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paranormal

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Le Souffle des Anges, tome 1

[Lucille Rybacki]
« Tu étais couvert de pierres précieuses de toutes sortes,
rubis, topaze, diamant, chrysolithe, onyx, jaspe, saphir, escarboucle,
émeraude ainsi que d’or. Les tambourins et les flûtes étaient à ton service ;
ils étaient prêts depuis le jour même où tu fus créé.
Je t’avais oint, comme un chérubin protecteur ;
je t’avais établi sur la sainte montagne de Dieu ;
tu marchais au milieu des pierres aux feux éclatants.
Tu fus irréprochable dans ta conduite, depuis le jour où tu fus créé,
jusqu’au temps où l’iniquité parvint à pénétrer chez toi. »

Ezéchiel 28 : 13-15
© 2017, Lucille Rybacki. © 2017, Something Else Editions.
Tous droits réservés.
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions
destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction
intégrale ou partielle faite par quelques procédés que ce soit, sans le
consentement de l’auteur ou de ses ayants droit, est illicite et constitue une
contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la
propriété intellectuelle.

Illustration : © Erica Petit


ISBN numérique : 979-10-96785-45-2
ISBN papier : 979-10-96785-46-9
Something Else Éditions, 8 square Surcouf, 91350 Grigny
E-mail : [Link]@[Link]
Site Internet : [Link]
Cet ouvrage est une fiction. Toute ressemblance avec des personnes ou des
institutions existantes ou ayant existé serait totalement fortuite.
Prologue

Les étoiles constellaient le ciel de milliers de petites lanternes blanchâtres,


auxquelles se mêlait la lumière douce et argentée de la lune. La brise nocturne
soufflait entre les habitations de la ville, emportant les journaux répandus sur
le sol.
Malgré le vide, il s’approcha du rebord et laissa son regard plonger dans la
ruelle. D’ici, la vue était aussi spectaculaire qu’effrayante. Des centaines
d’habitants, humains ou créatures, animaient cette cité faite de béton et de
verre. Il percevait chacune de leurs respirations, chacune de leurs paroles, et
s’étonnait du boucan qu’ils étaient capables de créer à eux seuls. Un vrai
vacarme.
Puis, son attention se dirigea vers lui, le vampire caché dans l’ombre d’un
bâtiment. Ce dernier humait l’air et analysait chacune des odeurs que le vent
charriait. À son tour, l’Ange en fit de même et constata que rien n’avait changé.
Les effluves d’échappements et d’égouts avaient pris le dessus sur tout le reste.
Il réussit tout de même à percevoir l’infime parfum boisé de la forêt qui
jouxtait la ville, et se ragaillardit. Cette mission de reconnaissance était
essentielle. Il se devait de la retrouver…
L’Ange se concentra sur le suceur de sang, lequel patientait plusieurs mètres
plus bas. Hayden, se souvint-il de son prénom en penchant la tête sur un côté.
Malgré les siècles, celui-ci n’avait pas changé. Ses traits, tordus par la soif, lui
semblèrent plus durs cependant. Il ne restait rien de l’humain sympathique et
serviable qu’il avait jadis connu. Son expression, froide, manipulatrice, ne lui
inspirait plus qu’un mélange de dégoût et de pitié. Avait-elle fait complètement
disparaître cet homme pieux ? se demanda-t-il en continuant d’observer le
vampire.
Le chapelet en bois d’olivier qu’il tenait entre ses mains oscillait lentement
dans le vide, tel le balancier d’une horloge. Hayden élimina une par une les
senteurs qui ne l’intéressaient pas pour ne garder que la plus exquise, la plus
délicieuse : celle du sang. Des milliers de cœurs gorgés d’hémoglobine
battaient autour de lui. C’était comme une douce musique, un puissant tempo
qui animait toute la ville jusqu’à la rendre pratiquement vivante.
Ses doigts furent parcourus de légères palpitations, comme traversés par un
courant électrique. Comment aurait-il eu le courage d’y résister ? Il compta un
à un les grains de son chapelet avant de l’enrouler autour de son poignet.
Pourquoi se torturait-il ainsi ? Lutter ne permettrait pas à sa soif de
disparaître. Au contraire, cela ne ferait que l’accroître au point de ne plus être
capable de la maîtriser ensuite. Le sang était sa vie, sa force, sa nourriture. Et il
ne le renierait pas : chasser et tuer étaient ses seuls et uniques plaisirs. Quoi de
plus excitant, pour quelqu’un de son espèce, que de prélever le plaisir
directement à la source ? Que de se sentir dominant, maître de donner
satisfaction ou douleur, vie ou mort ?
Mais céder à la tentation revenait à prendre d’énormes risques. Le temps où
il pouvait se divertir en toute impunité était désormais révolu. Être un monstre
n’effrayait plus personne, dans la mesure où aucun être surnaturel ne devait
montrer sa véritable nature. Finis les petits massacres de villages. Fini le
carnage de familles entières. Ses proies, autrefois des victimes brailleuses,
amorphes et terrifiées, avaient appris à se défendre, à ne plus compter sur Dieu
pour sauver leurs misérables vies ! Si j’avais moi aussi évité de compter sur
Dieu… Des sombres souvenirs l’assaillirent. L’être humain était peut-être plus
lucide à présent pour ne pas se laisser berner ?
Dans tous les cas, il craignait d’attirer de nouveau l’attention sur lui. D’être
démasqué. Il recula d’un pas, en proie à une grande incertitude. Agir, ne pas
agir, là était son problème. Tu essaies de te convaincre, se moqua sa petite
voix. Il grogna. Son attitude, bien que blasphématoire et indigne de l’homme
qu’il avait été, n’avait rien d’anormal. Un vampire. Un prédateur. Il n’y était
pour rien si la nature, dans sa grande injustice, avait trouvé judicieux de le
transformer en monstre.
L’air s’infiltra profondément dans ses poumons et brûla chaque cellule de
son corps, éveillant pour de bon le chasseur qui sommeillait, non loin, à la
surface.
D’un pas paisible et menaçant, Hayden se mit à déambuler dans les quartiers
de la ville, son regard se tournant vers la moindre source de bruit signalant la
présence… de sa prochaine victime.
Les logos des enseignes encore ouvertes l’éblouirent. Ses yeux avaient
grand mal à s’acclimater à ce genre de lumière artificielle, tant il était resté
dans l’obscurité ces temps-ci. Et le soleil ? Pour le moment, il éviterait à tout
prix cette boule de feu aveuglante. Puis, lorsque sa faim serait étanchée et que
son apparence reprendrait une allure correcte, peut-être s’autoriserait-il à faire
quelques balades en plein jour. Mais pour le moment, son estomac criait
famine.
Trouver une proie s’avéra très facile. Hayden se rendit dans les endroits les
plus fréquentés de la ville, renifla l’air à plusieurs reprises et sa cible, comme
un papillon attiré par la lumière des phares, se jeta littéralement dans son
piège.
Éméchée et fatiguée : cette humaine ferait l’affaire. Elle ne lui causerait
aucun souci, quand bien même ce genre de proie n’était pas vraiment son
profil type. D’ordinaire, et si la situation le lui permettait, il préférait les
prendre par surprise ou bien les faire courir pendant plusieurs heures, les
effrayer, les tromper, les charmer. Tous les scénarios étaient envisageables
lorsqu’il se sentait d’humeur à jouer… Ce n’était pas le cas cette nuit. Vite fait,
bien fait, songea-t-il en plissant les yeux.
Une nouvelle brise et il disparut dans l’ombre pour attendre l’instant
propice.
Hayden observa les alentours, l’oreille aux aguets. Le martèlement grave de
la musique couvrirait ses cris. L’endroit était vide. Les portes de l’entrée du
club se fermèrent dans un claquement métallique. Il sourit.
La jeune femme grogna et, d'une main hasardeuse, se mit à fouiller son sac à
la recherche des clés de son véhicule. Quelques réverbères à l’éclairage
faiblard l’aidèrent à y voir un peu plus clair, mais cela ne l’empêchait pas
d’avoir peur. Elle releva la tête, surprise par le feulement d’un chat mécontent.
Rien d’inquiétant. Pourtant la menace était réelle, aussi réelle que ce genre de
prédateur puisse l’être.
— Mince, grogna-t-elle en laissant échapper son trousseau de clés.
Les idées embrouillées par l’alcool, elle se pencha un peu trop vite et se
cogna la tête contre le rétroviseur de sa voiture.
— Tenez, chantonna une voix dans son dos.
Elle fit volte-face et sentit une main puissante glisser sur sa taille pour
l’empêcher de tomber.
Un homme, qu’elle n’avait pas remarqué quelques secondes plus tôt, lui
tendit les clés d’un geste franc. Peu méfiante, elle prit le porte-clés par la base
et le tira doucement, un sourire cajoleur peint sur ses lèvres. Peut-être était-ce
le mystérieux séducteur qui lui avait offert un verre ? Elle n’aurait su le dire,
l’alcool lui brouillait trop l’esprit pour que sa mémoire fonctionne.
Hayden ne lâcha pas le trousseau, une lueur étonnée brillant dans les grands
yeux de la fille. Elle tira plus fort. Rien à faire, il ne desserrait pas les doigts.
La panique commençait à se lire dans les prunelles embuées de sa proie et
lui, il exaltait de pouvoir inspirer en un simple regard autant de peur chez ces
humains lamentables. Le démon qu’il devenait un peu plus chaque jour
possédait un tel magnétisme qu’aucune femme n’y résistait, même si sa vie ne
tenait qu’à un fil. Cela n’avait rien à voir avec une attirance physique, plutôt
une tentation bien trop grande pour que les humains y résistent. Hayden aspirait
la vie pour mieux tuer chaque jour.
Tu aimes ça, n’est-ce pas ? Oui, il adorait ça. Cependant pour profiter au
maximum de ce moment où lui seul maîtrisait la situation, il ne devait penser à
rien d’autre. Sinon…
Elle tenta une dernière fois de reprendre ses clés, en vain. Au contraire, il
noua ses doigts autour des siens et serra assez fort pour entendre le doux son
que produisirent ses os en se brisant. La bouche de sa victime s’ouvrit dans un
cri qu’il étouffa à l’aide de son autre main.
— Chut, murmura-t-il en couvrant ses sanglots, chut, chut…
Il la sentit se débattre et la plaqua violemment contre la voiture, avant de
faire courir ses lèvres entrouvertes sur sa joue. Ba-boum, ba-boum, ba-boum,
faisait à toute vitesse le cœur de sa victime contre son torse. Ce seul bruit suffit
à déclencher sa transformation complète. Il sentit sa mâchoire craquer, ses
crocs s’allonger, ses prunelles s’éclaircir, ses veines saillir sur chaque côté de
sa mâchoire…
Hayden laissa durer le plaisir encore quelques secondes, avant de saisir le
visage de la jeune femme entre ses mains et de plonger ses yeux anormalement
diaphanes dans les siens. Son âme ainsi que ses peurs lui apparurent au grand
jour, tel un livre ouvert sur toutes ses craintes et ses souvenirs. L’humaine émit
un cri étouffé tandis qu’il plongeait dans son cou, déchirait la chair et
commençait à se nourrir. Enfin.
Hélas, son plaisir fut vite interrompu : un bruit résonna sur sa droite. Inquiet
à l’idée que quelqu’un puisse l’espionner, il retira ses crocs de la gorge de sa
victime, laquelle se laissa glisser jusqu’au sol, à demi-consciente.
Hayden plissa les yeux, à la recherche de l’être qui avait eu l’audace de le
déranger. L’entrée du club demeurait déserte. Tout comme le minuscule
parking improvisé qu’était ce trottoir. Hormis lui et sa victime, il n’y avait
personne d’autre.
Un sourcil s’arqua. D’ailleurs, où était-elle, celle-là ?
— Tu as peur ? lui demanda-t-il en ricanant.
Même avec un litre de sang en moins dans les veines, la fille rampait sur le
goudron pour le fuir.
Hayden se lécha les lèvres avec délectation, puis les doigts avant de
s’adosser contre la voiture, le regard rivé sur cette pauvre et minable humaine
qui tentait désespérément de sauver sa vie. Elle lui faisait penser à une larve
gémissante, chétive et pathétique. Un sourire dédaigneux étira sa bouche
ensanglantée.
— Quand je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne crains aucun
mal, car Tu es avec moi, récita-t-il. Psaume vingt-trois. C’est peut-être le
moment pour toi de prier, non ?
L’endroit n’était pas assez tranquille pour qu’il s’éternise plus longtemps.
Quelqu’un pourrait le reconnaître, ou pire, le dénoncer. D’un geste rapide, il la
rattrapa, la redressa et lui releva le menton, prêt à la vider de son sang en
moins de temps qu’il ne faut pour le dire, quand elle brandit son poing pour
essayer de le frapper.
Cela aurait dû l’amuser, le faire rire, ou bien l’exciter davantage. Un peu de
résistance pimentait toujours la chasse. Au lieu de quoi, une profonde colère
s’éveilla en lui. Sa façon de le dévisager, avec tant de mépris, de haine, était
tout bonnement insupportable. Même à deux doigts de la mort, une lueur de
défi étincelait dans ses prunelles. Une flopée de souvenirs lui revint en
mémoire. Sa colère enfla, emplit tout son être au point de le faire exploser de
l’intérieur. Ce regard lui était trop familier… Une phrase, prononcée par une
personne de son passé qu’il désirait oublier, résonna en lui : « Confesse-donc
tes pêchés, Hayden, tu ne peux nier que tu es un monstre ».
Haletant, ses lèvres retroussées sur des dents parfaitement aiguisées, il
gronda.
— Eh bien ! le nargua la fille entre deux sanglots. Tu attends quoi pour
m’achever, espèce de monstre !
Elle tenait à peine sur ses jambes, pourtant les traits de son visage
dégageaient une certaine assurance. Elle ouvrit la bouche pour appeler à l’aide.
Mais pas assez vite.
Emporté par sa colère, Hayden lui assena un violent coup du revers de la
main. Il y eut un « crac » et, telle une marionnette à qui on aurait retiré ses
ficelles, la fille s’effondra sur le sol dans un bruit sourd.
Les narines frémissantes, les mâchoires serrées, il se passa la main dans ses
cheveux. Plusieurs minutes s’écoulèrent. Un klaxon hurla au loin. La musique
du club résonnait dans tout le quartier. Non, non ! Hayden se massa les tempes.
Plusieurs images assaillaient son esprit. N’y pense pas ! Pas de remords ! C’est
bien ce qui était convenu, non ?
Il lui fallut attendre encore un peu avant de retrouver sa sérénité. Ses
émotions, comme balayées par le vent, disparurent aussi vite qu’elles étaient
apparues. Pas de haine, pas de peine, aucune culpabilité. La tête penchée sur un
côté, il s’essuya la bouche et les mains sur les vêtements de sa victime avant de
pousser un soupir las.
Un seul problème se posait, maintenant : qu’allait-il faire du cadavre ? Ou
allait-il le mettre pour que personne, pas même ceux de sa race, ne le trouve ?
Perdu dans ses pensées, un nouveau bruit résonna. Surpris, et légèrement
anxieux, Hayden chercha l’ombre d’une silhouette aux alentours. Rien ! Alors,
d’où venait cette sensation que quelqu’un l’épiait ? Avec lenteur, ses yeux
glissèrent le long d’un immeuble, atteignirent son toit… et n’y virent que le
vide sous un fond étoilé.
CHAPITRE 1

Le regard perdu dans le vague, elle songeait au mot liberté et l’écrivait en


gros sur son cahier de maths. Comment pouvait-elle l’atteindre ? En
n’obéissant pas aux ordres de ses parents pour ressentir ce sentiment de
rébellion ? En fuyant les cours ? En buvant ? Elle avait testé assez souvent la
troisième option sans obtenir de grand résultat. Non, il lui semblait que la seule
manière d’obtenir ce qu’elle désirait par-dessus tout aurait été de changer de
vie.
Katerina Gordon rejeta sa tête en arrière et alluma le moteur de sa voiture.
Les cours n’allaient pas tarder à commencer et ce n’était pas en rêvassant
assise derrière le volant qu’elle allait parvenir à s’y rendre.
Le vent souleva sa chevelure, fouetta son visage et l’agaça au point de la
faire grincer des dents à chaque rafale. Elle referma la fenêtre et éteignit la
radio. Des lunettes panoramiques sur le nez, elle regrettait amèrement d’avoir
trop bu la veille au soir. Sur le coup, ça lui avait semblé être la meilleure idée
pour se décontracter. À présent, la seule idée d’avaler une goutte d’alcool ne
faisait qu’accentuer son envie de vomir. Sa langue avait un goût âpre et son
visage semblait plus terne que frais et léger.
Perdue dans ses pensées, la jeune femme imagina un monde où sa famille
n’en ferait pas partie. Non pas qu’elle soit particulièrement malheureuse avec
eux. Cependant ce sentiment d’être nulle part à sa place grandissait. Et elle était
même peut-être cinglée de penser de la sorte. Après tout, ne disait-on pas que
seuls les vrais fous ne savent pas reconnaître qu’ils le sont ? Elle ne devait
l’être qu’à moitié, sûrement.
Malgré ses lunettes, les rayons du soleil lui vrillaient les rétines. La
fraîcheur matinale lui donna des frissons, ses paupières se plissèrent. La
journée promettait d’être rude et longue, comme toujours lorsqu’il s’agissait
d’affronter cet endroit que l’on réservait à l’éducation d’adolescents. Son sac à
bandoulière sur l’épaule, Katerina ferma sa voiture à clé et s’engagea sur
l’allée de platanes devançant le bâtiment central du lycée de Breath Town. Elle
leva les yeux vers une banderole, laquelle annonçait une animation avec
plusieurs groupes de la région. Les lèvres de la jeune femme s’étirèrent en un
sourire rêveur.
C’était justement son petit ami et le groupe de ce dernier qui animeraient le
début de cette soirée au Paradise, le snack-bar en vogue de la ville. Cela
n’aurait rien de grandiose ou de mémorable, mais Katerina pourrait au moins
profiter un peu de son temps libre. Et ce bar portait si bien son nom ! Un
paradis pour jeunes coincés dans une ville décidément trop calme. Tu te voiles
la face, songea-t-elle néanmoins en se mordant l’intérieur de la joue, faire la
fête, prendre des risques : ce n’est qu’une façon comme une autre de mettre un
terme à…
Elle soupira et préféra faire le vide dans son esprit. Ou du moins,
essayer.
À l’intérieur, une foule de lycéens se pressait le long des couloirs. Son
entrée passa inaperçue, comme d’habitude. Aucun visage ne se tourna dans sa
direction, pas de regards curieux, ni de murmures sur son passage. Entrée
parfaite quand votre popularité s’avérait quasi inexistante, ce qui ne gênait en
rien Katerina. Le lycée était un endroit trop chaotique pour qu’elle daigne
vouloir s’y intégrer, ou même s’y intéresser.
Première destination de la matinée : les toilettes. Ses bottines en daim
claquant sur le sol, l’adolescente traversa le lycée sans retirer ses lunettes.
Heureusement, l’endroit était vide. Déposant son sac sur le rebord de l’évier,
ses lunettes calées sur le haut de sa tête, elle observa son reflet dans le miroir,
une mine maussade étirant ses traits vers le bas. D’accord, il y avait mieux.
Ses longs cheveux bruns tombaient sur sa veste en cuir marron, ses yeux
gris en amande étaient gonflés à cause de la fatigue, et ses lèvres paraissaient
plus pâles que d’ordinaire. Elle grimaça en touchant son oreille, laquelle était
trouée de quelques anneaux en argent. Adam les lui avait faits il y a seulement
un mois, à cause d’une stupide histoire de pari perdu : calculer la durabilité
d’un couple n’était vraiment pas son fort… Et elle le payait aujourd’hui avec
une légère infection.
Sa main dans l’une des poches de son sac, Katerina sortit son matériel de
maquillage et commença l’opération « camouflage ». Hélas, elle ne parvint pas
complètement à effacer sa mine morose, ni son teint blanc-cadavre. Même un
mort aurait l’air plus en vie que toi !
Ses pommettes ressortaient un peu trop sur son visage et le khôl ne faisait
qu’accentuer sa peau blafarde. Déçue, elle se passa un peu d’eau sur les joues et
posa ses deux mains sur le rebord de l’évier. Son estomac lui donnait
l’impression de faire des bonds dans son ventre, faisant trembler le bout de ses
doigts. Katerina souffla pour essayer de calmer sa nausée.
Une journée, ce n’était rien. Elle pouvait tenir.
Elle lissa avec le plat de la main son chemisier noir, boutonna le revers de
ses manches, remonta son jean et soudain, se retourna. Quelque chose venait de
passer dans son dos. Une ombre à peine distincte.
Ses yeux gris s’arrêtèrent sur les portes ouvertes des cabines vides.
Personne. Elle soupira, honteuse d’avoir paniqué si facilement. Pendant un
instant, il lui avait semblé avoir vu une silhouette à moitié cachée derrière son
dos. Du calme, ce n’est pas le moment de flancher.
Après une nouvelle inspiration, Katerina sortit, mais à peine franchissait-elle
le seuil qu’un soupir désapprobateur l’obligea à se crisper.
— Kate, tu as vu ta tête… Qu’est-ce que tu as fait hier soir pour te mettre
dans cet état ?
Adam, le rabat-joie professionnel et aussi son meilleur et unique ami. Que
discernait-il d’intéressant chez elle que les autres élèves de ce lycée ne puissent
voir ? Mystère. Peut-être trouvait-il ça distrayant de se promener avec la fille
la plus étrange de tous ? En plus d’être considérée comme une fille dérangée,
Katerina effrayait les lycéens à cause de son allure. La plupart des gens la
trouvait trop âgée physiquement pour faire partie d’une classe de dernière
année, et c’était avec le même air blasé qu’elle leur confirmait à chaque fois
n’avoir que dix-sept ans.
Elle rabattit ses lunettes sur son nez, peu désireuse de répondre honnêtement
à cette question.
— Une partie de Scrabble, mentit-elle, moqueuse. C’est très épuisant, tu sais,
de regarder des lettres, de chercher des mots, de les vérifier dans le
dictionnaire.
— Ah oui ? C’était quel genre de mot que tu cherchais à écrire ? Sexe et
alcool ?
Il y eut un instant de silence avant que le jeune homme ne pouffe de rire et ne
lui donne une tape sur l’épaule. Son comportement désintéressé et quelque peu
puéril ne l’étonnait plus désormais. Son amie était faite ainsi, et on ne pouvait
que la détester ou la soutenir… Un soutien que lui fournissait Adam depuis
leur première année au lycée, sans savoir vraiment ce qui les avait rapprochés.
Leur amitié relevait sans doute d’un même caractère rebelle, du désir de ne pas
vouloir ressembler à la masse, au troupeau d’élèves qui s’agitait autour d’eux.
Le cas classique de rébellion adolescente et de recherche de soi, en fin de
compte, comme le disait parfois Adam quand il affirmait se sentir différent des
autres.
Le regard électrique de Katerina dévisagea furtivement ce dernier de la tête
aux pieds. En apparence, il ne semblait pas un modèle de vertu même s’il
paraissait bien plus sympathique qu’elle. Ses cheveux châtains étaient dressés
en pics et méchés au bout. Ses oreilles étaient bien plus percées que les siennes,
un piercing trouait son arcade sourcilière droite et ses habits, déchirés,
laissaient entrapercevoir des bouts de sa peau hâlée. Une façade quelque peu
ressemblante à une star de rock, bien que son cœur un peu trop tendre et
sensible ne correspondait pas à son look.
En chemin pour rejoindre leur salle de cours, Adam ne put s’empêcher de se
la jouer papa poule ; à croire qu’il s’entraînait déjà au rôle de père. C’était
assez barbant comme attitude, mais Katerina l’appréciait d’autant plus quand il
faisait ça. Elle avait alors réellement l’impression de compter pour quelqu’un.
— Tu devrais te calmer un peu, s’angoissa-t-il. Jared a l’air d’être génial
pour faire la fête, mais il ne faut pas que ça devienne une habitude.
Ce Jared excellent pour faire la fête était musicien, et également le petit ami
de Katerina. Quelle surprise, n’est-ce pas ? De tous les clichés connus, elle
n’avait pas résisté à celui de tomber amoureuse du bad boy égoïste. Bien qu’il
ait quelques années de plus qu’elle, son comportement laissait souvent
supposer le contraire. Il avait abandonné les études pour se vouer à sa passion :
la musique. Et à la fête, bien sûr.
— Je n’ai pas besoin de lui pour m’amuser !
Les yeux ambrés d’Adam luisirent d’agacement.
— Il n’arrange pas la situation. Écoute, Kate. Je sais qu’on est jeunes, qu’on
doit en profiter, pourtant j’ai l’impression que tu ne t’amuses plus depuis
quelques mois déjà. Tu m’as l’air…
Il ne put terminer sa phrase.
Katerina repoussa son bras de ses épaules. Elle aimait beaucoup quand il
veillait sur elle, cependant s’il commençait à oublier les causes de son
changement de comportement, c’était inutile d’en parler davantage.
— Elles sont toujours là, répliqua-t-elle pour lui rafraîchir la mémoire. Tu
le sais bien, Adam.
Celui-ci baissa le regard. Il avait beau être son ami, certains faits lui
paraissaient trop extravagants pour qu’il daigne la croire.
— Qu’en pense ton père ? hasarda-t-il, en manque de réponse.
Un rire ironique racla la gorge de Katerina.
— Oh, s’il te plaît ! Tu sais très bien que je ne peux pas lui en parler, surtout
en présence d’Alyson. Cette femme me déteste. Elle me prend déjà pour une
attardée, alors si j’ose me confier… Non, ils seront persuadés que je suis folle
pour de bon et la prochaine fois que l’on se verra, j’aurai une camisole et de la
bave aux lèvres.
Sa famille n’était pas l’archétype de la famille idéale. Son père travaillait
trop pour s’apercevoir que sa propre fille allait mal et sa belle-mère détestait
le cas problématique que représentait Katerina.
— Il va bien falloir que tu règles cette histoire.
Elle le fusilla du regard.
— Cette histoire, répéta-t-elle d’un ton âpre.
La sonnerie retentit au même instant, rompant juste à temps leur discussion
embarrassante.
En entrant dans la classe à moitié pleine, son humeur ne fit que s’assombrir.
M. Brown, assis sur le rebord de son bureau, adressa un sourire chaleureux à
ses deux élèves et les convia à prendre place. La jeune femme lui retourna un
sourire empreint de mépris, tandis qu’Adam commençait à lui parler de leur
prochain devoir de littérature d’un ton assuré : un mauvais garçon à la surface,
un premier de la classe à l’intérieur. Quel talentueux comédien…
La porte se referma sur les derniers retardataires et le cours commença.
Résolue à ne pas écouter, elle essaya d’attirer l’attention de son ami. En vain.
Celui-ci, les yeux rivés sur le tableau vert, ne voulait pas rater un seul mot du
cours soporifique de leur professeur. Tant pis.
Son regard s’attarda ensuite sur le fond de la classe, là où s’asseyaient
toujours les ringards. Adossée contre le mur près de la fenêtre, elle dévisagea
en vitesse les membres de leur club très fermé. Rachel Lewis, une fille au teint
pâle et aux traits presque aussi tirés que les siens, observait d’un air vorace les
élèves entourant sa table. Peut-être y avait-il pire comme cinglée, finalement ?
S’ajoutaient à leur groupe… quatre élèves ? D’ordinaire, tout le fond de la
pièce en était rempli, constata-t-elle en sourcillant. Pas moins de sept tables
étaient pourtant vides aujourd’hui. Pure coïncidence, ou bien avaient-ils tous
quitté le lycée d’un commun accord ? En même temps, cela n’aurait rien eu
d’étonnant. Si pour certains le lycée était source d’amusement, cela ne l’était
pas pour tout le monde.
Puisque personne ne semblait s’alarmer de ces absences, elle haussa les
épaules et recommença à griffonner sur son cahier. En toute honnêteté, elle les
enviait au plus haut point.
La craie raclant le tableau, M. Brown se mit en quête de leur expliquer le
cours, bien que peu d’élèves ne se donnent la peine d’écouter.
Katerina sortit ses écouteurs et les glissa avec discrétion dans ses oreilles.
Une musique mystique et douce résonna comme à l’intérieur de sa tête,
l’apaisant. Il lui semblait que les paroles étaient en latin et que l’on appelait ça
des chants grégoriens. Non pas que Katerina était croyante, pour elle, aucun
Dieu digne de ce nom ne pouvait exister. Ou bien, il devait l’avoir oubliée
depuis longtemps. Ceci dit, elle aimait écouter ces chants qu’elle avait entendus
par hasard dans une vieille bibliothèque en attendant qu’Adam trouve son livre.
Selon son ami, le bibliothécaire diffusait cette musique afin que les gens, trop
intrigués et respectueux pour parler par-dessus ces chants, fassent le moins de
bruit possible. Une technique astucieuse pour demander à tout le monde de la
fermer, avait commenté Katerina.
Fermant les yeux, la jeune femme apprécia cette sonorité si particulière, qui
lui donnait l’agréable impression de voyager. De partir, s’envoler vers le
véritable endroit qui l’attendait. Un autre pays ? Une autre dimension ? Peu
importait tant que le lycée disparaissait de son environnement. Hélas, l’effet ne
dura pas bien longtemps.
Sans une once de délicatesse, on lui arracha un écouteur.
Surprise, Katerina ouvrit les yeux et grogna. Quel terrible retour à la réalité
que d’être confrontée à Tom, la brute sans cervelle de l’équipe de football. Ce
n’était pas un cas général, tous les sportifs du lycée ne s’avéraient pas aussi
stupides que lui. Katerina en appréciait même un ou deux. Naturellement, il y
avait toujours l’exception qui confirmait la règle.
L’écouteur dans son oreille, Tom grimaça, ses grosses lèvres se tordant en
une moue choquée.
— T’écoutes des chants d’église ? se scandalisa-t-il avant de sourire. Tu
veux devenir sœur, Kate ?
— Bien sûr que non !
Il ricana.
— T’as vu, Kate veut devenir nonne ! éclata-t-il de rire, suivi par son voisin
de table, qui rajouta en se penchant pour planter son regard vicieux dans celui
de Katerina :
— Sœur Katerina, qui reçoit sa bénédiction du prêtre Jared, spécialiste dans
les confessions intimes des nonnes. Tu te sens mieux après ? rigola-t-il.
Les doigts de Katerina se refermèrent autour de son crayon. Zen, répéta sa
voix intérieure, ne l’écoute pas. D’un geste rageur, elle récupéra ses écouteurs
et les rangea dans son sac.
— Tom, lâcha dans un soupir M. Brown tout en remontant les manches de sa
chemise à carreaux, souhaitez-vous nous faire part de votre opinion ?
— Mon opinion ? répéta-t-il en roulant des yeux. Si c’est pour dire à quel
point votre cours est nul...
— Silence, ordonna l’enseignant.
Les prunelles de Katerina s’obscurcirent. Elle ferma les yeux, la colère
enserrant sa gorge. C’était inutile de s’emporter pour si peu, surtout pour
quelque chose qui ne la concernait pas totalement. Une blague de mauvais goût,
voilà tout ce que l’on pouvait attendre de la bande de Tom. Mais futiles ou pas,
toutes les remarques désobligeantes agressaient Katerina. Elle était devenue
très émotive ces derniers temps. Tristesse, rage, peur, joie, tout s’amplifiait, la
submergeait tel un tsunami dévastant tout sur son passage.
Cette simple moquerie venait de déclencher la vague, celle qui lui donnait la
terrible envie de balayer Tom de sa vue.
Alors qu’une réplique tranchante allait franchir les lèvres de Katerina, la
classe éclata de rire dans une même clameur. La blague débile de ce
footballeur n’était pas si drôle que ça, si ? se demanda-t-elle.
Au contraire, la cause de cette hilarité collective n’avait rien à voir. Tom,
étalé par terre, la main sur sa bouche, venait de glisser de sa chaise tout en se
tapant la mâchoire contre le bord de la table. Une goutte de sang apparut sur sa
lèvre inférieure. L’air sonné, il attendit une dizaine de secondes avant de
retrouver l’usage de ses quelques neurones et se rassit, les joues rouges.
D’un ton venimeux, Tom cracha :
— Tu veux ma photo, Gordon ?
— Pourquoi pas ? Quand on est nonne, on a peu d’occasions de se divertir.
Par contre avec ta photo, je n’aurais plus qu’à la regarder de temps en temps
pour retrouver l’envie d’éclater de rire.
Tom renifla dédaigneusement et se retourna sans mot dire.
Katerina, qui pensait profiter de ce petit moment de gloire le sourire aux
lèvres, ne put s’empêcher de grimacer. Ses yeux clairs s’attardèrent sur les
autres adolescents autour d’elle, sur leurs rires, leurs rictus… Son mal de tête
revint violemment avec l’impression qu’elle n’était pas à sa place ici. Que
quelque chose clochait, comme si on l’avait téléportée dans un autre monde,
une autre réalité où tous ses repères n’existaient plus. C’était si étrange qu’elle
en ressentit un vertige.
« Toc, toc, toc. » Elle releva le menton, heureuse que son attention soit
retenue ailleurs.
Les rires et moqueries couvraient la voix de M. Brown.
— Silence ! ordonna ce dernier. Entrez !
La poignée de la porte pivota. Claquement de talons.
— Bonjour, dit une voix timide. Excusez-moi pour le retard, j’étais au
secrétariat.
Le visage de l’enseignant s’illumina.
— Entrez, entrez ! (Il prit un air plus sérieux.) Mais tâchez d’être un peu
moins en retard la prochaine fois, mademoiselle Evans.
Adam, surexcité, se retourna et chuchota à Katerina :
— Tu vois, c’est elle la nouvelle du lycée.
Les mains fourrées dans les poches de son manteau, Meg s’avança d’un pas
hésitant entre les rangées.
Katerina dévisagea la nouvelle - dont elle avait loupé la rentrée en manquant
toute la semaine dernière - de la tête aux pieds. Pour une raison inconnue, la
première chose qu’elle ressentit à son égard fut de la méfiance, un mauvais
pressentiment... Cela n’ayant aucune importance, elle renifla et appela Adam,
en quête d’un mouchoir. Étrangement, son ami ne bougea pas. Elle renouvela
son appel. Rien à faire, ils ne semblaient pas branchés sur la même fréquence.
Curieuse de savoir ce qui pouvait bien intéresser autant son ami - hormis le
cours -, elle se redressa sur sa chaise et suivit son regard. Ses yeux trahirent à
eux seuls son irritation. Adam et les filles, c’était tout un roman. Un mauvais
roman.
La jolie Meg Evans paraissait l’hypnotiser, à tel point que les conseils de M.
Brown pour réussir leur dissert’ n’attirèrent même pas son attention.
— Fais attention à ne pas baver, se moqua-t-elle, bien que l’intérêt de son
ami pour la nouvelle l’intriguait, l’effrayait même.
Katerina eut envie de lui dire de s’en méfier, pourtant… Qui était-elle pour
qualifier une inconnue de dangereuse, surtout au premier coup d’œil ? Sachant
à quel point elle méprisait les autres, il l’aurait envoyée balader en l’insultant
comme toujours « d’adolescente renfermée sociopathe ». Une moquerie qui
n’était pas dépourvue de vérité, sans doute.
Comme elle l’avait supposé, Adam fit la sourde oreille. Meg le frôla et, à
son grand bonheur, s’installa derrière eux.
— Maintenant que tu as fini de la contempler, peux-tu avoir l’amabilité de
me passer un mouchoir ?
Il grogna et s’exécuta.
Si les cours étaient un vrai ennui, ce fut encore pire en observant son
gothique d’ami contempler la jolie blonde.
À la fin du cours, Katerina s’empressa de ranger ses affaires et de filer,
quand quelqu’un la retint par le bras et l’obligea à s’arrêter. Agacée, elle se
mordit la lèvre inférieure.
— Elle n’a pas d’amis, se justifia Adam, l’air accusateur. Et elle n’arrête pas
de se perdre dans le lycée ! On ne peut pas continuer à la laisser se débrouiller
toute seule.
— Bien sûr que si ! C’est plus facile que tu ne le crois. Il suffit de tourner les
talons, de rejoindre notre prochain cours et le tour est joué.
Il pesta juste à l’instant où Meg sortait de la classe.
— Salut, moi c’est Adam, on s’est croisés à la bibliothèque vendredi dernier,
se présenta-t-il pour retenir toute son attention, et elle, Katerina. Tu veux peut-
être qu’on t’aide ?
Il y eut un temps de silence, de gêne même. L’expression froide et hautaine
de Katerina, le sourire jovial d’Adam et la timidité de Meg se faisaient face
dans un grand moment de solitude. Bon sang, jura Katerina intérieurement, on
se croirait dans un de ces feuilletons pour ados… Une nouvelle, un débile, la
copine bizarre… au secours !
— Ce serait vraiment génial, le remercia Meg en affichant un petit sourire
amical.
La brune leva les yeux au plafond.
— Tu as quoi comme cours, pour commencer ? Non pas que je ne veuille
pas t’aider, mais autant ne pas perdre du temps.
Nullement effrayée par ce ton acerbe qui semblait clairement dire qu’elle
dérangeait, Meg sortit son emploi de temps et le consulta.
— Pour le moment, j’ai histoire. Ensuite arts, puis mathématiques, bio…
— Bon, bon, ça suffira. Désolée Adam, rajouta Katerina en lui adressant une
moue espiègle, je ne crois pas que tu pourras nous suivre.
— Ouais, merci, je pense l’avoir remarqué, grommela-t-il. Bon, eh bien on
se rejoint à la cafétéria ? Non, attends un peu…
Il tira son amie à part, sourit à Meg pour lui faire comprendre de patienter,
et lui chuchota à l’oreille :
— Ne la laisse pas. Tâche de te montrer aimable, pour une fois.
Elle lui retourna un regard empli d’amertume. Tout ça pour une fille…
Là-dessus, il ne put s’empêcher de dévisager Meg une toute dernière fois et
fila en chimie. Katerina soupira. Elle allait devoir se traîner un poids toute la
journée tout en essayant de se montrer serviable et sympathique. Pile dans ses
cordes.
— Tu viens ?
Les deux jeunes femmes grimpèrent les marches conduisant au premier
étage.
Meg sourit.
— Merci de m’aider.
— Mmmh.
Contrairement à ce qu’elle supposait, c'est-à-dire une matinée terriblement
ennuyeuse et hypocrite, le temps s’écoula plutôt vite. Tenir compagnie à Meg
ne fut pas aussi horrible que cela le laissait présager au départ. Sa méfiance
était toujours là, mais peut-être était-elle due au fait qu’elle ne la connaissait
pas ? Katerina ressentait un mélange de curiosité et de suspicion envers Meg,
lui donnant envie d’en apprendre davantage sans dévoiler pour autant sa
propre personnalité.
Les cliquetis des couverts mêlés aux bavardages résonnèrent à leurs oreilles.
D’un pas synchronisé, elles entrèrent dans la cafétéria.
— D’ailleurs, lança Katerina en prenant un plateau, tu ne m’as pas dit d’où tu
venais ?
Meg parut hésiter à lui répondre. Ses yeux se posèrent sur les aliments de
son assiette, sur les bagues en argent qui ornaient ses doigts, puis elle répondit
d’une voix précipitée :
— Philadelphie… Et toi ?
— Moi ? Je vis à Breath Town depuis toujours. J’imagine que ça doit te
paraître petit ici, non ?
Elle haussa les épaules en guise de réponse. Meg n’était peut-être pas une
fille très bavarde. Leurs talons martelant le carrelage, elles partirent s’installer
à une table, bientôt rejointes par Adam. Plus il s’approchait de la table, plus ses
joues rougissaient.
— Bien la matinée ?
La jolie blonde qu’il convoitait lui sourit.
— Katerina m’a beaucoup aidée.
— Kate, corrigea l’intéressée. Katerina, c’est trop formel…
Sa voix se brisa, avant de reprendre d’un ton venimeux :
— Oh non, pas cette abrutie. Je sens que je ne vais pas pouvoir me retenir,
cette fois-ci. Les cours commencent à peine que je suis déjà obligée de la
supporter !
— Abrutie ? répéta la nouvelle sans comprendre.
Adam lui commanda de se taire d’un signe de la main.
— Ignore-la, conseilla-t-il à Meg avant de s’adresser à Katerina : Toi, pitié,
laisse tomber.
Elle souffla d’un air blasé.
Une excitation envahit la cafétéria : réaction habituelle des élèves lorsque
Brooke Linwood faisait son entrée dans la cafétéria. Elle traversa une allée de
tables en ramenant ses longs cheveux roux en arrière. Les têtes se retournèrent
sur son passage, la plupart des garçons l’observant en silence, une lueur
affamée dans les yeux. Quelques-uns d’entre eux se proposèrent pour lui
laisser la place, mais elle les ignora royalement et prit la direction de leur
table. La table où était assise Katerina, laquelle manqua de soupirer en laissant
tomber sa tête dans l’assiette. Étant de grandes ennemies, il aurait été logique
qu’elles s’ignorent royalement. Brooke ne l’entendait pas de cette oreille, hélas
! À croire que son emploi du temps consistait à pourrir la vie de toutes les
personnes qu’elle méprisait. Si tel était le cas, sa journée devait être chargée.
Katerina la regarda se pavaner avec une moue de dégoûtpeinte sur les lèvres.
Pathétique. Si cela ne tenait qu’à elle, Brooke aurait pris son plateau dans la tête
avant même d’avoir prononcé un mot. Mais Adam comptait sur elle et sur son
calme pour que la situation ne s’envenime pas davantage.
La grande rousse se rapprocha, Katerina se força à ne pas laisser
transparaître son animosité. Le coup de pied d’Adam en plein sur son tibia
l’aida beaucoup.
— Katerina ! Ce que tu es rayonnante, aujourd’hui ! s’exclama-t-elle.
L’intéressée n’en crut pas ses oreilles. Brooke, agréable ? Il y avait anguille
sous roche.
— Il paraît que tu as trouvé ta vocation ! reprit-elle avec malice. Si tu veux
mon avis, je pense que l’habit de nonne t’ira à merveille, le noir se mariera
parfaitement à ton teint blafard. Reste à savoir si ça plaira à Jared… Quoique
lui, c’est peut-être plus le bleu, sa couleur ?
Le sang de Katerina ne fit qu’un tour. Elle ne savait comment Brooke
pouvait être au courant !
— Bref, je ne suis pas venue ici pour toi, mais pour elle. Je m’appelle
Brooke Linwood, dit-elle à Meg en s’asseyant à côté d’Adam. (Un de ses
sourcils se haussa.) Bien, comme tu es nouvelle et que je n’ai pas eu le temps
de m’occuper de toi ces derniers jours, il faut dire que j’étais très débordée, je
te pardonne d’avoir demandé de l’aide à ces crétins. Crois-moi, on peut
devenir de bonnes copines si tu évites ce genre de… comment dire,
fréquentations ? Raconte-moi, c’est bien Philadelphie ? Ma tante y vivait et…
Meg la toisa quelques secondes, dérangée par la tirade de Brooke.
— Comment sais-tu que je viens de là-bas ?
Grand éclat de rire. Elle va rayonner dans le noir à force, ironisa Katerina
en regardant les dents blanches de Brooke.
— Je suis la fille du proviseur, chérie, répondit cette dernière comme si cela
était une évidence. Ce bahut et ses élèves n’ont aucun secret pour moi. D’où
l’intérêt de ne pas se mettre une fille comme moi à dos. Demande à Kate, elle
en connait un rayon.
Katerina planta sa fourchette à travers son steak avec plus de force qu’il n’en
fallait, des gouttes d’huile aspergeant la table. Cette fille, loin d’être maligne,
menait pourtant ses enquêtes à la perfection. Combien de terribles secrets
avaient été divulgués dans le lycée à cause d’elle et de son manque de pitié ?
Certains élèves étaient devenus la risée des autres, au point de devoir changer
d’établissement.
— C’est tout aussi dangereux de me provoquer, n’est-ce pas Brooke ? Fais
attention, un coup de poing et tu ne pourrais plus te servir de ta bouche. Un vrai
handicap, n’est-ce pas ? Je suis sûre que ça ne plairait pas à Tom, en tous cas.
Lui qui compte tellement sur toi pour le détendre après le match…
Les deux rivales se foudroyèrent du regard. Brooke avait accès à tous les
dossiers grâce à son père, en revanche, Katerina possédait un crochet du droit
que cette peste n’était pas prête d’oublier.
Une peste qui, dès son entrée au lycée, avait pris tout son temps pour
détruire la réputation de Katerina. Il faut dire que les phénomènes étranges
poursuivaient la jeune femme comme son ombre et, qui de mieux pour le
remarquer que Brooke, le vautour constamment à l’affût. Elle était devenue au
fil des années la bête noire du lycée, celle qui tapait plus fort qu’un homme et
dont l’agressivité devait être due à un problème psychologique. Brooke savait
y faire pour créer une popularité comparable au pire des psychopathes. Cela
dit, avait-elle entièrement tort ?
Katerina admettait que sa force ne correspondait pas à celle d’un humain
normal. Sinon, comment aurait-elle fait pour assommer un élève, surpris dans
les douches des filles, d’un simple coup de poing ? Comment expliquer qu’à
ses cours d’auto-défense - qu’elle avait dû arrêter - elle combattait la plupart de
ses assaillants sans forcer ? Pour être honnête, elle prenait même un certain
plaisir à se battre. Adam le lui avait fait remarquer en la retenant de déclencher
une énième bagarre dans les couloirs du lycée.
La plus gênante de ses capacités restait son intuition anormale, sa capacité à
déceler les esprits impurs, mal intentionnés. Ceux dont les idées narcissiques et
mauvaises se contentaient de blesser les autres avec satisfaction. Tu aimes
déceler leurs intentions les plus noires pour te rassurer, pour te persuader que
tu n’es pas la seule à penser comme ça. Elle soupira. D’une certaine façon, elle
combattait ses propres sentiments, sa part d’ombre, en la trouvant chez les
autres. Les gens qui se ressemblent se détestent ou s’assemblent, songea-t-elle.
— Ne me juge pas, espèce de monstre, cracha Brooke. Tu crois être
meilleure que moi en écoutant tes chansons religieuses tout en te tapant Jared ?
Meg est au courant que ton petit ami est un vaurien ? Tu veux que je lui en
parle ? Ce raté que tu traînes partout comme un bon petit chien ! (Elle posa un
doigt sur son menton, en pleine réflexion.) À moins que ce ne soit l’inverse ?
Je ne sais pas, vous êtes tellement minables tous les deux…
Les yeux gris de Katerina s’écarquillèrent. Elle serra les poings jusqu’à ce
que ses jointures deviennent aussi blanches que son propre teint.
— Je vais te… commença-t-elle avant que Brooke ne l’interrompe.
— Oui, bien sûr, frappe-moi ! la nargua-t-elle. Après tout, c’est tout ce que
tu sais faire ! Pauvre arriérée !
Katerina fit mine de se lever. Elle allait lui faire ravaler ses mots à grands
coups de gifles puisqu’après tout, c’était la seule manière possible de
communiquer avec cette fille. Quand une étrange sensation l’empêcha de
bouger. Son corps, tout comme son esprit, lui paraissait engourdi. Elle cligna
des paupières. Qu’est-ce qu’elle allait dire, déjà ?
Meg, toujours silencieuse, se racla la gorge.
— Merci de ton offre, je suis assez grande pour savoir qui j’aime côtoyer.
— Ah oui ? gronda Brooke. Tu as envie de ressembler à Kate ? Je vais faire
de ta vie un enfer…
Sa voix se brisa, happée par un bâillement sonore. Brooke se massa la tempe
du bout des doigts, ses sourcils se froncèrent.
De son côté Katerina somnolait, les mots ne parvenaient pas à franchir ses
lèvres.
— Merci, répéta encore Meg. Tu devrais plutôt t’occuper de ton propre
enfer, rajouta-t-elle en pointant du doigt le ventre plat de Brooke.
Incrédule, la bouche pulpeuse de la rousse ne tarda pas à se déformer en un
rictus méprisant. Katerina et Adam en étaient estomaqués. Non pas qu’ils ne
réussissaient pas à se défaire d’elle en temps normal, mais elle semblait
tellement… stupéfaite par le répondant de Meg, qu’ils avaient du mal à y
croire. Pour peu, Katerina aurait bien demandé à Brooke si elle n’était pas
malade aujourd’hui.
Raclement de chaise, soupir dédaigneux et elle partit rejoindre sa clique.
La torpeur de Katerina disparut. Elle se secoua pour remettre de l’ordre dans
ses idées.
— Ouah, s’ébahit-elle ensuite. Je n’y crois pas. Tu lui as cloué le bec ! (Elle
se tut un instant, pensive.) C’est vraiment très… étonnant, en fait. Pourquoi as-
tu montré son ventre ?
Meg avala une bouchée de son déjeuner avant de lâcher d’un ton vague :
— Ce matin, j’ai entendu une de ses prétendues amies parler de Brooke et
d’un test de grossesse quand j’attendais devant le secrétariat. Elle riait en
imaginant la tête de Tom quand il apprendrait la nouvelle. Paraît-il que Brooke
a manqué plusieurs matinées.
Adam, muet depuis déjà plusieurs minutes, toussota et avala enfin son bout
de pain.
— Wow, on peut dire que tu es attentive ! Brooke enceinte de Tom ? Pauvre
enfant, la nature ne l’a pas gâté.
— J’en reviens pas, lança Katerina, éberluée. Ce serait terrible si la nouvelle
se diffusait dans tout le lycée… (Un sourire cruel déforma sa bouche.) Meg,
jamais je ne pourrais autant te remercier de m’avoir filé une telle info !
Ses doigts tapotèrent la table.
— Dis, reprit-elle. Tu es au courant qu’il y a une fête ce soir ? Un verre pour
te remercier, ça te dit ?
Peut-être que l’arrivée de Meg n’était pas une si mauvaise chose en fin de
compte ?
La fin d’après-midi arrivée, la sonnerie retentit. Dévalant côte à côte les
escaliers, les deux filles quittèrent le lycée par l’entrée principale.
Dehors, le ciel était gris et le vent soufflait.
— Tu viens alors ?
Meg réajusta son sac sur son épaule.
— Pourquoi pas ? Le problème, c’est que je ne connais pas du tout la ville.
— Tu veux que je passe te chercher ?
Adam accourut et lança d’un ton essoufflé :
— Tu veux que je m’en charge ?
Katerina eut un sourire moqueur. Un vrai gentleman, celui-là.
— C’est à Meg de voir.
— Va pour Adam, choisit la blonde. Neuf heures ?
— Pas de souci.
Sereine et légère, Katerina regagna sa Ford stationnée sur le trottoir.
Sa joie paraissait à toute épreuve quand le souvenir de ce qui l’attendait à la
maison lui revint en mémoire. Son moral effectua une chute phénoménale.

