Le développement des émotions
Les émotions sont des réactions spontanées aux différentes situations que l’on vit. Elles
n’apparaissent pas toutes en même temps. Les premières émotions que votre enfant ressent sont
appelées les émotions primaires. Elles apparaissent durant sa première année de vie. Il s’agit de la
joie, de la tristesse, de la colère, de la peur, du dégoût et de la surprise.
Les émotions secondaires, ou mixtes, apparaissent entre 15 et 24 mois au moment où votre tout-
petit prend conscience qu’il est différent des autres et qu’il est une personne à part entière. Cette
découverte l’amène à ressentir des émotions liées à la conscience de soi, comme la gêne et la
jalousie.
Petit à petit, votre enfant expérimente aussi d’autres émotions secondaires qui nécessitent la
compréhension de règles, de normes et d’objectifs à atteindre. C’est le cas de la culpabilité, de
la honte et de la fierté.
gérer leurs émotions:
1. Identifier l'émotion qui nous traverse, la reconnaître et la nommer sans porter de jugement
sur elle ( bonne ou mauvaise émotions) et sur soi ("je ne devrais pas ressentir ça"... "je suis
ridicule"...)
2. Observer comment son corps (sensations corporelles) et son esprit (pensées) réagissent
face à cette émotion.
3. Évaluer l'intensité de son émotion sur une échelle de 1 à 10. (1: faible ->10: très fort)
4. Apprendre à contrôler ses réactions et apprendre à se détacher de l'émotion avec les
outils et techniques de la sophrologie.
Aider votre enfant à apprivoiser ses émotions:
1. Changer de pièce et s'installer dans un endroit calme.
2. Se placer face à face, à la même hauteur que votre enfant, dans une attitude ouverte et
bienveillante.
3. Se regarder et pratiquer au moins 3 grandes et profondes respirations.
4. D'une voix calme, lancez la discussion avec empathie "je vois que cela t'as agacé..." "j'ai la
sensation que tu es triste..."
5. Ecoutez-le attentivement sans l'interrompre en évitant les "pourquoi", les reproches et les
jugements. Aidez-le si besoin à exprimer plus facilement le besoin qui se cache derrière
son émotion.
6. Ensemble libérez-vous de cette émotion avec ses quelques exercices de sophrologie :
L'émotion est la colère : Besoin de se défouler, d'évacuer.
Le coussin de la colère - Inspirez profondément, retenez votre air et donnez des coups de poings
dans votre coussin de colère, soufflez et arrêtez-vous. Renouvelez l'exercice plusieurs fois de suite
jusqu'à ce que le calme s'installe.
L'émotion est la tristesse : Besoin de réconfort.
La respiration du koala - En position assise, prenez votre enfant dans les bras, cœur contre cœur
et du mieux que vous pouvez calez votre respiration sur la sienne, jusqu'à ce qu'il ressente
l'apaisement.
L'émotion est la peur : Besoin de sécurité.
Ma bulle de protection - Debout, vous inspirez par le nez, vous bloquez la respiration et vous
effectuez des rotations avec votre bassin (les bras et la tête restent souples et suivent le
mouvement.), imaginez créer cette bulle de protection autour de vous, soufflez et retrouver votre
immobilité. Renouvelez l'exercice autant de fois que nécessaire pour ressentir la sécurité de sa
bulle.
Comprendre et gérer ses émotions durant
l’adolescence
Joie, tristesse, colère, dégoût, peur, surprise : chacun de ces termes évoque une émotion primaire.
Mais la palette est large et nuancée : euphorie, extase, dédain, irritabilité, agacement, mélancolie,
anxiété, inquiétude, soulagement, embarras, culpabilité et bien d’autres encore. Durant
l’adolescence, c’est souvent le grand huit dans ta tête et dans ton corps, tu es plus émotif/ve, car tu
vis une phase de transition qui t’amène de l’enfance à l’âge adulte. Comment mieux gérer ses
émotions ? Voici quelques pistes*.
Comprendre le fonctionnement du corps pour apprendre à
gérer ses émotions
Depuis ta naissance, elles servent à te connaître, te protéger et agir : la peur permet de réagir à
une situation d’urgence, la surprise mobilise tous tes sens pour faire face à un évènement inconnu,
etc. Elles prennent forme au coeur de ton cerveau qui les perçoit avant même que tu en aies
pleinement conscience et les redirige vers l’hypothalamus, la partie cérébrale qui gère le système
nerveux des contrôles vitaux de l’organisme (battement du cœur, respiration, appétit, etc.). Chaque
émotion provoque donc une réaction physique dans ton organisme et des comportements plus
ou moins maîtrisés selon l’intensité de l’émotion. Plus une émotion « négative » est forte (stress,
colère, tristesse) et plus tu risques de perdre tes moyens. Apprendre à gérer ses émotions et les
contrôler, c’est donc trouver des solutions pour diminuer les sensations désagréables et leurs
conséquences, et donner plus de place aux plus agréables : la joie, la sérénité…
Sois à l’écoute de ton corps et de tes ressentis et exprime-les
La première étape pour gérer ses émotions, c’est d’être à l’écoute de ton corps. Tu vas pouvoir
décoder ces ressentis, les accepter et mieux comprendre ce qu’il se passe en toi. Ton cœur bat la
chamade ? Tu transpires plus que d’habitude ? Tu n’as pas très faim ? Tu te poses tout un tas de
questions ? À quoi ces signes corporels correspondent-ils chez toi ? C’est peut-être que tu vis une
situation qui provoque de l’anxiété, de la peur, du stress.
L’essentiel est de ne pas te laisser dépasser et de les transformer en énergie et tremplin pour
retrouver l’équilibre intérieur. Respire calmement, essaie de faire le vide dans ta tête, en te
concentrant sur ta respiration ou sur une activité que tu aimes. Une fois plus apaisé(e), tu pourras
avoir une vision claire du contexte et agir en conséquence.
La seconde étape consiste à exprimer tes sentiments : explique tout simplement avec tes mots à
une personne de confiance ce que tu ressens. C’est essentiel pour maîtriser et gérer ses émotions,
car en parlant tu évacues les ondes négatives. Sans cette étape, ton cerveau les enferme et les
répercute sous différentes formes : eczéma, dépression, conduites à risque (consommation
excessive, d’alcool, drogue ou tabac).
Enfin, tu peux :
• Évaluer le niveau d’importance de la situation (grave / pas grave),
• Et te demander de quoi tu aurais besoin ou quelles actions entreprendre pour avancer.
Autres astuces pour gérer ses émotions au quotidien et garder
confiance
• La respiration : elle te permet de retrouver un rythme cardiaque normal et un sentiment
d’apaisement intérieur. Dès que tu sens que tu perds le contrôle, prends quelques minutes
pour inspirer et expirer lentement plusieurs fois de suite.
• Les activités sportives : en te dépensant, tu te vides la tête et ton cerveau libère la dopamine,
l’hormone du bien-être. Tu te sens mieux rapidement.
• La musique : ne dit-on pas que la musique adoucit les mœurs ? Allonge-toi et écoute ta
musique préférée, tes muscles vont se détendre et tu vas te sentir relaxé-e. Cela peut même
devenir un rituel !
Danser, chanter, dessiner, chercher un câlin, sont aussi des techniques bénéfiques pour gérer ses
émotions, penses-y !
Chemin des émotions pour les adolescent(e)s
Comme nous l’avons vu, la peur et l’anxiété sont des émotions. Il est normal d’avoir des émotions,
mais parfois celles-ci peuvent devenir gênantes.
On peut être ennuyé par une émotion, parce qu’elle revient trop souvent, parce qu’elle est trop forte,
qu’elle nous empêche de dormir ou qu’elle nous fait faire des bêtises...
Nous vous proposons de parcourir ensemble le chemin des émotions pour en savoir plus sur elles.
ÉTAPE 1
Qu'est-ce qu'une émotion ?
C’est une bonne question…
Google propose cette définition « État affectif intense, caractérisé par des troubles divers (pâleur,
accélération du pouls, etc.) ».
L’émotion, c’est ce qui te trouble… Beaucoup de définitions de l’émotion ont été proposées...
Ce qui revient souvent, c’est que l’émotion est une réponse à la survenue d’un événement (qui peut
être interne, comme une pensée, une douleur) qui inclut :
- Des réponses corporelles
- Un sentiment émotionnel
- Une réaction comportementale
Ça nous permet de distinguer les émotions et les sentiments. L’émotion, c’est la réponse que tu
produis, c’est ce qui te met en émoi. Le sentiment, c’est la manière dont tu te sens dans ton corps et
dans ta tête.
Pour mieux comprendre, nous t’invitons à regarder cette vidéo (tu peux activer les sous-titres en
français).
Pour certains psychologues, il n’existe qu’un nombre limité d’émotions. Pour Paul Ekman, un
auteur célèbre, les émotions sont au nombre de 6 : la joie, la surprise, la colère, la peur, le dégout et
le mépris. D’autres auteurs y ont ajouté la honte et la fierté.
Mais bien d’autres mots existent pour désigner les émotions… Un psychologue américain, Robert
Plutchik, a représenté les émotions sous la forme d’une roue où les émotions sont illustrées par des
variations de couleurs. Cette roue permet de différentier des émotions positives, agréables, ou
négatives, désagréables. On peut aussi les distinguer selon leur force (par exemple, l’inquiétude
évolue en peur, et ensuite en terreur).
Une belle illustration a été proposée ici par l’Ecole de Crevette.
Il est utile de connaitre ce vocabulaire des émotions, pour que tu puisses mieux les comprendre et
les exprimer.
Tu as fini la première étape ! Et si tu apprenais maintenant à quoi servent les émotions ?
A part la joie, les émotions peuvent sembler inutiles et désagréables. Qui aime avoir peur ? Se
mettre en colère et perdre le contrôle ? Se sentir triste et abattu ? Pourtant, les émotions ont toujours
quelque chose à nous dire.
Prenons la peur, par exemple : avoir peur, c’est désagréable, c’est vrai.
Pourtant, qui te dit de ne pas t’approcher de ce gros chien qui grogne ? De mettre un manteau pour
sortir en hiver ?
C’est la raison, c’est vrai, mais celle-ci est dictée par l’émotion de peur : tu mets ton manteau pour
ne pas prendre froid. Tu n’approches pas le chien pour ne pas être mordu.
C’est donc l’anticipation du danger qui te permet d’éviter ces dangers !
Les émotions sont donc fondamentales pour notre survie.
Les psychologues pensent également que les émotions sont des réponses à nos besoins : si ton
besoin est satisfait, tu éprouves une émotion positive ; si par contre ton besoin est insatisfait, tu
éprouves une émotion négative.
Pour les émotions de base, c’est facile : la peur exprime un besoin de protection, la colère un besoin
de changement, la tristesse un besoin de réconfort et la joie un besoin de partage.
C’est bien illustré ici
Mais nous avons beaucoup d’autres besoins !
Abraham Maslow, un psychologue américain (encore un) a dessiné une pyramide des besoins de
l’être humain. C’est une hiérarchie, c’est-à-dire que les besoins situés en bas de la pyramide doivent
être résolus pour permettre aux autres besoins de l’être à leur tour. Cependant, tous les besoins sont
importants et leur non-résolution entrainera des émotions négatives
A part la joie, les émotions peuvent sembler inutiles et désagréables. Qui aime avoir peur ? Se
mettre en colère et perdre le contrôle ? Se sentir triste et abattu ? Pourtant, les émotions ont toujours
quelque chose à nous dire.
Prenons la peur, par exemple : avoir peur, c’est désagréable, c’est vrai.
Pourtant, qui te dit de ne pas t’approcher de ce gros chien qui grogne ? De mettre un manteau pour
sortir en hiver ?
C’est la raison, c’est vrai, mais celle-ci est dictée par l’émotion de peur : tu mets ton manteau pour
ne pas prendre froid. Tu n’approches pas le chien pour ne pas être mordu.
C’est donc l’anticipation du danger qui te permet d’éviter ces dangers !
Les émotions sont donc fondamentales pour notre survie.
Les psychologues pensent également que les émotions sont des réponses à nos besoins : si ton
besoin est satisfait, tu éprouves une émotion positive ; si par contre ton besoin est insatisfait, tu
éprouves une émotion négative.
Pour les émotions de base, c’est facile : la peur exprime un besoin de protection, la colère un besoin
de changement, la tristesse un besoin de réconfort et la joie un besoin de partage.
C’est bien illustré ici
Mais nous avons beaucoup d’autres besoins !
Abraham Maslow, un psychologue américain (encore un) a dessiné une pyramide des besoins de
l’être humain. C’est une hiérarchie, c’est-à-dire que les besoins situés en bas de la pyramide doivent
être résolus pour permettre aux autres besoins de l’être à leur tour. Cependant, tous les besoins sont
importants et leur non-résolution entrainera des émotions négatives
Comme tu peux le lire, de nombreuses situations vont perturber tes besoins.
Par exemple, dans cette situation de pandémie, ton besoin de sécurité est mis à mal, tu ne peux pas
voir tes amis aussi souvent, sortir comme tu le voudrais, pratiquer ton sport ou ton activité extra-
scolaire…
Tu peux t’entraîner à formuler tes émotions de la manière suivante : je ressens cette émotion quand
X parce que j’ai besoin de Y et je voudrais Z.
Par exemple : Je suis en colère quand on entre dans ma chambre sans frapper parce que j’ai besoin
d’indépendance et je voudrais qu'on respecte mon intimité.
L’idéal est de parvenir à formuler tes émotions sans agressivité, en évitant de crier ou de pleurer.
Super tu as déjà fini deux étapes ! Ça te dit de savoir de quoi est fait une émotion ?
ÉTAPE 3
Les composantes de l'émotion
Souvent, on est envahi par une émotion sans vraiment comprendre ce qui se passe. Comme nous
l’avons vu dans la définition de l’émotion, on peut distinguer 3 parties à l’émotion :
Le sensations corporelles :
Ce que nous ressentons dans notre corps (le cœur qui bat plus vite, les muscles serrés, la fatigue, le
mal de ventre)
La pensée :
Ce que nous nous disons dans notre tête (par exemple : tout le monde m'en veut, je vais tomber
malade, je ne vais pas y arriver...)
Le comportement :
Ce que nous faisons (par exemple : s'enfuir, frapper, etc.)
L’important quand on éprouve une émotion, c’est de comprendre qu’elle arrive parce qu’il y a un
besoin derrière. Mais tu n’es pas forcé de subir l’émotion, de croire ce que tes pensées te racontent
et de faire ce que tu as envie de faire… Tu peux lutter contre tes émotions même si elles te semblent
plus fortes que toi !
Maintenant que tu connais les trois grandes composantes de l'émotion, viens les voir en détail !
ÉTAPE 4
Les sensations corporelles
« Avoir la gorge serrée », « être vert de rage » ou « bleu de peur », « trembler comme une feuille »,
tes émotions se manifestent dans le corps, et c’est une façon pour toi de les reconnaître. Il est
important d’écouter ton corps et de comprendre ce qui s’y passe.
