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Café Théo

Explications d'un débat theosophique

Transféré par

Théo Dupong
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Café Théo

Explications d'un débat theosophique

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Café théo, séance 1, du 3 avril 2024


Corps. Personne. Présence.
Café théo, séance 2, du 17 avril 2024
La foi est-elle une cure ?
Café théo, séance 3, du 1er mai 2024
Décidons-nous du mal ?
Café théo, séance 4, du 15 mai 2024
Sommes-nous séparés du divin ?
Café théo, séance 5, du 29 mai 2024
Pourquoi la liberté ?
Café théo, séance 6, du 12 juin 2024
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Café théo, séance 1, du 3 avril 2024


Corps. Personne. Présence.

Nous entendons souvent dire que nous serions dans une période de retrait, ou d’errance, de
la spiritualité. Mais à voir le simple nombre de participants à cette première rencontre du
Café Théo, et tout en prenant en compte le succès que rencontre déjà notre Café Philo, si
l’on compare l’attrait des deux, on peut se demander si nous ne sommes pas aussi dans
une période de crise de la rationalité. Et, peut-être qu’en réalité, à vouloir à tout prix opposer
spiritualité et rationalité, avons-nous contribué à les affaiblir l’une comme l’autre. Peut-être
aussi qu’elles ne sont pas réellement opposables.

Comme je l’ai déjà dit à certains d’entre vous, les approches de la philosophie et de la
théologie sont très différentes, voire opposées. Dans le cadre de la philosophie, tout énoncé
a des conséquences, et la démarche philosophique se charge de l’inspection, de
l’interrogation, de ces conséquences, jusqu’à réviser l’énoncé initial. Dans le cadre de la
théologie, et plus exactement de la mystique, puisqu’il sera surtout question ici de théologie
mystique, nous procédons souvent à l’inverse : des principes indémontrables sont posés, et
nous nous interrogeons sur ce qui peut être bâti à partir de ces principes indémontrables.

La difficulté de l’exercice, surtout pour les rationalistes, est d’accepter que les principes ne
puissent être discutés. S’il y a un doute, on procédera plutôt à l’énoncé d’autres principes, à
leur comparaison, et surtout à la comparaison des chemins qu’ils nous proposent
d’emprunter.

Essayons-nous, aujourd’hui, pour cette première séance, à cet exercice, avec cette
question, donc : Dieu est-il une personne ? On aurait à la rigueur pu dire “le divin”, ou “les
dieux”. Ça peut faire partie de la discussion, en faisant attention à ne pas tomber dans des
considérations purement culturelles ou historiques.

Lors d’une séance du café philo, nous avons proposé de définir l’amour comme issu de la
rencontre d’une présence. Mais une présence est-elle nécessairement la présence d’une
personne ? Ce qui revient aussi à se demander si une présence a besoin d’un corps,
j’entends par là, bien sûr, un corps de matière, un corps charnel, ou encore si une présence
perdure même quand le corps de la personne a disparu, quand la personne n’est plus là. Ou
alors, faudrait-il plus radicalement se demander s’il faut qu’il y ait un corps pour qu’il y ait
une personne.

Corps. Personne. Présence.

Et s’il n’y a pas de corps charnel, donc sans qu’il y ait d’incarnation, je pense, là, par
exemple, au Dieu d’Israël avant son fils, avant Jésus, comment se manifeste sa présence ?
Vous le savez déjà, et je vais y revenir dans un instant, elle se manifeste par sa voix.
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S’il n’y a ni corps, ni présence, ni personne, il serait alors question d’un Dieu qui se serait
retiré du monde, qui se serait retiré de sa création. Ou alors ce Dieu sans corps nous amène
à nous demander si, tout au contraire d’un retrait ou d’une distance, la présence de Dieu
n’est pas marquée du fait que la création de Dieu serait elle-même le corps de Dieu.
L’incarnation se limite-t-elle au Christ, ou est-ce à travers toute la création que Dieu se
donne un corps ?

