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Article: Sur L'analyse Macroéconomique Du Chômage

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Article

« Sur l’analyse macroéconomique du chômage »

Edmond Malinvaud
L'Actualité économique, vol. 61, n° 2, 1985, p. 147-170.

Pour citer cet article, utiliser l'adresse suivante :


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L'Actualité Économique. Revue d'analyse économique, vol. 61, no 2, juin 1985.

SUR L'ANALYSE MACROÉCONOMIQUE


DU CHÔMAGE*
Edmond MALINVAUD
I.N.S.E.E., Paris

Un cadre d'analyse est nécessaire pour l'étude des politiques macro-


économiques visant à résorber un chômage généralisé. Il doit s'appuyer
sur les traits fondamentaux du phénomène et, notamment, sur le fait
qu'un chômage généralisé est un déséquilibre révélant une offre excé-
dentaire de travail. Pendant plusieurs années, la modélisation usuelle de
la théorie keynésienne a fourni ce cadre. Le réexamen du modèle keyné-
sien a cependant montré qu'il contenait plusieurs limitations dont cer-
taines semblent maintenant particulièrement sérieuses. Une réévaluttion
s'impose donc.
Il est clair aujourd'hui, beaucoup plus qu'il y a vingt ans, que les
politiques macroéconomiques doivent s'envisager dans un contexte dyna-
mique parce que leurs effets se développent et perdurent bien après le
moment de leur mise en oeuvre. Le modèle keynésien usuel est toutefois
statique. Dès lors il faut consacrer beaucoup d'attention à la conception
même d'une analyse dynamique d'un chômage généralisé. Après avoir
traité de l'analyse statique dans une section, nous nous demanderons
donc par la suite comment peut s'étudier l'évolution d'un chômage géné-
ralisé.
Je dois dire dès le départ que mon examen de cette analyse dynamique
restera exploratoire même si cette analyse est essentielle. La théorie
économique n'offre pas encore en cette matière les assises solides que

*: Ce texte développe le thème d'une conférence faite le 10 mai 1984 à la Société


Canadienne de Science Economique, réunie à Québec. C'est une traduction française du
chapitre 2 de Mass Unemployment, Basil Blackwell, 1984. L'auteur, qui a profité de la discus-
sion à Québec, tient aussi à remercier ses collègues canadiens qui ont bien voulu organiser
traduction et publication.
L'expression «Chômage généralisé», correspondant à «mass unemployment» en an-
glais est utilisée ici pour désigner une situation dans laquelle l'offre de travail est indiscuta-
blement et substantiellement excédentaire, de sorte que le chômage traduit en partie un
déséquilibre du marché du travail. Sur l'importance de ce chômage généralisé dans les
économies industrielles occidentales, le lecteur peut se référer au chapitre 1 de Mass Unem-
ployment.
148 L'ACTUALITÉ ÉCONOMIQUE

nous souhaiterions. Nous devrons donc nous contenter d'un relevé des
divers éléments qu'il faut étudier et de la prise en considération de
quelques tentatives préliminaires de construction de modèles qui tien-
nent compte d'autant de ces éléments que possible.

Uanalyse de court terme


1. La théorie keynésienne affirme qu'une offre excédentaire de tra-
vail découle d'une offre excédentaire potentielle de biens. Les entreprises
utiliseraient plus de travail si elles faisaient face à une demande plus
grande pour leur produit parce qu'alors elles trouveraient profitable de
produire plus 1 . Si tel est le cas, l'analyse du chômage se résume à une
analyse de la formation de la demande pour les biens. Le modèle du
multiplicateur fournit le cadre le plus simple pour cette analyse: des
modèles théoriques ou macroéconométriques bien connus sont élaborés à
partir de ce même principe élémentaire.
La théorie keynésienne n'affirme évidemment pas que l'offre de
travail est toujours excédentaire. Qn peut se trouver en situation de plein
emploi, le cas-type étant celui où il existe une demande excédentaire de
travail et où les entreprises sont incapables à cause d'une pénurie de
main-d'oeuvre de satisfaire pleinement la demande pour leur produit.
Ceci définit une seconde situation, en plus de celle où il y a offre excéden-
taire à la fois sur le marché du travail et sur le marché des biens et c'est
celle où il y a demande excédentaire sur ces deux marchés. Il est notable
toutefois, mais d'importance secondaire pour la discussion présente, que
la théorie keynésienne ne modélise pas de façon précise cette seconde
situation comme si l'analyse statique d'une situation de demande excé-
dentaire généralisée n'était pas intéressante.
Le point principal sur lequel nous devons centrer notre attention ici
c'est que l'apparition simultanée d'une offre excédentaire de travail et
d'une demande excédentaire pour les biens n'était pas naguère reconnue
comme une possibilité. Maintenant, le réexamen de la théorie keyné-
sienne et la reconstruction de son modèle du multiplicateur à l'intérieur
d'une formulation plus fondamentale avec prix rigides, ont permis de
démontrer qu'il s'agissait là à tout le moins d'une possibilité logique. Le
modèle maintenant familier de Barro et Grossman, par exemple, le fait
clairement ressortir. Le chômage pourrait coexister avec une demande
excédentaire pour les biens si, malgré cette demande excédentaire, les
entreprises n'étaient pas capables ou ne trouvaient pas profitable

1. Nous qualifierons la situation ainsi décrite de situation d'offre excédentaire de biens.


Nous prendrons pour acquis, sans autre discussion, qu'elle se produit de temps à autre. Il
serait évidemment possible — et intéressant — d'étudier plus précisément le concept de
déséquilibre sur le marché des biens, sa signification, sa genèse et les indices de son
occurrence répétée.
SUR L'ANALYSE MACROÉCONOMIQUE DU CHÔMAGE 149

d'augmenter l'échelle de leurs opérations, c'est-à-dire de produire plus de


biens et d'employer plus de travailleurs.
Si cette troisième situation peut survenir, elle appelle un diagnostic
tout à fait différent de celui qui s'applique au cas de l'offre excédentaire
généralisée. La stimulation de la demande pour les biens n'agit plus
directement sur le chômage et des mesures visant à accroître la profitabi-
lité des entreprises devraient être mises en oeuvre pour inciter les entre-
prises à augmenter leurs opérations. Par référence aux positions défen-
dues par divers économistes dans les débats des années '30, on peut
désigner cette situation comme une situation de chômage classique, la
différenciant ainsi de celle plus familière de chômage keynésien.
L'interrogation sur le rôle du chômage classique ne découle pas seule-
ment du développement naturel de la réflexion théorique. Elle découle
aussi de la préoccupation maintenant courante qu'ont les responsables de
la politique économique de restaurer la profitabilité des entreprises. C'est
pourquoi on trouve, du moins en Europe occidentale, un vif désir de
savoir si le chômage classique est plus qu'une simple possibilité théorique.

