2014 Mergen Ludovic
2014 Mergen Ludovic
Direction du mémoire :
Monsieur le Professeur Maurice Carrez
Juin 2014
L'Université de Strasbourg n'entend donner aucune approbation ou improbation
aux opinions émises dans ce mémoire. Ces opinions doivent être considérées comme
2
Remerciements
3
Sommaire
Introduction 5
La longue domination du récit sioniste (1948-1988) 16
La construction du récit sioniste de l’exode 18
Le récit palestinien de la guerre de 1948 et de la Nakba 26
Les premières critiques du récit sioniste de la Nakba 34
Vers une reconnaissance implicite de la Nakba ? (1988-2000) 42
L'apport des « nouveaux historiens israéliens » au débat historiographique sur la
Nakba 44
Le débat historiographique israélien sur la Nakba (1988 - 2000) 56
L'impact de la « nouvelle histoire » sur la société israélienne 67
Les conséquences historiographiques de la seconde Intifada : le retour momentané de
l’histoire officielle ? (2000 - ...) 75
Ilan Pappé, symbole du repli nationaliste israélien 77
Benny Morris, du post-sionisme au sionisme 84
La fin provisoire du débat ? 92
Conclusion 99
Bibliographie 105
Annexes 116
4
L'actuel Etat d'Israel est né d'une idée formulée par Theodor Herzl, Juif
autrichien, comme une réponse aux persécutions dont étaient victimes les Juifs. Les
promoteurs de cette idée y voyaient le retour d’un peuple sur la terre d’où il a été
expulsé 2000 ans plus tôt. L’entreprise fut soutenue par le Royaume-Uni en 1917 et
prirent en charge la Palestine dès 1920. Cependant, face à l’affrontement entre Juifs et
Arabes, qui chacun avaient eu la promesse d’obtenir le même territoire pour soi, les
combattre.
L’Etat d’Israel fut proclamé le 14 mai 1948, le lendemain, une coalition de cinq
armées arabes envahirent le nouvel Etat. En 1949, l’armistice fut signé sans que la paix
n'aboutisse depuis. La création de l’Etat d’Israel se fit sur l’exode de 750 000
Palestiniens qui quittèrent le territoire pour devenir des réfugiés dans les Etats arabes
dans chaque Etat déstabilisa durablement la région. Leur absorption au sein des
chômage était inéluctable pour ces paysans et ces ouvriers dont la présence constituait
L’explication israélienne de ce vaste exode était qu'un départ eut été voulu par
les Arabes eux-mêmes, sur ordre des leaders, sans que l’armée israélienne n’ait eu
menace à formuler. Cette explication fut contestée par les intellectuels palestiniens, qui
considèrent la naissance d’Israel comme une catastrophe, la Nakba, en arabe. Pour ces
intellectuels, l’exode était tout sauf volontaire. Un plan rédigé par les israéliens a été
appliqué méthodiquement, dans le but de transferer de force tout Arabe vivant dans les
5
En Israel, l’explication d’un départ volontaire a été critiquée dans les années
1990 par un groupe d’historiens, qui ont exploité l’ouverture des archives dès la fin des
années 1970 pour se replonger dans l’histoire de la guerre qui donna naissance à l’Etat.
Les « nouveaux historiens » ont alors rendu compte de leurs travaux auprès du public
israélien, mais également international. Leurs conclusions ont heurté les tenants d’une
histoire sioniste, écrite par les témoins directs de la guerre, souvent militaires. En Israël,
premier plan sont d’anciens gradés de Tsahal et le service militaire touche toute la
pour faire face à son histoire et à ses crimes de guerre. Il fut néanmoins réduit au silence
lors de l’éclatement de la seconde Intifida en 2000, issue d’une révolte des populations
paru en 1896, Theodor Herzl défend l'établissement d'un Etat pour les Juifs comme
solution ultime aux persécutions dont ils sont les victimes : « partout nous avons
loyalement tenté de nous fondre dans les communautés nationales qui nous entouraient
et de ne conserver que la foi de nos pères. On ne nous le permet pas1 ». Il propose alors
la création de la Society of Jews, association qui rassemblerait tous les Juifs sionistes,
1
Theodor Herlz, L'Etat des Juifs suivi de Essai sur le sionisme : de l'Etat des Juifs à l'Etat d'Israël, Paris,
La Découverte, 2003, p. 23.
6
dans le but de négocier avec les Etats un territoire sur lequel on pourrait bâtir l'Etat des
argentin est présenté comme riche, étendu, faiblement peuplé, tandis que la Palestine est
peuple juif. Ce texte apparaît dans une période où, d'accords en accords, l'Empire
ottoman en déclin est partagé entre puissances britannique et française (accord Sykes-
comme intention de s'assurer que les Juifs américains et russes s'engagent du côté de la
court paragraphe :
Palestine d'un foyer national pour le peuple juif, et emploiera tous ses
que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte ni aux droits civiques et
2
Idem., p. 43.
3
Idem., p. 44.
4
Cleveland L., William & Bunton, Martin, A History of the Modern Middle East, 4th Edition, Westview
Press, 2008, p. 243.
7
religieux des collectivités non juives existant en Palestine, ni aux droits et
au statut politique dont les Juifs jouissent dans tout autre pays ».
l’établissement d’un Etat, mais celui d’un foyer national. De plus, il promet une partie
Grande Révolte, en échange d'un soutien à leurs aspirations à un Etat arabe sur les terres
ainsi libérées. En 1918, les Britanniques sortent vainqueurs de la Grande Guerre avec
d’obtenir un mandat, durant la conférence de San Rémo, sous l’égide de la Société des
Nations. Face aux inquiétudes arabes de voir la Palestine dirigée par Sir Herbert
Samuel, Juif sioniste britannique, est publié en 1922 un livre blanc qui tente de clarifier
en précisant que l’établissement d’un foyer juif ne signifie pas l’imposition d’une
nationalité juive sur toute la population vivant sur le territoire5. Le système des mandats
consiste à guider le territoire visé vers l’indépendance, la question étant de savoir qui
En 1922 fut proposée une constitution qui mettrait en place un conseil législatif
composé de Chrétiens, de Juifs et de Musulmans. Mais l'idée fut refusée par les Arabes.
5
Idem., p. 247.
8
Dès lors, chaque communauté se mit à développer ses institutions propres, constituant
quatrième aliyah, entre 1924 et 1926, est composée de 50 000 migrants. En 1931, la
Palestine est composée de 82% d’Arabes (864 806) et de 16% de Juifs (174 139)8.
L’achat de terres en Palestine est géré par le Fonds National Juif. Les terres acquises le
sont auprès de propriétaires arabes absents. Ce transfert a eu un effet néfaste sur une
population arabe à deux tiers paysanne. La vente de terres par des propriétaires absents
paysannerie arabe, durant les années 1930, s’est ainsi progressivement appauvrie et
marginalisée9.
l’immigration. Suite à leur refus, ils se tournèrent alors vers la révolte armée.
En 1929 éclata un conflit autour du Mur occidental, également appelé Mur des
lamentations. Juifs comme Musulmans y voient tous deux un lieu sacré, mais le Mur est
placé sous la juridiction musulmane. Toutefois, les Juifs ont le droit de visiter le mur,
6
Theodor Herlz, L'Etat des Juifs suivi de Essai sur le sionisme : de l'Etat des Juifs à l'Etat d'Israël, Paris,
La Découverte, 2003, p.150.
7
Cleveland L., William & Bunton, Martin, A History of the Modern Middle East, 4th Edition, Westview
Press, 2008, p. 254.
8
Idem., p. 255.
9
Idem., p. 256.
9
mais sous certaines conditions. Face aux tensions religieuses, les Britanniques
acceptèrent les restrictions imposées par les Musulmans, qui sont remises en cause au
quotidien par des Juifs. L’accumulation de ces provocations débouche en août 1929 sur
des confrontations violentes entre les deux communautés. 133 Juifs et 116 Arabes
Musulamsn et mettent ainsi en place une commission d’enquête, présidée par Sir Walter
Shaw. Son rapport conclut que la poussée de violence du mois d’août est le résultat des
rachats de terres par les Juifs, qui ont expulsé des paysans exploitants. Ce phénomène a
arabes.
commission Hope-Simpson à l’été 1930, dont les conclusions sont incorporées au Livre
blanc Passfield, d’octobre 1930. Les paysans arabes expulsés doivent retrouver une terre
à cultiver tandis que l’immigration juive doit être contrôlée. Chaim Weizmann fit
pression sur le gouvernement britannique pour que les conclusions du Livre blanc
Ramsay MacDonald envoya une lettre à Weizmann, surnommée « Lettre noire » par les
Palestine, qui toucha les Juifs et les Arabes. La situation s’envenima jusqu’à exploser au
printemps 1936 dans une révolte arabe contre l’entreprise sioniste, la présence
10
britannique et les leaders arabes conciliants. Des incidents entre les deux communautés
1936 est déclenchée une grève générale par les Arabes. Leurs revendications sont ce
que le Livre blanc Passfield préconisait avant d’être répudié par les Britanniques sous la
des terres. Le 25 avril 1936, la résistance arabe s’organise autour du Haut Comité arabe,
ils décidèrent de mater la rébellion par la violence. En octobre 1936, après la mort de
1000 Arabes et 80 Juifs, le Haut Comité arabe mit un terme à la grève. Ils mirent
également en place la Commission Peel, dont le rapport fut remis aux autorités
britanniques en juillet 1937. Il fit le constat que la déclaration Balfour ne pourrait être
appliquée en l’état et proposa l’établissement de deux Etats, l’un juif, l’autre arabe, avec
L’idée d’un partage satisfaisait les Juifs, mais ces derniers étaient en désaccord avec les
frontières, ce qui provoqua en 1937 le rejet du rapport Peel. Du côté des Arabes, l’idée
d’une partition était d’emblée rejetée et dès juillet 1937, les violences réapparurent. Le
Haut Comité arabe fut dissout en octobre 1937, laissant les révoltés arabes sans cadre
organisationnel.
Le calme ne revint qu’en mars 1939 et le bilan fut lourd : plus de 3000 Arabes,
dévastée. Un nouveau Livre blanc fut proposé par les Britanniques en 1939 et signe un
11
État juif ». Il limite les transferts de terre ainsi que l’immigration juive à 15 000
dix ans. La communauté juive présente en Palestine n’eut pas le temps de combattre la
orchestrée par des membres de la communauté juive, fut dirigée contre la présence
Palestine en trois parties : un Etat juif, un Etat arabe, une zone internationale couvrant
Jérusalem. Ce plan fut rejeté par les Arabes et la Palestine plongea à nouveau dans une
guerre civile. Le 14 mai 1948 était proclamé l’Etat d’Israël, tandis qu’entre 1947 et
Le débat voit s'opposer deux versions d'une même histoire, deux récits d'un même
de masse. L'objectif est double : rendre illégitime l’autre tout en insistant sur le droit,
israélo-palestinien, deux récits sont portés par deux peuples qui s’opposent dans une
paix ». C’est ce qui rend le débat difficile en Israël. L’historien israélien critiquant le
10
« their dual purpose is to demonize and delegitimize the other and to emphasize the rightness,
authenticity, legitimacy, and justice of one’s own claims » cité dans Dajani Daoudi, Mohammed &
Barakat, Zeina M., « Israelis and Palestinians: Contested Narratives », Israel Studies, 18 (2), été 2013, p.
53-69.
12
récit de son Etat pour donner du crédit à celui de l’ennemi palestinien sera perçu comme
Pour les Palestiniens, les sionistes sont vus comme des occidentaux colonisant la
Palestine, qui les ont transformés en réfugiés. A l’inverse, pour les sionistes, les Juifs
ayant erré 2000 ans après leur expulsion de Palestine, ont un droit au retour sur cette
terre, droit refusé par les Arabes qui, défaits par l’armée israélienne, ont créé le
problème des réfugiés palestiniens. Cependant, le récit sioniste a été critiqué par des
Notre étude portera sur le regard israélien concernant l’exode des Palestiniens
entre 1947 et 1949. Une de ses limites réside dans les sources exploitables. S'agissant
d'un débat israélien, elles sont naturellement en hébreu, langue que nous ne maîtrisons
pas. Cependant, nous pensons, aux vues de notre bibliographie, que cet obstacle ne
l'arabe n'a pas empêché Benny Morris de rédiger une somme sur l'origine du problème
des réfugiés palestiniens. Nous sommes donc confrontés à une double limite. La
première est un accès aux sources restreint par la barrière de la langue. Ainsi, seuls les
textes en anglais et en français ont pu être exploités. La seconde limite est l'impossible
exhaustivité qui en résulte, obligeant à faire un portrait général du débat à partir d'un
Ce sera dans une première partie que seront exposés les deux récits, sioniste et
palestinien, de l'exode. Le récit sioniste se base sur des appels de leaders arabes diffusés
auprès des populations arabes à travers la radio principalement. Ils les auraient exhortés
13
à quitter la Palestine en leur faisant la promesse qu'ils reviendraient aux côtés des
le départ massif de 750 000 arabes Palestiniens. Elle n’aurait fait que riposter aux
attaques des armées arabes coalisées dans le but avoué de détruire l’Etat d’Israël et jeter
les Juifs à la mer, morts ou vifs. Le récit palestinien prend quant à lui l’exact contre-
pied du premier en affirmant que les Israéliens avaient un plan pour expulser tous les
Arabes, le plan Daleth. Ce serait consciencieusement que l’armée israélienne aurait vidé
les villages arabes de leurs habitants. En Israël, l’explication d’un exode massif et
que les « nouveaux historiens » affirmeront se trouvent déjà, alors même que les
particulièrement dans cette partie car il s’agit d’y traiter un débat se jouant dans une
société entière. Nous nous sommes par conséquent astreints à la recherche d’articles de
revues scientifiques, même si nous avons tout de même pu trouver quelques articles ou
critiques n’émanant pas d’historiens. Le débat sur les « nouveaux historiens » dépasse la
question des réfugiés palestiniens, par exemple avec Avi Shlaim qui est l’auteur d’un
ouvrage, Collusion Across Jordan, sur l’entente entre l’Agence juive, le gouvernement
nous intéresser à un débat précis opposant Benny Morris et Efraim Karsh. Ce dernier
s’est montré offensif à l’égard des « nouveaux historiens » en général, au point de leur
14
consacrer un livre entier en 1997, et de Benny Morris en particulier. Nous essayerons de
savoir quel impact sur le débat a eu la société israélienne et si Israël a reconnu ou non
officiellement l’exode.
intellectuel ainsi que le climat d'ouverture qui présidaient tout au long des années 1990
se sont radicalisés. Les positions en faveur d'une reconnaissance de la Nakba ont laissé
devient partisan de l'expulsion dans les années 2000, allant jusqu'à regretter qu’elle n’ait
pas été complète entre 1947 et 1949. Une autre figure du débat dans les années 1990,
Ilan Pappé, prend un autre tournant, faisant face à la radicalité de son époque en
épousant des positions plus proches des Palestiniens, évoquant un nettoyage ethnique de
la Palestine. Cette troisième et dernière partie permettra enfin de voir les dépassements
15
PREMIÈRE PARTIE :
LA LONGUE
DOMINATION DU
RÉCIT SIONISTE
(1948-1988)
16
Dans cette première partie nous allons aborder la question de la construction des
départ d'environ 750 000 Palestiniens entre 1947 et 1949 de l'ancienne Palestine
construction du récit officiel israélien, qui avance la responsabilité des pays arabes
véracité des appels radiophoniques arabes qui auraient exhorté les Palestiniens à partir,
son implantation dans l'histoire officielle, qui se voit à travers les manuels scolaires,
ainsi que le rôle des actes et du discours politique au sujet des réfugiés palestiniens. Le
l'exode, l'analyse de la défaite militaire des pays arabes infligée par le nouvel Etat
d'Israël, ainsi que l'accusation, en particulier par l'historien Walid Khalidi, de la mise en
oeuvre d'un plan (le plan Daleth) qui aurait visé à organiser l'expulsion des villages
convoités par les Juifs de leurs habitants arabes. Nous verrons aussi le rôle qu'a joué la
guerre de Six Jours, en 1967, sur la mémoire de la Nakba. Le troisième et dernier point
évoquera les premières critiques du récit officiel sioniste, avant l'émergence des «
nouveaux historiens israéliens » à partir de 1988. Même si ces critiques n'ont pas
17
La construction du récit sioniste de l’exode
objectif. Il est important de savoir qui écrit cette histoire entre 1948 et 1988, qui la
soutient et dans quel but. Cette sous-partie s'articule en quatre points : la formulation de
l'explication du départ des Palestiniens, la reprise de cette explication dans des livres
d'histoire, la diffusion de cette histoire officielle à travers les manuels scolaires et enfin,
concerne l'exode des Palestiniens, sur une explication : celle de l'exhortation de la part
Face à l'exil massif des Arabes de Palestine, qui se voit vidée d'environ 750 000
Palestiniens, naît l'explication des appels radiophoniques. Les leaders arabes des pays
voisins auraient diffusé auprès des Arabes palestiniens des messages radiophoniques qui
leur donnant l'ordre d'abandonner leur maison et leur travail et de quitter le territoire.