Nous avons en français cette merveilleuse polysémie qui pourrait presque nous faire dire :
quand il y a une personne c’est qu’il n’y a pas personne. Il y a donc quelqu’un quand il y a
une personne. Quelque Un. Mais Dieu est-il Un ? Assez clairement dans la Bible catholique,
oui, Dieu est Un. Dans la Bible hébraïque c’est un peu plus compliqué, puisque si l’on prend
une traduction tout à fait respectable de cette Bible hébraïque, soit celle de Chouraqui, la
Bible hébraïque conserve le pluriel pour le nom de Dieu : Elohims, et Elohims dans sa
version, si j’ose dire, francisée, avec le s du pluriel. Là, les interprétations sont multiples, que
ce pluriel soit une marque de majesté, de puissance, ou là pour souligner la dimension quasi
conceptuelle de l’idée de Dieu. Ce n’est pas sans rappeler la prudence de Plotin quand il
parle de la matière au pluriel.

Une autre manière de s’interroger sur la personne de Dieu est de se demander si Dieu est
une entité ou, même, et à vrai dire je crois que c’est là que réside le fond de notre
interrogation : Dieu est-il ? Dieu est-il un être ? Dieu est-il l’être ? Dieu, en tant qu’il est,
peut-il se distinguer de sa création.

Nous savons que cette question est absolument fondamentale pour la foi et pour la mystique
et qu’elle traverse toute la philosophie chrétienne de l’Antiquité et du Moyen Âge, et en
particulier la théologie catholique.

Je me permets de vous rappeler ce passage crucial de l’Ancien Testament, Exode 3,14 :

“Dieu dit à Moïse : Je suis celui qui suis. Et il ajouta : C’est ainsi que tu répondras aux
enfants d’Israël : Celui qui s’appelle “Je suis” m’a envoyé vers vous.” (Louis Segond)

“Je suis celui qui suis.” / “Celui qui s’appelle “Je suis””

Là, s’il semble bien être question de l’être, il est question de l’être en tant que sujet, “Je”,
c’est-à-dire en tant que personne. or c’est bien en tant que sujet doté du langage, sous la
forme de la parole, que Dieu crée.

Dieu se regardant lui-même, dans son image comme dans un miroir. De la parole (de Dieu),
de sa voix, est créée la création. De sa voix ou de sa lumière. Parce qu’avant la création,
Dieu est infini et illimité. La kabbale, en particulier la kabbale dite lourianique, nous dit que
pour que la création ait lieu, Dieu s’est retiré de lui-même, en lui-même, c’est ce que la
mystique juive appelle le tsimtsoum. Nous avons l’infini illimité, Dieu, le Ain Soph de la
mystique juive, et cet infini illimité se retire en lui-même pour laisser place à un vide dans
lequel la création va trouver sa place, le tsimtsoum.

Je vous dis ça, parce que là, il me semble, le Dieu d’Israël, est tout sauf une personne. Et
pourtant, dans l’Ancien Testament, ça cause, Dieu parle.
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Je vous propose donc de réfléchir sur quatre termes et non pas trois :

Corps. Personne. Parole/Voix. Présence.

Tout au long de cette première séance plusieurs voix semblent s’accorder sur la présence,
non pas nécessairement de Dieu mais plutôt disons du divin. Très rapidement plusieurs
d’entre nous sont alors dans le partage d’expérience ou plus exactement dans le partage
d’une certaine expérience de la foi.

Les déclinaisons sont cependant diverses et l’interrogation porte en particulier sur


l’articulation entre l’être et la présence. Pour certains, la présence se manifeste à l’être, Dieu
étant en quelque sorte extérieur à l’être, pour d’autres la présence est présente dans l’être,
le divin habitant alors l’être dans toutes ses manifestations. L’articulation classique entre
monothéisme et animisme est donc là parmi nous dès cette première séance.

Monothéisme, animisme, agnosticisme, athéisme sont les quatre grandes pensées qui, dès
cette première séance, semblent garantir l’œucuménisme de nos discussions.

Enfin, un point est en particulier souligné avec une certaine insistance par l’un des
participants, qui porte sur l’ouverture, le prologue, de l’Évangile selon Saint-Jean, dont vous
trouverez ci-dessous une photographie de la plus ancienne reproduction, le papyrus P75,
pour plus amples discussions.
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Notre prochaine rencontre aura lieu le mercredi 17 avril à 14h, et devrait porter sur : La foi
est-elle une cure ? ou : La foi guérit-elle ?
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Café théo, séance 2, du 17 avril 2024

La foi est-elle une cure ?