Pour cette raison, tu trouveras sur ce site des exercices de méditation. Plus exactement, on te
propose de t’exercer au balayage corporel. C’est une technique qui permet de t’entraîner à faire
attention à ton corps tel qu’il est, sans chercher à modifier ce qui s’y passe.
Pour comprendre ce qui se passe dans ton corps quand tu as une émotion, nous te conseillons
d’utiliser la fiche suivante, ou de la recopier dans un carnet.
J’observe ce qui se passe pour moi quand j’ai une émotion :
Tu vas voir que ce n’est pas forcément facile, surtout au début. Mais c’est un entrainement et
comme dans tous les entraînements, tu vas voir des améliorations !
Super tu as déjà fait plus de la moitié ! Allons voir ce qui se passe dans notre tête avec les émotions
maintenant
ÉTAPE 5
Les pensées
« Parfois, et je suis sûr que tu as déjà éprouvé la même impression, il me semble qu’il y a trop de
pensées et de souvenirs qui se bousculent dans ma tête
- Heu… dit Harry qui ne pouvait prétendre avoir jamais ressenti quelque chose de semblable
- Chaque fois que j’ai ce sentiment, reprit Dumbledore en montrant la bassine de pierre, j’ai recours
à la Pensine. Il suffit d’extraire les pensées inutiles de son esprit et de les déverser dans cette
bassine pour pouvoir les examiner plus tard tout à loisir. Il devient alors plus facile de distinguer les
structures et les liens qui les unissent lorsqu’elle se trouve sous cette forme. »
(Harry Potter et la Coupe de Feu)
Certaines pensées sont plutôt chouettes, d’autres plutôt stressantes. Toutes ensemble, elles font
parfois beaucoup de bruit. Au point te t’empêcher… de penser !!
Parlons de l’anxiété. Quand on est anxieux, on est souvent inquiété par des soucis, des pensées qui
nous disent « et si je tombais malade, et si je n’y arrivais pas, et si mes parents en avaient marre de
moi, et si je ratais mon année… ».
Et parfois on en arrive à avoir peur de nos pensées : « si je continue à m’inquiéter tout le temps, je
vais devenir fou » ; « à force d’y penser, ça va finir par arriver ».
Plus que deux étapes à faire bravo ! Voyons ce que les émotions te font faire alors
Ce que tu dois bien comprendre, c’est que tes pensées ne sont que des pensées, qu’elles ne font que
passer, comme l’ombre d’un oiseau passe sur l’océan.
Imagine que tu penses à un guerrier viking, ça ne va pas le faire débarquer dans le salon. De même,
ce n’est pas parce que tu penses à la maladie que tu vas tomber malade. Mais à l’inverse, penser à la
maladie ne va pas t’empêcher de tomber malade si tu ne prends pas de vraies mesures de protection.
La méditation peut t’aider à reconnaître tes pensées, et surtout à les reconnaître comme n’étant que
des pensées, pas des vérités absolues.
ÉTAPE 6
Le comportement
Quand tu ressens une émotion très forte, c’est souvent elle qui va te dire comment agir. Quand
l’émotion sera passée, tu te diras peut-être « je n’aurais pas dû m’énerver autant », ou bien «
finalement, il n’y avait pas de raison d’avoir peur ». Mais au moment-même… C’est l’émotion qui
commande !
Lis ce texte sur les émotions
La colère de Jules - Marianne Rubinstein
« - Toujours en colère ? poursuivit M. Langman.
- Pourquoi vous dites ça ?
- Parce que ça se voir comme le nez au milieu de la figure.
- Hum.
- Tu connais l’histoire d’Ajax ?
- Non
- Alors voilà : À la mort d’Achille, Agamemnon et Ménélas donnèrent ses armes à Ulysse. Or, les
armes d’Achille devaient revenir au plus vaillant des Grecs, donc à Ajax. Ce dernier en conçu une
colère telle qu’il décida de tuer Agamemnon, Ménélas, Ulysse et tous ses compagnons. C’est alors
que la déesse Athéna intervint et fit en sorte qu’Ajax, aveuglé, se trompe et massacre du bétail à la
place. Quand il se rendit compte de sa méprise, il en eut tellement honte qu’il se suicida.
- C’est gai votre histoire…
- Pas trop, mais ça montre que la colère aveugle parfois »
Et toi, qu’est-ce que l’émotion te fait faire ?
A ton âge, la partie du cerveau qui s’occupe de contrôler le comportement est encore en
construction ! Ton cerveau va encore se développer jusqu’à ce que tu aies 20 ans, et plus. Et donc,
parfois, ton émotion l’emporte et elle va prendre les commandes. Cela explique que parfois, quand
tu as une émotion, tu ne te contrôles plus.
Tu peux t’entraîner à ne pas faire tout de suite ce que l’émotion te donne envie de faire. Tu peux y
arriver en pensant que c’est toi qui décides et pas l’émotion !!
Pour ça, nous te proposons un espace de respiration. Quand tu sens que l’émotion t’envahit, prends
un moment pour toi et respire. Ensuite tu pourras décider de réagir comme tu le veux toi, et pas
l’émotion. C’est parfois en s’arrêtant qu’on avance le mieux…
Le cas de la peur
Que se passe-t-il dans ton corps quand tu as peur ?
La peur est une réponse que nous partageons avec de très nombreux animaux quand nous sommes
confrontés à un danger, qu’il s’agisse d’un animal sauvage… ou d’un contrôle en classe.
Guy de Maupassant l’a écrit : La vraie peur, c'est quelque chose comme une réminiscence des
terreurs fantastiques d'autrefois.
Alors, que se passe-t-il dans ton corps quand tu as peur ? Tout ton organisme passe à l’action pour
te préparer au danger : ton cerveau produit une hormone, l’adrénaline, qui va stimuler ton corps.
Résultat : tu respires plus vite, ton cœur bat plus vite, le sang arrive dans tes muscles, tes poils se
hérissent, tu transpires, tes pupilles se dilatent, ta bouche s’ouvre pour montrer tes dents et tu es prêt
à mordre et à te battre avec ton prédateur… même si c’est ton prof de math !
Quand on a peur, on a deux options : combattre ou s’enfuir.
Il existe toutefois une troisième réponse au danger, et c’est peut-être la plus fréquente : ne pas
savoir quoi faire. Parfois, quand on a peur, on est paralysé et on subit sa peur. Après, on va souvent
culpabiliser et ressasser, se dire qu’on aurait dû faire ceci ou cela, que ce n’était pas logique… Mais
rappelle-toi : quand tu as une émotion, c’est elle qui décide ! Et l’émotion de peur peut très bien
décider de se cacher sous la couette quand tu entends du bruit, la nuit, au lieu de t’enfuir ou d’aller
voir ce que c’est…
Dans la partie Psychoéducation, on t’explique plus en détail les effets de la peur et de l’anxiété. Si
tu te reconnais et que nos petits exercices ne suffisent pas à t’aider, n’hésite pas à en parler à tes
parents.
Plus qu'une dernière étape ! On va t'apprendre comment te détendre
ÉTAPE 7
Petit guide pour apprivoiser tes émotions
Quand tu ressens une émotion, qu’il s’agisse de sensations dans ton corps, de pensées dans ta tête
ou d’un comportement que tu as envie de faire, commence par nommer l’émotion que tu as ressenti.
Essaie d’être précis, et d’évaluer son intensité.
Ensuite, essaie d’identifier le besoin qu’elle recouvre. Formule ce besoin simplement, calmement, et
vois comment tu peux le satisfaire sans empiéter sur le besoin des autres.
Maintenant que tu as reconnu ton émotion, il se peut qu’elle s’éteigne d’elle-même. Si pas, tu peux
essayer un des exercices suivants :
A. Dessiner ton émotion ou écrire à son propos : certains jeunes aiment mettre les émotions en
couleur ou en mot, essaie si ça peut t’aider. Tu peux aussi tenir un carnet de dessin ou de texte.
B. Faire un exercice de yoga (ci-dessous)
C. Faire un exercice de respiration (ci-dessous)
D. Faire un exercice de relaxation (outil audio disponible sur le site)
E. Faire un exercice de méditation (outil audio disponible sur le site)
L'exercice de l'arbre
As-tu déjà entendu parler du yoga ?
C’est une pratique qui consiste à travailler son équilibre et sa concentration.
La posture de l’arbre est une posture célèbre, voici comment la réaliser :
• Place tes pieds bien à plat au sol
• Porte le poids de ton corps sur une jambe
• Tout doucement, pose un pied sur la cuisse, le genou ou la cheville
• Attention, plus ton pied est haut, plus la posture est difficile
• A une inspiration, amène les bras au cœur
• Respire tranquillement plusieurs fois
• A une expiration, ramène les bras et la jambe dans ta position de départ
• Fais la même chose de l’autre côté
• Bravo !!
Exercices de respiration
Respiration lente :
Tu vas t’entraîner à respirer 6x par minutes. Inspire en comptant jusque 5, et ensuite souffle en
comptant jusque 5. Cette respiration est recommandée quand tu es stressé ou en colère car elle va
calmer ton cœur.
Certaines applications ont été développer pour apprendre à respirer en rythme avec un visuel. Par
exemple, RespiRelax est gratuite !
Respiration abdominale :
L’objectif est de respirer avec ton ventre ; on parle d’une respiration abdominale qui permet de bien
oxygéner ton corps
Comment faire ? Debout les jambes un peu écartées, pose les mains sur le ventre ; quand tu inspires,
tu gonfles ton ventre pour pousser ta main et tu comptes jusqu’à 5 ; ensuite quand tu souffles tu
comptes aussi jusque 5 et ta main doit se rapprocher de ta colonne vertébrale.
Respire comme ça 10x.
Exercices de relaxation
Mise au travail :
• Préparation : Si tu es à la maison ou devant l’ordinateur, tourne-toi afin de ne pas faire face à
ton travail. Appuie ton dos droit contre le dossier de ta chaise, les pieds à plat sur le sol et les
mains sur les cuisses. Lorsqu’on te demandera de maintenir une pose, fais-le pendant 5
secondes avant de relâcher tes muscles avec lenteur.
• Respiration : Ferme les yeux. Inspire lentement par le nez, en comptant jusqu’à 5 puis
retiens ton souffle pour 5 autres secondes. Expire lentement, en comptant à nouveau jusqu’à
5. Répète l’exercice entre chaque étirement.
• Les jambes : Contracte les orteils et tends les muscles des jambes et des cuisses. Sens la
tension et maintiens la pose. Relâche. Étire ensuite tes jambes devant toi, en n’appuyant que
les talons au plancher. Pointe tes orteils vers l’avant puis tire les vers toi, en comptant
toujours jusqu’à 5.
• L'abdomen : En restant assis bien droit, contracte tes muscles abdominaux. Cela devrait te
forcer à retenir ta respiration. Maintiens la pose puis détends tes muscles tout en expirant.
• Les bras : Contracte tes muscles des bras et des mains en serrant les poings. Tes bras peuvent
être tendus devant toi si l’espace le permet ou simplement le long de ton corps. Conserve la
pose puis détends tes muscles. Finalement, fais rouler tes poignets en ouvrant et en fermant
les doigts.
• Les épaules : Contracte le haut du dos en tirant les épaules vers l’arrière comme si tu
essayais de faire toucher tes épaules. Tiens la pose puis relâche. Contracte tes épaules en les
soulevant vers les oreilles comme si tu haussais les épaules et tiens la pose avant de relâcher
lentement. Raidis ton cou en penchant lentement la tête vers l’arrière. Détends tes muscles
lentement. Refais cet étirement en penchant ton cou vers l’avant, vers la droite et vers la
gauche.
• Le visage : Ouvre d'abord grand la bouche. Tiens et relâche. Soulève ensuite les sourcils vers
le haut puis relâche. Enfin, ferme les yeux avec force. Relâche.
Concentration :
• Préparation : Si nécessaire, débute par quelques étirements afin d’être bien décontracté.
Choisis une position confortable. Tu peux garder le dos droit ou poser tes coudes sur ton
bureau tout en appuyant ton front sur une main et en plaçant l’autre sur ta nuque.
• Respiration : Ferme les yeux. Inspire lentement par le nez, en comptant jusqu’à 5 puis
retiens ton souffle pour 5 autres secondes. Expire lentement, en comptant à nouveau jusqu’à
5. Répète 4 fois cet exercice. Tente par la suite de conserver ce rythme pendant toute la
visualisation.
• Visualisation : Lorsque tu inspires, ton abdomen se gonfle comme un ballon. Lorsque tu
expires, le ballon se dégonfle. Choisis la couleur de ce ballon et dessine-le dans ton esprit. Il
se gonfle et se dégonfle lentement avec chaque respiration.
5 activités créatives : jouer et écrire pour
apprivoiser les émotions (enfants et
adolescents)
Je vous propose une sélection de 5 activités créatives pour découvrir les émotions avec les enfants
(à partir de 7 ans). Ces derniers pourront cultiver leur intelligence émotionnelle mais aussi
relationnelle, à travers l’amélioration de la conscience de leurs sensations et l’enrichissement de
leur vocabulaire émotionnel. Ces petites activités sont l’occasion de parler de coeur à coeur en
famille et de s’amuser à parler ensemble de soi, des autres et des émotions.
Dans toutes ces activités, il ne s’agit pas d’être dans le correct ou l’incorrect mais dans la
compréhension que les mots employés pour qualifier les états émotionnels sont porteurs de sens
pour soi-même et aussi pour les autres. Ces jeux sont riches pour des échanges avec les enfants et
les adolescents sur la manière dont ils perçoivent les émotions et à la valeur qu’ils attribuent aux
mots pour les exprimer.
Au cours de ces activités, la place de l’adulte est primordiale pour rappeler le cadre de sécurité (on
ne se moque pas, toutes les idées sont légitimes, laisser le choix aux enfants de s’exprimer ou non).
1.Émotions retournées
Je vous propose une activité réalisable en famille ou en classe pour affiner la perception des
émotions. Il s’agit de créer de nouveaux mots pour décrire le fait qu’on peut éprouver deux
émotions (ou plus) en même temps et de mélanger des expressions pour en rendre compte.
Déroulement de l’activité :
• Regarder le tableau des émotions ci-dessous avec les enfants et leur expliquer la
signification des mots et des expressions. Leur demander s’ils connaissent d’autres mots qui
pourraient être ajoutés dans ce tableau et en ajouter soi-même qui nous viennent à l’esprit.
• Annoncer aux enfants qu’on va leur dire des phrases étonnantes au sujet des émotions. Leur
demander ce qu’ils trouvent bizarre et inhabituel.
Être peurtriste, c’est être malheureux comme les poules, et avoir la chair de pierre.
Être furipeur, c’est entrer dans une colère d’encre, et se faire un sang noir.
Être énervéxée, c’est bouillir de cœur, et en avoir gros sur la rage.
Être chambouléger, c’est être sur une petite boule, et avoir un nuage dans la gorge.