Ainsi, le nouvel Etat d'Israël et son armée ne seraient donc pas responsables de leur
départ, les habitants juifs vivant aux côtés des habitants arabes leur auraient même
demandé de rester sur place, chose qu'ils auraient refusée. L'image d'une armée
israélienne valeureuse et d'une pureté des armes11 est dessinée par les différents
11
Issu du terme hébreu « Haneshek », dans Avi Shlaim, « The Debate about 1948 », International
Journal of Middle East Studies, 27 (3), août 1995, p. 288
18
ouvrages publiés par l'armée elle-même après 1948, dont nous verrons plus loin
quelques extraits.
d'Israël en mai 1948, mais l'année suivante. Walid Khalidi, historien palestinien, avance
responsabilité. En effet, le coût est estimé en 1961 par l'Office de secours et de travaux
des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient12 à 110 000
000£13.
d'origine russe. Celui-ci immigra aux Etats-Unis en 1941, pour rejoindre des
que l'on retrouve dans un mémorandum envoyée à l'Organisation des Nations Unies14 en
responsabilité israélienne dans cet exode massif, le second est de la rejeter sur les pays
arabes voisins.
Cette explication du départ des Palestiniens par des appels radiophoniques des
leaders arabes a été le point de départ d'une mise en accusation des Etats arabes, voisins
d'Israël. Dans le discours officiel naît l'idée d'une responsabilité unilatérale des pays
12
The Spectator, 11 mai 1961, « The Other Exodus », Childers B. Erskine.
13
Pour avoir un ordre de grandeur, 110 000 000£ de 1961 valent 2 066 308 000€ de 2014. (1£ de 1961 =
15,67£ de 2014 = 18,78€ de 2014)
14
Walid Khalidi, « Why Did the Palestinians Leave, Revisited », Journal of Palestine Studies, 34 (2),
hiver 2005, p. 42-54. [Réédition d'un texte de 1959]
19
arabes qui ont voulu la guerre et qui doivent donc prendre en charge les centaines de
d'Avi Shlaim, classé parmi les « nouveaux historiens » israéliens, porte sur la manière
employée pour écrire le récit sioniste de la guerre de 1948 en Israël. Shlaim met en
avant l'idée que la littérature produite en Israël depuis 1948 sur la « guerre
d'indépendance » n'a pas été rédigée par des historiens professionnels, mais plutôt par
des témoins, des hommes politiques, des soldats. De plus, ces ouvrages mettent en avant
une armée israélienne combattant contre son gré les armées arabes coalisées. Ils
produisent également une vision nationaliste des évènements plus qu'une analyse
Les liens entre la sphère politique et la sphère militaire sont très ténus en Israël.
De nombreux hommes et femmes politiques ont servi dans l'armée israélienne. Parmi
eux, et pour ne citer que les anciens premiers ministres, Yitzhak Rabin (1974-1977,
1992-1995) a été soldat pendant la guerre de 1948, tout comme Shimon Peres (1977,
1948. Ehud Barak (1999-2001) a suivi une carrière militaire de 1959 à 1995.
Pour illustrer ce propos, nous allons prendre l'exemple de deux villages, Ramla
(ou Ramle) et Lod (ou Lydda), dont l'histoire officielle a été racontée par des
15
« History, in a sense, is the propaganda of the victors », cité dans Avi Shlaim, « The Debate about 1948
», International Journal of Middle East Studies, 27 (3), août 1995, p. 287
20
éducatif de Tsahal). Ces deux villages, situés dans la zone octroyée aux Palestiniens par
le plan de partition de l'ONU du 27 novembre 1947, ont été conquis par l'armée
représenté un dixième de l'exil palestinien total, soit entre 50 000 et 70 000 habitants17.
« Les Arabes [de Lod], qui ont violé les termes de la reddition et craint le
possibilité d'évacuer la ville et avancèrent vers l'Est […] : Lod était vidé de
En 1961, dans son ouvrage The Edge of the Sword, qui raconte l'histoire de la «
sauf-conduit afin de rejoindre les légions arabes, chose qui leur a été
accordée19. »
employé du corps éducatif de l'armée israélienne, publie un livre, On The Road of the
16
Idem., p. 288
17
Benny Morris, « The New Historiography, Israel Confronts Its Past », Making Israel, University of
Michigan Press, 2007, p. 12.
18
« The Arabs [of Lod], who had violated the terms of the surrender and feared [Israeli] retribution, were
happy at the possibility given them of evacuating the town and proceeding eastwards, to Legion territory:
Lod emptied of its Arab inhabitants. » — Cité dans Idem., p.12.
21
City. Comme ses prédécesseurs, il ne met pas en cause l'armée israélienne dans
l'évacuation des villages de Ramla et Lod. Au contraire, il répète l'explication qui veut
que ce soit l'armée israélienne qui accepta ce que les Palestiniens réclamaient eux-
Ces trois exemples montrent que l'histoire de la guerre de 1948 en Israël a été
influencée par ses témoins plus ou moins directs. De plus, chacun donne une image
positive de Tsahal, une armée qui laisse le choix à l'ennemi de partir ou de rester en
prenant le risque de souffrir d'une intervention violente. Cette version des évènements
est validée par l'appareil étatique israélien, à travers les manuels scolaires certifiés par le
ministère de l’Education nationale, que nous allons étudier grâce aux travaux de Rafi
Nets-Zehngut.
Les manuels scolaires sont l’image de l’histoire officielle qu’un Etat veut diffuser
auprès des écoles. Contrôlés par le ministère de l’Education nationale, ils reprennent le
entre 1959 et 2004. Son travail permet de dégager trois périodes (1959-1975, 1976-
1999, 2000-2004), chacune caractérisée par une approche plus ou moins critique du
19
« the residents, who had violated surrender terms and feared retribution, declared they would leave, and
asked for safe conduct to Arab Legion lines, which was granted. » — Cité dans Ibid.
20
Idem., p. 13.
22
Ainsi, concernant la période allant de 1959 à 1975, Rafi Nets-Zehngut estime que
les dix-neuf manuels utilisés racontent tous la même version des évènements de 194821 :
les Palestiniens ont quitté la Palestine soit d'eux-mêmes, soit sur les appels
radiophoniques des leaders arabes ; certains manuels évoquent le fait que dans quelques
villages, les habitants juifs ont offert la possibilité aux habitants arabes de rester vivre
sur place (mention faite du village de Haifa qui, nous le verrons plus tard, a été la cible
guerre).
Rafi Nets-Zehngut cite un passage sur l'exode palestinien, écrit par Natanael
Lorch, lieutenant-colonel que nous avons lu plus haut, issu d'un manuel (Michael Ziv,
The State of Israel and the Israeli Diaspora in our Generation), publié en 1964 et utilisé
« Les arabes affirment qu'ils ont été expulsés de manière atroce de leurs
maisons, mais ce n'est pas la vérité. Dans les villes conquises (y compris les
grandes villes comme Haifa), les Juifs ont demandé à leurs voisins [arabes]
de rester, mais ces derniers ont préféré l'exil à l'autorité juive. Les leaders
arabes les ont encouragés à fuir et les ont trompés en leur promettant qu'ils
Le récit officiel ici diffusé à travers les manuels d'histoire est donc celui d'un
départ volontaire des Palestiniens. Le contexte de rédaction de ces manuels d'histoire est
celui d'un Etat né de la guerre, dans une région hostile à sa création, d'une société
21
Rafi Nets-Zehngut, « Israeli Approved Textbooks and the 1948 Palestinian Exodus », Israel Studies, 18
(3), automne 2013, p. 49-50.
22
« The Arabs assert that they were forcibly and atrociously expelled from their homes, but this is not the
truth. Mainly, in localities which were seized—including in a big city like Haifa—the Jews asked their
[Arab] neighbors to stay, but the latter preferred exit to exile, instead of accepting a Jewish rule. The Arab
23
multiculturelle basée exclusivement sur l'immigration, et d'une situation socio-
économique encore fragile. C'est pour ces raisons que, selon les auteurs de ces manuels
interrogés par Nets-Zehngut, ces ouvrages privilégient une présentation sous un jour
Si l'on pousse l'étude jusqu'à la borne chronologique qui nous intéresse, à savoir
1988, l'évolution n'est guère frappante, malgré l'apparition de textes critiques, validés
par le ministère. Le premier manuel d'histoire critique est utilisé dans les classes à partir
de 1976 (Ada Moshkovits, Shifra Kulat, and Asia Ramberg, The Arab-Israeli Conflict—
Components and Causes that Influence the Conflict). La critique est encore contenue,
d'une bonne image internationale d'Israël, sont maintenus, comme le montre cet extrait :
Jérusalem, ont été évacués par les chefs de la Haganah. Lever le siège de
conséquent, quelques villages servant de bases pour les ennemis ont été
s'agissait que de quelques incidents qui eurent lieu durant la dernière phase
leaders encouraged them to flee and disillusioned them in promises, that in a few weeks they would return
with the winning Arab armies. » — Cité dans Idem., p. 50.
23
Idem., p. 52.
24
et le nombre de personnes impliquées était suffisamment insignifiant pour ne
On voit ici que le récit reste majoritairement celui d'un départ massif et volontaire
des Palestiniens. Selon Rafi Nets-Zehngut, sur quinze manuels validés par le ministère
contiennent des éléments critiques du récit sioniste et aucun d'entre eux n'a été utilisé
avant 197625.
1947 et 1949 se retrouve bien entendu dans les actes et les discours produits par les
mai 1948 à janvier 1954, puis à nouveau de novembre 1955 à juin 1963. Dans un
« les Arabes ont quitté les régions assignées à l'Etat juif… immédiatement
instructions des leaders arabes, mufti en tête, qui affirmaient qu'à la fin du
24
« Even though it was not the policy of the “Hagana” [Jewish pre-Israel main fighting force] to
encourage the flight of the Arabs, still a few hostile villages which threatened the road to Jerusalem were
evacuated by the commanders of the “Hagana”. Lifting the siege on Jerusalem was one of the central
operations in the war. Therefore, a few villages which served as bases for the enemy were forcibly
evacuated [. . .] and their residents joined the flight. However, these were just a few incidents which took
place at a later phase, and the number of people involved was too small to influence the scope of the mass
flight, or to explain it. » — Ada Moshkovits, Shifra Kulat, and Asia Ramberg, The Arab-Israeli
Conflict—Components and Causes that Influence the Conflict, p.5 — Cité dans Idem., p. 52.
25
Idem., p. 66.
25
mandat, les armées arabes d'invasion détruiraient l'Etat juif et jetteraient
reprise par l'histoire officielle, qui veut qu'Israël n'a aucune responsabilité dans le départ
des Palestiniens, mais que cette dernière incombe aux responsables des pays arabes
avoisinants. Cependant, si certains ouvrages prétendent que les Palestiniens n'ont pas été
expulsés et qu'au contraire, des habitants juifs ont voulu les retenir, les décisions
Les Arabes qui sont restés en Israël, environ 160 000 personnes, s'ils obtenaient
la nationalité israélienne, ne devenaient pas pour autant pleinement citoyens. Entre 1948
contribué à empêcher tout droit au retour des réfugiés palestiniens. En 1953, la Loi sur
l'Acquisition de la Terre (Land Acquisition Law) dispose que les terres qui ont été mises
à l'abandon entre mai 1948 et avril 1952, sans être réclamées par leurs propriétaires,
défaite arabe face à l'armée israélienne. Dans les premiers textes, l'accent est mis sur la
26
Ilan Pappé, La guerre de 1948 en Palestine, aux origines du conflit israélo-arabe, Paris, La fabrique
éditions, 2000, p. 126.
27
Alina Korn, « Military Government, Political Control and Crime: The Case of Israeli Arabs », Crime,
Law & Social Change, 34 (2), septembre 2000, p. 159.
26
déroute militaire et la recherche de ses coupables. L'exode des Palestiniens passe alors
comme une conséquence du conflit et non comme un évènement en soi. Les premiers
Palestiniens sont partis en aussi grand nombre, dans un temps aussi court. Nous verrons
également l'importance de la guerre des Six Jours sur la mémoire de la Nakba et de ses
Le terme de Nakba fait son apparition pour la première fois dans les travaux
d'intellectuels palestiniens en août 1948, c'est à dire trois mois après la proclamation de
l'Etat d’Israël, alors que les combats entre armées arabe et juive se poursuivent.
Beyrouth, publie en août 1948 son ouvrage sur la guerre intitulé The Meaning of
Disaster (en arabe, Ma’na al-Nakba). Il y analyse l'échec des armées arabes à combattre
le projet sioniste, qui permit à Israël d'élargir les frontières initiales, octroyées par le
plan de partition de l'Organisation des Nations Unies du 29 novembre 194729 (voir carte
en annexe). Constantin Zureik, nationaliste de son état, prêche également en faveur d'un
mouvement qui prend de l'ampleur dans la région depuis l'après Seconde Guerre
des Etats arabes, afin d'éviter la répétition d'un échec similaire à celui de la Palestine en
1948.
28
Ronen Shamir, « Suspended in Space: Bedouin under the Law of Israel », Law & Society Review, 30
(2), 1996, p. 243.
29
Adel Manna, « The Palestinian Nakba and its Continuous Repercussions », Israel Studies, 18 (2), été
2013, p. 87-88.
27
En octobre 1949, c'est un homme politique palestinien, également nationaliste,
qui va analyser l'échec arabe de la guerre de 1948, Moussa al-Alami. Dans son article
composée d'extrémistes sionistes, al-Alami conclut que l'évacuation des Arabes était
planifiée par les sionistes. La citation est tirée du quotidien Al-Hayat (Beyrouth), en
date du 20 décembre 1948 : « Dans le mois précédant la fin du Mandat, l'Agence juive
décida d'entreprendre une mission difficile comme prélude à la prise des villes arabes
L'Agence juive conclut un accord avec nous afin d'exécuter ces arrangements, prenant
soin de répudier nos actions et de prétendre que nous étions des éléments dissidents,
comme ils avaient l'habitude de faire lorsque nous combattions les Britanniques31. »
1948 sous l'angle de la défaite militaire et se concentrent davantage sur les raisons de
cet échec plus que sur le départ massif des Palestiniens. Dans les années 1950 et 1960,
très peu d'ouvrages ont traité de la Nakba telle que vécue par les témoins palestiniens.
Toutefois, un historien palestinien a rédigé une série de trois articles qui ont traité de
30
Musa Alami, « The Lesson of Palestine », Middle East Journal, 3 (4), octobre 1949, p. 373-405.
31
Idem., p. 380.
28
La guerre de 1948 va être analysée à son tour par Walid Khalidi, historien
1959. L'un, « Pourquoi les Palestiniens sont-ils partis ? »32 traite des fameux messages
appels, comme nous l'avons vu précédemment dans notre étude. Le second article, « La
chute d'Haifa »33, raconte l'évacuation de la ville d'Haifa le 21 et 22 avril 1948, avant
l'invasion des armées arabes du 15 mai 1948. Khalidi fait le lien entre les deux articles
en précisant que le mythe des appels radiophoniques s'appuie sur la ville d'Haifa.
l'explication des appels radiophoniques arabes, analyse reprise par la suite par le
journaliste Erskine Barton Childers en 1961, que nous verrons plus loin. Dans son
premier article, publié en juillet 1959, « Pourquoi les Palestiniens sont-ils partis ? »,
: c'est l'expulsion des Palestiniens par les forces armées israéliennes, commencée en
avril 1948, qui a provoqué l'invasion des armées arabes en mai 1948 afin de l'empêcher.
La réunion des états-majors des pays arabes a eu lieu fin avril 1948, alors que les
Dans « La chute d'Haifa », Walid Khalidi avance le paradoxe suivant : alors que la
thèse israélienne d'une évacuation de la Palestine sur ordre de leaders arabes, dont l'une
des villes concernées serait Haifa, cette dernière a été, selon Khalidi, évacuée par les
troupes israéliennes elles-mêmes. Si appels arabes il y eut, c'était pour exhorter les
32
Walid Khalidi, « Why Did the Palestinians Leave, Revisited », Journal of Palestine Studies, 34 (2),
hiver 2005, p. 42-54. [Réédition d'un texte de 1959]
33
Walid Khalidi, « The Fall of Haifa Revisited », Journal of Palestine Studies, 37 (3), printemps 2008, p.
30-58. [Réédition d'un texte de 1959]
29
habitants arabes d'Haifa à rester sur place. Par exemple, le premier communiqué, diffusé
le 6 décembre 1947 : « Chaque Arabe, homme et femme, doit rester patient et calme. Il
ne doit prêter aucune attention aux rumeurs. Il doit rester à son poste ou à son travail
quoiqu'il arrive34 ». Khalidi pense qu'il y a eu entente entre les Britanniques et les
sionistes, car l'attaque d'Haifa a été lancée par les seconds dès le retrait des premiers.
