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Nouvelles pratiques sociales

Le bénévolat comme passage vers le développement social


Jean Panet-Raymond, Joël Rouffignat et Lise Dubois

Volume 15, numéro 2, 2002 Résumé de l'article


L’engagement bénévole peut constituer un outil de développement durable,
Prendre la mesure du bénévolat tant sur le plan personnel, organisationnel que collectif. Il peut représenter
une réponse à l’essoufflement des personnes, des groupes et des collectivités
URI : [Link] qui se sont engagés dans des interventions de première ligne dans un contexte
DOI : [Link] où le gouvernement, tout en tenant un discours de développement social, a
favorisé la participation des groupes communautaires dans la prestation de
services dans plusieurs secteurs sociosanitaires. Une recherche récente
Aller au sommaire du numéro
évaluant les pratiques alternatives au dépannage alimentaire a permis de
constater ce que peuvent en retirer les personnes bénévoles oeuvrant dans
leurs groupes associatifs et dans leurs collectivités. Ces personnes recourent à
Éditeur(s) des pratiques novatrices, ouvertes sur une perspective d’empowerment et de
développement social et durable. Les pratiques alternatives se développent à
Université du Québec à Montréal
certaines conditions et dans certains contextes locaux spécifiques. Ces
retombées individuelles, communautaires et collectives sont présentées avant
ISSN de conclure sur les défis qui se posent aux organismes bénévoles et
0843-4468 (imprimé) communautaires.
1703-9312 (numérique)

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Citer cet article


Panet-Raymond, J., Rouffignat, J. & Dubois, L. (2002). Le bénévolat comme
passage vers le développement social. Nouvelles pratiques sociales, 15(2),
104–119. [Link]

Tous droits réservés © Les Presses de l'Université du Québec, 2002 Ce document est protégé par la loi sur le droit d’auteur. L’utilisation des
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l’Université de Montréal, l’Université Laval et l’Université du Québec à
Montréal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche.
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◆ Le bénévolat
comme passage vers
le développement social
Jean PANET-RAYMOND
École de service social
Université de Montréal
Joël ROUFFIGNAT
Département de géographie
Université Laval
Lise DUBOIS
Département de médecine sociale et préventive
Université Laval

L’engagement bénévole peut constituer un outil de développement


durable, tant sur le plan personnel, organisationnel que collectif. Il
peut représenter une réponse à l’essoufflement des personnes, des
groupes et des collectivités qui se sont engagés dans des interven-
tions de première ligne dans un contexte où le gouvernement, tout
en tenant un discours de développement social, a favorisé la parti-
cipation des groupes communautaires dans la prestation de services
dans plusieurs secteurs sociosanitaires. Une recherche récente éva-
luant les pratiques alternatives au dépannage alimentaire a permis
de constater ce que peuvent en retirer les personnes bénévoles
œuvrant dans leurs groupes associatifs et dans leurs collectivités.
Ces personnes recourent à des pratiques novatrices, ouvertes sur
une perspective d’empowerment et de développement social et
durable. Les pratiques alternatives se développent à certaines
conditions et dans certains contextes locaux spécifiques. Ces

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Édifice Le Delta I, 2875, boul. Laurier, bureau 450, Sainte-Foy, Québec G1V 2M2 • Tél. : (418) 657-4399 – [Link]

Tiré de : Nouvelles pratiques sociales, vol. 15, no 2, sous la direction de Manon Théolis et Daniel Thomas.
Le bénévolat comme passage vers le développement social 105

retombées individuelles, communautaires et collectives sont présen-


tées avant de conclure sur les défis qui se posent aux organismes
bénévoles et communautaires.

Volunteering can be a tool for sustainable development on an


individual, organizational and community level. It can also pro-
vide an answer for overburdened persons, groups, and commu-
nities focused on providing first line services in a context where
government pushes rhetoric on development while funding
essentially services in the health and social services field. A
recent evaluative research on alternatives to food handouts
reveals what volunteers, involved in groups and communities,
get out of these alternatives that open up to empowerment and
social and sustainable development. Alternative practices
develop in certain conditions and specific local contexts. The
effect of these practices on individuals, groups and communities
are described before concluding on the challenges that confront
the voluntary sector.

