessité géographique et une attraction mutuelle, enfin l’empire
hétérogène artificiel instauré par la conquête et entretenu par la
force et par le joug de la loi, par la colonisation commerciale et
militaire, mais pas encore soudé en une unité psychologique réelle.
Chacun de ces principes d’agrégation a apporté à l’ensemble de

94
Les petites unités libres et l’unité supérieure centralisée

l’humanité quelque gain réel ou quelque possibilité de progrès,


mais chacun aussi a apporté ses désavantages temporaires ou
inhérents et infligé quelque blessure à l’idéal humain complet.
Quand elle s’effectue par des moyens extérieurs et méca-
niques, la création d’une nouvelle unité doit généralement (et
en fait presque par nécessité pratique) passer par une période de
contraction interne avant qu’elle puisse donner à sa vie intérieure
une nouvelle et libre expansion, car son premier besoin et son
premier instinct sont de former et, de consolider sa propre exis-
tence. Imposer son unité est l’impulsion dominante chez elle, et
à ce besoin suprême elle doit sacrifier la diversité, la complexité
harmonieuse, la richesse des matériaux variés, la liberté des
relations internes, sans lesquelles la vraie perfection de la vie
est impossible. Pour établir une unité forte et sûre, elle doit donc
créer un centre souverain, un pouvoir d’État concentré — que ce
soit un roi, une aristocratie militaire, une classe ploutocratique, ou
n’importe quelle autre combinaison de gouvernement — et à ce
centre, doivent être subordonnées et sacrifiées l’indépendance et
la libre vie de l’individu, de la commune, de la cité, de la province
ou de toute autre unité moindre. En même temps, nous observons
une tendance à créer une société rigide et fortement mécanisée,
parfois une hiérarchie de classes ou d’ordres où l’inférieur est
relégué à une position et à une tâche plus basses que celle du
supérieur et contraint à une vie plus étroite, telle la hiérarchie
qui a remplacé en Europe la vie libre et riche des cités et des
tribus — roi, clergé, aristocratie, classe moyenne, paysannerie,
serfs —, ou tel le rigide système des castes qui en Inde a remplacé
l’existence franche et naturelle des vigoureux clans aryens. Par
ailleurs, comme nous l’avons déjà vu, la participation active et
stimulante du grand nombre, sinon de tous, à la pleine vigueur
de la vie commune — participation qui faisait le grand avantage
des premières communautés, petites mais libres — est beaucoup
plus difficile dans un agrégat plus vaste, et même impossible au

95
L’Idéal de l’unité humaine

début. Au lieu de cela, la force de vie est concentrée en un centre


directeur, ou au mieux entre les mains d’une ou de plusieurs
classes dirigeantes, tandis que la grande masse de la communauté
est abandonnée à une torpeur relative et ne jouit que d’une part
minime et indirecte de cette vitalité, dans la mesure où celle-ci est
admise à filtrer d’en haut et à toucher indirectement la vie d’en
bas, plus grossière, plus pauvre et plus étroite. En tout cas, tel
est le phénomène que nous observons dans la période historique
du développement humain qui a précédé et préparé la création
du monde moderne. Dans l’avenir aussi, il se pourrait que la
nécessité de concentration et de formation rigide se fasse sentir
si l’on veut établir et consolider les nouvelles formes politiques et
sociales qui sont en train de prendre la place des agrégats actuels
du monde moderne.
Les petites communautés humaines auxquelles chacun peut
prendre aisément une part active et où tous ressentent promp-
tement et intensément les idées et les mouvements (qui peuvent
alors rapidement grandir et prendre forme sans qu’une orga-
nisation étendue et compliquée soit nécessaire), se tournent
naturellement vers la liberté dès qu’elles cessent d’être préoc-
cupées par la nécessité immédiate et absorbante de leur propre
conservation. Dans un milieu comme celui-là, les formes de
gouvernement comme la monarchie absolue, l’oligarchie des-
potique, la papauté infaillible ou quelque classe théocratique
sacro-sainte, ne peuvent pas prospérer à leur aise. Elles n’ont
pas, pour soutenir leur prestige, l’avantage d’être éloignées des
masses et hors de portée des critiques quotidiennes de la men-
talité individuelle ; elles ne peuvent pas non plus arguer de
la nécessité pressante d’uniformiser de grandes multitudes et
de vastes étendues, qui, ailleurs, leur permet d’asseoir et de
maintenir leur pouvoir. C’est pourquoi nous voyons à Rome
le régime monarchique incapable de se maintenir, et la Grèce
le considère comme une brève et anormale usurpation, tandis

96
Les petites unités libres et l’unité supérieure centralisée

que la forme oligarchique de gouvernement, bien que plus


vigoureuse, n’a pas pu s’assurer une suprématie exclusive ni
une stabilité durable, sauf dans une communauté purement
militaire comme Sparte. La tendance à la liberté démocratique
qui fait que chaque homme participe naturellement à la vie
civique et aux institutions culturelles de l’État, qu’il possède
une voix égale à la réglementation de la loi et de la politique et
prend part à leur exécution dans toute la mesure où son droit
de citoyen et sa capacité individuelle le lui permettent, était
innée dans l’esprit de la Cité libre et inhérente à sa forme. À
Rome, cette tendance existait aussi, mais elle n’a pu grandir aussi
rapidement ni se réaliser aussi complètement qu’en Grèce du
fait des nécessités d’un État militaire et conquérant qui, pour
diriger sa politique étrangère et ses opérations militaires, avait
besoin d’un chef absolu, un «   Imperator   », ou d’un petit corps
oligarchique ; mais même là, l’élément démocratique n’a jamais
fait défaut et la tendance démocratique était si forte qu’elle a
commencé à agir et à croître presque depuis les temps pré-
historiques et au milieu même des luttes constantes de Rome
pour assurer sa propre conservation et son expansion ; elle n’a
été exclue que pendant les conflits suprêmes, tel le grand duel
de Carthage et de Rome pour l’empire de la Méditerranée. En
Inde, les premières communautés étaient des sociétés libres ; le
roi n’était qu’un commandant militaire ou le chef des citoyens,
et nous voyons l’élément démocratique persister au temps du
Bouddha et survivre encore dans les petits États de l’époque de
Chandragupta et de Mégasthènes, alors même que les grandes
monarchies ou les empires gouvernés bureaucratiquement
avaient finalement remplacé les premiers régimes libres. C’est
seulement lorsque s’est fait sentir le besoin d’une vaste organi-
sation de la vie indienne dans toute la péninsule, ou du moins
dans sa partie septentrionale, que la forme monarchique absolue
s’est étendue sur le pays et que la caste érudite et sacerdotale

97
L’Idéal de l’unité humaine

a imposé au mental collectif sa domination théocratique et son


shâstra rigide comme la chaîne obligatoire de l’unité sociale et
le trait d’union nécessaire de la culture nationale.
Il en est de la vie sociale comme de la vie politique et civique.
Une certaine égalité démocratique est presque inévitable dans une
petite communauté ; le phénomène inverse et les fortes distinctions
ou les supériorités de classes peuvent s’établir pendant la période
militaire du clan ou de la tribu, mais elles ne peuvent pas subsis-
ter longtemps dans l’étroite intimité d’une Cité stable, sinon par
des moyens artificiels comme en usèrent Sparte et Venise. Même
quand les distinctions persistent, leur exclusivisme s’émousse et
elles sont incapables de s’enraciner ni de s’intensifier au point
de se changer en une hiérarchie fixe. Le type social naturel de la
petite communauté est celui que nous trouvons à Athènes, où non
seulement le tanneur Cléon exerçait une influence politique aussi
forte que le riche Nicias de haute naissance et où les positions et
les fonctions civiques les plus élevées étaient ouvertes aux hommes
de toutes classes, mais où les cérémonies et les relations sociales
aussi se déroulaient dans une libre association et une libre égalité.
Nous trouvons une égalité démocratique du même genre, bien
que d’un type différent, dans les premières annales de la civili-
sation indienne. La rigide hiérarchie des castes et les arrogantes
prétentions de l’esprit de caste ne sont apparues que plus tard ;
dans la vie plus simple des temps anciens, la différence, ou même
la supériorité de la fonction, n’entraînait pas un sentiment de
supériorité personnelle ni de supériorité de classe   : au début, la
fonction religieuse et sociale la plus sacrée, celle du rishi et prêtre
du sacrifice, semble avoir été accessible à des hommes de toutes les
classes et de tous les métiers. La théocratie, le système des castes
et la royauté absolue ont grandi de pair — comme l’Église et le
pouvoir monarchique en Europe au Moyen Âge — et elles ont
grandi sous la contrainte des circonstances nouvelles créées par
le développement de vastes agrégats sociaux et politiques.

98
Les petites unités libres et l’unité supérieure centralisée

Les sociétés dont la culture s’est développée dans les mêmes


conditions que les cités-États et les nations-clans de la Grèce,
de Rome et de l’Inde primitive, étaient obligées de faire preuve
d’une intensité de vie collective et d’une force de culture et de
création dynamique que les agrégats nationaux plus récents ont
été contraints d’abandonner, et qu’ils n’ont pu retrouver qu’après
une longue période de formation propre où ils ont dû affronter
et surmonter les difficultés qui accompagnent le développement
de tout organisme nouveau. La vie culturelle et civique de la cité
grecque, dont Athènes était l’accomplissement suprême, une vie
où le fait même de vivre était une éducation, où le plus pauvre
et le plus riche s’asseyaient côte à côte au théâtre pour voir et
apprécier les drames de Sophocle et d’Euripide, où le marchand
et le commerçant prenaient part aux subtiles conversations phi-
losophiques de Socrate, a créé pour l’Europe non seulement
ses prototypes et ses idéaux politiques fondamentaux, mais
aussi pratiquement toutes les formes essentielles de sa culture
intellectuelle, philosophique, littéraire et artistique. De même,
l’intense vie politique, juridique et militaire de Rome a créé à
elle seule pour l’Europe ses prototypes d’activité politique, de
discipline et de science militaires, de jurisprudence et d’équité,
et même ses idéaux d’empire et de colonisation. En Inde, ce fut
la première intensité de la vie spirituelle — dont nous devi-
nons quelque lueur dans la littérature védique, upanishadique
et bouddhique — qui a créé les religions, les philosophies et les
disciplines spirituelles qui, depuis lors, par influence directe ou
indirecte, ont répandu en partie leur esprit et leur connaissance
sur l’Asie et l’Europe. Et partout, la source de cette libre force
vitale dynamique aux larges pulsations que le monde moderne
est maintenant seulement en train de retrouver d’une certaine
façon, était la même en dépit de toutes les différences   : c’était
une totale participation de l’ensemble des individus, et non d’une
classe limitée, à la vie multiforme de la communauté, chacun

99
L’Idéal de l’unité humaine

ayant le sentiment d’être rempli de l’énergie de tous et d’avoir


une certaine liberté de croître et d’être lui-même, de réaliser,
de penser et de créer, dans le flot sans barrière de cette énergie
universelle. C’est cette situation, cette relation entre l’individu
et l’agrégat que, dans une certaine mesure, la vie moderne a
essayé de restaurer — d’une manière encombrante, maladroite
et imparfaite, mais en ayant à sa disposition des forces de vie et
de pensée beaucoup plus vastes que celles que possédait l’hu-
manité d’autrefois.
Si les anciennes cités-États et nations-clans avaient duré et
s’étaient modifiées assez pour créer de plus grands agrégats libres
sans toutefois perdre leur vie propre dans la masse nouvelle, il
est possible que de nombreux problèmes auraient été résolus
plus simplement, avec une vision plus directement accordée à la
vérité de la Nature, alors que, maintenant, nous sommes obligés
de les régler d’une façon très complexe et très encombrante,
sous la menace d’énormes dangers et de convulsions générales.
Mais cela ne devait pas être. Cette vie ancienne avait des défauts
essentiels qu’elle ne pouvait pas guérir. Dans le cas des nations
méditerranéennes, la participation générale de tous les individus
à la vie civique et culturelle intégrale de la communauté, souffrait
de deux lacunes très importantes   : cette participation était refusée
aux esclaves et à peine accordée aux femmes, auxquelles une vie
étroite était concédée. En Inde, l’institution de l’esclavage était
pratiquement absente et la femme y jouissait tout d’abord d’une
position plus digne et plus libre qu’en Grèce et à Rome ; mais
bientôt, l’esclave a été remplacé par le prolétaire, appelé shûdra en
Inde, et la tendance croissante à dénier au shûdra et à la femme
les plus hauts bénéfices de la vie et de la culture communes a
fait descendre la société indienne au niveau de ses congénères
d’Occident. Il est possible que ces deux grands problèmes du
servage économique et de la sujétion des femmes, eussent pu être
affrontés et résolus dans la communauté ancienne si celle-ci avait

100
Les petites unités libres et l’unité supérieure centralisée

duré plus longtemps, de même qu’ils sont affrontés maintenant


et en voie de solution dans l’État moderne. Mais c’est douteux ;
seule Rome nous laisse entrevoir quelques tendances initiales
qui auraient pu s’orienter dans cette voie, mais ces tendances
n’ont jamais dépassé le stade de vagues allusions à une possibilité
d’avenir.
Plus fatale encore était la complète impuissance des premières
formes de société humaine à résoudre le problème des relations
entre communautés. La guerre restait leur relation normale. Tous
les essais de fédération libre ont échoué, la conquête militaire
restait le seul moyen d’unification. Leur attachement au petit
agrégat où chaque homme se sentait plus vivant, avait engen-
dré une sorte d’insularité mentale et vitale qui ne pouvait pas
s’adapter aux idées nouvelles plus larges que la philosophie et
la pensée politique, poussées par des besoins et des tendances
plus vastes, avaient amenées dans le champ de la vie. Par suite,
les vieux États ont dû disparaître et se dissoudre, comme ceux
de l’Inde dans les énormes empires bureaucratiques des Guptas
et des Mauryas, auxquels succédèrent les Pathans, les Moghols
et les Anglais, ou comme ceux d’Occident dans les vastes expan-
sions militaires et commerciales entreprises par Alexandre, par
l’oligarchie carthaginoise, par la république et l’empire romains.
Ces nouvelles unités n’étaient pas des unités nationales mais
supranationales ; c’étaient des tentatives prématurées et trop
vastes d’unification de l’humanité qui, en fait, ne pouvait pas se
réaliser d’une manière décisive tant que l’unité nationale inter-
médiaire ne s’était pas pleinement et sainement développée.
La création de l’agrégat national était donc réservée au mil-
lénaire qui a suivi l’écroulement de l’Empire romain ; et pour
résoudre le problème qui lui avait été légué, le monde a dû
subir un recul et abandonner pendant cette période la plupart
des gains, sinon tous, que l’humanité avait acquis avec les cités-
États. Il fallait résoudre ce problème avant de pouvoir tenter un

101
L’Idéal de l’unité humaine

effort véritable, non seulement pour développer une communauté


solidement organisée mais progressive et de plus en plus perfec-
tionnée, non seulement un moule de vie sociale solide mais, à
l’intérieur de ce moule, une libre croissance de la vie elle-même
dans son intégralité. Il nous faut étudier rapidement ce cycle
avant de pouvoir examiner si un nouvel effort vers un agrégat
plus vaste n’entraînera pas le danger d’un nouveau recul au
cours duquel le progrès intérieur du genre humain devrait être
sacrifié, du moins temporairement, afin de concentrer l’effort
sur l’affirmation et le développement d’une unité extérieure
massive.

102
CHAPITRE XII

L’ancien cycle prénational de


formation des empires — Le cycle moderne
de formation des nations

La formation de l’unité nationale vraie est un pro-


blème d’agrégation humaine légué au Moyen Âge par l’Antiquité,
nous l’avons vu. L’Antiquité est partie de la tribu, de la Cité, du clan,
du petit État régional et tous étaient des unités mineures vivant au
milieu d’autres unités semblables par le type général et qui étaient
habituellement apparentées par le langage et le plus souvent ou
en grande partie par la race. Ces unités mineures se distinguaient
des autres groupes humains par une tendance à une civilisation
commune et par des circonstances géographiques favorables qui
protégeaient à la fois leurs ressemblances entre elles et leur diversité
par rapport aux autres. Ainsi, la Grèce, l’Italie, la Gaule, l’Égypte,
la Chine, la Perse médique, l’Inde, l’Arabie, Israël, débutèrent par
une agrégation culturelle et géographique imprécise qui en fit des
unités culturelles séparées et distinctes avant même qu’elles fussent
devenues des unités nationales. À l’intérieur de cette unité imprécise,
tribus, clans, cités et États régionaux formaient autant de points
d’unité distincts, vigoureux et compacts au milieu de la masse
générale, qui, certes, sentaient de plus en plus puissamment la di-
vergence et l’opposition de leur unité culturelle globale par rapport
au monde extérieur, mais qui pouvaient sentir aussi, et souvent
d’une façon beaucoup plus tangible et plus aiguë, leurs propres
divergences, oppositions et contrastes mutuels. Quand le sens des
distinctions locales était plus aigu, le problème de l’unification
nationale était nécessairement aussi plus difficile, et sa solution,
quand on la trouvait, tendait à être plus illusoire.

103
L’Idéal de l’unité humaine

Dans la plupart des cas, on a tenté de trouver une solution.


Elle a réussi en Égypte et en Judée au milieu même de cet ancien
cycle de l’évolution historique ; mais en Judée certainement, et
probablement en Égypte, le résultat complet n’a pu être obtenu
que par la sévère discipline de la sujétion à un joug étranger.
Quand cette discipline a fait défaut, quand l’unité nationale
s’est accomplie du dedans pour ainsi dire (généralement par
le triomphe du plus fort des clans, cités ou unités régionales
comme il en fut à Rome, en Macédoine et parmi les clans mon-
tagnards de la Perse), le nouvel État, au lieu d’attendre d’avoir
solidement assis son œuvre et posé en profondeur les bases
vigoureuses de son unité nationale, s’est aussitôt mis à dépasser
les nécessités immédiates et s’est embarqué dans une carrière
de conquêtes. Avant que les racines psychologiques de l’unité
nationale n’eussent été profondément enfoncées, avant que la
nation fût solidement consciente d’elle-même et irrésistiblement
en possession de son unité, invinciblement attachée à elle, l’État
souverain, entraîné par l’impulsion militaire qui l’avait porté au
pouvoir, tentait aussitôt de former par les mêmes moyens un
agrégat impérial plus vaste. L’Assyrie, la Macédoine, Rome, la
Perse, et plus tard l’Arabie, ont toutes suivi la même tendance
et le même cycle. La grande invasion de l’Europe et de l’Asie
occidentale par la race gaélique, puis la désunion et le déclin
de la Gaule qui suivirent, furent probablement dus au même
phénomène et sont le résultat d’une unification encore plus pré-
maturée et plus mal formée que celle de la Macédoine. Toutes
furent le point de départ de grands mouvements impériaux
avant d’être devenues la pierre angulaire d’une unité nationale
solidement bâtie.
Ces empires ne pouvaient donc pas durer. Quelques-uns
subsistèrent plus longtemps que d’autres parce qu’ils avaient
posé des fondations plus solides au sein de l’entité nationale
centrale, comme l’avait fait Rome en Italie. En Grèce, le premier

104
L’ancien cycle prénational de formation des empires

unificateur, Philippe, avait fait une ébauche d’unification rapide,


mais imparfaite, dont la rapidité n’avait été possible que grâce à
l’hégémonie préalable, mais plus lâche encore, de Sparte. Eût-il
été suivi d’un homme de talent patient au lieu d’un homme de
vaste imagination et de suprême génie, cette première ébauche
pratique aurait pu être complétée, fortifiée, et une œuvre durable
accomplie. Celui qui commence par fonder à grande échelle
et vite, a toujours besoin pour successeur d’un talent ou d’un
génie organisateur et non d’un foudre d’expansion. César suivi
d’Auguste, donne une œuvre d’une durée massive ; Philippe suivi
d’Alexandre, donne un accomplissement d’une vaste importance
pour le monde, par ses résultats, mais c’est seulement la splendeur
d’un éclat de courte durée. Rome, à qui la prudente Nature
avait refusé tout homme de génie éminent tant qu’elle n’avait
pas fermement unifié l’Italie et posé les bases de son empire,
a pu construire beaucoup plus solidement ; et encore, n’est-ce
pas comme centre et tête d’une grande nation qu’elle a fondé
cet empire, mais toujours comme une cité prépondérante qui
se servait de l’Italie sujette comme d’un tremplin pour bondir
sur le monde environnant et le subjuguer. Elle a donc dû faire
face à un problème d’assimilation beaucoup plus difficile, celui
d’une nébuleuse de nations et de cultures établies ou encore
rudimentaires, différentes de la sienne, avant d’avoir appris à
appliquer au nouveau problème l’art d’une unification complète
et absolue à une échelle plus petite et plus facile, et avant d’avoir
pu souder en un seul organisme national vivant, non plus ro-
main mais italien, les éléments de différence et d’identité que
représentaient les facteurs gaulois, latins, ombriens, osques et
gréco-apuliens dans l’ancienne Italie. Par conséquent, bien que
son empire ait duré plusieurs siècles, c’est au prix d’une vaste
dépense d’énergie, de vitalité et de vigueur intérieure, que Rome
a pu temporairement le conserver ; elle n’a pas réussi à accomplir
son unité nationale, ni une unité impériale durable, et tels les

105
L’Idéal de l’unité humaine

autres empires anciens, le sien s’est effondré pour faire place à


une ère nouvelle de construction nationale véritable.
Il est nécessaire de souligner où gît l’erreur. L’organisation
administrative, politique et économique de l’humanité en agrégats
plus ou moins grands est un travail qui relève fondamentalement
du même ordre de phénomènes que la création d’un organisme
vivant dans la Nature physique. C’est-à-dire que la Nature se
sert essentiellement de méthodes extérieures et physiques qui
obéissent aux principes d’énergie de la vie physique pour créer
des formes vivantes, bien que son but secret soit de libérer,
de manifester et de mettre solidement en action un principe
supraphysique et psychologique latent derrière les opérations de
la vie et du corps. Construire un corps et un fonctionnement vital
solides et durables pour un ego collectif distinct, puissant, bien
centré et bien ramifié, tel est son but et sa méthode. Au cours de
ce processus, nous l’avons vu, de petites unités distinctes sont
tout d’abord formées au sein d’une unité plus large, mais plus
lâche ; ces petites unités ont une forte existence psychologique
et un corps, un fonctionnement vital bien développés, tandis
que la masse plus large possède un sens psychologique et une
énergie vitale inorganisés et qui n’ont pas la puissance d’un
fonctionnement précis   : le corps est une quantité fluide, une
masse semi-nébuleuse, ou tout au plus mi-fluide mi-solide, un
protoplasme plutôt qu’un corps. Cet ensemble doit à son tour
être formé et organisé ; il faut construire pour lui une forme
physique solide, un fonctionnement vital bien défini et une réa-
lité psychologique claire, une conscience de soi, une volonté
mentale de vivre.
Ainsi se forme une nouvelle unité plus grande ; et de nou-
veau celle-ci se trouve au milieu d’un certain nombre d’unités
similaires qu’elle considère tout d’abord comme hostiles et tout
à fait différentes d’elle-même, puis elle entre dans une sorte de
communauté avec elles, tout en restant différente, jusqu’à ce

106
L’ancien cycle prénational de formation des empires

que nous voyions se répéter le phénomène originel d’un certain


nombre d’unités distinctes, plus petites, groupées au sein d’une
unité plus vaste, mais lâche. Les unités incluses sont plus grandes
et plus complexes qu’autrefois, l’unité englobante est aussi plus
grande et plus complexe qu’avant, mais la position essentielle est
la même et le problème à résoudre identique. Ainsi, au début, nous
observons le phénomène de cités-États et de peuples régionaux
coexistant comme des parties désunies d’une unité géographique
et culturelle vague, telles l’Italie et l’Hellade, et le problème était
alors de créer la nation italienne ou hellénique. Puis s’est présenté
le phénomène des unités nationales formées, ou en formation,
qui coexistaient comme des parties désunies d’une vague unité
géographique et culturelle   : la chrétienté d’abord, puis l’Europe ;
le problème était donc d’unir cette chrétienté ou cette Europe ;
or, cette union, bien qu’elle ait été plus d’une fois conçue par
des hommes d’État ou des penseurs politiques, n’a jamais été
réalisée, et à vrai dire n’a jamais même été ébauchée. Avant que
ses difficultés n’eussent pu être résolues, le mouvement moderne
et ses forces d’unification nous ont présenté un phénomène
nouveau et plus complexe, celui d’un certain nombre d’unités
nationales et impériales englobées dans le réseau commercial
de plus en plus étroit et dans l’interdépendance vitale vague,
mais grandissante, de toute l’humanité ; et le problème connexe
de l’unification de l’humanité éclipse déjà le rêve irréalisé de
l’unification de l’Europe.
Dans la Nature physique, les organismes vivants ne peuvent
pas vivre entièrement sur eux-mêmes ; ils vivent par des échanges
avec les autres organismes vitaux, ou en partie par des échanges
et en partie en dévorant les autres, car tels sont les procédés
d’assimilation communs à la vie physique séparée. Par contre,
quand la vie s’unifie, une assimilation est possible qui dépasse
l’alternative de s’entre-dévorer ou de continuer à rester séparé
et distinct en limitant l’assimilation à une mutuelle réception

107
L’Idéal de l’unité humaine

des énergies déchargées par chaque vie sur les autres. Au lieu de
cela, les unités peuvent s’associer et se subordonner consciem-
ment à l’unité générale, qui grandit alors par le processus de
leur rassemblement. Quelques-unes d’entre elles, il est vrai, sont
tuées et utilisées comme matériaux de nouveaux éléments, mais
elles ne peuvent pas toutes être traitées ainsi ; elles ne peuvent
pas toutes être dévorées par une unité dominatrice, sinon il
n’y aurait ni unification ni création d’une unité plus vaste, ni
continuité d’une vie plus grande, mais seulement une survie
temporaire de l’élément dévorant par la digestion et l’utilisation
de l’énergie des dévorés. Pour l’unification des agrégats humains,
le problème est donc celui-ci   : comment les unités composantes
pourront-elles se subordonner à une nouvelle unité sans mourir
et disparaître ?
La faiblesse des vieilles unités impériales nées de la conquête,
était leur tendance à détruire les unités plus petites, qu’elles
assimilaient afin d’en nourrir la vie de l’organe dominateur,
comme l’a fait l’Empire romain. La Gaule, l’Espagne, l’Afrique,
l’Égypte furent donc anéanties, transformées en matière morte,
tandis que leurs énergies étaient aspirées par le centre   : Rome.
L’empire est ainsi devenu une immense masse moribonde qui a
nourri Rome pendant plusieurs siècles. Mais avec cette méthode,
la vie s’épuise chez les nations sujettes, et la voracité du centre
dominateur finit par n’avoir plus de source où puiser de l’énergie
nouvelle. Au début, le meilleur de la force intellectuelle des
provinces conquises s’est écoulé vers Rome, et leur énergie
vitale y a déversé en abondance force militaire et aptitude au
gouvernement ; mais finalement, ce double courant s’est tari et
on a vu s’éteindre, d’abord l’énergie intellectuelle de Rome, puis
ses aptitudes militaires et politiques au sein d’une mort générale.
La civilisation romaine n’aurait même pas vécu si longtemps sans
les idées et les impulsions nouvelles qu’elle recevait de l’Orient.
Cependant, ces échanges n’avaient ni la vigueur ni la continuité

108
L’ancien cycle prénational de formation des empires

qui, dans le monde moderne, marquent le flux et le reflux toujours


nouveaux des vagues de pensées et des impulsions de vie ; ils
ne pouvaient pas revivifier vraiment la vitalité appauvrie du
corps impérial, ni même arrêter bien longtemps le processus
de sa décomposition. Quand l’étreinte de Rome s’est relâchée,
le monde qu’elle avait si fermement étranglé n’était plus depuis
longtemps qu’un énorme mort vivant, décoratif, magnifique-
ment organisé, mais incapable d’une nouvelle organisation ni
de se régénérer lui-même ; sa vitalité n’a pu être restaurée que
par l’invasion du vigoureux monde barbare venu des plaines
de Germanie, des steppes au-delà du Danube et des déserts
d’Arabie. Il a fallu que la dissolution précédât un mouvement
de construction plus solide.
Au cours de la période de construction nationale au Moyen
Âge, nous voyons la Nature réparer cette erreur première. En
vérité, quand nous parlons des «   erreurs de la Nature   », nous nous
servons d’une image empruntée illégitimement à notre psycho-
logie humaine et à notre expérience ; car, dans la Nature, il n’est
pas d’erreurs, mais seulement une cadence délibérée et des allées
et venues qui suivent un rythme préfiguré, dont chaque pas a
un sens et une place dans l’action et les réactions de sa marche
progressive. L’écrasante domination de l’uniformité romaine
était un artifice, non pas pour tuer d’une façon permanente
mais pour décourager l’excessive vitalité séparatiste des petites
unités anciennes, afin qu’au temps de leur renaissance elles ne
présentent plus un obstacle insurmontable à la croissance d’une
unité nationale véritable. Ce qu’une unité nationale peut perdre
à ne pas passer par cette cruelle discipline (nous laisserons de
côté le danger d’une mort réelle, comme ce fut le cas pour
l’Assyrie et la Chaldée, et les gains spirituels ou autres que l’on
peut acquérir en évitant cette méthode), nous est montré par
l’exemple de l’Inde où les empires Maurya, Gupta, Andhra,
Moghol, si énormes, puissants et bien organisés qu’ils fussent,

109
L’Idéal de l’unité humaine

n’ont jamais réussi à passer leur rouleau compresseur sur la


vie trop fortement indépendante des unités subordonnées, pas
plus sur la communauté villageoise que sur les groupements
régionaux ou linguistiques. Il a fallu la pression d’un régime qui
n’était ni d’origine indigène ni centré dans le pays, la domination
d’une nation étrangère entièrement différente par sa culture et
moralement cuirassée contre les sympathies et les attractions
de l’atmosphère culturelle de l’Inde, pour faire en un siècle le
travail que deux mille ans d’impérialisme plus relâché n’avaient
pu accomplir. Ce procédé implique nécessairement une pres-
sion cruelle et souvent dangereuse et la démolition des vieilles
institutions ; car la Nature, lasse de l’opiniâtre immobilité d’une
résistance vieille comme les âges, semble fort peu se soucier
du nombre des beautés et des valeurs détruites, pourvu que
son but principal soit atteint ; mais nous pouvons être sûrs que
s’il y a destruction, cette destruction était indispensable pour
parvenir au but.
En Europe, une fois la pression romaine disparue, la cité-État
et la nation régionale se ranimèrent pour former les éléments
d’une nouvelle construction ; mais à l’exception d’un pays (et il
est curieux de constater que ce pays fut l’Italie elle-même), la cité-
État n’a pas offert de résistance réelle au processus d’unification
nationale. Nous pouvons attribuer à deux causes la résurrection
énergique de la Cité en Italie. D’abord, à l’oppression préma-
turée que Rome avait fait subir à l’antique vie urbaine libre en
Italie avant que toutes ses potentialités n’eussent été réalisées ;
ensuite, à sa survie à l’état de germe, non seulement dans la vie
civile prolongée de Rome même, mais dans la persistance, au
sein de la Municipia italienne, d’un sentiment de vie séparée,
qui avait été opprimé mais jamais tout à fait écrasé comme le
furent la vie séparée du clan en Gaule et en Espagne ou la
vie séparée de la Cité en Grèce. Ainsi, psychologiquement, la
cité-État italienne ne s’est pas éteinte satisfaite d’avoir donné

110
L’ancien cycle prénational de formation des empires

sa mesure, pas plus qu’elle n’a été irrémédiablement brisée ;


elle a revécu en d’autres incarnations. Or, cette résurrection
fut un désastre pour la vie nationale de l’Italie 1, bien qu’elle
ait été un bienfait et un avantage incalculables pour la culture
et la civilisation du monde, car, de même que la vie de la Cité
grecque avait à l’origine créé l’art, la littérature, la pensée et
la science du monde gréco-romain, de même la vie de la Cité
en Italie a retrouvé l’art, la littérature et la science antiques et
les a renouvelés en leur donnant une forme nouvelle pour nos
temps modernes. En tant qu’unité, la Cité n’a revécu ailleurs
que sous la forme des municipalités libres ou à demi libres,
comme en France médiévale, dans les Flandres et l’Allemagne
du Moyen Âge, mais à aucun moment elles n’ont été un obs-
tacle à l’unification ; au contraire, elles ont aidé à former la base
subconsciente de l’unification, et en attendant, par la richesse
de leurs impulsions et le libre mouvement de leur pensée et de
leur art, elles ont prévenu la tendance médiévale à l’uniformité
intellectuelle, à la stagnation et à l’obscurantisme.
La vieille nation-clan a péri, sauf dans les pays qui n’avaient
pas subi la pression romaine, comme l’Irlande et l’Écosse sep-
tentrionale et occidentale, et elle y fut aussi fatale à l’unification
que la cité-État en Italie ; elle a empêché l’Irlande de former une
unité organisée et les Celtes des Highlands de s’amalgamer à la
nation écossaise anglo-celtique, jusqu’au jour où l’Angleterre a
abattu sur eux son joug et fait ce que la domination romaine aurait
accompli si son expansion n’avait été arrêtée par les Grampians et
la mer d’Irlande. Dans le reste de l’Europe occidentale, l’œuvre
accomplie par la loi romaine était si solide que même la domina-
tion des nations-tribus de la Germanie sur les pays occidentaux
n’a pas réussi à ranimer la vieille nation-clan, pourtant fortement

1. En effet, il fallut attendre 1861 pour que Victor-Emmanuel II soit proclamé roi
d’Italie. (Note de l’éditeur)

111
L’Idéal de l’unité humaine

enracinée et obstinément séparatiste. À leur place, elle a créé les


royaumes régionaux de l’Allemagne et les divisions féodales et
provinciales de la France et de l’Espagne ; or, c’est seulement en
Allemagne, qui comme l’Irlande et les Highlands écossais n’avait
pas subi le joug romain, que la vie régionale s’est révélée un
sérieux obstacle à l’unification. En France, elle a semblé pendant
un temps empêcher l’unification, mais en réalité la vie régionale
n’a résisté que juste assez de temps pour devenir un élément de
valeur, de richesse et de variation dans l’unité française finale. La
perfection sans pareille de cette unité est un signe de la sagesse
secrète dissimulée sous les tribulations prolongées que nous
observons d’un bout à l’autre de l’histoire de la France, histoire
qui, pour un observateur superficiel, semble si douloureuse et
tourmentée, une si longue alternance d’anarchie et de despo-
tisme féodal ou monarchique, et si différente du développement
graduel, régulier et beaucoup plus ordonné de la vie nationale
de l’Angleterre. Mais en Angleterre la variation et la richesse
nécessaires à l’organisme final furent apportées autrement, par
la vaste différence des races qui ont formé la nouvelle nation et
par la persistance du pays de Galles, de l’Irlande et de l’Écosse
en tant qu’unités culturelles distinctes, dotées d’une conscience
subordonnée et bien à elles au sein de l’unité plus vaste.
Le cycle européen de construction nationale diffère donc du
cycle ancien qui a conduit de l’État régional ou de la cité-État
à l’empire. Premièrement, en n’outrepassant pas son but pour
procéder à une unification plus large, il n’a pas négligé les agré-
gats intermédiaires indispensables ; deuxièmement, en mûrissant
lentement et progessivement par trois étapes successives, il a
pu établir l’unité sans détruire les éléments constituants ni les
opprimer prématurément ou excessivement par le mécanisme
d’unification. La première étape a suivi une longue oscillation de
tendances centripètes et centrifuges pendant laquelle le système
féodal a apporté un principe d’ordre et d’unité, fluide mais tout

112
L’ancien cycle prénational de formation des empires

de même organique. La deuxième étape a vu s’instaurer un mou-


vement d’unification et d’uniformité croissante au cours duquel
se sont répétés certains traits de l’ancien système impérial de
Rome, mais avec une force moins écrasante et une tendance moins
épuisante. Elle a été tout d’abord marquée par la création d’un
centre métropolitain qui, comme Rome, a commencé par absorber
les meilleures énergies de vie de toutes les autres parties. Un
deuxième trait de ce mouvement d’unification a été la croissance
d’une autorité souveraine absolue ayant pour fonction d’imposer
à la vie nationale une uniformité et une centralisation judiciaires,
administratives, politiques et linguistiques. Un troisième signe a
été l’établissement d’une tête et d’un corps spirituels directeurs
qui ont servi à imposer la même uniformité dans la pensée reli-
gieuse, l’éducation intellectuelle et l’opinion publique. Poussée
trop loin, cette pression unificatrice aurait pu s’achever d’une
manière désastreuse, comme à Rome, si une troisième étape de
révolte et de diffusion n’était venue briser ou subordonner les
instruments qu’étaient la féodalité, la monarchie et l’autorité
de l’Église sitôt leur travail terminé, et n’avait remplacé ceux-
ci par un nouveau mouvement tendant à la diffusion de la vie
nationale grâce à une organisation systématique et forte de la
liberté et de l’égalité politiques, légales, sociales et culturelles.
Cette troisième étape cherchait donc, dans la nation moderne
comme dans la Cité ancienne, à doter toutes les classes et tous
les individus des bienfaits d’une existence nationale libérée et à
les faire participer tous aux libres énergies de la nation.
La troisième étape de la vie nationale bénéficie des avantages
de l’unité et de l’uniformité plus ou moins grande créées par la
deuxième étape ; elle peut alors réutiliser, et en toute sécurité, les
possibilités de la vie régionale et urbaine que la première étape
avait sauvées d’une destruction complète. Grâce à cette gradation
du progrès national, nos temps modernes vont pouvoir de plus
en plus envisager (si et quand ce sera voulu ou nécessaire) l’idée

113
L’Idéal de l’unité humaine

d’une nation fédérée ou d’un empire fédéral solidement fondé


sur la base d’une unité psychologique bien acquise ; en fait, c’est
ce qui s’est déjà réalisé sous une forme simple en Allemagne et
en Amérique. En outre, nous pouvons dès maintenant, si nous
le voulons, nous orienter sans danger vers une décentralisation
partielle en faisant appel à des gouvernements subordonnés, des
communes et des cités provinciales, qui pourront aider à guérir
cette maladie qu’est l’excessive succion des meilleures éner-
gies nationales par la métropole, et faciliter la libre circulation
des forces dans les divers centres et plexus. En même temps,
nous pouvons commencer à prévoir l’utilisation organisée d’un
État intelligemment représentatif de toute la nation consciente,
active et énergique, comme un moyen de perfectionner la vie
de l’individu et de la communauté. Tel est le point auquel le
développement de l’agrégat national est parvenu pour le moment,
et nous sommes de nouveau en présence, suivant l’orientation
future, soit du problème plus vaste de l’agrégat impérial, soit
des problèmes encore plus immenses créés par l’unité culturelle
grandissante et l’interdépendance commerciale et politique accrue
de tout le genre humain.

114
CHAPITRE XIII

La formation de l’unité nationale   :


les trois étapes

On peut considérer que les trois étapes de déve-


loppement qui ont marqué l’évolution de l’agrégat du type nation
pendant les époques médiévale et moderne, constituent le pro-
cessus naturel de création quand une nouvelle forme d’unité
doit s’édifier en des conditions complexes, avec des matériaux
hétérogènes et par des méthodes externes plutôt qu’internes.
La méthode externe cherche toujours à mouler la condition
psychologique des hommes en des formes et des habitudes nou-
velles sous la pression des circonstances et des institutions au
lieu de créer directement une nouvelle condition psychologique
qui engendre d’elle-même, spontanément et avec souplesse, les
formes sociales utiles et appropriées. Avec le processus externe, il
est nécessaire que la nature des choses présente déjà une certaine
sorte d’ordre social et un type de civilisation commun, assez
vagues et cependant assez impérieux, pour servir de cadre ou
d’armature à l’édifice nouveau. Bien entendu, il faut ensuite
qu’intervienne une période d’organisation rigoureuse orientée
vers l’unité et la centralisation de l’autorité, et peut-être un
nivellement général ou une uniformité sous cette direction
centrale. Enfin, si l’organisme nouveau ne doit pas se fossiliser
ni stéréotyper la vie, s’il veut rester une création vivante et
vigoureuse de la Nature, il faut que suive une période de libre
développement interne sitôt que la formation nationale est assu-
rée et que l’unité est devenue une habitude dans la pensée et
dans la vie des hommes. Cette activité interne plus libre, une
fois assise au centre et à la base par les besoins, les idées et les
instincts établis de la communauté, n’entraînera plus de danger

115
L’Idéal de l’unité humaine

de désordre, de dislocation ou d’arrêt dans la croissance et dans


la formation solide de l’organisme.
La forme et le principe de cette première étape, assez impré-
cise, dépendent de l’histoire antérieure et de la condition présente
des éléments qui doivent se souder pour constituer la nouvelle
unité. Mais nous remarquons qu’en Europe comme en Asie il
existe une tendance commune (qui ne saurait être attribuée à
aucun proche échange d’idées, et qui doit donc être assignée à
l’action des mêmes causes naturelles et des mêmes nécessités),
une tendance à former une hiérarchie sociale fondée sur une
division en quatre activités sociales différentes   : l’autorité spiri-
tuelle, la domination politique, la double fonction économique
de production et d’échanges commerciaux, enfin le travail et
le service subalternes. L’esprit, la forme et l’équilibre qui ont
résulté de cette quadruple hiérarchie ont beaucoup varié suivant
les parties du monde et les penchants de la communauté ou les
circonstances, mais le principe initial était presque identique.
Partout, la même force motrice et la même nécessité poussaient
à la création d’une forme de vie commune large et efficace où la
fixité de la condition sociale devait permettre de subordonner les
intérêts individuels et mineurs de la communauté au joug d’une
unité et d’une similitude religieuses, politiques et économiques
suffisantes. Il est remarquable que la civilisation de l’Islam, avec
son grand principe d’égalité et de fraternité dans la foi et sa
curieuse institution d’un esclavage qui n’empêchait pas l’es-
clave de s’élever jusqu’au trône, n’a jamais été capable d’édifier
cette forme de société et n’a jamais pu, en dépit de son contact
étroit avec l’Europe politique et progressive, et même après le
démembrement de l’empire des califes, parvenir à créer des
unités nationales fortes, vivantes, conscientes et bien organisées.
C’est maintenant seulement, sous la pression des idées et des
conditions du monde moderne, que cette formation nationale
est en train de se produire.

116
La formation de l’unité nationale   : les trois étapes

Mais même quand cette étape préliminaire arrivait à prendre


corps effectivement, les autres étapes ne suivaient pas nécessai-
rement. La période féodale de l’Europe avec ses quatre ordres
— clergé, roi et noblesse, bourgeoisie, prolétariat — ressemble
d’assez près à l’ordre indien quadruple avec ses prêtres, soldats,
marchands et shûdras. Le système indien tirait son empreinte
caractéristique d’un ordre d’idées différent, plus religieux et
éthique que politique et social ou économique ; et pourtant, pra-
tiquement, la fonction dominante du système indien était sociale
et économique, et à première vue il semble qu’il n’y ait eu aucune
raison qu’il ne suive pas, avec des différences de détail, l’évolution
commune. Le Japon et son grand ordre féodal sous la direction
spirituelle et séculière du Mikado, puis sous la double direction
du Mikado et du Shogun, est devenu l’une des unités natio-
nales les plus vigoureuses et les plus conscientes que le monde
ait jamais vues. La Chine et sa grande classe de lettrés, qui rem-
plissaient à la fois la fonction du brâhmane et celle du kshatriya,
la connaissance spirituelle et séculière et les fonctions exécutives,
avec, au sommet, son Empereur Fils du Ciel représentant l’unité
nationale, a réussi à devenir une nation unie. Si le résultat a été
différent en Inde, c’est que, entre autres causes, l’évolution de
l’ordre social a été différente. Partout ailleurs, cette évolution
s’est orientée vers une organisation et une direction séculières ;
elle a créé au sein de la nation une claire conscience politique et,
par suite, une subordination de la classe sacerdotale à la classe
militaire et administrative, ou parfois leur égalité, parfois même
leur fusion sous une direction spirituelle et séculière commune.
Dans l’Inde médiévale, au contraire, cette évolution s’est acheminée
vers la domination sociale de la classe sacerdotale et a substitué
une conscience spirituelle commune à une conscience politique
commune, comme base du sentiment national. Elle n’a produit
aucun centre séculier durable, aucune grande figure impériale ou
royale qui par son prestige, son pouvoir, son ancienneté, ses titres

117
L’Idéal de l’unité humaine

à la vénération et à l’obéissance générales aurait pu excéder, ou


même simplement équilibrer, le prestige et le pouvoir sacerdotaux,
et créer un sentiment d’unité politique autant qu’un sentiment
d’unité spirituelle et culturelle.
Le conflit de l’Église et de l’État monarchique est l’une des
caractéristiques les plus importantes et les plus capitales de l’his-
toire de l’Europe. Ce conflit se fût-il achevé par un dénouement
contraire, tout l’avenir de l’humanité eût été en péril. En tout
cas, l’Église a dû renoncer à ses prétentions d’indépendance et
de domination du pouvoir temporel. Même dans les nations
qui sont restées catholiques, l’indépendance et la domination
effectives de l’autorité temporelle ont bien fini par triompher ;
ainsi, le contrôle exercé sur l’Église et le clergé gallicans par le
roi de France, a rendu impossible toute intervention effective
du Pape dans les affaires de la France. En Espagne, en dépit de
l’étroite alliance du Pape et du roi et de l’acceptation théorique
d’une complète autorité spirituelle de la papauté, c’est l’autorité
temporelle qui pratiquement a déterminé la politique ecclésias-
tique et ordonné les terreurs de l’Inquisition. En Italie, la présence
directe du chef spirituel du catholicisme à Rome, a été un grand
obstacle moral au développement d’une nation politiquement
unie ; la résolution passionnée avec laquelle le peuple italien
libéré a voulu établir son roi à Rome, était vraiment le symbole
de la loi suivant laquelle une nation consciente et politiquement
organisée ne peut reconnaître en son sein qu’une seule autorité
centrale et suprême, celle du pouvoir séculier. La nation qui est
parvenue à ce stade, ou qui est sur le point d’y parvenir, se doit
de séparer l’exigence religieuse ou spirituelle de sa vie ordinaire,
séculière et politique, en individualisant la religion ; ou alors elle
doit unir l’une et l’autre par une alliance de l’Église et de l’État
qui soutienne l’autorité unique du chef temporel ou combine les
directions spirituelle et temporelle en une seule autorité, comme
ce fut le cas au Japon et en Chine, ou en Angleterre pendant la

118
La formation de l’unité nationale   : les trois étapes

Réforme. Même en Inde, le premier peuple qui ait développé


une conscience nationale non exclusivement spirituelle, fut le
peuple rajput, et en particulier les Rajputs de Mewar pour qui
le raja était en tous points le chef de la société et de la nation ;
et les peuples qui, après avoir instauré une conscience nationale,
ont été le plus près d’accomplir également une unité politique
organisée, furent les Sikhs, auxquels Guru Govind Singh a déli-
bérément donné un centre commun séculier et spirituel à la fois,
avec le «   Khalsa   », puis le peuple mahratte, qui non seulement a
établi une autorité séculière représentant la nation consciente,
mais s’est sécularisé au point que le peuple tout entier, pour
ainsi dire, brâhmanes et shûdras sans distinction, est devenu
potentiellement, pendant un temps, un peuple de soldats, de
politiciens et d’administrateurs.
En d’autres termes, si l’institution d’une hiérarchie sociale
fixe semble avoir été une étape nécessaire pendant les premières
tentatives de formation nationale, il fallait qu’elle se modifie
et prépare sa propre dissolution afin que les étapes ultérieures
deviennent possibles. Un instrument qui est bon pour un
certain travail et dans certaines conditions déterminées, devient
nécessairement un obstacle s’il se perpétue quand les conditions
changent et qu’un autre travail doit s’accomplir. Le cours des
choses voulait que l’on passât de l’autorité spirituelle d’une classe
et de l’autorité politique d’une autre, à la centralisation de la vie
commune de la nation grandissante sous une direction séculière
plutôt que religieuse, ou si la tendance religieuse était trop forte
dans le peuple pour séparer le spirituel du temporel, sous une
direction nationale qui devînt la source unique de l’autorité dans
les deux ordres. Aucune unité nationale distincte ne peut réussir à
se former sans la création d’une conscience politique ; il était donc
particulièrement nécessaire que les sentiments, les activités et les
instruments propres à cette création prissent le dessus pendant
un temps et que tout le reste demeurât à l’arrière-plan pour les

119
L’Idéal de l’unité humaine

soutenir. Une Église ou une caste sacerdotale prépondérante


qui se confine dans sa propre fonction, est incapable de former
l’unité politique organisée d’une nation, car elle est gouvernée par
des considérations étrangères à la politique et à l’administration
et il ne faut pas s’attendre à ce qu’elle leur subordonne ses
propres sentiments et ses propres intérêts. Il ne peut pas en être
autrement, à moins que la caste religieuse ou la classe sacerdotale
ne devienne aussi, comme au Tibet, une classe politique qui
gouverne réellement le pays. En Inde, la prépondérance d’une
caste guidée par des considérations et des intérêts sacerdotaux,
religieux et partiellement spirituels — une caste qui dominait
la pensée et la société et déterminait les principes de la vie
nationale sans la gouverner ni l’administrer réellement — a
toujours barré le chemin au développement national tel qu’il
a été suivi par les peuples européens et mongols, d’esprit plus
séculier. C’est de nos jours seulement, après l’avènement de la
civilisation européenne et quand la caste des brâhmanes eut non
seulement perdu la majeure partie de son emprise exclusive sur
la vie nationale mais se fut aussi largement sécularisée, que les
considérations politiques et séculières sont passées au premier
plan, qu’une conscience politique générale s’est éveillée et que
l’unité organisée de la nation, distincte de l’unité spirituelle et
culturelle, est devenue pratiquement possible au lieu de rester
à l’état de tendance subconsciente informe.
La deuxième étape du développement de l’unité nationale a
donc été marquée par une modification de la structure sociale
permettant d’ouvrir la porte à un centre d’unité politique et
administrative puissant et visible. Cette étape, nécessairement
accompagnée d’une forte tendance à abroger jusqu’aux libertés
qu’offrait la hiérarchie sociale fixe, a généralement concentré
le pouvoir entre les mains d’un gouvernement monarchique
puissant, sinon absolu. Selon les idées démocratiques modernes,
le monarque n’est tolérable que comme un personnage décoratif

120
La formation de l’unité nationale   : les trois étapes

inopérant ou comme un serviteur de la vie de l’État, un centre


commode du pouvoir exécutif, mais il n’est plus indispensable
en tant qu’autorité réelle ; pourtant, on ne saurait trop exagérer
l’importance historique d’une royauté puissante pour la formation
du type national tel qu’il s’est effectivement créé au Moyen Âge.
Même dans une Angleterre insulaire et individualiste, amoureuse
de la liberté, les Plantagenêts et les Tudors furent le noyau réel
et actif autour duquel la nation a acquis une forme définie, une
vigueur adulte ; et dans les pays du continent, le rôle joué par
les Capétiens et leurs successeurs en France, par la maison de
Castille en Espagne et les Romanov ou leurs prédécesseurs en
Russie, est encore plus frappant. Dans le cas des Romanov, on
pourrait presque dire que sans les Ivan, les Pierre et les Catherine,
il n’y aurait pas eu de Russie. Même dans les temps modernes, les
peuples démocratiques ont observé avec étonnement et malaise
le rôle presque médiéval joué par les Hohenzollern dans l’unifi-
cation et le développement de l’Allemagne ; pareil phénomène
ne leur était plus intelligible et leur semblait à peine sérieux.
Nous observons le même phénomène dans la première période
de formation des nouvelles nations balkaniques. En dépit de
toutes les étranges tragi-comédies qui l’ont accompagnée, la
recherche d’un roi qui pût centraliser et aider leur développe-
ment, devient parfaitement intelligible si l’on comprend que
c’est la manifestation sentimentale d’une ancienne nécessité, qui
n’est plus si nécessaire maintenant 1 mais qui s’était fait sentir
dans le mental subconscient de ces peuples. Le Mikado a joué
le même rôle pour la transformation du Japon en une nation
de type moderne ; l’instinct des rénovateurs l’a fait sortir de sa
réclusion impuissante pour satisfaire à ce besoin intérieur. En

1. Elle a maintenant cédé la place à l’autorité politico-spirituelle d’un chef semi-


divin, ou peu s’en faut, en la personne d’un Führer qui «   incarne   » en quelque sorte la
personnalité de la race. (Note de Sri Aurobindo)

121
L’Idéal de l’unité humaine

Chine révolutionnaire, l’essai de brève dictature 1 pour convertir


le pays en une nouvelle monarchie nationale, peut tout autant être
attribué à ce même sentiment, exprimé par un esprit pratique,
qu’à une simple ambition personnelle 2. Le sentiment du grand
rôle joué par la royauté dans la centralisation et la formation de la
vie nationale au stade le plus critique de sa croissance, explique
la tendance générale en Orient, et assez fréquente dans l’histoire
de l’Occident, à investir celle-ci d’un caractère presque sacré ; ce
même sentiment explique également la loyauté passionnée avec
laquelle les grandes dynasties nationales ou leurs successeurs
furent servis, même au moment de leur dégénérescence et de
leur chute.
Mais cette phase du développement national, quelque salutaire
qu’ait été son rôle particulier, s’accompagne presque fatalement
d’une suppression des libertés internes du peuple ; c’est ce qui
explique la sévérité (toute naturelle, bien que peu scientifique)
avec laquelle la pensée moderne a jugé le vieil absolutisme monar-
chique et ses tendances. Car c’est toujours un mouvement de
concentration, de resserrement, d’uniformité, de contrôle rigou-
reux et de direction à sens unique ; universaliser une loi, un
gouvernement, une autorité centrale, est le besoin de l’heure, et
par conséquent l’esprit du mouvement est d’imposer et de cen-
traliser l’autorité, de restreindre ou de supprimer complètement
la liberté et les libres variations. En Angleterre la période de la
Nouvelle Monarchie depuis Édouard IV jusqu’à Élisabeth, en
France la grande période des Bourbons depuis Henri IV jusqu’à

1. Il s’agit, rappelons-le, d’un ambitieux sans génie, le général Yuan Chekaï, qui
par la constitution du 1er mai 1914, et après avoir écarté Sun Yat-sen, est devenu «   dic-
tateur   ». Il projetait de se faire nommer empereur lorsqu’il mourut à point nommé en
1916. (Note de l’éditeur)
2. Remarquons que même l’idéalisme démocratique de la pensée moderne en Chine,
a été obligé de se cristalliser autour d’un «   chef   » — un Sun Yat-sen ou un Tchang
Kaï-chek — et que la force de l’inspiration a dépendu du pouvoir de ce centre vivant.
(Note de Sri Aurobindo)

122
La formation de l’unité nationale   : les trois étapes

Louis XIV, en Espagne l’époque qui va de Ferdinand à Philippe


II, en Russie les règnes de Pierre le Grand et de Catherine,
furent les époques où ces nations sont parvenues à leur maturité,
se sont formées pleinement, ont consolidé leur esprit et établi
une robuste organisation. Ce furent des périodes d’absolutisme
ou de tendance à l’absolutisme durant lesquelles se fonda, ou
tenta de se fonder, une certaine uniformité. Sous des dehors
plus primitifs, cet absolutisme cachait déjà un renouveau de
l’idée étatique et du droit de l’État à imposer sa volonté à la vie,
à la pensée et la conscience du peuple afin d’en faire un unique
corps et un unique esprit, indivisibles, parfaitement efficaces et
parfaitement dirigés 1.
Si nous partons de ce point de vue, nous comprendrons plus
clairement les efforts des Tudors et des Stuarts afin d’imposer
au peuple, non seulement l’autorité monarchique mais l’uni-
formité religieuse, et nous saisirons le vrai sens des guerres de
religion en France, de la domination de la monarchie catholique
en Espagne avec ses atroces méthodes d’Inquisition, de la volonté
tyrannique des tsars absolus en Russie pour imposer aussi une
Église nationale absolue. La tentative a échoué en Angleterre,
car, après Élisabeth, elle ne correspondait plus à un besoin réel ;
la nation était déjà bien formée, solide et à l’abri des forces de
démembrement. Il a réussi ailleurs, en des pays aussi bien pro-
testants que catholiques ; et dans les rares cas où le mouvement
absolutiste n’a pas pu se produire ou a échoué, le résultat, comme
en Pologne, a été désastreux. Certainement, c’était partout une
violence à l’âme humaine, mais ce n’était pas simplement l’ef-
fet de quelque méchanceté naturelle des dirigeants ; c’était une
étape inévitable dans la formation de l’unité nationale par des
moyens politiques et mécaniques. Si l’Angleterre est devenue le

1. C’est ce que démontrent maintenant, avec une intéressante perfection, la Russie,


l’Allemagne et l’Italie   : l’idée totalitaire. (Note de Sri Aurobindo)

123
L’Idéal de l’unité humaine

seul pays d’Europe où la liberté a pu grandir par une gradation


naturelle, c’est sans doute en grande partie du fait des fortes
qualités du peuple, mais plus encore à cause de son heureuse
histoire et de sa situation insulaire.
Au cours de cette évolution, l’État monarchique a écrasé
ou subordonné les libertés religieuses des hommes et fait d’un
ordre ecclésiastique servile ou complaisant le prêtre de son droit
divin, et de la religion la servante du trône séculier. Il a détruit
les libertés de l’aristocratie tout en lui laissant ses privilèges, et
encore ceux-ci ne lui étaient-ils laissés que pour soutenir et étayer
le pouvoir du roi. Après s’être servi de la bourgeoisie contre les
nobles, il a détruit ses libertés civiques réelles et vivantes chaque
fois qu’il le pouvait et ne lui a laissé que quelque forme exté-
rieure de liberté avec sa part de droits et de privilèges spéciaux.
Quant au peuple, il n’avait aucune liberté à perdre. Ainsi, l’État
monarchique a concentré entre ses mains toute la vie de la nation.
L’Église l’a servi avec son influence morale ; les nobles avec leur
tradition et leurs aptitudes militaires ; la bourgeoisie avec le talent
ou la chicane de ses hommes de loi, avec le génie littéraire ou
le pouvoir administratif de ses érudits et de ses penseurs, avec
le talent naturel de ses hommes d’affaires ; le peuple a payé les
impôts et servi de son sang les ambitions personnelles et na-
tionales de la monarchie. Mais toute cette structure puissante,
cette organisation étroitement tissée, était condamnée par son
triomphe même et prédestinée à l’écroulement d’une chute bru-
tale, ou d’une abdication graduelle plus ou moins involontaire
devant les influences et les nécessités nouvelles. La structure
monarchique a été tolérée et supportée aussi longtemps que la
nation sentait consciemment ou subconsciemment sa nécessité
et sa justification ; dès que son rôle eut été rempli et que son
utilité eut disparu, la vieille contestation est revenue, dès lors
pleinement consciente, et il n’était plus possible de la repous-
ser ni de la supprimer d’une façon permanente. En faisant de

124
La formation de l’unité nationale   : les trois étapes

l’ordre ancien un vulgaire simulacre, la monarchie avait détruit


ses propres fondements. L’autorité sacerdotale de l’Église, une
fois contestée pour des raisons spirituelles, ne pouvait plus
longtemps subsister par des moyens temporels, par l’épée et la
loi ; l’aristocratie, qui avait gardé ses privilèges en perdant ses
fonctions réelles, était devenue odieuse et contestable pour les
classes inférieures ; la bourgeoisie, consciente de son talent, irritée
par son infériorité sociale et politique, éveillée par la voix de ses
penseurs, prit la tête du mouvement de révolte et fit appel à la
populace ; les masses — muettes, opprimées, douloureuses — se
soulevèrent avec le nouvel appui qu’on leur avait autrefois refusé
et renversèrent toute la hiérarchie sociale. D’où l’effondrement
du monde ancien et la naissance d’un âge nouveau.
Déjà, nous avons vu la justification profonde du grand mou-
vement révolutionnaire. L’entité nationale ne se forme pas et
n’existe pas pour elle-même ; sa raison d’être est de fournir le
cadre d’une agrégation plus vaste où le génie de l’espèce, et non
plus seulement de quelques classes ou de quelques individus,
pourra progresser vers un développement humain complet. Tant
que le travail de formation est en cours, ce développement plus
large peut être retardé et la considération primordiale doit être
l’ordre ou l’autorité ; mais dès que l’existence de l’agrégat est
assurée et que celui-ci ressent le besoin d’une expansion inté-
rieure, il n’en va plus de même. Alors, les vieux liens doivent
éclater et les moyens qui avaient servi à la formation doivent être
maintenant rejetés comme des obstacles à la croissance. La liberté
devient le mot d’ordre du genre humain. L’ordre ecclésiastique,
qui supprimait la liberté de pensée et le progrès éthique et social
nouveau, doit être dépossédé de son autorité despotique afin que
l’homme devienne mentalement et spirituellement libre. Les
monopoles et les privilèges du roi et de l’aristocratie doivent être
détruits afin que tous puissent avoir leur part de la puissance,
de la prospérité et de l’activité nationales. Enfin, le capitalisme

125
L’Idéal de l’unité humaine

bourgeois doit être amené, par la persuasion ou la contrainte,


à consentir à un ordre économique d’où la souffrance, la pau-
vreté et l’exploitation seront éliminées et où la richesse de la
communauté sera plus équitablement partagée entre tous ceux
qui contribuent à la créer. Dans tous les domaines, les hommes
doivent entrer en possession de leur dû, réaliser la dignité et la
liberté humaines qui sont en eux et donner libre essor à leurs
capacités les plus hautes.
Mais la liberté est insuffisante, la justice aussi est nécessaire
et devient une revendication pressante ; le cri de l’égalité s’élève.
Certes, l’égalité absolue n’existe pas en ce monde, mais ce mot
d’ordre visait les inégalités injustes et inutiles du vieil ordre
social. Dans un ordre social équitable, les chances doivent être
égales pour tous ; une égale éducation doit permettre à chacun de
développer et d’utiliser ses facultés ; une part égale aux avantages
de la vie de l’agrégat doit autant que possible être réservée à ceux
qui contribuent à son existence, à sa vigueur et son développe-
ment par leurs capacités. Comme nous l’avons noté, ce besoin
d’expansion, interne aurait pu prendre la forme idéale d’une libre
coopération guidée et protégée par une autorité centrale sage
et libérale qui aurait représenté la volonté commune ; mais en
fait, nous sommes revenus à la notion antique d’un État absolu
et efficace, non plus monarchique, ecclésiastique ni aristocra-
tique, mais séculier, démocratique et socialiste, où la liberté est
sacrifiée au besoin d’égalité et à l’efficacité de l’agrégat. Nous
n’examinerons pas maintenant les causes psychologiques de ce
retour en arrière. Peut-être la liberté et l’égalité, la liberté et
l’autorité, la liberté et l’efficacité organisées ne peuvent-elles
pas se concilier d’une façon tout à fait satisfaisante tant que
l’homme individuel et collectif vit dans l’égoïsme, tant qu’il est
incapable d’opérer une profonde transformation spirituelle et
psychologique et de dépasser la simple association collective pour
s’élever jusqu’au troisième idéal, que par une vague intuition

126
La formation de l’unité nationale   : les trois étapes

les penseurs révolutionnaires de France ont ajouté à leur mot


d’ordre de liberté et d’égalité — le plus grand des trois, bien
qu’il ne soit encore qu’un mot vide de sens sur les lèvres des
hommes —, l’idéal de fraternité, ou, traduit d’une façon moins
sentimentale et plus vraie   : l’idéal de l’unité intérieure. Cet idéal,
aucun mécanisme social, politique ni religieux ne l’a jamais créé
et ne peut le créer ; il doit prendre naissance dans l’âme et jaillir
du dedans, des profondeurs cachées et divines.