L'attaque d'Haifa, qui expulsa environ 50 000 Arabes, fait suite à deux grandes
opérations menées par les troupes israéliennes. L'opération Nachshon lancée le 1er avril
dans le but d'ouvrir un couloir entre Jérusalem et Tel Aviv, qui provoqua le départ de 10
à 15 000 Arabes. L'autre opération d'envergure est l'opération Jephtha, qui vise à relier
Walid Khalidi explique dans un article de 1961, intitulé « Plan Daleth : le plan
d'un plan visant à vider la Palestine des ses habitants arabes, appliqué entre avril et mai
194835. Le plan Daleth est, selon lui, la clef qui permet de comprendre pourquoi il y eu
un départ aussi massif en aussi peu de temps et avant même l'invasion par les armées
arabes du nouvel Etat juif. Le plan Daleth serait à l'origine même du projet sioniste.
Alors que l'Europe du XIXe et du XXe siècle est traversée par le nationalisme, le
sionisme se développe comme la réponse aux persécutions subies par les Juifs. Mais si
pour des raisons religieuses, apparaît mais cette dernière est déjà occupée. Le plan
Daleth, qui vise alors à vider la Palestine de ses habitants arabes, serait donc la solution.
34
Idem., p.40
30
En treize points, chacun ayant un objectif précis (occupation, destruction, expulsion,
etc.), le plan est, pour Khalidi, l'explication du départ massif des Arabes de Palestine.
Pour résumer l'apport de Walid Khalidi, les Palestiniens ont été expulsés d'Israël,
dans le cadre du plan Daleth, et l'invasion par cinq Etats arabes du nouvel Etat juif n'est
que la réponse militaire à l'échec des négociations diplomatiques pour faire cesser les
expulsions. L'explication selon laquelle les leaders arabes ont appelé les Palestiniens à
partir ne tient pas, car il n'existe aucune preuve matérielle de tels propos. Au contraire,
les communiqués demandaient plutôt aux Palestiniens de rester quoi qu'il arrive.
L'Orientalisme. L'Orient créé par l'Occident, en 1977. Nous allons nous intéresser à son
Dans son essai intitulé « le sionisme du point de vue de ses victimes » publié en
1979, Edward Said considère que la guerre de 1948 a permis aux sionistes de conquérir
la grande partie de la Palestine qu'ils n'avaient pas acquis depuis 1880, pour en chasser
radiophoniques, sujet que nous avons déjà vu dans les travaux de Walid Khalidi et que
nous verrons plus tard avec Erskine Barton Childers. Pourtant, comme nous l'avons
35
Walid Khalidi, « Plan Dalet: Master Plan for the Conquest of Palestine », Journal of Palestine Studies,
18 (1), automne 1988, p. 4-33. [Réédition d'un texte de 1961]
31
abordé, ce sont des supposés appels qui permettent à Israël de se dégager de toute
Edward Said cite Yossef Weitz, directeur du Fonds National juif (Jewish
National Fund), qui gère l'achat de terres pour le compte du Yichouv, la communauté
décembre 1940, Weitz écrit : « Il est clair qu'il n'y a pas de place pour deux peuples
dans ce pays. […] Quand la [Seconde] guerre [mondiale] sera terminée et que les
Anglais auront gagné, et quand les juges se seront assis sur le trône de la Loi, notre
peuple devra faire entendre ses supplications auprès d'eux; et la seule solution est la
Terre d'Israël, ou au moins l'ouest, sans Arabes. Il n'y a pas de compromis possible sur
ce point ! ». Et de poursuivre sur l'idée du transfert des Palestiniens vers les pays arabes
voisins37.
Said voit dans l'extrait des mémoires de Yossef Weitz non seulement une
prévision qui, pour lui, s'est réalisée durant la guerre de 1948, mais aussi l'expression
claire d'une politique acceptée par les leaders sionistes. D'après l'extrait d'un autre
passage des mémoires de Weitz, Said appuie son propos en avançant que Moshe Sharett,
accepté l'idée de transformer l'exode des Palestiniens comme un fait établi, lors d'une
conversation avec Weitz le 28 mai 194838. Le fait établi permet d'empêcher tout droit au
36
Edward Said, « Zionism from the Standpoint of Its Victims », Social Text, 1, hiver 1979, p. 9.
37
« It must be clear that there is no room for both peoples in this country […] When the War is over and
the English have won, and when the judges sit on the throne of Law,our people must bring their petitions
and their claim before them; and the only solution is Eretz Israel, or at least Western Eretz Israel, without
Arabs. There is no room for compromise on this point! »— Yossef Weitz, My Diary, Vol. II, pp. 181-
181. — Cité dans Idem., p. 39.
32
La mémoire palestinienne de la Nakba
Comme nous l'avons vu plus haut, la mémoire de la Nakba a été entretenue par les
la défaite arabe infligée par les troupes israéliennes. Il faudra attendre la fin des années
portée de cette occupation sur la mémoire de la Nakba, nous allons rappeler brièvement
Selon les Nations Unies, le nombre de réfugiés palestiniens n'a cessé d'augmenter
: de 960 000 en 1950, ce nombre passe à 1,3 millions en 1968. Se pose donc le
problème du logement et du travail, dans des pays qui ne peuvent absorber cette
réfugiés dans leurs villages d'origine mais, comme nous l'avons vu, des dispositions
législatives l'empêchent, et les terres appropriées par l'Etat d'Israël ont été occupées par
les quelques 600 000 migrants juifs installés entre 1948 et 1951.
Les camps temporaires deviennent permanents et les Etats qui les accueillent
contre leur gré s'inquiètent de voir ces dits camps devenir des bases en vue d'actions
contre Israël. Les Palestiniens ne peuvent ni revenir sur les terres ni s'intégrer dans les
Etats d'accueil, leur identité se perpétue autour de l'idée d'un retour en Palestine.
patronage de la Ligue Arabe et se transforme, au sortir de la guerre des Six Jours (du 5
38
Idem., p. 41.
39
William Cleveland & Martin Bunton, A History of the Modern Middle East, 4th Edition, Westview
Press, 2008, p. 356-367.
33
Après l'échec de l'offensive arabe contre Israël, l'Egypte et la Jordanie se voient
territoires entraîne également le contrôle par les autorités israéliennes d'environ 946 000
minorité arabe de 1948 à 1966, l'est dès 1967 dans les territoires occupés jusqu'en 1977
Dans son article sur les conséquences de la Nakba, Adel Manna, historien
israélien spécialisé dans la Palestine ottomane à l'Institut Van Leer de Jérusalem40, écrit
que « les Palestiniens ont été transformés en « Juifs du Proche-Orient » : ils sont sans
récit typique des conflits, avec un ennemi qui l'accuse de tout, y compris de ses
malheurs. C'est ainsi que s'explique, côté israélien, l'exode des Palestiniens en 1948 :
jamais la moindre responsabilité israélienne n'est mise en avant. Les organes officiels
(l'Agence juive) s'efforçant de produire un récit visant à renforcer les liens entre l'Etat
40
Selon la biographie d’Abel Manna sur le site de l’institut : [Link]
manna (11 mars 2014)
34
Rony Gabbay : un propos critique israélien précurseur
Parmi ces voix, nous pouvons compter Rony Gabbay, juif irakien qui immigra en
Israël en 1950 pour y vivre quatre années avant de partir étudier en Suisse et y valider sa
thèse. Il revint alors en Israël avant de quitter à nouveau l'Etat pour l'Australie, fuyant le
monde universitaire israélien. Il est l'auteur en 1959 d'une thèse intitulée Une étude
politique du conflit arabo-juif, le problème des réfugiés arabes. Dans cet ouvrage, il
l'explication selon laquelle ce sont les nécessités du conflit armé qui auraient entraîné
l'évacuation de villages arabes. Afin d'éviter toute attaque de la part des Arabes, les
armées juives ont occupé et détruit, dans un but stratégique, des villages à majorité
arabe, qui auraient pu être utilisés comme bases pour des offensives contre des cibles
juives :
plupart des cas, comme durant la bataille pour ouvrir la route vers
Jérusalem, les troupes juives envahirent des villages arabes, expulsant les
habitants et firent détruire les lieux qu'ils ne voulaient pas occuper eux-
mêmes. Cela, dans le but d'empêcher leur occupation par leurs ennemis
41
Adel Manna, « The Palestinian Nakba and its Continuous Repercussions », Israel Studies, 18 (2), été
2013, p. 96.
35
arabe utilisa des villages arabes comme bases opérationnelles, ce qui mena
Rony Gabbay poursuit son étude politique en mettant en avant la psychologie des
Palestiniens qui, dans les journaux et à la radio, pouvaient être pris de peur en apprenant
« Ce qui s'est vraiment passé, c'est que la plupart des Palestiniens arabes,
S'il remet en cause, sans le dire, l'explication officielle de l'exode massif des
Palestiniens, Rony Gabbay n'en épouse pas pour autant les explications des historiens
palestiniens, comme Walid Khalidi. Il ne considère pas que le départ est la conséquence
de l'application d'un plan, le plan Daleth, comme l'avance Khalidi, ni que les
Palestiniens sont partis d'eux-même, mais avance une explication plus complexe :
« Les encouragements à partir ont pris des formes différentes. Ils étaient
principalement guidés par des bases psychologiques plutôt que par une
volonté ouverte d'expulsion. Bien que dans certains cas, des réfractaires ont
dû être forcés à fuir vers des pays arabes, dans la plupart des cas, les
42
« With the intensity of the conflict and the stiffening of the Jewish offensive, the line of fire extended
and the number of evacuees increased. In many cases, such as during the battle to open the road to
Jerusalem, Jewish forces took Arab villages, expelled the inhabitants and blew up places which they did
not want to occupy themselves, so that they could not be reoccupied by their enemies and used as
strongholds against them. In other cases, the Arab Liberation Army used Arab Villages for their
operational bases, and this led to Jewish reprisals against them and their inhabitants » cité dans Rony
Gabbay, A political study of the Arab-Jewish Conflict, The Arab Refugee Problem (A Case Study),
Geneve, E. Droz, 1959, p. 92-93.
43
« What really happened was that most of the Palestinian Arabs, being terrorised and panic-striken by
real or alleged tales of atrocities and brutality, followed the example of the leaders and fled the country in
total despair », idem., p. 96.
36
villages arabes étaient évacués avant que les troupes israéliennes
n'arrivent44.»
Plus tard, dans un article de 1977, Rony Gabbay explique que la source du
désaccord entre Juifs et Palestiniens se trouve dans la chute du Royaume arabe de Syrie
en juillet 1920, dans lequel la Palestine était incluse. Cette disparition entraîne la
naissance d'un mouvement national en Palestine, chose considérée par les immigrants
juifs comme passagère et appelée à disparaître. Gabbay ajoute que les projets politiques
sionistes étaient pensés sans prendre en compte les possibles effets néfastes qu'ils
pourraient avoir sur les relations avec les Palestiniens45. Au sujet de l'exode des
Palestiniens, Gabbay écrit que « il a été estimé que sur les 900 000 Palestiniens qui
vivaient sur le territoire d'Israël, seuls 167 000 restèrent pendant que le reste, soit plus
de 730 000, ont fui et/ou ont été encouragés (certains diraient forcés) à partir46. »
Rony Gabbay remet en cause ici la thèse de la fuite des Palestiniens avancée par
l'Etat d'Israël alors même que les archives israéliennes ne sont pas accessibles, en
évoquant déjà des expulsions. En effet, suivant le modèle britannique, les archives du
ministère de la défense n'ont été ouvertes aux historiens que trente ans après la guerre,
permettant ainsi la relecture du conflit et du traitement des Palestiniens par les Israéliens
44
« Jewish encouragement to the Arabs to flee took differents forms. It was mainly conducted on
pschological bases than on open ejection. Although in some cases reluctant were forced to flee into Arab
country, yet in most on the cases, Arab villages were evacuated before the Israeli troop arrived », idem.,
p. 109.
45
Rony Gabbay, « Israel and the Palestinian Arabs », Australian Journal of Politics and History, 23 (1),
1977, p. 20.
46
Idem., p. 23.
37
Erskine Barton Childers est un journaliste irlandais et fonctionnaire de
l'Organisation des Nations Unies, auteur d'un article publié le 12 mai 1961 dans le
journal The Spectator, intitulé « The Other Exodus ». Son regard extérieur à la société
de 1948.
Son enquête commence par une citation de Abba Eban, diplomate israélien,
responsabilité [dans le problème des réfugiés] des gouvernements arabes est triple :
veut que les Arabes soient responsables de leur sort, que ce sont donc à eux d'en
assumer les conséquences. Cette explication, comme nous l'avons vu, se base sur
l'existence d'appels radiophoniques qui auraient exhorté les Arabes à quitter la Palestine
Dans son article, Childers explique qu'il part à la recherche de ces preuves,
essentielles car le gouvernement israélien fait reposer sa défense sur celles-ci. Pour ce
faire, Childers se rend au British Museum qui stocke les enregistrements des émissions
trace d'appels à évacuer la Palestine lancés par des leaders arabes. Bien au contraire, ce
sont des injonctions à rester sur le territoire que l'on trouve sur les bandes. Il cite
l'exemple d'une archive radiophonique en date du 4 avril 1948, diffusée par Damascus
Radio, qui exhorte les Palestiniens à ne pas partir de leurs maisons et de garder leur
travail. Childers ajoute qu'il trouva dans ces archives des extraits de journaux et de
38
messages radiophoniques mentionnant ces appels émanant de leaders Arabes à rester en
Palestine.
avait un camion qui diffusait des messages en arabe dans le but de terroriser les
Fuyez de Jérusalem avant que vous vous fassiez tous tuer ! ». Un autre disait « Sauf si
vous quittez vos maisons, le destin de Deir Yassin [lieu d'un massacre de 250
Chaim Weizmann, premier président de l'Etat d'Israël, qui a déclaré que l'exode des
Palestiniens a été une « simplification miraculeuse des tâches d'Israël ». Il s'agit alors
de se demander si les Israéliens n'ont pas aussi aidé au départ des Palestiniens, comme
Malgré le fait que son article soit, dans la période allant de 1948 à 1988, le plus
critique à l'égard de la position d'Israël sur l'exode palestinien, les remarques et les
remise en cause n'est intervenue qu'à la fin des années 1980, en Israël, avec les travaux
47
« The responsibility of the Arab Governments is threefold. Theirs is the initiative for its creation.
Theirs is the onus for its endurance. Above all-theirs is the capacity for its solution. » cité dans The
39
Ben Gourion, remplacé à la Knesset par une majorité issue du parti de droite Likoud. Le
consensus autour de la notion de « ein breira », qui exprime l'idée qu'Israël n'entre en
guerre qu'en absence d'alternative, fut mis à mal par le Premier ministre Menahem
Begin48. En 1982, lors d'une conférence donnée auprès de l'armée Israélienne (IDF Staff
Academy), alors que l'invasion du Liban par Israël est toujours en cours, il distingue les
aussi que la guerre du Liban est, pour lui, une guerre choisie, ce qui signifie donc
l'élection d'un président, Bashir Gemayel, jugé plus coopérant avec Israël en ce qui
concerne le sort des territoires occupés depuis 196749. L'objectif pour l'Etat d'Israël étant
sécurité. C’est durant cette guerre qu’ont eu lieu les massacres de Sabra et Chatila (du
attaqués par des phalangistes libanais), qui ont entraîné au sein de la société israélienne
L'ouverture des archives officielles israéliennes à partir de 1978, soit trente ans
après la guerre de 1948, a permis une relecture des évènements par une génération qui
n'a pas connu ce conflit originel. Ce que le sociologue israélien Gershon Shafir appelle
40
la « génération de 196751 ». Pour Shlomo Sand, c'est le renforcement socio-économique
d'Israël qui a permis cette relecture des évènements52. L'Etat d'Israël des années 1980
est moins fragile que l'Etat qu'il était trente ans plus tôt. Nous l'avons vu précédemment,
les manuels d'histoire utilisés dans les classes avaient pour but de consolider une société
basée sur l'immigration et de créer une image internationale qui soit favorable au nouvel
Etat juif.
Mais ce qui a joué tout particulièrement est l'ouverture des archives militaires
israéliennes à partir de la fin des années 1970. Calqué sur le modèle britannique, le délai
d'ouverture des archives est de trente ans et, à partir de 1978, les chercheurs ont pu
travailler sur un matériel inédit, qui était jusque là inaccessible. Toutefois, les archives
arabes restent toujours plus ou moins inaccessibles, ce qui empêche l'écriture d'une
histoire de cette guerre à partir des documents des différents acteurs, juifs comme
arabes.
51
Assaf Likhovski, « Post-Post-Zionist Historiography », Israel Studies, 15 (2), été 2010, p. 14.
52
Shlomo, Sand, Les mots et la terre, les intellectuels en Israel, Paris, Flammarion, 2010, p. 257.
41
DEUXIÈME PARTIE :
VERS UNE
RECONNAISSANCE
IMPLICITE DE LA
NAKBA ?