INTRODUCTION

Les répercussions des pratiques bénévoles et leur pouvoir de changement


auprès des bénévoles eux-mêmes, de leurs organisations et de leur commu-
nauté préoccupent tant les chercheurs que les praticiennes et praticiens à
un moment charnière de l’évolution des mouvements communautaires et
bénévoles. En effet, la Politique de reconnaissance et de soutien de l’action
communautaire (Secrétariat à l’action communautaire autonome, septembre
2001) suscite beaucoup d’espoirs et soulève également beaucoup de doutes
quant à l’avenir des groupes et surtout celui de leurs rapports avec l’État.
Après l’Année internationale du bénévolat en 2001, on est en droit de s’inter-
roger sur les pratiques bénévoles et leurs retentissements. L’origine de cette
réflexion est une recherche (Rouffignat et al., 2001) portant sur les alterna-
tives au dépannage alimentaire concernant des familles avec enfants, dans
des groupes que nous appelons « alternatifs ». Ces groupes dont la mission
principale est ou n’est pas nécessairement limitée à l’aide alimentaire (centres
d’action bénévole, maisons d’hébergement pour femmes en difficulté, centres
de femmes, maisons de la famille, groupes d’entraide en santé mentale,
groupes d’éducation populaire, etc.) poursuivent leurs interventions au-delà
du simple dépannage en organisant des activités qui favorisent l’insertion
sociale, et parfois l’insertion professionnelle des personnes, dans une
perspective d’empowerment individuel et de développement social et durable.
De nombreuses expérimentations sociales ont été tentées autour de
l’aide alimentaire par des groupes populaires et communautaires : cuisines
collectives, groupes d’achats, jardins communautaires et collectifs, épiceries
sociales ou communautaires, etc. Ces expérimentations ont été qualifiées

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106 Prendre la mesure du bénévolat

d’« alternatives » par les intervenants communautaires et publics (Rheault


et al., 2000 ; Fréchette, 2000 ; Panet-Raymond, 1997 ; Fédération des
Moissons du Québec, 1994). La richesse de ces expériences tient à trois
dimensions. D’abord, elles permettent d’aider les personnes à « retomber
sur leurs pieds », à retrouver leur autonomie, donc à réduire leur dépendance
envers toute forme d’aide y compris l’aide alimentaire. Ensuite, les groupes
qui s’engagent dans un tel processus de changement dans leurs interventions
remettent en question leurs propres façons de faire tant en ce qui concerne
les services offerts que leur vie associative. Ils deviennent ainsi des outils
collectifs mieux adaptés aux besoins des personnes qui y ont recours et sont
alors mieux à même de favoriser leur réinsertion sociale. Enfin, ces groupes
et ces personnes améliorent leur capacité d’intervention dans leur milieu,
car, dans leur processus de transformation, ils s’engagent dans des relations
d’échanges de services, de pratiques, et d’idées avec d’autres organismes
communautaires et populaires. Ils sont aussi en interaction avec des services
publics et parapublics dans leurs collectivités locales et régionales et enri-
chissent ainsi les modes d’intervention des services gouvernementaux. Ainsi,
la recherche a permis de dresser un certain nombre de constats qui font
ressortir les conditions et facteurs favorables au développement et à
l’empowerment des personnes, des groupes et des collectivités. L’un des
éléments importants est le passage de la personne vue comme une « cliente »
de service et de dépannage à une personne vue comme une « participante »
(c’est ainsi que les personnes interviewées préféraient s’appeler) qui se donne
de l’espace et du pouvoir et qui prend sa place dans la vie associative du
groupe et, éventuellement, dans sa collectivité. Nous verrons que de telles
pratiques bénévoles influencent la vie associative des groupes et, à un moindre
degré, la vie de la collectivité.

CHANGEMENT DE GARDE, CHANGEMENT DE CONTEXTE

Les groupes bénévoles et le bénévolat ont beaucoup évolué depuis le « Bureau


des pauvres » en 1688 (Fédération des Centres d’action bénévole du
Québec – FCABQ, 2001a) inspiré d’une vision caritative et individualiste.
Ils s’inscrivent maintenant dans une mouvance communautaire et s’insèrent
dans des regroupements avec les organismes communautaires issus de
traditions plus militantes : on pense notamment à la présence de la FCABQ
à la Table des regroupements provinciaux d’organismes communautaires et
bénévoles (TRPOCB) ; (Lamoureux et al., 2000 ; Bélanger et Lévesque,
1992). Mais les organismes bénévoles sont aussi soumis aux pressions
conjoncturelles du financement gouvernemental qui les poussent progres-
sivement vers des pratiques de prestation de services et d’activités d’enca-
drement et d’insertion des populations les plus marginalisées (Brock, 2001).

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Le bénévolat comme passage vers le développement social 107

