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2014 Mergen Ludovic

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Université de Strasbourg

Institut d’Etudes Politiques de Strasbourg

L’exode palestinien de 1947 à 1949 :


le débat historiographique en Israël
Mergen Ludovic

Mémoire de 4ème année

Direction du mémoire :
Monsieur le Professeur Maurice Carrez

Juin 2014
L'Université de Strasbourg n'entend donner aucune approbation ou improbation

aux opinions émises dans ce mémoire. Ces opinions doivent être considérées comme

propres à leur auteur.

2
Remerciements

Je remercie Monsieur le Professeur Maurice Carrez d'avoir accepté d'être le


directeur de ce mémoire. Ses conseils et ses chaleureux encouragements m'ont été d'une
grande aide lors des moments d'inquiétude quant à la direction à donner à mon travail.
Je remercie Richard Alex Neff, enseignant de langue anglaise à l'Institut
d'Etudes Politiques de Strasbourg pour l'aide qu'il m'a apporté lorsque je peinais à
restituer le sens d'une traduction.
Je remercie toutes les personnes qui ne connaissaient pas ce pan de l'histoire
israélienne ainsi que le débat historiographique qui en découle. Leurs interrogations
m'ont perpétuellement aidé à préciser mon écriture, ce qui, je l'espère, aidera le lecteur,
même le moins informé, à comprendre ce débat.
Je remercie Claire pour le temps qu'elle a consacré aux relectures qu'elle a
apportées à mon travail.
Enfin, je remercie Nadine pour son soutien à mon travail, à sa présence lors des
doutes et des inquiétudes, à son oreille attentive à mes réflexions, à ses conseils.

3
Sommaire

Introduction 5
La longue domination du récit sioniste (1948-1988) 16
La construction du récit sioniste de l’exode 18
Le récit palestinien de la guerre de 1948 et de la Nakba 26
Les premières critiques du récit sioniste de la Nakba 34
Vers une reconnaissance implicite de la Nakba ? (1988-2000) 42
L'apport des « nouveaux historiens israéliens » au débat historiographique sur la
Nakba 44
Le débat historiographique israélien sur la Nakba (1988 - 2000) 56
L'impact de la « nouvelle histoire » sur la société israélienne 67
Les conséquences historiographiques de la seconde Intifada : le retour momentané de
l’histoire officielle ? (2000 - ...) 75
Ilan Pappé, symbole du repli nationaliste israélien 77
Benny Morris, du post-sionisme au sionisme 84
La fin provisoire du débat ? 92
Conclusion 99
Bibliographie 105
Annexes 116

4
L'actuel Etat d'Israel est né d'une idée formulée par Theodor Herzl, Juif

autrichien, comme une réponse aux persécutions dont étaient victimes les Juifs. Les

promoteurs de cette idée y voyaient le retour d’un peuple sur la terre d’où il a été

expulsé 2000 ans plus tôt. L’entreprise fut soutenue par le Royaume-Uni en 1917 et

prirent en charge la Palestine dès 1920. Cependant, face à l’affrontement entre Juifs et

Arabes, qui chacun avaient eu la promesse d’obtenir le même territoire pour soi, les

Britanniques abandonnèrent la Palestine en 1948 en laissant les deux peuples se

combattre.

L’Etat d’Israel fut proclamé le 14 mai 1948, le lendemain, une coalition de cinq

armées arabes envahirent le nouvel Etat. En 1949, l’armistice fut signé sans que la paix

n'aboutisse depuis. La création de l’Etat d’Israel se fit sur l’exode de 750 000

Palestiniens qui quittèrent le territoire pour devenir des réfugiés dans les Etats arabes

environnants. Le choc démographique que constitua l’arrivée de milliers de réfugiés

dans chaque Etat déstabilisa durablement la région. Leur absorption au sein des

populations fut rendue difficile par leurs caractéristiques socio-économiques : le

chômage était inéluctable pour ces paysans et ces ouvriers dont la présence constituait

un surplus pour les Etats d’accueil.

L’explication israélienne de ce vaste exode était qu'un départ eut été voulu par

les Arabes eux-mêmes, sur ordre des leaders, sans que l’armée israélienne n’ait eu

menace à formuler. Cette explication fut contestée par les intellectuels palestiniens, qui

considèrent la naissance d’Israel comme une catastrophe, la Nakba, en arabe. Pour ces

intellectuels, l’exode était tout sauf volontaire. Un plan rédigé par les israéliens a été

appliqué méthodiquement, dans le but de transferer de force tout Arabe vivant dans les

frontières de l’Etat juif à venir.

5
En Israel, l’explication d’un départ volontaire a été critiquée dans les années

1990 par un groupe d’historiens, qui ont exploité l’ouverture des archives dès la fin des

années 1970 pour se replonger dans l’histoire de la guerre qui donna naissance à l’Etat.

Les « nouveaux historiens » ont alors rendu compte de leurs travaux auprès du public

israélien, mais également international. Leurs conclusions ont heurté les tenants d’une

histoire sioniste, écrite par les témoins directs de la guerre, souvent militaires. En Israël,

il existe un lien fort entre l’armée et la société : de nombreux hommes politiques de

premier plan sont d’anciens gradés de Tsahal et le service militaire touche toute la

population, homme comme femme.

Le débat historiographique autour de l’exode palestinien symbolisait l’ouverture

de la société israélienne, suffisamment forte cinquante ans après la naissance de l’Etat

pour faire face à son histoire et à ses crimes de guerre. Il fut néanmoins réduit au silence

lors de l’éclatement de la seconde Intifida en 2000, issue d’une révolte des populations

palestiniennes vivant dans les Territoires occupés depuis 1967.

Afin de comprendre ce conflit, intéressons-nous à l’histoire pré-israélienne, de

l’Etat des Juifs de Theodor Herzl à la première guerre israélo-arabe.

Dans l'ouvrage fondateur de la pensée du mouvement sioniste, L'Etat des Juifs,

paru en 1896, Theodor Herzl défend l'établissement d'un Etat pour les Juifs comme

solution ultime aux persécutions dont ils sont les victimes : « partout nous avons

loyalement tenté de nous fondre dans les communautés nationales qui nous entouraient

et de ne conserver que la foi de nos pères. On ne nous le permet pas1 ». Il propose alors

la création de la Society of Jews, association qui rassemblerait tous les Juifs sionistes,

1
Theodor Herlz, L'Etat des Juifs suivi de Essai sur le sionisme : de l'Etat des Juifs à l'Etat d'Israël, Paris,
La Découverte, 2003, p. 23.

6
dans le but de négocier avec les Etats un territoire sur lequel on pourrait bâtir l'Etat des

Juifs2. Herzl évoque deux territoires possibles, l’Argentine et la Palestine. L’Etat

argentin est présenté comme riche, étendu, faiblement peuplé, tandis que la Palestine est

perçue comme la patrie historique3.

L'entreprise sioniste se concrétise lors de la Première Guerre mondiale, avec la

déclaration Balfour du 2 novembre 1917. Le gouvernement britannique, à travers son

ministre des Affaires Etrangères, Arthur James Balfour, se déclare favorable à

l’établissement d’un foyer national (national home, en anglais) en Palestine pour le

peuple juif. Ce texte apparaît dans une période où, d'accords en accords, l'Empire

ottoman en déclin est partagé entre puissances britannique et française (accord Sykes-

Picot en 1916, accords de Saint-Jean-de-Maurienne en 1917). Le Royaume-Uni ayant

comme intention de s'assurer que les Juifs américains et russes s'engagent du côté de la

Triple-Entente, et non en faveur de l'Allemagne, et influencent ainsi leurs

gouvernements à entrer, ou rester, en guerre4.

La déclaration Balfour, lettre ouverte adressée à Lord Lionel Walter Rothschild,

alors proche de la Fédération sioniste, dirigée par Chaim Weizmann, se résume à un

court paragraphe :

« Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l'établissement en

Palestine d'un foyer national pour le peuple juif, et emploiera tous ses

efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu

que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte ni aux droits civiques et

2
Idem., p. 43.
3
Idem., p. 44.
4
Cleveland L., William & Bunton, Martin, A History of the Modern Middle East, 4th Edition, Westview
Press, 2008, p. 243.

7
religieux des collectivités non juives existant en Palestine, ni aux droits et

au statut politique dont les Juifs jouissent dans tout autre pays ».

Le texte est particulièrement ambigu car il ne mentionne aucunement

l’établissement d’un Etat, mais celui d’un foyer national. De plus, il promet une partie

de l'Empire ottoman déjà promis aux Arabes, à travers la correspondance Hussein-

MacMahon. Entre 1915 et 1916, le Chérif de La Mecque, Hussein ben Ali, et le

diplomate britannique, Henry McMahon, négocient ensemble contre leur ennemi

commun, l’Empire ottoman. Les Britanniques demandent à Hussein de diriger la

Grande Révolte, en échange d'un soutien à leurs aspirations à un Etat arabe sur les terres

ainsi libérées. En 1918, les Britanniques sortent vainqueurs de la Grande Guerre avec

pour promesse, la Palestine à deux peuples différents.

De 1917 à 1920, le Royaume-Uni occupe militairement la Palestine, avant

d’obtenir un mandat, durant la conférence de San Rémo, sous l’égide de la Société des

Nations. Face aux inquiétudes arabes de voir la Palestine dirigée par Sir Herbert

Samuel, Juif sioniste britannique, est publié en 1922 un livre blanc qui tente de clarifier

la politique du Royaume-Uni. Il réaffirme le droit des Juifs de s’établir en Palestine tout

en précisant que l’établissement d’un foyer juif ne signifie pas l’imposition d’une

nationalité juive sur toute la population vivant sur le territoire5. Le système des mandats

consiste à guider le territoire visé vers l’indépendance, la question étant de savoir qui

dirigera la Palestine une fois les Britanniques partis.

En 1922 fut proposée une constitution qui mettrait en place un conseil législatif

composé de Chrétiens, de Juifs et de Musulmans. Mais l'idée fut refusée par les Arabes.

5
Idem., p. 247.

8
Dès lors, chaque communauté se mit à développer ses institutions propres, constituant

ainsi deux appareils d’Etat miniatures, l’un contre l’autre.

Les tensions apparaissent alors autour de l'immigration juive en Palestine et du

programme d'acquisition des terres, le second permettant d'installer et de nourrir les

premiers. La population augmente lentement : de 1882 à 1914, on dénombre entre 55

000 et 70 000 migrants6. De 1919 à 1923, la troisième vague d’immigration, ou aliyah,

voit émigrer, essentiellement d’Europe de l’est, environ 30 000 personnes7. La

quatrième aliyah, entre 1924 et 1926, est composée de 50 000 migrants. En 1931, la

Palestine est composée de 82% d’Arabes (864 806) et de 16% de Juifs (174 139)8.

L’achat de terres en Palestine est géré par le Fonds National Juif. Les terres acquises le

sont auprès de propriétaires arabes absents. Ce transfert a eu un effet néfaste sur une

population arabe à deux tiers paysanne. La vente de terres par des propriétaires absents

a eu comme conséquence l’expulsion de ceux qui exploitaient la terre et en vivaient. La

paysannerie arabe, durant les années 1930, s’est ainsi progressivement appauvrie et

marginalisée9.

Face à ce qui ressemblait à une entreprise coloniale en Palestine, les Arabes

réagirent en cherchant à négocier avec les Britanniques un ralentissement de

l’immigration. Suite à leur refus, ils se tournèrent alors vers la révolte armée.

En 1929 éclata un conflit autour du Mur occidental, également appelé Mur des

lamentations. Juifs comme Musulmans y voient tous deux un lieu sacré, mais le Mur est

placé sous la juridiction musulmane. Toutefois, les Juifs ont le droit de visiter le mur,

6
Theodor Herlz, L'Etat des Juifs suivi de Essai sur le sionisme : de l'Etat des Juifs à l'Etat d'Israël, Paris,
La Découverte, 2003, p.150.
7
Cleveland L., William & Bunton, Martin, A History of the Modern Middle East, 4th Edition, Westview
Press, 2008, p. 254.
8
Idem., p. 255.
9
Idem., p. 256.

9
mais sous certaines conditions. Face aux tensions religieuses, les Britanniques

acceptèrent les restrictions imposées par les Musulmans, qui sont remises en cause au

quotidien par des Juifs. L’accumulation de ces provocations débouche en août 1929 sur

des confrontations violentes entre les deux communautés. 133 Juifs et 116 Arabes

perdent la vie suite à ces altercations.

Les Britanniques prennent conscience du profond antagonisme entre Juifs et

Musulamsn et mettent ainsi en place une commission d’enquête, présidée par Sir Walter

Shaw. Son rapport conclut que la poussée de violence du mois d’août est le résultat des

rachats de terres par les Juifs, qui ont expulsé des paysans exploitants. Ce phénomène a

entrainé au sein de la communauté arabe la crainte de voir la Palestine dominée

démographiquement par les Juifs. La commission Shaw préconise au gouvernement

britannique de contrôler l’immigration juive et de faire cesser l’expulsion des paysans

arabes.

Plutôt que de suivre ces recommandations, le Royaume-Uni met en place la

commission Hope-Simpson à l’été 1930, dont les conclusions sont incorporées au Livre

blanc Passfield, d’octobre 1930. Les paysans arabes expulsés doivent retrouver une terre

à cultiver tandis que l’immigration juive doit être contrôlée. Chaim Weizmann fit

pression sur le gouvernement britannique pour que les conclusions du Livre blanc

Passfield soient abandonnées, ce qu’il obtint en février 1931. Le Premier ministre

Ramsay MacDonald envoya une lettre à Weizmann, surnommée « Lettre noire » par les

Arabes, qui répudia le Livre blanc.

La crise de 1929 et la cinquième aliyah provoqua une hausse du chômage en

Palestine, qui toucha les Juifs et les Arabes. La situation s’envenima jusqu’à exploser au

printemps 1936 dans une révolte arabe contre l’entreprise sioniste, la présence

10
britannique et les leaders arabes conciliants. Des incidents entre les deux communautés

débouchèrent sur des manifestations de masse et des attaques physiques. Le 19 avril

1936 est déclenchée une grève générale par les Arabes. Leurs revendications sont ce

que le Livre blanc Passfield préconisait avant d’être répudié par les Britanniques sous la

pression de Chaim Weizmann, à savoir un contrôle de l’immigration juive et de l’achat

des terres. Le 25 avril 1936, la résistance arabe s’organise autour du Haut Comité arabe,

dirigé par le Mufti de Jérusalem, Amin al-Husseini, depuis la ville du Caire.

Les Britanniques tentèrent de calmer la situation par la médiation. Face à l’échec,

ils décidèrent de mater la rébellion par la violence. En octobre 1936, après la mort de

1000 Arabes et 80 Juifs, le Haut Comité arabe mit un terme à la grève. Ils mirent

également en place la Commission Peel, dont le rapport fut remis aux autorités

britanniques en juillet 1937. Il fit le constat que la déclaration Balfour ne pourrait être

appliquée en l’état et proposa l’établissement de deux Etats, l’un juif, l’autre arabe, avec

une présence britannique dans un corridor reliant Jérusalem à la mer Méditerranée.

L’idée d’un partage satisfaisait les Juifs, mais ces derniers étaient en désaccord avec les

frontières, ce qui provoqua en 1937 le rejet du rapport Peel. Du côté des Arabes, l’idée

d’une partition était d’emblée rejetée et dès juillet 1937, les violences réapparurent. Le

Haut Comité arabe fut dissout en octobre 1937, laissant les révoltés arabes sans cadre

organisationnel.

Le calme ne revint qu’en mars 1939 et le bilan fut lourd : plus de 3000 Arabes,

2000 Juifs et 600 Britanniques morts et une économie palestinienne particulièrement

dévastée. Un nouveau Livre blanc fut proposé par les Britanniques en 1939 et signe un

revirement inattendu : « Le gouvernement de Sa Majesté déclare aujourd’hui sans

équivoque qu’il n’est nullement dans ses intentions de transformer la Palestine en un

11
État juif ». Il limite les transferts de terre ainsi que l’immigration juive à 15 000

personnes par an. Il prévoit également l’indépendance de la Palestine dans un délai de

dix ans. La communauté juive présente en Palestine n’eut pas le temps de combattre la

politique britannique, l’Allemagne hitlérienne, en envahissant la Pologne, avait plongé

l’Europe dans la Seconde Guerre mondiale.

Une fois la guerre terminée, de 1945 à 1947, une campagne de sabotage,

orchestrée par des membres de la communauté juive, fut dirigée contre la présence

britannique, dans l’optique d’établir l’Etat d’Israël. Le 29 novembre 1947,

l’Organisation des Nations Unies vote la Résolution 181, un plan de partage de la

Palestine en trois parties : un Etat juif, un Etat arabe, une zone internationale couvrant

Jérusalem. Ce plan fut rejeté par les Arabes et la Palestine plongea à nouveau dans une

guerre civile. Le 14 mai 1948 était proclamé l’Etat d’Israël, tandis qu’entre 1947 et

1949, 750 000 Arabes quittaient la Palestine.

Le débat voit s'opposer deux versions d'une même histoire, deux récits d'un même

évènement. Au récit sioniste de départ volontaire répond celui palestinien d’expulsion

de masse. L'objectif est double : rendre illégitime l’autre tout en insistant sur le droit,

l’authenticité, la légitimité et la justice de leur propre camp10. Dans le cas du conflit

israélo-palestinien, deux récits sont portés par deux peuples qui s’opposent dans une

guerre déclenchée en 1948, qui débouchera sur un armistice, puis un « processus de

paix ». C’est ce qui rend le débat difficile en Israël. L’historien israélien critiquant le

10
« their dual purpose is to demonize and delegitimize the other and to emphasize the rightness,
authenticity, legitimacy, and justice of one’s own claims » cité dans Dajani Daoudi, Mohammed &
Barakat, Zeina M., « Israelis and Palestinians: Contested Narratives », Israel Studies, 18 (2), été 2013, p.
53-69.

12
récit de son Etat pour donner du crédit à celui de l’ennemi palestinien sera perçu comme

un « traître », un « pro-palestinien » ou un « juif victime de haine de soi ».

Pour les Palestiniens, les sionistes sont vus comme des occidentaux colonisant la

Palestine, qui les ont transformés en réfugiés. A l’inverse, pour les sionistes, les Juifs

ayant erré 2000 ans après leur expulsion de Palestine, ont un droit au retour sur cette

terre, droit refusé par les Arabes qui, défaits par l’armée israélienne, ont créé le

problème des réfugiés palestiniens. Cependant, le récit sioniste a été critiqué par des

historiens israéliens. C'est tout l'objet du débat.

Notre étude portera sur le regard israélien concernant l’exode des Palestiniens

entre 1947 et 1949. Une de ses limites réside dans les sources exploitables. S'agissant

d'un débat israélien, elles sont naturellement en hébreu, langue que nous ne maîtrisons

pas. Cependant, nous pensons, aux vues de notre bibliographie, que cet obstacle ne

gênera pas une connaissance générale du débat. Au demeurant, la méconnaissance de

l'arabe n'a pas empêché Benny Morris de rédiger une somme sur l'origine du problème

des réfugiés palestiniens. Nous sommes donc confrontés à une double limite. La

première est un accès aux sources restreint par la barrière de la langue. Ainsi, seuls les

textes en anglais et en français ont pu être exploités. La seconde limite est l'impossible

exhaustivité qui en résulte, obligeant à faire un portrait général du débat à partir d'un

petit nombre d'éléments.

Ce sera dans une première partie que seront exposés les deux récits, sioniste et

palestinien, de l'exode. Le récit sioniste se base sur des appels de leaders arabes diffusés

auprès des populations arabes à travers la radio principalement. Ils les auraient exhortés

13
à quitter la Palestine en leur faisant la promesse qu'ils reviendraient aux côtés des

armées arabes triomphantes. L’armée israélienne n’aurait eu aucune responsabilité dans

le départ massif de 750 000 arabes Palestiniens. Elle n’aurait fait que riposter aux

attaques des armées arabes coalisées dans le but avoué de détruire l’Etat d’Israël et jeter

les Juifs à la mer, morts ou vifs. Le récit palestinien prend quant à lui l’exact contre-

pied du premier en affirmant que les Israéliens avaient un plan pour expulser tous les

Arabes, le plan Daleth. Ce serait consciencieusement que l’armée israélienne aurait vidé

les villages arabes de leurs habitants. En Israël, l’explication d’un exode massif et

volontaire de Palestiniens a été remis en cause discrètement, mais des éléments de ce

que les « nouveaux historiens » affirmeront se trouvent déjà, alors même que les

archives militaires restent inaccessibles.

Le débat historiographique qu’ont provoqué les publications des « nouveaux

historiens » sera l’objet de la seconde partie. Les ouvrages d’historiens israéliens, en

particulier La naissance du problème des réfugiés palestiniens de Benny Morris, seront

étudiés, de même que leurs critiques. Le problème des sources se manifeste

particulièrement dans cette partie car il s’agit d’y traiter un débat se jouant dans une

société entière. Nous nous sommes par conséquent astreints à la recherche d’articles de

revues scientifiques, même si nous avons tout de même pu trouver quelques articles ou

critiques n’émanant pas d’historiens. Le débat sur les « nouveaux historiens » dépasse la

question des réfugiés palestiniens, par exemple avec Avi Shlaim qui est l’auteur d’un

ouvrage, Collusion Across Jordan, sur l’entente entre l’Agence juive, le gouvernement

de la communauté juive en Palestine, et la Transjordanie. Nous avons donc choisi de

nous intéresser à un débat précis opposant Benny Morris et Efraim Karsh. Ce dernier

s’est montré offensif à l’égard des « nouveaux historiens » en général, au point de leur

14
consacrer un livre entier en 1997, et de Benny Morris en particulier. Nous essayerons de

savoir quel impact sur le débat a eu la société israélienne et si Israël a reconnu ou non

officiellement l’exode.

Tout l'objet de la troisième partie sera constituée par le débat historiographique

depuis 2000 et l'éclatement de la seconde Intifada. Nous verrons que le paysage

intellectuel ainsi que le climat d'ouverture qui présidaient tout au long des années 1990

se sont radicalisés. Les positions en faveur d'une reconnaissance de la Nakba ont laissé

la place à un patriotisme exacerbé. La figure de Benny Morris est symbolique de ce

retournement : de « nouvel historien » critique du sionisme dans les années 1990, il

devient partisan de l'expulsion dans les années 2000, allant jusqu'à regretter qu’elle n’ait

pas été complète entre 1947 et 1949. Une autre figure du débat dans les années 1990,

Ilan Pappé, prend un autre tournant, faisant face à la radicalité de son époque en

épousant des positions plus proches des Palestiniens, évoquant un nettoyage ethnique de

la Palestine. Cette troisième et dernière partie permettra enfin de voir les dépassements

possibles du « post-sionisme » ainsi que l’avenir du débat historiographique.

15
PREMIÈRE PARTIE :
LA LONGUE
DOMINATION DU
RÉCIT SIONISTE
(1948-1988)

16
Dans cette première partie nous allons aborder la question de la construction des

récits israélien et palestinien de la guerre de 1948, en particulier leur explication du

départ d'environ 750 000 Palestiniens entre 1947 et 1949 de l'ancienne Palestine

mandataire. La question sera divisée en trois points. Le premier sera de connaître la

construction du récit officiel israélien, qui avance la responsabilité des pays arabes

avoisinants dans l'exode massif des Palestiniens. Nous y traiterons la question de la

véracité des appels radiophoniques arabes qui auraient exhorté les Palestiniens à partir,

son implantation dans l'histoire officielle, qui se voit à travers les manuels scolaires,

ainsi que le rôle des actes et du discours politique au sujet des réfugiés palestiniens. Le

second point contre-balancera le premier en ce qu'il traitera du récit palestinien de

l'exode, l'analyse de la défaite militaire des pays arabes infligée par le nouvel Etat

d'Israël, ainsi que l'accusation, en particulier par l'historien Walid Khalidi, de la mise en

oeuvre d'un plan (le plan Daleth) qui aurait visé à organiser l'expulsion des villages

convoités par les Juifs de leurs habitants arabes. Nous verrons aussi le rôle qu'a joué la

guerre de Six Jours, en 1967, sur la mémoire de la Nakba. Le troisième et dernier point

évoquera les premières critiques du récit officiel sioniste, avant l'émergence des «

nouveaux historiens israéliens » à partir de 1988. Même si ces critiques n'ont pas

ébranlé la longue domination du récit officiel, il est intéressant de constater qu'une

contestation a pu s'affirmer, remettant en cause l'explication fournie par Israël d'un

départ volontaire des Palestiniens, sur ordre de leurs leaders arabes.