2. On peut imaginer deux raisons qui, à première vue, rendent le


chômage classique peu probable. La première repose sur une présomp-
tion d'asymétrie dans la dynamique des prix. Si les prix étaient pleine-
ment et instantanément flexibles à la hausse tout en étant rigides à la
baisse, on ne pourrait jamais rencontrer de situation de demande excé-
dentaire ; les déséquilibres de marchés ne pourraient provenir que des
offres excédentaires: le chômage serait keynésien, jamais classique. Il va
de soi que la parfaite flexibilité à la hausse de tous les prix n'est pas une
hypothèse réaliste dans les économies modernes. Mais le fait est que, si les
prix sont plus flexibles à la hausse qu'à la baisse, c'est là, de prime abord,
un argument qui rend le chômage keynésien plus probable que le chô-
mage classique. Pour constituer une preuve rigoureuse de la proposition,
l'argument devrait bien sûr s'imbriquer dans une théorie dynamique:
à ce stade-ci, il suggère que la proposition devrait être vraie.
Par ailleurs, ayant en tête une analyse macroéconomique à court
terme du chômage, nous devons, évidemment, considérer les décisions
courantes d'entreprises qui d'une part font face à une demande excéden-
taire pour leur production et d'autre part disposent d'équipements déjà
installés. Dans la situation usuelle, la capacité physique de ces équipe-
ments n'est pas pleinement utilisée. Pour que les entreprises ne profitent
pas de la chance de produire et de vendre plus, il faut que leur profitabi-
lité soit très faible. En effet, le prix de la production doit être plus bas que
le coût variable d'une unité additionnelle de production. Ceci semble peu
fréquent puisque, en longue période, le prix doit couvrir à la fois le coût
fixe et le coût variable.
150 L'ACTUALITÉ ÉCONOMIQUE

Mais une situation improbable peut évidemment se réaliser. Qu'elle


survienne ou non est une question de fait. Nous pouvons faire appel à
l'économétrie pour trouver une réponse, mais avant de procéder à l'esti-
mation économétrique ou de tester, nous devons mettre sur pied un
modèle mathématique qu'on puisse tenir pour une bonne première ap-
proximation du fonctionnement réel de l'économie. Pour des raisons que
j'indiquerai dans un moment, nous ne pouvons considérer que le modèle
de Barro et Grossman, ou quelque modèle agrégé de la sorte, fournisse
cette première approximation. Tout en conservant notre intérêt pour les
tests économétriques, nous devons donc attendre qu'une spécification
réaliste soit disponible avant de pouvoir nous en servir.
Considérant cette seconde raison de non plausibilité du chômage
classique, nous réalisons encore les limitations d'une analyse purement
statique. L'équipement déjà installé dépend des décisions passées d'inves-
tissements qui, à leur tour, dépendent de la rentabilité perçue à l'époque.
Après une période prolongée de faible profitabilité, la capacité de pro-
duction peut être tellement réduite qu'elle rende le coût variable d'une
unité marginale de production passablement élevé pour un niveau relati-
vement faible de production. En d'autres mots, il est probable que le
sous-emploi classique s'accroisse avec le temps quand la profitabilité est
faible. Seule une formulation dynamique du problème peut cependant
permettre de vérifier la force de cet argument.

3. Même pour une analyse de court terme, toutefois, il est un peu


trompeur de se concentrer sur les deux situations opposées de chômage
classique et de chômage keynésien. Cela ne serait approprié que dans un
monde ne comportant que deux marchés homogènes: le marché du
travail et le marché des biens. En fait, il existe diverses qualités de travail,
plusieurs biens différents et, pour chacune d'elles et chacun d'eux, plu-
sieurs lieux géographiques à considérer, dans la mesure où la demande et
l'offre sont spécifiques à l'un ou l'autre de ces lieux. Ceci veut dire qu'il y a
un grand nombre de marchés distincts, autant de déséquilibres potentiels
associés, chacun d'eux pouvant se caractériser soit par une offre excéden-
taire, soit par une demande excédentaire. On peut considérer que le
chômage keynésien et le chômage classique ne résultent que de deux cas
extrêmes, tous deux caractérisés par une offre excédentaire sur tous les
marchés du travail mais le premier s'accompagnant d'une offre excéden-
taire simultanément sur tous les marchés des biens et le second d'une
demande excédentaire sur ces mêmes marchés.
Une théorie réaliste doit reconnaître l'existence d'un spectre bi-
dimensionnel de situations comprises entre les trois cas extrêmes qui
suivent : offres excédentaires partout, demandes excédentaires partout,
offres excédentaires simultanées des diverses qualités de travail accompa-
gnées de demandes excédentaires pour tous les types de biens. Ces trois
SUR L'ANALYSE MACROÉCONOMIQUE DU CHÔMAGE 151

situations polaires correspondent respectivement au pur chômage keyné-


sien, à l'inflation latente pure et au chômage classique pur. La quatrième
situation polaire, demandes excédentaires simultanées des diverses qua-
lités de travail accompagnées d'offres excédentaires pour tous les types de
biens, ne reçoit pas beaucoup d'attention en général parce que nous
admettons que les entreprises ne peuvent pas manquer simultanément de
main-d'oeuvre et de débouchés. Une demande excédentaire de travail
par une entreprise implique donc en pratique une demande excédentaire
pour ses produits : une demande excédentaire généralisée pour le travail
ne peut pas exister avec une offre excédentaire généralisée des biens
(nous nous en tiendrons à cette hypothèse simplificatrice qui ne joue
aucun rôle crucial).

La multiplicité des situations possibles à l'intérieur du spectre en-


gendré par les trois premières empêcherait toute analyse si on ne pouvait
la traiter d'un point de vue statistique. Tout naturellement, nous sommes
conduits à nous demander si nous pourrions traiter ces problèmes en
réfléchissant en termes des proportions respectives de chômage keyné-
sien et de chômage classique. Nous pourrons le faire plutôt facilement si
nous pouvons coupler les marchés du travail avec les marchés des biens de
manière à définir des secteurs consistant en un marché du travail et un
marché pour les biens. Chaque secteur est alors dans une situation classi-
que, inflationnaire ou keynésienne suivant la combinaison d'offres ou de
demandes excédentaires qu'il connaît. Le poids relatif des secteurs qui
sont en situation keynésienne définit alors une mesure appropriée de la
proportion de chômage keynésien.

Définir les secteurs en couplant un marché du travail avec un marché


de biens implique nécessairement quelques simplifications. Même alors,
on ne peut sans doute le faire correctement à moins que certains marchés
du travail soient mis dans deux ou plusieurs secteurs et certains marchés
de biens aussi. Par exemple, la main-d'oeuvre qualifiée dans l'industrie
mécanique du Centre-Ouest peut définir un secteur et la main-d'oeuvre
non qualifiée dans cette même industrie peut en définir un autre même si,
en fait, l'offre de main-d'oeuvre non qualifiée peut n'être pas spécifique à
cette industrie. Cet exemple montre le type de simplification impliquée.
Considérant la situation du premier secteur, nous négligeons la possibilité
que l'industrie puisse être liée par une contrainte de main-d'oeuvre non
qualifiée ; en d'autres mots, nous négligeons le fait que l'offre des biens
doit être la même dans les deux secteurs. Par ailleurs, on peut être conduit
à sous-estimer la mobilité de la main-d'oeuvre non qualifiée entre cette
industrie et une autre située dans la même région.
Je ne veux pas dire qu'il est nécessaire, pour l'analyse macroéconomi-
que adoptant un point de vue statistique, de traiter les secteurs comme je
le suggère, mais plutôt, que cela rend cette analyse plus simple qu'elle ne
152 L'ACTUALITÉ ÉCONOMIQUE