• Le but du jeu est d’inventer des phrases sur ce principe pour décrire le fait que deux
émotions peuvent parfois se mélanger. A partir du tableau des émotions, on va choisir avec
les enfants deux émotions qu’ils voudraient rapprocher. On les aidera à combiner leur nom
pour créer un nouveau mot (exemple : terripétrifié pour terrorisé et pétrifié).
• Ensuite, on va choisir ensemble, pour chacune des émotions travaillées, une expression
correspondante (exemple : avoir des sueurs froides, rester bouche bée). Puis on va permuter
les compléments ou adjectifs de ces expressions (exemple : avoir des sueurs bées, rester
bouche froide).
2. Times-up des émotions
Je vous propose 12 cartes émotions pour jouer avec les enfants et adolescents à un équivalent du
Times-up. Ce jeu est intéressant car il oblige les joueurs à définir les émotions (parler des
sensations, trouver des synonymes, penser à des situations dans lesquelles elles sont éprouvées…)
et à passer par les mots autant que par le corps.
Déroulement de l’activité :
• Chaque équipe (de 2 joueurs ou +) est répartie autour de la table et les membres d’une même
équipe ne sont pas assis les uns à côté des autres. Une partie se déroule en 3 manches au
cours de laquelle chaque équipe doit deviner le plus d’émotions représentées sur les cartes.
Chaque manche dure un temps limité (en général 30 secondes, mais on peut prévoir plus de
temps avec des enfants jeunes).
• Lors de la première manche, le joueur qui doit faire deviner les émotions a le droit de parler
autant qu’il le souhaite pour faire deviner le nom de l’émotion à son équipe, sans jamais
prononcer le nom de l’émotion inscrit sur la carte qu’il a tirée. Il est interdit d’écarter une
carte difficile. C’est ensuite autour de l’autre équipe et ainsi de suite jusqu’à ce que toutes
les cartes soient découvertes.
• Lors de la deuxième manche, les émotions ne peuvent être devinées qu’à partir d’un seul
mot.
• Enfin, lors de la troisième manche, le joueur qui doit faire deviner les émotions des cartes va
passer par le mime.
• Les équipes comptent le nombre de cartes qu’elles ont découvertes à chaque manche et les
additionnent à la fin pour déterminer quelle équipe a gagné.
>>>Télécharger les cartes au format PDF pour impression : carte times up émotions. D’autres cartes
trouvables sur internet ou dans le commerce peuvent être utilisées pour jouer à ce jeu.
3.Petit bac des émotions
Je vous propose de détourner le principe du petit bac, en intégrant des intitulés qui concernant les
émotions (joie, tristesse, peur, colère, émerveillement).
Déroulement de l’activité :
• La règle du jeu est simple : un joueur dit dans sa tête les lettres de l’alphabet, un autre lui dit
“stop” au bout de quelques secondes et la lettre sur laquelle le premier joueur s’est arrêté est
énoncée. Tous les joueurs réfléchiront à un mot commençant par la lettre énoncée et
correspondant à l’intitulé de chaque colonne. Par exemple, avec la lettre C, on pourrait
avoir :
• me rend joyeux : câlin
• me rend triste : classe (aller en classe)
• me fait peur : coupure de courant
• me met en colère : coup de pied
• que je trouve beau : châteaux de la Loire
• Chaque joueur répond avec ses propres goûts, idées et expériences personnelles. Il n’y a pas
de mauvaise ou de bonne réponse. Certaines réponses pourront faire l’objet d’une discussion
ou d’une attention particulière si on détecte un problème qui n’a pas été abordé autrement.
• Le premier joueur qui a remplit toutes les cases l’annonce et la manche prend fin. Il se peut
que, pour certaines lettres, les mots à trouver soient difficiles et un joueur peut annoncer la
fin de la manche même s’il lui reste des cases vides. On peut également décider de ne pas
jouer avec certaines lettres (du type Y, Z ou K).
>>>Je vous propose un format PDF à télécharger mais ce jeu peut évidemment être réalisé avec une
simple feuille de papier et un crayon : petit bac des émotions.
4.Acrostiches des émotions
Je vous propose un petit jeu pour les enfants de 7 ans et +. Il s’agit de créer des acrostiches sur les
émotions : joie, colère, tristesse, peur, surprise, dégoût, et amour. Les enfants seront amenés à
réfléchir à ce que les émotions leur évoquent et se familiariseront avec ce qu’ils vivent.
Déroulement de l’activité :
• Les acrostiches sont des petits poèmes où les initiales de chaque vers, lues dans le sens
vertical, composent un mot. Ici, les enfants sont amenés à penser à des situations dans
lesquelles ils ont éprouvé l’émotion en question et à trouver des mots du champ lexical des
émotions.
• On peut imaginer toute une déclinaison d’acrostiches autour des émotions :
• raconter une anecdote personnelle,
• utiliser un seul mot par ligne,
• décrire les sensations dans le corps…
J’ai créé des petites affiches à remplir mais il est tout à fait possible d’utiliser une simple feuille
blanche et des feutres ou stylos.
>>>Télécharger les affiches au format PDF : acrostiches des émotions amour dégout joie tristesse ,
acrostiches des émotions colère peur honte surprise
5.Le portrait chinois des émotions
Ce jeu pour les enfants de 6 ans et + repose sur le principe du portrait chinois des émotions : joie,
colère, tristesse et peur.
Déroulement de l’activité :
• Avant la réalisation du portait chinois, on pourra demander aux enfants d’imaginer :
• quand ils ont déjà éprouvé l’émotion dont il est question et comment ils l’ont
reconnue,
• à quoi le mot “colère” ou “tristesse” ou “peur” ou encore “joie” fait penser,
• quelles associations viennent en tête en prenant le temps de penser à l’émotion,
• quelles sont les principales caractéristiques de cette émotion ? où se situent-elles dans
le corps ? comment se manifestent-elles ?
• Les enfants établissent une liste de mots et de sensations qui décrivent l’émotion dont il est
question, puis peuvent dresser le portrait chinois de cet état en s’appuyant sur le travail
préparatoire.
• Si l’émotion était un animal, quel serait-il ?
• Si l’émotion était une odeur, quelle serait-elle ?
• Si l’émotion était un végétal, quel serait-il ?
• Si l’émotion était une musique, quelle serait-elle ?
• Si l’émotion était une activité, comment danserait-on ?
• Si l’émotion était un paysage, à quoi ressemblerait-il ?
• Si l’émotion était une couleur, quelle serait-elle ?
• Si l’émotion était un plat, quel serait-il ?
>>>Télécharger les affiches à remplir au format PDF : portrait chinois des émotions
« Tout le monde sait ce qu’est une émotion, jusqu’à ce que vous lui demandiez de la définir »
(Fehr & Russell, 1984)
1Il n’est pas simple d’analyser le phénomène émotionnel en tant que tel. Une première difficulté
tient à l’absence de consensus entre les théoriciens pour définir l’émotion. Il s’avère tout au plus
possible de caractériser l’émotion comme un état affectif associé à des sensations de plaisir, de
déplaisir ou encore à des sensations liées à la tonalité agréable, désagréable (Kirouac, 1989). Les
auteurs s’accordent aussi relativement pour décrire l’émotion comme un état affectif
multidimensionnel qui s’accompagne de manifestations physiologiques, cognitives, expressives et
subjectives.
2Une seconde difficulté est liée aux multiples facettes que recouvre l’étude de l’émotion.
Schématiquement, il est en effet possible de s’intéresser : (a) aux composantes de l’émotion, (b) aux
déterminants de l’émotion, (c) aux effets de l’émotion sur des comportements tant individuels que
sociaux, et (d) aux fonctions – individuelles ou sociales – de l’émotion.
• 1 Le lecteur n'en est pas moins invité à se référer à divers autres ouvrages de synthèse
(Plutchik (...)
3Dans le cadre de cet ouvrage, nous focaliserons essentiellement notre attention sur les principales
théories qui ont tenté de conceptualiser l’émotion1. Nous commencerons par examiner les
premières théories centrées sur les aspects physiologiques périphériques et centraux des émotions.
L’essence même de ces théories est de considérer l’émotion comme la résultante exclusive de
manifestations somatiques.
4Nous verrons ensuite les théories qui ont étudié le rôle et la fonction des processus cognitifs dans
l’élaboration de l’émotion – c’est-à-dire principalement les théories de l’évaluation et les théories
schématiques.
5Un troisième volet sera consacré aux travaux directement issus de la perspective de Darwin. Nous
verrons plus particulièrement la notion d’émotions fondamentales et l’expression émotionnelle.
6Enfin, nous conclurons sur le point de vue du constructivisme social d’Averill, dont la particularité
est de considérer l’émotion comme un rôle social, une « construction sociale ».
7Notre intérêt étant directement centré sur une perspective psychosociale de l’émotion, nous
mettrons toutefois l’accent sur l’absence de considération pour les aspects sociaux de l’émotion au
sein des diverses théories présentées. En effet, même si la psychologie sociale a joué un rôle moteur
dans l’élaboration d’une conceptualisation de l’émotion, et a ainsi permis de développer
considérablement les connaissances à ce sujet, elle a finalement considéré l’émotion d’un point de
vue purement individuel. Comme le remarque d’ailleurs Rimé (1989), « c’est sous un angle non-
émotionnel que la psychologie sociale traite la plupart de ses objets... mais sous un angle non-
social qu’elle s’est intéressée aux émotions » (p. 272).
1. Les premières théories des émotions : une
approche physiologique
p. 15-22
Texto
Texto completo
1Les premières théories des émotions concernent essentiellement le rôle de l’activation
physiologique dans le déclenchement et le déroulement du processus émotionnel. Les théories de
James (1884), Lange (1885) et Cannon (1927) ont eu un impact considérable sur les travaux liés à
l’émotion. Ces conceptions, fondées sur une approche physiologique, ont dominé le champ
d’investigation des émotions pendant de nombreuses années, pour finalement n’être développées
qu’avec le premier courant des théories cognitives des émotions.
1.1. Les théories périphériques des émotions de
James et Lange
2La théorie de James (1884), tout à fait révolutionnaire à l’époque, consiste à opérer une
assimilation des états émotionnels et des perceptions corporelles. Les changements périphériques
suivent directement la perception du stimulus, et c’est la perception de ces changements qui
constitue l’émotion. Pour prendre un exemple classique de James, si nous rencontrons un ours
(stimulus), nous commençons à courir (changements physiologiques), puis nous percevons les
changements physiologiques inhérents à la course, et c’est alors seulement que nous avons un
sentiment de peur (émotion).
3Face au problème, toujours au centre des débats actuels, de savoir si l’émotion est déterminée par
un centre spécifique du cerveau ou par les centres moteurs et sensoriels, James choisit clairement la
seconde proposition. Quand un stimulus émotionnel est perçu par les centres corticaux sensoriels,
une réaction réflexe génétiquement programmée, antérieure à toute conscience, est mise en jeu et
génère les changements périphériques. Pour James (1884), ce sont ces données corporelles qui
constituent la matière même de l’émotion.
4Dans un petit traité en langue danoise intitulé Les Emotions, paru en 1885, Lange expose des idées
similaires à celles de James (voir textes réimprimés de Lange & James, 1967). Le souci de départ de
Lange (1885) est de dégager les phénomènes physiques caractéristiques de chaque émotion.
L’analyse des signes objectifs de certaines émotions (joie, tristesse, peur et colère) a conduit cet
auteur à ramener la diversité des manifestations émotionnelles à deux axes de variations
physiologiques : le système sensori-moteur et le système végétatif.
5Cependant, contrairement à James, Lange pose l’existence d’un centre spécifique du cerveau, le
centre « vasomoteur », qui commande le système vasculaire. La perception de facteurs inducteurs
d’émotion exciterait directement le centre vasomoteur, qui produirait une modification vasculaire
spécifique. Celle-ci aurait en retour un impact sur les muscles et les viscères. Ainsi, les changements
vasculaires seraient les premiers processus physiologiques des émotions, avant que d’autres
changements secondaires ne s’opèrent.
6Bien que James détaille davantage les aspects phénoménologiques et physiologiques de l’émotion,
et que Lange spécifie particulièrement la description physiologique des émotions, les processus de
ces deux théories convergent sur plusieurs points (Philippot, 1992).
7Premièrement, James et Lange décrivent le processus émotionnel selon la séquence suivante : un
stimulus, des réponses physiologiques, la sensation de ces changements périphériques, l’émotion.
Deuxièmement, James et Lange s’accordent sur le fait que les réponses corporelles dans les
émotions sont constituées de changements physiologiques différents selon les émotions.
Troisièmement, les deux théories concordent aussi sur un de leurs postulats centraux : c’est la
perception des changements périphériques qui constitue en soi l’émotion. Le feedback corporel en
est une composante nécessaire : sans perception viscérale, pas d’émotion. Dans cette perspective,
chaque type d’émotion correspond à une structure différente de sensations. Le désaccord le plus
important entre ces deux théories concerne le problème de l’existence ou non d’un centre
émotionnel spécifique.
1.2. La théorie centrale des émotions de
Cannon
8Cannon (1927) développe quatre arguments principaux à l’encontre du feedback viscéral.
Premièrement, l’altération des connections entre les viscères et le système nerveux central ne
modifie pas le comportement émotionnel. Deuxièmement, les viscères sont des structures
relativement insensibles. Les changements viscéraux seraient trop lents pour être la source de
sentiments émotionnels. Troisièmement, les mêmes changements viscéraux apparaissent dans des
états aussi bien émotionnels que non-émotionnels. Enfin, l’induction artificielle de changements
viscéraux typiques d’émotions fortes ne produit pas les émotions attendues. Cannon se réfère alors à
la recherche de Marãnon (1924) qui montre que, suite à une injection d’adrénaline, les sujets
rapportent « une simple perception subjective de certains troubles somatiques qui font naître chez
eux une sensation émotive indéfinie ». A elle seule, l’induction de changements périphériques ne
suffirait pas à provoquer un état émotionnel authentique. A partir d’observations physio-
anatomiques, Cannon pose le thalamus comme le centre de coordination des réactions
émotionnelles : il produirait et régulerait les décharges physiologiques des émotions, et il serait la
source de l’expérience affective.
9De toute évidence, les travaux de Cannon rendent impossible l’interprétation de la différence des
émotions entre elles en termes de différences des structures de réponses physiologiques. La théorie
centrale de Cannon offre une conception de l’émotion opposée à celle de James-Lange sur plusieurs
aspects fondamentaux.
10Alors que les théories de James et Lange stipulent que les émotions sont générées par le feedback
de réponses corporelles, Cannon affirme que les émotions sont induites par l’excitation du
thalamus, et que le feedback viscéral n’intervient pas dans l’induction de l’émotion.
11Par ailleurs, Lange présente des configurations physiologiques différentes pour chaque émotion,
alors que Cannon assure, quant à lui, que l’activation émotionnelle est largement indifférenciée
entre les états émotionnels et non-émotionnels.