127
CHAPITRE XIV

Possibilité d’un début d’unité internationale   :


ses énormes difficultés

La croissance de l’entité nationale se fait en réalité


sous la pression d’un besoin intérieur et d’une idée intérieure,
mais par l’entremise de forces, de formes et de moyens poli-
tiques, économiques et sociaux. L’étude de ce développement
nous montre un progrès qui part d’une formation imprécise où
sont rassemblés divers éléments en vue de l’unification, puis
une période de forte concentration et de contrainte pendant
laquelle un ego national conscient se développe, se fortifie et
acquiert un centre et les organes nécessaires à sa vie, enfin une
période finale d’existence séparée et de solide unité interne qui
permet de résister aux pressions externes et qui donne à chacun
la liberté et la possibilité de participer activement et de plus
en plus également aux bénéfices de la vie nationale. Si l’unité
de l’espèce humaine doit se réaliser par les mêmes voies et les
mêmes moyens et d’une manière analogue à celle de la nation,
nous devons nous attendre à ce qu’elle suive un cours analogue.
Du moins, c’est la probabilité la plus évidente, et elle semble
conforme à la loi naturelle de toute création   : d’abord une masse
imprécise, une vague plus ou moins amorphe de forces et de
matériaux, puis une contraction, un resserrement, une solidifi-
cation dans un moule précis où peut enfin se dérouler en toute
sécurité l’évolution féconde de formes vivantes variées.
Si nous considérons l’état actuel du monde et ses possibilités
immédiates, nous voyons qu’une période initiale de formation
imprécise et d’ordre imparfait est inévitable. Ni l’état de prépa-
ration intellectuelle de l’espèce humaine, ni le développement
de ses sentiments ni les forces et les conditions économiques

128
Possibilité d’un début d’unité internationale

et politiques qui la meuvent ou dont elle se préoccupe, n’ont


atteint le point de tension interne ou de pression externe qui
permettrait d’espérer un changement total de notre base de vie et
l’établissement d’une unité complète et réelle. Pour le moment, il
ne peut y avoir d’unité réelle, même extérieure, et encore moins
d’unité psychologique. Il est vrai qu’un vague sentiment ou un
besoin de quelque chose de ce genre a rapidement grandi et
que la leçon de la guerre a fait sortir de l’état naissant où elle
n’était encore que la chimère généreuse de quelques pacifistes
ou idéalistes internationalistes, ce qui sera l’idée maîtresse de
l’avenir. On est arrivé à reconnaître que l’idée d’unité humaine
recèle une force de réalisation finale, et la voix de ceux qui la
décriaient comme une marotte d’intellectuels excentriques et de
maniaques, n’a plus autant de volume, ni la même confiance,
n’étant plus aussi solidement soutenue par le bon sens de l’homme
moyen, ce bon sens à courte vue du mental matériel qui est doté
d’un fort sentiment des réalités immédiates et d’un complet
aveuglement pour les possibilités futures. Mais jusqu’à présent,
la longue préparation intellectuelle a manqué ; les intellectuels
de l’époque n’ont pas jeté la semence d’une pensée de plus en
plus impérieuse afin de remodeler les idées de l’homme moyen,
et la révolte grandissante contre les conditions actuelles n’a
pas encore atteint le point où de grandes masses d’hommes,
saisies par la passion d’un idéal et l’espoir d’un bonheur nou-
veau pour l’humanité, sont prêtes à briser les bases existantes
pour bâtir un nouvel ordre de vie collective. Il y a bien eu,
dans une large mesure, une certaine préparation intellectuelle
et un rassemblement des forces de révolte, mais dans une autre
direction et pour remplacer la base individualiste de la société
par un collectivisme de plus en plus complet. Ici, la guerre a
agi comme une force accélératrice et nous a beaucoup rappro-
chés de la réalisation d’un socialisme d’État (pas nécessairement
démocratique). Mais nulle part, ne sont apparues les conditions

129
L’Idéal de l’unité humaine

préalables qui favoriseraient un fort mouvement d’unification


internationale. On ne peut raisonnablement prédire un grand
jaillissement dynamique d’idéalisme en masse allant dans ce
sens. Il est possible que la préparation ait commencé, que les
événements récents l’aient grandement facilitée et hâtée, mais
elle n’en est encore qu’à ses premières étapes.
Dans ces conditions, il est peu probable que les idées et les
projets des intellectuels du monde qui voudraient repenser le
statut de la vie internationale de fond en comble à la lumière de
principes généraux, puissent se réaliser tout de suite. En l’ab-
sence d’une explosion idéaliste générale de l’aspiration humaine
créatrice qui rendrait possible pareil changement, ce ne sont pas
les idées du penseur qui façonneront l’avenir, mais le mental
pratique du politicien, parce qu’il représente la raison moyenne
et le tempérament moyen de l’époque — mais ce qu’il accomplit
est généralement beaucoup plus proche du minimum que du
maximum possible. La mentalité moyenne des grandes masses
est prête à écouter les idées qu’on l’a préparée à recevoir et
elle a l’habitude de se jeter sur une notion ou l’autre avec une
avidité sectaire, tandis que son action reste moins gouvernée
par sa pensée que par ses intérêts, ses passions, ses préjugés. Le
politicien et l’homme d’État (le monde est maintenant plein de
politiciens, mais bien vide d’hommes d’État) obéissent à l’état
d’esprit général de la masse ; le politicien est gouverné par cet
état d’esprit, tandis que l’homme d’État doit toujours en tenir le
plus grand compte et ne peut conduire la masse où il voudrait,
à moins qu’il ne soit l’un de ces grands génies ou de ces puis-
santes personnalités qui unissent la largeur d’esprit, la force de
conception dynamique, à un pouvoir ou à une influence énormes
sur les hommes. De plus, le mental politique a ses limitations
particulières, outre celles de la mentalité générale de la masse   :
plus qu’elle encore, il est respectueux du statu quo, moins dis-
posé encore aux grandes aventures et à abandonner les sûrs

130
Possibilité d’un début d’unité internationale

ancrages du passé, plus incapable de se lancer dans l’incertain


et le nouveau. Pour s’y résoudre, il faut qu’il soit contraint par
l’opinion générale ou par un intérêt puissant, à moins qu’il ne
tombe lui-même sous le charme d’un grand et nouvel enthou-
siasme qui flotte dans l’atmosphère mentale de l’époque.
Si le mental politicien est entièrement laissé à lui-même, nous
ne pouvons guère espérer que la plus grande convulsion inter-
nationale de l’histoire apporte un résultat autrement tangible
qu’un réarrangement de frontières, une redistribution du pouvoir
et des possessions, et quelques développements plus ou moins
désirables dans les relations internationales, commerciales ou
autres. C’est là une désastreuse possibilité qui conduirait (tant
que le problème n’est pas résolu) à des convulsions plus désas-
treuses encore, et l’avenir du monde n’est en rien protégé contre
cette éventualité. Cependant, puisque le mental de l’humanité
a été grandement ému et ses sentiments puissamment éveillés,
puisque l’on sent de plus en plus que le vieil état de choses
n’est plus tolérable et que même le mental politicien doit s’être
aperçu maintenant assez clairement à quel point est indésirable
un équilibre international reposant sur une alliance d’égoïsmes
nationaux seulement refrénés par des frayeurs mutuelles et des
hésitations communes ou par d’inefficaces traités d’arbitrage, des
tribunaux de La Haye et tous les grincements maladroits d’un
Concert européen, nous devrions pouvoir espérer que l’écrou-
lement moral du vieil ordre amène quelque tentative sérieuse
pour instaurer un ordre nouveau. Les passions, les haines, les
espoirs nationaux égoïstes attisés par la guerre, seront certai-
nement de grands obstacles sur le chemin et peuvent aisément
frapper d’inanité ce commencement d’ordre ou ne lui conférer
qu’une stabilité momentanée. Mais à défaut d’autre chose, le
simple épuisement et la réaction interne qui se sont produits
après le relâchement de la tension du combat, pourraient peut-
être donner le temps à des idées nouvelles, des sentiments, des

131
L’Idéal de l’unité humaine

forces, des événements nouveaux, d’émerger et de contrecarrer


l’influence pernicieuse 1.
Cependant, le maximum que nous puissions espérer sera né-
cessairement peu de chose. Dans la vie interne des nations, les
effets ultimes de la guerre ne peuvent manquer d’être puissants
et radicaux, car là tout est prêt   : après l’énormité de la pression
subie, l’expansion qui suit aura certainement des résultats d’une
grandeur correspondante. Mais dans la vie internationale, on ne
peut guère s’attendre à mieux qu’à un minimum de changement
radical qui, si petit qu’il soit, pourrait malgré tout se révéler un
point de départ irrévocable, une graine de vitalité suffisante pour
assurer l’inévitabilité de la croissance future. À vrai dire, si avant
la fin de ce conflit mondial il s’était produit quelque fait nouveau
assez puissant pour changer la mentalité générale de l’Europe,
pour contraindre à plus de profondeur les pensées naines de ses
gouvernants, pour faire sentir plus largement la nécessité d’un
changement radical, nous aurions pu espérer davantage, mais à
mesure que le grand conflit tirait à sa fin, aucune possibilité de
ce genre n’a émergé ; la période dynamique de la crise pendant
laquelle prennent forme les idées et les tendances effectives
des hommes, s’est écoulée sans créer aucune impulsion forte
ni profonde. Sur deux points seulement, la mentalité générale
des peuples s’est trouvée puissamment affectée. D’abord, un
sentiment de révolte s’est éveillé contre la répétition possible
de la grande catastrophe ; puis, plus fortement encore, s’est fait
sentir la nécessité de trouver les moyens d’éviter la dislocation

1. Ceci fut originellement écrit en 1916, avant la fin de la guerre. Cette possibi-
lité plus heureuse n’a pu se matérialiser tout de suite ; mais l’insécurité croissante, la
confusion et le désordre, ont rendu de plus en plus impérieuse la création de quelque
système international, si la civilisation moderne ne doit pas s’effondrer dans le sang
et le chaos. C’est cette nécessité qui a déterminé la création de la Société des Nations,
d’abord, puis de l’ONU. Ni l’une ni l’autre ne se sont montrées très satisfaisantes du
point de vue politique ; mais désormais l’existence d’un centre d’ordre organisé est
devenu très évidemment indispensable. (Note de Sri Aurobindo)

132
Possibilité d’un début d’unité internationale

sans égale de la vie économique de l’humanité issue de cette


convulsion. C’est donc dans ces deux directions que l’on pouvait
s’attendre à un fait nouveau réel, car il fallait bien faire quelque
chose si l’on voulait satisfaire l’attente générale et le désir de
tous ; traiter à la légère ces sentiments, c’était déclarer en faillite
l’intelligence politique de l’Europe. Cet échec aurait convaincu
d’impuissance morale et intellectuelle les gouvernements et les
classes dirigeantes, et finalement, peut-être, provoqué une révolte
générale des peuples européens contre les institutions existantes
et contre la présente direction des affaires publiques, aveugle
et sans gouvernail.
On pouvait donc espérer quelque effort afin de trouver le
moyen sûr et efficace de réglementer et de restreindre la guerre,
de limiter les armements, de régler d’une manière satisfaisante les
disputes dangereuses, et surtout, bien que ce fût le plus difficile,
de pallier le conflit des visées et des intérêts commerciaux qui
sont actuellement le facteur vraiment décisif (mais certes pas le
seul) du retour périodique des guerres. Si ces nouvelles mesures
pouvaient contenir en germe un contrôle international, si elles
marquaient un premier pas vers un vague organisme interna-
tional ou en recelaient peut-être les éléments ou une première
ébauche, si même elles apportaient un premier modèle auquel
l’humanité pût se reporter pour façonner son effort vers une
existence unifiée, alors, si rudimentaires et peu satisfaisantes
que fussent ces mesures, elles porteraient une promesse d’avenir
certaine. Une fois l’humanité mise en route, il sera impossible
de revenir en arrière et, quels que soient les conflits, les difficul-
tés, les déceptions, les réactions, les arrêts ou les interruptions
brutales qui puissent marquer le cours du développement, tous
ces incidents devront en fin de compte aider plutôt qu’entraver
l’inévitable résultat final.
Pourtant, il serait vain d’espérer que le principe d’un contrôle
international soit tout de suite entièrement efficace ni que cet

133
L’Idéal de l’unité humaine

organisme imprécis (qui sera probablement au début une nébu-


leuse semi-formée) puisse prévenir de nouveaux conflits, de
nouvelles explosions ou catastrophes 1. Les difficultés sont trop
grandes. La mentalité de l’espèce n’a pas encore l’expérience
nécessaire, l’intellect de ses classes dirigeantes n’a pas acquis
le minimum de sagesse et de prévoyance requis, le tempéra-
ment des peuples n’a pas cultivé les instincts et les sentiments
indispensables. Quelles que soient les mesures adoptées, elles
reposeront sur la vieille base des égoïsmes nationaux, sur les
appétits, les cupidités, l’arrogance des nations, et elles s’effor-
ceront simplement de les modérer juste assez pour éviter les
heurts trop désastreux. Les premiers moyens employés seront
nécessairement insuffisants parce qu’ils respecteront trop les
égoïsmes mêmes que l’on cherche à refréner. Les causes de
conflit resteront, l’état d’esprit qui les a engendrées persistera,
peut-être atténué et épuisé pour un temps et sous certains de
ses aspects, mais nullement exorcisé ; les moyens de combat
seront peut-être mis sous contrôle, mais il leur sera permis de
subsister. Les armements seront réduits, peut-être, mais ils ne
seront pas abolis ; l’effectif des armées nationales pourra être
limité (illusoire limitation) mais les armées resteront ; la science
continuera à servir ingénieusement l’art du massacre collectif.
La guerre ne peut être abolie que si les armées nationales sont
abolies, et même alors, ce ne sera pas sans difficulté, car il fau-
drait mettre au point quelque mécanisme nouveau, et l’humanité
ne sait pas encore comment le trouver, et serait-il trouvé que
pendant longtemps elle ne serait pas capable de l’utiliser et n’en
aurait pas vraiment le désir. Or, il n’y a aucune chance que les
armées nationales soient abolies ; chaque nation se méfie trop

1. Cette prédiction, facile à faire alors, et l’examen de ses causes, ont été pleinement
justifiés par les événements qui ont suivi et par le déclenchement d’une guerre encore
plus formidable et plus désastreuse. (Note de Sri Aurobindo)

134
Possibilité d’un début d’unité internationale

des autres, a trop d’ambitions et d’appétits, trop besoin de res-


ter armée, fût-ce pour garder ses marchés et tenir en laisse ses
dominions, ses colonies, ses peuples en sujétion. Les ambitions
et les rivalités commerciales, l’orgueil politique, les rêves, les
soifs, les jalousies ne vont pas disparaître comme par un coup de
baguette magique, simplement parce que l’Europe, dans un fol
éclat d’ambitions, de jalousies et de haines longuement mûries, a
décimé sa population mâle et jeté en trois ans dans le creuset de
la guerre les ressources de plusieurs décennies. L’éveil doit aller
plus profond ; il doit se saisir de sources d’action beaucoup plus
pures avant que la psychologie des nations puisse se transmuer
en un «   quelque chose de merveilleux, de fécond et d’étrange   »
qui éliminera de notre vie humaine affligée et trébuchante, les
collisions internationales et la guerre.
L’égoïsme national demeurant, les moyens de conflit demeu-
rant, leurs causes, occasions ou prétextes ne manqueront jamais.
La guerre actuelle a éclaté parce que les nations prépondérantes
avaient depuis longtemps fait tout ce qu’il fallait pour la rendre
inévitable ; elle a éclaté parce qu’il y avait un imbroglio dans les
Balkans et un espoir au Proche-Orient, parce qu’il y avait des
rivalités commerciales et coloniales en Afrique du Nord (et les
grandes nations s’étaient déjà battues pour cela pendant la paix,
bien avant que l’une, puis d’autres, se jettent sur les fusils et les
obus). Sarajevo et la Belgique furent de simples facteurs décisifs ;
pour trouver les causes profondes, il faut remonter au moins à
Agadir et à Algésiras. Du Maroc à Tripoli, de Tripoli à la Thrace
et à la Macédoine, de la Macédoine à l’Herzégovine, la charge
électrique s’est propagée avec cette inévitable logique des causes
et effets, des actions et de leurs fruits — ce que nous appelons
le karma —, semant sur son chemin des petites détonations,
jusqu’à ce qu’elle ait touché le point inflammable et provoqué la
vaste explosion qui a couvert l’Europe de sang et de ruines. Il se
peut que la question des Balkans soit définitivement réglée, bien

135
L’Idéal de l’unité humaine

que ce soit loin d’être sûr ; il se peut que l’expulsion définitive


de l’Allemagne hors d’Afrique puisse détendre la situation en
laissant ce continent aux mains de trois ou quatre nations qui,
pour le moment, se trouvent alliées. Mais même si l’Allemagne
était effacée de la carte et ses ressentiments et ses ambitions rayés
des facteurs européens, les causes fondamentales du conflit res-
teraient. Il y aurait encore la question asiatique du Proche et de
l’Extrême-Orient, qui peut se présenter en d’autres conditions,
prendre de nouvelles apparences et regrouper ses éléments, mais
qui restera si grosse de dangers que si elle était stupidement réglée
ou ne se réglait pas d’elle-même, on pourrait à coup sûr prédire
une grande conflagration humaine dont l’Asie serait l’origine
ou le premier champ de bataille. Même si cette difficulté est
résolue, de nouvelles causes de conflit surgiront nécessairement
partout où l’esprit d’égoïsme et de cupidité nationale cherchera
sa satisfaction ; tant que l’égoïsme subsistera, il cherchera à se
satisfaire, et même la satiété ne le satisfera jamais pour de bon.
L’arbre doit porter ses fruits, et la Nature est toujours un jar-
dinier diligent.
Limiter les armées et les armements est un remède illusoire.
Même si l’on réussissait à trouver un instrument de contrôle
international efficace, il cesserait de fonctionner sitôt l’apparition
d’un choc de guerre réel. Le conflit européen a démontré qu’en
temps de guerre, un pays peut se transformer en une énorme
manufacture d’armes, qu’une nation peut convertir en armée
toute sa population mâle pacifique. L’Angleterre, qui avait
commencé par une petite force armée, voire insignifiante, put
en une seule année lever des millions d’hommes ; en deux ans, ils
étaient entraînés, équipés et jetés effectivement dans la balance.
Cet exemple suffit à prouver que la limitation des armées et
des armements peut seulement alléger le fardeau national en
temps de paix, lui laissant par cela même davantage de ressources
pour le conflit, mais elle ne peut empêcher, ni même diminuer,

136
Possibilité d’un début d’unité internationale

l’intensité désastreuse et la généralisation de la guerre. Mais


l’établissement d’une loi internationale plus forte, appuyée par
des sanctions plus efficaces, ne serait pas davantage un remède
parfait et indubitable. On a souvent prétendu que c’était cette
loi qui était nécessaire ; de même qu’au sein de la nation la loi
a remplacé et supprimé la vieille méthode barbare de règlement
des différends entre individus, familles ou clans par l’arbitrage
de la force, de même quelque progrès de ce genre devrait être
possible dans la vie des nations. C’est peut-être ce qui se produira
finalement, mais espérer que ce mécanisme fonctionnera tout
de suite avec succès, c’est ignorer à la fois la base réelle de
l’autorité effective de la loi et la différence qui existe entre les
éléments constitutifs d’une nation développée et les éléments
constitutifs du comité international mal développé que l’on se
propose d’instaurer.
En fait, l’autorité de la loi dans une nation ou une commu-
nauté ne dépend pas d’une prétendue «   majesté   », d’une sorte de
pouvoir mystique des règlements et des décrets conçus par les
hommes. La vraie source de son pouvoir est double   : d’abord,
le puissant intérêt de la majorité ou de la minorité dominante,
ou même de l’ensemble de la communauté, à maintenir la Loi ;
ensuite la possession exclusive de la force armée, policière et
militaire, pour appuyer cet intérêt. Le glaive métaphorique de
la justice ne peut agir que parce que, derrière lui, se trouve un
glaive réel qui impose ses décrets et ses sanctions aux rebelles
et aux dissidents. Or, le caractère essentiel de cette force armée
est de n’appartenir à personne, à aucun individu, aucun groupe
particulier de la communauté, mais seulement à l’État — roi,
classe ou corps dirigeant — qui centralise l’autorité souveraine.
Il n’y aurait aucune sécurité si la force armée de l’État se trouvait
contrebalancée ou son efficacité exclusive amoindrie par l’exis-
tence d’autres forces armées appartenant à des groupes ou des
individus et soustraites le moins du monde au contrôle central,

137
L’Idéal de l’unité humaine

ou même si elles étaient susceptibles d’utiliser leur pouvoir contre


l’autorité gouvernementale. Mais même ainsi, même avec une
autorité appuyée par une force armée unique et centralisée, la loi
n’a jamais été capable d’empêcher les conflits entre individus et
entre classes, et ceci parce qu’elle n’a jamais réussi à supprimer
les causes de conflit, psychologiques, économiques ou autres.
Par les sanctions qu’il encourt, le crime prend toujours l’aspect
d’une violence réciproque ; c’est une sorte de révolte du même
genre que la guerre civile, et même dans les communautés les
plus policées et les plus respectueuses de la loi, le crime sévit
encore. Même l’organisation du crime est possible, bien qu’elle
ne puisse généralement pas durer ni établir son pouvoir, ayant
contre elle les sentiments véhéments et l’organisation effective
de toute la communauté. Mais — et ceci entre davantage dans
notre sujet — la loi n’a jamais pu éliminer les possibilités de
conflits civils ni de dissensions violentes et armées au sein même
de la nation organisée, bien qu’elle ait pu les minimiser. Chaque
fois qu’une classe ou une opinion s’est crue opprimée ou traitée
avec une intolérable injustice, chaque fois qu’elle a trouvé la loi
et sa force armée associées si totalement à des intérêts contraires
que la suspension du principe légal était ou paraissait être le seul
remède et que l’insurrection ou la violence de la révolte semblaient
devoir s’opposer à la violence de l’oppression, elle a eu recours
à l’antique arbitrage de la force, si elle pensait avoir quelque
chance de succès. Même de nos jours, nous avons vu la nation
la plus soumise aux lois chanceler au bord d’une guerre civile
désastreuse et des hommes d’État conscients de leurs respon-
sabilités déclarer qu’ils étaient prêts à recourir à la force si telle
ou telle mesure qu’ils réprouvaient était mise en vigueur, et ceci
en dépit du fait que cette mesure avait été adoptée par l’autorité
législative suprême avec l’approbation du souverain 1.

1. Il s’agit probablement de l’affaire du Home Rule irlandais, voté au printemps de

138
Possibilité d’un début d’unité internationale

Mais dans une formation internationale imprécise telle qu’elle


est actuellement possible, la force armée resterait encore partagée
entre les groupes constituants ; c’est à eux qu’elle appartiendrait
et non à l’autorité souveraine, que ce soit un Super-État ou un
conseil fédéral. Cette situation ressemblerait assez à l’organisation
chaotique des âges féodaux où chaque prince ou baron avait sa
juridiction et ses propres ressources militaires et pouvait défier
l’autorité du souverain, à condition d’être assez puissant ou de
pouvoir disposer d’alliés suffisants en nombre et en force parmi
ses pairs. Mais dans le cas présent, nous n’aurions même pas
l’équivalent d’un souverain féodal (un roi qui, s’il n’était pas
vraiment un monarque, était du moins le premier de ses pairs)
ayant le prestige de la souveraineté et les moyens d’en faire une
réalité forte et permanente.
Les choses n’iraient guère mieux si une force armée composite
contrôlait les nations et leur puissance militaire individuelle, car
dès qu’un conflit éclaterait ouvertement, la force composite se
décomposerait et ses éléments retourneraient à leur origine. Au
sein d’une nation développée, l’individu est une unité et il est
perdu dans la masse des individus, il est incapable d’évaluer avec
certitude la force dont il pourrait disposer en cas de conflit, il a
peur des autres individus qui n’ont pas un lien direct avec lui et
voit en eux des soutiens naturels de l’autorité outragée ; la révolte
est pour lui une affaire des plus dangereuses et ses conséquences
sont imprévisibles, même un début de conspiration est à chaque
instant gros de mille dangers et mille terreurs qui viennent en
rangs serrés s’abattre sur de rares chances éparses. Le soldat
aussi est un individu solitaire, effrayé par les autres ; un terrible
châtiment est suspendu sur sa tête, prêt à tomber au moindre
signe d’insubordination, il n’est jamais sûr de l’appui confiant de

1914 mais dont l’application fut remise pour après la guerre. Toute l’Angleterre était
divisée à ce sujet. (Note de l’éditeur)

139
L’Idéal de l’unité humaine

ses camarades, et quand même il aurait quelque assurance, il ne


pourrait pas compter sur le soutien effectif de la population civile ;
il est donc privé de la force morale qui pourrait l’encourager à
défier l’autorité de la loi et du gouvernement. De plus, il sent
bien qu’il n’appartient plus à un individu, une famille ou une
classe, mais à l’État et au pays, ou du moins à la machine dont il
fait partie. Or, dans le cas dont nous nous occupons, les parties
constituantes représenteraient un petit nombre de nations, dont
certaines seraient de puissants empires bien capables de regarder
autour d’eux et de mesurer leur propre force, de s’assurer des
alliés et d’évaluer les forces adverses ; ils auraient simplement
à considérer les chances de succès ou d’échec. Les soldats de
cette armée composite seraient donc de cœur avec leur pays et
pas du tout avec l’entité nébuleuse qui les commanderait.
Par conséquent, en attendant la formation effective d’un État
international constitué de telle manière qu’il ne soit pas sim-
plement un conglomérat de nations mal liées, ou plus exacte-
ment un bavardage de députés des gouvernements nationaux,
le règne de la paix et de l’unité rêvé par les idéalistes, ne sera
jamais possible par ces moyens politiques et administratifs, ou
s’il est possible, il n’offrira aucune sécurité. Même si la guerre
était éliminée sous sa forme actuelle, d’autres moyens de conflit
seraient inventés, peut-être beaucoup plus catastrophiques que la
guerre, de même que les crimes individuels continuent d’exister
au sein des nations, de même que d’autres moyens d’agression,
telles les désastreuses grèves générales, sont utilisés dans la
lutte des classes. On peut même dire que les moyens de conflit
sont nécessaires et inévitables dans l’économie de la Nature,
non seulement pour satisfaire à la nécessité psychologique des
discordes, des passions et des ambitions égoïstes, mais aussi
comme une soupape de sûreté et pour donner une arme au sens
de l’injustice, aux droits opprimés, aux possibilités frustrées. La
loi est toujours la même   : partout où l’égoïsme est la source de

140
Possibilité d’un début d’unité internationale

l’action, il engendre nécessairement ses résultats et réactions, et


même si ceux-ci sont contenus et réprimés par un mécanisme
extérieur, leur déchaînement final est certain ; il peut être différé
mais non définitivement évité.
Du moins, il est évident que sans autorité centrale puissante,
aucune formation imprécise ne peut être satisfaisante et efficace ni
durable, même si elle est beaucoup moins imprécise et beaucoup
plus compacte que tout ce qui semble pouvoir se créer dans un
proche avenir. La nature des choses veut qu’une deuxième étape
intervienne, un mouvement vers une rigidité plus grande, une
restriction des libertés nationales, et que s’érige une autorité
centrale unique dotée d’un pouvoir de contrôle uniforme sur
les peuples de la terre.

141
CHAPITRE XV

Quelques possibilités de réalisation

Parmi les forces, les formes, les systèmes actuel-


lement possibles ou susceptibles d’émerger, quel sera le choix
de la Volonté secrète dans les choses pour réaliser l’unification
extérieure de l’humanité ? C’est là un sujet de spéculation inté-
ressant, fascinant pour ceux qui voient plus loin que l’horizon
étroit des événements passagers ; malheureusement ce ne peut
être rien de plus pour le moment. La multitude même des pos-
sibilités en présence dans cette période de l’histoire si lourde
des forces les plus variées et les plus puissantes, si féconde en
développements subjectifs nouveaux et en mutations objectives
nouvelles, crée un brouillard impénétrable à travers lequel seules
des formes géantes peuvent se deviner. Tout ce que nous pou-
vons nous permettre dans un domaine aussi hasardeux, c’est de
noter quelques idées suggérées par l’état actuel des forces et par
l’expérience du passé.
L’idée d’une solution immédiate sur la base d’une association
de nationalités libres, est une impossibilité pratique dans les
conditions internationales actuelles et vu l’état de la mentalité
ou de la moralité internationales. Nous ne la prenons donc pas
en considération, bien que ce soit évidemment la base idéale.
Il faudrait en effet qu’elle appuie sa force motrice sur une har-
monie des deux grands principes qui s’affrontent maintenant   :
le nationalisme et l’internationalisme. Adopter cette idée, c’est
aborder le problème de l’unité humaine non seulement sur une
base rationnelle mais solidement morale   : d’une part, il faudrait
reconnaître le droit de tous les grands groupements humains
naturels à vivre et à être eux-mêmes, et que le respect de la liberté
nationale devînt un principe de conduite humaine reconnu ;

142
Quelques possibilités de réalisation

et d’autre part, il faudrait un sens suffisant de la nécessité de


l’ordre et de l’entraide, et d’une participation commune, mu-
tuelle, à une vie commune et à des intérêts communs dans le
cadre d’une espèce humaine associée et unifiée. La société idéale,
l’État parfait, est celui où le respect de la liberté individuelle
et la libre croissance de la personne vers la perfection s’allient
au respect des besoins, de l’efficacité, de la solidarité, de la
croissance naturelle et de la perfection organique de l’entité
collective, société ou nation. De même, dans un agrégat idéal
de toute l’humanité — une société internationale ou un État
universel —, la liberté nationale et la libre croissance des nations,
leur réalisation individuelle, devraient s’allier progressivement
à un esprit de solidarité et à une croissance, une perfection
unifiées de toute l’espèce humaine.
Ce principe de base étant admis, il y aurait encore certaine-
ment des fluctuations dues aux difficultés de mise en application
parfaite, de même que dans la croissance de l’agrégat national on
a tantôt insisté sur la liberté, tantôt sur l’efficacité et sur l’ordre ;
mais puisque les vraies conditions du problème auraient été
dès le départ reconnues et non laissées au hasard d’une aveugle
lutte à la corde, nous aurions quelques chances d’arriver plus
rapidement à une solution raisonnable et avec beaucoup moins
de frictions et de violences en cours de route.
Il est peu probable que l’humanité jouisse d’une si rare bonne
fortune, le fait serait sans précédent. On ne peut pas s’attendre
à des conditions idéales ; elles exigent une clarté psychologique,
une modération générale, une intelligence scientifique commune
et, par-dessus tout, une élévation et une rectitude morales dont
ne se sont jamais encore approchés ni la masse de l’humanité,
ni ses gouvernements, ni ses chefs. Sans elles, ce n’est pas la
raison, la justice ni la bienveillance mutuelle qui détermineront
la solution du problème mais, comme ailleurs, le jeu des forces
et leur arrangement pratique et légal. De même que le problème

143
L’Idéal de l’unité humaine

des rapports entre l’État et l’individu s’est trouvé embrouillé et


obscurci non seulement par le conflit des égoïsmes individuels et
collectifs, mais par le heurt continuel des pouvoirs intermédiaires
— luttes des classes, querelles de l’Église et de l’État, du roi
et des nobles, du roi et du Tiers-État, de l’aristocratie et de la
plèbe, de la bourgeoisie capitaliste et du prolétariat ouvrier —, de
même le problème de la nation et de l’humanité internationale se
trouvera sûrement embrouillé par les revendications des mêmes
pouvoirs intermédiaires. Sans parler des combinaisons et des
intérêts commerciaux, des sympathies culturelles et raciales, des
mouvements de masse comme le panislamisme, le panslavisme,
le pangermanisme, le pananglo-saxonisme, et peut-être un pana-
méricanisme et un panmongolisme qui pointent dans l’avenir, et
sans parler d’autres monstres encore à naître, il restera toujours
un grand facteur intermédiaire   : l’impérialisme, ce formidable
titan armé et dominateur qui, par nature, exige de se satisfaire,
fût-ce au prix de l’étouffement des unités nationales gênantes,
et qui ne manquera pas d’affirmer la primauté de ses besoins
contre tous ceux du comité international nouveau-né. Cette satis-
faction, on peut présumer qu’il l’obtiendra pendant un certain
temps ; pendant longtemps il sera impossible de résister à ses
exigences. En tout cas, ne pas tenir compte de ses revendications
ou imaginer qu’elles peuvent être écartées d’un trait de plume
d’écrivain, c’est vouloir bâtir des châteaux symétriques sur les
sables dorés d’un idéalisme impraticable.
Quand il s’agit d’une réalisation pratique, les forces prennent
la première place ; les principes moraux, la raison, la justice,
n’interviennent qu’autant que les forces peuvent être contraintes
ou persuadées de les admettre ; le plus souvent, même, elles
s’en servent comme d’auxiliaires subalternes, comme de cri de
guerre inspirateur ou de camouflage de leurs propres intérêts. Les
idées parfois bondissent en forces armées et brisent les remparts
des pouvoirs dépourvus d’idéal ; quelquefois elles renversent

144
Quelques possibilités de réalisation

la situation et font des intérêts leur auxiliaire subordonné, un


combustible de leur propre flambée ; parfois, elles conquièrent
par le martyre ; mais en général, elles doivent travailler par une
pression semi-voilée et faire quelque compromis avec des forces
puissantes, ou même les soudoyer, les enjôler, travailler par leur
intermédiaire et en se cachant derrière elles. Il ne peut pas
en être autrement tant que l’homme moyen, du troupeau, ne
sera pas devenu davantage un être intellectuel, moral et spiri-
tuel, et moins exclusivement un animal humain vital, émotif et
semi-raisonnable. L’idée internationale n’est pas encore admise
et elle devra, du moins pour quelque temps, travailler par cette
méthode détournée et s’en tenir à des compromis avec les forces
admises du nationalisme et de l’impérialisme.
On peut se demander si, par les efforts des penseurs et des
intellectuels du monde, l’idée d’un juste internationalisme fondé
sur le respect du principe des libres nationalités, n’aura pas
suffisamment fait de chemin pour qu’au moment où tout sera
prêt pour l’élaboration d’un système solide et durable, elle vienne
exercer une pression irrésistible sur les États et les gouverne-
ments et réussisse à se faire accepter dans une large mesure
sinon dans la totalité de ses exigences. La réponse est que les
États et les gouvernements ne cèdent pas généralement à une
pression morale, sauf dans la mesure où elle ne les contraint pas
à sacrifier leurs intérêts vitaux. Aucun empire établi ne libérera
de bon cœur ses dépendances ni n’acceptera, à moins d’y être
forcé, qu’une nation qui est maintenant sa sujette, vienne s’asseoir
à la table d’un conseil international à titre de libre partenaire.
Le vieil enthousiasme pour l’idéal de liberté avait fait interve-
nir la France en faveur de la formation d’une Italie libre, puis
conduit la France et l’Angleterre à recréer une nation grecque.
Les libertés nationales dont on exigeait le respect à la pointe de
l’épée pendant la guerre (on devrait plutôt dire maintenant au
fracas de l’obus) étaient de celles qui avaient déjà acquis droit

145
L’Idéal de l’unité humaine

de cité, et qui avaient donc le droit de se perpétuer. Au-delà de


cette limite, rien de mieux n’a été proposé que de restituer aux
États libres déjà existants les populations de leur propre natio-
nalité encore sous un joug étranger. On a proposé la réalisation
d’une grande Serbie, d’une grande Roumanie, la réintégration
de l’Italie irrédentiste et le retour de l’Alsace-Lorraine à la
France. À la Pologne, on ne promettait guère que l’autonomie
sous la souveraineté russe, jusqu’à ce que la victoire allemande
sur la Russie ait modifié les intérêts en présence, et du même
coup l’idéalisme des Alliés. Un certain genre d’autonomie sous
une souveraineté impériale, ou à défaut sous une «   protection   »
ou une «   influence   » impériales, est maintenant considérée par
beaucoup comme plus pratique que la restauration des libertés
nationales. C’est peut-être un signe de l’obscure croissance de
cette notion d’empire fédéré que nous avons abordée et envisagée
comme l’une des possibilités de l’avenir. En tant qu’idéal absolu,
la liberté nationale n’a plus l’aveu général ni la force créatrice
qu’elle avait autrefois. Les nations qui luttent pour la liberté,
ne peuvent compter que sur leur propre force et leur propre
ferveur ; le soutien qu’elles peuvent espérer est tiède et incertain,
à part celui d’individus et de petits groupes enthousiastes dont
l’aide est purement verbale et sans effet. La plupart même des
intellectuels les plus avancés approuvent chaudement l’idée d’une
«   autonomie subordonnée   » pour les nations encore sujettes, mais
paraissent regarder avec impatience leurs velléités de complète
indépendance. Bref, l’impérialisme a fait tant de chemin sur
sa route florissante, qu’auprès des imaginations les plus libres,
les agrégats impériaux font figure de puissance accomplie du
progrès humain.
À plus forte raison, ce sentiment doit-il gagner du terrain
avec la tendance nouvelle de l’humanité à organiser son existence
internationale sur des principes plus larges et plus commodes ! Il
est même possible que l’impatience sans vergogne de l’Allemagne,

146
Quelques possibilités de réalisation

en ses jours impériaux, devant l’existence prolongée de petites


nationalités persistant à opposer la barrière de leurs droits acquis
contre de vastes combinaisons politiques et commerciales, puisse
dorénavant, en adoucissant sa rigueur, justifier ses prétentions et
recevoir l’approbation générale de l’humanité, bien que sous une
forme moins brutale, moins arrogante et moins agressivement
égoïste. Autrement dit, il se peut qu’un fort courant grandisse
dans la raison politique de l’humanité et l’amène à désirer, peut-
être même finalement à imposer, une réorganisation des États
suivant un système de vastes consortiums impériaux et non
sur la base d’un statu quo où empires et libres nationalités se
trouveraient mélangés 1.
Mais même si cet ordre de choses ne se réalise pas ou s’il se
réalise trop tardivement, les États libres actuels, non impériaux,
vont se trouver obligatoirement inclus dans les systèmes inter-
nationaux susceptibles de se créer — conseil international ou
autre ; or, leur statut ressemblerait sans doute beaucoup à celui des
petits seigneurs du Moyen Âge par rapport aux grands princes
féodaux   : un statut de vassal plus que d’égal. La guerre a montré
clairement que seules les grandes puissances comptent vraiment
dans la balance internationale ; toutes les autres n’existent que
par tolérance, protection ou alliance. Tant que le monde était
organisé sur le principe des nationalités séparées, la prépondé-
rance des grandes puissances pouvait avoir une réalité latente
simplement, sans effet vraiment important sur la vie des petites
nations, mais cette immunité pourrait bien cesser du jour où
la nécessité d’une action combinée ou d’une interdépendance
active et permanente deviendra un élément reconnu ou la base
même du système mondial. La position d’un État mineur qui

1. Si les ambitions de l’Italie, de l’Allemagne et du Japon avaient triomphé, et les


idées fascistes en général, cet ordre de choses aurait pu finir par s’imposer. (Note de
Sri Aurobindo)

147
L’Idéal de l’unité humaine

voudrait s’opposer à la volonté d’une grande puissance ou d’un


groupe de puissances, serait même bien pire que celle des petits
États neutres pendant la guerre actuelle ou que celle d’une petite
industrie privée entourée de grands trusts. L’État mineur serait
contraint de suivre l’un ou l’autre des groupes de Léviathans
qui l’entourent, et son poids, son action en tant que puissance
indépendante seraient nuls dans les conseils internationaux.
Sans doute, le droit des petites nations à exister et à défendre
leurs intérêts contre les agressions impérialistes est-il encore une
force ; du moins c’était l’un des points en litige dans la récente
conflagration internationale. Mais une chose est d’affirmer ce
droit contre l’agression d’une unique puissance ambitieuse, et
une autre d’affirmer ce même droit contre les dispositions prises
par la majorité des grandes puissances dans l’intérêt commun
des nations — un proche avenir verra cela probablement sous
un tout autre jour. L’embarras causé par un certain nombre de
petits neutres qui prétendaient se tenir à l’écart d’un immense
conflit international et se laisser troubler le moins possible, a
été vivement ressenti, non seulement par les combattants qui
ont dû user de pression directe ou indirecte pour remédier à
cette gêne, mais par les petits neutres eux-mêmes, pour qui la
neutralité n’était qu’un moindre mal, préférable au fardeau de la
calamité d’une participation active au combat. Dans n’importe
quel système international, l’assertion de ces petites libertés
serait probablement considérée comme un égoïsme mesquin,
un obstacle intolérable aux grands intérêts communs ou, peut-
être, à la solution des conflits qui opposent les grands intérêts
mondiaux. En fait, il est probable que, dans n’importe quelle
constitution de l’unité internationale, les grandes puissances
s’arrangeront pour que leur voix corresponde à leur force et à
leur influence ; même si cette constitution était apparemment
démocratique, elle deviendrait en fait une oligarchie de grandes
puissances. Les constitutions peuvent seulement déguiser les

148
Quelques possibilités de réalisation

faits, elles ne peuvent pas les supprimer, car quelles que soient
les idées inscrites dans la forme de la constitution, son action
reste toujours celle que lui dictent les forces réelles capables
de l’employer efficacement. La plupart des gouvernements ont
maintenant une forme démocratique (ou l’ont eue pendant un
temps), mais nulle part encore n’existe de vraie démocratie ; ce
sont partout les classes possédantes, les membres des professions
libérales et la bourgeoisie qui ont gouverné au nom du peuple.
De même, dans un conseil ou contrôle international quel qu’il
soit, ce serait un petit nombre de grands empires qui gouver-
neraient au nom de l’humanité.
S’il en était autrement, ce ne pourrait être que pour peu de
temps tout au plus, à moins que des forces nouvelles n’entrent
en jeu et n’arrêtent ou ne déracinent la tendance à la forma-
tion de grands agrégats impériaux, qui actuellement domine le
monde. La position serait alors, pour un temps, très semblable
à celle de l’Europe féodale quand elle s’efforçait vainement
d’engendrer une chrétienté unie   : un grand enchevêtrement
d’intérêts hétérogènes et compliqués se chevauchant et s’inter-
pénétrant, et une masse de petites puissances, comptant certes
pour quelque chose, mais surplombées et en partie tyrannisées
par un petit nombre de grandes puissances qui débrouille-
raient l’inévitable complexité de leurs intérêts alliés, divisés
ou antagonistes par tous les moyens que pourrait leur offrir le
nouveau système mondial, et se serviraient à leurs fins de toutes
les classes, toutes les idées, les tendances et les institutions sur
lesquelles elles pourraient mettre la main. Que verrait-on alors
resurgir ? Des problèmes de marchés ou de fiefs asiatiques, afri-
cains ou américains. Des luttes de classes, issues d’une simple
question nationale et devenues internationales. Le socialisme,
l’anarchisme et tout le résidu d’un âge de concurrence bataillant
pour la suprématie. Les égoïsmes d’Europe, d’Asie et d’Amé-
rique qui s’entrechoquent. De toute cette confusion, il faudrait

149
L’Idéal de l’unité humaine

bien que sorte quelque chose. Il se pourrait que ce fût par des
méthodes très différentes de celles que l’histoire nous a rendues
familières   : la guerre pourrait être éliminée ou réduite à un rare
phénomène de guerre civile au sein de la confédération ou du
Commonwealth international ; de nouvelles sortes de coercitions,
tels les embargos commerciaux que nous voyons maintenant se
multiplier, pourraient peut-être la remplacer, ou d’autres expé-
dients dont nous n’avons aucune idée à l’heure actuelle. Mais
pour l’humanité en général, la situation serait essentiellement
la même que celle qui confrontait les petits agrégats informes
d’autrefois, et elle devrait aboutir aux mêmes résultats   : succès,
réalisation partielle ou échec.
La simplification la plus naturelle du problème, bien
qu’elle ne semble pas possible à présent, serait de diviser le
monde en un petit nombre d’agrégats impériaux composés de
Commonwealths ou d’empires en partie fédéraux, en partie
confédérés. La force actuelle des égoïsmes nationaux rend
irréalisable pareille création, mais il se pourrait que l’évolu-
tion des idées et la pression de circonstances différentes, la
rendent possible un jour et que nous arrivions à une étroite
confédération. L’Amérique semble se tourner obscurément vers
une plus large entente entre les États-Unis, devenus de plus
en plus cosmopolites, et les républiques latines d’Amérique
Centrale et du Sud ; cette entente pourrait éventuellement se
matérialiser sous forme d’État interaméricain confédéré. Si
l’Allemagne et l’Autriche n’avaient été complètement brisées
par la guerre, l’idée d’un empire teutonique confédéré aurait
eu des chances de se réaliser dans un proche avenir ; et même
si ces nations sont maintenant brisées, cette idée peut encore
se réaliser dans un avenir plus lointain. Des agrégats du même
genre peuvent émerger dans le monde asiatique. La répartition
de l’humanité en grands agrégats naturels aurait l’avantage de
simplifier un certain nombre de problèmes mondiaux difficiles,

150
Quelques possibilités de réalisation

et la paix s’affermissant, la compréhension mutuelle et les idées


s’élargissant, l’agrégation en un seul État mondial pourrait se
faire relativement sans peine.
Une autre solution possible nous est suggérée par le pré-
cédent de l’évolution du type national quand il est sorti de
sa première forme féodale imprécise. De même que le choc
continuel de forces disparates et de pouvoirs équipollents a
par nécessité fait émerger un roi féodal qui n’était tout d’abord
que le premier parmi ses pairs, puis une monarchie centralisée,
de même, si les empires et les nations du monde n’arrivaient
pas à une solution pacifique entre eux, si les luttes de classes,
les conflits commerciaux, le choc des idées et des tendances
nouvelles innombrables, aboutissaient à une confusion prolon-
gée, à un désordre persistant et de constants changements, on
peut concevoir qu’une nation reine émerge avec la mission de
faire sortir de cet ordre partiel et semi-chaotique, un ordre réel
et durable. Nous sommes déjà arrivés à la conclusion qu’une
conquête militaire du monde par une seule nation n’était pas
possible, sauf en certaines conditions qui n’existent pas et que
rien ne laisse prévoir pour le moment. Mais une nation impé-
riale, telle l’Angleterre, par exemple, s’étendant sur le monde
entier, possédant l’empire des mers, sachant habilement fédérer
ses éléments composants et organiser toutes leurs forces poten-
tielles, ayant l’adresse de se faire le champion et le protecteur
des tendances les plus progressives et les plus libérales des
temps nouveaux, s’alliant à d’autres forces et d’autres nations
intéressées pour faire triompher ces tendances et montrant
qu’elle a le secret d’une organisation internationale juste et effi-
cace, pourrait bien devenir, on le conçoit, l’arbitre des nations
et le centre effectif d’un gouvernement international. Pareille
possibilité, sous quelque forme que ce soit, reste encore tout à
fait lointaine, mais à la faveur de circonstances nouvelles, elle
pourrait devenir une possibilité réalisable de l’avenir.

151
L’Idéal de l’unité humaine

Si la tâche d’organiser le monde s’avérait trop difficile et


qu’aucun accord durable ne pouvait être conclu, qu’aucune
autorité légale solidement constituée ne pouvait être créée, on
pourrait concevoir que la tâche d’unification soit entreprise,
non par un seul empire mais par deux ou trois grandes puis-
sances impériales suffisamment proches par leurs intérêts et
unies dans leurs idées pour faire table rase de leurs différends
ou de leurs jalousies et suffisamment fortes pour dominer ou
écraser toute résistance et imposer une sorte de loi internationale
ou de gouvernement international effectifs. Le processus serait
alors douloureux et pourrait impliquer une coercition morale
et économique très brutale, mais s’il s’assurait le prestige du
succès et mettait sur pied quelque forme tolérable d’égalité et
de justice, ou même seulement un ordre prospère, il pourrait
finir par se concilier l’appui moral de tous et servir de point de
départ à des formules meilleures et plus libres.
Il existe une autre possibilité encore, que nous ne pouvons négli-
ger, à savoir que l’évolution exclusivement intergouvernementale
et politique que nous avons seule considérée jusqu’à présent, soit
bouleversée par une guerre des classes depuis longtemps mena-
çante. Mis à l’épreuve brutale de la guerre 1, l’internationalisme
ouvrier s’est écroulé comme les autres — comme l’internationalisme
scientifique, culturel, pacifiste ou religieux — et pendant la grande
crise, le conflit du Travail et du Capital est resté en suspens. On
espérait qu’après la guerre, l’esprit d’unité, de conciliation et de
compromis continuerait à régner et que le conflit menaçant serait
conjuré. Pourtant, rien dans la nature humaine ni dans l’histoire
ne justifiait une si ferme confiance en les espoirs d’alors. Le conflit
des classes menace depuis longtemps, comme menaçait la confla-
gration européenne. Celle-ci avait été précédée de grands espoirs
de paix mondiale, de tentatives de concert européen et de traités

1. De 1914-18.

152
Quelques possibilités de réalisation

d’arbitrage qui devaient rendre la guerre finalement impossible.


De même, l’espoir d’un concert du Capital et du Travail réglant
idylliquement toutes les causes aiguës de conflit par le duo lyrique
d’un harmonieux compromis au nom des intérêts supérieurs de la
nation, semble devoir être aussi traître et aussi illusoire. Même la
socialisation des gouvernements, même la nationalisation croissante
de l’industrie, n’élimineront pas la cause profonde du conflit.
En effet, il restera encore la question cruciale de la forme et des
modalités du nouveau socialisme d’État. Sera-t-il organisé dans
l’intérêt du prolétariat ou de l’État capitaliste ? Sa direction sera-
t-elle démocratique et sous l’autorité des ouvriers eux-mêmes, ou
oligarchique, ou bureaucratique encore sous l’égide des classes
dirigeantes actuelles ? Cette question risque de soulever des luttes
qui peuvent aisément se transformer en conflit international, ou
du moins inter-européen ; il se pourrait même que chaque nation
se déchirât en deux au lieu de s’unir comme pendant la crise de
la guerre. Les répercussions d’un tel conflit pourraient être incal-
culables, soit qu’elles changent dynamiquement les idées et la vie
des hommes en les orientant dans un nouveau sens, soit qu’elles
renversent les barrières des nations et des empires actuels 1.

1. Cette prévision hypothétique a pleinement été justifiée (et tend à l’être de plus
en plus) par les développements de la vie nationale et internationale d’après-guerre.
La boucherie inhumaine en Espagne, l’apparition de deux types de socialisme opposés
en Russie, en Italie et en Allemagne, le malaise de la situation politique en France, sont
des exemples montrant où aboutit cette tendance. Mais celle-ci a atteint son paroxysme
avec l’émergence du communisme et il semble maintenant probable que l’avenir dépen-
dra d’un conflit entre le communisme et l’industrialisme capitaliste qui survit dans le
nouveau monde, ou même entre le communisme et un système de démocratie sociale
plus modéré dans les deux continents du vieux monde. Mais d’une façon générale,
les spéculations de ce chapitre ont été faites à un moment où les possibilités d’avenir
étaient très différentes de ce qu’elles sont maintenant et où tout était en changement
perpétuel, dans un tourbillon confus et douteux ; elles sont périmées depuis qu’un
conflit encore plus formidable est survenu, bouleversant les conditions précédentes.
Néanmoins, quelques-unes des possibilités envisagées survivent encore et menacent
la sécurité du nouvel ordre mondial en formation, ou même de tout ordre mondial
futur. (Note de Sri Aurobindo)

153
CHAPITRE XVI

Le problème de l’uniformité et de la liberté

Nous avons répondu dans une certaine mesure à


la question que nous nous étions posée en commençant. Nous
avons sondé autant que nos lumières nous le permettaient, la
possibilité d’une unification politique et administrative de l’hu-
manité par des moyens purement politiques et administratifs et
pour des raisons politiques et économiques. Nous en avons conclu
que non seulement cette unification était possible, mais que les
idées et les tendances de l’humanité, ainsi que les conséquences
des événements actuels et les nécessités ou les forces en présence,
s’orientaient d’une façon décisive dans cette direction. C’est l’un
des courants dominants de la Nature universelle dans le flux du
développement humain et c’est la conséquence logique des circons-
tances actuelles et du passé historique de l’humanité. Toutefois,
rien ne permet de prévoir une évolution rapide et sans douleur,
ni même un succès final certain. Nous avons noté quelques-unes
des difficultés de la route ; nous avons vu aussi par quelles voies
l’unification pouvait pratiquement s’acheminer pour surmonter
ces difficultés. Nous en avons conclu que la seule voie (qui ne
sera probablement pas suivie) était la voie idéale, celle qu’exigent
la justice, la nécessité la plus haute et les plus nobles idées de
l’humanité, celle qui aurait les plus grandes chances de succès
durable. Il est probable qu’il faudra attendre une période encore
très éloignée de notre évolution collective avant que l’unification
prenne la forme parfaite d’une fédération de nations libres et égales
ou qu’elle accepte pour principe une harmonie parfaite des deux
forces opposées du nationalisme et de l’internationalisme.
Et maintenant, nous devons examiner le deuxième aspect du
problème, les effets de l’unification sur les ressorts de la vie et

154
Le problème de l’uniformité et de la liberté

du progrès humain. L’unification politique et administrative


de l’humanité est non seulement possible mais annoncée par
notre évolution actuelle ; la résistance des égoïsmes nationaux
collectifs finira probablement par être renversée sous la pous-
sée grandissante de la tendance unificatrice actuelle, encore
renforcée par les angoisses de la guerre européenne. Reste à
savoir si une organisation strictement unifiée n’impliquera pas
nécessairement — peut-être pas dans ses premières formes
imprécises mais à mesure qu’elle se développera et devien-
dra plus complète et même plus vigoureuse — un écrasant
dédain des libertés de l’homme, individuelles ou collectives,
et la création d’un énorme mécanisme oppressif qui, pour un
temps du moins, entravera et restreindra le libre développement
de l’âme humaine ou la menacera d’une excessive répression.
Nous avons vu qu’une période de formation imprécise était
généralement suivie, dans l’évolution, d’une période de res-
triction et de resserrement tendant à réaliser une unification
plus rigide afin de donner une structure stable à la nouvelle
unité. Maintenant aussi, comme dans les unifications passées,
ceci impliquera probablement une suppression du principe
de liberté de la vie humaine, gain le plus précieux des luttes
passées, spirituelles, politiques et sociales de l’humanité. Il
est probable que sur cette nouvelle voie, la progression suivra
encore une fois le même cycle.
Ce genre d’évolution serait non seulement probable mais
inévitable si l’unification de l’humanité devait suivre l’évangile
germanique et s’acheminer vers la domination grandissante du
monde par la race, la nation ou l’empire, les plus aptes. Elle serait
également inévitable si le moyen choisi par la Destinée était de
mettre l’humanité sous la domination de deux ou trois grandes
nations impériales, ou encore si la force réalisatrice poussait
à la création d’une Europe unie et étroitement organisée qui
tiendrait en main le reste du monde (comme l’avaient projeté

155
L’Idéal de l’unité humaine

certaine sorte de penseurs politiques 1) et mettrait en tutelle les


races moins blanches pour une durée indéfinie.
Le but apparent de cette sorte de tutelle et sa prétendue
justification seraient de civiliser (c’est-à-dire d’européaniser) les
races moins développées. Pratiquement, nous savons que ceci
signifierait l’exploitation des races moins développées puisque,
suivant les habitudes de la nature humaine, le gardien bienveillant,
mais puissant, se sentirait fondé à tirer le meilleur profit de sa
situation avantageuse et ce, bien entendu, comme toujours, dans
l’intérêt commun de son propre développement et de celui du
monde en général. Pour se maintenir, ce régime s’appuierait sur
la supériorité de sa force et combattrait les velléités de liberté des
gouvernés sous prétexte qu’ils sont inaptes ou que leur aspiration
est prématurée ; ces deux arguments ont des chances de demeurer
éternellement valables puisqu’ils ne pourront jamais être réfutés
à la satisfaction de ceux qui les avancent. Au début, ce régime
pourrait fonctionner avec l’intention de garder le principe de
liberté individuelle pour les races gouvernantes, tout en impo-
sant aux gouvernés une sujétion bienfaisante ; mais ceci ne peut
pas durer. L’expérience du passé nous enseigne que le peuple
impérial prend l’habitude de préférer le principe d’autorité au
principe de liberté et que cette habitude réagit sur lui, dans son
propre pays, et le conduit à sacrifier sa propre liberté intérieure,
insensiblement d’abord, puis par un changement dans sa façon
de penser, enfin par l’apparition d’une sorte de fatalité des cir-
constances. Pareille situation ne peut avoir que deux issues   : soit
le déclin général du principe de liberté dans le monde, soit son
extension aux peuples encore sujets ou, disons, «   administrés   »
par d’autres dans leur propre intérêt. Ou bien l’ordre supérieur

1. Gobineau (Essai sur l’Inégalité des Races Humaines), puis tous les déformateurs
de la pensée de Nietzsche qui sévissaient autour de Guillaume II et dont le plus bel
exemple fut Hitler. (Note de l’éditeur)

156
Le problème de l’uniformité et de la liberté

gagne vers le bas, ou bien l’inférieur gagne vers le haut ; ils ne


peuvent pas subsister perpétuellement ensemble dans la même
économie humaine. Mais neuf fois sur dix, en l’absence de cir-
constances qui mettent fin au rapport de maître à sujet, c’est la
possibilité la moins bonne qui triomphe 1.
Tous ces procédés d’unification s’appuieraient pratiquement
sur l’usage de la force et de la coercition ; or, tout usage déli-
béré, organisé, prolongé et étendu, de moyens restrictifs, tend
non seulement à abattre la liberté chez ceux qui sont soumis à
la contrainte, mais à affaiblir le respect du principe de liberté
chez ceux-là mêmes qui usent de la contrainte. Ces procédés
favorisent la croissance du principe opposé d’autorité absolue,
qui tend naturellement à introduire une rigidité, une uniformité,
un système de vie mécanique et donc finalement incapable de
progrès. La relation psychologique de cause à effet agit inévi-
tablement, à moins que l’on ne prenne soin de fonder l’usage
de l’autorité sur la base d’un libre consentement aussi large que
possible. Or, les systèmes d’unification ainsi édifiés seraient de
par leur nature même et leur origine, privés du libre usage de
ce correctif puisqu’ils devraient user de contrainte à l’égard de
matériaux en grande partie récalcitrants et imposer leur volonté
pour éliminer toutes les forces et les tendances résistantes. Ils
seraient amenés à réprimer, réduire, peut-être même abolir,
toutes les formes de liberté qui, selon leur expérience, encou-
ragent l’esprit de révolte et de résistance, c’est-à-dire toutes
les grandes libertés d’action et d’expression individuelle qui
constituent la meilleure part, la plus vigoureuse et la plus sti-
mulante, de la liberté humaine. Ils seraient obligés d’abolir,
d’abord par la violence, puis par des moyens de répression et de

1. Ces considérations n’ont maintenant plus de rapport avec l’état actuel du monde.
L’Asie est presque totalement libre ou en voie de libération. L’idée d’une domination
occidentale ou européenne a perdu tout pouvoir et s’est en fait retirée de la pensée des
hommes ; elle est pratiquement inexistante. (Note de Sri Aurobindo)

157
L’Idéal de l’unité humaine

suppression légaux, tous les éléments de ce que nous appelons


maintenant la liberté nationale ; au cours du processus, la liberté
individuelle serait détruite, non seulement dans les pays soumis
à la contrainte, mais aussi, par réaction et contagion inévitables,
dans la ou les nations impériales elles-mêmes. Une rechute dans
ce sens est toujours facile car l’affirmation de la dignité et de
la liberté humaines est une vertu que l’homme n’a acquise que
par une longue évolution et un effort douloureux ; respecter la
liberté des autres est encore moins naturel pour lui, bien que
sans ce respect, sa propre liberté ne soit jamais vraiment sûre ;
opprimer et dominer quand il le peut (souvent avec d’excellents
motifs, notons-le), sont au contraire ses tendances animales
innées, à moins qu’il ne soit mi-dupe mi-esclave de ceux qui
peuvent le dominer. Ainsi, toute restriction non indispensable
des quelques libertés communes que l’homme a pu instaurer,
équivaut pratiquement à un pas en arrière, quel que soit le profit
immédiat qu’elle puisse apporter, et toute oppression, toute
répression organisée qui dépasse ce que l’état imparfait de la
nature et de la société humaines rend inévitable, devient une
atteinte au progrès de l’espèce entière, où qu’elle soit employée
et quel que soit celui qui l’emploie.
Par contre, le danger de régression sera grandement atté-
nué si l’unification extérieure de l’humanité se forme par une
combinaison de nations libres et d’empires, et si ces empires
s’efforcent de devenir des réalités psychologiques, donc des
organismes libres, ou encore, si au moment de l’unification,
l’espèce humaine a suffisamment progressé pour pouvoir adop-
ter un principe de liberté de groupement, national ou culturel,
au sein d’une humanité unifiée. Mais le danger restera tout
de même. Car le principe d’ordre et d’uniformité est la ten-
dance naturelle de la période d’unification, nous l’avons vu.
Le principe de liberté est un obstacle naturel à l’extension de
l’uniformité, et, bien qu’il soit parfaitement conciliable avec un

158
Le problème de l’uniformité et de la liberté

ordre vrai, qu’il puisse coexister aisément et s’insérer dans un


ordre déjà établi, pratiquement il se concilie mal avec un ordre
nouveau qui exige de lui des sacrifices auxquels il n’est pas
encore psychologiquement préparé. Ceci n’est pas nécessaire-
ment grave en soi, car tout mouvement en avant implique une
certaine somme de frictions et des difficultés d’adaptation ; et
si la liberté d’un côté, et l’ordre de l’autre, subissaient quelques
chocs en cours de route, il serait tout de même possible d’arri-
ver assez facilement à un ajustement nouveau après un certain
nombre d’expériences. Malheureusement, il est de la nature de
tout principe ou tendance qui cherche à s’imposer, de se surfaire
et d’enfler ses prétentions au moment de sa croissance, et si
les circonstances lui sont favorables, de pousser ses impulsions
à leur exclusif aboutissement, d’affirmer despotiquement son
règne et d’abattre, voire même de piétiner les autres principes
et tendances, surtout ceux qu’il sent instinctivement les plus
éloignés de sa nature. Et s’il rencontre une résistance parmi
les forces opposées, son impulsion dominatrice devient alors
agressive, violente, tyrannique ; au lieu d’un frottement pour
s’ajuster, c’est une lutte ennemie semée de violentes vicissitudes,
d’actions et de réactions, d’évolutions et de révolutions, jusqu’à
ce qu’un côté ou l’autre finisse par l’emporter.
C’est ce qui s’est produit au cours du développement passé
de l’humanité ; la lutte de l’ordre et de l’uniformité contre la
liberté est le fait dominant de toutes les grandes formations
humaines et de tous les grands accomplissements de l’humanité,
religieux, sociaux et politiques. Rien ne laisse encore prévoir un
principe de développement plus raisonnable dans un proche
avenir. Certes, plus qu’à aucune période connue de son histoire,
l’homme semble être en train de devenir assez généralement
un animal raisonnant, mais il n’est pas pour autant devenu un
esprit beaucoup plus raisonnable et plus harmonieux, sauf sur
un ou deux points, et il se sert encore de sa raison beaucoup

159
L’Idéal de l’unité humaine

plus souvent pour justifier ses conflits et ses oppositions que


pour parvenir à de sages accords. Et toujours, son mental et sa
raison sont à la merci complète des désirs et des passions de son
être vital. Il faut donc supposer que même dans les meilleures
circonstances, la vieille méthode de développement continuera
de prévaloir et que la vieille lutte reprendra dès que l’on voudra
procéder à une unification humaine. Le principe d’autorité et
d’ordre cherchera une organisation mécanique, tandis que le
principe de liberté résistera et revendiquera un système plus
flexible, plus libre, plus spacieux. Les deux vieux ennemis se
battront pour le contrôle de l’unité humaine, comme ils se sont
battus dans le passé pour le contrôle de la formation nationale.
Au cours du processus, les circonstances favorisent toujours le
pouvoir le plus étroit, et par conséquent la liberté nationale et
la liberté individuelle seront vraisemblablement mises au pied
du mur, s’estimant heureuses si elles ne sont pas envoyées au
peloton d’exécution des lois et des restrictions, liquidées d’un
coup de grâce militaire.
Ceci pourrait être évité si, au sein des nations elles-mêmes,
l’esprit de liberté individuelle refleurissait avec son ancienne vi-
gueur ; il demanderait alors, non seulement par sympathie naturelle
mais dans son propre intérêt, le respect des mêmes libertés pour
toutes les nations constituantes. Mais pour autant que les appa-
rences actuelles le laissent voir, nous entrons dans une période
où l’idéal de liberté individuelle est destiné à une totale éclipse à
l’ombre de l’idée étatique et, sinon à une sorte de mort tempo-
raire, du moins à une longue stupeur, un coma, une hibernation.
Le resserrement et la mécanisation du processus d’unification
coïncideront probablement, simultanément, avec un processus de
resserrement et de mécanisation dans chacune des unités consti-
tuantes. Où donc, avec ce double processus, l’esprit de liberté
trouverait-il une sauvegarde et de quoi se nourrirait-il ? Les vieilles
formules pratiques de liberté disparaîtraient du coup et le seul

160
Le problème de l’uniformité et de la liberté

espoir d’une saine progression dépendrait d’une reformulation


de la liberté, issue de quelque puissant mouvement nouveau de
la pensée humaine, spirituel ou intellectuel, qui réconcilierait la
liberté individuelle et l’idéal collectif de vie en communauté, la
liberté des groupements nationaux et le besoin nouveau d’une vie
plus unie de l’espèce humaine.
En attendant, nous devons examiner jusqu’où il est probable,
ou possible, de pousser le principe d’unification par les méthodes
extérieures et mécaniques actuellement en faveur, c’est-à-dire
politiques et administratives, et jusqu’à quel point leurs for-
mules extrêmes aideront ou retarderont le progrès véritable de
l’espèce humaine vers sa perfection. Il faut examiner aussi dans
quelle mesure le principe de nationalité a des chances d’être
lui-même affecté et s’il risque d’être dissous complètement, et
au cas où il serait maintenu, quelle place prendront les unités
nationales subordonnées au sein de la nouvelle vie unifiée. Cette
étude met en question le problème du contrôle, l’idée d’un
«   Parlement de l’Homme   » et les diverses notions d’organisation
politique qui s’appliquent à ce prodigieux problème nouveau de
la science de l’existence collective. Enfin se pose la question de
l’uniformité   : à quel point est-elle salutaire à la race humaine et
nécessaire à l’unité ? Évidemment, nous abordons ici des pro-
blèmes que nous devrons traiter d’une manière beaucoup plus
abstraite que ceux dont nous nous sommes occupés jusqu’à
présent et en tenant beaucoup moins compte des réalités im-
médiates. Car tout cela est encore dans l’obscurité de l’avenir ;
la seule lumière que nous ayons, vient de l’expérience passée
et des principes généraux qui gouvernent la vie, la nature, la
sociologie ; le présent ne jette qu’une pâle lueur sur un problème
dont l’origine remonte un peu plus loin dans le temps, au sein
d’une ténébreuse obscurité pleine d’incalculables possibilités.
Nous ne pouvons rien prévoir, nous pouvons seulement spéculer
et poser des principes.

161
L’Idéal de l’unité humaine

Nous observons qu’il existe toujours deux possibilités ex-


trêmes et un certain nombre de compromis plus ou moins
probables. Actuellement, la nation est l’unité de groupement
la plus solide de l’agrégation humaine, tous les autres groupe-
ments tendent à s’y subordonner ; même l’unité impériale n’a
été jusqu’à présent qu’un prolongement de l’unité nationale, car
les empires des temps modernes ne se sont pas consciemment
constitués pour créer une agrégation plus vaste, comme l’avait
fait le monde romain impérial, mais pour servir l’instinct de
domination et d’expansion, la soif de terres, la soif d’argent, la
soif de produits de consommation et l’agressivité vitale, intel-
lectuelle et culturelle des nations puissantes et prospères. Mais
ceci ne met pas l’unité nationale à l’abri d’une dissolution finale
au sein d’un principe d’agrégation plus vaste. Dans toute unité
humaine, même la plus entière, la plus intolérante, la plus uni-
forme, il faudra toujours qu’il y ait des unités de groupement,
car c’est le principe même, non seulement de la nature humaine
mais de la vie et de toute agrégation. Nous touchons ici à une
loi fondamentale de l’existence universelle, à la mathématique
et à la physique fondamentales de la création. Mais ceci ne
veut pas dire nécessairement que la nation persistera en tant
qu’unité de groupement. Elle peut disparaître complètement ;
déjà on a commencé à rejeter l’idée de nation ; l’idée inverse
du «   sans-patrie   » ou du citoyen du monde s’est fait jour avec
une force grandissante dès avant la guerre, et, bien qu’elle soit
temporairement abattue, réduite au silence et découragée, elle
n’est nullement détruite et très probablement se ranimera avec
une violence accrue. Mais il est possible aussi que l’idée de na-
tion persiste de plus belle et que, finalement, quelles que soient
ses luttes et son apparent déclin, elle affirme vigoureusement
sa vie, sa liberté et son particularisme au sein d’une unité plus
grande. Il est possible enfin qu’elle subsiste, mais avec une vi-
talité réduite et subjuguée, ou même sans vitalité vraie et sans

162
Le problème de l’uniformité et de la liberté

esprit de particularisme ni de séparatisme vivant, comme une


commodité, un fait administratif plutôt que psychologique, tel
un département français ou un comté d’Angleterre. Néanmoins,
l’idée de nation pourrait subsister d’une façon mécanique et juste
assez distincte pour servir de point de départ à une dissolution
ultérieure de l’unité humaine, qui se produira inévitablement
si l’unification est plus mécanique que réelle, c’est-à-dire si le
principe de l’unité humaine continue d’être régi par des mobiles
politiques et administratifs, fondé sur des habitudes de facilité
et de commodité économiques, sociales ou purement culturelles,
et si cette base matérielle ne sert pas à une unité spirituelle de
l’humanité.
De même pour l’idéal d’uniformité. Pour beaucoup d’esprits,
surtout ceux d’une tournure rigide et mécanique et dont la
logique ou l’intellectualité sont plus fortes que l’imagination
et qu’un libre instinct vital, ceux qui sont facilement séduits
par la beauté d’une idée, quitte à oublier ses limitations, pour
ceux-là l’uniformité est un idéal, voire même le plus haut idéal
qu’ils puissent concevoir. L’uniformité de l’humanité n’est pas
une éventualité impossible, bien qu’elle soit impraticable en les
circonstances actuelles et à peine concevable à certains points
de vue, sinon dans un très lointain avenir. Certainement, il y
a, ou il y a eu, une immense poussée vers une uniformisation
des habitudes de vie, une uniformisation des connaissances,
uniformisation politique, sociale, économique, éducative, et si
cette tendance était poussée jusqu’à sa conclusion finale, elle
entraînerait naturellement une uniformité de culture. Si pareille
situation se produisait, la seule barrière qui résisterait au nivel-
lement absolu d’une uniformité complète, serait la différence de
langage ; car le langage crée et détermine la pensée autant que
la pensée crée et détermine le langage ; or, tant qu’il y aura une
différence de langage, il restera toujours une certaine somme
de libre variation dans la pensée, dans la connaissance et la

163
L’Idéal de l’unité humaine

culture. Mais on peut aisément concevoir qu’une uniformité


culturelle générale et une vie étroitement associée finissent par
donner une force irrésistible au besoin, déjà ressenti, d’une
langue universelle ; une fois créée ou adoptée, la langue uni-
verselle peut finir par détruire les langues régionales, comme
le latin a tué les langues de la Gaule, de l’Espagne et de l’Italie,
ou comme l’anglais a tué le cornique, le gaélique et l’erse, et
empiété sur le gallois. En revanche, le subjectivisme grandissant
de la pensée humaine a suscité de nos jours un renouveau du
principe de libre variation et un refus de l’uniformité. Si cette
tendance triomphe, il faudra bien que l’unification de l’espèce
humaine s’organise de façon à respecter la liberté de culture,
de pensée et de vie des diverses unités constituantes. Mais il
existe une troisième possibilité   : une uniformité qui permettrait
cependant, ou même encouragerait, les variations mineures ne
menaçant pas les fondements du règne uniforme. Ici aussi, dans
leurs limites, ces variations pourraient être vivantes, énergiques,
particularistes jusqu’à un certain point, sans être séparatistes ;
ou elles pourraient exprimer simplement des tonalités et des
nuances tout à fait mineures, mais elles seraient cependant
juste assez distinctes pour servir de point de départ à une dis-
solution du règne de l’uniformité et ouvrir un nouveau cycle
de progrès diversifié.
De même pour l’organisation du gouvernement de l’espèce
humaine. On peut concevoir un embrigadement rigide sous une
autorité centrale, comme certains systèmes socialistes l’envi-
sagent pour la nation ; un régime qui supprimerait toute liberté
individuelle et régionale dans l’intérêt d’une étroite organisation
uniforme de l’éducation, de la vie économique, des habitudes
sociales et morales, de la connaissance, de la religion même, bref
de toutes les catégories de l’activité humaine. Pareille éventualité
peut sembler impossible, et serait en fait irréalisable dans un
proche avenir étant donné l’immensité des masses qu’il faudrait

164
Le problème de l’uniformité et de la liberté

inclure, les difficultés à surmonter, les innombrables problèmes


à résoudre avant qu’elle puisse s’instaurer. Mais croire que cette
idée est impossible, c’est ne pas tenir compte de deux facteurs
importants   : d’abord, du progrès de la science qui permet de
manipuler de plus en plus facilement des masses énormes (la
guerre actuelle en est la preuve) et de régler des problèmes à
grande échelle, puis de la marche rapide du socialisme 1. Si l’idée
socialiste ou son application pratique sous un déguisement quel-
conque venait à triompher dans tous les continents, il pourrait en
résulter naturellement une socialisation internationale, facilitée
par les progrès de la science et de l’organisation scientifique
et par la disparition des difficultés d’espace et de nombre. Il
est possible, en revanche, qu’après un cycle de luttes violentes
qui mettrait aux prises l’idéal d’embrigadement et l’idéal de
liberté, la période socialiste de l’humanité se révélât d’une assez
brève durée, comme le fut l’absolutisme monarchique en Europe,
et qu’elle fût suivie d’un autre cycle, inspiré davantage par un
principe d’anarchisme philosophique   : un cycle d’unité fondé
sur la liberté individuelle la plus complète et sur une liberté de
groupement naturelle, non forcée. Il se peut aussi que l’on ar-
rive à un compromis   : enrégimentation générale concédant une
liberté limitée, plus ou moins vigoureuse, suffisamment vivante
cependant pour servir de point de départ à la dissolution du
régime dès l’instant où l’humanité commencerait à sentir que
l’embrigadement n’est pas sa destinée ultime et qu’un nouveau
cycle de recherche et d’expérience est une fois de plus devenu
indispensable à son avenir.
Il n’est pas possible ici d’examiner en détail ces vastes ques-
tions. Nous pouvons seulement tenter d’émettre quelques idées

1. Même les réactions apparentes, tel le régime fasciste italien, maintenant renversé,
ne font que préparer ou mettre en œuvre des possibilités qui font appel au même principe
de contrôle et de direction étatiques, ce qui est l’essence même du socialisme. (Note de
Sri Aurobindo)

165
L’Idéal de l’unité humaine

susceptibles de guider notre approche du problème de l’unifi-


cation. Le problème est vaste et obscur, mais même un rayon
de lumière çà et là peut aider à réduire la difficulté et diminuer
l’obscurité.

166
Deuxième Partie
CHAPITRE XVII

La loi de la Nature dans notre progrès   :


l’unité dans la diversité — la loi et la liberté

Pour l’homme, et pour lui seul parmi les créa-


tures terrestres, vivre correctement implique la nécessité de
connaître correctement, soit, comme le prétend le rationalisme,
par l’instrument unique ou dominant de la raison, soit, d’une
façon plus large et plus complexe, par la somme de ses facultés ;
et ce qu’il doit connaître, c’est la vraie nature de l’existence et
comment elle se réalise constamment dans les valeurs de la vie,
c’est-à-dire, en langage moins abstrait, la loi de la Nature et
particulièrement de sa propre nature, ainsi que les forces qui
sont en lui et autour de lui, et leur utilisation correcte en vue
d’une perfection et d’un bonheur plus grands pour lui-même
individuellement, ou pour lui-même et ses semblables. Selon
l’antique formule, la tâche de l’homme est d’apprendre à vivre
selon la Nature. Mais la Nature ne peut plus être dépeinte à
l’instar des anciens comme une règle éternellement juste dont
l’homme se serait écarté, puisqu’elle est elle-même assez chan-
geante et qu’elle progresse, évolue, s’élève de plus en plus haut
et repousse de plus en plus les limites de ses propres possibilités.
Cependant, en dépit de tout ce changement, certains principes
éternels ou vérités d’être demeurent les mêmes, et c’est sur ce
roc fondamental, avec cette matière première et dans ce cadre
que notre progrès et notre perfectionnement doivent obligatoi-
rement se dérouler. Sinon, nous aurions un chaos infini et non
un monde ordonné, même au milieu du choc de ses forces.
La vie infrahumaine de l’animal et de la plante n’est pas
soumise à la nécessité de la connaissance ni à son inévitable

169
L’Idéal de l’unité humaine

corollaire   : une volonté consciente sans cesse poussée à exécuter


ce que la connaissance perçoit. Par cette exonération, elle est
sauvée d’un nombre immense d’erreurs, de déformations et de
maladies, car elle évolue spontanément en accord avec la Nature ;
sa connaissance et sa volonté sont celles de la Nature et donc
incapables, consciemment ou subconsciemment, de dévier de ses
lois et de ses commandements. L’homme, au contraire, semble
posséder le pouvoir d’appliquer son mental et sa volonté à la
Nature, et donc avoir la possibilité d’en gouverner les mouve-
ments, voire même de dévier du chemin qu’elle lui trace. Mais
en fait, il y a ici un artifice de langage qui fait illusion. Car la
mentalité de l’homme fait aussi partie de la Nature ; sa menta-
lité constitue même la partie la plus importante de sa nature,
sinon la plus grande. Nous pouvons dire qu’elle est la Nature
devenue partiellement consciente de ses propres forces et de ses
propres lois, consciente de sa lutte pour le progrès et animée de
la volonté consciente d’imposer une loi de plus en plus haute
à ses propres modes de vie et d’être. Dans la vie infrahumaine,
la lutte est vitale et physique, et il n’y a pas de conflit mental.
L’homme est soumis au conflit mental et, par suite, il est en
guerre, non seulement contre les autres mais contre lui-même ;
et parce qu’il est capable de cette guerre contre lui-même, il
est aussi capable de ce qui est refusé à l’animal   : une évolution
intérieure, une progression en des types de plus en plus hauts,
un constant dépassement de soi.
Pour le moment, cette évolution s’opère par le conflit et le
progrès des idées appliquées à la vie. Dans leur aspect primaire,
les idées humaines sur la vie sont simplement une traduction
mentale des forces et des tendances de la vie elle-même telles
qu’elles émergent sous forme de besoins, de désirs et d’intérêts.
La mentalité humaine possède une intelligence pratique plus
ou moins claire et exacte qui tient compte de ces forces et de
ces tendances, et elle donne à l’une ou l’autre une valeur plus

170
La loi de la Nature dans notre progrès

ou moins grande suivant son expérience, sa préférence ou son


jugement. Par sa volonté et son intelligence, l’homme accepte
les unes parce qu’elles aident sa croissance, rejette les autres, les
décourage ou même réussit à les éliminer. Mais de ce processus
élémentaire, sort une deuxième caractéristique plus avancée qui
modifie les idées humaines sur la vie ; l’homme passe au-delà
de la simple traduction mentale et du facile maniement dyna-
mique des forces et des tendances qui ont émergé ou sont en
train d’émerger en lui et dans son milieu, et il parvient à leur
évaluation ordonnée. Il les étudie comme des processus et des
règles fixes de la Nature et s’efforce de comprendre leur loi
et leur norme. Il essaye de déterminer les lois de son propre
mental, de sa vie et de son corps, la loi et la règle des faits et des
forces autour de lui qui constituent son milieu et déterminent
le champ et le cadre de son action. Mais puisque nous sommes
des êtres évolutifs imparfaits, cette étude des lois de la vie doit
nécessairement envisager deux aspects   : elle perçoit la règle de
ce qui est et la règle de ce qui peut ou doit être — la loi de nos
réalités et la loi de nos potentialités. Or, l’intelligence humaine
tend toujours à affirmer les choses arbitrairement et catégorique-
ment, et, par suite, la loi des potentialités prend la forme d’un
modèle idéal fixe ou d’un corps de principes fixes dont notre vie
actuelle est une chute et une déviation lorsqu’elle s’en éloigne,
un progrès et une aspiration lorsqu’elle s’en rapproche.
La conception évolutive de la Nature et de la vie nous conduit
à une vision plus profonde. Toute la vie est la Nature s’accom-
plissant elle-même, non la Nature se détruisant ou se reniant
elle-même. Donc, ce qui est, autant que ce qui peut être, est
l’expression des mêmes faits permanents de l’existence et des
mêmes forces ou pouvoirs de notre Nature, dont nous ne pouvons
pas et ne somme pas censés pouvoir nous échapper. Mais nous
pouvons — et c’est notre destin — élever, changer, élargir les
formes, les combinaisons et les valeurs de ces forces et de ces

171
L’Idéal de l’unité humaine

faits permanents de notre nature et de notre existence ; et au


cours de notre progrès, ce changement ou ce perfectionnement
peuvent se traduire par ce qui semble être une transformation
radicale, bien que rien d’essentiel n’ait été modifié. Nos réalités
sont la forme, la valeur ou le pouvoir d’expression auxquels
notre nature et notre vie présentes ont atteint ; la norme ou
la loi de nos réalités sont l’organisation et le processus établis
particuliers à ce stade de l’évolution. Nos potentialités nous
orientent vers une forme, une valeur, un pouvoir d’expression
nouveaux, une organisation et un processus nouveaux appro-
priés qui représentent leur loi et leur norme propres. Ainsi situé
entre le réel et le possible, notre intellect tend à prendre la loi
et la forme présentes pour la loi éternelle de notre nature et
de notre existence, et à regarder tout changement comme une
déviation et une chute ; ou, au contraire, à prendre quelque loi
et quelque forme futures et potentielles pour notre règle idéale
de vie, et tout ce qui s’en écarte actuellement, pour une erreur
ou un péché de notre nature. En réalité, cela seul est éternel
qui reste constant à travers tous les changements, et notre idéal
ne peut être au mieux qu’une expression progressive de cette
constante éternelle. Seul, donc, pourrait être considéré comme
idéal éternel, l’extrême limite en hauteur, en ampleur et en plé-
nitude, de l’expression possible à l’homme, si tant est que cette
limite existe et que nous puissions la connaître ; mais nous ne
connaissons même pas encore nos possibilités extrêmes.
Quels que soient les idées et les idéaux que le mental humain
extraie de la vie ou essaye d’appliquer à la vie, ils ne peuvent être
autre chose que l’expression de cette vie elle-même et de son
effort pour découvrir de plus en plus sa propre loi, pour la fixer
de plus en plus haut et réaliser de plus en plus ses potentialités.
Notre mentalité constitue le stade conscient du mouvement de la
Nature dans son effort de réalisation et d’accomplissement pro-
gressifs des valeurs et des potentialités de son humaine manière

172
La loi de la Nature dans notre progrès

de vivre. Si cette mentalité était parfaite, sa connaissance et sa


volonté ne feraient qu’une avec la totalité de la Connaissance et
de la Volonté secrètes que la Nature essaye d’amener à la surface,
et il n’y aurait pas de conflit mental. Nous serions alors capables
de nous identifier à son mouvement, de connaître son but et de
suivre intelligemment sa marche ; nous comprendrions la vérité
sur laquelle la Gîtâ insistait tant, à savoir que seule la Nature
agit et que les mouvements de notre mental et de notre vie sont
seulement l’action de ses modes. C’est ce que fait vitalement, ins-
tinctivement et mécaniquement, la vie infrahumaine ; elle évolue
selon la Nature, dans les limites de son type, et elle est exempte
de conflit interne, bien qu’elle ne soit pas exempte de conflit avec
d’autres vies. Une vie suprahumaine atteindrait consciemment
à cette perfection ; elle ferait siennes la Connaissance et la Vo-
lonté secrètes dans les choses, et son accomplissement suivrait
le libre mouvement spontané et harmonieux de la Nature, sans
hâte et sans trêve, vers le développement complet qui est son
but inhérent et donc prédestiné. En fait, parce que notre men-
talité est imparfaite, nous saisissons seulement quelques aperçus
des tendances et des fins de la Nature, et chaque aperçu, nous
l’érigeons en principe absolu, en théorie idéale de notre vie et
de notre conduite ; nous ne voyons qu’un côté du procédé de la
Nature et nous le poussons en avant comme le système complet et
parfait qui doit gouverner l’organisation de notre vie. Travaillant
par l’entremise de la mentalité imparfaite de l’individu et de celle
plus imparfaite encore de la collectivité, la Nature dresse les faits
et les pouvoirs de notre existence les uns contre les autres comme
des principes et des forces opposés auxquels nous nous attachons
par notre intellect et nos émotions ; elle favorise ou décourage
tantôt l’un, tantôt l’autre, et par la lutte et le conflit, les conduit
à une connaissance mutuelle dans le mental de l’homme et au
sens de leur commune nécessité, à une relation de plus en plus
juste et à une synthèse de leurs potentialités qui, dans l’élastique

173
L’Idéal de l’unité humaine

potentialité de la vie humaine, se traduit par une harmonie et


une combinaison grandissante des pouvoirs réalisés.
L’évolution sociale de l’espèce humaine s’effectue nécessai-
rement par le jeu des relations de trois facteurs constants   : les
individus, les diverses sortes de communautés, et l’humanité.
Chacun cherche son accomplissement et sa satisfaction propres,
et pourtant chacun est contraint de se développer en fonction
des autres et non indépendamment. Le premier but naturel de
l’individu doit être sa croissance et sa plénitude intérieures,
puis l’expression de cette vie intérieure dans sa vie extérieure ;
mais il ne peut y parvenir que par ses relations avec d’autres
individus et avec les diverses communautés auxquelles il appar-
tient — religieuses, sociales, culturelles ou politiques — et aussi
avec les idées et le besoin de l’humanité dans son ensemble. La
communauté aussi doit chercher son propre accomplissement,
et pourtant, quelle que soit la force de sa conscience commune
et de son organisation collective, elle ne peut croître que par
ses membres, sous la pression de circonstances créées par son
entourage et selon les conditions imposées par ses relations avec
les autres communautés ou les autres individus et l’humanité en
général. Pour le moment, l’humanité dans son ensemble n’a pas
de vie commune consciemment organisée ; elle possède seulement
une organisation rudimentaire qui est bien plus déterminée par
les circonstances que par l’intelligence et la volonté humaines.
Et cependant, l’idée et le fait de notre existence humaine com-
mune, de notre nature et de notre destinée communes, ont tou-
jours exercé une puissante influence sur la pensée et l’action des
hommes. L’une des principales préoccupations de l’éthique et de
la religion a été les obligations de l’homme envers l’humanité.
La pression des grands mouvements et des grandes fluctuations
de l’espèce humaine s’est toujours fait sentir sur la destinée de
ses communautés séparées et, inversement, ces communautés
séparées, sociales, culturelles, politiques et religieuses, n’ont pas

174
La loi de la Nature dans notre progrès

cessé de faire pression pour s’étendre et, si possible, englober la


totalité de l’espèce. En admettant que l’humanité tout entière
parvienne à une vie commune organisée et cherche un accom-
plissement commun et une satisfaction commune, ce ne pourrait
être que par une relation du tout et des parties et à l’aide de
l’expansion de la vie des individus humains et des communautés
séparées, puisque c’est leur progrès qui détermine l’élargissement
de la vie de l’espèce.
La Nature œuvre toujours par ces trois facteurs et nul d’entre
eux ne peut être supprimé. Son point de départ est la manifesta-
tion visible de l’unité et de la multiplicité, de la totalité et de ses
éléments constitutifs, puis elle crée les unités intermédiaires entre
les deux extrêmes, car sans elles, il ne peut pas y avoir de déve-
loppement complet, ni pour la totalité ni pour les éléments. Dans
les formes vivantes, de même, elle crée toujours trois facteurs   :
genre, espèce et individu. Mais tandis que dans la vie animale elle
se contente de séparations rigides et de groupements sommaires,
dans la vie humaine elle s’efforce au contraire de déborder les
divisions qu’elle a créées et de mener l’espèce tout entière au
sens de l’unité et à la réalisation de l’unité. Les communautés
humaines ne se sont pas tant formées par un attroupement ins-
tinctif d’individus du même genre ou de la même espèce, que
par des associations locales, des communautés d’intérêts et des
communautés d’idées ; et les limites ainsi établies ont toujours
tendance à être débordées par l’élargissement des pensées et des
sympathies humaines nées du mélange grandissant des races,
des nations, des intérêts, des idées et des cultures. Toutefois,
si leur séparatisme est débordé, les limites ne sont pas en fait
abolies, car elles reposent sur un principe essentiel de la Na-
ture   : la diversité dans l’unité. Par conséquent, il semblerait que
l’idéal ou le but ultime de la Nature fût de développer chaque
individu et tous les individus au maximum de leur capacité,
chaque communauté et toutes les communautés au maximum

175
L’Idéal de l’unité humaine

d’expression de la diversité d’existence et de la potentialité que


leurs différences étaient destinées à exprimer, puis de façonner
la vie unifiée de l’humanité au maximum de sa capacité et de
sa satisfaction communes, non pas en étouffant la plénitude
de la vie individuelle ni de la petite collectivité, mais en tirant
tout l’avantage possible de la diversité qu’elles ont créée. Ceci
semblerait le moyen le plus sain d’accroître la richesse totale
de l’humanité en versant les richesses humaines dans un fonds
commun de possession et de jouissance.
Le progrès unifié de l’humanité s’opérerait donc par un prin-
cipe général d’échanges et d’assimilation entre individus, puis
entre individus et communautés et d’une communauté à l’autre,
enfin entre la petite collectivité et la totalité de l’humanité, entre
la conscience et la vie communes de l’humanité et les diverses
communautés et individus constitutifs qui s’y développent libre-
ment. En fait, bien que ces échanges soient ce que la Nature
s’ingénie d’ores et déjà à créer dans une certaine mesure, la vie
est fort loin d’être gouvernée par ce principe de libre et harmo-
nieuse mutualité. Au lieu d’échanges libres et fructueux, c’est
une lutte, une opposition d’idées, d’impulsions et d’instincts,
chacun tentant de s’enrichir aux dépens de l’autre par toutes
sortes de guerres, de vols et de brigandages sur tous les plans
— intellectuel, vital et physique —, ou même par la suppres-
sion pure et simple, la déglutition et la digestion du semblable.
C’est un aspect de la vie que, dans sa pensée et son aspiration
les plus hautes, l’humanité sait qu’elle doit dépasser. Mais, ou
bien elle n’en a pas encore trouvé le vrai moyen, ou bien elle n’a
pas eu la force de l’appliquer. Au lieu du vrai moyen, elle tente
maintenant d’éliminer les conflits et les troubles de croissance
par une étroite subordination ou un asservissement de la vie de
l’individu à celle de la communauté, et de même, logiquement, elle
sera amenée à tenter d’éliminer les conflits entre communautés
par une étroite subordination ou un asservissement de la vie de

176
La loi de la Nature dans notre progrès

la communauté à celle de l’espèce humaine unie et organisée.