le serait autrement et que j'accepte la simplification pour le moment, tout


en reconnaissant ses limitations. La spécification d'un modèle théorique
adoptant pareil cadre sectoriel devrait nous permettre d'étudier l'équi-
libre macroéconomique et ses réactions aux mesures de politique écono-
mique. Ce modèle remplirait alors la même fonction que remplit le
modèle du multiplicateur ou celui de Barro et Grossman mais il serait plus
réaliste par sa reconnaissance de la multiplicité des biens et des types de
travail.
La définition des secteurs ne suffit pas à déterminer un modèle
décrivant l'équilibre de court terme. Il faut également spécifier un certain
nombre d'éléments supplémentaires. La simplicité ici s'avère recomman-
dable. Gardant ce principe à l'esprit, on peut admettre qu'il suffit de
quelques variables macroéconomiques pour caractériser l'état de l'écono-
mie. Par exemple, on reliera les prix de divers biens à une simple variable
p, le niveau des prix, et les taux de salaire de diverses qualités de travail à
un simple taux de salaire représentatif w. On peut aussi supposer que,
dans chaque secteur, l'offre de travail et la demande du produit dépen-
dent d'un petit nombre de variables pertinentes à l'économie dans son
ensemble, comme le taux de salaire réel, la demande agrégée de l'État et le
revenu agrégé des particuliers. Enfin, on peut faire des hypothèses
simples, comme celle de coefficients techniques constants, pour détermi-
ner l'offre du produit et la demande de travail dans chaque secteur.
L'application de ces principes m'a permis de spécifier un modèle
sectoriel assez simple et d'en déduire un certain nombre de résultats
théoriques 2 . Évidemment, ces résultats dépendent des hypothèses parti-
culières que j'ai retenues et n'ont pas fait l'objet d'une discussion suffi-
sante pour qu'on puisse se prononcer encore sur leur robustesse. Mais, j'ai
confiance que les conclusions qualitatives suivantes seront confirmées : le
multiplicateur définissant la sensibilité de la production globale par rap-
port à la demande de l'État conserve son expression traditionnelle quand
l'économie est dans l'état de chômage keynésien pur et décroît plutôt
rapidement lorsque l'ampleur de ce chômage décroît; plus générale-
ment, quand le nombre de secteurs est grand, les variables endogènes
sont des fonctions non linéaires mais continûment dérivables des va-
riables exogènes ; la dérivée partielle d'une variable endogène, comme le
taux de chômage, par rapport à une variable exogène, comme le taux de
salaire, peut changer de signe quand l'économie passe d'un état à un
autre ; ce signe peut être négatif quand le chômage est surtout keynésien
mais positif quand il est surtout classique.

2. On trouvera la première présentation du modèle dans Malinvaud (1980a). La


version française de cet article est parue dans Malinvaud (1983a). Elle améliore la présenta-
tion d'une variante du modèle. J. Muellbauer et D. Winter (1980) ont, eux aussi, fait usage de
l'idée de spécifier une distribution statistique des déséquilibres sur les marchés.
SUR L'ANALYSE MACROÉCONOMIQUE DU CHÔMAGE 153

4. Pour améliorer l'analyse macroéconomique de court terme, il faut


non seulement élaborer des modèles théoriques qui permettent une
étude abstraite des propriétés des phénomènes en cause, mais aussi
examiner soigneusement la transposition économétrique de ces modèles.
Une pure application d'un bon modèle théorique ne fournit pas toujours
une bonne spécification économétrique ou même un bon cadre pour une
analyse appliquée moins formelle. Les abstractions présentes dans un
modèle théorique peuvent être commodes pour scruter soigneusement
une relation particulière et pourtant restées complètement inappropriées
à la représentation d'une économie réelle.
Considérant l'importance des nouveaux développements de la théo-
rie macroéconomique du chômage, il est clair que leurs implications
empiriques devraient faire l'objet d'une discussion extensive. Cette dis-
cussion est en fait commencée mais reste dans un stade préliminaire et
requiert beaucoup plus d'attention que ce qui lui a été donné jusqu'ici. Je
ne peux évidemment pas prétendre la compléter ici : je n'ai même pas le
temps d'expliquer mes idées présentes sur le sujet3. Je me limiterai donc
ici à un seul commentaire de nature générale.
La révision de notre façon actuelle de concevoir les travaux économé-
triques ou appliqués devrait se concentrer sur le développement de
modèles non linéaires où des variables décrivant la direction et l'intensité
des déséquilibres pourraient jouer correctement leur rôle. La pure trans-
position de modèles du type Barro-Grossman n'est pas la meilleure solu-
tion même si l'expérimentation de ses diverses variantes est intéressante
pour les chercheurs et pour moi en particulier. La meilleure solution est
probablement beaucoup plus proche de celle choisie il y a déjà longtemps
par certains constructeurs de modèles économétriques, qui avaient l'in-
tuition de l'importance des non linéarités et des variables mesurant les
déséquilibres. Ce dont on a besoin présentement c'est de donner de
meilleurs fondements à cette intuition et de développer une méthodolo-
gie qui permette d'en tenir compte rigoureusement et correctement dans
nos travaux.

Trois sources d'évolution spontanée


Une analyse des économies faisant l'expérience de déséquilibres
comme celui du chômage généralisé ne peut pas demeurer statique.
D'abord, parler de déséquilibre, c'est suggérer que la situation va chan-
ger. Ce rappel de la signification populaire du mot déséquilibre ne devrait
pas nous impressionner, bien sûr, puisque le terme déséquilibre prend ici
une signification différente, celle de l'existence d'une demande ou d'une

3. Dans un de mes essais de 1983 soit « Analyse macroéconomique des déséquilibres, la


France des vingt dernières années», j'ai amorcé une discussion plus complète.
154 L'ACTUALITÉ ÉCONOMIQUE

offre excédentaire, mais les économistes admettent aussi que ces inéga-
lités entre l'offre et la demande stimulent des changements correctifs.
Ensuite, les préoccupations actuelles quant aux politiques économiques
ne portent plus sur leur impact de court terme mais bien sur leurs
contributions effectives dans le moyen ou même le long terme. S'intéres-
ser aux effets durables des politiques économiques suppose qu'on réflé-
chisse sur des modèles qui tiennent compte des forces de l'évolution
économique : il faut considérer des modèles vraiment dynamiques.
Un économiste doté d'une formation classique et qui réfléchit sur le
déséquilibre entre l'offre et la demande voit naturellement son attention
appelée par les mouvements de prix mais nous devons reconnaître que
d'autres changements dynamiques jouent aussi un rôle important. Je suis
même prêt à soutenir que, pour l'analyse macroéconomique des écono-
mies modernes, ces autres changements dynamiques jouent davantage
que les changements de prix. En tous cas, nous devons les considérer
soigneusement.
Voulant faire un tour d'horizon des forces dynamiques dont nous
devons tenir compte, je trouve commode de penser à trois sources princi-
pales d'évolution économique spontanée: les changements des grands
indicateurs du système des prix, l'accumulation du capital et la mobilité
microéconomique. Considérons-les tour à tour.

1. Une offre excédentaire sur un marché suscite la concurrence par-


mi les offreurs, ce qui normalement les conduit à accepter de vendre à un
prix moindre. Le chômage généralisé devrait normalement abaisser le
taux de salaire ou, au moins, modérer sa hausse. De façon pareille, une
offre excédentaire de biens devrait tirer vers le bas l'évolution du niveau
des prix alors qu'une demande excédentaire devrait les tirer vers le haut.
En d'autres mots, l'évolution du taux de salaire et du niveau des prix
devrait réagir à la direction et à l'intensité des déséquilibres respectifs sur
les marchés du travail et les marchés des biens.
Ce comportement des deux principaux indicateurs de prix a souvent
été supposé dans le passé et en effet a pris une place importante dans les
discussions théoriques sur la durabilité du chômage généralisé. Le déve-
loppement de l'économétrie depuis 30 ans nous apporte cependant au-
jourd'hui une vision plus claire des choses. Pour résumer ce que nous
connaissons sur cela maintenant, je peux dire que ce comportement
s'observe mais est plus faible que ce qu'on imaginait, qu'il peut parfois être
dominé par d'autres causes qui agissent sur les salaires et les prix et que sa
force varie à travers le temps et l'espace suivant des différences institu-
tionnelles.
Pour ce qui est du marché du travail, l'histoire des travaux économé-
triques est bien connue. Les premières tentatives d'estimation de la
SUR L'ANALYSE MACROÉCONOMIQUE DU CHÔMAGE 155

courbe de Phillips, laquelle relie le taux de croissance du salaire nominal


au taux de chômage, montrèrent qu'une forme très simple donnait de
bons ajustements. La relation semblait déjà non linéaire, les salaires étant
peu sensibles aux hauts niveaux de chômage. À la fin des années soixante
et durant les années soixante-dix, l'expérience montra que, pour avoir un
bon ajustement, nous devions spécifier correctement l'impact de l'évolu-
tion passée du niveau des prix, reconnaître le rôle des facteurs exogènes
comme l'existence d'un taux de salaire minimum ou des chocs enregistrés
par les prix des matières premières (d'où la détérioration des profits des
entreprises) et admettre que la relation change à travers le temps et
l'espace. En particulier on a trouvé que les réactions du taux de salaire au
chômage sont maintenant plus faibles qu'elles étaient durant la première
moitié de ce siècle et que, dans certains pays européens, les changements
dans les prix à la consommation sont complètement et très rapidement
transmis aux salaires, de sorte que le déséquilibre sur le marché du travail
devrait y être compris comme réagissant sur la vitesse de variation du taux
de salaire réel4.

