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Document généré le 4 août 2024 17:31

Philosophiques

L’idéologie dans l’éducation


Léon Charette

Volume 3, numéro 2, octobre 1976

URI : https://id.erudit.org/iderudit/203059ar
DOI : https://doi.org/10.7202/203059ar

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Éditeur(s)
Société de philosophie du Québec

ISSN
0316-2923 (imprimé)
1492-1391 (numérique)

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Citer ce document
Charette, L. (1976). L’idéologie dans l’éducation. Philosophiques, 3(2), 289–297.
https://doi.org/10.7202/203059ar

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Interventions

L'IDÉOLOGIE DANS L'ÉDUCATION


par Léon Charette

I — L'INTENTION DE CE PROPOS

Le but de cet article ne saurait être de faire le point sur la


notion d'idéologie, ou de déterminer une fois pour toutes ses rap-
ports avec l'éducation. Les deux notions impliquées sont trop com-
plexes pour justifier un tel optimisme. Il suffirait à l'auteur de con-
tribuer à une certaine clarification préliminaire des termes, et
d'essayer d'entrevoir l'un ou l'autre de leurs rapports essentiels, en
particulier en ce qui concerne la philosophie pratique.
Ce que le présent texte voudrait surtout suggérer, c'est, d'une
part qu'un certain type ou niveau d'idéologie est tout à fait né-
cessaire et légitime étant donné la fonction éducative de la cité, et,
d'autre part, qu'un autre type ou niveau d'idéologie est à proscrire
ou à restreindre de plus en plus, à mesure qu'on progresse vers les
niveaux universitaires de l'éducation. Car, à ce niveau, l'activité in-
tellectuelle doit se caractériser par la démarche scientifique et non
par l'opinion, par la valeur scientifique et non par la valeur de
persuasion.

II — LE SENS DES TROIS MOTS

Précisons dès maintenant que l'idéologie dont nous voulons


ici parler est une forme de conscience plus réfléchie que spontanée,
renfermant déjà une certaine élaboration doctrinale. Une philoso-
phie et une philosophie de l'éducation sont des elaborations doctri-
nales. En ce sens, ce sont des idéologies, non spontanées, mais
réfléchies. L'idéologie pourrait ainsi être définie comme « un
ensemble de représentations collectives par lequel s'affirme une
hiérarchie de valeurs ».1 Mais on doit encore considérer plus con-
crètement les différents sens possibles du mot « idéologie ». Et dès

1. J.-W. Lapierre, Qu'est-ce qu'une idéologie, dans Les idéologies dans le monde
actuel, Paris, Desclée de Brouwer, 1971, p. 14.
290 PHILOSOPHIQUES

lors, on se rend rapidement compte que, selon les divers critères


utilisés pour la classifier, une idéologie peut être limitée à un petit
groupe, ou étendue à l'ensemble d'une société ; elle peut être iden-
tifiée à une partie seulement, ou à la totalité de la culture2 d'un
groupe ; elle peut être décrite comme un processus d'aliénation ;
elle peut être distinguée de la science ; elle peut être considérée
comme un moyen d'action vis-à-vis du pouvoir politique ; elle peut
être vue enfin (pour arrêter ici l'énumération) comme une in-
terprétation systématique et totalisante de la réalité. Il n'échappera
à personne que ces différents sens du mot idéologie ne sont pas tou-
jours exclusifs l'un de l'autre, et qu'ils peuvent se recouper à des
degrés divers. Nonobstant la difficulté inhérente au projet, nous
nous efforcerons de parler surtout ici de l'idéologie comme élément
ou partie de la culture d'une société, car c'est là que peut apparaître
le plus clairement son sens légitime.
Le mot « éducation » n'est guère plus simple et pose des pro-
blèmes analogues. En effet, ansi que le souligne J. Maritain, le mot
éducation possède au moins trois sens distincts. Le premier se rap-
porte à l'auto-actualisation de la personne. Le second se rapporte
« à l'œuvre de formation que les adultes entreprennent auprès de la
jeunesse »\ (ceci inclut l'influence de la société), et le troisième se
rapporte spécifiquement à l'ensemble du système d'enseignement.
Au cours de cet article, nous nous arrêterons surtout au second et
au troisième de ces sens, selon le contexte de l'exposé.
En ce qui concerne le mot philosophie enfin, nous nous satis-
ferons pour le moment de la description plutôt empirique qu'en
donne S. Breton dans un volume connu4. La philosophie cherche à
se caractériser par trois qualités ou attitudes qui sont les sui-
vantes : un effort pour atteindre ce qui est essentiel et fondamental
dans les choses ; l'organisation du discours dans un ensemble suf-
fisamment complet ; la recherche de la clarté, de la rigueur et de la
cohérence dans la présentation : en bref, l'effort de dire ce qui
pourrait avoir le sens le plus universel, pour atteindre les choses
dans leur essence fondamentale et dans leur totalité, voilà le sens
2. A. et R. Muchielli, Lexique des sciences sociales, Paris, Éd. Soc. Fr., 1969, p. 51.
La culture est l'ensemble des institutions et valeurs qui caractérisent une société
humaine spécifique.
3. J. Maritain, Pour une philosophie de l'éducation, Paris, Fayard, 1959, p. 18.
4. S. Breton, Situation de la philosophie contemporaine, Paris, E. Vitte, 1959, pp. 13-
16.
L'IDÉOLOGIE DANS L'ÉDUCATION 291
que l'on pourrait donner à cette traditionnelle recherche de la
sagesse et aux œuvres dans lesquelles cette recherche prend forme.