17
La construction du récit sioniste de l’exode

L'objet de cette première sous-partie est de comprendre le récit israélien officiel

de la fuite des Palestiniens entre 1947 et 1949, sa construction, sa logique et son

objectif. Il est important de savoir qui écrit cette histoire entre 1948 et 1988, qui la

soutient et dans quel but. Cette sous-partie s'articule en quatre points : la formulation de

l'explication du départ des Palestiniens, la reprise de cette explication dans des livres

d'histoire, la diffusion de cette histoire officielle à travers les manuels scolaires et enfin,

le rôle des actes et du discours politiques.

Les appels radiophoniques arabes comme explication de l'exode

Le récit israélien officiel de la période allant de la fin de la guerre à la publication

des premiers ouvrages des « nouveaux historiens », se base essentiellement, en ce qui

concerne l'exode des Palestiniens, sur une explication : celle de l'exhortation de la part

de leaders arabes à quitter la Palestine coûte que coûte.

Face à l'exil massif des Arabes de Palestine, qui se voit vidée d'environ 750 000

Palestiniens, naît l'explication des appels radiophoniques. Les leaders arabes des pays

voisins auraient diffusé auprès des Arabes palestiniens des messages radiophoniques qui

leur donnant l'ordre d'abandonner leur maison et leur travail et de quitter le territoire.

Ainsi, le nouvel Etat d'Israël et son armée ne seraient donc pas responsables de leur

départ, les habitants juifs vivant aux côtés des habitants arabes leur auraient même

demandé de rester sur place, chose qu'ils auraient refusée. L'image d'une armée

israélienne valeureuse et d'une pureté des armes11 est dessinée par les différents

11
Issu du terme hébreu « Haneshek », dans Avi Shlaim, « The Debate about 1948 », International
Journal of Middle East Studies, 27 (3), août 1995, p. 288

18
ouvrages publiés par l'armée elle-même après 1948, dont nous verrons plus loin

quelques extraits.

Cette justification n'est pas née lors de la déclaration d'indépendance de l'Etat

d'Israël en mai 1948, mais l'année suivante. Walid Khalidi, historien palestinien, avance

l'explication selon laquelle le mouvement sioniste, face aux réactions de la communauté

internationale vis-à-vis du problème des réfugiés palestiniens inventa ces messages

radiophoniques afin de dédouaner Israël de toute implication d'une quelconque

responsabilité. En effet, le coût est estimé en 1961 par l'Office de secours et de travaux

des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient12 à 110 000

000£13.

Ainsi, Walid Khalidi désigne Joseph Schechtman, un sioniste révisionniste

d'origine russe. Celui-ci immigra aux Etats-Unis en 1941, pour rejoindre des

organisations sionistes américaines, et devint membre de l'Organisation sioniste

mondiale, jusqu'en 1970. Selon Khalidi, Schechtman serait l'auteur de la justification,

que l'on retrouve dans un mémorandum envoyée à l'Organisation des Nations Unies14 en

1949. Cette explication a un double objectif : le premier étant de rejeter toute

responsabilité israélienne dans cet exode massif, le second est de la rejeter sur les pays

arabes voisins.

Cette explication du départ des Palestiniens par des appels radiophoniques des

leaders arabes a été le point de départ d'une mise en accusation des Etats arabes, voisins

d'Israël. Dans le discours officiel naît l'idée d'une responsabilité unilatérale des pays

12
The Spectator, 11 mai 1961, « The Other Exodus », Childers B. Erskine.
13
Pour avoir un ordre de grandeur, 110 000 000£ de 1961 valent 2 066 308 000€ de 2014. (1£ de 1961 =
15,67£ de 2014 = 18,78€ de 2014)
14
Walid Khalidi, « Why Did the Palestinians Leave, Revisited », Journal of Palestine Studies, 34 (2),
hiver 2005, p. 42-54. [Réédition d'un texte de 1959]

19
arabes qui ont voulu la guerre et qui doivent donc prendre en charge les centaines de

milliers de réfugiés que leur guerre a provoqué.

L'écriture de l'histoire par les témoins israéliens de la guerre

« L'histoire, dans un sens, est la propagande des vainqueurs »15. Ce jugement

d'Avi Shlaim, classé parmi les « nouveaux historiens » israéliens, porte sur la manière

employée pour écrire le récit sioniste de la guerre de 1948 en Israël. Shlaim met en

avant l'idée que la littérature produite en Israël depuis 1948 sur la « guerre

d'indépendance » n'a pas été rédigée par des historiens professionnels, mais plutôt par

des témoins, des hommes politiques, des soldats. De plus, ces ouvrages mettent en avant

une armée israélienne combattant contre son gré les armées arabes coalisées. Ils

produisent également une vision nationaliste des évènements plus qu'une analyse

politique et objective des faits16.

Les liens entre la sphère politique et la sphère militaire sont très ténus en Israël.

De nombreux hommes et femmes politiques ont servi dans l'armée israélienne. Parmi

eux, et pour ne citer que les anciens premiers ministres, Yitzhak Rabin (1974-1977,

1992-1995) a été soldat pendant la guerre de 1948, tout comme Shimon Peres (1977,

1984-1986, 1995-1996) et Ariel Sharon (2001-2006). Menahem Begin (1977-1983) est

responsable du massacre de Deir Yassin (9 avril 1948), commis pendant la guerre de

1948. Ehud Barak (1999-2001) a suivi une carrière militaire de 1959 à 1995.

Pour illustrer ce propos, nous allons prendre l'exemple de deux villages, Ramla

(ou Ramle) et Lod (ou Lydda), dont l'histoire officielle a été racontée par des

responsables de l'armée israélienne (Israel Defense Force-History Branch —Corps

15
« History, in a sense, is the propaganda of the victors », cité dans Avi Shlaim, « The Debate about 1948
», International Journal of Middle East Studies, 27 (3), août 1995, p. 287

20
éducatif de Tsahal). Ces deux villages, situés dans la zone octroyée aux Palestiniens par

le plan de partition de l'ONU du 27 novembre 1947, ont été conquis par l'armée

israélienne le 12 et 13 juillet 1948, dans le cadre de l'opération Dani. Cette opération a

représenté un dixième de l'exil palestinien total, soit entre 50 000 et 70 000 habitants17.

En 1959 a paru un ouvrage, intitulé Histoire de la guerre d'indépendance (Toldot

Mu‘hemet Hakomemiyut, en hébreu) et écrit par des responsables de Tsahal, racontant

l'épisode des villages de Ramla et Lod dans ces termes :

« Les Arabes [de Lod], qui ont violé les termes de la reddition et craint le

châtiment [des Israéliens], étaient satisfaits de se voir attribuer la

possibilité d'évacuer la ville et avancèrent vers l'Est […] : Lod était vidé de

ses habitants arabes18. »

En 1961, dans son ouvrage The Edge of the Sword, qui raconte l'histoire de la «

guerre d'indépendance » de 1948, le lieutenant-colonel Natanael Lorch, anciennement à

la tête de la branche Histoire de l'armée israélienne, reprend le même récit de

l'évacuation des villages de Lod et Ramla :

« Les résidents, qui avaient violés les termes de la reddition et craignaient

les représailles, manifestèrent leur souhait de partir, et demandèrent un

sauf-conduit afin de rejoindre les légions arabes, chose qui leur a été

accordée19. »

En 1976, un autre lieutenant-colonel, Elhanna Orren, également anciennement

employé du corps éducatif de l'armée israélienne, publie un livre, On The Road of the

16
Idem., p. 288
17
Benny Morris, « The New Historiography, Israel Confronts Its Past », Making Israel, University of
Michigan Press, 2007, p. 12.
18
« The Arabs [of Lod], who had violated the terms of the surrender and feared [Israeli] retribution, were
happy at the possibility given them of evacuating the town and proceeding eastwards, to Legion territory:
Lod emptied of its Arab inhabitants. » — Cité dans Idem., p.12.

21
City. Comme ses prédécesseurs, il ne met pas en cause l'armée israélienne dans

l'évacuation des villages de Ramla et Lod. Au contraire, il répète l'explication qui veut

que ce soit l'armée israélienne qui accepta ce que les Palestiniens réclamaient eux-

même, à savoir vider leurs villages20.

Ces trois exemples montrent que l'histoire de la guerre de 1948 en Israël a été

influencée par ses témoins plus ou moins directs. De plus, chacun donne une image

positive de Tsahal, une armée qui laisse le choix à l'ennemi de partir ou de rester en

prenant le risque de souffrir d'une intervention violente. Cette version des évènements

est validée par l'appareil étatique israélien, à travers les manuels scolaires certifiés par le

ministère de l’Education nationale, que nous allons étudier grâce aux travaux de Rafi

Nets-Zehngut.

L'histoire officielle à travers les manuels scolaires

Les manuels scolaires sont l’image de l’histoire officielle qu’un Etat veut diffuser

auprès des écoles. Contrôlés par le ministère de l’Education nationale, ils reprennent le

récit construit après 1948 en Israël. Le chercheur postdoctoral Rafi Nets-Zehngut, de

l'université de Jérusalem, a étudié le contenu des manuels d'histoire, utilisés en classe

entre 1959 et 2004. Son travail permet de dégager trois périodes (1959-1975, 1976-

1999, 2000-2004), chacune caractérisée par une approche plus ou moins critique du

récit sioniste de l'exode palestinien de 1948.

19
« the residents, who had violated surrender terms and feared retribution, declared they would leave, and
asked for safe conduct to Arab Legion lines, which was granted. » — Cité dans Ibid.
20
Idem., p. 13.

22
Ainsi, concernant la période allant de 1959 à 1975, Rafi Nets-Zehngut estime que

les dix-neuf manuels utilisés racontent tous la même version des évènements de 194821 :

les Palestiniens ont quitté la Palestine soit d'eux-mêmes, soit sur les appels

radiophoniques des leaders arabes ; certains manuels évoquent le fait que dans quelques

villages, les habitants juifs ont offert la possibilité aux habitants arabes de rester vivre

sur place (mention faite du village de Haifa qui, nous le verrons plus tard, a été la cible

d'une attaque de la Haganah le 22 avril 1948, un mois avant le déclenchement de la

guerre).

Rafi Nets-Zehngut cite un passage sur l'exode palestinien, écrit par Natanael

Lorch, lieutenant-colonel que nous avons lu plus haut, issu d'un manuel (Michael Ziv,

The State of Israel and the Israeli Diaspora in our Generation), publié en 1964 et utilisé

entre 1966 et 1970 :

« Les arabes affirment qu'ils ont été expulsés de manière atroce de leurs

maisons, mais ce n'est pas la vérité. Dans les villes conquises (y compris les

grandes villes comme Haifa), les Juifs ont demandé à leurs voisins [arabes]

de rester, mais ces derniers ont préféré l'exil à l'autorité juive. Les leaders

arabes les ont encouragés à fuir et les ont trompés en leur promettant qu'ils

reviendraient avec les armées arabes triomphantes22. »

Le récit officiel ici diffusé à travers les manuels d'histoire est donc celui d'un

départ volontaire des Palestiniens. Le contexte de rédaction de ces manuels d'histoire est

celui d'un Etat né de la guerre, dans une région hostile à sa création, d'une société

21
Rafi Nets-Zehngut, « Israeli Approved Textbooks and the 1948 Palestinian Exodus », Israel Studies, 18
(3), automne 2013, p. 49-50.
22
« The Arabs assert that they were forcibly and atrociously expelled from their homes, but this is not the
truth. Mainly, in localities which were seized—including in a big city like Haifa—the Jews asked their
[Arab] neighbors to stay, but the latter preferred exit to exile, instead of accepting a Jewish rule. The Arab

23
multiculturelle basée exclusivement sur l'immigration, et d'une situation socio-

économique encore fragile. C'est pour ces raisons que, selon les auteurs de ces manuels

interrogés par Nets-Zehngut, ces ouvrages privilégient une présentation sous un jour

favorable à la création de l'Etat d'Israël. Il s'agit ici davantage de mobiliser la jeunesse

israélienne et de protéger l'image internationale du nouvel Etat juif que de proposer un

récit contrasté, ceci en toute connaissance de l'existence d'écrits critiques23.

Si l'on pousse l'étude jusqu'à la borne chronologique qui nous intéresse, à savoir

1988, l'évolution n'est guère frappante, malgré l'apparition de textes critiques, validés

par le ministère. Le premier manuel d'histoire critique est utilisé dans les classes à partir

de 1976 (Ada Moshkovits, Shifra Kulat, and Asia Ramberg, The Arab-Israeli Conflict—

Components and Causes that Influence the Conflict). La critique est encore contenue,

les deux objectifs principaux, à savoir la mobilisation de la jeunesse et la recherche

d'une bonne image internationale d'Israël, sont maintenus, comme le montre cet extrait :

« Même si l'encouragement au départ des Arabes n'était pas l'objectif de la

Haganah, quelques villages hostiles, qui menaçaient l'avancée jusqu'à

Jérusalem, ont été évacués par les chefs de la Haganah. Lever le siège de

Jérusalem était l'une des opérations principales pendant la guerre. Par

conséquent, quelques villages servant de bases pour les ennemis ont été

évacués de force […] et leurs habitants prirent la fuite. Cependant, il ne

s'agissait que de quelques incidents qui eurent lieu durant la dernière phase

leaders encouraged them to flee and disillusioned them in promises, that in a few weeks they would return
with the winning Arab armies. » — Cité dans Idem., p. 50.
23
Idem., p. 52.

24
et le nombre de personnes impliquées était suffisamment insignifiant pour ne

pas influencer la fuite massive ou même l'expliquer24. »

On voit ici que le récit reste majoritairement celui d'un départ massif et volontaire

des Palestiniens. Selon Rafi Nets-Zehngut, sur quinze manuels validés par le ministère

de l’Education nationale, et utilisés en classe entre 1959 et 1999, seuls quatre

contiennent des éléments critiques du récit sioniste et aucun d'entre eux n'a été utilisé

avant 197625.

La Nakba et le discours politique israélien

L'absence de responsabilité d'Israël dans le départ massif des Palestiniens entre

1947 et 1949 se retrouve bien entendu dans les actes et les discours produits par les

responsables politiques de l'Etat d'Israël. David Ben-Gourion est la figure historique du

mouvement sioniste et premier Premier ministre d'Israël, issu du parti travailliste, de

mai 1948 à janvier 1954, puis à nouveau de novembre 1955 à juin 1963. Dans un

discours prononcé à la Knesset le 11 octobre 1961, il déclare que :

« les Arabes ont quitté les régions assignées à l'Etat juif… immédiatement

après le vote de la résolution de l'ONU. Et nous possédons des documents

explicites témoignant qu'ils sont partis de Palestine en suivant les

instructions des leaders arabes, mufti en tête, qui affirmaient qu'à la fin du

24
« Even though it was not the policy of the “Hagana” [Jewish pre-Israel main fighting force] to
encourage the flight of the Arabs, still a few hostile villages which threatened the road to Jerusalem were
evacuated by the commanders of the “Hagana”. Lifting the siege on Jerusalem was one of the central
operations in the war. Therefore, a few villages which served as bases for the enemy were forcibly
evacuated [. . .] and their residents joined the flight. However, these were just a few incidents which took
place at a later phase, and the number of people involved was too small to influence the scope of the mass
flight, or to explain it. » — Ada Moshkovits, Shifra Kulat, and Asia Ramberg, The Arab-Israeli
Conflict—Components and Causes that Influence the Conflict, p.5 — Cité dans Idem., p. 52.
25
Idem., p. 66.

25
mandat, les armées arabes d'invasion détruiraient l'Etat juif et jetteraient

les Juifs à la mer, morts ou vifs26. »

Ben Gourion incarne ici l'explication formulée à partir de 1949 et largement

reprise par l'histoire officielle, qui veut qu'Israël n'a aucune responsabilité dans le départ

des Palestiniens, mais que cette dernière incombe aux responsables des pays arabes

avoisinants. Cependant, si certains ouvrages prétendent que les Palestiniens n'ont pas été

expulsés et qu'au contraire, des habitants juifs ont voulu les retenir, les décisions

politiques prises dans l'immédiate après-guerre semblent prouver le contraire.

Les Arabes qui sont restés en Israël, environ 160 000 personnes, s'ils obtenaient

la nationalité israélienne, ne devenaient pas pour autant pleinement citoyens. Entre 1948

et 1966, ils vivaient sous le régime du « gouvernement militaire » (military

government), qui imposait la possession d'un permis pour se déplacer de village en

village (travel permit) ou pour travailler27. La législation israélienne a également

contribué à empêcher tout droit au retour des réfugiés palestiniens. En 1953, la Loi sur

l'Acquisition de la Terre (Land Acquisition Law) dispose que les terres qui ont été mises

à l'abandon entre mai 1948 et avril 1952, sans être réclamées par leurs propriétaires,

deviennent de fait propriétés de l'Etat28.

Le récit palestinien de la guerre de 1948 et de la Nakba

Dès la fin du conflit s'écrit le récit palestinien de la guerre de 1948 et de la

défaite arabe face à l'armée israélienne. Dans les premiers textes, l'accent est mis sur la

26
Ilan Pappé, La guerre de 1948 en Palestine, aux origines du conflit israélo-arabe, Paris, La fabrique
éditions, 2000, p. 126.
27
Alina Korn, « Military Government, Political Control and Crime: The Case of Israeli Arabs », Crime,
Law & Social Change, 34 (2), septembre 2000, p. 159.

26
déroute militaire et la recherche de ses coupables. L'exode des Palestiniens passe alors

comme une conséquence du conflit et non comme un évènement en soi. Les premiers

travaux de l'historien Walid Khalidi en 1959 tentent d'expliquer pourquoi les

Palestiniens sont partis en aussi grand nombre, dans un temps aussi court. Nous verrons

également l'importance de la guerre des Six Jours sur la mémoire de la Nakba et de ses

répercussions sur l'organisation politique des Palestiniens.

Les réactions palestiniennes de l'immédiat après-guerre

Le terme de Nakba fait son apparition pour la première fois dans les travaux

d'intellectuels palestiniens en août 1948, c'est à dire trois mois après la proclamation de

l'Etat d’Israël, alors que les combats entre armées arabe et juive se poursuivent.

Constantin Zureik, professeur d'histoire et vice-président de l'université américaine de

Beyrouth, publie en août 1948 son ouvrage sur la guerre intitulé The Meaning of

Disaster (en arabe, Ma’na al-Nakba). Il y analyse l'échec des armées arabes à combattre

le projet sioniste, qui permit à Israël d'élargir les frontières initiales, octroyées par le

plan de partition de l'Organisation des Nations Unies du 29 novembre 194729 (voir carte

en annexe). Constantin Zureik, nationaliste de son état, prêche également en faveur d'un

mouvement qui prend de l'ampleur dans la région depuis l'après Seconde Guerre

mondiale : le panarabisme. Il va donc appeler à une prise de conscience des faiblesses

des Etats arabes, afin d'éviter la répétition d'un échec similaire à celui de la Palestine en

1948.

28
Ronen Shamir, « Suspended in Space: Bedouin under the Law of Israel », Law & Society Review, 30
(2), 1996, p. 243.
29
Adel Manna, « The Palestinian Nakba and its Continuous Repercussions », Israel Studies, 18 (2), été
2013, p. 87-88.

27
En octobre 1949, c'est un homme politique palestinien, également nationaliste,

qui va analyser l'échec arabe de la guerre de 1948, Moussa al-Alami. Dans son article

intitulé The Lesson of Palestine30, il pointe la responsabilité du Royaume-Uni, qu'il

accuse d'avoir soutenu le mouvement sioniste de la déclaration Balfour du 2 novembre

1917 jusqu'à l'indépendance, en aidant à la prise de villages palestiniens. Sur la base

d'une citation de Menahem Begin, à l'époque à la tête de l'Irgoun, organisation armée

composée d'extrémistes sionistes, al-Alami conclut que l'évacuation des Arabes était

planifiée par les sionistes. La citation est tirée du quotidien Al-Hayat (Beyrouth), en

date du 20 décembre 1948 : « Dans le mois précédant la fin du Mandat, l'Agence juive

décida d'entreprendre une mission difficile comme prélude à la prise des villes arabes

avant l'évacuation des forces britanniques et la dispersion de leurs habitants arabes.

L'Agence juive conclut un accord avec nous afin d'exécuter ces arrangements, prenant

soin de répudier nos actions et de prétendre que nous étions des éléments dissidents,

comme ils avaient l'habitude de faire lorsque nous combattions les Britanniques31. »

Constantin Zureik et Moussa al-Alami ont en commun de traiter la guerre de

1948 sous l'angle de la défaite militaire et se concentrent davantage sur les raisons de

cet échec plus que sur le départ massif des Palestiniens. Dans les années 1950 et 1960,

très peu d'ouvrages ont traité de la Nakba telle que vécue par les témoins palestiniens.

Toutefois, un historien palestinien a rédigé une série de trois articles qui ont traité de

l'exode sous l'angle de l'expulsion systématique et préparée, Walid Khalidi.

L'étude des expulsions par les historiens palestiniens

30
Musa Alami, « The Lesson of Palestine », Middle East Journal, 3 (4), octobre 1949, p. 373-405.
31
Idem., p. 380.

28
La guerre de 1948 va être analysée à son tour par Walid Khalidi, historien

palestinien, basé à l'Université américaine de Beyrouth, dans deux articles publiés en

1959. L'un, « Pourquoi les Palestiniens sont-ils partis ? »32 traite des fameux messages

radiophoniques appelant les Palestiniens à fuir, et conclut par l'inexistence de tels

appels, comme nous l'avons vu précédemment dans notre étude. Le second article, « La

chute d'Haifa »33, raconte l'évacuation de la ville d'Haifa le 21 et 22 avril 1948, avant

l'invasion des armées arabes du 15 mai 1948. Khalidi fait le lien entre les deux articles

en précisant que le mythe des appels radiophoniques s'appuie sur la ville d'Haifa.

Nous avons déjà évoqué l'analyse de Walid Khalidi au sujet de la construction de

l'explication des appels radiophoniques arabes, analyse reprise par la suite par le

journaliste Erskine Barton Childers en 1961, que nous verrons plus loin. Dans son

premier article, publié en juillet 1959, « Pourquoi les Palestiniens sont-ils partis ? »,

Walid Khalidi raconte comment l'explication des messages radiophoniques a été

construite (voir première sous-partie). Sa thèse principale se résume à la phrase suivante

: c'est l'expulsion des Palestiniens par les forces armées israéliennes, commencée en

avril 1948, qui a provoqué l'invasion des armées arabes en mai 1948 afin de l'empêcher.

La réunion des états-majors des pays arabes a eu lieu fin avril 1948, alors que les

premières expulsions se sont déroulées début avril.

Dans « La chute d'Haifa », Walid Khalidi avance le paradoxe suivant : alors que la

thèse israélienne d'une évacuation de la Palestine sur ordre de leaders arabes, dont l'une

des villes concernées serait Haifa, cette dernière a été, selon Khalidi, évacuée par les

troupes israéliennes elles-mêmes. Si appels arabes il y eut, c'était pour exhorter les

32
Walid Khalidi, « Why Did the Palestinians Leave, Revisited », Journal of Palestine Studies, 34 (2),
hiver 2005, p. 42-54. [Réédition d'un texte de 1959]
33
Walid Khalidi, « The Fall of Haifa Revisited », Journal of Palestine Studies, 37 (3), printemps 2008, p.
30-58. [Réédition d'un texte de 1959]

29
habitants arabes d'Haifa à rester sur place. Par exemple, le premier communiqué, diffusé

le 6 décembre 1947 : « Chaque Arabe, homme et femme, doit rester patient et calme. Il

ne doit prêter aucune attention aux rumeurs. Il doit rester à son poste ou à son travail

quoiqu'il arrive34 ». Khalidi pense qu'il y a eu entente entre les Britanniques et les

sionistes, car l'attaque d'Haifa a été lancée par les seconds dès le retrait des premiers.