En entendant certains fustiger les croyances concernant le récit de création contenu dans la
Bible, ou dans d’autres textes, chrétiens ou non, nous pouvons soupçonner, nous pouvons
nous demander s’il n’y a pas quelque confusion majeure entre la question de la foi et la
question de la croyance. En effet, il n’est pas question de croire en ce récit, comme en tout
récit de création, mais bel et bien d’y déceler un savoir symbolique. C'est d’ailleurs cette
forme de savoir que je souhaiterais assez paradoxalement qualifier de rationalité de la foi et
de savoir symbolique contenu dans les textes sacrés, en particulier dans certains textes
sacrés du judaïsme et du christianisme.

C'est d’ailleurs, me semble-t-il, bel et bien ce qui a fait la grandeur de la tradition ésotérique,
d'abord moyen orientale puis occidentale, très généralement située bien loin des hérésies
et, souvent, convergeant par le symbolique avec les préoccupations des mystiques.
Tradition ésotérique qui traversera malheureusement une sorte d'extinction aux alentours
des années 1940-1950, avec la disparition de ses derniers grands érudits. C’est ainsi qu’a
pu s’installer par la suite une sorte de confusion, dépouillant la rationalité de la foi de toute
vertu de connaissance, au moins au regard de ceux qui en méconnaissent la puissance
symbolique.

Venons-en au sujet du jour : la foi est-elle une cure ? ou : la foi guérit-elle ?

Je tiendrai qu’il y a bien une sorte de guérison possible par la foi. Et pourtant, je suis athée.
Bien entendu ce dont il s’agit, c’est de guérison du langage, des maux du langage, voilà, ces
maux-là. C’est pourquoi ce qui nous intéresse, ce qui nous concerne ensemble, ce n'est pas
tant de savoir ou de critiquer un mythe auquel, quoi ?, et bien, que ceux qui y adhèrent ou
pas, j'ai envie de dire que, ça ça regarde chacun, que c'est de l'ordre de la culture, peut-
être ? Ce qui ne veut pas dire que ça ne puisse pas avoir d’impact sur le sujet, c’est
d’ailleurs en partie au moins ce que j’aborderai demain au cours de la conférence que je me
suis engagé à donner à l’Université Inter-Âges de l’Aigle, mais enfin, là, oui, il est bien
question de la culture de chacun et ça, ma foi, ça ne nous intéresse pas tellement, pris sous
cet angle, en tout cas aujourd’hui. C’est de l’ordre de la croyance, de l’inscription du sujet
dans un certain ordre symbolique. Que cette inscription puisse occasionner des troubles, ça
oui, l’ethnopsychiatrie est d’ailleurs là pour nous en avertir dans son approche d’autres
cultures.

Et en effet, si la foi cure, ce n’est pas parce que le sujet croit benoîtement à un mythe, récit
de création ou autre, Dieu gentil ou Dieu méchant, Dieu personnel. On voit bien poindre le
manichéisme millénariste de pas mal d’hérétiques. Si la foi cure, si elle peut curer, très
clairement ça se passe à un autre niveau, comme je viens de l’énoncer, soit symbolique et
ésotérique, à travers un enseignement qu’il convient de déchiffrer, soit par l’acte de la foi lui-
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même, dont nous savons tous qu’il recèle d’autres mystères, dont l’extase mystique,
brièvement évoquée lors d’autres discussions, pourrait bien nous offrir une possible voie
d’accès, à ce qui est mais que nous ne saurions nommer.

Discussion.

Nos discussions ont porté sur la distinction entre croyance et foi. Croire en quelque chose,
croire en quelqu’un, c’est toujours mettre du sens, mettre du sens, des symboles, souvent
sur ce qui est perçu comme n’ayant pas de sens. La croyance donne du sens, pas la foi.

Cette importante distinction est très loin de toute évidence, et la confusion est de mise, telle
qu’elle est d’ailleurs revenue à de multiples occasions lors de nos échanges. D’autres
clarifications s’imposeront probablement par la suite.

Non pas croire pour donner du sens, mais avoir foi en rien. Notons : non pas “n’avoir foi en
rien”, mais “avoir foi en rien”, laisser la foi reposer sur rien, foi qui se révèle alors comme
confiance absolue, aveugle, totale.