En tous cas, une représentation du processus dynamique reliant les


changements du taux de salaire et du niveau des prix aux déséquilibres
macroéconomiques doit tenir compte de l'existence d'une relation forte
entre les salaires et les prix. Il faut alors identifier correctement l'effet
direct du déséquilibre sur le marché des biens. On l'a trouvé faible et
certains économistes ont même soutenu que le niveau des prix s'adaptait
suivant une relation de coût majoré (cost-plus). Les faits semblent mainte-
nant montrer que ce dernier point de vue était trop radical : la pression de
la demande sur le marché des biens joue un rôle indépendant en accélé-
rant le processus inflationniste, indépendamment de la poussée salariale
engendrée par la pression qui, le plus souvent, apparaît aussi sur le
marché du travail quand survient une demande excédentaire pour les
biens.

Peu importe l'imprécision affectant les preuves économétriques ; on


arrive toujours à la conclusion que la loi de l'offre et de la demande joue
plutôt avec lenteur au niveau macroéconomique où nous nous situons. Il
y a là place pour une explication théorique et, en effet, plusieurs écono-
mistes ont travaillé sur ce phénomène. J'en ai traité ailleurs pour ce qui est
du marché du travail et d'autres ont étudié, de façon semblable, le marché
des biens. Le but principal ici c'est d'étudier les conséquences de cette
observation.

4. Pour ce qui est des comparaisons historiques, voir, pour la France, Boyer (1978), et
pour les États-Unis, Sachs (1980). Pour ce qui est des comparaisons internationales, voir
Artus (1983).
156 L'ACTUALITÉ ÉCONOMIQUE

2. Une conséquence claire, c'est que la vitesse d'ajustement des prix et


des salaires n'a pas un ordre de grandeur différent de celle de l'accumula-
tion du capital et que, dans un modèle macroéconomique dynamique
complet, elles doivent se considérer simultanément. Malheureusement,
nos idées sur l'accumulation du capital sont plutôt vagues et la manière
dont nous en tenons compte dans nos analyses macroéconomiques est
imprécise.
L'épargne privée courante est importante pour la demande agrégée
future parce qu'elle accroît la richesse privée et parce qu'une plus grande
richesse implique une plus grande demande de biens de consommation.
La relation paraît toute simple. Mais nous ne la maîtrisons pas. La raison
principale en est peut-être le manque de données permettant de tester
nos hypothèses et utiles dans nos travaux appliqués. Alors que les comptes
nationaux portant sur le revenu et la production sont maintenant dispo-
nibles et couvrent une période substantielle dans tous les pays déve-
loppés, les comptes correspondant de capital ne sont pas calculés excepté
dans de très rares occasions. Ceci explique en particulier pourquoi la
propension à consommer à partir de la richesse n'est pas connue précisé-
ment.
Si les statisticiens n'ont pas jusqu'à présent été capables de produire
sur une base régulière des comptes de capital, ce pourrait bien être en
raison de difficultés provenant du fait que le lien dynamique entre
l'épargne et la richesse n'est pas si simple, à la fois à cause de changements
permanents dans l'évaluation du capital quand elle existe sur les marchés
et à cause du manque d'une telle évaluation dans beaucoup de cas. Pertes
et gains réels en capital sont importants et on ne devrait pas les négliger ni
dans les travaux théoriques ni dans les travaux appliqués. Nous devrions
établir des distinctions entre pertes et gains perçus ou non perçus, anti-
cipés ou non anticipés.
Nous ne pouvons dire que l'économétrie de l'investissement a été
négligée, vu le nombre de contributions dans ce domaine. Puisque plu-
sieurs facteurs agissent sur l'investissement, il est naturel de relever que,
malheureusement, l'impact de certains d'entre eux n'est pas mesuré avec
précision. Mais nous pouvons nous réjouir de ce que le facteur le plus
important, celui de l'accélérateur, a été bien identifié. De notre point de
vue ces résultats économétriques sont, néanmoins, déficients sur un point
important. Une analyse dynamique du déséquilibre requiert que l'atten-
tion se porte sur certaines caractéristiques qui n'ont pas été beaucoup
étudiées. Ceci s'applique particulièrement à la question de savoir s'il existe
quelque chose qui ressemble au chômage classique.
La demande excédentaire pour les biens qui, dans les modèles théori-
ques, caractérise le chômage classique correspond, dans la réalité, à un
manque de capacité de production dû à une accumulation de capital
SUR L'ANALYSE MACROÉCONOMIQUE DU CHÔMAGE 157

insuffisante ou à des mises au rebut prématurées. Si le chômage classique


nous concerne aujourd'hui, c'est précisément parce que le manque de
capacité de production est aujourd'hui un fait réel en plusieurs points du
monde industriel et qu'il y rend le chômage inévitable, au moins dans le
court terme. Or, soit en théorie, soit en économétrie, la distinction n'est
pas souvent faite entre les deux dimensions du capital et les deux types
correspondants d'investissement: le «capital widening» et le « capital deep-
ening ».
Une faible accumulation du capital ou des mises au rebut prématurées
s'expliquent souvent par une faible profitabilité : les profits qu'on peut
gagner en faisant fonctionner les capacités productives sont alors tenus
pour petits, peut-être même négatifs. Or, ce concept de profitabilité n'est
pas beaucoup pris en considération dans les travaux économétriques,
excepté ceux de James Tobin, où apparaît un concept correspondant,
celui du ratio q, concept que j'aimerais voir mesuré autrement que par des
évaluations du marché boursier 5 .
Ces considérations expliquent pourquoi je me suis particulièrement
consacré récemment à mettre sur pied des spécifications mettant l'accent
sur ces deux dimensions négligées : la capacité de production et la profita-
bilité. Comme c'est le cas avec la technologie «putty-clay » le stock de capital
possède à la fois une capacité de production et une intensité capitalistique,
c'est-à-dire ce que le capital demande de travail par unité d'output. Ma
thèse est que les principaux acteurs expliquant les changements de capa-
cité sont l'accélérateur et la profitabilité des entreprises ou, de façon
équivalente, le ratio q de Tobin. Par ailleurs, le principal facteur expli-
quant les changements dans les niveaux requis de travail c'est le coût
relatif du capital par rapport au travail6.
Il va de soi que la profitabilité doit s'entendre comme une mesure d'un
déséquilibre dans le système des prix, ce qui est vrai aussi du ratio de
Tobin. On peut définir cette mesure, par exemple, comme le taux de
profit pur, c'est-à-dire l'excédent du taux de profit réel obtenu dans les
opérations de production sur le taux d'intérêt réel obtenu sur les opéra-
tions financières. L'existence fréquente de pareils déséquilibres dans le
système des prix est un fait observé 7 . Ceci n'est pas surprenant si l'on
perçoit qu'au niveau macroéconomique la loi de l'offre et de la demande
agit lentement et est parfois dominée par des chocs sur les prix ou sur les
salaires.

5. Pour une discussion plus complète de l'état actuel de l'économétrie de l'investisse-


ment, voir Malinvaud (1982a).
6. La raison d'être de cette thèse apparaît sous diverses formes dans plusieurs de mes
écrits. On trouve probablement sa meilleure présentation dans Malinvaud (1983b).
7. Par exemple en France, on peut estimer que le taux de profit pur a décru de 7% par
an, entre le début des années '70 et 1982. (Voir Malinvaud (1983a)).
158 L'ACTUALITÉ ÉCONOMIQUE

Si je parle de « ma thèse », c'est parce que je crois fermement qu'elle est


vraie mais c'est aussi parce que je n'ai pour le moment aucune preuve
qu'elle soit largement acceptée. Je me hâte d'ajouter que, même si ma
thèse est vraie, les estimations économétriques qui mesureraient les divers
coefficients impliqués dans sa formulation manquent toujours.