12Enfin, les trois auteurs sont en désaccord quant à la possibilité d’un centre du cerveau spécifique
qui induirait une émotion : James refuse l’idée d’un centre cérébral de l’émotion, Lange propose
l’existence du centre vasomoteur, et Cannon montre le rôle joué par le thalamus.
1.3. Conclusion
13Les théories de James, Lange et Cannon se sont attachées à expliciter le rôle de l’activation
comme déterminante de l’émotion. Elles sont à l’origine de nombreux travaux sur le rôle des
réponses périphériques ou sur l’identification des structures corticales ou sous-corticales qui
interviennent dans le déclenchement et le déroulement du processus émotionnel.
14La conception périphérique de James a suscité un nombre non négligeable de recherches,
notamment sur la relation causale entre les changements physiologiques et l’émotion, la séquence
temporelle entre ces changements et l’apparition de l’émotion, l’existence de configurations
physiologiques spécifiques à chaque émotion.
15La perspective centraliste de Cannon, quant à elle, ne considérant plus les changements
physiologiques comme cause de l’émotion mais plutôt comme conséquence de l’expérience de
l’émotion, a amené de nombreux chercheurs à considérer la médiation cognitive entre l’apparition
de manifestations internes et l’émotion.
abordés. L’environnement est ici envisagé uniquement comme stimulus inducteur d’émotion, et
n’intervient en aucun cas dans la détermination de l’émotion. Or, le déclenchement de l’activation
ne s’effectue manifestement pas dans un vide social, indépendamment de toute influence. On peut
ainsi imaginer que les particularités d’un environnement puissent affecter l’ampleur et l’intensité
des manifestations physiologiques ressenties, comme cela peut être le cas dans les mouvements de
foule. En outre, la valeur attribuée au stimulus, déterminée par l’apprentissage social du sujet, est un
facteur non négligeable. Si nous reprenons l’exemple de James, une personne qui rencontre un ours
se mettra à courir, si et seulement si, elle perçoit le stimulus « ours » comme une possible menace.
Il s’agit alors de prendre en compte l’évaluation subjective de l’événement stimulus. C’est de fait,
ce que les théories dites cognitives ont développé dans leurs modèles.
2. Les processus cognitifs dans l’élaboration de
l’émotion
p. 23-60
Texto NotasIlustraciones
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1La question du lien entre l’émotion et la cognition est au centre des débats sur le déclenchement et
le déroulement de la séquence émotionnelle. Le terme cognition est toutefois très difficile à définir.
Alors que nous pouvons tous, au moins du point de vue du sujet naïf, avoir une intuition de ce que
traduit le terme émotion, il est loin d’être aisé de se représenter ce qu’est une cognition. On peut
toutefois tenter de la définir de manière très générale, comme l’ensemble des connaissances que le
sujet a du monde et de lui-même, et comme l’ensemble des processus qui permettent d’acquérir ces
connaissances. Dans son acception générale, le terme cognition renvoie aussi à la notion de
traitement de l’information (Lindsay & Norman, 1980).
• 2 Notons que les auteurs utilisent ces différents termes de manière indifférenciée.
2L’idée d’une coexistence d’un être cognitif et d’un être émotionnel indépendants au sein d’un
même individu est ancrée dans la plupart des théories psychologiques modernes (Richelle, 1993).
L’émotion et la cognition ont donc souvent été étudiées comme recouvrant deux réalités totalement
distinctes (Le Ny, 1980). La psychologie cognitive ne réserve d’ailleurs qu’une place minime aux
émotions. Pourtant, il apparaît très vite que ces deux concepts, « émotion » et « cognition », sont
dans la pratique indissociables et en interaction étroite. C’est ainsi qu’un certain nombre d’auteurs,
en particulier depuis le début des années soixante, a tenté de rendre compte des émotions par des
modèles qui font plus ou moins appel aux concepts de la psychologie cognitive. Par souci de clarté,
les termes cognition, activité cognitive ou processus cognitif ne seront pas distingués2.
3Nous présenterons ici les principales conceptions qui ont étudié le rôle des processus cognitifs
dans l’élaboration de l’émotion : les théories de l’évaluation et les théories schématiques.
2.1. Schachter : une théorie cognitivo-
physiologique des émotions
4Schachter fut l’un des premiers à étudier le processus émotionnel comme résultant du jeu de deux
grands facteurs : l’activation physiologique et l’activité cognitive. Il s agissait de montrer que
l’activation physiologique est une composante nécessaire, mais non suffisante, pour déterminer la
qualité de l’émotion ressentie.
5Dans sa revue de littérature, Reisenzein (1983) distingue deux versions différentes de la théorie de
Schachter : (a) la théorie formulée à l’origine par Schachter et Singer (1962), et élaborée ensuite par
Schachter (1964 ; 1971), et (b) la reformulation de la théorie de Schachter du point de vue de
l’attribution causale (Kelley 1967 ; Ross, Rodin, & Zimbardo, 1969 ; London & Nisbett, 1974).
6Nous porterons notre attention sur la théorie originelle de Schachter et présenterons brièvement
quelques critiques à l’encontre de celle-ci, avant d’exposer la reformulation qui en a été faite.
2.1.1. Schachter et Singer (1962) : Origine de la théorie
• 3 Nous considérons ici uniquement le cas où l'interprétation subjective de l'activation est
effectuée (...)
7Selon Schachter et Singer (1962), un état émotionnel nécessite obligatoirement l’interaction de
deux composantes (figure 1) : (a) une activation physiologique, et (b) une cognition appropriée
(émotionnelle ou non) à cet état d’activation. La situation serait interprétée en fonction des
expériences passées du sujet, qui fourniraient la matière à partir de laquelle on peut comprendre et
nommer ses sentiments. Si le sujet possède une cognition explicative immédiate de son état
d’activation, il identifiera spontanément son état émotionnel. Par contre, si le sujet ne possède pas
de cognition explicative immédiate, il cherchera à interpréter son état interne en se comparant à
autrui3.
8Afin d’expliciter la phase d’interprétation et de compréhension des changements corporels,
Schachter introduit la notion de « besoin évaluatif » en faisant appel à la théorie de la comparaison
sociale (Festinger, 1954). Festinger postule en effet que tout individu a tendance à évaluer ses
opinions et aptitudes, et que cette évaluation s’opère par comparaison avec autrui. Schachter
applique ces postulats aux émotions, en posant l’hypothèse que tout individu a besoin d’avoir une
explication cohérente de son état corporel. Si les individus n’ont pas d’explications immédiates à
leur état d’activation, ils utiliseraient les réactions émotionnelles d’autrui comme cible de
comparaison. La qualité de l’émotion serait alors directement fonction du contexte social.
Figure 1. Représentation schématique de la théorie des émotions de Schachter et Singer (1962)
Aumentar Original (jpeg, 120k)
9La célèbre expérience de Schachter et Singer (1962) occupe une place centrale dans la vérification
empirique de la théorie de Schachter. L’activation physiologique est provoquée par une injection
d’épinéphrine (adrénaline). Pour la condition contrôle, il s’agit d’une injection d’un placebo
(solution saline inactive).
10L’explication de l’excitation est manipulée en donnant à un premier groupe de sujets une
information exacte sur les effets de l’épinéphrine. Un second groupe de sujets fait l’objet d’une
information erronée. Un troisième groupe de sujets ne reçoit aucune information sur les effets
secondaires.
• 4 Dans la condition de colère, il n'y a cependant pas de sous-groupe ayant reçu une
information erron (...)
11Enfin, la manipulation des situations sociales consiste en l’élaboration de deux situations
présumées génératrices d’émotion d’euphorie et de colère. A cette fin, immédiatement à la suite de
l’injection, les sujets sont conduits dans une pièce en désordre où se trouve un compère de
l’expérimentateur, identifié comme un autre sujet. Dans la condition dite d’euphorie, le compère se
montre amical et extraverti, et s’engage dans une séquence d’activités soigneusement déterminées
qui laisse voir une très bonne humeur. Pour la colère, le sujet et le compère doivent compléter un
questionnaire dont les questions sont de plus en plus personnelles et insultantes. Les commentaires
du compère se font de plus en plus négatifs, jusqu’à ce qu’il déchire le questionnaire et sorte4.
12Deux types de mesures dépendantes sont prises en vue d’évaluer l’état émotionnel des sujets : (a)
les comportements des sujets lors de l’interaction avec le compère, et (b) les réponses à un
questionnaire post-expérimental sur l’expérience émotionnelle subjective des sujets. Les sujets qui
ont reçu l’épinéphrine et qui ont été incorrectement informés ou non informés sur les effets
secondaires de l’injection, s’estiment plus heureux que ceux qui ont été correctement informés. Ils
manifestent aussi davantage de réponses comportementales d’euphorie ou de colère. Les auteurs
interprètent ce résultat de la manière suivante : lorsqu’il y a activation physiologique et aucune
explication naturelle de cette activation, l’activation est attribuée, par comparaison à
l’environnement social, à l’euphorie ou à la colère.
13Devant ces résultats, Schachter et Singer (1962) concluent qu’il est possible de manipuler
cognitivement les réactions émotionnelles d’une personne qui ressent une activation physiologique
sans explication appropriée de cet état. Selon eux, les états émotionnels doivent être considérés
comme le processus final de l’activation physiologique, qui ne constitue pas à elle seule un élément
suffisant pour qu’une personne se sente dans un état émotionnel. Les facteurs cognitifs apparaissent
indispensables à toute formulation d’émotion. Plus encore, cette étude met en évidence de manière
tout à fait surprenante que la situation sociale dans laquelle se trouve une personne est déterminante
de l’émotion ressentie. En résumé, l’expérience émotionnelle consiste en la perception d’une
activation physiologique diffuse nécessitant une clarification. Celle-ci déclenche une évaluation
cognitive qui a pour principale fonction d’attribuer à l’activation ressentie une cause interne ou
externe.
2.1.2. Critiques et reformulation de la théorie
14L’étude de Schachter et Singer (1962) constitue une importante contribution dans le domaine des
théories des émotions. Cependant, plusieurs critiques ont été avancées sur les problèmes
méthodologiques posés par cette étude. Plutchik et Ax (1967) en formulent, par exemple, trois
principales : (a) l’épinéphrine ne serait pas un bon inducteur d’activation, (b) le groupe placebo et
les groupes sous épinéphrine ne présentent pas de différence significative : si l’émotion requiert une
perception de l’activation physiologique, le groupe placebo aurait dû manifester moins d’émotion,
et (c) les mesures subjectives seraient ambiguës (pour revue voir Cotton, 1981).
15Selon Schachter, deux composantes essentielles sont nécessaires à l’occurrence d’un état
émotionnel : une activation physiologique et une cognition. Ces deux éléments sont toutefois
considérés comme insuffisants (voir Gordon, 1978 ; Leventhal, 1980). Un individu ressentirait une
émotion, si et seulement si, il y a : (a) une activation physiologique, (b) une cognition appropriée à
cette activation, et (c) une relation causale entre ces deux éléments.
2.1.3. Bilan
16De notre point de vue, la théorie de Schachter se situe à l’intersection des théories physiologiques
et cognitives de l’émotion. Elle inclut tant les manifestations physiologiques que l’interprétation
cognitive de celles-ci dans la séquence émotionnelle. De plus, l’environnement social joue un rôle
déterminant de l’émotion induite lorsque le sujet n’a pas d’explication immédiate pour les
changements physiologiques qu’il ressent : l’individu recherche alors dans son environnement
social une cible de comparaison qui lui permettra de s’attribuer l’état émotionnel que ce référent
social manifeste. Ainsi lorsque le compère est euphorique, le sujet évalue son état interne comme
étant les manifestations de la joie ; de manière identique lorsque le compère est furieux, le sujet
déclare ressentir de la colère. C’est en ce sens que l’émotion serait sociale.
2.2. Prolongements directs des travaux de
Schachter : Valins, Zlllmann et Mandler
17Dans le prolongement des travaux de Schachter, trois auteurs sont particulièrement connus pour
le développement théorique qu’ils ont apporté sur la fonction et la nature des réponses viscérales, du
feedback émotionnel et sur les conditions de déclenchement de l’activation : Valins, Zillmann et
Mandler.
2.2.1. L’effet Valins
18Valins, contrairement à Schachter, émet l’hypothèse générale que la présence d’indices
physiologiques n’est pas indispensable pour induire une expérience émotionnelle (Valins 1966 ;
Davison & Valins, 1969 ; Valins 1970 ; Valins, 1974). La simple croyance qu’ont les individus
d’être activés physiologiquement suffirait pour qu’une émotion existe. Deux cognitions seraient
donc nécessaires et suffisantes pour déclencher l’émotion : une cognition portant sur la présence de
l’activation physiologique, et une autre attribuant cette activation à une condition stimulus. Ainsi la
fonction de l’activation physiologique serait uniquement de produire une cognition informant les
individus qu’un stimulus émotionnel a un impact « interne » sur eux. Valins insiste plus que
Schachter sur la distinction entre la perception des changements périphériques et leur véritable
occurrence. Les travaux de Valins ont donné lieu à de nombreuses études dans le domaine de
l’attribution causale.
19La position théorique de Valins est fondée sur une observation expérimentale connue sous le nom
de « l’effet Valins ». Afin de mettre en évidence que la simple croyance d’être activé suffit en soi à
provoquer l’apparition d’une émotion, même s’il n’y a pas de changements périphériques réels,
Valins (1966) a recruté des sujets masculins pour une étude prétendument centrée sur les réactions
physiologiques à des stimulus émotionnels. Il explique aux sujets que les battements de leur cœur
seront enregistrés à l’aide d’un appareil, qui en réalité transmettra des sons préenregistrés de
battements cardiaques. Les sujets sont alors exposés à des photographies de femmes nues tirées
d’un journal spécialisé.
20Un premier groupe de sujets est soumis à l’écoute d’un rythme cardiaque qui est accéléré pour
cinq diapositives et reste stable pour cinq autres. Un second groupe de sujets est soumis à l’écoute
d’un rythme cardiaque qui est ralenti pour cinq diapositives et reste stable pour cinq autres. Deux
groupes de sujets contrôles écoutent le même enregistrement et voient les mêmes photographies,
mais savent à l’avance que les sons sont préenregistrés. La consigne leur explique que l’on étudie
l’impact d’un distracteur sur la manipulation de l’émotion. La variable dépendante, le degré
d’attraction pour les photographies, est mesurée selon 3 dimensions : (a) score direct d’attraction,
(b) choix de 5 photographies parmi 10 comme récompense de la participation à l’étude, et (c)
évaluation de chaque photographie un mois après la passation expérimentale.
21Les résultats indiquent que les photographies jugées les plus attrayantes sont associées à un
changement du rythme cardiaque entendu, quelle que soit la direction – accélération ou
ralentissement – du changement. L’effet s’avère être puissant, puisque même suite au debriefing, les
sujets maintiennent leur choix de photographies.