CHAPITRE 2

Katerina, le volant entre les mains, tourna à droite, la route était quasiment
déserte. Breath Town, outre les quartiers de l’Éternel, n’était pas très animée de
jour comme de nuit, surtout lorsqu’on se rapprochait des quartiers les plus
chics. Enfin « chic » était un bien grand mot… Pour une ville plutôt moyenne,
Red Street représentait l’élégance si on peut dire, à l’opposé de l’Éternel qui
endossait mieux le rôle des rues coupe-gorge.
Deux ou trois passants et un gamin en vélo se promenaient sur les larges
trottoirs. Les maisons, avec leurs jardins parfaits incluant massifs de fleurs et
gazons taillés au millimètre près, paraissaient vides.
Les commissures de sa bouche s’affaissèrent, l’angoisse tordant son
estomac. Elle aurait reconnu sa maison à des kilomètres à la ronde.
Son père n’était pas du genre à se soucier du regard des autres, bien que la
maison de ses parents fasse partie des plus grandes de la rue. L’énorme chêne à
l’apparence sinistre penchait sur la demeure voisine et la pelouse était
tellement mal entretenue qu’un véritable champ de feuilles mortes dissimulait
le moindre brin d’herbe. Le rosier grimpant ressemblait à un buisson de
ronces. Seul le potager à l’arrière de la maison demeurait entretenu.
Elle respira à fond, se préparant à affronter le champ de bataille qu’était
devenue sa demeure.
La portière côté conducteur claqua, ses pas crissèrent sur le chemin de
graviers conduisant au perron. Elle grimpa les marches en bois, enveloppa la
poignée de la porte d’entrée de sa main et l’actionna.
Une odeur de friture envahit aussitôt son nez. Accrochant sa veste sur la
rampe de l’escalier, Katerina fila à droite et déboucha dans le salon, salle à
manger et cuisine. Le bar faisait office de séparation entre la cuisine et la table
située au centre de la pièce, suivie du divan et du fauteuil qui encerclaient la
télévision et la cheminée.
Un crayon pastel vola dans sa direction. Elle s’abaissa et l’évita au dernier
moment. Son horrible frère éclata de rire. Frère…
Ils n’avaient en réalité aucun lien de sang, puisque son père n’était pas le
géniteur de ce monstre. Il devenait donc son frère par alliance ! Quel joli mot
pour qualifier quelque chose de si horrible, songea-t-elle avec cynisme. Mon
monstre par alliance, oui…
Son cher père tenait à ce qu’elle considère cet intrus de cinq ans comme un
frère à part entière. « Nous sommes une famille recomposée. Une famille, Kate
», lui rappelait-il sans cesse, comme si le dire à maintes reprises allait la
convaincre de cet état de chose.
Ses nerfs se roulèrent en pelote. Non pas qu’elle le détestait à cause de son
horrible mère, après tout, il n’y était pour rien si sa maman chérie était une
vraie peau de vache. Cependant, gènes ou pas, il avait hérité de sa méchanceté à
cent pour cent. Mieux valait engager un bon psychologue avant d’envisager de
s’en occuper ne serait-ce qu’une heure. Même son enseignante à l’école
primaire, réputée pour son extrême autorité, avait jeté l’éponge…
Colin, occupé à dessiner sur la petite table du salon, lui tira la langue. Il
enfourna par la suite un pastel jaune dans sa bouche et le mastiqua. Chacun ses
goûts...
La porte vitrée à l’arrière de la maison pivota en couinant.
— Ah, tu es là, remarqua avec froideur sa belle-mère.
Le terme de belle-mère était déjà trop familial à son goût. Bien sûr, Katerina
ne la considérait pas comme la bienvenue ici. Le seul à se satisfaire de sa
présence évidemment était son père, un fait étrange que ne comprendrait
jamais Katerina. Surtout lorsque des fois, elle entendait de sa chambre
quelques échos de leur ébats… Alyson n’était ni belle, ni gentille et ne
possédait aucun charme capable de séduire un homme. Peut-être était-ce une
sorcière maléfique capable d’ensorceler son père grâce à un sort ? Après tout,
ce balai qu’elle traînait partout pour retirer des poussières imaginaires du
parquet en était la preuve. Ainsi que sa voix de crécelle.
— Bonjour à toi aussi, Alyson, grogna Katerina en se servant du lait frais.
En vérité, elle aurait préféré quelque chose de bien plus fort.
Alyson retira le châle posé sur ses larges épaules tombantes, ôta ses bottes
en veillant à ne pas tacher le parquet ciré et alla se rincer les mains dans
l’évier. Puis elle noua un tablier autour de sa taille généreuse, prête à cuisiner
le dîner.
Katerina ne lui accorda pas un seul regard. En revanche, elle sentait les
horribles petits yeux bruns d’Alyson posés sur sa nuque. Colin rota, balança le
reste de son pastel à travers la pièce et agrippa un pan de son chemisier avec
ses mains sales.
— J’en veux, réclama-t-il. Tout d’suite !
Un sourire discret sur les lèvres, Katerina secoua la brique vide.
— Désolée, il n’y en a plus.
Les joues potelées du gamin rougirent. Il y eut un instant de silence avant
qu’il s’accroche à la jambe de Katerina et tente de la mordre. Celle-ci l’attrapa
par le col de son vêtement et le tira en arrière d’un coup sec. Il lutta encore
quelques secondes et se laissa tomber sur les fesses, des larmes de crocodile
aux yeux.
— Tu aurais pu lui en laisser, la réprimanda Alyson sans vraiment y prêter
attention.
Elle lui tendit les bras pour qu’il vienne se blottir contre sa poitrine.
— Tiens, assieds-toi là, dit-elle en le posant sur le comptoir.
Katerina l’ignora et but son verre avec lenteur, sous le regard de Colin qui
grognait. C’était assez jubilatoire pour elle d’enquiquiner ce morveux, comme
une sorte de… distraction.
— Au fait, reprit sa belle-mère, un jeune blond en tenue débraillée est venu
sonner à la porte, ce matin. Il te cherchait et tenait à peine sur ses pieds.
Le liquide se coinça dans sa gorge et manqua de l’étouffer. Jared, ici ?
— Il est entré ?
Alyson expira avec mépris.
— Bien sûr, nous avons causé toute la matinée et je lui ai servi du thé avec
des petits gâteaux ! Et puis quoi, encore ? Je lui ai dit de partir et de ne pas
revenir. Mais attends que je le dise à ton père ! ricana-t-elle. Je suis sûre que
cela va le ravir d’apprendre que sa fille sort avec un débauché…
Katerina serra les poings de toutes ses forces.
— Que devrais-je dire ?! Tu crois que j’ai sauté de joie quand j’ai appris que
mon père sortait avec toi ? (Elle la toisa de la tête aux pieds.) C’est comme ça,
on n’a pas toujours ce qu’on veut dans la vie.
Les yeux d’Alyson s’exorbitèrent. Ses traits se tordirent violemment en un
rictus de colère.
— Comment oses-tu me parler sur ce ton ?!
Elle haussa les épaules.
— C’est très facile, en fait.
Là-dessus, elle s’empressa de gagner le premier étage.
Cette petite scène avait de quoi paraître anodine, typique d’une dispute entre
une adolescente et la compagne de son père. Mais ça ne l’était pas. Katerina ne
parvenait pas à la supporter, elle l’excédait à un point inimaginable.
La senteur d’encens enveloppant sa chambre apaisa un peu son courroux.
Elle songea au concert de ce soir-là, lequel représentait bien plus qu’une
sortie à ses yeux : il lui permettrait de ne pas assister au dîner. Son père lui en
voudrait sûrement mais cela n’avait pas grande importance.
Une fois lavée, Katerina enfila une tenue plus décontractée : un débardeur
bleu nuit, sa veste en cuir et un pantalon noir élastique. Elle s’observa un
instant dans le miroir de sa coiffeuse et remarqua une fois de plus ce qui
troublait tant les gens : la maturité de ses traits. Non pas que son visage était
strié de rides, mais il dégageait quelque chose d’anormal et de peu rassurant.
Du moins, c’était ce que disaient les inconnus en la rencontrant.
Bientôt, huit heures sonnèrent. Le concert ne commençait qu’à neuf heures,
néanmoins il lui fallait partir d’ici au plus vite. Katerina se sentait comme un
rat en cage, proche de la folie.
La porte d’entrée claqua, coupant court à ses pensées. Son père venait
justement de rentrer. Katerina, étonnée, pesta. Elle pensait avoir encore
quelques minutes devant elle pour filer en douce sans que son absence ne soit
remarquée. Évidemment, George, d’ordinaire en retard pour le dîner, décidait,
juste pour ce soir, de changer ses bonnes vieilles habitudes !
Il était promoteur immobilier et avait participé à la construction d’une bonne
centaine de maisons à Breath Town. Tout le monde à Red Street le connaissait,
tout autant que sa fille soi-disant dégénérée, que les voisins désignaient du
menton à chaque fois qu’elle mettait un pied dans le jardin.
Son sac à la main, la jeune femme redescendit et s’apprêta à sortir quand
même.
La voix grave de son géniteur résonna au même instant.
— Kate, dit-il en défaisant le col de sa chemise. Où est-ce que tu vas, comme
ça ?
Sa fille se crispa, les épaules rentrées.
— Au Paradise. Tu te rappelles, je t’avais dit qu’il y avait un petit concert ce
soir.
Il croisa avec rigueur les bras autour de sa poitrine. Hormis les yeux gris, il
ne lui ressemblait pas vraiment. Ses cheveux châtain clair, zébrés de mèches
grises, commençaient à se dégarnir, son large front était barré d’une ride
profonde et son long nez faisait ressortir ses sourcils espacés et arqués.
— Encore ce stupide groupe ! s’irrita-t-il. Je parie que ce Jared sera là ? Tu
sais très bien qu’il ne me plaît pas…
Tiens, Alyson avait été plus rapide que prévu. À moins qu’elle n’ait appelé à
son travail pour l’informer au plus vite que sa fille côtoyait un type peu
fréquentable ? Tout était possible avec elle.
Katerina l’interrompit d’un ton acerbe.
— Oui, énumère-moi plutôt les choses que tu aimes chez moi, ça ira
beaucoup plus vite.
Toujours les mêmes discussions, songea-elle, lasse en se retenant de le
blesser par une de ses répliques cinglantes.
Il la menaça du doigt.
— Ne sois pas désobligeante. Je ne suis pas d’humeur, ce soir. Tu restes,
point final. Alyson va faire un merveilleux dîner et je souhaite que nous le
partagions ensemble, comme une…
— Comme une famille, je sais. Lâche-moi un peu avec ça, s’irrita-t-elle. Tu
parles de famille comme si c’était la solution à tous mes… nos problèmes. Tu
sais que ce n’est pas le cas. (Elle se pinça l’arête du nez.) Écoute, on en
reparlera une autre fois. Demain, au prochain dîner. J’y vais !
Sur ce, elle ouvrit la porte et se rua dehors. Bouche bée, George ne chercha
pas à la convaincre de rester.

Le concert avait lieu au snack-bar, dans le centre de Breath Town.


Un groupe se préparait quand elle arriva. Plusieurs instruments, ainsi que
des sacoches vides, jonchaient le sol de la petite scène. D’un pas décidé, et
après avoir garé sa voiture sur le parking aménagé, Katerina partit à la
recherche des musiciens du groupe de Jared. Mark, le bassiste, accoudé au
comptoir, lui adressa un signe de la main.
— Salut, Kate, la salua-t-il en lui faisant la bise.
Sa petite amie, une fille à la peau brune, ne lui adressa même pas un mot.
— Jared est là ?
Mark gratta la cicatrice de son menton, un peu mal à l’aise.
— Pas encore. (Il fronça ses sourcils noirs.) Eh ben, je ne pensais pas que tu
viendrais. Après tout ça…
Katerina le gratifia d’un regard sombre.
Son sac pesa plus lourd sur son épaule, un poids semblant tirer son cœur au
bas de sa poitrine. Il était inutile de ressasser le passé, qu’est-ce que cela
pourrait changer ? Sa vie, incroyablement, croulait sous un tas de problèmes,
de tristesse, et s’en débarrasser relevait du miracle. Au contraire, elle préférait
faire avec, se conforter dans ce quotidien médiocre jusqu’à ce que tout
s’arrange... Elle avait l’intime conviction que ce n’était qu’une mauvaise
passade à affronter, qu’un jour, tout s’éclaircirait. Enfin, elle l’espérait.
Mark se redressa sur son tabouret.
— Bref, passe une bonne soirée.
Elle les observa s’éloigner et traverser la piste de danse, encore vide, en
silence. Qu’est-ce que Jared faisait ? Se souvenait-il au moins que son groupe
jouait ce soir ?
Les spots d’un bleu pâle éclairaient la scène, les tables en bois vernis et le
monde qui s’amassait petit à petit dans le bar. Katerina commença à faire les
cents pas. Adam et Meg, arrivés il y avait à peu près vingt minutes, discutaient
à une table du fond. Elle les rejoignit d’un pas traînant.
— Je vois que le courant passe bien entre vous.
Meg but une gorgée de son soda et sourit d’un air timide.
— Je commence à aimer cette ville et ses habitants, je crois.
Et surtout un type avec des piercings qui te regarde comme si tu étais la
huitième merveille du monde, eut envie de rajouter Katerina.
— Tu es arrivée quand ? l’interrogea Adam d’une voix forte pour couvrir le
bruit des autres conversations.
La brune prit place autour de la table.
— Il n’y a même pas un mois. Ma mère et moi avons pris un appartement
dans le centre-ville et il nous a bien fallu deux semaines pour le retaper. On a
encore des problèmes de plomberie, sinon, ça peut aller. Et vous ? Je veux
dire, vous vous connaissez depuis longtemps ? Vous avez l’air très proches…
Comprenant où elle voulait en venir, les deux amis se mirent à parler en
même temps, embarrassés. Ceci dit, ils ne pouvaient le nier, l’idée leur avait
déjà traversé l’esprit.
— On est amis, certifia Adam.
— On a essayé de sortir ensemble, avoua Katerina, ça n’a pas marché. On a
eu de la chance d’ailleurs que ça n’ait pas brisé complètement notre amitié.
(Elle ébouriffa les cheveux du jeune homme, heureuse qu’ils soient encore
unis à ce jour.) Un seul baiser a suffi à nous convaincre que nous nous
considérons davantage comme des frères et sœurs.
— Elle joue si bien son rôle de petite sœur casse-pied qu’il est impossible de
la laisser seule plus d’une minute sans qu’elle ne fasse de connerie, la taquina
Adam
— Hé ! se vexa celle visée. Tu n’es pas mal non plus en frère hyper
protecteur.
Ils éclatèrent de rire.
Le Paradise était à présent rempli de jeunes impatients de se divertir. Le
premier groupe de la soirée débuta quelques morceaux, testant la sonorité.
— Que fait-il, bon sang ?!
La réponse ne tarda pas à arriver, Katerina se dirigea vers l’extérieur en
vitesse, une moue exaspérée sur les lèvres.
— Comme je le disais, désespéra Adam, elle a le chic pour s’attirer les
ennuis.
Meg fronça ses sourcils presque blancs tant ils étaient clairs.
— Qui est-ce qu’elle attend ?
— Jared Lawrence, lâcha-t-il avec humeur.

Une fourgonnette recouverte de graffitis se gara lentement de l’autre côté de


la rue, son pot d’échappement crachant des volutes de fumé noire et épaisse. Le
moteur donnait l’impression de grogner comme un vieux tigre enroué.
Katerina traversa la route, se précipita vers le véhicule et accosta son
conducteur dès qu’il posa pied à terre.
La main plaquée contre son torse, son agacement s’estompa en croisant le
vert profond de ses yeux. Elle ressentit une brusque chaleur qui enflamma ses
pommettes et son ventre. Oui, ce n’était que du désir à l’état pur. Le désir de
jouer avec le feu, de parvenir à dominer ce petit délinquant ridicule mais
pourtant si… amusant. Tu aimerais que ce soit ça, mais tu sais qui joue avec
l’autre… À force, il était évident qu’elle allait finir par y laisser des plumes, ou
des sentiments. Malheureusement, avec un quotidien morne et souvent aberrant
et effrayant, Katerina comptait sur Jared pour qu’il l’aide à retrouver le goût
de vivre. Le goût de s’amuser, d’oublier ses soucis.
Et elle cherchait. Quoi ? Quelque chose ou quelqu’un lui correspondant, une
personne qui lui ferait ressentir des choses différentes. C’est pourquoi elle
provoquait les pires énergumènes de son lycée ; pour l’adrénaline, vivre avec
intensité ce moment de colère, de défi. Il te manque vraiment une case, se
désola sa petite voix intérieure, décidément inutile dans un cerveau aussi
détraqué que le sien.
Pourquoi ne se défendait-elle pas contre Jared ? Mystère. En fait, elle
connaissait plus ou moins la réponse pourtant, il lui était difficile de l’accepter
sans reconnaître qu’elle était totalement aliénée. Les sombres secrets, comme
le disait Adam en parlant des désirs noirs des gens.
Nonchalant par nature, Jared ébouriffa sa frange. Ses cheveux blonds
naturellement méchés brillaient sous la lumière des réverbères du parking, ses
yeux étaient injectés de sang.
— Tu ne peux pas arriver clean au moins une fois dans ta vie ? le sermonna-
t-elle.
Malgré sa remontrance, il lui adressa un sourire narquois et toujours aussi
irrésistible. Rien ne parvenait à atteindre Jared, il se fichait bien de ses
réprimandes et le lui prouva. Avec brusquerie, son bras entoura la taille de
Katerina, il la plaqua contre lui et l’embrassa. Ce n’était pas un baiser doux,
mais plutôt digne du conquérant qu’il représentait.
— Stop, souffla-t-elle en brisant leur étreinte. Je pensais que tu ne viendrais
pas.
Jared s’adossa à son véhicule, évalua une fille en jupe, arrangea sa chemise
en jean et haussa les épaules.
— Rien ne sert de se presser.
— J’espère que tu as pensé à apporter la batterie.
Jared lui adressa un clin d’œil et d’une démarche un peu chaloupée, alla
ouvrir les portes arrière de la fourgonnette.
Sachant d’avance qu’il allait lui demander de l’aide d’un ton autoritaire,
comme à son habitude, elle prit l’initiative de décharger les fûts, les cymbales
et le charley. Si elle le trouvait craquant avec son air de bad boy, ses manières
un peu rustres la réjouissaient moins.
Tandis qu’ils amenaient un à un les instruments dans le bar, derrière la
scène, la fête débuta.
— Au fait, lui demanda-t-elle, un tom dans les mains. Pourquoi tu es venu
chez moi ?
Il s’arrêta, prit une seconde pour réfléchir.
— J’avais complètement oublié que tu étais au lycée. Je voulais juste te voir
et…
Une lueur d’espoir étincela dans les yeux gris de Katerina. Allait-il enfin le
dire ? Elle croisa les doigts.
— Te voir, termina-t-il.
Son espoir se mua en déception. Elle devait arrêter de se faire des illusions.
Cela ne servait à rien, il était trop fier pour admettre ses erreurs et encore
moins devant elle.
Jared rigolait et se pavanait avec sa guitare à la main, une cigarette à la
bouche. Son cousin, Ian, réglait la batterie d’une main de maître, s’attardant sur
le moindre petit détail qui était susceptible de le déranger pendant le concert.
Le bras de Jared l’enlaçant par la taille, elle se surprit à apprécier ce
moment. Leur couple n’était pas le plus parfait au monde. D’ailleurs, à voir le
regard d’Adam, il était loin de penser le contraire. La haine qu’il éprouvait
envers Jared se lisait dans son regard. Ses yeux ambrés l’épiaient sans cesse,
guettant la meilleure occasion de lui coller son poing dans la figure, ce que
Katerina craignait par-dessus tout. Elle reconnaissait que son petit ami n’était
certainement pas la meilleure rencontre qu’elle ait pu faire, mais pour une fois
qu’il se tenait tranquille, elle voulait apprécier l’instant.
Le groupe passa en seconde partie comme prévu. Tandis que les genres
alternaient entre le rock et de nombreux morceaux de blues, les gens sirotaient
leurs verres ou dansaient sur le rythme de la musique. Brooke, qui ne se
séparait jamais de sa clique pour se mettre en valeur, dévisagea Katerina d’un
air dédaigneux. Cette dernière l’ignora royalement. D’autres problèmes bien
plus urgents titillaient ses nerfs. Adam.
— On dirait que tu vas te jeter sur lui, lâcha Katerina, ses prunelles grises
rivées sur la scène.
Son ami commanda un autre verre à Meg avant de lui répondre
— Et toi, on dirait que t’aimes bien faire l’amnésique.
Elle tourna son visage face au sien.
— Ce qui s’est passé la dernière fois… c’est du passé, affirma-t-elle, peu
convaincue tout de même. Il avait trop bu. Qu’est-ce que tu veux, musique et
alcool vont de pair.
Il eut un rire dénué d’humour.
— C’est un cliché. Beaucoup de bons musiciens n’ont pas besoin de boire et
de frapper leur petite amie pour paraître cools. (Sa voix devint aussi sèche
qu’une gifle.) Ce type est un raté, et tu ne vaux pas mieux si tu acceptes d’être
avec lui
— Adam… couina Meg, qui ne comprenait pas son subit changement
d’attitude.
— Ce que je dis est vrai, renchérit-il.
Katerina le dévisagea en secouant la tête, les yeux vitreux.
— Ne cherche pas à parler de choses que tu ne comprends pas. Non, stop, je
n’ai pas envie de me disputer avec toi, même si c’est un peu le cas. Passe une
bonne soirée, et on se voit demain si tu veux toujours parler à une moins que
rien.
Prenant sa cannette de soda, elle tourna les talons et alla se fondre au beau
milieu de la foule.

La soirée commençait mal. Du moins, en ce qui la concernait. Jared, en train


de terminer leur dernière chanson avant de céder la place au groupe suivant,
s’éclatait. La bouche à trois centimètres du micro, il interprétait un très bon
morceau de rock qu’elle fredonnait d’un air quelque peu morose. Les paroles
d’Adam lui revinrent à l’esprit, tournant en boucle comme une vieille
rengaine. Désespérée, elle préféra les ignorer pour se concentrer sur la
musique.
Hormis contrarier davantage son meilleur ami, ce qui était plutôt difficile à
réaliser, rien de pire ne pouvait lui arriver ce soir-là, réalisa-t-elle, affligée.
Eh bien si.
Katerina, jouant des coudes pour sortir de la foule, se cacha dans l’ombre,
près des tables les plus éloignées d’Adam. Elle ne voulait plus ni le voir ni lui
parler de la soirée. Son regard moralisateur lui rappelait sans cesse ses
erreurs, à quel point tout n’était que gâchis dans sa vie. Les traits tirés par la
colère, elle songea à partir, quand un curieux halo d’un blanc laiteux apparut à
l’autre bout de la pièce. Son visage devint livide. Il ne manquait plus que ça…
Alors que, jusqu’à présent, ses hallucinations l’avaient laissée tranquille,
elles revinrent cette fois-ci avec bien plus de puissance. Katerina ferma les
paupières et pria pour que ce ne soit qu’un mauvais rêve, mais le désespoir la
gagna en les rouvrant. L’apparition se tenait au milieu des danseurs, ondulant
sous une brise pourtant inexistante. Elle ne possédait aucune forme bien
distincte, ressemblant plutôt à une énorme tâche informe qui flottait dans les
airs.
Tu hallucines. N’aie pas peur, tout ce que tu vois est faux. Le halo opalescent
se mouvait pourtant devant ses yeux. Il traversa encore une fois la foule de
long en large, vira vers la droite et vola dans sa direction. Plus que trois
mètres, deux, un. Il y eut un « pop ! » puis plus rien. Paniquée, elle se précipita
vers le bar. Il fallait qu’elle reprenne son calme, qu’elle n’y prête plus
attention.
— Billy, réclama-t-elle, un bourbon s’il te plaît.
Le barman, un trentenaire tatoué de la tête aux pieds, hésita. Il travaillait la
majeure partie de son temps au club l’Anarchy et venait au Paradise pour
arrondir ses fins de mois.
— Tu es mineure ?
Katerina arqua un de ses sourcils et pinça les lèvres d’un air hautain. Elle
savait depuis le temps quel genre d’expression adopter pour que tout le monde
doute de son âge.
— Je suis une amie de Jared, lui rappela-t-elle de sa voix un peu rocailleuse.
Je trouve ça sympa, d’ailleurs, qu’il te fourgue son herbe à bas prix. Entre
amis, c’est normal, non ?
Le ton assuré et quelque peu menaçant fonctionnait toujours avec les adultes.
Ses yeux sombres observèrent autour de lui de crainte que quelqu’un ne
l’aperçoive en train d’enfreindre la loi et, non sans afficher une moue de
désapprobation, il accepta.
— Évite de te faire voir avec, lui conseilla-t-il.
Peu importait, la plupart des clients étaient des étudiants. Qu’auraient-ils à
lui reprocher en sachant qu’ils l’enfreignaient aussi ? Katerina en avait vu deux
sur le parking en train de fumer des joints.
Concentrée sur son bourbon, elle plaça toute sa confiance dans ce liquide en
espérant qu’il l’aiderait à se détendre. Un peu comme un calmant.
La tension contenue dans ses épaules se dissipa très légèrement. Hélas, être
saoule était l’unique moyen dont elle disposait pour empêcher ses
hallucinations de réapparaître. Cela la rendait moins vigilante, moins encline à
croire ce qu’elle voyait. En règle générale…
Pendant qu’elle s’évertuait à conserver son calme, Adam et Meg bavassaient
paisiblement. Une jalousie immense enfla dans sa poitrine. En quoi être aussi
anormale était utile, pour elle ? Existait-il un but ?
Un hoquet de surprise faillit lui faire vomir son bourbon. La lumière n’avait
toujours pas disparu. Pire, elle semblait se tordre, s’allonger, prenant petit à
petit l’apparence d’une silhouette humaine. L’adolescente discernait presque
l’ombre de ses yeux au milieu de toute cette splendeur.
Invisible aux yeux des autres, l’apparition traversa derechef la piste de
danse.
Des frissons se répandirent sur la peau de Katerina. Elle ressentait la chaleur
de cette chose comme si elle se tenait à côté d’un four. Un cri menaça de
franchir ses lèvres.
Alcool ou pas, l’hallucination ne disparaissait pas. Non, elle se rapprochait
davantage… Quand le visage de Jared surgit de nulle part devant elle.
— Kate ! s’exclama celui-ci. Ça va ?
Il s’assit à ses côtés et déposa un rapide baiser sur sa joue.
— T’as entendu les roulements qu’a faits Ian ? C’était parfait. Il a quand
même raté son intro. Et les riffs… Hé, tu m’écoutes ?
Elle toussota.
— Bien sûr. Oui, c’était pas mal.
— Whisky, commanda-t-il à Billy. Pas mal ? (Il suivit son regard.) Tu mates
un type sur la piste de danse, ou quoi ? Dis-le-moi si un autre te branche ce
soir, je ne voudrais surtout pas vous gêner.
Le ton de sa voix était faussement détaché.
— Non malheureusement, pas de nouvelles têtes à l’horizon. Je vais devoir
me contenter de toi…
Jared rit jaune, but son verre cul-sec et en réclama un autre.
Les battements de cœur de Katerina accélèrent en rythme avec la musique.
L’apparition planait toujours autour d’eux et, curieusement, la présence du
jeune homme paraissait l’agacer. Elle se mettait à crépiter à chaque fois qu’il
parlait ou la touchait.
— Tiens, lui proposa-t-il en désignant son verre.
— Je ne sais pas si c’est une bonne idée. J’ai déjà bu quelque chose.
L’idée d’être ivre la dérangeait un peu. Peut-être cela ferait-il disparaître un
certain temps la lumière de sa vue qui sait, mais à quel prix ? Son père allait
être vert de rage en la voyant rentrer à la maison dans cet état. Et le pire, ce
serait la réaction d’Adam. Allait-il encore faire un esclandre ? Ou se contenter
de l’abandonner aux griffes de Jared ?
Le regard absent, Katerina tâta sa pommette droite.
En plus d’un mois, le bleu avait eu le temps de disparaître. Sa mémoire,
quant à elle, garderait le souvenir de ce poing fondant sur sa joue le restant de
ses jours. Ce n’était pas le premier qu’elle prenait, mais jamais elle n’aurait pu
imaginer que Jared lui en donnerait un. Elle aimait croire que cette erreur
faisait partie du passé, qu’elle lui avait pardonné. Pas Adam. Il n’excuserait
jamais Jared. Aurait-elle dû réagir de la même manière ? Bien sûr. Seulement
Jared, à la différence de son meilleur ami, connaissait ce qu’était la vraie
galère.
Sa famille l’avait rejeté il y a déjà plusieurs années auparavant, l’ignorant
dès sa plus tendre enfance pour finalement le mettre à la porte dès que
l’occasion s’était présentée. Au fond, il ne s’en était pas vraiment plaint. Entre
un père infidèle et une mère colérique, quitter cet enfer appelé « chez-soi »
était devenu une nécessité pour lui. Depuis, il trouvait utile de vivre en marge
de la société, séparé de tout, comme avec sa famille auparavant. Seule la
musique avait de l’importance à ses yeux. La musique, et les filles. Mais il
faisait preuve d’un tel égoïsme qu’aucune femme n’arrivait à le supporter bien
longtemps, à croire que la solitude dans laquelle l’avaient plongé de force ses
parents ne le quitterait jamais. Ce qui expliquait sans doute pourquoi il ne
trouvait aucun intérêt à s’impliquer dans une relation… Pour être exact, il
s’impliquait rarement pour quelqu’un ou quelque chose.
Évidemment, Jared fuyait le travail comme la peste, prétextant qu’un
véritable artiste ne devait vivre que de sa musique. C’était d’ailleurs à ce sujet
que Katerina et lui s’étaient disputés, il y a déjà quelques semaines plus tôt. Le
jeune homme passait la majeure partie de son temps à boire plutôt qu’à
composer ! lui avait-elle fait remarquer tandis qu’il était encore ivre, comme à
chaque fin de concert. Manque de chance, cette remarque pourtant véridique lui
avait valu un poing en plein visage…
Katerina se secoua. Elle avait besoin de lui, il comblait un vide encore
indéfinissable mais bien présent.
Après avoir vérifié à maintes reprises que personne, et surtout pas son
meilleur ami, ne la regardait faire, elle porta le verre à sa bouche et avala son
contenu. Le liquide, fort et âpre, lui arracha une grimace.
Jared rigola.
— Ah, la tête ! Tu vas voir, il y a rien de mieux qu’un petit verre d’alcool
pour se relaxer. Un autre ?
L’impression que de la lave en fusion brûlait sa gorge lui fit refuser son
offre. Ses paupières papillonnèrent. Elle posa sa tête contre l’épaule, l’effet de
l’alcool agissant plutôt vite. Une dizaine de minutes plus tard, la silhouette
devint soudain floue, presque transparente. Katerina se sentit moins alerte et
inquiète. La mystérieuse créature faite de lumière sembla tendre un bras dans
sa direction, faire bouger ses doigts étincelants puis s’effaça. Enfin.