(1988 - 2000)
42
Nous allons à présent dans cette seconde partie nous intéresser aux travaux des
« nouveaux historiens israéliens » qui ont porté sur la question des réfugiés palestiniens
et ses premières années. A travers les travaux de Simha Flapan, Benny Morris et Ilan
Pappé, qui ont en commun d’avoir travaillé la question des réfugiés en dehors du milieu
universitaire israélien, nous étudierons leur apport sur la question des réfugiés, ce qui
les différencie vis à vis de l’histoire officielle telle qu’elle s’écrivait depuis 1948, mais
aussi, les uns des autres. Ce qui nous amènera tout naturellement à un exposé du débat
particulier Efraim Karsh, qui fut l’adversaire le plus féroce de Benny Morris. Ce débat,
qui dura une décennie, se cristallisa en effet autour du livre de Benny Morris, La
naissance du problème des réfugiés palestiniens. Enfin, nous verrons l'impact des
nouveaux historiens et de leurs travaux sur la société israélienne, à travers l’étude d’un
anniversaire de sa naissance.
43
L'apport des « nouveaux historiens israéliens » au débat
historiographique sur la Nakba
A partir de 1987 paraissent en Israël des ouvrages qui offrent une nouvelle
israéliennes, ouvertes depuis la fin des années 1970. Nous verrons dans cette première
sous-partie trois d’entre eux, dont la somme de Benny Morris consacrée exclusivement
Palestiniens. Simha Flapan, Benny Morris et Ilan Pappé ont étudié le sujet hors d’Israël
universitaire israélien.
Dans son livre, La naissance d'Israël, Mythes et Réalité, paru en août 1987,
l'historien Simha Flapan cherche à démonter sept mythes qui ont accompagné la
naissance de l'Etat d'Israël. Parmi ces mythes se trouve celui qui veut que le départ des
réponse aux appels de différents leaders arabes. Ce départ serait une retraite afin de
C’est en exploitant les documents déclassifiés à la fin des années 1970 que
Simha Flapan conteste cette version des faits. Pour lui, l’explication selon laquelle les
Palestiniens aient fui les combats dans l'espoir de revenir avec les armées arabes
d'invasion ne tient pas. Au contraire, ces armées avaient besoin de l'aide des populations
44
arabes locales pour la nourriture, l'eau, le transport et l'information53. Il tord le cou ainsi
à l'explication officielle des appels radiophoniques arabes qui auraient exhorté les
Palestiniens à partir, en expliquant que le Haut Comité arabe essaya de contenir l’exil
des Arabes, ces derniers permettant aux troupes militaires arabes d’avoir des bases
locales en Palestine.
Dans un style provocateur qui traverse tout son ouvrage, il considère que
« couvrir les traces des méthodes dégoûtantes employées par les autorités
Pour Flapan, les documents étudiés permettent d’affirmer qu’aucun plan n’a été
conçu pour évacuer les populations. Cependant, c’est par la guerre économique et
Pour appuyer son propos, l’auteur reprend les statistiques de l'armée israélienne
afin de montrer l'importance des expulsions de Palestiniens. Au 1er juin 1948, 370 000
Arabes ont quitté la zone juive de la Palestine et les zones arabes conquises par les Juifs.
Les attaques militaires de l'armée israélienne comptent pour 55% des départs, les
53
Flapan, Simha, The Birth of Israel, Myths and Reality, New York, Pantheon Books, 1987, p. 117.
54
« It served to cover the traces of the unsavory methods employed by the authorities—from the
confiscation of food, raw materials, medicaments, and land, to acts of terror and intimidation, the creation
of panic, and, finally, forcible expulsion— and thus to exorcise the feelings of guilt in many sectors of
society, especially the younger generation » cité dans ibid.
55
Idem., p. 87.
45
campagnes terroristes de l'Irgoun et la Lehi pour 15%. 2% des départs s'expliquent par
Enfin, la crainte des combats en général explique 10% de la fuite56. Flapan en tire la
conclusion que 84% des expulsions ont comme origine l'action des Israéliens
directement.
Seconde Guerre mondiale. Pour Flapan, les Juifs « projetaient sur les Arabes leur colère
et leur désir de vengeance qu’ils ressentaient à l’égard des nazis57 ». Pour soutenir son
qui nous font face, mais les élèves et même les professeurs de Hitler, qui
déclarent qu’il n’y a qu’une seul manière de régler la question juive, une
seule—l’anéantissement total58 ».
arabes des territoires juifs a été appliquée ou non, Simha Flapan répond par la positive.
Toujours en utilisant des citations de David Ben Gourion, l’auteur explique que ce
56
Idem., p. 89.
57
« they projected onto the Arabes the wrath and vengefulness that they felt toward the Nazis » cité dans
idem., p. 98.
58
« the aim of Arab attacks on Zionism is not robbery, terror, or stopping the growth of the Zionist
entreprise, but the total destruction of the Yishuv. It is not political adversaries who will stand before us,
46
dernier a été favorable au transfert par la force59. Après la signature des traités
d’armistices avec les pays arabes envahisseurs, Ben Gourion aurait cherché à expulser
en Israël. La seconde est le vote des lois, intitulées « Absentee’s Property Law », qui
nationalise pour le compte des Juifs israéliens les terres abandonnées entre le 29
en expliquant qu’il a permis de « renforcer la thèse ancestrale qui veut que les
Palestiniens n’étaient pas un peuple aspirant à une nation mais juste de simples Arabes
Le travail de Simha Flapan est important car il est le premier à attaquer de front
l’historiographie officielle de l’Etat d’Israël. Il considère qu’il n’y a eu que très peu de
départs volontaires, que la grande majorité des Palestiniens ont été expulsés. De plus,
l’action de l’Etat d’Israël à l’égard des Palestiniens restés après la guerre démontre la
rejette l’explication qui veut que l’expulsion soit le résultat de l’application d’un plan,
n’en reste pas moins partisan de cette dernière. Il a d’ailleurs été Secrétaire national du
but the pupils and even teachers of Hitler, who claim there is only one way to solve the Jewish question,
one way only—total annihilation » cité dans ibid.
59
Idem., p. 103.
60
Ibid.
47
Mapam, parti marxiste et sioniste, de 1954 à 1981. Le débat aurait pu être alimenté par
Simha Flapan, mais la mort l’a emporté le 13 avril 1987 avant même la parution de son
ouvrage en août 1987. L’essentiel du débat s’est donc porté sur les recherches de Benny
Morris, dont nous allons voir maintenant l’apport dans la question des réfugiés
palestiniens.
1948 publiés en Israël, celui de Benny Morris est le plus important. Résultat de cinq
Morris soutient la thèse que le problème des réfugiés palestiniens n'est ni celui
d'un départ voulu par les Etats arabes eux-mêmes, comme le voudrait l'explication des
appels radiophoniques (voir plus haut les appels radiophoniques arabes comme
Khalidi avec le plan Daleth (voir plus haut l'étude des expulsions par les historiens
l'Organisation des Nations Unies, la décision 181 votée le 29 novembre 1947, qui
entame leur exode. Dans la première phase, pour reprendre son découpage
61
« It helped strengthen the age-old Zionist thesis that the Palestinians were not a people with national
aspirations and rights but simply Arabs who could live anywhere in the vast expanses of the Arab world »
cité dans idem., p. 117.
48
chronologique, de décembre 1947 à mars 1948, réside un climat de guerre civile dans la
Palestine toujours sous mandat britannique. Quatre jours après le vote du partage éclate
une grève dirigée par le Haut Comité arabe, organe politique né en 1936, sous le
patronage du grand Mufti de Jérusalem, Amin al-Husseini. Des attaques violentes ont
Dans les deux camps naissent des attitudes différentes face à cette réaction
populaire arabe. Côté Israéliens, le Defense Committee, qui rassemble l’essentiel des
organisations officielles du Yishuv considère que ces évènements vont se tasser et que
l'ampleur que prennent les combats et du départ d'habitants arabes des villes de Jaffa et
d'Haifa65.
En effet, Benny Morris explique que le départ des Palestiniens commence dès
Juifs, voit partir 250 familles arabes, qui fuient les bombardements, les tirs et les
attentats à la bombe66. Au 22 janvier, la Haganah dénombre 20 000 Arabes qui ont fui
Haifa, contre 25 000 selon des sources arabes. Parmi eux, il est possible, pour reprendre
le terme employé par Morris, qu'un petit nombre soit parti suite à une campagne
62
Benny, Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem, 1947-1949, Cambridge, Cambridge
University Press, 1988, p. 289.
63
Idem., p. 29.
64
Idem., p. 31.
65
Idem., p. 34-35.
66
Idem., p. 41.
49
d'intimidation orchestrée par l'Irgoun et le Lehi, deux groupes armés composés
d'extrémistes sionistes67.
Pour expliquer l'exode intervenu avant l'invasion d'Israël par cinq armées arabes
le 15 mai 1948, Benny Morris considère que c'est la spirale de violence, entamée au
début du mois de décembre 1947, qui a précipité le départ des classes moyennes et
supérieures palestiniennes. Les habitants arabes restant en Palestine ont dû faire face à
public68. Les leaders arabes n'ont pas su faire face à l'exode, en se montrant confus et
non coordonnés69. Ceci peut s'expliquer par le départ de ceux qui auraient pu servir de
transmetteur des différents messages des leaders arabes, les classes moyennes et
supérieures. Le Haut Comité arabe essaya de limiter les vagues de départ, mais le
sentiment de vulnérabilité aux attaques de groupes armés juifs poussa les habitants
arabes à quitter leur foyer et leur travail. Morris résume la situation de décembre à mars
en considérant que « seule une infime minorité, presque insignifiante, des réfugiés de
cette période partirent à cause des ordres d’expulsions formulés par l’armée
Benny Morris affirme que l'idée d'un transfert des Arabes palestiniens des
territoires juifs était présente dès le milieu des années 1930 au sein du Yichouv
67
Idem., p. 42.
68
Idem., p. 44.
69
Idem., p. 57.
70
« Only an extremely small, almost insignifiant number of refugees of this early period left because of
Haganah or IZL or LHI expulsion orders of forceful ‘advice’ to that effect, or, from the other side, such
orders from Arab military and political leaders » cité dans idem., p. 60.
50
(communauté juive installée en Palestine mandataire). Les débats portaient autour d'un
mandataire britannique d'une telle éventualité, les leaders du Yichouv n'ont plus évoqué
l'hypothèse du transfert. Ceci dans le but de ne pas torpiller les chances d'obtenir un
vote favorable au plan de partition, qui est intervenu le 29 novembre 194772. Au début
du mois de novembre 1947, l'Agence juive, organe exécutif du Yichouv, tombe sur un
différente de celle obtenue par les Juifs pour, dans le cas d'une guerre, légitimer une
révolte arabe qu'a provoqué le vote du 29 novembre, David Ben Gourion affirme dans
un discours prononcé quatre jours plus tard qu' « il ne peut y avoir d'Etat juif stable et
fort tant qu’il y a aura une majorité juive d’à peine 60%74 ».
Benny Morris évoque l'existence du Plan Daleth, comme d'un programme rédigé
dans un contexte de crainte d'une invasion arabe après le départ des Britanniques.
Conçu au début du mois de mars 1948, le plan Daleth avait pour objectif de palier
qu'affirmait Walid Khalidi, il ne s'agit pas d'un plan visant à expulser systématiquement
71
Idem., p. 23.
72
Idem., p. 27-28.
73
Idem., p. 28.
74
Ibid.
51
l'intérieur des frontières du futur Etat juif75. Tout compte fait, dans la seconde phase de
poser la question de l'expulsion. En effet, les habitants palestiniens quittèrent les lieux
D'avril à juin 1948, entre 200 et 300 000 Palestiniens quittèrent la Palestine, et
devinrent de fait des réfugiés. Pour Benny Morris, ceci n'est pas le résultat d'une
a été surprise de voir un tel exode palestinien77. Durant la première moitié d'avril 1948,
les contre-offensives de l'armée israélienne et l'Irgoun ont précipité l'exode de masse des
désintégration se manifesta par le départ de policiers arabes des villes, les pénuries de
nourritures, l'augmentation soudaine des prix, une hausse du chômage, etc. Le Haut
Comité arabe, jusqu'à la fin du mois d'avril, ne fit rien pour arranger la situation, mais
Benny Morris explique l'exode des Palestiniens de villes telles que Haifa, Jaffa
départ des classes moyennes et supérieures, qui a conduit à une démoralisation du reste
de la population. Pour lui, il y a aussi un effet domino : la chute et l'exode arabe d'une
75
Idem., p. 62.
76
Idem., p. 63.
77
Idem., p. 128.
78
Idem., p. 290.
52
ville entrainant la chute et l'exode arabe d'une autre ville. Ainsi, la conquête de
Tibériade (18 avril) aurait entraîné celle d'Haifa quatre jours plus tard, qui a elle même
engendré celle de Jaffa (13 mai). Enfin, autre expliation de cet exode massif : les
craintes au sein de la population arabe d’atrocités commises par les Juifs, qu’elles soient
vraies ou alléguées79. Le massacre de Deir Yassin, commis le 9 avril 1948 par l’Irgoun
sionistes, qui assassinèrent environ 250 Palestiniens, a été un facteur important dans
Benny Morris, malgré le débat que son ouvrage a suscité en Israël, que nous
verrons plus loin, n’est pas le plus violent à l’égard du récit sioniste. Sa conclusion reste
tout en nuance, une moitié des Palestiniens est partie volontairement tandis que l’autre a
été expulsée. Or, c'est sur son travail que l’essentiel des critiques se portera. Pourtant, un
autre historien publia en 1992 de façon beaucoup plus âpre à l’égard des explications
arabe
Ilan Pappé, tout comme Simha Flapan et Benny Morris, a adhéré à l’idéologie
sioniste dans sa jeunesse et fit son service militaire alors que l’armée israélienne était
79
Idem., p. 130.
80
Idem, p. 113-114.
53
Liban par Israël en 1982 qui s’investit dans le mouvement israélien « La Paix
Sur la question des réfugiés palestiniens, Ilan Pappé ne se situe plus dans le
débat de savoir qui est responsable : pour lui, « l'exode des Palestiniens résulte d'une
dans le sort des Palestiniens. Ce plan met en place un « système de défense » qui vise
les « bases ennemies » qui sont, selon les termes de Pappé, des « villages ou des
quartiers arabes à partir desquels des actions hostiles avaient été menées contre des
implantations ou des convois juifs83 ». De fait, la grande majorité des villages arabes
devinrent des objectifs militaires pour l'armée israélienne, donc sujets à intervention.
Cependant, ceci ne fit pas du plan Daleth un plan d'expulsion, mais en exigeant la
reddition des habitants des villages visés, le résultat était somme toute le même.
l’intégralité de l’exode des Palestiniens. Au sujet des villes de Haifa et de Tibériade, les
commandants locaux israéliens ont effectivement demandé aux Arabes de rester, mais le
souvenir très récent du massacre de Deir Yassin les a poussés à fuir84. Ce dernier a
Palestine. L’aspect psychologique a aussi joué, selon Pappé, dans l’exode. Il évoque
également l’établissement d’une véritable « guerre des récoltes » entamée en mars 1948.
81
Ilan Pappé, Out of the frame, the struggle for academic freedom in Israel, New York, Palgrave
Macmillan, 2010, p. ix.
82
Ilan Pappé, La guerre de 1948 en Palestine, aux origines du conflit israélo-arabe, Paris, La fabrique
éditions, 2000, p. 124.
83
Idem., p. 130.
84
Idem., p. 133.
54
palestiniennes, les Juifs mettaient les Palestiniens sous une pression économique forte85.
La pratique se poursuivi durant l'été 1948 et est considérée par Pappé comme faisant
Parmi les éléments explicatifs de cet exode massif compte le double rôle négatif
des leaders palestiniens : par le départ des classes moyennes et supérieures et par leur
incapacité à coordonner les actions de ceux qui, restés encore en Palestine, se trouvaient
patriotique et l’action sur le terrain. Mais durant ces mois décisifs de mars
et d’avril, la confusion dans les rangs arabes était telle que la plupart des
Palestine87. »
Palestiniens. Par leur engagement limité aux zones sous contrôle anglais, le Royaume-
Uni a laissé faire chaque camp88. Le manque de fermeté des Anglais a eu pour
l’Etat d’Israël chercha, à partir d’octobre 1948, à mettre en place un fait établi. D’abord
85
Idem., p. 135.
86
Idem., p. 136.
87
Idem., p. 147.
88
Idem., p. 140-143.
55
en décidant la destruction des 350 villages palestiniens abandonnés pendant la guerre89.
Ensuite en récupérant les terres et les propriétés abandonnées (comme l’a montré Simha
Flapan avec le « Absentee’s Property Law ») pour les distribuer aux immigrants juifs
européens90.