On pense aux personnes qui doivent faire du bénévolat dans le cadre de


programmes d’insertion socioprofessionnelle, aux étudiants du secondaire,
de cégep ou d’université qui mettent sur pied des actions ponctuelles
d’engagement social, aux personnes condamnées à des mesures compen-
satoires ou communautaires qui doivent fournir des heures de travail dans
des groupes charitables. Ces « bénévoles non volontaires » viennent dénaturer
la nature même du geste bénévole qui est fondé sur l’expression de sa liberté
la plus personnelle. Le slogan de l’Année internationale du bénévolat, « Parce
que j’aime ça », vient nous rappeler un autre élément important du bénévolat :
la convivialité. Il faut espérer que le bénévolat soit et demeure une expression
libre et agréable. Si ce n’est pas enrichissant et agréable (FCABQ, 2001b ;
Ruel, 1987), on ne reste pas, même si la cause nous tient à cœur ; or cet
aspect est parfois oublié dans certains groupes au nom de la poursuite de la
mission et de la « cause » qui occulte l’importance des relations au quotidien,
relations qui sont pourtant à la source de la participation et de la motivation
des personnes que l’on veut insérer.
Or les groupes bénévoles et communautaires se heurtent à des difficultés
de recrutement auprès de la population. Au Québec, seulement 22 % de la
population s’engage volontairement dans ce type d’action (Picard, 1998).
Les groupes sont également victimes des nouvelles modalités de leur finan-
cement qui est de plus en plus lié à des programmes qui les forcent « à
produire » des services et à rendre des comptes démontrant leur efficacité
(René et Panet-Raymond, 2001). Par conséquent, des groupes de plus en
plus nombreux délaissent carrément le recrutement et l’encadrement de
bénévoles, soit issus de leur « clientèle », soit issus de la communauté, (René,
et al., 2001) pour se tourner vers une certaine « professionnalisation »
de l’encadrement de leurs activités ou vers les formes du bénévolat par
conscription. De plus, ces pressions qui poussent à la production de
services s’accompagnent d’un discours gouvernemental qui favorise le
développement individuel et social, depuis le Sommet sur l’emploi en 1996 :
on pense plus particulièrement au Forum national sur le développement
social en 1998, à la Politique de reconnaissance et de soutien de l’action
communautaire (SACA, 2001) et aux Orientations et stratégies de lutte à la
pauvreté (MESS, 2001).

LA RECHERCHE DE L’AUTONOMIE
DANS LES GROUPES D’AIDE ALIMENTAIRE

C’est dans ce contexte que les groupes alternatifs au dépannage alimentaire


évoluent depuis quelques années. En plus de faire face à une croissance des
demandes individuelles de dépannage, ils doivent tenir compte d’un discours,
de certains bailleurs de fonds publics et privés (MESS, 2001 ; Centraide du

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108 Prendre la mesure du bénévolat

Grand Montréal, 2000) qui préconise de nouvelles formes d’interventions


axées sur le développement local sans que celui-ci soit réellement soutenu
financièrement. C’est là que le bât blesse ! Notre recherche a donc tenté de
comprendre l’effet de ces nouvelles pratiques sociales, de ces nouvelles façons
d’agir auprès de personnes en situation critique (en insécurité alimentaire et
donc nécessairement en situation de grande pauvreté et d’exclusion sociale).
Nous avons tenté d’évaluer ces effets tant sur les personnes elles-mêmes
que sur les groupes où elles étaient insérées et sur les collectivités dans
lesquelles elles vivaient.
La recherche a été réalisée dans la région métropolitaine de Montréal
(Montréal, Laval et une partie de la région des Laurentides) et dans les régions
administratives de Québec-Capitale nationale, de Chaudière-Appalaches et
de la Montérégie. Elle a été effectuée à l’aide d’un questionnaire individuel
autoadministré dans 63 groupes auprès de 313 personnes ayant au moins
un enfant mineur vivant avec elles et participant aux activités alimentaires
des groupes communautaires offrant des alternatives au dépannage alimen-
taire. Elle a été menée également auprès de 57 participantes fréquentant
17 groupes dits traditionnels faisant uniquement de la distribution de nour-
riture (dépannage alimentaire : sacs, soupes populaires, etc.). Cette analyse
par questionnaire a été complétée par 18 entrevues individuelles d’environ
deux heures sur les différents aspects qualitatifs des informations recueillies.
L’analyse des effets sur les participantes, les intervenantes et les organisa-
trices1 des groupes communautaires alternatifs a été réalisée dans le cadre
de 14 groupes de discussion d’une durée de trois heures tenus dans les
quatre régions (trois à Québec et Chaudière-Appalaches, quatre à Montréal
et en Montérégie). Ces groupes de discussion ont réuni 81 personnes
(24 participantes, 31 intervenantes, 26 administrateurs et administratrices).
L’analyse des effets des pratiques alternatives sur la sécurité alimentaire des
collectivités a été faite dans le cadre de 10 groupes de discussion d’une
durée de trois heures tenus dans les quatre régions (deux à Québec et
Chaudière-Appalaches, trois à Montréal et en Montérégie). Ces discussions
ont été tenues dans chaque région au palier local et au palier régional. Ils
ont permis de réunir 63 personnes provenant des milieux communautaires,
de la santé, de l’emploi, du développement local, de l’éducation et du milieu
municipal. Nous nous attarderons dans ce texte au processus qui se vit dans
les groupes à travers le service et les activités quotidiennes et la vie associa-
tive de ces groupes. C’est le cheminement des personnes qui viennent comme
« usagères » et qui demeurent dans l’activité pour continuer comme « partici-
pantes » dans le groupe.

1. Comme 96 % des personnes interrogées étaient des femmes, nous féminiserons le texte lorsque
nous parlerons de ces personnes.