Parce que nous partageons tous une certitude : que ça finira, que cette vie finira, que ce
corps mortel s’éteindra. Paradoxalement, la certitude de la mort nous porte vers la foi, foi
aveugle en la vie, elle est en quelque sorte la garantie de notre confiance.

Avoir foi, non pas en un texte, fut-il le texte biblique, ce qui peut rassurer mais ne garantit
aucune cure, aucune salvation. La foi gratuite, par contre, quant à elle, la foi en rien, foi que
nous avons voulu aveugle, la confiance.

Il en va d’un choix, de l’exercice d’un choix sur lequel repose notre liberté.

Et c’est cette liberté que nous allons donc interroger cette semaine, en abordant la question
du mal, en nous demandant sous la forme suivante : “Décidons-nous du mal ?”
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Café théo, séance 3, du 1er mai 2024


Décidons-nous du mal ?

Cette séance du café théo est un bon prétexte pour évoquer avec vous le terrifiant retard
spirituel qu’accuse notre espèce. Seule espèce qui ait une tradition spirituelle, probablement
parce que seule espèce dont les sujets soient traversés par le langage, dont le corps soit
possédé par les multiples discours qui le traversent, seule espèce possédant un savoir sur
l’être, puisque, je le rappelle, les autres espèces animales qui participent du vivant n’ont pas
tant un savoir sur l’être qu’elle ne participent de l’être, ce sur quoi se construit la fameuse
distinction entre nature et culture, même si la culture, nous pourrons en convenir, participe
de la nature, cette espèce, qui a depuis si longtemps mis en mots les principes
fondamentaux d’une spiritualité accomplie, à savoir d’un état du sujet qui par la communion
avec l’être peut et doit être ouvert à la pratique du bien, l’accomplissement d’un état de non
nuisance, d’innocence, puisque là est le véritable sens de ce terme, cette espèce, nous,
nous en sommes toujours là, à pratiquer le mal.

Alors, donc, ce mal que nous pratiquons, en décidons-nous ?

Quelques repères. Rapidement.

Les dualismes, le manichéisme, personnalisation du principe du mal, délestement de la


responsabilité, les êtres “sous influence”. Cette problématique du mal incarné, de la dualité
de deux principes, l’un bon l’autre mauvais, peut tout aussi bien délester chacun de nous
des responsabilités qui lui incombent. Avoir succombé à l’influence du principe du mal, du
Dieu du Mal, mais tout aussi bien, en termes laïques, à nos désirs, au mépris des
conséquences que cela peut avoir sur autrui, puisque le monde dans lequel nous vivons
aujourd’hui enseigne à tout un chacun qu’il est bon et bien de céder sur son désir, ce qui au
passage est tout le contraire de ce sur quoi nous avertissait Jacques Lacan, son impératif :
“ne pas céder sur son désir” ; avoir succombé à nos passions c’est aussi s’offrir au temple
de la consommation marchande, se condamnant par là à cette triste vie dont Schopenhauer
nous avertissait déjà qu’elle pouvait très bien osciller tel un pendule entre la souffrance et
l’ennui, c’est à dire entre le désir inassouvi et le désir assouvi qui, aussitôt assouvi est
remplacé par un nouveau désir. C’est, j’y insiste, dans le monde contemporain, tout le
mécanisme de la marchandise qui fonctionne ainsi. Guy Debord, que l’on ne peut
soupçonner de religiosité ni, même, de spiritualité, ne disait-il pas lui aussi que la
particularité des marchandises était d’apparaître comme tout à fait exceptionnelles dans les
vitrines où elles sont exposées et comme parfaitement banales une fois acquises ?

Avec Bernard de Clairvaux, au XIIe siècle, nous est ouverte la possibilité du choix et,
surtout, la dépersonnalisation du mal qui nous ouvre à la possibilité de ce choix. Le péché,
que nous assimilerons ici au mal, réside, selon Bernard de Clairvaux, dans le fait de se
vouloir soi-même pour soi-même et de vouloir les autres pour soi-même. Le bien, tout au
contraire, c’est se vouloir soi-même pour les autres, et vouloir soi-même et les autres pour
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Dieu, ce n’est qu’alors que l’amour pour Dieu est transfiguré en l’amour pour tous les êtres
de la création.