Ilan Pappé est, dans les années 1990, classé parmi les « nouveaux
historiens israéliens » pour ses travaux sur la guerre de 1948 en général. Ce n’est qu’à
partir de la fin des années 1990 et pendant les années 2000 qu’il va s’intéresser de près à
s’inspire, dans le chapitre que nous venons d’étudier, des travaux de Walid Khalidi ainsi
l'Etat juif. Déclenché par les travaux des nouveaux historiens, il voit s'opposer une
arrière garde sioniste, qui soutient une version de l'histoire telle qu'elle a été racontée
depuis 1948 (que nous avons vu dans la première partie de notre travail) et la
« génération de 1948 », qui révise cette histoire à partir des archives disponibles depuis
la fin des années 1970. Nous allons nous concentrer essentiellement sur les critiques
apportées à l'ouvrage de Benny Morris, car il est entièrement consacré à la question des
réfugiés palestiniens. Il serait impossible d'évoquer tous les textes qui composent le
débat historiographique, c'est pourquoi nous avons fait le choix de partager cette sous-
partie en trois points : le premier échange, dès 1989, entre Benny Morris et Shabtai
89
Idem., p. 138.
56
Teveth, biographe de David Ben Gourion ; une critique palestinienne du travail de
Morris ; et le travail de Efraim Karsh, qui embrasse la seconde moitié des années 1990.
réfugiés palestiniens, et de son article dans la revue américaine, Tikkun, dans lequel
apparaît l'expression « nouvelle histoire », Shabtai Teveth lui répond dans une autre
revue américaine, Commentary. Il est connu pour être l'un des biographes de David Ben
Gourion, qui est présenté par Morris dans son livre comme partisan du transfert des
Dans son article, compilant quatre autres publiés en Israël en 1989, intitulé
« Accuser Israël d’un péché originel91 », Shabtai Teveth estime que chez Avi Shlaim,
auteur d'un livre sur les relations avec l'Agence juive et Abdallah Ier de Jordanie, et
ainsi que chez Benny Morris, la notion de « péché originel » se rapporte au refus
est celle que l'on retrouve également chez Efraim Karsh, que nous verrons plus loin, et
qui attaque les fondements mêmes des travaux : les sources. Si les sources américaines,
britanniques et israéliennes ont été déclassifiées dans les années 1970, ce n'est pas le cas
90
Ibid.
91
Commentary magazine, 9 septembre 1989, « Charging Israel with original Sin », Teveth Shabtai.
57
des sources arabes, ce qui, pour Teveth, rend impossible toute compréhension de
Dans son livre, Benny Morris divise l'exode palestinien en quatre phases, de
décembre 1947 à juillet 1949, une périodisation que Teveth remet en cause car elle ne
reposerait sur rien de concret. Il se demande d'ailleurs ce qui a causé le départ de 75 000
Arabes palestiniens entre décembre 1947 et mars 1948, question à laquelle Benny
Morris n'apporterait aucune réponse. Nous avons pourtant vu que cette vague est la
pour justifier leur existence : « Et nous avons des documents explicites témoignant du
fait qu'ils ont quitté la Palestine en suivant les ordres des leaders arabes, Mufti en tête,
en pensant que l'invasion par les armées arabes, à l'expiration du mandat, pourrait
détruire l'Etat juif et jeter tous les Juifs à la mer, morts ou vifs92 »
l'Agence juive vis à vis d'une probable minorité arabe en Israël. Morris explique que
l'option du transfert était envisagée mais remisée pour augmenter les chances d'obtenir
contraire que les leaders du Yishuv étaient favorables à un Etat arabe, tant qu'il ne
constituerait pas une menace pour Israël. Ils étaient même prêts à accueillir, à l'intérieur
92
« And we have explicit documents testifying that they left Palestine following instructions by the Arab
leaders, with the Mufti at their head, under the assumption that the invasion of the Arab armies at the
expiration of the Mandate would destroy the Jewish state and push all the Jews into the sea, dead or
alive » cité dans ibid.
58
même d'Israël, une minorité arabe qui représenterait 40% de la population totale. Les
populations arabes étaient même invitées par les Juifs à rester en Palestine et Ben
Gourion évoquait, début décembre 1947, une même citoyenneté pour les Juifs et pour
les Arabes, et envisageait même l'élection d'un président arabe à la tête d'Israël. Tout
ceci fut d'actualité jusqu'au 15 mai 1948 et l'invasion du nouvel Etat juif par une
Enfin, Shabtai Teveth s'en prend à l'une des figures du livre de Morris, Yossef
comme l'un des architectes du transfert des Arabes palestiniens entre 1947 et 1949. Pour
Teveth, Morris base sa théorie du transfert uniquement sur les écrits de Yossef Weitz,
alors que ce dernier ne serait qu'un homme ambitieux mais frustré. Teveth le décrit de la
des journaux intimes et des lettres, avec ses idées et ses opinions, faisant entrevoir la
frustration93 ».
l'héritier de l'ancienne histoire, rédigée par les témoins de la guerre de 1948 (voir plus
guerre). L'un des premiers livres de Shabtai Teveth était consacré à une brigade de
93
« All his life Joseph Weitz was given to self-aggrandizement, desperately filling thousands of pages, in
manuscript and in print, in diaries and letters, with his ideas and opinions, only to meet frustration at
every turn. » cité dans ibid.
94
Tikkun, janvier/février 1990, « The Eel and History: A Reply to Shabtai Teveth », Morris, Benny.
59
Tsahal pendant la guerre des Six Jours, ouvrage qualifié de « péan » par Morris95. Il
soutient que les appels radiophoniques, base de l'explication d'un exil palestinien
volontaire, n'ont pas existé, contrairement à ce que Teveth prétendait. Enfin, au sujet de
Yossef Weitz, il le considère toujours comme un lobbyiste actif en faveur d'un transfert
des populations arabes hors d'Israël, à l'inverse du portrait peu flatteur qu'en faisait
Teveth.
Cet échange entre Benny Morris et Shabtai Teveth est le premier dans ce débat
historiographique. Il pose les bases de ce que seront ceux à venir dans les années 1990.
Les tenants de l'histoire sioniste s'en prennent aux « nouveaux historiens » en mettant en
cause l'accès aux sources et/ou l'arrière-pensée politique. Shabtai Teveth détailla ses
Comme nous avons pu voir dans la première partie de notre travail le récit
palestinien de la Nakba, le regard d'un historien comme Nur Masalha nous permet de
explique avoir travaillé sur les sources israéliennes, que Morris a utilisé dans son livre,
et considère que ce dernier les auraient utilisées sans les critiquer systématiquement. De
plus, Masalha estime que Morris, dans sa description du mouvement des « nouveaux
95
Ibid.
60
historiens », laisse entendre que la question des réfugiés palestiniens est un objet de
Cette considération se retrouve également dans une anecdote racontée par Ilan
Pappé, dans son livre, Les démons de la Nakbah, les libertés fondamentales dans
l'appropriation de leur « holocauste culturel » par les historiens israéliens, Benny Morris
répondit qu'ils n'avaient ni la compétence ni les matériaux nécessaires pour écrire leur
propre histoire97.
savoir qu'il n'y a pas eu de plan d'expulsion des Palestiniens préparé par les Israéliens98.
Il se demande comment Morris peut-il être aussi catégorique alors que, selon lui, son
travail repose sur des sources partielles tandis que d'autres restent inaccessibles aux
peut-il considérer qu'il n'y a pas eu de volonté israélienne d'expulser les Palestiniens
alors que Morris explique lui-même que l'idée du transfert évolua dans la pensée
Masalha considère que l'idée du transfert des Palestiniens arabes était présente
dès les années 1930 et soutient son propos en utilisant l'extrait d'une lettre de David Ben
Gourion, adressée à son fils Amos, en date du 5 octobre 1937 : « Nous devons expulser
les Arabes et prendre leurs places… et même utiliser la force— non pas pour priver les
96
Nur Masalha, « A critique of Benny Morris », Journal of Palestine Studies, 21 (1), automne 1991, p.
90-97.
97
Ilan Pappé, Les démons de la Nakbah, les libertés fondamentales dans l’université israélienne, Paris,
La Fabrique éditions, 2004, p. 27.
98
Nur Masalha, « A critique of Benny Morris », Journal of Palestine Studies, 21 (1), automne 1991, p.
92.
61
Arabes du désert du Néguev et de la Transjordanie, mais pour garantir notre propre
droit à nous installer en ces lieux— quand nous l'aurons à disposition100 ». Une citation
que Masalha emprunte à l'ouvrage Ben Gourion et les Palestiniens arabes, de Shabtai
Teveth.
Au sujet du « plan Daleth », décrit par l'historien palestinien Walid Khalidi, dès
1961, comme l'élément qui permet de comprendre l'exode de masse des Palestiniens
(voir la sous-partie consacrée à l'étude des expulsions par les historiens palestiniens),
Masalha explique que Morris se contredit à nouveau101. Il considère que le plan Daleth
n'a pas été un plan d'expulsion des Palestiniens tout en donnant du crédit à Yossef Weitz,
comme l'un des architectes du transfert des Palestiniens entre 1947 et 1949.
maintien d'une population arabe. Il souligne l'incohérence de Benny Morris qui ne lie
pas l'acquisition de terres et le transfert des Palestiniens avec l'objectif du sionisme qui
est la création d'un Etat capable d'accueillir des centaines de milliers d'immigrants
juifs.102
99
Idem., p. 93.
100
« We must expel Arabes and take their places… and if we have to use force_not to dispossess the
Arabs of the Negev and Transjordan, but to guarantee our own right to settle those places—when we have
force at our disposal », idem, p. 94.
101
Idem., p. 95-97.
102
Idem., p. 97.
103
Benny Morris, « Response to Finkelstein and Masalha », Journal of Palestine Studies, 21 (1), automne
1991, p. 98-114.
62
de partis politiques, mémoires, etc104. Il affirme que les sources officielles arabes restent
inaccessibles, ce dont Masalha se cache bien de dire. Il conclut son article en expliquant
que « clairement, pendant des décennies, les Palestiniens ont décrit l'exode comme une
grande expulsion cruelle et planifiée, pour mieux salir la réputation de l'Etat spoliateur
responsabilité d'Israël dans leur exode n'est qu'une invention pour satisfaire leur
Parmi les critiques des « nouveaux historiens », le plus virulent est Efraim
Karsh. Auteur de plusieurs articles ainsi que d’un ouvrage entier sur leur méthodologie
complot107. Dans son article « Réécrire l’histoire d’Israël108 », paru en juin 1996, il
attaque les conclusions de Benny Morris en affirmant qu’il n’apporte rien de neuf au
débat. Pour Karsh, les révélations au sujet de l’expulsion de Palestiniens par les forces
armées israéliennes ont été faites des décennies avant Morris, par des auteurs comme
Rony Gabbay (que nous avons étudié plus haut), Jon et David Kimche ou Nadav Safran.
alloués aux Juifs, Efraïm Karsh attaque Benny Morris en l’accusant de falsification des
Juive. Ainsi, selon Karsh, les réunions de l’Agence Juive, du 7 au 12 juin 1938, que
104
Idem., p. 109-110.
105
« Clearly, Palestinians for decades have described the exodus as one great, pre-planned, ruthless
expulsion in ordre to besmirch the « robber state » Israel », idem., p. 112.
106
« The Palestinians during 1948 and more emphatically afterwards needed, for reasons of self-respect,
honor and guilt, to assert that external causes had compelled their flight », idem., p. 113.
63
Morris considère comme celles qui ont débattu du transfert, n’ont que peu évoqué le
sujet. Le mensonge par omission se perçoit, pour l’auteur de l’article, à travers l’idée
que le concept de transfert aurait été imposé aux sionistes par les Britanniques. Enfin,
Karsh accuse Morris de falsifier ses sources en basant la politique du transfert sur un
extrait de discours prononcé par David Ben Gourion. Extrait qu’il aurait sorti de son
Ainsi, lorsque Ben Gourion affirme qu'« il ne peut y avoir d'Etat juif stable et
fort tant qu’il y a une majorité juive d'à peine 60%109 », Benny Morris ne se concentre
que sur la proportion, et non sur le nombre absolu, à savoir 600 000 Juifs. Pour Karsh,
cela signifie que Ben Gourion cherchait à augmenter le nombre de Juifs en Palestine par
expulsion. Karsh regrette l’utilisation, pour cette citation, d’une source secondaire, alors
que la source primaire restituerait le sens voulu par Ben Gourion : « il ne peut y avoir
d’Etat juif stable et fort avec une majorité juive d’à peine 60% et avec une majorité de
méritait pas de réponse sérieuse, tant son article démontrait son ignorance sur le sujet112.
Karsh poursuit l’attaque des conclusions de Benny Morris, en affirmant que sur la
107
Efraïm Karsh, « The Collusion that Never Was: King Adballa, the Jewish Agency and the Partition of
Palestine », Journal of Contemporary History, 34 (4), octobre 1999, p. 569-585.
108
Efraïm Karsh, « Rewriting Israel’s History », Middle East Quarterly, 3 (2), juin 1996, p. 19-29.
109
Benny Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem, 1947-1949, Cambridge, Cambridge
University Press, 1988, p. 28.
110
« There can be no stable and strong Jewish state so long as it has a Jewish majority of only 60 percent,
and so long as this majority consists of only 600,000 Jews » cité dans Efraïm, Karsh, « Rewriting Israel’s
History », Middle East Quarterly, 3 (2), juin 1996, p. 19-29.
111
Efraïm Karsh, « Historical Fictions », Middle East Quarterly, 3 (3), septembre 1996, p. 55-60.
64
question du transfert, ce dernier a « accepté de systématiquement falsifier les preuves
dans l’optique d’écrire une histoire qui correspondrait à ses propres idées113 ».
intégralement aux « nouveaux historiens » ainsi qu’à leurs méthodes. Karsh parle de
distorsion, pour montrer que les « nouveaux historiens » donnent aux sources qu’ils
exploitent un sens correspondant à leurs visions politiques. Dans son chapitre consacré à
Benny Morris, intitulé « Falsifier les archives, Benny Morris, David Ben Gourion et
‘l’idée du transfert’ », Efraim Karsh revient sur une contradiction déjà relevée par Nur
Masalha. Dans son livre, Benny Morris explique qu’il n’y a pas eu de plan d’expulsion
des Palestiniens, que le plan Daleth, à l’inverse de ce qu’en dit Walid Khalidi et Ilan
Pappé, n’a pas été appliqué, même dans ce sens. En même temps, il affirme que l’idée
du transfert obligatoire des populations arabes hors du territoire alloué aux Juifs était
présente dès les années 1930. Pour Karsh, Morris a inventé le fait que le transfert était
envisageable115. Il affirme, en citant les travaux d’Itzhak Galnoor, que le transfert était
une idée évoquée dans le rapport de la commission royale Peel, mise en place par les
Plus loin dans son chapitre, Karsh revient sur l’idée que Ben Gourion aurait
envisagé en novembre 1947 l’octroi d’une citoyenneté aux Palestiniens dans le but de
les expulser plus facilement. Il contredit cette version des faits avancée par Benny
Morris en précisant que le transfert n’aurait pas été évoqué pendant cette réunion de
112
Benny Morris, « Undeserving of a Reply », Middle East Quarterly, 3 (3), septembre 1996, p. 51.
113
« [Morris] has been prepared systematically to falsify evidence in an attempt to create history in an
image of his own devising » cité dan Efraïm Karsh, « Historical Fictions », Middle East Quarterly, 3 (3),
septembre 1996, p. 55-60.
114
Efraïm Karsh, Fabricating Israeli History, New York, Frank Cass, 2000, p. 7.
115
Idem., p. 38-39.
65
l’Agence juive, le gouvernement de fait de la communauté juive en Palestine. Il ajoute
aussi que Benny Morris aurait réécrit cette réunion en lui prêtant des sujets qui
n’auraient jamais été abordés117 : Ben Gourion aurait accepté durant cette réunion une
proposition américaine qui voulait que les habitants juifs du futur Etat arabe et vice
versa ne prennent pas la nationalité de leur Etat de résidence pour s’installer par la suite
En mars 1999, Karsh s’en prend à nouveau à Benny Morris, dans un article, «
n’ont pas réussi à détruire l’Etat d’Israël en 1948 ; cinquante ans plus tard, eux et leurs
naissance d’Israël la responsabilité de tous les maux120 ». Dans cet article, Karsh
Efraim Karsh fait preuve ici d’un acharnement à démonter les thèses des
Fabricating Israeli History, est un pamphlet historique visant à critiquer l’usage des
sources et expliquant que les « nouveaux historiens » ont des objectifs politiques, qu’ils
accomplissent avec leurs travaux. Pour Karsh, il y a d’un côté les historiens sérieux,
historiens », qui lisent les sources à travers des lunettes politisées, biaisant ainsi le sens
116
Idem., p. 40.
117
Idem., p. 60.
118
Ibid.
119
Efraïm Karsh, « Benny Morris and the Reign of Error », Middle East Quarterly, 6 (1) mars 1999, p.
15-28.