Pour se débarrasser du désordre, des luttes et du gaspillage, on
supprime la liberté ; pour se débarrasser du séparatisme et des
complexités discordantes, on supprime la diversité ; en poussant
à la réglementation et à l’embrigadement, l’arbitraire rigidité de
la raison intellectuelle cherche à substituer sa ligne droite aux
courbes difficiles du processus de la Nature.
Mais la liberté est aussi nécessaire à la vie que ne le sont les
lois et un régime ; la diversité est aussi nécessaire que l’unité
à notre véritable plénitude. L’existence n’est «   une   » que dans
son essence et sa totalité ; dans son jeu, elle est nécessairement
multiforme. L’uniformité absolue équivaudrait à la cessation de la
vie, alors qu’au contraire la vigueur de la pulsation de la vie peut
se mesurer à la richesse des diversités qu’elle crée. Et pourtant,
si la diversité est essentielle à la puissance et à la fécondité de
la vie, l’unité est nécessaire à son ordre, à son aménagement, sa
stabilité. Nous devons créer l’unité, mais non nécessairement
l’uniformité. Si l’homme pouvait réaliser une unité spirituelle
parfaite, aucune uniformité d’aucune sorte ne serait nécessaire,
car le jeu le plus extrême de la diversité pourrait s’exercer sans
risque sur cette base. Ou encore, s’il pouvait réaliser une solide
unité de principe, claire et bien saisie, la plus riche diversité
d’application, même illimitée, pourrait se faire sans crainte de
désordre, de confusion ni de conflit. Parce qu’il est incapable
de l’une et de l’autre, l’homme est toujours tenté de substituer
l’uniformité à l’unité réelle. Mais tandis que la puissance de vie
dans l’homme exige la diversité, sa raison favorise l’uniformité.
Elle la préfère, parce que l’uniformité lui donne une forte et facile
illusion d’unité en guise d’unité réelle, à laquelle il est beaucoup
plus difficile d’arriver. Elle la préfère aussi parce que l’uniformité
facilite la tâche, autrement difficile pour l’homme, d’établir la
loi, l’ordre et l’embrigadement. Elle la préfère enfin parce que
l’impulsion naturelle du mental humain est de faire de toute

177
L’Idéal de l’unité humaine

diversité un peu forte, une excuse de conflit et de séparation et,


par suite, l’uniformité lui semble le seul chemin sûr et facile de
l’unification. En outre, l’uniformité dans une direction ou dans
un domaine quelconque de la vie, aide l’homme à économiser
ses énergies pour se développer en d’autres directions. S’il peut
normaliser son existence économique et échapper à ses problèmes
économiques, il aura probablement plus de loisir et d’espace
pour s’occuper de sa croissance intellectuelle et culturelle. Ou
encore, s’il normalise toute son existence sociale et écarte ses
problèmes plus lointains, il aura probablement la paix et la liberté
d’esprit pour s’occuper plus énergiquement de son développe-
ment spirituel. Mais même là, l’unité complexe de l’existence
affirme sa vérité   : en fin de compte, la croissance intellectuelle
et culturelle totale de l’humanité souffre de l’immobilité sociale,
elle souffre de toute restriction ou appauvrissement de sa vie
économique ; l’existence spirituelle de l’espèce, même si elle
touche de lointains sommets, finit par affaiblir sa richesse et ses
sources permanentes de vitalité lorsqu’elle dépend d’une société
trop normalisée et enrégimentée — l’inertie d’en bas monte et
touche même les sommets.
Du fait des défauts de notre mentalité, l’uniformité doit jusqu’à
un certain point être admise et recherchée ; cependant, le vrai
but de la Nature est une unité réelle qui servira de base à une
diversité féconde. Son secret est assez clair si l’on voit comme elle
insiste toujours sur une variété infinie, tout en façonnant selon
un unique plan général. Le plan du corps humain est unique,
pourtant il n’est pas deux êtres humains absolument semblables
dans leurs caractères physiques. La nature humaine est une en
ses composantes et ses grandes lignes, mais il n’est pas deux
êtres humains qui soient exactement semblables dans leur tem-
pérament, leur caractère et leur substance psychologique. Toute
la vie est une en son plan et son principe essentiels ; même la
plante est une sœur visible de l’animal, et pourtant cette unité de

178
La loi de la Nature dans notre progrès

vie admet et encourage une infinie variété de types. La variation


naturelle entre les communautés humaines suit le même plan
que celle des individus ; chacune engendre son caractère propre,
son principe de variation et sa loi naturelle. Cette variation et
cette adhésion fondamentale à sa propre loi séparée, lui sont
nécessaires pour vivre, mais elles sont également nécessaires
à la santé de la vie totale de l’humanité. Car le principe de
variation n’empêche pas les libres échanges, il ne s’oppose pas
à l’enrichissement de chacun par le fonds commun et du fonds
commun par tous, principe idéal de l’existence, nous l’avons
vu ; au contraire, sans solide variation, ces échanges et cette
assimilation mutuelle seraient hors de question. Par conséquent,
nous constatons que c’est dans l’harmonie de notre unité et de
notre diversité que se trouve le secret de la vie ; la Nature insiste
également, dans toutes ses œuvres, sur l’unité et sur la variété.
Nous verrons qu’une unité spirituelle et psychologique réelle
peut admettre une libre diversité et se passer de toute uniformité,
sauf un minimum suffisant pour délimiter la communauté de
nature et des principes essentiels. Tant que nous n’aurons pas
atteint à cette perfection, nous devrons appliquer la méthode de
l’uniformité, mais nous ne devons pas la surappliquer, au péril
de décourager la vie aux sources mêmes de sa puissance et de
sa richesse et de son sain développement naturel.
La querelle de la loi et de la liberté est du même ordre et
évolue vers la même solution. La diversité ou la variation doit
être une libre variation. La Nature ne fabrique pas un modèle ni
une règle pour l’imposer du dehors ; elle pousse la vie à croître
du dedans et à affirmer sa propre loi naturelle et son propre
développement naturel, modifiés seulement par le commerce
avec son milieu. Toute liberté, quelle qu’elle soit, individuelle,
nationale, religieuse, sociale ou éthique, repose sur ce principe
fondamental de notre existence. Par liberté, nous entendons la
possibilité de suivre la loi de notre être, de croître jusqu’à notre

179
L’Idéal de l’unité humaine

accomplissement naturel, de trouver naturellement et sans entrave


notre harmonie avec notre milieu. Les dangers et les désavantages
de la liberté, le désordre, les conflits, le gaspillage et la confu-
sion qu’entraîne son usage abusif, sont bien évidents. Mais ils
tiennent à l’absence ou à l’insuffisance du sens de l’unité entre
individus et entre communautés, qui pousse chacun à s’affirmer
aux dépens des autres au lieu de croître à l’aide des autres et
par échanges mutuels, et à revendiquer la liberté pour lui-même
tout en empiétant sur le libre développement du semblable. Si
une unité réelle, spirituelle et psychologique, pouvait s’instau-
rer, la liberté n’offrirait plus de dangers ni de désavantages ; car
des individus libres, épris d’unité, se sentiraient spontanément
contraints, par leur propre besoin, d’adapter parfaitement leur
croissance à celle de leurs semblables, et ils ne se considéreraient
complets que dans la libre croissance des autres. Du fait de notre
présente imperfection et de l’ignorance de notre mental et de
notre volonté, la loi et l’embrigadement doivent être appelés
du dehors pour restreindre et contraindre. Les faciles avan-
tages d’une loi et d’une contrainte énergiques sont évidents,
mais leurs désavantages sont également grands. Le genre de
perfection qu’elles réussissent à créer, tend à être mécanique ;
même l’ordre qu’elles imposent, s’avère artificiel et s’écroule
vite si le joug faiblit ou la poigne se relâche. Poussé trop loin,
l’ordre imposé décourage le principe de croissance naturelle,
qui est la vraie méthode de la vie, et peut même détruire la
capacité de croissance véritable. Nous réprimons et hypernor-
malisons la vie à nos risques ; par un embrigadement excessif,
nous écrasons l’initiative de la Nature et son habitude d’auto-
adaptation intuitive. Rapetissé ou dépouillé de son élasticité,
l’individu est dévitalisé et, bien qu’il semble extérieurement
beau et symétrique, il périt du dedans. Mieux vaut l’anarchie
que la longue persistance d’une loi qui n’est pas nôtre ou que
notre vraie nature ne peut pas assimiler. Toute loi répressive ou

180
La loi de la Nature dans notre progrès

préventive n’est qu’un expédient, un succédané de la vraie loi,


qui doit se développer du dedans et ne doit pas être un frein à
la liberté mais son image extérieure et son expression visible. La
société humaine ne progresse réellement et vitalement que dans
la mesure où la loi devient l’enfant de la liberté ; elle trouvera
sa perfection quand l’homme aura appris à connaître son unité
spirituelle et à s’unir à ses semblables, et quand la loi spontanée
de sa société sera seulement le moule extérieur de sa liberté
intérieure, maîtresse d’elle-même.

181
CHAPITRE XVIII

La solution idéale   :
un libre groupement de l’humanité

Les principes d’unité et de liberté dans la diver-


sité étant fondés sur les tendances essentielles et constantes de la
Nature dans le développement de la vie humaine, il est clair qu’ils
devraient gouverner toute tentative intelligente d’unification de
l’espèce humaine. Et il en serait probablement ainsi si l’unification
pouvait se réaliser à la manière d’une constitution à la Lycurgue ou
par la loi d’un Manu idéal, roi et sage parfait. Mais puisqu’elle sera
tentée d’une manière très différente, suivant les désirs, les passions
et les intérêts des grandes masses et sans meilleure lumière pour
la guider que la raison à demi éclairée des intellectuels du monde
et l’opportunisme empirique des hommes d’État et des politiciens,
elle se fera probablement par une succession d’expériences con-
fuses, de reculs et de retours, de résistances et de persistances ;
elle progressera en dépit de la déraison des hommes et sous la
clameur des idées et des intérêts rivaux, cahin-caha, par une guerre
de principes et sous le choc de partis véhéments, et finira par des
compromis plus ou moins maladroits. Elle peut même, nous l’avons
dit, s’édifier par la méthode la moins idéale de toutes, mais non la
plus incommode, par une certaine somme de violence et sous la
domination d’un petit nombre de vastes et puissants empires, voire
même par l’émergence d’un unique Empire mondial prédominant,
un État-roi qui serait accepté ou s’imposerait comme l’arbitre de
l’humanité, sinon comme son souverain. Ce ne sera probablement
pas un principe intelligent mais la nécessité et la commodité, pas
l’urgence d’une lumière mais l’urgence d’un pouvoir, qui seront
la force effective de toute unification politique, administrative et
économique du genre humain.

182
La solution idéale

Cependant, même si l’idéal n’est pas immédiatement praticable,


c’est vers lui que notre action devrait s’acheminer de plus en plus.
Et si la meilleure méthode ne peut pas toujours être employée,
il est bon de connaître cette meilleure méthode afin qu’au mi-
lieu du conflit des principes, des forces et des intérêts, quelque
lueur puisse en pénétrer nos relations mutuelles et atténuer les
erreurs, les faux pas et les souffrances auxquels notre ignorance
et notre déraison nous obligent pour payer notre progrès. En
principe donc, l’unification idéale de l’humanité serait un système
où la première règle de vie commune harmonieuse permettrait
aux peuples humains de se grouper d’eux-mêmes suivant leurs
divisions naturelles de lieu, de race, de culture, de commodité
économique, et non selon les accidents violents de l’histoire ni
la volonté égoïste des nations puissantes dont la politique est
toujours de forcer les petites nations ou celles qui sont moins
bien organisées à servir leurs intérêts comme protégées ou à obéir
à leurs ordres comme sujettes. L’arrangement actuel du monde
a été façonné par des forces économiques, des diplomaties poli-
tiques, des traités d’acquisition et des violences militaires, sans
la moindre considération pour les principes moraux et les règles
générales du bien-être de l’humanité. Il a grossièrement servi
certaines fins du développement de la Force cosmique et aidé au
rapprochement des hommes, mais au prix de bien du sang versé,
de souffrances, de cruautés, d’oppressions et de révoltes. Comme
toute chose non idéale qui a existé et s’est affirmée avec force, cet
arrangement trouve sa justification, non morale mais biologique,
dans la nécessité des méthodes brutales auxquelles la Nature doit
avoir recours vis-à-vis d’une humanité semi-animale, de même
qu’avec sa création animale. Mais une fois franchi le grand pas
de l’unification, les arrangements artificiels nés de cette nécessité,
n’auront plus de raison d’être. Car, en premier lieu, l’objectif à
poursuivre sera la commodité et le bien du monde dans son en-
semble, et non plus la satisfaction de l’égoïsme, de la vanité et de

183
L’Idéal de l’unité humaine

la convoitise de telle ou telle nation particulière ; en second lieu,


dans une union mondiale ou un État mondial sainement organisé,
les revendications légitimes d’une nation vis-à-vis des autres,
par exemple les nécessités de son bien-être et de son expansion
économique, ne seront plus réglées par le principe de la lutte et
de la concurrence, mais suivant un principe de coopération ou
d’adaptation mutuelle, ou du moins de concurrence réglementée
par la loi, par l’équité et une juste réciprocité. Par conséquent,
il ne restera plus rien pour justifier les groupements forcés et
artificiels, sauf la tradition historique et le fait accompli, ce qui
ne pèsera guère évidemment dans une grande transformation
des conditions du monde, impossible à réaliser si l’espèce n’est
pas prête à briser des centaines de traditions et à bousculer la
grande majorité des faits accomplis.
Les groupements étant nécessaires, le premier principe de
l’unification humaine devrait consister en un système de grou-
pements libres et naturels ne laissant aucune place aux discordes
internes, aux incompatibilités, aux répressions et révoltes, comme
il en fut entre races et entre peuples. Sinon, l’État mondial
serait fondé, du moins en partie, sur un système d’injustice et
de répression légalisées ou, au mieux, sur un principe de force
et de contrainte, si mitigé soit-il. Pareil système renfermerait
des éléments mécontents qui n’auraient rien de plus pressé que
de saisir n’importe quel espoir de changement et de mettre leur
force morale, ou ce qu’ils auraient pu conserver de pouvoir ma-
tériel, à l’appui de toutes les velléités de désordre, de sécession,
de dissolution du système pouvant apparaître dans l’espèce, voire
même de retour au vieil ordre de choses. Des centres de révolte
morale persisteraient donc, et étant donné l’agitation naturelle
du mental humain, ceux-ci ne manqueraient pas d’avoir un fort
pouvoir de contagion et de diffusion, pour peu que les circons-
tances soient favorables. En fait, tout système qui semblerait
stéréotyper des anomalies, éterniser l’injustice et l’inégalité, ou

184
La solution idéale

s’appuyer d’une façon permanente sur un principe de contrainte


et d’assujettissement forcé, n’offrirait aucune sécurité et, de par
sa nature même, serait condamné à l’éphémère.
Ce fut la principale faiblesse de la tendance apparue pendant la
guerre et qui voulait régler le sort du monde sur la base du statu
quo tel qu’il existait au lendemain de cette récente convulsion.
Pareil arrangement était forcément vicié puisqu’il voulait stabili-
ser des conditions essentiellement transitoires. Il impliquait non
seulement la domination de telle ou telle nation sur des minorités
étrangères insatisfaites, mais la suprématie de l’Europe sur la
plus grande partie de l’Asie et la totalité de l’Afrique. Dans ces
conditions, une Ligue de l’unité naissante des Nations 1 équi-
vaudrait à établir l’autorité d’une oligarchie de quelques races
blanches sur l’énorme masse de l’humanité. Tel ne peut être le
principe d’une organisation du monde durable. Car, dès lors,
l’une des deux éventualités suivantes devient inévitable. Ou bien
le nouveau système doit soutenir les conditions existantes par la
loi et la force et résister à toute tentative de changement radical ;
mais ceci conduirait à une répression antinaturelle des grandes
forces naturelles et morales, et aboutirait finalement à un épou-
vantable désordre, peut-être même à une explosion qui ébranlerait
le monde. Ou bien il faut établir quelque autorité législative géné-
rale et des moyens de changement qui permettront au jugement
et au sentiment du genre humain de prévaloir sur les égoïsmes
impérialistes, et aux peuples d’Europe, d’Asie et d’Afrique actuel-
lement asservis de faire entendre dans les conseils du monde 2 les
revendications de leur conscience de plus en plus éveillée. Mais

1. La Société des Nations fut fondée le 10 janvier 1920, deux ans après la publication
de ce texte. (Note de l’éditeur)
2. La Société des Nations a débuté par un vague idéal de ce genre ; mais même ses
premières tentatives hésitantes d’opposition aux égoïsmes impériaux n’ont abouti qu’à
une sécession et elle n’a évité une guerre civile entre ses membres qu’en revenant sur
ses propres engagements. En fait, elle n’a jamais été mieux qu’un instrument servile
de la politique de quelques grandes puissances. (Note de Sri Aurobindo)

185
L’Idéal de l’unité humaine

cette autorité, quand elle voudrait intervenir dans l’égoïsme des


grands et puissants empires, serait difficile à établir, lente à agir
et nullement à l’aise dans l’exercice de son pouvoir ou de son
influence morale, et ses délibérations ne seraient probablement
ni pacifiques ni harmonieuses. Elle se bornerait à représenter les
sentiments et les intérêts d’une oligarchie de grandes puissances
dirigeantes, ou bien elle aboutirait à des mouvements de séces-
sion et de guerre civile entre États, comme ceux qui ont réglé la
question de l’esclavage en Amérique. La seule autre issue possible
est que les sentiments et les principes libéraux réveillés par la
guerre en Europe, deviennent des forces agissantes, permanentes et
établies, et s’étendent aux relations entre les nations européennes
et leurs dépendances extra-européennes. En d’autres termes, il
faut que les nations d’Europe acceptent pour principe politique
bien établi de changer le caractère de leur impérialisme et de
convertir dès que possible l’unité artificielle de leurs empires en
une unité psychologique vraie.
Mais ceci revient inévitablement à reconnaître le principe que
nous avions soutenu   : un arrangement du monde en un système
de groupements libres et naturels au lieu des groupements actuels
partiellement libres et partiellement forcés. Car l’unité psycho-
logique ne peut être garantie que si les nations actuellement
sujettes consentent librement à s’inclure dans l’agrégat impérial ;
or, la liberté d’assentiment implique la liberté de dissentiment
et de séparation. Si, en raison d’incompatibilité de culture, de
tempérament, d’intérêt économique ou autres, l’unité psycholo-
gique ne peut s’établir, la séparation devient inévitable, à moins
d’avoir recours au vieux principe de force, recours difficile quand
il s’agit de grandes masses d’hommes qui seraient devenues
conscientes d’elles-mêmes au cours du nouveau processus et
auraient retrouvé dans l’union leur force intellectuelle et leur
vitalité. Il faut reconnaître que des unités impériales de ce genre
peuvent constituer la prochaine étape (nullement inévitable) de

186
La solution idéale

l’agrégation humaine, plus facile dans les conditions actuelles


que l’unification de toute l’humanité. Toutefois, des unités de
ce genre ne pourraient avoir que deux objectifs rationnels   :
d’une part, être une halte à mi-chemin de l’union de toutes les
nations du monde et constituer une expérience de confédération
administrative et économique à grande échelle, et d’autre part,
être un moyen d’habituer des nations de races différentes, de
tradition, de couleur et de civilisation différentes, à cohabiter en
une famille politique commune, comme le devra l’ensemble de
l’espèce humaine dans tout système d’unification qui respecte le
principe de la diversité sans imposer un nivellement absolu dans
l’uniformité. Les unités impériales hétérogènes n’ont de valeur
dans le processus de la Nature que comme un moyen d’arri-
ver à cette unité plus grande, et elles devraient cesser d’exister
sitôt que celle-ci sera accomplie, à moins qu’elles ne subsistent
par quelque attraction naturelle ou quelque miracle de fusion
complète, improbable mais non impossible. Suivant cette ligne
d’évolution (et en fait suivant n’importe quelle ligne d’évolu-
tion), le principe de libre groupement naturel des peuples doit
être l’aboutissement final, la base finale parfaite. Il doit en être
ainsi, car sur aucun autre fondement l’unification de l’humanité
ne peut être sûre et solide. Il est inévitable qu’il en soit ainsi
parce que, une fois l’unification solidement établie, une fois la
guerre et les concurrences jalouses remplacées par de meilleures
méthodes d’échange et d’adaptation mutuelle, il n’y aurait plus
avantage à maintenir des systèmes artificiels ; par conséquent,
la raison et la commodité exigeront toutes deux le changement.
L’institution d’un système naturel de groupement irait de soi,
comme va de soi l’arrangement administratif d’un pays en pro-
vinces naturelles. Et ce ne serait pas seulement une nécessité de
la raison et de la commodité, mais du respect que tout système
de décentralisation ou de libre fédération doit nécessairement
avoir pour les sentiments nationaux ou raciaux et pour les unités

187
L’Idéal de l’unité humaine

locales établies de longue date. D’autres considérations pour-


raient modifier l’application du principe, mais aucune n’aurait
assez de force pour l’abroger.
L’unité naturelle dans un libre groupement de ce genre est la
nation, car elle est la base que l’évolution naturelle a solidement
créée et que, en fait, elle semble avoir produite en vue de l’unité
plus grande. Par conséquent, à moins que l’unification ne soit
différée à une date suffisamment lointaine de notre histoire pour
que le principe national d’agrégation perde de sa force et de sa
vitalité et se résolve en quelque chose d’autre, la nation libre et
naturelle, ou peut-être des groupes de nations, seraient le juste
et vivant support d’un système mondial solide et harmonieux.
La race compte encore et pourrait être un élément du système,
mais un élément subordonné. Dans certains groupements, elle
pourrait prédominer et être décisive ; en d’autres, elle serait
annulée, en partie parce que le sentiment historique et national
l’emporterait sur les différences de langue et de race, en par-
tie sous la pression des relations économiques ou autres créées
par les contacts locaux ou par l’unité géographique. L’unité
culturelle compterait, mais ne l’emporterait pas nécessairement
dans tous les cas ; même les forces réunies de la race et de la
culture ne seraient probablement pas suffisamment puissantes
pour être décisives.
Nous trouvons partout des exemples de cette complexité.
La Suisse, par le langage, la race et la culture, voire même par
les affinités de sentiment, appartient à des agrégats nationaux
différents   : deux agrégats par le sentiment et la culture (le latin
et le teuton), trois par la race et la langue (l’allemand, le fran-
çais et l’italien). Ces différences ont pu désorienter et diviser
les sympathies suisses pendant le conflit des nations 1, mais le
sentiment décisif qui l’emporte sur tous les autres, reste celui

1. La Première Guerre mondiale. (Note de l’éditeur)

188
La solution idéale

d’une nationalité helvétique, et ceci semble devoir interdire à


présent et pour toujours toute idée de démembrement ou de
dissolution volontaire de l’unité naturelle, locale, historique et
de longue date qu’est la Suisse. Par la race, le langage et le passé
historique, l’Alsace appartient d’une façon prédominante à une
union germanique, mais les Allemands se sont vainement réclamés
de ces titres, et leurs efforts pour transformer l’Alsace-Lorraine
en Elsass-Lothringen se sont révélés vains ; les affinités nationales,
historiques, culturelles et les sentiments vivants du peuple l’ont
toujours rattaché à la France. Le Canada et l’Australie n’ont
aucun lien géographique avec les Îles britanniques, ni même
entre eux, et le premier semblerait prédestiné à appartenir à un
groupe unitaire américain ; mais en l’absence d’un changement de
sentiment, difficile à envisager maintenant, il est certain que l’un
et l’autre préféreront appartenir à un groupement britannique
plutôt que, l’un de se fondre dans une nation américaine de
plus en plus cosmopolite, et l’autre, de constituer une union
australasienne séparée. Par contre, les éléments slaves et latins
de l’Autriche-Hongrie, bien qu’ils appartiennent à cet empire
par l’histoire, par la position géographique et la commodité
économique, se sont dirigés avec force vers la séparation et,
quand les sentiments locaux le permettaient, vers l’union avec
leur parenté raciale, culturelle et linguistique. Si l’Autriche avait
traité ses sujets slaves sur le même pied que les Magyars, ou si
elle avait été capable d’édifier sa propre culture nationale avec
ses éléments germains, slaves, magyars et italiens, il en eût été
autrement et son unité aurait été protégée contre toutes les forces
extérieures de démembrement. La race, le langage, les relations
locales et la commodité économique sont des facteurs puissants,
mais le facteur décisif reste toujours l’élément psychologique,
qui cherche spontanément l’union. Toutes les autres forces, si
turbulentes soient-elles, doivent céder devant cette force plus
subtile ; si intense que soit leur désir de trouver la libre expression

189
L’Idéal de l’unité humaine

et le libre usage de leur particularisme au sein de l’unité plus


grande, les forces économiques, culturelles ou raciales doivent
se subordonner à une force d’attraction plus puissante.
Pour cette raison même, le principe de base à adopter doit être
un libre groupement et non quelque règle abstraite ou pratique
ni quelque principe de tradition historique, quelque statut de
fait imposé aux nations. Il est aisé de construire un système en
pensée et de vouloir l’ériger sur un fondement qui semblerait à
première vue rationnel et convenable. Il semblerait, à première
vue, que l’unité de l’humanité pût s’arranger très rationnellement
et tout à fait commodément sur la base d’un triple groupement
— européen, asiatique et américain —, avec deux ou trois sous-
groupes en Amérique (latins et de langue anglaise), trois en Asie
(mongol, indien et ouest-asiatique, l’Afrique du Nord musulmane
pouvant être une annexe naturelle du groupe ouest-asiatique),
quatre en Europe (latins, slave, teuton et anglo-celtique, ce der-
nier englobant les colonies qui choisiraient encore d’y adhérer),
tandis que l’Afrique centrale et l’Afrique méridionale pourraient
continuer de se développer dans les conditions actuelles mais
avec des principes plus humains et plus progressifs ainsi que
l’exigeraient les sentiments d’une humanité unifiée. Certaines
des difficultés actuelles évidentes n’auraient probablement plus
une grande importance dans un meilleur système des choses.
Nous savons, par exemple, que des nations très proches par tous
les liens apparents, sont en fait divisées par des antipathies plus
fortes que celles (plus idéalistes que réelles) qui les séparent de
peuples n’ayant avec elles aucun lien d’affinité. Le Japon mongol
et la Chine mongole sont, en sentiment, nettement divisés l’un
de l’autre ; l’Arabe, le Turc et le Persan, unis par la religion et
la culture islamiques, ne feraient pourtant pas une famille très
heureuse si les sentiments qu’ils éprouvent maintenant entre eux
devaient persister. La Suède et la Norvège scandinaves avaient
tout ce qu’il fallait pour se rapprocher et perpétuer leur union,

190
La solution idéale

sauf un fort sentiment, bien qu’irrationnel, qui a rendu impos-


sible la continuation de cette union. Mais en fait, ces antipathies
ne persistent que tant qu’existe entre nations quelque pression
inamicale évidente, quelque sentiment de subjugation ou de
domination, quelque peur d’oppression ; ceci supprimé, les anti-
pathies disparaîtraient probablement. On peut noter, par exemple,
que depuis la séparation de la Norvège et de la Suède, les trois
États scandinaves se sont sentis de plus en plus disposés à agir
en commun et à se considérer comme un groupement naturel en
Europe. La longue antipathie des nations irlandaise et anglaise
est en train de s’effacer devant la réalité d’une relation plus juste,
bien qu’encore imparfaite, entre ces deux individualités natio-
nales. De même, l’antipathie de l’Autrichien pour le Magyar a
cédé le pas dès qu’une relation plus juste s’est établie entre ces
deux royaumes. Par conséquent, on peut facilement imaginer
que dans un système où les causes d’hostilité disparaîtraient, les
affinités naturelles l’emporteraient et un groupement du genre
que nous concevons deviendrait plus aisément réalisable. On
peut aussi soutenir que, sous la forte pression de la tendance
unificatrice, l’humanité s’orientera naturellement vers la création
d’une symétrie de ce genre. Un grand changement, une grande
révolution dans le monde, pourrait puissamment et rapidement
abolir tous les obstacles, comme la Révolution française avait
aboli l’obstacle de l’ancien régime à un système démocratique
uniforme. Mais aucun de ces arrangements ne serait réalisable
si les systèmes de commodité rationnelle ne correspondaient pas
aux sentiments réels des peuples ; or, l’état actuel du monde est
fort éloigné d’une correspondance aussi idéale.
L’idée d’une nouvelle base fondée sur le principe du senti-
ment national semblait à un moment donné susceptible d’une
réalisation pratique dans un champ limité. Elle se bornait à une
redistribution européenne, et encore, par la logique de la guerre
et de la force, ne devait-elle s’appliquer qu’aux seuls empires

191
L’Idéal de l’unité humaine

vaincus. Les autres nations n’acceptaient de la reconnaître pour


elles-mêmes que sous une forme restreinte   : la Russie par la
concession de l’autonomie à la Pologne, l’Angleterre par celle du
Home Rule à l’Irlande et par une fédération avec ses colonies,
alors que d’autres dénis du même principe devaient persister
ou même s’instaurer ici et là pour satisfaire les ambitions et
les exigences impériales. Un nom a même été donné à ce prin-
cipe nouveau, et pendant un certain temps l’idée du «   droit
des peuples à disposer d’eux-mêmes   » avait reçu une sanction
officielle et faisait presque figure d’évangile. Si imparfaite qu’en
ait été l’application, sa mise en vigueur pratique, eût-elle réussi,
aurait signifié la naissance physique et les premiers pas d’un
idéal nouveau et ouvert aux espoirs de l’humanité la perspec-
tive d’une application à une échelle plus vaste, et finalement
universelle. S’il est vrai que la victoire des Alliés a mis fin à ces
hautes déclarations, l’idéal de redistribution du monde sur la
base de libres groupements nationaux ne peut plus désormais
être considéré comme un rêve impossible ni comme un idéal
tout à fait chimérique.
Cependant, les forces opposées à cette redistribution sont
considérables et il est vain d’espérer qu’elles seront surmon-
tées sans de longues et difficiles batailles. L’égoïsme national
et impérial est la première et la plus puissante de ces forces
antagonistes. Abandonner l’instinct de domination et le désir
de rester le maître suprême quand le pouvoir et la supréma-
tie ont été la récompense de tant d’efforts passés, sacrifier les
avantages de l’exploitation commerciale des dépendances et des
colonies (qui ne peuvent être conservés qu’en consolidant la
domination et la suprématie), envisager avec désintéressement
l’accès à une libre activité nationale de masses d’hommes vigou-
reuses et parfois énormes qui furent autrefois des sujets et des
moyens passifs d’enrichissement, mais qui seraient désormais
des égaux puissants et peut-être même des rivaux formidables,

192
La solution idéale

c’est trop demander à l’égoïsme de la nature humaine pour


qu’elle le concède facilement et spontanément, à moins que la
concession ne s’impose par une nécessité urgente ou par l’espoir
de quelque gain important et palpable qui compenserait la perte
immédiate et visible. En outre, l’Europe n’a pas encore renoncé
à la prétention de tenir en main le reste du monde dans l’intérêt
de la civilisation (c’est-à-dire de la civilisation européenne) ni
d’exiger l’adoption de cette civilisation comme condition de
l’accession des races asiatiques à un degré quelconque d’égalité
ou de liberté. Cette prétention, bientôt destinée à perdre tout
pouvoir en Asie, trouve encore sa justification sérieuse dans l’état
actuel du continent africain. En tout cas, reconnaissons que,
pour le moment, elle s’oppose avec force à une reconnaissance
plus vaste de l’idéal nouveau-né, et que, tant que les problèmes
qu’elle soulève ne seront pas résolus, l’organisation du monde sur
le principe idéal d’un libre groupement devra attendre l’évolu-
tion de forces nouvelles et le déclenchement, tant en Asie qu’en
Europe, de révolutions spirituelles, intellectuelles et matérielles
qui n’ont pas encore eu lieu 1.

1. Ces révolutions se sont maintenant produites et les obstacles (du moins partiel-
lement) se sont évanouis ou sont en train de s’évanouir. (Note de Sri Aurobindo)

193
CHAPITRE XIX

La poussée à la centralisation
et à l’uniformité – L’administration
et la direction des affaires étrangères

En supposant qu’une union mondiale stable se


fonde finalement sur un libre groupement des nations suivant
leurs affinités naturelles, leurs sentiments, leurs évaluations des
commodités économiques ou autres, la question reste encore de
savoir quel serait exactement le statut de ces unités nationales
au sein de cette unité humaine plus vaste et plus complexe.
Posséderaient-elles une indépendance purement nominale et
deviendraient-elles les simples rouages d’une machine, ou bien
garderaient-elles une individualité réelle et vivante, une liberté
effective et une vie organique ? Pratiquement, ceci revient à
savoir si l’idéal de l’unité humaine s’oriente vers une humanité
fondue et soudée par la force (ou du moins avec force) en une
seule et vaste nation, en un État mondial centralisé avec de
nombreuses provinces, ou bien vers une agrégation en un sys-
tème plus complexe, plus lâche et plus flexible   : vers une union
mondiale de libres nationalités. Si la première conception ou
tendance, ou nécessité, devait dominer dans toute sa rigueur,
nous aurions devant nous une période de compression, de restric-
tion, de négation des libertés nationales et individuelles, comme
il en fut pendant la seconde des trois étapes historiques qui
marquèrent la formation nationale en Europe. S’il triomphait
entièrement, ce processus aboutirait à un gouvernement mondial
centralisé qui imposerait à l’humanité tout entière un règne et
une loi uniformes, une administration uniforme, un système
économique et éducatif uniforme, une seule culture, un seul

194
La poussée à la centralisation et à l’uniformité

principe social, une seule civilisation, et peut-être même une


seule langue et une seule religion. Centralisé, ce gouvernement
mondial déléguerait quelques-uns de ces pouvoirs aux autorités
et aux conseils nationaux, mais seulement à la manière dont le
gouvernement français centralisé (parlement et administration)
délègue certains de ses pouvoirs aux préfets et aux conseils des
départements et aux fonctionnaires et communes qui leur sont
subordonnés.
Pareil état de choses semble un rêve assez lointain, et, certes,
ce n’est pas un très beau rêve, sauf pour le doctrinaire rigide. Il
faudrait certainement fort longtemps pour qu’il devienne tout
à fait praticable, et il devrait être précédé d’une période de
formation imprécise correspondant à celle de l’unité féodale en
France et en Allemagne dans l’Europe du Moyen Âge. Cepen-
dant, étant donné le rythme toujours plus accéléré avec lequel
le monde commence à progresser et les révolutions gigantesques
que promet l’avenir dans le domaine de la pensée, des conceptions
et des pratiques internationales, nous devons envisager ce rêve,
non seulement comme une éventualité ultime mais comme une
possibilité qui n’est peut-être pas démesurément éloignée. Si
les choses continuent à évoluer obstinément et victorieusement
dans la même direction, si la science réussit à éliminer toujours
davantage les obstacles de l’espace et des divisions géographiques
et mentales, et qu’elle développe ses moyens et ses pouvoirs
d’organisation à une vaste échelle et dans tous les détails, alors
le rêve pourrait devenir réalisable d’ici un siècle ou deux, voire
même trois ou quatre tout au plus. Ce serait l’aboutissement
logique d’un processus où l’instrument d’unification principal
serait la force et la contrainte, soit la prépondérance d’un petit
nombre de grandes nations, soit l’apparition d’un État-roi, un
empire maître sur terre et sur mer. En supposant qu’une première
unité imprécise soit déjà établie, ce rêve pourrait se matérialiser
si dans le monde entier venaient à triompher la doctrine politique

195
L’Idéal de l’unité humaine

et la domination politique d’un parti de doctrinaires socialistes


et internationalistes dont l’esprit ressemblerait assez à celui des
Jacobins unitaires de la Révolution française ; sans tendresse
pour les sentiments du passé ni pour toutes les formes d’indi-
vidualisme de groupe, ils chercheraient à écraser et à éliminer
tout ce qui pourrait donner un appui visible à ces vestiges, afin
d’asseoir parfaitement leur idée d’égalité et d’unité humaines
absolues.
Pour un système de ce genre, quelles que soient la manière dont
il s’instaure et les forces qui l’établissent — qu’il soit gouverné
par l’idée d’État démocratique comme le socialisme moderne,
ou simplement par l’idée d’État, peut-être socialiste mais non
démocratique ou même antidémocratique — l’unité parfaite ne
peut se réaliser que dans l’uniformité. En fait, toute pensée qui
cherche à établir l’unité par des moyens mécaniques ou extérieurs,
est naturellement attirée par l’uniformité. Cette thèse semble
confirmée par l’histoire et par les leçons du passé ; la tendance à
la centralisation et à l’uniformité a en effet joué un rôle décisif
dans la formation des unités nationales, dont le point culminant
a coïncidé avec un état d’uniformité. La réunion des éléments
divers et souvent contradictoires d’un peuple en un seul État
national, constitue naturellement un précédent décisif pour le
rassemblement des populations de la terre, du peuple humain,
en une seule nation, un seul État mondial. Les temps modernes
nous offrent des exemples significatifs du pouvoir de cette ten-
dance à l’uniformité, et cette tendance grandit à mesure que la
civilisation progresse. Ainsi, le mouvement turc a commencé par
un idéal de tolérance pour tous les éléments hétérogènes de son
empire croulant — races, langues, religions, cultures —, mais
inévitablement l’élément Jeune Turc qui prédominait, a d’instinct
été entraîné à établir, au besoin par la coercition, une culture et
une nationalité ottomanes uniformes. Cette tendance a abouti
au petit État purement turc d’aujourd’hui, après l’élimination

196
La poussée à la centralisation et à l’uniformité

de l’élément grec et la ruine de l’empire ; mais chose curieuse,


l’uniformité nationale a trouvé son couronnement en s’adjoi-
gnant et en assimilant la culture, les formes sociales et les habi-
tudes européennes. La Belgique, composée presque également
de Flamands teutons et de Wallons gaulois, s’est formée en une
seule nationalité sous l’égide d’une culture franco-belge avec le
français comme langue dominante ; le mouvement flamingant,
qui logiquement aurait dû se contenter de droits égaux pour
les deux langues, visait en fait à un complet renversement de la
situation et voulait affirmer non seulement la langue flamande
et une culture flamande indigène, mais leur suprématie. L’Al-
lemagne, en unissant ses anciens éléments en un seul corps, a
toléré la continuation des États existants avec leur gouvernement
et leur administration propres, mais la possibilité de diversité
considérable ainsi offerte fut annulée par la centralisation de
la vie nationale à Berlin ; des séparations nominales existaient
bien, mais recouvertes par une uniformité réelle générale qui
fit presque de l’Allemagne l’image d’une plus grande Prusse
malgré les tendances et les institutions plus démocratiques et
plus humanitaires des États du Sud. Certes, il existe des types de
fédération d’un genre apparemment plus libre comme la Suisse,
les États-Unis, l’Australie, l’Afrique du Sud ; mais ici aussi, c’est
l’esprit d’uniformité qui prévaut réellement ou tend à prévaloir
en dépit des variations de détail et malgré la latitude laissée aux
États membres de légiférer librement sur des questions mineures.
Partout, l’unité semble appeler et s’efforce de créer une plus ou
moins grande uniformité pour consolider ses bases.
La première uniformité, d’où partent toutes les autres, est
celle d’un gouvernement centralisé dont la fonction naturelle
est de créer et d’assurer une administration uniforme. Un gou-
vernement central est nécessaire à tout agrégat qui veut donner
une unité organique à sa vie politique et économique. Nomi-
nalement, ou au début, ce gouvernement central peut être un

197
L’Idéal de l’unité humaine

simple organe créé par plusieurs États qui prétendent encore


être souverains à l’intérieur de leurs frontières ; ce peut être
un instrument auquel, pour plus de commodité, ils délèguent
quelques-uns de leurs pouvoirs à des fins communes ; mais en
fait, ce gouvernement central tend toujours à devenir lui-même
le corps souverain ; il désire toujours concentrer davantage de
pouvoir entre ses mains, et concéder seulement des pouvoirs dé-
légués aux législatures et aux autorités locales. Les inconvénients
pratiques d’un système plus lâche viennent encore renforcer
cette tendance centralisatrice et affaiblissent graduellement les
sauvegardes érigées contre un empiètement qui, de plus en plus,
semble n’offrir que des avantages et avoir pour lui la logique de
l’utilité générale. Cette tendance apparaît même aux États-Unis
malgré leur solide attachement pour la constitution originelle
et leur lenteur à accepter toute innovation constitutionnelle qui
dépasse le cadre purement local, et elle aurait certainement déjà
abouti à des changements radicaux importants s’il n’y avait eu
une Cour Suprême dont la mission était d’annuler toute intru-
sion législative dans la constitution originelle, ou si la politique
américaine de non-ingérence dans les affaires étrangères et leurs
complications n’avait écarté la pression des nécessités qui, en
d’autres nations, ont aidé le gouvernement central à accaparer
tout le pouvoir réel et à devenir la source des activités nationales
autant que leur tête ou leur centre. La politique traditionnelle des
États-Unis, leur pacifisme, leur antimilitarisme, leur répugnance
à s’engager dans l’imbroglio européen ou à s’approcher de trop
près de la politique de l’Europe, leur susceptibilité jalouse à
l’égard de toute intervention des Puissances européennes dans
les affaires américaines en dépit de leurs colonies et de leurs
intérêts dans l’hémisphère occidental, sont dus principalement à
leur conviction instinctive que ce séparatisme est la seule sécurité
pour le maintien de leurs institutions et de leur type particulier
de vie nationale. S’ils se militarisaient, s’ils se laissaient entraîner

198
La poussée à la centralisation et à l’uniformité

dans le tourbillon de la politique du vieux continent, comme il


menace de le faire parfois, rien ne pourrait longtemps protéger
les États-Unis contre la nécessité de vastes changements tendant
à la centralisation et à l’affaiblissement du principe fédéral 1.
C’est à une neutralité pareillement centrée sur elle-même que
la Suisse doit la sécurité de sa constitution fédérale.
Car la croissance de la centralisation nationale tient à deux
besoins primordiaux, dont le premier et le plus pressant est la
nécessité de cohésion, d’unité de but, d’action unique et concen-
trée contre les autres nations, soit pour se défendre des agressions
extérieures, soit pour attaquer les autres afin de satisfaire les
ambitions et les intérêts nationaux. L’effet centralisateur de la
guerre et du militarisme avec son appel à la concentration des
pouvoirs, est un lieu commun de l’histoire depuis les temps
les plus anciens. Ce fut le facteur principal de la formation
des monarchies absolues et centralisées comme du maintien
des aristocraties fermées et puissantes ; il a soudé ensemble les
éléments disparates et découragé les tendances centrifuges. Les
nations qui ont dû faire face à la nécessité de cohésion et n’ont
pas réussi à organiser ou à maintenir cette concentration des
pouvoirs, se sont toujours trouvées en mauvaise posture dans
la bataille de la vie, quand bien même elles n’ont pas partagé
le sort longtemps subi par l’Italie et la Pologne en Europe ou
par l’Inde en Asie. La force d’un Japon centralisé et la faiblesse
d’une Chine décentralisée sont une preuve évidente que, même
dans les conditions modernes, la vieille règle tient bon. Hier
encore, les États libres de l’Europe occidentale se sont trouvé
contraints de suspendre toutes leurs libertés si durement gagnées
et de recourir à l’expédient de la Rome ancienne, à un Sénat

1. La politique de Roosevelt et les difficultés qu’elle a rencontrées, illustrent claire-


ment le pouvoir de ces deux forces antagonistes aux États-Unis ; la tendance à renforcer
le principe fédéral, si lente soit-elle, ne fait aucun doute. (Note de Sri Aurobindo)

199
L’Idéal de l’unité humaine

irresponsable et même à une dictature voilée afin de faire face à


la force concentrée d’une nation puissamment centralisée, dotée
d’une armée capable de se défendre et d’attaquer. Si la perception
de cette nécessité réussissait à se prolonger au-delà de la durée
effective de la guerre, il n’y a pas de doute que la démocratie
et la liberté recevraient le coup le plus dangereux, et peut-être
fatal, qu’elles aient jamais subi depuis leur rétablissement dans
les temps modernes 1.
Si la Prusse a pu saisir dans sa poigne la vie de l’Allemagne,
c’est presque entièrement en raison du sentiment d’insécurité
qu’imposait au Reich sa position particulière en Europe entre deux
grandes nations hostiles et parce qu’il se sentait encerclé et menacé
dans son expansion. La force acquise par l’idée de confédération en
Angleterre et dans ses colonies à la suite de la guerre, est un autre
exemple de la même tendance. Tant que les colonies pouvaient
rester à l’écart, non affectées par les guerres de l’Angleterre ou
par sa politique étrangère, l’idée de confédération avait peu de
chances de se réaliser ; mais l’expérience de la guerre et de ses
gênes, ainsi que l’évidente incapacité de concentrer toutes les
forces potentielles de l’Empire dans un système de décentralisation
presque totale, semblent avoir rendu inévitable le resserrement de
la structure fluide et lâche de l’Empire britannique, resserrement
qui peut aller très loin une fois que le principe a été admis et
qu’il a commencé à être mis en pratique 2. Une fédération fluide,

1. Même actuellement, la poussée des forces tend manifestement à s’écarter de la


démocratie et à s’acheminer vers un contrôle d’État et un embrigadement de plus en
plus rigides. (Note de Sri Aurobindo)
2. Jusqu’à présent, ce resserrement n’est pas allé au-delà d’une égalité de statut
avec une étroite consultation dans les affaires étrangères, et de quelques tentatives de
coopération économique plus étroite. Mais la persistance de grandes guerres pourrait,
suivant leurs fortunes, dissoudre le système encore fluide, ou en imposer un autre plus
cohérent. Pour le moment cependant, cette dernière possibilité se trouve écartée par
l’accession à la condition de Dominion vrai et au statut de Westminster, qui rendent
la fédération pratiquement inutile et peut-être même indésirable pour les partisans de
l’indépendance de fait. (Note de Sri Aurobindo)

200
La poussée à la centralisation et à l’uniformité

sous une forme ou une autre, peut être commode lorsque règne
la paix ; mais partout où la paix est en danger et où la lutte pour
la vie est difficile et menaçante, la fluidité devient désavantageuse
et peut même se changer en un défaut fatal qui donne au destin
une occasion de destruction.
La pression d’un péril extérieur et le besoin d’expansion créent
seulement la tendance à une forte centralisation politique et mili-
taire ; le développement de l’uniformité naît de la nécessité d’une
étroite organisation interne, dont le centre ainsi créé devient l’ins-
trument. Cette organisation est en partie exigée par les nécessités
mêmes qui ont créé l’instrument, mais beaucoup plus par les
avantages de l’uniformité dans une vie sociale et économique bien
ordonnée et fondée sur certaine commodité dont la vie se soucie
peu, mais que l’intelligence de l’homme réclame constamment   :
un principe d’ordre clair, simple, et, pour autant que la complexité
de la vie le permette, d’application facile. Dès que l’intelligence
humaine se met à organiser la vie à son idée au lieu de suivre le
principe d’ordre organique inhérent à la vie, qui est plus instinc-
tivement souple et flexible, elle a non seulement tendance à imiter
la fixité de la Nature physique dans l’uniformité de ses principes
d’organisation fondamentaux, mais elle essaye aussi, autant qu’il
se peut, de leur donner une application uniforme. Elle travaille
à la suppression de toutes les variations importantes. Plus tard
seulement, quand elle s’est élargie et se sent davantage capable de
comprendre et de manier les complexités naturelles, l’intelligence
humaine se trouve suffisamment à l’aise pour accepter ce que le
principe de vie exige constamment   : une libre variation et l’ap-
plication subtilement diverse de principes uniformes. Avant tout,
dans l’organisation d’une société nationale, l’intelligence cherche
spontanément à uniformiser celui des aspects qui touche le plus
près au besoin particulier du centre d’ordre créé   : sa fonction
politique et militaire. Son but est donc une unité et une uniformité
administratives, suffisantes tout d’abord, puis absolues.

201
L’Idéal de l’unité humaine

Nées du besoin de concentration, les monarchies travaillèrent


d’abord à une concentration préliminaire, à rassembler les fils
principaux de l’administration entre les mains de l’autorité
centrale. Nous observons partout le même phénomène, mais
c’est dans l’histoire politique de la France que les étapes du
processus sont le plus clairement marquées. Car c’est là que la
confusion causée par le séparatisme féodal et les juridictions
féodales, avait créé les plus formidables difficultés ; et cepen-
dant, c’est là qu’elles furent résolues et éliminées avec le plus
de succès, par une constante insistance centralisatrice et par
une violente réaction finale contre les survivances féodales. La
monarchie centralisatrice, amenée au pouvoir suprême par les
leçons répétées des invasions anglaises, de la pression espagnole
et des guerres civiles, a inévitablement évolué vers cet abso-
lutisme, si remarquablement personnifié par la grande figure
historique de Louis XIV. Son mot célèbre   : «   L’État, c’est moi   »,
exprime vraiment le besoin que ressentait le pays, un besoin de
développer un pouvoir souverain incontesté qui concentrât en
lui toute l’autorité militaire, législative et administrative, par
opposition à l’organisation fluide et presque chaotique de la
France féodale. Le régime des Bourbons cherchait d’abord la
centralisation et l’unité administratives, et accessoirement un
certain degré d’uniformité. Il ne réussit pas entièrement dans
cette dernière tâche parce qu’il dépendait de l’aristocratie qu’il
avait remplacée, mais à laquelle cependant il était obligé de laisser
les débris confus de ses privilèges féodaux. La Révolution fit bon
marché de cette aristocratie et balaya les reliques de l’Ancien
Régime. En établissant une uniformité rigoureuse, elle n’a pas
renversé l’œuvre de la monarchie mais l’a parachevée plutôt.
Une unité et une uniformité complètes, législatives, fiscales,
économiques, judiciaires et sociales, étaient le but prédestiné
de l’absolutisme français, monarchique ou démocratique, de
par sa poussée première. Le gouvernement des Jacobins et le

202
La poussée à la centralisation et à l’uniformité

règne de Napoléon n’ont fait que mûrir rapidement ce qui s’était


lentement préparé sous la monarchie à partir de l’organisme
confus qu’était la France féodale.
En d’autres pays, le mouvement absolutiste a été moins direct,
et la survivance des vieilles institutions plus obstinée, même
après la disparition de leur raison d’être originelle ; mais partout
en Europe, même en Allemagne 1 et en Russie, la tendance a
été la même et le résultat final était inévitable. L’étude de cette
évolution est donc d’une importance considérable pour l’ave-
nir, car les difficultés à surmonter, quoique différentes en leur
forme et leur étendue, sont essentiellement identiques à celles
qui feraient obstacle au développement d’un État mondial à
partir de cet organisme fluide et encore confus qu’est le monde
civilisé moderne.

1. Observons que le point culminant de cette poussée absolutiste se situe en


Allemagne avec la centralisation sans précédent, la standardisation et l’uniformité
rigides du régime national-socialiste sous Hitler. (Note de Sri Aurobindo)

203
CHAPITRE XX

La poussée à la centralisation économique

L’organisation objective d’une unité nationale


n’est pas encore complète quand elle est entrée en possession
d’une autorité centrale unique et qu’elle a accompli l’unité et
l’uniformité de ses fonctions politiques, militaires et strictement
administratives. Il existe un autre côté de sa vie organique, qui
est également important, le législatif, et son corollaire, la fonction
judiciaire ; car en fin de compte, l’exercice du pouvoir législatif
devient le signe caractéristique du souverain, bien qu’il ne l’ait
pas toujours été. Logiquement, on pourrait supposer que la
première tâche d’une société dût être de déterminer d’une façon
consciente et organisée ses propres règles de vie, d’où toutes
les autres dériveraient et dont elles dépendraient, et que, par
conséquent, ces règles seraient naturellement les premières à
apparaître. Mais la vie se développe en obéissant à sa loi propre
et à la pression des forces, et non suivant la loi et la logique d’un
mental conscient de lui-même ; son premier cours est déterminé
par le subconscient, et n’est conscient de lui-même que d’une
façon secondaire et dérivée. Le développement de la société hu-
maine n’a pas fait exception à cette règle ; si l’homme, en l’essence
de sa nature, est un être mental, il a pratiquement débuté avec
une mentalité mécanique en grande partie, comme un être vivant
doué de conscience, un animal humain de la Nature ; plus tard
seulement, il a pu devenir l’être vivant conscient de soi, le Manu
se perfectionnant lui-même. Tel est le cours que l’individu doit
suivre ; l’homme grégaire marche dans le sillage de l’individu, il
est toujours loin derrière le plus haut développement individuel.
Ainsi, bien que la logique de la raison voudrait que la première
étape nécessaire soit la création d’un organisme social qui légifère

204
La poussée à la centralisation économique

consciemment et intégralement pour ses propres besoins, la


logique de la vie fait que cet organisme vient en dernier lieu,
comme une étape culminante. La société peut dès lors, grâce
à l’État, perfectionner consciemment toute l’organisation de sa
vie, militaire, politique, administrative, économique, sociale et
culturelle. Le processus est complet quand s’achève la courbe par
laquelle l’État et la société deviennent synonymes, autant qu’il
se peut. C’est en cela que réside l’importance de la démocratie ;
en cela aussi qu’est l’importance du socialisme. L’un et l’autre
sont le signe que la société est en passe de devenir un organisme
intégralement conscient, et par conséquent se réglant lui-même
librement et consciemment 1. Mais remarquons que la démocratie
et le socialisme modernes sont seulement un premier essai grossier
et maladroit vers cet accomplissement, une ébauche inefficace
et non une réalisation librement intelligente.
Au début, au premier stade de la société, il n’existe pas de
«   loi   » au sens où nous l’entendons, telle la lex romaine ; il n’existe
qu’une masse d’habitudes obligatoires, nomoi, mores, âchâra,
déterminées par la nature interne de l’homme grégaire et par
l’action qu’exercent sur lui les forces et les nécessités de son
milieu. Puis elles acquièrent un statut fixe et formel, deviennent
instituta, des institutions, et se cristallisent en lois. En outre, elles
embrassent toute la vie de la société et il n’existe pas de distinction
entre la loi politique et la loi administrative, la loi sociale et la
loi religieuse ; non seulement elles se rejoignent toutes en un
système unique, mais elles se fondent inextricablement l’une en
l’autre et se déterminent l’une l’autre. L’ancienne loi juive et le
shâstra hindou étaient de ce type, et jusqu’à ces derniers temps
avaient conservé ce premier principe d’organisation sociale en

1. Le fascisme et le national-socialisme ont supprimé le mot «   librement   » de cette


formule, et ils se sont donné pour tâche de créer cette conscience organisée se réglant
elle-même par un violent embrigadement. (Note de Sri Aurobindo)

205
L’Idéal de l’unité humaine

dépit des tendances à la spécialisation et à la séparation qui ont


triomphé ailleurs avec le développement normal de la raison
humaine analytique et pratique. Certes, ce droit coutumier
compliqué a évolué, mais par un développement naturel du
corps des habitudes sociales, qui répondait au changement des
idées et à des impératifs de plus en plus complexes. Il n’y avait
pas d’autorité législative unique et fixe qui déterminât les lois
par un travail d’ajustement et de sélection consciente ou en
anticipant sur l’assentiment populaire, ou par une action directe
des idées sur l’unanimité des besoins et de l’opinion. Les rois et
les prophètes, les rishis et les juristes brâhmanes ont pu exercer
une action de ce genre dans les limites de leur pouvoir et de
leur influence, mais aucun d’eux n’était le souverain législatif
constitué ; en Inde, le roi était l’administrateur du dharma 1,
mais pas du tout le législateur, sauf d’une façon exceptionnelle
et à peine visible.
Il est bon de remarquer que ce droit coutumier était souvent
attribué à un législateur originel, un Manu, un Moïse, un
Lycurgue ; mais la vérité historique de ces traditions a été
contestée par les études contemporaines, et peut-être avec
raison si nous considérons seulement les faits réels, vérifiables,
et le fonctionnement ordinaire du mental humain et de son
développement. En fait, si nous examinons la profonde tradition
légendaire de l’Inde, nous voyons que son idée du Manu est
plus un symbole qu’autre chose. Ce nom veut dire l’homme,
l’être mental. Il est le législateur divin, le demi-dieu mental
dans l’humanité, qui trace les lignes suivant lesquelles l’espèce
ou le peuple gouvernera son évolution. Dans les Purânas,
il est dit que Manu et ses fils règnent sur des terres ou des
mondes subtils ; ils règnent, pouvons-nous dire, dans cette vaste
mentalité qui est subconsciente pour nous, et de là, ils ont le

1. Ensemble des règles de conduite.

206
La poussée à la centralisation économique

pouvoir de déterminer les grandes lignes du développement de


la vie consciente de l’homme. La loi de Manu est le mânava-
dharmashâstra, la science qui règle la conduite de l’être mental
ou humain et, dans ce sens, nous pouvons penser que la loi de
toute société humaine représente l’évolution consciente du type
et des lignes que son Manu a fixés pour elle. S’il survient un
Manu incarné, un Moïse ou un Mahomet vivant, il est seulement
le prophète ou le porte-parole de la Divinité voilée dans les
flammes et les nuages   : Jéhovah sur le Sinaï, Allah parlant
par ses anges. Comme nous le savons, Mahomet a seulement
développé les coutumes sociales, religieuses et administratives
déjà existantes chez le peuple arabe et il en a fait un nouveau
système que la Divinité dictait à sa mentalité intuitive cachée
quand il se trouvait en état de transe, souvent, et qu’il passait
de son moi conscient à son moi supraconscient. Tout cela peut
être suprarationnel ou, si l’on veut, irrationnel, mais en tout
cas représente une étape du développement humain différente
de celle d’une société gouvernée par son mental rationnel et
pratique qui, par son contact avec les besoins mouvants de la
vie et ses nécessités permanentes, exige une loi créée et codifiée,
déterminée par une autorité législative fixe   : cerveau ou centre
organisé de la société.
Ce développement rationnel, nous l’avons vu, consiste à créer
une autorité centrale qui prenne graduellement la charge des
diverses parties spécialisées de l’activité sociale — d’abord une
force centrale distincte, mais qui s’étend ensuite et se fond de
plus en plus avec la société elle-même ou la représente directe-
ment. Au début, cette autorité était le roi, électif ou héréditaire ;
à l’origine, c’était un capitaine de guerre, et, dans son pays,
seulement le chef, la tête des anciens ou des plus forts, celui qui
convoque la nation et l’armée, la charnière des activités et non
le facteur déterminant principal — dans la guerre seulement,
quand une complète centralisation du pouvoir est la condition

207
L’Idéal de l’unité humaine

première d’une action efficace, il était l’autorité suprême. En


tant que strategos, conducteur des troupes, il était aussi imperator
et avait le commandement absolu. Quand il a étendu de l’exté-
rieur à l’intérieur cette combinaison de direction et d’autorité,
il était en voie de devenir le pouvoir exécutif   : non seulement
l’instrument principal de l’administration sociale, mais aussi le
souverain exécutif.
Il était naturellement plus facile pour le roi de devenir l’auto-
rité suprême en politique étrangère qu’en politique intérieure.
Même maintenant, certains gouvernements européens qui, dans
les affaires intérieures, doivent en référer à la volonté populaire
ou persuader et cajoler la nation, peuvent en politique étrangère
agir entièrement ou dans une très large mesure suivant leurs
idées propres ; il leur est permis de décider de leurs actes par
une diplomatie secrète, à laquelle le peuple n’a rien à dire, les
représentants de la nation ayant seulement le pouvoir général
de critiquer ou de ratifier les résultats. En politique étrangère,
l’action de ces représentants est nominale, ou en tout cas ré-
duite à un minimum puisqu’ils ne peuvent pas empêcher les
arrangements et les traités secrets ; et même quand les trai-
tés sont rendus publics assez tôt, les représentants ne peuvent
guère que refuser leur ratification, et ce, au risque de détruire
la sûreté, la continuité et l’uniformité nécessaire à l’action ex-
térieure de la nation, et, par là, de détruire aussi la confiance
des gouvernements étrangers sans laquelle il est impossible de
mener aucune négociation, ni de former aucune alliance ou as-
sociation stable. Ils ne peuvent pas non plus vraiment refuser
leur sanction en cas de crise, qu’il s’agisse de guerre ou de paix,
au seul moment où ils sont effectivement consultés, c’est-à-dire
à la dernière heure, ou plutôt à la dernière minute, quand la
guerre ou la paix sont devenues inévitables. Telle était encore
plus inévitablement la situation sous les anciennes monarchies
quand le roi faisait lui-même la guerre ou la paix et conduisait

208
La poussée à la centralisation économique

les affaires extérieures du pays selon son idée personnelle des


intérêts nationaux, qu’influençaient fortement ses propres pas-
sions, prédilections et intérêts personnels ou familiaux. Mais
quels que fussent les désavantages du système, la conduite de la
guerre et de la paix, et celle de la politique étrangère, comme la
conduite des troupes sur le champ de bataille, étaient du moins,
de ce fait, centralisées et unifiées en l’autorité souveraine. La
revendication d’un contrôle parlementaire réel en politique étran-
gère, voire d’une diplomatie ouverte (qui a déjà été pratiquée,
et est parfaitement praticable bien qu’elle semble difficile pour
nos conceptions courantes), indique une étape déjà plus avancée
de la transformation d’un système monarchique et oligarchique
en un système démocratique, transformation qui est loin d’être
achevée en dépit de la prétention moderne à la démocratie ; elle
marque la prise en charge, par l’ensemble de la société organi-
sée en État démocratique, de toutes les fonctions souveraines
qui appartenaient au seul administrateur souverain ou au petit
nombre des agents exécutifs principaux.
Pour s’emparer des fonctions internes, l’autorité centrale a
une tâche plus ardue, car si elle veut les absorber ou saisir les
principaux leviers de commande, elle doit compter avec la riva-
lité ou l’intervention de forces et d’intérêts puissants, avec la
résistance d’habitudes nationales invétérées et souvent chères au
peuple, avec des droits et des privilèges établis. Mais finalement,
il est inévitable qu’elle parvienne à un certain contrôle unifié des
fonctions exécutives et administratives. Le côté administratif de
l’organisation nationale se divise en trois parties principales   :
financière, exécutive proprement dite, et judiciaire. Le pouvoir
financier comprend la haute main sur les finances publiques et
sur l’emploi des contributions de la société aux fins nationales ;
il est évident que ce pouvoir doit passer entre les mains de
toute autorité qui a entrepris d’organiser et de rendre efficace
l’action unifiée de la communauté. Mais poussée à une gestion

209
L’Idéal de l’unité humaine

sans partage et sans contrôle, à une complète unification des


pouvoirs, il est naturel que cette autorité veuille non seulement
fixer à son gré les dépenses, mais aussi la contribution de la
société aux finances publiques, tant en importance que pour la
répartition entre les individus et les classes qui constituent la
nation. La monarchie, qui tend à tout centraliser de façon des-
potique, a constamment essayé d’accaparer ce pouvoir et s’est
battue pour le conserver, car la maîtrise des finances nationales
est le signe le plus important et l’élément le plus effectif de la
souveraineté réelle, plus essentiel peut-être que le droit de vie
et de mort. Dans les régimes les plus despotiques, cette maîtrise
est absolue et va jusqu’au droit de confiscation et de spoliation
sans recours à une procédure judiciaire. Par contre, un souve-
rain qui doit marchander avec ses sujets sur le montant de leur
contribution et les méthodes d’imposition, est aussitôt entravé
dans sa souveraineté et n’est plus en fait le souverain unique et
total. Un pouvoir essentiel est dès lors entre les mains d’un ordre
inférieur du royaume, et ce pouvoir peut se retourner contre
lui et lui être fatal dans tout conflit qui voudrait transférer la
souveraineté à cet ordre. C’est pourquoi, dans son opposition à la
monarchie, l’instinct politique supérieur du peuple anglais s’est
attaqué à la question des impôts comme au premier point vital
de la lutte pour le pouvoir financier. Dès que ce problème a été
réglé par la défaite des Stuarts au Parlement, le changement de
la souveraineté monarchique en souveraineté populaire, ou plus
exactement la transmission du pouvoir fondamental — d’abord
du trône à l’aristocratie, puis à la bourgeoisie, enfin au peuple
entier — n’était plus qu’une question de temps, ces deux der-
nières étapes — la seconde est encore inachevée — couvrant la
rapide évolution des quatre-vingts dernières années. En France,
la force de la monarchie est d’avoir réussi à absorber pratique-
ment ce pouvoir ; c’est son incapacité à administrer avec justice
et économie les deniers publics, sa mauvaise grâce à imposer

210
La poussée à la centralisation économique

les richesses énormes de l’aristocratie et du clergé alors que le


peuple était écrasé d’impôts, et par suite la nécessité de faire
encore appel à la nation, qui furent l’occasion de la Révolution.
Dans les pays modernes développés, nous avons une autorité
dirigeante qui, du moins, prétend représenter plus ou moins
parfaitement la nation dans sa totalité ; les individus et les classes
doivent s’y soumettre puisqu’il n’est aucun recours contre la
volonté d’une société tout entière. Mais même ainsi, ce sont
encore des questions, non plus d’impôt mais d’organisation et
d’administration correctes de la vie économique de la société,
qui préparent les révolutions de l’avenir.

211
CHAPITRE XXI

La poussée à la centralisation et à
l’uniformité législatives et sociales

Le rassemblement des pouvoirs essentiels d’admi-


nistration entre les mains du souverain est complet quand
l’unité et l’uniformité de l’administration judiciaire sont ache-
vées, en particulier dans le domaine criminel qui est étroitement
lié au maintien de l’ordre et de la paix intérieure. Et d’ailleurs,
il est nécessaire que le souverain tienne la justice criminelle
entre ses mains afin de pouvoir écraser toute rébellion contre
lui-même comme une trahison, et même, autant qu’il se peut,
étouffer la critique et l’opposition et sévir contre cette libre
pensée et cette libre parole qui, par leur constante recherche
d’un principe social plus parfait et leur façon directe ou subtile
d’encourager le progrès, sont si dangereuses pour les institutions
et les pouvoirs établis, et par leur élan vers un ordre meilleur
en devenir, si subversives. L’unité de juridiction, le pouvoir
de constituer des tribunaux, de nommer, payer et révoquer les
juges, et le droit de décider des délits, des crimes et de leurs
sanctions, constituent tout le pouvoir judiciaire du souverain
sur le plan criminel. De même, l’unité de juridiction, le pouvoir
de constituer des tribunaux administrant la justice civile et le
droit de modifier les lois relatives à la propriété, au mariage et
autres affaires sociales touchant à l’ordre public, représentent
son pouvoir sur le plan civil. Mais l’unité et l’uniformité de la
justice civile sont d’une importance moins pressante et moins
immédiate pour l’État quand il se substitue à la société organique
naturelle ; la justice civile est un instrument moins directement
essentiel. Par conséquent, la juridiction criminelle est la première
à être absorbée plus ou moins complètement.