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Le bénévolat comme passage vers le développement social 109

AU-DELÀ DE L’AIDE,
LA QUÊTE DE L’EMPOWERMENT INDIVIDUEL

Dépendance, réinsertion, autonomie, empowerment : ces mots sont cons-


tamment présents dans le discours des actrices qui composent ces groupes
d’aide alimentaire. La quête de l’empowerment découle du constat que l’aide
alimentaire n’est en aucun cas une solution à long terme aux problèmes
qu’éprouvent ces femmes lors de périodes critiques. Il y a donc une volonté
de prolonger l’action en s’inspirant du proverbe chinois souvent évoqué
dans ces groupes : « Donner un poisson à quelqu’un, c’est le nourrir un
jour ; lui apprendre à pêcher, c’est le nourrir toute sa vie. » Donc, au cœur
de ces pratiques alternatives, on retrouve une constante recherche de
l’empowerment individuel. Quels sont les principaux aspects qui permettent
de le mettre en œuvre auprès de personnes vues traditionnellement comme
des « clientes », des « usagères », et que l’on veut insérer dans la société par
une transition vers la participation (participantes) puis l’implication citoyenne
(bénévoles).

L’empowerment individuel : la perspective des participantes

Le défi est de passer du stade de consommatrices et clientes à celui de


participantes, puis de citoyennes à travers une vie associative qui soutient
ce passage, en favorisant le développement personnel et social des
personnes. C’est le passage du JE au NOUS puis au ENSEMBLE : s’aider
soi-même (JE) ; aider les autres seul ; s’aider avec les autres par entraide
(NOUS) ; aider les autres collectivement (ENSEMBLE). Les personnes les
plus pauvres et les plus isolées arrivent dans des organismes de dépannage
alimentaire après un long parcours semé de problèmes de toutes sortes,
avec des attentes minimales et des niveaux d’estime très faible. Elles ont
souvent perdu leur estime de soi sinon leur dignité, ce qui les rend particu-
lièrement vulnérables (Castel, 1994). Elles viennent chercher de la nourri-
ture, bien sûr, mais d’autres choses aussi sans toujours pouvoir nommer ces
autres besoins matériels, sociaux et affectifs. Un travail d’accompagnement
fait dans une perspective d’empowerment devient l’approche favorisée dans
le soutien de ces personnes afin de réduire leur insécurité alimentaire. Pour
atteindre l’objectif d’empowerment individuel, on doit agir sur quatre
composantes : favoriser la participation aux activités alimentaires et autres
du groupe, développer l’estime de soi, faciliter l’actualisation et le dévelop-
pement des connaissances et des apprentissages techniques et sociaux,
développer la conscience collective et critique (Ninacs, 2000).

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110 Prendre la mesure du bénévolat

FIGURE 1
Le processus d’empowerment individuel

Encourager Développer Améliorer Favoriser


la participation les compétences l’estime de soi la conscience critique
– Assister aux rencontres. – Obtenir de l’information. – Légitimer son identité propre. – Développer sa conscience collective.
– Participer aux discussions. – Développer ses connaissances. – Reconnaître ses propres – Développer sa conscience sociale.
– Développer ses compétences. – compétences. – Développer sa conscience politique.
– Participer aux débats.
– Faire reconnaître ses
– Participer aux décisions. – compétences par les autres.

Source : Ninacs, 2000.

Donc les intervenantes et les bénévoles des groupes qui accueillent


ces personnes tentent d’assurer la réalisation de ces quatre composantes.
C’est un long et patient processus qui ne peut se faire que sur le terrain
propice que sont ces groupes ouverts, engagés eux-mêmes dans un processus
de renforcement de leurs capacités d’intervention (empowerment commu-
nautaire). Les questionnaires individuels, les entrevues en profondeur et les
groupes de discussion auxquels ont participé différentes bénévoles et parti-
cipantes ont permis de faire ressortir certains des facteurs qui favorisent un
tel empowerment et ce type d’engagement bénévole chez les participantes.
Selon celles-ci, leur passage vers l’empowerment et la citoyenneté est favorisé
d’abord par un accueil sans jugement, presque inconditionnel, de ce qu’elles
sont, de ce qu’elles pensent, de ce qu’elles peuvent faire selon leurs capacités
parfois limitées. Ensuite, c’est l’offre de participer sans contrainte à des
activités, au départ à des activités pratiques très simples, élémentaires même,
mais qui permettent de faire ressortir certaines de leurs habiletés : servir et
nettoyer des tables d’un repas communautaire, faire des sacs de nourriture,
accueillir des personnes qui viennent chercher de l’aide.
Moi, c’est surtout l’accueil des gens qui ont besoin de dépannage, l’accueil télé-
phonique parce que la plupart commence par le téléphone. Moi, c’est ce que
j’aime le plus, répondre à l’accueil au téléphone, voir qu’il y a vraiment toutes
sortes de personnes qui peuvent se retrouver en besoin alimentaire. Ça peut
être des personnes qui étaient à l’aise financièrement et que, tout à coup, il leur
arrive un gros imprévu. (Rouffignat et al., 2001 : 170)
Le climat chaleureux qui favorise des relations amicales, un milieu de
vie, voire un « cocon » protecteur et agréable est aussi un élément fonda-
mental. La convivialité doit aussi tenir compte d’un élément variable qui
vient solliciter la patience et la perspicacité des intervenantes et des
organismes : il faut respecter la durée et surtout le « timing » nécessaire à
une intervention individuelle plus proactive, c’est-à-dire orientée vers
l’empowerment.