***

Hayden respira profondément. La nuit, épaisse et fraîche, était son terrain de


chasse favori et, outre les siens, personne n’égalait le prédateur qu’il était.
Faire disparaître un cadavre n’avait jamais été son fort, néanmoins.
Il sourit. Les hommes considéraient sa race comme étant l’une des plus
dangereuses et meurtrières depuis la nuit des temps. Leurs croyances au fil des
époques n’avaient fait qu’assombrir la réputation des vampires, jusqu’à ce que
finalement plus personne ne croie en leur existence. Mais en réfléchissant, qui
s’avérait le plus mauvais et dangereux, dans cette longue histoire ? Le vampire
n’était-il pas à la base un humain guidé par ses pulsions sauvages ? Un homme
délivré de sa moralité, de son sens du bien et du mal ? Hayden marqua un
temps d’arrêt. Fallait-il vraiment que l’Homme devienne un suceur de sang
pour montrer ses plus bas instincts, en fin de compte ? Non, sa condition de
vampire n’était qu’un cadeau bonus pour augmenter ses possibilités de
carnage. Ce qu’il venait de prouver à l’instant même.
Environ trois siècles auparavant, les forêts entouraient davantage les
villages, lui fournissant ainsi un « cimetière » on ne peut plus pratique pour
dissimuler le résultat de ses traques. Sans parler des guerres et des conquêtes.
Dans une telle désolation, personne ne remarquait jamais rien. Mais
aujourd’hui, tout était bien trop calme, soigné, surveillé.
Hayden mit le clignotant et tourna sur la gauche, du sang recouvrant les
jointures de ses doigts. Il jeta un coup d’œil dans le rétroviseur intérieur. Le
corps sans vie de sa nouvelle victime gisait sur la banquette arrière, ses yeux
ternes et opaques fixant le plafond. Il se concentra sur la route, son chapelet
enroulé autour de sa main droite. Cette fois-ci, il n’abandonnerait pas les restes
de son repas au beau milieu d’une forêt. Il en avait marre des longs trajets.
Pourquoi pas à Breath Town même ? L’Éternel ? Holly Street ? Il avait
l’embarras du choix. Quitte à jeter le corps dans les environs, il fallait le faire
dans l’endroit le plus éloigné de sa demeure. Ici, par exemple.
CHAPITRE 3

Katerina rit à gorge déployée. Pour quelle raison ? Pas la moindre idée,
l’alcool la noyait dans cette hilarité si particulière, presque irréelle, et elle
appréciait tellement cette sensation !
Jared, en la serrant plus près contre lui, demanda un autre verre.
Billy grogna.
— Tu ne crois pas que vous êtes assez bourrés, tous les deux ?
Jared roula des yeux, l’air de dire : « Relax, je maîtrise. »
Le barman s’exécuta à contrecœur. Mark, Ian et le restant du groupe
passèrent lui dire au revoir avant de filer.
— Pourquoi tu rigoles ?
L’adolescente haussa les épaules avant de frémir sous le contact des lèvres
de Jared dans son cou. Frémissements qui ne purent l’empêcher de ressentir
une certaine appréhension. Elle connaissait son petit ami : ses subites preuves
d’affection n’étaient pas anodines, surtout lorsqu’il avait suffisamment bu.
— J’en sais rien. Je crois que je suis complètement…
— Saoule, termina la personne qui se glissait entre eux. Viens, je te ramène.
Adam aida Katerina à se remettre sur pieds, Jared les observant de son
regard le plus noir. Il se leva d’un coup en balançant son tabouret derrière lui.
— Adam, c’est ça ? dit-il d’un ton arrogant. Qu’est-ce tu fous ?
Celui-ci le toisa avec tout le mépris dont il était capable.
— Ça ne se voit pas ? Je rentre. Avec Katerina.
— Tu ne crois pas qu’elle est assez grande pour le faire toute seule ?
Les deux hommes se défièrent du regard. Jared, le plus grand et le plus
violent des deux, s’avança, les épaules carrées. Meg eut beau leur conseiller de
se calmer, ils l’ignorèrent. Sa petite voix cristalline ne pouvait rivaliser avec la
leur.
Katerina prit alors la parole. Bourrée ou pas, la façon dont Adam l’avait
traitée tout à l’heure ne lui plaisait pas. D’accord, elle savait que son meilleur
ami ne faisait ça que pour lui ouvrir les yeux, quitte à lui jeter des paroles
blessantes à la figure. Mais elle n’avait pas envie de délaisser Jared.
— Jared va s’en occuper, déclara-t-elle.
— Il a bu, siffla Adam entre ses dents serrées.
— Ma maison n’est pas loin. On se voit demain en cours.
Elle s’appuya contre l’épaule de son petit ami, et ensemble, ils quittèrent le
Paradise.
Elle faisait ce choix uniquement pour ne penser à rien d’autre. À l’inverse,
quitter le Paradise et rentrer chez elle signifiait un horrible retour à la réalité
qui ne l’enchantait guère.
Le parking était à moitié vide et la lumière des réverbères grésillait. Ils
grimpèrent à l’intérieur de la fourgonnette. Tant pis pour sa Ford, elle
viendrait la récupérer le lendemain.
Une forte odeur de tabac froid lui souleva le cœur. La jeune femme pria
pour qu’il démarre au plus vite et la ramène chez elle. Elle grelottait, frottant
ses mains l’une contre l’autre. Rien de tel qu’un parking mal éclairé pour lui
donner la chair de poule. Malheureusement Jared ne paraissait pas aussi pressé
de rentrer. L’air serein, il alluma le poste radio et commença à chantonner.
— Jared, qu’est-ce que tu attends ? s’impatienta-t-elle. Je suis gelée et, vu
l’heure qu’il est, mon père va me tuer si je traîne encore à rentrer…
Il posa ses doigts sur sa bouche pâle.
— Justement, ton père ne veut pas que je passe te voir chez toi. Il faut bien
qu’on en profite ailleurs.
Sans prévenir, il attrapa ses lèvres entre les siennes et l’embrassa
langoureusement. Après une seconde d’hésitation, Katerina se pressa contre lui
autant que l’habitacle encombré de la fourgonnette le lui permettait. Son cœur
battait vite, sa peau s’embrasait au contact des mains chaudes de Jared, le désir
venait peu à peu chasser la torpeur due à l’alcool.
Tu es si puérile ! la réprimanda la petite voix. Peu importait. Du moins
jusqu’à ce qu’une étrange sensation lui donne des frissons. C’était comme si…
elle n’était pas à sa place, pas dans son corps. Même Jared lui paraissait
différent sous le contact de ses doigts. Décidant de mettre ça sur le compte de
l’alcool, Katerina tenta d’ignorer son malaise.
— Détends-toi, murmura-t-il contre sa peau en remontant son tee-shirt sur sa
poitrine.
Génial ! Il semble vouloir faire ça dans la camionnette… Manque plus
qu’Adam arrive !
Elle ignora sa conscience, si tant est que ce soit elle qui prenait un malin
plaisir à la sermonner. Écrasée contre son torse, haletante, elle glissa ses
doigts au travers de sa chevelure, le corps en ébullition. Leurs langues
entamaient une danse sensuelle que rien ni personne n’aurait pu arrêter...
Quand cette curieuse impression la traversa à nouveau. Cette scène avait un air
de déjà-vu, même si ce n’était pas la première fois que Jared l’embrassait avec
fougue.
Ses yeux gris perle s’ouvrirent en grand. L’espace d’un instant, Katerina se
vit enlacer un autre homme. Plus grand, plus fort, plus dangereux encore que
son petit ami.
Un rire résonna avec force dans ses oreilles, l’obligeant à boucher ses
tympans avec ses mains.
Effrayée, elle brisa leur étreinte et recula.
Jared fronça ses sourcils.
— Quoi ? grommela-t-il d’une voix rauque.
— Je, j’ai… rien. Je crois qu’on va s’arrêter là.
Les yeux ronds, il la toisa comme si elle avait perdu la tête.
— Tu rigoles, j’espère ? Allez, parle. Qu’est-ce qui te gêne ? Adam est dans
les parages ? Tu veux qu’on trouve un endroit plus tranquille ?
Non, elle ne tenait pas à coucher avec lui, point barre. L’envie, même si elle
se faisait de plus en plus ressentir ces derniers temps, venait de lui passer.
Comme lieu pour une première fois, elle pouvait espérer mieux qu’une
camionnette, non ? Bien sûr, elle savait que Jared se fichait bien de l’endroit,
lui dont l’expérience sexuelle ne s’arrêtait pas à une ou deux conquêtes.
D’après les dires de ses plus proches amis : voiture, ascenseur ou chambre,
Jared n’hésitait jamais. Il serait pourtant obligé de faire une exception avec
elle, elle qui ne désirait pas être traitée de « coup d’un soir ».
Épuisée et nauséeuse, Katerina secoua la tête tout en se passant les doigts
dans les cheveux. Et elle était sûre d’avoir vu un autre visage à la place de celui
de Jared. Cette image, si rapide, s’avérait trop floue pour qu’elle puisse se la
remémorer.
Sans oublier le fait que taper sa copine ne méritait pas une récompense.
Après plusieurs excuses sincères, peut-être accepterait-elle de se montrer plus
gentille. Katerina n’était pas docile au point d’accepter tout et n’importe quoi.
Jared lui faisait ressentir les petits frissons quotidiens dont elle avait besoin,
cependant, il était temps qu’elle impose ses limites.
Enfin, tu reprends le contrôle des choses !
— Calme-toi, Jared. On s’est bien amusés, c’était sympa, maintenant je veux
rentrer chez moi.
Courroucé, il souffla profondément par le nez.
— Tu sais, ton ami Adam, il est con mais quand même, je lui adresse tout
mon soutien ! cracha-t-il avec humeur. Tu es indécise, Kate ! À un
point inimaginable !
Vexée, elle le toisa de son air le plus froid avant de soupirer. Il lui fallait
faire une pause, remettre ses idées en place. L’alcool avait sûrement aggravé
tout son état général, elle n’y voyait plus clair.
Katerina voulut ouvrir la portière mais il l’en empêcha et la força à se
rasseoir. Ses mouvements étaient si brutaux qu’il lui cogna la tempe avec son
coude.
— Lâche-moi, Jared !
— Roh, excuse-moi ! Il faut toujours que tu gâches tout. Tu réfléchis trop !
Il lui prit le visage à deux mains et l’embrassa de force. Serrant le poing,
Katerina lui porta son coup en plein dans les parties sensibles. Le jeune homme
cria et posa le front sur le volant, ses mains jointes là où ça faisait mal.
— Merci pour le verre, au fait ! s’écria-t-elle en descendant de la
fourgonnette.
— Tu vas me le payer !
Une portière claqua.
Katerina se mit aussitôt sur la défensive, prête à se battre s’il venait à la
rattraper, avant d’entendre comme un corps s’affaisser contre terre. Alarmée,
elle fit volte-face. Personne hormis Jared qui, à sa grande surprise, venait de
s’étaler devant sa camionnette.
— Jared ? demanda-t-elle d’une voix craintive en s’approchant un peu.
La peau au-dessus de son arcade sourcilière semblait brûlée, comme si
quelqu’un l’avait cogné avec un poing chauffé à blanc. Il gémit et s’évanouit.
Les mâchoires serrées, Katerina s’aperçut ensuite qu’une silhouette sombre
et grande se tenait à côté de lui, la tête penchée vers le sol. Elle ne discernait
pas son visage dans la pénombre.
Sa colère laissa d’abord place à l’incompréhension, puis à la panique. Elle
se mit à trembler, effrayée. L’inconnu n’était pas seul : il se décala, laissant
place à quelqu’un d’autre.
Un homme accompagné d’un enfant de neuf ou dix ans se tenaient près de
son petit ami inconscient. Elle voulut appeler à l’aide quand un poids écrasa
son épaule.
CHAPITRE 4

Elle porta son attention sur l’individu qui la retenait par le bras. Tout aussi
gigantesque que celui accompagnant l’enfant, son visage était dénué
d’expression. Ses traits, immobiles, semblaient aussi durs que de la pierre. Elle
ne put s’empêcher de se demander s’il était capable de sourire.
— Es-tu Katerina Gordon ? demanda ce dernier.
Elle ne pipa mot, la peur retenant sa langue jusqu’à ce que la main de
l’inconnu se mette à chauffer et brûler sa veste. Comment était-il capable de
faire ça ?
— Oui, c’est moi ! hurla-t-elle en tirant sur son bras. Assez !
Il obéit et la relâcha. Consternée, elle le dévisagea. Et avant qu’elle
n’envisage de fuir, il ordonna :
— Ne bouge pas.
Aussitôt, chaque muscle de son corps se tétanisa. Katerina n’entendait que
son cœur battre furieusement à ses tempes.
L’enfant darda un œil méfiant sur Jared avant de s’en détourner pour
avancer d’un pas tranquille dans sa direction. Ses iris étaient d’une curieuse
couleur : un mélange de doré qui étincela lorsqu’il passa sous un réverbère.
Les deux hommes, pourtant plus âgés, s’écartèrent avec respect sur son
passage.
— C’est donc toi, constata-t-il.
Le timbre de sa voix la fit frémir. Ses traits froids et ronds lui inspiraient
pour une raison inconnue la pire des craintes. En comparaison, Colin passait
pour un mignon petit angelot.
— Je m’attendais à quelque de chose de plus… grandiose, se moqua-t-il
d’un ton narquois.
Ses comparses sourirent.
— Bien, au moins, nous n’aurons pas fait tout ce voyage pour rien.
Toutefois, avant que mes soldats ne te détruisent, j’aimerais que tu
m’expliques…
Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Un grondement digne d’un coup
de tonnerre résonna, suivi de crépitements électriques. Une mince fissure se
forma sur la gauche, non loin de Jared. On aurait dit que quelqu’un s’amusait à
fendre l’air, dans la mesure où une telle chose serait possible. La crevasse
s’élargit, laissant place à une silhouette étincelante.
Katerina essaya une dernière fois de défaire ses liens invisibles. En vain,
cela ne fit que l’essouffler.
L’enfant se retourna.
— Que fais-tu ici ? s’agaça-t-il.
La silhouette perdit de sa splendeur et fut remplacée par un homme
parfaitement normal. Il était vêtu d’un long manteau et d’un jean, rien de bien
original, ou de terrifiant.
Les prunelles grises de la malheureuse captive osèrent, après un instant
d’hésitation, affronter les siennes. Sa curiosité, principal défaut chez elle, était
un tantinet plus forte que sa peur.
Mais le regard de l’inconnu, d’un bleu-vert tranchant, lui fit l’effet d’une
douche froide. Non pas parce que ses traits possédaient quelque chose d’inédit,
à vrai dire, il semblait tout juste avoir atteint la trentaine… Sa présence
dégageait quelque chose de puissant et de paisible. Il se tenait droit, fier, sans
qu’aucun mépris n’émane de lui. Son visage était détendu, ses mains posées le
long de son corps.
Sa grandeur ne dépassait, néanmoins, pas celle de l’enfant, lequel paraissait
tout aussi noble que cruel.
— Tu oses venir m’interrompre ? s’enflamma le gamin.
— Sauf votre respect, Haziel, répondit l’accusé, je pense que j’arrive juste
au bon moment.
— Ah oui ? brailla ledit Haziel. Et que comptes-tu faire ? (Il désigna de ses
deux mains les hommes qui l’accompagnaient.) Mes Séraphins et moi
comptions mettre fin à cette guerre imminente… Vois-tu un mal à cela ? Veux-
tu mourir pour cela ?
Un éclair zébra le ciel. Nouveau coup de tonnerre, les nuages prirent une
teinte violette.
— Rentre, lui conseilla l’enfant d’un ton menaçant. Tout de suite.
— Hors de question ! Vous ne toucherez pas un cheveu de cette humaine.
— Comme tu voudras.
La suite, Katerina ne put que l’entendre. L’ennemi d’Haziel lui cria de
fermer les yeux et de ne les ouvrir que lorsqu’il le lui ordonnerait. Elle obéit
sans réfléchir, mais même à travers ses paupières closes, des flashs lumineux
parurent lui griller ses rétines. Un vacarme assourdissant envahit ses oreilles.
Du verre se brisa. Le combat sembla durer des heures, ou bien elle avait
complètement perdu la notion du temps.
Encore un éclair, des grésillements et le parking retrouva son calme.
— C’est bon, la rassura-t-il. Est-ce que ça va ?
Comment avait-il fait pour se débarrasser de ses trois agresseurs à lui seul ?
Et aussi vite ? Katerina tenta d’ouvrir la bouche, sans succès. L’inconnu, après
un court instant de réflexion, comprit son problème et murmura quelques mots
dans une autre langue. Le résultat fut immédiat : ses muscles endoloris se
décontractèrent un à un, comme si elle reprenait vie.
Chamboulée, les jambes de Katerina tremblèrent. Elle avait l’impression
d’avoir couru des heures à toute vitesse.
D’un geste vif, l’homme tendit son bras pour la rattraper avant de marquer
un temps d’arrêt, l’air confus. Ses sourcils se froncèrent puis il se rétracta,
ramenant sa main contre son torse. Étrangement, la présence de la jeune
femme le troublait bien plus que… tout ce qui venait de se passer. Katerina
tomba sur les fesses.
— Qui êtes-vous ? couina-t-elle, des larmes roulant sur ses joues.
L’homme, ou du moins la chose ressemblant à un homme, l’observa en
penchant la tête sur le côté, comme l’aurait fait un chien en entendant un bruit
nouveau. Une lueur compatissante animait son regard, cela dit il ne chercha pas
une seconde à exprimer sa pitié ou sa sollicitude. Pire encore, sa réponse lui
donna l’impression d’avoir reçu un coup de marteau sur la tête.
— Le fruit de ton imagination.
— Quoi ? Arrêtez de mentir, je vous vois en ce moment…
— Bien sûr que non, la coupa-t-il d’une voix sèche. Vous hallucinez comme
toujours, ça ne devrait même plus vous étonner. Rien de tout ça n’est arrivé.
Allez retrouver votre compagnon.
Elle se sentit défaillir. Comment osait-il ainsi la tourner en ridicule ?
Il tourna les talons.
— Non ! hurla-t-elle, hystérique. Restez ! Je ne suis pas folle !
Elle se remit avec peine sur ses pieds et courut après lui.
— Silence ! exigea-t-il en lui faisant face pour la dernière fois. Si, vous êtes
folle. Oubliez cette soirée… c’est dans votre intérêt.
Un vent puissant fouetta son visage, l’obligeant à fermer les yeux. Et
lorsqu’elle les rouvrit, le mystérieux inconnu avait déserté le parking. Il ne
restait plus que cet inutile de Jared.
Le tonnerre gronda dans le lointain, des gouttes de pluie tombant de temps à
autre.
Katerina s’affaissa sur les genoux, dépitée. Ses membres lui semblaient
toujours paralysés, même si c’était plutôt le désarroi et non un étrange
phénomène qui la tétanisait. Des larmes poissaient ses joues, répandant des
traînées de khôl.
Soudain, les portes du Paradise s’ouvrirent à la volée, Adam, Meg et
d’autres personnes se précipitèrent vers elle.
— Tu vois, disait quelqu’un, j’avais raison ! Il se passait bien un truc louche
dehors !
— Ouais, genre deux ivrognes qui se battent, railla un autre.
Adam s’agenouilla à ses côtés et palpa son visage, ses épaules, ses bras,
cherchant des traces d’une possible agression.
— Kate, qu’est-ce qu’il s’est passé ? paniqua-t-il. Réponds !
Celle-ci parut revenir à la réalité en une seconde.
— C’étaient les lumières, murmura-t-elle en balayant les alentours d’un
regard effrayé, presque dément, ils ont essayé de me tuer !
Le jeune homme eut un mouvement de recul, comme giflé. Il garda le
silence l’espace d’une seconde avant que sa mine inquiète vire à l’air blasé.
— Tu as bu, se rappela-t-il, je pense que tu as dû… halluciner…
Ce seul mot suffit à la faire bondir sur ses jambes. Elle ne pouvait plus
l’entendre. Pensait-il vraiment que son amie était folle ? Était-ce de l’amitié
qu’il lui portait, ou de la pitié ?
— Non ! Ils se sont battus ! Je les ai entendus briser du verre ! Regarde par
toi-même !
Ils tournèrent tous sur eux-mêmes, mais il n’y avait rien à voir qui ne sortait
de l’ordinaire : pas de traces de combat, de verre en miettes. Les épaules de
Katerina s’affaissèrent. Elle n’avait pas divagué, bon sang ! Pourtant, tout
prouvait le contraire.
— Allez, compatit Adam, ce n’est pas grave. Je suis sûr que Jared a mis une
drogue dans ton verre, histoire de te faire planer…
— Jared !
Son petit ami gisait toujours sur le sol. C’était sa preuve. Tombant de
nouveau à genoux, elle se pencha et examina son visage. Son arcade
sourcilière était bel et bien brûlée. La paupière de son œil avait gonflé et son
sourcil roussi sentait le brûlé. Elle lui donna une claque. Il gémit. Une autre. Il
jura et se réveilla. Ses yeux verts la fixèrent d’un air vide.
— Quel mal de crâne ! Kate, tu m’as défoncé la tête.
Bouche bée, elle lui colla encore une gifle.
— Arrête, protesta-t-il en s’appuyant sur les coudes. Je t’ai déjà dit que
j’étais désolé ! Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’autre ? Que je te supplie à
genoux ? Non mais j’te jure…
Jared rechuta avant de tendre la main à Adam qui, de marbre, releva
Katerina et la serra contre son torse sans lui accorder son aide.
— Je lui ai rien fait, assura le musicien, c’est elle qui m’a cogné.
— Bien sûr que non ! contra l’intéressée.
Adam haussa les épaules.
— Au moins, vous êtes quittes.
La jeune femme se dégagea de son étreinte.
— Puisque je te dis que je n’ai rien fait ! s’énerva-t-elle. C’est eux qui l’ont
frappé !
Meg, encore à l’écart, se rapprocha et aida Jared à se remettre sur pied. Il la
remercia et cria de nouveau lorsqu’elle toucha la blessure de ses doigts
manucurés.
— Ça a l’air brûlé, dit-elle.
Une mine perplexe animait son visage.
— C’est bizarre…
— Laisse tomber, coupa court Adam. Soit c’est Kate qui l’a frappé, soit ce
crétin a dû confondre sa cigarette avec son œil en utilisant son briquet. Faut
arrêter les pétards, mec.
Jared rit jaune.
— Va te faire voir ! lâcha-t-il en arrangeant d’un air hautain sa veste en jean.
Je ne lui ai rien fait, OK ? C’est pas comme si j’avais du temps à perdre…
Sur quoi, il se détourna d’eux et retrouva l’intérieur du bar en délaissant
Katerina sans lui accorder un seul coup d’œil.
Affolée et persuadée que cette attaque ne provenait pas de son imagination,
Katerina attendit qu’Adam et Meg lui tournent le dos pour fuir. Elle se devait
de retrouver ces inconnus !
Les bras serrés autour de sa taille, Katerina s’enfonça dans les ruelles mal
éclairées. Son souffle se répercutait contre les murs froids et humides des
habitations. D’un pas d’abord lent, elle se mit ensuite à trottiner, certaine que
ces choses allaient revenir si elle s’isolait. Au-dessus de sa tête, le ciel, à
présent dégagé, laissait entrevoir quelques étoiles. Qu’était-il en train de lui
arriver ? Comment cette journée avait-elle pu autant tourner à la catastrophe ?
Allait-elle pouvoir surmonter tout ça ?
Des bruits se firent entendre : des crissements de pneu au loin, un tintement
métallique et… des murmures.
Katerina accéléra, jusqu’à courir n’importe où pourvu que sa terreur
disparaisse.
Vous hallucinez comme toujours, ça ne devrait même plus vous étonner.
Des ombres, difformes, cauchemardesques, parurent la poursuivre, s’étirant
sur le sol glacé.
— Revenez ! s’égosilla-t-elle à l’adresse de ces inconnus mystérieux. Vous
n’êtes pas une hallucination !
Arrivée dans le centre de Breath Town, des jeunes assis sur les marches
devant un immeuble l’observèrent. Avec ses cheveux en bataille, son regard
d’animal traqué et ses cris, ils la prirent sûrement pour une folle furieuse.
— Hé, ça va, madame ? demanda une fille, sa jupe trop courte dévoilant ses
cuisses potelées.
À bout de souffle, Katerina ne lui répondit pas. Ses côtes et ses poumons lui
faisaient un mal de chien.
— T’approche pas d’elle, l’avertit un garçon à la peau mate, elle a l’air
complètement barrée.
La lumière des lampadaires et des enseignes encore illuminées éblouit
Katerina, qui ne désespérait pas. Ces types et ce gosse devaient bien être
quelque part ! Personne ne pouvait disparaître ainsi ! C’était complètement
impossible. Elle s’arrêta au beau milieu de la route, vide de véhicules pour
encore quelques secondes.
— Madame, reprit la fille avant qu’une de ses copines ne l’interrompe :
— Madame ? répéta-t-elle. T’as vu sa tête ? Genre, elle est à peine plus
vieille que nous !
— On s’en fout ! s’exclama le garçon, dont le jean glissait peu à peu sur son
postérieur. Laissons-la.
L’adolescente tout en rondeurs lui ordonna de se taire, ses cheveux roux
brillant sous la lumière électrique.
— Vous devriez vous écarter de la route, insista-t-elle en s’adressant à
Katerina.
Les yeux fixés vers le ciel, elle n’entendait pas. Un frisson désagréable
venait de traverser son dos. Une odeur particulière picota ses narines,
lesquelles étaient soudain plus sensibles qu’à l’ordinaire. Une succession
d’images désorganisées brouilla sa vue. Un champ, une lumière vive, des rires
légers… le calme de sa voix, sa senteur.
Le hurlement d’un klaxon emplit ses oreilles mais son corps demeura
immobile, ses membres ne répondant plus aux ordres de son cerveau. Elle eut
juste le temps d’ouvrir les yeux pour voir les phares d’un véhicule se
rapprocher à toute vitesse. Même avec sa force, le choc allait lui être fatal.
Peut-être le mystérieux inconnu fait de lumière allait intervenir à la dernière
seconde ?
Tout à coup, une main puissante agrippa son avant-bras et la tira d’un geste
brusque hors de la route. Le souffle généré par le passage du camion souleva
ses cheveux une seconde après.
Accrochée à son sauveur, Katerina tremblait comme une feuille.
— Est-ce que ça va ? se renseigna la personne qui l’empêchait de
s’effondrer par terre. Mademoiselle ?
— Je… oui, je n’ai rien.
Ses prunelles grises restèrent fixées sur la route, son sang tambourinant
dans ses tempes.
— Vous êtes avec quelqu’un ?
L’inconnu tourna son visage vers le sien et tressaillit. Elle sentit l’étreinte
autour de son bras se relâcher puis, à peine reprenait-elle ses esprits que son
mystérieux bienfaiteur avait disparu du trottoir.
— Kate ! héla Meg qui venait de la retrouver Dieu seul sait comment. J’ai eu
tellement peur ! cria-t-elle en l’attirant dans ses bras.
La réaction de sa nouvelle amie l’étonna et… la réconforta. C’était si bon
d’être dans les bras de quelqu’un.
— Tout va bien, la rassura Katerina. Il m’a sauvé…
— Qui ça ?
Le regard bleu acier de Meg balaya l’avenue sombre.
— J’en sais rien…
— T’as vu ça ! cria le garçon de l’autre côté de la rue, ses amies encore
ébahies que Katerina ne se soit pas fait écraser. Ce mec s’est déplacé plus vite
que l’éclair !
CHAPITRE 5

Assise sur la banquette arrière de la Nissan de son ami, Katerina se sentait


épuisée. Alors, tu es folle. Tu as perdu la boule pour de bon, ma vieille. Non !
Ces êtres ne sortaient pas de son imagination, la blessure de son petit ami en
était la preuve ! Comment aurait-elle pu le brûler en lui assenant un simple
coup de poing ? D’ailleurs, il était bien trop grand pour qu’elle l’atteigne si
haut.
Meg se retourna pour la énième fois sur son siège et lui demanda si tout
allait bien. Quelle question ! En faisant abstraction de cette soirée désastreuse,
où elle avait failli se faire agresser par Jared ainsi que par un groupe de
cinglés mené par un enfant avant de manquer de se faire renverser, oui, on
pouvait dire que tout allait à la perfection. Katerina lui adressa un sourire,
lequel ressemblait plus à une grimace.
Adam avait prévu de la ramener en premier chez elle, bien que cela lui
occasionne un gros détour. Par chance, le centre-ville s’avérait pour ainsi dire
vide. Quelques gouttes de pluies tombèrent sur le pare-brise dans un léger
bruit. La soufflerie du chauffage mêlée au bruit du moteur commença à la faire
somnoler. Meg alluma la radio, un morceau de rock résonna à leurs oreilles.
Le lendemain, tout irait mieux. Elle se forcerait à effacer cette nuit horrible
de sa mémoire, Adam en ferait de même, Jared, lui, devait déjà l’avoir
oubliée ; bref, tout rentrerait dans l’ordre. Ou du moins, elle ferait comme si
tout allait bien dans le meilleur des mondes car, à ce stade, il ne lui restait plus
que cela à faire.
Les lumières des réverbères se reflétèrent dans sa vitre, l’obligeant à fermer
les paupières juste avant qu’Adam ne freine brusquement. Que leur arrivait-il
encore ? Surprises, les filles crièrent.
Un animal, du moins espéraient-ils que ce ne soit pas un humain, passa sous
la roue avant droite, entraînant la voiture dans un dérapage. Meg et Katerina se
cramponnèrent à leur siège tandis que le conducteur forçait son véhicule à
s’arrêter. Affolée, Katerina se pencha vers sa vitre pour tenter d’apercevoir
quelque chose. Rien. L’animal devait être petit... même si le choc avait réussi à
faire dévier la voiture sur le côté. Trop petit, ou en charpie, paniqua-t-elle.
Dans un même mouvement, ils sortirent ensemble du véhicule.
— Ce doit être un chien, supposa Meg, paniquée.
Les phares éclairant la route, ils firent le tour du véhicule et pâlirent en
même temps. Meg se cramponna à Katerina et colla sa main sur sa bouche. La
masse étendue sur le bitume n’avait rien d’un chien. En réalité, c’était une
femme.
Le shérif, Richard Hargreaves, fut le premier sur les lieux.
Sa silhouette bedonnante et son air quelque peu ahuri n’impressionnaient
pas, cependant Katerina n’était pas rassurée.
Il se passa une main sur son visage bouffi, analysa l’expression des trois
jeunes, toujours choqués, et remonta la ceinture de son pantalon avant d’exiger
des explications. Meg se mit à parler d’une voix calme et distincte, chose que
n’aurait pu faire les deux autres. Le conducteur dut se plier à un test
d’alcoolémie tandis qu’une ambulance se garait en travers de la route.
— Bon, au moins, vous n’êtes pas ivre, remarqua le shérif. Vous ne l’avez
pas vu traverser ?
Adam, le visage blême, bégaya :
— Elle était déjà… déjà par terre. Au début, j’ai cru que c’était un animal…
ça ne bougeait pas.
Son interlocuteur prit des notes sur son calepin tandis que le médecin légiste
lui murmurait quelque chose à l’oreille. Le shérif opina. À voir l’expression
de son visage, leur cas n’était peut-être pas aussi désespéré que cela le laissait
présager. Mais l’heure tournait et Katerina angoissait en pensant à son père,
probablement en train de faire les cents pas devant la porte d’entrée. Si l’on
pouvait rentrer tout de suite !
Dans le meilleur des cas, songea-t-elle avec pessimisme, le shérif allait les
forcer à le suivre jusqu’au poste de police. Il contacterait les parents de chacun
et les avertirait de la situation. Ce qui dans son propre cas, était le pire de
tout…
Les yeux plantés dans ceux du shérif, Katerina répétait sans relâche les
mêmes prières avec l’espoir que quelqu’un, là-haut, daigne y répondre au plus
vite. Elle savait que toute cette situation était entièrement de sa faute et
culpabilisait à chaque fois que son regard croisait celui d’Adam. Le pauvre
paraissait désemparé, son attention se détachant à peine de l’ambulance, là où
se trouvait déjà le cadavre. Katerina aurait voulu le rassurer mais elle craignait
qu’il ne la rembarre sans ménagement. Fatiguée, elle renouvela ses prières.
— Je pense que tout ceci n’est qu’un malencontreux accident, qui n’est
même pas de notre faute, déclara Meg, toujours aussi sereine.
Hargreaves se figea, laissant sa phrase en suspens. L’air déboussolé, il fixait
les jeunes gens sans parvenir à remettre de l’ordre dans ses idées. Que disait-il,
déjà ?
Il y eut un long silence. Le médecin légiste ainsi que l’agent du shérif
braquèrent leurs regards sur lui, étonnés qu’il prenne autant de temps pour
clore la conversation.
Contre toute attente, il opina en faveur de Meg :
— Je pense en effet que vous n’avez rien à voir avec la mort de cette femme.
Vous devriez rentrer tous les trois. Mais, tâchez de rester dans les parages au
cas où j’aurais besoin de vous interroger.
Katerina n’en crut pas ses oreilles. Les miracles existaient-ils ? Elle
remercia en silence l’homme, la femme, l’entité qui avait exaucé ses prières,
un sourire soulagé peint sur les lèvres. À ses côtés, Meg, l’expression
contrariée, soupira longuement.

Arrivés devant sa maison, Katerina descendit et adressa un signe de main à


Adam. Celui-ci, l’air choqué et les yeux cernés, lui répondit brièvement avant
de filer à toute vitesse. Sa voiture se fondit dans le lointain en quelques
secondes.
Katerina parvint à se faufiler jusqu’à sa chambre sans réveiller toute sa
famille, étonnée que son père ne soit pas debout devant la porte d’entrée, ou
celle de sa chambre. Peut-être en avait-il marre de se faire du souci pour elle ?
Il faut dire aussi que rentrer en douce la nuit était devenu une de ses fâcheuses
habitudes… Les mains tremblantes, elle se déshabilla en vitesse, jeta son sac à
main dans un coin de sa chambre et se glissa dans son lit.
Quelques jours plus tard, le shérif, un très bon ami de la famille, passa un
coup de fil pour se renseigner sur son état et informa par la même occasion
son père.
— Tu aurais dû m’en parler, la sermonna-t-il en raccrochant. Quel drame !
Je plains les parents de cette fille… (Il se passa une main sur son visage.) Bien
sûr, si vous n’étiez pas rentrés si tard, rien de tout ça ne serait arrivé. Ou du
moins, vous n’auriez pas percuté ce corps…
Sa fille déglutit avec peine. Cette horrible soirée l’avait complètement
chamboulée. Et à vrai dire, elle souhaitait tout sauf y repenser.
— Sans doute, concéda-t-elle. Que t’a dit Hargreaves ? Est-ce que… (Sa
salive resta de nouveau coincée dans sa gorge.) Adam… je veux dire… enfin,
tu comprends…
C’était difficile à concevoir et encore plus à exprimer. Le corps étendu sur la
chaussée lui revint en tête, sapant son moral et son envie de prendre le petit
déjeuner.
Se servant une tasse de café, le journal calé sous le bras, son père secoua la
tête.
— L’autopsie du médecin légiste confirme qu’elle était morte avant que ton
ami la percute. Il a eu de la chance. Beaucoup, de chance. Je doute, de toute
façon, qu’il y ait d’autres sorties de ce genre à l’avenir…
Katerina ne répliqua pas. Menaces, menaces ; il n’allait jamais au-delà.
Hormis l’enfermer à clé dans sa chambre et condamner sa fenêtre avec des
barreaux, rien ni personne ne l’empêcherait de sortir.
Les informations locales confirmèrent les dires du shérif. Apparemment, la
femme qu’ils avaient fauchée était une étudiante de Duke nommée Samantha
Pyle. Elle vivait à Breath Town depuis une semaine et résidait au domicile de
ses parents. Ses amies déclaraient l’avoir vue pour la dernière fois à la sortie
de l’Anarchy, un club très récent établi dans le quartier de l’Éternel. Katerina
arqua un sourcil nullement étonné. Bien que l’Éternel ne soit pas un endroit
très grand et attrayant, il était malfamé et très peu fréquentable. Cette fille
connaissait les risques qu’elle encourait à traîner là-bas.
— Je déteste ces lieux, frissonna Alyson, la poêle à frire dans la main. Je me
demande d’ailleurs pourquoi on a accepté de construire ce quartier. Personne
n’y met les pieds !
Katerina retira le couteau de la table avant que son sadique de « frère »
décide de s’en emparer et, pourquoi pas, de s’en servir contre elle ?
— Raison d’économie, expliqua son mari. Ne me demande pas comment,
mais l’Éternel a fait tripler l’économie de la ville.
Alyson déposa une assiette de pancakes sur la table.
— Peut-être… La maman d’un ami de Colin m’a raconté d’étranges
histoires sur les habitants de ces rues.
George lui lança un regard amusé.
— Des légendes ! Tes copines aiment bien raconter des ragots, tu le sais.
Le petit-déjeuner pris, toute la famille se prépara à partir. Alyson devait
déposer Colin à la garderie, si tant soit peu qu’ils veuillent bien le reprendre...
De là, elle gagnerait le centre-ville pour retrouver une de ses copines et
papoter tout le restant de la matinée. George, quant à lui, se chargeait de sa
fille.
Katerina attacha sa ceinture et cala son sac à bandoulière sur ses cuisses. Sa
Ford, toujours garée sur le parking du Paradise, lui manquait beaucoup, mais
son père lui avait interdit de la récupérer en guise de punition pour être rentrée
tard.
Chaque matin, c’était donc le rituel de supplication qui avait lieu : elle le
harcelait dans l’espoir vain de le faire changer d’avis.
— Inutile de m’implorer, l’avertit-il cette fois-ci en s’installant derrière le
volant, je lève ta punition.
Elle soupira, ravie. Cette privation de liberté, d’indépendance, lui coûtait
plus que tout ces derniers jours. Les traits de son visage se figèrent. À bien y
réfléchir, il n’y avait pas que l’absence de véhicule qui la dérangeait en ce
moment…
— Attention, reprit-il, j’attends des efforts de ta part sinon je te la confisque
pour le restant de l’année.
— Oui, bien sûr.
Le silence dura tout le long du trajet, discuter étant relativement compliqué
pour eux deux. Katerina aimait son père comme toute fille se doit de ressentir
des sentiments envers son géniteur, mais elle avait beaucoup de mal à le
montrer. Comme si la moindre parole témoignant son attachement envers lui
allait lui brûler la bouche. Elle ne savait plus comment s’y prendre depuis
plusieurs années…
Cette absence de démonstration affective ne valait pas que pour son père
toutefois, c’était aussi le cas pour ses amis ou Jared. Intérieurement, elle se
sentait froide, renfermée. Ou bien, tu es juste dans ta mauvaise période
adolescente. Cela expliquait tout…
Ils arrivèrent au snack-bar vingt minutes plus tard. La jeune femme fut
soulagée d’apercevoir sa voiture là où elle l’avait abandonnée le mardi soir.
— N’oublie pas mes conditions, répéta son père d’un ton sérieux. Pas
d’efforts, plus de voiture.
Elle hocha la tête et claqua la portière. Le véhicule de son père avait à peine
disparu qu’elle se précipita vers le sien, les clés à la main. Son cœur se serra,
des souvenirs douloureux remontant brusquement à la surface.
En apparence, tout le monde la croyait remise. Elle avait admis avoir
halluciné et ne cherchait plus à convaincre qui que ce soit, mais il lui était
impossible d’oublier cette soirée. Katerina n’était pas folle. Des êtres
surnaturels avaient essayé de la tuer, elle en était convaincue… Du moins, à
moitié. Ne restait plus qu’à savoir qui et pourquoi.

Le lycée apparut dans son champ de vision, le ciel grisâtre donnant au


bâtiment une allure sinistre. Les dernières feuilles d’arbres tombaient en petits
amas dans l’allée principale. Quelques élèves s’amusaient à s’en jeter au
visage.
Le cadenas de son casier émit un léger « clic » en s’ouvrant. Katerina
récupéra ses livres de cours et fut heureuse de voir arriver Meg. Elle lui avait
été d’un grand secours ces trois derniers jours. Au contraire d’Adam, qui
restait convaincu que sa meilleure amie divaguait, Meg préférait « enquêter »
avant de se prononcer. La brûlure de Jared excitait sa curiosité ainsi que la
marque de main sur la veste de Katerina. Elle l’avait remarquée hier, en se
changeant dans les vestiaires. Une seconde preuve. L’inconnu à la poigne
ardente devait exister. Peut-être.
— Adam m’a appelée ce matin, il est rassuré de ne pas avoir tué cette fille,
dit Meg en l’aidant à prendre ses livres.
— Oui, on l’est tous, approuva Katerina. Mais il reste à trouver le vrai
meurtrier !
Meg s’adossa au casier.
— Les flics interrogent la clientèle de l’Anarchy, je crois. Peut-être que c’est
un homme que cette fille a rencontré dans ce bar miteux. Adam m’a dit que ce
coin de la ville était plutôt dangereux.
— Les étudiants s’y rendent quand même. Paraît-il qu’on a l’impression de
quitter la ville en allant là-bas, que c’est génial. Génial pour y mourir, surtout.
Se dirigeant vers leur premier cours avec peu d’entrain, Katerina songea
aux inconnus qui avaient tenté de la tuer. Cela se pouvait-il que Samantha Pyle
soit une de leurs victimes ? Allait-elle être la prochaine ? Pourvu que non.
Adam se conduisit normalement ce matin-là. Il ne fit pas allusion aux
« hallucinations » de Katerina et, lorsque Meg se sentit obliger d’en parler, le
jeune homme garda le silence.
— Tu sais, tu n’es pas obligée de me croire.
— Ne t’inquiète pas, la rassura Meg, je te crois, point final. Après tout, la
marque sur ta veste prouve qu’il s’est bien passé quelque chose. De là à dire
que cela relève du domaine du surnaturel... Nous verrons bien.
M. Brown réclama le silence et bientôt, seul le martèlement de la pluie
contre les fenêtres se fit entendre. Katerina tapota son genou du bout des
doigts. Tout comme le mardi précédent, un bon nombre d’élèves étaient
absents aujourd’hui. La moitié « un brin bizarre » de leur classe avait
pratiquement disparu. Rachel Lewis se retrouvait seule, entourée de tables
vides. Katerina en toucha deux mots à Meg qui haussa les épaules, pas du tout
intéressée.
Soit elle se souciait de la vie des autres inutilement, soit elle était la seule à
constater l’étrange absentéisme qui frappait leur classe...
La sonnerie retentit, le trio s’engageant dans les couloirs bondés avant de
faire une halte aux toilettes. Adam se mit soudain à faire les cents pas devant la
porte en attendant Meg.
— Ça fait un peu tôt non, pour lui proposer de sortir avec moi ? se confia-t-
il.
Katerina toussota, les yeux écarquillés. Pourquoi accélérait-il toujours les
choses quand il s’agissait d’amour, de filles ? Elle le dévisagea quelques
secondes, tentant de deviner ce qui pouvait bien le motiver comme ça ?
Quoiqu’elle avait peut-être une petite idée de la réponse.
Adam semblait marqué par l’échec monumental qu’avait été la relation
amoureuse de ses parents, au point de vouloir se prouver à lui-même qu’il était
capable de bien mieux. Sauf que le temps ne pressait pas ! Trouver la perle rare
au lycée était un scénario digne de séries télévisées, pas de la réalité.
— Tu la connais depuis à peine plus d’une semaine, lui rappela-t-elle. Pense
aux dernières filles. Mélanie, Shannon, Lena…
D’un geste agacé de la main, il lui ordonna de se taire.
— Ça va, je sais où tu veux en venir !
Elle s’appuya contre le mur.
— Propose-lui quelques rendez-vous avant. Pourquoi pas le cinéma ? Non,
ça fait trop direct, elle va croire que tu veux la peloter dans le noir. J’ai pas
trop d’idées, pour tout te dire…
Adam l’interrompit d’une bourrade, se secoua et sourit à Meg. Les mains
agrippées à son portable, elle le remarqua à peine, trop occupée à lire ses
messages. Katerina consola son ami d’une tape sur l’épaule. Attirer l’attention
d’une fille n’était pas chose simple…
À midi, ils rejoignirent la cafétéria. Katerina se lassait de cette routine mais
ne s’en plaignait pas vraiment. Mieux valait s’ennuyer que revivre « l’attaque »
du Paradise, comme elle l’appelait. D’ailleurs, plus elle se forçait à cogiter là-
dessus, plus les événements de cette soirée lui paraissaient ridicules. Un enfant
capable d’effrayer deux adultes baraqués ? Et que dire de la lumière capable de
se transformer en homme, ou inversement. Dans un monde si terre à terre,
comment pouvait-elle admettre l’existence d’êtres surnaturels ? Pour elle,
l’homme n’était rien d’autre qu’un mammifère sans caractéristiques
particulières, dénué de pouvoirs ou de force extraordinaire, dont seule sa
barbarie le différenciait de l’animal. Il n’y avait qu’à observer Tom pour
mieux comprendre sa perspective de la race humaine. Martyriser les élèves de
Seconde paraissait le combler de joie. Ainsi que Brooke, qui riait aux éclats,
imitée par ses larbins d’amis.
Katerina, dégoûtée, souffla bruyamment par le nez.
Si cela ne tenait qu’à elle, Tom aurait reçu la punition la plus sévère qui
soit : l’humiliation. Katerina se souvint de la soirée parents-professeurs de
l’année précédente, quand elle avait eu le grand - ou pire - honneur de croiser
les géniteurs de Tom. Un seul échange de regard avec eux et la vérité lui était
apparue, aussi simple et pathétique que prévue : la mère, ennuyée par l’absence
de son mari, le trompait avec tout un tas d’amants. Quant au mari, qui ne savait
plus apprécier la beauté fanée de sa femme distante, un doute concernant son
propre fils l’éloignait de plus en plus de lui… Et s’il n’était pas le père
biologique de Tom ? Les infidélités de son épouse remontaient peut-être au
début de leur mariage.
Comment Katerina devinait-elle tout ça ? Les sentiments, les émotions, elles
trahissaient la plupart des gens. La mère, hautaine, incapable de supporter la
présence de son époux. Et le mari, à l’expression maussade, toisant son fils
comme s’il était la pire honte incarnée. Sa pire honte incarnée.
Un sourire en coin sur les lèvres, Katerina rêvait de balancer toutes ces
petites informations compromettantes à Tom qui, dans sa grande débilité, ne se
doutait de rien. Aurait-il eu encore envie de rire ou de crâner en apprenant
devant tout le monde que sa mère était une traînée ? Que son père le
dédaignait ?
Ne pense pas que tu vaux mieux qu’eux. Non, elle ne valait pas mieux,
seulement, Katerina se voulait différente. Était-ce se rendre service de s’isoler
intentionnellement ? Le choix n’existait pas. Elle ne pouvait tolérer les attitudes
arrogantes comme celle de Tom, ou Brooke, sans en ressentir une vive haine.
Troublée par ses réflexions, elle se contenta d’enfourner une louchée
d’haricots verts dans sa bouche. Mais sa colère, sa vieille amie de toujours,
venait de faire son entrée. Elle se força à écouter Meg, seulement ses oreilles
captaient uniquement les rires de Tom. Des bruits rauques et creux qui ne
faisaient que confirmer sa profonde stupidité. Les yeux gris de Katerina
s’assombrirent avec férocité. Meg posa sa main sur son avant-bras tandis que
ses lèvres remuaient sans émettre aucun son. Ou bien, elle était la seule à ne pas
l’entendre. Ses mâchoires se serrèrent, elle cligna des yeux.
Plusieurs images dignes d’un reportage télévisé défilèrent soudain dans son
esprit. Des gens hurlant, poursuivis par des soldats armés jusqu’aux dents.
Certains étaient vêtus de l’accoutrement typique des militaires et d’autres
sortaient tout droit d’une autre époque. Leurs fusils lui firent penser à ceux que
conservaient certains musées de la Guerre d’Indépendance. Un mousquet, se
souvint-elle. La baïonnette, parfaitement aiguisée, était accrochée au bout de
l’arme. Elle s’imagina la tenir entre les mains, la soupeser, la manipuler…
l’utiliser. Le tranchant de la lame brillait d’une lueur meurtrière, comme ses
propres yeux.
Un cri la ramena tout à coup à la raison.
— Arrgh ! braillait Tom. Aidez-moi !
Un vent de panique souffla dans la cafétéria. Des cris affolés s’élevèrent.
Tirée de ses pensées, Katerina se redressa et alla voir ce qui effrayait autant
le grand sportif, suivie de près par Meg et Adam.
Une tâche de sang attira son regard.
Incapable de retirer le couteau planté aussi bien dans sa main que dans la
table, Tom hurlait à s’en arracher les cordes vocales. Il tira dessus et
s’époumona de plus belle.
Nicolas, le garçon martyrisé par Tom quelques secondes plus tôt, ne put se
retenir de sourire.
— Sale monstre ! l’accusa Brooke en le pointant de son long doigt
manucuré. Comment as-tu pu faire ça ?! Tu vas le payer !
Nicolas perdit des couleurs.
— Non ! cria-t-il d’une voix inquiète. Je ne lui ai rien fait ! Je ne sais pas ce
qui s’est passé… J’le jure !
Les élèves amassés autour de la table se mirent à murmurer.
— Il ne ment pas, chuchota Meg d’un air convaincu.
Adam et Katerina lui lancèrent un regard décontenancé, l’assurance de Meg
les surprenant autant que le couteau dans la main de Tom.
Katerina se figea, remarquant que ce n’était pas la première fois que sa
nouvelle amie réagissait de cette manière. Par exemple, quand Jared s’était fait
agresser sur le parking par les hommes d’Haziel, Meg avait conservé un calme
digne d’un enquêteur analysant une scène de crime. Attitude troublante pour
une fille d’apparence si fragile, à la personnalité souvent effacée...
— Voyons, s’expliqua Meg, gênée d’avoir exprimé son opinion aussi vite,
vous le croyez capable d’un truc pareil ?
Tom gémit de nouveau.
— Brooke, j’t’en prie, la supplia-t-il, enlève-le…
Celle-ci secoua ses mains.
— Ça va pas ?! Il y a du sang partout ! Tu imagines si je me tache ?
—Bordel, va chercher l’infirmière, réclama-t-il en s’énervant, j’ai mal !
Katerina hésita un instant avant d’empoigner le couteau à deux mains et de le
retirer d’un geste vif. Une odeur de chair brûlée emplit ses narines. En plus
d’être profondément entaillée, la peau de Tom semblait… rougie et cloquée.
Elle inspecta la lame, certaine de la voir rougeoyer au bout.
Son cœur menaça de descendre dans sa poitrine. Brûlure, chaleur… En
l’espace de quelques secondes, elle crut être de retour sur le parking, encerclée
par ses agresseurs. Le souvenir des iris dorés de l’enfant lui donna la chair de
poule. Tu délires, reviens sur Terre. C’est fini Kate, ils ne te feront plus rien.
Mortifiée, elle reposa le couteau sur le plateau de Nicolas, juste à côté de la
fourchette.
— Désolée, lui dit-elle.
Le garçon manqua de s’évanouir. Non pas à cause du liquide vermeil, mais
de la professeure d’espagnol. Connue pour son autorité, elle arrivait à grandes
enjambées dans leur direction.
Tom fut conduit à l’infirmerie par l’enseignante. Elle emballa sa main
blessée de serviettes en papier tout en lui demandant d’arrêter de geindre, et
l’aida à marcher jusqu’à la sortie de la cafétéria. Brooke, toujours égale à elle-
même, alla s’asseoir à sa table en se réjouissant que sa veste haute couture n’ait
pas été tachée.
Comme on pouvait s’y attendre dans un lycée, la nouvelle circula à la vitesse
de l’éclair. C’était le potin morbide de la journée qui changeait le quotidien
monotone des élèves. Tout le monde prétendait avoir vu Nicolas planter le
couteau dans la main de Tom, certains enjolivant le récit pour le transformer
en psychopathe sadique. Fourchettes, couteaux, petites cuillères ; à croire que
la main de Tom ressemblait à une passoire désormais.
Nicolas, même s’il clamait son innocence, n’eut pas son mot à dire. Et
Brooke n’oublia pas de rajouter son grain de sel, puisqu’elle avait été le
premier témoin de la scène :
— Quand on voit le dossier de ce crétin, on comprend d’où vient sa
sauvagerie. Il s’est emballé pour rien ! Tu connais mon Tommy, dit-elle à Lise,
une fille qui comptait parmi ses tonnes d’admiratrices. Il adore taquiner les
gens. Et cette Katerina ! Toujours à vouloir jouer les intéressantes !
Adam, qui l’écoutait en fronçant les sourcils, eut un rire ironique.
— Je comprends Nicolas. Tom est sur son dos vingt-quatre sur vingt-
quatre…
Meg n’était pas de cet avis.
— Ce n’est pas lui qui l’a poignardé.
Elle en était convaincue et ne changerait pas d’opinion. Adam attendit qu’ils
rejoignent le premier étage, loin des oreilles indiscrètes, pour exiger
davantage d’explications.
— Qui veux-tu que ce soit d’autre ? Nicolas est gentil, mais tôt ou tard, la
coupe est pleine.
La jolie blonde souffla, exaspérée d’être contredite à chaque fois. Quant à
Katerina, elle resta muette. Elle repensait aux images de tout à l’heure. La
baïonnette lui avait paru si réelle… presque palpable. Peut-être que sans le
vouloir… Non, impossible. Elle chassa cette hypothèse.
— Quoi ?
Meg ne cessait de la dévisager d’un air étrange, presque dans l’attente
qu’elle avoue son crime. Quel crime, d’ailleurs ?
— Rien.
Adam revint à la charge :
— Moi, je dis que c’est Nicolas le coupable. Je ne le blâme pas, je suis juste
convaincu que c’est lui.
— On est dans un pays libre, tu peux croire ce que tu veux, répliqua Meg
d’un ton sec.
Le proviseur du lycée, M. Thomas, se rangea du côté d’Adam. Il contacta les
parents de Tom au sujet du malencontreux accident, lesquels s’empressèrent de
porter plainte. Brooke affirmait que son chéri n’arrivait plus à bouger les
doigts, chose terrible puisqu’il était le meilleur de l’équipe de football.
Katerina demeura insensible au sort de cet idiot.
— Comment peux-tu en être aussi sûre ? demanda-t-elle plus tard à Meg
avec appréhension.
Une fois de plus, Meg la douce élève serviable n’endossait plus ce rôle.
Katerina décela une lueur plus mature dans ses yeux bleu acier, comme si elle
ne faisait pas son âge. Il y avait quelque chose de faux chez elle, un leurre, qui
ne la rassura pas.
Meg prit quelques notes sur son cahier, vérifia que leur professeur regardait
ailleurs et déchira un bout de sa feuille. Puis, lui envoya un mot sur la table.