22L’effet Valins semble mettre en évidence que le simple fait de penser que l’on est activé et
d’attribuer cette activation à un événement stimulus suffirait à susciter une émotion. En manipulant
la perception de changements périphériques d’une personne, il serait ainsi possible de modifier son
état émotionnel. Dans cette perspective, le feedback physiologique n’est plus une condition
nécessaire à l’élaboration d’une émotion. La cognition pourrait être à elle seule génératrice
d’émotion.
2.2.2. Zillmann : La théorie du transfert de l’excitation
23Zillmann (1971) fut le premier à développer le paradigme du transfert d’excitation. Dans son
essence, ce paradigme constitue une application directe de la théorie de Schachter, afin de
démontrer que l’activation physiologique apparaît de manière séquentielle dans le temps. Cette
théorie est fondée sur un fait bien établi : l’activation physiologique ne se termine pas brutalement à
la fin de la condition stimulatrice, mais décline lentement, en raison de la lenteur des manifestations
périphériques induites par le système sympathique (Cantor, Zillmann, & Bryant, 1975 ; Donnerstein
& Hallam, 1978 ; Zillmann, 1971 ; Zillmann & Bryant, 1974 ; Zillmann, Katcher, & Milavsky,
1972).
24Ainsi, si un individu est physiologiquement activé dans une situation A, et se trouve ensuite dans
un autre état d’activation provoqué par la situation B, l’activation résiduelle de A reste présente dans
B, et s’ajoute à l’activation suscitée par cette seconde situation. L’intensité totale de l’activation de
B se trouve ainsi élevée. Ceci constitue le transfert de l’activation de A vers B. Sous certaines
circonstances spécifiques, un individu attribuerait donc de manière erronée l’activation totale qu’il
ressent dans une situation B au seul stimulus émotionnel de B, alors que la réaction émotionnelle
serait intensifiée par l’excitation résiduelle de A (Tannenebaum & Zillmann, 1975).
25Dans une étude particulièrement représentative, Zillmann et Bryant (1974) ont soumis des sujets
à une tâche d’activation physique importante (faire de la bicyclette) ou à une tâche contrôle de
faible activité (écouter de la musique). Suite à la tâche, les sujets sont insultés par un compère de
l’expérimentateur. Après avoir attendu que tous les sujets aient retrouvé le même niveau
d’activation, on donne l’opportunité aux sujets de riposter en envoyant au compère des chocs
électriques. Les auteurs observent que les sujets expérimentaux transmettent des chocs électriques
plus importants au compère que ceux du groupe contrôle. Ces résultats sont interprétés en termes de
transfert de l’activation due à la tâche expérimentale.
26Zillmann et ses collègues ont appliqué le paradigme du transfert d’excitation à de nombreuses
situations, telles que les réponses agressives, les stimulus sexuels, la musique, l’attraction
interpersonnelle. Un résultat intéressant de ces observations répétées montre que le transfert
d’excitation n’apparaît pas si les individus sont placées dans une situation émotionnelle
immédiatement après avoir été exposés à une situation d’activation. Le transfert d’excitation
nécessiterait en effet une période courte de recouvrement entre les deux situations (Zillmann, Mody,
& Cantor, 1974).
27Il faut aussi noter que pour Zillmann la tonalité de l’activation est neutre. Ainsi le transfert
d’excitation influence l’intensité de l’émotion présente mais ne module pas sa nature affective. On
peut donc en déduire que, quelle que soit la tonalité émotionnelle – positive ou négative – des deux
situations A et B, l’intensité de la situation B se voit augmentée dans tous les cas par l’activité
résiduelle de A.
2.2.3. Mandler : La théorie de l’interruption
28Dans la lignée des travaux de Schachter, Mandler (1980 ; 1984 ; 1992) a particulièrement étudié
les conditions de déclenchement de l’émotion. Cet auteur considère l’émotion comme le résultat
d’interruptions, de blocages ou d’inhibitions des comportements habituels, des plans ou des actions
en cours. Ces interruptions seraient produites par la perception d’un décalage entre les
caractéristiques du stimulus et les structures cognitives schématiques existantes du sujet, et
déclencheraient une activité du système nerveux autonome.
29Lorsqu’un événement survient, un processus d’évaluation cognitive serait mis en place. Si cet
événement est congruent avec un schéma cognitif préexistant (absence de décalage), il conduit à
une évaluation positive et n’entraîne pas de rupture dans le déroulement de la séquence, mais plutôt
une facilitation de l’action en cours de réalisation. Cette séquence entraînerait généralement
l’occurrence d’émotions positives.
30Par contre, s’il n’y a pas de congruence entre l’événement et les schémas cognitifs préexistants,
l’évaluation conduit à l’interruption de la séquence comportementale en cours, déclenche une
rupture dans le processus de traitement cognitif et entraîne généralement une émotion négative.
31La théorie de Mandler, répertoriée au sein des théories de la discordance telles que celles de
Simon (1967), d’Oatley et Johnson-Laird (1987) ou de Carver et Scheier (1990), envisage
l’expérience émotionnelle comme résultant des comparaisons cognitives entre la situation présente
et une sorte de vision du monde formée par les connaissances, les croyances, les normes et les buts
ou intérêts d’un individu (Rimé, 1996).
32Si l’émotion est déterminée par l’existence ou l’absence d’un décalage entre les schémas
émotionnels du sujet et l’information nouvelle, elle dépend indéniablement des expériences passées
du sujet et est influencée par la socialisation, la culture de chacun. Dans ce cas, l’émotion serait
directement fonction des normes sociales du sujet. De ce fait, on peut supposer qu’un même épisode
puisse induire diverses émotions selon les normes culturelles du sujet. Ainsi, plus que l’événement
inducteur d’émotion, il serait pertinent de prendre en compte la conformité des situations
inductrices d’émotion vis-à-vis des normes du sujet. Le type et la nature de l’émotion ressentie
seraient donc aussi un produit de l’interaction du sujet avec son environnement social.
2.2.4. Bilan
33En résumé, ces nouvelles conceptions s’attachent particulièrement à marquer la prédominance de
la cognition sur l’activation physiologique dans le déclenchement et la détermination de l’émotion.
Schachter est l’un des précurseurs d’une approche cognitive des émotions. Il introduit dans son
analyse l’existence d’une cognition associée à l’activation physiologique comme déterminante de la
nature même de l’émotion. Quoique peu exploitée par la suite, la dimension sociale de l’émotion est
ici mentionnée. L’environnement social joue un rôle important dans la détermination de l’émotion
vécue. Les aspects sociaux de cette approche de l’émotion n’ont pourtant pas suscité d’intérêt, et
furent écartés dans les perspectives ultérieures. C’est ainsi que pour Valins, la cognition seule suffit
en soi à provoquer un état émotionnel. L’activation physiologique ne serait donc pas une condition
suffisante et nécessaire dans le déclenchement de l’émotion. Pour Zillmann, l’émotion est la
résultante de l’attribution cognitive d’une activation physiologique qui n’a pas de valeur hédonique.
Mandler axe sa conception de l’émotion sur une évaluation de la situation inductrice en rapport aux
schémas émotionnels préexistants du sujet. L’activation n’est qu’une manifestation de cet état
émotionnel.
2.3. Les théories de l’évaluation
34Les théories de l’évaluation envisagent la cognition de la séquence émotionnelle comme la
perception et l’évaluation de la signification d’un événement pour le bien-être d’une personne.
2.3.1. Arnold : Notion d’évaluation cognitive
35Madga Arnold est sans conteste le précurseur des théories cognitives de l’évaluation.
Contrairement à James ou Cannon, Arnold affirme que le cerveau n’est pas le lieu de simples
réflexes, mais qu’il est très actif dans le décodage des stimulus émotionnels. Arnold fait appel au
concept de mémoire des expériences émotionnelles antérieures et à l’estimation des conséquences
possibles de la situation (Arnold, 1945 ; 1950 ; 1960 ; 1970).
36Le modèle théorique d’Arnold (figure 2) présente plusieurs étapes successives : (a) une
évaluation préliminaire du stimulus en fonction du souvenir d’expériences du passé similaires et
d’une estimation des conséquences possibles de la situation actuelle, (b) une impulsion vers ou
contre la situation constituant une « tendance à l’action » qui, lorsqu’elle est consciemment perçue,
donne lieu à (c) une « attitude émotionnelle » spécifique de l’émotion en jeu. Cette attitude
émotionnelle initie des impulsions nerveuses au niveau du cortex via les centres nerveux (thalamus,
hypothalamus), qui déclenchent ainsi les patterns physiologiques appropriés ainsi que les
changements périphériques correspondants (expressions faciales, postures...). Ces changements
périphériques sont alors reportés vers le cortex via les afférences sensorielles. Finalement, ce
feedback physiologique est lui-même perçu, et réévalué. C’est cette seconde évaluation qui donnera
naissance au label émotionnel final.
Figure 2. Représentation schématique de la théorie de Arnold (1950)
Aumentar Original (jpeg, 132k)
37Pour illustrer sa théorie, Arnold prend l’exemple de la peur éprouvée par un pilote de bombardier.
Un pilote scrute le ciel et aperçoit des avions de combat. A partir de ses expériences passées, le
pilote va identifier ces avions comme ennemis. Cette perception entraîne une évaluation des
conséquences possibles, à savoir une bataille entre lui et eux. Cette évaluation génère une attitude
émotionnelle qui prépare le piloté à combattre ou à fuir. En conséquence, les changements
périphériques sont activés via le cortex (respiration, rythme cardiaque...). Simultanément, une
expression faciale de peur se manifeste et les muscles du pilote se tendent. Ces changements
périphériques sont perçus et évalués par le pilote en fonction de ses souvenirs, des conséquences
possibles de la situation. C’est seulement ensuite qu’il peut traduire cela en « peur ».
38Arnold, tout comme Schachter (1964), propose ainsi un modèle qui considère l’émotion comme
un processus temporel qui comprend divers mécanismes psychologiques à travers lesquels un
événement, une situation vont devenir un stimulus émotionnel et donner lieu à une évaluation. Le
concept d’attitude émotionnelle ou de tendance à l’action a eu de nombreuses répercussions, et a été
notamment largement développé par Frijda (1986 ; 1987).
39L’environnement social n’est pas ici directement impliqué dans la nature de l’émotion. Il peut,
tout au plus, être de nouveau considéré comme stimulus déclencheur de la séquence émotionnelle.
Néanmoins, Arnold fait appel aux souvenirs, aux expériences passées du sujet, qui sont liés au
contexte social dans lequel celui-ci évolue. En outre, les tendances à l’action ainsi que les attitudes
émotionnelles décrites par Arnold pourraient tout à fait être contrôlées et gouvernées par le contexte
social. Ainsi l’émotion pourrait être résultante des pressions sociales de l’environnement. Celles-ci
détermineraient le type de configurations corporelles suscitées, et par conséquent la perception et
l’interprétation du feedback physiologique donnant lieu au label émotionnel.
2.3.2. Lazarus : Théorie relationnelle, motivationnelle et
cognitive des émotions
40L’idée fondamentale de la théorie relationnelle, motivationnelle et cognitive de Lazarus (1991a ;
1991b) est la suivante : « we cannot understand the emotional life solely from the standpoint of the
person or the environment as separate units. » (Lazarus, 1991b ; p. 89)
41Un tel fondement donne lieu à une théorie relationnelle. En effet, selon Lazarus et Launier
(1978), les émotions découlent de l’influence mutuelle d’un sujet et de son environnement. Toute
relation personne-environnement aurait une signification émotionnelle potentielle. Cependant,
seules les interactions susceptibles d’affecter le bien-être de l’individu seraient génératrices
d’émotions. Une interaction entre une personne et son environnement induirait alors soit des coûts
(les émotions négatives), soit des bénéfices (les émotions positives) intra et interpersonnels. Une
interaction génère une émotion négative lorsqu’elle empêche, retarde, ou rend impossible la
gratification des besoins, l’atteinte des objectifs ou des engagements, ou encore la réalisation de
valeurs positives. De manière similaire, une interaction entraîne une émotion positive lorsqu’elle
favorise ou amplifie la réalisation des buts et intérêts individuels.
42Cette théorie apparaît aussi comme une théorie « motivationnelle », car elle fait référence aux
buts et objectifs individuels d’adaptation à l’environnement. Lazarus conçoit deux aspects de la
motivation : (a) une variable motivationnelle (un trait ou une caractéristique de personnalité sous
forme de buts hiérarchisés), et (b) une variable transactionnelle (les dispositions de l’individu pour
atteindre ces buts selon les contraintes, les demandes et les ressources présentées par
l’environnement).
43Enfin, c’est une théorie cognitive car l’émotion nécessite une connaissance et une évaluation des
changements de la relation entre le sujet et l’environnement. Lazarus, Kanner et Folkman (1980)
distinguent ainsi trois types d’évaluation cognitive : les évaluations primaires, secondaires et les
réévaluations.
44Les évaluations primaires correspondent à l’évaluation de la situation en termes d’implication
pour le bienêtre de l’individu. Lorsqu’une personne est confrontée à un stimulus émotionnel, elle
évaluerait en premier lieu son degré d’implication dans la situation en observant la pertinence et la
congruence du stimulus avec ses buts, intérêts et valeurs. Trois évaluations fondamentales sont
possibles : (a) la situation n’est pas pertinente car elle n’a pas de signification personnelle : elle peut
alors être ignorée, (b) la situation est jugée positive : l’événement peut être considéré comme
bénéfique ou désirable, et (c) la situation est jugée négative : l’événement peut être jugé stressant,
douloureux, menaçant, ou dangereux.
45Les évaluations secondaires concernent les processus d’évaluation des ressources disponibles afin
de faire face à la situation. Selon Lazarus et Launier (1978), les évaluations secondaires ont une
grande importance au niveau adaptatif, car elles sont directement liées aux stratégies mises en place
par l’individu pour assimiler et intégrer la situation.
46Les réévaluations concernent les modifications des évaluations primaires et secondaires générées
par les changements de la situation. Les réévaluations prennent deux formes différentes : (a)
l’individu se focalise sur ce qui a changé dans sa relation avec l’environnement et évalue la
signification de ce changement, et (b) l’individu effectue un effort d’adaptation au stress.
47Afin de mettre en évidence les déterminants des processus d’évaluations cognitives, Lazarus ét
al. (1980) rapportent une série de travaux empiriques où les réactions émotionnelles de sujets,
soumis à un film de nature stressante, sont observées. La manipulation de l’évaluation consiste à
modifier le contenu de bandes sonores qui accompagnent ce film.
48Dans le cas d’un film présentant une cérémonie de circoncision chez les aborigènes d’Australie,
le commentaire d’accompagnement est soit une « négation » de l’acte (l’accent est porté sur le
caractère joyeux de l’événement et l’absence d’aspects douloureux), soit de type
« intellectualisant » (la scène fait l’objet d’une description technique), soit de type « traumatique »
(on insiste sur l’horreur et la douleur que ressent la personne qui subit la circoncision). Par rapport à
une condition contrôle (absence de commentaire), les deux premiers types de commentaires
(« négation » et « intellectualisation ») entraînent une diminution de la réaction émotionnelle, tandis
que l’inverse se produit dans le cas d’un commentaire « traumatique ». L’émotion suscitée est donc
directement fonction de l’évaluation préalable de la signification de l’événement pour le bien-être
individuel. Selon Lazarus ét al. (1980), ces évaluations dépendraient de facteurs situationnels,
culturels et de personnalité.