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Le bénévolat comme passage vers le développement social 111

On s’attache beaucoup aux gens. Ça aide parce que l’on n’a pas tous une famille
proche. À un moment donné ça devient comme un genre de famille. Ça devient
plus intime. Ça nous encourage. Et puis des fois, ça nous donne un coup de
pied dans le cul, en voulant dire je suis pas si pire que ça. (Ibid. : 170)
Le soutien des initiatives des participantes prend alors tout son sens :
sans jugement mais sans complaisance, dans le respect de l’autonomie des
personnes et de leurs choix même « hors normes » ou hors des habitudes de
l’organisme :
Elles (les intervenantes) nous (les participantes) poussent à le faire. À faire des
téléphones, à appeler ton monde, à embarquer les autres filles. Ils m’aident, ils
m’encouragent, me poussent mais c’est ma décision à moi. (Ibid. : 175)
Ce qui ressort clairement, c’est l’importance de cette sensibilité et
de cette compréhension des personnes et de leurs difficultés, mais aussi de
leurs forces et de leurs faiblesses. Les témoignages recueillis auprès des
participantes nous révèlent que ce sont des battantes qui se débrouillent
tout en étant fragilisées par la vie tant sur le plan matériel, social qu’affectif.
La convivialité et le milieu de vie viennent suppléer en quelque sorte aux
manques, stimuler l’entraide et développer le réseau social, mais plusieurs
savent reconnaître qu’il ne faut pas non plus se complaire dans ce cocon
qui peut devenir trop confortable et perpétuer une dépendance des
personnes. Les intervenantes doivent savoir reconnaître le besoin de piquer
leurs participantes à un moment donné : tout est dans le quand et dans le
comment. Les participantes aiment garder le contrôle et l’autonomie de
leurs actions. C’est là une composante importante de l’empowerment indi-
viduel lorsque le groupe et les intervenantes leur renvoient une marque
de reconnaissance qui contribue à accroître leur estime personnelle. Cette
dynamique et ces relations de soutien et de stimulation sont aussi une occasion
pour amorcer un début de conscience collective et critique dans la vie asso-
ciative du groupe. Dans ces groupes qui développent des pratiques alterna-
tives cherchant à favoriser l’autonomie des personnes et leur prise en charge
individuelle, nous constatons que ce n’est pas tant le respect des techniques
de l’empowerment qui fait la différence que le développement d’un climat
chaleureux et respectueux, qui crée le sentiment d’appartenance à une
communauté, la confiance et le respect mutuel entre les personnes engagées
dans ces groupes.

L’empowerment individuel : la perspective des intervenantes

Ce sont les intervenantes qui assurent un tel « passage » des participantes


vers l’autonomie. Elles sont les chevilles ouvrières du travail d’empowerment
sans nécessairement en connaître tous les tenants et aboutissants théoriques

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112 Prendre la mesure du bénévolat