Je le sais, c’est tout ! Pourquoi ne me crois-tu pas ? lut-


elle.
Katerina griffonna :

Tu sembles si sûre ! J’aimerais comprendre pourquoi.


Tu as vu qui a fait ça ?
C’était sans doute égoïste de sa part, mais ce petit accident ne l’intéressait
que pour une seule et unique raison : connaître le coupable. Deux minutes plus
tard, elle obtint une réponse qui lui cloua le bec.

Je ne t’ai pas demandé d’explications au sujet de mardi


soir. Et je n’ai pas assez confiance en toi pour rentrer
dans les détails.
Elle relut le papier une bonne dizaine de fois. Ses yeux ne lui jouaient pas
des tours. Quels détails ? Meg lui renvoya un autre mot.

Au fait, j’ai fait quelques recherches sur ce que tu m’as


dit. Tu es sûre que le gamin s’appelait Haziel ? Et qu’il a
parlé de Séraphins ?
Elle hocha la tête affirmativement. Le professeur de biologie traversa leur
rangée, l’obligeant à froisser le papier pour qu’il ne remarque rien.
Meg s’impliquait beaucoup dans toute cette histoire, presque trop. Son
assurance, bien que réconfortante pour Katerina, sonnait faux. Des
explications. C’était ce dont elle avait le plus besoin à présent. Des explications
sur ses hallucinations, sur ces faits étranges qui rythmaient son quotidien…
Quelqu’un devait donner un sens à tous ces mystères et il lui paraissait logique
que Meg lui en fournisse.
Malheureusement, les va-et-vient de l’enseignant les empêchèrent de s’écrire
le restant du cours. Elles durent attendre la fin de l’après-midi pour discuter en
toute liberté. Manque de chance, Adam arriva. Et comme il était déconseillé de
citer ses hallucinations dans la conversation, Meg ne lui fit pas part de ses
recherches. Une moue agacée assombrit le visage de Katerina.
Rejoignant la sortie, Adam aborda avec une fausse légèreté le sujet de la fête
de Thanksgiving. Il proposa à Meg et sa mère de venir manger chez lui en
famille.
Sa meilleure amie lui assena un coup de coude en plein dans les côtes. Très
mauvaise idée.
Elle se racla la gorge :
— Ce n’est pas vraiment la bonne période, Adam. Pense à tes parents. Je ne
crois pas qu’ils auront la tête à faire un repas et tout le tra-la-la.
Ils étaient en période de divorce et son frère ainé, Christopher, le prenait très
mal.
— Chris est entré à l’université, rajouta-t-il. Ça fait un problème de moins,
non ?
Elle haussa les épaules. Vaincu, son ami baissa la tête et fourra les mains au
fond des poches de son jean troué.
Quand son visage s’illumina :
— Et toi ?
Katerina se sentit brusquement mal à l’aise.
— Je ne sais pas. Mon père n’est pas du genre…
Adam lui fit ses yeux d’épagneul martyrisé, regard réservé d’habitude aux
filles qu’il tentait d’inviter.
— Roh, je lui demanderai si ça peut te faire plaisir, accepta-t-elle avec
mauvaise grâce.
Alyson, tout comme son père, seraient d’accord bien entendu. Mais l’envie
de présenter sa famille de dingues à Meg s’avérait peu tentante. Il y avait de
grandes chances par la suite qu’elle croie que ses problèmes d’hallucinations
étaient d’ordre pathologique, du genre démence héréditaire…
Meg leva les yeux au ciel.
— Je n’oblige personne à m’inviter, leur rappela-t-elle. Ma mère et moi
avions prévu d’aller pique-niquer toutes les deux.
— Y’a pas de problème, affirma Katerina. Adam aime trop les repas entre
familles et amis pour que je lui refuse !
Elle lui ébouriffa les cheveux pour l’embêter, avant de réaliser qu’il les
dressait intentionnellement chaque matin pour parfaire son look.
CHAPITRE 6

Un peu soucieuse, Katerina alluma la radio tout en tapotant le volant du bout


des doigts. Elle avait accepté la demande d’Adam non pas par courtoisie, plutôt
pour se rapprocher de Meg. Que voulait-elle dire par « rentrer dans les
détails » ?
Perdue dans ses pensées, toutes plus noires les unes que les autres, elle ne vit
le chat qui traversait la route qu’au dernier moment. Le véhicule pila dans un
crissement de pneus.
Tout en maudissant le félin et en espérant que ce ne soit pas encore un
cadavre, bien qu’elle ait vu clairement l’animal cette fois-ci, elle descendit de
voiture et vérifia qu’il n’était pas aplati sous une des roues. Un feulement
mécontent l’obligea à se retourner. Son regard s’attarda sur la route, remonta
vers le trottoir et s’arrêta sur le chat. Ce dernier, le poil ébouriffé, passa devant
un poteau électrique avant de disparaître dans une ruelle. Katerina le regardait
s’enfuir lorsque son attention fut retenue ailleurs.
Pendant un instant, elle crut que sa photo figurait sur un avis de recherche.
Curieuse et un peu paniquée, elle se dirigea vers le poteau et arracha l’affiche.
La fille disparue lui ressemblait beaucoup, c’était le moins que l’on puisse
dire : des longs cheveux bruns, un visage fin, des yeux en amande.
Immortalisée en train de sourire, des fossettes creusaient ses joues, exactement
comme lorsqu’elle riait. C’était… bizarre. Même terrifiant en quelque sorte.
Des filles enlevées, ces étranges individus qui l’agressaient… Beaucoup de
coïncidences en peu de temps.
Pliant le papier en quatre, elle remonta dans la voiture et posa l’annonce sur
le siège passager. Son instinct lui conseillait de le garder.

Colin la salua d’un lancer de pâte à modeler. Habituée à ce genre d’accueil,


Katerina évita de justesse le projectile.
— Ton copain a appelé, lui annonça Alyson, occupée à éplucher des
pommes de terre.
Katerina posa son sac de cours sur le canapé et défit sa veste.
— Qui ça ?
Sa belle-mère essuya ses mains sur son tablier. Des brins d’herbes étaient
emmêlés à sa chevelure châtain clair.
— Jared, hésita-t-elle, ce mot donnant l’air de lui brûler la langue. Je
rentrais à peine que ce gamin avait laissé deux messages.
Katerina se précipita vers le répondeur.
— Pas la peine, l’avertit Alyson, je les ai supprimés.
— Pourquoi ça ? s’enflamma-t-elle. Imagine que c’était important, imagine
qu’il ait un problème, ima…
— Laisse-moi en placer une. Il voulait s’excuser de je ne sais pas trop quoi
et a précisé qu’il te rappellerait sur ton portable. (Elle coupa une pomme de
terre en fines rondelles, s’imaginant peut-être que c’était le cou de Katerina.) Je
t’interdis de lui répondre ! Essaie pour une fois de te trouver des amis un peu
plus convenables.
— Ce n’est pas mon ami, de toute façon, lui apprit-elle.
Alyson eut un sourire satisfait.
Pauvre sotte.
— C’est mon petit ami, devrais-je plutôt préciser.
Adieu le sourire satisfait. Alyson parut s’étrangler et toussa bruyamment.
Katerina en profita pour ramasser son sac et filer au premier étage avant
qu’elle ne se mette à hurler. Colin tenta de la suivre, sans succès. Personne
n’avait appris à fuir les situations périlleuses aussi vite qu’elle. Son père la
rattrapait parfois, mais c’était rare. Très rare.
Cloîtrée dans un lieu sûr, c'est-à-dire sa chambre, Katerina s’allongea sur
son lit à deux places et posa son portable en évidence, à côté de son épaule
droite. Que ferait-elle quand Jared appellerait ? Question délicate. Elle leva les
yeux au ciel. Tout était toujours compliqué avec lui.
L’idée de lui faire de la peine, de prétendre qu’il ne l’intéressait plus
devenait très tentante. Mais il y avait de grandes chances pour que sa ruse se
solde par un échec. Jared était bien capable de la délaisser sans même se
retourner et, au final, elle serait la plus triste des deux.
Hors de question, l’imaginer en compagnie d’une autre fille la rendait déjà
malade. Il était à elle, point final.
Au fait, je te rappelle que Jared est un être vivant, pas un objet… Quelle
différence ?
L’esprit préoccupé, Katerina se retourna et posa son bras droit sur ses yeux.
Le sommeil ne tarda pas à la prendre, telles des griffes se refermant sur sa
proie.
Ce n’était qu’un rêve. Rien qu’un rêve. Pourtant, cela paraissait si net, si
clair, que l’on aurait pu aisément croire le contraire.
Ses pieds foulaient une herbe fraîche, un léger souffle de pluie tombait sur
ses cheveux détachés, et son ouïe hyper sensible arrivait à entendre le moindre
bruit à plus de cinquante mètres à la ronde : des battements de cœur, des rires,
le vent frôlant la cime des arbres …
Ses yeux se levèrent vers le ciel sans vraiment le regarder. Des personnes
l’observaient et condamnaient son attitude, elle le ressentait aussi clairement
que le souffle frais balayant sa chevelure. Elle n’aurait pas dû être ici. Sa
présence était contrenature, elle dérangeait l’ordre naturel des choses au point
qu’un énorme chaos allait en résulter très bientôt. Mais où avait-elle sa place,
si ce monde n’était pas le sien ? Même si les rêves n’avaient
vraisemblablement aucun sens, Katerina eut la certitude qu’elle connaissait la
réponse. Elle était là, sur le bout de sa langue, dans un coin de son esprit, mais
hélas la jeune femme ne savait comment la comprendre. Son cœur
tambourinait dans sa poitrine. Elle appuya avec force sur ses tempes du bout
des doigts. À tel point que le fruit de ses réflexions lui donna l’impression
d’enfler de l’intérieur. Quelque chose grandissait en elle, une chaleur intense
qui lui échauffa les joues et les fit rougir. Katerina se secoua, tourna sur elle-
même pour finalement tomber à genoux et laisser le vent fouetter son corps.
Des murmures lui parvinrent, à peine audibles, quand soudain un bruit strident
résonna. Un son proche vibrait à ses oreilles. On l’appelait.
Son portable sonna. Encore. Encore. Puis il se tut.
Katerina se redressa sur son lit et tous les souvenirs de son rêve disparurent
en même temps. Sa main attrapa son portable. Trop tard. Elle consulta le
message laissé sur la boîte vocale, la voix de Jared lui donnant des frissons.
Pour la première fois, il semblait malheureux. À moins que ce soit l’alcool qui
ait eu l’effet de le démoraliser au lieu de le rendre hilare ?
« Katy, disait-il, je comprends que tu ne veuilles pas me répondre.
(Reniflement.) J’ai vraiment été trop con, mardi soir. Et je m’excuse.
(Bruissement de papier ; sans doute se roulait-il une cigarette.) Écoute,
rappelle-moi dès que tu voudras me parler. Bye. »
Plutôt brèves, ses excuses, mais on ne pouvait pas en attendre davantage de
sa part.
— Kate ! l’appela son père en bas des escaliers, à table !
À peine rejoignit-elle la salle à manger qu’Alyson commença à la
sermonner :
— Qu’est-ce que tu faisais depuis tout à l’heure ?
Elle s’assit et posa sa serviette en papier sur ses genoux.
— Je dormais.
— À cette heure-ci de l’après-midi ? rajouta son père, soutenant toujours sa
femme.
— La journée a été longue.
Dans le seul but d’obtenir la paix, elle leur raconta ce qui s’était passé au
lycée. Aux yeux de sa belle-mère, Nicolas était le coupable idéal, évidemment.
— Mon fils ne ferait jamais ça, n’est-ce pas, mon Colinou ?
« Colinou », lequel s’amusait à déchiqueter son bout de pain, jeta un regard
assassin à sa mère lorsqu’elle tenta de ramasser les miettes autour de son
assiette.
— Colin, le réprimanda George. Sois sage, un peu. Je t’ai déjà dit de ne pas
gaspiller la nourriture.
Cause perdue d’avance. Le gamin tira la langue et reprit sa séance de
déchiquetage. George soupira. Il avait appris à ignorer son comportement plus
que désespérant. Au début de sa relation avec Alyson, refaire l’éducation de
Colin lui avait paru une nécessité. Certes, Katerina n’était pas non plus un
modèle exemplaire, mais jamais elle ne s’était conduite aussi mal à son âge.
Seulement Alyson ne semblait percevoir que les qualités de son fils et se
bornait à le cajoler plutôt qu’à le corriger. Après maintes disputes qui
n’avaient de toute façon abouti à rien, George ne se contentait plus que de
souligner les bêtises du gamin d’un léger haussement de voix.
Outre le bruit de la télévision mêlé au cliquetis des couverts, plus personne
n’émit de son.
Tous les trois suivaient d’un air distrait les informations locales pendant que
Colin s’amusait avec sa nourriture. L’affaire de Samantha Pyle n’avait pas
avancé d’un poil. La police affirmait continuer les recherches, mais ils
n’avaient aucune piste pouvant conduire au tueur. Pire, la fille de l’avis de
recherche fut évoquée dans le journal. Son père eut un hoquet de stupeur en
apercevant la photo dans l’encadrement à droite de l’écran.
— Mon Dieu, j’ai cru…
— Que c’était moi, termina sa fille. Je sais, elle me ressemble beaucoup.
Alyson grogna.
— Elle paraît bien plus mûre que toi. Plus sérieuse, plus…
— À la différence que moi je n’ai pas disparu, la coupa Katerina, un sourire
provocateur sur les lèvres. À moins que tu souhaites que ce soit bientôt le cas ?
La tension monta d’un cran.
Alyson expira pour exprimer son irritation.
Colin éclata de rire et coupa son steak à l’aide de ses dents. À la fin du repas,
des morceaux de pomme de terre et de steak haché tachaient ses joues potelées.
Il essuya sa bouche huileuse du revers de la main et exigea qu’on lui serve de
l’eau sans que personne ne prête attention à sa demande. Vexé, il tapa du poing
sur la table. Ses prunelles sombres pénétrèrent alors celles de Katerina qui
sursauta malgré elle. Il lui faisait penser au gamin du parking. Son souvenir ne
cessait de la hanter.
Sa poitrine se serra tandis qu’une brutale angoisse s’emparait d’elle.
— Tout va bien, Kate ? s’alarma son père en remarquant la pâleur de son
visage.
L’esprit ailleurs, elle s’étonna à servir Colin qui d’ordinaire aurait pu
attendre encore un siècle avant d’obtenir son aide.
— Oui, oui.
Il n’en parut pourtant pas convaincu. Elle reposa la carafe et déclara d’un ton
faussement enjoué :
— Au fait, est-ce que je pourrais inviter deux amis pour Thanksgiving ?
Les sourcils de George se haussèrent de surprise. Il échangea un coup d’œil
avec sa femme.
— Ça dépend. Mon frère doit venir avec sa nouvelle petite amie et je pensais
inviter un collègue de travail… Qui c’est, au juste ?
Elle le voyait venir.
— Adam. (Les épaules de son père se détendirent un peu.) Et Meg, une
nouvelle au lycée qui viendra probablement avec sa mère.
Il sourit et but son verre de vin avec entrain.
— Pas de souci, accepta Alyson. J’apprécie beaucoup cet Adam. N’est-ce pas
lui qui envisage de poursuivre de longues études ?
— Si, ça se pourrait bien.
Alyson parut contente.
— Tu pourrais prendre exemple sur lui, de temps en temps, lui conseilla
George.
Katerina se massa la tempe, déstabilisée par son propre ressentiment. Tout
conseil de la part de son père ne l’intéressait guère, l’énervait même. Elle
n’avait que faire du lycée, des études ; ce qu’elle voulait, c’était comprendre
pourquoi toutes ces choses mystérieuses lui arrivaient.
Alyson posa quelques questions pour en savoir plus sur Meg et sa mère.
Plein de questions sans importance qu’elle trouva fort déplacées. Katerina
n’eut pas le courage de le lui faire remarquer cependant. La boîte crânienne
d’Alyson était bien trop dure pour que quelque chose parvienne à atteindre sa
cervelle, songea-t-elle avec mépris.
— Et Jared, ajouta-t-elle après quelques secondes de silence.
George manqua de cracher son vin tandis qu’Alyson se redressa sur sa
chaise, outragée.
En silence, Katerina la compara à un bœuf, avec ses énormes narines et ses
joues un peu pendantes.
— Hors de question, décrétèrent-ils d’une même voix. Ce garçon ne mettra
jamais un pied chez moi ! s’écria George, catégorique.
Katerina sourit d’un air malicieux. Son père allait se faire prendre à son
propre piège.
— Ce n’est pas grave, admit-elle d’un ton faussement dépité. Je me demande,
tout compte fait, si je ne vais pas passer Thanksgiving ailleurs. Ce serait
l’occasion de vous laisser un peu tranquille, non ?
Elle allait gagner, comme toujours.
Colin écarquilla les yeux. Le calme régnant paraissait l’effrayer. Il y
remédia en raclant plusieurs fois sa chaise sur le précieux parquet ciré de sa
mère.
George croisa les bras sur son torse, en pleine réflexion, alors qu’au
contraire, le choix d’Alyson était déjà fait. Une journée sans avoir la fille de
son mari dans les pattes ? Immédiatement !
— Pourquoi pas ? lança-t-elle.
Il lui décocha un regard noir.
— Tu sais très bien que je déteste quand elle est avec ce type, s’irrita-t-il. À
choisir, je préfère qu’ils restent tous les deux à la maison. (Il se tourna vers sa
fille, sourcils froncés.) En même temps, ce sera l’occasion de clarifier
certaines choses. Tu peux l’inviter, accepta-t-il en faisant un geste vague de la
main.
Parfait. Tout se déroulait selon ses plans.
Au fond, l’idée que Jared vienne manger à la maison ne l’enchantait guère.
Les parents, la politesse et lui, ça faisait trois. Et que dire d’Adam lorsqu’il
apprendrait la nouvelle ! Il allait la trucider. Meg se montrerait peut-être plus
compréhensive, puisqu’elle ne le connaissait pas autant.
Mais Jared devait venir. Il était le seul à avoir été témoin de son agression et
Katerina comptait sur sa présence au cas où… il se souviendrait de quelque
chose. Et aussi parce que tu as peur qu’il aille voir ailleurs si tu l’ignores ! En
effet, cela s’avérait une motivation de plus pour l’inviter.
De retour dans sa chambre, assise à son bureau, elle consulta son portable.
Rappeler Jared fut tentant, mais qu’aurait-elle pu lui dire ? Qu’il était invité à
Thanksgiving ? Il s’en ficherait probablement…. Elle soupira. Mieux valait
laisser cette idée de côté pour l’instant.

Katerina se leva du bon pied le samedi matin. La nuit avait été calme et
aucune hallucination n’était venue la déranger. Une aubaine. Même les farces
de Colin ne réussirent pas à saper son moral.
Alyson se montra froide, comme à l’accoutumée, et son père qui partait
travailler, toujours aussi peu attentionné. Un de ses collègues venait de
l’appeler en catastrophe et le réclamait au plus vite sur le chantier.
— Ils ont stoppé la construction, s’angoissait-il en cherchant ses clés partout
y compris dans les poches de Colin. La police est sur les lieux. Patrick ne m’a
pas dit pourquoi, ça a l’air grave. Chérie, tu n’as pas vu mes clés ? Colin,
arrête d’écraser ton beignet sur la table !
Sa femme désigna du doigt l’attaché-case posé sur le guéridon.
— Je parie qu’elles sont en dessous.
— Bingo ! s’écria George. Je ne te dis pas à quelle heure je rentre. Ne
m’attends pas pour le dîner.
Sur quoi, il fourra son petit déjeuner dans sa bouche et fila, sa fille ayant la
ferme intention de l’imiter.
Enfonçant son portable au fond de la poche de son jean, sa veste en cuir sur
le dos, Katerina avala en hâte son café. Elle avait prévu de passer prendre Meg
et d’aller retrouver Jared ensuite.
Alyson lui bloqua le passage.
— Qu’est-ce que tu comptes faire ? se renseigna-t-elle, ses sourcils fins ne
formant qu’une barre au-dessous de son front.
— Eh bien, si je me dirige vers la porte, c’est que je veux sortir, non ?
— Tu sais très bien ce que je veux dire.
La jeune femme se massa la nuque, très pressée d’en avoir fini avec cet
interrogatoire.
— Je pars chercher Meg pour que nous allions faire ensemble les boutiques.
Réponse satisfaisante ?
Colin cracha contre les portes vitrées donnant sur la véranda.
— Rentre à l’heure.
— Mouais.
Sa toute nouvelle amie vivait en plein centre-ville, après Mist Street. Il lui
faudrait à peine vingt minutes pour la rejoindre, Breath Town n’étant pas la
plus grande ville de Caroline du Nord. Elle conservait néanmoins un côté
provincial et tranquille que Katerina appréciait particulièrement. Des forêts aux
couleurs de l’automne, des cascades fraîches et très pratiques l’été ; de
magnifiques décors naturels qui compensaient la taille moyenne de cette ville.
Elle engagea son véhicule dans une rue étroite sur la droite et, bientôt, un
vieil immeuble en briques rouges apparut. Sa voiture garée sur le trottoir, elle
grimpa jusqu’au premier étage, sonna et rencontra pour la première fois la
mère de Meg.
C’était son portrait craché. Des yeux bleu acier, un teint pâle, le visage tout
en longueur et de beaux cheveux blond miel qui, à la différence de sa fille, lui
tombaient jusqu’aux reins. Quelques rides marquaient le coin de ses paupières
et une cicatrice blanche barrait l’une de ses joues.
— Tu dois être Katerina, devina Mme Evans en l’invitant à entrer.
L’intéressée acquiesça.
— Enchantée de vous rencontrer, Mme Evans.
— Oh, tu peux m’appeler Aurore. Installe-toi, je vais chercher ma fille.
Elle s’assit sur le canapé usé du salon et attendit, patiente. La pâleur du matin
s’infiltrait à travers les portes vitrées menant au balcon, révélant la poussière
qui voltigeait autour des meubles. Une dizaine de photos mises sous cadre
étaient disposées çà et là sur la table basse. Des filles tout aussi belles les unes
que les autres malgré leur différence d’âge, entourées de deux hommes, lui
souriaient gaiment. Elle leur rendit un petit sourire, conquise par la gentillesse
que dégageaient les gens de cette photo.
Ses yeux glissèrent vers la cuisine et s’écarquillèrent. Elle ne les avait pas
remarquées en entrant mais, maintenant, il lui était difficile de les ignorer. Il y
avait des plantes partout. Dans des pots, des vases et même des saladiers. Un
bonzaï trônait sur le guéridon, un petit rosier aux magnifiques fleurs jaunes
poussait à côté de la porte d’entrée, des plantes aromatiques ornaient le
comptoir.
Certaines fleurs exotiques, pourtant réputées pour leur besoin de chaleur,
étaient disposées des deux côtés du canapé. Une petite pousse d’à peine
quelques centimètres grandissait dans une vieille terrine remplie de terre
humide. Katerina n’en croyait pas ses yeux. Cet endroit ressemblait bien plus à
un jardin qu’à un appartement.
— Kate ! s’exclama Meg en débouchant du couloir de droite, sa mère sur ses
talons. J’avais complètement oublié que tu devais venir. Excuse-moi.
En effet, elle était encore en robe de chambre.
— Ce n’est rien.
— Une tasse de thé ? proposa Aurore.
— Deux s’il te plaît, lui demanda sa fille.
Plus tard, après avoir bu son délicieux thé aromatisé à l’orange, son amie la
fit venir dans sa chambre. OK, Meg et sa mère sont folles des fleurs, en
déduisit-elle.
La chambre ressemblait beaucoup au salon, à quelques détails près. On
pouvait circuler sans risquer de renverser un vase… mais plutôt une fée. Il y en
avait de tous les genres : en bois peintes à la main, en résine, pailletées,
entourées de lutins ou de dragons. Même les murs étaient recouverts de posters
représentant des créatures fantastiques.
— On est loin de la fée Clochette, remarqua Katerina, un peu effrayée par
ces enchanteresses aux allures de guerrières sanguinaires et intimidantes.
— Je confirme, rigola son amie. J’aime qu’elles soient un peu...
surprenantes. On les prend plus au sérieux.
La majorité des fées représentées sur les murs s’accompagnaient de dragons
crachant des flammes, dont le regard malicieux n’inspirait rien de bon.
— Je file à la salle de bain m’habiller et ensuite on y va, OK ?
— Mmmh.
Meg disparut de la pièce, abandonnant Katerina aux ensorceleuses féroces.
Comme épiée, elle s’assit sur le lit à baldaquin et tira le rideau de manière à
ne plus les voir. Les minutes s’étirèrent. Curieuse de nature, elle souleva un
livre posé à plat sur l’oreiller et lut les premières lignes. Vraiment étrange. Il
était question de Sylphes, des êtres mâles entre le lutin et la fée, tout droit sorti
des croyances celtiques et germaniques. Qu’est-ce que Meg trouvait de
passionnant là-dedans, elle se le demandait. Elle reposa le livre à sa place.
Un gobe-mouche posé sur la table de chevet se referma sur sa proie.
— Je suis prête, claironna Meg.
Elle enfila un manteau par-dessus son pull et ébouriffa élégamment sa
chevelure.
— Dis, voulut savoir Katerina avant de partir, tu ne m’as pas parlé de tes
recherches… Qu’est-ce que tu as trouvé ?
— Oh, ça. Rien. Enfin… Je t’en parlerai plus tard.
— Et quand, plus tard ?
Katerina la suspectait de lui cacher des choses.
Le fait est que son appartement ressemblait à un jardin botanique, sans parler
de son goût démesuré pour les filles à ailes qui ne faisait qu’accentuer sa
méfiance. C’était sûrement stupide, sans doute, mais elle ne pouvait s’empêcher
de rester sur ses gardes.
Sa réponse évasive eut le don d’alourdir l’ambiance. Décidément, personne
ne faisait l’effort de se montrer honnête avec elle. En silence, elles gagnèrent
la voiture de Katerina et grimpèrent dedans.
Plusieurs minutes s’écoulèrent avant que l’une des deux adolescentes ne se
décide enfin à parler.
— Bien, dit la conductrice aux cheveux bruns, si on commençait par les
fringues ? Qu’est-ce que tu en penses ?
Meg opina en silence, son regard reflétant les habitations qui défilaient à sa
fenêtre.
— Tu sais, je ne voulais pas t’envoyer bouler tout à l’heure.
Katerina serra le volant.
— N’en parlons plus.
La matinée fut moyennement agréable.
Katerina ne supportait pas la présence d’autant de monde dans un espace
aussi confiné qu’était la boutique. Le chauffage, beaucoup trop fort, avait fait
grimper la température à un point quasi insupportable. Ou bien, elle était la
seule à suffoquer… Tous ces visages pressés autour d’elle lui rappelaient de
mauvais souvenirs. Parfois, elle croyait discerner Haziel, ou un de ses acolytes
parmi la foule.
— Tu sais, on n’est pas à New York, lui rappela-t-elle en espérant que Meg
remarque son malaise. Tu ne trouveras pas les toutes dernières tendances ici. Et
je te rappelle qu’il n’y a que trois boutiques de vêtements.
Peu importait. Son amie envisagea même de sauter le déjeuner jusqu’à ce
que son estomac la ramène à la raison : les habits pouvaient attendre.
— Ça te dit qu’on aille déjeuner au Paradise ? proposa-t-elle en s’engageant
sur la route du snack-bar.
***

Hayden en avait ras-le-bol de Breath Town. Ce patelin pourri ne lui apportait


que des ennuis. D’abord, il ne pouvait plus chasser librement. Ensuite, voilà
que l’autre abruti venait le claironner comme un maître rappelle son chien au
pied. Bon sang, pourquoi avait-il accepté de revenir ? Luther et ses bonnes
idées. Son vieil ami avait réussi à racheter l’ancienne demeure des parents
d’Hayden et s’imaginait la remettre au goût du jour. Il haussa un sourcil.
Luther se faisait des illusions. Le passé l’avait détruite à jamais et cette maison
ne faisait que remuer de terribles souvenirs. Après tout, ne se situait-elle pas à
Breath Town, la ville de tous ses malheurs ? Même s’il était de retour, cela ne
voulait pas dire qu’il comptait s’établir à nouveau là. Surtout à présent qu’il se
mettait à perdre la raison !
Hayden n’en revenait toujours pas. C’était elle ! Non, sa vue devait lui jouer
des tours. Et pour cause : cette fille était humaine ! D’ailleurs, pourquoi s’était-
il senti obliger de la secourir, de l’empêcher de se faire écraser ? Peut-être à
cause de son parfum ? Une délicieuse fragrance de jasmin...
Il se secoua. Un sosie ? Non plus. Il aurait reconnu l’infime différence de
son odeur au beau milieu d’un millier de personnes. À moins que… Peut-être
cherchait-il toujours à la retrouver et… Non, je ne m’invente rien ! Je l’ai
sauvée, je n’ai pas rêvé. Son cœur froid et dépourvu d’émotion humaine se
fissura. Un venin cuisant sembla se répandre dans ses veines, sa gorge se
comprima. Tant de temps s’était écoulé depuis leur dernière entrevue. Elle
avait disparu du jour ou lendemain, sans l’avertir, sans se faire pardonner, sans
même lui porter secours. Ses poings se serrèrent. Il devait la revoir.
***

Sourcils froncés, Katerina conduisait tout en réfléchissant, ce qui ne donnait


rien de bon. Plusieurs fois, elle avait oublié de s’arrêter à un panneau stop et
avait même manqué de renverser un cycliste.
— Tu es pâle, s’inquiéta Meg. Tu ne veux pas que je conduise ?
Se passant une main sur le visage, Katerina essaya de redonner de la couleur
à son visage. Son déjeuner, un hamburger avec des frites, ne lui donnait pas
l’énergie suffisante pour ignorer ses angoisses. Même le Paradise à moitié
vide avait réussi à la rendre nerveuse, comme si le gamin du parking allait
surgir de derrière le comptoir. Elles étaient donc parties à toute vitesse du
snack-bar, les frites encore dans la gorge.
— Tout va bien, se rassura-t-elle, ignorant la présence de sa passagère.
— Tu m’as l’air angoissée, reprit Meg. (Elle posa une main sur son épaule,
sourcils froncés.) Si on rentrait ?
La conductrice se redressa et expira avec lenteur, se débarrassant petit à petit
de sa frayeur.
— Non. On est samedi, je te rappelle. C’est hors de question que je reste
cloîtrée entre quatre murs.
Cette décision ne parut pas enchanter Meg, qui se tassa dans son siège.
— Alors, où est-ce qu’on va ?
— Voir un ami.
Jared, bien entendu. Il habitait près de la forêt, à l’est de Breath Town.
Un sourire en coin étira ses lèvres pâles. Pour être précis, il squattait un vieil
entrepôt abandonné. Jared y avait emménagé après que tous les propriétaires
de la ville l’avaient catalogué dans la liste « locataire à fuir, incapable de payer
son loyer ». Heureusement pour lui, en raison de l’absence de chauffage et
d’eau courante, l’appartement de son cousin à Winston-Salem lui servait de
refuge l’hiver.
Une vingtaine de minutes plus tard, la forêt commença à s’esquisser à
l’horizon. Le vent, s’infiltrant par la fenêtre ouverte de Meg, se fit plus frais et
humide. Katerina réussit enfin à se détendre, ou du moins, à ne pas trop
réfléchir.
L’esprit dans le vague, elle sursauta lorsque Meg abattit brusquement sa
main sur sa bouche.
Il n’en fallut pas plus à Katerina pour comprendre le message et se garer sur
le bord d’un fossé en urgence.
Meg ouvrit la portière à la volée et s’empressa de sortir.
— Tu es malade en voiture ? la questionna Katerina après l’avoir rejointe.
Elle hocha la tête.
— Oui, parfois, ça m’arrive.
— Tu parles d’une journée agréable !
Meg s’adossa contre la voiture, les joues laiteuses.
Ses iris bleus brillaient avec intensité, remarqua Katerina. Effet sûrement dû
aux rayons du soleil, lequel n’était pas très présent. Ou bien, peut-être l’avait-
elle imaginé ? Les mains fourrées dans les poches de sa veste, elle abandonna
la nauséeuse un instant pour faire quelques pas. Elle traversa la route et alla
explorer le chemin de graviers lui faisant face. Ce dernier partageait un ancien
champ de tabac en deux et s’enfonçait au loin à travers les premiers arbres
bordant les bois.
Jadis, quand ses hallucinations n’avaient pas fait leur apparition, Adam, elle
et quelques amis partaient souvent se balader par là. D’après ses souvenirs, ce
chemin conduisait à une vieille maison recouverte de lierre, délaissée depuis
au moins une trentaine d’années à la poussière. Hormis pour les soirs
d’Halloween, plus personne n’osait y mettre les pieds. Cette demeure, comme
toute maison non habitée, avait peu à peu pris la réputation d’être hantée. Les
anciens de Breath Town prétendaient qu’elle avait été rachetée à maintes
reprises par plusieurs propriétaires, jusqu’à ce qu’on la laisse à l’abandon
suite aux dires des derniers résidents. Ils prétendaient qu’une fois la nuit
tombée, on pouvait entendre des cris résonner dans les murs.
Évidemment, Katerina n’y croyait pas. Des balivernes destinées à faire peur
aux gamins et aux rares touristes, voilà tout.
Elle se retourna.
— Ça va ?
Meg lui sourit.
— Bien mieux, oui. (Ses prunelles remontèrent le chemin jusqu’à la forêt.)
C’est ancien ici.
Ses doigts se tendirent, donnant l’air de capter des vibrations. Le vent se mit
à souffler un peu plus fort. Les feuilles des arbres bruissèrent ensemble,
comme si elles se mettaient à chanter en chœur.
À croire que la présence de Meg réveillait la forêt entière.
— Quel vent ! se plaignit Katerina en retenant ses cheveux pour les
empêcher de fouetter son visage.
Trop occupée à maîtriser sa chevelure, elle ignora l’étrange comportement
de Meg, qui était captivée par la forêt. Celle-ci suivit du regard le vol d’une
feuille morte et s’arrêta à nouveau sur l’entrée du chemin de gravier.
— Tu l’as dit ! s’exclama–t-elle. Il… Il y a…. Oui, du vent. Ça a l’air assez
éloigné de tout, non ? Peut-être est-ce trop vieux comme endroit pour plaire ?
La brune eut une moue à la fois étonnée et suspicieuse. Ses épaules
oscillèrent.
— D’après mon père, le manoir qui se situe au bout daterait d’avant la
Guerre d’Indépendance. Et en effet, ça n’intéresse personne.
Katerina s’avança alors sur l’allée de gravier mais Meg la retint brutalement
par le bras. Étrangement, son amie ne semblait pas emballer à l’idée de se
perdre un peu en forêt.
— Pas la peine d’aller plus loin.
— Quoi, tu as peur ? la nargua Katerina.
— Bien sûr que non. Je ne vois pas l’intérêt d’y aller.
Malgré tout, elle ne paraissait pas prête à lâcher l’affaire.
— On pourrait faire un petit tour, histoire de se promener… Et je pourrais te
montrer cette vieille maison, tout le monde en a peur, en ville ! C’est dingue,
n’est-ce pas ?
Le grondement grave d’un moteur l’interrompit.
Les deux jeunes femmes, surprises, firent volte-face. Un pick-up vert foncé
s’était engagé de moitié sur l’entrée du chemin, les vitres teintées les
empêchant de discerner le conducteur. Elles se déplacèrent sur le côté pour lui
permettre d’avancer.
Les roues crissèrent sur les graviers, puis le pick-up s’arrêta à leur niveau.
La fenêtre du conducteur s’abaissa.
— Vous êtes en panne, mesdemoiselles ?
Elles demeurèrent muettes quelques secondes. L’homme au volant sortit sa
tête et le soleil éclaira enfin son visage. Les cheveux auburn de l’inconnu, bien
que coupés court, frisaient tout autour de son crâne. Ils paraissaient d’ailleurs
tellement soyeux que Katerina s’imagina glisser ses mains entre ses boucles.
Ses yeux sombres, presque noirs, les dévisagèrent.
— Non, tout va bien, déclara Meg.
Le regard de l’homme passa de l’une à l’autre.
— Alors, que faites-vous ici ?
Katerina prit la parole, les jambes en coton :
— Mon amie ne se sentait pas bien…
— Mais je vais mieux. Allons-y ! ordonna-t-elle en voulant repartir vers la
Ford.
Katerina se sentait défaillir. Le mystérieux inconnu, loin d’être désagréable à
regarder, lui donnait le vertige. Il la toisait d’un air aussi nerveux que surpris.
Pourtant, outre l’observer avec attention, elle n’avait rien fait de mal.
— Vous êtes sûres que tout va bien ? insista-t-il d’une voix assurée.
— Oui, très bien, répéta avec humeur Meg. Kate, va dans la voiture.
Celle-ci s’exécuta machinalement, les prunelles de l’homme posées sur sa
nuque.
— Bonne fin d’après-midi, Meg, reprit l’inconnu avant que celle-ci s’en
aille.
Là-dessus, le pick-up s’engagea sur le chemin.
CHAPITRE 7

Katerina se gara devant le vieil hangar.