Ill — LE PROBLÈME IMMÉDIAT


Ces trois termes étant présentés, le problème auquel je
voudrais m'adresser est le suivant : un vocabulaire initialement
marxiste, mais largement répandu dans les sciences humaines,
conduit de plus en plus les adeptes de ces sciences et de la philoso-
phie, à croire que leur entreprise est irrémédiablement entachée
d'idéologie. Ce fait constituerait un vice tellement profond et indé-
racibale qu'il s'en faudrait de peu, selon plusieurs, pour qu'on
tombe dans l'historicisme et le relativisme le plus pur. D'autres
penseurs, marxistes surtout, croient pouvoir éviter la difficulté en
recourant à la distinction qui oppose la science à l'idéologie5.
Qu'en est-il donc ? Les sciences humaines et la philosophie sont-
elles irrémédiablement condamnées à formuler et communiquer
seulement des visions déformantes et interchangeables de la
réalité ? Celui qui enseigne ces disciplines, et l'éducateur en
général, sont-ils autre chose que de simples instruments incons-
cients de propagande ou d'endoctrinement ?

IV — L'IDÉOLOGIE DANS LA SCIENCE,


L'ÉDUCATION, LA POLITIQUE
Il conviendrait de nous dissocier, au moins au point de vue
méthodologique, de la distinction science-idéologie au sens mar-
xiste. Premièrement parce que le fondement de cette distinction
n'est pas évident ; deuxièmement parce que la science au sens mar-
xiste effectue une réduction de la notion même de science6 ; et
troisièmement parce que cette science elle-même n'est pas exempte
de présupposés idéologiques se rapportant à une certaine vision du
monde. Par ailleurs, si nous nous reportons aux discussions ac-
tuelles sur la notion même de science, les conclusions de K. Popper
et, plus récemment, de T.S. Kuhn et I. Lakatos 7 , semblent égale-
ment incapables de nous fournir un critère efficace pour distinguer
la science de l'idéologie. En effet, il n'est guère éclairant pour