212
La centralisation et l’uniformité législatives et sociales

À l’origine, tous ces pouvoirs appartenaient à la société orga-


nique et s’appliquaient principalement par des moyens naturels
divers, d’un caractère vague et tout à fait coutumier, tels le
panchâyat indien ou jury de village, la juridiction des guildes ou
autres association naturelles, le pouvoir judiciaire de l’assemblée
ou des conseils de citoyens dans les diverses commitia romaines,
ou tels certains grands jurys peu maniables, tirés au sort ou choi-
sis de quelque autre façon, comme à Rome et à Athènes — et
seulement dans une petite mesure par l’action judiciaire directe
du roi ou des anciens en leur capacité administrative. Par suite,
les sociétés humaines du début ont pendant longtemps gardé un
aspect très complexe dans leur administration judiciaire ; elles
ne possédaient pas de juridiction uniforme ni d’unité centralisée
qui fût la source de l’autorité judiciaire, et elles n’en sentaient
pas non plus le besoin. Mais à mesure que l’idée d’État se déve-
loppe, cette unité et cette uniformité doivent nécessairement se
produire. Au début, elles s’accomplissent par un rassemblement
des diverses juridictions, le roi étant simultanément la source
des sanctions, la haute cour d’appel et le possesseur des pouvoirs
originels, qui parfois s’exercent, comme dans l’Inde ancienne,
par une procédure judiciaire, mais parfois aussi par ukase dans
les régimes plus autocratiques, ce dernier procédé servant sur-
tout en matière criminelle pour décider du châtiment et plus
particulièrement de la punition des crimes contre la personne du
roi ou contre l’autorité de l’État. Cette tendance à l’unification
et à l’autorité de l’État est souvent combattue par le sens reli-
gieux de la communauté, qui attache un caractère sacro-saint à
ses lois et coutumes, comme dans la plupart des pays d’Orient,
et tend à circonscrire le roi ou l’État en d’étroites limites   : le
souverain est accepté en tant qu’administrateur de la justice,
mais il est censé être strictement limité par la loi, dont il n’est
pas la source mais seulement le canal. Parfois, ce sens religieux
introduit un élément théocratique dans la société   : une Église

213
L’Idéal de l’unité humaine

possédant une autorité et une juridiction ecclésiastiques séparées,


un shâstra sous la garde de juristes brâhmanes, une loi confiée
aux ulémas. Quand le sens religieux garde sa prépondérance, la
solution consiste à associer les juristes brâhmanes au roi ou au
juge désigné par lui dans chaque tribunal d’État, et à maintenir
l’autorité suprême des pandits et des ulémas dans toutes les
questions judiciaires sujettes à controverse. Quand l’instinct
politique est plus fort que le sens religieux, comme en Europe,
la juridiction ecclésiastique finit à la longue par se subordonner
à celle de l’État, et finalement disparaît.
Ainsi, en fin de compte, l’État ou la monarchie, ce grand
instrument de transition de la société organique à la société
rationnelle, devient la tête de la loi autant que l’incarnation
de l’efficacité et de l’ordre publics. Le danger de subordonner
entièrement le judiciaire à un exécutif qui possède des pouvoirs
tant soit peu arbitraires et irresponsables, est évident ; mais
c’est en Angleterre seulement — le seul pays où la liberté ait
toujours été considérée comme d’une importance égale à l’ordre
et non comme une nécessité moindre ou même nulle — qu’a
réussi très tôt la tentative de limiter le pouvoir judiciaire de
l’État. Ceci tenait en partie à la solide tradition d’indépen-
dance des tribunaux, soutenue par la complète sécurité des
juges dans leur position et leurs émoluments, une fois nom-
més, et en partie à l’institution du jury. Il restait encore une
large place à l’oppression et à l’injustice, comme dans toutes
les institutions humaines, politiques et sociales, mais le but
était atteint dans ses grandes lignes. Notons que d’autres pays
ont adopté le système du jury, mais dominés davantage par un
instinct d’ordre et de système, ils ont laissé le judiciaire sous
l’autorité de l’exécutif. Ce n’est pas un défaut si grave lorsque
l’exécutif, non seulement représente la société mais est nommé
et contrôlé par elle ; le fait est plus grave lorsque l’exécutif est
indépendant du contrôle public.

214
La centralisation et l’uniformité législatives et sociales

L’uniformité du droit s’est développée suivant diverses voies à


partir de l’unité et de l’uniformité de l’administration judiciaire.
À ses débuts, le droit est toujours coutumier, et partout où il est
librement coutumier, c’est-à-dire où il exprime seulement les
habitudes sociales du peuple, il doit naturellement, sauf dans les
petites sociétés, aboutir à une variété de coutumes considérable,
ou tout au moins la permettre. En Inde, chaque secte ou même
chaque famille était autorisée à introduire des variantes dans la
coutume religieuse ou civile, et la loi générale de la société était
tenue de les accepter dans certaines limites assez vagues ; cette
liberté fait encore théoriquement partie du droit hindou, bien
qu’il soit maintenant très difficile en pratique de faire reconnaître
toute nouveauté. Cette liberté de variation spontanée est le signe
résiduel de l’ancienne vie naturelle ou organique de la société, par
opposition à une existence sociale intellectuellement organisée,
rationalisée ou mécanisée. La vie organique du groupe fixait ses
lignes générales et ses divergences particulières par son sens et
son instinct collectifs ou par son intuition propre, plutôt que
par les structures rigoureuses de la raison.
Le premier signe manifeste d’une évolution rationnelle appa-
raît quand le code et la constitution tendent à l’emporter sur la
coutume. Encore y a-t-il code et code. Car, d’abord, il existe des
systèmes qui ne sont pas écrits ou ne le sont que partiellement
et qui ne se laissent pas couler dans la forme rigide d’un code,
mais englobent une masse flottante de lois, decreta, ou de pré-
cédents, comportant encore un grand nombre de lois purement
coutumières. Ou encore, il existe des systèmes qui prennent bien
la forme rigide d’un code, tel le shâstra hindou, mais qui ne
sont en réalité qu’une ossification de la coutume et qui aident à
stéréotyper la vie de la société plutôt qu’à la rationaliser. Enfin,
il est des codes délibérément ordonnés qui sont un essai de
systématisation intelligente   : une autorité souveraine fixe les
cadres de la loi et admet de temps en temps des changements qui

215
L’Idéal de l’unité humaine

sont des accommodements intelligents à de nouveaux besoins,


des variations qui ne dérangent pas l’unité intelligente ni la
fixité raisonnable du système mais seulement les modifient et
les élargissent. L’approche de la perfection dans ce dernier type
représente le triomphe de l’instinct rationnel, plus étroit mais
aussi plus conscient et plus industrieux, sur l’instinct de vie de
la société, plus vaste mais aussi plus vague et moins efficace. La
société est prête pour la seconde étape de son développement
quand elle a réussi l’exploit de fixer et d’arranger sa vie d’une
façon parfaitement consciente et systématiquement rationnelle
par une constitution fixe et uniforme, d’une part, et d’autre part,
par un droit civil et criminel uniforme et intelligemment struc-
turé. Elle peut alors entreprendre d’ordonner consciemment et
uniformément sa vie tout entière à la lumière de la raison, comme
le veut le principe du socialisme moderne et comme l’a voulu la
tendance générale de toutes les utopies des penseurs.
Mais avant de pouvoir arriver à cette étape, une grande
question reste à régler   : qui doit être l’État ? L’incarnation de
l’intelligence, de la volonté et de la conscience de la société
sera-t-elle un roi avec ses conseillers, ou une classe gouvernante
(théocratique, autocratique ou ploutocratique) ou un corps qui
sera, ou du moins semblera, suffisamment représentatif de l’en-
semble de la société, ou encore un compromis entre certaines
de ces possibilités, ou entre toutes ? Le cours entier de l’histoire
constitutionnelle a tourné autour de cette question et, en toute
apparence, a oscillé obscurément entre des possibilités variées.
Mais en fait, nous observons tout du long la pression d’une néces-
sité qui, certes, a traversé les étapes monarchique, aristocratique
et les autres, mais pour aboutir finalement et inévitablement
à une forme démocratique de gouvernement. Le roi, dans sa
tentative pour être l’État — tentative qui lui était imposée par
la poussée de l’évolution — devait certes essayer de devenir
la source autant que l’autorité juridique ; il devait chercher à

216
La centralisation et l’uniformité législatives et sociales

s’emparer des fonctions législatives de la société autant que de


ses fonctions administratives, de sa sphère de pensée agissante
autant que de sa sphère d’action efficace. Mais ce faisant, il
préparait seulement la voie de l’État démocratique.
Le roi, son conseil militaire et civil, le clergé, et l’assemblée
des citoyens (transformée en troupe armée pour les besoins de
la guerre) furent probablement partout, mais certainement dans
les races aryennes, les éléments de début de l’évolution cons-
ciente de la société   : ils représentent les trois ordres d’une nation
libre sous sa première forme élémentaire, avec le roi comme clef
de voûte de l’édifice. Le roi peut se débarrasser du pouvoir du
clergé, il peut réduire son conseil au simple rôle d’instrument
de sa volonté et faire de la noblesse, représentée par le conseil,
un soutien politique et militaire de ses actes ; mais tant qu’il
ne s’est pas débarrassé de l’assemblée ou de l’obligation de la
convoquer (comme le fit la monarchie française avec ses états
généraux convoqués une fois ou deux seulement au cours des
siècles, et encore sous la pression de grandes difficultés), il ne
peut pas être la principale autorité législative, et encore moins
l’unique autorité. Même s’il laisse le travail pratique de la lé-
gislation à un corps judiciaire non politique, comme le furent
les parlements français, il est sûr de trouver là un centre de
résistance. Par conséquent, la disparition de l’assemblée, ou le
pouvoir du monarque de convoquer ou non l’assemblée selon
son bon plaisir, est toujours le vrai signe de son absolutisme.
Mais une fois qu’il s’est débarrassé de tous les autres pouvoirs
de la vie sociale ou les a subordonnés à son autorité, dès lors, à
l’instant même de son plus haut succès, commence son échec   :
le système monarchique a rempli son rôle positif dans l’évolu-
tion sociale, et tout ce qui lui reste à faire est, ou bien d’assurer
la cohésion de l’État jusqu’à ce qu’il se transforme lui-même,
ou bien, par son oppression, de déclencher le mouvement qui
conduira à la souveraineté du peuple.

217
L’Idéal de l’unité humaine

La raison en est que la monarchie, en s’emparant du pouvoir


législatif, a outrepassé la vraie loi de son être, son dharma ; elle
s’est chargée de fonctions qu’elle ne peut pas remplir sainement
ni effectivement. L’administration est simplement la réglemen-
tation de la vie extérieure du peuple, l’organisation du maintien
des activités externes de son être constitué, ou en cours de
constitution, et le roi peut fort bien être leur régulateur ; il peut
parfaitement remplir la fonction que la forme indienne de gou-
vernement lui assignait   : être le gardien du dharma. Par contre,
la législation, le développement social, la culture, la religion, et
même le règlement de la vie économique, sont en dehors de sa
sphère ; ils représentent l’expression de la vie, de la pensée et de
l’âme de la société. Le roi peut aider à les influencer s’il a une
forte personnalité en contact avec l’esprit de l’époque, mais il
ne peut pas les régler ; ils constituent le dharma national (nous
sommes obligés d’employer le mot indien qui seul est capable
d’exprimer l’idée complète, notre mot dharma signifiant la loi
de notre nature et aussi son expression dans les formes). Seule
la société elle-même peut régler le développement de son propre
dharma ou peut formuler son expression ; et si elle doit le faire,
non pas de la vieille manière, par un développement naturellement
organique et intuitif, mais par une réglementation consciente à
l’aide de la raison et de la volonté nationales organisées, un corps
gouvernant doit alors être créé qui représentera plus ou moins
adéquatement la raison et la volonté de la société tout entière,
s’il ne peut les incarner tout à fait. Une classe gouvernante
— aristocratie ou théocratie intelligente — peut représenter,
non pas certes la totalité, mais une partie vigoureuse et noble
de la raison et de la volonté nationales ; mais même ainsi, ce ne
peut être qu’une étape du développement vers un État démo-
cratique. Certainement, telle qu’elle est pratiquée maintenant, la
démocratie n’est pas la dernière étape, ni même l’avant-dernière.
Souvent, elle n’est démocratique qu’en apparence, et même la

218
La centralisation et l’uniformité législatives et sociales

meilleure des démocraties équivaut à la domination de la majorité


et fonctionne par la méthode défectueuse d’un gouvernement de
partis. Ces défauts, de plus en plus perçus, sont pour beaucoup
dans le mécontentement actuel vis-à-vis des systèmes parlemen-
taires. Il est même probable qu’une démocratie parfaite ne sera
pas la dernière étape de l’évolution sociale ; elle est pourtant la
large base nécessaire sur laquelle la conscience de l’être social
peut s’appuyer pour entrer en possession d’elle-même 1. La dé-
mocratie et le socialisme, nous l’avons dit, sont le signe que cette
conscience de soi commence à atteindre sa maturité.
À première vue, la législation peut sembler une chose exté-
rieure, une simple forme d’administration, et ne pas faire partie
de la texture intime de la vie sociale au même titre que ses
formes économiques, sa religion, son éducation et sa culture. Il
peut en sembler ainsi parce que, dans l’ancien régime politique
des nations européennes, elle n’a pas tout embrassé comme l’a
fait la législation orientale ou shâstra ; elle s’est bornée, jusqu’à
une époque récente, à la politique et au droit constitutionnel,
aux principes et méthodes d’administration et à la partie de la
législation sociale et économique qui était tout juste nécessaire
pour assurer la sécurité de la propriété et maintenir l’ordre pu-
blic. Tout ceci, semblerait-il, pourrait fort bien entrer dans les
attributions du roi, être accompli par lui avec autant de com-
pétence que par un gouvernement démocratique. Mais en fait,
il n’en est rien, l’histoire en témoigne   : le roi est un législateur
inefficace, et les aristocraties «   pures   » ne valent guère mieux.
Car les lois et les institutions d’une société sont le cadre qu’elle
construit pour sa vie et son dharma. Quand elle commence à

1. Il ne s’ensuit pas que la vraie démocratie doive nécessairement voir le jour à un


moment donné de l’histoire. Pour l’homme, individuel ou collectif, le chemin de la
pleine conscience de soi est un labyrinthe inextricable. Avant qu’une vraie démocratie
ne puisse s’établir, son développement sera très probablement dépassé par une tentative
prématurée de socialisme. (Note de Sri Aurobindo)

219
L’Idéal de l’unité humaine

fixer ses lois par elle-même, si peu que ce soit, par une action
consciente de sa raison et de sa volonté, elle fait le premier
pas dans une direction qui doit inévitablement aboutir à une
tentative de réglementation consciente de toute sa vie sociale et
culturelle ; elle doit nécessairement, à mesure que sa conscience
croît, se sentir poussée à tenter de réaliser l’Utopie du penseur.
Car le penseur utopique représente le mental individuel qui, par
l’orientation de sa pensée, annonce la direction que finalement
doit prendre le mental social.
Mais de même qu’aucun penseur individuel ne peut décider
en pensée, et par sa raison arbitraire, de l’évolution d’une société
consciente rationnelle, de même aucun agent exécutif ni suite
d’agents exécutifs ne peuvent en décider pratiquement par leur
pouvoir arbitraire. Il est évident qu’un agent de cette sorte ne
peut pas décider de toute la vie sociale d’une nation, elle est
beaucoup trop vaste pour lui ; aucune société ne tolérerait que
la lourde main d’un individu arbitraire pesât sur la totalité de
son existence sociale. Il ne peut pas non plus décider de la vie
économique, elle est aussi beaucoup trop vaste pour lui ; il peut
seulement la surveiller et la pousser dans une direction ou une
autre quand le besoin s’en fait sentir. Il ne peut pas davantage
décider de la vie religieuse, encore que cette tentative ait été
faite ; elle est trop profonde pour lui, car la religion est la vie
spirituelle et éthique de l’individu, les relations de son âme
avec Dieu, les rapports intimes de sa volonté et de son caractère
avec les autres individus ; or, aucun monarque, aucune classe
gouvernante, pas même une théocratie ni un clergé, ne peuvent
vraiment se substituer à l’âme de l’individu ni à l’âme de la
nation. Il ne peut pas non plus décider de la culture nationale ;
il peut seulement, aux grandes époques d’épanouissement de
cette culture, la protéger et l’aider en fixant l’orientation qu’elle
était déjà en train de prendre par la force de sa propre tendance.
Vouloir tenter davantage, est une entreprise irrationnelle et ne

220
La centralisation et l’uniformité législatives et sociales

peut pas conduire au développement d’une société rationnelle.


L’agent exécutif peut seulement soutenir sa tentative par une
oppression autocratique, qui finalement conduit à l’affaiblis-
sement et à la stagnation de la société, et la justifier par de
fallacieux arguments mystiques tels le «   droit divin   », source
du pouvoir royal, ou le caractère particulièrement divin de
l’institution monarchique. Même les souverains exceptionnels
— un Charlemagne, un Auguste, un Napoléon, un Chandra-
gupta, Ashoka ou Akbar — ne peuvent guère que fixer certaines
institutions nouvelles exigées par l’époque et, dans les périodes
critiques, aider à l’émergence des tendances les plus fortes, sinon
les meilleures. Quand ils veulent tenter davantage, ils échouent.
L’effort d’Akbar pour créer par sa raison éclairée un nouveau
dharma pour la nation indienne, fut une brillante futilité. Les
édits d’Ashoka restent gravés sur les piliers et les rocs, mais
le développement de la religion et de la culture indiennes a
suivi sa propre voie en d’autres directions, bien plus complexes,
déterminés par l’âme d’un grand peuple. Seul le rare individu,
Manu, Avatâr ou prophète, qui vient sur la terre peut-être une
fois par millénaire, peut parler avec vérité de son droit divin, car
le secret de sa force n’est point politique mais spirituel. Qu’un
souverain politique ordinaire ou qu’une institution politique ait
émis pareille prétention, est l’une des plus ahurissantes parmi
les nombreuses folies de la pensée humaine.
Cependant la tentative, en dehors de ses fausses justifica-
tions et de son échec pratique, était en elle-même inévitable et
féconde ; c’était un pas nécessaire dans l’évolution sociale. Elle
était inévitable parce que cet instrument de transition qu’était
l’absolutisme représentait la première idée de la raison et de
la volonté humaines s’emparant de la vie du groupe pour la
façonner, la modeler et l’ordonner selon leur plaisir, leur pouvoir
et leur choix intelligent, et pour gouverner la nature dans la
masse humaine comme elles avaient déjà partiellement appris

221
L’Idéal de l’unité humaine

à la gouverner dans l’individu humain. Et puisque la masse


n’est pas éclairée ni capable de pareil effort intelligent, qui donc
peut le faire pour elle, sinon l’individu capable ou un corps
d’individus intelligents et capables ? Tel est tout le fondement de
l’absolutisme, aristocratique ou théocratique. L’idée est fausse,
ou n’est qu’une demi-vérité ou une vérité temporaire, parce que
la vraie tâche de la classe ou de l’individu évolué est d’éclairer
et d’éduquer progressivement la masse à faire consciemment
pour elle-même son propre travail, et non d’agir éternellement
pour elle 1. Mais l’idée devait suivre son cours, et la volonté dans
l’idée — car chaque idée porte en soi une volonté impérieuse
de réalisation — devait nécessairement aller à l’extrême de sa
tentative. La difficulté était que le souverain ou la classe diri-
geante pouvaient prendre en main la partie la plus mécanique
de la vie de la société, mais tout ce qui représente son existence
plus intime échappait à leur emprise   : ils ne pouvaient pas se
saisir de son âme. Pourtant, à moins de pouvoir saisir l’âme,
leur poussée absolutiste restait inaccomplie et leur possession
incertaine, puisque, à tout moment, ils pouvaient être supplantés
par des pouvoirs plus adéquats, qui devaient inévitablement se
lever dans la mentalité élargie de l’humanité et les évincer, puis
occuper leur trône.
Seuls deux moyens principaux semblaient adéquats et ont été
employés dans toutes ces tentatives de maîtrise absolue. L’un
était surtout négatif ; il consistait à opprimer la vie et l’âme de la
communauté par une inhibition plus ou moins totale de sa liberté
de pensée, de parole, d’association, d’action individuelle ou de
groupe (souvent accompagnée des plus abominables méthodes
d’inquisition, d’ingérence et de pression sur les relations et les

1. Ceci ne veut pas dire que dans une société parfaite, il n’y aurait pas de place pour les
éléments monarchiques, aristocratiques ou théocratiques. Mais dans une société parfaite,
ils rempliraient leurs fonctions naturelles au sein d’un corps conscient ; ils n’auraient
pas à porter et à entraîner une masse inconsciente. (Note de Sri Aurobindo)

222
La centralisation et l’uniformité législatives et sociales

libertés les plus sacrées de l’homme en tant qu’être individuel et


social), tandis que l’on encourageait et patronnait exclusivement
la pensée, la culture et les activités qui acceptaient, flattaient
et aidaient l’absolutisme régnant. L’autre moyen était positif ;
il consistait à contrôler la religion de la société et à appeler le
prêtre à l’aide spirituelle du roi. Car, dans les sociétés naturelles
et dans celles qui, même partiellement intellectualisées, restent
encore attachées aux principes naturels de notre être, la religion,
si elle n’est pas toute la vie, veille pourtant sur toute la vie de
l’individu et de la société, l’influence, la moule puissamment,
comme elle le faisait encore récemment en Inde et en grande
partie dans toutes les contrées asiatiques. Les religions d’État
sont l’expression de cette tentative. Mais une religion d’État
est une monstruosité artificielle, encore qu’une religion natio-
nale puisse être une réalité vivante ; pourtant, même dans ce
cas, elle doit être tolérante, capable de s’adapter, flexible, un
miroir de l’âme profonde de la société, si elle ne veut pas céder
au conformisme et finalement tuer l’esprit religieux ou arrêter
l’expansion spirituelle. Ces deux moyens, même s’ils semblent
réussir un certain temps, sont voués à l’échec — échec par la
révolte de l’être social opprimé, ou échec parce que l’être social
dégénère, s’affaiblit et meurt, ou n’est plus qu’un mort vivant.
Le seul aboutissement de l’absolutisme est, ou bien la stagnation
et la faiblesse comme celles qui frappèrent finalement la Grèce,
Rome, les nations musulmanes, la Chine et l’Inde, ou bien une
révolution salvatrice, spirituelle, politique et sociale. Quoi qu’il
en soit, l’absolutisme était une étape inévitable du développement
humain, une expérience qui ne pouvait manquer d’être faite. Il
était aussi fécond en dépit de son échec, et peut-être même à
cause de lui ; car l’État absolutiste monarchique et aristocratique
a été le père de l’idée moderne d’État absolutiste socialiste qui
semble maintenant en voie de naître. En dépit de tous ses vices,
il était un pas nécessaire, parce que c’est seulement ainsi que

223
L’Idéal de l’unité humaine

pouvait émerger solidement l’idée claire d’une société se gou-


vernant elle-même intelligemment.
De fait, ce que le roi et l’aristocratie n’ont pas réussi, l’État
démocratique pourra le tenter — peut-être avec une meilleure
chance de succès et une plus grande sécurité — et l’amener
plus près de la maturité   : une unité consciente et organisée, une
efficacité réglementée par des principes uniformes et intelligents,
un ordre rationnel et un perfectionnement dirigé au sein d’une
société développée. Telle est l’idée et, si imparfaite soit-elle,
telle est la tentative de la vie moderne ; cette tentative est tout le
fondement du progrès moderne. L’unité et l’uniformité constituent
sa tendance principale, sinon comment l’intelligence logique
et la volonté unifiée pourraient-elles saisir, dominer et rendre
calculables et maniables les incalculables complexités de cette
chose vaste et profonde que nous appelons la vie ? Le socialisme
est l’expression complète de cette idée. Assurer l’uniformité des
méthodes et des principes sociaux et économiques qui régissent
la collectivité, au moyen d’une égalité fondamentale de tous, et
donner à l’État la direction de toute la vie sociale et économique
dans toutes ses parties ; assurer l’uniformité de la culture au
moyen d’une éducation d’État organisée selon des principes
scientifiques ; enfin, pour régulariser et maintenir le tout, établir
un gouvernement et une administration unifiés, uniformes et
parfaitement organisés, qui représenteront l’être social tout entier
et agiront pour lui — telle est l’Utopie moderne dont on espère,
sous une forme ou une autre et en dépit de tous les obstacles
existants et de toutes les tendances opposées, faire une réalité
vivante. La science humaine, semble-t-il, remplacera les vastes
méthodes obscures de la Nature et réalisera la perfection, ou du
moins quelque approche de la perfection, dans la vie humaine
collective.

224
CHAPITRE XXII

Union mondiale ou État mondial

Telle est donc, en principe, l’histoire de la crois-


sance de l’État. C’est l’histoire d’une unification rigoureuse
par la création d’une autorité centrale, puis d’une uniformité
grandissante de l’administration, de la législation, la vie sociale
et économique, la culture et les principaux instruments de la
culture   : l’éducation et le langage. Dans tous ces domaines,
l’autorité centrale devient de plus en plus le pouvoir qui décide
et réglemente. Le processus aboutit au transfert de l’autorité
gouvernante ou du pouvoir souverain exclusif, des mains d’une
personne centrale exécutive ou de celles d’une classe compétente,
entre les mains d’un corps constitué dont la fonction prévue est
de représenter la pensée et la volonté de la communauté tout en-
tière. En principe, ce changement représente le passage évolutif
d’un état social naturel et organique à un état social rationnel et
mécaniquement organisé. Une unification centralisée intelligente
visant à une efficacité rationnelle parfaite, remplace la première
unité fluide et naturelle dont l’efficacité était celle de la vie même
quand elle façonnait avec spontanéité ses organes et ses pouvoirs
sous la pression d’une poussée intérieure et des besoins du mi-
lieu ou des conditions premières de l’existence. Une uniformité
rationnelle, ordonnée, rigoureuse, remplace la vague unité pleine
de complexités et de variations naturelles. La volonté intelligente
de la société entière, exprimée par une loi soigneusement étudiée
et une réglementation ordonnée, remplace sa volonté organique
naturelle exprimée par une masse de coutumes et d’institutions
qui avaient grandi selon sa nature et son tempérament. Avec
l’ultime perfection de l’État, la vigueur et la fertilité de la vie,
la naturelle simplicité de ses grandes méthodes et l’obscure et

225
L’Idéal de l’unité humaine

luxuriante complexité confuse de ses détails, sont remplacées


par un mécanisme producteur et régulateur soigneusement com-
biné, et finalement par une gigantesque machine. L’État, c’est la
science et la raison de l’homme triomphantes, mais arbitraires
et intolérantes, qui réussissent à prendre la place des intuitions
et des expérimentations évolutives de la Nature   : l’organisation
intelligente remplace l’organisme naturel.
Accomplir l’unité de l’espèce humaine par des moyens po-
litiques et administratifs, implique finalement la formation et
l’organisation d’un État mondial unique fondé sur l’unité orga-
nique naturelle récemment créée, mais vague encore   : l’humanité
tout entière. Car l’unité organique naturelle existe déjà, une unité
de vie, d’association involontaire, d’interdépendance étroite des
parties constituantes, où la vie et le mouvement des uns affectent
la vie des autres d’une manière qui eût été impossible il y a seu-
lement cent ans. Un continent n’a plus de vie séparée d’un autre
continent ; aucune nation ne peut plus s’isoler à volonté pour
vivre une existence indépendante. La science, le commerce et les
communications rapides ont produit un état de fait tel que les
fractions disparates de l’humanité qui vivaient autrefois pour elles-
mêmes, se trouvent rapprochées par un processus d’unification
subtil, soudées en une seule masse qui possède déjà une existence
vitale commune, et qui rapidement est en train de se former
une existence mentale commune. Un grand choc accélérateur et
transformateur était nécessaire pour rendre manifeste cette subtile
unité organique, révéler la nécessité d’une union organisée plus
étroite, et en créer la volonté ; ce choc s’est produit avec la Grande
Guerre. L’idée d’un État mondial ou d’une Union mondiale est
née, non seulement dans l’esprit spéculatif et prophétique des
penseurs, mais dans la conscience même de l’humanité, par la
nécessité de cette nouvelle existence commune.
Dès lors, l’État mondial doit être créé, et il peut l’être soit
par accord mutuel, soit par la force des circonstances et par

226
Union mondiale ou État mondial

une nouvelle série de chocs désastreux. Le vieil ordre de choses


régnant encore était fondé sur des circonstances et des conditions
qui n’existent plus. Les conditions nouvelles exigent un ordre
nouveau, et tant qu’il n’est pas créé, nous passerons par une ère
de transition faite de troubles continus, de désordres récurrents,
de crises inévitables par lesquels la Nature, à sa manière violente,
travaille à mettre en œuvre la nécessité qu’elle a engendrée. Il
se peut que le processus entraîne un maximum de pertes et de
souffrances sous le choc des égoïsmes nationaux et impériaux,
ou peut-être un minimum si la raison et la bonne volonté l’em-
portent. Deux possibilités éventuelles se présentent à la raison,
et donc deux idéaux   : un État mondial fondé sur le principe
de centralisation et d’uniformité, donc une unité mécanique
et formelle ; ou une Union mondiale fondée sur le principe de
liberté et de variation au sein d’une libre unité intelligente. Il
nous faut examiner tour à tour ces deux idées ou possibilités.

227
CHAPITRE XXIII

Formes de gouvernement

L’idée d’une union mondiale des nations libres et


des empires, d’abord assez lâche, puis plus serrée avec le temps et
l’expérience, semble à première vue la forme d’unité politique la
plus facilement réalisable ; en fait, c’est la seule forme qui pourrait
être immédiatement praticable, à supposer que la volonté d’unité
se concrétise rapidement dans le mental de l’espèce humaine. Mais
par ailleurs, c’est l’idée d’État qui domine maintenant. L’État a
été le moyen d’unification le plus réussi et le plus efficace ; il a été
le plus capable de satisfaire aux besoins variés que la vie agrégée
des sociétés s’est créés en progressant, et continue de se créer. En
outre, c’est l’expédient auquel la présente mentalité humaine s’est
habituée, et c’est aussi le moyen de travail le plus commode pour
la raison logique et pratique parce qu’il fournit ce que notre intelli-
gence limitée est toujours tentée de considérer comme son meilleur
instrument   : un mécanisme net et précis et une méthode d’organi-
sation rigoureuse. Par conséquent, il n’est pas du tout impossible
que même si les nations commençaient par une union un peu lâche,
elles soient rapidement poussées par la pression des innombrables
problèmes nés de l’entrelacement de plus en plus étroit de leurs
besoins et de leurs intérêts, à convertir cette union en une forme
plus rigide   : celle d’un État mondial. Nous ne pouvons tirer aucun
argument certain de l’impraticabilité immédiate de cette création ou
des nombreuses difficultés qui y feraient obstacle, car l’expérience
passée montre que l’argument d’impraticabilité a très peu de valeur.
Ce que l’homme pratique d’aujourd’hui repousse comme absurde et
impossible, est bien souvent exactement la chose que les générations
futures se mettent à réaliser et, finalement, sous une forme ou une
autre, réussissent à mettre au monde effectivement.

228
Formes de gouvernement

Mais un État mondial implique un fort organe central de pou-


voir qui représente la volonté unie des nations, ou du moins en
tienne lieu. Une unification de tous les pouvoirs nécessaires entre
les mains de ce corps gouvernant central, commun — pouvoirs
militaire, administratif, judiciaire, économique, législatif, social
et éducatif — serait indispensable, du moins en leur source. Le
résultat presque inévitable serait une uniformité grandissante de
la vie humaine à travers le monde, dans tous les domaines d’acti-
vité ; au point peut-être que l’on finirait par choisir ou créer une
langue unique commune et universelle. C’est en fait le rêve d’un
monde unifié tel que les penseurs utopistes ont été de plus en
plus enclins à nous le présenter. Les difficultés qui font obstacle
à ce résultat sont pour le moment évidentes, mais elles ne sont
peut-être pas aussi grandes qu’elles paraissent à première vue,
et aucune n’est insoluble. On ne peut plus écarter cette utopie
comme le rêve irréalisable du penseur idéaliste.
La première difficulté serait le caractère et la composition de ce
corps gouvernant, problème hérissé de doutes et de dangers. Dans
l’ancien temps il a été assez facilement résolu, à plus petite échelle,
par la solution absolutiste et monarchique et la domination d’une
race conquérante pour commencer, comme il en fut pour les
Empires persan ou romain. Mais cette ressource ne nous est plus
si facilement offerte dans les conditions nouvelles de la société
humaine, quels que soient les rêves qui aient pu autrefois hanter
l’esprit des nations puissantes et leurs tsars ou leurs kaisers.
L’idée monarchique elle-même commence à trépasser après une
brève et illusoire tentative de persistance et de réveil. Elle semble
presque approcher de son agonie finale, le sceau de la nuit est sur
elle. Certes, les apparences contemporaines sont souvent assez
trompeuses, mais dans le cas présent, il est probable qu’elles le
sont moins qu’en beaucoup d’autres, car la force qui pousse à
la disparition des monarchies encore survivantes, est puissante,
radicale et en constante croissance. Les agrégats sociaux ont

229
L’Idéal de l’unité humaine

atteint une maturité consciente et n’ont plus besoin d’une royauté


héréditaire pour faire le travail de gouvernement à leur place,
ni même (sauf peut-être en certains cas exceptionnels comme
l’Empire britannique) pour les représenter comme symbole de
leur unité. Par conséquent, ou bien la monarchie peut survivre de
nom seulement, comme en Angleterre où le roi a même moins de
pouvoir que le président de la république française, s’il se peut,
et infiniment moins que les chefs des républiques américaines ;
ou bien elle finit par être une source de mécontentement, une
entrave à la croissance de l’esprit démocratique des peuples, et,
à un degré plus ou moins grand, un centre, un refuge ou du
moins une excuse pour les forces de réaction. Son prestige et sa
popularité tendent donc, non pas à augmenter mais à décliner,
et dans une crise, si la monarchie se heurte trop fortement au
sentiment de la nation, elle s’écroule sans grandes chances de
relèvement durable.
Ainsi, la monarchie est tombée, ou menacée, presque par-
tout, et le plus soudainement dans les pays où sa tradition était
autrefois la plus forte. Tout récemment, elle est tombée en Alle-
magne, en Autriche, en Chine, au Portugal, en Russie ; elle a été
en péril en Grèce et en Italie 1, et elle a été chassée d’Espagne.
Elle n’est vraiment en sécurité dans aucun pays de l’Europe
continentale, sauf en quelques-uns des plus petits États. Dans
la plupart d’entre eux, son existence tient à des raisons qui re-
lèvent déjà du passé et peuvent bientôt perdre de leur force, si
elles ne l’ont déjà perdue. Le continent européen semble destiné,
avec le temps, à devenir aussi universellement républicain que
les deux Amériques. La royauté n’y est plus maintenant qu’une
survivance du passé du monde ; elle n’a pas de racine profonde
dans les besoins pratiques ni dans l’idéal ni dans le tempérament

1. En Italie aussi maintenant, elle a disparu sans pratiquement aucun espoir de


retour. (Note de Sri Aurobindo)

230
Formes de gouvernement

de l’humanité d’aujourd’hui. Quand elle disparaîtra, on pourra


dire avec quelque vérité qu’elle a cessé de survivre, plutôt qu’elle
n’a cessé de vivre.
En fait, la tendance républicaine est d’origine occidentale et
de plus en plus forte à mesure que nous allons vers l’Ouest ;
historiquement, elle a été surtout puissante en Europe occidentale
et elle a dominé les nouvelles sociétés d’Amérique. On pourrait
penser qu’avec l’entrée de l’Asie dans la vie active unifiée du
monde et quand le continent oriental aura traversé les secousses
actuelles de la transition, l’idée monarchique pourrait regagner
de la force et trouver là une nouvelle source de vie. Car, en Asie,
la royauté fut non seulement un fait matériel reposant sur des
besoins et des conditions politiques, mais un symbole spirituel
investi d’un caractère sacro-saint. Pourtant, en Asie comme en
Europe, la monarchie a suivi une croissance historique ; elle est
le résultat de certaines circonstances et, par conséquent, sujette
à disparaître quand ces circonstances n’existeront plus. Derrière
toutes les apparences superficielles, la vraie mentalité asiatique est
toujours restée, non pas politique mais sociale   : monarchique et
aristocratique à la surface, mais avec une tendance démocratique
fondamentale et un esprit théocratique. Le Japon, avec son sen-
timent monarchique profondément ancré, est la seule exception
remarquable à cette règle générale. Déjà, une forte tendance au
changement y est visible. La Chine, toujours démocratique au
fond bien qu’elle admette dans son système démocratique une
aristocratie officielle de l’intellect et un chef impérial symbolique,
est à l’heure actuelle définitivement républicaine. La difficulté de
toutes les tentatives pour faire revivre la monarchie en Chine ou
la remplacer par des dictatures provisoires, tient à un sentiment
démocratique inné, fortifié maintenant par l’acceptation d’une
forme démocratique comme gouvernement suprême — telle est
l’unique et précieuse contribution de l’expérience occidentale
à un problème que les vieilles démocraties purement sociales

231
L’Idéal de l’unité humaine

de l’Orient furent incapables de résoudre. En rompant avec


la dernière de sa longue suite de dynasties, la Chine a rompu
avec un élément de son passé qui était à la surface plutôt qu’au
centre même de son tempérament social et de ses habitudes. En
Inde, le sentiment monarchique, qui coexistait avec le sentiment
théocratique et social sans avoir jamais été capable de l’emporter
sauf pendant la domination relativement brève des Moghols, fut
irrémédiablement affaibli, mais non effacé, par la domination de
la bureaucratie britannique et l’européanisation politique de la
mentalité active du peuple 1. En Asie occidentale, la monarchie
a disparu de la Turquie ; elle n’existe plus que dans les États qui
ont encore besoin d’un monarque comme pouvoir centralisateur
ou comme clef de voûte.
Aux deux extrémités du monde asiatique, Japon et Turquie, la
monarchie conservait encore, après la fin de la guerre, quelque
vestige de son ancien caractère sacro-saint et de son charme pour
les sentiments populaires. Au Japon, encore imparfaitement dé-
mocratisé, le sentiment qui entoure le Mikado s’est visiblement
affaibli ; son prestige survit, mais son pouvoir réel est très limité,
et la croissance de la démocratie et du socialisme précipitera
inévitablement le processus d’affaiblissement ou de limitation
et pourrait bien produire les mêmes résultats qu’en Europe. Le
Califat musulman, originairement à la tête d’une démocratie
théocratique, s’est transformé en une institution politique par
suite de la rapide croissance d’un empire musulman, maintenant
brisé en pièces. Le Califat, aujourd’hui aboli, n’aurait pu survivre
qu’en tant qu’autorité purement religieuse ; et même ainsi, son
unité était menacée par la montée de nouveaux mouvements
spirituels et nationalistes en Perse, en Arabie et en Égypte. Mais

1. Maintenant, avec la libération du pays et l’établissement d’une constitution


républicaine et démocratique, les princes régnants ont disparu ou sont devenus des chefs
subordonnés dont les petits royaumes se démocratisent partiellement ou entièrement,
ou sont destinés à se fondre dans une Inde unifiée. (Note de Sri Aurobindo)

232
Formes de gouvernement

le seul fait réel et important dans l’Asie d’aujourd’hui, est que


l’entière force active de son avenir est centrée, non plus sur son
clergé ni son aristocratie mais, comme il en fut en Russie avant
la révolution, sur une intelligentsia nouvellement créée, d’abord
petite en nombre mais croissant en énergie et en volonté arrê-
tée d’arriver, et qui ne peut manquer de devenir extrêmement
dynamique en raison de son héritage de force spirituelle. Il se
peut que l’Asie préserve son ancienne spiritualité ; à l’heure
de sa plus grande faiblesse, elle a été capable d’en imposer le
prestige de plus en plus, même à l’esprit positif de l’Europe.
Quelle que soit la direction que prendra cette spiritualité, elle
sera déterminée par la mentalité de la nouvelle intelligentsia, et
elle coulera certainement par d’autres canaux que les idées et
les symboles anciens. Les vieilles formes de la monarchie et de
la théocratie asiatiques semblent donc destinées à disparaître ;
leur résurgence sous un nouvel aspect est impossible à présent,
bien qu’elle puisse se produire dans l’avenir.
Finalement, la seule chance apparente de survie de l’idée
monarchique est que sa forme persiste comme un symbole
commode de l’unité des empires hétérogènes qui formeraient
les éléments les plus importants de toute unification fondée sur
la configuration politique actuelle du monde. Mais même pour
ces empires, le symbole ne s’est pas montré indispensable. La
France s’en est passée, la Russie s’en est récemment débarrassée.
En Autriche, il était devenu un insigne d’assujettissement odieux
pour certaines de ses nationalités constituantes et il ne pouvait
manquer de périr, même sans l’effondrement de la Grande Guerre.
En Angleterre seulement et dans quelques petits pays, il est à
la fois inoffensif et utile, et par suite approuvé par le sentiment
général. Si l’Empire britannique 1, qui même maintenant est la

1. Qui n’est plus un empire maintenant, mais un Commonwealth. (Note de Sri


Aurobindo)

233
L’Idéal de l’unité humaine

force directrice la plus influente et la plus puissante du monde,


devenait le nucleus ou le modèle de l’unification future, on
pourrait concevoir que l’élément monarchique ait quelque chance
de survivre en image — et même une image vide est parfois
utile comme support ou centre afin que les potentialités futures
puissent grandir et se remplir de vie. Mais contre elle, se dressent
le sentiment républicain bien arrêté de toute l’Amérique et la
diffusion croissante de la forme républicaine ; les chances sont
minces qu’une royauté, même nominale, qui représente un seul
élément d’un tout très hétérogène, soit acceptée par le reste dans
tout système d’unification générale. Dans le passé du moins, le
fait ne s’est produit que sous la pression d’une conquête. Même
si l’État mondial trouvait commode, à l’expérience, d’introduire
ou de réintroduire l’élément monarchique dans sa constitution, ce
ne pourrait être que sous une forme tout à fait nouvelle, comme
une sorte de royauté démocratique. Mais le monde moderne n’a
pas réussi à élaborer une royauté démocratique par opposition
à l’image passive de la monarchie.
Dans les conditions modernes, deux faits déterminants modi-
fient tout le problème   : d’une part, dans une unification mondiale,
les nations prennent la place des individus, et, d’autre part, ces
nations sont des sociétés mûries et conscientes, et donc prédes-
tinées à passer par des formes accentuées de démocratie sociale
ou par quelque autre forme de socialisme. Il est raisonnable de
supposer que l’État mondial suivra le même principe de for-
mation que celui qui prévalait dans les sociétés séparées devant
le constituer. Le problème serait plus simple si nous pouvions
supposer que les difficultés créées par les conflits de cultures,
de tempéraments et d’intérêts nationaux, étaient éliminées ou
effectivement subordonnées et réduites au minimum par le déclin
des sentiments nationalistes séparatifs et par la croissance d’un
internationalisme cosmopolite. Cette solution n’est pas tout à fait
impossible en dépit de l’échec sérieux de l’internationalisme et

234
Formes de gouvernement

de la forte recrudescence des sentiments nationalistes provoquée


par la guerre mondiale. On peut en effet concevoir que l’interna-
tionalisme se réveille avec une force redoublée lorsque la tension
des sentiments créés par la guerre aura passé. Si tel est le cas,
la tendance à l’unification pourrait s’orienter vers l’idéal d’une
république universelle dont les nations seraient les provinces
(mais des provinces très nettement distinctes au début), et qui
serait gouvernée par un conseil ou un parlement responsable
devant les démocraties unies du monde. Ou bien, ce pourrait
être une sorte d’oligarchie déguisée, un conseil international
fondant son autorité sur l’assentiment d’une démocratie semi-
passive, pourrait-on dire (exprimé par élection ou autrement),
comme forme première. En fait, la démocratie moderne n’est
pas autre chose à présent ; les seuls éléments démocratiques y
sont l’opinion publique, les élections périodiques et le pouvoir
du peuple de refuser la réélection de ceux qui lui ont déplu. Le
gouvernement est vraiment entre les mains de la bourgeoisie, des
professions libérales, des hommes d’affaires et des propriétaires
fonciers (quand cette dernière classe existe encore), renforcés
par un certain nombre de nouveaux venus de la classe ouvrière,
lesquels ont vite fait d’assimiler le tempérament politique et
les idées des classes gouvernantes 1. Si l’Etat mondial devait
s’établir sur les bases actuelles de la société humaine, il est bien
possible qu’il essaye d’organiser son gouvernement central sur
ce principe.
Mais notre époque est une période de transition, et un État
mondial bourgeois n’est pas une fin probable. Dans toutes
les nations progressistes, la domination de la classe moyenne
est menacée de deux côtés. D’abord, par le mécontentement
des intellectuels qui considèrent le pragmatisme des affaires,

1. La situation est maintenant changée ; les syndicats et les institutions du même


genre ont acquis un pouvoir égal à celui des autres classes. (Note de Sri Aurobindo)

235
L’Idéal de l’unité humaine

le manque d’imagination et le commercialisme obstiné de la


classe moyenne, comme un obstacle à la réalisation de leurs
idéaux. Ensuite, par le mécontentement de la vaste classe ouvrière
qui grandit en pouvoir et voit les idéaux et les changements
démocratiques constamment exploités dans l’intérêt de la classe
moyenne, bien qu’elle n’ait encore rien trouvé jusqu’à présent
pour remplacer le parlementarisme qui assure la domination de
la classe moyenne 1. Il est impossible de prévoir les mutations
qui peuvent surgir de l’alliance de ces deux mécontentements.
En Russie, où cette alliance était la plus forte, nous l’avons
vue prendre la tête de la Révolution et obliger la bourgeoisie à
passer sous son autorité, bien que le compromis ainsi effectué
n’ait pu longtemps survivre aux exigences de la guerre 2. Depuis
lors, l’ancien ordre a été «   liquidé   » et le triomphe des nouvelles
tendances est complet. Ceci, de deux façons, peut conduire à une
nouvelle forme d’oligarchie mitigée avec une base démocratique.
Le gouvernement d’une société moderne devient maintenant
une affaire extrêmement compliquée dont chaque branche
requiert une connaissance spéciale, une compétence spéciale,
des facultés spéciales ; tout pas nouveau vers un socialisme
d’État doit accentuer encore cette tendance. La nécessité de ce
genre de formation spécialisée ou de facultés spéciales chez les
conseillers ou les administrateurs, combinée avec les tendances
démocratiques de l’époque, pourrait bien conduire à quelque
forme moderne du vieux principe chinois de gouvernement   : en

1. Ceci fut écrit avant l’apparition de l’État soviétique en Russie et des États fas-
cistes. Dans ces derniers, c’est la classe moyenne elle-même qui s’est levée contre la
démocratie et qui, pendant un temps, a établi une nouvelle forme de gouvernement et
de société. (Note de Sri Aurobindo)
2. Il s’agit, rappelons-le, de l’entente provisoire réalisée entre intellectuels et ouvriers
sous l’égide de Lénine, Trotsky, Kerensky et quelques autres en 1917, pour faire la
Révolution d’Octobre. Immédiatement après la fin de la guerre extérieure contre les
Allemands, puis de la guerre intérieure contre les Russes Blancs, l’alliance a été rompue,
vers 1920. (Note de l’éditeur)

236
Formes de gouvernement

bas, une organisation démocratique de la vie ; en haut, l’autorité


d’une sorte de bureaucratie intellectuelle, une aristocratie de
fonctionnaires pourvus de capacités et de connaissances spéciales
et recrutés sans distinction de classe dans le corps général. Une
égale facilité d’accès pour tous serait indispensable, mais cette
élite dirigeante n’en formerait pas moins une classe en soi dans
la constitution de la société. Par contre, si l’industrialisme des
nations modernes se transformait, comme certains le pensent,
en une sorte de socialisme corporatif, il se pourrait bien qu’une
aristocratie corporative du Travail devienne le corps gouvernant
de la société 1. Si l’une ou l’autre de ces deux tendances prenait
forme, le mouvement vers un État mondial suivrait alors la même
direction et produirait un corps gouvernant de ce modèle.
Mais ces deux possibilités ne prennent pas en considération
le grand facteur du nationalisme ni les intérêts et les tendances
contradictoires qu’il a créés. Pour surmonter ces intérêts contra-
dictoires, on a estimé que le meilleur moyen était d’élaborer
une sorte de Parlement du monde où prévaudrait, présume-
t-on, l’opinion librement formée et librement exprimée de
la majorité. Le parlementarisme — cette invention du génie
politique anglais — est une étape nécessaire dans l’évolution
de la démocratie ; sans lui, la faculté générale d’examiner et
de traiter avec le moins de frictions possible les vastes pro-
blèmes politiques, administratifs, économiques et législatifs
relatifs à d’énormes agrégats d’hommes, ne pourrait guère se
développer. C’est aussi le seul moyen découvert jusqu’à pré-
sent pour empêcher le pouvoir exécutif de l’État de supprimer
les libertés de l’individu et de la nation. Les nations dont les

1. Quelque chose de ce genre a été tenté pendant un certain temps en Russie


soviétique. Les conditions existantes n’étaient pas favorables, et on ne voit poindre nulle
part une forme définie de gouvernement qui ne soit pas révolutionnaire et provisoire.
En Italie fasciste, un État coopératif a été proclamé ; mais ceci non plus n’a pas pris
une forme effective ni parfaite. (Note de Sri Aurobindo)

237
L’Idéal de l’unité humaine

sociétés commencent à se moderniser sont donc attirées, tout


naturellement et avec raison, par ce mode de gouvernement.
Mais nous n’avons pas encore trouvé le moyen de combiner
le parlementarisme et la tendance moderne à une démocratie
plus démocratique ; le système parlementaire a toujours été
l’instrument d’un gouvernement aristocratique mitigé ou d’une
classe moyenne. En outre, ses méthodes impliquent un immense
gaspillage de temps et d’énergie, une action confuse, hésitante,
vacillante, qui tant bien que mal tire de ce désordre quelque ré-
sultat tolérable. Ces méthodes s’accordent mal aux idées strictes
d’efficacité gouvernementale et administrative dont la nécessité
et la force ne cessent de grandir à présent, et elles pourraient
bien être fatales à l’efficacité d’une tâche aussi compliquée que
la direction des affaires du monde. Aussi, le parlementarisme
revient-il pratiquement à la domination (et souvent la tyrannie)
d’une majorité, parfois même d’une toute petite majorité ; or le
mental moderne attache une importance croissante aux droits
des minorités. Et ces droits auraient encore plus d’importance
dans un État mondial où toute tentative de fouler aux pieds les
minorités entraînerait vite des mécontentements et des désordres
sérieux, voire des convulsions fatales à toute la structure. Mais
surtout, un parlement des nations doit être nécessairement un
parlement uni de nations libres ; or il ne pourrait guère naître
dans les conditions anormales et chaotiques de la distribution
présente du pouvoir dans le monde. Le problème asiatique à
lui seul, s’il était laissé sans solution, serait un obstacle funeste ;
et il n’est pas le seul   : les inégalités et les anomalies sont sans
nombre et partout répandues.
Une forme plus accessible serait un conseil suprême des
nations libres et impériales telles qu’elles existent dans le système
mondial actuel ; mais ceci aussi ne va pas sans difficulté. Ce
conseil ne serait praticable au début que si, en fait, il se bornait
à une oligarchie de quelques puissantes nations impériales dont

238
Formes de gouvernement

la voix et le volume l’emporteraient à chaque instant sur ceux


des Commonwealths non impérialistes, plus nombreux mais plus
petits ; et il ne pourrait durer que par une évolution progressive,
si possible pacifique, qui le ferait passer de cette sorte d’oligarchie
du pouvoir de fait à un système plus juste et plus idéal où l’idée
impérialiste se dissoudrait et où les grands empires fusionneraient
leur existence séparée en celle d’une humanité unifiée. Dans
quelle mesure les égoïsmes nationaux laisseront-ils cette évolution
se produire sans conflits violents ni convulsions dangereuses ?
Cette question, en dépit du libéralisme de surface professé un
peu partout aujourd’hui, reste encore grosse de doutes graves
et inquiétants.
Par conséquent, dans l’ensemble, de quelque côté que nous
nous tournions, la question de la forme de l’État mondial reste
hérissée d’incertitudes et de difficultés qui, pour le moment,
sont insolubles. Certaines difficultés viennent des sentiments et
des intérêts qui survivent du passé ; d’autres, des forces révo-
lutionnaires de l’avenir en rapide progression. Il ne s’ensuit
pas que les incertitudes et les difficultés ne seront jamais réso-
lues, mais le moyen et la direction que prendra leur solution,
échappent aux calculs et ne peuvent vraiment être déterminés
que par l’expérience et l’épreuve pratique, sous la pression des
forces et des nécessités du monde moderne. Au reste, la forme
de gouvernement n’est pas d’une importance suprême. Le vrai
problème est celui de l’unification des pouvoirs, et de l’unifor-
mité qu’exigerait inévitablement tout système d’État mondial
praticable.

239
CHAPITRE XXIV

Nécessité d’une unification militaire

Au cours du processus de centralisation qui a


rassemblé tous les pouvoirs d’une communauté organisée en
un seul corps gouvernant souverain — processus qui fut la
caractéristique la plus remarquable de la formation nationale —,
la nécessité militaire a joué tout d’abord le plus grand rôle
manifeste. Cette nécessité était à la fois extérieure et intérieure ;
extérieure, pour défendre la nation contre les démembrements ou
asservissements du dehors ; intérieure, pour la défendre contre
les scissions et désordres civils. Si une autorité administrative
commune est essentielle pour lier ensemble les parties
constituantes d’une nation en formation, le premier besoin ou
la première revendication de cette autorité centrale sera de tenir
en main les moyens de prévenir toute dissidence mortelle et les
conflits violents qui pourraient affaiblir ou rompre la formation
organique. La monarchie — ou n’importe quel autre organe
central — doit en partie réaliser ce but par la force morale et la
suggestion psychologique. En effet, elle est le symbole de l’union
et elle impose aux parties constituantes le respect de leur unité
visible et consacrée, quelle que puisse être la véhémence de leur
instinct séparatiste de race, de région, de clan ou de classe. Elle
personnifie l’autorité unie de la nation et elle a le droit d’imposer
la supériorité de sa force morale sur le droit moral des parties
séparées, même si elles représentent des sortes de sous-nations, et
elle a droit à leur obéissance. Mais en dernier ressort, ces bonnes
raisons peuvent à tout moment faire défaut pour peu que les
intérêts et les sentiments en révolte soient puissants et que les
passions s’échauffent, et le corps gouvernant doit toujours avoir
sous ses ordres la force militaire la plus grande afin d’intimider

240
Nécessité d’une unification militaire

les éléments constituants et d’empêcher le déchaînement d’une


guerre civile destructrice. Ou bien, si la guerre civile ou la rébellion
se produit, ce qui peut toujours arriver quand le gouvernement
(monarchie ou autre) s’identifie intimement à l’un des partis
d’une querelle ou s’il est lui-même l’objet du mécontentement
et de l’attaque, il doit avoir derrière lui la prépondérance d’une
force assez grande pour être moralement sûr de la victoire en cas
de conflit. Cette prépondérance ne peut être obtenue avec toute
la perfection possible (et elle ne peut l’être absolument que par
un désarmement effectif) que si l’autorité militaire tout entière
est centralisée entre les mains de l’organe central et si toute la
force militaire, réelle ou potentielle, de la société, est soumise à
cette autorité indivise.
Dans le mouvement de formation d’un État mondial, bien
qu’il soit encore vague et informe, subconscient, la nécessité
militaire a commencé à jouer le même grand rôle manifeste. Les
peuples du monde possèdent déjà une unité de vie assez lâche
et chaotique où nul ne peut plus mener une existence isolée,
indépendante et autonome. Chacun sent dans sa culture, ses
tendances politiques et son existence économique, l’influence et
la répercussion des événements et des mouvements des autres
parties du monde. Chacun perçoit déjà, subtilement ou direc-
tement, que sa vie séparée est dominée par la vie du tout. La
science, le commerce international et la pénétration politique et
culturelle de l’Asie et de l’Afrique par l’Occident triomphant,
ont été les agents de ce grand changement. Mais même pour
cette première unité imprécise, sous-jacente et non reconnue,
le déclenchement ou la possibilité d’une grande guerre s’avère
un puissant élément de perturbation qui menace la structure
tout entière — perturbation qui pourrait bien un jour devenir
mortelle pour l’espèce humaine. Dès avant la guerre européenne,
la nécessité d’éviter ou de limiter une collision entre une ou
deux nations, qui pourrait se révéler fatale à toutes, s’était déjà

241
L’Idéal de l’unité humaine

fait sentir ; divers artifices provisoires avaient été adoptés à cet


effet 1, bien intentionnés mais maladroits et faibles. Si l’un de ces
expédients s’était montré tolérablement efficace, le monde aurait
pu se satisfaire de ses conditions présentes bien peu idéales, et le
besoin pressant d’une organisation internationale plus étroite ne
se serait pas imposé à la mentalité générale de l’espèce. Mais la
collision européenne a rendu impossible la continuation indéfinie
du vieux régime chaotique. La nécessité d’éviter toute répétition
de la catastrophe a été, pendant un certain temps, universellement
reconnue. Il fallait, d’une manière ou de l’autre, trouver ou créer
un moyen de préserver la paix internationale et de constituer
une autorité qui eût le pouvoir de régler les questions interna-
tionales dangereuses et de prévenir ce que, du nouveau point de
vue de l’unité humaine, nous pourrions appeler la guerre civile
des peuples de l’humanité.
Diverses idées ont été avancées, avec plus ou moins d’autorité,
afin de définir les conditions nécessaires à la paix internationale.
La plus rudimentaire d’entre elles était la sotte notion, issue
d’une propagande partisane, qui s’imaginait que la destruction du
militarisme allemand était la seule chose nécessaire et suffisante
en soi à assurer la paix future du monde. Certes, la puissance
militaire, les ambitions politiques et commerciales de l’Allemagne,
son sentiment aigu d’être confinée dans sa position géographique
et encerclée par une alliance hostile, étaient les causes morales
immédiates de cette guerre particulière ; mais la cause réelle tient
à la nature même de la situation internationale et à la psychologie
de la vie des nations. Le trait principal de cette psychologie
est la domination et le culte de l’égoïsme national sous le nom

1. Rappelons la Convention de Genève en 1864, d’où est sortie la Croix Rouge,


puis la Conférence de la Paix à La Haye en 1899, réunie sous l’initiative du Tsar, pour
la limitation des armements et le recours obligatoire à l’arbitrage, puis le Congrès de
la Paix, à Glasgow en 1901, enfin la deuxième Conférence de la Paix en 1907, qui n’eut
pas plus de succès que les précédentes. (Note de l’éditeur)

242
Nécessité d’une unification militaire

sacré de patriotisme. Chaque ego national, de même que chaque


vie organique, désire un double accomplissement   : intensif, et
extensif ou expansif. Il ne lui suffit pas d’approfondir et d’enrichir
sa culture, sa puissance politique et son bien-être économique
au sein de ses frontières s’il n’a pas au-dehors la possibilité
d’étendre ou de répandre sa culture, d’accroître son importance,
ses colonies, son pouvoir ou son influence politiques et d’élargir
magistralement son exploitation commerciale du monde. Ce désir
naturel et instinctif n’est pas une dépravation morale anormale
mais l’instinct même de la vie égoïste — et quelle vie à présent
n’est pas égoïste ? Or, cet égoïsme ne peut être satisfait qu’à un
degré très limité par des moyens pacifiques et non agressifs. Et
quand il se sent entouré d’obstacles, encerclé, contrecarré par
des barrières qu’il pense pouvoir surmonter, mécontent de sa
part de possession et de domination qu’il considère inadaptée
à ses besoins et à sa vigueur, ou bien quand s’ouvrent à lui de
nouvelles possibilités d’expansion où seule la force lui permet
de se tailler la part qu’il convoite, il est tout de suite poussé à
se servir d’une force quelconque et ne sera refréné que par la
somme de résistance qui risque de s’opposer à lui. S’il n’a que
la faible opposition de peuples inorganisés ou mal organisés à
surmonter, il n’hésitera pas ; s’il doit craindre l’opposition de
puissants rivaux, il s’arrêtera un moment, cherchera des alliances
et attendra son heure. L’Allemagne n’avait pas le monopole de
cet égoïsme expansionniste instinctif ; mais son égoïsme était le
mieux organisé et le moins satisfait, le plus jeune, le plus fruste,
le plus affamé, le plus sûr de soi et le plus présomptueux, le plus
convaincu de la légitimité brutale de ses désirs. La destruction
du militarisme allemand pourrait soulager un instant l’intensité
de la lutte commerciale, cette hydre à nombreuses têtes, mais la
suppression d’un concurrent dangereux et agité ne suffit pas à
en finir. Tant que survit un genre quelconque de militarisme,
tant que des sphères d’agrandissement politique et commercial

243
L’Idéal de l’unité humaine

persistent, tant que les égoïsmes nationaux sont vivants et tenus


pour sacrés sans qu’un frein définitif vienne s’opposer à leur
instinct inhérent d’expansion, la guerre sera toujours possible
et presque une nécessité de la vie des peuples humains.
Une autre idée a été avancée et soutenue par de grandes
autorités 1, celle d’une ligue de nations libres et démocratiques
qui maintiendrait la paix par la pression de la force, ou son
usage si nécessaire. Bien que moins fruste, cette solution n’est
pas plus satisfaisante que l’autre. C’est une vieille idée, celle que
Metternich avait mise en pratique après la chute de Napoléon ;
seulement, au lieu d’une Sainte-Alliance de monarques pour
maintenir la paix et l’ordre monarchique et refouler la démo-
cratie, on se proposait une ligue de peuples libres (et impériaux)
pour maintenir la paix et imposer la démocratie. Une chose est
parfaitement sûre, c’est que la nouvelle ligue subira le sort de
l’ancienne ; elle se dissoudra dès que les intérêts et les ambitions
des Puissances constituantes seront suffisamment désunis ou
qu’une nouvelle situation surgira, comme celle créée en 1848
par la violente résurgence de la démocratie opprimée, ou celle
que provoquera l’inévitable duel futur entre le jeune titan du
socialisme et les vieux dieux olympiens du monde bourgeois
démocratique. Ce conflit, qui projetait déjà son ombre formi-
dable dans la Russie révolutionnaire, a maintenant pris corps
et ne peut plus très longtemps être différé à travers l’Europe.
La guerre et ses conséquences ont momentanément suspendu
son avènement, mais en vérité il se peut qu’elles l’aient préci-
pité et accentué sa force. L’une ou l’autre de ces causes, ou les
deux à la fois, produirait une dissolution certaine. Aucune ligue
volontaire ne peut être permanente par nature. Les idées qui la

1. Le Président Wilson, qui avait émis l’idée de sa Ligue avant même la fin de la
guerre, et qui en fit le quatorzième point des fameux «   quatorze points du Président
Wilson   », en janvier 1918, dans son message au Congrès. (Note de l’éditeur)

244
Nécessité d’une unification militaire

soutenaient, changent, les intérêts qui la rendaient possible et


effective, se modifient fatalement ou deviennent caducs.
On suppose que les démocraties feront la guerre moins faci-
lement que les monarchies ; mais ceci n’est vrai que dans une
certaine mesure. Ce que l’on appelle démocratie, en fait, est
un État bourgeois sous forme de monarchie constitutionnelle
ou de république de la classe moyenne. Mais partout, la classe
moyenne a repris, avec certaines modifications, les habitudes
diplomatiques, la politique étrangère et les idées internationales
des gouvernements monarchiques ou aristocratiques qu’elle avait
supplantés 1. Cette continuité semble avoir été la loi naturelle de
la mentalité de la classe gouvernante. En Allemagne, ce furent les
classes aristocratique et capitaliste combinées qui ont constitué
le parti pangermanique et son ambition démesurée, presque
insensée. Dans la Russie nouvelle, la bourgeoisie, pendant son
bref gouvernement, a rejeté les idées politiques du tsarisme pour
les affaires intérieures et aidé à renverser l’autocratie, mais elle a
conservé ses idées pour les affaires extérieures (moins l’influence
allemande) et pris parti pour l’expansion de la Russie et l’an-
nexion de Constantinople. Certainement, il y a une différence
importante. L’État monarchique ou aristocratique est politique
de mentalité et cherche avant tout les expansions territoriales
et la prépondérance politique ou l’hégémonie sur les nations ;
les fins commerciales sont seulement une préoccupation secon-
daire accompagnant l’autre. Dans l’État bourgeois, l’ordre est
renversé ; ses vues sont fixées principalement sur la possession
des marchés, la maîtrise de nouvelles sphères de richesses, la
formation ou la conquête de colonies ou de dépendances qui
peuvent être commercialement et industriellement exploitées, et
sur l’expansion politique seulement comme un moyen d’arriver

1. De même, la Russie socialiste a pris aux tsars, avec bien peu de modifications,
voire aucune, leurs idées et leurs habitudes. (Note de Sri Aurobindo)

245
L’Idéal de l’unité humaine

à son but le plus cher. En outre, l’homme d’État monarchique


ou aristocratique recourait à la guerre presque comme à son
premier expédient. Dès qu’il était mécontent de l’accueil réservé
à sa diplomatie, il s’emparait de l’épée ou du fusil. L’homme
d’État bourgeois hésite, calcule, laisse plus de marge à la diplo-
matie, essaye d’arriver à ses fins par des marchandages et des
arrangements, des pressions pacifiques, des démonstrations de
puissance. En fin de compte, il est prêt à recourir à la guerre,
mais seulement quand les autres expédients ont échoué et seu-
lement si le but semble proportionné aux moyens et si la grande
spéculation de la guerre promet une forte chance de succès et
un profit solide. Par contre, l’État bourgeois démocratique a
développé une organisation militaire formidable dont ne pou-
vaient rêver les monarchies et les aristocraties les plus puissantes.
Et si cette concentration tend à retarder le déchaînement des
grandes guerres, elle tend aussi à rendre leur avènement final
plus certain et à leur donner des proportions énormes, qui de
nos jours sont incalculables et démesurées.
À l’époque, il a été vigoureusement suggéré qu’un esprit plus
vraiment démocratique, et par conséquent plus pacifique, et des
institutions plus rigoureusement démocratiques, prévaudraient
après la restauration de la paix, avec le triomphe des nations
libérales. L’une des règles de la nouvelle situation internationale
devait être le droit des nations à disposer de leur propre destinée
et à être gouvernées par leur seul libre consentement. Cette
dernière condition est impossible à satisfaire immédiatement,
sauf en Europe ; et même pour l’Europe, son principe n’est ni
réellement admis dans toutes ses implications ni mis en pratique
totalement. S’il était susceptible d’une application universelle,
si les relations présentes entre les peuples et la psychologie des
nations pouvaient être changées au point d’instituer ce libéralisme
comme principe d’action, l’une des causes les plus fertiles de
guerre et de révolution serait éliminée ; mais toutes les causes ne

246
Nécessité d’une unification militaire

disparaîtraient pas. Une plus large démocratisation des peuples


européens ne fournit aucune garantie sûre. Sans doute, un cer-
tain genre de démocratie, une démocratie dont la constitution
naturelle reposerait sur la liberté individuelle, serait probable-
ment peu encline à faire la guerre, sauf aux moments de grande
excitation universelle. La guerre exige une concentration violente
de toutes les forces, un esprit de soumission, une suspension de
la liberté de volonté et d’action et du droit de critique, ce qui
est étranger au véritable instinct démocratique. Mais les démo-
craties de l’avenir seront vraisemblablement des gouvernements
fortement concentrés où le principe de liberté sera subordonné
à l’efficacité de la vie de la communauté par une forme quel-
conque de socialisme d’État. Un État démocratique de ce genre
pourrait très bien avoir un potentiel de guerre même plus grand
que les démocraties bourgeoises ; il serait capable de déployer
une organisation militaire encore plus intensément concentrée
en cas d’hostilité ; et il n’est pas du tout certain qu’il serait moins
tenté de faire usage de ses moyens et de son pouvoir. Le socia-
lisme a été international et pacifique de tendance parce que les
nécessités d’une préparation à la guerre favorisent la domination
des classes supérieures, et aussi parce que la guerre elle-même
sert les intérêts des gouvernements et des capitalistes ; or les
idées et les classes représentées par le socialisme sont pour le
moment opprimées et elles ne se développent pas par la guerre
ou n’ont aucune part visible à ses profits. Reste à savoir ce qui
se produira quand elles seront en possession du gouvernement
avec ses tentations et ses occasions — mais on peut facilement
le prédire. La possession du pouvoir est la grande épreuve de
tous les idéalismes, et jusqu’à présent il ne s’en est trouvé aucun,
religieux ou laïque, qui l’ait passée avec succès ou ait échappé
à l’abaissement et à la corruption.
Compter sur le consentement général des égoïsmes nationaux
discordants pour sauvegarder la paix entre les nations, revient à

247
L’Idéal de l’unité humaine

s’appuyer sur une contradiction logique. Une invraisemblance


pratique — qui, si nous en jugeons par la raison et l’expérience,
équivaut à une impossibilité — ne peut guère être le fondement
solide de l’édification de l’avenir. Une Ligue de la Paix peut
seulement prévenir les conflits armés pendant un temps. Un
système d’arbitrage obligatoire, même appuyé par la menace
d’une grande alliance armée contre l’agresseur, peut réduire
les chances de guerre et l’interdire absolument aux nations
plus petites et plus faibles ; mais une grande nation qui voit
une chance de devenir le centre d’une puissante coalition de
peuples intéressés à renverser à leur profit l’ordre établi, pourrait
toujours choisir d’accepter les risques de l’aventure dans l’espoir
de s’emparer d’avantages qui, selon ses calculs, l’emportent sur
les risques 1. De plus, aux moments de grandes commotions ou
de bouleversements, quand de vastes idées, des intérêts énormes
et des passions enflammées divisent les peuples du monde, le
système tout entier risque fort de tomber en morceaux et les
éléments mêmes de son efficacité de cesser aussitôt d’exister.
Tout expédient provisoire et imparfait aura vite fait de révéler
son inefficacité ; on devra alors abandonner la tentative d’orga-
nisation délibérée de la vie internationale et laisser à la force
des événements le soin d’accomplir confusément le travail. Le
seul pas vraiment efficace sur cette voie, est la création d’une
autorité réelle, efficace, puissante, qui représentera le sentiment
général et le pouvoir général de l’humanité dans sa vie et son
esprit collectifs, et qui sera quelque chose de plus qu’un agglo-
mérat d’États violemment séparés, légèrement retenus ensemble
par le lien fragile d’un accord moral aisément violable. Seul
l’avenir dira si pareille autorité peut être effectivement créée

1. L’histoire ultérieure de la Société des Nations, qui n’était pas encore formée
lorsque ce livre fut écrit, a amplement prouvé l’inefficacité de ces expédients. (Note
de Sri Aurobindo)

248
Nécessité d’une unification militaire

par un accord, ou si, au contraire, elle ne doit pas se créer en


partie par la croissance des idées, mais plus encore par le choc
des forces.
Une autorité de cette nature aurait à rallier le consentement
psychologique de l’humanité, à exercer sur les nations une force
morale plus grande que celle de leurs propres autorités nationales,
et à les obliger à une prompte obéissance dans toutes les circons-
tances normales. Elle devrait non seulement être un symbole et un
centre de l’unité de l’espèce, mais se rendre constamment utile au
monde en assurant effectivement la défense et le développement
des vastes intérêts et bénéfices communs qui dépassent tous
les intérêts nationaux séparés, et donc satisfaire entièrement
au besoin qui l’avait fait naître. Cette autorité devra aider de
plus en plus à implanter le sens grandissant d’une humanité
commune et d’une vie commune où les divisions aiguës qui
séparent les pays entre eux, les races entre elles, les couleurs, les
continents, perdront graduellement de leur force et s’effaceront
progressivement. Si ces conditions étaient remplies, cette autorité
acquerrait une force morale qui lui permettrait de poursuivre
avec de moins en moins d’opposition et de friction l’unification
de l’humanité. La nature du consentement psychologique qu’elle
obtiendrait au début, dépendrait largement de sa constitution
et de son caractère, et ceux-ci à leur tour détermineraient la
nature et le pouvoir de l’autorité morale qu’elle pourrait exercer
sur les peuples de la terre. Si sa constitution et son caractère
étaient tels qu’ils lui conciliaient les sentiments et le soutien
actif de la plupart des couches de l’humanité, ou du moins de
celles dont le sentiment et le soutien comptent puissamment, si
elle réussissait à représenter les idées et les intérêts politiques,
sociaux et culturels principaux de l’époque, elle rallierait un
maximum de consentement psychologique et d’autorité morale,
et son chemin serait relativement aisé. Si elle était défectueuse
sur ces points, il faudrait qu’elle compense sa défaillance par

249
L’Idéal de l’unité humaine

une concentration et une démonstration de force militaire plus


grandes derrière elle et par les services extraordinaires et frappants
qu’elle rendrait à la vie et à la culture ou au développement de
l’ensemble de l’espèce humaine, comme ceux qui gagnèrent à
l’autorité impériale de Rome l’acquiescement durable et général
des pays méditerranéens et occidentaux à leur assujettissement
et à l’oblitération de leur existence nationale.
Dans les deux cas, la possession et la concentration du pouvoir
militaire seraient pendant longtemps la condition première de la
sécurité et de l’efficacité de l’autorité centrale, et cette possession
devrait, dès que possible, être une possession exclusive. Il est
difficile à présent de prévoir un consentement des nations du
monde à leur propre désarmement total. Car, tant que persistent
de forts égoïsmes nationaux, quels qu’ils soient, et avec eux la
méfiance réciproque, les nations ne sacrifieront pas aisément la
possession d’une force armée qui garantit avec sûreté leur dé-
fense au cas où leurs intérêts seraient menacés, ou du moins les
intérêts qu’elles considèrent comme essentiels à leur prospérité
et à leur existence. Toute méfiance envers la sûre impartialité du
gouvernement international agirait dans le même sens. Pourtant,
en l’absence d’un grand et radical changement psychologique
et moral, ce désarmement serait essentiel pour assurer la fin
des guerres. Tant que les armées nationales existeront, la pos-
sibilité et même la certitude de la guerre existeront aussi. Si
petites fussent-elles en temps de paix, elles réduiraient l’auto-
rité internationale, même possédant sa force militaire propre,
à la position d’un souverain féodal, jamais tout à fait sûr de
son pouvoir effectif sur ses vassaux. Pour la police des nations,
l’autorité internationale doit avoir sous ses ordres l’armée la
mieux entraînée du monde, et aussi avoir à sa disposition exclu-
sive les moyens de fabriquer les armes et le matériel de guerre,
sinon le monopole serait ineffectif. Les manufactures d’armes
et de munitions, nationales et privées, doivent disparaître. Les

250
Nécessité d’une unification militaire

armées nationales doivent devenir, telles les armées des barons


d’antan, un souvenir des âges morts du passé.
Pareil accomplissement signalerait définitivement l’établisse-
ment d’un État mondial à la place des conditions internationales
actuelles. De fait, l’État mondial ne peut exister d’une façon
vraiment effective que si l’autorité internationale devient, non
seulement l’arbitre des disputes, mais la source des lois et le
pouvoir ultime veillant à leur exécution. Pour appliquer ses
décrets aux classes ou aux pays récalcitrants, pour empêcher les
conflits de toutes sortes, non seulement politiques mais commer-
ciaux, industriels et autres, ou du moins éviter leur solution par
d’autres moyens qu’un recours pacifique à la loi et à l’arbitrage,
pour supprimer toute tentative de changement violent et de
révolution, l’État mondial, même quand il sera devenu tout à
fait solide, aura encore besoin de concentrer toute la force entre
ses mains. Tant que l’homme reste ce qu’il est, la force, en dépit
de tous les idéalismes et de tous les espoirs pacifistes généraux,
restera l’arbitre ultime et le gouverneur de la vie ; celui qui la
possède, sera le réel souverain. En temps ordinaire, la force
peut voiler sa présence brutale et prendre seulement des formes
adoucies et civilisées — adoucies relativement, car la geôle et
le bourreau ne sont-ils pas toujours les deux grands piliers de
l’ordre social ? — mais elle est là, soutenant silencieusement les
apparences spécieuses de notre civilisation et prête, dès qu’on
l’appelle, à venir en aide aux travaux des dieux du cosmos social,
plus équitables mais encore faibles. Diffuse, la force accomplit
les travaux spontanés de la Nature   : elle est la servante de la vie,
mais aussi de la discorde et de la lutte ; concentrée, elle devient
la garante de l’organisation et la caution de l’ordre.