et pratiques. Leurs qualités personnelles passent largement avant leurs qualités


professionnelles : savoir écouter, prendre le temps, avoir un sens aigu de
l’à-propos, du « timing », c’est-à-dire savoir intervenir au bon moment et de
la bonne façon. Les intervenantes des groupes alternatifs ne sont pas
nécessairement des diplômées universitaires, mais leur savoir-faire et leur
savoir-être sont essentiels pour assurer la qualité de ce travail. L’intervenante
est au centre de la culture d’accueil : c’est elle qui dispense un soutien affectif
mais sans condescendance ni complaisance. Elle est et demeure une référence
pour les personnes : dans bien des cas, c’est vers elle que l’on se tournera
longtemps après être sortie du groupe. Mais ce qui distingue le plus ces
intervenantes, c’est qu’elles ont développé une vision globale de la problé-
matique de l’insécurité alimentaire et de la pauvreté dans notre société.
Elles sont capables de lui redonner sa juste place dans le contexte global de
l’insécurité sociale et économique, des politiques sociales et économiques
mises de l’avant par les gouvernements. Elles ont cette conscience critique
qui leur permet de prendre du recul face aux gestes quotidiens et de les
replacer dans une intervention globale auprès de la personne. Pour autant,
cet accueil ne doit pas être synonyme de laisser-faire et les intervenantes
doivent savoir quand soutenir les initiatives, stimuler, pousser, voire confronter
et « piquer comme un maringouin ».
Pour notre dernier projet pour faire le suivi au dépannage, c’est le temps que
l’on prend avec les gens qui fait la différence […] Ça c’est une approche. On
prend le temps quand on fait un dépannage, c’est dans une structure, c’est
différent, là tu vois chez eux c’est plus profond, tu entres un peu dans leur intimité
pour ça, tu vas plus vers eux, c’est centré sur eux. (Rouffignat et al., 2001 : 182)
Dans les cuisines collectives aussi, on essaie que les gens soient impliqués. Je
suis juste là pour superviser et les amener à faire quelque chose. J’appelle ça
de la stimulation pour arriver à la motivation, et pour les stimuler, il faut les
valoriser, au moindre petit détail, il y en a là qui ont vraiment l’estime de soi à
zéro. (Ibid. : 193)
Cet accueil ouvert et patient exige que l’on crée des espaces d’expres-
sion, de liberté et de créativité (citoyenneté), pour les participantes. Cela
demande aussi la capacité de se laisser bousculer par les suggestions même
« hors normes » qui poussent parfois à la limite la mission de l’organisme.
C’est le prix de cette ouverture qui peut favoriser une réelle démocratie
participative : une structure de participation non étouffante où l’autonomie
est respectée et peut se manifester librement. Et, comme le disait une inter-
venante dans une rencontre de formation, cela devient une philosophie qui
met vraiment la personne au cœur de l’intervention : « C’est toujours mieux
si ça vient d’eux, même si on s’attendait à mieux. »

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Le bénévolat comme passage vers le développement social 113

LA VOLONTÉ D’AGIR COLLECTIVEMENT


ET LE RENFORCEMENT DES GROUPES

L’empowerment communautaire

Le regard des intervenantes sur leurs interventions et sur la vie associative


de leurs groupes est aussi intéressant pour comprendre, de leur point de
vue, ce qui favorise l’empowerment individuel des personnes mais aussi le
renforcement de l’organisme, ce que nous nommons l’empowerment
communautaire. Les mêmes quatre composantes de l’empowerment indi-
viduel peuvent être adaptées pour le groupe qui, en se renforçant, devient
un lieu qui facilite les « transactions » entre l’individu et la collectivité
(René et Panet-Raymond, 2001). L’empowerment communautaire concerne
à la fois les pratiques internes aux groupes et leurs actions au sein de leur
collectivité territoriale.

FIGURE 2
Le processus d’empowerment communautaire

Encourager Développer Améliorer la Agir dans sa collectivité


la participation les compétences connaissance du groupe – Participer au réseautage.
– Favoriser la formation. – Légitimer son identité propre. – S’impliquer dans les concertations
– Faire circuler l’information.
– Favoriser l’initiative. – Connaître son milieu. – locales.
– Participer aux structures.
– Soutenir les innovations. – Se faire reconnaître – Sensibiliser ses partenaires.
– Participer aux décisions
– dans son réseau. – Avoir sa vision du développement
– collectives. – social.

À l’interne, les groupes se renforcent en favorisant la participation


accrue de l’ensemble des actrices (« usagères », participantes, membres,
bénévoles, intervenantes, administrateurs et administratrices) qui œuvrent
au sein de leurs propres structures. Donc, en accroissant la participation de
toutes ces actrices, cela situe le groupe dans une perspective de chemi-
nement vers une prise de décision plus cohésive et une organisation du
pouvoir dans un cadre plus démocratique qui favorise une citoyenneté active
(Sotomayor, 1999) tant à l’intérieur du groupe (ce que l’on appelle la vie
associative) que dans le milieu géographique (la vie citoyenne). Cela tient
également à leur dynamique de circulation de l’information à l’intérieur du
groupe, à l’ouverture de leurs structures participatives et décisionnelles à
toutes les actrices et au partage des responsabilités et des pouvoirs au sein
du groupe. À cette participation accrue s’ajoute la volonté de développer la
formation tant sur le plan technique que politique. Cela signifie que l’on

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114 Prendre la mesure du bénévolat