Le goudron avait pris une couleur de terre et les vitres de l’entrepôt, presque
toutes cassées, laissaient passer autant le vent que les oiseaux. Des pneus
dégonflés, des emballages d’hamburgers et des sacs poubelle traînaient sur le
sol. Pas de doute, elles étaient bien arrivées chez Jared.
Néanmoins, aucun son ne se faisait entendre : pas de musique ou de
grondements de voiture.
— Je ne pensais pas que quelqu’un y habiterait un jour, dit Katerina après un
long silence.
L’idée qu’on ait voulu racheter cette vieille maison perdue en pleine forêt
l’intriguait.
— Oui, je me demande bien comment on peut vivre dans un tel taudis, opina
sa passagère.
Katerina fronça les sourcils.
— Non, je parlais du manoir et du nouveau propriétaire.
Son regard se tourna vers l’horizon. La vieille maison hantée se trouvait à
environ dix kilomètres de chez Jared…
— Ah, grommela Meg.
Calme plat.
— Bon… On y va ? demanda-t-elle.
Après avoir refermé sa portière, Katerina s’empressa de gagner l’entrée de
l’entrepôt.
— Jared ! cria-t-elle tout en tambourinant contre la porte en fer. Jared !
Grand silence.
— Je crois qu’il n’est pas là, suggéra Meg d’un ton un peu trop jovial.
Contrariée, Katerina frappa plus fort contre la porte, à tel point que la
serrure sauta. Meg écarquilla les yeux.
— La douceur et toi ça fait deux ! Remarque, tout ça ne fait pas très solide.
Jared va râler, non ?
Elle haussa une épaule, sarcastique :
— Il vaut mieux pour lui que ce ne soit qu’une serrure, que j’ai cassée.
— Pas faux.
Les deux jeunes femmes entrèrent à la suite. Katerina, qui connaissait
parfaitement les lieux, manqua de sursauter.
Que s’était-il passé ici ? Hormis le vieux canapé défoncé et le frigo presque
inutile, il ne restait plus rien dans le hangar. Cartons de vinyles, instruments,
pièces de voitures ; tout avait disparu. L’espace « salon » avait même été
nettoyé, plus aucun emballage n’y traînait.
Meg sur ses talons, Katerina grimpa les escaliers et gagna la mezzanine
longeant le mur droit de l’entrepôt.
— Et dire que j’ai failli me faire tuer par mon père, en volant du matériel
sur son chantier pour construire cet étage, se souvint Katerina.
Mais Meg ne l’écoutait pas, quelque chose d’autre attirait son attention. Une
moue étonnée tordait ses lèvres.
— Qu’est-ce que c’est, ça ?
Aussi surprise qu’elle, Katerina ouvrit de grands yeux.
— J’en sais rien du tout, ce n’était pas là avant.
Trois caisses en bois étaient rangées au bout de l’étage, disposées près du lit
à deux places de son petit ami absent.
Intriguée, Katerina en fit le tour.
— C’est énorme !
— Ça tu peux le dire, confirma Meg.
Chacune des caisses faisait au moins deux mètres de haut. L’adolescente
brune tapa contre le bois, lequel émit un son creux. Étaient-elles vides ? À
l’aide de son épaule, elle poussa dessus et renonça aussitôt à les déplacer.
Même avec toute sa force, elles restaient terriblement lourdes. Peut-être
renfermaient-elles du matériel agricole ?
— Si on l’ouvrait ?
Elle était curieuse d’apercevoir ce que ces caisses contenaient, même si y
toucher devait être interdit.
— Non, Kate. Il ne vaut mieux pas que… tu mettes Jared en rogne. Tu ne
crois pas ?
Si, c’était préférable.
Dommage. Découvrir ce qui s’y cachait aurait été bien plus intéressant que
de contempler ce vieil hangar. Mais puisque Jared ne jugeait pas important de
les ouvrir, elle oublia les caisses et se résigna à rejoindre le rez-de-chaussée.
— Attends, arrêta-t-elle Meg avant qu’elles ne quittent les lieux, je vais lui
laisser un mot pour lui dire qu’on est passées.
— Tu ne préfères pas lui laisser un message sur son portable ?
L’idée semblait bien plus pratique, mais elle voulait être sûre qu’il l’ait. Et
avec l’absence d’électricité dans ce lieu, il n’était pas certain qu’il ait trouvé un
endroit pour recharger la batterie de son mobile. Mieux valait prendre les
devants.
Meg lui fournit un bout de papier plié de sa poche et, d’une écriture peu
lisible, elle écrivit :
Bon j’étais venu pour te voir, mais comme d’habitude,
je ne sais pas où tu es... Si ça t’intéresse, je j’invite à
passer le repas de Thanksgiving, chez moi. Préviens-moi
à l’avance si t’as prévu autre chose. Au fait, c’est quoi
toutes ces caisses ? T’as encore volé quelque chose ?
Kate.
— Tu es sûre qu’il va comprendre ? demanda Meg, dubitative, en lisant ce
mot griffonné.
— Bien sûr ! Enfin, je pense…
***

Jared attendit que la voiture de sa petite amie disparaisse dans le lointain


pour rentrer chez lui.
La nuit était tombée à présent. Le hangar, plongé dans l’obscurité, lui parut
plus effrayant qu’à l’ordinaire. Tout était tellement vide…
Il fit couler de la cire sur une assiette et planta une bougie dessus, avant de
grimper les escaliers et de retrouver son plus fidèle ami : son lit. Que faire
d’autre à part se reposer, maintenant ?
Un bras calé sous sa tête, le jeune homme songea à Katerina. Son estomac
parut se scinder en deux. Il s’en voulait de ne pas lui avoir présenté ses
excuses, d’avoir attendu caché dans un buisson comme un imbécile le temps
qu’elle parte. Qu’aurait-il pu lui dire ? Qu’en grand vaurien qu’il était, un
homme d’affaires venait de racheter son hangar et qu’à part repartir vivre chez
son cousin, il ne possédait plus de toit ? Pour combler le tout, sa fierté faisait
qu’avouer ses défauts à Katerina le dérangeait vraiment.
Elle avait aussi sa part de responsabilité dans l’échec de leur relation : son
orgueil. Son air hautain semblant toujours vouloir dire : « Je suis meilleure
que toi et tu ne me mérites pas ». Peut-être était-ce la pure et stricte vérité.
Pourtant, songea-t-il avec rancœur, pourquoi s’obstinait-elle à vouloir rester
auprès de lui si, effectivement, ils n’avaient plus rien à faire ensemble ?
Un hibou hulula. Le vent s’immisça à travers les vitres brisées dans un
sifflement qui lui donna la frousse. Katerina avait raison. L’hiver arrivait à
grand pas, il ne pouvait de toute façon rester ici.
Le message laissé par sa petite amie entre les mains, il saisit son portable et
lui tapa un SMS :

[Désolé, j’avais un truc à faire cette aprèm’. OK pour Thanksgiving, je


viendrai ! P’têtre que ton vieux voudra même m’héberger ! Ouais, un certain
Waite me fout dehors lundi prochain. Pour les caisses, j’en sais rien. Je m’en
fous. A+]
Un mot plus attendrissant, comme « bisou » ou « tu me manques » aurait été
plus adéquat pour la reconquérir. Hélas, Jared n’écrivait pas ce genre de
choses. Ça ne lui venait pas naturellement.
De cogitation en cogitation, le sommeil ne tarda pas à le gagner. Il rêva de
plages sablonneuses, d’eau turquoise, de cocktails, de filles en maillot de bain
et de Katerina. Elle se trémoussait sur une musique entraînante, vêtue d’un tout
petit bikini de couleur jaune. Elle souriait et, tout en se rapprochant, secouait sa
belle chevelure cacao. Allongé sur sa chaise longue, Jared la dévisageait de la
tête aux pieds. Comme il avait envie de la prendre dans ses bras, de l’asseoir
sur lui, de la posséder pour que personne d’autre ne l’ait jamais… Elle avança
d’un pas, puis d’un autre, et alors qu’elle entrouvrait sa belle bouche pour
l’embrasser, elle hurla d’une voix masculine :
— Jared Lawrence ! Ouvrez-nous ! Jared !!!
Celui-ci sursauta sur son lit. Les cris ne sortaient pas de son imagination,
quelqu’un frappait à la porte de son hangar. En hâte, il enfila son jean et, torse
nu, alla ouvrir.
— Enfin, souffla l’acheteur. Vous avez le sommeil lourd, pour un humain.
— Waite ? reconnut-il. Qu’est-ce que vous foutez ici ? Il est quelle heure,
bon sang ?
L’homme en question souleva la manche de son costume hors de prix et
consulta sa montre.
— Il est précisément une heure et demie du matin !
Donnant un coup d’épaule à Jared, il pénétra dans l’entrepôt.
— Ah ! Je vois que vous avez tenu parole. C’est très propre.
Le jeune homme bailla à s’en décrocher la mâchoire.
— Pourquoi êtes-vous là ? Normalement, c’était lundi que…
Waite secoua la tête, l’interrompant. Dans la pénombre, Jared avait du mal à
le discerner et se fiait à sa voix pour le suivre.
— Mon patron a changé d’avis. Il le veut maintenant.
— En pleine nuit ? rétorqua-t-il d’un ton sarcastique.
— Eh oui, en pleine nuit.
Il claqua des doigts devant l’air hagard de Jared et aussitôt, une dizaine de
types larges comme des armoires à glace entrèrent à leur tour. La grande porte
du hangar coulissa dans un crissement aigu. Les phares d’un camion
l’éblouirent.
— C’est hors-de-question !
Waite mima la sourde oreille et ordonna au camion d’entrer.
— Nom d’un chien, vous m’écoutez ?!
Personne ne prêta attention à lui. Inquiet, il attrapa l’un des déménageurs par
le bras et essaya d’obtenir des explications. Une odeur de pourriture lui
souleva alors le cœur. Il se couvrit la bouche. Ce type empestait la mort, tel un
cadavre que l’on viendrait de déterrer dans un marécage nauséabond, ce qui en
disait long.
Le déménageur grogna et lui assena un coup de poing en plein dans
l’estomac. Le souffle coupé, Jared tomba à quatre pattes.
Les hommes rirent autour de lui.
— Jared, Jared, chantonna Waite, faussement désolé. Estimez-vous heureux
d’être encore en vie.
Il lui porta un coup botté dans les côtes qui le retourna sur le dos en un seul
mouvement. Le front en sueur, il n’arrivait plus à respirer tant sa cage
thoracique se comprimait. Sa poitrine lui brûlait.
Waite soupira et arrangea le col de sa veste.
— J’ai été plutôt sympathique, non ? Je vous ai prévenu et même laissé du
temps pour partir. Mon patron vous aurait, tout bonnement, arraché la tête à la
place. C’est qu’il a mauvais caractère, ces derniers temps. Oh oui ! Bon, ce
n’est pas que je m’ennuie, mais j’ai un avion à prendre, moi, ajouta-t-il pour
lui-même. Et beaucoup de route à faire ! Je ne veux pas être là quand les…
réjouissances commenceront. Je vous conseille même, en tant que grand ami,
de quitter ce patelin au plus vite.
Jared, le visage rouge et crispé, cracha. L’air amusé, Waite ordonna à un de
ses hommes de le traîner dehors. Ils balancèrent son lit à travers la fenêtre
ainsi que ses dernières affaires personnelles.
Roulé en boule dans la terre, Jared toussa et se redressa tant bien que mal
tandis que les déménageurs descendaient des caisses en bois du camion en
sifflotant.
— Espèces de… salauds, articula-t-il avec difficulté.
L’acheteur gronda.
— Une vraie tête de mule, ce gamin.
Une main sur ses côtes, Jared avança à la hauteur du nouveau propriétaire,
dont le visage se ternit comme un linge délavé. L’éclat de la lune étincela dans
ses pupilles dilatées.
— Très bien, c’est toi qui l’auras voulu…
Les yeux plissés, Jared s’attendit à un nouveau coup de poing encore plus
violent que le précédent. Au lieu de quoi, il eut à peine le temps de réaliser ce
qui se passait qu’une douleur lui traversa la jugulaire. Un liquide chaud
s’écoula le long de son cou puis ce fut le noir total.

***
Comme l’avait redouté Katerina, Adam ne put s’empêcher de la fusiller du
regard en apprenant que Jared serait présent à Thanksgiving. Elle avait hésité
longuement à le lui dire lorsqu’ils s’étaient retrouvés tous les deux à l’entrée
du lycée ce matin-là.
— T’es folle ou quoi ? tonna-t-il. Inviter ce crétin ! Non mais, j’y crois pas !
Des têtes se tournèrent dans leur direction. La cafétéria du lycée, comme à
l’accoutumée, était bondée d’élèves à l’heure du déjeuner.
— Ne le juge pas si vite ! Il a besoin d’aide en ce moment, argumenta sa
meilleure amie.
— Oh, le pauvre petit est malheureux ! Dis-moi, est-ce que tu crois que le
coup de poing qu’il t’a donné la dernière fois l’a attristé ?
Katerina lui adressa un regard désolé. Au fond, elle était entièrement
d’accord avec lui, seulement le plus dur restait de l’admettre ! Jared restait un
échec qu’elle ne voulait pas montrer. Pas encore. Perdue, elle se passa la main
dans les cheveux et soupira.
Il était son seul lien avec ses agresseurs, songea-t-elle encore une fois.
— Adam, le calma Meg. Tout se passera bien. Jared n’osera pas te
provoquer, ou frapper Kate devant son père, voyons !
— J’espère. Dans son propre intérêt.
Les prunelles orangées d’Adam se posèrent sur la table vide de Nicolas. Des
rires résonnèrent. Tom, dont la main était encore bandée, avait l’air d’aller
beaucoup mieux. Bien sûr, devant les autres il n’hésitait pas à jouer les martyrs.
— Et Nicolas dans tout ça ? demanda Meg.
Katerina eut une moue sombre.
— J’imagine qu’il a eu droit à sa punition…
Les bras croisés sur le bord de la table, Katerina repensa à tous les moments
qui faisaient qu’elle aimait Jared. Elle se revit l’embrasser, rougir, vibrer de
plaisir… Les paupières à demi-closes, elle s’imagina les lèvres de Jared
caresser son cou, remonter sa joue pour atteindre sa bouche. Des frissons
coururent de sa gorge jusqu’à son ventre.
Malheureusement, la même impression qu’un autre homme l’étreignait à la
place de son petit ami gâcha aussitôt son petit fantasme. Troublée, elle se racla
la gorge et revint avec ennui à la réalité.
Le professeur de mathématiques étant absent, les deux jeunes femmes
allèrent faire leurs devoirs à la bibliothèque. Des photos de Samantha Pyle, la
fille disparue, étaient placardées sur certains casiers.
— On va pouvoir les enlever, remarqua Katerina, lassée de voir que sa ville
sombrait petit à petit dans la violence.
— Ah bon ?
— Tu n’as pas vu les infos, hier ? Ils ont retrouvé son cadavre sur le
chantier de construction de mon père. Le shérif l’a même interrogé ! Comme
si mon père avait prévu d’emmurer un corps dans les nouvelles habitations !
Un vrai crétin ce Hargreaves.
George avait d’ailleurs encore du mal à s’en remettre. Trouver le corps
d’une gamine d’à peine dix-sept ans avait été un sacré choc pour lui. Sans
parler du fait que celle-ci ressemblait presque trait pour trait à sa fille, qu’elle
avait sensiblement le même âge et que cela aurait pu être elle.
— Quelle horreur ! s’exclama Meg. Il faut que les flics mettent la main sur
ce dégénéré au plus vite.
L’image du conducteur du pick-up refit surface dans l’esprit de Katerina.
C’était un inconnu, un nouveau en ville que personne ne connaissait... peut-être
le tueur ? Elle partagea ses suppositions avec son amie qui, stupéfaite,
s’empressa de la contrer :
— Non ! Bien sûr que non ! Ce type n’est pas un tueur.
— Ah bon ? Et comment en es-tu sûre ? Il te l’a dit, peut-être ?
Meg poussa la porte de la bibliothèque.
— Bien sûr que non. Regarde, je suis aussi nouvelle en ville et pourtant, tu
ne me soupçonnes pas de meurtre, que je sache.
— Non, en effet.
Plutôt de me mentir à longueur de temps.
Mme Palmer, la bibliothécaire, leur somma de baisser d’un ton. Les deux
filles grognèrent et partirent en direction d’une table. Elles se trouvèrent une
place libre et s’y installèrent en raclant bruyamment leurs chaises sur le sol.
Un stylo derrière l’oreille, Katerina tenta d’abord de faire ses devoirs de
littérature, mais l’envie de réussir sa dissertation se dissipa dès la première
question. Elle cala son crayon entre ses doigts et s’amusa à le faire tourner. Les
mots paraissaient danser sur sa feuille, formant un visage qu’elle reconnut sans
hésitation: Jared.
Bah ! s’énerva sa voix intérieure. Il t’a répondu, non ? D’accord, il aurait pu
se montrer un peu plus aimable, mais tu le connais. Il doit s’inquiéter de se
retrouver à la rue.
L’adolescente grimaça.
— Tu veux voir la photo de mon ancien chez-moi ? lui proposa alors Meg,
elle aussi ennuyée à l’idée de faire ses devoirs.
Intéressée, Katerina hocha la tête avec entrain.
Son portable en main, Meg lui montra son ancien appartement ainsi que les
amies qu’elle avait laissées à Philadelphie.
— Ça doit te manquer…
Elle eut une moue mitigée.
— Pas tellement.
— Tu dis ça pour te consoler !
— Non, c’est vrai. Tu sais, à mes yeux, il n’y a que ma famille qui compte.
Katerina lui renvoya un sourire incrédule. La famille ? Ce n’était pas
vraiment sa priorité en ce qui la concernait. Elle tenait à son père, mais dès que
l’occasion se présenterait, elle fuirait la maison le plus vite possible. Il lui
fallait du renouveau, de nouvelles têtes et surtout, des réponses que peut-être
d’autres personnes étaient en mesure de lui apporter.
— Tu veux la voir ? Je dois avoir une photo dans mon portefeuille.
— Oui, bien sûr.
Mme Palmer soupira, réclamant une nouvelle fois le silence de sa voix
cassée. Katerina lui adressa un regard mauvais tandis que Meg fouillait dans
son sac. La bibliothèque n’était pas son endroit favori, tout comme le lycée à
vrai dire. Elle patienta, ses doigts jouant avec un fil de sa manche, quand
quelque chose à l’intérieur du classeur de son amie attira son attention. Le
document provenait d’un site web. Elle haussa un sourcil et, profitant de
l’inattention de Meg, s’en empara. L’expression de son visage se figea.
Les prunelles exorbitées, Meg chuchota d’une voix difficilement maitrisée :
— Kate, donne ! Ne lis pas ça !
Trop tard.
— Où l’as-tu eu ? la questionna-t-elle d’un ton suspicieux.
Meg tendit le bras pour récupérer son papier.
— Peu importe, ne crois pas…
—Silence ! s’écria Mme Palmer, assise derrière son bureau.
Katerina s’humecta les lèvres.
— Explique-toi. Tu crois vraiment que c’est ça qui m’a attaquée sur le
parking ? dit-elle d’un ton mi amusé mi incrédule. Des anges ?
Le front moite, Meg soupira, extrêmement mal à l’aise.
— Non mais...
Un sourcil haussé, Katerina l’interrompit avant qu’elle ne commence à
mentir :
— Ah, non ? Alors qu’est-ce que ça veut dire ?
Ses yeux gris, comme chargés d’électricité, se posèrent sur la feuille.
L’auteur du site expliquait, de façon si sérieuse qu’il était dur de ne pas y
croire, ce qu’étaient les Séraphins. Le doute commença à s’emparer d’elle.
Selon lui, ces êtres faits de feu et de lumière et dotés de six ailes,
protégeaient depuis la nuit des temps le Trône du Paradis. La Bible et autres
livres sacrés les décrivaient parfois comme des dragons de flammes, des
gardiens redoutables, ou la justice incarnée. Un frisson lui parcourut l’échine.
« Parmi les nombreuses fonctions que l’histoire leur a attribuées au fil des
siècles, lut-elle, leur principale était de punir, ou de détruire ceux qui
offensaient le Ciel ». L’auteur avait glissé une photo en bas de la page. Elle
déglutit avec difficulté. Un ange au visage en flamme, avec six ailes rouges
dans le dos, retenait un homme par le bras tandis que celui-ci prenait feu.
Katerina reporta son attention sur la manche de sa propre veste. Elle se revit
sur le parking du Paradise, pendant que l’inconnu lui broyait le bras pour
l’empêcher de fuir Haziel. Sa poigne ardente avait bien failli lui faire fondre la
chair, ce soir-là. Le regard happé par ce terrible souvenir, elle caressa du bout
des doigts la trace de main qu’il avait gravée dans le cuir.
— C’est vrai ? lança-t-elle d’une voix qui se voulait détachée.
Meg lui arracha la feuille et lui serra la main.
— Non, affirma-t-elle, ce ne sont que des délires.
— Dans ce cas, pourquoi l’as-tu gardée ?
Les épaules de Meg se contractèrent. Elle se gratta la tête.
— Je, euh… eh ben, tu me connais, j’aime tout ce qui concerne le
paranormal. En plus, je trouvais que c’était une façon originale d’expliquer ta
situation…
Katerina inclina sa tête sur la droite.
— Une façon originale ? répéta-t-elle, un soupçon d’amertume dans la voix.
Je commence à ne plus trop comprendre. Tu me crois ou pas ?
La sonnerie fut sa seule réponse.
Irritée, elle ramassa ses affaires d’un geste rapide et fila en salle d’histoire.
Elle ne savait quoi penser de Meg et de ses étranges recherches. Elle préférait
réfléchir seule, loin des mensonges et hésitations de cette dernière. À bien y
réfléchir, toute cette histoire était inconcevable depuis le début. Des
hallucinations, des anges… Qu’allait-il encore lui arriver qui accentuerait son
sentiment de solitude, d’insécurité, de doute ?
Adam l’accosta dans le couloir, inquiet par l’air déconcerté de son visage.
— Tout va bien ? la questionna-t-il après avoir posé son bras sur ses
épaules.
— Euh, oui, tout va bien, marmonna Katerina en se dégageant de. Je vais
arriver en retard, à tout à l’heure !
Elle le délaissa au beau milieu du couloir, gagna le premier étage et entra en
salle d’histoire pour suivre son cours. Cours qu’elle ne prit même pas la peine
d’écouter, tellement cela lui semblait dérisoire. Outre les mots
« indépendance », « congrès » et « déclaration », Katerina ne comprit rien
d’autre. Son esprit était trop occupé pour laisser de la place à des dates et des
faits historiques. Elle griffonna Séraphin dans la marge. Se pouvait-il que ce
soient ces créatures qui l’aient attaquée ?
C’est impossible ! Voyons, on n’est pas dans un film fantastique, reviens sur
Terre, Katerina ! C’était bien ce qu’elle essayait de faire mais en vain. Les
preuves, aussi folles fussent-elles, étaient là. Ledit Haziel avait nommé ses
gardes du corps « mes Séraphins », il n’y avait aucun doute là-dessus. Et la
marque sur sa veste ne faisait que confirmer ses hypothèses.
Ou alors, c’est quelqu’un qui me joue une blague, supposa-t-elle sans
conviction. Qui perdrait son temps de la sorte, franchement ?
CHAPITRE 8

Le soleil tapait sur le pare-brise. Une brise fraîche s’immisça à travers la


vitre entrouverte, lui caressant la joue.
Jared se redressa sur son siège et se frotta les yeux. Son dos tout autant que
ses côtes l’élançaient terriblement. La nuit n’avait pas été de tout repos, c’est
pourquoi un café bien noir lui aurait fait du bien. Sauf qu’il y avait comme un
léger souci : où était-il ? Pourquoi son hangar n’était-il plus là ? Il déglutit et
se força à réfléchir, les mains crispées contre ses tempes.
L’impression d’avoir avalé plusieurs aiguilles d’un seul coup l’empêchait de
se concentrer. Engourdi, il se massa la nuque et s’étonna que son cou soit aussi
collant. Peut-être s’était-il renversé de l’alcool sur lui ? Pas impossible, bien
que Jared ne se souvenait pas d’avoir bu. À ce sujet, il ne se souvenait pas de
grand-chose… Des bribes d’images lui revinrent petit à petit en tête.
La venue de Katerina, son mot laissé sur le canapé l’invitant à venir pour
Thanksgiving et…
Il porta sa main contre sa gorge et sortit en deux temps, trois mouvements
de sa fourgonnette. Des souvenirs de sa soirée l’envahirent. Le hangar ! Waite
était venu le lui prendre ! Sa bouche se tordit dans un rictus de colère, puis de
douleur à nouveau. Il souleva le bas de son tee-shirt d’un geste lent et grogna
en découvrant des bleus particulièrement moches sur son abdomen.
— Eh merde ! jura-t-il en donnant un coup de pied dans la carrosserie.
Quel jour était-on ? Son cerveau n’arrivait pas à remettre de l’ordre. Une
lueur de panique anima ses yeux verts.
— Du calme, réfléchis…
À voir la position du soleil, il devait être au moins seize heures. Il tourna sur
lui-même, balayant du regard le paysage. La route était déserte. Les oiseaux,
dissimulés dans la forêt, chantaient à tue-tête. Jared s’humecta les lèvres, à la
fois déboussolé et agacé par sa propre bêtise. Pourquoi n’avait-il pas frappé
Waite ? Pourquoi s’était-il laissé faire ? Il ne s’en souvenait plus et n’arrivait
pas à comprendre.
Waite s’était contenté de l’abandonner à une dizaine de kilomètres de son
entrepôt. Pas très malin, songea Jared en bombant le torse. Il ne perdait rien
pour attendre. Sitôt qu’il serait rentré chez lui, il le massacrerait à coup de
démonte-pneu !
Son estomac fit soudain un bond et rejeta le peu qu’il contenait.
S’essuyant la bouche du revers de la main, Jared s’adossa contre sa
fourgonnette. Il se sentait fiévreux. Et sa gorge ! La douleur était insupportable
! Il se passa derechef les doigts dessus et s’étonna à nouveau de cette matière
lui collant à la peau. Jared porta sa main devant ses yeux. Du sang…
Blême, il se retourna en chancelant et s’observa dans le rétroviseur.
— Mais qu’est-ce que…
On l’avait mordu, et pas qu’un peu. La trace des dents formait un ovale sur
sa veine jugulaire. Un animal, peut-être ? Il ne voyait pas très bien lequel et
quelque part, s’en fichait. Ses jambes tremblèrent. Son corps lui semblait vide
de toute énergie, incapable de le porter bien longtemps. Il sortit son portable de
son jean et tenta de contacter Katerina avant de se souvenir qu’elle devait être
en cours.
— C’est pas vrai !
Remontant dans sa voiture, Jared mit le contact. Sa vue se brouilla.
Pourvu que j’arrive à Breath Town sans écraser personne !

***

Katerina courait à travers les couloirs du lycée. Des créatures de feu étaient
à sa poursuite, armées de fouets aussi rouges que de la lave en fusion. Elle
tentait désespérément de leur échapper mais ils avançaient bien trop vite pour
elle. Leurs silhouettes incandescentes faisaient tout fondre sur leur passage ; les
casiers se pliaient, le sol gondolait, un nuage de fumée âcre et épaisse se
dégageait de toute cette fournaise.
Quand une voix sévère résonna à l’intérieur de sa tête, elle songea d’abord
que cela devait être celle des créatures. Mais elles ne parlaient pas, se
contentant d’agiter leurs fouets entourés de flammes. Non, cet appel semblait
provenir d’un endroit plus lointain …
Katerina sursauta en ouvrant les yeux. Le coude de Meg venait de lui rentrer
dans les côtes.
— Mlle Gordon, la réprimanda son professeur d’informatique, sachez que
ce n’est pas dans mon cours que l’on commence ou termine sa nuit.
L’intéressée grimaça. Les touches du clavier avaient laissé une trace rouge
sur sa joue que Tom, son voisin de table, s’empressa de prendre en photo avec
son portable.
— Ah la tronche ! l’entendit-elle ricaner.
— Excusez-moi, grommela-t-elle à l’adresse du professeur.
— Mmmh. Bien, reprenons…
— Ça va ? chuchota Meg.
— Oui, très bien, rétorqua-t-elle.
Ses rêves devenaient de plus en plus intenses et effrayants…
Depuis que sa vie se résumait à un chaos total, il lui fallait au moins
quelques heures de sommeil au calme, mais, même son subconscient
commençait à lui jouer des tours.
Katerina s’étirait quand le ton autoritaire de son enseignant la surprit encore
une fois.
— Au lieu de vous prélasser, montrez-moi un peu votre travail, exigea-t-il.
Il contourna la chaise de Tom, lequel s’amusait avec son mobile depuis le
début de l’heure, et se posta à droite de l’adolescente. Celle-ci se raidit. Elle
n’avait strictement rien fait depuis le début du cours, son écran d’ordinateur
affichant une page blanche.
— Bien, je vois que vous prenez en compte mes conseils, ironisa-t-il.
Remarquez, il sera plus facile pour moi de noter votre travail.
Il soupira, se passa une main lasse sur ses pommettes proéminentes et partit
réprimander Tom.
Katerina s’affaissa sur sa chaise. Son regard se dirigea vers la pendule
suspendue au-dessus de la porte d’entrée. Ça n’allait pas tarder à sonner. Trois,
deux, un…
Dans un même mouvement coordonné, tous les élèves rangèrent leurs
livres, enfilèrent leurs blousons, jetèrent leur sac sur leur dos et se ruèrent vers
la sortie.
— Mlle Gordon, la rappela son professeur. J’aimerais vous parler deux
minutes.
Il alla vérifier que les ordinateurs étaient bien éteints et s’occupa de fermer
les stores de chacune des fenêtres en attendant que la salle se vide.
— Pars, dit-elle à Meg. On se verra demain.
Elle acquiesça à contrecœur et sortit.
M. Daniels invita alors Katerina à approcher près de son bureau.
— Vous savez ce que c’est ?
Elle se pencha sur la feuille qu’il lui montrait.
— Mon bulletin trimestriel ? devina-t-elle en faisant l’innocente.
— Exact. Et au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, vous n’avez qu’une
seule note au-dessus de la moyenne dans ma matière.
Elle garda le silence et trépigna d’un pied sur l’autre.
— J’ai discuté avec votre professeur principal, M. Brown, au sujet de vos
résultats. Honnêtement, je ne vois pas de quelle manière vous pourriez obtenir
votre diplôme.
Silence. Honnêtement, je me fiche de ce diplôme, eut-elle envie de répondre.
À la place, elle se contenta de soupirer d’un air peu intéressé.
— Je ne m’en tracasse pas.
Il retira les énormes lunettes posées sur son nez.
— C’est bien ce qui m’inquiète. Vous ne prenez pas votre avenir au sérieux !
Une attitude franchement désolante. Pensez aux études…
Bla, bla, bla. Mimant de l’écouter, elle hocha la tête de temps en temps.
— … vous devriez revoir votre entourage.
Ses prunelles grises s’assombrirent.
— Que voulez-vous dire, au juste ?
L’enseignant sourit, du genre : « Me prends pas pour un idiot, OK ? »
— Les ragots circulent très vite à Breath Town, Mlle Gordon. J’ai eu vent
des personnes que vous côtoyez et cela m’inquiète un peu. D’ailleurs, je vous
préviens tout de suite : si votre comportement ne change pas, je serai obligé de
convoquer votre père. Comprenez-moi bien…
Katerina serra les poings. Une étrange chaleur sembla se répandre le long de
son dos, brûlant sa colonne vertébrale et ses omoplates. Elle fit rouler ses
épaules tendues. Pourvu qu’il arrête de parler ! Mais non, il jacassait, jacassait
et jacassait ! Une vraie torture pour ses oreilles !
— J’ai compris, le coupa-t-elle d’un ton sec, je dois bosser davantage et
arrêter de voir Jared et sa clique. On me le dit assez souvent, merci ! Entre
vous, mon père et cette abrutie d’Alyson, je pense avoir compris !
Elle se mit à parler de plus en plus vite, racontant des choses insensées et
hors sujet. M. Daniels tenta de l’arrêter, en vain. Elle ne pouvait plus retenir ses
propos.
— Mlle Gordon, la pria-t-il, une mine horrifiée peinte sur son visage
émacié. Qu’est-ce qui vous arrive ?
Elle tapa du poing sur la table pour le faire taire, loin d’en avoir fini.
— Mais, vos yeux ! insista-t-il.
Il la dévisagea, certain que son élève perdait le contrôle d’elle-même. Pire,
ses yeux prenaient une couleur qu’il n’avait jamais vue chez quelqu’un
auparavant. Cela lui glaçait le sang et le tétanisait sur place. Les iris de Katerina
étaient comparables à deux petits soleils en fusion. Il détourna le regard juste à
temps pour voir le matériel informatique exploser, comme si un vent terrible
l’avait balayé.
— Bon Dieu ! s’exclama-t-il.
Katerina se tut enfin et se retourna.
Les écrans gisaient au sol. Elle avança d’un pas, stupéfaite, du verre craquant
sous sa bottine. M. Daniels se précipita sur ses précieux appareils et les
contempla d’un air triste.
— Monsieur, gémit-elle en tendant la main, je suis désolée. Je ne voulais pas
vous crier dessus…
Il recula d’un bon mètre, terrorisé. L’expression de son visage avait
complètement changé. Il ne ressemblait plus à un enseignant sûr de lui et
autoritaire, plutôt à un enfant qui aurait commis une terrible erreur.
— C’est moi qui suis désolé, je n’aurais pas dû te critiquer. Excuse-moi,
d’accord ? l’implora-il en la tutoyant soudain. Je ne voulais pas te mettre en
colère, pardonne-moi….
Katerina recula, effarée par le comportement de son professeur et par ce
qu’elle… sentait.
Une odeur très particulière se répandait lentement dans la pièce. Celle de la
peur. La jeune femme percevait la panique de M. Daniels aussi clairement
qu’elle le voyait. Il la dévisageait de ses grands yeux écarquillés tout en se
mordillant le bout des ongles, nerveux. Que se passe-t-il ?
Déboussolée, Katerina chercha du regard la présence de la lumière, ou
d’Haziel. Ce ne pouvait être qu’eux, l’origine de tout ce capharnaüm, supposa-
t-elle. Pourtant il n’y avait personne d’autre qu’elle et son enseignant. Son
attention se porta une dernière fois sur les ordinateurs détruits, puis sur le
professeur d’informatique qui continuait de la toiser étrangement. Le souffle
rapide, elle ramassa son sac en vitesse et s’empressa de quitter la classe.
Les supplications de Daniels continuèrent de résonner à ses oreilles jusqu’à
ce qu’elle atteigne le rez-de-chaussée, silencieux et désert. Elle ralentit sa
marche. Ses membres vibraient. Sa peau était brûlante. Et ses yeux, qu’avaient-
ils ? Sa vue passait du trouble à l’extrême précision en l’espace de quelques
secondes, lui donnant le vertige et des maux de tête. Elle sortit son poudrier de
son sac pour s’observer, l’ouvrit et, avant même d’avoir vu son propre reflet,
le laissa tomber.
Des pas filèrent vers la droite. Une porte claqua.
— Il y a quelqu’un ?
Un frisson la parcourut. Peut-être n’était-ce qu’un élève, ou le personnel
d’entretien ? Les cours venant à peine de se terminer, il était logique de croiser
encore du monde. Elle eut quand même un mauvais pressentiment. Le couloir
était vide, ce qui n’arrivait jamais à cette heure-ci… Comme si quelqu’un, ou
quelque chose, avait tenu à l’isoler du reste du monde. L’image d’Haziel lui
traversa l’esprit. Il fallait qu’elle parte, et vite.
Katerina ramassa son poudrier cassé et le fourra dans son sac. Les pas
revinrent et avancèrent dans sa direction. Elle se retourna. Hormis la pâle
lumière des couloirs et les casiers rouges, il n’y avait rien. Les battements de
son cœur s’accélèrent. Quelqu’un était là. Le bruit de pas se rapprocha.
Beaucoup trop proche. Tu devrais partir, lui conseilla son instinct. Bouge tes
fesses de là ! Survoltée autant qu’effrayée, elle démarra en quatrième vitesse et
se précipita à travers les couloirs. Celui qui la suivait l’imita.
Continuant sa course folle sans ralentir une seule seconde, elle glissa sur le
carrelage, se rattrapa contre le mur et repartit de plus belle. Elle bifurqua vers
la droite et rebroussa chemin. Les portes donnant sur le terrain de football
étaient fermées à clé.
La sueur ruisselait sur son front. Respirer lui faisait si mal qu’elle pensa ne
jamais atteindre la sortie sur ses jambes. Elle accéléra une dernière fois et se
jeta sur les portes battantes de l’entrée qui, ce coup-là, s’ouvrirent à la volée.
Sans ralentir malgré la pluie qui tombait drue, elle traversa l’allée principale
du lycée, trébucha, se redressa et se réjouit d’apercevoir sa Ford garée sur le
trottoir. Enfonçant la clé dans la serrure de la portière, Katerina grimpa à
l’intérieur et s’enferma à double tour. Bientôt, le moteur gronda.
La radio s’alluma soudain sans qu’elle n’ait rien fait pour et Bad Moon
Rising de Creedence Clearwater résonna à ses oreilles. Surprise, mais plus
inquiétée par la silhouette qui venait d’apparaître que par la musique, Katerina
ne l’éteignit pas.
Le véhicule avança d’un ou deux mètres avant de s’immobiliser à la sortie
du parking.
— Avance, merde ! jura Katerina, les doigts serrés sur le volant.
L’œil dans le rétroviseur intérieur, elle vit l’ombre marcher dans sa
direction. Prise de panique, son pied écrasa avec vigueur la pédale. Le moteur
hurlait sans parvenir à faire rouler les pneus. Le souffle court et le cœur à deux
doigts de sortir de sa poitrine, Katerina tapa de son poing contre le volant en
hurlant de toutes ses forces.
Sa voiture fit un bond en avant et s’engagea sur la route. Pressée de fuir, la
conductrice accéléra au plus vite sans jeter un regard derrière elle.

***
Ce temps pluvieux était parfait pour lui. Non pas qu’il appréciait d’être
trempé nuit et jour, de cela, il pouvait aisément s’en passer. Toujours est-il que
la pluie avait la particularité plus que bénéfique d’effacer les traces et de
disperser les odeurs. Même la brigade du quartier de l’Éternel ne parvenait pas
à flairer sa piste. Cela n’était-il pas magnifique ? Il pouvait tuer autant qu’il le
désirait sans se faire attraper.
Hayden fourra les clés de sa voiture dans la poche de sa veste.
Une multitude de ragots circulait à Breath Town, parmi lequel le maire
serait un sorcier. Il eut une moue nullement ébahie. La ville s’avérait plus
démoniaque qu’humaine, désormais. Elle avait toujours été le repaire des non-
humains depuis sa construction, mais les membres de sa race se montraient
assez intelligents pour demeurer discrets. Il n’y avait donc rien d’alarmant à
supposer que le maire soit un prêtre vaudou et sa femme une goule.
Mais quelques rumeurs suscitaient toute son attention. Ou tout du moins,
Luther avait rapporté « la » nouvelle qui méritait d’être entendue.
Agile et rapide, il traversa la rue en quelques enjambées. Sa principale
motivation, excepté se nourrir, était de confirmer les dires de son ami. Luther
enjolivait toujours les potins dans l’unique but de l’occuper quelques minutes :
chasse, ancienne amante en quête de vengeance… Il innovait chaque jour.
Néanmoins pour cette fois, l’information de son ami le laissait perplexe. Bien
sûr, si Breath Town n’était pas plongée dans un affolement général, Hayden
aurait remué ciel et terre pour découvrir la vérité. Seulement, ses récents écarts
de conduite l’obligeaient à rester prudent. Un mauvais pas, une seule erreur, et
tous les regards se braqueraient sur lui.
L’esprit en pleine réflexion, ses prunelles se posèrent au hasard sur une
inconnue aux longs cheveux bruns de taille moyenne. Aussitôt, l’image de
celle qu’il cherchait lui revint en tête. Ne devrait-il pas plutôt essayer de la
retrouver maintenant plutôt que d’attendre un signe ? Un « il ne sait quoi » qui
lui donnerait le feu vert ? En vérité, la question n’était pas de savoir quand, ou
comment il allait la retrouver, mais que ferait-il ensuite ? Dans le cas plus
qu’improbable où il arriverait à remonter sa piste… Déjà, existait-elle
vraiment ? Ah ! toutes ses interrogations avaient le don de l’agacer à un point
inimaginable.
Les muscles de ses joues se contractèrent tandis que sa mâchoire craquait.
Des veines saillirent sur sa peau, de chaque côté de son crâne et dans son cou.
Conscient de sa transformation, Hayden bifurqua et alla se terrer dans l’ombre
d’une ruelle. Il referma ses mains sur son front tandis qu’une douleur aiguë
traversait la racine de ses canines. Il avait l’impression que quelqu’un cherchait
à les lui arracher méthodologiquement pour lui faire le plus mal possible. Son
estomac se serra et ses yeux se voilèrent. La colère rendait ses métamorphoses
de plus en plus douloureuses, son humeur générale influant sur chacune de ses
réactions physiques. L’appel du sang, si fascinant et incontrôlable, devenait
presque une torture. Il avait la désagréable impression de ne plus savoir se
maîtriser, comme à ses débuts en tant que vampire. C’était déstabilisant.
Hayden recula, invisible grâce à l’ombre des immeubles. L’humaine
s’avança dans sa direction avec un sac poubelle à la main, ne sachant pas quel
danger attendait dans l’ombre.
Il l’observa faire en silence puis, dans un calme serein, il suivit sa proie.
CHAPITRE 9