120
« The Arabs failed to destroy the State of Israel in 1948; in the next fifty years, they and their Western
partisans waged a sustained propaganda battle to cast the birth of Israel as the source of all evil » cité dans
Efraïm Karsh, « Benny Morris and the Reign of Error », Middle East Quarterly, 6 (1) mars 1999, p. 15-
28.
66
L'impact de la « nouvelle histoire » sur la société
israélienne
Après cet exposé du débat, nous allons voir dans cette troisième sous-partie
de connaître le véritable impact d'un évènement sur une société entière, surtout quand
des travaux des « nouveaux historiens » sur l’histoire officielle israélienne, à travers les
scolaires revient à se demander si l'histoire officielle a pris en compte les travaux des
la guerre de 1948, a été écrite par les témoins directs de la guerre. L'objectif de ces
recherche d'une bonne image internationale d'Israël. Cet Etat né de la guerre, dans une
région hostile à sa création, cherchait à consolider une société basée majoritairement sur
l'immigration.
Quarante ans après sa naissance, l'Etat d'Israël voit apparaître des travaux, puis
un débat, sur la véracité de l'histoire de ses origines. En même temps éclate la première
Intifada, la révolte des Palestiniens issus des territoires occupés par Israël depuis 1967,
67
au terme de la guerre des Six Jours, la bande de Gaza et la Cisjordanie. Les années 1990
en Israël sont traversées par un « processus de paix » visant à établir un Etat palestinien,
historiens israéliens se querellent sur la question de savoir ce qui a causé l'exode de 700
000 Arabes de Palestine en 1947 et 1949. Ces deux phénomènes qui occupent les années
du processus de paix.
Comme nous l'avons déjà fait dans la première partie de notre travail, nous
allons nous référer à l'étude du post-doctorant israélien Rafi Nets-Zehngut autour des
manuels scolaires israéliens121. Sur la période allant de 1976 à 1999, l'auteur analyse
huit manuels et constate que la moitié présente une vision critique de l'explication
manuels, on remarque que les ouvrages ont été utilisés à des dates différentes, et non,
comme on pourrait le penser, pendant les années 1990. Ainsi, le premier livre critique a
été utilisé dès 1976122 et le manuel The Zionist Concept and the Establishment of the
State of Israel était dans la liste des ouvrages exploitable en classe de 1986 à 2001.
Il faudra attendre les années 2000 (2000-2004) pour que les quatre manuels que
admettant que des expulsions aient pu avoir lieu. Leur point commun est l'abandon de
l'explication d'un départ volontaire et massif des Palestiniens suite à des appels des
121
Rafi Nets-Zehngut, « Israeli Approved Textbooks and the 1948 Palestinian Exodus », Israel Studies,
18 (3), automne 2013, p. 41-68.
122
Idem., p. 66.
123
Idem., p. 50.
68
On constate ici un décalage entre l'évolution de la recherche historique et
l'évolution de l'histoire officielle, telle qu'elle transparaît à travers les manuels scolaires.
seconde Intifada. Une période qu'Ilan Pappé estime être marquée par la « clôture de
l'opinion publique israélienne. Parmi les sources disponibles en français, nous pouvons
juin 1994 dans le quotidien Haaretz (reproduit intégralement en annexe). Face aux
société israélienne, des hommes de plume et d’esprit, s’occupe à présent de prêcher que
la justice n’est pas avec nous ». Par leurs ouvrages et leurs interprétations de l'histoire
d'Israël, les « nouveaux historiens » ne participeraient pas à une entreprise honnête mais
à « une réécriture de l'histoire du sionisme durant les cent dernières années dans
employée par les critiques des « nouveaux historiens », dont Shabtai Teveth. Le texte
d'Aharon Megged le place dans le camp des « anciens historiens », des tenants d'une
version magnifiée de l'histoire d'Israël, telle que pratiquée durant ses quarante premières
années.
Megged apostrophe ceux qui se sont installés en Palestine mandataire, qui ont
124
Ilan Pappé, Les démons de la Nakbah, les libertés fondamentales dans l’université israélienne, Paris,
La Fabrique éditions, 2004, p. 30.
69
dont Baruch Kimmerling, qui font une analogie entre le sionisme et le colonialisme :
« Et voici qu’on vient leur apprendre que le sionisme et l’Etat d’Israël faisaient partie
priver de sa terre… Et toutes les belles expressions que nous répétions de bonne foi,
Il fait également allusion au débat sur l'exode des Palestiniens entre 1947 et
1949, en opposant aux écrits des « nouveaux historiens » la figure du jeune Juif qui
donnerait : « Toi, qui dans ta jeunesse es parti faire du travail manuel, dans les vergers,
maintient grâce au travail de ses mains, eh bien on t’a trompé ! Tu as fait tout cela pour
Megged fait ici un amalgame entre les travaux des nouveaux historiens, qui
qu'à travers de l'ouvrage de Benny Morris, ce n'est pas la population juive immigrée qui
mandataire. Ilan Pappé, quant à lui, ne critique pas les populations juives alors qu'il
pour comprendre pourquoi ce dernier semble repousser les travaux des nouveaux
historiens. Ernest Renan nous explique dans Qu'est-ce qu'une nation ?, que cette
dernière est une âme constituée par le passé et par le présent. « Un passé héroïque, des
70
grands hommes, de la gloire (j'entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel
on assied une idée nationale125 » explique-t-il. Il y a donc ici chez Aharon Megged la
manifestation d'un attachement émotionnel à l'histoire d'Israël telle qu'elle s'est écrite
depuis 1948. Une histoire héroïque, où l'armée d'Israël est sur la défensive, où elle
combat une coalition de cinq armées arabes, où l'évacuation des Palestiniens se fait de
leur propre chef. Par conséquent, la remise en cause de cette histoire, constitutive de
l'identité nationale israélienne, peut être mal vécue, comme le montre le texte d'Aharon
Megged.
documentaire Tekumma
résurrection du peuple juif en Palestine) revient, entre autres sujets, sur la guerre de
de vue sioniste, mais tout en étant entrecoupé de mentions faites aux autres points de
traitement de la guerre de 1948. Sur les vingt-deux épisodes, deux ont été consacrés à la
guerre de 1948. Durant l’écriture de ces deux épisodes ont été conviés des historiens,
dont Benny Morris. A la question de savoir pourquoi les Palestiniens sont partis par
conclusions de Benny Morris : une moitié est partie son plein gré, l’autre a été expulsée.
125
Ernest Renan, Qu'est-ce qu'une nation ? ; suivi de Le judaïsme comme race et comme religion, Paris,
Flammarion, 2011, p. 74
71
Le documentaire évoque également la question du massacre de Deir Yassin. Il
n’est pas nié, et n’est d’ailleurs pas le seul nommé. L’acceptation du fait que les forces
armées israéliennes aient pu commettre de telles atrocités n’en fait plus un tabou126. La
avant tout un récit sioniste qui est présenté. Il ne s’agit pas de basculer du côté des
Palestiniens. Les témoins choisis ont l’air d’avoir été soigneusement sélectionnés : les
Israéliens sont éloquents, alors que quand les Palestiniens expriment dans un hébreu
Après cette étude de l'apport des « nouveaux historiens », du débat qui s'en
suivit et de l'impact de leur travaux sur la société israélienne, reste la question suivante :
gouvernement d'Israël peut-il admettre que des Palestiniens aient pu être expulsés hors
guerre de 1948, la création d'une explication d'un exode palestinien volontaire, initié par
le monde arabe avoisinant, ainsi qu'un contre-récit palestinien accablant l'Etat d'Israël.
126
Ilan Pappé, « Israeli Television’s Fiftieth Anniversary « Tekumma » Series: A Post-Sionist View? »,
Journal of Palestine Studies, 27 (4), été 1998 p. 101.
127
Idem., p. 102.
128
Idem., p. 103.
72
constater que l'histoire officielle est à contraster et que l'intégralité de l'exode n'est pas
opposait les partisans d'une histoire directement écrite par les témoins de la guerre,
comme nous l'avons vu plus haut, à ceux qui se sont plongés dans les documents
naturellement que ce débat s'est cristallisé principalement sur ces sources, comme nous
touche également à l'identité nationale d'un Etat, comme nous avons pu le constater
avec le travail d'Ernest Renan. Ainsi, quand bien même Israël serait partiellement
responsable de l'exode des Palestiniens, de quelque manière que ce soit, cette révision
Et ce, d'autant plus difficilement que l'histoire d'Israël fait intervenir deux
: si Israël a dû faire usage de la force face aux Palestiniens, c'est que la population juive
a cherché à prendre la place d'une autre, installée depuis des siècles ; sinon, c'est que les
Arabes n'étaient pas attachés à la Palestine. Cette question est cruciale dans la
L'opposition entre ces deux peuples est celle de deux nationalismes, de deux
73
Cependant, et nous le verrons dans la troisième partie de ce travail, cette tolérance fut de
la naissance d'Israël et la Nakba129. Des consignes furent données de chaque côté afin
d'éviter toute provocation. Mais un accrochage près de Gaza entre police palestinienne
et armée israélienne, qui provoqua la mort d'un enfant palestinien de huit ans, fut
Les tensions restent palpables dans cette guerre qui n'a jamais cessé depuis les
premiers affrontements entre les deux peuples dans les années 1930.
129
Le Monde, 16 mai 1998, "Neuf Palestiniens ont été tués par Tsahal lors de la commémoration de la
Nakbah", Claude Patrice.
74
TROISIÈME PARTIE :
LES CONSÉQUENCES
HISTORIOGRAPHIQUES DE LA
SECONDE INTIFADA :
LE RETOUR MOMENTANÉ DE
L’HISTOIRE OFFICIELLE ?
(2000 - …)
75
Cette troisième et dernière partie est consacrée au débat historiographique après
historiographique israélien sur la Nakba. En effet, à travers le travail d'Ilan Pappé, nous
allons voir que le débat, et plus largement l'acceptation d'une révision de l'histoire de la
guerre de 1948, se voit de plus en plus restreint. La faute à un climat politique plombé
était plus ou moins accepté de considérer les Palestiniens comme des interlocuteurs
légitimes pendant les années 1990, et donc concéder le fait qu'Israël ait pu commettre
des crimes à leurs égards, cet état d'esprit disparaît lorsque s'ouvrent les années 2000 sur
la résurgence de l'opposition armée. Les Palestiniens sont dès lors accusés d'avoir fait
échouer le « processus de paix » et leur image dans les médias israéliens se noircit. Ce
nouvel état d'esprit est perceptible dans l'accueil fait au travail d'Ilan Pappé, qui se
modifier les conclusions de son ouvrage majeur. Les deux premières sous-parties seront
évoquera d'autres points, dont celui selon lequel le « post-sionisme » dont les
« nouveaux historiens » étaient l’une des figures de proue, est rendu désuet par le
76
Ilan Pappé, symbole du repli nationaliste israélien
Nous avons vu, lors de notre étude de l'apport des « nouveaux historiens »
israéliens au débat historiographique sur la Nakba, qu’Ilan Pappé était le plus critique
des trois historiens étudiés et le plus proche du récit palestinien. C’est à partir de 2000
qu’il s’engage en faveur d’un étudiant israélien, auteur d’une thèse sur la village
d'Ilan Pappé s'oriente alors en direction du problème de l'exode des Palestiniens entre
1947 et 1949, question qu'il traite dans son ouvrage, Le nettoyage ethnique de la
Palestine. Ses positions lui vaudront une hostilité au sein du monde universitaire
israélien, mais également politique. Elles seront telles qu'il quittera l'Etat d'Israël pour
De son propre aveu, Ilan Pappé s'est retiré du débat engendré par les « nouveaux
historiens » en 1996, à travers un dernier article sur le sujet dans lequel il exhortait les
historiens à produire des récits qui participerait à la réconciliation entre les deux
nouvelle histoire ».
C’est à partir de 2000 qu'Ilan Pappé s’engage en faveur d’un étudiant israélien
d’une cinquantaine d’années, Teddy Katz, auteur d’une thèse soutenue en 1999 sur un
massacre commis par l’armée israélienne pendant la guerre de 1948. Dans son travail,
l’auteur raconte comment 200 civils palestiniens, de cinq villages différents, dont celui
77
de Tantura, ont été assassinés dans la nuit du 22 au 23 mai 1948, par le 33e bataillon de
la brigade Alexandroni, après la reddition des villageois. Afin de combler les lacunes
des documents écrits, Teddy Katz a interrogé et enregistré sur des bandes audio 135
témoins, dont quarante rien que pour le village de Tantura (vingt arabes et vingt
juifs)131.
sanctionné d’une excellente note de 97%132 et son nom a été ajouté au tableau
d’honneur133. Ce n’est qu’à partir de janvier 2000, avec la publication d’un article
d’Amir Gilat, dans Maariv, deuxième gros tirage des journaux israéliens, que les
million de shekels, soit environ 200 000 euros135. Lorsqu’il demanda à l’université
d’Haifa de le soutenir, cette dernière fit l’inverse, se désolidarisa de lui et alla jusqu’à
qu’au mois de décembre 2000, Teddy Katz dû subir entre temps des menaces et
harcèlements.
130
Ilan Pappé, Out of the frame, the struggle for academic freedom in Israel, New York, Palgrave
Macmillan, 2010, p. 33-34.
131
Ilan Pappé, « The Tantura Case in Israel: The Katz Research and Trial », Journal of Palestine Studies,
30 (3), printemps 2001, p. 21.
132
Ilan Pappé, Out of the frame, the struggle for academic freedom in Israel, New York, Palgrave
Macmillan, 2010, p. 73
133
Idem., p. 74.
134
Idem., p. 73 (NdA : l’ouvrage date l’article au mois de janvier 2001, et non janvier 2000 ; nous
pensons qu’il s’agit d’une erreur, compte tenu du fait que c’est cet article qui provoque la réaction des
vétérans, datée au mois de février 2000, et qui elle-même entraine l’ouverture du procès en décembre
2000)
135
Pappé, Ilan, Les démons de la Nakbah, les libertés fondamentales dans l’université israélienne, Paris,
La Fabrique éditions, 2004, p. 83.
136
Ibid.
78
Le premier rôle que joue Ilan Pappé dans cette « affaire Katz » est celui de
historiographique de l’Etat d’Israël et conclut sur l’idée que les débats historiques n’ont
qu’une place, celle du monde universitaire137. Il soutient ainsi Teddy Katz, qui demanda
à la juge en charge de son affaire, d’abandonner le procès compte tenu du fait qu’il
s’agissait d’un débat historiographique. La juge refusa, considérant que son université
ne le soutenait pas.
Fatigué par une crise cardiaque qu’il subit quelques jours avant l’ouverture de
son procès, Katz signa, sur les conseils de ses avocats, une lettre d’excuses le rendant
(l’accusation au procès ne trouva que six exemples de citations incorrectes sur plus
d’une centaine) et le procureur demanda que soient prises des sanctions disciplinaires à
que fit Teddy Katz pour sa thèse et prit conscience de l’importance de l’histoire orale
dans la Nakba138. Pappé publia sur le site internet de l’université des extraits de ces
la langue arabe était le point commun, qui avait pour mission de vérifier la véracité du
travail de Katz. Leur rapport conclut à de graves entorses à la vérité et l’université, sur
137
Ilan Pappé, Out of the frame, the struggle for academic freedom in Israel, New York, Palgrave
Macmillan, 2010, p. 75-76.
138
Idem., p. 79.
79
la base de ce rapport, retira la thèse tout en laissant à Katz la liberté de soumettre une
Ce qu’il fit, en mai 2002, en retirant les six citations incriminées par le
procureur, mais échoua. Un an plus tard, en mai 2003, son texte fut soumis au regard de
devient une chose plus difficile après 2000. La justice ne s'est pas intéressée aux travaux
des « nouveaux historiens » durant les années 1990. Le nouveau climat politique et
idéologique en Israël est favorable aux tenants de l’histoire sioniste, telle que pratiquée
depuis 1948. Il devient alors inconcevable de donner à Israël le mauvais rôle face à un
L’affaire Katz est le premier exemple de cette chape de plomb qui s’abat sur les
historiens critiques, sur le monde universitaire et sur Israël en général. Une nouvelle
phase de la guerre contre les Palestiniens intervient et les « traîtres » sont ces historiens
l'instar de son homologue Benny Morris dix-huit ans auparavant. Cependant, son livre
se situe en opposition à celui de Morris du fait qu'il postule l’existence d’un plan
d’expulsion massif des Palestiniens, comme le résume son titre, Le nettoyage ethnique
de la Palestine. Ilan Pappé base son travail sur la définition du nettoyage ethnique
80
ethniquement mixte d’une région ou d’un territoire particulier139 ». C’est un crime
contre l’humanité, reconnu comme tel dans le traité de Rome (1998) qui met en place la
Benny Morris, lui reprochant de n’avoir pas suffisamment critiqué ses sources, ce qui
d’Acre par la typhoïde, de nombreux cas de viol et les dizaines de massacres perpétrés
Fonds National Juif, fondé en 1901 et dirigé par Yossef Weitz, avait pour mission de
racheter des terres palestiniennes aux Arabes pour y installer des immigrants juifs141. A
5,8% de la Palestine. Pour pallier cette faiblesse, une cartographie de tous les villages
palestiniens fut établie, avec pour chacun, des informations précises sur les terres, la
toute la Palestine à la fin des années 1930 et furent complétés dans les années 1940, en
particulier en 1947 avec l’établissement de listes de personnes recherchées dans tous les
139
Ilan Pappé, Le nettoyage ethnique de la Palestine, Paris, Fayard, 2008, p. 20.