5. H. Lefebvre, Problèmes actuels du Marxisme, Paris, P.U.F., 1958, p. 44.


6. E. Simard, Communisme et science, Québec, P.U.L., 1963, p. 283 (texte de J.
Staline).
7. R.F. Baum, « Popper, Kuhn, Lakatos : A Crisis of Modem Intellect », dans The In-
tercollegiate Review, Spring 1974, Vol. 9, No. 2, p. 106.
292 PHILOSOPHIQUES
notre propos de constater que même dans les sciences de la nature,
il peut se produire une véritable compétition entre des paradigmes
ou modèles scientifiques incorporant différents visions du monde,
et que le choix de théories fondamentales par le savant tient
surtout à des raisons de sociologie et de psychologie individuelle.
Le roc ferme des sciences de la nature semble donc en voie de s'ef-
friter et de nous priver du critère qui aurait pu servir de ligne de
démarcation entre les sciences et l'idéologie. Si, enfin, nous laissons
de côté le modèle scientifique des systèmes formels, c'est, d'une
part, que les limites de la formalisation, depuis Gôdel, sont assez
connues 8 , et, d'autre part, que l'objet de notre étude ne saurait se
prêter, du moins pour le moment, à une formalisation satisfaisante.
Il vaut certainement mieux, comme le suggère M. Lagueux 9 , ne
pas trop insister sur l'opposition science-idéologie.
Reprenons donc la question d'une autre façon, cette fois en
partant de la notion d'idéologie. On n'aura sans doute aucune dif-
ficulté à faire admettre que l'idéologie entretient toujours quelque
rapport avec les contenus de l'enseignement, avec la transmission
des valeurs qui accompagne l'enseignement de toute science, avec
les options qui conditionnent les types et les niveaux d'ensei-
gnement, avec les visées de toute formation sociale et civique, avec
l'effort de persuasion mis en œuvre par toute éducation au sens
large, avec cette culture enfin, dont l'éducation et l'idéologie elle-
même font partie. Le Rapport Faure10, par sa recommandation de
faire de la cité tout entière une Cité éducative, reconnaît bien l'ac-
tion consciente et délibérée qu'un Etat doit jouer auprès de ses ci-
toyens et que toute institution sociale joue, même inconsciemment
ou indirectement. On ne connaît personne qui s'offusquerait d'une
telle nécessité, ou qui en contesterait la légitimité.
En effet, les chercheurs reconnaissent de plus en plus qu'une
société ne saurait se passer d'idéologie11, parce qu'elle doit se
représenter à elle-même, c'est-à-dire se formuler, puis se communi-

8. J. Ladrière, Les limites de la formalisation, dans Logique et Connaissance scienti-


fique, Paris, Gallimard, Encyclopédie de la Pléiade, 1967, pp. 312-332.
9. M. Lagueux, L'usage abusif du rapport science / idéologie, dans Culture et langage,
Montréal, Hurtubise HMH, 1973, p. 226.
10. Rapport Faure, Apprendre à Être, Paris, Unesco, Fayard, 1972, p. 186.
11. J. Ellul, Propagandes, Paris, Armand Colin, 1962, ch. 5, début. M. Amyot et al.,
Les idéologies dans le monde actuel, Paris, Desclée de Brouwer, 1971, p. 173,
(Article de J. Lacroix).
L'IDÉOLOGIE DANS L'ÉDUCATION 293
quer ; elle doit être organisée et doit agir dans un contexte et des
circonstances particulières et précises. La politique est du domaine
de l'action, et puisque toute tendance vers l'action vise à rejoindre
le concret et ses conditions particulières, la politique ne peut dépen-
dre exclusivement de vues théoriques sur les hommes et la société.
Elle inclut inévitablement aussi des vues pratiques plus ou moins
particulières, qui sont le lieu naturel de l'idéologie. Comme tout
ensemble de concepts ordonnés à l'action concrète et impliquant le
désir12 de biens particuliers et contingents, la politique et l'idéo-
logie simplifient ; elles tendent au particulier et à l'opinion. C'est
pourquoi elles comportent inévitablement une part de persuasion,
de rhétorique ou de propagande. Lors d'une conférence récente, le
philosophe P. Ricœur attribuait justement à l'idéologie un premier
rôle, tout à fait positif, qui est sa fonction integrative et médiatrice
au sein de la société. En se sens, concevoir la politique sans idéo-
logie ou sans rhétorique apparaît impossible. Nous parlons évidem-
ment ici de la politique en elle-même, et non de la façon dont elle
peut être pratiquée dans des circonstances particulières bien défi-
nies. À ce même point de vue de la chose en elle-même, ce qui est
dit ici de la politique pourrait être dit tout autant de l'éducation,
car elle ne se conçoit et n'existe pas non plus, sans idéologie.

V — LES NIVEAUX OU TYPES DE DISCOURS


DE L'IDÉOLOGIE

Cependant, dire d'une réalité qu'elle est idéologique ou


qu'elle accepte de se dire idéologique ne signifie pas qu'on pro-
nonce sur elle un jugement sans appel. Les viccissitudes de la
science, auxquelles nous avons fait allusion plus haut, nous invitent
à plus de modération. De plus, il y a idéologie et idéologie. En
effet, comme toute rationalisation se rapportant à l'action, l'idéo-
logie peut se présenter à différents degrés de proximité de l'action
concrète. Et, de ce fait, il y a plusieurs niveaux d'idéologie, ou de
langage idéologique, dont le statut épistémologique est peut-être
différent. Considérons, par exemple, la série13 d'affirmations sui-
vantes :
1. L'homme est naturellement sociable.