Son père était déjà à la maison lorsque Katerina rentra chez elle. Sa course
poursuite au lycée l’avait vidée de son énergie, tant qu’elle s’effondra sur son
lit sans faire attention aux grognements et cris que poussa Colin à son arrivée.
Katerina frissonna. Peut-être s’était-elle emballée pour rien ? Peut-être n’y
avait-il jamais rien eu à ses trousses ? Toujours est-il qu’elle se sentait en
sécurité à la maison et appréciait de s’y trouver. Une première.
L’eau chaude de la douche relaxa tous ses muscles tendus. À tel point qu’elle
mit un temps fou avant de se résigner à en sortir. Une fois fait, elle enfila son
peignoir et s’analysa dans le miroir de la salle de bain. Ses yeux gris étaient
normaux, confirmant que l’enseignant Daniels avait dû rêver. Pour les
ordinateurs,tu crois qu’ils ont atterri par terre par magie, hum ?
Encore un mystère à éclaircir.
Mais le pire, revint à la charge sa conscience, c’est que Daniels a tout vu !
S’il en parlait au principal ? Tu vas lui dire quoi ? J’ai pété un câble et pouf !
Les ordis ont volé en éclats !
Il lui fallait convaincre son professeur d’informatique de n’en parler à
personne, quitte à le menacer… À moins que tout ceci ne soit pas de sa faute,
en fin de compte ? Comment aurait-elle pu déplacer des ordinateurs sans les
toucher ? Comment était-il possible que ses yeux changent de couleur ? Elle
serra les mâchoires et appuya sa main contre son front, fatiguée.
Déjà, ce dont elle était sûre, c’était que sa vie prenait un tournant dramatique.
Tout comme Breath Town.
La télévision hurlait dans le salon, son père étant sans doute devenu sourd
avant l’âge.
En quoi cela pouvait-il l’intéresser ? songea-t-elle en ne voyant pas bien
l’intérêt d’écouter les mêmes choses en boucle. Après avoir annoncé que
l’hôtel de ville allait subir quelques rénovations, les chroniqueurs revinrent à
nouveau sur les meurtres qui terrifiaient toute la ville. Rien de bien original !
Au contraire, il aurait été surprenant, même miraculeux, d’apprendre que le
tueur était sous les verrous. Ou mort.
Vêtue d’une tenue décontractée, Katerina descendit en trombe l’escalier et
alla baisser le volume sonore de la télévision. George la fusilla du regard.
— Qu’est-ce que tu fais ? Je n’entends plus rien ! Donne-moi la
télécommande.
Sa fille roula des yeux.
— Papa, on entend très bien.
La voix du présentateur retentissait aussi fort à ses oreilles que s’il se tenait
lui-même dans la pièce.
Alyson, occupée à gratiner son plat, se mêla de leur conversation.
— Kate, rends-la à ton père, ordonna-t-elle d’un ton glacial. Si les infos ne
te plaisent pas, va dans ta chambre.
Elle s’exécuta et haussa les épaules.
— Ma parole, il va bientôt vous falloir des amplificateurs dans les oreilles.
Son père sourit.
— Nous n’avons pas l’oreille aussi fine que toi.
Alyson rit d’un air narquois.
— Puisque tu es si forte, va donc chercher Colin dans le jardin. On va
bientôt passer à table.
Katerina leva un sourcil.
— Et où exactement ? Dans un terrier ou la poubelle des voisins ?
— Vas-y, Kate, lui demanda gentiment son paternel.
— OK…
Dehors, la pluie avait enfin cessé et les derniers rayons de soleil illuminaient
le quartier de magnifiques couleurs rougeoyantes. La température chutait
d’heure en heure et un léger vent humide soufflait.
— Colin ! brailla-t-elle.
Elle vérifia sous la véranda, puis dans le potager et alla voir dans le jardin.
Personne à la balançoire. Peut-être avait-il disparu ? Il ne fallait pas trop se
faire d’illusions non plus.
La haie ondula.
— Colin, viens ici !
Elle ramassa un pastel qui traînait dans l’herbe et le secoua comme un bâton.
— Allez, regarde ce que j’ai pour toi. Un bon pastel ! Et je sais à quel point
tu aimes manger ceux qui sont bleus !
Elle posa les poings sur ses hanches, irritée.
— Au pied !
Un rire résonna non loin d’elle. Katerina inspira à fond. Garder son calme
était la clé.
Son pastel à la main en guise d’appât, elle se dirigea vers la haie, s’accroupit
et l’inspecta minutieusement.
— Je te vois, chantonna-t-elle.
Là-dessus, elle saisit les jambes du garçon et le tira en arrière.
— Moi aussi, je te vois, répondit Colin d’une voix d’outre-tombe.
L’adolescente le relâcha et tomba sur les fesses, mortifiée. Elle aurait
reconnu cette voix entre mille : Haziel, l’enfant du parking. Le temps qu’elle se
remette de sa frayeur, le gamin lui tira la langue et entra dans la maison en
hurlant des bêtises de son âge.
Stupéfaite, Katerina demeura paralysée plusieurs secondes. Elle se passa la
main sur son visage. La fatigue. Ce ne pouvait être que ça. Elle préférait s’en
persuader plutôt que de s’alarmer encore plus, si tant est que ce soit possible.
Elle se hissa sur ses jambes et se frictionna les bras pour se réchauffer.
Malgré son désir de ne pas s’inquiéter, une lueur d’angoisse brillait dans ses
yeux gris. D’un pas rapide, elle gagna le salon et ferma la porte brusquement.
Son regard balaya la pièce, à la recherche de Colin qui se trouvait déjà à table.
— On dirait que tu as vu un fantôme, rigola George en apercevant la mine
choquée de sa fille.
Pas un fantôme, un gamin psychopathe.
Les prunelles de Katerina détaillèrent avec lenteur le visage de Colin. Ses
yeux n’étaient pas dorés et, quand bien même il paraissait un peu cinglé, il ne
dégageait pas la noblesse et la cruauté d’Haziel. Elle soupira. Pendant un long
et terrible instant, elle s’était imaginée lui sauter dessus et l’attacher à sa chaise
pour éviter qu’il ne l’attaque...
Si sa journée avait été mouvementée, la nuit ne fut pas mieux. Katerina rêva
d’abord qu’elle était enfermée dans l’appartement de Meg et que toutes les
plantes essayaient de l’étrangler avec leurs racines. Elles rampaient sur le sol
tels d’énormes serpents, s’enroulaient autour de ses chevilles, de ses bras et de
son cou. Son amie riait aux éclats, déclarant que c’était le meilleur châtiment
qu’on puisse lui infliger. Puis, les roses et autres végétaux enragés se
calmèrent enfin et allèrent s’enfouir dans le sol.
L’image se brouilla. Les murs de la pièce se tordirent, s’étirèrent jusqu’à
devenir des arbres imposants qu’elle ne percevait que de très loin. Un champ
de mauvaises herbes poussa en quelques secondes à ses pieds, tandis qu’une
brise chargée d’un parfum boisé soufflait tout autour d’elle.
Katerina se vit dans une clairière, les cheveux attachés en un chignon
compliqué, l’air assuré et presque orgueilleux. L’inconnu qui l’avait défendue
sur le parking était là, lui aussi. Pourquoi ? Il interférait dans son rêve comme
il le faisait fréquemment dans sa vie, sans aucune raison particulière, lui
semblait-il.
Mais son accoutrement avait changé. Il portait un manteau vert sombre par-
dessus un veston noir, une culotte courte et des bottes en cuir ciré. Ses yeux
bleu-cyan étaient écarquillés d’angoisse. Un petit ruban de soie vert retenait ses
cheveux mi-longs en arrière. Katerina eut envie de rire tant elle le trouvait
ridicule ainsi vêtu.
— Tu sais qu’il faut qu’on l’arrête, dit-il.
À la différence de son précédent rêve, Katerina n’était plus ici que la
spectatrice. Elle observait en silence une autre Katerina interagir à sa place,
une femme avec ses traits mais dont l’attitude s’avérait différente de la sienne.
Un songe à la fois frustrant et déstabilisant à vivre.
Les habits de cette dernière étaient aussi étranges que ceux de son
compagnon. Elle portait une robe flottante aux larges jupons qui seyait à
merveille sa taille fine, d’autant plus mise en valeur par cette couleur bleu nuit.
De la dentelle pendait de ses manches ouvertes, lesquelles étaient ornées de
perles. Son corsage décolleté laissait entrevoir une partie de sa poitrine
rebondie.
— Non, l’entendit-elle rétorquer avec assurance. C’est dans l’ordre des
choses.
Les sourcils de l’homme formèrent un accent circonflexe.
— Il va tout détruire sur son passage. Songe aux innocents qui vont mourir
par sa faute !
La jeune femme haussa les épaules avec dédain. La froideur de sa voix
glaçait l’atmosphère pourtant chaude de cette journée d’été. Chaque mot
qu’elle prononçait avait l’impact d’un coup de couteau, que l’homme recevait
avec consternation.
Katerina, dont le teint avait blêmi, était sous le choc. Elle n’arrivait pas à se
reconnaître en cette personne à la fois méprisante et orgueilleuse. Ses joues
s’empourprèrent de honte. Dépitée, elle tenta d’intervenir pour mettre un terme
à ce rêve. Hélas, personne ne percevait ses gestes et n’entendait ses paroles.
— Et alors ? reprit son double. Bientôt, cette terre se battra pour son
Indépendance. Penses-tu que ces humains feront attention aux innocents ?
Tâche de te montrer réaliste : il faut parfois faire des sacrifices pour obtenir
quelque chose de meilleur.
— On croirait l’entendre parler. Je ne te savais pas soumise à ce point.
N’était-ce pas toi qui te prétendais libre de tes choix ?
Elle le foudroya du regard. Son discours moralisateur semblait de plus en
plus l’agacer. Les lèvres pincées, elle pencha la tête sur le côté et rétorqua :
— Nathanael, il agit pour notre liberté, tu le sais.
Ledit Nathanael recula d’un pas, plus que jamais sidéré. Ses yeux brillaient
d’une profonde tristesse que Katerina eut aussitôt envie de faire disparaître.
Elle voulait le rassurer, lui faire comprendre que cette chose qui possédait ses
traits ne lui correspondait pas. Ce n’est pas moi !
— Tu es vraiment sotte, maugréa-t-il. Sa…
Une voix en provenance de l’orée des bois l’interrompit.
— Miss Gordon ! Où êtes-vous ?
L’intéressée remonta ses jupons avec grâce.
— Tu m’excuseras, ma distraction m’attend…
L’image se brouilla, puis vint le noir total.

Katerina ouvrit les yeux, s’attendant à voir la forêt encore autour d’elle. Un
rêve, une fois de plus. Le soleil ne s’était pas encore levé et le calme régnait
dans la maison.
Pourquoi Nathanael ? Ça, elle l’ignorait. Une invention de la part de son
esprit un peu trop créatif ces temps-ci ?
En tous les cas, Katerina ne s’était pas reconnue dans ce rêve. S’avérait-elle
aussi prétentieuse et désagréable dans la réalité ? Bien sûr, cela ne restait qu’un
songe, mais il la troublait. Elle songea à Meg et Adam, puis à son
comportement qui laissait quelque peu à désirer… Une petite excuse de sa part
ne ferait peut-être pas de mal.
Son père se levait à peine quand elle termina son petit déjeuner. Maquillée
sobrement, elle enfila un collant noir sous une robe, ses bottines, une veste
ceinturée à la taille et ramassa son sac en bandoulière.
— Dis donc, s’étonna George, tu es pressée ce matin ?
— J’ai une petite course à faire avant de partir au lycée, lui apprit sa fille en
ouvrant la porte d’entrée. À ce soir.
Le volant entre les mains, elle pénétra dans Breath Town et s’arrêta au
supermarché du coin. Les portes automatiques s’ouvrirent sur son passage. Pas
de doute, on approchait de Thanksgiving à grand pas : des dindes avaient
envahi les lieux. Katerina se dirigea vers les rayons des confiseries.
Qu’est-ce que Meg pouvait bien aimer ? D’accord, c’était un peu léger
comme excuse, presque stupide, mais aucune autre idée ne lui venait à l’esprit.
Elle désirait juste se prouver qu’elle savait se montrer serviable, presque
attentionnée, que les autres comptaient vraiment. Kate veut acheter ses amis
avec des gâteaux ! Franchement, tu devrais leur en livrer toute une tonne pour
te faire pardonner. Elle soupira. Se priver de conscience aurait été un luxe
bénéfique, parfois.
Des barres Crunch et ses donuts à la main, la jeune femme rejoignit la
caisse. Elle déposait chacun de ses articles lorsque son sang se figea.
Faites qu’il ne me reconnaisse pas. Pitié… Elle avait peut-être tort de réagir
de la sorte, de fuir ce qui lui était inconnu. Après tout, qu’avait-il fait de mal
outre se montrer poli et serviable ? Il l’avait dévisagée jusqu’à créer un certain
malaise. Katerina se souvint de cette après-midi-là et en frissonna.
Ils ne devaient surtout pas se parler.
Trop tard. L’homme posa ses bouteilles de bière, whisky et autres alcools
sur le tapis roulant et croisa son regard.
— On ne s’est pas déjà vus ? hésita-il.
Elle se racla la gorge.
— Non, je ne crois pas.
Son visage s’éclaira.
— Je suis pourtant convaincu du contraire… Bien sûr, je vous ai vue sur le
bord de la route ! Votre amie était malade, il me semble…
Katerina leva les yeux au ciel, mimant de se souvenir. Comment aurait-elle
pu oublier un visage si… inédit ? Les nouveaux s’avéraient assez rares à
Breath Town pour qu’on les remarque au premier coup d’œil.
Il lui tendit sa main.
— Enchanté, je m’appelle Luther.
Elle la serra avec incertitude. Nom d’un chien, c’est qu’il lui broya la main !
Un cri menaça de s’échapper de sa bouche.
— Katerina, répondit-elle dans un sourire crispé.
La douleur passée, elle ne put tout de même s’empêcher d’admirer ses
cheveux auburn. De là à les toucher, c’était moins tentant, à présent.
— Je vois que vous avez fait le stock d’alcool, lança-t-elle en remarquant le
nombre impressionnant de bouteilles.
Luther rit. Un rire grave et presque menaçant, lorsqu’elle y repensait.
D’un accent irlandais assez prononcé, il expliqua :
— C’est pour Thanksgiving.
La caissière fit passer les articles de Katerina.
— Et pas de dinde ? l’interrogea l’adolescente.
— Mon ami n’aime pas ce genre de fête. En fait, je me demande ce qu’il
aime ! dit-il. J’ai beau être très proche de lui, seule une personne le connaît
mieux que quiconque.
Il attendit sa réaction mais elle resta de marbre. S’il pensait lui faire
comprendre quelque chose à travers ses sous-entendus, ce fut un échec.
La déception tordit les traits de Luther, qui parut soudain agacé.
La caissière, de sa voix lasse, annonça le prix. Katerina paya sans lâcher
Luther des yeux. Son comportement l’affolait. Sa monnaie en poche, elle prit
ses articles et s’empressa de quitter le supermarché ; consciente qu’il suivait
ses moindres gestes du regard.
Luther ramassa ses bouteilles, gratifia la caissière d’un sourire charmeur et
sortit d’un pas tranquille. Il déposa l’alcool sur le siège passager de son pick-
up et s’installa ensuite derrière le volant.
Son portable contre l’oreille, il attendit.
— Quoi ? maugréa un homme à l’autre bout du téléphone.
— C’est elle, j’en suis sûr maintenant.
Il y eut des grésillements.
— Tu devrais savoir qu’on ne boit pas avant de prendre le volant, répliqua
l’autre d’un ton narquois.
Luther gronda.
— Prends-moi au sérieux pour une fois. Elle est en vie. Je sais, c’est
impossible…
— Oui, tu l’as dit, c’est impossible.
Sur quoi, son interlocuteur lui raccrocha au nez. Vexé, Luther serra si fort
son portable qu’il se brisa en plusieurs morceaux dans sa main. La colère
faisant battre ses tempes, ses iris perdirent de leur couleur et s’éclaircirent
comme un chat ébloui par des phares à la tombée de la nuit.
CHAPITRE 10

— Il ne fallait pas ! lui assura Meg en dévorant son deuxième donut.


D’ailleurs, je trouve que c’est étonnant, de ta part… Enfin, je ne dis pas ça dans
un sens citrique ! Mais, en quel honneur ? Je pensais que tu serais plus distante
avec moi, aujourd’hui.
Katerina évita son regard. Il est vrai que Meg n’était pas tout à fait innocente.
Elle lui mentait, lui cachait peut-être des choses importantes et se comportait de
façon alarmante. Cependant, Katerina se savait encore plus fautive dans cette
histoire. Elle avait trop tendance à négliger ses amis et les malmenait parfois
sans l’ombre d’un remord. Quelle attention ! Tu veux plutôt dire qu’en échange
de donuts, tu pourras lui soutirer des informations ?
Peut-être.
— Ne cherche pas à comprendre… Je passais au supermarché, j’ai eu cette
idée.
Meg eut l’air perplexe.
— Je ne voulais pas t’embarrasser avec mes recherches, se sentit-elle
obligée de dire. Franchement, je ne fais que fouiller la toile pour trouver un
indice, une histoire qui collerait avec la tienne. Et je comprends que tu l’aies
mal pris, ce n’était pas une façon intelligente de t’aider…
— Arrête, la coupa-t-elle d’un ton sec avant de reprendre avec plus de
douceur. Ne me cherche pas d’excuse, Adam le fait déjà assez souvent.
— Ah oui ? s’exclama-t-il en arrivant devant elles. Génial, des donuts, je
meurs de faim ! Ma mère me prend la tête chaque matin pour que je déjeune
avec des aliments « sains ». Une autre manie que n’a pas dû supporter mon
père, d’ailleurs. Bref, vive un petit déjeuner bien gras !
Il en prit un et n’en fit qu’une bouchée. Elles le regardèrent s’empiffrer et
éclatèrent de rire.
— Qu’est-ce qu’il y a ? articula-t-il, la bouche pleine.
Le sucre glace formait une auréole blanchâtre autour de ses lèvres.
Après s’être essuyé d’un revers de manche, son air redevint sérieux, comme
s’il venait d’être privé de sucreries pour un plat de légumes bouillis. Il se racla
la gorge et baissa d’un ton, l’air presque conspirateur :
— Vous savez qu’une autre fille s’est fait tuer ?
Surprises, les deux jeunes femmes se retinrent de lui cracher au visage ce
qu’elles avaient dans la bouche.
— Quoi ? s’écrièrent-elles d’une même voix.
— Les flics ont découvert le corps à quelques rues de chez moi. Je ne te dis
pas l’affolement qui régnait dans mon quartier ! C’était la pagaille. Même
notre vieille voisine boiteuse est sortie de sa maison pour apercevoir la scène
de crime. C’est la première fois que je la vois marcher si vite, en fait.
Meg avala avant d’en rester bouche bée.
— Trois filles mortes en l’espace de quelques jours… murmura-t-elle pour
elle-même en ignorant les commentaires d’Adam.
Katerina, quant à elle, se sentit encore plus menacée. Breath Town était
devenue en l’espace de quelques semaines bien plus dangereuse qu’elle ne
l’avait jamais été. Elle observa un instant Meg qui, hormis de l’étonnement, ne
semblait ressentir ni peur ni inquiétude. Encore une fois, ses airs de fille
fragile qu’elle se donnait la plupart du temps ne collaient pas avec son
comportement. Comme si parfois, elle laissait tomber accidentellement son
masque pour dévoiler sa véritable personnalité...
— Je ne sais pas pour vous, mais moi je commence vraiment à avoir peur.
Adam acquiesça et leur apprit par la suite que la nouvelle victime avait été, il
y avait de cela juste un an, une élève du lycée.
— Ils vont faire un hommage cette après-midi pour les trois filles mortes.
Ça se passera au cimetière. (Il désigna le proviseur du menton, occupé à
réprimander un élève.) Thomas autorise les lycéens qui le voudront à s’y
rendre. En tout cas, moi je ne compte pas y assister. J’ai des choses bien plus
importantes à faire.
Meg lui décocha un coup de coude dans les côtes.
— Adam ! Je te rappelle que tu as roulé sur une de ces femmes !
Il pâlit. Le souvenir de ce triste accident était loin de lui être sorti de l’esprit.
— La moitié du lycée s’y rendra pour louper les cours, se justifia-t-il. Quoi,
tu crois que Brooke s’y rendra pour verser une larme sincère ? Elle prétend
avoir été une amie de la dernière, j’en doute.
Meg croisa les bras sur sa poitrine, incertaine.
— Cette fille n’a qu’un seul ami, intervint Katerina. Son reflet. Le tueur
aurait plutôt dû la choisir ! Ainsi, parmi tous ces crimes, cela aurait été sa seule
bonne action. Délivre-nous du Mal de Brooke, ô toi le tueur !
Adam rigola, incapable de résister à l’humour corrosif de sa vieille amie.
Katerina ne comptait pas se rendre à cet hommage, même si cela ne
l’empêchait pas de se sentir très proche de la victime. Elle songea à Haziel et à
l’horrible mort qu’il lui aurait fait subir si l’étrange apparition ne l’avait pas
sauvée. Cette pauvre fille n’avait pas eu cette chance… à supposer qu’Haziel et
ses sbires soient ses assassins.
Mais mort ou pas de cette inconnue, des problèmes plus urgents
l’empêchaient de se rendre à la cérémonie, elle aussi.
Meg et Adam continuèrent de bavarder jusqu’à ce que la sonnerie retentisse.
Leur discussion ressemblait bien plus à une dispute, en réalité. Il eut finalement
le dernier mot : cet hommage n’était qu’un prétexte pour sécher les cours, les
élèves étant trop égoïstes pour s’apitoyer.
Son instant de fierté passé, les commissures de ses lèvres s’affaissèrent. Si
draguer Meg faisait encore partie de ses plans, il s’y prenait mal. L’air
déconfit, il s’éloigna en traînant les pieds.
L’enseignant entra dans la classe et réclama le silence. Toujours aussi
ennuyée par les longs discours scolaires, Katerina joua d’abord avec son stylo.
Calé entre ses doigts, elle s’amusa à le faire tourner de plus en plus vite quand
il lui échappa et alla percuter une fille assise sur sa droite.
— Aïe ! se plaignit l’élève.
Katerina lui adressa une grimace signifiant « désolée » et récupéra son stylo.
Ce fut à ce moment-là qu’elle remarqua le vide : plus de huit tables étaient
désertes. Rachel Lewis, la folle au regard de requin affamé, avait à son tour
disparu et personne ne s’en inquiétait. Avec tous ces assassinats, la moindre
absence aurait eu de quoi inquiéter pourtant…
Meg ne fut pas de cet avis. Pour tout dire, son manque d’intérêt faisait naître
de nouveaux soupçons. À chaque fois qu’elle abordait le sujet des élèves
absents, ou même, celui du psychopathe qui sévissait en ville, elle la rembarrait
aussitôt. Elle soutint son regard inquisiteur.
— Des adolescents qui sèchent, ce n’est pas étonnant.
— D’accord, je sais que les cours de gym avec Mme Broger sont plutôt
horribles, mais ce n’est pas une raison pour que la moitié des élèves du lycée
disparaissent, persista Katerina. On nous cache quelque chose.
— Peut-être.
Elle se renfrogna. Inutile de se disputer pour si peu, tout le monde avait droit
à une opinion personnelle….
Leurs chaussures claquant contre le sol du couloir, elles croisèrent M.
Daniels à la sortie du cours, qui les ignora royalement.
— Euh, il faut que j’aille lui parler, on se rejoint à la cafétéria.
— Tu veux que je t’accompagne ? proposa Meg en la suivant.
— Non, c’est bon. J’ai un truc à lui rendre et j’arrive… Je te raconterai
après, OK ?
Meg lui sourit et fila.
Les yeux plissés, Katerina l’observa s’éloigner en s’interrogeant sur
l’intérêt qu’elle lui portait. Ses petits secrets l’intéressaient un peu trop pour
que cela semble normal. Elle soupira et se massa les tempes. Peut-être
devenait-elle trop paranoïaque ?
Préférant garder les idées claires avant d’affronter son enseignant, Katerina
fit le vide dans son esprit et rejoignit la salle d’informatique. Elle prit une
grande inspiration et toqua contre la porte. Par chance, Daniels n’avait pas
cours dans l’immédiat.
— Mlle Gordon, la reconnut-il lorsqu’elle pénétra dans la pièce. Vous avez
besoin de mon aide ?
Elle eut un moment d’arrêt. De son aide ?
— Je… ben, non.
Il roula les manches de son pull en acrylique jusqu’au haut de ses coudes. Se
pouvait-il que la présence de l’adolescente l’effraye encore ? À en juger son
air apeuré, il y avait de grande chance pour que ce soit le cas.
— Je tenais à m’excuser, pour hier.
— Oh, ce… ce n’est rien, bégaya l’enseignant. Je veux dire, vous n’y étiez
pour rien !
Le CD qu’il tenait manqua de peu de s’échapper de ses doigts tremblants.
— Je pourrais peut-être vous aider ? Parce que… je ne sais pas pourquoi…
j’ai l’impression d’être la seule responsable.
Silence.
Daniels partit ensuite dans un rire hystérique. Il s’essuya une larme due
autant à sa peur qu’à son fou rire.
— Une simple surcharge électrique, Mlle Gordon.
— Une surcharge électrique ?
Cette hypothèse ne tenait pas la route, mais cela restait une occasion pour
Katerina de rayer un de ses problèmes de sa longue liste. Elle hocha la tête et
glissa une mèche de cheveux derrière son oreille.
— Bien. Je pensais que vous parleriez au proviseur de mon comportement.
L’avez-vous fait ? Ce serait normal, bien sûr…
Un étrange éclat brilla dans le regard de l’enseignant. Il se figea, ses traits ne
trahirent plus aucune émotion. Par la fenêtre, le temps donnait l’impression de
s’être arrêté. Les branches des arbres avaient cessé de s’agiter sous la brise, le
ciel, gris, empêchait tout rayon de filtrer au travers.
Dix longues secondes s’écoulèrent avant qu’il ne se lève et se jette aux pieds
de Katerina qui n’en crut pas ses yeux. Choquée, elle demeura un instant la
bouche ouverte. Lorsque son professeur lui saisit a cheville, elle revint à a
réalité.
À nouveau, il la supplia de l’épargner. Son visage était agité de tics nerveux,
ses prunelles écarquillées étincelaient de folie.
— Monsieur, couina-t-elle, qu’est-ce qui vous arrive ?
— Je vous en prie, continua-t-il de l’implorer, pardonnez-moi ! Ne vous
inquiétez pas, je n’en parlerai jamais ! Personne ne découvrira votre secret !
Katerina récupéra son pied et s’éloigna du bureau. Ça recommence ! Elle
crut d’abord halluciner, comme toujours quand un fait étrange lui arrivait.
Hélas, Daniels était bien réel, tout autant que la peur qu’il lui inspirait.
Terrorisée, elle se précipita vers la sortie et jeta un coup d’œil par-dessus
son épaule. D’un bon, Daniels s’était relevé et se ruait dans sa direction. Les
doigts à quelques centimètres de la poignée de la porte, Katerina se sentit tirée
en arrière et vint percuter le mur avec son dos. Le choc lui arracha une
grimace de douleur. Il approcha son visage du sien et écrasa un de ses bras
contre sa gorge, sans pour autant l’étrangler.
— Lâchez-moi ! Au secours !
Il obstrua sa bouche avec sa main et lui adressa un grand sourire. Secouée,
Katerina craignait la suite. Qu’allait-il lui faire ? Pourquoi se conduisait-il
ainsi avec elle ? Et surtout, pourquoi sa force n’égalait pas la sienne ?!
Jusque-là, Daniels se contentait toujours de l’ignorer ou de la réprimander
sans vraiment remarquer sa présence. Elle n’était qu’une élève indisciplinée et
quelque peu fainéante, comme beaucoup d’autres. Mais aujourd’hui,
l’excitation animait son regard, tel que tout son corps tremblait de la tête aux
pieds. Il la considérait avec un intérêt qui n’avait plus rien de professionnel,
presque malsain.
Le cœur serré d’angoisse, elle pria pour que quelqu’un ouvre cette fichue
porte et la sauve de ce cinglé !
— Vous êtes si radieuse, dit-il d’un ton admiratif en caressant sa pommette.
Personne ne découvrira votre secret, répéta-t-il encore.
Écœurée, Katerina tenta de le repousser, en vain. Sa puissance s’était comme
décuplée.
Elle fit taire sa panique pour laisser à son cerveau le temps de réfléchir.
Monsieur Daniels, son frêle professeur d’informatique, s’était transformé en
Hulk et il lui était impossible de s’en dépêtrer. Que lui restait-il à faire alors ?
— Quel secret ? marmonna-t-elle d’une voix faible.
Elle préférait aborder dans son sens plutôt que de le contredire.
Il retira sa main et sourit de plus belle.
— Pas besoin de le cacher devant moi, je suis de votre côté.
Elle lui rendit un sourire crispé et se remit à hurler.
— N’ayez pas peur ! la rassurait-il. Vous n’avez pas…
La porte s’ouvrit à la volée.
— Meg ! reconnut Katerina, soulagée. Je t’en prie, aide-moi !
Celle-ci hocha la tête, empoigna un clavier d’ordinateur à deux mains et
frappa à la tempe l’enseignant qui s’écroula au sol, sonné. Des touches du
clavier ricochèrent alors sur le carrelage dans un petit tintement et, sous les
yeux écarquillés de Katerina, le mot « ange » s’écrivit.
Non, impossible, les touches sont tombées par hasard !
Au bord de la crise cardiaque, elle se jeta dans les bras de Meg, des larmes
voilant son regard.
— Il… il a pété un câble ! Il racontait n’importe quoi !
Meg l’attrapa par les épaules, ses iris s’assombrissant.
— C’est rien. Va m’attendre dehors, Kate je vais m’en occuper !
Non sans jeter quelques coups d’œil effrayés à l’homme couché par terre,
elle frémit et s’exécuta, désireuse de fuir toute cette folie au plus vite.
***

Meg souffla, l’air blasé. Tout ne se passait pas comme prévu. Par chance, les
dégâts étaient assez faciles à réparer, pour cette fois. La jeune femme
s’accroupit et redressa Daniels. Il gémit de douleur et se massa le crâne, ses
yeux ternes s’animant à nouveau de cette même excitation qui l’avait agité tout
à l’heure.
— Où est-elle ?
— Partie.
Il tenta de se relever mais elle le contraignit à rester au sol. Les pouvoirs de
Meg n’étaient pas aussi forts que ceux de sa mère. Il y avait de grande chance
pour qu’elle n’y arrive pas.
Elle s’agenouilla et posa ses paumes sur les poignets du professeur. Il se
figea aussitôt.
— Quel est votre prénom ?
L’air en transe, il battit des paupières et répondit d’une voix molle :
— Wilfried.
— Bien, Wilfried, écoutez-moi…
CHAPITRE 11

Faisant les cents pas dans les toilettes, Katerina n’arrivait pas à s’en remettre.
Si ça trouve, c’est lui le dégénéré qui a tué ces filles ! Et j’ai abandonné Meg à
ce taré, nom d’un chien ! Quelle lâcheté de sa part !
Elle s’apprêtait à secourir son amie quand elle eut un hoquet de surprise.
Puis elle soupira, soulagée. Meg était de retour. Elle ferma la porte des toilettes
derrière elle et alla se rincer les mains au lavabo. Katerina scruta ses poignets
avec attention. Des traits bruns cinglaient sa peau, comme si quelqu’un les lui
avait griffées.
— C’est lui qui t’a fait ça ?
Meg secoua la tête.
— Qu’a-t-il dit ? poursuivit-elle. Qu’est-ce que tu as fait ?
Le visage de son amie se durcit.
— J’ai réparé tes conneries, marmonna-t-elle.
— Hein ?
Elle coupa l’eau.
— Pas grand-chose. Daniels m’a dit qu’il s’excusait.
Katerina afficha une moue sarcastique.
— Il croit que ça va suffire ? Je vais prévenir les flics, immédiatement.
Meg la saisit violemment par les épaules.
— Surtout pas. Il a vraiment eu peur que tu le prennes mal. Il voulait t’aider
pour ta moyenne… Je crois… Il s’y est mal pris…
— Tu mens, la coupa-t-elle d’un ton glacial.
Dépitée, Meg laissa retomber ses bras.
— Ça se pourrait bien. Écoute, pour le moment, mets ça sur le compte des
bizarreries.
Katerina sentit ses lèvres s’étirer en une grimace dégoûtée. Ben voyons !
— Quoi ? Tu plaisantes ou…
— Jure-moi que tu n’en parleras à personne ! insista Meg en hurlant
presque.
Katerina sursauta. Son cerveau tournait à cent à l’heure.
Les prunelles implorantes de Meg l’aidèrent à choisir la bonne réponse.
Mais pas seulement. Katerina battit des paupières et dut s’appuyer contre le
rebord du lavabo afin de ne pas chanceler. Les idées confuses, elle ne sut plus
quoi dire ou penser. Elle était juste… épuisée et déconnectée de la réalité.
Daniels continuait de l’apeurer, pourtant il lui était impossible de l’exprimer.
Sa bouche s’ouvrit, en vain. Quelque chose l’empêchait de parler de lui.
— Jure-le-moi, Kate, répéta Meg d’une voix qui lui parut très lointaine.
— C’est juré, souffla-t-elle alors.
Aussitôt, son engourdissement disparut.
L’air satisfait, Meg acquiesça et quitta les toilettes, suivie par Katerina qui
garda ses distances jusqu’au réfectoire. Comment pouvait-elle rester si
stoïque ? ne put-elle s’empêcher de se demander. Et pourquoi lui avoir fait
promettre le silence ? Cet enseignant était une menace. Tout le monde se devait
de l’apprendre… Il fallait qu’elle le dénonce ! Ses yeux se plissèrent. La
fatigue reprenait le dessus et la contraignait à se taire. Trop éreintée pour
combattre sa léthargie, Katerina se laissa faire.
Adam n’étant au courant de rien, elles ne lui en touchèrent pas un mot. Il leur
parla de l’hommage de l’après-midi et de qui s’y trouverait. Katerina ne
montra que peu d’intérêt. En fait, elle s’en fichait sans pour autant lui avouer.
Meg combla son silence, ce qui sembla ravir Adam.
— Bon, c’est pas tout, déclara-t-il en prenant son plateau, il faut que je file.
J’ai cours dans moins d’un quart d’heure. Vous serez au lycée cette après-midi
ou pas ?
— Oui, répondit la blonde. On finit plus tôt, si je ne me trompe pas ? Kate ?
Elle grommela un « oui » à peine audible. La tête lui tournait et tout son
corps fonctionnait au ralenti.
— OK. Euh, tu… tu veux qu’on aille boire un café après ? se lança le jeune
homme.
Les joues de Meg s’empourprèrent.
— J’aurais adoré, mais j’ai quelques trucs à faire. Une autre fois ?
Adam marqua un temps d’arrêt, puis haussa les épaules.
— Pas de souci.
Katerina attendit patiemment la fin de leur dernier cours pour bombarder
Meg de questions. Il lui fallait des réponses et vite. Ses poings se crispèrent.
Encore et toujours la même sensation de vertige ! Quelque chose ne tournait
pas rond. Ou bien, la peur qu’elle avait éprouvée tout à l’heure se faisait
encore ressentir ? Non, c’était différent. Elle se sentait complètement
déboussolée.
Elle se massa la nuque. Meg, Daniels, ses hallucinations… Plus rien n’avait
de sens ! Il fallait qu’on l’aide !
La sonnerie retentit. Katerina fourra ses affaires au fond de son sac, remonta
la fermeture Éclair et grimaça, les sourcils froncés par la déception. La
chevelure dégradée de son amie disparaissait déjà au loin. Ainsi, sa dernière
chance de découvrir la vérité venait de s’enfuir à toute vitesse.
CHAPITRE 12

Une, deux, trois, quatre… dix-neuf… Vingt minutes. L’humaine avait mis
presque une demi-heure pour remarquer sa présence. Un sourire en coin étira
avec malice ses lèvres. Comment aurait-il pu résister à la tentation ? Lorsque la
faim le contrôlait, ses pulsions devenaient maîtresses de son corps. Et… Ces
humains se jetaient délibérément dans la gueule du loup ! Bon sang, même les
animaux se montraient plus attentifs !
— Bonsoir.
La jeune humaine, appuyée sur ses genoux, le souffle court, hésita à
répondre.
— Belle soirée pour faire un footing, continua-t-il.
Elle hocha la tête.
— Oui, c’est vrai.
Hayden s’avança, confiant.
La forêt dans son dos charriait une brise fraîche. Sa proie s’essuya le front
avec son tee-shirt et but à sa gourde. Il la regarda faire avec envie, à la seule
différence que son corps n’avait pas besoin d’eau… Plutôt d’hémoglobine
servie bien chaude. Deux sentiments bien différents vinrent alors le troubler.
L’envie… et le dégoût. Il se réduisait à vivre aux crochets de l’Homme comme
une vulgaire tique ! À ses yeux, c’était la chose la plus rabaissante qui lui ait été
donné de faire. Et pourtant, il y prenait goût comme jamais.
La femme reboucha sa bouteille et la rangea dans son sac à dos. Le calme
régnant parut un peu la gêner, aussi, il s’empressa de lui adresser un sourire.
— J’aime bien courir avant que la nuit ne tombe, lança-t-elle pour relancer
la conservation. C’est calme. Et vous ?
— Je promène mon chien.
Elle chercha l’animal des yeux avant d’arquer un sourcil interrogateur.
— Oh, il doit être dans la forêt, rajouta-t-il afin d’expliquer son absence
sans être vraiment convainquant.
Hayden fourra une main dans la poche de son jean, décontracté. L’assurance
qu’il dégageait atténua le malaise de la joggeuse, qui commença enfin à se
détendre… Les quelques premières secondes.
— Vous êtes drôlement courageuse…
Tuer devenait toute une affaire quand il s’agissait de chasse.
En réalité, ce n’était pas simplement l’acte de tuer qui rendait la chose
excitante, mais plutôt l’état dans lequel se trouvait sa victime avant de lui ôter
la vie. Plus elle était effrayée, plus le désir de boire son sang s’accroissait en
lui. Comme un drogué désirant sa dose à tout prix et planant dans cette
béatitude indéfinissable, Hayden en ressentait les mêmes effets en absorbant la
vie d’un être vivant. Le sang n’était pas une nourriture banale, il contenait
l’essence même de l’humain tué. Une énergie dont un démon comme lui ne
pouvait que raffoler.
La femme se racla la gorge.
— Pourquoi ?
— Eh bien, vous devez être au courant des meurtres, de ce tueur qui sévit à
Breath Town, rajouta-t-il pour être très clair. Un tueur assez violent mais
méticuleux. On sent qu’il prend un malin plaisir à abandonner les corps en
ville, à montrer son travail aux yeux de tous. Je dirais même qu’il aime les
défis, c’est pourquoi une proie téméraire, qui ose s’aventurer seule, doit
particulièrement l’exciter. Vous n’avez pas l’impression de tenter le diable ?
Hayden la dévisagea et frémit de plaisir. La terreur brillait dans les yeux
bruns de la jeune femme. Elle avait peur et il s’en réjouissait, oh oui ! Selon
lui, un tel spectacle n’équivalait aucun autre plaisir.
Elle tripota nerveusement le nœud à la taille de son pantalon de sport, une
goutte de sueur roulant sur son front.
Le vent souffla de nouveau, insufflant dans ses narines la frayeur
grandissante de sa prochaine cible.
— Je sais me défendre, rétorqua-t-elle d’une voix faussement assurée. Je
dois rentrer. Bonne promenade.
Elle n’attendit pas sa réponse et repartit en courant. Toutefois, ce n’était pas
son rythme habituel. Sa respiration rapide et difficile résonnait à ses oreilles,
quand bien même dix mètres les séparaient déjà. Terrifiée. Il inclina la tête en
arrière, la bouche entrouverte, les yeux clos.
Les pas de la joggeuse accélérèrent. Il inspira à fond. Aussitôt, les veines à la
base de son cou devinrent plus épaisses et saillirent sous sa peau. Une douleur
aigüe remonta le long des deux côtés de sa mâchoire jusqu’à ses tempes. Ses
pupilles s’étrécirent.
Hayden s’apprêtait à partir à sa poursuite, prêt à l’attraper, la faire souffrir et
la tuer, lorsqu’une chose on ne peut plus dérangeante lui bloqua le passage.
S’il avait été humain, peut-être aurait-il sursauté, mais il ne l’était plus. Par
conséquent, ce débile n’avait aucune chance de le surprendre.
— Tu m’excuseras, dit-il, mon dîner s’en va en courant.
L’autre homme se contenta de cligner des paupières.
— Aurais-tu des problèmes d’audition ? Dégage Nathanael ! somma-t-il.
Ledit Nathanael enleva une feuille d’arbre tombée sur son épaule, nullement
impressionné.
— Il faut qu’on parle.
— Hors de question. D’ailleurs, tu n’es même pas réel. Tu es censé être
mort ! s’emporta Hayden.
Ses canines s’affûtèrent. Nathanael ne pouvait être de retour ! C’était
impossible, se persuada-t-il, presque paniqué.
Pourtant, le coup de poing que lui assena le revenant était bien réel. L’impact
fit craquer sa mâchoire, ses gencives saignèrent. Un goût ferreux imprégna sa
bouche.
— Voyons, cesse de te mentir à toi-même.
Les lèvres du vampire se tordirent de colère.
— C’est bien ce que j’ai dit, il faut que nous parlions, poursuivit Nathanael.
D’ailleurs, réjouis-toi de ne pas l’avoir tuée, cette humaine. Sinon crois-moi,
tu l’aurais amèrement regretté.