251
CHAPITRE XXV

La guerre et le besoin d’unité économique

La nécessité militaire, c’est-à-dire la pression de


la guerre entre nations et le besoin de prévenir la guerre en
remettant la force et l’autorité entre les mains d’un corps inter-
national — État mondial, Fédération ou Ligue de la Paix —,
est ce qui finalement poussera le plus directement l’humanité à
quelque sorte d’union internationale. Mais derrière cette nécessité,
il en existe une autre, dont l’action sur la mentalité moderne est
beaucoup plus puissante   : la nécessité commerciale et industrielle
née de l’interdépendance économique. Le commercialisme est
un phénomène sociologique moderne ; on pourrait presque dire
que c’est tout le phénomène de la société moderne. L’aspect
économique de la vie est toujours important pour une commu-
nauté organisée, il est même fondamental ; mais autrefois, c’était
simplement un premier besoin et non ce qui occupait la pensée
des hommes et donnait le ton à leur vie sociale, ou qui venait
en tête et était publiquement reconnu comme le fondement de
tous les principes sociaux. L’homme social d’autrefois était prin-
cipalement un être politique au sens aristotélicien (dès qu’il a
cessé d’être principalement religieux) et à cette préoccupation il
ajoutait, chaque fois qu’il en avait le loisir, le goût de la pensée,
de l’art et de la culture. Les impulsions économiques du groupe
étaient traitées comme une nécessité mécanique, un puissant désir
de l’être vital, mais non comme une pensée directrice du men-
tal. La société n’était pas non plus envisagée ni étudiée comme
un organisme économique, sauf sous un aspect très superficiel.
L’homme économique tenait une position honorable dans la so-
ciété, mais encore relativement basse ; il représentait seulement
la troisième caste ou classe, le vaïshya. La direction était entre

252
La guerre et le besoin d’unité économique

les mains des classes intellectuelles et politiques   : le brâhmane,


penseur, érudit, philosophe et prêtre, et le kshatriya, souverain
et guerrier. C’étaient leurs pensées et leurs préoccupations qui
donnaient le ton à la société, déterminaient sa tendance et son
action conscientes, et coloraient le plus fortement tous ses mo-
biles. Certes, les intérêts commerciaux avaient leur place dans les
relations entre États et dans les motifs de guerre et de paix ; mais
ils intervenaient comme des causes subordonnées et secondaires
prédisposant à l’amitié ou à l’hostilité, et rarement seulement,
accidentellement pour ainsi dire, figuraient-ils parmi les causes
manifestes et conscientes de paix, d’alliance ou de conflit. La
conscience politique, le mobile politique prédominait ; l’accrois-
sement des richesses était essentiellement considéré comme un
moyen d’acquérir le pouvoir politique, la grandeur et l’opulence
des ressources mobilisables de l’État, plutôt que comme une fin
en soi ou une considération primordiale.
Maintenant tout est changé. Le phénomène caractéristique du
développement social moderne est le déclin du brâhmane et du
kshatriya — de l’Église, de l’aristocratie militaire, l’aristocratie
des lettres et de la culture — et l’avènement des classes com-
merciales et industrielles au pouvoir ou à la prépondérance   : le
vaïshya et le shûdra, le Capital et le Travail. À eux deux, ils ont
avalé ou évincé leurs rivaux et sont maintenant engagés dans
une lutte fratricide pour la suprématie exclusive, et le verdict
du Destin semble visiblement annoncer l’achèvement de la gra-
vitation sociale vers le bas, le triomphe final du Travail et le
remaniement de toutes les conceptions et toutes les institutions
sociales sous l’égide du Travail considéré comme terme ultime et
le plus digne, celui qui donnera sa valeur à tous les autres. Pour
le moment, tout de même, c’est le vaïshya qui domine encore ;
son sceau sur le monde est le commercialisme, la primauté de
l’homme économique, l’universalité de la valeur commerciale
ou de la valeur utilitaire et productive, matériellement efficace,

253
L’Idéal de l’unité humaine

dans tous les domaines de la vie humaine. Même dans la façon


d’envisager la connaissance, dans la pensée, la science, l’art, la
poésie et la religion, la conception économique de la vie prime
toutes les autres 1.
Pour la conception économique moderne de la vie, la culture et
ses productions ont une valeur principalement décorative ; ce sont
des luxes coûteux et désirables, mais pas du tout des nécessités
indispensables. La religion, vue sous ce jour, est un sous-produit
du mental humain et d’une utilité tout à fait restreinte (à moins
qu’elle ne soit vraiment un déchet et une entrave). L’éducation
a une importance reconnue, mais son objet et sa forme ne sont
plus tant culturels que scientifiques, utilitaires, économiques ;
sa valeur est de préparer une cellule individuelle efficace à jouer
son rôle dans le corps de l’organisation économique. La science
est d’une importance immense, non pas parce qu’elle découvre
les secrets de la Nature pour le progrès de la connaissance, mais
parce qu’elle les utilise pour créer des machines et qu’elle exploite
et organise les ressources économiques de la communauté. Le
pouvoir de pensée de la société, presque son pouvoir d’âme — si
toutefois elle conserve encore une chose aussi insubstantielle et
improductive qu’une âme — ne réside pas dans la religion ni
la littérature (bien que l’une traîne encore une existence débile
et que l’autre foisonne et grouille), mais dans la presse quoti-
dienne, qui est essentiellement l’instrument du commercialisme
gouverné par l’esprit politique et commercial, et non, comme la
littérature, un instrument direct de la culture. La politique, le
gouvernement lui-même, deviennent de plus en plus une machine
au service du développement de la société industrialisée, partagés

1. Il est remarquable que les nouvelles sociétés socialistes aient adopté et continué,
voire à une plus grande échelle, l’habitude bourgeoise de primauté du commercialisme,
mais sur la base d’une économie travailliste au lieu d’une économie bourgeoise, et en
tentant de procéder à une nouvelle distribution des profits, ou, plus typiquement encore,
en concentrant tout entre les mains de l’État. (Note de Sri Aurobindo)

254
La guerre et le besoin d’unité économique

entre les exigences du capitalisme bourgeois et le rôle de canal


à demi involontaire de l’avènement du socialisme économique.
La libre pensée et la culture restent à la surface de cette grande
masse croissante du commercialisme, et si elles l’influencent et
la modifient, elles sont elles-mêmes de plus en plus influencées,
pénétrées, colorées, subjuguées par la conception économique,
commerciale et industrielle de la vie humaine.
Ce grand changement a affecté profondément le caractère
des relations internationales dans le passé, et vraisemblablement
l’affectera plus manifestement encore et plus puissamment dans
l’avenir. Car rien ne laisse supposer un changement d’orientation
dans un avenir immédiat. Certes, des voix prophétiques an-
noncent la disparition rapide de l’âge du commercialisme. Mais
on ne voit pas très bien comment cette disparition se produira, et
ce ne sera certainement pas par un retour à la primauté de l’esprit
politique du passé, ni au genre et aux formes du vieux type social
aristocratique. Le soupir de regret de l’esprit ultraconservateur
pour l’âge d’or du passé — qui n’était pas aussi doré qu’il paraît
à distance pour l’œil imaginatif — est un vain souffle jeté au vent
par la ruée de l’Esprit du Temps en l’extrême vélocité de son
progrès. La fin du commercialisme ne peut venir que par quelque
évolution inattendue du commercialisme lui-même, ou bien, par
un réveil de la spiritualité dans l’espèce humaine lorsqu’elle
reprendra possession de son bien en subordonnant les mobiles
politiques et économiques de la vie au mobile spirituel.
Certains signes semblent aller dans cette direction. L’esprit
religieux se ranime, même d’anciennes formes ou croyances reli-
gieuses périmées retrouvent une sorte de vigueur. La pensée laïque
de l’humanité donne certaines preuves d’idéalisme et admet de
plus en plus un élément spirituel parmi ses mobiles. Mais tout
cela reste encore léger et superficiel ; le corps de la pensée et des
pratiques, le mobile effectif, l’impulsion motrice, demeurent intacts
et inchangés. Cette impulsion reste tournée vers l’industrialisation

255
L’Idéal de l’unité humaine

de l’espèce humaine et vers le perfectionnement de la vie de la


société considérée comme un organisme économique et producteur.
Cet esprit ne risque pas non plus de mourir bientôt d’épuisement,
car il n’a pas encore donné toute sa mesure   : sa force croît plutôt
qu’elle ne décline. En outre, le commercialisme est renforcé par
le socialisme moderne, qui promet d’être le maître de l’avenir ;
car le socialisme procède du principe marxiste que son propre
règne doit être précédé d’un âge de capitalisme bourgeois dont
il sera l’héritier, et qu’il s’emparera de l’organisation et du travail
bourgeois pour les mettre à son service en les modifiant selon ses
propres principes et ses propres méthodes. Certes, il a l’intention
de donner la première place au Travail au lieu du Capital 1 ; mais
cela veut dire simplement que toutes les activités seront évaluées
d’après la contribution en main-d’œuvre et l’ouvrage produit, au
lieu de la contribution en espèces et la production des richesses. Ce
sera simplement un passage d’un côté de l’économisme à l’autre,
mais non le passage de la primauté des mobiles économiques à
la primauté de quelque mobile plus élevé de la vie humaine. Ce
passage lui-même sera probablement l’un des facteurs principaux
que devra affronter l’unification internationale, et ce sera sa plus
grande aide, ou sa plus grande difficulté.
Dans le passé, l’effet du commercialisme a été de rassembler
l’espèce humaine en une unité économique réelle derrière son
apparent séparatisme politique. Mais c’était une unité subcons-
ciente, faite de relations mutuelles inévitables et d’interdépendance
intime, et non une unité d’esprit ni de vie consciemment organisée.
C’est pourquoi ces relations ont engendré la nécessité de la paix

1. Le rapport entre le socialisme et l’idée démocratique ou égalitaire, ou la révolte


du prolétariat, est d’ailleurs un accident de l’histoire et non l’essence du socialisme.
Avec le fascisme italien, on voit apparaître un socialisme qui n’est ni démocratique ni
égalitaire en sa forme, son idée et son tempérament. Le fascisme est tombé, mais il a
prouvé qu’il n’existait pas de rapport inévitable entre le socialisme et la domination
du Travail. (Note de Sri Aurobindo)

256
La guerre et le besoin d’unité économique

autant que l’inévitabilité de la guerre. La paix était nécessaire à


leur activité normale ; la guerre était terriblement perturbatrice
de tout leur système d’existence. Mais parce que ces unités orga-
nisées étaient des nations rivales, séparées politiquement, leurs
relations commerciales sont devenues des relations de rivalité et
de conflit, ou plutôt un enchevêtrement confus où les échanges
et l’interdépendance se mêlaient à un séparatisme hostile. La légi-
time défense des barrières douanières entre pays, la course aux
marchés exclusifs et aux sphères d’exploitation, la lutte pour le
partage ou la domination des marchés et des territoires qui ne
pouvaient être monopolisés, enfin toutes les tentatives d’ingérence
mutuelle en dépit des barrières douanières, tels étaient les traits
caractéristiques de cette hostilité et de ce séparatisme. Dans ces
conditions, le déclenchement de la guerre était simplement une
question de temps et ne pouvait manquer de se produire dès
qu’une nation ou un groupe de nations sentirait qu’il ne pouvait
plus avancer par des moyens pacifiques ou que son expansion
était définitivement menacée d’arrêt par l’alliance grandissante de
ses rivaux. La guerre franco-allemande 1 était la dernière grande
guerre dictée par des mobiles politiques. Depuis lors, le mobile
politique a surtout servi à couvrir le mobile commercial. Le mobile
de la diplomatie autrichienne n’était pas l’assujettissement poli-
tique de la Serbie, qui aurait seulement créé un nouvel embarras
pour l’Empire autrichien, mais la possession commerciale d’un
débouché à Salonique. Le pangermanisme recouvrait la convoitise
de l’industrie allemande qui lorgnait la possession des grandes
ressources et du vaste débouché de la mer du Nord offert par
les pays riverains du Rhin. Ses intentions réelles étaient de sai-
sir les espaces africains exploitables, et peut-être les gisements
charbonniers de la France, mais non de régner sur des territoires
français. En Afrique, en Chine, en Perse, en Mésopotamie, les

1. De 1870.

257
L’Idéal de l’unité humaine

mobiles commerciaux ont partout déterminé l’action politique


et militaire. La guerre n’est plus l’enfant légitime de l’ambition
et des appétits territoriaux, mais le rejeton bâtard de l’appétit de
richesses et du commercialisme, avec l’ambition politique pour
père putatif.
Mais d’autre part, l’effet ou le choc de la guerre est devenu
intolérable à cause de l’organisation industrielle de la vie humaine
et de l’interdépendance commerciale des nations. Il serait exagéré
de dire que la guerre a jeté la ruine dans cette organisation, mais
elle l’a mise sens dessus dessous, a dérangé son système tout en-
tier et l’a détournée à des fins contre-nature. Surtout, elle a causé
des souffrances et des privations générales chez les belligérants,
gêné et perturbé la vie des pays neutres d’une façon jusqu’alors
inconnue dans l’histoire du monde. Le cri de colère des nations
afin que ce désordre ne soit plus toléré et que les responsables de
cette menace et cette perturbation de l’organisation industrielle
moderne du monde (la prétendue «   civilisation   ») reçoivent un
châtiment exemplaire et soient mis au ban et boycottés comme des
hors-caste internationaux pendant un temps, a montré à quel point
la leçon avait profondément porté. Mais il a montré aussi, comme
l’a révélé la mentalité d’après-guerre, que la vérité réelle, la vérité
intérieure du processus n’a pas encore été comprise ou pas saisie en
son centre. Certainement, de ce point de vue aussi, la prévention
de la guerre devra être l’une des premières préoccupations de tout
nouvel agencement de la vie internationale. Mais comment éviter
entièrement la guerre si le vieil état de rivalité commerciale entre
des nations politiquement séparées doit se perpétuer ? Comment
peut-on empêcher le choc physique si la paix est seulement une
guerre cachée, une organisation de la lutte et de la rivalité ? On
peut dire que le choc peut être empêché par une réglementation
des inévitables rivalités et conflits, par l’appareil de la loi, comme
il en était pour la concurrence commerciale au sein des nations
avant l’avènement du socialisme. Mais cette réglementation n’était

258
La guerre et le besoin d’unité économique

possible que parce que les individus et les cartels concurrents


faisaient partie d’un même organisme social, étaient soumis à une
même autorité gouvernementale, et incapables d’affirmer contre
elle leur volonté d’existence individuelle. Pareille réglementation
entre nations ne peut logiquement ou pratiquement aboutir qu’à
la formation d’un État mondial centralisé.
Supposons, cependant, que le choc physique de la guerre soit
évité, non par la loi mais par un principe d’arbitrage obligatoire
dans les cas extrêmes risquant de provoquer la guerre ; non par
la création d’une autorité internationale mais par la menace
constante d’une pression internationale. L’état de guerre cachée
persistera ; il pourra même prendre des formes nouvelles et
désastreuses. À défaut d’autres armes, les nations recourront
certainement de plus en plus à l’arme de la pression commerciale,
comme l’ont fait le Capital et le Travail avec leur état chronique de
lutte «   pacifique   » au sein de la vie nationale. Les moyens seraient
différents mais ils suivraient le même principe   : la grève et le
lock-out, c’est-à-dire, d’une part, la résistance passive organisée
du parti le plus faible pour imposer ses revendications, et, de
l’autre, la pression passive du parti le plus fort pour imposer
ses désirs. Entre nations, l’arme correspondant à la grève serait
le boycottage commercial, déjà utilisé plus d’une fois en Asie
et en Europe mais d’une façon non systématique, et qui serait
certainement extrêmement efficace et puissant s’il était systé-
matiquement organisé, même par une nation politiquement ou
commercialement faible. Car la nation faible est nécessaire à la
nation forte, fût-ce comme un marché ou comme une victime
commerciale et industrielle. L’arme correspondant au lock-out
serait le refus des capitaux ou des machines, l’interdiction de
toute importation, ou du moins des importations essentielles aux
pays victimes ou fautifs, ou même un blocus naval conduisant
à la ruine industrielle et à la famine nationale s’il est maintenu
assez longtemps. À l’origine, l’arme du blocus n’était employée

259
L’Idéal de l’unité humaine

qu’en temps de guerre, mais elle a servi contre la Grèce au lieu


de guerre ; cette application peut aisément s’étendre dans l’avenir.
Il existe toujours aussi l’arme des tarifs prohibitifs.
Il est clair que ces armes ne seront pas nécessairement em-
ployées à des fins exclusivement commerciales ; on peut s’en saisir
pour défendre ou attaquer n’importe quel intérêt national, pour
imposer n’importe quelle revendication internationale, juste ou
injuste. Nous avons vu quelle arme terrible pouvait devenir la
pression commerciale quand elle était appelée à la rescousse de
la guerre. Si l’Allemagne a été finalement écrasée, les véritables
moyens de la victoire ont été le blocus, la suppression des crédits,
des ressources et des approvisionnements, la ruine de l’industrie
et du commerce. La débâcle militaire n’était pas directement due
à une faiblesse militaire, mais principalement à la diminution
et à la pénurie des ressources, à l’épuisement, la semi-famine,
l’effondrement moral causé par la position intolérable du pays,
coupé de tout espoir de renflouement ou de rétablissement.
Cette leçon peut également recevoir des applications considé-
rables dans l’avenir, en temps de «   paix   ». Certains milieux se
proposaient même, à un moment donné, de continuer la guerre
commerciale après la cessation de la guerre politique, afin que
l’Allemagne soit non seulement rayée de la liste des grandes
nations impériales, mais aussi, et d’une façon permanente, para-
lysée, mutilée ou même ruinée en tant que rivale commerciale et
industrielle. Une politique de refus des capitaux et des relations
commerciales, une sorte de «   cordon   » ou de blocus hostile, ont
été ouvertement préconisés, et furent même pendant un temps
presque en vigueur contre la Russie bolchevique. On a suggéré
aussi une Ligue de la Paix 1 qui pourrait se servir de l’arme de
la pression commerciale contre toute nation récalcitrante, au
lieu de la force militaire.

1. Réalisée depuis sous le nom de Société des Nations. (Note de l’éditeur)

260
La guerre et le besoin d’unité économique

Mais tant qu’une autorité internationale solide n’est pas consti-


tuée, l’usage de cette arme ne sera probablement pas limité à
ce genre d’occasion, ni seulement réservé à des fins justes et
légitimes. Une nation forte, assurée de l’indifférence générale,
pourrait fort bien l’utiliser pour écraser et violer une nation
faible ; une combinaison de grandes Puissances impériales pour-
rait s’en servir pour imposer au monde sa volonté égoïste et
néfaste. La force et les moyens de contrainte, quels qu’ils soient,
s’ils ne sont pas concentrés entre les mains d’une autorité juste
et impartiale, sont toujours susceptibles d’abus et de mauvais
usage. C’est pourquoi, inévitablement, avec l’unité croissante
de l’humanité, le développement d’une autorité de ce genre
deviendra un besoin immédiat et pressant. L’État mondial, même
dans son organisation première imparfaite, doit non seulement
commencer à rassembler la force militaire entre ses mains, mais
entreprendre dès l’abord, consciemment, ce que l’État national
avait réalisé par un lent développement naturel   : l’organisation
commerciale, industrielle et économique de l’espèce humaine
tout entière, et le contrôle, tout d’abord seulement des relations
essentielles du commerce international 1, certes, mais finalement
et inévitablement, de la totalité du système et des principes
du commerce international. Puisque l’industrie et le commerce
représentent maintenant les cinq sixièmes de la vie sociale et
que la société est gouvernée par le principe économique, un État
mondial qui n’aurait pas le contrôle du principe directeur de
la vie humaine ni de son activité la plus répandue, n’existerait
que de nom.

1. Quelques premières tentatives de ce genre ont voulu figurer parmi les activités
de la Société des Nations, maintenant presque moribonde. Ces activités restaient encore
platoniques et consultatives, telles les discussions futiles sur le désarmement et les
efforts stériles pour régler certaines relations entre le Capital et le Travail. Mais elles
ont démontré, du moins, que ce besoin se faisait déjà sentir, et elles sont comme des
poteaux indicateurs sur la route de l’avenir. (Note de Sri Aurobindo)

261
CHAPITRE XXVI

Le besoin d’unité administrative

Presque toutes les idées courantes sur la première


étape d’une organisation internationale présupposent que les
nations continueront de jouir de leur existence séparée et de
leurs libertés, ne laissant à l’action internationale que la pré-
vention de la guerre, le règlement des disputes dangereuses,
le pouvoir de résoudre les grandes questions internationales
qu’elles ne peuvent pas régler par les moyens ordinaires. Il est
pourtant impossible que ce développement s’arrête là ; ce premier
pas conduira nécessairement à d’autres, qui ne peuvent mener
que dans une seule direction. Si l’autorité à constituer, quelle
qu’elle soit, doit être le moins du monde une autorité vraie
et non un simple concert de palabres, elle se trouvera dans la
nécessité d’intervenir de plus en plus souvent et d’assumer des
pouvoirs grandissants. Empêcher les troubles et les frictions évi-
tables, conjurer définitivement le retour des perturbations et des
désastres (que tout d’abord, en raison de la limitation originelle
de ses pouvoirs, la nouvelle autorité ne pouvait arrêter à temps
par quelque intervention opportune avant leur éclatement), assu-
rer la coordination des activités à des fins communes, tels sont
les principaux motifs qui pousseront l’humanité à passer d’une
union lâche à une union plus étroite, d’une subordination volon-
taire dans les cas graves ou exceptionnels à une subordination
obligatoire dans la majorité des cas. L’empressement des nations
puissantes à se servir de cette autorité internationale à leurs fins,
l’utilité pour les nations faibles d’y faire appel pour protéger
leurs intérêts, le choc des discordes et des révolutions internes
actuelles ou menaçantes, contribueront tous à donner un pouvoir
accru à cette autorité et lui fourniront l’occasion d’étendre son

262
Le besoin d’unité administrative

action normale. La science, la pensée et la religion — ces trois


grandes forces qui en nos temps modernes tendent de plus en
plus à dépasser les distinctions nationales et à pousser l’espèce
humaine vers une unité de vie et d’esprit — deviendront encore
plus impatientes des barrières, des hostilités et des divisions
nationales, et apporteront leur puissante influence à l’appui du
changement. Il se pourrait que le grand conflit du Capital et du
Travail prenne rapidement des proportions mondiales et arrive
à une organisation internationale telle qu’elle précipitera le pas
inévitable ou même provoquera la vraie crise qui déterminera
la transformation 1.
Pour le moment, nous supposerons que l’aboutissement final
sera un État mondial bien unifié dont les nations seront comme
des provinces. Assumant tout d’abord le règlement des disputes
internationales et la réglementation des traités et des relations
économiques, l’autorité internationale commencera par jouer
le rôle d’arbitre et occasionnellement d’agent exécutif, puis se
transformera graduellement en un corps législatif et un pouvoir
exécutif permanent. Sa législation sera absolument nécessaire en
matière internationale si l’on veut éviter de nouvelles convul-
sions, car il est vain de supposer que toutes les conventions
internationales et organisations mondiales conclues à la fin du
bouleversement d’une grande guerre puissent être permanentes
et définitives. Les injustices, les inégalités, les anomalies, les
causes de querelles ou de mécontentement subsisteront dans
les relations de nation à nation et de continent à continent, et
conduiront à de nouvelles hostilités et de nouvelles explosions.
Dans les États nationaux, les chocs sont évités par une autorité
législative qui modifie constamment le système existant suivant les

1. Il pourrait sembler que l’extension générale du fascisme doive empêcher cette


évolution en supprimant la guerre de classes ; mais on ne sait pas encore si, même dans
les pays fascistes, cette suppression n’est pas simplement un interlude ou un sursis et
non une solution définitive. (Note de Sri Aurobindo)

263
L’Idéal de l’unité humaine

idées, les forces, les nécessités et les intérêts nouveaux ; il devra


en être de même dans l’État mondial en construction. À mesure
que cette autorité législative développera son action, étendra et
régularisera ses pouvoirs et ses méthodes, elle deviendra de plus
en plus complexe et ne pourra manquer d’intervenir dans bien
des cas et de passer outre aux activités nationales séparées ou d’y
substituer sa propre action. Ceci entraînera un accroissement
de son pouvoir exécutif également et la formation d’une orga-
nisation exécutive internationale. Tout d’abord, celle-ci pourra
se limiter aux questions et affaires les plus importantes exigeant
manifestement son intervention ; mais elle tendra de plus en
plus à mettre la main sur toutes les affaires dont on peut dire
qu’elles ont une répercussion ou une importance internationales.
Avant peu, elle envahira et occupera même les domaines où les
nations sont maintenant le plus jalouses de leurs droits et de leur
pouvoir. Et finalement, elle s’insinuera dans tout le système de
la vie nationale et l’assujettira à un contrôle international dans
l’intérêt d’une meilleure coordination de la vie, de la culture,
de la science, de l’organisation, de l’éducation et de l’efficacité
de l’espèce humaine unifiée. Les nations maintenant libres et
séparées seront réduites, d’abord à une condition semblable à
celle des États de l’Union américaine ou de l’Empire allemand,
et finalement peut-être à celle de provinces ou de départements
géographiques d’une unique nation humaine.
L’obstacle actuel à ce genre de réalisation extrême est le
principe nationaliste encore puissant, le sens du séparatisme
de groupe, l’instinct d’indépendance collective et sa fierté, son
plaisir en lui-même, ses sources variées de satisfaction égoïste,
son insistance à subordonner l’idée humaine à l’idée nationale.
Mais nous pouvons supposer que l’idée internationaliste nou-
veau-née croîtra à grands pas, qu’elle subjuguera l’idée et le
caractère nationalistes du passé, s’imposera et prendra possession
de la pensée humaine. De même que le grand groupe national

264
Le besoin d’unité administrative

a subordonné et absorbé tous les groupes plus petits — clans,


tribus et provinces —, de même que le groupe plus grand,
impérial, tend maintenant à subordonner les groupes nationaux
plus petits et, s’il lui est permis de se développer, les absorbera
finalement, nous supposons que le groupe complet de l’espèce
humaine unifiée subordonnera de la même manière tous les
groupes d’humanité séparée plus petits, et finalement les absor-
bera. Seule, la croissance de l’idée internationale — l’idée d’une
humanité unique — peut faire disparaître le nationalisme, en
admettant que l’ancien moyen naturel d’unification extérieure
par la conquête ou par quelque autre force coercitive, continue
de ne plus être possible ; or, les méthodes de guerre sont deve-
nues trop désastreuses et aucun empire à lui seul n’a le moyen
ni la force de subjuguer le reste du monde, soit rapidement soit
graduellement à la manière romaine. Certes, le nationalisme est
un obstacle plus puissant au progrès de l’unification humaine
que ne le fut le séparatisme des anciens groupements plus petits
et moins fortement conscients qui précédèrent la formation de
l’État national. C’est encore le sentiment le plus fort dans la
mentalité humaine collective, il donne une vitalité indestructible
à la nation et peut facilement réapparaître, même là où il sem-
blait avoir été aboli. Mais nous ne pouvons pas à coup sûr tirer
argument de l’équilibre actuel des tendances en ce commence-
ment d’une grande ère de transition. Déjà, non seulement des
idées mais des forces sont à l’œuvre, d’autant plus puissantes
qu’elles appartiennent à l’avenir et non aux pouvoirs établis du
présent ; elles peuvent réussir à subordonner le nationalisme
beaucoup plus tôt que nous ne sommes actuellement enclins à
le concevoir.
Si le principe d’un État mondial est mené à sa conclusion
logique et à ses conséquences extrêmes, il en résultera un proces-
sus foncièrement analogue (avec toutes les différences nécessaires
dans la manière, la forme ou l’ampleur de l’exécution) à celui par

265
L’Idéal de l’unité humaine

lequel, au cours de la formation de l’État national, le gouverne-


ment central — la monarchie tout d’abord, puis l’assemblée et le
pouvoir exécutif démocratiques — a rassemblé l’administration
entière de la vie nationale. Il y aura une centralisation de tous les
pouvoirs, militaire, policier, administratif, judiciaire, législatif,
économique, social et culturel, entre les mains de l’autorité inter-
nationale unique. L’esprit de cette centralisation sera fortement
unitaire et le principe d’uniformité sera mis en vigueur pour
ses grands avantages pratiques ; il en résultera une mécanisation
rationalisée de la vie humaine et de ses activités dans le monde
entier, avec pour objet principal, la justice, le bien-être universel,
l’économie de l’effort et l’efficacité scientifique. Au lieu de l’activité
individuelle des groupes nationaux dont chacun travaille pour
soi avec le maximum de frictions, de gaspillages et de conflits,
nous aurons un effort de coordination semblable à celui qui règne
dans un État moderne bien organisé où l’idée complète est un
socialisme d’État intégral — encore nulle part réalisé, certes,
mais rapidement en voie d’apparition 1. Si nous jetons un bref
coup d’œil sur les différents domaines de l’activité commune,
nous constaterons que cette évolution est inévitable.
Nous avons déjà vu que le pouvoir militaire tout entier (et dans
un État mondial ceci veut dire une police armée internationale)
doit être concentré entre les mains d’une autorité commune
unique, sinon l’État ne peut pas durer. Une certaine concentration
du pouvoir de décision finale en matière économique deviendra
également inévitable avec le temps. Et finalement, cette suprématie
continuera de s’étendre jusqu’à ce que son emprise devienne
absolue. Car la vie économique du monde devient toujours plus
une et indivisible ; or, l’état actuel des relations internationales

1. Depuis que ce livre a été écrit, l’apparition du socialisme d’État s’est accélérée
et perfectionnée dans trois au moins des grandes nations ; une imitation plus hésitante
et moins clairement consciente se fait jour également en de plus petits pays. (Note de
Sri Aurobindo)

266
Le besoin d’unité administrative

est une condition anormale où les principes opposés sont par-


tiellement en conflit, partiellement et tant bien que mal adaptés
les uns aux autres — et ce bien même est mauvais ou nuisible à
l’intérêt commun. D’un côté, nous avons une unité sous-jacente
qui fait que chaque nation dépend commercialement de toutes les
autres ; de l’autre, un esprit national de jalousie, d’égoïsme et un
sentiment d’existence séparée, qui font que chaque nation s’efforce
d’affirmer son indépendance industrielle tout en cherchant à
étendre ses activités commerciales extérieures et à s’emparer des
marchés étrangers. À présent, l’interaction de ces deux principes
est réglée par le jeu admis des forces naturelles, par des pratiques
et des ententes tacites, par des systèmes de tarifs protecteurs, de
primes et de subventions d’État d’une sorte ou d’une autre, ou par
des traités et des accords commerciaux. Inévitablement, à mesure
que l’État mondial grandira, ces procédés paraîtront une anomalie
et un gaspillage non économique. Une autorité internationale
efficace sera obligée d’intervenir de plus en plus et de modifier
les libres transactions entre nations. Les intérêts commerciaux
de l’ensemble de l’humanité prendront le pas ; les sentiments
d’indépendance et les ambitions ou les jalousies commerciales
d’une nation ou de l’autre seront contraints de se subordonner au
bien humain. L’idéal de l’exploitation mutuelle fera place à l’idéal
d’une participation convenable et adéquate à la vie économique
unifiée de l’espèce. Et surtout, de même que le socialisme s’est
étendu et a entrepris de réglementer toute l’existence économique
des pays séparés, de même dans le domaine international, le
principe de réglementation gagnera du terrain, et finalement l’État
mondial sera appelé à prendre en main la bonne organisation
de la production et de la distribution industrielles mondiales.
On pourrait laisser temporairement chaque pays subvenir à ses
besoins indispensables, mais finalement il est probable que cela
ne sera plus jugé indispensable — pas plus qu’il n’est nécessaire
au pays de Galles ou à l’Écosse de produire tout ce dont ils ont

267
L’Idéal de l’unité humaine

besoin, indépendamment du reste des îles Britanniques, ou à une


province de l’Inde de devenir une unité économique indépendante
du reste du pays   : chacun ne produira et ne distribuera que ce qui
s’avère être pour lui le plus avantageux, le plus naturel, le plus
efficace et le plus économique, suivant la demande et les besoins
communs de l’espèce (dont feront inséparablement partie les
besoins et les demandes de chacun). Chacun obéira au système
qui a été fixé par la volonté commune de l’humanité représentée
par son gouvernement central, conformément à une méthode
dont les principes seront uniformes, même s’ils varient dans les
détails locaux, afin que cette machine nécessairement compliquée
ait le fonctionnement le plus simple, le plus régulier et le plus
rationnel possible.
L’administration de l’ordre public de la société est un sujet de
préoccupation moins pressant aujourd’hui qu’il ne l’était pour
les États nationaux à leur période de formation quand il fallait
presque créer l’élément d’ordre, quand la violence, les crimes
et la révolte étaient non seulement plus aisés mais constituaient
un penchant plus naturel et plus général de l’humanité. De
nos jours, les sociétés sont non seulement passablement bien
organisées sous ce rapport et pourvues de toutes les conven-
tions absolument nécessaires entre pays, mais aussi, grâce à un
système minutieux de conseils nationaux, régionaux et muni-
cipaux, elles sont étroitement liées par des communications de
plus en plus rapides ; l’État peut réglementer certaines parties
de l’ordre public que les gouvernements plus frustes du passé
étaient tout à fait incapables de contrôler effectivement. Dans
un État mondial, penserait-on, chaque pays pourrait être laissé
à sa propre initiative et régler son ordre intérieur, et certaine-
ment toute sa vie politique, sociale et culturelle séparée. Mais
même là, il est probable que l’État mondial insistera sur une
centralisation et une uniformité plus grandes que toutes celles
que nous pouvons volontiers imaginer maintenant.

268
Le besoin d’unité administrative

Par exemple, dans cette lutte continuelle de la société contre


l’élément criminel encore indéracinable qu’elle engendre en son
propre sein, on finira sûrement par reconnaître la grossièreté
du système actuel et tenter sérieusement de traiter ce problème
d’une façon plus radicale. La première tâche sera d’observer et
de surveiller étroitement cette grande masse de matière humaine
corrompue qui se recrée constamment, où le bacille du crime
trouve son bouillon de culture naturel. À présent, on y parvient
très grossièrement et très imparfaitement — et la plupart du
temps seulement après la perpétration du crime — grâce aux
polices séparées de chaque nation, pourvues de traités d’extra-
dition et d’accords officieux d’assistance mutuelle pour prévenir
toute évasion en d’autres pays. L’État mondial insistera sur une
surveillance internationale autant que sur une surveillance locale,
afin non seulement de traiter le phénomène que l’on pourrait
appeler «   crime international   » ou désordre international (phé-
nomène qui prendra probablement de larges proportions dans
les conditions futures), mais surtout de régler le problème plus
important de la prévention du crime.
Car la seconde tâche qui se fera sentir dans l’État mondial, sera
de traiter le crime dès le début et à sa source. Il pourra tenter
de le faire, d’abord par une méthode plus éclairée d’éducation
et de formation morale du caractère, qui rendra plus difficile le
développement des penchants criminels ; ensuite, par des mé-
thodes scientifiques et eugéniques d’observation, de traitement,
d’isolement, et peut-être de stérilisation de la matière humaine
corrompue ; enfin, par un système pénal et un régime péni-
tentiaire lucides et humanitaires qui n’auront plus pour but
de punir mais de réformer le criminel naissant ou endurci. Il
insistera sur la nécessité d’une certaine uniformité de principes
afin d’éviter que certains pays persévèrent dans leurs systèmes
arriérés et périmés, ou inférieurs, ou extravagants, et n’aillent
ainsi à l’encontre du but général. Il sera nécessaire, ou en tout

269
L’Idéal de l’unité humaine

cas très souhaitable, qu’un certain contrôle soit exercé par une
autorité centrale. De même pour les méthodes judiciaires. Le
système actuel est encore considéré comme éclairé et civilisé
— et il l’est en comparaison des méthodes médiévales —, mais
un temps viendra sûrement où il sera jugé grotesque, inefficace,
irrationnel et, sous bien de ses principaux aspects, à demi bar-
bare   : au mieux, une adaptation partielle des méthodes confuses
et arbitraires propres à un état primitif de pensée, de sentiment
et de vie en société. Avec le développement d’un système plus
rationnel, il paraîtra intolérable de conserver dans une partie
quelconque du monde les vieux principes et les vieilles mé-
thodes juridiques et judiciaires ; l’État mondial sera amené à
uniformiser les nouveaux principes et les méthodes nouvelles
par une législation commune et probablement par un contrôle
général centralisé.
On peut admettre que l’uniformité et la centralisation seraient
avantageuses dans tous ces domaines, et jusqu’à un certain point
inévitables ; la jalousie des séparatismes nationaux et des indé-
pendances nationales n’auraient plus loisir, dans ces conditions,
de venir contrarier le bien général de l’humanité. Cependant, il
devrait être permis aux nations de suivre leurs idéaux et leurs
inclinations propres, du moins pour le choix de leur système
politique et dans les diverses sphères de leur vie sociale, et d’être
sainement et naturellement libres. On peut même dire que les
nations ne toléreront jamais une intrusion sérieuse en ces do-
maines et que tout ce qui voudrait se servir de l’État mondial à
cette fin, serait fatal à l’existence même de l’État mondial. À vrai
dire, le principe de non-intervention politique sera probablement
beaucoup moins respecté dans l’avenir qu’il ne l’a été dans le passé
ou qu’il ne l’est à présent. Il a toujours fait faillite au moment
des grandes luttes passionnées entre les idées politiques en litige   :
entre l’oligarchie et la démocratie dans l’ancienne Grèce, entre
l’Ancien Régime et les idées de la Révolution française dans

270
Le besoin d’unité administrative

l’Europe moderne. Mais maintenant, nous assistons à un autre


phénomène ; le principe contraire d’intervention s’érige lentement
en règle consciente de la vie internationale. De plus en plus, les
ingérences se multiplient, comme celle de l’Amérique à Cuba, non
pour des raisons avouées d’intérêt national, mais ostensiblement
au nom de la liberté, du constitutionnalisme et de la démocratie,
ou au nom de quelque principe politique et social opposé, donc
pour des raisons internationales et en vertu de l’argument pra-
tique que les arrangements intérieurs d’un pays concernent, dans
certaines conditions de désordre et de carence, non seulement le
pays lui-même mais ses voisins et l’humanité entière. Ce même
principe a été invoqué par les Alliés pour la Grèce pendant la
guerre. Il a été appliqué à l’une des plus puissantes nations du
monde lorsque les Alliés refusèrent de traiter avec l’Allemagne
ou de la réadmettre pratiquement dans le conseil des nations à
moins qu’elle ne répudie son système et ses principes politiques
actuels et n’adopte les formes modernes de la démocratie en
abjurant tout vestige de gouvernement absolutiste 1.
L’idée que l’humanité a un intérêt commun aux affaires
intérieures d’une nation ne peut manquer de croître à mesure
que la vie humaine s’unifiera davantage. La grande question
politique de l’avenir sera probablement le défi du socialisme,
le parachèvement d’un État omnipotent. Et si le socialisme
triomphe parmi les principales nations du monde, il cherchera
inévitablement à imposer sa loi partout, non seulement par
une pression indirecte mais même par une intervention directe
dans les pays qu’il considérera comme arriérés. Une autorité

1. L’intervention à peine déguisée des puissances fascistes en Espagne pour com-


battre et renverser le gouvernement démocratique du pays, est un exemple frappant
d’un état de choses qui se multipliera probablement dans l’avenir. Depuis lors, dans
ce même pays, nous avons eu une intervention en sens contraire pour faire pression
sur le régime de Franco (une pression assez incomplète et irrésolue) afin qu’il change
ses méthodes et ses principes. (Note de Sri Aurobindo)

271
L’Idéal de l’unité humaine

internationale, parlementaire ou autre, au sein de laquelle il aura


la majorité ou une influence prépondérante, serait un moyen trop
commode pour être négligé. En outre, il serait probablement
tout aussi impossible à un État mondial principalement socialiste
d’accepter en son sein des nations capitalistes, qu’à une Grande-
Bretagne socialiste ou capitaliste d’accepter une Écosse ou un
pays de Galles capitaliste ou socialiste. D’ailleurs, si toutes les
nations adoptent la forme socialiste, il sera assez naturel que l’État
mondial coordonne tous ces socialismes séparés en un unique
grand système de vie humaine. Mais le socialisme, poussé à son
état de développement complet, implique la destruction de la
distinction entre les activités politiques et les activités sociales ; il
implique la socialisation de la vie commune et la sujétion de tous
les domaines de la société à l’organisation de son gouvernement et
de son administration. Rien de petit ni de grand n’échappe à sa
compétence. Naissance et mariage, travail, amusement et repos,
éducation, culture, formation du corps et du caractère, le sens
socialiste ne laisse rien hors de sa prise ni de son contrôle affairé
et intolérant. Par conséquent, si l’on admet qu’un socialisme
international s’établisse, il est vraisemblable que ni la politique
ni la vie sociale des peuples séparés n’échapperont au contrôle
centralisé de l’État mondial 1.
Pareil système mondial est en fait très éloigné de nos concep-
tions présentes et de nos habitudes de vie enracinées, mais ces
conceptions et habitudes sont déjà radicalement soumises à de
puissantes forces de changement. De plus en plus, l’uniformité
est en train de devenir la loi du monde, et, en dépit des sentiments
ou malgré les efforts conscients de conservation et de renouveau,

1. Cet aspect du socialisme en action a reçu une confirmation frappante avec la


tendance au contrôle gouvernemental total en Allemagne et en Italie. Le conflit entre
le national-socialisme (fascisme) et le socialisme marxiste pur ne pouvait être prévu au
moment où ce livre fut écrit ; mais quelle que soit la forme qui prévaudra, le principe
reste le même. (Note de Sri Aurobindo)

272
Le besoin d’unité administrative

les individualités locales trouvent de plus en plus difficile de sur-


vivre. Or, le triomphe de l’uniformité favorisera naturellement
la centralisation ; l’instinct foncier de séparatisme disparaîtra. Et
une fois la centralisation accomplie, celle-ci à son tour favorisera
une uniformité plus complète. Si quelque décentralisation reste
indispensable dans une humanité uniforme, elle le sera pour la
commodité de l’administration et non pour des raisons de vraies
variations séparatives. Une fois le sentiment national étouffé sous
l’internationalisme triomphant, les grandes questions de culture et
de race resteront les seules raisons de conserver un fort principe de
séparation (subordonné toutefois) au sein de l’État mondial. Mais
les différences de culture sont aujourd’hui tout aussi menacées
que n’importe quel autre principe plus extérieur de variation de
groupe. Les différences entre les nations européennes sont simple-
ment les variations mineures d’une culture occidentale commune.
Et maintenant que la science, ce grand pouvoir d’uniformisation
de la pensée, de la vie et des méthodes, occupe de plus en plus
la majeure partie de la culture et de la vie, et menace d’occuper
tout, l’importance de ces variations diminuera probablement. La
seule différence radicale qui subsiste encore est celle qui sépare la
mentalité de l’Occident de la mentalité de l’Orient. Mais ici aussi,
l’Asie subit le flux de l’européanisme, et si léger soit-il, l’Europe
commence à sentir le reflux de l’influence asiatique. Une culture
mondiale commune est l’aboutissement le plus probable. Dès lors,
l’objection valable à la centralisation perdra beaucoup de sa force, à
moins qu’elle ne disparaisse tout à fait. Le sens racial est peut-être
un obstacle plus fort parce qu’il est plus irrationnel ; mais lui aussi
peut également être aboli par des échanges intellectuels, culturels
et physiques plus étroits, inévitables dans un proche avenir 1.

1. Le racisme fasciste et nazi s’oppose à cette probabilité et, s’il reste irréductible,
rendra l’unification impossible, sauf par la conquête ou le contrôle du monde par
quelques grandes puissances. Il se peut cependant que ce soit là seulement une phase
passagère. (Note de Sri Aurobindo)

273
L’Idéal de l’unité humaine

Le rêve du penseur socialiste cosmopolite peut donc se réaliser,


après tout. Si la tendance actuelle des forces mondiales persiste
puissamment, il est en un sens inévitable. Même ce qui semble
maintenant le plus chimérique — un langage commun — peut
devenir une réalité. Car un État tend naturellement à instituer
un langage unique pour servir ses affaires publiques, sa pensée
et sa littérature ; le reste tombe dans le patois, les dialectes, les
langues provinciales, comme le gallois en Grande-Bretagne ou
le breton et le provençal en France. Les exceptions, comme la
Suisse, sont rares (à peine une ou deux tout au plus) et elles
ne subsistent que grâce à des conditions exceptionnellement
favorables. En fait, il est difficile de supposer que des langues
possédant une littérature puissante et parlées par des millions
d’hommes cultivés, accepteront qu’on les relègue à une position
de second rang, encore moins qu’on les étouffe sous quelque
langage humain, ancien ou nouveau. Mais on ne peut pas affir-
mer que la raison scientifique, prenant possession du mental
de l’espèce et rejetant tout sentiment séparatiste comme un
anachronisme barbare, ne puisse un jour accomplir même ce
miracle psychologique. En tout cas, la diversité des langues n’est
pas nécessairement un obstacle insurmontable à l’uniformité
de la culture, de l’éducation, de la vie et de l’organisation, ni à
un mécanisme scientifique régulateur qui s’appliquera à toutes
les branches de la vie et sera fixé pour le bien de tous et par
la volonté et l’intelligence unies de l’espèce humaine. Or, c’est
ce que signifierait l’État mondial tel que nous l’avons imaginé ;
c’est son sens, sa justification, son but humain. Il est probable
que c’est cela et rien de moins que l’on considérera finalement
comme la justification complète de son existence.

274
CHAPITRE XXVII

Le péril d’un État mondial

Telle est donc la forme extrême que peut prendre


un État mondial, la forme rêvée par les penseurs socialistes, scien-
tifiques et humanitaires qui représentent la mentalité moderne à
son point de conscience le plus haut, et qui sont donc capables
de déceler l’orientation de ses tendances, bien que pour la men-
talité semi-rationnelle de l’homme ordinaire dont les perspectives
ne dépassent pas le jour présent et son lendemain immédiat,
leurs spéculations puissent paraître chimériques et utopiques.
En fait, elles ne le sont nullement ; dans leur essence (mais pas
nécessairement dans leur forme) elles sont, nous l’avons vu,
non seulement le résultat logique mais l’aboutissement pratique
inévitable de l’élan naissant vers l’unité humaine, à supposer
que celle-ci doive s’effectuer selon un principe d’unification
mécanique, c’est-à-dire par le principe de l’État. Pour cette
raison, nous avons trouvé nécessaire d’examiner les principes et
les nécessités opérantes qui ont présidé à la formation d’un État
national unifié, et finalement socialiste, afin de voir comment,
pour une unification internationale, le même mouvement devrait
aboutir aux mêmes résultats, par une nécessité de formation
analogue.
Le principe de l’État conduit nécessairement à l’uniformité,
à la réglementation, à la mécanisation ; sa fin inévitable est le
socialisme. Rien n’est fortuit, rien n’est laissé au hasard dans le
développement politique et social ; l’émergence du socialisme
n’est pas un accident ni un événement qui aurait pu ne pas être,
mais l’inévitable résultat contenu dans la semence même de
l’idée d’État. Le socialisme est devenu inévitable dès l’instant
où l’idée d’État a commencé de se forger dans les faits. L’œuvre

275
L’Idéal de l’unité humaine

des Alfred, des Charlemagne et autres unificateurs nationaux


ou impériaux prématurés, contenait déjà ce sûr résultat, car les
hommes travaillent presque toujours sans connaître ce pour
quoi ils ont travaillé. Mais en nos temps modernes, les signes
sont si clairs que nous ne pouvons pas nous laisser tromper
ni imaginer, quand nous commençons à fonder l’unification
mondiale sur une base mécanique, que le résultat contenu dans
cet effort même, n’insistera pas pour se manifester, si étranger
puisse-t-il paraître maintenant à toutes les possibilités immé-
diates ou même lointaines. Une stricte unification, une vaste
uniformité, une socialisation réglementée de l’humanité unie,
tels seront les fruits prédestinés de notre labeur.
Ce résultat ne pourrait être évité que si quelque force contraire
intervenait et mettait son veto, comme il est arrivé en Asie où
l’idée d’État, bien qu’affirmée avec force dans certaines limites, ne
put jamais se réaliser au-delà d’un certain point, car les principes
fondamentaux de la vie nationale s’opposaient à l’intolérance de
sa manifestation complète. Les races d’Asie, même les mieux
organisées, ont toujours été des peuples plutôt que des nations
au sens moderne. Elles étaient des nations en ce sens seulement
qu’elles avaient une vie d’âme commune, une culture commune,
une organisation sociale commune, une tête politique commune,
mais ce n’étaient pas des États nationaux. La machine étatique
n’existait que dans un but restreint et superficiel ; en réalité, la vie
du peuple était déterminée par d’autres pouvoirs, auxquels l’État
ne pouvait toucher. Sa fonction principale était de préserver et de
protéger la culture nationale et de maintenir un ordre politique,
social et administratif suffisant (immuable autant que possible)
afin que la vie réelle du peuple fonctionnât sans heurts, à sa
manière particulière et selon ses tendances innées. Pour l’espèce
humaine, quelque unité de ce genre serait possible, au lieu d’un
État mondial organisé, si les nations de l’humanité réussissaient
à garder leur instinct nationaliste intact et assez fort pour résister

276
Le péril d’un État mondial

à la domination de l’idée d’État. Alors, le résultat ne serait pas


une unique nation humaine au sein d’un État mondial, mais un
unique peuple humain au sein d’une libre association d’unités
nationales. Ou bien, il se pourrait que la nation telle que nous
la connaissons, disparaisse, mais que se forment des unités de
groupement d’un genre nouveau dont le fonctionnement social,
économique et culturel serait pacifiquement et naturellement
assuré par une machine d’ordre international adéquate.
Laquelle de ces deux possibilités majeures serait-elle donc
préférable ? Pour répondre à cette question, il faut se demander
quel serait, pour la vie de l’espèce humaine, le bilan des gains
et des pertes qui résulterait de la création d’un État mondial
unifié ? En toute probabilité, et compte tenu des vastes change-
ments intervenus depuis lors, les résultats seraient essentielle-
ment très semblables à ceux que nous observons dans l’ancien
Empire romain. À l’actif, nous aurions tout d’abord un gain
énorme   : la paix du monde assurée. Elle ne serait peut-être pas
absolument à l’abri des perturbations et des chocs intérieurs,
mais à supposer qu’un certain nombre de questions en suspens
soient réglées avec un semblant de permanence, nous aurions
même éliminé les violents conflits civils intermittents qui
troublaient l’économie de l’ancienne Rome impériale ; les dé-
sordres encore susceptibles de se produire, quels qu’ils soient,
n’ébranleraient pas nécessairement la structure bien établie de
la civilisation au point de la jeter encore une fois dans les affres
d’une grande refonte radicale et violente. La paix assurée, nous
verrions un développement sans parallèle du bien-être et du
confort. Un grand nombre de problèmes en suspens seraient
résolus par l’intelligence unie de l’humanité travaillant comme
une unité et non plus comme des fragments. La vie dynamique
de l’espèce se stabiliserait au sein d’un ordre rationnel assuré,
confortable, bien réglé, bien informé, pourvu d’un mécanisme
satisfaisant et capable de faire face à toutes les difficultés, toutes

277
L’Idéal de l’unité humaine

les exigences, tous les problèmes, en évitant autant que pos-


sible frictions et troubles, ou simplement ces incertitudes qui
naissent du risque et du danger. Tout d’abord, nous serions
les témoins d’une vaste floraison culturelle et intellectuelle. La
science s’organiserait pour améliorer la vie humaine, accroître
la connaissance et l’efficacité mécanique. Les diverses cultures
du monde (du moins celles qui existeraient encore en tant que
réalités séparées) non seulement échangeraient plus intimement
leurs idées, mais verseraient leurs acquisitions au fonds com-
mun ; de nouveaux motifs et de nouvelles formes feraient leur
apparition pendant un temps dans la pensée, la littérature, l’art.
Les hommes se rencontreraient beaucoup plus profondément
et plus complètement qu’avant, ils jouiraient d’une meilleure
compréhension mutuelle, débarrassée de bien des motifs acci-
dentels de conflit, de haine et d’aversion mutuelle qui existent
maintenant, et parviendraient ainsi, sinon à la fraternité (qui
ne peut s’obtenir par une simple union politique, sociale et
culturelle), du moins à quelque imitation de la fraternité, à
une association et des échanges suffisamment bienveillants.
Nous verrions une splendeur, un bien-être et une aménité sans
précédents dans le développement de la vie humaine, et sans
doute quelque grand poète de cet âge écrivant dans la langue
officielle ou commune (disons l’esperanto ?) chanterait-il avec
confiance l’approche de l’âge d’or, ou même proclamerait son
avènement effectif et sa durée éternelle. Mais au bout d’un
certain temps, la force tarirait, la mentalité et la vie humaines
perdraient leur dynamisme, puis viendraient la stagnation, la
décadence, la désintégration. L’âme de l’homme commencerait
à flétrir au milieu de ses acquisitions.
Ce résultat serait dû essentiellement aux mêmes raisons que
dans l’exemple romain. Les conditions d’une vie vigoureuse
auraient disparu   : la liberté, le flux des variations, le choc mutuel
des vies différenciées qui se développent librement. On peut

278
Le péril d’un État mondial

dire que cette situation ne pourra pas se produire puisque l’État


mondial sera un État démocratique libre et non un empire ni une
autocratie étouffant la liberté, puisque la liberté et le progrès sont
les principes mêmes de la vie moderne et qu’aucune conjoncture
ne sera tolérée qui vienne à l’encontre de ce principe. Mais dans
tout cela, la sécurité apparemment offerte, n’existe pas vraiment.
Ce qui existe maintenant, ne persistera pas nécessairement en
des conditions tout à fait différentes, et l’idée même de cette
persistance est un étrange mirage que les circonstances actuelles
projettent sur les circonstances probablement toutes différentes de
l’avenir. La démocratie n’est d’aucune manière une sûre garantie
de la liberté ; au contraire, nous voyons aujourd’hui le système
démocratique de gouvernement s’acheminer lentement et sûre-
ment vers une annihilation organisée de la liberté individuelle,
à un point que l’on n’aurait pas pu imaginer dans les anciens
systèmes aristocratiques et monarchiques. Certes, il se peut que
la démocratie ait mis fin aux formes d’oppression despotique les
plus violentes et les plus brutales qui s’associaient à ces systèmes,
et délivré les nations assez fortunées pour parvenir à des formes
libérales de gouvernement — et c’est sans doute un gain considé-
rable. L’oppression ne se réveille plus maintenant qu’en période de
révolution et d’embrasement, souvent sous la forme d’une tyrannie
de la populace ou d’une sauvage répression révolutionnaire ou
réactionnaire. Mais nous sommes en présence d’une dépossession
de la liberté, plus respectable en apparence, plus subtile et plus
systématique, plus modérée en sa méthode parce qu’elle s’appuie
sur une force plus grande et, par là même, plus efficace et plus
totale. La «   tyrannie de la majorité   » est devenue une expression
courante, et ses effets abrutissants ont été vivement critiqués par
certains penseurs modernes 1 ; mais ce que l’avenir nous promet,
est quelque chose de plus formidable encore   : la tyrannie de la

1. Ibsen notamment, dans sa pièce L’Ennemi du Peuple. (Note de Sri Aurobindo)

279
L’Idéal de l’unité humaine

totalité, de la masse auto-hypnotisée, sur les unités et les groupes


constitutifs 1.
Nous sommes là devant un fait très remarquable, d’autant
plus remarquable que la liberté individuelle était l’idéal proclamé
à l’origine du mouvement démocratique, tant dans l’antiquité
que dans les temps modernes. Les Grecs associaient la démo-
cratie à deux idées principales   : d’abord, pour chaque citoyen,
une part effective et personnelle au gouvernement, à la légis-
lation et à l’administration réelles de la communauté ; ensuite,
une grande liberté individuelle de tempérament et d’action.
Mais aucune de ces caractéristiques ne peut fleurir dans le type
moderne de démocratie, encore que les États-Unis d’Amérique,
à une certaine époque et jusqu’à un certain point, aient montré
quelque inclination en ce sens. Dans les grands États, la part
personnelle de chaque citoyen au gouvernement ne peut pas être
effective ; chacun ne peut avoir qu’une part égale — illusoire
pour l’individu bien qu’effective pour la masse — dans le choix
périodique de ses législateurs et de ses administrateurs. Même
si, pratiquement, ceux-ci doivent être élus dans une classe qui
représente toute la communauté ou même seulement la majorité
(c’est-à-dire la classe moyenne à présent et presque partout),
ces législateurs et administrateurs, néanmoins, ne représentent
pas vraiment leurs électeurs. Le Pouvoir qu’ils représentent
est quelque chose d’autre ; c’est une entité sans forme et sans
corps qui s’est substituée au monarque et à l’aristocratie, un être
collectif impersonnel qui dans l’énorme mécanique de l’État
moderne, revêt une sorte de forme extérieure, ou de corps, et
une action consciente. Devant ce pouvoir, l’individu est beaucoup

1. On a pu observer un début radical de ce phénomène en Italie fasciste et en Russie


soviétique. Au moment où ce qui précède fut écrit, cette éventualité ne pouvait être
envisagée que comme une prévision spéculative. Plus tard, elle a pris des proportions
grandissantes, et maintenant nous pouvons voir son corps complet et redoutable. (Note
de Sri Aurobindo)

280
Le péril d’un État mondial

plus désarmé qu’il ne l’était devant les anciennes oppressions.


Quand il sent sa pression le broyer dans son moule uniforme,
il n’a d’autre ressource qu’un anarchisme impuissant ou une
retraite (encore possible jusqu’à un certain point) dans la liberté
de son âme ou dans la liberté de son être intellectuel.
L’un des gains de la démocratie moderne — que l’idéal an-
cien n’avait pas réalisé au même degré et auquel le monde n’a
pas encore renoncé — est la complète liberté de parole et de
pensée. Tant que cette liberté subsistera, la crainte d’une condi-
tion humaine statique, et par suite stagnante, peut sembler sans
fondement, surtout quand cette liberté s’accompagne d’une
instruction universelle qui fournit une pépinière humaine aussi
large que possible pour produire une force de réalisation. Mais
la liberté de pensée et de parole (et les deux vont nécessairement
de pair, car il ne peut pas y avoir de vraie liberté de pensée
quand la liberté de parole est cadenassée) n’est pas vraiment
complète sans une liberté d’association ; la libre parole implique
une libre propagande, et la propagande ne devient efficace que
par une association effective pour réaliser les buts proclamés.
Cette troisième liberté existe aussi dans tous les États démo-
cratiques, avec des restrictions plus ou moins limitatives et des
sauvegardes prudentes. Cependant, on peut se demander si
ces grandes libertés fondamentales sont vraiment acquises en
toute sécurité pour l’espèce humaine (nous laisserons de côté
leur suspension occasionnelle, même chez les nations libres,
et les restrictions considérables qui les enserrent dans les pays
asservis) ? Il est possible que l’avenir nous réserve là certaines
surprises 1. La liberté de pensée serait la dernière liberté hu-
maine directement attaquée par l’État réglementant tout, qui

1. Ce n’est plus une surprise mais chaque jour davantage un fait accompli. En ce
moment, la liberté de parole et de pensée n’existe plus en Russie ; pendant un temps,
elle a été entièrement suspendue en Allemagne et dans le sud de l’Europe. (Note de
Sri Aurobindo)

281
L’Idéal de l’unité humaine

cherchera tout d’abord à réglementer la vie entière de l’indi-


vidu sur le modèle approuvé par le mental collectif ou par les
dirigeants. Mais quand il verra combien la pensée est suprê-
mement importante pour le modelage de la vie, il sera amené
à s’en saisir aussi et à former la pensée de l’individu par une
instruction d’État, à le dresser à accepter les idées éthiques,
sociales, culturelles, religieuses, approuvées par la communauté,
comme le firent de nombreux systèmes d’éducation antiques.
Seulement, s’il trouve cette arme inefficace, il cherchera pro-
bablement à limiter la liberté de pensée d’une manière directe,
au nom de la sécurité de l’État et de la civilisation en danger.
Déjà, nous voyons s’annoncer ici et là, d’une façon des plus
inquiétantes, le droit d’intervention de l’État dans la pensée
individuelle. On aurait imaginé que la liberté religieuse était au
moins assurée pour l’humanité ; mais nous avons vu récemment
un protagoniste de la pensée nouvelle déclarer catégoriquement
la doctrine que «   l’État n’est nullement soumis à l’obligation
de reconnaître la liberté religieuse de l’individu et que même
s’il accorde la liberté de pensée religieuse, ce ne peut être que
pour des raisons de convenance et non comme un droit   ». Il
n’existe aucune obligation, affirme-t-on, de permettre la liberté
de culte ; et ceci semble logique, en effet, car, si l’État a le droit
de réglementer toute la vie de l’individu, il doit certainement
avoir le droit de réglementer sa religion, qui représente une part
si importante de sa vie, et sa pensée qui a un effet si puissant
sur son existence 1.
Si l’on suppose l’avènement d’un État mondial socialiste to-
talement régulateur, la liberté de pensée, sous pareil régime,

1. Croire que l’État hésiterait longtemps à supprimer complètement la liberté de


pensée, était une erreur de prévision. Il l’a fait immédiatement et d’une façon décisive
en Russie bolchevique et dans les États totalitaires. La liberté religieuse n’est pas encore
tout à fait abolie, mais elle est sévèrement réduite en Russie sous la pression de l’État,
comme elle l’a été en Allemagne. (Note de Sri Aurobindo)

282
Le péril d’un État mondial

signifierait nécessairement la liberté de critique, non seulement


des détails mais des principes mêmes de l’ordre existant. Cette
critique, si elle ne regarde pas le passé mort mais l’avenir, ne
pourrait prendre qu’une seule direction, celle de l’anarchisme,
soit du genre spirituel tolstoïen, soit l’anarchisme intellectuel
qui maintenant est le credo d’une petite minorité, mais néan-
moins une force en croissance dans bien des pays d’Europe.
Cet anarchisme aurait pour évangile le libre développement
de l’individu et dénoncerait le gouvernement comme un mal
en soi — pas même comme un mal nécessaire. Il affirmerait
qu’une libre et pleine croissance individuelle — une croissance
du dedans — religieuse, éthique, intellectuelle et émotive, est
le véritable idéal de la vie humaine, et que tout le reste ne vaut
pas la peine d’être acquis s’il doit se payer du prix d’un renon-
cement à cet idéal, renoncement qu’il qualifierait de perte de
l’âme. Cet anarchisme prêcherait la société idéale de la libre
association ou de la fraternité des individus sans gouvernement
ni contrainte d’aucune sorte.
Que ferait l’État mondial devant ce genre de libre pensée ? Il
pourrait la tolérer tant qu’elle ne se traduirait pas par quelque
action individuelle ou concertée ; mais si elle se répandait ou
tentait de s’affirmer pratiquement dans la vie, tout le principe
de l’État et de son existence serait attaqué, sa base même sapée,
minée, mise en danger imminent. Arrêter la destruction à sa
source ou consentir à la subversion, serait pour le Pouvoir établi
la seule alternative. Mais avant même que pareille nécessité puisse
survenir, le principe de la réglementation étatique totale se serait
étendu à la réglementation de la vie mentale de l’individu par la
mentalité collective, autant qu’à celle de sa vie physique, comme
le voulait l’idéal des civilisations précédentes. Il en résulterait
nécessairement un ordre de société statique, car sans liberté
individuelle, une société ne peut pas progresser. Elle est obligée de
tomber dans l’ornière ou la routine d’une perfection réglementée

283
L’Idéal de l’unité humaine

(ou de ce qu’elle appellerait ainsi) par la rationalité même de son


système et la conception équilibrée de l’ordre qu’elle incarne.
La masse commune est toujours statique et conservatrice en sa
conscience ; elle n’avance que lentement et suit les lents processus
de la Nature subconsciente. L’individu libre est le progressiste
conscient ; c’est seulement quand il peut communiquer à la masse
sa propre conscience dynamique et créatrice, qu’une société
progressiste devient possible.

284
CHAPITRE XXVIII

La diversité dans l’unité

Il est essentiel de ne jamais perdre de vue les


réalités et les pouvoirs fondamentaux de la vie si nous ne vou-
lons pas être trahis par la domination arbitraire de la raison
logique, son attachement aux idées rigoureuses et limitatives, et
être entraînés à des expériences qui, bien que commodes prati-
quement et captivantes pour une pensée unitaire et symétrique,
pourraient bien détruire la vigueur de la vie et appauvrir ses
sources. Car ce qui est parfait et satisfaisant pour les systèmes
de la raison logique, peut cependant ne tenir aucun compte de
la vérité de la vie et des besoins vivants de l’espèce. L’unité n’est
pas du tout une idée arbitraire et irréelle   : c’est la base même
de l’existence. L’esprit en évolution dans la Nature est poussé à
réaliser consciemment à son sommet l’unité qui est secrètement
à la base de toutes choses ; l’évolution avance par la diversité,
elle va de l’unité simple à l’unité complexe. L’espèce humaine
avance vers l’unité et elle doit un jour la réaliser.
Mais l’uniformité n’est pas la loi de la vie. La vie existe par
la diversité ; elle exige que chaque groupe, chaque être — alors
même qu’il est un avec tout le reste en son universalité — soit
néanmoins unique par quelque principe ou quelque détail de
variation bien réglé. La surcentralisation, condition d’une uni-
formité pratique, n’est pas une saine méthode de vie. Certes,
l’ordre est la loi de la vie, mais une réglementation artificielle ne
l’est pas. L’ordre salutaire est celui qui vient du dedans, parce
qu’il est le résultat d’une découverte naturelle de notre propre
loi et de la loi de nos relations avec autrui. Par conséquent,
l’ordre vrai est celui qui se fonde sur la plus grande liberté
possible ; car la liberté est à la fois la condition d’une variation

285
L’Idéal de l’unité humaine

vigoureuse et la condition de la découverte de soi. La Nature


assure les variations par la division en groupes et elle insiste
sur la liberté en fortifiant l’individualité au sein des membres
du groupe. Ainsi, pour être entièrement saine et en harmonie
avec les lois profondes de la vie, l’unité de l’espèce humaine
doit se fonder sur de libres groupements, et ces groupements
eux-mêmes doivent résulter d’une association naturelle de libres
individus. Cet idéal est certainement impossible à réaliser dans
les conditions présentes, et peut-être même dans le proche avenir
de l’humanité, mais il ne faudrait pas le perdre de vue, car plus
nous pourrons nous en rapprocher, plus nous serons certains
d’être sur le droit chemin. L’artificialité de la majeure partie de
la vie humaine est la cause de ses maladies les plus profondément
enracinées ; elle n’est pas fidèle à elle-même ni sincère avec la
Nature, et par suite elle trébuche et souffre.
Nous pouvons constater l’utilité ou la nécessité des groupe-
ments naturels si nous examinons la raison d’être et le fonction-
nement de l’un des grands principes de division dans la Nature   :
son insistance sur la diversité des langues. La recherche d’un
langage commun à toute l’humanité était très en vogue à la fin
du siècle dernier et au début de celui-ci ; elle a donné naissance
à des expériences diverses, dont aucune n’a réussi à s’imposer
avec quelque permanence vivante. Or, quelle que soit la néces-
sité d’un moyen de communication unique pour l’humanité,
et bien que l’on puisse y satisfaire en généralisant une langue
artificielle et conventionnelle ou quelque langage naturel — à
la façon dont le latin, et plus tard le français jusqu’à un certain
point, ont servi pendant un temps de langue culturelle commune
dans les relations entre les nations européennes, ou le sanskrit
pour les peuples de l’Inde —, toute unification qui détruirait,
éclipserait, rabaisserait ou découragerait le libre et large usage
des diverses langues naturelles de l’humanité, ne pourrait man-
quer d’être préjudiciable à la vie et au progrès humains. La

286
La diversité dans l’unité

légende de la tour de Babel veut que la diversité des langues


soit une malédiction jetée sur l’espèce ; mais quels que soient
ses désavantages (qui tendent d’ailleurs à diminuer de plus en
plus à mesure que se développent la civilisation et les échanges),
elle a été une bénédiction plutôt qu’une malédiction, un don
plutôt qu’une tare imposée à l’humanité. L’exagération inutile
d’une chose est toujours un mal, et le pullulement excessif de
langues variées qui ne servent pas à l’expression d’une véritable
diversité d’esprit et de culture, est certainement une entrave
plutôt qu’une aide ; mais cet excès, qui a existé dans le passé 1,
n’est guère à craindre dans l’avenir. La tendance va plutôt en
sens contraire. Dans les temps anciens, la diversité de langage
contribuait à dresser des barrières contre les connaissances et
les sympathies ; souvent même, elle servait de prétexte à une
véritable antipathie et encourageait une division trop rigide.
Le manque d’interpénétration entretenait non seulement une
absence passive de compréhension, mais une abondante moisson
de malentendus actifs. Mais c’était le mal inévitable de cette
étape particulière du développement, l’exagération de la nécessité
qui existait alors de faire croître vigoureusement dans l’espèce
humaine des âmes de groupe fortement individualisées. Ces
désavantages n’ont pas encore disparu ; mais avec des échanges
plus étroits et le désir croissant des hommes et des nations de
connaître la pensée, l’esprit et la personnalité des autres nations,
ils ont diminué et tendent à diminuer de plus en plus, et il n’est
aucune raison qu’en fin de compte ils ne soient abolis.
La diversité des langues répond à deux desseins importants
dans l’esprit humain   : une utilité d’unification et une utilité de
variation. Une langue contribue à rassembler les individus au sein

1. En Inde, les pédants énumèrent on ne sait combien de centaines de langues. C’est


un exposé inexact et stupide. Il y a environ une douzaine de grandes langues ; le reste
ne représente que des dialectes ou des survivances de parlers employés par des tribus
aborigènes, et ils ne peuvent manquer de disparaître. (Note de Sri Aurobindo)

287
L’Idéal de l’unité humaine

d’une large unité où la pensée grandit, le tempérament se forme


et l’esprit mûrit. C’est un lien intellectuel, esthétique et expressif
qui modère la division quand elle existe et fortifie l’unité une
fois qu’elle est réalisée. Surtout, elle donne une conscience de
soi à l’unité nationale ou raciale et crée le lien d’une expression
commune et d’une histoire commune de leurs accomplissements.
D’autre part, c’est un moyen de différenciation nationale, le plus
puissant de tous peut-être ; ce n’est pas simplement un principe
de division stérile mais un principe de différenciation fécond et
utile. Car chaque langue est le signe et le pouvoir de l’âme du
peuple qui la parle naturellement. Chaque langue crée donc son
esprit particulier, le caractère propre à sa pensée, une certaine
approche de la vie, de la connaissance et de l’expérience. Quand
elle accueille la pensée des autres nations et leur expérience de la
vie, leur impact spirituel, elle les transforme en quelque chose de
nouveau qui lui est propre, et par ce pouvoir de transmutation,
enrichit la vie humaine de ses emprunts fructueux au lieu de
répéter simplement ce qui a déjà été acquis ailleurs. Il est donc
d’une valeur capitale pour une nation, pour l’âme d’un groupe
humain, de conserver sa langue et d’en faire un instrument de
culture vigoureux et vivant. Une nation, une race ou un peuple
qui perd son langage, ne peut pas vivre une vie complète ou
authentique. Or, ce qui enrichit la vie nationale, enrichit aussi
la vie générale de l’espèce humaine.
Les colonies britanniques, les États-Unis d’Amérique et
l’Irlande sont des exemples de ce qu’un groupe humain distinct
perd à ne pas posséder sa propre langue ou à échanger son
expression naturelle contre une forme étrangère. Les colonies sont
en fait des peuples séparés au sens psychologique, bien qu’elles ne
soient pas encore des nations séparées. Anglaises pour la plupart,
ou du moins pour une grande part, du fait de leur origine et de
leurs sympathies politiques et sociales, elles ne sont cependant pas
des répliques de l’Angleterre et possèdent déjà un tempérament

288
La diversité dans l’unité

différent, une tournure qui leur est propre, un caractère spécial en


formation. Mais cette personnalité nouvelle ne peut se manifester
que dans les parties extérieures et mécaniques de leur vie, et même
là, d’une façon très restreinte, peu effective et peu fructueuse.
Les colonies anglaises ne comptent pas dans la culture du monde,
parce qu’elles n’ont pas de culture indigène, parce que, du fait
de leur langue, elles sont et doivent être de simples provinces
de l’Angleterre. Toutes les particularités que leur vie mentale
réussit à créer, tendront à produire un type de provincialisme
et non une vie centrale, intellectuelle, esthétique, spirituelle, qui
leur soit propre et puisse avoir une importance distincte pour
l’humanité. Pour la même raison, l’Amérique tout entière, en
dépit de son existence politique et économique puissamment
indépendante, a eu tendance à demeurer une province de l’Europe
au point de vue culturel — le Sud et le Centre parce qu’ils
dépendent de la langue espagnole, et le Nord parce qu’il dépend
de la langue anglaise. Seule, la vie des États-Unis tend à devenir
et s’efforce d’être une grande existence culturelle séparée, mais
leur succès n’est pas proportionné à leur puissance. Par leur
culture, ils sont encore une province de l’Angleterre dans une
large mesure. Ni leur littérature — en dépit de deux ou trois
grands noms — ni leur art ni leur pensée, ni rien autre sur les
plans supérieurs du mental, n’a réussi à atteindre une vigoureuse
maturité et un type d’âme indépendant. Et ceci parce que leur
instrument d’expression, leur langue, qui devrait être façonnée
par la mentalité nationale et en retour façonner la mentalité
nationale, a été formée et continue d’être formée par un autre
pays doté d’une mentalité différente, et ainsi se trouve obligée
de trouver là son centre et la loi de son développement. Eût-ce
été dans l’ancien temps, l’Amérique du Nord aurait modelé et
modifié l’anglais selon ses besoins particuliers jusqu’à ce qu’il
devienne une nouvelle langue, comme les nations du Moyen Âge
l’avaient fait pour le latin, et elle aurait ainsi créé un instrument

289
L’Idéal de l’unité humaine

d’expression caractéristique ; mais dans les conditions modernes,


ceci n’est guère possible 1.
L’Irlande avait sa langue propre quand sa nationalité et sa
culture étaient libres ; la perte de cette langue a été une perte pour
l’humanité autant que pour la nation irlandaise. Que n’aurait
donné au monde, laissée dans ses conditions naturelles et pen-
dant tous ces siècles, cette race celtique avec son fin penchant
psychique, son intelligence prompte, son imagination délicate,
elle qui a tant fait pour la culture et la religion européennes des
premiers siècles ? Mais la langue étrangère qui lui fut imposée
de force et la réduction de sa nationalité au rang de province,
ont laissé l’Irlande muette et culturellement stagnante pendant
des siècles, une force morte dans la vie de l’Europe. Nous ne
pouvons pas compter pour compensation adéquate à cette perte,
la petite influence indirecte que la race irlandaise a pu avoir
sur la culture anglaise, ni les quelques contributions directes
apportées par des Irlandais de valeur, obligés qu’ils étaient de
couler leur génie naturel dans le moule d’une pensée étran-
gère. Même quand elle luttait pour la liberté et s’efforçait de
recouvrer son âme libre et de lui donner une voix, l’Irlande
était gênée d’avoir à se servir d’une langue qui n’exprimait
pas naturellement son esprit ni sa tendance spéciale. Il se peut
qu’avec le temps, elle surmonte l’obstacle, qu’elle fasse sienne
cette langue, la force à devenir son instrument d’expression ;
mais si jamais elle y réussit, il faudra longtemps avant qu’elle
puisse le faire avec la même richesse, la même force et la même
individualité franche qu’elle aurait eues en sa langue gaélique.