140
Idem., p. 14.
141
Idem., p. 39.
142
Idem., p. 41-42.
143
Idem, p. 44.
144
Idem., p.46.
81
invasion de l’Allemagne nazie en Palestine s’estompait, ne restait alors comme obstacle
terrorisme à l’encontre des Britanniques obligea, après d’assez grandes arrestations dans
mai 1948). Face à cette décision, Ben Gourion fit élaborer le plan Guimel (ou plan C),
une campagne offensive et de riposte contre les Palestiniens basé sur les « dossiers de
village »145. Comme nous l’avons vu précédemment, c’est un autre plan qui fut
préparé par les leaders sionistes. Pappé développe dans son ouvrage la thèse d’un
nettoyage ethnique, basé sur l’expulsion par la force, à travers le plan Daleth, d’une
les Juifs possédaient moins de 6% des terres de Palestine et représentaient moins d’un
tiers de la population ; en 1948, ils occupaient 78% du territoire et plus de 750 000
Ses positions sur l’exode palestinien ont suscité au sein de l’université de Haifa
145
Idem., p. 51-53.
82
Son soutien envers Teddy Katz n’explique pas complètement la mise au ban
d’Ilan Pappé de l’université de Haifa. Selon lui, la signature en avril 2002 d’une pétition
publication d’un article sur l’affaire Tantura dans une revue académique et son cours sur
la Nakba ont participé à la prise de sanctions disciplinaires à son égard146. Ces dernières
l’occupation »148.
En parallèle de cette pression issue du monde universitaire, Ilan Pappé doit faire
Son visage apparaît, à l’intérieur d’un hebdomadaire à gros tirage, placé au centre d’une
cible, affublé du commentaire d’un journaliste : « Je n'appelle pas à son meurtre, mais
146
Ilan Pappé, Out of the frame, the struggle for academic freedom in Israel, New York, Palgrave
Macmillan, 2010, p. 93-94.
147
Idem., p. 125.
148
Haaretz, 26 avril 2005, « Haifa University president calls on dissident academic to resign », Tamara
Traubman.
149
The Guardian, 20 janvier 2009, « ‘I felt it was my duty to protest’ », Chris Arnot.
83
je ne devrais pas être surpris si quelqu’un le faisait150 ». Des menaces de morts lui
israélienne (le massacre de civils après leur reddition), lui vaut, au sein du monde
universitaire et politique, une hostilité sans précédant. Cet exemple démontre que le
climat de pluralisme et d’ouverture d’esprit des années 1990 disparaît d’un jet de pierre
trajectoire différente de celle d'Ilan Pappé, qui sera mieux accueilli par le monde
israélien suite à de nombreuses pressions, nous allons voir l’évolution de Benny Morris.
Palestiniens n’aie pas été expulsée, justifiant le « nettoyage ethnique ». Nous étudierons
la réédition augmentée de son livre sur la question, son évolution politique, ainsi que
Le travail de l'historien
150
« I'm not telling you to kill this person, but I shouldn't be surprised if someone did. », ibid.
84
Benny Morris édite en 2004 une version augmentée de son ouvrage de 1988,
d’un chapitre plus étoffé consacré à la question du transfert des populations arabes, dont
Morris estime que « les preuves d’un soutien à l’idée du transfert avant 1948 sont sans
ambiguité, mais la connexion entre ce soutien et ce que s’est déroulé pendant la guerre
est bien plus ténu que ce que les propagandistes arabes reconnaîtront152 ».
1895. En effet, dans son journal intime, à la date du 12 juin 1895, Theodor Herzl,
fondateur historique du sionisme politique avec son ouvrage, l’Etat des Juifs, écrit :
« nous devons exproprier en douceur… Nous devons essayer d'attirer les populations
pauvres de l’autre côté de la frontière en leur fournissant du travail dans les pays de
transit, tout en leur déniant toute embauche dans notre Etat… Les processus
transfert chez Theodor Herzl, dans un texte qui n’avait pas vocation à être publié.
Palestine étaient considérés dans les années 1920s non comme composant un peuple
palestinien, mais simplement comme des Arabes y vivant sans attache particulière.
151
Benny Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem Revisited, New York, Cambridge
University Press, 2004, 666 p.
152
« the evidence for pre-1948 Zionist support for ‘Transfer’ really is unambiguous; but the connection
between that support and what actually happened during the war is far more tenuous than Arab
propagandists will allow. » idem., p. 6.
153
« We must expropriate gently . . . We shall try to spirit the penniless population across the border by
procuring employment for it in the transit countries, while denying it any employment in our country . . .
Both the process of expropriation and the removal of the poor must be carried out discretely and
circumspectly. » cité dans idem., p. 41.
85
L’idée d’un transfert hors du futur « foyer » ou « Etat » juif était alors moralement
populations comme solution à des conflits entre minorités. Au début des années 1920,
Grecs et Turcs ont connu des déplacements de millions d’habitants d’un Etat à un autre,
l’idée d’un transfert et l’exode des Palestiniens, Benny Morris tranche en affirmant que
l’armée israélienne n’est pas entrée en guerre en 1948 avec un plan d’expulsion des
étant l’établissement d’un Etat juif, le transfert des populations arabes était inévitable
pour atteindre ce but. Dans le cas du conflit, les Arabes présents sur le territoire du
nouvel Etat d’Israël constituaient de fait une « cinquième colonne » potentielle, des
revient également sur son livre, One State, Two States: Resolving the Israel/Palestine
Conflict, publié en 2009, en affirmant qu’il s’agit d’un « essai historique à fin politique
[…] Mon but est d’ouvrir les yeux des lecteurs à la vérité. L’objectif est d’exposer la
154
Idem., p. 43.
155
Idem., p. 60
156
« It’s a historical essay that has a political purpose and a political explanation,” he admits. “My aim is
to open readers’ eyes to the truth. The objective is to expose the goals of the Palestinian national
movement to extinguish the Jewish national project and to inherit all of Palestine for the Arabs and
86
L'évolution du citoyen
réfugiés palestiniens. Il explique que David Ben Gourion était un adepte de l'idée d'un
transfert des populations arabes hors du territoire alloué au futur Etat juif par le plan de
dernier condamne Ben Gourion, il répond « Ben Gourion avait raison. S’il n’avait pas
fait ce qu’il a fait, l’Etat n’aurait pas être créé. Il faut que ce soit clair. C’est impossible
d’y échapper. Sans le déracinement des Palestiniens, jamais un Etat juif n'aurait pu
naître ici157 ».
Benny Morris reprend à son compte des arguments employés par l’extrême-
droite israélienne. Non seulement elle admet qu’Israël a expulsé des populations arabes,
mais regrette qu’il n’y ait pas eu davantage. Ainsi, Israël vivrait aujourd’hui en sécurité,
sans cette cinquième colonne arabe qui menace son existence de l’intérieur. Ari Shavit
le relance sur la justification de ces crimes de guerre en lui demandant s’il se fait
l’avocat de ces actes. Morris répond que « dans certaines conditions, l’expulsion n’est
pas un crime de guerre. Je ne pense pas que les expulsions de 1948 étaient des crimes
de guerre. On ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs. Il faut se salir les mains.
[…] Une société qui a pour but de vous tuer vous force à la détruire. Si l’alternative est
Islam.” » Haaretz, 20 septembre 2012, « Benny Morris on why he's written his last word on the Israel-
Arab conflict », Coby Ben-Simhon.
157
« Ben-Gurion was right. If he had not done what he did, a state would not have come into being. That
has to be clear. It is impossible to evade it. Without the uprooting of the Palestinians, a Jewish state would
not have arisen here. » Haaretz, 8 janvier 2004, « Survival of the fittest », Ari Shavit.
87
détruire ou être détruit, il vaut mieux détruire158 ». Et d’ajouter, plus loin, « si [Ben
Gourion] avait accompli une expulsion complète —plutôt que partielle— il aurait
pouvait l’imaginer dans les années 1990. Le livre qui a fait sa renommée d’historien a
été qualifié comme tel car c’était le premier ouvrage critiquant le sionisme à bénéficier
d’une telle résonance. En 2004, dans cet entretien, il démontre au contraire qu’il est un
y a des circonstances dans l’histoire qui justifient le nettoyage ethnique. Je sais que ce
terme est connoté très négativement dans le discours du XXIe siècle, mais quand le
Dans le même entretien, il défend l’idée que la construction d’un Etat juif était
légitime sur des terres arabes, car ces derniers ont vingt-deux Etats, et les Juifs aucun :
« Les Arabes se sont installés sur une grande partie de la planète. Pas grâce à leurs
talents ou à leurs grandes vertus, mais parce qu’ils ont conquis et qu’ils assassinés et
forcés ceux qu’ils ont soumis à se convertir pendant plusieurs générations. Mais, au
final, les Arabes ont vingt-deux Etats. Le peuple juif n’en avait pas un seul. Il n’y avait
aucune raison à ce qu’ils n’en possèdent pas un. Donc, de mon point de vue, la
nécessité d’établir cet Etat sur cet espace dépasse l’injustice qui a été faite aux
158
« in certain conditions, expulsion is not a war crime. I don’t think that the expulsions of 1948 were
war crimes. You can’t make an omelet without breaking eggs. You have to dirty your hands. [...] "A
society that aims to kill you forces you to destroy it. When the choice is between destroying or being
destroyed, it’s better to destroy. » cité dans ibid.
159
« If he had carried out a full expulsion – rather than a partial one – he would have stabilized the State
of Israel for generations. » cité dans ibid.
160
« There are circumstances in history that justify ethnic cleansing. I know that this term is completely
negative in the discourse of the 21st century, but when the choice is between ethnic cleansing and
genocide – the annihilation of your people – I prefer ethnic cleansing. » cité dans ibid.
88
Palestiniens en les déracinant161 ». Et de comparer la situation israélienne à la création
des Etats-Unis au génocide des Indiens et le sort réservé aux Palestiniens à la situation
Morris se dit favorable à une expulsion des Palestiniens dans un horizon proche, y
compris des Arabes israéliens, pourtant citoyens de l’Etat162. Il développe une analogie
entre les Palestiniens et les tueurs en série. Pour Morris, il importe peu de connaître les
Les tueurs en série, dans cette analogie, sont la société palestinienne malade, qui devrait
être traitée comme on traite les meurtriers. Benny Morris pense que l’on pourra soigner
les Palestiniens en leur accordant un Etat, en attendant, le mieux est de les isoler,
« quelque chose comme une cage doit être construite pour eux163 ».
Musulmans, qu’il voit comme des barbares (« je pense que les valeurs que j’ai
liberté, de l’ouverture; l’attitude vis-à-vis de la vie humaine. Dans ce sens, ils sont
161
« the Arab people gained a large slice of the planet. Not thanks to its skills or its great virtues, but
because it conquered and murdered and forced those it conquered to convert during many generations.
But in the end the Arabs have 22 states. The Jewish people did not have even one state. There was no
reason in the world why it should not have one state. Therefore, from my point of view, the need to
establish this state in this place overcame the injustice that was done to the Palestinians by uprooting
them." cité dans ibid.
162
« The Israeli Arabs are a time bomb. Their slide into complete Palestinization has made them an
emissary of the enemy that is among us. They are a potential fifth column. In both demographic and
security terms they are liable to undermine the state. So that if Israel again finds itself in a situation of
existential threat, as in 1948, it may be forced to act as it did then. If we are attacked by Egypt (after an
Islamist revolution in Cairo) and by Syria, and chemical and biological missiles slam into our cities, and
at the same time Israeli Palestinians attack us from behind, I can see an expulsion situation. It could
happen. If the threat to Israel is existential, expulsion will be justified » cité dans ibid.
163
« Something like a cage has to be built for them » cité dans ibid..
89
barbares. Le monde arabe tel qu’il est aujourd’hui est barbare164 ») et envahisseurs en
Si nous sommes autant rentrés dans les détails de cet entretien, et que nous
avons cité longuement les propos de Benny Morris, c’est pour démontrer le changement
politique de cet historien et l’influence que le climat politique israélien a eu sur les
intellectuels. Morris ici se montre beaucoup moins réservé que dans son livre, qui
ménage les deux parties. Il y a une contradiction entre l’historien, qui a le souci de la
neutralité, et l’homme, qui prend fait et cause pour Israël. A partir de 2000, la guerre
repart en Israël, un climat de patriotisme s’installe, et Benny Morris en est l’un des
exemples.
revue New Republic un article de Benny Morris165 critiquant le nouveau livre d’Ilan
Pappé, Une histoire de la Palestine Moderne : une terre, deux peuples, et par la même
connaissaient tous. Leur point commun était leurs travaux sur la naissance d’Israël et la
164
« I think the values I mentioned earlier are values of barbarians – the attitude toward democracy,
freedom, openness; the attitude toward human life. In that sense they are barbarians. The Arab world as it
is today is barbarian. » cité dans ibid..
90
A l’encontre d’Ilan Pappé, Morris va utiliser une arme rhétorique, pourtant
utilisée contre lui dans les années 1990, l’arrière pensée politique : « Pappé regardait
consciencieusement une histoire qui servait des fins politiques166 ». L'histoire à des fins
politiques est pourtant ce qu'il a admis avoir fait dans un entretien donné en 2012 au
oraux et de n’en jamais faire lui-même usage dans ses propres livres. Il lui reproche
également ses convictions politiques, même s’ils sont tous les deux des hommes de
gauche, ainsi que sa croyance en un Etat binational pour régler la guerre entre Juifs et
comme victimes et les Israéliens comme des « colonisateurs brutaux ». Tout cela ferait
La réponse d’Ilan Pappé intervient, non pas dans New Republic, qui a refusé son
texte, mais sur le site internet [Link].167 Pour lui, c’est une conception
particulière de l’histoire qui l’oppose à Benny Morris. L’historien ne peut être objectif,
car il doit construire un récit à partir de sources en espérant être le plus fidèle possible
aux évènements.
Benny Morris sur la réédition de son livre, considérant qu’il a changé son opinion sur
165
New Republic, 22 mars 2004, « Politics by others means », Benny Morris (consulté le 29 janvier 2014
: [Link]
166
« Pappe regarded history through the prism of contemporary politics and consciously wrote history
with an eye to serving political ends » cité dans ibid.
91
pour des raisons professionnelles. Ainsi, ce qui était la conséquence d’une guerre en
1988 devient une décision sage qui devrait être répétée. Ilan Pappé admet sa préférence
pour le récit palestinien sur l’exode, ce que Benny Morris ne fait pas.
Enfin, il affirme que Morris raconte à ses étudiants palestiniens que s’ils étaient
trop nombreux, ce serait la fin de la civilisation. Un thème que l’on retrouvait dans
confrontent alors que ce groupe était plus habitué aux attaques externes. Benny Morris
et Ilan Pappé ont connu dans les années 2000 deux parcours différents, l’un soutenant
l’actualité du débat en Israël dans les années 2000-2010. Certains évoquent l’apparition
intitulé Les mots et la terre, les intellectuels en Israël, l’historien israélien Shlomo Sand
167
Electronic Intifada, 30 mars 2004, « Response to Benny Morris’ "Politics by other means" in the New
Republic », Ilan Pappé (site internet consulté le 29 janvier 2014 :
[Link]
92
établit une différence entre les historiens « agréés » et les « nouveaux historiens ». Il fait
d’Israël. Parmi eux, celui selon lequel les Juifs sont, depuis leur exil de Palestine, en 70
après notre ère, une nation ethnique aspirant au retour. Se forge également une
Palestine, rejetant toute analogie avec les autres Etats nations ou les entreprises
les moyens alloués aux chercheurs dont le sionisme n’est pas affirmé se réduisent. Pour
l’émergence des historiens critiques de la fin des années 1980, si ces derniers n’avaient
doctorat, qui devint son premier ouvrage, au Royaume-Uni. Benny Morris, déjà auteur
d’une thèse, soutenue à Cambridge, était journaliste au Jérusalem Post lorsqu’il rédigea
son livre. Le monde universitaire israélien n’était pas, du fait de sa structure, ouvert à la
critique du sionisme.
Shlomo Sand est critique à l’égard des « nouveaux historiens », leur reprochant
168
Sand, Shlomo, Les mots et la terre, les intellectuels en Israël, Paris, Flammarion, 2010, p. 254.
169
Idem., p. 256.