***

Alyson termina son chignon et pulvérisa un nuage de laque sur ses cheveux.
Elle arrangea ensuite sa robe-tunique couleur caramel et quitta la salle de bain.
Tout le monde ou presque s’activait à la maison. George venait de finir la
sauce aux airelles tandis que sa femme le rejoignait à la cuisine pour l’aider.
Colin lui, s’attelait à manger toutes les boîtes de cookies en un temps record, et
Katerina était encore dans son lit.
Elle se retourna. Cette journée allait être pour le moins... mouvementée.
Meg la cachottière, Adam le premier de la classe et Jared l’allumé
s’apprêtaient à franchir le seuil de sa maison dans quelques heures. Autrement
dit, la plupart de ses problèmes allaient très bientôt être réunis dans son salon.
Elle se maudit de les avoir invités, mais l’heure n’était pas aux regrets. Si elle
voulait que la torture s’achève le plus vite possible, il lui fallait déjà
commencer par se lever.
Sa douche prise, elle retourna dans sa chambre et ouvrit son armoire. Son
choix fut rapide. Un tee-shirt à manches longues, un jean délavé et pour
changer de ses habituels bottines, des spartiates à talons. Elle préférait être
prête au cas où plus tard, Jared lui proposait de sortir. Si bien sûr, il lui faisait
l’honneur de sa présence.
Alyson, qui prenait toujours un malin plaisir à la critiquer, la toisa de la tête
aux pieds. À ses yeux, Katerina devenait une cause désespérée un peu plus
chaque jour. Elle avait toujours rêvé d’avoir une fille et tentait de persuader
George de lui faire un autre enfant l’année suivante. Peut-être qu’un nouveau-
né sous ce toit lui ferait-il oublier cette peste de Katerina ?
— Lâche-moi, la prévint l’adolescente d’un ton revêche. Oh, et si tu pouvais
éviter de dévisager mes amis comme tu es en train de le faire avec moi, ce
serait vraiment sympa de ta part.
— Bien sûr. Et si tu pouvais enfin me parler correctement, ce serait aussi
sympa de ta part, l’imita-t-elle.
Les ailes de son nez frémirent.
— Ce n’est pas le moment toutes les deux, les avertit George d’un ton las.
Kate, si tu mettais les créoles de ta mère ? rajouta-t-il pour l’éloigner de la
cuisine. Maintenant, Alyson, aide-moi à débarbouiller Colin du chocolat qu’il a
sur la bouche.
Sa fille acquiesça avec mauvaise grâce et gagna le premier étage.
Elle entra dans la chambre de son père à pas feutrés, comme si l’endroit était
présumé dangereux. À dire vrai, elle n’aimait pas s’y rendre, surtout depuis
qu’Alyson y couchait... Des images lui vinrent aussitôt à l’esprit et lui tirèrent
une grimace. Mieux valait qu’elle n’imagine rien pour conserver sa santé
mentale.
Le coffre à bijoux de sa mère était toujours rangé dans le dernier tiroir de la
commode, sous les affaires de son père. Son cœur se glaça davantage. Il tenait
encore à elle, même s’il n’osait plus en parler devant sa fille.
Katerina ne se souvenait de rien. Sa mémoire était dépourvue d’images ou
de sensations en relation avec sa mère. Elle ne l’avait jamais connue et,
étrangement, n’en ressentait presque aucune peine. Tu ne ressens rien pour
personne, de toute façon, se moqua sa petite voix. Son visage s’assombrit. Elle
n’était pas aussi insensible qu’elle le laissait paraître. Simplement, elle avait
appris à se détacher des personnes qui ne comptaient pas à ses yeux. Sa mère
l’avait abandonnée, voilà ce qu’elle devait retenir. C’était un fait que personne
ne pouvait modifier ou enjoliver.
La jeune femme enfila les créoles à contrecœur. Le soir lui tardait déjà pour
les enlever. L’air maussade, elle regagna le rez-de-chaussée.
La première fois que la sonnerie retentit, ce fut George qui alla ouvrir. Tant
mieux. Elle détestait quand son oncle lui ébouriffait les cheveux en guise de
salutations.
— Simon ! s’exclama son père. Entre ! Oh, mais qui est-ce ?
Comme à chaque Thanksgiving, son frère aîné se ramenait avec une
nouvelle compagne.
— Frérot, je te présente Ivy. Ivy, voici mon idiot de petit frère.
— Enchantée, dit-elle en serrant la main que lui tendait George.
Avec ses larges épaules, son sourire ultra blanc et son allure de présentateur
télé, son oncle était un tombeur de première, tout comme Ivy, magnifique. Elle
devait avoir dans les trente-cinq, quarante ans. Sa peau café au lait mettait en
valeur son haut jaune et son pantalon blanc, ses cheveux méchés lui donnaient
l’air de revenir tout juste des vacances. Un vrai rayon de lumière dans cette
maison aux couleurs plutôt fades.
— Ma femme, Alyson, présenta son père.
Celle-ci darda un œil dédaigneux sur la conquête de Simon.
— Katerina, tu viens dire bonjour, l’appela George.
Sa fille se leva du canapé et salua les invités d’un bref sourire.
— Ma nièce, se moqua Simon, toujours aussi enthousiaste !
— Ah, ah, ah.
— Ce que tu es jolie, la complimenta alors Ivy. Tu dois tenir ça de ta mère !
Cela dépendait de qui elle voulait parler…
George se racla la gorge et précisa qu’elle n’était pas d’Alyson. Ivy adressa
un clin d’œil à l’adolescente.
— Ah, je me disais bien qu’il n’y avait pas beaucoup d’air de famille.
Sa belle-mère s’empourpra de colère.
Toi, je t’aime bien, eut envie de lui confier Katerina pour cette très belle
réflexion.
La famille passa dans le salon et bientôt, un brouhaha de conversation
envahit la pièce. Simon parla de son boulot, puis celui de sa compagne qui était
restauratrice. George écarquilla les yeux et la mitrailla de questions, au grand
déplaisir de sa femme qui soupirait pour signaler sa présence.
Tandis que sa copine parlait, qu’Alyson boudait en silence et que son frère
était pendu aux lèvres de la jolie Ivy, Simon attrapa Colin et l’assit sur ses
genoux.
— Alors bonhomme, qu’est-ce que tu racontes de beau ?
Rien d’autre qu’un grognement. Colin gigota, brailla et se dépêtra des mains
de son oncle pour s’enfuir dans le jardin.
— C’est un petit fauve, ce marmot ! commenta-t-il d’un ton de plaisanterie.
— C’est rien de le dire, ajouta Katerina. Quoique cochon sauvage
conviendrait mieux.
Simon éclata de rire.
— Et toi, ça marche le lycée ?
Elle eut un rictus mitigé.
— Je vois. Tu es jeune, après tout ! J’étais pareil à ton âge, les études me
semblaient inutiles, bonnes à me faire perdre du temps. Les filles avaient alors
toute mon attention ! Côté cœur, c’est peut-être plus productif qu’en classe,
hein ?
Katerina se sentit rougir jusqu’à la racine des cheveux.
— Je m’en doutais !
Jared n’était pas ce que l’on pouvait qualifier de productif, au contraire, il
parvenait à faire régresser sa santé mentale.
On sonna.
— J’y vais, annonça-t-elle.
— Le petit ami ? se moqua Simon, espiègle.
Elle lui donna une tape sur l’épaule et alla ouvrir. Perdu.
Un homme de petite taille, avec des cheveux coupés en brosse et un visage
carré, lui sourit. C’était Patrick, le collègue de son père. Elle l’invita à entrer et
referma la porte derrière lui.
Les salutations reprirent à nouveau. Une fois poignées de mains et bises
échangées, Patrick prit à part son collègue et l’emmena dans le corridor.
Katerina s’avança sur le canapé pour pouvoir les espionner. De quoi devaient-
ils parler ? Elle tendit l’oreille, bien qu’il fût impossible que son ouïe capte le
moindre mot par-dessus le vacarme. Pas de surprise, elle n’entendit rien.
Déçue, Katerina aida Colin à retirer les feuilles accrochées à ses cheveux et eut
soudain un hoquet de surprise.
Des sons graves parvenaient à ses oreilles.
— … je partirai… peut-être même avant qu’on ne mange, disait Patrick.
— La situation… grave ?
La sonnette résonna, lui perçant les tympans. Elle sursauta en se tenant les
oreilles.
— Kate, répéta son père pour la troisième fois, c’est pour toi !
— Allô la Terre, la rappela Simon.
— Je… j’y vais, bégaya-t-elle en ayant l’impression d’être devenue sourde.
Pour une fois, Adam avait fait des efforts. Ses habituels vêtements abîmés
avaient laissé place à un pull noir, un jean un peu troué et des baskets
montantes. Sa meilleure amie le prit dans ses bras et l’embrassa
chaleureusement. Il avait beau parfois l’agacer, elle ne pouvait se passer de sa
compagnie. Qu’en était-il pour Meg ? Sa présence ne s’avérait pas aussi
indispensable, surtout dans la mesure où cela perturbait de plus en plus
Katerina. Mais la mine fatiguée de Meg réussit à l’inquiéter. Katerina l’observa
un instant avant de lui faire remarquer que son chemisier était un peu trop
déboutonné.
— Mince, grogna Meg. Je me suis habillée comme un pied ce matin.
— Ça va ?
— Il fallait aller au lit plus tôt, la sermonna Aurore, cachée derrière.
Bonjour Katerina, chantonna-t-elle en l’embrassant sur les deux joues.
Comparée à sa fille, Aurore était pimpante, presque surexcitée. Sa longue
robe à motifs floraux, ses longs cheveux blonds et les tonnes de colliers
encerclant son long cou lui donnaient des airs de hippie. Il ne lui manquait plus
que les fleurs dans les cheveux et on l’aurait crue prête à assister au concert de
Woodstock.
Et encore des présentations. Alyson garda ses distances avec la famille
Evans et n’apprécia pas la présence d’Adam. En même temps, il ne fallait pas
s’attendre à un miracle. Alyson était bien trop étroite d’esprit pour s’attarder
sur autre chose que l’apparence des autres. Ivy et son père bavardèrent tout de
suite avec Aurore, tandis que Simon interrogeait Adam sur ses piercings. Seule
Meg resta silencieuse, à bailler sans cesse.
— Tu es sûre que tout va bien ? l’interrogea Katerina, alarmée.
Malgré ses cachotteries, Katerina continuait de s’attacher à Meg. Elle
appréciait ses remarques avisées, son intuition et sa simplicité, comme une
bouffée d’air frais dans son quotidien trop étouffant.
— Je vais dire que oui. Et toi ?
Question bien délicate. Katerina y répondit d’un haussement d’épaules. Meg
eut un sourire en coin.
Discuter, ils ne faisaient que ça. George rayonnait, décidément très heureux
de parler d’autre chose que de son travail. Sa fille eut envie de lui confier que,
depuis son enfance, elle n’attendait que cet instant : le jour où son emploi
passerait au second plan. Simon admirait Ivy en souriant et narguait Alyson
quand cette dernière rouspétait.
— Voyons, Alyson, ce n’est pas contre vous ! Ma Ivy fait cet effet à tout le
monde ! lançait-il lorsque George ignorait la présence de sa femme.
De son côté, Adam essayait timidement d’entamer la conversation avec
Meg. Il parvint même, pendant quelques minutes, à retenir toute son attention,
ce qui le combla de joie. Katerina se retint de pouffer quand Adam rougit au
contact des doigts de Meg sur les siens. Pourtant, la jolie blonde ne faisait que
lui remplir son verre.
— Tu vas fuir.
Sourcils arqués, Katerina leva la tête et croisa le regard de Colin. Assis et
étonnamment sage, il la fixait sans ciller.
— Tu as dit quoi ?
Le teint blanc de l’enfant effraya la jeune femme. Venait-il d’avaler quelque
chose de travers ? Elle tâta ses joues, son cou et lui demanda si tout allait bien.
— Tu vas fuir, répéta-t-il d’un ton grave.
Le rythme cardiaque de Katerina s’affola. Qu’est-ce qui arrivait à Colin ?
Les doigts tremblants, elle voulut le questionner davantage mais Alyson
l’interrompit en incitant les invités à s’installer à table. Midi venait de sonner.
— Pourquoi tu retiens Colinou comme ça ? siffla sa belle-mère en venant
chercher son fils. Lâche-le, Kate.
Celle-ci obéit et l’observa s’éloigner, la respiration coupée. Quoiqu’il fût en
train de se passer, cela ne présageait rien de bon.
— Au fait, si ton Jared n’est pas là dans cinq minutes, la prévint Alyson, un
couteau à la main pour découper la dinde, sache que notre porte sera fermée.
Sur quoi, elle reprit son sourire factice et apporta les plats à table.
Jared était le cadet de ses soucis. Elle espérait même qu’il ne vienne pas,
finalement. L’étrange comportement de Colin occupait tellement son esprit
qu’elle ne pensait plus du tout à son petit ami.
Plus que deux minutes. Katerina ouvrit la porte et se posta sur le perron.
Les trottoirs de l’allée étaient recouverts de voitures. Des nuages gris
vinrent recouvrir le soleil, posant une ombre géante sur Red Street. Elle se
tapota la cuisse. Plus que trente secondes. Terminé, il ne viendrait pas. De toute
façon, à quoi s’était-elle attendue en l’invitant ici, chez son père, devant tout
plein d’invités ? Pourquoi aurait-il eu envie de venir en sachant que sa
présence ne serait certainement pas la bienvenue ? Katerina avait eu tort de
penser qu’un simple dîner de fête parviendrait à tout arranger entre eux. Elle
ne savait pas ce qu’elle voulait : un petit ami normal, consciencieux et aimant ?
Ou un musicien crâneur et violent ? Le choix lui paraissait bien trop difficile.
Elle désirait quelqu’un, ça, c’était une chose de sûre. Mais ce quelqu’un pouvait
ne pas être Jared, au fond…
Un bruit grave, suivi d’un crissement de pneus la tira de ses pensées. Une
fourgonnette peinte de tags se gara devant la maison.
Katerina descendit les marches du perron d’un pas lent, traversa le jardin,
s’avança vers la camionnette et s’arrêta net.
— Jared ! couina-t-elle, dépitée. Seigneur, tu as vu ta tête ? Tu es déjà bourré
ou quoi ?
Le jeune homme chancela et se rattrapa de justesse contre son véhicule,
avant de se racler la gorge et de lancer d’un ton sec :
— Non, pour qui tu me prends ?
Katerina le regarda de haut. À peine quelques mots échangés et déjà, ils se
provoquaient.
— Pour ce que tu es…
Il fronça ses sourcils et se redressa.
— Ne commence pas, OK ? Je n’suis vraiment pas d’humeur.
Elle se pinça l’arête du nez et souffla. Alyson allait faire une crise cardiaque.
— Laisse-moi t’arranger, au moins.
Elle se hissa sur la pointe des pieds et coiffa tant bien que mal sa chevelure
hérissée. Puis, elle lissa avec le plat de la main sa chemise, arrangea son col et
eut un hoquet de stupeur.
— Mon Dieu, c’est quoi ça ?
— Rien du tout, rétorqua-t-il, irrité.
Une plaie infectée gonflait sur le côté gauche de sa gorge.
— Rien ? Tu t’es fait mordre ? s’alarma-t-elle.
Son petit ami gonfla les joues, pas le moins du monde inquiet.
— Il faut t’emmener à l’hôpital…
Un cri l’interrompit.
— À table ! hurla Alyson, chagrinée de voir que Jared était bel et bien
arrivé.
— C’est bon, te bile pas, la rassura-t-il. Je vais bien. D’ici deux jours, il y
aura plus rien.
Il passa son bras autour de ses épaules, s’appuya presque de tout son poids
sur elle et, côte à côte, ils rejoignirent la maison.
Katerina le sentait faible. Ses yeux cernés et ses traits tirés laissaient
entrevoir sa fatigue.
— Tu es sûr que tout va bien ?
Jared s’arrêta et la contempla un moment, l’air impassible.
— Mieux vaut que je ne réponde pas.
Surprise par sa réponse, Katerina voulut répliquer mais il ne lui en laissa
pas le loisir.
Le silence qui tomba à leur entrée ne fit que confirmer ses craintes.
Occupée par ses plats, Alyson leur coula un regard empli de haine. Quant à
son père, il eut l’air blasé, du genre : « Ma fille et ses goûts bizarres… ». Les
prunelles orangées d’Adam fusillèrent métaphoriquement Jared à défaut de
pouvoir le faire en vrai. Il serra son verre, imaginant sans doute que c’était le
cou de son ennemi juré. Meg demeura neutre. Sa mère salua Jared d’un petit
signe de la main. Simon se leva.
— Alors, c’est lui qui te plaît tant ? dit-il en serrant la main de son petit ami.
Son regard s’attarda sur la balafre qu’avait Jared au-dessus de l’œil, sur ses
yeux injectés de sang et sa tenue.
— Je te plais ? s’étonna-t-il en lorgnant Katerina, sarcastique. Eh ben, vous
m’apprenez quelque chose...
Son oncle garda la bouche ouverte un instant avant de se contenter de
sourire, incapable de répondre.
— Si vous vous installiez ? lança George.
Les joues déjà pâles de Katerina se vidèrent de toutes couleurs. Jared à sa
droite, Adam jugea nécessaire d’abandonner Meg pour s’asseoir à sa gauche.
Simon les regarda faire, les yeux écarquillés et un sourcil arqué. Quant à
Patrick que l’on entendait à peine depuis son arrivée, il prétexta avoir un
contretemps et fila en s’excusant, même si personne n’y prêta vraiment
attention.
Au début, tout se déroula à merveille. Ivy complimenta Alyson pour sa dinde
délicieuse tandis que Meg et Aurore observaient le volatile d’une expression
plutôt dégoûtée. Elles avouèrent alors être végétariennes, ce qui parut
contrarier Alyson. Personne ne pouvait refuser sa délicieuse dinde ! Katerina
s’en était doutée à la cafétéria en observant le plateau de Meg, et aurait donc pu
la prévenir de préparer autre chose pour elles. Mais c’était plus drôle de voir
sa belle-mère contrariée. Tant pis pour son amie et sa mère, qui se
contenteraient des autres plats. Ces derniers étaient nombreux, et sans viande,
heureusement.
George parla d’études avec Adam. Simon tenta d’amuser Colin, en vain.
L’horrible gamin, redevenu lui-même, tira la langue et réclama un jus de fruit,
que sa mère s’empressa d’aller chercher avant qu’il n’asperge tout le monde
de purée.
Katerina, sur le qui-vive, évitait à tout prix que Jared ne parle. Ses prunelles
grises le surveillaient sans cesse, même davantage que Colin.
Malheureusement pour elle, Simon ne lui facilita pas la tâche :
— Et toi Jared, j’imagine que tu dois être à l’université ?
L’intéressé secoua la tête et plissa les yeux. Il toucha sa plaie et répondit :
— Non. Je joue de la musique.
Un sourire railleur étira les lèvres de son oncle.
— Les filles ont toujours eu un faible pour les musiciens ! Tu joues de quel
instrument ?
Jared grimaça et déglutit bruyamment.
— De la guitare. Et je… je chante… quoi, déjà ?
— Des morceaux de rock et de blues, poursuivit Katerina en vitesse.
Simon opina, franchement intéressé.
— Et ça marche ? Ton groupe donne des concerts ?
Le jeune homme rit sans joie et avala son vin cul-sec.
— Ouais, on peut dire ça. Enfin, ce n’est plus trop la musique qui
m’intéresse en ce moment…
— Ah ? Et c’est quoi ?
— Me trouver un endroit où vivre, plaisanta-t-il d’un rire nerveux. C’est pas
deux accords de guitare qui vont m’aider…
Alyson siffla, agacée à l’idée d’avoir accueilli un vaurien pareil à sa table.
Comme invité, Jared n’était pas le plus distingué qui soit. Katerina se massa
une tempe, stressée à l’idée d’exhiber plus longtemps son copain nonchalant et
bougon à sa famille. Elle était déjà peu habituée à son comportement quand
bien même ils sortaient ensemble, alors que dire de son père, qui le rencontrait
pour la première fois. Celui-ci ne cessait de faire tourner son verre vide entre
ses doigts, les yeux plissés et l’expression implacable. De plus en plus crispée
par la situation, Katerina se força à sourire pour faire bonne figure. Welcome
to my nightmare, songea-t-elle en référence à une musique.
Par la suite, Aurore et sa fille parlèrent de Philadelphie et de leur famille qui
était restée là-bas. Cela eut le mérite de distraire les invités quelques minutes et
de détendre l’atmosphère tendue.
Jared s’essuya la bouche du revers de la main et se resservit du vin. Katerina
lui prit le bras pour l’en empêcher mais il se dégagea.
— Tu vas te soûler ici ?
Il haussa un sourcil, cette perspective ne paraissant pas lui déplaire.
— Ce n’est pas le jour, Jared ! Tu ne peux pas faire un effort ? Pour moi ?
Il soupira et rejeta son verre sur la table. Personne ne sembla avoir
remarqué son geste ni sa saute d’humeur. Personne sauf Adam qui fixait
l’énergumène d’un air mauvais.
— Un effort ? Quel effort tu fais pour moi, toi ? Tu as honte ? Honte qu’un
type comme moi soit avec toi ? Je le vois à ton regard, on dirait que je te
dégoûte, que je suis qu’une merde. Alors il faut bien que j’en profite, se
justifia-t-il. Bientôt, je serai à la rue, tu m’oublieras et ton con de toutou à
piercings en profitera pour prendre ma place.
Son meilleur ami gronda et serra les poings. Elle lui lança un regard
implorant et secoua la tête avec précipitation. Pas question qu’ils se battent.
Vaincu par sa mine triste, Adam marmonna et détourna son attention de Jared
pour se calmer.
Sa frayeur surmontée, Katerina s’épongea le front de sa main avant
d’appuyer son menton dans le creux de sa paume. Oui, Jared lui faisait honte,
mais pas pour les raisons qu’il venait d’énumérer. Elle se sentait dépassée par
les événements. Elle aurait voulu le soutenir, le persuader que tout irait mieux.
Hélas, l’envie n’y était pas. Ou plus. Il l’épuisait et sabrait de jour en jour son
moral ainsi que l’amour qu’elle lui portait.
Jared trouva utile de vider à lui seul la bouteille de vin. Peut-être était-ce un
moyen de se venger d’elle ? De son silence ? Il se mit à rire d’un air bête, sous
l’œil interloqué des invités qui essayèrent de faire comme si de rien n’était.
Simon toussota par-dessus les rires et questionna son frère au sujet de son
travail. George partit dans un long monologue, racontant les nouveaux projets
qu’il était en train de mettre sur pied. Il fit mention du corps retrouvé sur son
chantier et du fait que la construction avait été stoppée pour une durée
indéterminée. Enfin, il parla de l’Éternel ; ce quartier au nom français si
étrange, où peu de monde n’osait se rendre par peur de ne jamais revenir.
Seulement, son père était catégorique : il n’y avait rien à craindre là-bas.
— Jared, ça suffit, s’énerva-t-elle.
Il posa ses coudes sur la table et se massa la nuque.
— Ce que je peux avoir mal… Au fait, ça te dit qu’on se voie quelque part,
après ? Je te promets de me tenir correctement, ronronna-il en promenant sa
main à l’intérieur de la cuisse à Katerina, qui tressaillit.
Les oreilles d’Alyson parurent s’allonger.
— Parle moins fort, le pria-t-elle après avoir repoussé son avance. Tu…
tu…
Il la jaugea avec dédain.
— Oh, laisse tomber. J’ai compris.
Elle croisa ses bras sur sa poitrine.
— Qu’est-ce que tu veux dire, au juste ?
— Que dalle, OK ?
— Non, va jusqu’au bout !
— Fais pas chier ! Tu parles que j’ai envie de te cogner… la menaça-t-il en
lui attrapant le poignet.
Une seconde, deux secondes. Katerina n’eut pas le temps de retenir Adam. Sa
chaise bascula par terre, il se jeta sur Jared. Ils s’empoignèrent et
commencèrent à s’insulter. Elle tenta de les séparer, une main sur leur torse
respectif, néanmoins elle ne voulait pas utiliser sa force hors-norme devant sa
famille. Une fille menue qui parvient à repousser deux hommes bien plus
grands qu’elle, c’était un peu surprenant…
Simon et George tentèrent à leur tour de les éloigner l’un de l’autre.
— Espèce de salaud ! braillait Adam. Si t’oses encore la frapper…
— Qu’est-ce que tu vas me faire ? le narguait Jared, un sourire provocateur
aux lèvres.
— Je vais te buter !
— Essaie un peu pour voir, j’ai envie de me marrer…
Les jurons fusèrent, puis il y eut un « boum » et Jared se retrouva au sol, les
mains jointes sur son nez. Katerina, les yeux écarquillés, n’en revenait pas.
Il méritait ce coup de poing depuis un moment, mais pour s’être laissé
frapper sans avoir eu la rapidité de parer le l’attaque, c’était bien la preuve que
quelque chose n’allait pas.
— Relax les gars, les calma Simon. Adam, va t’asseoir.
Ce dernier, les mâchoires serrées, redressa sa chaise, la claqua contre le
parquet et obéit.
Jared se mit à genoux et regarda ses paumes en sang. Des images
brouillèrent sa vue : Waite se transformant en monstre. Il revoyait encore ses
canines briller sous le clair de lune et transpercer son cou. Ses mains se mirent
à trembler. Il haleta, pris d’angoisse.
— Adam ! Tu lui as presque cassé le nez !
Son ami n’exprima aucun remords et se mit à manger, enfin satisfait d’avoir
pu le frapper.
— Kate, intervint son père, emmène… Jared à la salle de bain pour qu’il se
nettoie.
Ils partirent tous les deux en direction des escaliers, Katerina en tête. George
attendit qu’ils soient au premier étage pour parler :
— Excusez-les, dit-il.
Simon et Ivy lui adressèrent un sourire compatissant, Meg planta sa
fourchette dans sa part de purée. Elle commençait à être habituée à ce genre
d’altercations. D’ailleurs, ça ne l’étonnait pas que Katerina apprécie la
compagnie de Jared. Au fond, son amie dégageait cette même immaturité si…
dérangeante.
— Adam, reprit George, est-ce vrai ?
Le garçon afficha une mine faussement perdue, les muscles tendus de son
visage tirant sur le piercing de son arcade sourcilière.
— De quoi ?
— Qu’il a frappé ma fille ?
Meg et lui échangèrent un regard gêné.
— Je… euh… eh bien, ils se sont disputés et, enfin, je n’en suis pas sûr,
mentit-il.
George, furieux, tapa du poing sur la table.

***
Katerina appliqua une poche de glaçons sur le nez de Jared qui siffla de
douleur. Elle se sentait si ridicule ! Cette petite réunion lui avait paru une
mauvaise idée dès le départ. Par chance, rien de grave ou d’étrange n’était
survenu depuis ce matin. Mais elle avait eu la charmante idée d’inviter Jared et
Adam ensemble ! Ce qu’elle pouvait être stupide ! Ses sourcils se froncèrent.
Accorder son temps et son amour à Jared, voilà ce qui était plus stupide
encore.
Jared se rinça encore le nez au lavabo. Son teint bronzé avait viré au blanc
laiteux, ses yeux se fermaient de fatigue. Katerina tira sur sa chemise et toisa sa
blessure. La plaie, boursoufflée, signalait l’infection. Qu’est-ce qui avait bien
pu le lui faire une entaille pareille ? Un chien ? Un monstrueux canidé, alors.
— Désolé, souffla-t-il en s’asseyant sur le rebord de la baignoire, je me suis
emballé pour rien.
Elle rit jaune. Non, sans blague ?
— Je t’avais bien dit de ne pas boire. Tu ne m’écoutes jamais.
Il se tassa.
— Ce n’est pas l’alcool qui m’a mis dans cet état.
— Ah ouais ? Alors quoi ? Tu me fatigues, Jared.
Un épuisement tel qu’elle ne se sentait plus d’humeur à l’écouter. À croire
qu’il aimait enchaîner les erreurs pour tester sa clémence. Elle l’observa un
instant en cherchant le détail, l’attrait, qui lui avait plu le jour de leur rencontre.
Sa beauté ? Jared possédait un certain charme mais ses traits fatigués lui
donnaient un air morne de moins en moins séducteur. Son intelligence ?
Improbable, son petit ami limitait trop ses efforts pour faire fonctionner ses
méninges. La preuve, il ne se donnait même plus la peine de la conquérir, de
lui plaire. Son caractère ? Oui, il y a encore quelques temps, son désir d’être
libre l’attirait comme un aimant à lui. À présent, Jared ne représentait plus rien
et surtout pas la liberté. Il l’emprisonnait. Une prison de rancœur, de disputes et
de tristesse.
S’il ne lui fournissait pas une raison justifiant son accès de colère, c’était
fini entre eux, décida-t-elle. Elle soignerait son nez du mieux qu’elle pouvait,
l’aiderait à redescendre et lui demanderait de partir pour de bon... Et de ne
jamais revenir. Adam avait raison depuis le début.
— J’ai mal, gémit-il.
— C’est normal. Adam ne t’a pas loupé.
Jared vacilla et gratta sa plaie.
— Non, j’ai mal à la gorge. J’ai l’impression que quelque chose me brûle.
Elle se retourna et eut pitié de lui. Sa détermination faiblit. Non, Kate,
montre-toi forte pour une fois !
Il tenta de se lever, chancela et se rattrapa sur Katerina qui le prit malgré elle
dans ses bras.
— Bon sang, tu es froid !
Sa respiration se faisait de plus en plus difficile, un souffle grave à peine
perceptible. Une lueur d’inquiétude brilla dans le regard de la jeune femme.
— On dirait que j’ai pris une méga cuite, plaisanta Jared de son humour
quelque peu décalé.
— Bon sang, ferme-la un peu. J’avais prévu de te mettre à la porte, mais il
faut que tu ailles à l’hôpital. Attends-moi là, je vais prévenir mon père.
Elle se retournait de moitié quand il la retint par le bras.
— Pardon, l’implora-t-il, tout comme l’avait fait son professeur
d’informatique un peu plus tôt. Je te pourris la vie. Oh, Kate, pardonne-moi.
Il la serra très fort contre lui et enfouit son visage dans son cou. Elle sentit
ses lèvres effleurer sa gorge et frissonna avant de rouler des yeux. Il se
débrouillait toujours pour la faire changer d’avis. Et voilà, tu vas encore
tomber dans le panneau ! Que faire ? Elle ne se sentait pas la force de le
repousser, pas alors qu’il tenait à peine sur ses pieds.
— Jared, tu devrais t’asseoir, lui conseilla-t-elle, mal à l’aise. Donne-moi
deux minutes, je reviens.
Il la lâcha avec réticence et lui obéit. Bien que sa plaie dût particulièrement
le lancer, la douleur n’animait plus ses yeux verts… Non, il semblait presque
heureux. Ou ahuri.
Katerina lui adressa un sourire triste, traversa le couloir et descendit, ses
spartiates à talons martelant le bois de l’escalier.
— Papa, Jared n’est pas bien…
Ses yeux s’écarquillèrent d’horreur. Pile en bas des escaliers, devant la porte
grande ouverte, Luther discutait avec son père. Elle dérapa sur la dernière
marche, se réceptionna contre la rambarde et interrogea George d’un
haussement de sourcils.
— Ce jeune homme affirme que tu l’as invité… C’est le cas ?
La mâchoire de sa fille se décrocha.
— Bien sûr que non ! Qu’est-ce que vous faites ici ?
Le beau rouquin prit une mine offensée, posant sa main de manière théâtrale
sur son cœur.
— M’auriez-vous oublié ? J’étais le type à côté de vous au supermarché, la
pressa-t-il.
Katerina le toisa avec agacement.
— Non, je ne l’ai pas oublié, mais je ne me souviens pas vous avoir invité
pour autant…
Simon l’interrompit.
— Eh ben, tu as invité combien d’amis ? rigola-t-il d’un ton plus étonné
qu’amusé. Laisse-le entrer, George.
— Euh, oui, après tout. Entrez.
Luther sourit de toutes ses dents, souleva avec lenteur sa jambe droite et
franchit le seuil de la porte. Katerina se paralysa, apeurée. Le mauvais
pressentiment était de retour et lui écrasait la poitrine.
Une chaise racla le sol.
Meg accourut dans leur direction et dévisagea l’invité, surprise sans paraître
très inquiète.
— Luther, gronda-t-elle. Tu ne te sens pas de trop, ici ?
Katerina remua la bouche sans parvenir à sortir un mot. Trop
d’informations se pressaient à l’intérieur de sa tête.
— Oh, tu ne le lui as pas dit ? s’étonna-t-il avec un air malicieux.
— Tu devrais partir, lui conseilla Meg.
— Non, désolé. J’ai un programme très précis à suivre.
Des pas retentirent dans l’escalier. Les yeux sombres de Luther se dirigèrent
lentement vers la source du bruit.
— Jared, murmura Katerina.
L’intéressé se traîna jusqu’en bas des escaliers avant de glisser par terre,
blanc comme un linge.
George afficha un air égaré. Ses yeux se posèrent sur sa fille, sur le
garnement affalé au sol, le grand inconnu, Meg et sa femme qui ruminait assez
fort pour que son frère et sa compagne entendent la moindre de ses critiques.
C’est quoi cette histoire ? avait-il envie de crier à Katerina.
— Que lui arrive-t-il, Kate ? se contenta-t-il de demander d’une voix sourde.
Sa patience était sur le point de disparaître.
Katerina sembla tout aussi effarée que lui.
— Il a perdu beaucoup de sang, décréta Luther.
— Perdu du sang ?
— Oui, le….
Le tonnerre gronda, faisant taire le brouhaha qui s’était emparé du salon.
— Il faut partir.
Meg s’interposa entre Katerina et lui, mais sa silhouette paraissait d’autant
plus fragile face à celle de Luther.
— Hors de question !
— Tu ne comprends pas, s’agaça-t-il. Ils ont retrouvé sa trace. La traque a
commencé.
Meg s’humecta les lèvres, en pleine réflexion. Tout ne se passait pas comme
il le fallait.
— Très bien. Kate, suis-le s’il te plaît.
Katerina recula aussitôt, prise de panique. Comment Meg osait-elle lui
demander ça ? Son père, bien que complètement perdu, eut le cran de la
défendre. Adam se leva, prêt à se battre encore une fois pour protéger son
amie.
— Meg, dit alors Luther, fais-leur ton numéro. Raconte-leur une histoire et
rejoins-nous là où tu sais dans disons... deux heures.
— Quoi ? Le plan n’était pas prévu comme ça ! (Elle soupira.) Très bien !
Sur quoi, Luther empoigna la brune par le bras et la tira de force vers la
porte. George, Adam et Simon se précipitèrent à sa rescousse mais Meg leur
barra le passage. Une sorte d’halo s’éleva dans les airs tandis qu’elle se mettait
à rayonner d’un éclat rose, presque rouge. Bientôt, sa mère l’imita et tous les
invités retournèrent s’asseoir, les paupières alourdies par le sommeil.
— Non ! hurla Katerina. Lâchez-moi !
Jared, à bout de force, se leva et retomba à quatre pattes.
Un éclair déchira le ciel tandis qu’une violente averse s’abattait sur le
quartier.
— Jared ! Il a besoin d’aide !
Elle assena plusieurs coups de talons en plein tibia à son kidnappeur et
retourna aider Jared. Il était à bout de forces et sa peau devenait de plus en plus
glacée.
Luther gronda, plus agacé que véritablement énervé.
— Il vaut mieux que tu me suives de ton plein gré, sinon…
— Pas sans aider Jared, répéta-t-elle d’un ton catégorique.
Comme souvent, elle aurait mieux fait de se taire, car ce fut le comble de
l’horreur.
Le visage de Luther se transforma devant ses yeux épouvantés : son teint
blanchit, des veines saillirent sur son cou, sa mâchoire et autour de sa bouche.
Ses yeux autrefois sombres luirent d’un air féroce, ses iris prenant une teinte
blanche et ses dents... Katerina n’avait jamais vu ça de sa vie. Le souffle rapide,
elle serra les poings pour se retenir de trembler.
Les canines blanches de cette créature s’affutaient progressivement tout
comme le reste de sa dentition. Tel que sa mâchoire semblait presque trop
grande par rapport à sa tête, trop irréaliste pour que ce soit possible. Un
monstre.
Il se mordit le poignet jusqu’au sang, attrapa Jared par sa chemise et
l’obligea à boire. Il résista puis, les traits subitement détendus, se laissa faire.
Elle l’entendit soupirer en même temps qu’il avalait avec une délectation
soudaine.
— Bien, reprit Luther en repoussant Jared quelques secondes plus tard.
Maintenant, tu me suis.
CHAPITRE 13

La pluie tombait sur ses épaules, l’arbre au-dessus de sa tête ne le protégeait


guère. En tous cas, pas en tant que parapluie. Las, Hayden se mit à compter les
minutes pour faire passer le temps, des cris s’échappaient de la maison. Ses
prunelles couleur de jade se concentrèrent sur la porte entrouverte, un sourire
aux lèvres, son chapelet se balançant à son poignet.
Son ami et sa galanterie…
Luther jeta l’humaine sur le perron et l’obligea à descendre les marches à
reculons. Elle courut à quatre pattes sur le chemin du jardin, cherchant à fuir
pour finalement se redresser. Hayden s’attendait à l’entendre crier. Elle allait
appeler le nom de ses proches, implorait qu’on la laisse tranquille. Toujours
les mêmes paroles, se moqua-t-il en silence en songeant à toutes les proies qui
l’avaient supplié.
À son grand étonnement, la jeune femme garda le silence.
Elle fit face à Luther et lui balança son pied en plein thorax. Plus surpris que
blessé, il observa Katerina d’un œil estomaqué.
— Je ne partirai pas ! hurla-t-elle, les poings brandis pour se défendre.
Sourcils froncés, Hayden tendit l’oreille en se retenant pour le moment
d’intervenir. L’attitude de cette humaine l’intriguait.
— Je crois bien que si, se reprit Luther. Idiote, c’est pour ton bien que l’on
fait ça.
Ses cheveux en bataille voletant au gré du vent autour de sa tête, Katerina
tiqua.
— On ? Qui ça ? Haziel ? s’exclama-t-elle d’une voix hystérique. Ne me
touchez pas !
D’une poigne de fer, Luther l’attrapa par la taille et la souleva, décidé à la
jeter sur son épaule et à la transporter ainsi. Sans lui en laisser le temps, elle se
débattit et lui assena son poing en pleine mâchoire. Luther tint bon, mais elle
répétait ses coups aussi vite que possible, lui frappant ensuite sa pommette
gauche avec acharnement. À force, il ne put que la relâcher pour reprendre ses
esprits.
— C’est pas vrai ! brailla Hayden en s’élançant vers la maison de cette furie.
Il vit la fille courir à toute allure vers la sortie du jardin avant de prendre la
direction de la route. Son ouïe percevait chacun de ses battements de cœur et,
s’il n’avait pas fallu la ramener en seul morceau, Hayden aurait pris un malin
plaisir à la pourchasser. Une proie qui se débattait, n’était-ce pas excitant ?
En quelques enjambées très rapides, il la rattrapa et lui barra le passage.
— Laisse-moi… commença-t-elle d’une voix essoufflée avant de croiser
son regard.
Son affolement se transforma alors en étonnement. Elle le fixa quelques
secondes en plissant les yeux.
Soudain mal à l’aise, Hayden découvrit ses dents aiguisées et grogna. Il
n’appréciait pas son air surpris, comme si la seule chose qui la préoccupait
était de mettre un nom sur l’inconnu lui bloquant la route. Et non de fuir, de
crier, d’agir telle une proie effrayée.
Les lèvres de la fille s’entrouvrirent quand ses yeux se révulsèrent. Elle
ferma les paupières et s’effondra au sol. Derrière, Luther tenait sa main en
l’air au cas où son coup n’était pas suffisant.
— Plus tenace qu’on le pensait, déclara-t-il.
Hayden se garda de faire tout commentaire et observa Luther porter
l’humaine jusqu’à son véhicule.
Selon le plan établi par Nathanael, Hayden devait suivre Luther à pied pour
couvrir ses arrières. Pendant ce temps, l’ange s’occuperait de les retenir
jusqu’à ce qu’ils atteignent la cachette : son ancienne demeure familiale.
Le pick-up vert foncé de Luther s’engagea sur la route à toute vitesse.
Hayden respira et dans un simple coup de vent, fila à son tour.
Bien qu’il ne connaisse pas précisément l’endroit, Hayden prévoyait chaque
obstacle comme si le paysage se déplaçait à la rapidité d’un nuage. À gauche, à
droite, sauter, déraper. Un vrai jeu d’enfant. Scrutant le ciel, il dépassa un
véhicule garé sur la chaussée et jeta un rapide coup d’œil derrière lui.
Personne ne les suivait, mais des éclairs rayonnaient devant la maison de la
fille. Nathanael devait être très occupé… Tant mieux. Et s’il pouvait mourir au
passage, ce serait parfait.
Le véhicule tourna un bon nombre de fois à gauche, quittant le centre de
Breath Town. Des arbres et des champs remplacèrent bientôt les habitations. Le
ciel gronda.
Le regard vide, il songea à ce qu’ils étaient en train de faire, à la stupidité de
ce plan et rit ironiquement. À supposer que ce soit elle, pourquoi devrait-il
l’aider ? Tout ça ne rimait à rien ! Au lieu de l’épargner, de la sauver, ils
auraient dû la tuer. Ainsi, le problème aurait été réglé une bonne fois pour
toutes. Tu sais très bien pourquoi tu l’aides, susurra sa voix intérieure.
Un grognement racla sa gorge. Il ne l’aimait plus. Non, rectification : il ne
l’avait jamais aimée. Elle n’était rien de plus qu’un poids du passé, une plaie
béante, une épine dans son pied qu’il ne tarderait pas à retirer dès que
Nathanael aurait le dos tourné. Oh oui, la tuer. Il en soupira de plaisir. La
regarder mourir, emporter les souffrances qu’elle lui causait dans son dernier
souffle.
Hayden remonta le chemin menant à la maison. Encore deux cents mètres et
sa demeure apparut dans son champ de vision.
Même si la plupart des fenêtres étaient condamnées par des planches en bois
et que le lierre avait envahi la moitié de la façade en brique, elle n’avait pas
changé. Peut-être que son père aurait désapprouvé, lui qui entretenait autrefois
sa maison à la perfection. Ou plutôt, qu’il faisait entretenir par ses esclaves…
Le véhicule pénétra le jardin en friche qui environnait l’ancienne bâtisse.
Hayden glissa sur une fougère et se réceptionna contre un jeune hêtre. Un
petit déboisement ne ferait pas de mal, pensa-t-il en enjambant un massif de
ronces.
Luther descendit du pick-up et ouvrit la portière arrière. Il se pencha, prêt à
nouveau à la porter.
— C’est bon, je m’en occupe.
Luther tiqua.
— Tu es sûr ? Je peux m’en charger.
— C’est bon, je te dis.
Son ami s’écarta.
Sans laisser transparaître son doute, Hayden la souleva avec facilité et se
dirigea d’un pas raide vers l’entrée de sa maison. Elle ne pesait pas plus lourd
qu’une plume et, en plus de deux-cent cinquante ans, son visage était resté le
même.