1. On nous assure qu’une formation indépendante de ce genre est en train de se


produire en Amérique. Reste à savoir jusqu’à quel point elle deviendra une réalité
vraiment vigoureuse. Jusqu’à présent, elle se borne à certaines tournures provinciales,
à une sorte d’argot national ou de singularité pleine de verve. Même poussé à l’extrême,
ce ne serait encore là qu’une sorte de dialecte et non un langage national. (Note de
Sri Aurobindo)

290
La diversité dans l’unité

Cette langue, elle a bien essayé de la recouvrer, mais les obs-


tacles naturels étaient trop lourds et trop fortement établis, et
le seront probablement toujours, pour que son entreprise soit
tout à fait couronnée de succès.
L’Inde moderne est un autre exemple frappant. Rien n’a entravé
davantage le progrès rapide de l’Inde, rien n’a empêché plus sûre-
ment sa prise de conscience d’elle-même et son développement
dans les conditions modernes, que cette longue éclipse des langues
de l’Inde en tant qu’instrument culturel sous l’ombre de la langue
anglaise. Il est significatif que la seule sous-nation de l’Inde qui ait
dès le début refusé de se soumettre au joug, se soit consacrée au
développement de son langage et en ait fait pendant longtemps sa
préoccupation principale, lui ait voué ses penseurs les plus origi-
naux et ses énergies les plus vivantes (accomplissant tout le reste
pour la forme, négligeant le commerce, faisant de la politique un
passe-temps intellectuel et oratoire), et que ce soit le Bengale qui
le premier ait retrouvé son âme, se soit respiritualisé, ait forcé le
monde entier à écouter ses grandes personnalités spirituelles 1, lui
ait donné le premier poète moderne de l’Inde et le premier savant
de réputation et de stature mondiales 2, qui ait rendu la vie et la
vigueur à l’art moribond de l’Inde, qui ait été le premier à lui
redonner sa place dans la culture du monde, et, pour récompense
dans sa vie extérieure, le premier à créer une conscience politique
et un mouvement politique vivant dont l’esprit et l’idéal central
ne fussent pas une imitation ni un succédané 3. Le langage compte
tellement dans la vie d’une nation, il est d’un tel avantage pour
la masse de l’humanité, que les âmes de groupe dans le monde
devraient garder, développer et utiliser avec une vigoureuse indi-
vidualité de groupe leur instrument naturel d’expression.

1. Srî Râmakrishna, Vivekânanda. (Note de l’éditeur)


2. Rabindranâth Tagore, J. G. Bose. (Note de l’éditeur)
3. Maintenant, cela va de soi, tout a changé en Inde et ces remarques ne s’appliquent
plus à l’état de choses actuel. (Note de Sri Aurobindo)

291
L’Idéal de l’unité humaine

Une langue commune favorise l’unité ; on pourrait donc sou-


tenir que l’unité de l’espèce humaine exige une unité de langage ;
les avantages de la diversité devraient être abandonnés pour
un bien plus grand, même si le sacrifice temporaire est grave.
Mais une langue commune ne favorise une unité réelle, féconde,
vivante, que quand elle est l’expression naturelle de l’espèce,
ou qu’elle est devenue naturelle après une longue adaptation
et un long développement intérieurs. L’histoire des langues
universelles parlées par des peuples pour qui elles n’étaient
pas naturelles, n’est pas encourageante. Elles ont toujours
fini par devenir des langues mortes ; stérilisantes tant qu’elles
conservaient leur emprise, fructueuses seulement quand elles se
décomposaient et s’éparpillaient en de nouvelles langues dérivées
ou quand elles disparaissaient pour laisser revivre la langue
originale (si elle persistait encore) en y ajoutant son influence
et une empreinte nouvelle. Le latin, après son premier siècle de
domination générale en Occident, est devenu une langue morte,
impuissante à créer ; il n’a engendré aucune culture nouvelle
vivante et progressive chez les nations qui le parlaient ; même
une force aussi grande que le christianisme n’a pas su y infuser
une vie nouvelle. Les époques où le latin était l’instrument de
la pensée européenne, furent précisément celles où la pensée
était la plus lourde, la plus traditionnelle et la moins féconde.
Une nouvelle vie rapide et vigoureuse ne s’est développée que
quand les langues issues des débris du latin moribond, ou les
anciennes langues qui n’avaient pas été perdues, prirent sa place
et devinrent tout à fait les instruments de la culture nationale.
Car il ne suffit pas que la langue naturelle soit parlée par le
peuple ; elle doit être l’expression de sa vie et de sa pensée su-
périeures. Un langage qui survit seulement en tant que patois
ou dialecte provincial, tel le gallois après la conquête anglaise
ou le breton et le provençal en France, ou comme le tchèque
survivait autrefois en Autriche, ou le ruthénien et le lithuanien

292
La diversité dans l’unité

en Russie impériale, languit, devient stérile et ne remplit pas


le vrai but de sa survie.
Le langage est le signe de la vie culturelle d’un peuple, l’indice
de l’âme de la pensée et du mental qui se trouve derrière l’âme de
son action et enrichit celle-ci. Par suite, c’est ici, plus que dans
les sphères purement extérieures, que nous pouvons saisir le plus
facilement le phénomène et l’utilité de la diversité ; or, ces vérités
sont importantes parce qu’elles s’appliquent également à tout ce
dont la diversité est l’expression ou le symbole et l’instrument. La
diversité de langage mérite d’être gardée, parce que la diversité
de culture et la différenciation des groupes d’âmes méritent
d’être gardées, et parce que sans cette diversité-là, la vie ne peut
pas avoir son libre essor ; sans elle, vient le danger, et presque
l’inévitabilité, du déclin et de la stagnation. La disparition des
variations nationales au sein d’une unité humaine unique et
uniforme telle que l’a rêvée idéalement le penseur spéculatif, et
que nous avons vue comme une possibilité concrète et même une
probabilité de l’avenir si une certaine tendance s’impose, peut
certes mener à la paix politique, au bien-être économique, à une
administration parfaite et à la solution de centaines de problèmes
matériels, comme l’avait fait l’unité romaine dans l’ancien temps,
à une plus petite échelle ; mais à quoi sert-elle, finalement, si
elle mène aussi à une stérilisation improductive du mental et
à la stagnation de l’âme de l’espèce ? Si nous insistons ici sur
la culture, sur les choses du mental et de l’esprit, ce n’est pas
nécessairement dans l’intention de sous-estimer le côté matériel
et extérieur de la vie ; notre but n’est pas du tout de rabaisser ce à
quoi la Nature n’a cessé d’attacher une importance si persistante.
Au contraire, l’intérieur et l’extérieur dépendent l’un de l’autre.
Or, nous sommes bien obligés de constater que dans la vie d’une
nation, une grande époque de culture nationale et de vie men-
tale et psychique vigoureuse, coïncide toujours avec un brassage
général et un mouvement général qui ont leurs répercussions sur

293
L’Idéal de l’unité humaine

la vie extérieure, politique, économique et pratique de la nation.


Le progrès culturel apporte ou accroît le progrès matériel, mais il
en a aussi besoin pour pouvoir fleurir dans toute sa vigoureuse et
saine plénitude. La paix, le bien-être et l’ordre établi du monde
humain sont des choses éminemment désirables pour fonder
une grande culture mondiale où toute l’humanité devra s’unir ;
mais ni l’unité extérieure ni l’unité intérieure ne doivent être
privées d’un élément encore plus important que la paix, l’ordre
et le bien-être, la liberté et la vigueur de la vie ; et celles-ci ne
peuvent venir que de la variété et de la liberté des groupes et
des individus. L’idéal que nous devrions garder en vue et nous
efforcer de réaliser pour l’avenir humain, n’est donc pas une unité
uniforme, une similitude logiquement simple, scientifiquement
rigide, admirablement nette et mécanique, mais une unité vivante,
pleine de liberté et de saine variété.
Mais comment être sûr d’atteindre ces objectifs difficiles ? Si
l’uniformité et la centralisation excessives tendent à faire dis-
paraître les variations nécessaires et les libertés indispensables,
une diversité vigoureuse et un fort individualisme de groupe
peuvent, par contre, amener une incurable persistance des vieux
séparatismes ou leur constante récurrence et empêcher l’unité
humaine d’arriver à maturité, ou même ne pas la laisser prendre
solidement racine. Car il ne suffira pas que les divisions ou les
groupes constitutifs jouissent pour la forme d’une certaine sé-
parativité administrative et législative, comme dans les États de
l’Union américaine, si, comme c’est ici le cas, la liberté se borne
à certaines variations mécaniques et que tout écart visible de la
norme générale, né d’une variation intérieure plus profonde,
est découragé ou interdit. Il ne suffira pas non plus de fonder
quelque unité avec, en plus, une indépendance locale du type
allemand ; car la vraie force décisive en Allemagne était celle du
prussianisme unificateur et discipliné, tandis que l’indépendance
survivait simplement pour la forme. Même le système colonial

294
La diversité dans l’unité

anglais ne nous fournit pas davantage de suggestions utiles ; car,


si l’on y trouve des indépendances locales et une certaine vigueur
de vie séparée, le cerveau, le cœur et l’esprit central restent
néanmoins dans la métropole, tandis que les dominions sont au
mieux des postes annexes de la conception anglo-saxonne 1. La
vie cantonale suisse, non plus, ne nous offre aucune similitude
fructueuse ; car, sans parler de ses proportions et de sa structure
exiguës, nous y trouvons le phénomène d’une vie suisse unique
et d’un esprit pratique unique qui dépendent mentalement de
trois cultures étrangères divisant nettement la race — une culture
suisse commune n’existe pas. Le problème est plutôt (à une
échelle plus grande et plus difficile et avec des complexités plus
nombreuses) celui qui s’est présenté à un moment pour l’Em-
pire britannique   : comment, en admettant que ce soit vraiment
possible, assembler la Grande-Bretagne, l’Irlande, les Colonies,
l’Égypte, l’Inde, au sein d’une union effective ; comment réunir
leurs acquisitions dans un fonds commun, utiliser leurs énergies
à des fins communes, aider leur individualité nationale à trouver
son compte à une vie supranationale, et pourtant préserver cette
individualité en sorte que l’Irlande conserve l’âme, la vie et le
principe culturel irlandais ; l’Inde conserve l’âme, la vie et le
principe culturel indiens ; et que les autres unités développent
les leurs, non pas unis par une anglicisation commune (ce qui
fut le vieil idéal présidant à la construction de l’empire), mais
reliés par un principe d’union libre, plus grand et cependant
encore irréalisé ? Rien, à aucun moment, n’a été suggéré pour
résoudre le problème, sauf une sorte de système d’amas, ou de
bouquet plutôt, unifiant ses épis, non par la tige vivante d’une
origine commune ou d’un passé unique (qui n’existent pas),
mais par le lien artificiel d’une unité administrative, qui peut

1. Peut-être moins aujourd’hui qu’avant ; mais le progrès ne va pas très loin. (Note
de Sri Aurobindo)

295
L’Idéal de l’unité humaine

à tout moment se rompre irréparablement sous la pression des


forces centrifuges.
Mais après tout, on peut dire que l’unité est la nécessité pri-
mordiale et qu’elle devra s’accomplir à tout prix, de même que
l’unité nationale s’est accomplie par l’écrasement de l’existence
séparée des unités locales ; plus tard, quelque nouveau prin-
cipe de variation de groupe se découvrira peut-être, fondé sur
d’autres unités que les nations. Mais en l’occurrence, le paral-
lèle s’avère illusoire, parce qu’il manque un facteur important.
En effet, l’histoire de la naissance d’une nation est le produit
de la fusion de petits groupes au sein d’une unité plus grande
parmi beaucoup d’autres grandes unités similaires. L’ancienne
richesse des petites unités qui, en Grèce, en Italie et en Inde
s’est traduit par des résultats culturels si splendides (et des
résultats politiques si décevants), s’est perdue, mais le principe
de vie, vivifié par la diversité des variations, a été cependant
préservé par l’existence des nations servant d’unités diverses et
par la vie culturelle du continent servant de fonds commun. Or,
aujourd’hui, rien de pareil n’est possible. Nous n’aurons plus
qu’une unité unique   : la nation mondiale ; toutes les sources ex-
térieures de diversité disparaîtront. Certes, la source intérieure
doit être modifiée, subordonnée de quelque manière, mais aussi,
et pour cette raison, elle doit être préservée et encouragée à
survivre. Il se peut que ceci ne se produise pas ; l’idée unitaire
peut l’emporter violemment et changer les nations actuelles en
de simples provinces géographiques ou en départements admi-
nistratifs d’un unique État bien mécanisé. Mais en ce cas, le
besoin vital outragé prendra sa revanche, soit en causant une
stagnation, un effondrement et une désagrégation qui conduiront
à de nouvelles séparations, soit en suscitant du dedans quelque
principe de révolte. Un évangile d’anarchisme, par exemple,
pourrait s’imposer et renverser l’ordre mondial pour procéder
à une nouvelle création. La question est de savoir s’il n’existe

296
La diversité dans l’unité

pas quelque part un principe d’unité dans la diversité, qui ferait


que ce mécanisme d’action et de réaction, de création et de
destruction, de réalisation et de rechute, pourrait, sinon être
totalement évité, du moins modéré dans son action et amené à
un fonctionnement plus serein et plus harmonieux.

297
CHAPITRE XXIX

L’idée d’une Ligue des nations 1

Le seul moyen assez évident de sauvegarder la


liberté de groupe nécessaire tout en effectuant l’unification de
l’espèce humaine, est de rechercher, au lieu d’un État mondial
étroitement organisé, une union mondiale libre, souple et pro-
gressive. Pour ce faire, nous devrons décourager la tendance
presque inévitable qui pousse toute unification opérée par des
moyens politiques, économiques et administratifs (c’est-à-dire
par la force d’un mécanisme) à suivre l’analogie de l’évolution
d’un État national. Il faudra, au contraire, encourager et faire
revivre la force du nationalisme idéaliste qui, avant la guerre 2,
semblait sur le point d’être écrasé, d’une part sous le poids des
empires mondiaux grandissants, telles l’Angleterre, la Russie,
l’Allemagne et la France, et de l’autre, par le progrès inverse de
l’idéal internationaliste et son écrasant mépris général pour le
concept mesquin de pays et de nation, et sa condamnation des
méfaits du patriotisme nationaliste. Mais en même temps, il faudra
trouver un remède aux sentiments séparatistes encore incurables
qui vont de pair avec l’idée même que nous voulons ressusciter
avec une vigueur nouvelle. Comment tout cela est-il possible ?
Dans cette entreprise, nous avons pour nous le principe naturel
des réactions compensatrices. La loi de l’action et de la réaction,
valable même dans les sciences physiques, est une vérité encore plus
constante et plus universelle dans l’action humaine, qui dépend
toujours largement des forces psychologiques. Chaque pression
des forces actives dans la vie tend à provoquer une réaction des

1. Ou Société des Nations, comme elle sera appelée. (Note de l’éditeur)


2. La Première Guerre mondiale. (Note de l’éditeur)

298
L’idée d’une Ligue des nations

forces d’opposition ou de variation qui n’opèrent peut-être pas


immédiatement mais finiront par entrer en jeu, ou qui n’agissent
peut-être pas avec une force égale et tout à fait compensatrice,
mais agiront nécessairement avec une certaine force de compen-
sation. Ceci peut être considéré comme bien établi. C’est à la fois
une nécessité philosophique et un fait d’expérience constant. Car
la Nature procède par un système d’équilibrage du jeu mutuel
des forces antagonistes. Quand elle a soutenu pendant un certain
temps la prépondérance d’une certaine tendance contre toutes les
autres, elle cherche à corriger ses exagérations en ressuscitant, si
elle est morte, la tendance exactement contraire, ou en la réveillant
si elle est seulement assoupie, ou en la faisant entrer en jeu sous
une forme nouvelle et modifiée. Après une longue insistance sur
la centralisation, elle essaye de modifier celle-ci au moins par une
décentralisation secondaire. Après avoir insisté sur une uniformité
de plus en plus grande, elle fait à nouveau jouer l’esprit de variation
multiforme. Le résultat n’est pas nécessairement un équilibre des
deux tendances ; ce peut être n’importe quelle sorte de compro-
mis. Ou bien, au lieu d’un compromis, un fusionnement dans les
faits aboutissant à une nouvelle création qui sera un mélange des
deux principes. Nous pouvons nous attendre à ce que dans son
action sur cette grande unité massive qu’est l’humanité, la Nature
applique aux tendances opposées d’unification et de variation de
groupe, la même méthode. Pour le moment, la nation est le point
d’appui utilisé par cette dernière afin de combattre la tendance
impérialiste d’assimilation unificatrice. Maintenant, il se peut que
le cours de l’action de la Nature dans l’humanité détruise l’unité
qu’est la nation, comme elle a détruit la tribu et le clan, et qu’elle
produise un principe de groupement tout à fait nouveau. Mais
il se peut aussi qu’elle la conserve et lui donne suffisamment
de vitalité et de durée pour contrebalancer utilement une force
d’unification trop lourde. C’est cette dernière éventualité qu’il
nous faut considérer.

299
L’Idéal de l’unité humaine

Avant la guerre, les deux forces en jeu étaient l’impérialisme


— de couleurs variées, tels l’impérialisme rigide de l’Allemagne
ou l’impérialisme plus libéral de l’Angleterre — et le nationa-
lisme. C’étaient les deux côtés d’un seul et même phénomène,
l’aspect défensif et l’aspect agressif ou expansif de l’égoïsme
national. Mais avec la tendance impérialiste, cet égoïsme avait
quelques chances de se dissoudre finalement par excès d’agran-
dissement, comme ont disparu les tribus agressives — la tribu
perse, par exemple, qui s’est fondue d’abord dans l’Empire perse,
puis dans la nationalité du peuple persan —, comme ont disparu
les cités-États, d’abord dans l’Empire romain, puis les deux, cités
comme tribus, et sans espoir de retour, dans les nations nées
de la fusion qui suivit l’irruption des tribus germaniques dans
l’unité latine en déclin. De même, ou d’une manière analogue,
l’impérialisme national agressif pourrait, en se répandant sur
le monde, finir par détruire tout à fait la nation, comme l’ex-
pansion agressive de quelques cités et tribus dominantes avaient
détruit la cité et la tribu. La force défensive du nationalisme
a réagi contre cette tendance, l’a endiguée et a constamment
contrecarré son but évolutif. Mais avant la guerre, la force du
nationalisme séparatiste semblait vouée à l’impuissance et à une
disparition finale devant le pouvoir formidable avec lequel la
science, l’organisation et l’efficacité avaient armé les États qui
gouvernaient les grands agrégats impériaux.
Tous les faits allaient dans le même sens. La Corée avait dis-
paru dans l’Empire japonais apparu sur le continent asiatique.
Le nationalisme persan avait succombé et gisait étouffé sous un
système de sphères d’influence qui n’étaient vraiment qu’un
protectorat voilé — et toutes les expériences démontrent que le
commencement d’un protectorat est aussi le commencement de
la fin de la nation protégée ; c’est un euphémisme pour désigner
la première phase de mastication qui précède la déglutition. Le
Tibet et le Siam étaient si faibles et si visiblement déclinants

300
L’idée d’une Ligue des nations

que l’on ne pouvait espérer la perpétuation de leur immunité.


La Chine n’avait échappé que grâce aux jalousies des Puissances
mondiales, et parce que sa taille en faisait un morceau difficile
à avaler, et encore plus pénible à digérer. Le partage de toute
l’Asie entre quatre ou cinq grands empires, ou six tout au plus,
semblait un inéluctable dénouement que seule une convulsion
internationale sans précédent pouvait empêcher. La conquête
européenne de l’Afrique du Nord était pratiquement achevée
avec la disparition du Maroc, la confirmation du protectorat
anglais sur l’Égypte et l’emprise italienne sur Tripoli. La Somalie
était soumise à un processus préliminaire de lente déglutition ;
l’Abyssinie, sauvée une fois par Ménélik mais maintenant dé-
chirée par des discordes internes, était l’objet du rêve renouvelé
d’un empire colonial italien. Les républiques boers avaient som-
bré sous la marée montante de l’agression impérialiste. Tout le
reste de l’Afrique était pratiquement la propriété privée de trois
grandes Puissances et de deux petites. En Europe, il subsistait
bien encore quelques petites nations indépendantes, balkaniques
et germaniques, et aussi deux pays neutralisés, tout à fait sans
importance. Mais les Balkans étaient un théâtre d’instabilité et
de troubles permanents, et la rivalité des égoïsmes nationaux ne
pouvait aboutir, au cas où la Turquie serait expulsée d’Europe,
qu’à la formation d’un jeune empire slave affamé et ambitieux
sous la domination de la Serbie ou de la Bulgarie, ou à la dis-
parition des Balkans sous l’ombre de l’Autriche et de la Russie.
Les États teutoniques 1 étaient convoités par l’expansionnisme
allemand, et l’Allemagne, eût-elle été guidée par la prudente
hardiesse de la diplomatie d’un nouveau Bismarck (chose très
probable si Guillaume II était descendu dans la tombe avant
d’avoir lâché les meutes de la guerre), leur absorption aurait
fort bien pu s’accomplir. Restait l’Amérique, où l’impérialisme

1. Pays baltes. (Note de l’éditeur)

301
L’Idéal de l’unité humaine

n’avait pas encore fait son apparition ; il s’y levait pourtant déjà
sous la forme du républicanisme rooseveltien 1 ; et l’intervention
au Mexique, si hésitante fût-elle, laissait deviner l’inévitabilité
d’un protectorat et d’une absorption finale des républiques dé-
sordonnées de l’Amérique centrale ; dès lors, l’union de l’Amé-
rique du Sud serait devenue une nécessité défensive. Seul le
cataclysme formidable de la guerre mondiale a arrêté la marche
progressive d’une division du monde en moins d’une douzaine
de grands empires.
La guerre a fait revivre l’idée de libre nationalité avec une
force étonnante, la lançant sous trois formes, chacune dotée de
son empreinte spéciale. D’abord, pour faire pièce aux ambitions
impérialistes de l’Allemagne en Europe, les nations alliées, bien
qu’elles-mêmes des empires, furent obligées de faire appel à un
idéal mitigé de libre nationalité, dont elles prétendirent être
les championnes et les protectrices. L’Amérique, plus idéaliste
politiquement que l’Europe, est entrée dans la guerre avec son
appel à une Ligue des Nations Libres. Enfin, l’idéalisme originel
de la Révolution russe a jeté dans ce nouveau chaos créateur
un élément entièrement nouveau en reconnaissant nettement,
catégoriquement et sans compromis ni réserve diplomatique
ou intéressée, le droit de chaque agrégat humain naturellement
séparé des autres agrégats, de décider de son statut politique
et de sa destinée. Ces trois positions étaient pratiquement dis-
tinctes l’une de l’autre, mais chacune, en fait, a quelque rapport
avec l’avenir effectivement réalisable de l’humanité. La première
s’appuyait sur les conditions actuelles et visait à une certaine
réorganisation pratique. La seconde voulait hâter l’application
immédiate d’une possibilité d’avenir peu lointaine. La troisième
avait pour but de précipiter par l’alchimie de la révolution (parce
que nous appelons improprement révolution ce qui n’est qu’un

1. Il s’agit de Théodore Roosevelt. (Note de l’éditeur)

302
L’idée d’une Ligue des nations

mouvement d’évolution rapidement concentré), une fin encore


éloignée qui, selon le cours ordinaire des événements, ne pour-
rait se réaliser (si vraiment elle le peut) que dans un avenir très
lointain. Toutes trois doivent être prises en considération, car
une perspective qui envisage seulement les forces actuellement
réalisées ou les possibilités en apparence réalisables, est d’avance
condamnée à l’erreur. De plus, l’idée russe, par le fait même de
sa tentative de réalisation et même si elle n’est pas immédiate-
ment réalisable, est devenue une force réelle qui doit compter
parmi celles qui peuvent influencer l’avenir de l’espèce. Une
grande idée en train de lutter pour s’imposer dans le domaine
de la pratique, est une puissance que l’on ne peut pas négliger ni
juger seulement selon ses chances apparentes d’accomplissement
immédiat à l’heure présente.
La position prise par les nations alliées en Europe occidentale
— l’Angleterre, la France et l’Italie — envisageait une réorga-
nisation politique du monde mais sans changement radical dans
l’ordre existant. Il est vrai qu’elles avaient déclaré le principe
de libre nationalité ; mais en politique internationale, qui est
encore le jeu des forces et des intérêts naturels et où les idéaux
sont seulement un événement relativement récent de la pensée
humaine, les principes ne peuvent prévaloir que dans la mesure
où ils sont en accord avec les intérêts, ou, s’ils sont contraires
aux intérêts, dans la mesure où ils sont tout de même assistés
par des forces naturelles assez vigoureuses pour l’emporter sur
les intérêts antagonistes. L’application pure des idéaux à la poli-
tique demeure une méthode d’action révolutionnaire que l’on
ne peut guère espérer qu’en temps de crises exceptionnelles ; le
jour où elle deviendra une règle de vie, la nature humaine et la
vie elle-même seront devenues un phénomène nouveau, presque
supraterrestre et divin. Ce jour n’est pas encore venu. Les Puis-
sances alliées en Europe étaient elles-mêmes des nations dotées
d’un passé impérial et d’un avenir impérial ; elles ne pouvaient

303
L’Idéal de l’unité humaine

pas, même si elles l’avaient désiré, s’écarter de ce passé et de


cet avenir par la simple force d’une idée. Leur premier intérêt,
et donc le premier devoir de leurs hommes d’État, était pour
chacune de conserver son propre empire, voire de l’augmenter
si elles le pouvaient légitimement de leur point de vue. Elles ne
pouvaient appliquer le principe de libre nationalité dans toute
sa pureté que là où leurs intérêts impériaux n’étaient pas affec-
tés, par exemple contre la Turquie et les Puissances centrales,
parce que là, le principe s’accordait à leurs intérêts particuliers
et pouvait se soutenir contre les intérêts allemands, autrichiens
et turcs par les forces naturelles d’une guerre heureuse dont
les résultats étaient, ou pouvaient être en apparence, justifiés
moralement puisqu’elle avait été provoquée par les Puissances
mêmes qui devaient en pâtir. Le principe ne pouvait pas être
appliqué dans toute sa pureté là où leurs intérêts impériaux
étaient en jeu, parce que là, il s’opposait aux forces établies
et qu’il n’existait pas de force de contrepoids suffisante pour
contrecarrer cette opposition. Là, il devait donc jouer d’une
façon mitigée comme une force modératrice de l’impérialisme
pur. Appliqué de la sorte, il revenait en fait, et au plus, à concé-
der une autonomie interne ou «   Home Rule   », dans la mesure où
c’était possible à ce moment-là et par les étapes qui pouvaient
être praticables et avantageuses pour les intérêts de l’empire et
ceux des nations sujettes, pour autant qu’ils puissent s’accorder.
En d’autres termes, le principe devait être compris comme le
bon sens de l’homme ordinaire le comprenait ; il ne pouvait pas
être compris (et ne l’a été nulle part) au sens que lui donnait
l’idéalisme absolu de type russe qui ne se souciait que de la
seule pureté de son principe.
Quelles seraient donc les conséquences pratiques du principe
mitigé de libre nationalité tel qu’il aurait été possible de l’appliquer
après la victoire complète des Puissances alliées, ses porte-parole ?
En Amérique, il n’existait pas de champ d’application immédiate.

304
L’idée d’une Ligue des nations

En Afrique, non seulement il n’y avait pas de nations libres mais,


à l’exception de l’Égypte et de l’Abyssinie, il n’existait pas de
nations à proprement parler, car l’Afrique est la seule partie du
monde où les vieilles conditions tribales survivent encore et où
seuls existent des peuples vivant en tribus et non des nations
au sens politique du terme. Là, la victoire complète des Alliés
signifiait le partage du continent entre trois empires coloniaux
— l’Italie, la France et l’Angleterre — avec la continuation
des enclaves belges, espagnoles et portugaises, et la persistance
précaire du royaume abyssin pendant un temps. En Asie, elle
signifiait l’apparition de trois ou quatre nouvelles nationalités
surgies des ruines de l’Empire turc ; mais par leur immaturité,
elles étaient d’avance condamnées à rester sous l’influence ou
la protection de l’une ou l’autre des grandes Puissances, du
moins pendant un temps. En Europe, elle impliquait la réduction
de l’Allemagne par la perte de l’Alsace et de la Pologne ; la
désintégration de l’Empire autrichien ; le retour de la côte de
l’Adriatique à la Serbie et à l’Italie ; la libération des nations
tchèque et polonaise ; enfin quelques réaménagements dans
la péninsule des Balkans et les pays adjacents. Il est clair que
tout ceci représenterait un grand changement dans la carte
du monde, mais aucune transformation radicale. La tendance
actuelle du nationalisme prendrait de l’extension par la création
d’un certain nombre de nouvelles nations indépendantes ; la
tendance actuelle des agrégations impériales y gagnerait une
extension bien plus grande par l’expansion des territoires des
empires vainqueurs et de leur influence mondiale ou de leurs
responsabilités internationales.
Cependant, quelques résultats très importants ne peuvent
manquer de se produire, qui finalement devront conduire à une
union mondiale libre. Le plus important d’entre eux — fruit
de la Révolution russe, né de la guerre et de son cri de rallie-
ment de la «   libre nationalité   », mais dépendant du succès et de

305
L’Idéal de l’unité humaine

la durée du principe révolutionnaire — est la disparition de


la Russie en tant qu’empire agressif et sa transformation en
un amas ou une fédération de républiques libres 1 au lieu d’un
agrégat impérialiste. Le second est la destruction de l’impéria-
lisme de type allemand et le sauvetage d’un certain nombre de
nationalités indépendantes qu’il menaçait. Le troisième est la
multiplication de nationalités distinctes demandant que leur
existence séparée et leur voix légitime soient reconnues dans
les affaires du monde, et ceci tend à fortifier l’idée d’une union
mondiale libre comme solution ultime des problèmes interna-
tionaux. Le quatrième est la reconnaissance catégorique, par la
nation britannique, du principe mitigé de libre nationalité dans
la réorganisation inévitable de l’Empire.
Ce dernier résultat a pris deux formes   : la reconnaissance du
principe du «   Home Rule����������������������������������������
   » en Irlande et en Inde, et la recon-
naissance du droit de chaque nation-membre à une voix dans
les conseils de l’Empire (c’est-à-dire, théoriquement, une voix
libre et égale dans le cas du «   Home Rule   » 2). À elles toutes,
ces concessions signaleraient la conversion finale d’un empire
constitué selon le vieux principe d’impérialisme nationaliste
(représenté par le gouvernement suprême d’une seule nation

1. Pas si libres en pratique qu’en principe sous le gouvernement bolchevique.


Toutefois, le principe est là et il est susceptible de s’élargir dans un avenir plus ouvert.
(Note de Sri Aurobindo)
2. Appelé maintenant statut de dominion. Malheureusement, cette reconnaissance
n’a pu s’opérer en Irlande qu’après un violent conflit et elle a été défigurée par le par-
tage du pays. En Inde, après une véhémente résistance passive, le principe a fini par
être reconnu mais sous une forme tronquée, remettant la concession totale à un avenir
lointain. En Égypte aussi, c’est seulement après une lutte que la liberté a été concédée,
et encore sous le contrôle d’une alliance britannique. Cependant, le principe nationaliste
a travaillé à la création d’un Irak libre, à celle d’un royaume arabe et des républiques
syriennes, au retrait de l’influence impérialiste en Perse, et surtout à l’établissement du
statut de dominion substituant à l’empire dominateur, une position intérieurement libre
et égale au sein d’un Commonwealth des peuples. Ces résultats, quoique imparfaits, ont
pourtant préparé les réalisations plus grandes que nous voyons maintenant accomplies
et qui font partie d’un nouveau monde de peuples libres. (Note de Sri Aurobindo)

306
L’idée d’une Ligue des nations

dominante, l’Angleterre) en un «   Commonwealth   » de nations


libres et égales gérant leurs affaires communes par une souple
coordination, une bonne volonté et des accords mutuels. En
d’autres termes, ce résultat pourrait signifier finalement, à une
plus grande échelle, l’application restreinte du principe même
qui servirait de base à la constitution d’une union mondiale libre.
Beaucoup de travail resterait à faire, de nombreuses extensions
à réaliser, bien des forces contraires à vaincre avant que pareil
«   Commonwealth   » puisse devenir un fait accompli ; mais qu’il
ait pris forme en principe et en germe constitue un événement
remarquable dans l’histoire mondiale. Quant à l’avenir, deux
questions se posent. D’abord, quel serait l’effet de cette expé-
rience sur les autres empires adhérant encore à l’ancien principe
de centralisation dominatrice ? Si elle réussissait, son effet serait
probablement d’amener ces empires, devant la montée puissante
des mouvements nationalistes, à adopter la même solution ou
une solution similaire, de même qu’ils ont adopté, avec des
modifications, l’heureux système de gouvernement parlementaire
anglais dans leurs affaires nationales. Ensuite, quelles seraient les
relations entre ces empires et les nombreuses nations ou répu-
bliques non impériales indépendantes qui existeraient dans le
nouvel arrangement du monde ? Comment seront-elles garanties
contre de nouvelles tentatives d’extension de l’idée impériale,
ou comment, dans un conseil international, pourra-t-on relier
leur existence à l’énorme puissance écrasante des empires ? C’est
là que l’idée américaine d’une Ligue des Nations Libres est
intervenue et a trouvé sa justification de principe.
Malheureusement, il a toujours été difficile de savoir exactement
ce qu’impliquait pratiquement cette idée. Les déclarations de
son premier porte-parole, le Président Wilson, étaient marquées
d’un magnifique idéalisme nébuleux, plein d’idées et de phrases
inspiratrices, mais dépourvu d’applications claires et spécifiques.
Pour dégager l’idée que le Président avait en tête, il faut recourir

307
L’Idéal de l’unité humaine

à la lumière de l’histoire passée et au tempérament traditionnel


du peuple américain. Les États-Unis ont toujours été pacifiques
et non impérialistes en leurs sentiments et leurs principes, avec
toutefois un arrière-fond de susceptibilité nationaliste qui menaçait
récemment de prendre une tournure impérialiste en les poussant
à deux ou trois guerres aboutissant à des conquêtes dont ils ont
dû concilier les conséquences avec leur pacifisme non impérialiste.
Les États-Unis ont annexé le Texas mexicain par la guerre ; puis
ils en ont fait un État-membre de l’Union en l’inondant aussitôt
de colons américains. Ils ont conquis Cuba contre l’Espagne, et
les Philippines contre l’Espagne d’abord, puis contre les Phi-
lippins insurgés, et comme ils étaient incapables de les inonder
de colons, ils ont donné l’indépendance à Cuba sous l’influence
américaine, et promis aux Philippins une indépendance complète.
L’idéalisme américain a toujours été gouverné par un sens pers-
picace des intérêts américains ; or, en tête de ces intérêts, il faut
placer le maintien de la conception politique des États-Unis et
de leur constitution qui veulent que tout impérialisme, étranger
ou américain, soit considéré comme un péril mortel.
Par suite, et du fait de l’inévitable amalgame avec les des-
seins beaucoup plus restreints des Puissances alliées, une Ligue
des Nations devait forcément renfermer à la fois un élément
opportuniste et idéaliste. L’élément opportuniste devait néces-
sairement prendre pour forme première la légalisation de la
carte du monde et de la formation politique telle qu’elle avait
émergé de la convulsion de la guerre. Le côté idéaliste (s’il
était soutenu par l’influence de l’Amérique au sein de la Ligue)
favoriserait l’application croissante du principe démocratique
dans les opérations de la Ligue, ce qui pourrait bien avoir pour
résultat final l’émergence des États-Unis du monde avec une
assemblée démocratique des nations comme organe gouvernant.
La légalisation de la carte du monde pourrait avoir le bon effet
de diminuer les chances de guerre, à condition toutefois qu’une

308
L’idée d’une Ligue des nations

vraie Ligue des Nations se révélât faisable et arrive à se former,


ce qui, même dans les conditions les meilleures, est fort loin
d’être une conclusion certaine 1. Mais elle aurait le mauvais effet
de tendre à stéréotyper un état de choses qui est en partie arti-
ficiel, irrégulier et anormal, et qui n’est que temporairement
utile. La loi est nécessaire à l’ordre et à la stabilité, mais elle
devient une force conservatrice et une entrave si elle ne prévoit
pas un mécanisme effectif pour modifier ses lois dès que les
circonstances et les besoins nouveaux le rendent désirable. Ceci
ne peut se faire que si un vrai parlement des nations, ou une
assemblée, un libre conseil des nations, devient un fait accompli.
En attendant, comment contrecarrer la force accrue poussant
à la conservation des vieux principes et comment assurer une
évolution qui conduirait à l’accomplissement désiré par les voies
de l’idéal démocratique américain ? La présence et l’influence
de l’Amérique dans une Ligue comme celle-là n’y suffiraient
pas, car, à côté de l’Amérique il existe d’autres influences ayant
intérêt au maintien du statu quo, et d’autres qui s’intéressent
au développement de la solution impérialiste. Une autre force
ou une autre influence serait nécessaire. C’est ici que l’idéal
russe, s’il était vraiment appliqué et devenait une force, pourrait
intervenir et trouver sa justification. Pour le dessein que nous
envisageons, ce serait la plus intéressante et la plus importante
des trois influences anti-impérialistes que la Nature pourrait
jeter dans son grand creuset comme ingrédient pour remodeler
la masse terrestre humaine à des fins encore imprévues.

1. Finalement la Société des Nations s’est formée en dehors de l’Amérique, comme


un instrument de la diplomatie européenne, ce qui était de mauvais augure pour l’avenir
de ladite société. (Note de Sri Aurobindo)

309
CHAPITRE XXX

Le principe de libre confédération

Les destinées de l’idée russe originelle d’une


confédération des nationalités se déterminant librement elles-
mêmes ont été grandement compliquées par le phénomène
passager d’une révolution qui cherchait, comme la Révolution
française avant elle, à transformer immédiatement et sans étapes
intermédiaires faciles, non seulement la base entière du gouver-
nement mais celle de la société, et qui de plus s’est opérée sous
la pression d’une guerre désastreuse. Cette double situation a
inévitablement conduit à une anarchie sans pareille et, inci-
demment, à la domination brutale d’un parti extrémiste qui
représentait les idées de la révolution sous leur forme la plus
intransigeante et la plus violente. À cet égard, le despotisme
bolchevique correspond au despotisme jacobin du règne de la
Terreur en France. Celui-ci a duré assez pour consolider son
œuvre, qui était d’effectuer d’une façon violente et irrévocable
la transition d’un système de société post-féodal à la première
base bourgeoise du développement démocratique. Le despotisme
ouvrier en Russie, le gouvernement des Soviets, s’il consolidait
son emprise et durait assez longtemps, pourrait effectuer la
transition sociale à une deuxième base plus avancée du même
développement, ou même à une étape ultérieure. Mais nous ne
nous occupons ici que des répercussions de la Révolution sur
l’idéal de libre nationalité. Sur cet idéal, toute la Russie était
d’accord dès l’abord, sauf le petit parti réactionnaire ; mais le
fait d’avoir recouru à un principe de gouvernement par la force,
a introduit un élément contradictoire qui a mis en danger sa
saine réalisation, même en Russie, et par suite affaibli la force
qu’il aurait pu avoir dans l’avenir immédiat du développement

310
Le principe de libre confédération

mondial 1. De fait, l’idéal de libre nationalité repose sur un prin-


cipe moral qui appartient à l’avenir, tandis que le gouvernement
des autres nations par la force appartient au passé et au présent,
et il est radicalement incompatible avec la création d’une nouvelle
organisation mondiale fondée sur un libre choix et un libre statut.
Nous devons donc examiner cet idéal en soi, indépendamment
de toutes ses applications actuelles, nécessairement restreintes
et imparfaites.
Jusqu’à présent, l’organisation politique du monde s’est
appuyée sur une base presque entièrement physique et vitale,
c’est-à-dire géographique, commerciale, politique et militaire.
L’idée de nation et l’idée d’État ont toutes deux été construites
et se sont développées sur ce fondement. La première unité
recherchée était celle d’une union géographique, commerciale,
politique et militaire, et pour établir cette unité l’ancien principe
vital de race, sur lequel reposaient le clan et la tribu, a partout été
éliminé. Il est vrai que la nation s’appuie encore en grande partie
sur l’idée de race ; mais c’est une sorte de fiction qui recouvre le
fait historique de la fusion de nombreuses races et qui attribue
un motif naturel à une association historique et géographique.
La nation se fonde en partie sur cette association et en partie
sur d’autres associations qui la renforcent — intérêts communs,
communauté de langage, communauté de culture —, qui toutes
à l’unisson, ont créé une conception psychologique et une unité
psychologique s’exprimant par l’idée de nation. Mais l’idée de
nation et l’idée d’État ne coïncident pas toujours ; dans la plupart
des cas, l’État a supplanté la nation et toujours pour les mêmes
raisons physiques et vitales   : raisons de nécessité ou de conve-
nance géographique, politique et militaire. Dans la lutte entre

1. Une certaine autonomie (culturelle, linguistique et autre) est accordée aux États
constitutifs de la Russie socialiste, mais tout le reste est illusoire puisque les États-
membres sont en fait gouvernés par la force d’une autocratie hautement centralisée à
Moscou. (Note de Sri Aurobindo)

311
L’Idéal de l’unité humaine

ces deux idées, comme en tout conflit vital et physique, la force


est toujours l’arbitre ultime. Mais le nouveau principe proposé 1
(celui du droit de chaque groupement naturel se sentant distinct
des autres de choisir son propre statut et ses propres associations)
fait table rase de ces raisons vitales et physiques, et substitue un
principe purement psychologique de libre volonté et de libre
choix aux prétendus impératifs politiques et économiques. Ou
plutôt, les raisons vitales et physiques de groupement ne sont
considérées comme valables que si elles reçoivent cette sanction
psychologique et se fondent sur elle.
Comment les deux principes rivaux fonctionnent-ils ? Nous
pouvons le constater clairement par l’exemple que donne
aujourd’hui la Russie elle-même. La Russie n’a jamais été un
État national au sens pur du terme, comme le sont la France,
l’Espagne, l’Italie, la Grande-Bretagne ou l’Allemagne moderne ;
c’était un amas de nations — la Grande Russie, l’Ukraine ruthé-
nienne, la Russie blanche, la Lithuanie, la Pologne, la Sibérie
(toutes slaves avec une touche de sang tartare et allemand), la
Courlande, qui est principalement slave mais partiellement alle-
mande, la Finlande, qui n’a aucune communauté d’aucune sorte
avec le reste de la Russie, et, plus tard, les nations asiatiques du
Turkestan — toutes liées ensemble par un seul lien   : la domi-
nation du tsar. La seule justification psychologique d’une union
comme celle-là était la possibilité d’une fusion future en une seule
nation, avec la langue russe comme instrument de la pensée, de
la culture et du gouvernement. Telle était la fusion que l’ancien
régime russe avait en vue. Le seul moyen d’y parvenir, était la
force gouvernementale (moyen longtemps essayé par l’Angle-
terre en Irlande et par l’Allemagne en Pologne allemande et

1. Ce principe a été reconnu en théorie par les Alliés sous le nom de «   droit des
peuples à disposer d’eux-mêmes   », mais, inutile de le dire, il a été négligé dès que le
slogan a fait son temps. (Note de Sri Aurobindo)

312
Le principe de libre confédération

en Lorraine). La méthode fédérative employée par l’Autriche


avec la Hongrie comme partenaire en second, ou celle d’une
pression tempérée par la douceur, par des concessions et des
mesures tendant à une semi-autonomie administrative, auraient
pu être essayées ; mais leur succès en Autriche a été médiocre.
La fédération ne s’est pas encore révélée un principe heureux,
sauf entre États, nations ou sous-nations déjà disposés à s’unir
par les liens d’une culture et d’un passé communs ou par le sens
d’une nationalité commune déjà créée ou en voie de création.
Pareilles conditions existaient bien chez les États américains et
en Allemagne, et elles existent en Chine et en Inde, mais elles
n’existaient pas en Autriche ni en Russie. Si les circonstances
et les idées avaient été mûres, on aurait pu, au lieu de cette ten-
tative, essayer de former une libre union de nations avec le tsar
comme symbole de l’idée supranationale et comme lien d’unité ;
mais l’évolution du monde n’était pas encore prête. Contre une
résistance psychologique obstinée, le motif d’union vital et phy-
sique n’avait d’autre recours que la force militaire, administrative
et politique, qui avait si souvent réussi dans le passé. En Russie,
cette méthode aurait probablement fini par réussir à la longue,
du moins en ce qui concerne les parties slaves de l’Empire ; en
Finlande, et peut-être aussi en Pologne, elle aurait probable-
ment échoué beaucoup plus irrémédiablement que n’a échoué
le long règne de la force en Irlande, d’une part parce qu’une
autocratie, même russe ou allemande, ne pouvait pas appliquer
aussi simplement et parfaitement les méthodes minutieusement
complètes et si totalement brutales et prédatrices d’un Cromwell
ou d’une Élisabeth 1, et d’autre part, parce que le nationalisme

1. On ne pourrait plus en dire autant après le réveil de la cruauté barbare et


moyenâgeuse qui s’est produit en Allemagne nazie, l’un des derniers phénomènes les
plus frappants de l’humanité «   moderne   ». Mais peut-être est-il possible de considérer ceci
comme une rechute temporaire, bien qu’elle jette une lumière sinistre sur les possibilités
obscures qui existent encore dans la nature humaine. (Note de Sri Aurobindo)

313
L’Idéal de l’unité humaine

dans ces pays était devenu un facteur psychologique trop cons-


cient et trop capable d’une résistance passive organisée, ou du
moins d’une force passive de survie.
Mais en revanche, si la justification psychologique était insuf-
fisante ou n’était qu’en voie de formation, les arguments d’ordre
vital et physique en faveur d’une Russie rigidement unie (sans
en exclure la Finlande) étaient irrésistibles. L’œuvre des Pierre
et des Catherine se fondait sur une puissante nécessité poli-
tique, militaire et économique. Du point de vue politique et
militaire, les nations slaves avaient tout à perdre par la désunion ;
désunies, chacune s’exposait et exposait les autres au contact
oppresseur de puissants voisins   : la Suède, la Turquie, la Pologne
(quand celle-ci était un État hostile et puissant), ou l’Allemagne
et l’Autriche. L’union des Cosaques ukrainiens et de la Russie
était vraiment une mesure défensive mutuellement consentie
contre la Pologne. La Pologne elle-même, une fois affaiblie,
aurait pu avoir un sort meilleur si elle s’était unie à la Russie
au lieu de rester sans défense et isolée entre trois grands et
puissants voisins ; son inclusion complète aurait certainement été
une solution meilleure pour elle que son partage fatal entre ces
trois Puissances affamées. En outre, par l’union, l’État qui s’est
créé en Russie était si compact géographiquement, et pourtant
d’un volume si vaste, d’une population si nombreuse, si bien
défendu par les conditions naturelles et si riche en ressources
potentielles, qu’il aurait pu, eût-il été convenablement orga-
nisé, non seulement être en sécurité lui-même mais dominer la
moitié de l’Asie, comme il le fait déjà, et la moitié de l’Europe,
comme il a été sur le point de le faire, même sans organisation
ni développement convenables, quand il est intervenu comme
arbitre armé en Autriche-Hongrie et dans les Balkans, ici en
libérateur, là en champion de l’oppression. Même l’assimilation
de la Finlande était justifiée de ce point de vue, car une Fin-
lande libre aurait laissé la Russie incomplète géographiquement

314
Le principe de libre confédération

et économiquement, cernée et limitée par son étroit débouché


sur la Baltique, et, par ailleurs, une Finlande dominée par une
forte Suède ou une puissante Allemagne aurait été une menace
militaire constante pour la capitale russe et l’Empire. Par contre,
l’inclusion de la Finlande mettait la Russie à l’aise et lui donnait
sécurité et puissance sur ce point vital. On pourrait même arguer
que la Finlande n’y a pas réellement perdu, puisque, indépen-
dante, elle aurait été trop petite et trop faible pour se défendre
contre l’agressivité impériale de ses voisins et qu’elle aurait dû
dépendre du soutien de la Russie. Tous ces avantages ont été
anéantis, du moins temporairement, par les forces centrifuges
déchaînées par la Révolution et par son principe de libre choix
des nationalités.
Il est évident que ces arguments, fondés qu’ils sont sur les
nécessités vitales et physiques sans le moindre souci de justifi-
cations morales et psychologiques, pourraient être poussés très
loin. Ils justifieraient, non seulement la domination, aujourd’hui
révolue, de l’Autriche sur Trieste et sur ses territoires slaves
(comme ils ont justifié la conquête et la mainmise anglaises sur
l’Irlande en dépit de la résistance persistante du peuple irlandais),
mais aussi, poussés un peu plus loin, ils justifieraient le plan
pangermaniste de l’Allemagne et même ses idées d’absorption
et d’expansion à grande échelle. On pourrait s’en servir pour
valider toute l’expansion impériale des nations européennes
(qui ne possèdent maintenant aucune justification morale et ne
pourraient être moralement justifiées dans l’avenir que par la
création d’unités psychologiques supranationales), car les rai-
sons vitales et physiques ne manquent pas. On pourrait même
étendre la justification morale de la création d’une culture et
d’une vie russes unifiées, ou du moins sa justification psycho-
logique et culturelle, et, par analogie, à plus grande échelle,
justifier moralement la prétention de l’Europe à répandre et à
universaliser la civilisation européenne par voie d’annexion et

315
L’Idéal de l’unité humaine

par la force gouvernementale. Cette prétention pourrait à son


tour s’étendre et justifier l’idéal allemand d’avant-guerre visant
à une sorte d’unification du monde sous l’égide de la puissance
et de la culture allemandes. Mais, bien que sujette à des ex-
tensions abusives, la nécessité vitale a son mot à dire dans un
monde encore fondamentalement dominé par la loi de la force
(si mitigée qu’en soit l’application) et par les nécessités vitales
et physiques, du moins quand il s’agit d’unités géographiques
naturelles comme la Russie, le Royaume-Uni 1 et même l’Autriche
dans les limites de ses frontières naturelles 2.
En fait, le principe russe appartient à une possibilité d’avenir
où les principes moraux et psychologiques auront une chance
réelle de prévaloir et où les nécessités physiques et vitales de-
vront se subordonner au lieu de dominer comme maintenant ; il
appartient à un ordre de choses qui sera exactement l’inverse du
système international actuel. Dans les circonstances présentes,
il doit lutter contre des difficultés presque insurmontables. Les
Russes ont été fort ridiculisés et plus encore vilipendés quand
ils ont offert une paix démocratique fondée sur le libre choix
des nations à une Allemagne autocratique et militariste, décidée
comme tous les autres empires à se répandre sur le monde par
l’épée et par une diplomatie malhonnête. Du point de vue poli-
tique pratique, le ridicule était justifié, car cette offre ne tenait
nul compte des faits et des forces et se fondait sur le pouvoir de
l’idée pure et sans défense. Les Russes, idéalistes convaincus, ont
en fait agi dans le même esprit que les Français dans la première
ferveur de leur enthousiasme révolutionnaire   : ils ont offert au
monde (et pas à l’Allemagne seule tout d’abord) leur nouveau

1. Nous devons dire maintenant la Grande-Bretagne et l’Irlande, car le Royaume-


Uni n’existe plus. (Note de Sri Aurobindo)
2. Notons à cet égard les résultats économiques désastreux du morcellement
de l’Empire autrichien quand des petites nations ont pris sa place. (Note de Sri
Aurobindo)

316
Le principe de libre confédération

principe de liberté et de paix démocratique dans l’espoir que


sa beauté morale, sa vérité et son inspiration s’imposeraient
non pas aux gouvernements mais aux peuples qui forceraient la
main des gouvernements ou les renverseraient s’ils refusaient.
Comme les révolutionnaires français, ils se sont aperçus que notre
monde est encore ainsi fait que les idéaux ne peuvent s’imposer
que s’ils ont entre les mains, ou derrière eux, une force vitale et
physique prépondérante. En France, les Jacobins et leur idéal
de nationalisme unitaire ont réussi à concentrer leurs énergies
et, par la force des armes, fait triompher pendant un temps leur
principe contre un monde hostile. Les idéalistes russes, quand
ils ont voulu mettre à exécution leur principe, se sont aperçus
que le principe même était une source de faiblesse ; ils se sont
trouvés sans défense contre le cynisme endurci des Allemands,
non pas parce qu’ils étaient désorganisés (car la France révolu-
tionnaire aussi était désorganisée et elle a surmonté la difficulté)
mais parce que la dislocation de l’ancien édifice russe à laquelle
ils avaient consenti, leur enlevait les moyens d’agir d’une façon
unifiée et organisée. Pourtant, leur principe, parce qu’il était
moral, était plus avancé que le nationalisme agressif qui fut le
seul résultat de la Révolution française sur le plan international ;
il a un sens plus vaste pour l’avenir.
En fait, il appartient à un avenir d’union mondiale libre où
précisément le principe du droit des peuples à disposer d’eux
mêmes sera le prélude, ou le principal résultat final, d’un ordre
de choses dans lequel le monde aura renoncé à la guerre et à la
force comme fondement ultime des relations nationales et inter-
nationales, et sera prêt à adopter à leur place une libre entente.
Si l’idée pouvait se réaliser, fût-ce dans les limites de la Russie 1,
et aboutir à quelque principe d’action commune, fût-ce au prix

1. L’idée était alors sincère, mais elle a perdu son sens du fait du principe de force
révolutionnaire sur lequel le soviétisme repose encore. (Note de Sri Aurobindo)

317
L’Idéal de l’unité humaine

de la force agressive que seule une centralisation nationale peut


donner, cela voudrait dire qu’une nouvelle puissance morale est
apparue dans le monde. Elle ne serait certainement pas acceptée
ailleurs sans réserves ni restrictions énormes, sauf en cas de
révolutions imprévues, mais son pouvoir travaillerait à préparer
le monde et, quand il serait prêt, elle jouerait un rôle détermi-
nant dans l’organisation finale de l’unité humaine. Même si elle
échoue tout à fait dans sa poussée réalisatrice actuelle, elle aura
encore sa part à jouer dans un avenir mieux préparé.

318
CHAPITRE XXXI

Les conditions d’une union mondiale libre

Essentiellement, une union mondiale libre doit


être une unité complexe fondée sur la diversité, et cette diversité
doit se fonder sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
Un système unitaire mécanique considérerait les groupements
géographiques humains comme autant de commodités pour
opérer des divisions provinciales et administratives, à peu près
dans le même esprit que la Révolution française lorsqu’elle a
reconstitué la France avec un complet dédain des anciennes
divisions naturelles et historiques. Il considérerait l’humanité
comme une nation unique et essayerait d’effacer complètement
le vieil esprit national séparatif ; il organiserait probablement son
système par continents et subdiviserait les continents suivant des
démarcations géographiques commodes. Au contraire, d’après
la conception diamétralement opposée d’une union mondiale
libre, le principe d’union géographique et physique serait subor-
donné à un principe psychologique, car son but ne serait pas
une division mécanique mais une vivante diversité. Pour arriver
à ce but, il faudrait laisser les peuples de l’humanité se grou-
per selon leur libre volonté et selon leurs affinités naturelles ;
aucune contrainte, aucune force ne pourrait obliger une nation
récalcitrante ou un groupe de peuples distinct à entrer dans un
autre système, à s’y joindre ou à y rester en dépit de ses vœux,
au nom de la commodité, de l’agrandissement ou de la néces-
sité politique d’un autre peuple, ni même pour la commodité
générale. Des nations ou des pays géographiquement très éloi-
gnés les uns des autres, comme l’Angleterre et le Canada, ou
l’Angleterre et l’Australie, pourraient rester unis. Des nations
étroitement groupées localement pourraient choisir de rester

319
L’Idéal de l’unité humaine

séparées, comme l’Angleterre et l’Irlande ou comme la Finlande


et la Russie. L’unité serait le vaste principe de la vie, mais la
liberté en serait l’assise fondamentale 1.
Dans un monde édifié sur les bases politiques et commerciales
actuelles, ce système de groupement pourrait présenter des dif-
ficultés souvent insurmontables ou des désavantages sérieux ;
mais dans un ordre de choses où seule une union mondiale libre
serait admise, ces difficultés et ces désavantages cesseraient de
jouer. La nécessité militaire d’union forcée pour des raisons de
défense ou d’agression, n’existerait plus, puisque la guerre ne
serait plus possible. La force comme arbitre des différends inter-
nationaux, et une union mondiale libre, sont deux idées tout à
fait incompatibles et ne peuvent pas coexister pratiquement. La
nécessité politique disparaîtrait aussi ; car elle repose en grande
partie sur l’esprit même de conflit, qui engendre des conditions
de vie internationale incertaines et attribue une prépondérance
aux nations les plus fortes physiquement et organiquement, ce
qui engendre à son tour la nécessité militaire. Dans une union
mondiale libre, décidant librement de ses affaires et réglant ses
différends d’un commun accord (ou, si l’accord échoue, par
arbitrage), le seul avantage politique de grouper dans un État
unique de grandes masses d’hommes autrement sans affinités,
serait l’influence accrue que donnent la masse et la population.
Mais cette influence ne jouerait plus si les nations étaient grou-
pées contre leur volonté dans l’État ; au contraire, ce serait une
source de désunion et de faiblesse pour l’action internationale de
l’État (à moins évidemment que le système international ne lui
permette de peser par son volume et sa population, sans égard
pour la volonté et l’opinion des peuples qui le constituent). Ainsi,

1. Il faut nécessairement une limite raisonnable à l’application de chaque principe,


sinon des absurdités fantastiques et irréalisables pourraient se substituer à la vérité
vivante. (Note de Sri Aurobindo)

320
Les conditions d’une union mondiale libre

la population de la Finlande et de la Pologne pourrait grossir le


nombre des voix dont une Russie unie disposerait dans le conseil
des nations, sans que les Finlandais et les Polonais reçoivent le
droit d’exprimer leur volonté, leurs sentiments et leur opinion
au sein de cette unité mécanique irréelle 1. Ce serait contraire au
sens moderne de la justice et de la raison et incompatible avec
le principe de liberté qui seul peut fournir une base saine et
pacifique à l’organisation mondiale. Par conséquent, l’élimination
de la guerre et le règlement pacifique des différends feraient
disparaître la nécessité militaire des unions forcées, tandis que
le droit de chaque peuple à une voix et à un statut libres dans
le monde, supprimerait la nécessité politique et ses avantages.
L’élimination de la guerre et la reconnaissance des droits égaux
de tous les peuples sont intimement liées l’une à l’autre. Cette
interdépendance, admise pendant un temps (bien qu’imparfai-
tement) durant le conflit européen, devra être reconnue d’une
façon permanente pour qu’une unification du genre humain
soit possible.
Reste la question économique, et c’est le seul problème d’ordre
vital et physique important qui, dans ce genre d’organisation
mondiale, pourrait peut-être soulever quelques difficultés
sérieuses et où les avantages d’un système unitaire pourraient
l’emporter sur ceux d’une unité plus complexe. Cependant, dans
un système comme dans l’autre, l’exploitation économique forcée
d’une nation par une autre — qui joue un rôle si important
dans l’ordre économique actuel — devrait nécessairement être
abolie. Resterait la possibilité d’une sorte de lutte économique
pacifique — les tendances séparatistes, l’érection de barrières
artificielles —, phénomène qui constitue un trait frappant et de
plus en plus marqué de la civilisation commerciale actuelle. Mais

1. L’inclusion de l’Inde dans la Société des Nations était évidemment un arrange-


ment de ce genre. (Note de Sri Aurobindo)

321
L’Idéal de l’unité humaine

il est probable qu’une fois l’élément de conflit éliminé du champ


politique, la tension du même conflit diminuera considérablement
dans le champ économique. Les avantages de l’autarcie et d’une
prépondérance mondiale, auxquels les rivalités et les luttes poli-
tiques actuelles ou les possibilités de relations hostiles donnent
à présent une importance énorme, perdraient beaucoup de leur
rigueur, et les avantages d’un échange plus libre apparaîtraient
plus clairement. Il est évident, par exemple, qu’une Finlande
indépendante aurait plus d’avantages à encourager la circula-
tion du commerce russe par les ports finlandais, ou une Trieste
italienne à encourager la circulation du commerce des provinces
autrichiennes actuelles 1, qu’à élever des barrières contre leurs
fournisseurs immédiats. Une Irlande politiquement et adminis-
trativement indépendante, capable de développer son éducation
agricole et technique et d’accroître sa production, trouverait un
avantage plus grand à participer au mouvement commercial de la
Grande-Bretagne qu’à s’isoler et, de même, la Grande-Bretagne
profiterait davantage d’un accord avec une Irlande libre qu’à
maintenir celle-ci sur ses terres comme un pauvre ilote famé-
lique 2. Une fois que l’idée et le fait de l’union l’emporteront
définitivement, l’unité des intérêts apparaîtra plus clairement
dans le monde entier et l’avantage supérieur de l’entente et d’une
participation commune dans une vie naturellement harmonisée,
sur la prospérité artificielle et fiévreuse créée par l’insistance sur
les barrières séparatrices. Cette insistance est inévitable dans un
ordre de lutte et de concurrence internationales ; dans un ordre de
paix et d’union visant à un accommodement mutuel, on s’aper-
cevrait qu’elle est préjudiciable. Ayant pour principe de régler les
affaires communes par une entente commune, une union mondiale
libre ne pourrait pas se borner simplement à l’élimination des

1. Alors incluses dans l’ex-Yougoslavie. (Note de l’éditeur)


2. Écrit avant la reconnaissance de l’indépendance irlandaise. (Note de l’éditeur)

322
Les conditions d’une union mondiale libre

différends politiques et à l’organisation des relations politiques ;


elle devrait naturellement s’étendre aux différends économiques
et aux relations économiques. À l’élimination de la guerre et à
la reconnaissance du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes
devrait s’ajouter, comme troisième condition d’une union libre,
l’organisation de la vie économique du monde dans son ordre
nouveau par une entente mutuelle commune.
Reste la question psychologique des avantages dont bénéficie-
raient l’âme de l’humanité, sa culture, sa croissance intellectuelle,
morale, esthétique et spirituelle. À présent, le besoin primordial
de la vie psychologique humaine est de croître vers une unité
plus grande ; mais elle a besoin d’une unité vivante ; or cette
unité n’est pas dans les apports extérieurs de la civilisation, pas
dans l’habillement, les manières, les habitudes de vie, les détails
de l’ordre politique, social et économique ; pas dans l’unifor-
mité (seule forme d’unité à laquelle tende l’âge mécanique de
la civilisation), mais dans un libre développement universel et
en de constants échanges amicaux, dans une compréhension
intime, un sentiment de communauté humaine, une perception
de ses grands idéaux communs et des vérités vers lesquelles elle
s’achemine, et dans une certaine unité d’effort et de coordination
dans la marche unie de l’espèce humaine. Pour le moment, il
peut sembler que ce but soit davantage favorisé et promu par
un rassemblement de nombreuses nations et de cultures diffé-
rentes au sein d’une unique union politique des États, que par
leur séparation politique. C’est peut-être vrai temporairement
et dans une certaine mesure, mais voyons dans quelles limites.
Le vieil argument psychologique en faveur de l’annexion for-
cée d’une nation par un peuple dominateur, était de déclarer le
droit ou l’avantage d’imposer une civilisation supérieure à une
civilisation inférieure ou à une race barbare. Ainsi, les peuples
gallois et irlandais s’entendaient-ils dire que leur servitude était
une grande bénédiction pour leur pays, que leur langue était

323
L’Idéal de l’unité humaine

un patois insignifiant destiné à disparaître dès que possible, et


que d’embrasser la langue anglaise, les institutions anglaises,
les idées anglaises, était le seul chemin de leur civilisation, de
leur culture et leur prospérité. La domination britannique en
Inde se justifiait par le cadeau inestimable de la civilisation et
des idéaux britanniques (sans parler de l’unique et seule vraie
religion, le christianisme) à une nation païenne et semi-barbare
plongée dans les ténèbres orientales. Tout cela est maintenant
un mythe discrédité. Il est aujourd’hui suffisamment clair que
le long étouffement de l’esprit et de la culture celtiques, supé-
rieurs en spiritualité bien qu’inférieurs dans certains domaines
pratiques à la culture et à l’esprit latins ou teutoniques, a été
une perte, non seulement pour les peuples celtiques mais pour
le monde entier. L’Inde a rejeté avec véhémence la prétention
britannique à la supériorité de la civilisation anglaise, de sa culture
et sa religion, bien qu’elle admette les idéaux et les méthodes
modernes (parce qu’ils sont modernes et non parce qu’ils sont
britanniques) en politique et dans sa marche vers une égalité
sociale plus grande. Il devient clair maintenant, même pour les
intelligences européennes bien informées, que l’anglicisation de
l’Inde aurait été un mal, non seulement pour l’Inde elle-même
mais pour l’humanité.
Cependant, on peut dire que si l’ancien principe d’association
était faux, l’association même finit pourtant par avoir de bons
résultats. Si l’Irlande a perdu en grande partie sa vieille langue
nationale et si le gallois a cessé d’avoir une littérature vivante,
l’esprit celtique, pour compenser, est en train de renaître et
de laisser son empreinte sur la langue anglaise, parlée par des
millions d’individus à travers le monde ; l’inclusion des pays
celtiques dans l’Empire britannique peut produire une vie et
une culture anglo-celtiques meilleures pour le monde que le
développement séparé des deux éléments. L’Inde, parce qu’elle
possède partiellement la langue anglaise, a pu se relier à la vie du

324
Les conditions d’une union mondiale libre

monde moderne et remodeler sa littérature, sa vie et sa culture


sur une base plus vaste, et, maintenant qu’elle ressuscite son
esprit et ses idéaux distincts sous des formes nouvelles, elle
exerce une influence sur la pensée de l’Occident ; une union
perpétuelle des deux pays et de constants échanges culturels
par cette étroite association, seraient plus avantageux pour eux
et pour le monde que leur mutuel isolement culturel dans une
existence séparée.
Il existe une vérité apparente et temporaire dans cette idée,
bien que ce ne soit pas l’entière vérité de la situation, et nous lui
avons donné tout son poids en considérant les arguments de la
solution impérialiste ou de la ligne de progression impérialiste
sur le chemin de l’unité. Mais même les éléments de vérité
qu’elle contient, ne sont admissibles que si une union libre et
égale remplace les relations actuelles anormales, irritantes et
fausses. De plus, ces avantages n’ont de valeur que s’ils sont
une étape vers une unité plus grande où ce genre d’association
étroite n’aura plus la même importance. Car le but ultime est une
culture mondiale commune où chaque culture nationale, au lieu
de se fondre et de se perdre dans une autre culture, différente
de principe et de tempérament, se développera dans toute sa
mesure et pourra alors, dans ce but, profiter de toutes les autres
cultures, tout en donnant aux autres ses gains et ses influences,
l’ensemble servant, par leur séparation et leur interaction, le but
et l’idéal communs de la perfection humaine. Or, ce but serait
servi plus efficacement par une certaine différenciation et par
une indépendance de vie qui ne serait pas subordonnée à la
force mécanisante d’une unité artificielle, que par la séparation
et l’isolement, qui ne seraient désormais plus à craindre. Les
nations indépendantes elles-mêmes pourraient avantageusement
encourager une plus grande liberté locale de développement et de
variation, une sorte de retour à la brillante vie locale et régionale
de la Grèce et de l’Inde antiques ou de l’Italie médiévale, car

325
L’Idéal de l’unité humaine

les inconvénients des conflits et de la faiblesse politique, de la


précarité de l’indépendance nationale, n’existeraient plus dans
un ordre de choses où les anciens éléments physiques de conflit
auraient été exclus, tandis que tous les avantages culturels et
psychologiques pourraient être retrouvés. Un monde assuré
de sa paix et de sa liberté pourrait librement se consacrer à
accroître les vrais pouvoirs de la vie humaine en encourageant
et en épanouissant pleinement la pensée et les capacités indi-
viduelles, locales, régionales et nationales, dans le cadre solide
d’une humanité unifiée.
Quelle forme précise ce cadre pourrait-il prendre ? Il est impos-
sible de le prédire et inutile d’en spéculer ; seulement, certaines
idées courantes actuelles devraient probablement être modifiées
ou abandonnées. L’idée d’un parlement du monde est attrayante
à première vue, parce que notre pensée est habituée à la forme
parlementaire ; mais une assemblée du type national unitaire
actuel ne pourrait pas être l’instrument convenable d’une union
mondiale libre, si vaste et si complexe ; ce ne pourrait être que
l’instrument d’un État mondial unitaire. L’idée d’une fédération
mondiale (si l’on entend par là sa forme allemande ou améri-
caine) serait également incompatible avec la grande diversité
et la liberté de développement national que ce genre d’union
mondiale tient pour l’un de ses principes cardinaux. Le principe
juste de cette unité serait plutôt une sorte de confédération des
peuples à des fins humaines communes, pour éliminer toutes
les causes de conflits et de différends, coordonner et régler les
aides et les échanges mutuels, mais qui laisserait cependant à
chaque unité une liberté intérieure complète et le plein pouvoir
de disposer d’elle-même.
Mais puisque ce genre d’unité est beaucoup plus lâche,
qu’est‑ce qui empêcherait l’esprit de séparatisme et les causes
de querelle ou de désaccord de survivre sous des formes assez
puissantes pour compromettre la durée du principe d’unité

326
Les conditions d’une union mondiale libre

plus vaste, à supposer même que cet esprit et ces causes le


laissent arriver à une réalisation suffisante ? L’idéal unitaire,
par contre, s’efforce d’anéantir ces tendances antagonistes dans
leurs formes et même dans leur cause première, et semblerait
ainsi assurer une union plus durable. On pourrait répondre en
faisant remarquer que si c’est par des idées politiques et un
mécanisme politique et sous la pression d’un esprit politique et
économique que l’unité s’effectue, c’est-à-dire en considérant
et calculant les avantages matériels et les commodités, le bien-
être, apportés par l’unification, alors le système unitaire non
plus ne serait pas certain de sa durée. Étant donné la mobilité
constante du mental humain et des circonstances terrestres, de
nouvelles idées et des changements sont inévitables tant que la
vie sera active. Le désir étouffé de retrouver l’élément perdu de
variation et de séparation, d’existence indépendante, pourrait
bien profiter de ces idées et de ces changements pour opérer ce
que l’on considérerait alors comme une réaction saine et néces-
saire. Manquant de vie, l’unité effectuée se dissoudrait sous la
pression du besoin intérieur de la vie, comme l’unité romaine
s’est dissoute par son manque de vitalité et son impuissance à
répondre aux pressions extérieures, et, une fois de plus, l’égoïsme
local, régional et national se reconstituerait de nouvelles formes
et de nouveaux centres.
Par contre, dans une union mondiale libre, même si elle part
tout d’abord d’une base nationale, on peut s’attendre à ce que
l’idée de nation subisse une transformation radicale ; elle peut
même se fondre dans une nouvelle idée et une nouvelle forme
d’agrégation de groupe moins rigoureusement serrée et qui
n’aurait pas l’esprit séparatif, sans pour autant perdre l’élément
nécessaire d’indépendance et de variation dont l’individu et le
groupe ont l’un et l’autre besoin pour leur entière satisfaction
et leur saine existence. En outre, en insistant sur l’idée et la base
psychologiques tout autant que sur l’idée et la base politiques

327
L’Idéal de l’unité humaine

et mécaniques, on pourrait arriver à une forme de nation plus


libre et moins artificielle, facilitant l’apparition du changement
intellectuel et psychologique nécessaire — car seul un change-
ment intérieur peur donner à l’unification quelque chance de
durée. Ce changement serait marqué par l’avènement d’une
idée vivante de l’humanité ou d’une religion de l’humanité, car
c’est seulement ainsi que pourrait se produire une modification
psychologique de la vie, des sentiments et des points de vue, qui
donnerait à l’individu et au groupe l’habitude de vivre, d’abord
et surtout, dans leur commune humanité et de subjuguer leur
égoïsme d’individu et de groupe sans pour autant perdre leur
aptitude individuelle et collective à manifester et à exprimer,
chacun à sa manière, la divinité dans l’homme, ce qui, dès que
l’espèce sera assurée de son existence matérielle, apparaîtra
comme l’objet véritable de l’existence humaine.