L'attaque d'Haifa, qui expulsa environ 50 000 Arabes, fait suite à deux grandes

opérations menées par les troupes israéliennes. L'opération Nachshon lancée le 1er avril

dans le but d'ouvrir un couloir entre Jérusalem et Tel Aviv, qui provoqua le départ de 10

à 15 000 Arabes. L'autre opération d'envergure est l'opération Jephtha, qui vise à relier

Tiberias à Safed, et qui entraîne le déplacement de 4500 arabes.

Walid Khalidi explique dans un article de 1961, intitulé « Plan Daleth : le plan

directeur de la conquête de la Palestine », que l'exode des Palestiniens est le résultat

d'un plan visant à vider la Palestine des ses habitants arabes, appliqué entre avril et mai

194835. Le plan Daleth est, selon lui, la clef qui permet de comprendre pourquoi il y eu

un départ aussi massif en aussi peu de temps et avant même l'invasion par les armées

arabes du nouvel Etat juif. Le plan Daleth serait à l'origine même du projet sioniste.

Alors que l'Europe du XIXe et du XXe siècle est traversée par le nationalisme, le

sionisme se développe comme la réponse aux persécutions subies par les Juifs. Mais si

le nationalisme européen a une base territoriale (par exemple, les frontières

revendiquées par les nationalistes hongrois après la Première Guerre mondiale), le

mouvement sioniste discute autour d'une terre à s'approprier. Le choix de la Palestine,

pour des raisons religieuses, apparaît mais cette dernière est déjà occupée. Le plan

Daleth, qui vise alors à vider la Palestine de ses habitants arabes, serait donc la solution.

34
Idem., p.40

30
En treize points, chacun ayant un objectif précis (occupation, destruction, expulsion,

etc.), le plan est, pour Khalidi, l'explication du départ massif des Arabes de Palestine.

Pour résumer l'apport de Walid Khalidi, les Palestiniens ont été expulsés d'Israël,

dans le cadre du plan Daleth, et l'invasion par cinq Etats arabes du nouvel Etat juif n'est

que la réponse militaire à l'échec des négociations diplomatiques pour faire cesser les

expulsions. L'explication selon laquelle les leaders arabes ont appelé les Palestiniens à

partir ne tient pas, car il n'existe aucune preuve matérielle de tels propos. Au contraire,

les communiqués demandaient plutôt aux Palestiniens de rester quoi qu'il arrive.

L’expulsion comme condition sine qua non à l’existence d’Israël

Parmi les réactions palestiniennes à la Nakba, nous pouvons également citer

l'influence de l'intellectuel palestinien Edward Said, né en 1935 à Jérusalem, du temps

du mandat britannique sur la Palestine, connu pour être l'auteur de l'ouvrage

L'Orientalisme. L'Orient créé par l'Occident, en 1977. Nous allons nous intéresser à son

point de vue sur la Nakba.

Dans son essai intitulé « le sionisme du point de vue de ses victimes » publié en

1979, Edward Said considère que la guerre de 1948 a permis aux sionistes de conquérir

la grande partie de la Palestine qu'ils n'avaient pas acquis depuis 1880, pour en chasser

les habitants arabes, dans un projet de colonie de peuplement (settler-colonialism)

unique dans l'histoire36. Il critique l'absence de preuves de l'existence des appels

radiophoniques, sujet que nous avons déjà vu dans les travaux de Walid Khalidi et que

nous verrons plus tard avec Erskine Barton Childers. Pourtant, comme nous l'avons

35
Walid Khalidi, « Plan Dalet: Master Plan for the Conquest of Palestine », Journal of Palestine Studies,
18 (1), automne 1988, p. 4-33. [Réédition d'un texte de 1961]

31
abordé, ce sont des supposés appels qui permettent à Israël de se dégager de toute

responsabilité dans le départ des Palestiniens.

Edward Said cite Yossef Weitz, directeur du Fonds National juif (Jewish

National Fund), qui gère l'achat de terres pour le compte du Yichouv, la communauté

juive présente en Palestine. Dans ses Mémoires, publiées en 1965, en date du 19

décembre 1940, Weitz écrit : « Il est clair qu'il n'y a pas de place pour deux peuples

dans ce pays. […] Quand la [Seconde] guerre [mondiale] sera terminée et que les

Anglais auront gagné, et quand les juges se seront assis sur le trône de la Loi, notre

peuple devra faire entendre ses supplications auprès d'eux; et la seule solution est la

Terre d'Israël, ou au moins l'ouest, sans Arabes. Il n'y a pas de compromis possible sur

ce point ! ». Et de poursuivre sur l'idée du transfert des Palestiniens vers les pays arabes

voisins37.

Said voit dans l'extrait des mémoires de Yossef Weitz non seulement une

prévision qui, pour lui, s'est réalisée durant la guerre de 1948, mais aussi l'expression

claire d'une politique acceptée par les leaders sionistes. D'après l'extrait d'un autre

passage des mémoires de Weitz, Said appuie son propos en avançant que Moshe Sharett,

négociateur international, premier ministre des Affaires étrangères d'Israël, aurait

accepté l'idée de transformer l'exode des Palestiniens comme un fait établi, lors d'une

conversation avec Weitz le 28 mai 194838. Le fait établi permet d'empêcher tout droit au

retour des Palestiniens partis pendant la guerre.

36
Edward Said, « Zionism from the Standpoint of Its Victims », Social Text, 1, hiver 1979, p. 9.
37
« It must be clear that there is no room for both peoples in this country […] When the War is over and
the English have won, and when the judges sit on the throne of Law,our people must bring their petitions
and their claim before them; and the only solution is Eretz Israel, or at least Western Eretz Israel, without
Arabs. There is no room for compromise on this point! »— Yossef Weitz, My Diary, Vol. II, pp. 181-
181. — Cité dans Idem., p. 39.

32
La mémoire palestinienne de la Nakba

Comme nous l'avons vu plus haut, la mémoire de la Nakba a été entretenue par les

historiens palestiniens directement au sortir du conflit, souvent mêlée à une analyse de

la défaite arabe infligée par les troupes israéliennes. Il faudra attendre la fin des années

1960 pour voir réapparaître la mémoire palestinienne de la Nakba, suite à l'occupation

par Israël de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, à partir de 1967. Afin de saisir la

portée de cette occupation sur la mémoire de la Nakba, nous allons rappeler brièvement

l'histoire des relations israélo-arabes de 1948 à 196739.

Selon les Nations Unies, le nombre de réfugiés palestiniens n'a cessé d'augmenter

: de 960 000 en 1950, ce nombre passe à 1,3 millions en 1968. Se pose donc le

problème du logement et du travail, dans des pays qui ne peuvent absorber cette

population majoritairement paysanne. La solution serait de permettre le retour de ces

réfugiés dans leurs villages d'origine mais, comme nous l'avons vu, des dispositions

législatives l'empêchent, et les terres appropriées par l'Etat d'Israël ont été occupées par

les quelques 600 000 migrants juifs installés entre 1948 et 1951.

Les camps temporaires deviennent permanents et les Etats qui les accueillent

contre leur gré s'inquiètent de voir ces dits camps devenir des bases en vue d'actions

contre Israël. Les Palestiniens ne peuvent ni revenir sur les terres ni s'intégrer dans les

Etats d'accueil, leur identité se perpétue autour de l'idée d'un retour en Palestine.

L'Organisation de Libération de la Palestine se créée en 1964 au Caire, sous le

patronage de la Ligue Arabe et se transforme, au sortir de la guerre des Six Jours (du 5

au 11 juin 1967) en organisation de résistance armée à Israël.

38
Idem., p. 41.
39
William Cleveland & Martin Bunton, A History of the Modern Middle East, 4th Edition, Westview
Press, 2008, p. 356-367.

33
Après l'échec de l'offensive arabe contre Israël, l'Egypte et la Jordanie se voient

amputées respectivement de la bande de Gaza et de la Cisjordanie. L'occupation de ces

territoires entraîne également le contrôle par les autorités israéliennes d'environ 946 000

Palestiniens (596 000 en Cisjordanie, 350 000 dans la bande de Gaza).

Le « gouvernement militaire » (military government) appliqué en Israël à la

minorité arabe de 1948 à 1966, l'est dès 1967 dans les territoires occupés jusqu'en 1977

et l'élection de Menahem Begin. L'arrivée au pouvoir de Begin et d'une majorité Likoud

à la Knesset participe à une politique de colonisation de ces territoires.

Dans son article sur les conséquences de la Nakba, Adel Manna, historien

israélien spécialisé dans la Palestine ottomane à l'Institut Van Leer de Jérusalem40, écrit

que « les Palestiniens ont été transformés en « Juifs du Proche-Orient » : ils sont sans

Etat, marginalisés et non-désirés partout en Israël et dans les pays arabes41 ».

Les premières critiques du récit sioniste de la Nakba


Comme nous avons vu précédemment, dans l'immédiat après-guerre s'écrit un

récit typique des conflits, avec un ennemi qui l'accuse de tout, y compris de ses

malheurs. C'est ainsi que s'explique, côté israélien, l'exode des Palestiniens en 1948 :

jamais la moindre responsabilité israélienne n'est mise en avant. Les organes officiels

(l'Agence juive) s'efforçant de produire un récit visant à renforcer les liens entre l'Etat

d'Israël et les Israéliens. Néanmoins, de rares voix discordantes émergent en Israël et

ailleurs, qui remettent en question le discours dominant.

40
Selon la biographie d’Abel Manna sur le site de l’institut : [Link]
manna (11 mars 2014)

34
Rony Gabbay : un propos critique israélien précurseur

Parmi ces voix, nous pouvons compter Rony Gabbay, juif irakien qui immigra en

Israël en 1950 pour y vivre quatre années avant de partir étudier en Suisse et y valider sa

thèse. Il revint alors en Israël avant de quitter à nouveau l'Etat pour l'Australie, fuyant le

monde universitaire israélien. Il est l'auteur en 1959 d'une thèse intitulée Une étude

politique du conflit arabo-juif, le problème des réfugiés arabes. Dans cet ouvrage, il

écorne un peu l'explication officielle du départ des Palestiniens, en évoquant des

offensives de l'armée israélienne dans des villages à majorité arabe.

Ainsi, plutôt que de parler d'appels radiophoniques qui auraient provoqué le

départ massif de centaines de milliers de personnes en moins de deux mois, il avance

l'explication selon laquelle ce sont les nécessités du conflit armé qui auraient entraîné

l'évacuation de villages arabes. Afin d'éviter toute attaque de la part des Arabes, les

armées juives ont occupé et détruit, dans un but stratégique, des villages à majorité

arabe, qui auraient pu être utilisés comme bases pour des offensives contre des cibles

juives :

« L'intensité du conflit et le durcissement de l'offensive juive faisant, la ligne

de feu s'allongea et le nombre de personnes évacuées augmenta. Dans la

plupart des cas, comme durant la bataille pour ouvrir la route vers

Jérusalem, les troupes juives envahirent des villages arabes, expulsant les

habitants et firent détruire les lieux qu'ils ne voulaient pas occuper eux-

mêmes. Cela, dans le but d'empêcher leur occupation par leurs ennemis

comme forteresses contre eux. Dans d'autres cas, l'Armée de libération

41
Adel Manna, « The Palestinian Nakba and its Continuous Repercussions », Israel Studies, 18 (2), été
2013, p. 96.

35
arabe utilisa des villages arabes comme bases opérationnelles, ce qui mena

à des représailles de la part des juifs contre eux et leurs habitants42. »

Rony Gabbay poursuit son étude politique en mettant en avant la psychologie des

Palestiniens qui, dans les journaux et à la radio, pouvaient être pris de peur en apprenant

les actes, commis ou non, par l'armée israélienne :

« Ce qui s'est vraiment passé, c'est que la plupart des Palestiniens arabes,

terrorisés et pris de panique par les histoires, vraies ou fausses, des

atrocités et de la brutalité, prirent l'exemple des leurs leaders et fuirent le

pays totalement désespérés43. »

S'il remet en cause, sans le dire, l'explication officielle de l'exode massif des

Palestiniens, Rony Gabbay n'en épouse pas pour autant les explications des historiens

palestiniens, comme Walid Khalidi. Il ne considère pas que le départ est la conséquence

de l'application d'un plan, le plan Daleth, comme l'avance Khalidi, ni que les

Palestiniens sont partis d'eux-même, mais avance une explication plus complexe :

« Les encouragements à partir ont pris des formes différentes. Ils étaient

principalement guidés par des bases psychologiques plutôt que par une

volonté ouverte d'expulsion. Bien que dans certains cas, des réfractaires ont

dû être forcés à fuir vers des pays arabes, dans la plupart des cas, les

42
« With the intensity of the conflict and the stiffening of the Jewish offensive, the line of fire extended
and the number of evacuees increased. In many cases, such as during the battle to open the road to
Jerusalem, Jewish forces took Arab villages, expelled the inhabitants and blew up places which they did
not want to occupy themselves, so that they could not be reoccupied by their enemies and used as
strongholds against them. In other cases, the Arab Liberation Army used Arab Villages for their
operational bases, and this led to Jewish reprisals against them and their inhabitants » cité dans Rony
Gabbay, A political study of the Arab-Jewish Conflict, The Arab Refugee Problem (A Case Study),
Geneve, E. Droz, 1959, p. 92-93.
43
« What really happened was that most of the Palestinian Arabs, being terrorised and panic-striken by
real or alleged tales of atrocities and brutality, followed the example of the leaders and fled the country in
total despair », idem., p. 96.

36
villages arabes étaient évacués avant que les troupes israéliennes

n'arrivent44.»

Plus tard, dans un article de 1977, Rony Gabbay explique que la source du

désaccord entre Juifs et Palestiniens se trouve dans la chute du Royaume arabe de Syrie

en juillet 1920, dans lequel la Palestine était incluse. Cette disparition entraîne la

naissance d'un mouvement national en Palestine, chose considérée par les immigrants

juifs comme passagère et appelée à disparaître. Gabbay ajoute que les projets politiques

sionistes étaient pensés sans prendre en compte les possibles effets néfastes qu'ils

pourraient avoir sur les relations avec les Palestiniens45. Au sujet de l'exode des

Palestiniens, Gabbay écrit que « il a été estimé que sur les 900 000 Palestiniens qui

vivaient sur le territoire d'Israël, seuls 167 000 restèrent pendant que le reste, soit plus

de 730 000, ont fui et/ou ont été encouragés (certains diraient forcés) à partir46. »

Rony Gabbay remet en cause ici la thèse de la fuite des Palestiniens avancée par

l'Etat d'Israël alors même que les archives israéliennes ne sont pas accessibles, en

évoquant déjà des expulsions. En effet, suivant le modèle britannique, les archives du

ministère de la défense n'ont été ouvertes aux historiens que trente ans après la guerre,

permettant ainsi la relecture du conflit et du traitement des Palestiniens par les Israéliens

par une génération de « nouveaux historiens » à partir des années 1980.

La critique venue de l'extérieur : Erskine Barton Childers

44
« Jewish encouragement to the Arabs to flee took differents forms. It was mainly conducted on
pschological bases than on open ejection. Although in some cases reluctant were forced to flee into Arab
country, yet in most on the cases, Arab villages were evacuated before the Israeli troop arrived », idem.,
p. 109.
45
Rony Gabbay, « Israel and the Palestinian Arabs », Australian Journal of Politics and History, 23 (1),
1977, p. 20.
46
Idem., p. 23.

37
Erskine Barton Childers est un journaliste irlandais et fonctionnaire de

l'Organisation des Nations Unies, auteur d'un article publié le 12 mai 1961 dans le

journal The Spectator, intitulé « The Other Exodus ». Son regard extérieur à la société

israélienne et palestinienne est critique à l'égard du récit sioniste de l'exode palestinien

de 1948.

Son enquête commence par une citation de Abba Eban, diplomate israélien,

issue d'un discours prononcé à l'Organisation des Nations Unies en 1957 : « La

responsabilité [dans le problème des réfugiés] des gouvernements arabes est triple :

celle de l'initiative de la création, celle de la charge de sa poursuite, et, par-dessus tout

celle de la capacité pour sa résolution47 ». Eban reprend l'explication de l'exode qui

veut que les Arabes soient responsables de leur sort, que ce sont donc à eux d'en

assumer les conséquences. Cette explication, comme nous l'avons vu, se base sur

l'existence d'appels radiophoniques qui auraient exhorté les Arabes à quitter la Palestine

pour fuir l'armée israélienne.

Dans son article, Childers explique qu'il part à la recherche de ces preuves,

essentielles car le gouvernement israélien fait reposer sa défense sur celles-ci. Pour ce

faire, Childers se rend au British Museum qui stocke les enregistrements des émissions

de radios diffusées au Proche-Orient et conservées par la BBC. Il n'y trouve aucune

trace d'appels à évacuer la Palestine lancés par des leaders arabes. Bien au contraire, ce

sont des injonctions à rester sur le territoire que l'on trouve sur les bandes. Il cite

l'exemple d'une archive radiophonique en date du 4 avril 1948, diffusée par Damascus

Radio, qui exhorte les Palestiniens à ne pas partir de leurs maisons et de garder leur

travail. Childers ajoute qu'il trouva dans ces archives des extraits de journaux et de

38
messages radiophoniques mentionnant ces appels émanant de leaders Arabes à rester en

Palestine.

Childers évoque aussi l'aspect psychologique de la guerre. L'armée israélienne

avait un camion qui diffusait des messages en arabe dans le but de terroriser les

populations. A Jérusalem, on pouvait entendre « La route vers Jéricho est ouverte !

Fuyez de Jérusalem avant que vous vous fassiez tous tuer ! ». Un autre disait « Sauf si

vous quittez vos maisons, le destin de Deir Yassin [lieu d'un massacre de 250

Palestiniens] sera le vôtre ».

A la fin de son article, Childers en vient à douter de la sincérité de la phrase de

Chaim Weizmann, premier président de l'Etat d'Israël, qui a déclaré que l'exode des

Palestiniens a été une « simplification miraculeuse des tâches d'Israël ». Il s'agit alors

de se demander si les Israéliens n'ont pas aussi aidé au départ des Palestiniens, comme

le semblent le montrer les différents éléments repris par l'auteur.

Malgré le fait que son article soit, dans la période allant de 1948 à 1988, le plus

critique à l'égard de la position d'Israël sur l'exode palestinien, les remarques et les

réserves de Childers sont passées plus ou moins inaperçues à l'époque. La véritable

remise en cause n'est intervenue qu'à la fin des années 1980, en Israël, avec les travaux

de Benny Morris sur la naissance du problème des réfugiés palestiniens.

Un changement de contexte favorable à la relecture de l'histoire

Si les « nouveaux historiens » ont pu apparaître, c'est grâce à la naissance d'un

contexte qui était favorable au changement de mentalité au sein de la société

israélienne. Il y eu d’abord en 1977 la fin de la domination politique du parti Mapai de

47
« The responsibility of the Arab Governments is threefold. Theirs is the initiative for its creation.
Theirs is the onus for its endurance. Above all-theirs is the capacity for its solution. » cité dans The

39
Ben Gourion, remplacé à la Knesset par une majorité issue du parti de droite Likoud. Le

consensus autour de la notion de « ein breira », qui exprime l'idée qu'Israël n'entre en

guerre qu'en absence d'alternative, fut mis à mal par le Premier ministre Menahem

Begin48. En 1982, lors d'une conférence donnée auprès de l'armée Israélienne (IDF Staff

Academy), alors que l'invasion du Liban par Israël est toujours en cours, il distingue les

guerres choisies et guerres non-choisies (wars of choice, wars of no-choice). Il ajoute

aussi que la guerre du Liban est, pour lui, une guerre choisie, ce qui signifie donc

implicitement qu'il y avait donc une alternative à l'invasion armée.

L'opération « Paix en Galilée », a pour but officiellement d'affaiblir les bases

libanaises de l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP). Il s'agit aussi d'aider à

l'élection d'un président, Bashir Gemayel, jugé plus coopérant avec Israël en ce qui

concerne le sort des territoires occupés depuis 196749. L'objectif pour l'Etat d'Israël étant

donc d'atteindre des objectifs internes, à savoir le règlement de la question des

territoires de la bande de Gaza et de la Cisjordanie, tout en avançant la question de sa

sécurité. C’est durant cette guerre qu’ont eu lieu les massacres de Sabra et Chatila (du

16 au 18 septembre 1982, deux camps de réfugiés encerclés par l’armée israélienne et

attaqués par des phalangistes libanais), qui ont entraîné au sein de la société israélienne

la constitution d’un sentiment pacifiste50.

L'ouverture des archives officielles israéliennes à partir de 1978, soit trente ans

après la guerre de 1948, a permis une relecture des évènements par une génération qui

n'a pas connu ce conflit originel. Ce que le sociologue israélien Gershon Shafir appelle

Spectator, 11 mai 1961, « The Other Exodus », Childers B. Erskine.


48
Avi Shlaim, « The Debate about 1948 », International Journal of Middle East Studies, 27 (3), août
1995, p. 290.
49
William Cleveland & Martin Bunton, A History of the Modern Middle East, 4th Edition, Westview
Press, 2008, p. 387-388.
50
Simha Flapan, The Birth of Israel, Myths and Reality, New York, Pantheon Books, 1987, p. 5.

40
la « génération de 196751 ». Pour Shlomo Sand, c'est le renforcement socio-économique

d'Israël qui a permis cette relecture des évènements52. L'Etat d'Israël des années 1980

est moins fragile que l'Etat qu'il était trente ans plus tôt. Nous l'avons vu précédemment,

les manuels d'histoire utilisés dans les classes avaient pour but de consolider une société

basée sur l'immigration et de créer une image internationale qui soit favorable au nouvel

Etat juif.

Mais ce qui a joué tout particulièrement est l'ouverture des archives militaires

israéliennes à partir de la fin des années 1970. Calqué sur le modèle britannique, le délai

d'ouverture des archives est de trente ans et, à partir de 1978, les chercheurs ont pu

travailler sur un matériel inédit, qui était jusque là inaccessible. Toutefois, les archives

arabes restent toujours plus ou moins inaccessibles, ce qui empêche l'écriture d'une

histoire de cette guerre à partir des documents des différents acteurs, juifs comme

arabes.

51
Assaf Likhovski, « Post-Post-Zionist Historiography », Israel Studies, 15 (2), été 2010, p. 14.
52
Shlomo, Sand, Les mots et la terre, les intellectuels en Israel, Paris, Flammarion, 2010, p. 257.

41
DEUXIÈME PARTIE :
VERS UNE
RECONNAISSANCE
IMPLICITE DE LA
NAKBA ?
(1988 - 2000)

42
Nous allons à présent dans cette seconde partie nous intéresser aux travaux des

« nouveaux historiens israéliens » qui ont porté sur la question des réfugiés palestiniens

entre 1947 et 1949. Ce mouvement historiographique embrasse l’histoire du sionisme,

des premières implantations de colons juifs en Palestine, jusqu’à la naissance de l’Etat

et ses premières années. A travers les travaux de Simha Flapan, Benny Morris et Ilan

Pappé, qui ont en commun d’avoir travaillé la question des réfugiés en dehors du milieu

universitaire israélien, nous étudierons leur apport sur la question des réfugiés, ce qui

les différencie vis à vis de l’histoire officielle telle qu’elle s’écrivait depuis 1948, mais

aussi, les uns des autres. Ce qui nous amènera tout naturellement à un exposé du débat

historiographique sur la question entre « nouveaux historiens » et leurs opposants, en

particulier Efraim Karsh, qui fut l’adversaire le plus féroce de Benny Morris. Ce débat,

qui dura une décennie, se cristallisa en effet autour du livre de Benny Morris, La

naissance du problème des réfugiés palestiniens. Enfin, nous verrons l'impact des

nouveaux historiens et de leurs travaux sur la société israélienne, à travers l’étude d’un

documentaire retraçant l’histoire d’Israël à l’occasion des célébrations du cinquantième

anniversaire de sa naissance.