veut mieux comprendre les problématiques sociales de l’action communau-


taire et ne pas seulement s’en tenir à la prestation de services. Cela signifie
que l’on veut être à la fine pointe de la connaissance des réalités des
personnes et du milieu que l’on tente de rejoindre, ainsi que des éléments
de conjoncture qui peuvent influencer son organisme. Les groupes innova-
teurs mettent beaucoup d’accent sur la formation, tant de leurs participantes
et bénévoles, que de leurs intervenantes et de leurs administratrices. À terme,
cela se traduit par une meilleure capacité du groupe à favoriser l’initiative,
l’innovation et la prise de responsabilité par tous les acteurs et actrices. Les
idées novatrices, les projets, les nouvelles pratiques, bref « l’oxygène », pour
reprendre le terme d’une intervenante, entre dans l’organisme grâce à ce
souci constant de formation continue.
Une meilleure connaissance de ses propres capacités par le groupe
lui-même est une autre composante de l’empowerment communautaire.
Un peu comme l’estime de soi sur le plan individuel, elle est favorisée par la
formation : bien se connaître, connaître ses origines, ses objectifs, recon-
naître et bien évaluer ses forces et ses limites, c’est un atout pour avoir
confiance en soi comme organisme et pour se faire reconnaître comme tel
par les autres organismes et par la collectivité dans laquelle on œuvre.
Lorsqu’on se connaît, on se reconnaît et on se fait reconnaître par les autres.
On peut ensuite s’ouvrir sur le milieu avec plus d’assurance et développer sa
conscience collective et critique de ce milieu. C’est la quatrième compo-
sante de l’empowerment communautaire qui permet aux groupes d’établir
des liens de collaboration avec d’autres groupes sans crainte de compétition
ou de concurrence. C’est en ce sens que ces groupes sont souvent des acteurs
importants dans le « réseautage » des groupes locaux. Cela permet en outre
d’envisager de mener certaines actions sociopolitiques essentielles pour
développer des interventions à long terme sur les causes de la pauvreté et
l’exclusion des participantes, qui sont venues chercher du soutien.
À l’externe, l’empowerment communautaire tient à la capacité des
groupes d’influer sur leurs collectivités. Cela s’accompagne d’une ouverture
et d’une implication dans leurs milieux (participation aux structures de
concertation et de collaboration). Ces groupes suscitent chez leurs membres
cette ouverture et cette implication dans la collectivité. Enfin, ils visent à
développer l’analyse critique du contexte local en reconnaissant les enjeux
sociaux, économiques, culturels et politiques relatifs aux besoins de la popu-
lation et les conditions nécessaires au développement local et social. Ainsi,
les interventions des groupes influencent le débat collectif et les pistes de
développement dans la collectivité territoriale (Rouffignat et al., 2001 : 16-17).

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Le bénévolat comme passage vers le développement social 115

Agir comme tremplin vers la citoyenneté


et le développement social

Cette audace organisationnelle peut aussi se traduire par une ouverture sur
les autres groupes du milieu qui favorise, d’une part, des références et
des collaborations sur des projets communs, et, d’autre part, des tremplins
(ouvertures) pour une implication dans d’autres lieux de la communauté. La
perspective d’ouverture des intervenantes, considérant la vie associative
comme un tremplin, ressort bien dans leurs propos. « La vie associative,
c’est comme une porte d’entrée, c’est un prétexte. C’est un prétexte d’entrée
que de vivre avec d’autres dans l’apprentissage de la réalité » (Rouffignat et
al., 2001 : 192). « Mais le plus important c’est d’être en lien avec la personne
et ne pas avoir peur de l’envoyer dans les autres groupes existants et ne pas
la garder dans nos cabanes » (Ibid. : 186).
Ce sont donc des groupes qui ne sont pas refermés sur un corpora-
tisme frileux (« mes activités, ma clientèle, mes subventions ») qui acceptent
de référer et de « contaminer » d’autres organismes avec ses participantes et
donc de favoriser une ouverture et une référence qui peut devenir concerta-
tion et partenariat. Si l’on croit à l’importance de créer un certain milieu de
vie et même un « cocon », on tente d’éviter un trop long maintien dans une
situation de facilité en poussant les participantes « dans le trafic » de la vie
communautaire. Encore une fois, c’est l’art de savoir quand et comment le
faire pour que cela ne provoque pas un repli ou un recul. Mais la vision
d’empowerment est exigeante tant pour l’individu que pour l’organisme
communautaire.
Un autre défi, c’est le type de relations que l’organisme communau-
taire ou bénévole peut établir avec les services publics et la reconnaissance
qu’il peut en tirer. Le processus d’empowerment des personnes peut faire
en sorte que le groupe soutienne ces personnes dans leur accès à des services
publics, et donc l’amener à la défense de droits individuels et collectifs, ce
qui suscite des tensions. Ce faisant, ces groupes provoquent, et peuvent
amener les services publics, enfermés dans des « routines » régulées par les
règlements et les normes, à voir autrement les pratiques sociales elles-mêmes.
C’est encore un apprentissage patient, de part et d’autre, qui est souvent
parsemé d’embûches. Mais c’est aussi essentiel pour innover et c’est ce qui
rend les groupes aptes à stimuler le développement social et durable de
leurs collectivités. Certes les bénévoles entrées par la porte de l’aide sont
plus rares à ces niveaux de représentation et de négociation, mais lorsqu’elles
sont présentes, bien préparées et soutenues, elles jouent un rôle indéniable
dans la sensibilisation des services publics et des décideurs locaux.