49Lazarus (1991a) précise cependant que l’évaluation cognitive n’est pas la seule composante de
l’émotion. Il faut aussi distinguer un état subjectif distinct, les tendances à l’action (préparation de
l’organisme à répondre comportementalement à la situation ; Frijda, 1986 ; Scherer, 1984b), et une
configuration de réponses physiologiques. Ces diverses réponses rempliraient deux fonctions
principales : une fonction de communication sociale et une fonction d’adaptation à l’environnement
(Lazarus, 1968 ; Scherer, 1984a).
50Selon Lazarus, Averill et Opton (1970), les configurations d’activation observées dans l’émotion
dérivent de tendances à l’action générées par les évaluations de la situation et de ses conséquences.
Ces évaluations seraient non seulement le fruit de conditions situationnelles (les facteurs
environnementaux), mais aussi de conditions dispositionnelles et relationnelles (les croyances,
attitudes, traits de personnalité...).
51La conception de Lazarus introduit donc l’interaction de l’individu avec son environnement
comme déterminante de l’émotion. Les émotions seraient fonction de la qualité, mais surtout de
l’évaluation, de l’interaction de l’individu avec son environnement. Les émotions seraient
influencées par les normes, les règles, et les caractéristiques sociales de l’environnement. L’émotion
n’est certes plus considérée ici comme un produit purement individuel, puisqu’elle serait aussi
dépendante de l’environnement social du sujet. Néanmoins, le processus fondamental à l’origine de
la détermination de l’émotion reste un traitement cognitif interne de l’interaction personne -
environnement.
2.3.3. Scherer : Les facettes de l’expérience émotionnelle
52Scherer (1984a) postule que l’émotion est multidimensionnelle. Selon lui, elle comporte cinq
composantes : (a) une composante d’évaluation cognitive des stimulations ou des situations, (b) une
composante physiologique d’activation, (c) une composante d’expression motrice, (d) une
composante motivationnelle incluant les ébauches d’actions et les préparations comportementales,
et (e) une composante subjective. Ces cinq composantes seraient liées à cinq fonctions : (a)
l’évaluation de l’environnement, (b) la régulation du système émotionnel, (c) la préparation à
l’action, (d) la communication des intentions, et (e) la réflexion, le contrôle, et la surveillance.
53Les émotions se situeraient à l’interface entre l’organisme et son environnement. On peut
distinguer trois aspects majeurs de ce système : (a) l’évaluation de la pertinence du stimulus pour
les buts et intérêts du sujet ou les préférences pour certaines situations spécifiques, (b) la
préparation à l’action, physiologique et psychologique, appropriée au stimulus, et (c) la
communication des réactions, états et intentions de l’organisme (Scherer, 1981 ; 1982). La fonction
fondamentale de l’émotion serait de permettre une bonne adaptation du comportement aux
stimulations externes ou internes.
54En proposant « le modèle des processus composants », Scherer (1984b) va surtout tenter
d’effectuer une description des différentes catégories d’évaluations cognitives intervenant dans
l’expérience de l’émotion. Scherer (1989) part du principe « qu’une des fonctions de l’émotion
réside dans l’évaluation continue des stimulations internes et externes en fonction de l’importance
qu’elles revêtent pour l’organisme et de la réaction qu’elles appellent nécessairement » (p. 120).
55Il envisage le processus d’évaluation en une succession très rapide d’étapes de traitement de
stimulus (« Stimulus Evaluation Checks ») qui déterminent la nature et l’intensité de l’émotion.
Scherer décrit cinq étapes distinctes de traitement du stimulus.
56La première étape consiste en une évaluation de la nouveauté ou du caractère inattendu de
l’événement.
57La deuxième consiste en l’évaluation du caractère intrinsèquement plaisant ou déplaisant du
stimulus qui amène l’organisme à ressentir du plaisir ou de l’angoisse.
58La troisième traduit l’évaluation des buts/intérêts favorables liés au stimulus, c’est-à-dire
l’évaluation de la manière dont l’introduction de ce stimulus particulier va avantager ou entraver
l’atteinte de buts ou la satisfaction d’un besoin.
• 5 Ces sous-étapes sont désignées par Scherer comme des sous-contrôles de traitement de
l’information.
59La quatrième détermine les possibilités qu’a l’organisme de faire face au stimulus, en fonction
des informations liées à un événement passé et de ses conséquences pour l’organisme. Cette étape
est composée de 4 sous-étapes5 : (a) déterminer la cause d’un épisode (évaluation ou contrôle des
causes), (b) déterminer dans quelle mesure les activités de l’organisme peuvent affecter les
conséquences de cet épisode, (c) évaluer le pouvoir relatif du sujet en fonction des obstacles ou
adversaires, et (d) apprécier la facilité avec laquelle l’organisme va s’adapter à la nouvelle situation.
60Si toutes ces séquences sont généralement présentes chez toutes les espèces animales, il semble
qu’une cinquième étape de traitement du stimulus n’existe que pour les êtres humains (et peut-être
les chimpanzés) : un contrôle de la compatibilité de la norme par rapport à soi. Elle repose sur une
comparaison de stimulus – ses propres actions ou celles des autres et leurs conséquences – avec les
standards externes et internes comme les normes sociales et divers aspects du concept de soi. Par
exemple, si un comportement ne se conforme pas à la norme sociale ou s’il n’est pas compatible
avec le concept de soi, il y aura apparition de honte, ou de culpabilité.
61La conception de Scherer est donc une perspective cognitive de l’émotion, qui établit une série
d’évaluations successives déterminantes des réponses du sujet et du déclenchement ou non de
l’émotion. Les aspects sociaux sont introduits en tant que facteurs susceptibles d’influencer la
séquence d’évaluation.
2.3.4. Frijda : Une théorie de l’émotion en composantes
62Selon le modèle théorique de Frijda (1986), l’émotion est composée d’un ensemble de phases ou
de composantes distinctes qui s’influencent mutuellement, sans pour autant être déterminantes les
unes des autres.
63Le processus émotionnel (figure 3), tel qu’il est décrit par Frijda (1986), comporte un événement
stimulus qui déclenche : (a) une phase d’analyse et de codage, (b) une phase de comparaison, (c)
une phase de diagnostic, et (d) une phase d’évaluation. Ces phases de traitement de l’information
entraînent alors une préparation à l’action, qui induit à son tour les changements périphériques
associés et la réponse émotionnelle. Toutes ces phases seraient contrôlées par un processus de
régulation.
64La phase d’analyse et de codage correspond à l’encodage de l’épisode stimulus en termes de
familiarité ou de connaissance, entraînant ainsi l’évaluation de ses causes ou conséquences.
65La composante de comparaison se traduit par une évaluation primaire de la pertinence du
stimulus en comparaison avec les intérêts et buts de la personne. Elle se manifeste par quatre types
de signaux possibles : le plaisir, la douleur, le désir ou la surprise.
66Suite à la phase de comparaison, le sujet évalue la situation stimulus dans sa globalité en termes
de possibilité ou d’impossibilité d’y faire face. Cette évaluation secondaire, qui constitue la
composante de diagnostic, répertorie les différentes actions possibles à émettre, et entraîne
l’évaluation de l’urgence, de la difficulté ou de la gravité de l’événement. Ces différentes
évaluations se combinent en un signal de contrôle prioritaire qui amène soit l’interruption, soit un
effet distracteur de l’action en cours.
67Sur la base de ces informations, une préparation à l’action est générée par un plan d’action, une
tendance à l’action et/ou un mode d’activation, qui déclenchent les changements physiologiques.
Une action, comportementale ou cognitive, est alors sélectionnée et mise en place.
68Frijda (1986) conçoit donc les émotions comme des changements dans l’interprétation d’une
action. Elles impliquent des états de préparation à l’action induits par l’évaluation d’événements
comme émotionnellement significatifs (c’est-à-dire lorsqu’ils apparaissent comme favorables ou
défavorables au bien-être ou aux intérêts de l’individu). La conception de Frijda comporte ainsi
essentiellement deux composantes : une composante évaluative et une composante de préparation à
l’action.
Figure 3. Représentation schématique simplifiée du modèle de l’émotion en composantes (Frijda,
1986)
Aumentar Original (jpeg, 143k)
69Les mécanismes d’évaluation transforment le stimulus en une « structure situationnelle
significative ». L’événement stimulus acquiert une signification en fonction de ses liens avec le
bien-être et les intérêts de l’individu. Frijda définit les intérêts comme des dispositions à désirer
l’occurrence ou non d’une situation donnée. L’intensité d’une émotion serait relative à la force de
ces intérêts.
70Selon Frijda (1986), la notion de préparation à l’action est la caractéristique la plus importante de
l’émotion. Cette notion fait référence à des dispositions innées pour l’exécution de certaines actions
ou l’achèvement de certains changements relationnels avec l’environnement. En d’autres termes,
une tendance à l’action concerne l’activation, mais pas encore la réalisation, de plans de
comportements ayant pour fonction de changer la relation entre la personne et son environnement.
Les impulsions d’approche et d’évitement sont des exemples de ces tendances d’action (Frijda,
Kuiper, & ter Schure, 1989).
2.3.5. Bilan
71Les théories de l’évaluation cognitive ont sans nul doute apporté une importante contribution à la
compréhension du phénomène émotionnel. Un point commun se dégage de l’ensemble de ces
conceptions théoriques : celui de la fonction adaptative de l’émotion.
72La notion de préparation à l’action, développée essentiellement par Frijda, indique une
programmation de comportements susceptibles de gérer et de faire face à la situation. Cette
préparation comportementale est générée par les évaluations des stimulations internes ou de la
situation. Dans tous les cas, ces évaluations sont tributaires de l’environnement social, des normes
sociales et de la culture du sujet. Quoique les facteurs sociaux soient effectivement pris en compte
dans certaines de ces conceptions, le processus émotionnel est toujours considéré comme un
phénomène individuel et ramené avant tout à un processus cognitif.
2.4. Les théories schématiques
73Le postulat de base de ces théories est celui de l’existence d’un ensemble d’informations
émotionnelles stockées en mémoire qui ont pour principale fonction de réactiver une émotion
lorsqu’un de ses éléments est activé. Bon nombre d’émotions peuvent ainsi être déclenchées sans
que l’on puisse établir un lien immédiat entre le stimulus et l’individu. Certains états affectifs
peuvent simplement survenir lorsqu’une personne est confrontée à un lieu, un objet, une personne
qui font référence à des expériences passées.
2.4.1. Leventhal : Une théorie des émotions perceptuelle
motrice
74Leventhal (1980 ; 1984) s’intéresse essentiellement aux mécanismes actifs dans la construction
de l’expérience émotionnelle. Il décrit trois caractéristiques de base du phénomène émotionnel : (a)
les émotions sont universelles, (b) elles sont différenciées, et (c) elles altèrent l’organisation du
système comportemental.
75Le mécanisme émotionnel est décrit comme un système de traitement de l’information actif
organisé en une série d’étapes hiérarchisées de niveau de traitement. La première étape assure la
réception et l’interprétation de l’information émotionnelle : le codage. Celui-ci résulte de
l’interprétation perceptive (la représentation de la situation stimulus) et de la construction d’une
émotion subjective (la représentation émotionnelle de la situation). La deuxième étape produit
l’exécution de plans d’actions pour faire face à la situation perçue. Enfin, la troisième étape produit
un ensemble de critères et d’évaluations de la possibilité d’adaptation.
76Leventhal (1980 ; Leventhal & Scherer, 1987) propose trois types différents de traitement de
l’information émotionnelle : (a) un traitement sensori-moteur, (b) un traitement schématique, et (c)
un traitement conceptuel.
77Le traitement sensori-moteur serait le centre du traitement émotionnel. Selon ces auteurs,
l’activité innée du système moteur est manifeste. La réceptivité du nouveau-né aux indices
interpersonnels spécialisés (ton de la voix, visage...), et la variété des réactions expressives
produites seulement quelques heures après la naissance fourniraient une preuve de la nature
préprogrammée des expressions émotionnelles.
78Le traitement émotionnel schématique correspond à des structures mnésiques perceptivo-
motrices. Il inclut les souvenirs moteurs de réactions instrumentales régulièrement associées à une
image ou une émotion antérieure et aux réactions expressives et autonomes. Leventhal (1980) décrit
cinq traitements émotionnels schématiques : (a) l’imagerie, (b) l’intrusion d’images mentales dans
le cours d’activités de résolution de problème, (c) la généralisation et l’intensification d’état
émotionnels ultérieurs par l’activation autonome d’une émotion antérieure, (d) l’observation
d’imagerie vive lors du sommeil paradoxal, et (e) la participation de l’hémisphère cérébral droit
dans le traitement de patterns d’informations.
79Le traitement conceptuel se compose de deux éléments. Le premier mémorise les informations
d’épisodes émotionnels passés, et le second est utilisé lors de la réalisation d’actes émotionnels.
80La perspective multidimensionnelle de Leventhal permet de concevoir un modèle de l’émotion
présentant diverses composantes de nature subjective, expressive et physiologique. Les
informations sont stockées en mémoire et réactivées en présence d’un stimulus. L’émotion est
cependant ici uniquement considérée comme un phénomène cognitif dépourvu de toute dimension
sociale. Elle résulte d’une succession de traitement de l’information.
2.4.2. Bower : Modèle de la mémoire en réseau
81Bower (1981 ; 1992 ; Bower, Gilligan, & Monteiro, 1981) conçoit la mémoire comme un réseau
de nœuds interdépendants représentant chacun un concept sémantique. Chaque nœud émotionnel
(joie, peur, tristesse, colère...) serait relié à d’autres nœuds du réseau, et en particulier aux
expériences personnelles passées inductrices d’émotion, aux mots du langage qui décrivent cette
émotion, aux manifestations comportementales de celle-ci, etc. Ces nœuds émotionnels pourraient
être activés par plusieurs stimulus, aussi bien physiologiques que symboliques.
82Quand l’activation d’un nœud émotionnel dépasse un certain seuil, il se produit alors une
diffusion de l’activation dans une partie du réseau. Cette diffusion de l’activation déclenche alors le
pattern d’activation automatique et le comportement communément assigné à l’émotion
correspondante. Lorsque deux nœuds émotionnels sont activés en même temps, il peut en résulter
un comportement expressif correspondant à une combinaison de ces deux patterns purs. Par
exemple, si les nœuds émotionnels de la tristesse et de la peur sont activés simultanément,
l’émotion ressentie pourrait être le désappointement.