43
L'apport des « nouveaux historiens israéliens » au débat
historiographique sur la Nakba

A partir de 1987 paraissent en Israël des ouvrages qui offrent une nouvelle

lecture de la guerre de 1948 en exploitant les archives américaines, britanniques et

israéliennes, ouvertes depuis la fin des années 1970. Nous verrons dans cette première

sous-partie trois d’entre eux, dont la somme de Benny Morris consacrée exclusivement

aux réfugiés palestiniens. Chacun des trois ouvrages d’historiens professionnels

remettent en cause l’explication officielle israélienne d’un départ volontaire des

Palestiniens. Simha Flapan, Benny Morris et Ilan Pappé ont étudié le sujet hors d’Israël

; le premier à Harvard, le second à côté de son activité de journaliste au Jerusalem Post,

et le dernier au Royaume-Uni dans le cadre de sa thèse de doctorat, tous hors du milieu

universitaire israélien.

Simha Flapan : The Birth of Israel, Myths and Reality

Dans son livre, La naissance d'Israël, Mythes et Réalité, paru en août 1987,

l'historien Simha Flapan cherche à démonter sept mythes qui ont accompagné la

naissance de l'Etat d'Israël. Parmi ces mythes se trouve celui qui veut que le départ des

Palestiniens, avant et après la création de l’Etat d’Israël, se soit fait volontairement, en

réponse aux appels de différents leaders arabes. Ce départ serait une retraite afin de

revenir en Palestine en compagnie des armées arabes.

C’est en exploitant les documents déclassifiés à la fin des années 1970 que

Simha Flapan conteste cette version des faits. Pour lui, l’explication selon laquelle les

Palestiniens aient fui les combats dans l'espoir de revenir avec les armées arabes

d'invasion ne tient pas. Au contraire, ces armées avaient besoin de l'aide des populations

44
arabes locales pour la nourriture, l'eau, le transport et l'information53. Il tord le cou ainsi

à l'explication officielle des appels radiophoniques arabes qui auraient exhorté les

Palestiniens à partir, en expliquant que le Haut Comité arabe essaya de contenir l’exil

des Arabes, ces derniers permettant aux troupes militaires arabes d’avoir des bases

locales en Palestine.

Dans un style provocateur qui traverse tout son ouvrage, il considère que

l’explication d'un départ volontaire des Palestiniens a permis de :

« couvrir les traces des méthodes dégoûtantes employées par les autorités

—de la confiscation de nourriture, des matières premières, des médicaments

et des terres, aux actes de terreur et d'intimidation, l’instauration d’un

climat de peur, et finalement, d'expulsions forcées— tout cela dans le but

d’exorciser le sentiment de culpabilité au sein de la société, en particulier

auprès des jeunes générations54. »

Pour Flapan, les documents étudiés permettent d’affirmer qu’aucun plan n’a été

conçu pour évacuer les populations. Cependant, c’est par la guerre économique et

psychologique, couplée au déplacement systématique des populations des lieux conquis

par l’armée israélienne, que l’exode s’est organisé55.

Pour appuyer son propos, l’auteur reprend les statistiques de l'armée israélienne

afin de montrer l'importance des expulsions de Palestiniens. Au 1er juin 1948, 370 000

Arabes ont quitté la zone juive de la Palestine et les zones arabes conquises par les Juifs.

Les attaques militaires de l'armée israélienne comptent pour 55% des départs, les

53
Flapan, Simha, The Birth of Israel, Myths and Reality, New York, Pantheon Books, 1987, p. 117.
54
« It served to cover the traces of the unsavory methods employed by the authorities—from the
confiscation of food, raw materials, medicaments, and land, to acts of terror and intimidation, the creation
of panic, and, finally, forcible expulsion— and thus to exorcise the feelings of guilt in many sectors of
society, especially the younger generation » cité dans ibid.
55
Idem., p. 87.

45
campagnes terroristes de l'Irgoun et la Lehi pour 15%. 2% des départs s'expliquent par

la « guerre psychologique », 2% par les expulsions réalisées par l'armée israélienne.

Enfin, la crainte des combats en général explique 10% de la fuite56. Flapan en tire la

conclusion que 84% des expulsions ont comme origine l'action des Israéliens

directement.

Il explique cette expulsion des Arabes palestiniens par une propagande

israélienne construite autour de l’amalgame entre Arabes et nazis, du fait de la

collaboration du grand mufti de Jérusalem avec l’Allemagne hitlérienne durant la

Seconde Guerre mondiale. Pour Flapan, les Juifs « projetaient sur les Arabes leur colère

et leur désir de vengeance qu’ils ressentaient à l’égard des nazis57 ». Pour soutenir son

argumentation, il se base sur un propos de David Ben Gourion, prononcé à Zurich le 8

août 1947, auprès du Comité d’Actions sioniste (Zionist Actions Committee) :

« L’objectif des attaques arabes du sioniste n’est pas le vol, la terreur ou

l’arrêt de l’entreprise sioniste, mais la destruction totale du Yichouv

[communauté juive en Palestine]. Ce ne sont pas des adversaires politiques

qui nous font face, mais les élèves et même les professeurs de Hitler, qui

déclarent qu’il n’y a qu’une seul manière de régler la question juive, une

seule—l’anéantissement total58 ».

Autour de la question de savoir si une politique de transfert des populations

arabes des territoires juifs a été appliquée ou non, Simha Flapan répond par la positive.

Toujours en utilisant des citations de David Ben Gourion, l’auteur explique que ce

56
Idem., p. 89.
57
« they projected onto the Arabes the wrath and vengefulness that they felt toward the Nazis » cité dans
idem., p. 98.
58
« the aim of Arab attacks on Zionism is not robbery, terror, or stopping the growth of the Zionist
entreprise, but the total destruction of the Yishuv. It is not political adversaries who will stand before us,

46
dernier a été favorable au transfert par la force59. Après la signature des traités

d’armistices avec les pays arabes envahisseurs, Ben Gourion aurait cherché à expulser

encore plus de Palestiniens de deux manières. La première est la mise en place de

l’administration militaire qui exerçait un harcèlement à l’égard des populations arabes

en Israël. La seconde est le vote des lois, intitulées « Absentee’s Property Law », qui

nationalise pour le compte des Juifs israéliens les terres abandonnées entre le 29

novembre 1947 et le 1er septembre 194860.

L’auteur conclut sa déconstruction du mythe d’un exode palestinien volontaire

en expliquant qu’il a permis de « renforcer la thèse ancestrale qui veut que les

Palestiniens n’étaient pas un peuple aspirant à une nation mais juste de simples Arabes

qui pouvaient vivre n’importe où dans un vaste monde arabe61 ».

Le travail de Simha Flapan est important car il est le premier à attaquer de front

l’historiographie officielle de l’Etat d’Israël. Il considère qu’il n’y a eu que très peu de

départs volontaires, que la grande majorité des Palestiniens ont été expulsés. De plus,

l’action de l’Etat d’Israël à l’égard des Palestiniens restés après la guerre démontre la

volonté de transfert de la population arabe par les officiels israéliens. Néanmoins, il

rejette l’explication qui veut que l’expulsion soit le résultat de l’application d’un plan,

mais plutôt celui d’une multitude de causes.

Cependant, malgré le poids de la charge qu’il inflige à l’idéologie sioniste, il

n’en reste pas moins partisan de cette dernière. Il a d’ailleurs été Secrétaire national du

but the pupils and even teachers of Hitler, who claim there is only one way to solve the Jewish question,
one way only—total annihilation » cité dans ibid.
59
Idem., p. 103.
60
Ibid.

47
Mapam, parti marxiste et sioniste, de 1954 à 1981. Le débat aurait pu être alimenté par

Simha Flapan, mais la mort l’a emporté le 13 avril 1987 avant même la parution de son

ouvrage en août 1987. L’essentiel du débat s’est donc porté sur les recherches de Benny

Morris, dont nous allons voir maintenant l’apport dans la question des réfugiés

palestiniens.

Benny Morris : La naissance du problème des réfugiés palestiniens

Parmi les premiers ouvrages critiques sur la première guerre israélo-arabe de

1948 publiés en Israël, celui de Benny Morris est le plus important. Résultat de cinq

années de recherche dans les archives israéliennes, britanniques et américaines, il s’agit

d’un livre consacré exclusivement à la question des réfugiés palestiniens, La naissance

du problème des réfugiés palestiniens.

Morris soutient la thèse que le problème des réfugiés palestiniens n'est ni celui

d'un départ voulu par les Etats arabes eux-mêmes, comme le voudrait l'explication des

appels radiophoniques (voir plus haut les appels radiophoniques arabes comme

explication de l'exode), ni le résultat de l'application d'un plan, comme l'affirme Walid

Khalidi avec le plan Daleth (voir plus haut l'étude des expulsions par les historiens

palestiniens). « Le problème des réfugiés palestiniens est né de la guerre, et non de

l'intention des Juifs ou des Arabes » résume Morris62.

Pour l'auteur, c'est la révolte des Palestiniens, en réaction au plan de partition de

l'Organisation des Nations Unies, la décision 181 votée le 29 novembre 1947, qui

entame leur exode. Dans la première phase, pour reprendre son découpage

61
« It helped strengthen the age-old Zionist thesis that the Palestinians were not a people with national
aspirations and rights but simply Arabs who could live anywhere in the vast expanses of the Arab world »
cité dans idem., p. 117.

48
chronologique, de décembre 1947 à mars 1948, réside un climat de guerre civile dans la

Palestine toujours sous mandat britannique. Quatre jours après le vote du partage éclate

une grève dirigée par le Haut Comité arabe, organe politique né en 1936, sous le

patronage du grand Mufti de Jérusalem, Amin al-Husseini. Des attaques violentes ont

lieu, tirs, attentats à la bombe, agressions63.

Les conséquences du plan de partition de l’ONU

Dans les deux camps naissent des attitudes différentes face à cette réaction

populaire arabe. Côté Israéliens, le Defense Committee, qui rassemble l’essentiel des

organisations officielles du Yishuv considère que ces évènements vont se tasser et que

les Palestiniens ne veulent pas une rupture de la paix et de la sécurité64. Côté

Palestiniens, le grand Mufti de Jérusalem, à l’origine de l’appel à la grève, s'inquiète de

l'ampleur que prennent les combats et du départ d'habitants arabes des villes de Jaffa et

d'Haifa65.

En effet, Benny Morris explique que le départ des Palestiniens commence dès

décembre 1947. Le 4 décembre, la ville d'Haifa, peuplée 70 000 Arabes et de 70 000

Juifs, voit partir 250 familles arabes, qui fuient les bombardements, les tirs et les

attentats à la bombe66. Au 22 janvier, la Haganah dénombre 20 000 Arabes qui ont fui

Haifa, contre 25 000 selon des sources arabes. Parmi eux, il est possible, pour reprendre

le terme employé par Morris, qu'un petit nombre soit parti suite à une campagne

62
Benny, Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem, 1947-1949, Cambridge, Cambridge
University Press, 1988, p. 289.
63
Idem., p. 29.
64
Idem., p. 31.
65
Idem., p. 34-35.
66
Idem., p. 41.

49
d'intimidation orchestrée par l'Irgoun et le Lehi, deux groupes armés composés

d'extrémistes sionistes67.

Pour expliquer l'exode intervenu avant l'invasion d'Israël par cinq armées arabes

le 15 mai 1948, Benny Morris considère que c'est la spirale de violence, entamée au

début du mois de décembre 1947, qui a précipité le départ des classes moyennes et

supérieures palestiniennes. Les habitants arabes restant en Palestine ont dû faire face à

la violence de la guérilla, aux pénuries de nourriture et à la disparition de l'ordre

public68. Les leaders arabes n'ont pas su faire face à l'exode, en se montrant confus et

non coordonnés69. Ceci peut s'expliquer par le départ de ceux qui auraient pu servir de

transmetteur des différents messages des leaders arabes, les classes moyennes et

supérieures. Le Haut Comité arabe essaya de limiter les vagues de départ, mais le

sentiment de vulnérabilité aux attaques de groupes armés juifs poussa les habitants

arabes à quitter leur foyer et leur travail. Morris résume la situation de décembre à mars

en considérant que « seule une infime minorité, presque insignifiante, des réfugiés de

cette période partirent à cause des ordres d’expulsions formulés par l’armée

israélienne, l’Irgoun ou le Lehi, ou, de l’autre coté, d’ordres à partir émanant

d’hommes politiques ou de militaires arabes70 »

Le concept de transfert dans la pensée sioniste

Benny Morris affirme que l'idée d'un transfert des Arabes palestiniens des

territoires juifs était présente dès le milieu des années 1930 au sein du Yichouv

67
Idem., p. 42.
68
Idem., p. 44.
69
Idem., p. 57.
70
« Only an extremely small, almost insignifiant number of refugees of this early period left because of
Haganah or IZL or LHI expulsion orders of forceful ‘advice’ to that effect, or, from the other side, such
orders from Arab military and political leaders » cité dans idem., p. 60.

50
(communauté juive installée en Palestine mandataire). Les débats portaient autour d'un

transfert volontaire ou obligatoire de la totalité ou d'une partie des habitants arabes71.

Cependant, après la Seconde Guerre mondiale et le refus formulé par la puissance

mandataire britannique d'une telle éventualité, les leaders du Yichouv n'ont plus évoqué

l'hypothèse du transfert. Ceci dans le but de ne pas torpiller les chances d'obtenir un

vote favorable au plan de partition, qui est intervenu le 29 novembre 194772. Au début

du mois de novembre 1947, l'Agence juive, organe exécutif du Yichouv, tombe sur un

consensus autour du sort de la minorité arabe. Il s'agit d'octroyer une citoyenneté

différente de celle obtenue par les Juifs pour, dans le cas d'une guerre, légitimer une

expulsion du territoire de ces Arabes palestiniens à la citoyenneté limitée73. Face à la

révolte arabe qu'a provoqué le vote du 29 novembre, David Ben Gourion affirme dans

un discours prononcé quatre jours plus tard qu' « il ne peut y avoir d'Etat juif stable et

fort tant qu’il y a aura une majorité juive d’à peine 60%74 ».

Benny Morris évoque l'existence du Plan Daleth, comme d'un programme rédigé

dans un contexte de crainte d'une invasion arabe après le départ des Britanniques.

Conçu au début du mois de mars 1948, le plan Daleth avait pour objectif de palier

l'incertitude quant aux modalités du départ britannique : allait-il s'effectuer

progressivement ou en masse le 14 mai 1948 ? Pour Morris, contrairement à ce

qu'affirmait Walid Khalidi, il ne s'agit pas d'un plan visant à expulser systématiquement

tout Palestinien. Il s'agit plutôt de se préparer à l'éventualité d'une guerre israélo-arabe,

et donc d'organiser l'expulsion des forces hostiles ou potentiellement hostiles de

71
Idem., p. 23.
72
Idem., p. 27-28.
73
Idem., p. 28.
74
Ibid.

51
l'intérieur des frontières du futur Etat juif75. Tout compte fait, dans la seconde phase de

l'exode (d'avril à juin 1948), peu de commandants de l'armée israélienne n'eurent à se

poser la question de l'expulsion. En effet, les habitants palestiniens quittèrent les lieux

avant ou pendant les affrontements76.

L’exode palestinien d’avril à juin 1948

D'avril à juin 1948, entre 200 et 300 000 Palestiniens quittèrent la Palestine, et

devinrent de fait des réfugiés. Pour Benny Morris, ceci n'est pas le résultat d'une

politique prédéterminée par les dirigeants du Yichouv. Au contraire, l'armée israélienne

a été surprise de voir un tel exode palestinien77. Durant la première moitié d'avril 1948,

les contre-offensives de l'armée israélienne et l'Irgoun ont précipité l'exode de masse des

Palestiniens, en accélérant le processus de désintégration de la société palestinienne. La

désintégration se manifesta par le départ de policiers arabes des villes, les pénuries de

nourritures, l'augmentation soudaine des prix, une hausse du chômage, etc. Le Haut

Comité arabe, jusqu'à la fin du mois d'avril, ne fit rien pour arranger la situation, mais

n’appela pas la population à quitter la Palestine, comme l’affirme l’explication des

appels radiophoniques78 (voir la sous-partie consacrée aux appels radiophoniques arabes

comme explication de l'exode).

Benny Morris explique l'exode des Palestiniens de villes telles que Haifa, Jaffa

ou Tibériade comme le résultat des faiblesses de la société palestinienne et celui du

départ des classes moyennes et supérieures, qui a conduit à une démoralisation du reste

de la population. Pour lui, il y a aussi un effet domino : la chute et l'exode arabe d'une

75
Idem., p. 62.
76
Idem., p. 63.
77
Idem., p. 128.
78
Idem., p. 290.

52
ville entrainant la chute et l'exode arabe d'une autre ville. Ainsi, la conquête de

Tibériade (18 avril) aurait entraîné celle d'Haifa quatre jours plus tard, qui a elle même

engendré celle de Jaffa (13 mai). Enfin, autre expliation de cet exode massif : les

craintes au sein de la population arabe d’atrocités commises par les Juifs, qu’elles soient

vraies ou alléguées79. Le massacre de Deir Yassin, commis le 9 avril 1948 par l’Irgoun

et la Lehi, sous la responsabilité de Menahem Begin, groupes armés d’extrémistes

sionistes, qui assassinèrent environ 250 Palestiniens, a été un facteur important dans

l’évacuation des villages voisins80.

Benny Morris, malgré le débat que son ouvrage a suscité en Israël, que nous

verrons plus loin, n’est pas le plus violent à l’égard du récit sioniste. Sa conclusion reste

tout en nuance, une moitié des Palestiniens est partie volontairement tandis que l’autre a

été expulsée. Or, c'est sur son travail que l’essentiel des critiques se portera. Pourtant, un

autre historien publia en 1992 de façon beaucoup plus âpre à l’égard des explications

officielles, il s’agit d’Ilan Pappé.

Ilan Pappé : La guerre de 1948 en Palestine, aux origines du conflit israélo-

arabe

Ilan Pappé, tout comme Simha Flapan et Benny Morris, a adhéré à l’idéologie

sioniste dans sa jeunesse et fit son service militaire alors que l’armée israélienne était

impliquée dans la guerre du Kippour, en 1973. Il poursuivit sa formation universitaire

en entamant son doctorat au Royaume-Uni à partir de 1981. C’est avec l’invasion du

79
Idem., p. 130.
80
Idem, p. 113-114.

53
Liban par Israël en 1982 qui s’investit dans le mouvement israélien « La Paix

maintenant » et s’éloigne du sionisme81.

Sur la question des réfugiés palestiniens, Ilan Pappé ne se situe plus dans le

débat de savoir qui est responsable : pour lui, « l'exode des Palestiniens résulte d'une

action délibérée des dirigeants sionistes de Palestine82 ». Sa position va à l’encontre des

conclusions de Benny Morris, en considérant que le plan Daleth a eu un rôle important

dans le sort des Palestiniens. Ce plan met en place un « système de défense » qui vise

les « bases ennemies » qui sont, selon les termes de Pappé, des « villages ou des

quartiers arabes à partir desquels des actions hostiles avaient été menées contre des

implantations ou des convois juifs83 ». De fait, la grande majorité des villages arabes

devinrent des objectifs militaires pour l'armée israélienne, donc sujets à intervention.

Cependant, ceci ne fit pas du plan Daleth un plan d'expulsion, mais en exigeant la

reddition des habitants des villages visés, le résultat était somme toute le même.

Toutefois, si ce plan a pu servir de base d’intervention, il n’explique pas

l’intégralité de l’exode des Palestiniens. Au sujet des villes de Haifa et de Tibériade, les

commandants locaux israéliens ont effectivement demandé aux Arabes de rester, mais le

souvenir très récent du massacre de Deir Yassin les a poussés à fuir84. Ce dernier a

d’ailleurs influencé beaucoup d’Arabes palestiniens dans leur décision de quitter la

Palestine. L’aspect psychologique a aussi joué, selon Pappé, dans l’exode. Il évoque

également l’établissement d’une véritable « guerre des récoltes » entamée en mars 1948.

En mettant le feu, en guise de représailles aux attaques arabes, aux moissons

81
Ilan Pappé, Out of the frame, the struggle for academic freedom in Israel, New York, Palgrave
Macmillan, 2010, p. ix.
82
Ilan Pappé, La guerre de 1948 en Palestine, aux origines du conflit israélo-arabe, Paris, La fabrique
éditions, 2000, p. 124.
83
Idem., p. 130.
84
Idem., p. 133.

54
palestiniennes, les Juifs mettaient les Palestiniens sous une pression économique forte85.

La pratique se poursuivi durant l'été 1948 et est considérée par Pappé comme faisant

partie d'une politique pensée à l’échelle nationale86.

Parmi les éléments explicatifs de cet exode massif compte le double rôle négatif

des leaders palestiniens : par le départ des classes moyennes et supérieures et par leur

incapacité à coordonner les actions de ceux qui, restés encore en Palestine, se trouvaient

assiégés. Les pays arabes voisins ne firent guère mieux :

« La perte de Jaffa, de Haifa, de Tibériade et de Safed, le massacre de

Deir Yassin provoquèrent un grand désarroi dans les capitales arabes.

C’était le moment de vérité, où il fallait mettre en accord la rhétorique

patriotique et l’action sur le terrain. Mais durant ces mois décisifs de mars

et d’avril, la confusion dans les rangs arabes était telle que la plupart des

dirigeants ajournèrent toute décision, en particulier celle d’intervenir en

Palestine87. »

Pappé, à la différence de Flapan et de Morris, considère l’inaction des

Britanniques, puissance mandataire, comme partiellement responsable de l'exode des

Palestiniens. Par leur engagement limité aux zones sous contrôle anglais, le Royaume-

Uni a laissé faire chaque camp88. Le manque de fermeté des Anglais a eu pour

conséquence d’aggraver la situation des Palestiniens.

Afin d’empêcher l’application d’un droit au retour des réfugiés palestiniens,

l’Etat d’Israël chercha, à partir d’octobre 1948, à mettre en place un fait établi. D’abord

85
Idem., p. 135.
86
Idem., p. 136.
87
Idem., p. 147.
88
Idem., p. 140-143.

55
en décidant la destruction des 350 villages palestiniens abandonnés pendant la guerre89.

Ensuite en récupérant les terres et les propriétés abandonnées (comme l’a montré Simha

Flapan avec le « Absentee’s Property Law ») pour les distribuer aux immigrants juifs

européens90.

Ilan Pappé est, dans les années 1990, classé parmi les « nouveaux

historiens israéliens » pour ses travaux sur la guerre de 1948 en général. Ce n’est qu’à

partir de la fin des années 1990 et pendant les années 2000 qu’il va s’intéresser de près à

la question des réfugiés palestiniens, en défendant la thèse d’une expulsion de masse. Il

s’inspire, dans le chapitre que nous venons d’étudier, des travaux de Walid Khalidi ainsi

que de Benny Morris.

Le débat historiographique israélien sur la Nakba (1988 -


2000)
Pendant les années 1990, en Israël, apparaît un débat autour des origines de

l'Etat juif. Déclenché par les travaux des nouveaux historiens, il voit s'opposer une

arrière garde sioniste, qui soutient une version de l'histoire telle qu'elle a été racontée

depuis 1948 (que nous avons vu dans la première partie de notre travail) et la

« génération de 1948 », qui révise cette histoire à partir des archives disponibles depuis

la fin des années 1970. Nous allons nous concentrer essentiellement sur les critiques

apportées à l'ouvrage de Benny Morris, car il est entièrement consacré à la question des

réfugiés palestiniens. Il serait impossible d'évoquer tous les textes qui composent le

débat historiographique, c'est pourquoi nous avons fait le choix de partager cette sous-

partie en trois points : le premier échange, dès 1989, entre Benny Morris et Shabtai

89
Idem., p. 138.

56
Teveth, biographe de David Ben Gourion ; une critique palestinienne du travail de

Morris ; et le travail de Efraim Karsh, qui embrasse la seconde moitié des années 1990.

Ainsi, nous pourrons entrevoir une décennie de querelles entre « anciens » et

« nouveaux » historiens de même qu'un regard palestinien sur la question.

Le débat Shabtai Teveth/Benny Morris

Suite à la publication du livre de Benny Morris, La naissance du problème des

réfugiés palestiniens, et de son article dans la revue américaine, Tikkun, dans lequel

apparaît l'expression « nouvelle histoire », Shabtai Teveth lui répond dans une autre

revue américaine, Commentary. Il est connu pour être l'un des biographes de David Ben

Gourion, qui est présenté par Morris dans son livre comme partisan du transfert des

Palestiniens arabes hors d'Israël (voir la sous-partie Benny Morris : La naissance du

problème des réfugiés palestiniens).