C’est tout à fait fondamental, car ça veut dire que non seulement nous ne sommes pas
mauvais parce que nous céderions à l’influence du mal, nous ne sommes pas non plus bons
parce que nous vouons un culte à Dieu. Le mal, tout comme le bien, est toujours possible,
puisqu’il relève d’un choix du sujet. Pour le dire autrement, le mal a toujours du sens. Quand
ça n’a pas de sens, ce n’est pas du mal. C’est pourquoi il nous faut aussi distinguer le mal
du malheur. L’adversaire est en nous, pas à l’extérieur de nous. Nous ne souffrons jamais
que de ce que nous décidons. C’est une très grande leçon d’humilité et de responsabilité.

J’aurais aussi voulu vous parler de deux autres penseurs qui ont travaillé sur la question du
mal.

Jacob Boehme, dont l’ésotérisme est influencé par le protestantisme et la double


prédestination, dépouillant les hommes de tout choix, Dieu ayant tout aussi bien choisi par
avance et de tout temps ceux qui seront sauvés et ceux qui seront damnés.

Annick de Souzenelle, pour qui le mal véritable, c’est être éloigné de soi-même, c’est être
aliéné. Où l’on retrouve la question du désir et comment l’accomplissement sans limite du
désir nous aliène aux objets du désir, à ce qui est à l’extérieur de nous, êtres, choses,
marchandises.

Pendant la séance, les discussions portent assez longuement sur le “péché originel” dans le
christianisme et sur le sens de la chute hors du Paradis. Certains interprètent cet épisode
fondateur comme un poids à porter par tout sujet éduqué dans la religion catholique, une
charge culpabilisante qui conditionnerait le sujet dès sa plus tendre enfance, d’autres contre-
argumentent en arguant que le péché originel débarrasserait en quelque sorte toute
l’humanité vivante du poids de la faute.

Au cœur de ces discussions, ce sont bien sûr le libre-arbitre, la liberté du sujet, mais aussi
sa responsabilité, qui sont aussi convoqués.

Là où certains évoquent la duperie, le “mauvais choix”, la tromperie, comme sources du mal,


à savoir la problématique de “l’Adversaire”, je me permets d’affirmer que certains “font le
mal” en toute connaissance de cause, notamment quand le mal est périphérique mais
néanmoins consubstantiel à la satisfaction effrénée des désirs. Je souligne aussi que
l’illimitation du désir, centrale à la logique de fonctionnement des sociétés marchandes
contemporaines, peut être une source d’exercice conscient d’un mal dont le sujet s’affranchit
moralement pour satisfaire sa cupidité.

En lien avec les trois premières séances, qui portaient sur la personne et la personnification
de Dieu, sur la foi comme cure ou guérison et sur notre rapport au mal, comme étant libres
de l’exercer ou comme lui étant assujettis à notre corps défendant, nous nous poserons la
question suivante : “Sommes-nous séparés du divin ?”
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Café théo, séance 4, du 15 mai 2024


Sommes-nous séparés du divin ?

Cette question pourrait sonner comme l’écho d’une douleur, d’un désir insatisfait, d’un
abandon, mais aussi d’une joie, d’une possible liberté.

Notez bien qu’elle peut tout de suite se décliner suivant les différentes fois de chacun.

Pour les chrétiens, les juifs, les musulmans, on se demandera par exemple si le Dieu
créateur :

● Nous a créé en face de lui


● A quitté le monde après l’avoir créé
● A toujours été en retrait

Ou toute autre déclinaison de cette distance présupposée entre Lui et nous.

Ou bien, tout au contraire, si nous ne participons pas tous du divin, étant à son image, et
habitant le monde qu’il a créé après une chute qui nous ouvre à la possibilité de la liberté et
de la communion.

Je rappelle brièvement que pour les gnostiques, ce Dieu qui se dit créateur nous aurait
menti en prétendant être unique, alors qu’il ne serait un archonte, et pas le seul.

L’hindouisme, qui se décline en au moins trois courants distincts, se succédant dans le


temps :

● Le védisme, plutôt panthéiste ou même panthéisme, c’est-à-dire considérant que non


seulement le divin est partout présent, mais qu’il habite en outre une réalité
supérieure à celle de la création, dans une dimension méta ou supra physique.
● Le brahmanisme.
● L’hindouisme à proprement parler, comprenant lui aussi diverses écoles (tantrisme,
shaktisme, shivaïsme, etc.), dont les doctrines de certaines s’interpénètrent les unes
les autres.