3. Le chômage généralisé résulte de situations très diverses au niveau


micro et de très nombreuses micro-décisions. Relié aux tendances ma-
croéconomiques, il dépend aussi de facteurs plus localisés et de la manière
dont réagissent les agents qui lui font face. Même une analyse macroéco-
nomique ne devrait pas négliger cette dimension supplémentaire du
phénomène. En particulier dans une analyse dynamique du chômage, où
l'on considère pourquoi les ajustements ne sont pas plus rapides ou mieux
orientés, on doit s'intéresser à la mobilité du travail et du capital entre les
activités qui sont en contraction et celles qui sont en expansion.

Qu'il devrait en être ainsi est tout naturel puisque le chômage généra-
lisé est un déséquilibre. Son existence provient de ce que, puisque la loi de
l'offre et de la demande qui régit les changements de prix est visqueuse,
les quantités doivent s'adapter. Or, de combien une quantité particulière,
l'offre excédentaire agrégée de travail, doit s'adapter dépend du degré de
viscosité dans les adaptations des autres quantités.

J'ai soutenu plus tôt qu'il fallait concevoir l'état macroéconomique


comme la résultante d'une grande variété de déséquilibres microécono-
miques. L'offre est excédentaire dans certains secteurs, la demande dans
d'autres. Une bonne part de ces déséquilibres peut se résorber par la
mobilité intersectorielle de l'offre et de la demande, les gens passant par
exemple des endroits ou des industries sans emplois disponibles à ceux ou
à celles où il y en a. S'il arrive que cette mobilité soit réduite par suite d'un
changement de comportement un plus haut niveau de chômage devrait
prévaloir.

On a souvent soutenu que cet aspect du phénomène est aussi impor-


tant que la viscosité de la loi de l'offre et de la demande et que les caprices
de l'accumulation du capital. Or, dans la plupart des analyses macroéco-
nomiques du chômage, on le néglige. Une bonne raison sans doute c'est
qu'on suppose que les changements de comportement quant à la mobilité
sont lents ; mais puisque l'analyse macroéconomique s'occupe maintenant
davantage du long terme, ceci ne tient plus. Une autre raison c'est peut-
être simplement que notre connaissance du comportement face à la
mobilité est restreinte. En effet, c'est là probablement un sujet où les
économistes ne se sentent pas particulièrement à l'aise. Il requiert une
bonne maîtrise du contexte institutionnel et fait appel à la psychosociolo-
gie. Ce n'est pas une bonne raison pour l'oublier.
SUR L'ANALYSE MACROÉCONOMIQUE DU CHÔMAGE 159

Des données statistiques sur la mobilité existent. Ses changements


dans le temps et l'espace peuvent se décrire avec une précision qui n'est
certainement pas parfaite mais qui se compare avec celle qui est atteinte
dans plusieurs autres domaines des statistiques économiques. Ce qui est
décrit là, cependant, ce n'est pas le comportement fondamental mais
plutôt son résultat dans un milieu environnant qui change. On a dès lors
besoin de modèles pour estimer les modifications de comportement que
l'évolution observée peut révéler. Par exemple, la mobilité de la main-
d'oeuvre s'est accrue en France pendant les années '60 et, généralement,
on attribue cela non à des changements dans les comportements mais à la
présence d'emplois intéressants nouveaux créés par un boom dans l'in-
vestissement industriel. Inversement, la mobilité de la main-d'oeuvre ne
peut qu'être faible dans un pays où le chômage prévaut dans toutes les
régions et toutes les industries.
Le comportement face à la mobilité est, naturellement, un aspect du
comportement quant à la prospection des emplois. Les mêmes facteurs
qui expliquent pourquoi les activités de prospection deviennent plus ou
moins intenses peuvent aussi expliquer que la mobilité soit plus forte ou
plus faible. Ou encore, les facteurs qui conduisent ceux qui cherchent des
emplois à baisser leur demande salariale peuvent aussi les rendre plus
prêts à déménager. Mais certains facteurs peuvent aussi affecter la mobi-
lité sans toucher aux autres aspects de la prospection. Il est facile alors
d'imaginer un vaste champ utile de recherche, mais autant que je sache,
l'économétrie du comportement face à la mobilité n'est pas encore très
avancée et n'a fondamentalement fait que démontrer la complexité du
phénomène 8 .
On affirme parfois que les économies européennes contiennent une
rigidité qui empêche plusieurs types d'ajustement, incluant ceux qui
seraient permis par une plus grande mobilité des travailleurs. L'étendue
présente du chômage en Europe occidentale pourrait en partie être due à
cela. La suggestion ne semble pas avoir fait l'objet d'un examen rigoureux
mais elle a quelque force. La rigidité ne concerne pas seulement le
comportement des travailleurs qui cherchent un emploi mais aussi la
gestion de la force de travail à l'intérieur des entreprises. Elle peut être
attribuable à des changements dans les lois ou dans d'autres institutions
rendant la mise à pied plus difficile et suscitant, par conséquent, un
recrutement plus prudent.
Précisément à cause de la présence de déséquilibres et à cause de la
rigidité interne aux économies existantes, toutefois, la société trouve de
nouveaux moyens pour s'ajuster partiellement. Des chômeurs se voient

8. Voir en particulier Ehrenberg et Smith (1982) et Greenwood (1975).


160 L'ACTUALITÉ ÉCONOMIQUE

offrir des emplois temporaires où les conditions de travail sont décidé-


ment moins avantageuses que normalement. De nouveaux segments du
marché du travail dès lors se développent, ou de nouvelles activités
apparaissent qui ne suivent pas les règles normales 9 . Jusqu'où ces adapta-
tions peuvent réduire le chômage reste à débattre. Mais elles font partie
de la réalité économique d'aujourd'hui et devraient, en conséquence, être
sérieusement étudiées par les économistes.

Quelques questions d'analyse dynamique


Le tour d'horizon qui précède sur les trois principales sources d'évolu-
tion spontanée dans une économie connaissant un chômage généralisé
suggère quels éléments doivent être intégrés à nos idées sur les dévelop-
pements de moyen et de long terme. Ce sont ces idées, les modèles où elles
peuvent se formaliser et se tester, et les théories qu'elles supportent que
nous allons maintenant considérer.
1. Une remarque s'impose d'abord. Nous sommes confrontés à un
phénomène dont l'analyse dynamique est nécessairement soit vraiment '
partielle, soit vraiment complexe. Conscients de ce fait et compte tenu de
l'imprécision de nos connaissances économétriques sur plusieurs aspects
significatifs du phénomène, nous devons être modestes dans la présenta-
tion de ce que nous pensons avoir compris. L'analyse mathématique de la
croissance économique avec équilibre de marché instantané et perma-
nent, concurrence parfaite et anticipations autoréalisatrices fournit un
point de comparaison utile, encore qu'un peu lointain. Elle n'a été élabo-
rée que récemment et les résultats qui ont été prouvés, par exemple ceux
relatifs à la stabilité, ne sont pas nets : une analyse économétrique serait
toujours nécessaire pour choisir parmi tous les cas concevables ceux qui
ont le plus d'à-propos pour nous.
Par rapport à ce point de comparaison nous avons à introduire des
déséquilibres, des imperfections dans la concurrence et des modèles
réalistes d'anticipations. Nous avons à représenter la viscosité dans les
changements de prix, dans la mobilité du travail et du capital ainsi que
dans d'autres ajustements de production, de consommation, d'investisse-
ment et d'anticipation. Nous devons faire place aux chocs exogènes sur
l'économie, au milieu environnant politique, ou même simplement aux
«états d'âme». La perspective de devoir maîtriser ces divers aspects, et
éventuellement tous en même temps, est écrasante.
Je crois que la difficulté de relever ce défi est bien réalisée dans notre
profession. Mais les économistes sont des êtres humains et ils adoptent