328
CHAPITRE XXXII

L’internationalisme

L’idéal de l’humanité en tant qu’espèce unique


ayant une vie commune et un intérêt général commun, est l’un
des produits les plus caractéristiques et les plus significatifs
de la pensée moderne. C’est le fruit du mental européen, qui
typiquement va de l’expérience de la vie à l’idée, et, sans aller
plus profondément, revient de l’idée à la vie pour essayer de
changer ses formes et ses institutions extérieures, son ordre,
son système. Pour la mentalité européenne, cette idée a pris la
forme généralement connue sous le nom d’internationalisme.
L’internationalisme est une tentative de la pensée et de la vie
humaines pour sortir de l’idée et de la forme nationales, et
même d’une certaine façon pour les détruire dans l’intérêt d’une
synthèse plus vaste de l’humanité. Une idée procédant de cette
manière a toujours besoin de s’adjoindre une force déjà présente
ou un pouvoir encore en germe dans la vie de l’époque avant
de pouvoir exercer une influence pratique. Mais d’habitude, ce
rapprochement avec les intérêts et les préjugés de ce partenaire
plus fruste lui fait subir une diminution plus ou moins grande,
voire une déformation, et c’est sous cette forme privée de pureté
et d’absolu qu’elle entre au premier stade de la pratique.
L’idée d’internationalisme est née de la pensée du dix-huitième
siècle et a commencé à faire entendre sa voix dans les premières
phases idéalistes de la Révolution française. Mais à cette époque,
c’était un vague sentiment intellectuel plutôt qu’une idée claire
cherchant son chemin pratique ; elle ne trouvait pas dans la
vie une force assez puissante pour l’aider à prendre un corps
visible. Ce qui est sorti de la Révolution française et de la lutte
autour d’elle, n’est pas l’internationalisme mais un nationalisme

329
L’Idéal de l’unité humaine

complet et conscient. Avec le dix-neuvième siècle, nous voyons la


grande idée croître de nouveau dans la pensée des intellectuels,
parfois sous une forme atténuée, parfois dans sa pureté idéale,
jusqu’à ce que, s’alliant aux forces montantes du socialisme et
de l’anarchisme, elle ait revêtu un corps défini et acquis une
force vitale appréciable. Sous sa forme absolue, elle est devenue
l’internationalisme des intellectuels et elle a rejeté le nationalisme
avec intolérance comme un esprit étroit du passé, elle a méprisé le
patriotisme comme un préjugé irrationnel, un malfaisant égoïsme
collectif typique des intelligences bornées, créateur d’arrogance,
de parti pris, de haine, d’oppression, de division et de conflits
entre nations, une survivance grossière du passé destinée à être
détruite par le progrès de la raison. Cet internationalisme se fonde
sur une vision des choses qui considère l’homme exclusivement
dans son humanité et nie tous les accidents physiques et sociaux
de naissance, de rang, de classe, de couleur, de croyance, de natio-
nalité, comme autant de murailles et d’écrans derrière lesquels
l’homme se cache de l’homme et dont il se sert comme d’un abri
ou d’une tranchée inaccessible à toute sympathie, pour livrer
contre l’homme une guerre de défense et d’agression — guerre
de nations, guerre de continents, guerre de classes, guerre de
couleur contre couleur, de foi contre foi, de culture contre culture.
Toute cette barbarie, l’internationalisme intellectuel cherche à
l’abolir en mettant l’homme face à l’homme sur la seule base
de l’humaine sympathie commune et des fins ou des intérêts
supérieurs de l’avenir. Il est totalement futuriste dans ses vues ;
il se détourne du bien confus et sombre du passé et regarde vers
le bien plus pur de l’avenir, quand l’homme, commençant enfin
à devenir un être vraiment intelligent et éthique, secouera ces
causes de préjugés, de passion et de mal. L’humanité deviendra
«   une   » en idée et en ses sentiments, et la vie sera consciemment
ce qu’elle est déjà maintenant en dépit d’elle-même   : une en sa
condition terrestre et en sa destinée.

330
L’internationalisme

La hauteur et la noblesse de cette idée ne font aucun doute,


et certainement une humanité qui fonderait sa vie sur cette base,
ferait une espèce meilleure, plus pure, plus pacifique et plus
éclairée que tout ce que nous pouvons espérer à présent. Mais
l’être humain étant ce qu’il est maintenant, l’idée pure, bien
que toujours un grand pouvoir, est affligée aussi d’une grande
faiblesse. Une fois née, elle a la capacité irrésistible de se saisir
du reste de l’être humain et de le forcer finalement à reconnaître
sa vérité et à faire quelque effort pour lui donner corps ; telle
est sa force. Mais aussi, parce que l’homme à présent vit plus
au-dehors qu’au-dedans, parce qu’il est gouverné surtout par
son existence vitale, ses sensations, ses sentiments et sa mentalité
coutumière plus que par sa pensée supérieure, et parce que c’est
là qu’il se sent vraiment vivre, vraiment exister et être tandis que
le monde des idées lui semble lointain et abstrait, un monde non
vivant bien que puissant et intéressant à sa manière, l’idée pure
ne lui apparaît pas comme tout à fait réelle tant qu’elle ne s’est
pas incarnée dans la vie. Cette abstraction et cet éloignement
font toute sa faiblesse.
Ce sentiment d’abstraction impose à l’idée une hâte injustifiée
de se faire reconnaître par la vie et de s’incarner dans une forme.
Si elle pouvait avoir confiance en sa force et se contenter de
grandir, d’insister et de faire pression jusqu’à ce qu’elle ait bien
pénétré dans l’esprit de l’homme, elle finirait, on le conçoit, par
devenir une partie réelle de la vie de l’âme, un pouvoir perma-
nent dans la psychologie, et réussirait à remodeler toute la vie
humaine à son image. Mais elle a le désir irrésistible de se faire
admettre dès que possible dans une forme de vie, car, jusque-
là, elle ne se sent pas forte ni tout à fait sûre d’avoir prouvé
sa vérité. Elle se précipite dans l’action avant d’avoir trouvé
la vraie connaissance d’elle-même, et ainsi prépare sa propre
déception alors même qu’elle semblait triompher et toucher
au but. Car, pour s’imposer, elle s’allie à des pouvoirs et à des

331
L’Idéal de l’unité humaine

mouvements qui obéissent à d’autres buts que le sien, et qui


sont trop heureux d’avoir son aide pour fortifier leur propre
cause et leurs revendications. Ainsi, quand enfin elle se réalise,
c’est sous une forme mélangée, impure, inefficace. La vie l’ac-
cepte partiellement dans ses habitudes, mais pas complètement
ni sincèrement. Telle a été l’histoire de toutes les idées l’une
après l’autre, et c’est l’une des raisons, au moins, qui fait que
le progrès humain a presque toujours cette allure irréelle, peu
concluante et tourmentée.
Dans la vie humaine d’à présent, les conditions et les ten-
dances qui favorisent le progrès de l’idée internationaliste
sont nombreuses. La plus puissante des forces favorables est
le constant resserrement des nœuds de la vie internationale,
la multiplication des points de contact et des lignes de com-
munication, et une communauté croissante dans la pensée, les
sciences, la connaissance. La science, en particulier, a poussé
avec une grande force dans cette direction, car ses conclusions
sont communes à tous les hommes, ses méthodes sont acces-
sibles à tous, et ses résultats à la disposition de tout le monde.
De par sa nature même, elle est internationale ; il n’y a pas de
science nationale mais seulement des contributions nationales à
l’œuvre et au développement de la science, lesquels constituent
l’héritage indivisible de toute l’humanité. Il est donc plus facile
pour les hommes de science ou pour ceux qui sont fortement
influencés par la science, de grandir dans un esprit international ;
or, maintenant, le monde entier commence à sentir l’influence
scientifique et à vivre à son ombre. La science a aussi créé un
contact plus étroit entre les diverses parties du monde et ainsi
contribué à la formation d’une sorte de mentalité internationale.
Les habitudes de vie cosmopolites sont même devenues assez
fréquentes et bon nombre de gens sont citoyens du monde
autant, ou davantage, qu’ils ne sont citoyens de leur propre
pays. Le développement des connaissances incite les peuples à

332
L’internationalisme

s’intéresser à l’art, à la culture, à la religion et aux idées des autres


peuples, et démolit sur bien des points les préjugés, l’arrogance
et l’exclusivisme des vieux sentiments nationalistes. La religion
aurait dû montrer le chemin ; mais parce qu’elle dépend de ses
formes extérieures et des impulsions infrarationnelles plus que
des impulsions spirituelles, elle a été autant, et même davantage,
un semeur de discorde qu’un instructeur d’unité — pourtant,
elle commence à comprendre, encore un peu vaguement et pas
très effectivement, que la spiritualité est après tout sa raison
d’être principale et son but véritable, et que c’est aussi l’élément
commun et le lien commun de toutes les religions. À mesure
que ces influences grandiront et se mettront à coopérer de plus
en plus consciemment, on peut espérer que la modification
psychologique nécessaire se produira d’une façon tranquille,
graduelle, mais cependant irrésistible, et finalement avec une
rapidité croissante, et qu’ainsi se préparera le vrai changement
fondamental de la vie de l’humanité.
Mais pour le moment, c’est un lent processus et, en attendant,
l’idée internationaliste, impatiente de s’accomplir, s’est alliée et
même presque identifiée à deux mouvements de plus en plus
puissants qui ont tous deux prétendu à un caractère international   :
le socialisme et l’anarchisme. En fait, c’est à cette alliance que
l’on donne le plus souvent le nom d’internationalisme. Mais cet
internationalisme socialiste et anarchiste a été récemment mis à
l’épreuve — l’épreuve cuisante de la guerre européenne — et il
a lamentablement échoué. Dans chaque pays, le parti socialiste
a laissé choir sa promesse internationale avec la plus grande
facilité et la plus grande désinvolture ; le socialisme allemand,
protagoniste de l’idée, montrant massivement le chemin de cette
formidable abjuration 1. Il est vrai que dans chaque pays une

1. Rappelons que dès juillet 1913, les sociaux-démocrates allemands ont voté
massivement les crédits militaires demandés par Guillaume II. Il est vrai qu’au même

333
L’Idéal de l’unité humaine

petite minorité est restée héroïquement fidèle à ses principes, ou


y est bientôt revenue, et que la majorité elle-même, à mesure que
grandissait la lassitude générale du grand massacre international,
a opéré un retour sensible dans la même direction ; mais c’était
le fruit des circonstances plus que des principes. On peut dire
que le socialisme russe, du moins sous sa forme extrême, a fait
preuve d’un sentiment internationaliste plus solidement enraciné.
Mais en fait, ce qu’il a voulu réaliser, c’est la domination du
prolétariat sur la base d’un nationalisme purifié, indépendant
et non agressif, sauf à des fins révolutionnaires, et non sur la
base d’une idée internationale plus vaste. En tout cas, jusqu’à
présent, le bilan pratique de l’entreprise russe révèle seulement
l’échec du concept internationaliste à acquérir une force et
une efficacité vitales qui la justifieraient dans la vie ; ce bilan
pourrait plus facilement servir d’argument convaincant contre
l’internationalisme plutôt que justifier sa vérité, ou du moins
son applicabilité au stade présent du progrès humain.
Quelle est donc la cause de cette banqueroute presque totale
de l’idéal international, pour peu qu’il soit mis à l’épreuve sévère
de la vie ? En partie, c’est peut-être parce que le triomphe du
socialisme n’est pas nécessairement lié au progrès de l’interna-
tionalisme. En fait, le socialisme est un effort pour achever la
croissance de la communauté nationale en obligeant l’individu
à faire ce qu’il n’avait jamais fait jusqu’alors   : vivre pour la
communauté plus que pour lui-même. C’est un prolongement
de l’idée nationale et non de l’idée internationale. Sans doute,
quand la société de chaque nation aura été perfectionnée, la société
des nations pourra et même devra être formée ; mais c’est là un
résultat éloigné ou ultime du socialisme, non sa nécessité vitale

moment, en août 1913, les socialistes français s’opposaient au vote de la «   loi de trois
ans   », mais ils firent l’Union Sacrée devant le feu de l’ennemi, c’est-à-dire le 2 août
1914, à la déclaration de la guerre. (Note de l’éditeur)

334
L’internationalisme

première. Or, dans les crises de la vie, c’est la nécessité vitale


primordiale qui compte, tandis que l’autre élément plus lointain
montre bien qu’il est simplement une idée pas encore prête à
s’accomplir ; il n’acquiert de pouvoir que lorsqu’il devient, lui
aussi, une nécessité vitale ou psychologique. La vérité vraie, la
cause réelle de l’échec, est que l’internationalisme est encore
simplement une idée, sauf pour un petit nombre d’hommes
exceptionnels ; il n’est pas encore proche de nos sentiments vi-
taux et n’est pas entré dans notre psychologie. Le socialiste ou le
syndicaliste normal ne peut pas échapper au sentiment humain
général et, mis à l’épreuve, il se révèle tout autant nationaliste
dans son cœur et dans son être intime, quand bien même il
faisait profession d’être sans-patrie en temps ordinaire. En fait,
d’ailleurs, le socialisme et le syndicalisme étaient une révolte de
la classe ouvrière aidée par un certain nombre d’intellectuels,
contre l’ordre établi, et s’ils se sont alliés à l’internationalisme,
c’est parce que celui-ci était également une révolte intellectuelle
et que son idée les aidait dans la bataille. Si la classe ouvrière
arrive au pouvoir, gardera-t-elle ses tendances internationalistes
ou les abandonnera-t-elle ? L’expérience des pays où elle a pris,
ou avait pris, la tête des affaires publiques, ne nous donne pas une
réponse encourageante et le moins que l’on puisse dire, c’est que
si, à ce moment-là, le changement psychologique de l’humanité
n’est pas allé beaucoup plus loin qu’il n’est allé maintenant, la
classe ouvrière au pouvoir abandonnera probablement le senti-
ment internationaliste plus qu’elle ne réussira à le conserver, et
qu’elle agira surtout selon les vieux mobiles humains.
Sans doute, la guerre européenne elle-même était-elle l’ex-
plosion de tout ce qu’il y avait de mauvais et de dangereux dans
le nationalisme triomphant ; l’embrasement qui en est résulté
pourrait bien avoir été un processus purificateur, consumant bien
des choses qui devaient périr. Il a déjà fortifié l’idée internationale
et l’a imposée aux gouvernements et aux peuples. Pourtant, nous

335
L’Idéal de l’unité humaine

ne pouvons guère avoir confiance en les idées et les résolutions


prises à un moment de crise anormale et sous la contrainte vio-
lente de circonstances exceptionnelles. Il se peut que quelque
effet se fasse sentir à la longue, quelque première reconnaissance
de principes plus justes dans les relations internationales, un
essai d’ordre international meilleur, plus rationnel, ou du moins
plus commode. Mais tant que l’idée d’humanité ne se sera pas
imposée aux sentiments de l’homme, à ses émotions, ses sym-
pathies naturelles et ses habitudes mentales autant qu’à son
intelligence, le progrès accompli s’attachera probablement à des
accommodements extérieurs plus qu’aux problèmes vitaux et
se servira de l’idéal à des fins égoïstes et mélangées plus qu’à sa
réalisation sincère et générale, immédiate ou proche. Tant que
l’homme ne sera pas prêt en son cœur, un changement profond
des conditions du monde ne peut pas avoir lieu ; ou alors, il
s’effectuera par la force — la force physique ou la force des
circonstances —, ce qui laisse tout le travail véritable à faire. Il
se peut qu’une ossature se construise ainsi, mais il faudra encore
que l’âme grandisse dans ce corps mécanique.

336
CHAPITRE XXXIII

L’internationalisme et l’unité humaine

Ainsi, la grande nécessité et la grande difficulté


sont de servir cette idée de l’humanité — déjà à l’œuvre dans
nos pensées, et qui même a légèrement commencé à influencer
d’en haut nos actes — et de la changer en quelque chose de plus
qu’une idée, fût-ce une idée solide, d’en faire un mobile central
et une partie intégrante de notre nature. La réaliser doit devenir
une nécessité de notre être psychologique, de même que l’idée
de famille et l’idée de nation sont chacune devenues un mo-
bile psychologique avec son besoin de réalisation propre. Mais
comment procéder ? L’idée de famille avait l’avantage de naître
d’un besoin vital primaire de notre être, elle n’avait donc pas
la moindre difficulté à devenir un mobile et un besoin psycho-
logiques, car nos mobiles mentaux et nos besoins psychologiques
les plus vifs et les plus forts sont ceux qui naissent de nos néces-
sités et de nos instincts vitaux. De même, l’idée de clan et l’idée
de tribu ont eu une origine similaire, moins primaire et moins
irrésistible, et donc plus lâche et plus dissoluble, mais elles sont
nées cependant de la nécessité vitale d’agrégation dans la nature
humaine et elles ont trouvé une base toute prête dans l’inévi-
table développement physique de la famille, qui s’est changée en
clan ou en tribu. C’étaient là des agrégats naturels, des formes
évolutives déjà préparées au niveau animal.
Par contre, l’idée de nation n’est pas née d’un besoin vital
primaire mais d’une nécessité secondaire et même tertiaire qui
ne venait pas de quelque chose d’inhérent à notre nature vitale,
mais des circonstances et de l’évolution du milieu. Elle n’est pas
née d’une nécessité vitale mais d’une nécessité géographique et
historique. Et par suite, nous constatons qu’elle a dû s’établir le

337
L’Idéal de l’unité humaine

plus souvent par la force — sans doute par la force des circons-
tances en partie, mais aussi par la force physique, par le pouvoir
du roi et de la tribu conquérante, laquelle se transformait en un
État militaire dominateur. Ou encore, elle est née d’une réaction
contre la force, d’une révolte contre la conquête et la domination,
provoquant un rassemblement, lent ou soudain, chez des peuples
qui, bien que géographiquement et même historiquement et
culturellement unis, avaient manqué de cohésion et restaient trop
conscients de leur hétérogénéité originelle ou de leurs divisions
locales, régionales et autres. Néanmoins, la nécessité était là, et
après bien des échecs et des faux succès, la forme nationale a
pris corps et le mobile psychologique du patriotisme, signe de
la croissance d’un ego national conscient, s’est implanté dans
la forme, témoignant de son âme et garantissant sa durée. Car,
sans cette âme, sans cette force et cette présence psychologique
au sein de l’ossature, il ne peut y avoir aucune garantie de durée.
Sans elles, ce que les circonstances avaient créé, les circonstances
le détruiront aisément. C’est pourquoi le monde antique n’a pas
réussi à créer des nations, sauf à une petite échelle, mais des
petits clans et des petites nations régionales de courte durée
et généralement de structure lâche ; il a seulement créé des
empires artificiels, qui se sont désagrégés et ont laissé le chaos
derrière eux.
Que dire de l’unité internationale, maintenant dans les pre-
mières douleurs obscures d’un état prénatal ressemblant au
bouillonnement des cellules tirées l’une vers l’autre pour s’amal-
gamer ? Quelle nécessité irrésistible l’inspire ? Si nous regardons
seulement les faits extérieurs, cette nécessité est beaucoup moins
directe et beaucoup moins irrésistible qu’aucune de celles qui
l’ont précédée. Il n’existe pas de nécessité vitale   : du point de
vue de la simple existence, l’humanité dans son ensemble peut
fort bien se tirer d’affaire sans unité internationale ; ce ne serait
certes pas une existence collective parfaite, rationnelle ni idéale,

338
L’internationalisme et l’unité humaine

mais après tout, existe-t-il actuellement un élément de la vie ou


de la société humaine qui soit parfait, rationnel ou idéal ? Pour
le moment du moins, il n’y en a pas, et cependant nous nous
accommodons tant bien que mal de la vie, parce que l’homme
vital en nous, qui est l’élément dominant de nos instincts et de
nos actions, se soucie peu de ces choses et se satisfait parfai-
tement de n’importe quelle forme d’existence, pourvu qu’elle
soit tout juste tolérable, ou momentanément et partiellement
agréable ; c’est tout ce dont il a l’habitude, et donc tout ce qu’il
sent être nécessaire. Les hommes qui ne sont pas satisfaits, les
penseurs et les idéalistes, sont toujours une minorité, et fina-
lement une minorité inefficace parce que, bien qu’ils finissent
toujours par arriver partiellement à leurs fins, leur victoire se
change en défaite ; car l’homme vital reste la majorité et dégrade
leur succès apparent en transformant en parodie pitoyable leur
espoir raisonné, leur idéal clairvoyant ou leur ferme conseil de
perfection.
La nécessité géographique de l’unification n’existe pas non
plus, à moins que nous n’estimions qu’elle ait été créée par le
rapprochement de la terre et de ses habitants grâce à la science,
au rétrécissement magique des distances physiques et sa ré-
duction des barrières. Mais quoi qu’il arrive dans l’avenir, ceci
n’est pas encore suffisant ; la terre restera toujours assez vaste et
ses divisions assez réelles pour que l’on puisse se passer d’une
unité formelle. Si quelque besoin pressant existe, on peut dire
(si l’épithète est applicable au présent et au futur), que c’est
une nécessité historique, c’est-à-dire un besoin né de certaines
circonstances actuelles déterminées par l’évolution des relations
internationales. Et ce besoin est économique, politique, méca-
nique ; il peut, dans certaines circonstances, créer une ossature
expérimentale préliminaire, mais de prime abord il est incapable
de créer la réalité psychologique qui animerait l’ossature. En
outre, il n’est pas encore suffisamment vital pour constituer

339
L’Idéal de l’unité humaine

vraiment une nécessité ; car il se borne surtout au besoin d’écarter


certains périls et inconvénients, comme le danger constant de la
guerre et, au mieux, au grand avantage d’améliorer la coordina-
tion internationale. En soi, tout cela crée seulement la possibilité
(pas même la certitude morale) d’une première vague esquisse
d’unité et une ossature imprécise qui peut, ou non, aboutir à
quelque chose de plus cohérent et de plus réel.
Mais il existe un autre pouvoir que celui des circonstances
extérieures, et nous sommes justifiés à le prendre en considéra-
tion. De fait, derrière toutes les circonstances et les nécessités
extérieures plus aisément perceptibles pour nous dans la Nature,
il existe toujours une nécessité intime dans l’être, une volonté et
un dessein dans la Nature elle-même, qui précèdent les signaux
extérieurs de leur développement et qui, en dépit de tous les obs-
tacles et de tous les échecs, finissent inévitablement par se réaliser.
Aujourd’hui, cette vérité peut s’observer partout dans la Nature,
jusque dans ses formes les plus basses   : une volonté dans le germe
même de l’être, qui n’est pas tout à fait consciente ou n’est que
partiellement consciente dans la forme elle-même, mais qui est
là, cependant, présente dans la Nature. Elle est subconsciente,
ou même inconsciente si l’on veut, mais c’est tout de même une
volonté aveugle, une idée muette qui contient d’avance la forme
qu’elle va créer, qui perçoit une autre nécessité que celle du mi-
lieu, une nécessité contenue dans l’être même, et qui crée d’une
façon persistante et inévitable la forme qui répond le mieux à
la nécessité, en dépit de tous les efforts que nous pouvons faire
pour nous immiscer dans ses opérations ou les déjouer.
Ce qui est vrai biologiquement est aussi vrai psychologique-
ment, bien que d’une façon plus subtile et plus variable. Or, par
sa nature même, l’homme est un individu qui, d’un côté, ne
cesse d’affirmer et de développer son être individuel dans toute
la mesure de son pouvoir, mais qui, de l’autre, est également
poussé par l’Idée ou la Vérité en lui, à s’unifier avec tous ceux

340
L’internationalisme et l’unité humaine

de son espèce, à se joindre à eux ou à les agglutiner à lui pour


créer des groupes humains, des agrégats et des collectivités. Et
s’il lui est possible de former un agrégat ou une collectivité qui
n’existe pas encore, nous pouvons être certains que cet agrégat
aussi, il finira par le créer. Cette volonté en lui n’est pas toujours,
ni même souvent, tout à fait consciente et prévoyante ; elle est
fréquemment et surtout subconsciente, mais même alors, elle
est irrésistible à la longue. Et quand elle entre dans le mental
conscient, comme l’a fait maintenant l’idée internationale, on
peut s’attendre à une évolution plus rapide. Cette sorte de vo-
lonté dans la Nature se crée des circonstances et des événements
extérieurs favorables, à moins qu’elle ne les trouve tout créés
pour elle par la force des circonstances. Et même s’ils ne sont
pas suffisants, elle les utilisera souvent au-delà de leur pouvoir
effectif apparent sans se soucier des possibilités d’échec, car elle
sait qu’elle réussira à la fin et que chaque expérience d’insuccès
l’aidera à améliorer le succès final.
Eh bien, ayons confiance en cette volonté inéluctable de la
Nature, pouvons-nous dire, et conformons-nous à son mode
d’opération. Créons de toute façon l’ossature de l’agrégat, une
ossature quelconque, car la Nature connaît déjà la forme com-
plète qu’elle projette et elle la produira finalement à son heure
par le pouvoir de l’idée et par notre volonté de la réaliser, par
l’aide puissante de la force des circonstances, par des pressions
de toutes sortes, même par la force physique s’il le faut, puisque
cela aussi semble faire encore partie du mécanisme nécessaire
— créons-la. Créons le corps, et l’âme croîtra dans le corps. Et
inutile de nous soucier de cette formation corporelle, oublions
qu’elle est artificielle et n’a tout d’abord qu’une toute petite
réalité psychologique consciente pour la vivifier, voire même
aucune. Cette réalité commencera à se former dès que le corps
sera formé ; la nation aussi s’est tout d’abord formée plus ou
moins artificiellement à partir d’éléments incohérents rassemblés,

341
L’Idéal de l’unité humaine

en réalité, par la nécessité d’une idée subconsciente, bien qu’en


apparence elle se soit faite par la seule force physique et celle
des circonstances. De même que l’ego national s’est formé en
s’identifiant au corps géographique de la nation, puis en y créant
l’instinct psychologique de l’unité nationale et le besoin de satis-
faire cet instinct, de même, un ego humain collectif se formera
dans le corps international et y éveillera l’instinct psychologique
de l’unité humaine et le besoin de satisfaire cet instinct. Ce sera
la garantie de la durée. Et l’homme étant ce qu’il est, c’est pro-
bablement ainsi que les choses se passeront ; en fait, si nous ne
sommes pas capables de mieux, c’est ce qui se produira ; puisque
l’unité doit se produire d’une manière ou de l’autre, que ce soit
de la pire ou de la meilleure manière.
Il est peut-être bon ici, à la lumière de ces considérations, de pas-
ser brièvement en revue les possibilités et les pouvoirs principaux
qui, dans les conditions mondiales présentes, sont en train de nous
façonner en vue de l’unité humaine. L’ancien moyen d’unification
ne semble pas immédiatement possible, c’est-à-dire la conquête
par une unique grande Puissance qui soumettrait une partie du
monde par la force et réduirait les autres nations à la condition de
dépendances, de protectorats ou d’alliés subordonnés, l’ensemble
formant la structure de base d’une grande unification ultime ; tel
était le caractère du précédent de l’ancienne Rome. Ceci exigerait
une supériorité militaire incontestable aussi bien sur mer que
sur terre 1, une supériorité scientifique et tactique irrésistible,
et, de plus, une diplomatie constamment couronnée de succès et
une invincible bonne fortune. Si la guerre et la diplomatie doivent
rester les facteurs décisifs de la politique internationale de l’avenir,
comme elles l’ont été dans le passé, il serait téméraire de prédire
qu’une combinaison de ce genre ne puisse pas se produire, et si
les autres moyens échouent, elle se produira, car il n’est rien que

1. Maintenant aussi aérienne. (Note de Sri Aurobindo)

342
L’internationalisme et l’unité humaine

l’on puisse écarter comme impossible dans les hasards de l’avenir,


et la poussée de la Nature crée toujours ses propres moyens. Mais
pour le moment, les possibilités futures ne semblent pas prendre
cette direction. Par contre, il existe une très forte possibilité que
toute la terre, ou du moins les trois continents de l’ancien monde,
soient dominés par trois ou quatre grands empires qui accroîtraient
considérablement leurs dominions, leurs sphères d’influence ou
leurs protectorats et jouiraient ainsi d’une prépondérance qu’ils
pourraient maintenir, soit par des accords, évitant ainsi toute cause
de conflit, soit par des rivalités qui engendreront de nouvelles
guerres et de nouveaux changements. Tel aurait dû être norma-
lement le résultat du grand conflit européen.
Mais cette possibilité a été déjouée par une recrudescence de
l’idée de nationalité, exprimée par la nouvelle formule du «   droit
des peuples à disposer d’eux-mêmes   », formule à laquelle les
grands empires mondiaux ont dû rendre hommage, du moins
en paroles. L’idée d’unité internationale à laquelle conduit ce
renouveau de la force des nationalités, prend la forme d’une
soi-disant Ligue des Nations. Pratiquement, cependant, dans
les conditions présentes, la Ligue des Nations, ou toute autre
susceptible de se réaliser immédiatement, signifierait encore la
domination de la terre par quelques grandes Puissances — une
domination seulement tempérée par la nécessité de se concilier la
sympathie et l’appui des nations plus petites ou moins puissantes,
mais plus nombreuses. La voix décisive pour toutes les questions
litigieuses importantes, reposerait pratiquement, sinon tacite-
ment, sur la force et l’influence de ce petit nombre. Sans elles,
il n’y aurait aucun espoir d’imposer les décisions de la majorité
à une grande Puissance récalcitrante ou à une combinaison de
Puissances. Le développement des institutions démocratiques
aiderait peut-être à diminuer les chances de conflit et les abus
de pouvoir (bien que ce ne soit pas du tout certain), mais il ne
changerait rien à la nature réelle de ce système.

343
L’Idéal de l’unité humaine

Tout cela ne nous laisse guère espérer dans l’immédiat une


forme d’unification qui pourrait préparer l’avènement d’un véri-
table sens psychologique de l’unité, et encore moins le pousser
à grandir. Il se peut que cette forme se développe, mais pour
cela il faudrait se fier à une suite d’accidents ou, au mieux, à
la poussée déjà visible dans la Nature et qui s’exprime dans
l’idée internationaliste. À cet égard, il y eut, à une époque, une
possibilité qui semblait croître très soudainement et se changer
rapidement en quelque chose de plus vaste   : l’émergence, dans
tous les pays avancés du monde, d’un parti puissant voué à
l’internationalisme, conscient de la nécessité internationaliste
comme condition première de tout autre but, et de plus en plus
déterminé à lui donner la priorité en s’unissant internationa-
lement afin de la réaliser 1. L’alliance des intellectuels et de la
classe ouvrière — qui a créé les partis socialistes d’Allemagne, de
Russie et d’Autriche, puis récemment donné une forme nouvelle
au parti travailliste en Angleterre, et dont on trouve la réplique
dans la plupart des autres pays d’Europe — semble pousser
dans cette direction. Ce mouvement mondial, qui faisait de
l’internationalisme et du règne de la classe ouvrière ses deux
principes essentiels, avait déjà provoqué la Révolution russe et
semblait sur le point de déclencher une autre grande révolution
socialiste en Europe centrale 2. On pouvait concevoir que ce parti

1. Rappelons la naissance des divers partis socialistes en Europe   : Russie en 1873,


Angleterre en 1884 (Société Fabienne) et en 1893 (Labour Party), Allemagne en 1869,
France après 1893 et en 1905 fondation de la SFIO. Puis la fondation de la Première
Internationale à Londres en 1864, de la Deuxième Internationale à Paris en 1889, et
enfin le Congrès socialiste international d’Amsterdam en 1904 qui proclamait la lutte
des classes, la socialisation des moyens de production, et l’ordre de ne pas voter les
crédits militaires et coloniaux. (Note de l’éditeur)
2. Cette révolution prévue en Europe centrale s’est réellement déroulée simulta-
nément en Allemagne dès le 8 novembre 1918 avec Ebért, puis en janvier 1919 avec
Liebknecht et Rosa Luxembourg, et en Hongrie avec le Comte Karolyi en octobre
1918, puis l’arrivée de Bela Kun en mars 1919, sans parler des révolutions nationalistes
qui couvaient depuis un siècle au sein de l’Empire austro-hongrois, et qui donnèrent

344
L’internationalisme et l’unité humaine

s’unisse partout. Par une chaîne de révolutions, comme celles


qui eurent lieu au dix-neuvième siècle, et d’évolutions (moins
violentes mais cependant rapides) précipitées par la pression de
leur exemple, ou même simplement en formant la majorité dans
chaque pays, ce parti pourrait dominer l’Europe. Il pourrait susci-
ter des émules dans toutes les républiques américaines et dans les
pays asiatiques. Il pourrait, se servant du mécanisme de la Ligue
des Nations, ou, s’il le fallait, par la force physique et par des
pressions économiques ou autres, persuader ou contraindre toutes
les nations d’adopter un système d’unification internationale
plus rigoureux. Un État mondial, ou une étroite confédération
des peuples démocratiques, pourrait ainsi se créer avec un corps
gouvernant commun qui déciderait des principes et s’occuperait
de toutes les affaires d’une importance générale, ou du moins
des affaires et des problèmes proprement internationaux ; une
loi commune des nations pourrait se créer avec des tribunaux
internationaux pour l’appliquer et quelque système de contrôle
policier international pour la maintenir et l’imposer. De cette
façon, par la victoire générale d’une idée, socialiste ou autre,
cherchant à organiser l’humanité sur son modèle particulier, ou
par quelque autre moyen encore imprévu, une unité suffisante
quant à la forme pourrait naître.
Une question se pose alors   : comment créer, à partir de cette
unité purement formelle, une unité psychologique réelle, et com-
ment en faire un tout vivant ? Car une union purement formelle,
mécanique (administrative, politique et économique) ne crée pas
nécessairement une unité psychologique. Aucun des grands em-
pires n’y a encore réussi. Même dans l’Empire romain où existait
un certain sens de l’unité, ce sens n’était ni très étroit ni très
vivant ; il s’est révélé incapable de résister aux chocs du dehors

le jour, dès l’effondrement de l’Allemagne, à la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie, la


Hongrie. (Note de l’éditeur)

345
L’Idéal de l’unité humaine

et du dedans, et, chose beaucoup plus dangereuse, il n’a pas pu


empêcher le péril de la décadence et de la dévitalisation causées
par l’affaiblissement des éléments naturels de libre variation et de
saine compétition. Une union mondiale complète aurait, certes,
l’avantage de n’avoir pas à craindre les forces du dehors, car ces
forces n’existeraient plus. Mais l’absence même d’une pression
du dehors pourrait bien donner plus de champ et de pouvoir aux
éléments intérieurs de désintégration, et encore davantage aux
occasions de décadence. Certes, cette union complète pourrait
favoriser pendant longtemps une activité intérieure, intellectuelle
et politique, et un progrès social qui la garderaient vivante, mais
le principe de progrès ne serait pas toujours à l’abri de la ten-
dance naturelle à l’épuisement et à la stagnation, laquelle pourrait
bien être hâtée chaque fois que l’uniformité augmente et par la
satisfaction même du bien-être social et économique. Disloquer
l’unité deviendrait alors nécessaire pour rendre vie à l’humanité.
Par ailleurs, tandis que l’Empire romain faisait seulement appel
à l’idée d’unité romaine, principe artificiel et accidentel, cet État
mondial ferait appel à l’idée d’unité humaine, principe réel et
vital. Mais si l’idée d’unité peut séduire la pensée humaine, l’idée
de vie séparée le peut aussi, car l’une et l’autre s’adressent à
des instincts vitaux de notre nature. Quelle garantie avons-nous
que l’autre alternative n’aura pas le dessus quand l’homme aura
fait l’essai de l’unité et trouvé, peut-être, que ses avantages ne
donnent pas satisfaction à sa nature entière ? Seule, la croissance
d’un facteur psychologique très puissant peut lui faire sentir le
besoin de l’unité, quels que soient les changements ou manipu-
lations qui, par ailleurs, pourraient être désirables pour satisfaire
ses autres instincts et ses autres besoins.
L’unification formelle de l’humanité viendrait à nous sous
la forme d’un système qui prendrait naissance, grandirait et
atteindrait son apogée. Mais par la nature même des choses, tous
les systèmes, après leur apogée, ont tendance à se décomposer

346
L’internationalisme et l’unité humaine

et à mourir. Pour empêcher que l’organisme se décompose et


meure, il faut qu’il ait en lui une réalité psychologique capable
de persister et de survivre à tous les changements du corps.
Les nations possèdent cette réalité avec une sorte d’ego natio-
nal collectif qui persiste à travers tous les changements vitaux.
Mais cet ego n’est d’aucune façon doué d’une existence propre
et immortelle ; il dépend de certains éléments avec lesquels
il s’identifie. D’abord, il y a le corps géographique, le pays ;
puis les intérêts communs de ceux qui habitent le même pays   :
la défense, le bien-être et le progrès économiques, la liberté
politique ; enfin, le nom, la culture, les sentiments communs.
Mais observons que cet ego national doit sa vie à la coalescence
des tendances séparatrices et unitaires innées ; car la nation se
sent unique et distincte des autres nations, et en même temps
elle doit sa vitalité aux échanges avec les autres nations et à sa
lutte contre elles dans toutes les activités de sa nature. Mais
tout cela n’est pas suffisant non plus ; il existe un facteur plus
profond. Il faut qu’il y ait une sorte de religion du pays, il faut
que chaque individu reconnaisse constamment, même si ce n’est
pas toujours explicite, le caractère sacré de la mère physique, la
terre, et aussi, si obscurément que ce soit, de la nation en tant
qu’âme collective, et qu’il admette que le premier devoir et le
premier besoin de chaque homme est de la garder vivante, de
la défendre contre l’agression ou toute atteinte mortelle, et, au
cas où elle est abattue, de veiller, d’attendre et de lutter pour sa
délivrance et sa réhabilitation, ou, si elle est atteinte de quelque
mal spirituel fatal, de travailler sans cesse à la guérir, à la revivifier
et lui sauver la vie.
L’État mondial offrira à ses habitants le grand avantage de
la paix, du bien-être économique, de la sécurité générale et de
conditions favorables aux activités et au progrès intellectuels,
culturels et sociaux. Mais aucun de ces avantages ne suffit
à y pourvoir. La paix et la sécurité, nous les désirons tous à

347
L’Idéal de l’unité humaine

présent, parce que nous ne les avons pas en suffisance ; mais il


faut se souvenir que l’homme a également besoin de combat,
d’aventure, de lutte, qu’il les exige presque pour croître et vivre
sainement ; or, cet instinct serait en grande partie étouffé par
la paix universelle et par la plate sécurité, et il pourrait fort
bien se redresser victorieusement contre cet étouffement. Le
bien-être économique à lui seul ne peut pas satisfaire d’une
façon permanente, et le prix qu’il faut le payer pourrait être si
lourd qu’il en oblitère l’attrait et la valeur. L’instinct humain de
liberté individuelle et nationale pourrait bien être une menace
constante pour l’État mondial, à moins que l’État ne soit organisé
si habilement qu’il lui donne suffisamment de champ libre. Une
activité et un progrès intellectuels et culturels communs peuvent
beaucoup, mais à eux seuls ils ne suffisent pas nécessairement à
donner naissance au puissant facteur psychologique dont nous
avons besoin. Ainsi, l’ego collectif nouveau-né devrait s’appuyer
seulement sur l’instinct unitaire, puisqu’il serait en conflit avec
l’instinct séparatif ; or, celui-ci donne à l’ego national la moitié
de sa vitalité.
Il n’est pas impossible que le facteur intérieur indispensable
à cette ossature extérieure se crée progressivement, au cours
même du processus de croissance de l’ossature, mais alors cer-
tains éléments psychologiques devraient être présents en grande
force. Pour que le changement puisse durer, il faudrait une reli-
gion de l’humanité, ou quelque sentiment équivalent, beaucoup
plus puissant, plus explicite, plus conscient, plus universel dans
son attrait qu’une religion nationaliste du pays ; il faudrait que
l’homme reconnaisse clairement dans toute sa pensée et sa vie,
qu’une âme unique anime l’humanité et que chaque homme et
chaque peuple en sont une incarnation et une forme ; il faudrait
que l’homme s’élève au-dessus du principe de l’ego ancré dans
la séparativité, sans pour autant détruire l’individualité, car sans
elle l’homme resterait stagnant ; il faudrait un principe et une

348
L’internationalisme et l’unité humaine

organisation de vie commune qui donnent le champ libre aux


variations individuelles, aux échanges dans la diversité, au besoin
d’aventure et de conquête par lesquelles l’âme de l’homme vit et
s’ennoblit ; enfin, il faudrait des moyens suffisants pour exprimer
la vie complexe et l’essor qui en résulteraient, au sein d’une
forme de société humaine progressive et flexible.

349
CHAPITRE XXXIV

La religion de l’humanité

Une religion de l’humanité peut se présenter de


deux façons, comme un idéal intellectuel et sentimental, un dogme
vivant ayant des effets intellectuels, psychologiques et pratiques,
ou comme une aspiration et une règle de vie spirituelles, et elle
peut être en partie le signe, en partie la cause d’un changement
d’âme dans l’humanité. La religion intellectuelle de l’humanité
existe déjà jusqu’à un certain point, à la fois comme une croyance
consciente dans la pensée d’un petit nombre et comme une ombre
active dans la conscience de l’espèce. C’est l’ombre d’un esprit qui
n’est pas encore né, mais qui se prépare à naître. Le monde maté-
riel, notre monde, est ainsi peuplé d’ombres puissantes, spectres
de choses mortes et esprits de choses pas encore nées, sans parler
des éléments pleinement incarnés du présent. Les spectres des
choses mortes sont des réalités très encombrantes et ils abondent
à présent   : spectres de religions mortes, d’arts morts, de moralités
mortes, de théories politiques mortes, qui tous prétendent encore
garder leur corps pourrissant ou animer partiellement le corps des
choses existantes. Répétant obstinément les formules sacrées du
passé, ils hypnotisent les intelligences retardataires et intimident
même la fraction progressiste de l’humanité. Puis, il y a les esprits
à naître et encore incapables de revêtir un corps défini, mais qui
sont déjà nés dans le mental et qui existent en tant qu’influences
que le mental humain perçoit et auxquelles il répond aujourd’hui
d’une façon confuse et désordonnée. La religion de l’humanité est
mentalement née au dix-huitième siècle ; c’est le mânasa-putra 1

1. «   L’enfant né du mental   », concept et expression appartenant à la cosmologie


purânique indienne. (Note de l’éditeur)

350
La religion de l’humanité

des penseurs rationalistes qui l’inventèrent pour détrôner le spi-


ritualisme formaliste du christianisme ecclésiastique. Elle a tenté
de se trouver un corps dans le Positivisme, qui a voulu formuler
les dogmes de cette religion mais sur une base trop lourdement
et trop rigoureusement rationaliste pour pouvoir être acceptée
même par l’Âge de la Raison. L’humanitarisme en est le résultat
sentimental le plus marquant. La philanthropie, le service social
et autres activités similaires, sont l’expression extérieure de ses
bonnes œuvres. La démocratie, le socialisme et le pacifisme sont
dans une large mesure ses sous-produits, ou, du moins, doivent à
sa présence intérieure une grande part de leur vigueur.
L’idée fondamentale peut s’énoncer ainsi   : l’humanité est la
divinité que l’homme doit adorer et servir ; le respect, le service,
le progrès de l’être humain et de la vie humaine sont le devoir
principal et le but principal de l’esprit humain. Nulle autre idole
ne doit prendre sa place, ni la nation, ni l’État, ni la famille,
ni rien autre ; et ceux-ci ne sont dignes de respect que dans la
mesure où ils sont des images de l’esprit humain, consacrant
sa présence et aidant à sa manifestation. Mais lorsque le culte
des idoles cherche à usurper la place de l’esprit et montre des
exigences incompatibles avec son service, il doit être rejeté.
Aucune injonction des vieilles croyances, fussent-elles religieuses,
politiques, sociales ou culturelles n’est valable quand elle contredit
les droits de l’esprit. La science elle-même, bien que le monde
moderne en ait fait une de ses grandes idoles, ne doit pas être
autorisée à avoir des exigences contraires au tempérament éthique
de l’esprit et à ses fins morales, car la science n’a de valeur que
dans la mesure où, par la connaissance et le progrès, elle aide
et sert la religion de l’humanité. La guerre, la peine de mort, la
destruction de la vie humaine, la cruauté sous toutes ses formes,
qu’elle soit commise par l’individu, l’État ou la société (et non
seulement la cruauté physique mais la cruauté morale, la dégra-
dation de tout être humain ou de toute classe d’êtres humains

351
L’Idéal de l’unité humaine

sous n’importe quel prétexte spécieux ou dans n’importe quel


intérêt), l’oppression et l’exploitation de l’homme par l’homme,
d’une classe par une autre, d’une nation par une autre, et toutes
les habitudes de vie, toutes les institutions sociales du même
genre, que la religion et la morale ont pu tolérer autrefois ou
même favoriser en pratique, quoi qu’elles en disent dans leurs
règles ou leur credo idéal, sont des crimes contre la religion de
l’humanité. Abominables pour sa pensée éthique, interdits par
ses principes primordiaux, ils doivent être toujours combattus
et, jamais, à aucun degré, tolérés. L’homme doit être sacré
pour l’homme, indépendamment de toute distinction de race,
de croyance, de couleur, de nationalité, de statut, de position
politique ou sociale. Le corps de l’homme doit être respecté,
protégé de la violence et des outrages, fortifié par la science
contre la maladie et contre une mort évitable. La vie de l’homme
doit être tenue pour sacrée, garantie, fortifiée, ennoblie, exaltée.
Le cœur de l’homme doit être considéré comme sacré aussi ;
il doit avoir le champ libre, être protégé de toute profanation,
tout étouffement, toute mécanisation et libéré des influences
amoindrissantes. Le mental de l’homme doit être délivré de
toute entrave ; il doit avoir la liberté, l’espace et des facilités,
recevoir tous les moyens d’éducation et de développement, et
organiser le jeu de ses pouvoirs au service de l’humanité. Et
en outre, tout ceci ne doit pas être considéré comme un pieux
sentiment ni comme une abstraction, mais être pratiquement
et pleinement reconnu en la personne des hommes, des nations
et du genre humain. Tel est, dans ses grandes lignes, l’idée ou
l’esprit de la religion intellectuelle de l’humanité.
Il suffit de comparer la vie de l’homme, sa pensée, ses sen-
timents, il y a un siècle ou deux, avec sa vie, sa pensée et ses
sentiments dans la période d’avant-guerre 1 pour voir combien

1. La Première Guerre mondiale. (Note de l’éditeur)

352
La religion de l’humanité

l’influence de cette religion de l’humanité a été grande et comme


son travail a été fructueux. Elle a accompli rapidement bien des
tâches que la religion orthodoxe avait été incapable de réaliser
concrètement ; et ceci, surtout, parce qu’elle a constamment
agi comme un dissolvant critique et intellectuel, un adversaire
impitoyable de ce qui est, un inébranlable champion de ce qui
sera, toujours fidèle à l’avenir, tandis que la religion orthodoxe
s’est alliée aux puissances du présent, et même du passé, s’est
enchaînée en pactisant avec elles et, au mieux, n’a su agir que
comme une force de modération et non comme une force de
réforme. De plus, cette religion a foi en l’humanité et en son
avenir terrestre et, par conséquent, elle peut aider au progrès
humain sur la terre, tandis que les religions orthodoxes regardaient
la vie terrestre de l’homme avec des yeux de pieuse douleur et
d’affliction, et l’invitaient très expéditivement à supporter avec
paix et contentement les grossièretés, les cruautés, les oppressions
et les tribulations de cette vie, et même à leur faire bon accueil
pour apprendre à apprécier et à gagner la vie meilleure qui lui
sera accordée dans l’au-delà. La foi, même la foi intellectuelle,
accomplit toujours des miracles ; et en effet, cette religion de
l’humanité, même sans avoir pris de forme corporelle ni d’appa-
rence militante et sans moyens visibles de réalisation, a cependant
été capable d’effectuer en grande partie ce qu’elle se proposait
d’accomplir. Jusqu’à un certain point, elle a humanisé la société,
humanisé la loi et les sanctions pénales, humanisé l’attitude de
l’homme envers l’homme, aboli la torture légale et les formes les
plus grossières de l’esclavage, relevé ceux qui étaient rabaissés et
déchus ; elle a donné de vastes espoirs à l’humanité, stimulé la
philanthropie, la charité et le service du genre humain, encou-
ragé partout le désir de la liberté, mis un frein à l’oppression et
réduit considérablement ses manifestations les plus brutales. Elle
avait presque réussi à humaniser la guerre, et y serait peut-être
parvenue tout à fait sans l’intervention contraire de la science

353
L’Idéal de l’unité humaine

moderne. Elle a permis à l’homme de concevoir qu’un monde


sans guerre était imaginable sans qu’il soit besoin d’attendre le
millénium des chrétiens. En tout cas, un certain changement s’est
produit ; au lieu d’une paix qui était un rare interlude au milieu
d’une guerre constante, la guerre est devenue un interlude, encore
trop fréquent, au milieu d’une paix qui n’est encore qu’une paix
armée. Ce n’est peut-être pas un grand pas, mais c’est tout de
même un pas en avant. Elle a également apporté une nouvelle
conception de la dignité de l’homme et ouvert des idées et des
perspectives nouvelles à son éducation, son développement, ses
potentialités. Elle a répandu la lumière, rendu l’homme plus
sensible à sa responsabilité vis-à-vis du progrès et du bonheur de
l’espèce ; elle a haussé le respect de soi et les capacités moyennes
de l’humanité ; des serfs ont repris espoir, les opprimés ont relevé
la tête, et les travailleurs, par leur qualité d’homme, sont devenus
les égaux potentiels des riches et des puissants. Certes, si nous
comparons ce qui est et ce qui devrait être — l’accomplissement
actuel et l’idéal —, tout ceci ne semblera qu’un maigre travail
de préparation. C’est pourtant une remarquable carrière pour
un siècle et demi de travail, ou un peu plus, et pour un esprit
dépourvu de corps qui devait travailler avec les instruments du
bord et qui n’avait encore ni forme ni habitation ni appareil visible
lui permettant une action concentrée. Mais peut-être est‑ce en
cela que résidaient son pouvoir et son avantage, parce que c’est
cela qui l’a empêché de se cristalliser dans une forme et de s’y
pétrifier, ou, du moins, de perdre la liberté et la subtilité plus
grandes de son action.
Cependant, si elle veut réaliser toutes ses promesses, cette
idée ou cette religion de l’humanité doit se rendre plus explicite,
plus insistante, plus catégoriquement impérieuse. Sinon, elle
n’agira clairement que dans la pensée d’une élite, tandis que
son influence sur la masse restera mitigée, et elle ne gouvernera
pas la vie humaine. Et tant qu’il en sera ainsi, elle ne pourra pas

354
La religion de l’humanité

prévaloir entièrement contre son ennemi principal. Cet ennemi


— l’ennemi de toute religion vraie — est l’égoïsme humain,
l’égoïsme de l’individu, l’égoïsme de classe et l’égoïsme national.
Elle a pu, pour un temps, adoucir ces égoïsmes, les atténuer,
les forcer à mettre un frein à leurs manifestations les plus arro-
gantes et les plus visibles, les plus brutales ; elle a pu les obliger
à adopter des institutions meilleures, mais non à céder la place à
l’amour de l’humanité, non à reconnaître une unité réelle entre les
hommes. Car tel doit être essentiellement le but de la religion de
l’humanité, comme ce doit être le but terrestre de toute religion
humaine   : l’amour, la reconnaissance mutuelle d’une fraternité
des hommes, un sens vivant de l’unité humaine et une pratique
de l’unité humaine dans la pensée, dans les sentiments et dans
la vie ; et tel est l’idéal qui fut pour la première fois exprimé
dans l’ancien hymne védique 1, il y a des milliers d’années, et qui
restera toujours la plus haute injonction de l’Esprit en nous à
la vie humaine sur la terre. Tant que ceci ne sera pas accompli,
la religion de l’humanité ne pourra devenir une réalité. Quand
ceci sera fait, le seul changement nécessaire aura été réalisé, le
changement psychologique sans lequel aucune unité formelle
et mécanique, politique et administrative, ne peut être réelle et

1. Il s’agit d’un hymne du rishi Samvanana Angîrasa à Agni, la Flamme intérieure,


qui conduit le voyage de l’être humain à la découverte du monde de la Vérité ou monde
solaire   :
«   Ô Feu, ô vigoureux, tu es le maître qui nous unit à toutes les choses, tu flamboies
haut sur les assises de la révélation, puisses-tu nous apporter les Richesses.
«   Réunissez-vous, prononcez une seule et même parole, que vos pensées arrivent à
une seule et même connaissance, de même que les dieux anciens, arrivant à une seule
et même connaissance, ont pris chacun la part qui leur revenait.
«   Tous ont une Formule commune, une assemblée d’union commune, un mental com-
mun à tous, ils sont ensemble dans une seule et même connaissance. Je prononce pour vous
une Formule commune, je fais le sacrifice pour vous avec une offrande commune.
«   Que votre aspiration soit une et commune, et que vos cœurs soient unis, que
votre mental soit commun à tous, afin qu’une proche compagnie puisse devenir vôtre.   »
(Rig-Véda X.191.1,2,3,4) Traduit du sanskrit par Sri Aurobindo dans Hymns to the
Mystic Fire.

355
L’Idéal de l’unité humaine

sûre. Si ce seul changement s’effectue, l’unification extérieure


ne sera peut-être même pas indispensable, ou si elle l’est, elle se
produira naturellement — non par des moyens catastrophiques
comme il semble probable maintenant, mais par la seule insistance
du mental humain — et elle sera garantie par un besoin essentiel
de notre nature humaine, plus développée et plus parfaite.
La question reste de savoir si une religion de l’humanité, une
religion purement intellectuelle et sentimentale, peut suffire à
accomplir un aussi vaste changement dans notre psychologie. La
faiblesse de l’idée intellectuelle, même quand elle s’appuie sur
un appel aux sentiments et aux émotions, est de ne pas péné-
trer au centre de l’être humain. L’intellect et les sentiments sont
seulement des instruments de l’être, et ils peuvent être, ou bien
des instruments de la forme extérieure et inférieure, ou bien des
instruments de l’homme supérieur et intérieur   : des serviteurs
de l’ego ou des transmetteurs de l’âme. Le but de la religion de
l’humanité s’est formulé au dix-huitième siècle par une sorte
d’intuition fondamentale ; ce but était, et est encore, de recréer
la société humaine à l’image de trois idées-sœurs   : liberté, égalité,
fraternité. Aucune n’a été réellement conquise en dépit de tout le
progrès accompli. La liberté, tant proclamée comme essentielle
au progrès moderne, n’est qu’une liberté extérieure, mécanique
et irréelle. L’égalité, tant recherchée et pour laquelle on s’est
tant battu, est, elle aussi, extérieure et mécanique, et finalement
elle se révélera irréelle. Quant à la fraternité, elle n’est même
pas considérée comme un principe praticable d’organisation de
la vie, et ce que l’on propose à sa place, est un principe extérieur
et mécanique d’association égale ou, au mieux, une camarade-
rie du travail. Cet échec tient au fait que l’idée d’humanité, en
notre âge intellectuel, a dû masquer son véritable caractère de
religion, de mouvement de l’âme et de l’esprit, et s’adresser à la
mentalité vitale et physique de l’homme au lieu de faire appel à
son être intérieur. Son effort s’est borné à vouloir révolutionner

356
La religion de l’humanité

les institutions politiques et sociales et à modifier les idées et les


sentiments communs du mental humain afin que ces institutions
puissent recevoir une application pratique ; elle a œuvré sur le
mécanisme de la vie humaine et sur le mental extérieur plus que
sur l’âme de l’espèce. Elle s’est efforcée d’établir une liberté, une
égalité et une entraide mutuelle, politiques, sociales et légales, au
sein d’une association égale.
Ces buts ont une grande importance à leur niveau, mais ils ne
sont pas la chose centrale ; ils ne peuvent être assurés que s’ils se
fondent sur un changement de la nature intérieure de l’homme
et de sa manière intérieure de vivre. En eux-mêmes, ils n’ont
d’importance que s’ils aident à donner plus d’essor et de champ
libre au progrès de l’homme vers ce changement intérieur et,
une fois celui-ci accompli, s’ils deviennent l’expression extérieure
d’une vie intérieure plus large. La liberté, l’égalité, la fraternité
sont trois divinités de l’âme ; elles ne peuvent pas vraiment
se réaliser par les mécanismes extérieurs de la société, ni par
l’homme tant qu’il vit seulement dans l’ego individuel et dans
celui de la communauté. Quand l’ego réclame la liberté, il arrive
à un individualisme compétitif. Quand il revendique l’égalité, il
arrive d’abord au conflit, puis il tente de fermer les yeux sur les
variations de la Nature et ne connaît d’autre moyen que de bâtir
une société artificielle et mécanique. Une société qui cherche
la liberté comme idéal, est incapable d’arriver à l’égalité ; une
société qui cherche l’égalité sera obligée de sacrifier la liberté. Et
parler de fraternité à l’ego, c’est parler d’une chose contraire à sa
nature. Tout ce qu’il connaît, c’est une association à la poursuite
de fins égoïstes communes ; tout ce qu’il est capable de réaliser,
c’est une organisation plus rigoureuse afin de répartir également
le travail, la production, la consommation et les plaisirs.
Et pourtant, la fraternité est la vraie clef du triple évangile de
l’idée d’humanité. L’union de la liberté et de l’égalité ne peut
s’accomplir que par le pouvoir de la fraternité humaine ; elle ne

357
L’Idéal de l’unité humaine

peut se fonder sur rien autre. Mais la fraternité n’existe que dans
l’âme et par l’âme ; elle ne peut exister par rien autre. Car cette
fraternité n’est pas affaire de parenté physique ni d’association
vitale ni d’accord intellectuel. Quand l’âme réclame la liberté,
c’est la liberté de se développer, de développer le divin dans
l’homme et dans tout son être. Quand elle réclame l’égalité, ce
qu’elle veut, c’est cette même liberté également pour tous, et la
reconnaissance d’une même âme, une même divinité dans tous
les êtres humains. Quand elle cherche la fraternité, elle fonde
cette égale liberté de développement sur un but commun, une
vie commune, une unité de pensée et de sentiment, elle-même
fondée sur la reconnaissance de l’unité spirituelle intérieure.
En fait, cette trinité constitue la nature même de l’âme ; car la
liberté, l’égalité et l’unité sont les attributs éternels de l’Esprit.
Reconnaître pratiquement cette vérité, éveiller l’âme dans
l’homme et tenter de le faire vivre dans son âme et non dans
son ego, tel est le sens intérieur de la religion, et c’est à cela que
la religion de l’humanité doit parvenir également si elle veut se
réaliser dans la vie de l’espèce.

358
CHAPITRE XXXV

Résumé et conclusion

En d’autres termes — et c’est la conclusion à


laquelle nous arrivons —, il est possible d’édifier une unité
précaire et tout à fait mécanique par des moyens politiques et
administratifs, mais même si elle s’accomplit, l’unité de l’espèce
humaine ne peut être viable et devenir réelle que si la religion
de l’humanité, qui est à présent le plus haut idéal actif du genre
humain, se spiritualise et devient la loi intérieure générale de
la vie humaine.
Une unité extérieure peut fort bien s’accomplir — et peut-
être le temps n’en est-il pas loin, bien que ce ne soit nullement
certain — parce qu’elle est l’aboutissement final et inévitable
de la marche de la Nature dans la société humaine et que cette
marche favorise des agrégats de plus en plus grands et ne peut
manquer d’aboutir à une agrégation totale de l’humanité au sein
d’un système international plus étroit.
La marche de la Nature et ses moyens de réalisation dé-
pendent de deux forces qui se combinent pour rendre inévitable
l’agrégation plus grande. D’abord, nous avons le rapprochement
croissant des intérêts communs, ou du moins l’entrelacement et
la connexité des intérêts dans un champ de plus en plus large, qui
font des anciennes divisions un obstacle et une cause de faiblesse,
d’obstruction, de friction, et qui rendent le choc ou la collision
créée par cette friction une calamité ruineuse pour tous, même
pour le vainqueur qui doit payer un prix trop lourd pour le gain
obtenu ; et même les gains escomptés deviennent de plus en plus
difficiles à obtenir et le succès plus problématique à mesure que
la guerre se fait plus complexe et plus désastreuse. La prise de
conscience grandissante de cette communauté ou interdépendance

359
L’Idéal de l’unité humaine

d’intérêts et la répugnance de plus en plus grande à affronter


les conséquences d’une collision et d’un conflit ruineux, doivent
nécessairement pousser les hommes à accueillir n’importe quel
moyen susceptible de réduire les divisions qui engendrent de
pareils désastres. Si ce mouvement de réduction des divisions
reçoit un jour une forme définitive, ce sera le commencement
d’une poussée conduisant à une union de plus en plus étroite.
Si la Nature ne peut pas arriver à ses fins par ces moyens, si
l’incohérence est trop grande pour que triomphe le mouvement
d’unification, elle emploiera d’autres moyens, telles la guerre
et la conquête, ou la domination temporaire d’un État ou d’un
empire puissant, ou encore la menace d’une domination de cette
sorte afin d’obliger ceux qui se sentent menacés à adopter un
système d’union plus étroit. Ce sont ces moyens-là et la force
des nécessités extérieures que la Nature a employés pour créer
les unités nationales et les empires nationaux ; et en dépit de
certaines modifications dans les circonstances et le mode d’ac-
tion, c’est au fond la même force et les mêmes moyens qu’elle
est en train d’employer pour conduire le genre humain à une
unification internationale.
Mais en deuxième lieu, il existe aussi la force d’un sentiment
unitaire commun. Celui-ci peut agir de deux façons   : survenir
avant, comme une cause première ou auxiliaire, ou se produire
après, comme un résultat qui cimente l’union. Dans le premier
cas, le sentiment d’une unité plus vaste s’éveille parmi les unités
qui étaient autrefois divisées et les pousse à chercher une forme
d’union ; alors, c’est surtout la force du sentiment et de l’idée qui
effectue l’union ou qui vient secondairement en aide à d’autres
événements et d’autres causes plus extérieures. Observons que
dans l’ancien temps, ce sentiment n’était pas très effectif, comme
dans le cas des petits clans ou des nations régionales, et l’unité
a dû normalement se faire sous la pression des circonstances
extérieures, généralement les circonstances les plus grossières   :

360
Résumé et conclusion

la guerre et la conquête, la domination du plus puissant des


belligérants ou des peuples voisins. Plus tard, la force du sen-
timent d’unité est devenue plus effective, soutenue comme elle
l’était par une idée politique plus claire. Les grands agrégats
nationaux se sont constitués par un simple acte de fédération
ou d’union, bien que parfois cet acte ait dû être précédé d’une
lutte commune pour la liberté ou d’une union de guerre contre
un ennemi commun. Ainsi se sont unifiés les États-Unis, l’Italie,
l’Allemagne et, plus pacifiquement, les fédérations de l’Australie
et de l’Afrique du Sud. Mais en d’autres cas, particulièrement
dans les premiers agrégats nationaux, le sentiment d’unité était
en grande partie ou entièrement le résultat d’une union formelle
et extérieure ou mécanique. Mais en tout cas, que ce soit pour
éveiller ce sentiment ou pour garantir sa croissance, le facteur
psychologique est indispensable ; sans lui, il ne peut y avoir
d’union sûre ni durable. Son absence, c’est-à-dire l’incapacité de
créer un sentiment d’unité ou de le rendre suffisamment vivant,
naturel et vigoureux, a été la cause de la précarité des agrégats
comme l’Autriche-Hongrie et du caractère éphémère des empires
passés, et de même, à moins que les circonstances ne changent,
elle causera probablement l’écroulement ou la désintégration
des grands empires de nos jours.
La poussée des forces vers une organisation mondiale inter-
nationale aboutissant éventuellement à une unification lointaine
(qui commence tout juste maintenant à se faire jour sous forme
d’idée ou d’aspiration, bien que les causes qui l’aient rendue
inévitable soient à l’œuvre depuis un certain temps), est imposée
par les circonstances extérieures, par la pression des besoins et
du milieu. Simultanément, aidé et stimulé par ces circonstances
extérieures, s’est éveillé un sentiment cosmopolite, international,
encore assez nébuleux et vaguement idéal, qui peut accélérer la
formation d’une union formelle. À lui seul, ce sentiment serait
un ciment insuffisant pour préserver l’union mécanique que l’on

361
L’Idéal de l’unité humaine

pourrait créer, car il n’aurait certainement pas la familiarité ni


la vigueur dont jouit le sentiment national. La seule provende
substantielle qui l’aiderait à subsister, serait la commodité de
l’union. Or, l’expérience du passé montre que la seule force des
commodités n’est pas assez puissante finalement pour résister à
la pression des circonstances défavorables, au regain des vieilles
forces centrifuges ou à la poussée effective de nouvelles forces de
dissociation. Cependant, une force plus puissante est à l’œuvre,
une sorte de religion intellectuelle de l’humanité ; claire dans
la pensée d’une élite, vaguement perçue en ses effets et sous
ses déguisements par la multitude, elle a largement contribué à
former les tendances de la pensée moderne et à orienter le déve-
loppement de ses institutions. C’est une force psychologique et
elle tend à dépasser la formule nationale, elle aspire à remplacer
la religion du pays, et même, sous sa forme extrême, à détruire
complètement le sentiment de nation et à abolir ses divisions
afin de créer une unique nation du genre humain.
Nous pouvons donc dire que cette tendance doit finalement
prendre corps, quelle que soit la taille des difficultés ; et elles
sont vraiment énormes, beaucoup plus grandes que celles qui
ont présidé à la formation de la nation. Si l’état peu satisfaisant
des relations internationales actuelles doit conduire à une série
de cataclysmes — qu’ils soient grands et d’importance mondiale
comme la guerre actuelle ou d’une étendue plus limitée mais
mondiaux par leur somme — et qu’avec l’interdépendance crois-
sante des intérêts, ils frappent même ceux qu’ils ne touchent pas
directement, alors, pour se défendre, l’humanité sera finalement
obligée d’adopter un nouvel ordre de choses plus étroitement
et plus rigoureusement unifié. Elle aura le choix entre l’uni-
fication et un lent suicide. Si la raison humaine est incapable
de découvrir le moyen, la Nature elle-même ne manquera pas
de susciter des bouleversements pour arriver à ses fins. Tôt ou
tard, par conséquent, qu’elle soit créée par un sentiment d’unité

362
Résumé et conclusion

grandissant, stimulée par l’intérêt et la commodité de tous ou


par la pression évolutive des circonstances, nous pouvons être
sûrs qu’une unification finale, ou du moins quelque organisa-
tion formelle de la vie humaine sur la terre, est pratiquement
inévitable, compte tenu toujours de l’imprévisible.
Par analogie avec l’évolution passée de la nation, nous avons
essayé de montrer que l’unification internationale devait aboutir,
ou du moins aboutira probablement, à l’une des deux formes
suivantes   : un État mondial centralisé, ou bien une union mon-
diale plus lâche, qui sera peut-être une étroite fédération ou
simplement une confédération des peuples aux fins communes de
l’humanité. Cette dernière forme serait de beaucoup préférable
parce qu’elle donne suffisamment de champ libre au principe
de variation nécessaire au libre jeu de la vie et au sain progrès
de l’espèce. Le processus de formation d’un État mondial com-
mencerait par la création d’un corps central qui, tout d’abord,
aurait des fonctions très limitées mais qui, une fois créé, ne
pourrait manquer d’absorber graduellement les différents ser-
vices du gouvernement international centralisé, de même que
l’État, d’abord sous sa forme monarchique, puis sous sa forme
parlementaire, a absorbé graduellement tout le gouvernement
de la vie nationale, si bien que nous sommes maintenant très
près d’un État socialiste centralisé qui ne laissera aucune par-
tie de la vie de ses individus sans réglementation. Dans l’État
mondial, un processus similaire se terminerait par l’absorption
et la réglementation de la vie totale des peuples, et pourrait
même aboutir à l’abolition de l’individualité nationale et à la
transformation des divisions créées par celle-ci en de simples
groupements départementaux, provinces et districts de l’unique
État commun. Pareille éventualité peut sembler maintenant un
rêve fantastique ou une idée irréalisable ; mais dans certaines
conditions, nullement exclues du champ des possibilités ultimes,
elle peut fort bien devenir réalisable et même inévitable, passé

363
L’Idéal de l’unité humaine

un certain point. En revanche, un système fédéral (et encore


plus une confédération) impliquerait la préservation de la base
nationale et une liberté plus ou moins grande au sein de la vie
nationale, mais en subordonnant les intérêts nationaux séparés
aux intérêts communs plus vastes, et la liberté individuelle com-
plète, séparée, aux nécessités internationales plus larges.
On peut se demander si les analogies du passé sont un guide
suffisant pour un problème aussi nouveau et si quelque chose
d’autre ne pourrait pas se concevoir indépendamment, qui dé-
coulerait plus intimement du problème et serait mieux approprié
à sa complexité. Mais même quand elle aborde ses problèmes
nouveaux, l’humanité se fonde sur son expérience passée et donc
sur les mobiles et les analogies du passé. Même quand elle se
saisit des idées nouvelles, elle se tourne vers le passé pour leur
donner une forme. Derrière les changements apparents apportés
par les révolutions les plus radicales, nous voyons l’inévitable
principe de continuité survivre au cœur de l’ordre nouveau.
En outre, l’alternative que nous avons présentée semble le seul
moyen de résoudre le conflit des deux forces en présence, soit
par disparition de l’une, l’instinct national séparatiste, soit par
accommodement mutuel. Toutefois, il est tout à fait possible
que la pensée et l’action humaines prennent une tournure si
nouvelle qu’elles introduisent un certain nombre de possibilités
imprévues et conduisent à une fin toute différente. On pourrait
donc laisser son imagination travailler sur ce thème et créer peut-
être une utopie d’un genre meilleur. Les efforts constructifs de
l’imagination humaine ont leur valeur, souvent une très grande
valeur, mais ces spéculations auraient été évidemment déplacées
dans l’étude que nous avons entreprise.
Assurément, aucune des deux éventualités ni aucune des trois
formes considérées ne sont exemptes de sérieux inconvénients.
Un État mondial centralisé serait le triomphe de l’idée d’unité
mécanique, ou plutôt le triomphe de l’uniformité. Il entraînerait

364
Résumé et conclusion

inévitablement l’injuste étouffement d’un élément indispensable


à la vigueur de la vie humaine et au progrès, à la vie libre de
l’individu, à la libre variation des peuples. Si l’État mondial
s’installe en permanence et va jusqu’au bout de ses tendances,
il doit aboutir à une mort dans la vie, à la stagnation, ou à l’in-
surrection de quelque force ou principe nouveau sauveur, mais
révolutionnaire, qui mettra tout l’édifice en miettes. La tendance
mécanique est naturelle à la raison logique, qui est elle-même
une machine précise ; son maniement est évidemment plus fa-
cile et plus à portée de main ; son application complète peut
sembler désirable à la raison, nécessaire, inévitable, mais sa fin
est prédestinée. Une fois fondé, un État socialiste centralisé est
peut-être une nécessité de l’avenir, mais une réaction contraire
sera également une nécessité finale de l’avenir. Plus sa pression
sera grande, plus sûrement il se heurtera à la propagation du
principe d’anarchisme spirituel, intellectuel, vital et pratique, en
révolte contre sa pression mécanique. De même, un État mondial
centralisé et mécanique doit finir par soulever contre lui une
force analogue ; il pourrait bien se terminer par l’écroulement et
la désintégration, voire la nécessité de répéter le cycle humain
pour tenter de résoudre le problème plus heureusement. Un État
mondial ne pourrait durer que si l’humanité acceptait de voir
tout le reste de sa vie réglementé pour elle au nom de la paix
et de la stabilité, et si, pour sa liberté individuelle, elle prenait
refuge dans la vie spirituelle, comme il est arrivé autrefois sous
l’Empire romain. Mais ceci même ne serait qu’une solution tem-
poraire. Un système fédéral, de même, tendrait inévitablement
à établir un unique type général de vie humaine, d’institutions,
d’activités ; il ne pourrait tolérer que le jeu des variations mi-
neures. Mais le besoin de variation dans la Nature vivante ne se
contentera pas toujours de cette maigre provende. Par contre,
une confédération plus lâche courrait le risque de donner trop
facilement prise aux forces centrifuges si celles-ci venaient à se

365
L’Idéal de l’unité humaine

relever avec une vigueur nouvelle. Une confédération lâche ne


pourrait pas être permanente ; elle devrait prendre une direction
ou l’autre et finir par une centralisation étroite et rigide, ou par
la dislocation de l’unité lâche en ses éléments originaux.
Le pouvoir sauveur dont nous avons besoin est le pouvoir d’un
facteur psychologique nouveau qui, simultanément, donnera à
l’humanité le besoin d’une vie unifiée et la forcera à respecter
le principe de liberté. La religion de l’humanité semble être
la seule force en cours qui tende dans cette direction, car elle
favorise le sens de l’unité humaine, elle a l’idée de l’espèce,
et pourtant, en même temps, elle respecte l’individu humain
et les groupements humains naturels. Mais sa forme actuelle,
intellectuelle, semble bien peu suffisante. L’idée, puissante en
elle-même et dans ses effets, ne l’est cependant pas assez pour
modeler la vie entière de l’espèce à son image. Elle doit faire
trop de concessions au côté égoïste de la nature humaine — qui
constituait la totalité de notre être autrefois et encore maintenant
ses neuf-dixièmes — contre lequel sa vaste idée est en conflit.
En outre, parce qu’elle s’appuie surtout sur la raison, elle a
naturellement tendance à faire appel à la solution mécanique.
Or, l’idée rationnelle finit toujours par devenir captive de son
mécanisme ; elle devient l’esclave de son propre procédé trop
astreignant. Survient une autre idée, avec une autre tournure
dans sa machine logique, qui se révolte contre la première et
brise le mécanisme, mais seulement pour y substituer finalement
un autre système mécanique, un autre credo, une autre formule,
une autre pratique.
Une religion spirituelle de l’humanité est l’espoir de l’avenir.
Par là, nous n’entendons pas ce que d’habitude on appelle
une religion universelle, un système, un credo, une croyance
intellectuelle, un dogme ou un rite extérieur. L’humanité a
essayé de réaliser l’unité par ce moyen ; elle a échoué et méritait
d’échouer, car il ne peut pas y avoir de système religieux universel

366
Résumé et conclusion

doté d’un unique credo mental et d’une unique forme vitale.