83Une telle diffusion de l’activation aura plusieurs conséquences. La première conséquence
correspond à une plus grande disponibilité des unités perceptives et interprétatives du nœud
émotionnel activé. Ceci expliquerait pourquoi certaines données perceptives liées à l’émotion
activée sont plus rapidement identifiées que d’autres (Postman & Brown, 1952). La production
d’associations verbales dont la tonalité correspond à l’état émotionnel du sujet pourrait s’expliquer
également par ce processus de diffusion. En effet, on peut penser que le nœud émotionnel activé est
en relation directe avec d’autres nœuds de même tonalité. Par exemple, le nœud « dépression »
serait relié à d’autres nœuds à tonalité émotionnelle triste. Le sujet déprimé aurait ainsi tendance à
se focaliser davantage sur les événements tristes qui, par feedback, augmenteraient l’activation du
nœud émotionnel « dépression ». Ce modèle pourrait bien sûr être généralisé à l’anxiété, la peur,
etc.
84La seconde conséquence de la diffusion de l’activation est que l’accord entre la tonalité
émotionnelle de l’information et l’état émotionnel déjà activé du sujet conduirait à une suractivation
du nœud émotionnel correspondant. Ainsi, la liaison entre le nœud émotionnel et la trace mnésique
correspondant à l’information traitée serait intensifiée. L’intensification de cette liaison produirait
alors un meilleur rappel de l’information. L’hypothèse de l’influence de l’intensité émotionnelle
associée à une information sur le rappel a été confirmée par Dutta et Kanungo (1975). Ils ont
montré que des sujets rappelaient plus fréquemment des mots d’intensité élevée que des mots de
faible intensité. De même, Martins (1982 ; 1985) a montré que les phrases d’un récit dramatique les
plus fréquemment rappelées sont celles qui avaient la plus forte tonalité affective.
85Le traitement sélectif décrit par Bower et al. (1981) serait donc mis en œuvre par l’accord entre la
tonalité émotionnelle des informations et l’état émotionnel du sujet. Celui-ci serait plus attentif à
des informations en relation avec son propre état émotionnel. Il en résulterait notamment
l’intensification de la trace mnésique associée à cet événement, et donc une meilleure mémorisation
et un meilleur rappel.
2.4.3. Lang : Théorie bio-informationnelle des émotions
86Lang (1985 ; 1994), tout comme Frijda (1986), définit les émotions comme des dispositions à
l’action. Elles sont instantanées lorsque le souvenir d’épisodes spécifiques est activé. Les épisodes
émotionnels seraient codés en mémoire selon un réseau d’unités informationnelles mutuellement
activables. Lorsqu’une unité informationnelle est activée par un stimulus, l’activation s’étendrait
aux unités adjacentes. Selon l’intensité de l’activation, il est possible que l’ensemble du réseau soit
en éveil. On retrouve ici des idées similaires à celles développées dans le modèle de la mémoire en
réseau de Bower, Gilligan et Monteiro (1981).
87La forme du réseau peut être décrite par un ensemble de niveaux conceptuels hiérarchisés. Les
niveaux les plus élevés sont de trois types : le stimulus, la réponse et la pensée. Les unités de
stimulus correspondent aux représentations des événements perçus, les unités de réponses codent
les trois systèmes de réponses basiques (comportements, mobilisation physiologique et langage
expressif ; Lang, 1978), et les unités de pensées se réfèrent à des connaissances sémantiques
associées.
2.4.4. Bilan
88Il est manifeste que les théories schématiques de Leventhal, Bower et Lang considèrent l’émotion
comme un processus cognitif de traitement de l’information organisé sous forme de séquences
successives. Ces trois conceptions sont basées sur le rôle déterminant de la mémoire dans le
déclenchement et l’activation du phénomène émotionnel.
89Dans le cadre du rappel de l’information émotionnelle, on conçoit aisément quelle peut être
l’importance de telles conceptions. En effet, lorsqu’une personne évoque un épisode émotionnel
qu’elle a vécu, elle fait appel à ses souvenirs pour décrire, expliquer et interpréter la situation. Cette
évocation activera les diverses composantes - sensori-motrices, subjectives et de préparations à
l’action - de l’expérience émotionnelle, qui auront un impact certain sur le sujet et son interlocuteur.
Une situation de communication des émotions sera non seulement soumise aux biais de
reconstruction cognitive du souvenir de l’épisode conté, mais sera aussi une situation émotionnelle
en tant que telle.
2.5. Conclusion
90Alors que les émotions étaient considérées comme de simples manifestations physiologiques, les
conceptions théoriques dites cognitives ont apporté un regard nouveau, en intégrant la dimension
cognitive du processus émotionnel. La cognition est ici envisagée tant comme composante de
l’émotion que déterminante des réponses émotionnelles. À partir de ce postulat, les théories de
l’évaluation et les théories schématiques se sont développées afin de déterminer le rôle et la
fonction de l’activité cognitive dans le processus émotionnel, mais aussi dans les effets en retour de
l’émotion sur les processus cognitifs tels que la mémoire, le traitement de l’information,
l’attention...
91Du point de vue de la psychologie sociale, la théorie de Schachter nous semble particulièrement
intéressante. En effet, la nature et le type même de l’émotion suscitée par une situation ambiguë
dérive directement de la comparaison sociale entre le sujet et son environnement. Un sujet évaluera
son état interne en se conformant aux réactions de son entourage immédiat, pour peu que celui-ci
soit un référent pertinent dans la situation donnée. L’émotion découle ainsi directement de
l’environnement social. On peut regretter que les chercheurs se soient essentiellement focalisés sur
l’évaluation cognitive, en limitant l’émotion à un processus individuel, même si les aspects sociaux
intervenant dans la séquence émotionnelle n’ont pas été totalement négligés.
est une construction interne, tout comme la perception dans les modèles cognitifs classiques (voir
par exemple Neisser, 1967). Le problème est que ces théories ne rendent pas compte de la diversité
des réponses individuelles, ni de celle des réponses d’un ensemble d’individus d’une même
communauté – ou de communautés différentes – dans une même situation stimulus. Plus
exactement, elles expliquent ces différences par l’apprentissage social (c’est-à-dire les normes, les
croyances) mais ne rendent pas compte de cet apprentissage.
93Si la notion d’évaluation semble ainsi devenue une notion fondamentale dans la tentative de
conceptualisation de l’émotion (elle permet de déterminer comment un stimulus devient pertinent et
déterminant du déclenchement de l’émotion), il apparaît que ce processus d’évaluation dépend de
l’histoire du sujet. Les expériences passées, les croyances, les normes sociales du sujet vont être la
clef de l’évaluation individuelle d’une personne soumise à une situation donnée. Une même
situation pourra donc être perçue de manière tout à fait différente selon les expériences individuelles
de chacun, et de ce fait induire diverses émotions. Dès lors, la socialisation, la culture des individus
sont des facteurs non négligeables, qu’il faut prendre en compte dans la séquence émotionnelle.
94Plusieurs auteurs, comme Lazarus, Scherer ou Frijda, se sont également intéressés aux fonctions
de l’émotion. Les émotions sont essentiellement perçues comme un processus adaptatif, qui permet
à l’individu de faire face à la situation émotionnelle. Là encore, même si les auteurs envisagent les
interactions du sujet avec son environnement, la dimension sociale est de nouveau écartée. Tout se
passe comme si les émotions ne remplissaient que des fonctions individuelles et ne servaient pas au
groupe dans son ensemble. Un mouvement théorique a toutefois abordé l’utilité sociale de
l’émotion. Il s’agit des conceptions qui s’inscrivent dans la perspective évolutionniste, et qui ont
essentiellement étudié la fonction communicative des émotions au sein des relations
interpersonnelles.
. Les théories néo-darwiniennes
p. 61-73
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1La perspective évolutionniste tire son origine des travaux de Darwin (1872). Elle étudie
essentiellement la fonction communicative des émotions, en donnant la prédominance aux
expressions faciales, et a développé une taxonomie de diverses émotions de base ou fondamentales.
2Il n’existe cependant pas actuellement de consensus entre les divers auteurs sur l’existence même
des émotions fondamentales ou de base. Ceux qui sont en faveur du concept d’émotions de base
considèrent les émotions comme des entités psychologiques réelles, dont un certain nombre sont
universelles (Ekman, 1982 ; Izard, 1977 ; Plutchik, 1980 ; Tomkins, 1980). Ceux qui militent contre
l’existence de telles émotions spécifiques et universelles appartiennent surtout au courant du
constructivisme social (Averill, 1980). Selon eux, les différences culturelles influenceraient la
construction des catégories émotionnelles. Par conséquent, aucune émotion ne pourrait être basique.
3.1. Darwin : une approche biologique et
adaptative de l’émotion
3Charles Darwin, en 1872, fut l’un des premiers à s’intéresser aux phénomènes émotionnels en
publiant, dans le prolongement de son analyse évolutionniste de l’univers vivant, un ouvrage
intitulé L’Expression des émotions chez l’homme et l’animal.
4La démarche de Darwin (1872) est motivée par une approche évolutionniste des expressions
émotionnelles en termes de continuité entre les diverses espèces animales. Elle est fondée sur la
question de la sélection des expressions émotionnelles au cours de l’évolution et de leurs fonctions
adaptatives à l’environnement.
5Pour Darwin, les expressions émotionnelles de l’adulte humain sont le reflet de la continuité de
systèmes comportementaux complexes dérivés des autres espèces animales. Elles correspondraient
à une sorte de comportement rudimentaire, résiduel d’un système comportemental plus complexe
qui se serait modifié au fil de l’évolution. Les émotions auraient donc une qualité primitive
adaptative liée tant au passé de notre espèce en termes d’évolution, qu’à notre propre histoire
personnelle (Oatley & Jenkins, 1996).
6Darwin a recours à trois principes de base afin d’expliciter sa démarche : (a) les habitudes
associées (les expressions émotionnelles sont à l’origine des actes utilitaires qui rempliraient une
fonction adaptative par rapport à l’environnement), (b) l’antithèse (les états émotionnels sont
souvent caractérisés par des manifestations motrices antagonistes), et (c) l’action directe sur le
cerveau (effet de « débordement » et de dérivation de la force nerveuse engendrée par la
stimulation).
7Les méthodes d’analyse de Darwin sont, pour cette époque, tout à fait remarquables. Il utilise,
notamment, la technique du questionnaire et l’observation directe des expressions émotionnelles de
différentes espèces animales par le biais de photographies. A partir de l’ensemble du matériel
recueilli, Darwin constituera une taxonomie des principales expressions émotionnelles en les
associant à un système moteur ou biologique spécifique, et en y assignant l’émotion
correspondante. Ce sera la première classification des émotions déterminée par des configurations
expressives faciales et corporelles spécifiques.
3.2. La théorie de l’amplification de Tomkins
8Tout comme James (1884) et Lange (1885), Tomkins (1962 ; 1963 ; 1980), considère que l’affect,
terme qu’il utilise pour désigner l’émotion, est le produit d’un ensemble organisé de réponses
faciales, musculaires et viscérales suscitées par un programme spécifique inné, localisé au niveau
des centres sous-corticaux. Lorsque ces programmes sont activés, ils amplifient les expressions
faciales, puis les réponses corporelles musculaires et viscérales. Lorsque nous percevons ces
réponses, nous ressentons l’affect correspondant.
9Afin de déterminer quelle émotion primaire peut être ainsi suscitée, Tomkins propose de faire
correspondre à chaque expression faciale primaire une émotion spécifique. Neuf émotions de base
ont ainsi été déterminées : l’intérêt, la joie, la surprise, l’anxiété, la peur, le mépris, le dégoût, la
honte et la colère.
10S’il existe des configurations de réponses innées, Tomkins stipule qu’il existe également des
activateurs innés de chaque émotion. Les différents activateurs sont générés suivant le principe
général de la densité de stimulation neuronale (c’est-à-dire le nombre d’impulsions neuronales par
unité de temps).
11Trois types d’activateurs d’affect sont ainsi distingués : (a) les stimulations qui augmentent
l’activation, (b) celles qui la gardent constante à un niveau élevé, et enfin (c) celles qui la
diminuent. Selon la soudaineté de l’augmentation de la stimulation, un individu ressentira de la peur
ou de l’intérêt. Si la stimulation atteint et maintient un haut niveau d’activation, il ressentira de la
colère ou de l’angoisse. Si par contre la stimulation diminue soudainement, il sera joyeux.
12La perspective de Tomkins, qui développe l’idée que les réponses faciales jouent un rôle
déterminant dans l’induction même de l’émotion, est à l’origine de l’hypothèse de la rétroaction
faciale. Cette hypothèse prédit que des expressions faciales distinctes provoqueraient des
expériences subjectives d’émotions spécifiques, et qu’il existerait aussi une corrélation entre
l’intensité de ces expressions et celle des sentiments subjectifs (Kirouac, 1989).
3.3. Izard : théorie différentielle des émotions
13Dans la lignée des travaux de Tomkins, la théorie différentielle des émotions d’Izard (1971 ;
1977 ; 1978 ; Izard & Buechler, 1980) propose un modèle de l’interrelation entre les processus
émotionnels et les autres sous-systèmes de personnalité. L’aspect central de cette théorie sera de
déterminer quel est le rôle des émotions de base dans le développement et le fonctionnement de la
personnalité.
14Cet auteur définit les émotions de base ou fondamentales comme un phénomène motivationnel
complexe, formé de trois composantes principales : neurophysiologique, expressive et subjective.
La composante neurophysiologique correspondrait à un pattern inné d’activité électrochimique du
système nerveux. La composante expressive consisterait surtout en un pattern caractéristique de
l’activité faciale, mais aussi en des réponses corporelles musculaires et viscérales, ainsi qu’en des
expressions vocales. La composante subjective désignerait la conscience de l’émotion
fondamentale.
15Dix émotions de base sont ainsi déterminées : l’intérêt, la joie, la surprise, la tristesse, la colère, le
dégoût, le mépris, la peur, la honte et la culpabilité.
16Selon Izard et Buechler (1980), les émotions fondamentales motivent et organisent l’ensemble
des comportements afin de servir les fonctions adaptatives de la vie. De l’enfance à l’âge adulte, les
expériences émotionnelles vécues donneraient la force et la direction des comportements ultérieurs.
Contrairement aux autres théories qui considèrent les émotions comme des phénomènes
désorganisés, perturbants, celle d’Izard insiste sur leur rôle fonctionnel dans le développement des
liens, des communications et de l’autorégulation humaine.
3.4. Plutchik : une théorie psycho-
évolutionniste générale des émotions
17Un aspect central de la théorie de Plutchik (1970 ; 1980 ; 1984) concerne le modèle, appelé
« Circomplex », qui détermine huit émotions de base : la peur, la colère, la joie, la tristesse,
l’acceptation, le dégoût, l’espérance, la surprise. Toutes les autres émotions sont dérivées des
émotions primaires et constituent les émotions secondaires. La distinction de ces huit émotions
primaires s’appuie sur l’identification de huit séquences comportementales prototypiques ayant
chacune une fonction adaptative distincte.