Dans son article, compilant quatre autres publiés en Israël en 1989, intitulé

« Accuser Israël d’un péché originel91 », Shabtai Teveth estime que chez Avi Shlaim,

auteur d'un livre sur les relations avec l'Agence juive et Abdallah Ier de Jordanie, et

ainsi que chez Benny Morris, la notion de « péché originel » se rapporte au refus

formulé aux Palestiniens d'obtenir un Etat et de se construire une identité nationale.

La critique que formule Shabtai Teveth à l'encontre de la « nouvelle histoire »

est celle que l'on retrouve également chez Efraim Karsh, que nous verrons plus loin, et

qui attaque les fondements mêmes des travaux : les sources. Si les sources américaines,

britanniques et israéliennes ont été déclassifiées dans les années 1970, ce n'est pas le cas

90
Ibid.
91
Commentary magazine, 9 septembre 1989, « Charging Israel with original Sin », Teveth Shabtai.

57
des sources arabes, ce qui, pour Teveth, rend impossible toute compréhension de

l'histoire de la naissance d'Israël.

Dans son livre, Benny Morris divise l'exode palestinien en quatre phases, de

décembre 1947 à juillet 1949, une périodisation que Teveth remet en cause car elle ne

reposerait sur rien de concret. Il se demande d'ailleurs ce qui a causé le départ de 75 000

Arabes palestiniens entre décembre 1947 et mars 1948, question à laquelle Benny

Morris n'apporterait aucune réponse. Nous avons pourtant vu que cette vague est la

conséquence du vote le 29 novembre 1947 du plan de partition de la Palestine par

l'ONU et du climat de guerre civile qui s'abattit en Palestine à partir de décembre.

Sur la question de l'existence ou non d'appels radiophoniques, exhortant les

Arabes palestiniens à quitter la Palestine, pierre angulaire de l'explication sioniste de

l'exode palestinien, Teveth reprend un discours de Ben Gourion du 11 octobre 1961

pour justifier leur existence : « Et nous avons des documents explicites témoignant du

fait qu'ils ont quitté la Palestine en suivant les ordres des leaders arabes, Mufti en tête,

en pensant que l'invasion par les armées arabes, à l'expiration du mandat, pourrait

détruire l'Etat juif et jeter tous les Juifs à la mer, morts ou vifs92 »

Shabtai Teveth s'oppose également à Benny Morris sur le comportement de

l'Agence juive vis à vis d'une probable minorité arabe en Israël. Morris explique que

l'option du transfert était envisagée mais remisée pour augmenter les chances d'obtenir

l'assentiment du Royaume-Uni sur la création d'un Etat juif. Teveth explique au

contraire que les leaders du Yishuv étaient favorables à un Etat arabe, tant qu'il ne

constituerait pas une menace pour Israël. Ils étaient même prêts à accueillir, à l'intérieur

92
« And we have explicit documents testifying that they left Palestine following instructions by the Arab
leaders, with the Mufti at their head, under the assumption that the invasion of the Arab armies at the
expiration of the Mandate would destroy the Jewish state and push all the Jews into the sea, dead or
alive » cité dans ibid.

58
même d'Israël, une minorité arabe qui représenterait 40% de la population totale. Les

populations arabes étaient même invitées par les Juifs à rester en Palestine et Ben

Gourion évoquait, début décembre 1947, une même citoyenneté pour les Juifs et pour

les Arabes, et envisageait même l'élection d'un président arabe à la tête d'Israël. Tout

ceci fut d'actualité jusqu'au 15 mai 1948 et l'invasion du nouvel Etat juif par une

coalition d'armées arabes.

Enfin, Shabtai Teveth s'en prend à l'une des figures du livre de Morris, Yossef

Weitz, directeur du Département Terre et Afforestation du Fonds National juif, présenté

comme l'un des architectes du transfert des Arabes palestiniens entre 1947 et 1949. Pour

Teveth, Morris base sa théorie du transfert uniquement sur les écrits de Yossef Weitz,

alors que ce dernier ne serait qu'un homme ambitieux mais frustré. Teveth le décrit de la

manière suivante : « toute sa vie, Yossef Weitz était enclin à l'autosatisfaction,

remplissant désespérément des milliers de pages, manuscrites et dactylographiées, dans

des journaux intimes et des lettres, avec ses idées et ses opinions, faisant entrevoir la

frustration93 ».

La réponse de Benny Morris arrive en janvier 1990, sous le titre « L’anguille et

l'histoire, une réponse à Shabtai Teveth94 ». Il récuse l'usage de l'expression de « péché

originel » dans son livre et s'attaque à l'article de Teveth en le présentant comme

l'héritier de l'ancienne histoire, rédigée par les témoins de la guerre de 1948 (voir plus

haut la sous-partie consacrée à l'écriture de l'histoire par les témoins israéliens de la

guerre). L'un des premiers livres de Shabtai Teveth était consacré à une brigade de

93
« All his life Joseph Weitz was given to self-aggrandizement, desperately filling thousands of pages, in
manuscript and in print, in diaries and letters, with his ideas and opinions, only to meet frustration at
every turn. » cité dans ibid.
94
Tikkun, janvier/février 1990, « The Eel and History: A Reply to Shabtai Teveth », Morris, Benny.

59
Tsahal pendant la guerre des Six Jours, ouvrage qualifié de « péan » par Morris95. Il

soutient que les appels radiophoniques, base de l'explication d'un exil palestinien

volontaire, n'ont pas existé, contrairement à ce que Teveth prétendait. Enfin, au sujet de

Yossef Weitz, il le considère toujours comme un lobbyiste actif en faveur d'un transfert

des populations arabes hors d'Israël, à l'inverse du portrait peu flatteur qu'en faisait

Teveth.

Cet échange entre Benny Morris et Shabtai Teveth est le premier dans ce débat

historiographique. Il pose les bases de ce que seront ceux à venir dans les années 1990.

Les tenants de l'histoire sioniste s'en prennent aux « nouveaux historiens » en mettant en

cause l'accès aux sources et/ou l'arrière-pensée politique. Shabtai Teveth détailla ses

critiques dans un article de trente-cinq pages consacré uniquement au livre de Morris,

publié en avril 1990.

Un regard palestinien critique sur les travaux de Benny Morris

Comme nous avons pu voir dans la première partie de notre travail le récit

palestinien de la Nakba, le regard d'un historien comme Nur Masalha nous permet de

contraster le débat israélien.

L'historien britannique Mur Masalha publie en 1991 un article dans la revue

Journal of Palestine Studies, intitulé « une critique de Benny Morris96 ». Masalha

explique avoir travaillé sur les sources israéliennes, que Morris a utilisé dans son livre,

et considère que ce dernier les auraient utilisées sans les critiquer systématiquement. De

plus, Masalha estime que Morris, dans sa description du mouvement des « nouveaux

95
Ibid.

60
historiens », laisse entendre que la question des réfugiés palestiniens est un objet de

débat entre Israéliens, et non entre Palestiniens.

Cette considération se retrouve également dans une anecdote racontée par Ilan

Pappé, dans son livre, Les démons de la Nakbah, les libertés fondamentales dans

l'université israélienne, quand il évoque un débat organisé en 1998 par Le Monde

Diplomatique. Face aux interrogations des historiens palestiniens présents autour de

l'appropriation de leur « holocauste culturel » par les historiens israéliens, Benny Morris

répondit qu'ils n'avaient ni la compétence ni les matériaux nécessaires pour écrire leur

propre histoire97.

Nur Masalha s'en prend aussi à la conclusion principale de Benny Morris, à

savoir qu'il n'y a pas eu de plan d'expulsion des Palestiniens préparé par les Israéliens98.

Il se demande comment Morris peut-il être aussi catégorique alors que, selon lui, son

travail repose sur des sources partielles tandis que d'autres restent inaccessibles aux

chercheurs. Il pointe également une contradiction dans le travail de Morris : comment

peut-il considérer qu'il n'y a pas eu de volonté israélienne d'expulser les Palestiniens

alors que Morris explique lui-même que l'idée du transfert évolua dans la pensée

sioniste jusqu'en 1948 ?99

Masalha considère que l'idée du transfert des Palestiniens arabes était présente

dès les années 1930 et soutient son propos en utilisant l'extrait d'une lettre de David Ben

Gourion, adressée à son fils Amos, en date du 5 octobre 1937 : « Nous devons expulser

les Arabes et prendre leurs places… et même utiliser la force— non pas pour priver les

96
Nur Masalha, « A critique of Benny Morris », Journal of Palestine Studies, 21 (1), automne 1991, p.
90-97.
97
Ilan Pappé, Les démons de la Nakbah, les libertés fondamentales dans l’université israélienne, Paris,
La Fabrique éditions, 2004, p. 27.
98
Nur Masalha, « A critique of Benny Morris », Journal of Palestine Studies, 21 (1), automne 1991, p.
92.

61
Arabes du désert du Néguev et de la Transjordanie, mais pour garantir notre propre

droit à nous installer en ces lieux— quand nous l'aurons à disposition100 ». Une citation

que Masalha emprunte à l'ouvrage Ben Gourion et les Palestiniens arabes, de Shabtai

Teveth.

Au sujet du « plan Daleth », décrit par l'historien palestinien Walid Khalidi, dès

1961, comme l'élément qui permet de comprendre l'exode de masse des Palestiniens

(voir la sous-partie consacrée à l'étude des expulsions par les historiens palestiniens),

Masalha explique que Morris se contredit à nouveau101. Il considère que le plan Daleth

n'a pas été un plan d'expulsion des Palestiniens tout en donnant du crédit à Yossef Weitz,

directeur du Département Terre et Afforestation du Fonds national juif, qu'il présente

comme l'un des architectes du transfert des Palestiniens entre 1947 et 1949.

Enfin, Nur Masalha conclut son article en se demandant si le projet sioniste

aurait pu être un succès en conciliant absorption d'une immigration juive massive et

maintien d'une population arabe. Il souligne l'incohérence de Benny Morris qui ne lie

pas l'acquisition de terres et le transfert des Palestiniens avec l'objectif du sionisme qui

est la création d'un Etat capable d'accueillir des centaines de milliers d'immigrants

juifs.102

La réponse de Benny Morris fut publiée dans le même numéro du Journal of

Palestine Studies, en 1991103. Il défend ses sources en expliquant qu'elles sont

nombreuses et différentes : israéliennes, britanniques, américaines, archives officielles,

99
Idem., p. 93.
100
« We must expel Arabes and take their places… and if we have to use force_not to dispossess the
Arabs of the Negev and Transjordan, but to guarantee our own right to settle those places—when we have
force at our disposal », idem, p. 94.
101
Idem., p. 95-97.
102
Idem., p. 97.
103
Benny Morris, « Response to Finkelstein and Masalha », Journal of Palestine Studies, 21 (1), automne
1991, p. 98-114.

62
de partis politiques, mémoires, etc104. Il affirme que les sources officielles arabes restent

inaccessibles, ce dont Masalha se cache bien de dire. Il conclut son article en expliquant

que « clairement, pendant des décennies, les Palestiniens ont décrit l'exode comme une

grande expulsion cruelle et planifiée, pour mieux salir la réputation de l'Etat spoliateur

d'Israël105 ». Et de considérer que la dénonciation par les Palestiniens de la

responsabilité d'Israël dans leur exode n'est qu'une invention pour satisfaire leur

honneur et adoucir leur culpabilité106.

La critique des sources des « nouveaux historiens »

Parmi les critiques des « nouveaux historiens », le plus virulent est Efraim

Karsh. Auteur de plusieurs articles ainsi que d’un ouvrage entier sur leur méthodologie

et leurs conclusions, il considère que leurs conclusions relèvent de la théorie du

complot107. Dans son article « Réécrire l’histoire d’Israël108 », paru en juin 1996, il

attaque les conclusions de Benny Morris en affirmant qu’il n’apporte rien de neuf au

débat. Pour Karsh, les révélations au sujet de l’expulsion de Palestiniens par les forces

armées israéliennes ont été faites des décennies avant Morris, par des auteurs comme

Rony Gabbay (que nous avons étudié plus haut), Jon et David Kimche ou Nadav Safran.

Au sujet de l’idée du transfert de la population arabe des territoires palestiniens

alloués aux Juifs, Efraïm Karsh attaque Benny Morris en l’accusant de falsification des

sources, de mensonge par omission et de sur-interprétation de réunions de l’Agence

Juive. Ainsi, selon Karsh, les réunions de l’Agence Juive, du 7 au 12 juin 1938, que

104
Idem., p. 109-110.
105
« Clearly, Palestinians for decades have described the exodus as one great, pre-planned, ruthless
expulsion in ordre to besmirch the « robber state » Israel », idem., p. 112.
106
« The Palestinians during 1948 and more emphatically afterwards needed, for reasons of self-respect,
honor and guilt, to assert that external causes had compelled their flight », idem., p. 113.

63
Morris considère comme celles qui ont débattu du transfert, n’ont que peu évoqué le

sujet. Le mensonge par omission se perçoit, pour l’auteur de l’article, à travers l’idée

que le concept de transfert aurait été imposé aux sionistes par les Britanniques. Enfin,

Karsh accuse Morris de falsifier ses sources en basant la politique du transfert sur un

extrait de discours prononcé par David Ben Gourion. Extrait qu’il aurait sorti de son

contexte, interprété dans un sens favorable à sa thèse.

Ainsi, lorsque Ben Gourion affirme qu'« il ne peut y avoir d'Etat juif stable et

fort tant qu’il y a une majorité juive d'à peine 60%109 », Benny Morris ne se concentre

que sur la proportion, et non sur le nombre absolu, à savoir 600 000 Juifs. Pour Karsh,

cela signifie que Ben Gourion cherchait à augmenter le nombre de Juifs en Palestine par

l’immigration de masse, et non en abaissant le nombre d’Arabes palestiniens par

expulsion. Karsh regrette l’utilisation, pour cette citation, d’une source secondaire, alors

que la source primaire restituerait le sens voulu par Ben Gourion : « il ne peut y avoir

d’Etat juif stable et fort avec une majorité juive d’à peine 60% et avec une majorité de

seulement 600 000 Juifs110 ».

Dans un autre article, paru en septembre 1996, intitulé « Fictions

historiques111 », il s’en prend à nouveau aux « nouveaux historiens », et en particulier à

Benny Morris. Ce dernier a répondu au premier article de Karsh en considérant qu’il ne

méritait pas de réponse sérieuse, tant son article démontrait son ignorance sur le sujet112.

Karsh poursuit l’attaque des conclusions de Benny Morris, en affirmant que sur la

107
Efraïm Karsh, « The Collusion that Never Was: King Adballa, the Jewish Agency and the Partition of
Palestine », Journal of Contemporary History, 34 (4), octobre 1999, p. 569-585.
108
Efraïm Karsh, « Rewriting Israel’s History », Middle East Quarterly, 3 (2), juin 1996, p. 19-29.
109
Benny Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem, 1947-1949, Cambridge, Cambridge
University Press, 1988, p. 28.
110
« There can be no stable and strong Jewish state so long as it has a Jewish majority of only 60 percent,
and so long as this majority consists of only 600,000 Jews » cité dans Efraïm, Karsh, « Rewriting Israel’s
History », Middle East Quarterly, 3 (2), juin 1996, p. 19-29.
111
Efraïm Karsh, « Historical Fictions », Middle East Quarterly, 3 (3), septembre 1996, p. 55-60.

64
question du transfert, ce dernier a « accepté de systématiquement falsifier les preuves

dans l’optique d’écrire une histoire qui correspondrait à ses propres idées113 ».

En 1997, Efraim Karsh publie un ouvrage, Fabricating Israeli History, consacré

intégralement aux « nouveaux historiens » ainsi qu’à leurs méthodes. Karsh parle de

« nouvelle distortiographie114 », jeu de mot combinant les termes historiographie et

distorsion, pour montrer que les « nouveaux historiens » donnent aux sources qu’ils

exploitent un sens correspondant à leurs visions politiques. Dans son chapitre consacré à

Benny Morris, intitulé « Falsifier les archives, Benny Morris, David Ben Gourion et

‘l’idée du transfert’ », Efraim Karsh revient sur une contradiction déjà relevée par Nur

Masalha. Dans son livre, Benny Morris explique qu’il n’y a pas eu de plan d’expulsion

des Palestiniens, que le plan Daleth, à l’inverse de ce qu’en dit Walid Khalidi et Ilan

Pappé, n’a pas été appliqué, même dans ce sens. En même temps, il affirme que l’idée

du transfert obligatoire des populations arabes hors du territoire alloué aux Juifs était

présente dès les années 1930. Pour Karsh, Morris a inventé le fait que le transfert était

envisageable115. Il affirme, en citant les travaux d’Itzhak Galnoor, que le transfert était

une idée évoquée dans le rapport de la commission royale Peel, mise en place par les

Britanniques après l’éclatement de la guerre civile en 1936116.

Plus loin dans son chapitre, Karsh revient sur l’idée que Ben Gourion aurait

envisagé en novembre 1947 l’octroi d’une citoyenneté aux Palestiniens dans le but de

les expulser plus facilement. Il contredit cette version des faits avancée par Benny

Morris en précisant que le transfert n’aurait pas été évoqué pendant cette réunion de

112
Benny Morris, « Undeserving of a Reply », Middle East Quarterly, 3 (3), septembre 1996, p. 51.
113
« [Morris] has been prepared systematically to falsify evidence in an attempt to create history in an
image of his own devising » cité dan Efraïm Karsh, « Historical Fictions », Middle East Quarterly, 3 (3),
septembre 1996, p. 55-60.
114
Efraïm Karsh, Fabricating Israeli History, New York, Frank Cass, 2000, p. 7.
115
Idem., p. 38-39.

65
l’Agence juive, le gouvernement de fait de la communauté juive en Palestine. Il ajoute

aussi que Benny Morris aurait réécrit cette réunion en lui prêtant des sujets qui

n’auraient jamais été abordés117 : Ben Gourion aurait accepté durant cette réunion une

proposition américaine qui voulait que les habitants juifs du futur Etat arabe et vice

versa ne prennent pas la nationalité de leur Etat de résidence pour s’installer par la suite

dans l’Etat correspondant à leur peuple118.

En mars 1999, Karsh s’en prend à nouveau à Benny Morris, dans un article, «

Benny Morris et le règne de l’erreur119 », qu’il commence en affirmant : « Les Arabes

n’ont pas réussi à détruire l’Etat d’Israël en 1948 ; cinquante ans plus tard, eux et leurs

soutiens occidentaux ont lancé une guerre de propagande afin d’attribuer à la

naissance d’Israël la responsabilité de tous les maux120 ». Dans cet article, Karsh

attaque la méthodologie de Morris, sur ses sources et leurs interprétations.

Efraim Karsh fait preuve ici d’un acharnement à démonter les thèses des

« nouveaux historiens », en particulier celles de Benny Morris. Son ouvrage,

Fabricating Israeli History, est un pamphlet historique visant à critiquer l’usage des

sources et expliquant que les « nouveaux historiens » ont des objectifs politiques, qu’ils

accomplissent avec leurs travaux. Pour Karsh, il y a d’un côté les historiens sérieux,

objectifs, qui n’ont pas d’arrières-pensées politiques, et de l’autre, les « nouveaux

historiens », qui lisent les sources à travers des lunettes politisées, biaisant ainsi le sens

originel de ces archives.

116
Idem., p. 40.
117
Idem., p. 60.
118
Ibid.
119
Efraïm Karsh, « Benny Morris and the Reign of Error », Middle East Quarterly, 6 (1) mars 1999, p.
15-28.
120
« The Arabs failed to destroy the State of Israel in 1948; in the next fifty years, they and their Western
partisans waged a sustained propaganda battle to cast the birth of Israel as the source of all evil » cité dans
Efraïm Karsh, « Benny Morris and the Reign of Error », Middle East Quarterly, 6 (1) mars 1999, p. 15-
28.

66
L'impact de la « nouvelle histoire » sur la société
israélienne

Après cet exposé du débat, nous allons voir dans cette troisième sous-partie

l’impact de la « nouvelle histoire » sur la société israélienne. Néanmoins, il est difficile

de connaître le véritable impact d'un évènement sur une société entière, surtout quand

les sources disponibles doivent être impérativement en français ou en anglais, du fait de

notre méconnaissance de l'hébreu. Nous tâcherons néanmoins de percevoir l'influence

des travaux des « nouveaux historiens » sur l’histoire officielle israélienne, à travers les

médias, les manuels scolaires et la politique.

Les manuels scolaires ont-ils évolué ?

Se poser la question de l'évolution de l'histoire racontée par les manuels

scolaires revient à se demander si l'histoire officielle a pris en compte les travaux des

nouveaux historiens. Comme nous l'avons vu dans la sous-partie consacrée à la

construction du récit sioniste de la « Nakba », l'histoire d'Israël, et en particulier celle de

la guerre de 1948, a été écrite par les témoins directs de la guerre. L'objectif de ces

textes étaient moins la véracité des faits que la mobilisation de la jeunesse et la

recherche d'une bonne image internationale d'Israël. Cet Etat né de la guerre, dans une

région hostile à sa création, cherchait à consolider une société basée majoritairement sur

l'immigration.

Quarante ans après sa naissance, l'Etat d'Israël voit apparaître des travaux, puis

un débat, sur la véracité de l'histoire de ses origines. En même temps éclate la première

Intifada, la révolte des Palestiniens issus des territoires occupés par Israël depuis 1967,

67
au terme de la guerre des Six Jours, la bande de Gaza et la Cisjordanie. Les années 1990

en Israël sont traversées par un « processus de paix » visant à établir un Etat palestinien,

en vertu de la résolution 181 de l'ONU, du 29 novembre 1947, qui instituait un partage

en deux entités, juive et arabe, de la Palestine. En parallèle, « anciens » et « nouveaux »

historiens israéliens se querellent sur la question de savoir ce qui a causé l'exode de 700

000 Arabes de Palestine en 1947 et 1949. Ces deux phénomènes qui occupent les années

1990 sont importants afin de comprendre la décennie suivante, l'interruption du débat et

du processus de paix.

Comme nous l'avons déjà fait dans la première partie de notre travail, nous

allons nous référer à l'étude du post-doctorant israélien Rafi Nets-Zehngut autour des

manuels scolaires israéliens121. Sur la période allant de 1976 à 1999, l'auteur analyse

huit manuels et constate que la moitié présente une vision critique de l'explication

officielle. Cependant, si on prend en compte les dates d'exploitation en classe des

manuels, on remarque que les ouvrages ont été utilisés à des dates différentes, et non,

comme on pourrait le penser, pendant les années 1990. Ainsi, le premier livre critique a

été utilisé dès 1976122 et le manuel The Zionist Concept and the Establishment of the

State of Israel était dans la liste des ouvrages exploitable en classe de 1986 à 2001.

Il faudra attendre les années 2000 (2000-2004) pour que les quatre manuels que

Nets-Zehngut passe en revue ne contiennent qu'une version critique des évènements,

admettant que des expulsions aient pu avoir lieu. Leur point commun est l'abandon de

l'explication d'un départ volontaire et massif des Palestiniens suite à des appels des

leaders arabes à travers des messages radiophoniques123.

121
Rafi Nets-Zehngut, « Israeli Approved Textbooks and the 1948 Palestinian Exodus », Israel Studies,
18 (3), automne 2013, p. 41-68.
122
Idem., p. 66.
123
Idem., p. 50.

68
On constate ici un décalage entre l'évolution de la recherche historique et

l'évolution de l'histoire officielle, telle qu'elle transparaît à travers les manuels scolaires.

Un décalage d'autant plus étonnant qu'il intervient après 2000 et l'éclatement de la

seconde Intifada. Une période qu'Ilan Pappé estime être marquée par la « clôture de

l'esprit » et une « militarisation de l'espace public124 ».