Dans les cas du brahmanisme et de l’hindouisme, Brahma apparaît comme la


personnification du principe créateur premier, le Brahman, et comme personnification de ce
principe il n’intervient que peu, voire pas du tout, dans les affaires du monde, et a même,
comme tous les êtres, une vie qui se termine (bon, ça dure très longtemps, la vie de
Brahma, plusieurs centaines de milliards d’années, et une fois que sa vie est finie, elle
recommence).

Le Brahman est la conscience cosmique présente à tout moment en toute chose,


conscience dont la manifestation, Maya, est illusion. Pour ceux qui viennent au café philo,
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vous voyez que nous ne sommes pas très loin des interrogations ontologiques occidentales
sur l’être et sa manifestation, par exemple d’un point de vue platonicien.

Nous avons potentiellement affaire, là, à une sorte de panthéisme. Enfin, c’est assez difficile
à classer, quelque part entre panthéisme, panenthéisme et déisme.

Ce qui m’amène aux voies qui dès le départ réfutent en quelque sorte la possibilité même de
la séparation entre nous et le divin :

● Les panthéismes, comme le védisme ou le chamanisme, considèrent que le monde


est habité par des forces, des puissances qui agissent et l’agissent, ou même parfois
nous agissent.
● Le bouddhisme, pour qui l’idée même de séparation ne peut entrer dans ses cadres
de pensée, le concept même de divin pouvant être considéré comme étant absent de
ses canons. À de très rares exceptions près, il n’y a pas de dieu dans le
bouddhisme.

Je voudrais aussi évoquer l’athéisme contemporain, tout de même assez répandu et, me
semble-t-il, répandu même chez certains croyants, qui sont des croyants “culturels” et
“identitaires” plutôt que des croyants ayant la foi (cf. une partie de nos précédentes
discussions).

Enfin, dans l’athéisme contemporain, il y a aussi l’idée d’une séparation entre nous et le
monde, en tant que monde naturel. C’est la célèbre distinction entre nature et culture. La
plupart des athées voient dans cette nature dont nous sommes séparés un ensemble de lois
physiques (éventuellement déclinées suivant divers règnes, minéral, végétal, animal…) que
notre technologie viendrait au mieux instrumentaliser (ce qui est le cas de la plus grande
partie des partisans du progrès technologique) au pire déstabiliser (ce qui est le cas des
critiques contemporains des sociétés industrielles).

D’autres athées, minés de l’intérieur par l’athéisme, ressentant une sorte d’acédia athée, ont
de plus en plus recours, depuis quelques siècles maintenant, à tout un appareil mystico-
occulte assez confus, allant du symbolisme de l'alchimie et du spiritisme aux résurgences
modernes de la magie et d’une sorte de néo-animisme / néo-paganisme, qui résulte en un
culte désordonné et chaotique de la nature. Y règne une grande confusion, à l’imaginaire
tout à fait passionnant, mais, il faut le dire, très désordonné et, surtout, relevant en réalité
d’une logique à mon sens parfaitement moderne : chacun choisit ce qu’il veut et gare à ceux
qui voudraient lui contester ce droit de choisir ce qu’il veut. On est plus proche de la
consommation de marchandises, par injection d’un imaginaire personnel, truffé par la
projection de nos angoisses et de nos frustrations, une sorte d’escapisme imaginaire, que
d’une foi révélée ou d’une illumination divine.

Nous avons une sorte de schéma qui se trace :


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Monothéisme Panthéisme
(polythéisme) (panenthéisme)

Déisme Athéisme
(agnosticisme)

Discussion

Les interventions des divers participants évoquent la séparation / non séparation d’avec le
divin.

Nous pouvons ainsi être séparés du divin sans que celui-ci ne soit séparé de nous.

Nous pouvons être en face à face avec le divin, ou être traversés par le divin tout en ayant
oublié sa présence en nous.

Des déclinaisons de ce rapport, multiples, dépendent l’étendue, les modalités et les


conséquences d’une séparation.