9. Ce phénomène a été bien décrit dans le cas particulier de la France par Piore ( 1978).
Sur l'expérience des États-Unis et des autres pays, voir Berger et Piore (1980).
SUR L'ANALYSE MACROÉCONOMIQUE DU CHÔMAGE 161

parfois des attitudes qui leur permettent d'éviter le défi. Parmi ces atti-
tudes la moins désagréable est de démissionner et de se taire. En effet,
certains de mes collègues considèrent qu'en tant qu'économistes nous ne
comprenons pas assez le phénomène du chômage généralisé pour dire
quoi que ce soit à son sujet à nos concitoyens. Certains même pensent que
nous ne pouvons faire aucun progrès significatif dans notre compréhen-
sion du phénomène et travaillent sur d'autres sujets, plus rémunérateurs
sur le plan académique. Une attitude différente est de nier le phénomène
et de soutenir, par exemple, que puisque toute initiative mutuellement
avantageuse est nécessairement faite dans notre société par ceux qui en
bénéficient, aucun défaut de fonctionnement ne peut survenir et, en
conséquence, le chômage ne peut exister. Une autre attitude encore est de
devenir charlatan et de se mettre à faire la publicité d'un remède simple,
par exemple une règle monétaire rigide, une médecine dite de promotion
de l'offre (supply side économies) ou une médecine protectionniste, les
médias étant comme toujours prêts à contribuer à répandre ces méde-
cines, du moins aussi longtemps qu'elles paraissent nouvelles.
Évitant ces diverses attitudes, nous engageant à intensifier notre re-
cherche sur ce qui est un problème social important et à transmettre avec
la modestie appropriée les résultats partiels que nous pouvons espérer
obtenir nous avons encore à adopter une stratégie de recherche. Sur
l'analyse dynamique du chômage, ma propre stratégie a été d'entre-
prendre des explorations vraiment provisoires, faute d'une meilleure
idée. J'ai spécifié des modèles dynamiques très simples qui, je crois,
mettent en évidence les éléments caractéristiques du phénomène. J'ai
alors regardé l'évolution économique possible à partir de ces modèles en
portant l'attention sur certains scénarios que je pensais typiques de ce qui
arrive aujourd'hui. Je suis conscient que ce type d'exploration laisse
beaucoup dans l'ombre. Les résultats obtenus ne peuvent prétendre à la
généralité. Ils doivent plutôt s'entendre comme des hypothèses provi-
soires devant être testées par la suite. Cependant quand ils semblent
décrire les faits présentement observés, je suis enclin à leur conférer une
validité plus générale que ne leur donne la spécification particulière dont
ils sont dérivés.
C'est dans cet esprit que je vais maintenant aborder quelques ques-
tions qui valent la peine d'être étudiées si nous voulons être mieux équipés
pour discuter les évolutions de moyen et de long terme, en particulier
celles qui peuvent être induites par des politiques macroéconomiques.

2. Combien de temps durera le chômage généralisé ? C'est une ques-


tion que l'on se pose souvent en Europe occidentale. Sous une forme
semblable, elle l'était aussi dans les États-Unis des années '30 et peut
toujours l'être aujourd'hui. En essayant d'y répondre, nous pouvons pour
la rendre plus malléable, la diviser en deux questions subsidiaires : i) est-ce
162 L'ACTUALITÉ ÉCONOMIQUE

que l'évolution spontanée de l'économie restaurerait le plein emploi ? ii)


dans quelles conditions les politiques économiques vont-elles être utiles ?
Le sentiment de beaucoup d'économistes c'est que le chômage généra-
lisé ne peut être que transitoire et que des adaptations économiques
spontanées vont nous en débarrasser. D'autres sont moins optimistes.
Pour mettre de l'ordre dans nos idées sur cette question, nous devons
vérifier si oui ou non nous pouvons construire un cas théorique d'état
stationnaire stable caractérisé par une offre excédentaire de travail. La
question s'est en effet déjà posée de cette façon dans les premières
discussions concernant la validité de la General Theory de Keynes. Par
exemple quand A.C. Pigou voulut mettre l'accent sur le rôle de son
fameux effet-richesse, il écrivit un article intitulé « The Classical Stationa-
ry State»10 où il soutenait qu'une offre excédentaire ne pouvait pas être
permanente.
Ceux qui soutiennent qu'un état stationnaire stable avec offre excé-
dentaire est concevable pensent aussi que le degré d'offre excédentaire
dépend de certains facteurs exogènes qui sont, naturellement, tenus
constants pour tout état stationnaire particulier mais qui pourraient avoir
pris des valeurs différentes. Il y a, alors, un éventail complet d'états
stationnaires concevables avec des degrés divers de chômage. Un cadre
explicitement dynamique est évidemment requis pour toute discussion
sur l'existence d'un pareil éventail d'états stationnaires stables avec offre
excédentaire permanente. Il est alors surprenant de réaliser que la littéra-
ture théorique est très pauvre quand nous y cherchons un modèle qui soit
explicite dans ses hypothèses dynamiques et rigoureux dans son analyse
dynamique. Je ne me souviens de rien qui fasse référence à des publica-
tions antérieures aux années '70.
Aujourd'hui, on dispose d'un certain nombre de modèles théoriques
exploratoires. Ils nous fournissent plusieurs schémas expérimentaux
pour tester nos idées. À certains égards on peut voir ces modèles théori-
ques comme exhibant des éléments caractéristiques que l'on peut retrou-
ver dans les modèles macroéconométriques courants. Pour ces deux
raisons ils méritent une audience plus large et une discussion plus pro-
fonde que celles qui les ont entourés jusqu'à maintenant.
Les réponses données à l'existence possible d'états stationnaires
stables avec offre excédentaire sont évidemment sensibles à la spécifica-
tion qui est retenue dans l'analyse et, plus particulièrement, à ce qui est
supposé quant aux changements des niveaux généraux de prix et de
salaires. Nous pouvons distinguer trois classes de modèles par ce biais.

10. Voir Pigou (1943).


SUR L'ANALYSE MACROÉCONOMIQUE DU CHÔMAGE 163

Dans la première, le système de prix est tenu pour complètement


rigide, au moins par rapport aux caractéristiques jouant un rôle dans la
formalisation11. On trouve alors typiquement que les autres ajustements
dynamiques, comme ceux qui résultent de l'accumulation du capital, sont
compatibles avec l'existence d'états stationnaires stables avec offre excé-
dentaire permanente.
Dans un second groupe de modèles on suppose quelque flexibilité des
prix à la baisse en cas d'offre excédentaire. Plus précisément, on y sup-
pose que le taux de changement du niveau des prix est une fonction
croissante de la demande excédentaire pour les biens. Ceci implique que,
dans le cas du chômage keynésien, la déflation des prix tend à accroître la
richesse réelle et, en conséquence, à stimuler la demande. Mais cet effet
n'élimine pas nécessairement la possibilité du chômage permanent. En
effet on trouve souvent un régime limite dans lequel le niveau des prix
décroît à un taux constant, mais où la richesse réelle reste constante à
cause de la désépargne impliquée par un faible niveau d'activité. Les
grandeurs réelles définissent alors un état stationnaire stable avec offre
excédentaire 12 .
Ce second groupe de modèles, pour ne pas parler du premier, néglige
la critique faite par M. Friedman contre l'expression simple de la courbe
de Phillips13. On n'y fait pas attention à la révision des anticipations qui
peut découler d'un mouvement de prix soutenu. En d'autres mots, on y
suppose qu'en tous temps, le taux de déflation des prix dépend seulement
de la grandeur de l'offre excédentaire et non de l'évolution passée du
niveau des prix. Ceci revient à supposer que les « price makers » gardent
les mêmes anticipations de leur comportement mutuel, peu importe ce
que l'évolution passée des prix et des salaires a pu être. C'est plutôt
irréaliste.
La troisième catégorie de modèles dynamiques comprend ceux où on
suppose que les changements de prix dépendent non seulement de la
demande excédentaire mais aussi des changements de prix anticipés,
dont le taux peut se relier directement au taux passé des accroissements
de prix. Je ne connais qu'une publication où on se sert d'un pareil modèle
dynamique pour étudier la question que j'ai soulevée ici. C'est l'article de
James Tobin intitulé « Keynesian Models of Recession and Dépression »14.