La réaction d'Aharon Megged, écrivain sioniste de gauche

Face à ce débat entre historiens, il est difficile de prendre la température de

l'opinion publique israélienne. Parmi les sources disponibles en français, nous pouvons

sélectionner le texte d'Aharon Megged, écrivain issu de la gauche sioniste, publié le 10

juin 1994 dans le quotidien Haaretz (reproduit intégralement en annexe). Face aux

travaux des « nouveaux historiens », Megged s'indigne et y voit « que la crème de la

société israélienne, des hommes de plume et d’esprit, s’occupe à présent de prêcher que

la justice n’est pas avec nous ». Par leurs ouvrages et leurs interprétations de l'histoire

d'Israël, les « nouveaux historiens » ne participeraient pas à une entreprise honnête mais

à « une réécriture de l'histoire du sionisme durant les cent dernières années dans

l'esprit de ses ennemis » . On voit ici l'accusation d'arrière-pensée politique déjà

employée par les critiques des « nouveaux historiens », dont Shabtai Teveth. Le texte

d'Aharon Megged le place dans le camp des « anciens historiens », des tenants d'une

version magnifiée de l'histoire d'Israël, telle que pratiquée durant ses quarante premières

années.

Megged apostrophe ceux qui se sont installés en Palestine mandataire, qui ont

fait l'histoire du sionisme, en faisant référence aux travaux de sociologues israéliens,

124
Ilan Pappé, Les démons de la Nakbah, les libertés fondamentales dans l’université israélienne, Paris,
La Fabrique éditions, 2004, p. 30.

69
dont Baruch Kimmerling, qui font une analogie entre le sionisme et le colonialisme :

« Et voici qu’on vient leur apprendre que le sionisme et l’Etat d’Israël faisaient partie

d’un complot colonialiste visant à exploiter le peuple de Palestine, à l’asservir et à le

priver de sa terre… Et toutes les belles expressions que nous répétions de bonne foi,

« la rédemption de la terre », « la conquête du travail », « le rassemblement des

exilés », etc., tout cela n’était qu’hypocrisie, qu’un horrible complot ».

Il fait également allusion au débat sur l'exode des Palestiniens entre 1947 et

1949, en opposant aux écrits des « nouveaux historiens » la figure du jeune Juif qui

s'installe en Palestine innocemment pour y accomplir un idéal de vie à l'image qu'en

donnerait : « Toi, qui dans ta jeunesse es parti faire du travail manuel, dans les vergers,

la construction, la pêche, tu étais un naïf. Tu croyais réaliser ce que tu as lu dans les

écrits de Borochov, Brenner, A. D. Gordon, faire du peuple juif un peuple qui se

maintient grâce au travail de ses mains, eh bien on t’a trompé ! Tu as fait tout cela pour

jeter dehors l’ouvrier arabe, natif de ce pays ! »

Megged fait ici un amalgame entre les travaux des nouveaux historiens, qui

s'intéressent à l'histoire politique et militaire d'Israël, et les populations civiles. Alors

qu'à travers de l'ouvrage de Benny Morris, ce n'est pas la population juive immigrée qui

est visée, mais les dirigeants du Yishuv, de la communauté juive en Palestine

mandataire. Ilan Pappé, quant à lui, ne critique pas les populations juives alors qu'il

évoque l'exode des Palestiniens, mais les comportements de l'armée.

Cependant, il faut abandonner l'analyse rationnelle de ce texte d'Aharon Megged

pour comprendre pourquoi ce dernier semble repousser les travaux des nouveaux

historiens. Ernest Renan nous explique dans Qu'est-ce qu'une nation ?, que cette

dernière est une âme constituée par le passé et par le présent. « Un passé héroïque, des

70
grands hommes, de la gloire (j'entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel

on assied une idée nationale125 » explique-t-il. Il y a donc ici chez Aharon Megged la

manifestation d'un attachement émotionnel à l'histoire d'Israël telle qu'elle s'est écrite

depuis 1948. Une histoire héroïque, où l'armée d'Israël est sur la défensive, où elle

combat une coalition de cinq armées arabes, où l'évacuation des Palestiniens se fait de

leur propre chef. Par conséquent, la remise en cause de cette histoire, constitutive de

l'identité nationale israélienne, peut être mal vécue, comme le montre le texte d'Aharon

Megged.

L’histoire d’Israël influencée par la « nouvelle histoire » : l’exemple du

documentaire Tekumma

A l’occasion des célébrations du cinquantenaire de la naissance de l’Etat d’Israël

a été diffusé à la télévision un documentaire sur l’histoire de ce pays. Découpé en vingt-

deux épisodes, « Tekumma » (le titre du documentaire, qui signifie en hébreu la

résurrection du peuple juif en Palestine) revient, entre autres sujets, sur la guerre de

1948. La particularité de ce documentaire est de présenter une histoire d’Israël, du point

de vue sioniste, mais tout en étant entrecoupé de mentions faites aux autres points de

vue, palestiniens en l’occurrence. L’apport des nouveaux historiens se voit dans le

traitement de la guerre de 1948. Sur les vingt-deux épisodes, deux ont été consacrés à la

guerre de 1948. Durant l’écriture de ces deux épisodes ont été conviés des historiens,

dont Benny Morris. A la question de savoir pourquoi les Palestiniens sont partis par

centaines de milliers entre 1947 et 1949, la réponse ressemble fortement aux

conclusions de Benny Morris : une moitié est partie son plein gré, l’autre a été expulsée.

125
Ernest Renan, Qu'est-ce qu'une nation ? ; suivi de Le judaïsme comme race et comme religion, Paris,
Flammarion, 2011, p. 74

71
Le documentaire évoque également la question du massacre de Deir Yassin. Il

n’est pas nié, et n’est d’ailleurs pas le seul nommé. L’acceptation du fait que les forces

armées israéliennes aient pu commettre de telles atrocités n’en fait plus un tabou126. La

prise de la ville de Haifa a été accompagnée, selon le documentaire, témoins et archives

à l’appui, d’expulsion d’Arabes palestiniens127. Cependant, pour Ilan Pappé, ce

documentaire ne présente pas les évènements de 1948 de manière équilibrée. C’est

avant tout un récit sioniste qui est présenté. Il ne s’agit pas de basculer du côté des

Palestiniens. Les témoins choisis ont l’air d’avoir été soigneusement sélectionnés : les

Israéliens sont éloquents, alors que quand les Palestiniens expriment dans un hébreu

approximatif des souvenirs qui semblent vagues128.

Vers une reconnaissance implicite de la Nakba ?

Après cette étude de l'apport des « nouveaux historiens », du débat qui s'en

suivit et de l'impact de leur travaux sur la société israélienne, reste la question suivante :

l'Etat d'Israël a-t-il reconnu, même implicitement, la Nakba ? Autrement dit, le

gouvernement d'Israël peut-il admettre que des Palestiniens aient pu être expulsés hors

de leurs terres, après des décennies de dénégation de toute responsabilité ?

Tout au long de ce travail, nous avons vu la formation du récit sioniste de la

guerre de 1948, la création d'une explication d'un exode palestinien volontaire, initié par

le monde arabe avoisinant, ainsi qu'un contre-récit palestinien accablant l'Etat d'Israël.

L'ouverture des archives officielles israéliennes a permis à des historiens israéliens de

126
Ilan Pappé, « Israeli Television’s Fiftieth Anniversary « Tekumma » Series: A Post-Sionist View? »,
Journal of Palestine Studies, 27 (4), été 1998 p. 101.
127
Idem., p. 102.
128
Idem., p. 103.

72
constater que l'histoire officielle est à contraster et que l'intégralité de l'exode n'est pas

imputable uniquement aux Arabes.

Le débat historiographique autour de la question des réfugiés palestiniens

opposait les partisans d'une histoire directement écrite par les témoins de la guerre,

comme nous l'avons vu plus haut, à ceux qui se sont plongés dans les documents

officiels, journaux intimes, mémoires et autres sources du conflit. C'est tout

naturellement que ce débat s'est cristallisé principalement sur ces sources, comme nous

l'avons vu avec la critique du livre de Benny Morris par Shabtai Teveth.

La révision de l'histoire n'est pas seulement un exercice scientifique périlleux, il

touche également à l'identité nationale d'un Etat, comme nous avons pu le constater

avec le travail d'Ernest Renan. Ainsi, quand bien même Israël serait partiellement

responsable de l'exode des Palestiniens, de quelque manière que ce soit, cette révision

du passé ne peut être facilement acceptée par l'ensemble d'une nation.

Et ce, d'autant plus difficilement que l'histoire d'Israël fait intervenir deux

peuples embourbés dans un conflit de légitimité. La question de la Nakba est la suivante

: si Israël a dû faire usage de la force face aux Palestiniens, c'est que la population juive

a cherché à prendre la place d'une autre, installée depuis des siècles ; sinon, c'est que les

Arabes n'étaient pas attachés à la Palestine. Cette question est cruciale dans la

compréhension et le déroulement du conflit du Proche-Orient.

L'opposition entre ces deux peuples est celle de deux nationalismes, de deux

récits historiques. Nous avons vu l'attachement d'une partie de la population d'Israël à

« l’ancienne histoire ». Il y a eu une évolution effective de l'histoire officielle

israélienne en ce qui concerne l'exode, comme le montre le documentaire Tekumma.

73
Cependant, et nous le verrons dans la troisième partie de ce travail, cette tolérance fut de

très courte durée.

Le jeudi 14 mai 1998, Israéliens et Palestiniens commémoraient respectivement

la naissance d'Israël et la Nakba129. Des consignes furent données de chaque côté afin

d'éviter toute provocation. Mais un accrochage près de Gaza entre police palestinienne

et armée israélienne, qui provoqua la mort d'un enfant palestinien de huit ans, fut

l'élément déclencheur de manifestations dans les Territoires occupés. Les affrontements

avec Tsahal provoquèrent la mort de neuf Palestiniens.

Les tensions restent palpables dans cette guerre qui n'a jamais cessé depuis les

premiers affrontements entre les deux peuples dans les années 1930.

129
Le Monde, 16 mai 1998, "Neuf Palestiniens ont été tués par Tsahal lors de la commémoration de la
Nakbah", Claude Patrice.

74
TROISIÈME PARTIE :
LES CONSÉQUENCES
HISTORIOGRAPHIQUES DE LA
SECONDE INTIFADA :
LE RETOUR MOMENTANÉ DE
L’HISTOIRE OFFICIELLE ?
(2000 - …)

75
Cette troisième et dernière partie est consacrée au débat historiographique après

l'éclatement de la seconde Intifada, en septembre 2000. Un évènement qui marque la fin

du « processus de paix » entamé au début des années 1990 en plus du débat

historiographique israélien sur la Nakba. En effet, à travers le travail d'Ilan Pappé, nous

allons voir que le débat, et plus largement l'acceptation d'une révision de l'histoire de la

guerre de 1948, se voit de plus en plus restreint. La faute à un climat politique plombé

par ce nouvel épisode de la guerre israélo-palestinienne qu'est la seconde Intifida. S'il

était plus ou moins accepté de considérer les Palestiniens comme des interlocuteurs

légitimes pendant les années 1990, et donc concéder le fait qu'Israël ait pu commettre

des crimes à leurs égards, cet état d'esprit disparaît lorsque s'ouvrent les années 2000 sur

la résurgence de l'opposition armée. Les Palestiniens sont dès lors accusés d'avoir fait

échouer le « processus de paix » et leur image dans les médias israéliens se noircit. Ce

nouvel état d'esprit est perceptible dans l'accueil fait au travail d'Ilan Pappé, qui se

consacre à la Nakba, en dépassant les conclusions plutôt réservées de Benny Morris. Ce

dernier évolue politiquement et intellectuellement durant cette décennie, jusqu'à

modifier les conclusions de son ouvrage majeur. Les deux premières sous-parties seront

consacrées aux travaux et à l'évolution de ces deux historiens respectifs. La dernière

évoquera d'autres points, dont celui selon lequel le « post-sionisme » dont les

« nouveaux historiens » étaient l’une des figures de proue, est rendu désuet par le

« post-post-sionisme », qui postule l’acceptation et le dépassement des « nouveaux

historiens ». Cette dernière sous-partie sera également l’occasion de conclure sur le

débat et sa résonance actuelle.

76
Ilan Pappé, symbole du repli nationaliste israélien

Nous avons vu, lors de notre étude de l'apport des « nouveaux historiens »

israéliens au débat historiographique sur la Nakba, qu’Ilan Pappé était le plus critique

des trois historiens étudiés et le plus proche du récit palestinien. C’est à partir de 2000

qu’il s’engage en faveur d’un étudiant israélien, auteur d’une thèse sur la village

palestinien de Tantura et poursuivi en justice pour son travail. Le travail d'historien

d'Ilan Pappé s'oriente alors en direction du problème de l'exode des Palestiniens entre

1947 et 1949, question qu'il traite dans son ouvrage, Le nettoyage ethnique de la

Palestine. Ses positions lui vaudront une hostilité au sein du monde universitaire

israélien, mais également politique. Elles seront telles qu'il quittera l'Etat d'Israël pour

s'installer en Angleterre, dans l'université d'Exeter.

L'affaire Tantura : le retour d'Ilan Pappé dans le débat historiographique

De son propre aveu, Ilan Pappé s'est retiré du débat engendré par les « nouveaux

historiens » en 1996, à travers un dernier article sur le sujet dans lequel il exhortait les

historiens à produire des récits qui participerait à la réconciliation entre les deux

peuples130. Nous avons également étudié l'article qu'il consacre au documentaire

Tekkuma, qui raconte l'histoire de l'Etat d'Israël en empruntant des éléments de « la

nouvelle histoire ».

C’est à partir de 2000 qu'Ilan Pappé s’engage en faveur d’un étudiant israélien

d’une cinquantaine d’années, Teddy Katz, auteur d’une thèse soutenue en 1999 sur un

massacre commis par l’armée israélienne pendant la guerre de 1948. Dans son travail,

l’auteur raconte comment 200 civils palestiniens, de cinq villages différents, dont celui

77
de Tantura, ont été assassinés dans la nuit du 22 au 23 mai 1948, par le 33e bataillon de

la brigade Alexandroni, après la reddition des villageois. Afin de combler les lacunes

des documents écrits, Teddy Katz a interrogé et enregistré sur des bandes audio 135

témoins, dont quarante rien que pour le village de Tantura (vingt arabes et vingt

juifs)131.

Le travail de Katz a été très positivement accueilli par l’université d’Haifa,

sanctionné d’une excellente note de 97%132 et son nom a été ajouté au tableau

d’honneur133. Ce n’est qu’à partir de janvier 2000, avec la publication d’un article

d’Amir Gilat, dans Maariv, deuxième gros tirage des journaux israéliens, que les

vétérans de la brigade Alexandroni furent dérangés par la médiatisation de leurs propos

qui appuyaient la thèse d’un nettoyage ethnique134.

Ils attaquèrent Teddy Katz en diffamation et lui réclamèrent la somme d’un

million de shekels, soit environ 200 000 euros135. Lorsqu’il demanda à l’université

d’Haifa de le soutenir, cette dernière fit l’inverse, se désolidarisa de lui et alla jusqu’à

effacer son nom du tableau d’honneur au correcteur liquide136. Le procès ne s’ouvrit

qu’au mois de décembre 2000, Teddy Katz dû subir entre temps des menaces et

harcèlements.

130
Ilan Pappé, Out of the frame, the struggle for academic freedom in Israel, New York, Palgrave
Macmillan, 2010, p. 33-34.
131
Ilan Pappé, « The Tantura Case in Israel: The Katz Research and Trial », Journal of Palestine Studies,
30 (3), printemps 2001, p. 21.
132
Ilan Pappé, Out of the frame, the struggle for academic freedom in Israel, New York, Palgrave
Macmillan, 2010, p. 73
133
Idem., p. 74.
134
Idem., p. 73 (NdA : l’ouvrage date l’article au mois de janvier 2001, et non janvier 2000 ; nous
pensons qu’il s’agit d’une erreur, compte tenu du fait que c’est cet article qui provoque la réaction des
vétérans, datée au mois de février 2000, et qui elle-même entraine l’ouverture du procès en décembre
2000)
135
Pappé, Ilan, Les démons de la Nakbah, les libertés fondamentales dans l’université israélienne, Paris,
La Fabrique éditions, 2004, p. 83.
136
Ibid.

78
Le premier rôle que joue Ilan Pappé dans cette « affaire Katz » est celui de

l’expert, rédigeant un texte, à l’intention du tribunal, dans lequel il décrit l’évolution

historiographique de l’Etat d’Israël et conclut sur l’idée que les débats historiques n’ont

qu’une place, celle du monde universitaire137. Il soutient ainsi Teddy Katz, qui demanda

à la juge en charge de son affaire, d’abandonner le procès compte tenu du fait qu’il

s’agissait d’un débat historiographique. La juge refusa, considérant que son université

ne le soutenait pas.

Fatigué par une crise cardiaque qu’il subit quelques jours avant l’ouverture de

son procès, Katz signa, sur les conseils de ses avocats, une lettre d’excuses le rendant

coupable de falsification de ses sources dans le but de salir la réputation de la brigade

Alexandroni. La juge accepta la lettre, malgré la rétractation de Katz. Ce dernier fut

congédié de l’université d’Haifa, considéré comme un falsificateur systématique

(l’accusation au procès ne trouva que six exemples de citations incorrectes sur plus

d’une centaine) et le procureur demanda que soient prises des sanctions disciplinaires à

l’égard d’Ilan Pappé.

C’est à ce moment là qu’Ilan Pappé écouta les soixante heures d’enregistrements

que fit Teddy Katz pour sa thèse et prit conscience de l’importance de l’histoire orale

dans la Nakba138. Pappé publia sur le site internet de l’université des extraits de ces

enregistrements, ce qui provoqua la colère d’autres universitaires. Cela entraina la mise

en place d’une commission d’enquête, composée de quatre membres sont la maîtrise de

la langue arabe était le point commun, qui avait pour mission de vérifier la véracité du

travail de Katz. Leur rapport conclut à de graves entorses à la vérité et l’université, sur

137
Ilan Pappé, Out of the frame, the struggle for academic freedom in Israel, New York, Palgrave
Macmillan, 2010, p. 75-76.
138
Idem., p. 79.

79
la base de ce rapport, retira la thèse tout en laissant à Katz la liberté de soumettre une

nouvelle thèse dans les six mois.

Ce qu’il fit, en mai 2002, en retirant les six citations incriminées par le

procureur, mais échoua. Un an plus tard, en mai 2003, son texte fut soumis au regard de

cinq rapporteurs, dont deux étant de farouches opposants à la « nouvelle histoire ».

L’enseignement de cette « affaire Katz » est que la relecture de l’histoire d’Israël

devient une chose plus difficile après 2000. La justice ne s'est pas intéressée aux travaux

des « nouveaux historiens » durant les années 1990. Le nouveau climat politique et

idéologique en Israël est favorable aux tenants de l’histoire sioniste, telle que pratiquée

depuis 1948. Il devient alors inconcevable de donner à Israël le mauvais rôle face à un

ennemi palestinien qui se montre violent et annihile tout espoir de paix.

L’affaire Katz est le premier exemple de cette chape de plomb qui s’abat sur les

historiens critiques, sur le monde universitaire et sur Israël en général. Une nouvelle

phase de la guerre contre les Palestiniens intervient et les « traîtres » sont ces historiens

qui affirment qu’Israël, présentée comme la seule démocratie stable du Proche-Orient,

et son armée peuvent se rendre coupables de massacres de civils.

Le nettoyage ethnique de la Palestine

En 2006, Ilan Pappé publie un ouvrage consacré aux réfugiés palestiniens, à

l'instar de son homologue Benny Morris dix-huit ans auparavant. Cependant, son livre

se situe en opposition à celui de Morris du fait qu'il postule l’existence d’un plan

d’expulsion massif des Palestiniens, comme le résume son titre, Le nettoyage ethnique

de la Palestine. Ilan Pappé base son travail sur la définition du nettoyage ethnique

expliquée comme une « expulsion par la force visant à homogénéiser la population

80
ethniquement mixte d’une région ou d’un territoire particulier139 ». C’est un crime

contre l’humanité, reconnu comme tel dans le traité de Rome (1998) qui met en place la

Cour pénale internationale. Dès l’introduction, il adresse une critique en direction de

Benny Morris, lui reprochant de n’avoir pas suffisamment critiqué ses sources, ce qui

l’a conduit à ignorer « des atrocités comme l'empoisonnement de l'alimentation en eau

d’Acre par la typhoïde, de nombreux cas de viol et les dizaines de massacres perpétrés

par des soldats juifs140 ».

Pappé raconte comment les leaders sionistes se sont étendus territorialement. Le

Fonds National Juif, fondé en 1901 et dirigé par Yossef Weitz, avait pour mission de

racheter des terres palestiniennes aux Arabes pour y installer des immigrants juifs141. A

l’expiration du mandat britannique en 1948, le Fonds ne permit l’acquisition que de

5,8% de la Palestine. Pour pallier cette faiblesse, une cartographie de tous les villages

palestiniens fut établie, avec pour chacun, des informations précises sur les terres, la

population et leur degré d’hostilité au sionisme142. Ces « dossiers de village » couvrirent

toute la Palestine à la fin des années 1930 et furent complétés dans les années 1940, en

particulier en 1947 avec l’établissement de listes de personnes recherchées dans tous les

villages143, ce qui facilita leur arrestation en 1948.

D’après Pappé, Ben Gourion revendique toute la Palestine dès 1942, à

l’occasion d’une réunion organisée au Biltmore Hotel, à New York. Ce « programme de

Biltmore » se résume autour de la revendication d’un « Commonwealth juif » sur la

Palestine mandataire144. Il prend également conscience du fait que la menace d’une

139
Ilan Pappé, Le nettoyage ethnique de la Palestine, Paris, Fayard, 2008, p. 20.
140
Idem., p. 14.
141
Idem., p. 39.
142
Idem., p. 41-42.
143
Idem, p. 44.
144
Idem., p.46.

81
invasion de l’Allemagne nazie en Palestine s’estompait, ne restait alors comme obstacle

à l’établissement d’un Etat juif que la présence britannique. Cependant, la campagne de

terrorisme à l’encontre des Britanniques obligea, après d’assez grandes arrestations dans

les milieux armés sionistes, les leaders sionistes à un changement de stratégie. Le

« programme de Biltmore » fut abandonné au profit d’une partition de la Palestine. Les

Britanniques décidèrent de se retirer de la Palestine en février 1947 (retrait effectif en

mai 1948). Face à cette décision, Ben Gourion fit élaborer le plan Guimel (ou plan C),

une campagne offensive et de riposte contre les Palestiniens basé sur les « dossiers de

village »145. Comme nous l’avons vu précédemment, c’est un autre plan qui fut

appliqué, le plan Daleth.

La thèse de Pappé se situe ici à contre-courant de ce qu’ont affirmé les

« nouveaux historiens », en particulier Benny Morris, à savoir que le départ des

Palestiniens était le résultat de la guerre et non celui d’un plan consciencieusement

préparé par les leaders sionistes. Pappé développe dans son ouvrage la thèse d’un

nettoyage ethnique, basé sur l’expulsion par la force, à travers le plan Daleth, d’une

majorité de Palestiniens dans le but d’arriver à un territoire entièrement juif. En 1947,

les Juifs possédaient moins de 6% des terres de Palestine et représentaient moins d’un

tiers de la population ; en 1948, ils occupaient 78% du territoire et plus de 750 000

Palestiniens devinrent des réfugiés.

Pressions et départ d'Ilan Pappé vers l'Angleterre

Ses positions sur l’exode palestinien ont suscité au sein de l’université de Haifa

une opposition telle qu’il fut obligé de la quitter en 2007.

145
Idem., p. 51-53.

82
Son soutien envers Teddy Katz n’explique pas complètement la mise au ban

d’Ilan Pappé de l’université de Haifa. Selon lui, la signature en avril 2002 d’une pétition

de soutien aux universités européennes boycottant les universités israéliennes, la

publication d’un article sur l’affaire Tantura dans une revue académique et son cours sur

la Nakba ont participé à la prise de sanctions disciplinaires à son égard146. Ces dernières

furent abandonnées après la mobilisation d’historiens du monde entier.

Les relations avec l’université s’aggravèrent en mai 2003, lorsque le service de

sécurité l'empêcha d'accéder à un amphithéâtre de l'université de Haifa où il devait

donner une conférence sur le débat autour de la guerre de 1948 à l’intérieur de

l’université israélienne147. En avril 2005, le président de l’université de Haifa, Aharon

Ben-Ze'ev, demanda à Ilan Pappé de démissionner de son poste de professeur, suite au

soutien qu’il apporta à l’Association des Enseignants d’Université (en anglais,

Association of University Teachers), syndicat britannique. L’AEU avait décidé à son

tour de boycotter l’université d’Haifa, l’accusant de « supporter les crimes de

l’occupation »148.