93
consolider leur position dans les lieux de production du savoir historique170 ». Il
constate également que si les Arabes israéliens constituent d’un citoyen sur cinq, ils
historiens produits par des Arabes et des Juifs israéliens. Un voeux déjà formulé en
1996 par Ilan Pappé, dans un but de réconciliation entre les deux peuples.
retour du nationalisme n’est peut-être que temporaire. Son ouvrage a été publié en Israël
en 2006. Depuis, Ilan Pappé quitta, sous la pression, l’Etat pour aller enseigner en
Angleterre.
suffisamment mûr pour faire face aux critiques, le « post-post-sionisme » serait une
170
Idem., p. 284.
171
Idem., p. 286.
94
nouvelle étape dans la critique du sionisme. Un dépassement des sujets traités par les
article sur le sujet, résume ce mouvement en affirmant que « les historiens post-post-
sionistes s’intéressent aux mentalités, aux rites, aux manières, aux émotions ; au
commun, à l’intime, au mondain ; aux corps (et âmes) et leur construction sociale ; au
dégoût et au désir ; aux attitudes vis-à-vis des ordures et des cheveux ; au regard porté
portées par des mères aux foyers, mais également celles d’avocats, de statisticiens, de
psychanalystes et d’infirmières (mais pas aux hommes politiques, aux soldats, aux
généraux)173 ».
politique du conflit, c’est l’aspect culturel qui semble prendre le dessus. Likhousky
appuie son propos en citant l’ouvrage d’Arieh Saposnik, Devenir Hebreu: La création
traite pas que des élites, mais s’intéresse également à la vie quotidienne.
plus littéraire des « post-post-sionistes ». Cela est dû à la nature des sources employées.
172
Assaf Likhovski, « Post-Post-Zionist Historiography », Israel Studies, 15 (2), été 2010, p. 1.
173
« Post-Post-Zionist historian are intersted in mentalities, rituals, mannerisms, emotions; the trivial,
private, mundane; the body (and soul) and their social consutrction; in disgust and desire; in attitudes to
garbage and hair; in views of food and consumption; in statistics and vaccinations; in the ideas of
housewives, but also lawyers, statisticians, psychoanalysts, and nurses (but not the politician, the soldier,
the general) » idem., p. 10.
95
pages consacré à l’évolution des coupes de cheveux depuis la période ottomane174, dont
les sources principales n’étaient pas des archives militaires ou des journaux intimes,
mais des photos ou des magazines175. Les réfugiés palestiniens sont évoqués de la même
manière, dans un autre ouvrage à travers l’histoire d’un centre commercial de Tel Aviv,
derniers appliquaient sur leurs travaux une grille de lecture moralisatrice, faisant jouer
aux sionistes le rôle du méchant177. Ce qui, après notre étude d’ouvrages de « nouveaux
historiens », prête à critique, compte tenu du fait que ces derniers ne composent un pas
groupe homogène : Ilan Pappé étant plus critique que Benny Morris quant au rôle joué
par les Israéliens dans l’exode des Palestiniens. Likhousky explique que dans les
qu’auparavant.
C’est donc une histoire la moins politique possible que proposent les auteurs
d’un récit moins clivant, car plus concentré sur les Israéliens uniquement. Un récit qui
« nouveaux historiens ».
174
Idem., p. 2.
175
Idem., p. 10.
176
Idem., p. 11.
177
Idem., p. 13.
96
Nakba et processus de paix
Dans cette dernière sous-partie, nous allons revenir sur le lien entre la
de 1987 (la première Intifada), Israéliens et Palestiniens se sont rencontrés à Oslo dans
le but de négocier la paix. Quatre sujets ont été évoqués : le statut de Jérusalem, l’Etat
Jusqu’à Camp David où le Premier ministre israélien Ehud Barak réclama une clause
Territoires occupés a été la plus forte : 4200 habitations entre 1967 et 1993, 9600 entre
A la lumière de ces informations, et compte tenu du fait que la paix n'a pas été
signée, nous pouvons dire que le gouvernement israélien n'a aucun intérêt à reconnaître
officiellement la Nakba. Ce serait reconnaître que l'armée d'Israël s'est rendue coupable
178
Rema Hammami, Salim Tamari, « The Second Uprising: End or New Beginning? », Journal of
Palestine Studies, 30 (2), hiver 2001, p. 10.
179
Mouin Rabbani, « Rocks and Rockets: Oslo's Inevitable Conclusion », Journal of Palestine Studies, 30
(3), autonme 2001, p. 75.
97
milliers de colons dans les Territoires occupés, d'où venait la révolte des Palestiniens de
1987, a rendu plus difficile l'accès à la paix entre les deux peuples.
Lorsque nous revoyons l'histoire d'Israël de 1948 à nos jours, ce long terme
permet de constater que vis à vis de la question des réfugiés, Israël a d'abord nié son
rôle, à travers une histoire écrite par des témoins, des soldats/historiens, puis a accepté
une critique du sionisme, en admettant que des expulsions aient pu avoir lieu, avant de
98
L'objet de notre travail a été d'étudier d'évolution des perspectives
Dans un premier temps, l’explication dominante postulait que les Palestiniens sont
discordantes, elle trouva sa place dans les manuels d’histoire et le discours politique.
une image internationale positive, au prix de la « vérité » historique. Les auteurs des
Israël, mais les gardaient discrets pour ne pas contrevenir aux objectifs du
gouvernement.
Puis, un groupe d’historiens, à partir des années 1980, a produit des travaux
remettant en cause l’histoire officielle de la guerre de 1948. L’ouvrage qui cristallisa les
débats sur la question des Palestiniens fut celui de Benny Morris. Il évoque des
nuancée, partagée : le problème est né de la guerre. Compte tenu du fait que la guerre a
été déclenchée par la coalition d’armées arabes en mai 1948, cela revient à dire la même
chose : la responsabilité n’incombe qu’aux Arabes, qui ont envahi Israël et par là,
moyen à Oslo de trouver la paix. Ilan Pappé échappe peu ou prou au débat sur la
question, mais son soutien affiché en 2000 à Teddy Katz, étudiant israélien, auteur
d’une thèse sur des massacres commis contre des civils palestiniens par l’armée
99
israélienne, provoque une réaction bien plus hostile que celle à laquelle Benny Morris
dut faire face. Entre temps, la paix avait échoué, une ultime provocation d’Ariel Sharon
a eu raison du calme relatif entre les deux communautés. Eclate alors la seconde
Intifada, la révolte des Palestiniens des Territoires occupés contre les Israéliens. Ce
climat de violence crispe la société israélienne et le soutien d’Ilan Pappé à Teddy Katz
passe pour une trahison. Comment soutenir les souffrances passées de ceux qui sont les
Dans les années 2000, Pappé oriente son travail d’historien en direction de la
Nakba quand, en parallèle, Benny Morris apparaît comme, non plus un « post-sioniste »
ou sioniste critique de gauche, mais comme un sioniste d’extrême droite soutenant les
thèses de cette fraction politique en Israël. En 2004, il affirme que le transfert était une
bonne chose et que le drame pour la sécurité actuelle d’Israël est qu’il n’ait pas été
universitaire ou politique. A l’inverse, les travaux d'Ilan Pappé sur le nettoyage ethnique
de Palestine lui valent des pressions du monde universitaire et politique, des menaces de
de l'histoire. Les carrières d'Ilan Pappé et de Benny Morris, si elles se rejoignent dans
100
les années 1990 sous l'appellation des « nouveaux historiens », n’en restent pas moins
leurs carrières respectives. Lorsque Benny Morris fait face, dans les années 1990, à la
charge critique des « anciens historiens », tenants du récit sioniste, suite à la publication
de son ouvrage, Les origines du problème des réfugiés palestiniens, Ilan Pappé ne traite
que très peu cette question, se plaçant dans une histoire du conflit plus large. A
l’inverse, dans les années 2000, c’est Ilan Pappé qui consacre une livre complet à la
rédigés au sortir de la guerre de la 1948 par ses témoins directs. Ils prenaient leurs
distances vis-à-vis du récit national et, en s’appuyant sur des archives officielles,
révisaient l’histoire d’Israël. Ilan Pappé et Benny Morris, dans ce sens, étaient critiques
du sionisme, dans les années 1990. Cependant, et selon son aveu même, Benny Morris
se montre comme un soutien à la politique menée par David Ben Gourion en ce qui
soixante ans plus tard, qui serait la seule responsable de l’insécurité dans laquelle vivrait
Enfin, ce retournement est peut être constaté professionnellement pour ces deux
historiens. Benny Morris racontait qu’il traversa les années 1990 sans poste à
l’université, vivant en publiant des ouvrages, et qu’il attendit 1997 pour être embauché à
l’université Ben Gourion, à Beer-Sheva. Ceci après avoir envisagé de quitter Israël pour
101
s’installer aux Etats-Unis. Ilan Pappé quant à lui dû quitter Israël dans les années 2000
Nous pourrions faire une analogie entre l’explication officielle d’une armée
d’une France résistante pendant la Seconde Guerre mondiale. Dès la fin de la guerre, le
collaboré avec l’occupant nazi. Cette mémoire sélective permet à la France de sortir
apaisée de la guerre, mais jette un voile sur un pan entier de son histoire. Il aura fallu
attendre le départ de Charles de Gaulle en 1969 pour qu’enfin des travaux d’historiens
L’analogie tient dans le fait que l’histoire et la mémoire sont utilisés avec une
avec un sentiment de cohésion nationale. Israël est né de la guerre, dans une région
hostile à son existence. C’était un Etat extrêmement fragile, qui devait se consolider
pour exister. D’où la nécessité d’un récit qui galvanise la population, qui donne une
image internationale positive. Et ce n’est qu’une fois la consolidation achevée que l’on
peut revenir sur les mythes, qui agiraient comme une attelle sur une jambe cassée.
La France s’est réconciliée avec l’Allemagne dans les années 1960, avec la
signature en janvier 1963 du traité de l’Elysée. Israël n’a signé jusqu’à maintenant que
des armistices, le « processus de paix » n’a été entamé qu’en 1993 à Oslo. L’Etat est
toujours en guerre, comme le montrent les Intifada de 1987 et de 2000, révoltes arabes
102
Les débats sur les issues possibles du conflit tournent autour de la question de savoir s’il
faut un ou deux Etats : un Etat qui perdrait sa spécificité ethnique mais qui ne
d’Israël est l'histoire d’une opposition entre Juifs et Arabes depuis la fin de la Première
Guerre mondiale. La promesse britannique de donner la Palestine aux Arabes, puis aux
Juifs, a laissé chacun penser qu’il avait un droit sur cette terre. Chaque camp a ensuite
sioniste.
historiens » ? Cela reste difficile à dire. Le travail de Rafi Nets-Zehngut d’analyse des
manuels scolaires utilisés en Israël couvre une période qui s’arrête en 2005. Compte
officielle, il est difficile d’affirmer que les manuels scolaires critiquent autant la
narration sioniste après 2005. D’autant plus que ces manuels critiques apparaissent
des personnalités issues d'une droite dure, voire de l'extrême droite. Avidgor Liberman,
dirigeant du parti Israel Beytenou (« Israël notre maison »), entre au gouvernement
103
Likoud d'Ariel Sharon en 2001. En 2004, il propose de transférer les Arabes israéliens,
qui représentent plus de 20% de la population totale, hors d'Israël, lorsque le futur Etat
emporté avec lui les intellectuels, qui rendent aujourd’hui difficile la nécessaire
introspection. Il précise néanmoins que ce retour peut être passager et qu’à la faveur des
évènements, un nouveau climat politique, comparable à celui qui prévalait dans les
Une reconnaissance des crimes de guerre d'Israël pendant la guerre de 1948 ainsi
que sa part de responsabilité dans l’exode des Palestiniens entre 1947 et 1949, comme le
montrent les travaux d'Ilan Pappé, serait un pas vers la paix dans la région. Les
apaisées, à travers l'émergence d'un respect mutuel entre les deux peuples et la
104
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115
Annexes
Cartes
Colonies de peuplement juif en Palestine en 1945
116
Plan de partition de l’ONU (29 novembre 1947)
117
L'Etat d'Israël en 1949
118
Texte d’Aharon Megged, publié dans le quotidien israélien Haaretz le 10 juin
1994, tel que reproduit dans Ilan Greilsammer, La nouvelle histoire d’Israël, Paris,
Gallimard, 1998, p. 13-15.
119
parents sont venus de Pologne et se sont établis ici, ont travaillé très dur et
réussi à construire une petite ferme, tu croyais qu’ils étaient venus ici pour
réaliser le rêve d’une nouvelle vie dans la terre de leurs pères, une vie
libérée de la peur des pogromes, eh bien tu t’es trompé. Tes parents étaient
des colonialistes dont le désir caché était d’exploiter les Arabes du villages
d’à côté… Toi, qui dans ta jeunesse es parti faire du travail manuel, dans les
vergers, la construction, la pêche, tu étais un naïf. Tu croyais réaliser ce que
tu as lu dans les écrits de Borochov, Brenner, A. D. Gordon, faire du peuple
juif un peuple qui se maintient grâce au travail de ses mains, eh bien on t’a
trompé ! Tu as fait tout cela pour jeter dehors l’ouvrier arabe, natif de ce
pays ! Et quand tu es devenu membre d’un kibboutz en t’installant sur des
sables arides, et que tu as commencé à y faire pousser des légumes et des
arbres fruitiers, tu pensais que tu réalisais l’engagement de « faire refleurir
le désert ». Pas du tout, tu étais un impérialiste…
Nos grands justiciers ne se contentent pas de décrier Israël comme
l’une des pires nations du monde. Les uns voient le kibboutz non comme la
réalisation d’un rêve socialiste mais comme l’instrument de la persécution
de la population arabe ; les autres nous disent que s’ils avaient su que le
prix du sionisme était l’éviction d’un autre peuple, ils auraient été prêts à
renoncer à l’Etat ; certains nous disent que ce qui est arrivé aux Palestiniens
en 48 est « le péché originel de l’Etat d’Israël » sans lequel l’Etat n’aurait
jamais vu le jour, et ils proposent comme réparation de fixer un jour officiel
pour marquer la souffrance des Palestiniens ; d’autres, décident de parer
leurs vêtements des couleurs du drapeau palestinien…
120
Table des matières
Introduction 5
La longue domination du récit sioniste (1948-1988) 16
La construction du récit sioniste de l’exode 18
Les appels radiophoniques arabes comme explication de l'exode 18
L'écriture de l'histoire par les témoins israéliens de la guerre 20
L'histoire officielle à travers les manuels scolaires 22
La Nakba et le discours politique israélien 25
Le récit palestinien de la guerre de 1948 et de la Nakba 26
Les réactions palestiniennes de l'immédiat après-guerre 27
L'étude des expulsions par les historiens palestiniens 28
L’expulsion comme condition sine qua non à l’existence d’Israël 31
La mémoire palestinienne de la Nakba 33
Les premières critiques du récit sioniste de la Nakba 34
Rony Gabbay : un propos critique israélien précurseur 35
La critique venue de l'extérieur : Erskine Barton Childers 37
Un changement de contexte favorable à la relecture de l'histoire 39
Vers une reconnaissance implicite de la Nakba ? (1988-2000) 42
L'apport des « nouveaux historiens israéliens » au débat historiographique sur la
Nakba 44
Simha Flapan : The Birth of Israel, Myths and Reality 44
Benny Morris : La naissance du problème des réfugiés palestiniens 48
Ilan Pappé : La guerre de 1948 en Palestine, aux origines du conflit
israélo-arabe 53
Le débat historiographique israélien sur la Nakba (1988 - 2000) 56
Le débat Shabtai Teveth/Benny Morris 57
Un regard palestinien critique sur les travaux de Benny Morris 60
La critique des sources des « nouveaux historiens » 63
L'impact de la « nouvelle histoire » sur la société israélienne 67
Les manuels scolaires ont-ils évolué ? 67
La réaction d'Aharon Megged, écrivain sioniste de gauche 69
L’histoire d’Israël influencée par la « nouvelle histoire » : l’exemple du
documentaire Tekumma 71
Vers une reconnaissance implicite de la Nakba ? 72
Les conséquences historiographiques de la seconde Intifada : le retour momentané de
l’histoire officielle ? (2000 - ...) 75
Ilan Pappé, symbole du repli nationaliste israélien 77
L'affaire Tantura : le retour d'Ilan Pappé dans le débat historiographique 77
Le nettoyage ethnique de la Palestine 80
Pressions et départ d'Ilan Pappé vers l'Angleterre 82
Benny Morris, du post-sionisme au sionisme 84
Le travail de l'historien 84
L'évolution du citoyen 87
L'opposition de Benny Morris à Ilan Pappé 90
La fin provisoire du débat ? 92
L'opposition entre historiens agréés et non-agréés 92
Une nouvelle attitude vis-à-vis du sionisme : le post-post-sionisme 94
121
Nakba et processus de paix 97
Conclusion 99
Bibliographie 105
Ouvrages 105
Articles de revues scientifiques 107
Article de presse 113
Annexes 116
Cartes 116
Colonies de peuplement juif en Palestine en 1945 116
Plan de partition de l'ONU 117
L'Etat d'Israel en 1949 118
Texte d'Aharon Megged 119
122