11. Pour un exemple de modèles appartenant à cette classe, voir Bôhm (1978). Sont
également pertinents deux articles classiques, l'un de Blinder et Solow (1973) et l'autre de
Tobin et Buiter (1976). Enfin, je peux mentionner le modèle de Malinvaud (1982b).
12. En règle générale dans ces modèles on néglige l'effet dépressif de court terme de
la déflation des prix, effet provenant des difficultés financières rencontrées par les débi-
teurs. Inutile de dire qu'il peut jouer un rôle très important. Voir Honkapohja (1979) et
Malinvaud (1980b), chapitre 3.
13. Voir Friedman (1968).
14. Tobin (1975).
164 L'ACTUALITÉ ÉCONOMIQUE

Avec la spécification particulière utilisée dans cet article15, nous trouvons


deux situations : a) si le taux anticipé des changements de prix a un impact
fort sur la demande agrégée (c'est-à-dire si 1'« effet spéculatif» qui induit
un report des achats quand la décroissance des prix est anticipée, est fort)
alors que le niveau des prix a un impact faible (l'effet-richesse étant petit),
alors les dépressions sont cumulatives, une situation qui est pire qu'une
tendance vers un régime stationnaire keynésien ; b) dans le cas opposé,
l'économie converge vers une limite où la demande ou l'offre excéden-
taire sera juste au niveau où elle est neutre dans son action sur les prix.
Cette seconde situation correspond à ce que Friedman a appelé «taux
naturel de chômage » et qui, plus tard, fut appelé de façon plus appro-
priée le NAIRU, le «non accelerating inflation rate of unemployment».
L'état actuel de la littérature sur ce point majeur de la stabilité de la
dépression keynésienne est, comme je le disais avant, toujours insatisfai-
sant mais il nous donne des idées. Lorsqu'on s'intéresse aux situations
d'offre excédentaire, les trois catégories de modèles méritent d'être étu-
diées parce que les salaires et les prix sont définitivement moins flexibles à
la baisse qu'à la hausse, de sorte que les adaptations induites par les
changements du niveau des prix et les révisions des taux anticipés de
changements de prix sont toutes deux lentes. Ces modèles mettent en
évidence diverses raisons expliquant pourquoi les effets dépressifs peu-
vent être parfois non seulement forts mais aussi durables. Même s'il existe
une tendance qui conduira spontanément l'économie vers une limite bien
définie qui ne dépende pas des conditions initiales concernant en particu-
lier la demande agrégée, cette limite elle-même, et la vitesse avec laquelle
on l'atteint, peuvent varier d'un pays à l'autre, ou d'une période histori-
que à une autre. En effet, elles dépendent de la dynamique de révision des
prix et salaires et cette dynamique de révision dépend à son tour des
institutions et de facteurs socio-politiques nationaux. Friedman s'est ha-
sardé à estimer qu'aux États-Unis la tendance spontanée vers ce qu'il
appelle le « taux naturel de chômage » prendrait « disons, une couple de
décennies »16. La vitesse peut être beaucoup plus lente dans les économies
où les forces de marché sont moins effectives qu'elles ne le sont aux
États-Unis.

3. Je serai plus bref pour discuter de la seconde forme extrême de


chômage généralisé: combien de temps le chômage classique peut-il
durer ? La littérature est très peu abondante et la réponse paraît évidente
à première vue. Une demande excédentaire pour les biens et une offre

15. La spécification choisie par J. Tobin pour l'ajustement des prix et de la production
(nommée par lui le «modèle de Walras-Keynes-Phillips») ne me paraît pas être la plus
appropriée (voir Malinvaud (1982c), chapitre 8, section 2.1). En tous cas, l'étude d'autres
spécifications serait utile vu la pertinence du résultat.
16. Friedman (1968), p. 11.
SUR L'ANALYSE MACROÉCONOMIQUE DU CHÔMAGE 165

excédentaire de travail devraient susciter une hausse du niveau des prix


et une baisse des taux de salaire réels, ce qui rétablirait la profitabilité des
entreprises et conduirait ces dernières à accroître leurs opérations jus-
qu'au point où elles seraient contraintes soit par la faiblesse de la de-
mande, soit par un manque de main-d'oeuvre.
Si on poursuit la réflexion, cependant, on se demande si ce processus
dynamique fonctionne aussi bien que le schéma précédent le suggère. Les
historiens des faits économiques tiennent pour un fait que la profitabilité
est demeurée faible pendant de longues périodes et forte pendant
d'autres longues périodes. Ils croient aussi qu'une forte profitabilité
caractérise souvent une économie à forte croissance alors qu'une faible
profitabilité perdure dans une économie voisine moins fortunée, la diffé-
rence persistant ici encore pendant des décennies.
Selon moi, il serait intéressant d'étudier des modèles de croissance qui
comporteraient des degrés divers de profitabilité. Les étudier nous aide-
rait à comprendre certains traits du chômage soutenu dans les économies
à croissance lente, économies où un manque de profitabilité empêche
l'expansion des capacités de production. En particulier, nous pourrions
étudier si, et sous quelles conditions, une économie peut se piéger dans
une «pénurie de l'offre».
Nous devons aussi réaliser qu'il est possible de construire des modèles
théoriques simples illustrant des régimes stables de chômage classique,
pour peu que nous supposions assez de rigidité de prix. Pareil résultat
peut se trouver, par exemple, sous l'hypothèse d'une rigidité parfaite des
salaires réels, ce qui correspond approximativement à la situation récente
de plusieurs pays d'Europe occidentale. On retrouvera aussi ce résultat si
on postule que les salaires nominaux dérivent à la hausse à un taux donné
de manière exogène et que les hausses de prix sont insensibles aux
anticipations, c'est-à-dire ne s'accélèrent pas dans le cas d'une demande
excédentaire pour les biens qui soit positive et stationnaire 17 . Naturelle-
ment, on ne doit pas penser que de pareils modèles théoriques s'appli-
quent exactement puisque leurs hypothèses concernant, par exemple, la
formation des salaires sont de pures caricatures, mais ils suggèrent forte-
ment que le chômage classique peut durer plus longtemps que ne le
penserait a priori un économiste de formation classique. Il me semble que
cette même conclusion découle aussi des simulations mathématiques
faites à partir de modèles reposant sur des hypothèses plus réalistes et où
les valeurs données aux coefficients pertinents étaient choisies de ma-
nière à respecter les connaissances économétriques actuelles18.