En parallèle de cette pression issue du monde universitaire, Ilan Pappé doit faire

face à celle du personnel politique israélien. Il est condamné par la Knesset, le

parlement israélien, et le ministre de l’Education appela à des sanctions envers lui149.

Son visage apparaît, à l’intérieur d’un hebdomadaire à gros tirage, placé au centre d’une

cible, affublé du commentaire d’un journaliste : « Je n'appelle pas à son meurtre, mais

146
Ilan Pappé, Out of the frame, the struggle for academic freedom in Israel, New York, Palgrave
Macmillan, 2010, p. 93-94.
147
Idem., p. 125.
148
Haaretz, 26 avril 2005, « Haifa University president calls on dissident academic to resign », Tamara
Traubman.
149
The Guardian, 20 janvier 2009, « ‘I felt it was my duty to protest’ », Chris Arnot.

83
je ne devrais pas être surpris si quelqu’un le faisait150 ». Des menaces de morts lui

parvinrent par courriers, emails et téléphone.

Le soutien d’Ilan Pappé au travail de Teddy Katz, qui met en lumière,

témoignages à l’appui, ce qui constitue un crime de guerre perpétré par l’armée

israélienne (le massacre de civils après leur reddition), lui vaut, au sein du monde

universitaire et politique, une hostilité sans précédant. Cet exemple démontre que le

climat de pluralisme et d’ouverture d’esprit des années 1990 disparaît d’un jet de pierre

en 2000, avec la seconde Intifada. Un nouvel épisode du conflit israélo-palestinien

apparaît, la société israélienne se crispe. Un « nouvel historien » connaîtra une

trajectoire différente de celle d'Ilan Pappé, qui sera mieux accueilli par le monde

universitaire et politique, car répondant à ses attentes : Benny Morris.

Benny Morris, du post-sionisme au sionisme


Après avoir étudié le travail d’Ilan Pappé, qui lui a valu de quitter le territoire

israélien suite à de nombreuses pressions, nous allons voir l’évolution de Benny Morris.

Il s’agit du strict opposé : Morris va passer du post-sionisme et d’une critique de la

guerre de 1948, à un sionisme acharné, au point de regretter que l’intégralité des

Palestiniens n’aie pas été expulsée, justifiant le « nettoyage ethnique ». Nous étudierons

la réédition augmentée de son livre sur la question, son évolution politique, ainsi que

son opposition à Ilan Pappé.

Le travail de l'historien

150
« I'm not telling you to kill this person, but I shouldn't be surprised if someone did. », ibid.

84
Benny Morris édite en 2004 une version augmentée de son ouvrage de 1988,

sous le titre La naissance du problème des réfugiés palestiniens revisitée151. Une

nouvelle introduction accompagne la sortie de l'ouvrage, dans laquelle il revient sur le

débat et la publication de ce livre. Le principal apport de la réédition est la présence

d’un chapitre plus étoffé consacré à la question du transfert des populations arabes, dont

Morris estime que « les preuves d’un soutien à l’idée du transfert avant 1948 sont sans

ambiguité, mais la connexion entre ce soutien et ce que s’est déroulé pendant la guerre

est bien plus ténu que ce que les propagandistes arabes reconnaîtront152 ».

Morris fait remonter l’apparition de l’idée du transfert des populations arabes à

1895. En effet, dans son journal intime, à la date du 12 juin 1895, Theodor Herzl,

fondateur historique du sionisme politique avec son ouvrage, l’Etat des Juifs, écrit :

« nous devons exproprier en douceur… Nous devons essayer d'attirer les populations

pauvres de l’autre côté de la frontière en leur fournissant du travail dans les pays de

transit, tout en leur déniant toute embauche dans notre Etat… Les processus

d’expropriation et de déplacement des pauvres doivent être tous deux exécutés

discrètement et prudemment153 ». Il s’agit là de la seule mention faite à l’idée de

transfert chez Theodor Herzl, dans un texte qui n’avait pas vocation à être publié.

L’idée se développe alors au sein du mouvement sioniste. Les Arabes vivants en

Palestine étaient considérés dans les années 1920s non comme composant un peuple

palestinien, mais simplement comme des Arabes y vivant sans attache particulière.

151
Benny Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem Revisited, New York, Cambridge
University Press, 2004, 666 p.
152
« the evidence for pre-1948 Zionist support for ‘Transfer’ really is unambiguous; but the connection
between that support and what actually happened during the war is far more tenuous than Arab
propagandists will allow. » idem., p. 6.
153
« We must expropriate gently . . . We shall try to spirit the penniless population across the border by
procuring employment for it in the transit countries, while denying it any employment in our country . . .
Both the process of expropriation and the removal of the poor must be carried out discretely and
circumspectly. » cité dans idem., p. 41.

85
L’idée d’un transfert hors du futur « foyer » ou « Etat » juif était alors moralement

acceptable. D’autant plus que l’histoire donnait des exemples de transferts de

populations comme solution à des conflits entre minorités. Au début des années 1920,

Grecs et Turcs ont connu des déplacements de millions d’habitants d’un Etat à un autre,

la minorité grecque en Turquie laissant sa place à la minorité turque en Grèce154.

Face au débat qu’engendre l’hypothèse d’un lien entre le développement de

l’idée d’un transfert et l’exode des Palestiniens, Benny Morris tranche en affirmant que

l’armée israélienne n’est pas entrée en guerre en 1948 avec un plan d’expulsion des

Arabes palestiniens155. Cependant, le transfert reste inhérent au sionisme. Son objectif

étant l’établissement d’un Etat juif, le transfert des populations arabes était inévitable

pour atteindre ce but. Dans le cas du conflit, les Arabes présents sur le territoire du

nouvel Etat d’Israël constituaient de fait une « cinquième colonne » potentielle, des

partisans hostiles à l’intérieur des frontières.

Dans un entretien donné en 2012 au journal Haaretz, il affirme abandonner

définitivement la question du conflit israélo-palestinien, le considérant insoluble. Il

revient également sur son livre, One State, Two States: Resolving the Israel/Palestine

Conflict, publié en 2009, en affirmant qu’il s’agit d’un « essai historique à fin politique

[…] Mon but est d’ouvrir les yeux des lecteurs à la vérité. L’objectif est d’exposer la

volonté du mouvement national palestinien d’éteindre le projet national juif et de faire

hériter la Palestine aux Arabes et à l’Islam156 ».

154
Idem., p. 43.
155
Idem., p. 60
156
« It’s a historical essay that has a political purpose and a political explanation,” he admits. “My aim is
to open readers’ eyes to the truth. The objective is to expose the goals of the Palestinian national
movement to extinguish the Jewish national project and to inherit all of Palestine for the Arabs and

86
L'évolution du citoyen

Dans un entretien donné au quotidien Haaretz, en date du 8 janvier 2004, Benny

Morris défend la réédition augmentée de son ouvrage, La naissance du problème des

réfugiés palestiniens. Il explique que David Ben Gourion était un adepte de l'idée d'un

transfert des populations arabes hors du territoire alloué au futur Etat juif par le plan de

partition de l’ONU. Lorsque le journaliste, Ari Shavit, demande à Benny Morris si ce

dernier condamne Ben Gourion, il répond « Ben Gourion avait raison. S’il n’avait pas

fait ce qu’il a fait, l’Etat n’aurait pas être créé. Il faut que ce soit clair. C’est impossible

d’y échapper. Sans le déracinement des Palestiniens, jamais un Etat juif n'aurait pu

naître ici157 ».

Benny Morris reprend à son compte des arguments employés par l’extrême-

droite israélienne. Non seulement elle admet qu’Israël a expulsé des populations arabes,

mais regrette qu’il n’y ait pas eu davantage. Ainsi, Israël vivrait aujourd’hui en sécurité,

sans cette cinquième colonne arabe qui menace son existence de l’intérieur. Ari Shavit

le relance sur la justification de ces crimes de guerre en lui demandant s’il se fait

l’avocat de ces actes. Morris répond que « dans certaines conditions, l’expulsion n’est

pas un crime de guerre. Je ne pense pas que les expulsions de 1948 étaient des crimes

de guerre. On ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs. Il faut se salir les mains.

[…] Une société qui a pour but de vous tuer vous force à la détruire. Si l’alternative est

Islam.” » Haaretz, 20 septembre 2012, « Benny Morris on why he's written his last word on the Israel-
Arab conflict », Coby Ben-Simhon.
157
« Ben-Gurion was right. If he had not done what he did, a state would not have come into being. That
has to be clear. It is impossible to evade it. Without the uprooting of the Palestinians, a Jewish state would
not have arisen here. » Haaretz, 8 janvier 2004, « Survival of the fittest », Ari Shavit.

87
détruire ou être détruit, il vaut mieux détruire158 ». Et d’ajouter, plus loin, « si [Ben

Gourion] avait accompli une expulsion complète —plutôt que partielle— il aurait

stabilisé l’Etat d’Israël pour des générations159 ».

L’entretien présente un Benny Morris non pas « post-sioniste », comme on

pouvait l’imaginer dans les années 1990. Le livre qui a fait sa renommée d’historien a

été qualifié comme tel car c’était le premier ouvrage critiquant le sionisme à bénéficier

d’une telle résonance. En 2004, dans cet entretien, il démontre au contraire qu’il est un

fervent soutien du sionisme, justifiant même le nettoyage ethnique de la Palestine : « Il

y a des circonstances dans l’histoire qui justifient le nettoyage ethnique. Je sais que ce

terme est connoté très négativement dans le discours du XXIe siècle, mais quand le

choix se situe entre le nettoyage ethnique et le génocide — la destruction de votre

peuple— je préfère le nettoyage ethnique160 ».

Dans le même entretien, il défend l’idée que la construction d’un Etat juif était

légitime sur des terres arabes, car ces derniers ont vingt-deux Etats, et les Juifs aucun :

« Les Arabes se sont installés sur une grande partie de la planète. Pas grâce à leurs

talents ou à leurs grandes vertus, mais parce qu’ils ont conquis et qu’ils assassinés et

forcés ceux qu’ils ont soumis à se convertir pendant plusieurs générations. Mais, au

final, les Arabes ont vingt-deux Etats. Le peuple juif n’en avait pas un seul. Il n’y avait

aucune raison à ce qu’ils n’en possèdent pas un. Donc, de mon point de vue, la

nécessité d’établir cet Etat sur cet espace dépasse l’injustice qui a été faite aux

158
« in certain conditions, expulsion is not a war crime. I don’t think that the expulsions of 1948 were
war crimes. You can’t make an omelet without breaking eggs. You have to dirty your hands. [...] "A
society that aims to kill you forces you to destroy it. When the choice is between destroying or being
destroyed, it’s better to destroy. » cité dans ibid.
159
« If he had carried out a full expulsion – rather than a partial one – he would have stabilized the State
of Israel for generations. » cité dans ibid.
160
« There are circumstances in history that justify ethnic cleansing. I know that this term is completely
negative in the discourse of the 21st century, but when the choice is between ethnic cleansing and
genocide – the annihilation of your people – I prefer ethnic cleansing. » cité dans ibid.

88
Palestiniens en les déracinant161 ». Et de comparer la situation israélienne à la création

des Etats-Unis au génocide des Indiens et le sort réservé aux Palestiniens à la situation

des Bosniaques ou des Allemands à Stalingrad.

Affirmant avoir changé après 2000 et l’éclatement de la seconde Intifada, Benny

Morris se dit favorable à une expulsion des Palestiniens dans un horizon proche, y

compris des Arabes israéliens, pourtant citoyens de l’Etat162. Il développe une analogie

entre les Palestiniens et les tueurs en série. Pour Morris, il importe peu de connaître les

motivations d’un tueur en série, ce qui compte est de l’emprisonner ou de l’exécuter.

Les tueurs en série, dans cette analogie, sont la société palestinienne malade, qui devrait

être traitée comme on traite les meurtriers. Benny Morris pense que l’on pourra soigner

les Palestiniens en leur accordant un Etat, en attendant, le mieux est de les isoler,

« quelque chose comme une cage doit être construite pour eux163 ».

L’entretien se termine sur les considérations de Benny Morris à propos des

Musulmans, qu’il voit comme des barbares (« je pense que les valeurs que j’ai

mentionnées sont celles de barbares — l’attitude vis-à-vis de la démocratie, de la

liberté, de l’ouverture; l’attitude vis-à-vis de la vie humaine. Dans ce sens, ils sont

161
« the Arab people gained a large slice of the planet. Not thanks to its skills or its great virtues, but
because it conquered and murdered and forced those it conquered to convert during many generations.
But in the end the Arabs have 22 states. The Jewish people did not have even one state. There was no
reason in the world why it should not have one state. Therefore, from my point of view, the need to
establish this state in this place overcame the injustice that was done to the Palestinians by uprooting
them." cité dans ibid.
162
« The Israeli Arabs are a time bomb. Their slide into complete Palestinization has made them an
emissary of the enemy that is among us. They are a potential fifth column. In both demographic and
security terms they are liable to undermine the state. So that if Israel again finds itself in a situation of
existential threat, as in 1948, it may be forced to act as it did then. If we are attacked by Egypt (after an
Islamist revolution in Cairo) and by Syria, and chemical and biological missiles slam into our cities, and
at the same time Israeli Palestinians attack us from behind, I can see an expulsion situation. It could
happen. If the threat to Israel is existential, expulsion will be justified » cité dans ibid.
163
« Something like a cage has to be built for them » cité dans ibid..

89
barbares. Le monde arabe tel qu’il est aujourd’hui est barbare164 ») et envahisseurs en

Europe, qui chutera comme l’empire romain.

Si nous sommes autant rentrés dans les détails de cet entretien, et que nous

avons cité longuement les propos de Benny Morris, c’est pour démontrer le changement

politique de cet historien et l’influence que le climat politique israélien a eu sur les

intellectuels. Morris ici se montre beaucoup moins réservé que dans son livre, qui

ménage les deux parties. Il y a une contradiction entre l’historien, qui a le souci de la

neutralité, et l’homme, qui prend fait et cause pour Israël. A partir de 2000, la guerre

repart en Israël, un climat de patriotisme s’installe, et Benny Morris en est l’un des

exemples.

L'opposition de Benny Morris à Ilan Pappé

Si la décennie 1990 a été celle en Israël du débat historiographique entre

« anciens » et « nouveaux » historiens, les années 2000 est la décennie de la

décomposition de ce groupe d’historiens révisionnistes. Le 22 mars 2004 paraît dans la

revue New Republic un article de Benny Morris165 critiquant le nouveau livre d’Ilan

Pappé, Une histoire de la Palestine Moderne : une terre, deux peuples, et par la même

occasion son auteur.

Il commence par expliquer que si les « nouveaux historiens » étaient un groupe

composé, entre autres, de Pappé et de lui-même, cela ne signifiait pas qu’ils se

connaissaient tous. Leur point commun était leurs travaux sur la naissance d’Israël et la

remise en cause du récit sioniste dominant.

164
« I think the values I mentioned earlier are values of barbarians – the attitude toward democracy,
freedom, openness; the attitude toward human life. In that sense they are barbarians. The Arab world as it
is today is barbarian. » cité dans ibid..

90
A l’encontre d’Ilan Pappé, Morris va utiliser une arme rhétorique, pourtant

utilisée contre lui dans les années 1990, l’arrière pensée politique : « Pappé regardait

l’histoire à travers le prisme des politiques contemporaines et écrivait

consciencieusement une histoire qui servait des fins politiques166 ». L'histoire à des fins

politiques est pourtant ce qu'il a admis avoir fait dans un entretien donné en 2012 au

journal Haaretz et que nous avons évoqué plus haut.

Benny Morris reproche à Ilan Pappé de promouvoir l’usage de témoignages

oraux et de n’en jamais faire lui-même usage dans ses propres livres. Il lui reproche

également ses convictions politiques, même s’ils sont tous les deux des hommes de

gauche, ainsi que sa croyance en un Etat binational pour régler la guerre entre Juifs et

Palestiniens. Enfin, Morris accuse Pappé de présenter systématiquement les Palestiniens

comme victimes et les Israéliens comme des « colonisateurs brutaux ». Tout cela ferait

de Pappé un historien israélien pro-Palestiniens.

La réponse d’Ilan Pappé intervient, non pas dans New Republic, qui a refusé son

texte, mais sur le site internet [Link].167 Pour lui, c’est une conception

particulière de l’histoire qui l’oppose à Benny Morris. L’historien ne peut être objectif,

car il doit construire un récit à partir de sources en espérant être le plus fidèle possible

aux évènements.

L’accusant de travailler au gré des majorités politiques, Ilan Pappé attaque

Benny Morris sur la réédition de son livre, considérant qu’il a changé son opinion sur

l’exode des Palestiniens après l’arrivée au pouvoir de Benjamin Netanyahou en 1996

165
New Republic, 22 mars 2004, « Politics by others means », Benny Morris (consulté le 29 janvier 2014
: [Link]
166
« Pappe regarded history through the prism of contemporary politics and consciously wrote history
with an eye to serving political ends » cité dans ibid.

91
pour des raisons professionnelles. Ainsi, ce qui était la conséquence d’une guerre en

1988 devient une décision sage qui devrait être répétée. Ilan Pappé admet sa préférence

pour le récit palestinien sur l’exode, ce que Benny Morris ne fait pas.

Enfin, il affirme que Morris raconte à ses étudiants palestiniens que s’ils étaient

trop nombreux, ce serait la fin de la civilisation. Un thème que l’on retrouvait dans

l’entretien donné au quotidien Haaretz en date du 8 janvier 2004.

Nous pouvons affirmer que le groupe des « nouveaux historiens » se désagrège

définitivement en 2004, avec cette opposition : deux figures du mouvement se

confrontent alors que ce groupe était plus habitué aux attaques externes. Benny Morris

et Ilan Pappé ont connu dans les années 2000 deux parcours différents, l’un soutenant

l’idée d’un nettoyage ethnique, l’autre le démontrant et devant quitter Israël.

La fin provisoire du débat ?


En guise de conclusion à cette partie consacrée aux conséquences

historiographiques de la seconde Intifada, nous allons à présent nous intéresser à

l’actualité du débat en Israël dans les années 2000-2010. Certains évoquent l’apparition

d’un troisième courant historiographique, après le récit sioniste et la « nouvelle

histoire », qui serait le « post-post-sionisme ».

L'opposition entre historiens agréés et non-agréés

Pour comprendre les « nouveaux historiens » et le débat qu’ils provoquèrent, il

faut saisir le fonctionnement de l’université israélienne. Dans un ouvrage paru en 2006,

intitulé Les mots et la terre, les intellectuels en Israël, l’historien israélien Shlomo Sand

167
Electronic Intifada, 30 mars 2004, « Response to Benny Morris’ "Politics by other means" in the New
Republic », Ilan Pappé (site internet consulté le 29 janvier 2014 :
[Link]

92
établit une différence entre les historiens « agréés » et les « nouveaux historiens ». Il fait

remonter la naissance des « agréés » à la révolte de palestinienne de 1936 et la création

de deux départements d’histoire, histoire juive et histoire générale, à l’intérieur de

l’Université hébraïque de Jérusalem.

Ce département d’histoire juive va développer des concepts clefs pour l’histoire

d’Israël. Parmi eux, celui selon lequel les Juifs sont, depuis leur exil de Palestine, en 70

après notre ère, une nation ethnique aspirant au retour. Se forge également une

légitimation du projet sioniste à travers le droit que confère la Bible au retour en

Palestine, rejetant toute analogie avec les autres Etats nations ou les entreprises

coloniales168. Une dichotomie entre historiens sionistes et non-sionistes s’opère de fait,

les moyens alloués aux chercheurs dont le sionisme n’est pas affirmé se réduisent. Pour

Shlomo Sand, ce partage de l’histoire au profit de l’histoire juive aurait empêché

l’émergence des historiens critiques de la fin des années 1980, si ces derniers n’avaient

pas travaillé hors du champ universitaire israélien169.

Ainsi, en ne prenant en compte que les historiens « post-sionistes » (le

mouvement comprenant également des sociologues), Ilan Pappe a dû rédiger sa thèse de

doctorat, qui devint son premier ouvrage, au Royaume-Uni. Benny Morris, déjà auteur

d’une thèse, soutenue à Cambridge, était journaliste au Jérusalem Post lorsqu’il rédigea

son livre. Le monde universitaire israélien n’était pas, du fait de sa structure, ouvert à la

critique du sionisme.

Shlomo Sand est critique à l’égard des « nouveaux historiens », leur reprochant

de s’être « davantage investis dans la polémique médiatique qu’ils n’ont cherché à

168
Sand, Shlomo, Les mots et la terre, les intellectuels en Israël, Paris, Flammarion, 2010, p. 254.
169
Idem., p. 256.

93
consolider leur position dans les lieux de production du savoir historique170 ». Il

constate également que si les Arabes israéliens constituent d’un citoyen sur cinq, ils

n’occupent que 2% des postes universitaires, ce qui empêche l’émergence de travaux

historiens produits par des Arabes et des Juifs israéliens. Un voeux déjà formulé en

1996 par Ilan Pappé, dans un but de réconciliation entre les deux peuples.

Shlomo Sand analyse la période « post-sioniste » en rappelant que les années

1990, bien qu’étant la décennie du « processus de paix », fut celle de l’accélération de la

colonisation des Territoires occupés et l’immigration juive issue de l’Europe de l’Est171.

La seconde Intifada a provoqué la fin du libéralisme, remplacé par un nationalisme qui

emporta une majorité d’intellectuels. Toutefois, il garde néanmoins la porte ouverte : ce

retour du nationalisme n’est peut-être que temporaire. Son ouvrage a été publié en Israël

en 2006. Depuis, Ilan Pappé quitta, sous la pression, l’Etat pour aller enseigner en

Angleterre.

Une analyse de l'historiographie israélienne pourrait être une réponse à Shlomo

Sand. Il s'agit du « post-post-sionisme », qui postule un dépassement du « post-

sionisme » et des « nouveaux historiens » qui ne se concentraient sur l’aspect politique

et militaire de l’Etat, pour travailler sur la société en général.

Une nouvelle attitude vis-à-vis du sionisme : le post-post-sionisme

Alors que la « nouvelle histoire » postulait un traitement nouveau des

évènements autour de la naissance de l’Etat d’Israël, considérant ainsi ce dernier comme

suffisamment mûr pour faire face aux critiques, le « post-post-sionisme » serait une

170
Idem., p. 284.
171
Idem., p. 286.

94
nouvelle étape dans la critique du sionisme. Un dépassement des sujets traités par les

« nouveaux historiens », à savoir l’histoire politique et militaire, pour se consacrer

davantage aux individus et aux cultures172.

Assaf Likhousky, professeur de droit à l’université de Tel Aviv, auteur d’un

article sur le sujet, résume ce mouvement en affirmant que « les historiens post-post-

sionistes s’intéressent aux mentalités, aux rites, aux manières, aux émotions ; au

commun, à l’intime, au mondain ; aux corps (et âmes) et leur construction sociale ; au

dégoût et au désir ; aux attitudes vis-à-vis des ordures et des cheveux ; au regard porté

sur la nourriture et la consommation ; aux statistiques et aux vaccinations ; aux idées

portées par des mères aux foyers, mais également celles d’avocats, de statisticiens, de

psychanalystes et d’infirmières (mais pas aux hommes politiques, aux soldats, aux

généraux)173 ».

Le « post-post-sionisme » se caractérise par l’étude de nouveaux sujets. Alors

que les « nouveaux historiens » se concentraient principalement sur l’aspect militaire et

politique du conflit, c’est l’aspect culturel qui semble prendre le dessus. Likhousky

appuie son propos en citant l’ouvrage d’Arieh Saposnik, Devenir Hebreu: La création

d’une culture juive en Palestine ottomane. A l’inverse des « nouveaux historiens », il ne

traite pas que des élites, mais s’intéresse également à la vie quotidienne.

Likhousky oppose au style « scientifique » des « nouveaux historiens » celui

plus littéraire des « post-post-sionistes ». Cela est dû à la nature des sources employées.