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116 Prendre la mesure du bénévolat

QUELQUES PISTES DE RÉFLEXION

L’approche par type de clientèles ou de problèmes ne parvient plus à contrer


les phénomènes de pauvreté et d’exclusion sociale qui affectent la société
contemporaine. On doit favoriser « l’intersectorialité », en gestes et non juste
en paroles, et les collaborations, pour assurer une continuité et une trajec-
toire de développement personnel et communautaire qui tiennent compte
des aléas de la vie et des besoins propres, qui ne cadrent pas avec des
programmes et des réglementations étroites et étouffantes. Les conditions
associatives des groupes permettent aux individus de cheminer personnel-
lement et de s’intégrer au milieu ; cela ouvre sur le rôle des organismes
alternatifs dans le développement du processus d’empowerment collectif.
Dans les groupes d’entraide matérielle comme chez ceux œuvrant dans l’aide
alimentaire, la recherche de la participation des personnes exclues devient
pour celles-ci le premier geste conduisant parfois au bénévolat et à l’impli-
cation sociale. C’est là sans doute une alternative aux visions charitable et
de service que nous proposent d’un côté le modèle caritatif religieux (et
nous ne parlons pas ici seulement de l’Église catholique !) et le modèle étatique
de gestion de la pauvreté et de conscription de la participation sociale
(« workfare » et « learnfare »). Deux modèles que les groupes d’action
communautaire autonome rejettent pour des raisons idéologiques. Pour ce
faire, il semble que certaines conditions soient présentes dans les groupes
d’aide alimentaire que nous avons étudiés (accueil chaleureux des interve-
nantes, marge de manœuvre, soutien patient, ouverture sur le milieu, etc.),
mais les activités organisées par ces organismes semblent plus tenir de la
prestation de services. Il apparaît évident que les personnes voient leurs
compétences reconnues par les autres et par l’organisme. Le défi de passer
du rôle d’« usagère » à celui de citoyenne demeure toujours difficile à relever
(Lamoureux, 1999a). Le défi pour le groupe de passer d’un rôle de pour-
voyeur de services d’aide alimentaire à celui d’acteur du développement
social durable est grand. L’information et la formation bien dosées et adaptées
deviennent les éléments incontournables pour favoriser l’accès et la partici-
pation à la vie démocratique, y compris au niveau de la collectivité que l’on
entend servir. Participation et bénévolat deviennent alors un peu synonymes
dans une perspective de développement et d’empowerment. Celle-ci est
au cœur de la vie associative dans un groupe : c’est justement l’apprentis-
sage de la démocratie et de la citoyenneté dans un microcosme plus convivial
et plus cohésif, mais pas nécessairement plus homogène, que le groupe
peut constituer un tremplin vers la citoyenneté active.
Cela ramène la question centrale des liens qui doivent s’établir entre
les organismes bénévoles et communautaires et l’État (White, 2001). Il est
utile de se rappeler le slogan de la campagne de sensibilisation menée par

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Le bénévolat comme passage vers le développement social 117

le Comité aviseur à l’action communautaire autonome en 2001 : « […] parce


que nous refusons encore et toujours de servir de réservoir de main-d’œuvre
à bon marché pour le désengagement de l’État et de nous substituer à lui
dans son rôle et ses responsabilités face à la population québécoise » (Comité
aviseur…, 2001). La complémentarité instrumentale au service de l’État a
ses limites si elle est à sens unique et heurte les susceptibilités historiques.
Les organismes communautaires qui parviennent à rester fidèles à leur
mission originelle de transformation des rapports sociaux et des structures
sociopolitiques sont ceux qui maintiennent ces espaces pour accueillir de
nouveaux membres et qui s’appliquent à assurer cette formation populaire
tant sur l’histoire des communautés locales, des organismes eux-mêmes que
du mouvement social afin de faire ressortir les acquis et les fondements
éthiques de l’action communautaire et bénévole. Encore faut-il que cette
formation ne tombe ni dans le dogmatisme ni dans la nostalgie soixante-
huitarde (« Dans notre temps… »). Les jeunes intervenants se plaignent autant
de ne pas avoir de formation sur les origines, la mission, l’histoire des
pratiques et des actions, que du discours parfois prétentieux de militants
nostalgiques d’un passé trop souvent mythique. Certains groupes se
cantonnent dans une vision de prestation des services ou dans une réfé-
rence idéologique si étroite qu’ils ne laissent aucun espace d’expression à
des personnes qui cherchent une place dans l’organisation. Le bénévolat
doit garder cette ouverture sur la diversité ainsi que cet espace de liberté et
de convivialité dans les organismes, qui peut devenir un espace de citoyen-
neté (McAll, 1995). En somme, le défi pour ces groupes consiste à favoriser
des ruptures avec une vision étroite de service et à créer des espaces de
risque et une ouverture au changement interne, tout en maintenant une
certaine continuité avec une vision globale de développement social et
durable. C’est un équilibre toujours fragile et difficile à maintenir.

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118 Prendre la mesure du bénévolat

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Tiré de : Nouvelles pratiques sociales, vol. 15, no 2, sous la direction de Manon Théolis et Daniel Thomas.
Le bénévolat comme passage vers le développement social 119

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