17. Voir Malinvaud (1981c), chapitre 7, section 4.10.


18. Voir Malinvaud (1980b) ainsi que Bruno et Sachs (1982).
166 L'ACTUALITÉ ÉCONOMIQUE

Pour une étude du chômage généralisé, la pertinence du chômage


classique va bien au-delà de sa durée ou de son degré de pureté. D'un
côté, vu la diversité des situations sectorielles, nous devons admettre que,
sauf circonstances vraiment extrêmes, le chômage classique existera tou-
jours à un certain degré. D'un autre côté, indépendamment de cette
diversité, nous devons nous préoccuper de ce qui arrive quand une phase
de chômage classique se termine. Il est improbable qu'un équilibre
walrassien soit atteint: j'ai même soutenu que l'issue probable sera un
chômage prolongé, du type keynésien19. Si cela est exact, toute aggrava-
tion du chômage quand il est de type classique va aussi détériorer la
situation qui lui succédera.
On peut rendre très simple la défense de cette thèse. Une faible
profitabilité s'accompagne de faibles investissements dans la mise sur pied
de nouvelles capacités de production et, peut-être aussi, d'un taux élevé
de mise au rancart des capacités existantes. La capacité de production des
équipements alors décroît ou, en tous cas, s'accroît trop lentement par
rapport à la croissance du potentiel productif de la force de travail. Le
plein emploi devient ainsi impossible. Si le chômage classique se termine,
alors seul le chômage keynésien peut lui succéder. Dans une démonstra-
tion rigoureuse on doit naturellement prouver les diverses étapes que je
viens d'ébaucher et ceci ne peut se faire sans introduire d'hypothèses
restrictives. Je pense, cependant, que la thèse est valide20.
4. Une troisième question s'explore à l'aide de modèles théoriques
dynamiques simples et c'est celle des conditions sous lesquelles une politi-
que de restrictions salariales peut contribuer à réduire le chômage.
Ceux qui favorisent pareille politique mettent en général en valeur
l'impact positif de profits plus élevés sur l'investissement, soulignant que
les entreprises auront alors des ressources financières plus grandes et de
meilleures perspectives de profitabilité. Pour être complet cet argument
devrait, cependant, indiquer comment de plus bas salaires vont mener à

19. Voir Malinvaud (1980b).


20. Centrée sur les évolutions de moyen terme, l'argumentation précédente associe
chômage classique et faible profitabilité. Mais on a montré récemment qu'au début d'une
reprise rapide les entreprises peuvent n'être pas disposées à accroître leur production à la
vitesse de l'expansion de la demande, à cause des coûts d'ajustement entraînés par le
changement rapide de leur mode de production et de leur personnel. Ceci veut dire que le
chômage devient classique même si la profitabilité est généralement bonne excepté pour ce
qui est des coûts d'ajustement. Ce chômage peut disparaître à une étape ultérieure de
l'expansion, et l'on se retrouve ainsi dans une situation de demande excédentaire générali-
sée. Ce cas est différent de celui envisagé plus haut. Que le chômage keynésien réapparaisse
ou non, ce phénomène peut expliquer pourquoi certaines politiques de stimulation de la
demande ont parfois été considérées comme trop fortes, non parce qu'elles ont conduit à du
suremploi mais parce qu'elles ont provoqué une demande excédentaire temporaire pour les
biens, ce qui a stimulé l'inflation. Sur cette autre situation, voir Artus, Laroque et Michel
(1984).
SUR L'ANALYSE MACROÉCONOMIQUE DU CHÔMAGE 167

des plus hauts profits et comment de plus grands investissements vont


mener à plus d'emplois. Aucune de ces deux implications n'est évidente
en soi pour tous les économistes. Il nous reste à les analyser précisément.
L'argument serait tout à fait convaincant si on pouvait supposer que le
chômage est purement classique : un salaire réel plus bas stimulerait alors
une plus grande production de la part des entreprises confrontées à une
demande excédentaire pour leurs produits et ainsi créerait immédiate-
ment des profits plus élevés et un emploi plus élevé. La construction
subséquente de nouvelles capacités de production serait clairement favo-
rable tant et aussi longtemps que le chômage resterait classique. Le
problème théorique est plutôt de savoir si une politique de restrictions
salariales peut aussi être bénéfique même dans les cas où le chômage est
keynésien. Ceux qui supportent la politique de restrictions peuvent citer
les effets favorables sur la demande agrégée, sur la substitution entre le
capital et le travail ou sur la compétitivité. Chaque cas mérite un examen
de près.
Pour qu'une réduction de salaires ait un impact positif direct sur la
demande agrégée, il faut une propension à dépenser à partir des profits
plus grande que la propension à dépenser à partir des salaires. On
considère généralement que c'est le contraire qui s'applique, de sorte que
je ne passerai pas de temps à examiner complètement cette première
forme d'argumentation. Je dois considérer que les gens qui plaident pour
de plus bas salaires parce qu'un investissement plus élevé stimulerait alors
la demande agrégée, négligent simplement l'effet dépressif plus fort sur
la consommation. Je suis prêt à examiner tout résultat économétrique où
l'on prétende démontrer que, dans certaines circonstances au moins, la
sensibilité de l'investissement aux profits est si grande que l'hypothèse
communément admise devrait être rejetée, mais je n'en ai encore jamais
vu.

Si le coût relatif du travail est plus bas que celui du capital, l'entreprise
choisit une technique de production moins intensive en capital et en
conséquence demande davantage de travail pour toute grandeur donnée
de la demande agrégée pour son produit. L'impact d'une réduction des
salaires sur le chômage dépend alors de deux facteurs opposés: une
baisse de la demande agrégée d'une part, une hausse du besoin de travail
par unité de production d'autre part. Quel facteur domine dépend, en
particulier, du degré de substituabilité entre le capital et le travail. Les
pièces à conviction dont nous disposons à l'heure actuelle favorisent la
théorie selon laquelle cette substituabilité est toute petite dans le court
terme, car le travail opère alors avec des équipements donnés et dans une
organisation donnée de production, mais vraiment significative dans le
long terme, où les équipements sont construits ou remplacés et où les
méthodes de production sont réorganisées. Nous pouvons dès lors imagi-
168 L'ACTUALITÉ ÉCONOMIQUE

ner que la réponse de l'emploi à de plus bas salaires sera négative dans le
court terme mais positive dans le long terme.
Telle est bien la conclusion que l'on peut tirer des réponses dynami-
ques qui ont été étudiées à l'aide d'un modèle simple utilisant une techno-
logie «putty-clay »21. Pour les valeurs des coefficients qui sont compatibles
avec une spécification réaliste, la hausse à court terme du chômage
keynésien et sa baisse à long terme semblent bien établies.
La prise en compte de la compétitivité d'une économie ouverte assu-
jettie à une contrainte de devises appuie la politique de restrictions sala-
riales et conduit aussi à distinguer entre les résultats de court et de long
terme. Ceci a été montré par J. Drèze et F. Modigliani22 qui ont supposé
que la gestion de la demande gouvernementale était liée par une
contrainte de la balance commerciale. Quand la compétitivité est faible et
que le déficit de la balance des paiements ne peut plus être accru, le
gouvernement doit s'attacher à déprimer la demande, même si des capa-
cités de production inemployées sont disponibles. Si la compétitivité
s'améliore, une politique moins restrictive peut se faire. La production et
l'emploi s'accroissent cependant que le déficit commercial reste à l'inté-
rieur de la limite admissible.
Essayant d'évaluer comment une politique de restrictions salariales
couplée à une régulation de la demande agrégée du type mentionné plus
haut, pourrait contribuer à améliorer l'emploi en Belgique, Drèze et
Modigliani ont soutenu que l'impact principal de la profitabilité sur
l'emploi passe par l'effet sur les capacités de production. Négligeant la
substituabilité du capital pour le travail, ils ont trouvé qu'avec la politique
économique supposée, l'élasticité de l'emploi par rapport au salaire réel
était égale à quelque chose comme -0,2 à capacité de production donnée,
mais pouvait s'évaluer grossièrement à -2,0 quand on prenait en compte
l'augmentation induite de la capacité de production.

* *

Cet examen des diverses recherches théoriques concernant le chô-


mage généralisé a montré à quel point elles sont encore insuffisantes par
rapport aux questions multiples qu'il pose à notre compréhension des
phénomènes. Puisque tel est le cas, nous économistes devons faire preuve
de retenue quand nous nous plaignons du peu de réussite des hommes
politiques qui avaient prétendu restaurer l'emploi. Leur échec est aussi,
d'une certaine manière, le nôtre.

21. Voir Malinvaud (1982b).


22. Voir Drèze et Modigliani (1981).
SUR L'ANALYSE M A C R O É C O N O M I Q U E DU CHÔMAGE 169

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