Revient la question du langage, maintes fois abordée ici, et de l’inexprimable dans


l’expérience intime du divin. Un des participants se campe dans une position assez
radicalement vitaliste, évoquant l’émotion du divin comme principe de vie que les mots
seraient trop limités pour exprimer. Je rappelle alors que les grands textes religieux et
mystiques sont tout au contraire, et au moins en partie, orientés vers l’expression et la
transmission de cette expérience, et, me semble-t-il, y parviennent parfois avec un certain
succès.

Notons qu’il relèverait aussi, ce que soulève une des participantes, de la responsabilité de
chacun, à reconnaître le divin ou le nier, ce qui ne serait d’ailleurs pas sans conséquences,
d’après ce qui est alors énoncé.

Surgit la question de la liberté, idée à laquelle semblent attachés tous les participants. Notre
rapport à la liberté semble si important pour chacun, qu’aucune soumission au divin ne
semble envisageable, malgré les conséquences éventuelles du choix, donc, de s’en écarter.

Portés dans le cadre de nos “cafés” théo et philo, à toujours interroger ce qui va de soi, nous
décidons donc d’y consacrer la prochaine séance : pourquoi la liberté ?
14

Café théo, séance 5, du 29 mai 2024


Pourquoi la liberté ?

Ce qui est libre, le sujet libre, c’est le sujet dont l’acte est cause de soi.

La situation historique la plus nécessaire n’est jamais opérée que par un acte qui en tant
que tel est cause de soi, c’est-à-dire fondamentalement libre. Ce qui veut dire que la liberté,
même la plus conditionnée, pour devenir effective, excède toujours sa condition.

En ce sens, la nécessité en tant qu’elle est réalisée par la liberté, la nécessité dans sa
réalisation est portée par la liberté.

Dans le cadre d’une réflexion théologique, il nous revient d’interroger l’articulation entre trois
termes, au moins : foi, liberté et raison.

“la pensée, c’est la liberté même, en sa source.” (Bernard Bourgeois)

Durant la séance, nos discussions portent principalement sur la question de la liberté du


sujet chrétien, créé à l’image de Dieu.

Nous nous interrogeons dans un premier temps sur la question de la liberté de Dieu : Dieu
était-il libre de procéder à la création du monde, ou cette création relevait-elle de la
nécessité non choisie ? Deux voies s’opposent ici : les uns lisant le prologue de l’évangile de
Jean comme affirmation de la nécessité sans choix de la création, tandis que d’autres voient
dans le récit de la création un choix de Dieu, dont il aurait éventuellement pu se passer.

Nos discussions portent ensuite sur la question du péché originel et de la chute. Soit
l’homme était libre de pécher, soit il a été trompé et, étant trompé, n’était pas libre. Soit la
chute est aliénation, soit elle est ouverture à la possibilité du choix libre entre le bien et le
mal.

La question qui se pose aussi est celle de l’amour et du don de l’amour. Dieu étant amour,
l’homme en tant qu’image de Dieu peut être considéré comme ontologiquement porteur
d’amour, alors qu’il fait le mal. N’est-ce pas alors par le mal que l’homme affirme sa liberté ?

Une solution s’ouvre à nous à partir de ce lugubre raisonnement par l’absurde : il faudrait
voir dans l’homme une image de Dieu non pas parfaite mais s’inscrivant dans un processus
de réalisation continue.

Dans le christianisme, la nature de l’homme comme image de Dieu serait alors amour et
liberté, mais amour et liberté en perpétuelle réalisation.

Reste en suspens ce qui nous aura préoccupé tout au long de cette séance :
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● Sommes-nous libres en tant que nous avons été créés “à l’image de Dieu” ?
● La liberté fait-elle partie de la perfection du Dieu chrétien ?
● Le Dieu du christianisme était-il libre de procéder à la Création ?
● Le sujet libre étant cause de soi, si Dieu est cause de lui-même et cause des
hommes, comment l’homme pourrait-il être libre ?

À la fin de la séance, et pour venir offrir un support à nos futures rencontres, nous
convenons de travailler désormais sur la base d’un texte du philosophe français Bernard
Bourgeois : Hegel à Francfort Judaïsme, christianisme, hégélianisme, publié aux éditions
Vrin.

Nous nous réservons la possibilité, cependant, de revenir sur les précédentes séances le
mercredi 12 juin, et d’y effectuer aussi une courte présentation du livre que nous étudierons
dans les semaines et mois à venir.

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