12. F. Dumont, Les idéologies, P.U.F., Collection SUP, 1974, p. 43.


13. Pour d'autres exemples, voir L.P. Brown, Ideology, Baltimore, Penguin Books
Ltd., 1973, pp. 40-69.
294 PHILOSOPHIQUES

2. L'autorité est nécessaire à la société.


3. L'autorité doit veiller au bien commun.
4. L'autorité politique peut revêtir plusieurs formes.
5. La forme d'autorité démocratique est la meilleure.
6. Tel parti politique peut former un meilleur gouver-
nement.
7. Tel programme politique est excellent.
8. Telle décision politique semble souhaitable.
9. Les modalités de cette décision paraissent bonnes.
L'attitude politique concrète du citoyen ou d'un groupe de ci-
toyens peut incoroprer toutes ou seulement quelques-unes de ces af-
firmations, ou encore aucune (comme, peut-être, les Témoins de
Jéhovah)14. Quoiqu'il en soit, le statut épistémologique de ces pro-
positions n'est pas identique, pas plus que l'utilisation idéologique
que peuvent en faire les individus ou les groupes. Par conséquent, il
apparaît abusif dans certains contextes de parler d'idéologie en
général, sans identifier le type ou niveau d'idéologie au sujet
duquel on veut spécifiquement discourir. Il apparaît également
abusif de toujours parler d'idéologie au seul sens d'une vision
essentiellement déformante et illusoire. À ce compte, toute con-
naissance, lorsqu'elle s'exprime dans l'ordre pratique, serait essen-
tiellement idéologique, et donc mensongère. Or, du fait qu'un dis-
cours quelconque soit toujours exprimé par une subjectivité, il ne
s'ensuit pas que ce discours soit intégralement subjectif, c'est-à-dire
qu'il n'ait qu'une valeur ou une portée subjective. En outre, on ne
voit pas vraiment ni pourquoi, ni comment, la seule façon de s'ar-
racher à l'idéologie serait de construire une réflexion sociale radi-
calement critique et totale. En effet, cette position nie d'abord la
distinction entre le spéculatif et le pratique. Ensuite, elle fait dé-
pendre la valeur de la connaissance spéculative d'une quelconque
justification de la connaissance pratique. En dernier lieu, elle
considère comme identiques les conditions de validité ou de vérité
de la connaissance spéculative de la connaissance pratique15. Le
rapport entre l'idéologie et la réalité apparaît plus complexe. Il faut
plutôt penser qu'il

14. John A. Hardon, The Protestant Churches of America, New York, a Doubleday
Image Book, 1969, p. 333.
15. F. Dumont, Les idéologies, P.U.F., Collection SUP, 1974, p. 46.
L'IDÉOLOGIE DANS L'ÉDUCATION 295
ne se réduit pas au rapport du faux au vrai ; qu'il est plus ambigu : il est de
« reconnaissance et de méconnaissance » « d'illusion et d'allusion » (Al-
thusser)16.

À cet égard, la position de L. Althusser nous paraît relati-


vement juste, puisqu'elle permet d'inclure le rôle positif du premier
niveau de l'idéologie. Il faut encore ajouter ceci. Dans nos remar-
ques précédentes, il aurait fallu préciser les rapports respectifs de
l'art et de la science avec l'idéologie. Car, la pratique (art), en édu-
cation par exemple, diffère nécessairement de la vision ou concep-
tion (discipline-science) qui l'inspire. Il en est de même en ce qui
concerne la politique, la philosophie et la science. La conception
qui les anime, toute idéologique qu'elle soit, sera toujours diffé-
rente de l'utilisation idéologique qu'on peut en faire. Elle ne s'y
réduit pas.
D'un autre point de vue, il faudrait encore revoir la distinc-
tion science-idéologie, parce qu'elle n'apparaît pas rigoureusement
équivalente à la distinction science-opinion. La raison en est non
seulement que la science peut elle aussi comporter des affirmations
dont la certitude n'est que probable, mais encore, que l'idéologie
elle-même pourrait bien incorporer, à un certain niveau, des affir-
mations dont la certitude paraît plus que probable. Par exemple,
les quatre premières affirmations de la série énoncée dans la section
précédente ne sauraient être reléguées purement et simplement
dans le domaine de l'opinion17. Nous croyons, pour notre part, que
le vocabulaire d'une certaine philosophie morale traditionnelle
renferme ici une distinction qui est loin d'avoir perdu toute son
utilité. En effet, à partir, d'une part, du type de principes incor-
porés dans le discours, et, d'autre part, de la plus ou moins grande
proximité des affirmations par rapport à l'action concrète, la phi-
losophie morale scolastique distinguait entre le discours « spéculati-
vement pratique » et le discours « pratiquement pratique »18. Or,
comme l'idéologie constitue un discours d'ordre pratique, elle peut
se situer à chacun des deux niveaux mentionnés ci-dessus. Au
premier niveau, le discours idéologique jouit de la certitude qui ca-
16. M. Rafie, Idéologie et sciences humaines, dans Culture et langage, Montréal, Hur-
tubise HMH, 1973, p. 234.
17. Sur le « noyau » de savoir inclus dans toute idéologie, voir F. Dumont, Les idéolo-
gies, PUF., Collection SUP, 1974, p. 110 ; L.B. Brown, Ideology, Baltimore,
Penguin Books Ltd., 1973, p. 176.
18. J. Maritain, Les degrés du savoir, Paris, Desclée de Brouwer, 1946, p. 885.
296 PHILOSOPHIQUES