En effet, la sociologue israélienne Oz Almog, publia en 2003 un article de trente-cinq

172
Assaf Likhovski, « Post-Post-Zionist Historiography », Israel Studies, 15 (2), été 2010, p. 1.
173
« Post-Post-Zionist historian are intersted in mentalities, rituals, mannerisms, emotions; the trivial,
private, mundane; the body (and soul) and their social consutrction; in disgust and desire; in attitudes to
garbage and hair; in views of food and consumption; in statistics and vaccinations; in the ideas of
housewives, but also lawyers, statisticians, psychoanalysts, and nurses (but not the politician, the soldier,
the general) » idem., p. 10.

95
pages consacré à l’évolution des coupes de cheveux depuis la période ottomane174, dont

les sources principales n’étaient pas des archives militaires ou des journaux intimes,

mais des photos ou des magazines175. Les réfugiés palestiniens sont évoqués de la même

manière, dans un autre ouvrage à travers l’histoire d’un centre commercial de Tel Aviv,

bâti sur une terre appartenant aux Palestiniens176.

Le rapport au sionisme est une autre caractéristique qui différencie le « post-

post-sionisme » vis-à-vis des « nouveaux historiens ». Likhousky considère que ces

derniers appliquaient sur leurs travaux une grille de lecture moralisatrice, faisant jouer

aux sionistes le rôle du méchant177. Ce qui, après notre étude d’ouvrages de « nouveaux

historiens », prête à critique, compte tenu du fait que ces derniers ne composent un pas

groupe homogène : Ilan Pappé étant plus critique que Benny Morris quant au rôle joué

par les Israéliens dans l’exode des Palestiniens. Likhousky explique que dans les

ouvrages des « post-post-sionistes », le sionisme est présenté de manière moins critique

qu’auparavant.

C’est donc une histoire la moins politique possible que proposent les auteurs

« post-post-sionistes ». Les réfugiés palestiniens disparaissent progressivement au profit

d’un récit moins clivant, car plus concentré sur les Israéliens uniquement. Un récit qui

correspond au retour de l’historiographie officielle. Le mouvement des « nouveaux

historiens » s’étiole sous la pression de l’université et de la politique tandis qu’apparaît

le « post-post-sionisme », qui ne prolonge pas la réflexion autour de la question de la

Nakba. Le « post-post-sionisme » ne serait qu’un néo-sionisme qui aurait oublié les

« nouveaux historiens ».

174
Idem., p. 2.
175
Idem., p. 10.
176
Idem., p. 11.
177
Idem., p. 13.

96
Nakba et processus de paix

Dans cette dernière sous-partie, nous allons revenir sur le lien entre la

reconnaissance officielle de la Nakba par Israël et le processus de paix engagé en 1993 à

Oslo, sans aboutissement depuis. Afin de trouver un règlement à la révolte palestinienne

de 1987 (la première Intifada), Israéliens et Palestiniens se sont rencontrés à Oslo dans

le but de négocier la paix. Quatre sujets ont été évoqués : le statut de Jérusalem, l’Etat

palestinien, les territoires occupés et le droit au retour des Palestiniens. La question de

la Nakba est reliée à la question de la paix par ce droit au retour.

De la Déclaration de principe, signée en septembre 1993, à l’échec des accords

de Camp David, en juillet 2000, le droit au retour a été perpétuellement repoussé.

Jusqu’à Camp David où le Premier ministre israélien Ehud Barak réclama une clause

débarrassant toute responsabilité d’Israël dans le problème des réfugiés palestiniens.


178
C’est d’ailleurs durant les années 1990 que la colonisation israélienne dans les

Territoires occupés a été la plus forte : 4200 habitations entre 1967 et 1993, 9600 entre

1986 et 1996, 12000 entre 1994 et 2000179.

A la lumière de ces informations, et compte tenu du fait que la paix n'a pas été

signée, nous pouvons dire que le gouvernement israélien n'a aucun intérêt à reconnaître

officiellement la Nakba. Ce serait reconnaître que l'armée d'Israël s'est rendue coupable

de crimes de guerre. Le débat historiographique s'est déroulé dans un climat apaisé en

Israël, porteur d'espoir, mais le gouvernement israélien, en laissant s'installer des

178
Rema Hammami, Salim Tamari, « The Second Uprising: End or New Beginning? », Journal of
Palestine Studies, 30 (2), hiver 2001, p. 10.
179
Mouin Rabbani, « Rocks and Rockets: Oslo's Inevitable Conclusion », Journal of Palestine Studies, 30
(3), autonme 2001, p. 75.

97
milliers de colons dans les Territoires occupés, d'où venait la révolte des Palestiniens de

1987, a rendu plus difficile l'accès à la paix entre les deux peuples.

Lorsque nous revoyons l'histoire d'Israël de 1948 à nos jours, ce long terme

permet de constater que vis à vis de la question des réfugiés, Israël a d'abord nié son

rôle, à travers une histoire écrite par des témoins, des soldats/historiens, puis a accepté

une critique du sionisme, en admettant que des expulsions aient pu avoir lieu, avant de

se durcir après la seconde Intifada. L'arrêt du débat historiographique correspond à

l'entrée dans ce nouvel épisode du conflit israélo-palestinien.

98
L'objet de notre travail a été d'étudier d'évolution des perspectives

historiographiques en Israël sur sa naissance en tant d'Etat moderne. 1948 marque

également la naissance du problème des réfugiés palestiniens, qui reste à ce jour un

facteur de troubles dans le Proche-Orient.

Dans un premier temps, l’explication dominante postulait que les Palestiniens sont

partis d’eux-mêmes, sans intervention de l’armée israélienne. Malgré quelques voix

discordantes, elle trouva sa place dans les manuels d’histoire et le discours politique.

L’objectif du gouvernement israélien était de consolider un Etat jeune et de lui donner

une image internationale positive, au prix de la « vérité » historique. Les auteurs des

manuels scolaires étaient eux-mêmes conscients de l’existence de regards critiques en

Israël, mais les gardaient discrets pour ne pas contrevenir aux objectifs du

gouvernement.

Puis, un groupe d’historiens, à partir des années 1980, a produit des travaux

remettant en cause l’histoire officielle de la guerre de 1948. L’ouvrage qui cristallisa les

débats sur la question des Palestiniens fut celui de Benny Morris. Il évoque des

déplacements de population par l’armée israélienne, tout en adoptant une conclusion

nuancée, partagée : le problème est né de la guerre. Compte tenu du fait que la guerre a

été déclenchée par la coalition d’armées arabes en mai 1948, cela revient à dire la même

chose : la responsabilité n’incombe qu’aux Arabes, qui ont envahi Israël et par là,

déclenché une guerre qui a déstabilisé la société palestinienne.

Ce débat intervient alors que Palestiniens et Israéliens cherchent en 1993 un

moyen à Oslo de trouver la paix. Ilan Pappé échappe peu ou prou au débat sur la

question, mais son soutien affiché en 2000 à Teddy Katz, étudiant israélien, auteur

d’une thèse sur des massacres commis contre des civils palestiniens par l’armée

99
israélienne, provoque une réaction bien plus hostile que celle à laquelle Benny Morris

dut faire face. Entre temps, la paix avait échoué, une ultime provocation d’Ariel Sharon

a eu raison du calme relatif entre les deux communautés. Eclate alors la seconde

Intifada, la révolte des Palestiniens des Territoires occupés contre les Israéliens. Ce

climat de violence crispe la société israélienne et le soutien d’Ilan Pappé à Teddy Katz

passe pour une trahison. Comment soutenir les souffrances passées de ceux qui sont les

agresseurs d’aujourd’hui ? Telle est la question qui permet de comprendre le

durcissement de la société israélienne.

Dans les années 2000, Pappé oriente son travail d’historien en direction de la

Nakba quand, en parallèle, Benny Morris apparaît comme, non plus un « post-sioniste »

ou sioniste critique de gauche, mais comme un sioniste d’extrême droite soutenant les

thèses de cette fraction politique en Israël. En 2004, il affirme que le transfert était une

bonne chose et que le drame pour la sécurité actuelle d’Israël est qu’il n’ait pas été

mené à terme. Il justifie le nettoyage ethnique en l'opposant au génocide, préférant

annihiler le peuple qui cherche le détruire.

Ses propos ne provoquent aucune réaction d’hostilité de la part du monde

universitaire ou politique. A l’inverse, les travaux d'Ilan Pappé sur le nettoyage ethnique

de Palestine lui valent des pressions du monde universitaire et politique, des menaces de

morts, et l'obligation de quitter son pays afin de pouvoir continuer à travailler

correctement. Il est intéressant de constater que si les deux évoquent explicitement le

terme « nettoyage ethnique », et l’admettent comme un fait pour l’histoire d’Israël, il

apparaît que le dire semble moins fâcheux que de le démontrer.

L'exemple de ces deux historiens est symptomatique de l’exploitation politique

de l'histoire. Les carrières d'Ilan Pappé et de Benny Morris, si elles se rejoignent dans

100
les années 1990 sous l'appellation des « nouveaux historiens », n’en restent pas moins

marquées par la seconde Intifada. Cet évènement va provoquer un retournement dans

leurs carrières respectives. Lorsque Benny Morris fait face, dans les années 1990, à la

charge critique des « anciens historiens », tenants du récit sioniste, suite à la publication

de son ouvrage, Les origines du problème des réfugiés palestiniens, Ilan Pappé ne traite

que très peu cette question, se plaçant dans une histoire du conflit plus large. A

l’inverse, dans les années 2000, c’est Ilan Pappé qui consacre une livre complet à la

Nakba, Le nettoyage ethnique de la Palestine., et qui se voit contraint de quitter le

territoire israélien suite à des pressions émanant du monde universitaire et politique.

Autre manifestation de ce retournement, le rapport au sionisme. Le mouvement

des « nouveaux historiens » était présenté comme « post-sioniste ». Les historiens

membres de ce groupe avaient en commun la production de travaux critiques des récits

rédigés au sortir de la guerre de la 1948 par ses témoins directs. Ils prenaient leurs

distances vis-à-vis du récit national et, en s’appuyant sur des archives officielles,

révisaient l’histoire d’Israël. Ilan Pappé et Benny Morris, dans ce sens, étaient critiques

du sionisme, dans les années 1990. Cependant, et selon son aveu même, Benny Morris

se montre comme un soutien à la politique menée par David Ben Gourion en ce qui

concerne l’expulsion des Palestiniens. Au point d’en regretter la relative inefficacité

soixante ans plus tard, qui serait la seule responsable de l’insécurité dans laquelle vivrait

l’Etat d’Israël aujourd’hui.

Enfin, ce retournement est peut être constaté professionnellement pour ces deux

historiens. Benny Morris racontait qu’il traversa les années 1990 sans poste à

l’université, vivant en publiant des ouvrages, et qu’il attendit 1997 pour être embauché à

l’université Ben Gourion, à Beer-Sheva. Ceci après avoir envisagé de quitter Israël pour

101
s’installer aux Etats-Unis. Ilan Pappé quant à lui dû quitter Israël dans les années 2000

suite aux pressions qu’il subit de la part du monde universitaire.

Nous pourrions faire une analogie entre l’explication officielle d’une armée

israélienne défensive et d’un exode palestinien volontaire et l’explication gaulliste

d’une France résistante pendant la Seconde Guerre mondiale. Dès la fin de la guerre, le

mythe résistancialiste postule l’existence d’une France qui, malgré la défaite et la

collaboration de l’Etat français avec l’Allemagne hitlérienne, n’aurait finalement pas

collaboré avec l’occupant nazi. Cette mémoire sélective permet à la France de sortir

apaisée de la guerre, mais jette un voile sur un pan entier de son histoire. Il aura fallu

attendre le départ de Charles de Gaulle en 1969 pour qu’enfin des travaux d’historiens

sur la période 1940-1944 apparaissent et rétablissent une « vérité » historique.

L’analogie tient dans le fait que l’histoire et la mémoire sont utilisés avec une

visée réconciliatrice au sein de la communauté nationale, permettant la reconstruction

avec un sentiment de cohésion nationale. Israël est né de la guerre, dans une région

hostile à son existence. C’était un Etat extrêmement fragile, qui devait se consolider

pour exister. D’où la nécessité d’un récit qui galvanise la population, qui donne une

image internationale positive. Et ce n’est qu’une fois la consolidation achevée que l’on

peut revenir sur les mythes, qui agiraient comme une attelle sur une jambe cassée.

La France s’est réconciliée avec l’Allemagne dans les années 1960, avec la

signature en janvier 1963 du traité de l’Elysée. Israël n’a signé jusqu’à maintenant que

des armistices, le « processus de paix » n’a été entamé qu’en 1993 à Oslo. L’Etat est

toujours en guerre, comme le montrent les Intifada de 1987 et de 2000, révoltes arabes

contre l’occupation israélienne de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza depuis 1967.

102
Les débats sur les issues possibles du conflit tournent autour de la question de savoir s’il

faut un ou deux Etats : un Etat qui perdrait sa spécificité ethnique mais qui ne

provoquerait aucune modification de frontière ; ou deux Etats qui fatalement poseraient

la question des frontières et d’un nouveau déplacement de populations.

Le rapport de l’Etat d’Israël à sa propre histoire est fonction de l’état du conflit

l’opposant à sa minorité arabe. Si le rapport est si compliqué, c’est que l’histoire

d’Israël est l'histoire d’une opposition entre Juifs et Arabes depuis la fin de la Première

Guerre mondiale. La promesse britannique de donner la Palestine aux Arabes, puis aux

Juifs, a laissé chacun penser qu’il avait un droit sur cette terre. Chaque camp a ensuite

développé un discours visant à légitimer sa présence à travers différents récits

historiques. Après la Seconde Guerre mondiale, une vague de terrorisme anti-

britannique a permis aux Juifs de se débarrasser de la puissance tutélaire en Palestine.

Ne restaient alors que les Arabes comme obstacle à l’accomplissement du projet

sioniste.

L’histoire officielle israélienne prend-elle en compte les apports des « nouveaux

historiens » ? Cela reste difficile à dire. Le travail de Rafi Nets-Zehngut d’analyse des

manuels scolaires utilisés en Israël couvre une période qui s’arrête en 2005. Compte

tenu du décalage qu’il y a entre l'évolution de l’historiographie et celle de l’histoire

officielle, il est difficile d’affirmer que les manuels scolaires critiquent autant la

narration sioniste après 2005. D’autant plus que ces manuels critiques apparaissent

après que s’entame la seconde Intifada.

La société israélienne semble également se durcir en faisant accéder au pouvoir

des personnalités issues d'une droite dure, voire de l'extrême droite. Avidgor Liberman,

dirigeant du parti Israel Beytenou (« Israël notre maison »), entre au gouvernement

103
Likoud d'Ariel Sharon en 2001. En 2004, il propose de transférer les Arabes israéliens,

qui représentent plus de 20% de la population totale, hors d'Israël, lorsque le futur Etat

palestinien sera effectif. Après les élections législatives de 2009, il participe au

gouvernement de coalition aux côtés de Benjamin Netanyahou, devenant ainsi ministre

des Affaires Etrangères et vice-Premier ministre d’Israël.

Comme l’explique Shlomo Sand, Israël a basculé dans un nationalisme qui a

emporté avec lui les intellectuels, qui rendent aujourd’hui difficile la nécessaire

introspection. Il précise néanmoins que ce retour peut être passager et qu’à la faveur des

évènements, un nouveau climat politique, comparable à celui qui prévalait dans les

années 1990, puisse apparaître. Cependant, si des initiatives en faveur de la paix se

créent, l’étude de l’histoire de l’exode palestinien reste difficile, comme le montrent

certaines pressions infligées et le départ d’Ilan Pappé.

Une reconnaissance des crimes de guerre d'Israël pendant la guerre de 1948 ainsi

que sa part de responsabilité dans l’exode des Palestiniens entre 1947 et 1949, comme le

montrent les travaux d'Ilan Pappé, serait un pas vers la paix dans la région. Les

rancoeurs accumulées depuis la naissance d'Israël entre Juifs et Arabes se verraient

apaisées, à travers l'émergence d'un respect mutuel entre les deux peuples et la

reconnaissance de l’histoire de chacun. Mais cela ne suffirait pas à régler un conflit où

l’histoire joue un rôle majeur.

104
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Tikkun, janvier/février 1990, « The Eel and History: A Reply to Shabtai Teveth »,

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115
Annexes
Cartes
Colonies de peuplement juif en Palestine en 1945

116
Plan de partition de l’ONU (29 novembre 1947)

117
L'Etat d'Israël en 1949

118
Texte d’Aharon Megged, publié dans le quotidien israélien Haaretz le 10 juin
1994, tel que reproduit dans Ilan Greilsammer, La nouvelle histoire d’Israël, Paris,
Gallimard, 1998, p. 13-15.

Voici, disait-il, qu’on réécrit l’histoire du sionisme, dans le sens


souhaité par nos ennemis. Des symptômes se manifestent aujourd’hui, tant
au niveau des faits que de la pensée : un instinct suicidaire existe en Israël,
il apparait très clairement chez les intellectuels. Nous sommes en train
d’assister à la réalisation de la prophétie du poète Nathan Alterman :

« Alors, dit Satan :


Cet assiégé
Comment vais-je le battre ?
Il a pour lui le courage et l’art de l’action
Les instruments de guerre et la sagesse siègent auprès de lui.

Et il dit : je ne vais pas lui prendre sa force


Et je ne vais pas lui mettre des rênes et un joug
Et je ne vais pas porter la peur en lui
Et je ne vais pas affaiblir ses bras comme autrefois
Je ne vais faire que ceci : je vais obscurcir son esprit
Et il oubliera que la justice est avec lui. »

Voici que la crème de la société israélienne, des hommes de plume et


d’esprit, s’occupent à présent de prêcher que la justice n’est pas avec nous.
Et pas seulement depuis la guerre des Six-Jours, dans la « conquête » des
territoires, et pas seulement depuis la création de l’Etat, mais bien depuis le
début de l’implantation sioniste au XIXe siècle. Ce dont il s’agit, c’est
d’une réécriture de l’histoire du sionisme durant les cent dernières années
dans l’esprit de ses ennemis.
Or certains, parmi les hommes qui ont fait cette histoire, sont encore
en vie. Et voici qu’on vient leur apprendre que le sionisme et l’Etat d’Israël
faisaient partie d’un complot colonialiste visant à exploiter le peuple de
Palestine, à l’asservir et à le priver de sa terre… Et toutes les belles
expressions que nous répétions de bonne foi, « la rédemption de la terre »,
« la conquête du travail », « le rassemblement des exilés », etc., tout cela
n’était qu’hypocrisie, qu’un horrible complot.
On me dira que toutes ces choses ne sont pas nouvelles, et que la
théorie selon laquelle le sionisme est un mouvement colonialiste au service
de l’impérialisme a été diffusée par la propagande soviétique depuis les
années vingt. Mais la nouveauté est que, celle fois-ci, cette théorie est
avancée par des universitaires israéliens. Et il est curieux que précisément
au moment où sont parties en fumée toutes les théories soviétiques, seule
subsiste la thèse du sionisme impérialiste et, qui plus est, en Israël.
Et que viennent donc nous apprendre ces « nouveaux historiens » dont
les paroles sont bues avec un plaisir masochiste par des milliers d’Israéliens
avides de justice ? Que les évidences qui sont ancrées dans notre conscience
et dans l’expérience de notre vie ne sont que des mensonges. Toi, dont les

119
parents sont venus de Pologne et se sont établis ici, ont travaillé très dur et
réussi à construire une petite ferme, tu croyais qu’ils étaient venus ici pour
réaliser le rêve d’une nouvelle vie dans la terre de leurs pères, une vie
libérée de la peur des pogromes, eh bien tu t’es trompé. Tes parents étaient
des colonialistes dont le désir caché était d’exploiter les Arabes du villages
d’à côté… Toi, qui dans ta jeunesse es parti faire du travail manuel, dans les
vergers, la construction, la pêche, tu étais un naïf. Tu croyais réaliser ce que
tu as lu dans les écrits de Borochov, Brenner, A. D. Gordon, faire du peuple
juif un peuple qui se maintient grâce au travail de ses mains, eh bien on t’a
trompé ! Tu as fait tout cela pour jeter dehors l’ouvrier arabe, natif de ce
pays ! Et quand tu es devenu membre d’un kibboutz en t’installant sur des
sables arides, et que tu as commencé à y faire pousser des légumes et des
arbres fruitiers, tu pensais que tu réalisais l’engagement de « faire refleurir
le désert ». Pas du tout, tu étais un impérialiste…
Nos grands justiciers ne se contentent pas de décrier Israël comme
l’une des pires nations du monde. Les uns voient le kibboutz non comme la
réalisation d’un rêve socialiste mais comme l’instrument de la persécution
de la population arabe ; les autres nous disent que s’ils avaient su que le
prix du sionisme était l’éviction d’un autre peuple, ils auraient été prêts à
renoncer à l’Etat ; certains nous disent que ce qui est arrivé aux Palestiniens
en 48 est « le péché originel de l’Etat d’Israël » sans lequel l’Etat n’aurait
jamais vu le jour, et ils proposent comme réparation de fixer un jour officiel
pour marquer la souffrance des Palestiniens ; d’autres, décident de parer
leurs vêtements des couleurs du drapeau palestinien…

120
Table des matières

Introduction 5
La longue domination du récit sioniste (1948-1988) 16
La construction du récit sioniste de l’exode 18
Les appels radiophoniques arabes comme explication de l'exode 18
L'écriture de l'histoire par les témoins israéliens de la guerre 20
L'histoire officielle à travers les manuels scolaires 22
La Nakba et le discours politique israélien 25
Le récit palestinien de la guerre de 1948 et de la Nakba 26
Les réactions palestiniennes de l'immédiat après-guerre 27
L'étude des expulsions par les historiens palestiniens 28
L’expulsion comme condition sine qua non à l’existence d’Israël 31
La mémoire palestinienne de la Nakba 33
Les premières critiques du récit sioniste de la Nakba 34
Rony Gabbay : un propos critique israélien précurseur 35
La critique venue de l'extérieur : Erskine Barton Childers 37
Un changement de contexte favorable à la relecture de l'histoire 39
Vers une reconnaissance implicite de la Nakba ? (1988-2000) 42
L'apport des « nouveaux historiens israéliens » au débat historiographique sur la
Nakba 44
Simha Flapan : The Birth of Israel, Myths and Reality 44
Benny Morris : La naissance du problème des réfugiés palestiniens 48
Ilan Pappé : La guerre de 1948 en Palestine, aux origines du conflit
israélo-arabe 53
Le débat historiographique israélien sur la Nakba (1988 - 2000) 56
Le débat Shabtai Teveth/Benny Morris 57
Un regard palestinien critique sur les travaux de Benny Morris 60
La critique des sources des « nouveaux historiens » 63
L'impact de la « nouvelle histoire » sur la société israélienne 67
Les manuels scolaires ont-ils évolué ? 67
La réaction d'Aharon Megged, écrivain sioniste de gauche 69
L’histoire d’Israël influencée par la « nouvelle histoire » : l’exemple du
documentaire Tekumma 71
Vers une reconnaissance implicite de la Nakba ? 72
Les conséquences historiographiques de la seconde Intifada : le retour momentané de
l’histoire officielle ? (2000 - ...) 75
Ilan Pappé, symbole du repli nationaliste israélien 77
L'affaire Tantura : le retour d'Ilan Pappé dans le débat historiographique 77
Le nettoyage ethnique de la Palestine 80
Pressions et départ d'Ilan Pappé vers l'Angleterre 82
Benny Morris, du post-sionisme au sionisme 84
Le travail de l'historien 84
L'évolution du citoyen 87
L'opposition de Benny Morris à Ilan Pappé 90
La fin provisoire du débat ? 92
L'opposition entre historiens agréés et non-agréés 92
Une nouvelle attitude vis-à-vis du sionisme : le post-post-sionisme 94

121
Nakba et processus de paix 97
Conclusion 99
Bibliographie 105
Ouvrages 105
Articles de revues scientifiques 107
Article de presse 113
Annexes 116
Cartes 116
Colonies de peuplement juif en Palestine en 1945 116
Plan de partition de l'ONU 117
L'Etat d'Israel en 1949 118
Texte d'Aharon Megged 119

122

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