18Les émotions sont décrites selon trois types de langage : (a) un langage subjectif qui correspond à
l’étiquetage verbal des huit émotions fondamentales, (b) un langage comportemental qui correspond
aux manifestations comportementales expressives de ces émotions (expressions faciales, postures,
gestes...), et (c) un langage fonctionnel, lui-même composé de huit fonctions adaptatives
prototypiques relatives aux huit émotions de base : protection, destruction, reproduction,
réintégration, affiliation, rejet, exploration et orientation (tableau 1).
Tableau 1. Fonction associée à chaque émotion de base selon le modèle de Plutchik (1970/1984)
Émotions Fonctions
Peur Protection
Colère Destruction
Joie Reproduction
Tristesse Réintégration
Acceptation Incorporation
Dégoût Rejet
Espérance Exploration
Surprise Orientation
19Plutchik propose également que ces diverses émotions de base sont reliées selon trois
dimensions : leur intensité (par exemple la peur et la panique), leur degré de similitude (la honte et
la culpabilité sont plus proches entre elles que la joie et le dégoût), et leur polarité (la tristesse
opposée à la joie). Ces trois dimensions sont représentées dans la figure 4.
Figure 4. Modèle multidimentionnel de l’émotion (Plutchik, 1980)
Aumentar Original (jpeg, 149k)
20Selon Plutchik (1980), une émotion ne serait pas une expérience subjective en tant que telle, mais
plutôt une construction de diverses classes de phénomènes, tels que les rapports verbaux
d’expériences émotionnelles internes et les comportements expressifs, adaptatifs et évaluatifs. Son
analyse est une approche fonctionnelle des émotions qui implique la reconnaissance par un
organisme des aspects favorables ou défavorables de son environnement. Ce processus d’évaluation
représente l’aspect cognitif des émotions sans pour autant constituer à lui seul l’émotion. Les
évaluations sont considérées comme une partie du processus total qui amène un organisme à
interagir avec son environnement dans une perspective adaptative. Chaque expression émotionnelle
aurait une fonction communicative déterminée et spécifique, qui aurait pour objet de garantir au
sujet une bonne adaptation à son milieu.
3.5. Ekman : une perspective en faveur de
l’existence des émotions de base
21L’analyse des expressions faciales de diverses cultures a permis à Ekman et ses collaborateurs de
distinguer 13 émotions de base : 4 dont le statut lui semble certain (colère, peur, dégoût et tristesse),
et neuf autres émotions qui demandent encore à être étudiées plus en détails pour statuer sur leur
état : joie, intérêt, mépris, surprise, culpabilité, honte, embarras, respect et excitation (Ekman,
1982 ; Ekman & Friesen, 1975 ; 1978, Ekman, Friesen, & Ellsworth, 1972 ; pour revue Ekman,
1989 ; 1992).
22Ekman (1992) énonce également un ensemble de neuf propriétés qui identifieraient ces émotions
de base. Une émotion fondamentale :
1. possède un signal universel distinct,
2. est présente chez d’autres primates que l’humain,
3. a une configuration propre de réactions physiologiques,
4. est associée à des événements déclencheurs universels distincts,
5. a des réponses émotionnelles ou des composantes convergentes,
6. est rapidement déclenchée,
7. est de courte durée,
8. est évaluée automatiquement,
9. apparaît spontanément.
23Ekman précise toutefois que toutes ces caractéristiques ne sont peut-être pas une condition
nécessaire et suffisante à l’occurrence de l’émotion fondamentale, et que d’autres investigations
seraient utiles afin de clarifier le poids de chacune des propositions citées.
24Par ailleurs, l’encodage et la reconnaissance des expressions faciales de certaines émotions de
base (joie, surprise, peur, dégoût, colère et tristesse) seraient universelles (Ekman, 1982 ; Kirouac &
Doré, 1982). Ekman et Friesen (1969 ; 1971) postulent cependant que les expressions faciales
seraient gouvernées par des règles sociales (« displays rules ») propres à chaque culture. Ces règles
d’expression régiraient quelle émotion manifester selon les circonstances – événement, entourage
social, adéquation entre l’émotion exprimée et la situation à proprement parler. En ce sens, les
expressions faciales émotionnelles seraient contrôlées par les normes culturelles et sociales. Ekman
(1984) montre ainsi qu’une personne est capable de produire volontairement une expression faciale
émotionnelle conforme à la situation sans réellement ressentir l’émotion exprimée.
3.6. Conclusion
25Les théories néo-darwiniennes se sont essentiellement focalisées sur la détermination des
émotions de base en étudiant les expressions faciales émotionnelles. Les diverses catégorisations
des émotions de base proposées indiquent qu’il existe d’importantes divergences entre les auteurs
(tableau 2). Seules cinq émotions de base sont communes aux quatre théories (colère, dégoût, joie,
peur et surprise).
Tableau 2. Liste des émotions fondamentales proposées par les théories de Tomkins, Izard,
Plutchick et Ekman
Tomkins Izard Plutchik Ekman
Colère Colère Colère Colère
Dégoût Dégoût Dégoût Dégoût
Joie Joie Joie Joie
Peur Peur Peur Peur
Surprise Surprise Surprise Surprise
" Tristesse Tristesse Tristesse
Mépris Mépris " Mépris
Honte Honte " Honte
Intérêt Intérêt " Intérêt
" Culpabilité " Culpabilité
" " Acceptation "
" " Espérance "
Anxiété " " "
" " " Embarras
" " " Respect
" " " Excitation
26Ces divergences peuvent non seulement être expliquées par les différentes procédures
méthodologiques, mais également par les divers critères d’inclusion utilisés pour classifier les
émotions. On comprend alors que le concept d’émotions de base fasse l’objet de critiques, et que
certains nient l’existence même de ces catégories d’émotions (voir Ortony & Turner, 1990 ;
Wierzbicka, 1992).
27Néanmoins, ces diverses conceptions théoriques ont en commun de mettre l’accent sur la relation
entre une configuration expressive faciale et une émotion spécifique. L’expression faciale aurait un
rôle déterminant dans le déclenchement de l’expérience subjective émotionnelle. Comme dans les
théories cognitives, ces expressions émotionnelles auraient une fonction adaptative. Elles
permettraient aussi de communiquer à autrui son état émotionnel interne.
4. Averill : un point de vue du constructivisme
social
p. 75-79
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1Comme nous avons pu le constater jusqu’à présent, l’étude de l’émotion en psychologie a été
pratiquement envisagée dans la seule perspective intra-individuelle. Les questions les plus souvent
examinées sont celles des processus émotionnels généraux, de la relation entre penser et ressentir,
de la structure de l’émotion ou de l’identification des émotions de bases. Bien sûr, le contexte
interpersonnel n’a pas été pour autant complètement ignoré : les cibles d’activation ont notamment
été envisagées comme provenant du contexte social. Néanmoins, il est légitime de conclure que les
émotions ont été principalement envisagées dans une perspective intrapsychique. Or, quelques
auteurs se sont « risqués » à étudier les émotions d’un point de vue social et culturel. Nous
aborderons ici brièvement le point de vue d’Averill.
2Selon Averill (1980), les émotions seraient le produit de « constructions sociales », et dépendraient
essentiellement du contexte social dans lequel elles apparaissent. Il ne s’agit plus dans cette
perspective de tenter de déterminer des configurations spécifiques innées et universelles des
émotions, mais de considérer que l’émotion est essentiellement déterminée par les normes, les
règles sociales qui existent dans un environnement social donné. Le courant du constructivisme
social s’oppose ainsi fermement à la notion d’émotion fondamentale ou de base.
3Averill (1980) considère que l’émotion est constituée de rôles sociaux transitoires (ensembles de
réponses socialement prescrites) qui se réfèrent à des normes sociales ou à des attentes partagées.
Ces normes sont représentées comme des structures ou des schémas cognitifs provenant des
évaluations de stimulus, de l’organisation des réponses à ce stimulus et du contrôle comportemental
correspondant. Une définition de l’émotion en termes de rôles sociaux transitoires reste cependant,
selon Averill (1980), incomplète. Il faut y ajouter deux autres éléments importants : l’évaluation des
stimulus émotionnels et l’expérience de passivité. Les évaluations émotionnelles correspondent à
des jugements hédoniques personnels sur ce qui est désirable ou indésirable. L’expérience de
passivité correspond au fait que l’émotion n’est pas quelque chose que les individus font (comme
une action) mais qu’ils subissent (comme une passion).
4Ainsi une émotion serait un ensemble de réponses sociales, constituées de normes et d’attentes
partagées au sein d’un groupe, dont la signification est seulement symbolisée par le label
émotionnel que le sujet applique à son comportement. C’est par le biais de pratiques linguistiques
que se construiraient les divers états émotionnels. C’est ainsi que Wierzbicka (1992) postule, par
exemple, que les concepts « anger », « happiness », « sadness », « fear » et « disgust » seraient des
artefacts culturels de la langue anglaise et ne pourraient nommer un état émotionnel universel. Une
recension de Russell (1991) montre également que le concept d’émotion et les catégories des
émotions fondamentales ne sont pas clairement universels.
5Averill (1980) émet toutefois quelques limites à son approche théorique du rôle social transitoire.
Premièrement, le fait de définir les émotions comme des rôles sociaux transitoires est un moyen
métaphorique du langage. Si on ne peut pas spécifier les conditions sous lesquelles certains
comportements ne se conforment pas à un rôle, alors l’entière analyse devient un simple jeu de mots
qui n’autorise ni preuves, ni réfutation de la théorie. Une autre limitation de l’analyse de rôle,
avancée par Averill, est qu’il n’y a pas directement de lien avec les importants problèmes
généralement posés dans les théories des émotions. Ceci est particulièrement vrai en regard des
mécanismes cognitifs et physiologiques qui aident à médiatiser les réponses émotionnelles. Les
rôles sociaux représentent des unités fonctionnelles dans un système social, ils ne font pas référence
aux états psychologiques en tant que tels.
6Cependant, nous pouvons avancer l’idée que toute approche ne peut rendre compte de tous les
aspects d’un phénomène. Il est possible d’envisager plusieurs niveaux d’analyse de l’émotion :
biologique, physiologique, cognitif ou social. Quoique nous n’ayons que peu de données
empiriques à l’appui d’une vue constructiviste des émotions, le fait qu’Averill ait considéré
l’émotion comme une construction sociale nous semble fort intéressant, car il introduit dans son
analyse l’aspect social des émotions qui seraient en partie le produit de relations interpersonnelles.
5. Conclusion générale
p. 81-85
Texto Notas
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1Toutes les théories que nous avons mentionnées abordent l’émotion d’un point de vue spécifique,
et chaque auteur tente finalement de présenter sa propre définition. Devant cette diversité de
conceptions théoriques, nous préférerons donc, comme la plupart des spécialistes du domaine,
décrire l’émotion comme un processus multidimensionnel déterminé par trois composantes
principales reconnues par tous : (a) physiologique, (b) cognitive, et (c) expressive.
2Sans conteste, nous pouvons effectivement affirmer que l’expérience de l’émotion s’accompagne
d’une activation physiologique. La discussion théorique actuelle porte surtout sur la séquence
temporelle qui lie l’activation et l’émotion. Certains prétendront que c’est le feedback
physiologique qui induit l’émotion, d’autres, au contraire, défendront la thèse d’une origine
cognitive qui entraînerait par la suite les changements périphériques.
3Les processus cognitifs occupent une place déterminante dans la conceptualisation de l’émotion.
La cognition serait tant composante intrinsèque de l’émotion que déterminante des réponses
émotionnelles du sujet. Les théories cognitives ont décrit les divers processus impliqués dans le
traitement de l’information émotionnelle en portant surtout l’accent sur la notion d’évaluation
cognitive. On voit ainsi naître plusieurs modèles qui tentent de déterminer et de classifier les
différentes étapes évaluatives d’une situation stimulus.
4La composante expressive a surtout été envisagée du point de vue non verbal (pour revue Buck,
1984 ; Feldman & Rimé, 1991) et, plus particulièrement dans l’étude des expressions faciales,
comme indice de reconnaissance et de communication des états émotionnels. L’analyse de profils
prototypiques expressifs a permis de dégager la notion d’émotions fondamentales ou de base qui
reste toutefois fort controversée.
5Curieusement, la dimension sociale de l’émotion a été fort peu étudiée en tant que telle. Bien que
la plupart des théoriciens fassent référence au contexte social, peu se sont réellement intéressés à la
nature et aux fonctions sociales de l’émotion. Or, que ce soit à un niveau micro-social, lors d’une
relation interpersonnelle, ou à un niveau macro-social, lors de grandes manifestations culturelles,
politiques ou sportives, il est frappant de constater à quel point l’émotion prédomine. Les émotions
sont aussi bien présentes au sein des relations intimes, amicales, familiales ou professionnelles, que
dans les messages publicitaires, les émissions télévisées ou radiophoniques, les campagnes de
prévention – contre le sida, le tabagisme, les maladies cardio-vasculaires... – ou encore les grandes
actions de récolte de fonds pour la recherche sur le cancer... La question qui se pose dès lors est
celle du rôle et de l’impact du « social » dans l’émergence et les fonctions de l’émotion.
6En tout état de cause, l’émotion n’est pas un phénomène purement individuel. Nous avons même
l’intime conviction que l’essence même de l’émotion est sociale. Aussi nous ne pouvons que nous
rallier à la perspective du philosophe Paul Dumouchel (1995) qui défend fortement l’idée suivante :
« [...] tous les phénomènes émotifs sont sociaux. Dire que le corps propre des émotions
est social, c’est dire non seulement qu’il faut concevoir les émotions comme des formes
de communication et de coordination entre les agents [...], mais encore que l’émotion
n’est pas un épisode privé dans la vie du sujet qui reçoit par la suite une socialisation
qui la dompte ou qui la met en forme. » (Dumouchel, 1995 ; p. 16).
• 6 Un ouvrage sur le partage social des émotions est en préparation dans la même collection.
7La communication des expériences émotionnelles est typique de ces phénomènes émotifs sociaux.
Pensez-vous qu’il soit réellement possible de passer une journée sans parler ou sans entendre parler
d’émotions ? Il est à vrai dire bien difficile de se l’imaginer. C’est Rimé qui, en 1987, a attiré
l’attention des psychologues sociaux sur l’importance du phénomène. Il définit alors le partage
social des émotions6 comme l’évocation dans un langage socialement partagé des expériences
émotionnelles de la vie quotidienne. Dans sa forme la plus commune, le partage social se
manifesterait par une conversation au cours de laquelle un individu communique ouvertement les
circonstances d’un événement, ainsi que les sentiments, les émotions et les réactions que cet
événement a suscité. Sous une forme atténuée, il consisterait en des communications latentes ou
indirectes tels que les journaux intimes ou les productions artistiques. Contrairement à la majorité
des théoriciens, qui considèrent l’émotion comme un phénomène intra-personnel, Rimé a mis
l’accent sur la dimension interpersonnelle de l’émotion. Plus qu’une simple forme de
communication, l’émotion devient alors le produit d’une interaction sociale.