ractérise les affirmations de la science morale (au sens aristotélicien


de l'expression), ni plus, ni moins. Au second niveau, le discours
idéologique, de par son caractère complexe et rapproché de l'ac-
tion, ne semble apte à produire rien de plus que l'opinion, quelles
que soient par ailleurs la nécessité et la légitimité de ce discours.
L'ensemble qui en résulte, c'est-à-dire l'idéologie comme tout, est
lui aussi du niveau de l'opinion.

VI — QUELQUES APPLICATIONS
Si l'on essayait maintenant d'appliquer quelques-unes des
distinctions qui précèdent soit à l'éducation, soit à la philosophie, il
faudrait commencer par dire que toutes deux, en tant qu'on en fait
usage ou qu'on les exerce, incorporent les deux niveaux de l'idéo-
logie et se trouvent, à ce titre, particulièrement vulnérables. Toutes
deux le paraissent même d'autant plus qu'elles peuvent se joindre à
des idéologies tout à fait différentes, au plan du discours prati-
quement pratique. Mais alors, le discours complexe qui en résulte
n'a plus que valeur d'opinion. Ce discours rassemble des éléments
hétérogènes ; il explique et simplifie ; il justifie et rationalise ; il
déforme sans cesser d'être nécessaire et légitime. C'est à ce niveau
que peut apparaître surtout l'idéologie qui est mensonge et illusion.
Par ailleurs, si l'on essaie d'envisager l'éducation et la phi-
losophie en elles-mêmes, et comme s'exprimant au niveau spécula-
tivement pratique, le discours qui en résulte peut encore être quali-
fié d'idéologique, mais ce ne peut plus être au sens qui précède.
D'une part, l'éducation et la philosophie apparaissent ici nettement
irréductibles à l'idéologie, du fait même de cette compatibilité avec
des idéologies différents au plan du discours pratiquement prati-
que. D'autre part, comment soutenir qu'une conception de l'éduca-
tion ou
qu'une philosophie ne vaut que comme production culturelle et se révèle inex-
plicable de part en part par les relations qu'elle entretient avec l'environne-
ment social, politique, historique ?19

À ce niveau, de l'éducation et la philosophie s'efforcent


surtout d'élaborer un discours qui esquisse un idéal à poursuivre.
Et à ce titre, elles se rapprochent beaucoup plus de l'utopie que de

19. E. Borne, Idéologie et philosophie, dans Les idéologies dans le monde actuel,
Paris, Desclée de Brouwer, 1971, p. 81.
L'IDÉOLOGIE DANS L'ÉDUCATION 297
20
l'idéologie . Elles apparaissent davantage comme un « contre-
idéologie » visant inlassablement à produire la « conscience
claire »21, non seulement pour une classe sociale donnée, mais à
l'intérieur de la société toute entière. Voilà un rôle que la philoso-
phie n'a jamais dédaigné.
Les remarques qui précèdent ne prétendent aucunement à l'e-
xhaustivité, la profondeur ou l'érudition. Elles expriment simple-
ment une certaine perplexité, un certain etonnement, devant ce
qu'il est convenu d'appeler la crise de la raison contemporaine.
Elles ne cherchent qu'à promouvoir un dialogue constructif, à
partir de notions peut-être anciennes, mais dont l'utilité est apte à
être renouvelée.
Université d'Ottawa

20. K. Mannheim, Ideology and Utopia, (trad, de l'allemand), New York, Harvest
Book, 1936, p. 192.
21. G. Rocher, Sociologie générale, Montréal, HMH, tome 3, 2e éd., 1969, p. 380.

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