Certes, l’esprit intérieur est unique, mais plus que toute autre,
la vie spirituelle exige la liberté, la variété d’expression et des
moyens de développement. Une religion de l’humanité suppose
la perception grandissante qu’il existe un Esprit secret, une
Réalité divine en laquelle nous sommes tous un, que l’humanité
est à présent sur la terre son plus haut véhicule, et que le genre
humain et l’être humain sont les moyens par lesquels cette
Réalité se révélera progressivement ici-bas. Elle implique un
effort grandissant pour vivre cette connaissance et instaurer
sur la terre le royaume de cet Esprit divin. Par la croissance de
ce royaume en nous, l’unité avec nos semblables deviendra le
principe gouvernant de toute notre vie — pas simplement un
principe de coopération mais une fraternité plus profonde, un
sens réel et intérieur de l’unité et de l’égalité, une vie commune
à tous. L’individu doit comprendre que c’est seulement dans la
vie de ses semblables que sa propre vie devient complète ; l’espèce
doit comprendre que c’est seulement dans la libre plénitude
de la vie individuelle que sa propre perfection et son bonheur
permanent peuvent se fonder. Il faut aussi une discipline et un
chemin de salut en harmonie avec cette religion, c’est-à-dire
un moyen qui permette à chaque homme de faire grandir cette
religion en lui-même afin qu’elle puisse grandir dans la vie de
l’espèce. Examiner tout ce que ceci implique, serait un sujet
trop vaste pour être abordé ici ; il suffit de suggérer que c’est
dans cette direction que se trouve la route finale. Sans doute, si
ce n’est qu’une idée comme toutes les autres, elle finira comme
finissent toutes les idées. Mais si c’est vraiment une vérité de notre
être, alors ce doit être la vérité vers laquelle tout s’achemine et
en laquelle, tous, nous devons pouvoir trouver le moyen d’une
unité humaine réelle, fondamentale, intérieure et complète, qui
sera la seule base solide d’une unification de la vie humaine.
Une identité spirituelle créant une identité psychologique sans

367
L’Idéal de l’unité humaine

dépendre d’aucune uniformité intellectuelle ou extérieure, qui


imposerait une identité de vie sans être liée à aucun moyen
mécanique d’unification, et qui serait toujours prête à enrichir sa
solide unité par une libre variation intérieure et une expression
extérieure librement variée, telle serait la base d’un type supérieur
d’existence humaine.
Si pareille perception grandissait rapidement dans le genre
humain, nous pourrions résoudre le problème de l’unification
d’une manière plus profonde et plus vraie   : en allant de la vérité
intérieure aux formes extérieures. Jusque-là, l’effort d’unification
par des moyens mécaniques doit continuer. Mais l’espoir plus
haut de l’humanité dépend du nombre croissant des hommes
qui percevront cette vérité et chercheront à la faire grandir en
eux-mêmes afin que, lorsque la pensée de l’homme sera prête à
se libérer de son penchant mécanique — peut-être quand elle
découvrira que toutes ses solutions mécaniques sont temporaires
et décevantes —, la vérité de l’Esprit puisse faire son entrée dans
le monde et conduire l’humanité sur le chemin de la perfection
et du bonheur les plus hauts.

368
CHAPITRE XXXVI

Postface 1

Au moment où ce livre s’achevait, la première


tentative de fondation d’un début hésitant d’ordre mondial
nouveau — que les gouvernements et les peuples avaient com-
mencé d’envisager comme une nécessité permanente s’il devait
y avoir tant soit peu d’ordre dans le monde — était à l’étude et
se débattait, mais n’avait pas encore reçu une forme concrète
et pratique 2. Il devait pourtant se faire et, finalement, un début
mémorable a eu lieu. Il a pris le nom et l’apparence de ce qui fut
appelé la Société des Nations. Sa conception n’était pas heureuse,
ni sa formation bien inspirée, et elle ne devait pas avoir une
longévité considérable ni une carrière très réussie. Mais le seul
fait que l’on ait organisé et lancé une telle entreprise et qu’elle
ait continué son chemin pendant un temps sans s’effondrer
aussitôt, est en soi un événement d’une importance capitale et
marque le point de départ d’une ère nouvelle dans l’histoire
du monde ; et surtout, même en cas d’échec, cette initiative ne
pouvait pas rester sans suite et elle devait être reprise jusqu’à ce
qu’une solution plus heureuse réussisse à sauvegarder l’avenir
du genre humain, non seulement contre le désordre continuel
et le péril de mort, mais contre des possibilités destructrices qui
pourraient aisément préparer l’effondrement de la civilisation et,
peut-être même, finalement, quelque chose que nous pourrions
appeler le suicide de l’espèce humaine. La Société des Nations
a donc disparu, mais elle a été remplacée par l’Organisation

1. Cette postface a été écrite, ou plutôt dictée, au début de 1950, moins d’un an
avant le départ de Sri Aurobindo. (Note de l’éditeur)
2. La Société des Nations a été fondée le 10 janvier 1920 et la rédaction de L’Idéal
de l’unité humaine s’est achevée en juillet 1918. (Note de l’éditeur)

369
L’Idéal de l’unité humaine

des Nations Unies, qui occupe maintenant le premier rang du


monde et se débat pour obtenir quelque sorte de permanence
solide et de succès dans une formidable entreprise dont dépend
l’avenir du monde.
C’est là un événement capital, l’aboutissement crucial et dé-
cisif des tendances mondiales mises en branle par la Nature
pour arriver à ses fins prédestinées. En dépit des insuffisances
constantes de l’effort humain et des faux pas de la mentalité
humaine, en dépit même des possibilités adverses qui peuvent
contrarier ou retarder, pendant un temps le succès de cette grande
aventure, c’est dans cet événement que se trouve la clef de ce qui
doit être. Toutes les catastrophes qui ont accompagné le cours
de ces événements et qui semblent se produire à dessein pour
déjouer les intentions de la Nature, n’ont pas empêché (et même
d’autres catastrophes n’empêcheront pas) l’heureuse émergence
et le développement d’une entreprise qui est devenue nécessaire
au progrès, et peut-être même à l’existence de l’espèce. Deux
guerres formidables et dévastatrices ont balayé le globe et ont été
accompagnées ou suivies par des révolutions aux conséquences
incalculables qui ont modifié la carte politique de la terre et
l’équilibre international — l’équilibre autrefois relativement
stable des cinq continents —, et changé l’avenir tout entier.
Une troisième guerre plus désastreuse encore guette à l’hori-
zon, avec la perspective d’armes et autres moyens scientifiques
de destruction d’une efficacité et d’une portée beaucoup plus
vastes que tous ceux inventés jusqu’à ce jour, et dont l’usage
généralisé pourrait faire crouler la civilisation avec fracas, et
les effets aboutir à une sorte d’extermination à grande échelle.
Cette constante appréhension pèse sur la pensée des nations,
les pousse à de nouveaux préparatifs de guerre et, à défaut de
conflit encore, crée une atmosphère d’antagonisme prolongé allant
jusqu’à «   la guerre froide   », comme il est dit, même en temps de
paix. Pourtant, les deux guerres passées n’ont pas empêché la

370
Postface

formation d’un premier effort considérable, puis d’un deuxième,


pour mettre en mouvement une tentative d’union et créer pra-
tiquement un organisme concret, un instrument organisé à cet
effet ; au contraire, elles ont plutôt causé et hâté cette création
nouvelle. La Société des Nations est une conséquence directe
de la première guerre ; l’ONU, de même, une conséquence du
deuxième conflit mondial. Si la troisième guerre survient, que
beaucoup, sinon la plupart, considèrent comme inévitable, il est
probable qu’elle précipitera aussi inévitablement le pas suivant,
et peut-être l’aboutissement final de cette grande entreprise
mondiale. La Nature se sert de moyens apparemment opposés au
but qu’elle poursuit, et dangereux pour lui, afin de faire mûrir
ce but. De même que par la pratique de la science spirituelle
ou art du yoga, nous soulevons des possibilités psychologiques
qui sont présentes dans la nature et qui barrent la route à sa
perfection et à sa réalisation spirituelles afin d’éliminer non
seulement ces possibilités mais même celles qui sont endormies
et qui pourraient peut-être s’éveiller plus tard pour détruire le
travail accompli, de même la Nature agit-elle vis-à-vis des forces
mondiales qui l’affrontent sur son chemin, non seulement en
faisant appel à celles qui l’aideront, mais en provoquant aussi,
pour en terminer avec elles, celles qu’elle sait être les obstacles
normaux et même inévitables qui ne manqueront pas de se
dresser pour entraver sa volonté secrète. On a souvent observé ce
processus dans l’histoire de l’humanité ; on en voit aujourd’hui
une illustration d’une puissance énorme, proportionnée à l’am-
pleur de ce qui doit être accompli. Mais toujours, il se révèle
que ces résistances ont aidé par leur résistance, beaucoup plus
qu’elles n’ont entravé les intentions de la grande Créatrice et
de Celui qui la meut.
Nous pouvons donc regarder avec un optimisme légitime ce
qui a été accompli jusqu’à présent et la perspective d’autres ac-
complissements à venir. Cet optimisme ne doit pas nous aveugler

371
L’Idéal de l’unité humaine

sur les aspects indésirables, les tendances périlleuses et les graves


possibilités d’interruption du travail ni même de désordre dans
le monde humain, qui pourraient ruiner l’œuvre déjà accomplie.
Si l’on regarde les conditions pratiques actuelles, on peut même
admettre que la plupart des hommes d’aujourd’hui considèrent
avec mécontentement les défauts de l’Organisation des Nations
Unies, ses erreurs et les mauvaises volontés qui compromettent
son existence ; beaucoup éprouvent un pessimisme croissant et
mettent en doute la possibilité d’un succès final. Ce pessimisme,
il n’est ni nécessaire ni sage de le partager ; pareille attitude
psychologique tend à créer ou à rendre possibles les résultats
qu’elle prédit, et qui ne sont pas du tout inéluctables. Mais par
ailleurs, nous ne devons pas méconnaître le danger. Les chefs
de nation qui ont la volonté de réussir et que la postérité tiendra
pour responsables de tout échec évitable, doivent être sur leurs
gardes contre une politique imprudente ou des erreurs fatales ; les
imperfections de l’ONU et de sa constitution doivent être corri-
gées rapidement ou éliminées lentement et prudemment ; si des
oppositions obstinées empêchent les changements nécessaires, il
faut les surmonter ou les circonvenir de quelque façon, mais sans
briser l’institution ; le perfectionnement de l’institution, même
s’il n’est ni facile ni rapide, doit en dépit de tout être entrepris,
il faut à tout prix éviter de décevoir l’espoir du monde. Pour
l’humanité, il n’est pas d’autre chemin que celui-ci, à moins,
certes, que le Pouvoir qui la guide ne lui ouvre une voie plus
large par un renversement ou un changement libérateur dans la
volonté et dans la nature humaines, ou par un soudain progrès
évolutif, un bond difficilement prévisible, saltus, qui apportera
une autre solution plus grande à notre destinée humaine.
La conception et la construction premières de ce début d’union
mondiale qui a pris la forme de la Société des Nations, recelaient
des erreurs de structure, telle l’insistance sur l’unanimité qui
tendait à stériliser, limiter ou entraver l’action pratique et

372
Postface

l’efficacité de la Société, mais le défaut principal était inhérent


à la conception même et à la construction générale de l’organisme,
et ce défaut lui-même résultait naturellement et directement de la
condition du monde à cette époque. En fait, la Société des Nations
était une oligarchie de grandes Puissances, chacune traînant
derrière elle une troupe de petits États et se servant du corps
général pour favoriser dans toute la mesure du possible sa propre
politique beaucoup plus que l’intérêt général et le bien du monde
dans son ensemble. Cette caractéristique apparaissait surtout
dans le domaine politique où les manœuvres et les discordes,
les accommodements et les compromis, inévitables en l’état des
choses, ne contribuèrent guère à rendre bienfaisante ni efficace
l’action de la Société comme elle se l’était proposé ou l’avait
résolu. L’absence de l’Amérique et la position de la Russie avaient
naturellement et presque inévitablement contribué à l’insuccès
final de cette première entreprise. La constitution de l’ONU a
tenté de remédier à ces erreurs, du moins en principe ; mais la
tentative n’allait pas suffisamment en profondeur et elle n’a pas
tout à fait réussi. Un fort élément d’oligarchie a survécu avec
la place prépondérante réservée aux cinq grandes Puissances
dans le Conseil de Sécurité et il s’est confirmé par le système du
veto ; c’étaient des concessions au sens réaliste, à la nécessité de
reconnaître l’état de fait et les résultats de la deuxième grande
guerre, et peut-être ne pouvaient-elles pas être évitées, mais
elles ont plus fait pour créer la discorde, entraver l’action et
diminuer le succès de la nouvelle institution, que tout le reste
de sa formation ou que le mode d’action qui lui était imposé
par la situation mondiale ou que les difficultés d’un travail
combiné, inhérentes à sa structure même. Un effort prématuré
ou trop radical pour se débarrasser de ces défauts, pourrait faire
crouler tout l’édifice ; mais les laisser sans changement prolonge
le malaise, nuit à l’harmonie et au bon fonctionnement, sème le
discrédit et l’impression d’une action limitée et avortée, suscite

373
L’Idéal de l’unité humaine

un sentiment général de futilité et le regard de doute que le


monde dans son ensemble a commencé de jeter sur cette grande
et nécessaire institution qui fut fondée avec des espoirs si hauts
et sans laquelle les conditions du monde seraient infiniment
pires et plus dangereuses, peut-être même irrémédiables. Une
troisième tentative pour substituer à la présente institution un
corps différemment constitué, ne serait possible que si celle-ci
s’écroulait après une nouvelle catastrophe ; si la menace de certains
présages ambigus se concrétisait, un nouveau corps pourrait
prendre naissance, et peut-être même, cette fois, avec plus de
succès étant donné la détermination plus forte et plus générale
de ne pas permettre à pareille calamité de se reproduire, mais
ce serait après un troisième conflit catastrophique qui pourrait
ébranler les fondements de la structure internationale, déjà si
précaire et malaisée après deux bouleversements. Cependant,
même si cette éventualité se produisait, l’intention qui préside à
la marche de la Nature surmonterait probablement les obstacles
que celle-ci a elle-même soulevés et les éliminerait peut-être une
fois pour toutes. Mais pour cela, il sera nécessaire d’édifier, du
moins ultimement, un État mondial véritable, sans exclusions,
fondé sur un principe d’égalité exempt de considérations de taille
et de puissance. Celles-ci pourraient être autorisées à exercer
l’influence qui leur est naturelle dans une harmonie bien organisée
des peuples du monde protégés par la loi d’un nouvel ordre
international. Une justice sûre, une égalité fondamentale et un
accommodement des droits et des intérêts, telles doivent être la
loi de cet État mondial et la base de tout son édifice.
En ce deuxième stade du progrès vers l’unité, le vrai danger
ne vient pas de failles, même sérieuses, dans la structure de
l’Assemblée des Nations Unies, mais de la division des peuples
en deux camps qui tendent à se considérer comme des adversaires
naturels et sont prêts à tout moment à devenir des ennemis
irréconciliables et à déclarer leur coexistence même impossible.

374
Postface

La raison en est que le prétendu communisme de la Russie


bolchevique n’est pas né d’une rapide évolution mais d’une
révolution d’une longueur et d’une férocité sans précédent,
sanguinaire à l’extrême, et qu’il a créé un système d’État auto-
cratique et intolérant fondé sur une guerre des classes où toutes
les classes, sauf le prolétariat, ont été écrasées, «   liquidées   » ; sur
une «   dictature du prolétariat   », ou plutôt d’un parti restreint mais
tout-puissant agissant au nom du prolétariat, un État policier ;
sur une lutte à mort contre le monde extérieur ; et la férocité
de cette lutte a engendré dans la pensée des organisateurs de
l’État nouveau, l’idée fixe, non seulement de la nécessité de
survivre mais de continuer la lutte afin d’étendre la domination
de l’État jusqu’à ce que l’ordre nouveau ait détruit l’ancien ou
l’ait évincé de la plus grande partie de la terre, sinon de la terre
entière, et d’imposer un nouvel évangile politique et social, ou
en tout cas de le faire accepter par tous les peuples du monde.
Mais cet état de choses peut changer, perdre de son acrimonie
et de son importance, comme cela s’est déjà produit dans une
certaine mesure avec le retour à la sécurité et l’apaisement de la
férocité, de l’amertume et de l’exaspération premières du conflit ;
les éléments les plus intolérants et les plus oppressifs de l’ordre
nouveau pourraient se modérer et le sentiment d’incompatibilité
ou d’inaptitude à vivre ensemble ou côte à côte disparaîtrait alors,
laissant espérer un modus vivendi plus stable 1. Si le malaise, le
sentiment de la lutte inévitable, de la difficulté d’une tolérance
mutuelle et d’un accommodement économique persistent encore,
ce n’est pas tant parce que la coexistence des deux idéologies
est impossible, que parce que l’idée de se servir du conflit idéo-
logique comme moyen de domination mondiale s’est emparée

1. En effet, six ans après que ces lignes furent écrites, en 1956, Khrouchtchev
reprenait l’idée émise par le Pandit Nehru lors de la conférence des nations non alignées
à Bandung, en 1955, et proclamait le principe de la coexistence pacifique avec les pays
capitalistes. (Note de l’éditeur)

375
L’Idéal de l’unité humaine

des esprits et entretient les nations dans un état d’appréhension


mutuelle et de préparatifs de défense armée ou d’attaque. Si cet
élément est éliminé, il n’est pas du tout impossible d’envisager
un monde où ces deux idéologies pourraient vivre ensemble,
avoir des échanges économiques et se rapprocher davantage,
car le monde s’achemine de plus en plus vers une extension du
principe du contrôle d’État sur la vie de la communauté, et il
se pourrait fort bien qu’un agglomérat d’États socialistes d’un
côté, et, de l’autre, un groupe d’États coordonnant et dirigeant
un capitalisme mitigé, existent côte à côte et développent entre
eux des relations amicales. Un État mondial où ces deux groupes
conserveraient leurs institutions particulières et siégeraient dans
une assemblée commune, pourrait même se créer et une union
mondiale unique ne serait pas impossible sur cette base. Cette
éventualité est en fait l’aboutissement final que présuppose la
fondation de l’ONU ; car l’organisation actuelle ne peut pas
être définitive, ce n’est qu’un commencement imparfait, utile
et nécessaire comme un premier noyau de cette institution plus
large où tous les peuples de la terre pourront se rencontrer au
sein d’une unique unité internationale. La création d’un État
mondial est le seul aboutissement logique, ultime et inévitable
dans un mouvement de ce genre.
Dans les circonstances présentes, cette vision de l’avenir peut
être jugée d’un optimisme trop facile ; mais il est tout à fait pos-
sible que les événements prennent cette tournure plutôt que la
tournure plus désastreuse prévue par les pessimistes, car il n’est
pas du tout besoin qu’une nouvelle guerre entraîne le cataclysme
et l’écroulement de la civilisation que l’on a souvent prédit. Le
genre humain a l’habitude de survivre aux pires catastrophes
engendrées par ses propres erreurs ou par les chocs violents
de la Nature ; et il doit en être ainsi si son existence a quelque
sens, si sa longue histoire et sa survie ne sont pas les accidents
d’un Hasard qui s’organise fortuitement, comme le voudrait

376
Postface

la conception purement matérialiste de la nature du monde.


Si l’homme est destiné à survivre et à continuer l’évolution
dont il est le protagoniste maintenant, conduisant, jusqu’à un
certain point, sa marche d’une façon semi-consciente, il faut
qu’il sorte du chaos actuel de sa vie internationale et arrive à
un commencement d’action unifiée et organisée ; il faut qu’il
parvienne finalement à une sorte d’État mondial unitaire ou
fédéral, ou à une confédération, ou à une coalition ; tous les
expédients plus vagues ou plus restreints ne serviront de rien.
Dès lors, la thèse générale présentée dans ce livre se trouvera
justifiée et nous pouvons prévoir avec une certaine assurance la
ligne de progrès principale que le cours des événements suivra
probablement ou, du moins, la direction principale de l’histoire
future des peuples humains.
La question posée maintenant à l’humanité par la Nature
évolutive est de savoir si le système international actuel (si l’on
peut appeler système cette sorte d’ordre provisoire maintenu par
de constants changements évolutifs ou révolutionnaires) ne peut
pas être remplacé par un dispositif stable, voulu et concerté — un
vrai système — et finalement par une unité véritable servant les
intérêts communs des peuples de la terre. Le premier essai de
cosmos qu’ait réussi le génie humain, était un tourbillon et un
chaos primitifs où les forces pêle-mêle formaient, partout où
elles le pouvaient, des zones d’ordre et de civilisation plus ou
moins grandes, toujours en danger de s’écrouler ou d’être mises
en miettes par les attaques du chaos extérieur. Ces tâtonnements
ont été finalement remplacés par quelque chose qui ressemblait
à un système international avec les premiers éléments de ce que
l’on pouvait appeler une loi internationale, c’est-à-dire des habi-
tudes fixes de communication et d’échange réciproques permet-
tant aux nations de coexister en dépit des antagonismes et des
conflits, et une sécurité alternant encore avec un état précaire
semé de périls, mais que ternissaient, même ponctuellement, de

377
L’Idéal de l’unité humaine

trop nombreux exemples d’oppression, de carnage, de révolte et


de désordre, sans parler des guerres qui parfois dévastaient de
larges étendues du globe. La divinité intérieure qui préside à la
destinée de l’espèce, a fait naître dans le mental et dans le cœur
de l’homme l’idée et l’espoir d’un ordre nouveau qui remplacera
le vieil ordre insatisfaisant et y substituera des conditions de
vie mondiale offrant enfin des chances raisonnables d’établir
une paix et un bien-être permanents. Pour la première fois,
cela concrétiserait de façon sûre et certaine l’idéal de l’unité
humaine chéri par une élite, et qui pendant si longtemps a semblé
une noble chimère, et une solide base de paix et d’harmonie
pourrait alors s’établir, laissant le champ libre à la réalisation
des rêves humains les plus hauts, à la perfectibilité de l’espèce,
à la société parfaite, à une évolution supérieure, ascendante,
de l’âme et de la nature humaines. Il appartient aux hommes
d’aujourd’hui, ou au plus tard à ceux de demain, de donner
la réponse. Car un atermoiement trop long ou un échec trop
continu ouvrirait la porte à une série de catastrophes de plus
en plus grandes qui risqueraient de créer une confusion et un
chaos prolongés, désastreux, et de rendre la solution trop difficile,
sinon impossible, ou même de s’achever par un effondrement
irrémédiable, non seulement de la civilisation actuelle mais de
toute civilisation. Il faudrait alors refaire un nouveau début,
difficile, incertain, au milieu du chaos et de la ruine, peut-être
après une extermination à grande échelle, et même alors, on ne
pourrait prédire le succès de cette nouvelle création que si elle
trouvait le moyen de former une humanité meilleure, peut-être
une race supérieure et surhumaine.
La question centrale est de savoir si la nation, qui est l’unité
naturelle la plus large que l’humanité ait pu créer et faire durer
pour son existence collective, est aussi sa dernière et ultime unité,
ou bien si un agrégat plus grand peut se former, qui englobera
de nombreuses nations, ou même la plupart, et finalement toutes

378
Postface

les nations dans sa totalité unie. L’impulsion à construire plus


grand, la poussée à créer des agrégats supranationaux considé-
rables et même très vastes, n’a pas fait défaut ; c’est même l’un
des traits permanents des instincts vitaux de l’espèce. Mais elle
a pris la forme du désir des nations fortes de dominer les autres,
de posséder leurs territoires d’une façon permanente, de subju-
guer leurs peuples, exploiter leurs ressources ; ou la forme d’une
tentative de quasi assimilation en imposant la culture d’une race
dominatrice et, en général, un système d’absorption massive ou
aussi complète que possible. L’Empire romain est l’exemple
classique de cette sorte d’entreprise, et l’unité gréco-romaine
avec son type unique de vie et de culture au sein d’une vaste
structure d’unité politique et administrative, s’est approchée
très près de ce que l’on pourrait considérer comme la première
ébauche ou la suggestion incomplète d’une image de l’unité
humaine, dans les limites géographiques atteintes par cette civi-
lisation. D’autres tentatives du même genre ont eu lieu au cours
de l’histoire, mais à une échelle moins vaste et avec une habileté
moins consommée ; aucune n’a duré plus de quelques siècles.
Les méthodes employées étaient fondamentalement fausses parce
qu’elles contredisaient d’autres instincts vitaux nécessaires à la
vitalité et à la saine évolution de l’humanité, et les nier devait
nécessairement aboutir à la stagnation et à l’arrêt du progrès.
L’agrégat impérial n’a pas été capable d’acquérir la vitalité in-
domptable de l’agrégat national ni son pouvoir de survivre. Les
seules unités impériales durables étaient en fait de vastes unités
nationales qui prenaient le nom d’empire, comme l’Allemagne
et la Chine, mais ce n’étaient pas des formes d’État suprana-
tionales et elles ne doivent pas être comptées dans l’histoire de
la formation de l’agrégat impérial. Ainsi, bien que la tendance
à créer des empires témoigne d’une poussée de la Nature vers
des unités de vie humaine plus larges — et nous pouvons y voir
une volonté cachée d’unir les masses disparates de l’humanité

379
L’Idéal de l’unité humaine

à plus grande échelle, de les souder en une unique unité vi-


tale coalescente ou combinée —, l’empire doit être considéré
comme une formation mal venue et sans avenir, inutilisable pour
tout progrès nouveau dans cette direction. Pratiquement, une
nouvelle tentative de domination mondiale réussirait seulement
(par de nouvelles méthodes ou en des circonstances nouvelles)
à englober de gré ou de force toutes les nations de la terre au
sein d’une certaine sorte d’union. Une idéologie, une heureuse
combinaison de peuples ayant un même but et un chef puissant,
telle la Russie communiste, pourrait réussir temporairement à
atteindre cet objectif. Mais ce genre de solution, peu désirable
en soi, n’aurait guère de chance d’assurer la création d’un État
mondial durable. Il y aurait des résistances, des tendances, des
poussées en d’autres directions, qui, tôt ou tard, entraîneraient
l’effondrement de l’État ou quelque changement révolutionnaire
aboutissant à sa disparition. Finalement, cette étape doit être
dépassée ; seule la formation d’un État mondial véritable, soit
d’un genre unitaire mais élastique (un État rigidement unitaire
risquerait d’amener la stagnation et le dépérissement des sources
de vie), soit une union de peuples libres, pourrait offrir la pers-
pective d’un ordre mondial sain et durable.
Il n’est pas nécessaire de répéter ni de corriger, sauf sur certains
points, les considérations et les conclusions formulées dans ce
livre quant aux moyens et aux méthodes ou aux directions diver-
gentes ou successives que peut prendre la réalisation pratique de
l’unité humaine. Cependant, par certains côtés, des possibilités
ont surgi qui appellent certaines modifications dans les conclu-
sions de ces chapitres. Par exemple, nous avions conclu que la
conquête et l’unification du monde par un unique peuple ou em-
pire dominateur, étaient peu probables. Ceci n’est plus tellement
certain ; nous avons dû tout récemment reconnaître la possibilité
d’une éventualité de ce genre en certaines circonstances. Une
Puissance majeure pourrait grouper autour d’elle de vigoureux

380
Postface

alliés qui, tout en lui étant subordonnés, auraient des forces et


des ressources considérables, et les jeter dans une lutte mondiale
contre d’autres Puissances et d’autres peuples. Cette possibilité
serait encore accrue si la Puissance majeure réussissait à obtenir,
fût-ce momentanément, le monopole d’une supériorité écrasante
dans la possession de ces formidables engins d’agression militaire
que la science est en train de découvrir et d’utiliser d’une façon
très efficace. La terreur de la destruction, et même de l’extermi-
nation massive, provoquée par ces sinistres découvertes, pourrait
déterminer les gouvernements et les peuples à bannir et interdire
l’usage militaire de ces inventions ; mais tant que la nature hu-
maine n’aura pas changé, cette interdiction restera incertaine et
précaire, et une ambition sans scrupules peut même y trouver une
chance de dissimulation et de surprise, et profiter d’un moment
décisif qui, croit-elle, pourrait lui donner la victoire, acceptant
de courir ce risque effrayant. On peut arguer que l’histoire de la
dernière guerre 1 contredit cette possibilité, car en des conditions
qui s’approchaient de cette combinaison de circonstances sans les
réunir tout à fait, les Puissances agressives ont échoué dans leur
entreprise et subi les conséquences désastreuses d’une terrible
défaite. Mais après tout, elles sont arrivées à deux doigts du succès
pendant un temps, et le monde n’aurait peut-être pas la même
bonne fortune dans une autre aventure organisée et conduite avec
plus de sagacité. En tout cas, ceux qui ont la responsabilité du
bien-être de l’espèce et le pouvoir de prévenir le danger, doivent
noter la possibilité et prendre les précautions voulues.
L’une des perspectives suggérées à l’époque où ce livre fut
écrit, était la formation de blocs continentaux — une Europe
unifiée, une sorte de consortium des peuples du continent
américain sous la direction des États-Unis, et peut-être même,
avec le réveil de l’Asie et son élan d’indépendance vis-à-vis des

1. De 1939.

381
L’Idéal de l’unité humaine

peuples européens, un rapprochement des nations asiatiques au


sein d’une combinaison défensive —, et nous avions indiqué que
cette éventualité de vastes combinaisons continentales pourrait
même être une étape dans la formation finale de l’union mondiale.
Cette possibilité a commencé à prendre corps, jusqu’à un certain
point, avec une célérité que l’on ne pouvait pas alors prévoir.
Dans les deux Amériques, elle a effectivement pris une forme
pratique et prédominante, mais non totale. L’idée des États-Unis
d’Europe a effectivement pris corps aussi et elle est en train de
s’assurer une existence formelle, mais elle n’a pas encore pu
réaliser complètement ni pleinement ses possibilités en raison de
l’antagonisme idéologique qui coupe l’Europe occidentale de la
Russie et de ses satellites derrière leur rideau de fer. Cette sépa-
ration est allée si loin qu’il est difficile d’envisager sa disparition
à un moment prévisible de l’avenir. En d’autres circonstances, la
formation de pareilles combinaisons aurait pu susciter la crainte
de formidables conflits continentaux, telle la collision entre une
Asie renaissante et l’Europe, que l’on avait pendant un temps
imaginée possible. Cette dangereuse possibilité a été écartée du
jour où l’Europe et l’Amérique ont accepté le réveil asiatique
et la libération finale et totale des peuples d’Orient, et du jour
aussi où le Japon s’est écroulé, qui à un moment faisait figure
de libérateur, et en fait se présentait au monde en libérateur et
en conducteur de l’Asie libre contre la domination de l’Occi-
dent. Ici encore, comme ailleurs, le vrai danger apparaît plutôt
comme un choc entre deux idéologies opposées   : la Russie et
la Chine rouge d’un côté, qui essayent d’imposer l’extrémisme
communiste par des moyens en partie militaires et en partie
violemment politiques à une Asie et une Europe récalcitrantes,
ou du moins non complètement consentantes bien que conta-
minées ; et de l’autre, une combinaison de peuples, en partie
capitalistes, en partie socialistes modérés, qui s’accrochent encore
avec quelque attachement à l’idée de liberté — la liberté de

382
Postface

pensée et les derniers vestiges d’une libre vie individuelle. En


Amérique, surtout chez les peuples latins, il semble qu’il y ait
une poussée assez intolérante en faveur d’une américanisation
complète du continent entier, y compris les îles adjacentes, une
sorte d’extension de la doctrine de Monroe qui pourrait produire
certaines frictions avec les Puissances européennes encore dotées
de possessions dans le Nord du continent. Mais cela en soi
engendrerait seulement des difficultés et des désaccords mineurs,
non la possibilité d’une grave confrontation, peut-être un cas
d’arbitrage ou de règlement par l’ONU, sans autres conséquences
plus sérieuses. En Asie, l’émergence de la Chine communiste
a créé une situation plus périlleuse qui barre brutalement la
route à toute possibilité d’unité continentale entre les peuples
de cette partie du monde. Il s’est créé là un gigantesque bloc
qui pourrait facilement englober toute l’Asie septentrionale dans
une combinaison de deux Puissances communistes énormes, la
Russie et la Chine, et étendre sa menace d’absorption sur l’Asie
du Sud-Ouest et le Tibet 1, et être poussé à déferler partout
jusqu’aux frontières de l’Inde entière, menaçant la sécurité de
ce pays ainsi que celle de l’Asie occidentale et faisant peser
sur eux la possibilité d’une invasion par infiltration, ou même
d’une submersion par une écrasante force militaire et d’un
asservissement à une idéologie non désirée, à des institutions
politiques et sociales non désirées et à la domination d’une masse
communiste militante dont la marée pourrait fort bien se révéler
irrésistible. En tout cas, le continent serait divisé en deux blocs
énormes qui entreraient peut-être en opposition mutuelle active
et soulèveraient la possibilité d’un conflit mondial formidable
auprès duquel toutes nos expériences antérieures seraient comme
des jeux de nains. La formation d’une union mondiale pourrait

1. Ces lignes ont été prophétiquement écrites près de dix mois avant l’invasion
chinoise du Tibet (octobre 1950). (Note de l’éditeur)

383
L’Idéal de l’unité humaine

s’en trouver indéfiniment retardée, même sans ouverture réelle


des hostilités, car l’incompatibilité des intérêts et des idéologies
à une échelle si vaste rendrait pour ainsi dire irréalisable leur
inclusion dans un corps unique. La possibilité d’une formation
de trois ou quatre unions continentales, qui pourraient ensuite
se fondre en une seule unité, serait alors très éloignée et, sauf
après une commotion formidable, à peine faisable.
Il fut un temps où l’on pouvait envisager l’ultime possibilité
d’une extension du socialisme à toutes les nations ; une unité inter-
nationale aurait pu alors se créer sous l’influence des tendances
innées du socialisme qui cherchent naturellement à surmonter
la force divisionniste de l’idée de nation et son séparatisme, son
goût de la concurrence et de la rivalité aboutissant souvent à une
lutte ouverte ; tel aurait pu sembler le chemin naturel de l’union
mondiale, et telle aurait pu devenir en fait sa route ultime. Mais
en premier lieu, mis à certaines épreuves, le socialisme ne s’est
révélé d’aucune façon à l’abri de la contagion de l’esprit national
de division ; sa tendance internationaliste ne survivrait peut-être
pas à son arrivée au pouvoir dans les États nationaux séparés,
car il se trouverait immédiatement l’héritier des nécessités et
des intérêts nationaux en concurrence   : le vieil esprit pourrait
fort bien survivre dans le nouveau corps socialiste. En second
lieu, il n’est peut-être pas inévitable, ou pas avant longtemps,
que la marée montante du socialisme s’étende à tous les peuples
de la terre ; d’autres forces peuvent surgir et contester ce qui
semblait à un moment (et semble peut-être encore) l’issue la
plus probable des tendances mondiales présentes ; le conflit entre
le communisme et le socialisme modéré qui respecte encore,
bien que d’une façon restreinte, le principe de liberté — liberté
de conscience, de pensée et de personnalité individuelle —
pourrait, si cette différence se perpétuait, créer de sérieuses
difficultés à la formation d’un État mondial. Il ne serait guère
facile d’édifier une constitution, une loi d’État et une procédure

384
Postface

harmonisatrices où il serait possible ou même concevable que


l’individu n’ait pas la moindre parcelle de liberté véritable ou
qu’il n’ait aucune existence prolongée, sauf comme une cellule
dans le fonctionnement automatique et rigidement déterminé du
corps de l’État collectiviste, ou comme un rouage de la machine.
Non pas que le principe communiste aboutisse obligatoirement
à de pareilles conséquences ni que son système conduise néces-
sairement à une civilisation de termites et à l’étouffement de
l’individu ; au contraire, il pourrait très bien être, à la fois, un
moyen d’accomplissement pour l’individu et d’harmonie par-
faite pour l’être collectif. Les systèmes déjà édifiés et qui sont
connus sous ce nom, ne sont pas réellement du communisme,
mais les interprétations d’un socialisme d’État démesurément
rigide. Et le socialisme lui-même pourrait fort bien aller de
l’avant, s’éloigner du sillage marxiste et trouver des méthodes
moins rigides ; un socialisme coopératif, par exemple, pourrait
un jour s’instaurer sans rien de la rigueur bureaucratique d’une
administration coercitive ou d’un État policier ; mais dans les
circonstances présentes, la généralisation du socialisme dans le
monde entier n’est guère prévisible, ni même une possibilité
majeure, et, en dépit de certaines possibilités ou tendances créées
par les récents événements d’Extrême-Orient, une division de
la terre entre deux systèmes, capitaliste et socialiste, semble
pour le moment une issue plus probable. En Amérique, l’atta-
chement à l’individualisme et au système capitaliste de société
reste total, de même qu’un fort antagonisme, non seulement
contre le communisme mais même contre un socialisme modéré,
et l’on ne voit guère la possibilité que leur intensité s’adoucisse.
Le succès complet du communisme, l’infiltration des continents
de l’Ancien Monde, que nous avons dû envisager comme une
possibilité, est encore très improbable si nous regardons les
circonstances actuelles et l’équilibre des Puissances opposées ;
et même s’il se produisait, un accommodement serait encore

385
L’Idéal de l’unité humaine

nécessaire, à moins que l’une des deux forces ne remporte une


écrasante victoire définitive sur son adversaire. La réussite d’un
accommodement de ce genre dépendrait de la création d’un
organisme qui résoudrait tous les sujets de querelles possibles
à mesure qu’ils surgissent, sans les laisser dégénérer en conflit
ouvert ; or, cet organisme serait évidemment un successeur de la
Société des Nations et de l’ONU et il agirait dans le même sens.
De même que la Russie et l’Amérique, en dépit de leur constante
opposition politique et idéologique, ont évité jusqu’à présent
toute démarche qui aurait rendu trop difficile ou impossible la
continuation de l’ONU, de même un troisième organisme serait
protégé par la même nécessité ou la même utilité impérieuse de
continuer son existence. Les mêmes forces œuvreraient dans le
même sens et la création d’une union mondiale effective resterait
encore possible ; finalement, on peut compter sur la masse du
besoin général de l’espèce et sur son instinct de conservation
pour rendre cette union inévitable.
Il n’est donc rien qui doive décourager notre prévision du
succès ultime de cette grande entreprise, ni dans le cours des
événements depuis la fondation de l’Organisation des Nations
Unies, ni dans les suites du grand début de San Francisco où
s’est fait le premier pas décisif vers la création d’un organisme
mondial pouvant aboutir à l’établissement d’une unité mondiale
véritable. Il y a des dangers et des difficultés ; on peut appré-
hender des conflits, même des conflits colossaux qui pourraient
compromettre l’avenir, mais on ne peut pas envisager un échec
total, à moins d’avoir le cœur de prédire l’échec de l’espèce.
La thèse que nous avons entrepris d’établir reste inchangée,
à savoir que la Nature pousse à des agglomérations de plus en
plus larges, et finalement à l’établissement de la plus grande de
toutes les agglomérations   : l’union ultime des peuples du monde.
C’est évidemment la voie qu’exige l’avenir du genre humain ; des
conflits ou des perturbations, si immenses soient-ils, peuvent

386
Postface

la retarder, de même qu’ils peuvent modifier considérablement


les formes qu’elle promet de prendre maintenant, mais ils ne
peuvent pas l’empêcher, car la destruction générale serait la seule
autre destinée possible pour l’humanité. Pareille destruction, en
dépit des possibilités catastrophiques qui viennent neutraliser
les résultats bénéfiques assez indubitables et d’une portée quasi
illimitée des découvertes et des inventions récentes de la science,
semble tout aussi chimérique que l’attente prochaine d’une paix
et d’une félicité définitives ou d’une société parfaite des peuples
humains. À défaut d’autre chose, nous pouvons compter sur la
poussée évolutive et, sinon sur un Pouvoir caché plus grand,
du moins sur l’action et l’impulsion ou l’intention manifeste de
l’Énergie Cosmique que nous appelons Nature, pour conduire
l’humanité jusqu’au prochain pas nécessaire, au moins, qui est
un pas de conservation, car la nécessité est là et elle est assez
généralement reconnue ainsi que l’idée du but auquel elle doit
conduire finalement, et l’organisme incarnant cette idée demande
déjà à être créé. Sans dogmatiser ni donner la première place
à notre opinion personnelle, nous avons indiqué dans ce livre
les conditions, les possibilités et les formes que cette nouvelle
création peut prendre et celles qui paraissent les plus désirables ;
un examen impartial des forces à l’œuvre et des résultats qui
suivront probablement, était l’objet de cette étude. Le reste
dépendra de la capacité intellectuelle et morale de l’humanité,
si elle peut mener à bien ce qui, dès maintenant et de toute
évidence, est la seule chose nécessaire.
Nous concluons donc que, dans les conditions du monde actuel
et compte tenu de ses aspects même les plus négatifs et de ses
possibilités les plus dangereuses, il n’est rien qui nous oblige à
modifier nos vues sur la nécessité et l’inévitabilité d’une union
mondiale ; la poussée de la Nature, la contrainte des circons-
tances, les besoins présents et futurs de l’humanité, la rendent
inévitable. Les conclusions générales auxquelles nous sommes

387
L’Idéal de l’unité humaine

parvenus, demeurent, ainsi que nos considérations sur les moda-


lités et les formes ou les alternatives possibles ou les tournures
successives qu’elle peut prendre. Le résultat ultime doit être la
formation d’un État mondial, et la forme la plus désirable serait
une fédération de nations libres d’où tout asservissement, toute
inégalité forcée et toute subordination d’une nation à une autre
auraient disparu, où toutes les nations auraient un statut égal,
bien que certaines puissent conserver une influence naturelle
plus grande. Une confédération offrirait la liberté la plus large
aux nations-membres de l’État mondial, mais elle risquerait
de laisser trop de place à l’action des tendances séparatistes ou
centrifuges ; une organisation fédérale serait donc préférable.
Le reste sera déterminé par le cours des événements et par une
entente générale, ou par la forme que suggéreront les idées et les
nécessités de l’avenir. Une union mondiale de ce genre aurait les
plus grandes chances d’avoir une longue survie ou de devenir
permanente. Ce monde est changeant ; des incertitudes et des
dangers peuvent l’assaillir ou le déranger pendant un temps,
et la structure établie peut se trouver sujette à des tendances
révolutionnaires tandis que des idées et des forces nouvelles
peuvent surgir et influencer la mentalité générale de l’humanité,
mais le pas essentiel aura été fait et l’avenir de l’espèce assuré ;
ou, du moins, nous aurons dépassé l’ère présente où l’espèce
est constamment menacée et perturbée par des difficultés et des
besoins non résolus, des conditions précaires, d’immenses bou-
leversements, des conflits mondiaux énormes et sanguinaires, et
la menace d’autres à venir. Dès lors, l’idéal de l’unité humaine ne
sera plus un idéal irréalisé mais un fait accompli, et sa préserva-
tion aura été remise à la garde des peuples humains finalement
unis. Sa destinée future sera entre les mains des dieux, et, si
les dieux trouvent quelque utilité à la continuation de l’espèce,
cette destinée peut leur être confiée sans crainte.

388
Index
Absolutisme 122‑23, 217‑24 nazie 82 (note), 313 (note)
Abyssinie 84‑85, 301, 305 pangermanisme 41, 144, 245, 257,
Action(s) 315
loi d’action et de réaction 298‑99 unification 197
Administration 217 Alsace (Alsace-Lorraine) 38, 40,
et l’État mondial 266, 268 61‑62, 146, 189, 305
et organisation nationale 209‑10 Âme
judiciaire 213‑15, 270 âme unique de l’humanité 348‑49
uniformité et centralisation 197‑203, et liberté, égalité, fraternité 357,
266 358
Afrique 305 Amérique
du Nord 89‑90 américanisation du continent 383
et l’impérialisme européen 185, 193 État interaméricain
expulsion de l’Allemagne 136 confédéré 150‑51
Afrique du Sud 64, 65, 67, 197, 361 et impérialisme 301‑02
Âge d’or 16, 255, 278 et les États-Unis d’Europe 89‑90
Agrégat (humain, social) formation de blocs
comment la Nature l’a continentaux 381‑82
construit 57‑58 panaméricanisme 144
et l’individu 8‑13 province de l’Europe sur le plan
unification 106‑08 culturel 289
Akbar 221 républicaine 231, 234
Albanie 84‑85 Anarchisme 365
Alexandre 101, 105 et internationalisme 330, 333‑34
Allemagne 33‑34, 35 (note), 49, intellectuel 283
88‑89, 114, 123 (note), 153 philosophique 17, 94, 165
(note), 271, 272 (note), 302, 315, spirituel tolstoïen 283
316 Angleterre 5, 74, 76, 123‑24, 136‑37,
cause de sa défaite (guerre de 1914- 145
18) 260 colonies 289, 294‑95
chute de la monarchie 230 ` développement de la vie
des Hohenzollern 34 nationale 112
et centralisation 197, 203 (note) domination étrangère 36
et la Prusse 197, 200 empire britannique et exemple
et l’empire mondial 72‑74 romain 45‑46, 47
et l’État 18, 83‑84 empire fédéré hétérogène 63‑70
et Napoléon 36 et l’Écosse 38‑39, 57, 59, 61‑62,
expulsée d’Afrique 136 111‑12, 267
l’exemple romain 45‑46, 47‑48 et les langues celtes 164, 324
médiévale 111, 112, 195 et l’idée d’État 17‑19
militarisme 83‑84, 242‑43 et l’Inde 50‑51, 291

391
L’Idéal de l’unité humaine

et l’Irlande 57, 59‑61, 111‑12, 192, races asiatiques   : peuples plutôt que
295, 312, 313, 315, 316 (note), nations 276
320, 322, 324‑25 Assyrie 104, 109
et principe de libre Athènes 98
nationalité 303‑04 et l’idée d’État 17‑18
formation de la nation juridiction 213
britannique 59 Australie 63, 64, 67, 189, 197,
la Réforme 119 319‑20, 361
monarchie 230 Auto-détermination (droit des peuples
rôle de la monarchie 122 à disposer d’eux-mêmes) 192,
Arabe 312 (note), 317‑18, 319‑20, 323,
nation 9‑10 343
royaumes 306 (note) Autriche 31, 40, 47, 150, 230, 233,
Arabie 103, 104, 109, 232‑33 301, 313, 314, 316, 344
Aristocratie empire autrichien 30‑31, 32‑33,
dans l’État monarchique 222 (note) 233‑34, 313
dans une société parfaite 222 (note) et la Pologne 47
fondement de l’absolutisme
Balkans 121, 135, 301, 305, 314
aristocratique 222
domination étrangère 36
Armée
impérialisme 84
et la loi 137‑38
Barbarie 43, 109
et unité internationale 139
Belgique 50, 59, 84, 135, 197
force armée composite 139
Bengale 291
limitation illusoire 136
Blocus 74, 259‑60
nationale 134, 250‑51 Boers 301
Armements Bolchevisme 310
limitation (désarmement) 133, 134, Bouddhisme 52
136, 250 Bourgeoisie 124‑25
Ashoka 221 Breton (langue) 274, 292
Asie (Orient) Bulgarie 301
bloc communiste 383
choc de l’européanisation 273 Califat 41‑42, 232‑33
et la culture européenne 51, 51‑53 Canada 63‑65, 67, 189, 319‑20
et les États-Unis d’Europe 88‑90 Capitalisme 2, 125‑26, 255, 256, 376
et l’impérialisme européen 89, 185, Carthage 74, 97
192‑93, 301‑02 Caste 12, 15, 97, 98, 120, 252‑53
monarchie 231‑32 et ordre quadruple
périodes de stagnation 5‑6 (chaturvarna) 116, 117‑18
principe de libre nationalité 303‑05 Celte
question asiatique 136, 238 culture celtique 47, 324

392
Index

races celtiques 9 point faible 27


Centralisation 194‑203, 266, 268, Commercialisme 252‑58
270, 273 Commonwealth 42 (note), 64‑65, 66
économique 209‑10 (note), 70 (note), 150, 233 (note),
César Auguste 105, 221 306 (note), 307
César, Jules 105 Commune (la) 81
Chandragupta 97, 221 Communisme 41 (note), 153 (note)
Charlemagne 45, 221, 276 russe 375
Chine 89, 103, 118‑19, 199‑200, 223, Corée 40, 300
301, 379 Cortès 77
communiste 382, 383 Cosmopolite 79, 90, 234‑35, 274,
Empire 43 332‑33, 361‑62
et Japon 118‑19, 190, 199 Cromwell 313
et monarchie 122, 231‑32 Cruauté 313 (note), 351‑52
et nationalisme démocratique 79‑80 Cuba 271, 308
européanisation 50 (note) Culture
hiérarchie sociale et unité et commercialisme 72‑73, 254‑55,
nationale 117 255
rôle de la monarchie dans la et la vie matérielle 293‑94
formation nationale 122 impact des différentes cultures 48‑53
Chrétienté 45, 107, 149 nationale et l’individu 27‑28
Christianisme 292, 324, 351 uniformité 163‑64, 197, 224, 225,
en Inde 51‑52 274
Cités-États 107
défaut 5 Démocratie
disparition 5 bourgeoise 235, 245, 247
grecques 4, 9, 33‑34, 99 dans la Grèce antique 280
renaissance après la chute de l’empire dans une petite communauté 98
romain 110‑11 État démocratique 224
Civilisation et centralisation nationale 199‑200
ce que l’Europe appelle et la guerre 245‑46, 247
«   civilisation   » 73 et la religion de l’humanité 351
gréco-romaine 379 et liberté 200, 247, 279, 281
Clan 111‑12, 337 et monarchie, en Asie 232‑33
Classe(s) importance 205
conflit 10‑11 moderne 205, 209, 234‑35, 238,
guerre des classes 152‑53 271, 280‑81, 281‑82
hiérarchie 95‑96 parfaite 219
Collectivisme 129 réelle et formes démocratiques 149,
et l’individu 15‑16 219 (note)
idée dominante 15‑16 sociale 153 (note), 231‑32, 234

393
L’Idéal de l’unité humaine

socialisme démocratique 81 byzantin 33


Désarmement 241, 250, 261 (note) confédéré 52‑53
Dharma 218‑19, 219‑20, 221 et nation 30‑39
Diplomatie 208, 209, 342‑43 et unité internationale 143‑53
Diversité et unité 7, 95‑96, 175‑76, hétérogène 40‑42, 54, 57, 62,
177, 178‑79, 179, 182, 285, 297, 63‑70, 94‑95
319 exemple romain 43‑46
Dominion 62 (note), 200 (note), 306 romain et nations
(note) européennes 46‑53
valeur 187
Économie 21‑29 homogène 40‑42, 94
conception économique de la japonais 40, 300
vie 220, 254 moderne 162
ordre économique et union mondial 71‑78
mondiale 321‑22 prénational 103‑08
unité économique et État unités réelles et unités
mondial 266‑68 politiques 30‑39
Écosse 57, 59‑61, 111, 112, 267 Épopées de l’Inde 35
Éducation Esclavage
dirigée par l’État 27 en Amérique 186
et conception économique de la en Grèce, à Rome, en Inde 100‑01
vie 254 et l’islam 116
Égalité Espagne 5, 110‑11, 112, 153 (note)
et liberté 126‑27, 357‑58 chute de la monarchie 230
idéal de l’État parfaitement conflit entre l’Église et l’État 118
organisé 80 et les États-Unis 308
Ego fascisme 271 (note)
collectif 342 rôle de la monarchie 123
égoïsme et religion de État 216‑17
l’humanité 355 croissance 225
et fraternité 357 dans l’antiquité 25 (note)
national 342, 347 et la liberté 160
Égypte 103, 104, 232‑33, 295, 301, et l’Église 118‑19, 125
305, 306 (note) et le socialisme 224, 275
et l’empire britannique 66 et l’individu 15, 17‑20, 21‑29, 280
tentative d’unification nationale 103 insuffisance de l’idée d’État 21‑29
Élisabeth I 313 parfaitement organisé 80‑81
Empire principe 275
britannique 31‑32, 57, 61‑62, 62, États-Unis 150‑53, 197, 280‑84, 361
63, 68‑69, 230, 233‑34, 295, 306, Cour Suprême 198
324‑25 et Cuba 271, 308

394
Index

et gouvernement central 198 Flandres 111


et la langue anglaise 289 Foi 353
et la Ligue des nations 298, 308‑09 Force(s)
et les États-Unis d’Europe 89‑91 arbitre de la vie humaine 251
et les Philippines 85, 91, 308 forces et idées 144‑45
exemple d’empire homogène 40‑41 Formose 40
formation 34 France 5‑6, 45‑46, 73‑74, 145‑46,
guerre civile 186 153 (note)
individualisme et capitalisme 385 conflit entre l’Église et l’État 118‑19
politique traditionnelle 198‑99 Église sous le contrôle du roi 118‑19
États-Unis d’Europe 70 (note), 79‑91, et l’Afrique du Nord 50‑51, 52‑53
86 (note), 87‑89, 382 et l’idée d’État 17‑18
Europe, voir États-Unis d’Europe formation de la nation 35 (note), 37
ce qu’elle doit à Israël, à la Grèce, à guerre franco-allemande 257
l’Italie médiévale 4 histoire politique 112, 202‑03
chute de la monarchie 230 institution d’un langage unique 274
classe dominante 11
médiévale 34, 111, 195‑96
concert de l’Europe 87, 131‑32
monarchie 121, 123, 203, 210, 233
domination de l’Asie et de
propagandiste de la liberté et de
l’Afrique 89‑90, 193, 301
l’égalité politiques 82‑83
féodale 149
révolution française 79, 80, 196,
juridiction ecclésiastique 214
270, 317, 319, 329‑30
médiévale 45
unification 111
principe de libre nationalité 303‑04
unification 107
Galles 9‑10, 38‑39, 57, 59‑61, 112,
Évolution 170
sociale   : l’individu et le groupe 15‑16 267, 272
trois facteurs 174 Gaule 103, 104, 108, 110, 164
Gouvernement
Famille 337 central 122, 194‑95, 198, 235, 266,
Fascisme 205 (note), 256 (note), 263 268
(note), 272 (note) formes 96, 228‑39
Fédération 313 Grèce 103, 223, 270, 271
de nations libres 39, 84‑86, 154 cités-États 4, 9‑10, 33, 107, 110
et l’union mondiale 326, 363‑64, empire 32‑39
387‑90 et démocratie 97
Femme 100‑01 et Rome 110
en Grèce, à Rome, en Inde 100 langue 44
Finlande liberté et démocratie 271
et Russie 47, 312, 314‑15, 320, 321, moderne 33‑34, 145, 230, 271
322 monarchie 96

395
L’Idéal de l’unité humaine

tendances centrifuges et et la vie 170‑71, 329, 330‑31


centripètes 33 rationnelle, intellectuelle 356, 366
unification 104‑05 Imagination 16, 236
Guerre Impérialisme 79, 84‑85, 300‑02
commerciale 259‑61 et liberté 145‑46, 156‑57
de 1914-18   : et nationalisme 86
Allemagne   : rêve d’un empire et unité internationale 142‑43
mondial 72 Inde 99, 103, 199‑200, 223
causes 135‑36 classes privilégiées 12
et nationalisme 335‑36 coutumes sociales et religieuses 215
de 1939-45 381 démocratie et monarchie 97
effet centralisateur 199‑203 empires 4‑5, 35, 101, 109‑10
élimination 86, 323 et la culture anglaise 50, 67
et commercialisme 255‑58 et la langue anglaise 51, 291, 324
et démocratie 244‑46 et la Ligue des nations 321 (note)
et religion de l’humanité 351‑52 et l’empire britannique 66‑70, 295,
et socialisme 247 324
Guerre froide 370 et nationalisme démocratique 79‑80
Guru Govind Singh 119 évolution 34
hiérarchie sociale 119, 120
Hiérarchie 119 Home Rule 306‑07
Hitler 34 (note), 86 (note), 156 langues 286‑87
(note), 203 (note) menace du bloc communiste 383
Hollande 59, 84 renaissance 66
Humanitarisme 351 rêve d’une Inde christianisée 51‑52
Humanité rôle du monarque 206, 232 (note)
et l’individu, et la collectivité 176 tendances centrifuges 10
progrès unifié 176‑77 vie spirituelle 99
religion de l’humanité 328, 348, Individu
350‑58, 359, 366, 367 dans les petites communautés 101
et la communauté 174‑76
Ibsen 279 (note) et la race humaine 367‑68
Idéal et la société 8, 10‑11, 211, 220‑21,
idéal de l’unité humaine 2‑3, 378, 223, 283
388 et l’État 17‑19, 21‑29, 280‑81
signe et intention de la Nature 2‑3 place dans l’empire romain 6
Idée(s) progrès des individus dans la
de nation 311‑12, 337‑38 société 10
d’État 15, 17‑20, 21‑29, 49, 228, Individualisme
311‑12 et collectivisme 15
et forces 144‑45 Internationalisme 234‑35, 329‑36,

396
Index

344 signe et pouvoir de l’âme d’un


et nationalisme 142‑43, 154, 265, peuple 288, 293
298, 329‑30, 335‑36 universelle 164, 229, 274, 286‑87,
Irak 306 (note) 292
Irlande 9‑10, 57, 59‑61, 111, 192, Latin (langue) 44, 164, 286, 289,
295, 312, 313, 315‑16, 316 292‑93
(note), 320, 322, 324‑25 Législation
Islam et développement de la société
civilisation 116 humaine 204
et la nation arabe 9‑10 et le roi 218‑20
panislamisme 41, 144 et l’État mondial 263
Israël 4, 9 (note), 103 Liberté
Italie 4, 5, 33, 35 (note), 103, 123 d’association 281
(note), 145, 146, 153 (note), 199, de pensée 56 (note), 281 (note), 282
et centralisation 199‑200
272 (note), 305
et démocratie 279‑81
ancienne et l’empire romain 105,
et égalité 80, 126‑27, 357
110
et la loi 177‑78, 179, 180
de Mazzini 84
et l’idée de nation libre et
et l’Église 113, 118‑19
indépendante 79
fasciste 82 (note), 165 (note), 237
et l’idée d’État 160
(note), 280 (note)
et l’ordre 159, 177, 180, 285‑86
romaine 9 et uniformité 154‑66, 177‑78,
179‑80
Jacobins 81, 196, 202, 310, 317 formule révolutionnaire 79‑80,
Japon 85, 89, 117‑18, 118‑19, 80‑81
199‑200, 382 moderne   : irréelle 356
et la Chine 190‑91 nationale et impérialisme 146
et la culture européenne 50 religieuse 282
hiérarchie sociale et évolution Liberté, égalité, fraternité 127,
nationale 117 356‑57, 357
le Mikado 117, 121, 232‑33 Loi 205‑06
le Shogun 117 base de son autorité 137
Judée 104 coutumière 206, 215
dans les actions humaines 298
Karma 135‑36 de la Nature 169
Khalsa 119 et liberté 177, 179‑80
internationale 86, 87, 137, 377‑78
Langue nécessaire, mais peut devenir une
diversité 286‑93 entrave 309
et la pensée 163 uniformité 212‑24

397
L’Idéal de l’unité humaine

vraie 181 221, 244


Louis XIV 123, 202 Nation
Lycurgue 182, 206 ego national 128, 243, 338, 342,
347‑48
Mahomet 207 et la diversité des langues 287‑91
Majorité et la vie unifiée de
tyrannie 19, 238, 279 l’humanité 161‑63, 194
Manu 182, 204, 206, 207, 221
et les empires 30‑39
Maroc 135, 301
et l’État mondial 228, 229, 259,
Metternich 87, 244
263‑65, 270‑71, 276‑77, 363‑64,
Mexique 85, 302
388
Moghol (empire) 5, 109, 232
Monarchie formation de l’unité nationale 36‑37,
absolue 96, 123, 199 88, 107, 112‑13, 115‑27, 196‑97,
conflit entre l’Église et l’État 118‑19, 341‑42
144 hétérogène 57
démocratique 234 histoire de sa naissance 296‑97
et le pouvoir financier 209‑10 idéal démocratique 79‑80
rôle dans la formation idée de nation 38, 41 (note), 55,
nationale 122‑27 89‑90, 162‑63, 311‑12, 327‑28,
Monde 337
empire mondial 45, 71‑78 pratiquement indestructible 38
État mondial 29, 151, 184, 196‑97, relation entre nations 24, 186, 191,
225‑27, 228, 229, 263‑74, 246‑47, 257, 286‑87, 307
275‑84, 298, 345, 346, 363‑64, religion 347
374, 376, 380, 388 tentative d’unité nationale dans
avantages 347‑48 l’antiquité 103‑04
et la nation 263‑64, 270‑71,
unité collective vivante 30, 37
276‑77
unité naturelle 188‑89, 378
et unification militaire 240
variation et tendance
formes 228‑39
impérialiste 299
nécessité économique 261
Nationalisme
parlement mondial 326
union mondiale 70, 194‑95, 225, et impérialisme 86‑87, 300‑02
228, 298, 319‑28, 346‑47, et internationalisme 142‑43, 154,
363‑64, 387‑88 234‑35, 264‑65, 334‑35
Monroe (doctrine) 90, 383 Nationalité 343
principe de libre nationalité 302,
Napoléon 36‑37, 45‑46, 73‑74, 203, 303‑06, 310‑11

398
Index

National socialisme 203 (note), 205 Rajputs 119


(note), 272 (note) Réforme (la) 119
Nations Unies 370, 372, 374, 386‑87 Religion
Nietzsche, Friedrich 89, 156 (note) de l’humanité 353
Norvège 59, 190‑91 et l’internationalisme 333
liberté religieuse 282
ONU 132 (note), 371, 372, 376, 383, nationale et religion d’État 223
386
universelle 366
conseil de sécurité 373
vie religieuse 220‑21
Orient, voir Asie
Républicanisme 230‑31, 234, 302
Révolution
Paix
et commercialisme 256‑57 mouvement d’évolution
internationale 242 concentré 302‑03
Patriotisme 243, 298, 330, 338 mouvement révolutionnaire 125‑26
Pensée Révolution française 191, 202‑03,
et langage 163‑64 211, 317, 319
liberté de pensée 56 (note) et internationalisme, et
Perse 103, 104, 232‑33, 257, 306 nationalisme 329‑30
(note) idée dominante 79‑80
et nationalisme démocratique 79‑80 Jacobins 81, 196, 202‑03, 310,
Philanthropie 351, 353 317
Philippines 85, 91, 308 règne de la Terreur 81, 310
Politicien 21‑22, 130‑31 Rishi 98, 355 (note)
Politique Roi
mental politicien 130, 131 en Inde 206, 218
Pologne 38, 40, 46, 47, 123‑24, 146, et administration judiciaire 214
192, 199‑200, 305, 314‑15
et le pouvoir législatif 218‑21
et Russie 313, 321
rôle dans la politique étrangère et
Portugal 84, 230
intérieure 208‑09
Positivisme 351
Rome 101, 104, 110‑11
Pouvoir 280, 283, 372, 387
empire romain 6‑7, 25, 43, 101‑02,
équilibre 131‑32, 265, 385
Provençal (langue) 274, 292 105, 108‑09, 277‑78, 345‑46,
Prusse 197, 200 365, 379
et démocratie 97
Race 199 (note) et empire mondial 71‑72, 74, 75,
Raison 77
et l’organisation de la vie 201 monarchie 96
intelligence pratique 170‑71 vie politique, juridique, militaire 99

399
L’Idéal de l’unité humaine

Roosevelt, Franklin 199 (note) Socialisme 28‑29, 164, 165 (note),


Roumanie 146 224, 271‑72, 334‑35
Royaume-Uni 316 démocratique 81
Russie 74, 76, 79, 82 (note), 123 deux types 153 (note), 272 (note)
(note), 192, 203, 233, 382, 386 et capitalisme 2, 255, 256
amas de nations 312 et internationalisme 333, 334‑35
bolchevique 50 (note), 82 (note), et l’État 80‑83, 224, 275‑76
260, 306 (note), 375 et religion de l’humanité 351
chute de la monarchie 230, 233
importance 205
communiste 380
principe 216, 256
empire 5, 41 (note)
russe 334
et la Finlande 47, 312, 313, 314,
socialisme d’État 93‑94, 129‑30,
315, 320, 321, 322
et la Ligue des nations 373 153, 236‑37, 247, 266 (note), 385
et la Pologne 321 Société
et le principe de libre et l’individu 8, 10
confédération 303‑04, 310‑18 évolution rationnelle 215‑16
et les nations asiatiques 41, 312 naturelle 212, 213, 223
fédération de républiques libres 306 vie économique 252
règne de la bourgeoisie 245 Société des Nations (Ligue des
révolution 236, 305‑06, 310‑11, Nations)
344 conception 244 (note), 298‑309
rôle de la monarchie 121‑23 inclusion de l’Inde 321 (note)
socialiste 153 (note), 245 (note), principal défaut 373
311 (note) Sparte 17, 33, 97, 98, 105
soviets 310‑11 Spiritualité
et religion 333
Sainte Alliance 244
Suède 59, 90‑91, 190‑91, 314‑15
Saint Empire romain germanique 5,
Suisse 188, 189, 197, 199, 274
45‑46
Science 76‑77, 254‑55, 273, 332‑33,
Tchécoslovaquie
351‑52, 381
nation tchèque 305
Serbie 33, 50, 146, 257, 301, 305
Shastra (droit hindou) 215 Thrace 33, 135
Shûdra 100, 117, 253 Tibet 120, 300, 383 (note)
Siam 300 Totalitarisme 123 (note)
Sikhs 119 Travail
Social(e) et capital 152, 153, 253, 259, 261
évolution   : (note), 263
et l’individu, et le groupe 15‑16 et internationalisme 335
trois facteurs 174 et la classe moyenne 235‑36

400
Index

Tribus 300, 305, 337, 338 premier pas 92‑93, 128‑41, 386‑87
Trieste 315, 322 réalisation   : quelques
Tripoli 135, 301 possibilités 142‑53
Turquie 50 (note), 74, 79‑80, 89‑90, Uniformité 27‑28, 272‑73, 294
232, 301, 304, 314‑15 absolue 11‑12, 27‑28, 177‑78,
272‑73, 294
Ulster 46
de la culture 163‑64, 274
Unification (unité)
de l’humanité 163‑64
deux difficultés 30
et croissance de l’État 225‑26
et la machine d’État 15, 23, 26, 27,
140 et l’État mondial 229, 265‑66,
et la nation 162, 188, 194‑95 275‑77, 364
et religion de l’humanité 359, 366, et liberté 154‑66
367 et libre variation 16, 163‑64, 164
idéal de l’unité humaine 2‑3, 378, et l’intelligence humaine 201
388 et unité 177‑78, 196‑97, 285, 323
inévitable 359, 361‑62 judiciaire, législative, sociale 212‑24
nécessité 1, 338‑39 Union soviétique 41 (note), 70 (note)
par association de libres Unité
nationalités 71, 142‑43 et diversité 7, 169, 175‑76, 179,
par conquête d’un seul 182, 285‑97, 292‑93
empire 71‑78, 101, 151, 155‑56, et uniformité 177‑78, 196‑97
182, 265, 273 (note), 342, 360,
idéal de l’unité humaine 2‑3, 378,
380‑81
388
par domination de quelques grands
Utopie 220, 224
empires 39, 78, 152, 155‑56, 182,
342‑43, 343
par extension du socialisme 384 Vaïshya 11, 252, 253
par fédération de nations libres 39, Vie collective 2, 4, 5, 99, 129
84, 85, 86, 154, 388 Volonté 142, 173
par formation d’agglomérats dans la Nature 341
continentaux 381
par formation d’agrégats Wilson, Woodrow 307
impériaux 149
politique, administrative 30, 54, Yoga 371
93‑94, 106, 120, 154, 155, 182,
298, 359

401
Les œuvres de Sri Aurobindo et de la Mère sont publiées par l’Ashram
de Sri Aurobindo, Pondichéry.

Œuvres de Sri Aurobindo (traductions françaises)


La Mère
Les Bases du Yoga
Lumières sur le Yoga
Aperçus et Pensées
L’Idéal de l’Unité humaine
Le Cycle humain
La Synthèse des Yogas – 3 volumes
La Manifestation supramentale sur la Terre
Lettres sur le Yoga – 6 volumes
La Vie divine
Essai sur la Guîtâ
Le Secret du Véda
Sri Aurobindo parle de la Mère (Choix de lettres)
Savitri (passages traduits par la Mère – édition bilingue)
Les Fondements de la culture indienne
La Poésie future

Œuvres de la Mère
Prières et Méditations
La Découverte suprême
Commentaires sur le Dhammapada
Éducation (513 pages – articles, messages et lettres)
Éducation (57 pages – aspects fondamentaux)
Paroles d’autrefois
Entretiens 1929-31, Entretiens 1950-51, Entretiens 1953, Entretiens 1954,
Entretiens 1955, Entretiens 1956, Entretiens 1957-58
Pensées et Aphorismes de Sri Aurobindo
(traduits et commentés par la Mère)
Notes sur le Chemin
Table des matières

Première Partie

Chapitre 1
La tendance à l’unité   : sa nécessité et ses dangers 1
Chapitre 2
L’imperfection des agrégats passés 8
Chapitre 3
Le groupe et l’individu 14
Chapitre 4
L’insuffisance de l’idée d’État 21
Chapitre 5
Nation et empire   : unités réelles et unités politiques 30
Chapitre 6
Méthodes d’empire   : anciennes et modernes 40
Chapitre 7
La création d’une nation hétérogène 54
Chapitre 8
Le problème d’un empire fédéré hétérogène 63
Chapitre 9
La possibilité d’un empire mondial 71
Chapitre 10
Les Etats-Unis d’Europe 79

405
L’Idéal de l’unité humaine

Chapitre 11
Les petites unités libres et l’unité supérieure centralisée 92
Chapitre 12
L’ancien cycle pré-national de formation des empires
– Le cycle moderne de formation des nations 103
Chapitre 13
La formation de l’unité nationale   : les trois étapes 115
Chapitre 14
Possibilité d’un début d’unité internationale   :
ses énormes difficultés 128
Chapitre 15
Quelques possibilités de réalisation 142
Chapitre 16
Le problème de l’uniformité et de la liberté 154

Deuxième Partie

Chapitre 17
La loi de la Nature dans notre progrès   :
L’unité dans la diversité – la loi et la liberté 169
Chapitre 18
La solution idéale   : un libre groupement de l’humanité 182
Chapitre 19
La poussée à la centralisation et à l’uniformité
– L’administration et la direction des affaires
étrangères 194
Chapitre 20
La poussée à la centralisation économique 204

406
Table des matières

Chapitre 21
La poussée à la centralisation et à l’uniformité
législatives et sociales 212
Chapitre 22
Union mondiale ou État mondial 225
Chapitre 23
Formes de gouvernement 228
Chapitre 24
Nécessité d’une unification militaire 240
Chapitre 25
La guerre et le besoin d’unité économique 252
Chapitre 26
Le besoin d’unité administrative 262
Chapitre 27
Le péril d’un État mondial 275
Chapitre 28
La diversité dans l’unité 285
Chapitre 29
L’idée d’une Ligue des nations 298
Chapitre 30
Le principe de libre confédération 310
Chapitre 31
Les conditions d’une union mondiale libre 319
Chapitre 32
L’internationalisme 329
Chapitre 33
L’internationalisme et l’unité humaine 337

407
L’Idéal de l’unité humaine

Chapitre 34
La religion de l’humanité 350
Chapitre 35
Résumé et conclusion 359
Chapitre 36
Postface 369

Index 389

Bibliographie 403

408

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