***

Katerina rêva que Jared lui hurlait dessus, la bouche couverte de sang. Il
tenait à la main une bouteille de verre cassée et menaçait de la frapper avec si
elle osait le critiquer. Luther se trouvait là lui aussi, satisfait de lui inspirer
autant de peur. Il se passa la langue sur les lèvres pendant que ses canines
devenaient des crocs mortels. Tout dans son expression laissait croire à la
jeune femme qu’il allait très bientôt la tuer et ce, dans d’horribles souffrances.
Pourtant, elle avait tort.
Jared dévoila des dents aiguisées. Non, ce n’était pas Luther qui la
massacrerait, mais lui. Il en mourait d’envie, cela se percevait dans son regard.
Acculée contre un mur, Katerina hurla de toutes ses forces.
Elle ouvrit les paupières, le souffle court, à deux doigts de crier pour de
vrai. Du calme, Kate, ce n’était qu’un rêve !
Toutefois l’endroit où on l’avait déposée n’en n’était pas un. Où suis-je ?
Excellente question. À en juger la tonne de poussière qui voletait, elle était sûre
de ne pas être à la maison. Alyson n’aurait jamais laissé les acariens proliférer
sous son toit. Ses yeux se plissèrent. Le côté droit de son crâne palpitait
douloureusement. Luther. Il l’avait attaquée par derrière, le lâche ! C’était la
seconde fois qu’un homme la frappait… Un homme ?
Cet être était tout sauf humain. Au demeurant, ne l’avait-t-elle pas vu se
transformer en bête avant de partager son sang avec son petit ami ? Ce seul
souvenir suffit à la faire trembler d’effroi. Une idée lui traversa l’esprit mais
elle la réfuta aussitôt. Ce genre de créature n’existait pas dans la vraie vie.
Comme les Séraphins ? Exactement. Ces anges en fusion n’étaient qu’un délire,
un mythe inventé par un illuminé sur Internet.
La tête entre les mains, Katerina se redressa. L’immense lit à baldaquin sur
lequel on l’avait allongée sentait le renfermé. Toute la pièce respirait
l’humidité.
Ses chevilles la lançant, elle s’apprêta à retirer ses spartiates quand la vue du
plancher couvert d’échardes l’en dissuada. Les tapis persans ne paraissaient pas
plus propres.
Katerina se leva et fit le tour de la chambre. Certaines parties du mur, jadis
de couleur crème, paraissaient moins sales que le reste. Comme si les anciens
propriétaires s’étaient attelés à le nettoyer avant de jeter l’éponge.
Cette vaste pièce avait dû être belle, autrefois. Aujourd’hui, elle ressemblait
davantage à un grenier qu’à une chambre.
En face du lit étaient disposés une coiffeuse à la peinture écaillée, une
armoire ornée de magnifiques sculptures poussiéreuses, une commode, deux
bureaux empilés l’un sur l’autre ; tout un tas de meubles grignotés par le
temps.
Des voix d’hommes lui parvinrent. Katerina se figea, l’oreille aux aguets.
Aussitôt, la conversation descendit d’une octave, devenant un murmure
inaudible. Tous ses sens en état d’alerte, elle marcha à pas de loup jusqu’à une
haute fenêtre et faillit s’évanouir en reconnaissant l’endroit où on l’avait
conduite. La maison hantée !
N’est-ce pas toi qui prétends ne pas croire aux histoires de fantômes ? lui
rappela sa petite voix. À vrai dire, elle avait plus à craindre des vivants que des
morts…
Procédons par ordre. S’il t’a laissée ici, c’est bien parce qu’il ne compte
pas… te faire quoi, au juste ?
Les photos des filles tuées défilèrent dans un coin de sa tête, semant la
panique en elle. Luther était sans doute le tueur de Breath Town. Celui qui
massacrait des femmes et délaissait leur corps un peu partout en ville, comme
si cela n’avait pas grande importance. Elle se mordit la lèvre et pria pour ne
pas être la prochaine sur sa liste.
Calme-toi Kate, ta famille était là, ils vont venir t’aider.
À moins qu’Alyson les ait déjà persuadés de l’abandonner ? « De toute
façon, l’entendait-elle déjà dire, son absence ne fera de mal à personne. » Elle
l’imagina en train de ranger ses affaires dans des cartons, un grand sourire
machiavélique ourlant ses lèvres. N’importe quoi ! Tu délires !
Que ce soit une bonne ou mauvaise idée, Katerina décida de quitter la
chambre, en quête d’une quelconque sortie qui lui permettrait de fuir et de
regagner la route.
Avec lenteur, ses doigts serrés autour de la poignée, elle ouvrit la porte non
fermée à clé. Une aubaine ? La salive coincée dans sa gorge l’empêchait
presque de respirer.
Le couloir, éclairé par quelques lampes à gaz murales, n’était pas très
engageant. Des ombres, difformes, sinistres, dansaient sur les murs. Elle
avança et s’arrêta au palier de l’étage, un filet de sueur froide roulant dans son
dos. Contre toute attente, l’espoir de sortir en vie de cet endroit se ralluma en
elle.
En contrebas de l’imposant escalier en bois, lequel donnait sur le vestibule,
la porte d’entrée était grande ouverte. Son regard s’illumina.
Soudain, des portes coulissèrent et un homme d’une cinquantaine d’années
apparut sur la droite. Un électricien, reconnut-elle à sa tenue.
Katerina fronça les sourcils, ne sachant plus quoi faire. Bouge, Kate ! la
secoua sa voix intérieure.
Hélas, l’idée effleurait à peine son esprit que de puissants étaux lui
comprimèrent la poitrine. Incapable de frapper son agresseur, elle battit l’air
avec ses pieds.
— J’ai vérifié, certifia l’électricien, tout est OK.
Pour prouver ses dires, il actionna l’interrupteur. Le lustre du vestibule
s’illumina.
— Vous êtes sûr…
— M. O’Neill, vous n’avez aucune raison de vous inquiéter. C’est vrai que
c’est une vieille maison. Les derniers propriétaires avaient fait installer…
Elle remua ses doigts, les yeux exorbités tant par la peur que par la douleur
dans sa poitrine. L’air ne parvenait plus à ses poumons, elle allait mourir
étouffée.
— … au compteur, termina l’électricien. Je vous dis au revoir. (Il serra la
main d’un homme qui se tenait de dos.) N’hésitez pas à appeler en cas de pépin.
— Je n’y manquerai pas, au revoir.
La porte d’entrée claqua. Silence.
La main obstruant sa bouche se retira enfin. Katerina mit un genou à terre et
respira à fond. Les étoiles colorées qui dansaient devant ses yeux
s’estompèrent petit à petit ; trente secondes supplémentaires et elle aurait
suffoqué. Elle entoura ses côtes d’une main et s’aida du mur pour se relever.
— Descends, ordonna une voix masculine.
Hors de question. Qui était-il pour lui donner des ordres ? Bien qu’elle fût
morte de peur, elle carra les épaules et s’avança pour apercevoir le visage de
son agresseur. Il fallait qu’elle établisse un contact avec eux, qu’ils
comprennent que la retenir en otage était mal… Oh, tu n’aurais pas regardé un
peu trop de séries policières, toi ? Peut-être. Cependant, elle préférait essayer
de garder son calme. Si elle criait, ils l’assommeraient à nouveau. Ou pire.
— Je n’ai pas l’intention…
— Descends ! tonna-t-il.
Une ombre de menace plana dans l’air. N’ayant d’autre alternative que
d’obéir, elle dévala l’escalier en trombe. La porte d’entrée n’était plus qu’à un
mètre !
— Hé ! s’exclama Luther en l’attrapant. Tu veux déjà nous quitter ?
— Laissez-moi ! exigea-t-elle.
Tant pis pour la tentative d’approche amicale. Elle avait bien trop peur pour
garder son sang-froid. Ses prunelles effrayées se dirigèrent vers le haut de
l’escalier.
— Oh, je vois. Hayden, cesse d’effrayer notre convive.
Rire sinistre.
— Qui a dit que je devais la traiter comme telle ?
Là-dessus, des pas résonnèrent sur les marches. De la poussière mélangée à
du bois effrité se mit à pleuvoir sur le sol.
— Katerina, reprit Luther après l’avoir lâchée.
Il lui fit signe de passer devant.
Instant d’hésitation. Elle serra les poings et se força à avancer. Ledit Hayden
sur leurs pas, Luther ouvrit deux gigantesques portes vitrées et l’invita à entrer
en premier. Malgré l’horreur de la situation, elle ne put s’empêcher d’admirer
la pièce qui, au contraire de la chambre, avait été nettoyée de fond en comble.
— Tu vas attendre ici, dans le salon.
Celui-ci s’avérait le point de croisement entre le vestibule, une des
bibliothèques et la salle à manger, lui apprit-il bien qu’elle s’en fichait, mais
Luther semblait vouloir faire la conversation. Sans doute pour chercher à la
rassurer ? C’était ce qu’elle préférait croire en croisant ses yeux aussi sombres
qu’une nuit sans étoile.
De magnifiques étagères comportant une multitude d’objets étaient
disposées derrière deux fauteuils en tissu. Quelques chaises à la housse en
velours rouge, surmontées d’ouvrages, entouraient le canapé d’angle au centre
de la pièce. Tableaux, bibelots, chandeliers et tapis emplissaient en grande
majorité cette salle. La façade de la cheminée, faite en briques rouges, était
envahie par différentes armes allant du poignard au mousquet. Le lustre en
cuivre s’alluma au-dessus d’eux, la lumière faisant briller les vases en argent
disposés sur les tables.
Katerina avait l’impression d’avoir fait un bond de deux siècles en arrière.
En d’autres circonstances, elle aurait sans doute apprécié cet endroit.
Malheureusement, le moment était mal choisi pour s’émerveiller et baisser sa
garde. Luther la convia à prendre place sur un des fauteuils. Puis, l’air tout
excité, il alla retirer le drap qui recouvrait un meuble de forme rectangulaire,
aux pieds en bois laqué. Dessus, était posée une télévision à écran plat dernier
cri.
— Enfin ! s’exclama-t-il. J’ai bien cru qu’on ne la brancherait jamais !
Regarde ça !
— Toi et tes jeux, soupira Hayden, tu devrais sérieusement consulter. Depuis
quand préfères-tu ces trucs stupides aux livres ?
Son ami balaya sa réflexion d’un geste de la main et commença à brancher
les fils.
La jeune femme ouvrit la bouche, pressée d’apprendre pourquoi ils la
retenaient prisonnière dans cette maison.
— La ferme, trancha Hayden.
Luther souffla.
— Tu devrais sérieusement revoir ta façon de parler.
— Très bien. Peux-tu la fermer, s’il te plait ?
Le rouquin haussa les épaules, désillusionné.
Katerina, qui s’était interdit de dévisager Hayden par crainte qu’il ne
l’agresse, jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Elle en resta estomaquée.
Quelque chose à l’intérieur de son cerveau sembla faire « tilt » comme pour
lui rappeler un souvenir important. Néanmoins, rien ne lui revint, juste une
vague impression de déjà-vu lorsqu’il l’avait empêchée de prendre la fuite.
Hayden balança deux vieux encriers au sol et s’assit sur une table ronde en
noyer. L’adolescente tenta de détourner le regard, en vain.
La froideur de son visage lui glaçait le sang. Malgré cela, Katerina
l’observa tandis qu’il fixait Luther d’un air absent.
Sa coiffure, et la dureté de son expression, lui rappelèrent celles d’un
militaire : cheveux coupés courts sur les côtés et plus long sur le haut du crâne,
bien que la différence soit très légère. Un de ses sourcils bruns s’arqua par
réflexe. Ses pommettes saillantes n’en restaient pas moins les plus belles
qu’elle n’ait jamais vues, tout comme sa bouche et son nez. Sa barbe naissante
crissa lorsqu’il se gratta la joue.
Autant l’avouer, son apparence jouait en sa faveur, mais Katerina demeura
immobile et indifférente, trop secouée pour s’intéresser à un homme, et encore
moins à son ravisseur.
Le blouson d’Hayden paraissait épais et lourd. Le cuir s’écaillait, son jean
noir était délavé et ses bottes éraflées au bout. Elle remarqua qu’un chapelet en
bois, abîmé à force d’être manipulé, entourait un de ses poignets. Était-il
croyant ? Difficile à dire, avec cette tête qui ne lui inspirait aucune confiance.
Il tourna la tête dans sa direction. Ses cils projetaient une ombre épaisse sur
ses yeux, cela n’empêchait pas à ses prunelles de briller d’un air malicieux.
Après encore deux minutes d’observation, elle revint à la réalité, se retourna
et s’enfonça dans son siège. Tout ici la mettait mal à l’aise.
Ah, ah ! cria Luther lorsque la télévision s’alluma. Bien, maintenant…
— Pourquoi me gardez-vous ? l’interrompit-elle d’un ton précipité. Je vous
en prie, ma famille doit me chercher ! Pourquoi…
—Pourquoi tant de questions ? l’interrompit Hayden. (Il se leva.) Si c’est
vraiment toi que…
Luther se racla la gorge, lui coupant la parole. Suite à un coup d’œil en
direction de son ami, Hayden adopta une attitude dénuée d’expression. Il défit
le col de son blouson et se mit à faire les cents pas, dans l’attente de quelque
chose ou de quelqu’un.
Son impassibilité paraissait à toute épreuve. Katerina lui accordait vingt-six,
vingt-sept ans à moins que… Un craquement sonore la fit sursauter.
Une fissure blanche trancha l’air. Fissure qui prit d’abord l’allure d’une
silhouette informe avant d’apparaître de façon solide entres les deux fauteuils.
Nathanael. La jeune femme eut un hoquet de surprise et s’enfuit.
— Où tu vas, comme ça ? l’arrêta Hayden en la forçant à reculer.
— Assez, exigea la lumière-homme. Katerina…
Celle-ci se retourna, livide, les mains écrasées compulsivement sur le haut
de son front.
— Vous n’existez pas ! Vous êtes une hallucination !
Un vent digne d’une tempête lui gifla le visage.
— Oh non, je suis bien réel, la corrigea-t-il, se tenant à cinq centimètres
d’elle.
CHAPITRE 14

Bientôt, son réveil se mettrait à sonner, Alyson trouverait une excuse afin de
lui hurler dessus et tout rentrerait dans l’ordre. Cela ne serait-il pas
merveilleux ?
Elle eut beau se pincer, se mordre la joue ou même cligner très fort des
paupières, Katerina ne se réveilla pas. Ce monde de dingue était bel et bien la
réalité.
Ses trois ravisseurs parlaient depuis au moins une bonne demi-heure,
maintenant. Assise dans son fauteuil, elle les écoutait se disputer tout en priant
pour que son père, Simon ou Jared viennent au plus vite la délivrer. Elle
songea à Meg et perdit le semblant d’espoir qui lui restait. Quand bien même
tout cela était impossible, son amie l’avait abandonnée aux griffes de Luther
sans protester.
— Pourquoi tu nous demandes de l’aide à nous ? s’emballa Hayden. Tu sais
très bien ce que je pense d’elle et de ce qu’elle risque, en restant chez moi.
Nathanael posa les mains sur ses hanches, excédé.
— Parce que tu sais très bien que cette maison est le seul endroit où je puisse
la mettre en sécurité. Sinon, crois-moi, jamais je n’aurais remis les pieds ici.
Hayden eut un rictus méprisant.
— Ah oui, c’est vrai, j’avais oublié. (Il désigna Nathanael du menton.)
Savais-tu, Luther, que ce nous hébergions autrefois était un ange ? Il aura fallu
un petit moment pour que nous le comprenions. Merci de ne pas nous l’avoir
dit plus tôt, cher Nathanael. Tu as toujours été très doué pour cacher tes petits
secrets. Secrets que j’aurais préféré que tu emmènes bien loin de chez moi.
Katerina se serait effondrée par terre si le canapé ne l’avait pas soutenue.
L’ange parut étinceler de l’intérieur, les jointures de ses poings se mettant à
rougir.
— Tu crois que c’est un plaisir pour moi de collaborer avec des vampires ?
rétorqua-t-il.
Les vampires en question grondèrent de concert.
— Il y a certains sujets sensibles que tu devrais éviter d’aborder, le prévint
Luther. C’est bien de votre faute à tous les trois…
— Des vampires ? couina la jeune femme. Des anges ?
Les trois hommes se tournèrent vers elle.
— Mon Dieu, je suis en plein délire ! s’exclama-t-elle en se passant les deux
mains sur ses joues.
Sur quoi, elle se leva et se dirigea de nouveau vers les portes vitrées. Rester
assise pendant que ces fous discutaient de choses absurdes relevait de
l’impossible. Des vampires ? Des anges ? Qu’avaient-ils planifié pour elle ?
Une rencontre avec Dracula ?
Elle ouvrit une des portes et se retrouva nez à nez avec Hayden. Comment
avait-il pu être aussi rapide ? Inutile de se triturer les méninges pour le
découvrir, plus rien n’avait de sens.
— C’est agaçant cette manie que tu as sans cesse de fuir. Tu n’es pas assez
intelligente pour comprendre quand on te dit de rester assise ? Ou bien, tu veux
que je t’y force, peut-être ?
— Va te faire foutre, répliqua-t-elle d’une voix peu assurée.
Les ailes du nez d’Hayden frémirent et son visage se métamorphosa comme
celui de Luther auparavant.
— Avant, je vais te tuer, qu’en penses-tu ?
La voix de Nathanael résonna derrière eux, sommant à Hayden de ne pas la
toucher.
Katerina se tétanisa sur place, indécise et terrifiée. La peur lui sommait
d’obéir aux ordres de ce monstre. C’était, lui semblait-il, la plus sage des
décisions. Toutefois, que lui feraient-ils si elle se laissait faire ?
Elle plissa les yeux et tenta le tout pour le tout.
Sans savoir d’où lui venait la certitude qu’elle arriverait à le repousser,
Katerina leva son bras à hauteur d’épaule et tendit ses doigts. Une vive chaleur
s’éveilla dans le creux de son ventre et se répandit dans tous ses membres. Le
résultat escompté fut immédiat. Hayden, soulevé par une force invisible, alla
s’encastrer dans le mur lambrissé du vestibule.
Là non plus, elle ne chercha pas à comprendre ce qui venait de se produire.
Nul ne pouvait l’expliquer.
Sa stupéfaction passée, elle chancela, les jambes en coton. Ce petit tour de
magie n’était pas gratuit, son énergie dégringolait à vitesse grand V. Un poids
lui écrasa soudain l’épaule.
Elle fronça les sourcils, saisit la main de Luther et s’apprêta à la serrer de
toutes ses forces lorsqu’une voix, profonde et familière, résonna à l’intérieur
de son crâne. Stop, dit Nathanael, nous ne te voulons aucun mal, Katerina !
— Vous mentez ! cria-t-elle.
— Tu as peut-être raison, approuva Hayden.
Elle entendit un choc et ce fut le noir total.
***

Épuisée, Meg détailla l’expression de chacun des invités, cherchant toute


trace de peur ou d’incompréhension sur leurs traits. Un sourire fatigué ourla
ses lèvres. Bien que la tâche n’ait pas été simple, le résultat était plutôt
convaincant. Aucun d’eux ne s’alarmait du départ hâtif de Katerina, comme si
son absence avait été prévue depuis le début.
Sa mère rangea la pièce, essuya les quelques gouttes de sang qu’avait laissé
Luther sur le parquet et lui fit comprendre d’un échange de regard que tout
était en ordre.
Tandis qu’Adam, Ivy et le reste des invités reprenaient leurs bavardages,
elles prirent George et Alyson à part et leurs expliquèrent en vitesse :
— Jared n’a pas l’air très en forme, dit Aurore, nous devrions peut-être
l’emmener voir un médecin.
Alyson rit à gorge déployée.
— Voyons, vous n’allez pas nous quitter pour cet imbécile ?
Meg prit la parole.
— Nous avons un petit imprévu.
Le père parut plus sceptique, pourtant il se contenta de hausser les épaules.
— C’est comme vous voudrez.
— Excusez-nous, reprit Aurore, j’espère….
Elle se tut, hésitante. Sa fille la toisa en silence, devinant ses intentions. Si
Adam et les autres n’étaient pas censés apprendre la vérité au sujet de Katerina,
Aurore semblait hésiter en ce qui concernait le père. Meg soupira, l’air mitigé.
Grâce à leurs dons, elles pouvaient expliquer la situation à George tout en le
contraignant à ne rien dire à personne. À bien y réfléchir, elles ne prenaient pas
un énorme risque en le mettant au parfum. Une main sur l’épaule de sa mère,
elle hocha la tête en signe d’approbation.
Pendant qu’Aurore divulguait quelques informations au père de Katerina,
Meg se chargea de prévenir Adam de leur départ précipité. Le jeune homme
sembla déçu.
— Tu pars toi aussi ?
Elle se mordilla les lèvres, gênée.
— Je sais, pardonne-moi. Ja… Ma mère ne se sent pas très bien.
Cette dernière éclata de rire au même instant et donna une tape à Alyson.
Adam haussa un sourcil, pas dupe.
— Écoute, je suis désolée et…
Elle lui déposa un baiser sur la joue. Le temps qu’il s’en remette, sa mère et
elle quittaient la maison, un bras de Jared sur leurs épaules.
Elles l’installèrent à l’arrière de leur voiture et grimpèrent à leur tour. Sa
mère mit le contact tandis que Meg jaugeait la plaie de Jared. La morsure avait
meilleure allure, sans être totalement guérie. Elle le toucha d’un doigt.
Il gémit, remua dans son sommeil et s’éveilla en criant.
— C’est bon, Jared, le rassura-t-elle.
— Merde ! paniqua-t-il. Il m’a… Il m’a…
— Il t’a fait boire de son sang, termina-t-elle à sa place. Sinon, tu serais
mort.
— Hein ? Qu’est-ce que…
Mais il tourna de l’œil, laissant sa question en suspens.
— Qu’est-ce qu’on fait pour lui ? On lui modifie la mémoire ?
Sa mère secoua la tête.
— Impossible, nous sommes trop épuisées pour y parvenir. Je vais le
ramener à la maison.
Meg lui fit des yeux ronds. Si Katerina était assez naïve pour faire confiance
à ce type, ce n’était pas du tout son cas.
— Ne t’inquiète pas, lui assura Aurore, ce n’est qu’un gamin. Et il a grand
besoin de se requinquer.
— Bon, comme tu voudras… Quelle heure est-il ?
— Presque dix-sept heures.
— Il faut que tu me déposes chez Luther.

***
« Boum-boum, boum-boum, boum-boum » faisait sa joue droite. Toute sa
mâchoire vibrait de douleur, à croire qu’on l’avait assommée à l’aide d’un
marteau. Katerina ouvrit les paupières et soupira.
Elle était revenue au point de départ, à savoir la chambre dévorée par les
mites. À un détail près : Nathanael se tenait assis au pied du lit. Ses prunelles
bleu cyan parurent lui sourire, à l’inverse de sa bouche qui demeura immobile.
Elle se releva.
— Ne t’avise plus de fuir. Tes gardes du corps, en particulier un, ne sont pas
aussi cléments que moi.
Évidemment, c’était à Hayden qu’il faisait allusion. La gorge sèche, elle
demanda d’une voix pâteuse :
— Pourquoi ?
Ses sourcils se froncèrent tandis qu’il se passa une main dans sa chevelure
en bataille.
— Question bien vague.
Elle le dévisagea.
— Il y a quelque temps encore, j’étais persuadée que vous n’existiez pas,
continua-t-elle, sur la défensive. Vous êtes venu me sauver pour me dire que
j’hallucinais. Et maintenant, vous espérez quoi ? Je ne sais même qui vous êtes
et ce que ces deux tarés me veulent ! Déjà, comment puis-je savoir que vous
vous appelez Nathanael ?
L’intéressé remua, faisant grincer les ressorts du lit.
— Parce que je suis un ange et que tu es en connexion avec notre monde. Et
ces deux tarés, comme tu dis, sont des vampires à mes ordres, chargés de te
protéger.
Des zones d’ombre s’éclaircissaient. Cela dit, ces révélations ne donnaient
pas à la situation un caractère plus rassurant. Elle poussa un petit cri plaintif.
— Laisse-moi t’expliquer, je te le dois bien.
Katerina, qui écouta son discours sans broncher, attendit un très long
moment avant de retrouver l’usage de la parole. Installée sur le lit, sa
pommette douloureuse, elle observait les gouttes de pluie glisser le long de la
fenêtre.
Comment cela pouvait-il être possible ? Un sourire ironique étira ses lèvres.
Et dire qu’elle avait passé son temps à se convaincre qu’elle était dingue !
Quoique, quelque part, il aurait mieux valu.
La vérité lui semblait trop surréaliste pour qu’elle accepte d’y croire ne
serait-ce qu’une seconde. Pourtant, comme venait de le lui faire remarquer
Nathanael trois fois de suite, les événements précédents en étaient la preuve
formelle. D’abord ces « hallucinations » qui la harcelaient depuis des années,
suivies de l’attaque sur le parking par Haziel et ses sbires, puis l’étrange
comportement de M. Daniels et enfin, sa capacité à faire voltiger les gens par
la pensée ainsi que sa force anormale...
Bonne volonté ou pas, c’était dur de l’accepter. Elle ne pouvait percevoir ce
don autrement que comme une malédiction.
Lorsqu’elle tourna sa tête vers l’homme qui attendait en silence sa réaction,
elle ne sut quoi répondre : « Génial, les anges existent et je peux les voir ! »
Ou : « Au secours, des êtres célestes veulent me faire la peau ! » Car c’était
bien ce que Nathanael avait voulu dire : son étrange pouvoir semait la zizanie
chez les soldats divins, qui préféraient l’abattre plutôt que de s’encombrer d’un
tel fardeau.
— Naturellement, ils veulent me tuer.
— Tu ne dois pas t’alarmer, dit-il d’un ton doux, tu es en sécurité ici.
Elle rit sans joie.
— Avec ces malades ? Ces… vampires ?
Katerina sentit un goût amer envahir la bouche. Des vampires ? Comment de
telles créatures pouvaient-elles exister ? L’étrange morsure qu’avait Jared à
son cou lui revint en tête.
— C’est eux qui ont mordu Jared, n’est-ce pas ? se scandalisa-t-elle.
Nathanael eut un moment d’arrêt.
— Oh, non ! Ils… consomment du sang en provenance de banques
spécialisées… (Il grimaça.) Pour ce genre de détails, tu verras avec eux.
— Un ange qui travaille avec des suceurs de sang, j’aurai tout vu.
Cette remarqua offensa l’être divin, dont le visage perdit tout trace de
sympathie.
— C’est très humiliant, admit-il, acerbe, et c’est pour toi que je le fais.
— Vous ai-je demandé quelque chose ? fulmina l’adolescente.
Silence tendu.
— Tu es en colère, je le sens. Ça suffira pour aujourd’hui.
Là-dessus, il se leva et marcha en direction de la porte.
— Non, s’il y a d’autres choses que vous devez me révéler, c’est
maintenant !
Il se retourna en une fraction de seconde et d’un simple regard, lui conseilla
de se calmer.
— J’ai des tas de choses à te dire, cela prendrait toute la nuit pour te les
énumérer. Alors, nous allons attendre demain.
L’atmosphère se chargea d’électricité et il disparut dans un coup de vent, la
laissant seule au beau milieu de cette pièce sordide.
Les minutes s’écoulèrent, puis les heures.
Nerveuse, Katerina se mit à fouiner, soulevant des nuages de poussière à
chacun de ses pas. Des bruits de tirs et d’explosions résonnaient juste en
dessous du plancher. Luther se trouvait encore dans le salon, devant son jeu
vidéo. Par contre, elle n’entendait pas Hayden. Des frissons coururent sur sa
peau. Des vampires. Dans quel monde venait-elle d’atterrir ? Et ses amis, sa
famille ? Il lui fallait les prévenir impérativement. Problème : aucun de ces
deux… types ne la laisserait partir. Elle continuait de tourner en rond, comme
un rat pris au piège dans sa cage.
Elle songea à ce que venait de lui dire Nathanael et médita sur ses étranges
propos. Si tant est que ce soit vrai, à quoi pourrait bien servir une connexion
entre le Paradis et la Terre ? « Tu es le lien, l’humaine qui communique entres
les mondes », avait dit l’ange. Pourquoi ? Et ses pouvoirs ? Elle était capable
de faire léviter des objets comme personne par la pensée, et ensuite ? Les
implorations de M. Daniels résonnèrent à ses oreilles en un lointain souvenir
terrifiant…
Tout à coup, on frappa à la porte. Katerina roula des yeux. Était-ce vraiment
utile de dire « entrez » ?
Une clé tourna dans le verrou, une tête à la chevelure d’un blond miel
apparut dans l’embrasure de la porte.
— Meg, reconnut d’un ton revêche la captive. Toi aussi tu as des choses à
m’apprendre ?
Son amie pénétra dans la chambre. Le martèlement de la pluie contre les
vitres se fit plus fort, comblant le silence. Elle s’installa sur le lit, un pied sous
ses fesses.
L’air désintéressé, Katerina l’ignora jusqu’à ce qu’elle aborde un sujet
important.
— Jared va bien. Il est chez ma mère.
La brune la toisa, révoltée.
— Il va bien ? Tu rigoles, j’espère ? Luther lui a fait boire de son sang !
C’est tout sauf aller bien !
— Je sais ce que tu penses.
— Non, je ne crois pas.
— Kate, je vais t’expliquer…
Attendant la fin de son long monologue, Katerina s’appuya contre le mur,
exténuée. Cela faisait trop d’informations à digérer.
— Tu dis que Jared s’est fait mordre par un vampire, essaya-t-elle de
comprendre, sa tête menaçant d’exploser, ce qui a failli provoquer sa mort.
Mais que pour le sauver, il a fallu qu’il ingère du sang d’une de ces créatures ?
Pardonne-moi, je ne comprends rien.
Meg acquiesça, patiente même si Katerina faisait exprès de se montrer
désinvolte.
— Le vampire qui l’a mordu l’avait presque vidé de son sang.
— Une transfusion n’aurait pas suffi ?
— Peut-être… Disons que Jared était dans un sale état que… tu… On n’avait
pas trop le temps de l’emmener à l’hôpital.
Elle se crispa. Que voulait dire Meg par « on » ? Parlait-elle de son amie ou
de Luther ?
— Pour se transformer ? Que faut-il faire ? Se faire mordre comme dans un
de ces films grotesques ?
Meg se mordit la lèvre.
— Je n’en suis pas très sûre…
— Laisse tomber, ça ne m’intéresse pas. Parlons plutôt de toi. Attends, je
vais peut-être réussir à deviner. (Elle prit une expression de profonde
réflexion, quoiqu’un peu méprisante.) Tu aimes la nature et surtout les plantes.
Tu es quoi, une sorcière ? Une ensorceleuse ? Une…
L’ombre rageuse qui recouvrit le visage de Meg lui préconisa de se taire.
Katerina la contempla avec vive inquiétude.
Les cheveux de Meg s’assombrirent, prenant des reflets incarnats. Des
feuilles et des fleurs, comme tatouées au henné, apparurent sur les coins de son
front, de ses doigts et de ses avant-bras.
Katerina demeura bouche bée. Si on lui avait demandé de caractériser la
saison d’automne sous la forme d’une personne, elle aurait choisi Meg sans
hésiter.
— Ne me traite plus jamais de sorcière ! explosa la créature à genoux sur le
lit.
Ses iris bleus brillaient tels deux petits diamants, s’accordant à merveille
avec sa chevelure méchée de rouge. Katerina frissonna. Un air empli
d’humidité souffla à travers la pièce, alors que toutes les fenêtres étaient
closes. Une odeur de terre mouillée se fit sentir.
— Meg ? murmura-t-elle, apeurée.
Celle-ci cligna des paupières. Après un instant qui parut durer une éternité,
elle se calma et recouvra son allure de lycéenne aux traits fins et allongés. Un
peu… Un peu comme…
— Une elfe ? supposa Katerina d’une voix fragile. Tu es une elfe ?
Meg rit avec douceur, sa colère évaporée.
— Excuse-moi, dit-elle d’une voix posée, je me suis emportée pour rien. Tu
ne pouvais pas savoir. Je ne supporte pas que l’on me compare à ces
horreurs… aux sorcières, cracha-t-elle. Kate, ça va, je ne vais pas te faire de
mal.
À choisir, il était préférable que Meg soit une elfe plutôt qu’une vampire.
— Tu es quoi, au juste ?
Meg se redressa et descendit du lit.
— Eh bien, notre race a reçu plusieurs noms au cours de l’Histoire.
Nymphes, fées, elfes, les énuméra-t-elle en les comptant sur ses doigts. Cela
dépend des mythologies. Toujours est-il que nous, comparées aux sorcières,
nous faisons le bien. Oui, ça sonne un peu cliché dit de cette manière…
Elle s’avança d’un ou deux mètres mais Katerina maintint aussitôt une bonne
distance entre elles. Ses rares cours de mythologie grecque lui revinrent en
tête, notamment le nom de certaines divinités féminines. Les bois, les
montagnes, les sources et les étangs, les chênes… Méliades, Dryades, Naïades,
Océanides, se remémora-t-elle. Des légendes.
— Tu es immortelle ? Quel âge as-tu ?
Meg sourit.
— Non, je suis mortelle. J’ai dix-sept ans, tout comme toi.
— Non, pas tout comme moi. Je ne sais même pas ce que je suis. Et ta mère ?
Elle la devança.
— Est aussi une fille de la Nature, oui. Toutes les femmes de ma famille le
sont et depuis la nuit des temps. Mais tu n’as pas à me craindre. (Son regard
d’un bleu acier désigna le plancher.) Contrairement à eux.
Pour le moment, Katerina ne faisait plus confiance à personne.
— Je parie que tu entends les pensées des gens ? déduisit-elle. Bon sang,
j’aurais dû me méfier ! Je me doutais que quelque chose clochait chez toi, mais
j’étais loin de m’imaginer que ma nouvelle amie était une fée télépathe !
— Non, la contredit-elle, je ne suis pas télépathe. J’ai une ouïe fine. En fait,
je ne peux qu’entendre les pensées de ceux de ma race.
Katerina se massa les tempes. Des anges, des vampires, des fées… Les
commissures de ses lèvres se mirent à trembler. Elle se souvint de l’étrange
engourdissement qui l’avait assaillie lorsqu’elle s’était disputée avec Brooke,
ou dénoncer M. Daniels. À chaque fois, Meg avait été présente…
— Non, se reprit-elle, ne me touche pas ! J’ai besoin de temps pour…
pour… encaisser.
Meg opina, gênée qu’elle l’ait repoussée.
— Ces vampires sont tes amis ?
Si sa mémoire ne dysfonctionnait pas, elle se souvenait très bien l’avoir
entendu appeler Luther par son nom. Alors qu’a priori, ils n’étaient pas censés
se connaître.
— Pas vraiment. Le fait est que j’aide Nathanael, qui collabore avec ces
sangsues…
Meg fut tentée d’en dire plus, puis se ravisa en pinçant les lèvres.
— Tu aides un ange ?
— Nos deux espèces sont étroitement liées, s’expliqua-t-elle. Ils créent la
nature et nous, nous l’entretenons. C’est d’ailleurs pour cela que je suis rentrée
en contact avec Nathanael. (Elle croisa les bras sur sa poitrine, heureuse de
pouvoir enfin se confier.) Vois-tu, la Nature se meurt. Oh, tu me diras que ce
n’est pas une nouvelle. Seulement certains faits sont plus inquiétants que
d’autres. Il semblerait que depuis quelques mois, tous les anges aient quitté leur
poste pour venir… à Breath Town.
Katerina la dévisagea. Tout ce charabia n’avait aucun sens. Ou peut-être que
si. Pourquoi ces soldats divins viendraient ici, sinon pour elle ?
— C’est ce que je pense, devina Meg. Ma mère et moi avons contacté
Nathanael, qui nous a dit de le rejoindre en Caroline du Nord au plus vite.
Delà, il nous a expliqué que ses frères étaient à la recherche d’une humaine en
particulier, de toi. Puis, il t’a trouvée et je me suis empressée de faire ta
connaissance et par la même occasion, de te protéger.
— Donc notre amitié ne rime à rien ? rétorqua Katerina d’un ton froid. Je
n’étais que ta mission, ton objectif ?
Meg écarquilla les yeux, blessée.
— Non, Kate ! Il est vrai qu’au départ je devais tout faire pour me
rapprocher de toi, et ensuite…
Incertaine, Katerina lui tourna le dos.
— Laisse-moi seule cinq minutes.
— Très bien. Je serai en bas si tu as besoin de moi.
CHAPITRE 15

La culpabilité lui rongeant les sangs, Meg descendit et entra dans le salon.
Elle et Nathanael perdaient le contrôle de la situation. Ah, si seulement ces
idiots d’anges leur avaient laissé plus de temps avant d’attaquer ! Et pourquoi
voulaient-ils la mort de Katerina ? Un lien entre le Paradis et le monde
terrestre ne représentait aucune menace, surtout lorsque la connexion n’était
autre qu’une fille perturbée et perdue. Quelques explications, un enseignement
et elle aurait été prête à assumer la responsabilité de son pouvoir.
Luther balança la manette de sa console contre le mur.
— N’importe quoi ! s’emporta-t-il. Depuis quand a-t-on besoin d’autant de
temps pour courir et tuer ?
La jeune fée le considéra un instant.
Être en sa compagnie l’effrayait d’un côté et la rassurait d’un autre. Le
souvenir de leur rencontre lui revint à l’esprit, lui tirant une grimace
douloureuse. Leur rupture était trop fraîche pour qu’elle s’aventure à ressasser
le passé, même si elle ne put s’empêcher de lui en vouloir encore. Il l’avait
abandonnée pour suivre Hayden, nom d’un chien ! Comment un ami aussi
hargneux que lui pouvait rivaliser avec leur amour ?
Elle étira ses bras, une tonne de souci paraissait écraser ses épaules. La mine
fatiguée, elle s’installa sur un des fauteuils au moment même où Luther la
rejoignait, assis sur l’accoudoir.
— Comment vas-tu, depuis le temps ?
Elle croisa les jambes.
— Ça peut aller. (Son regard balaya la pièce.) C’est ici dont tu me parlais
autrefois, n’est-ce pas ? L’endroit où tu…
— Oui, la coupa-t-il.
— Pourquoi être revenu ?
Luther haussa les épaules.
— Peut-être par nostalgie. Hayden aime bien vivre dans le passé, c’est ce qui
l’aide à tenir je crois. Tu m’as manqué... rajouta-t-il en caressant ses cheveux.
Meg se crispa, par crainte d’apprécier ses caresses. Sa mère n’avait jamais
cautionné leur relation et avec du recul, elle commençait à comprendre
pourquoi. Comment pouvaient-ils être ensemble alors que près de trois siècles
les différenciaient ? Sans parler de leur nature respective. Une fille de la nature
et un vampire ? Mauvais couple.
— Luther, soupira-t-elle. Ne recommençons pas.
En à peine un battement de cils, il s’agenouilla devant ses pieds et lui prit les
mains. Une lueur amusée étincelait dans ses grandes prunelles sombres.
Visiblement, il avait très envie de recommencer.
Meg restait mitigée. La mission des anges passait avant tout.
— Pourquoi ? C’est à cause de l’humain ? chuchota-t-il en caressant de son
pouce le dessus de sa main.
— Quoi ? s’offusqua-t-elle. Qu’est-ce que tu veux dire ?
Le vampire plissa ses yeux noirs.
— Oh, ne joue pas l’innocente. Je l’ai vu en train de te dévorer du regard
lors de votre petit repas. Je ne peux pas lui en vouloir, remarque. Ton charme
est… si jeune. (Il se releva, subitement distant.) Tu as raison, l’erreur provient
peut-être de ta jeunesse.
Vexée, Meg le foudroya du regard.
— Cela ne t’a jamais dérangé par le passé !
— Eh bien c’est le cas, à présent. Bon, si je réparais mon jeu…
Là-dessus, il alla récupérer sa manette et l’analysa sous toutes ses coutures.
Un bouton en forme de croix se décrocha et ricocha contre le parquet.
— Peu importe, reprit Meg, j’ai d’autres problèmes à régler, si tu permets.
D’ailleurs, j’espère que vous allez installer Kate ailleurs que dans cette
chambre pourrie.
Luther ouvrit à peine la bouche qu’une voix plus sournoise répondit à sa
place :
— Elle n’a pas à se plaindre. Au départ, je comptais l’enfermer dans la
demeure aux esclaves, près des anciennes plantations de tabac. Ou bien dans
ma chambre, où j’aurais eu tout le loisir de… mettre fin à cette situation
compliquée.
Meg bondit sur ses jambes, alarmée. Luther restait un prédateur dangereux,
pourtant son humanité faisait toujours partie de sa personnalité. Il était capable
de se contrôler, d’aimer, d’aider et de raisonner avec logique. Tout le contraire
d’Hayden qui n’obéissait qu’à ses sautes d’humeurs et à son caractère
exécrable.
Il sortit de l’ombre que lui prodiguaient les rideaux des hautes fenêtres.
— Nathanael t’a dit…
— De veiller sur elle, oui, je sais. Si tu prenais le temps de m’observer, moi
et mes penchants peu catholiques, tu te rendrais compte que je suis serviable
avec elle. Mes manières sont même très honorables, pour une fois.
Luther pouffa, amusé par le comportement de son vieil ami.
— Je ne pense pas que tes manières lui plairont, rétorqua Meg. Crois-moi, je
vais vite l’en informer…
Un hoquet de surprise brisa sa voix et son assurance, par la même occasion.
Hayden se tenait tout près d’elle, un air amusé et agacé imprégnant ses traits.
Il pencha la tête, curieux de l’analyser de plus près.
— Cette fille, tu ne sais pas qui c’est. Moi-même, je doute que Nathanael
nous ait ramené la bonne personne. Mais si c’est le cas, tu devrais autant te
méfier d’elle que de moi.
Surprise, Meg en resta bouche bée. Elle ne pouvait imaginer Katerina aussi
violente et sadique que ce vampire.
— Et au passage, je te rappelle que je ne suis pas Luther, ni ce crétin d’ange,
la menaça-t-il. Ne me pousse pas à bout.
— Et moi, je ne suis pas une simple humaine, répliqua-t-elle d’une voix qui
se voulait forte. Une morsure et tu t’empoisonnerais.
Hayden eut un sourire mesquin.
— Tu crois que j’ai besoin de te mordre pour te tuer ? Je n’ai qu’à….
Il mima le geste de briser la nuque à un être invisible et haussa les sourcils
en guise d’affront.
— Hayden, gronda Luther. Ne dépasse pas les bornes.
Il fixa Meg d’un air assassin pour finalement tourner les talons sans un mot.
La jeune femme s’autorisa enfin à reprendre sa respiration.
Face à ce vampire, elle devait admettre qu’elle n’en menait pas large.

***

Lorsque Katerina se réveilla, après s’être endormie sur le lit poussiéreux,


les étoiles illuminaient le ciel. Elle se frotta les bras, morte de froid et de peur.
La chambre était encore plus sinistre de nuit, avec ces toiles d’araignées et ses
meubles ravagés par le temps.
Elle songea aux légendes que les gens attribuaient à cette maison et grelotta
de plus belle. Le vent siffla. Elle tendit l’oreille, à l’affût d’un quelconque cri.
Calme plat.
Un long soupir s’échappa de sa bouche. Il n’y avait qu’en dormant que sa vie
devenait un peu plus simple. Pas de vampires, d’anges, de fées ni
d’hallucinations. Peut-être redoutait-elle un tantinet ces rêves étranges et
dépourvus de sens, mais ce n’était pas la même chose. Katerina ne les prenait
pas au sérieux, il lui suffisait de les ignorer.
Hélas, ignorer Nathanael ou Hayden ne lui permettrait pas d’arranger sa
situation.
Maintenant que ses yeux étaient grands ouverts, son cerveau tournait à cent à
l’heure, ressassant chaque événement survenu dans la journée. Par quel moyen
allait-elle pouvoir fuir ce monde, ce cauchemar ?
Chaque chose en son temps. Pour le moment, garde tes distances avec ces
cinglés et dès qu’ils auront le dos tourné, fiche le camp !
Bonne idée. Une fois libérée de sa prison, elle s’empresserait de filer à la
maison prendre quelques affaires, sa voiture, et partirait pour Winston Salem.
Delà, il ne lui resterait plus qu’à quitter la Caroline du Nord, jusqu’à ce que
Nathanael, les deux vampires et Meg ne cherchent plus à la retrouver. La
frimousse de Jared lui tira un sourire. Qui sait, peut-être s’enfuiraient-ils
ensemble, à bord de la fourgonnette de son petit ami ?
À présent, elle préférait mille fois avoir Jared comme compagnon de route
plutôt que de rester à croupir ici. Sa dangerosité à lui n’était rien face à celles
de ces monstres censés la protéger.
Son estomac gargouilla, la ramenant à la dure réalité. Katerina songea à la
délicieuse dinde d’Alyson et l’eau lui vint à la bouche. Un bon café bien
chaud… Trop dur de résister, la faim la tira de son lit.
Elle posa deux doigts sur la poignée de la porte et s’étonna que Meg n’ait
pas pensé à la fermer à clé. Un piège ? Peu importait, son estomac dictait ses
gestes.
Comme précédemment, la jeune femme emprunta le même couloir lugubre
et descendit l’escalier dans l’attente qu’Hayden ne lui bondisse dessus. Elle
atteignit pourtant la dernière marche sans encombre.
— Kate ! s’écria Meg en provenant du couloir de gauche. Je suis heureuse de
te voir ! J’avais peur que tu ne veuilles plus descendre… Tu as faim, je
suppose ?
Et terriblement soif.
— Oui. Tu crois qu’ils ont…
— De quoi manger ? Eh bien, non. Luther est allé faire quelques courses.
Luther, le vampire sympathique. Tant que Meg et lui seraient là, Katerina
s’estimerait en sécurité. En partie, du moins. L’idée qu’Hayden puisse rôder
autour d’eux l’affola. Ce type lui inspirait la plus grande crainte, ainsi qu’une
profonde animosité qu’elle avait un mal fou à contrôler. À voir l’air froid et
méprisant qu’il lui réservait, la protéger était la pire des choses qu’on lui ait
imposé. Hayden la considérait comme un intrus, un poids à qui Nathanael avait
confié la charge. Elle se rembrunit. Jusqu'à preuve du contraire, elle ne lui
avait jamais rien demandé. D’ailleurs, elle n’avait rien demandé à personne.
— Viens, l’invita Meg. Tu es toute pâle.
Elle la prit par le bras et la conduisit à travers la maison. En admirant la
décoration, Katerina maudit une nouvelle fois les deux vampires. Ils l’avaient
forcée à loger dans une chambre insalubre alors que tout le reste de la
demeure était impeccablement entretenu. Certains endroits du mur portaient
comme des traces de brûlures, mais ce n’était qu’un détail comparé à l’état de
sa chambre.
— Le style a changé en trois cents ans, déclara Luther en surgissant derrière
eux.
Katerina sursauta et se cramponna un peu plus fort à Meg.
— Je veux dire par-là, raconta-t-il à la manière d’un guide touristique, qu’au
fil des décennies, nous l’avons amélioré. Il fallut que nous refassions toute
l’aile est à cause de l’incendie. Du coup, l’autre aile paraît bien plus vieille.
D’époque, en fait.
— De l’incendie ? répéta Meg, curieuse.
Il marqua un temps d’arrêt.
— Oh, une vieille histoire. Bref, en la reconstruisant, Hayden et moi nous
sommes beaucoup disputés. Il voulait lui donner un style néoclassique, avec
des colonnes et des murs blancs. Mais je trouvais ça… trop froid. Je préfère le
bois, c’est bien plus chaleureux comme matériau.
Katerina eut envie de lui dire de ne pas gaspiller sa salive pour rien. Aucun
discours n’aurait su la persuader de leur faire confiance.
Quelques tableaux représentant des paysages embellissaient le couloir. Un
portrait recouvert de suie attira son attention. Une femme avec de longs
cheveux bruns, vêtue d’une robe pourpre, était peinte sur ce tableau caché dans
un coin sombre. Elle plissa les yeux pour discerner son visage avant de
réaliser qu’une énorme tâche noire le lui cachait. Quelqu’un appréciait peu
cette peinture au vu de son état.
— Voilà la cuisine ! chantonna le vampire. Magnifique, non ?
Quelque soit la pièce, tous les meubles sans exception étaient ornés de
magnifiques sculptures taillées dans le bois et, comme venait de le faire
remarquer Luther, la cuisine n’échappait pas à la règle.
Des feuilles, des fleurs et des animaux était gravés sur les placards au-dessus
de l’évier, ainsi que sur le bar en chêne.
Les deux jeunes femmes prirent place autour d’une table, tandis que leur
« hôte » sortait de quoi manger.
— J’ai acheté au hasard, avoua-t-il en fermant la porte du réfrigérateur.
Même si je ne mange plus depuis des siècles, je dois dire que la nourriture
d’antan n’a rien à envier à la vôtre.
Il posa une assiette de cuisses de poulet recouvertes d’épices ainsi que des
frites sur le comptoir. Son regard se tourna en direction de la fenêtre, dans la
profondeur des bois. Son expression joyeuse devint plus angoissée, quelque
chose le tracassait sans qu’il ne daigne en parler.
— Meg, tu t’en occupes ?
Cette dernière sourit et se leva. Katerina gigota sur sa chaise, un peu mal à
l’aise.
— Pourquoi ici ? le questionna-t-elle. Pourquoi suis-je en sécurité chez des
vampires ?
Luther la toisa un instant, pensif.
— À cause de Nathanael, répondit-il d’un ton âpre quelques secondes plus
tard, sa bonne humeur envolée pour de bon. À l’époque, il venait couramment
ici. Toujours selon ses dires, il aurait jeté des protections sur la maison,
permettant à ceux qui habiteraient sous ce toit de passer inaperçus à la
« vision » des anges.
— Vous le savez depuis quand ?
— Hayden me l’a dit il n’y a pas très longtemps. Pose-lui toi-même la
question, si tu veux plus d’explications.
Elle pinça les lèvres. Brillante suggestion. Avant ou après qu’il lui ait
arraché la tête ?
Guillerette, Meg posa leur repas sur la table et invita Katerina à se servir,
laquelle ne se fit pas prier davantage. Une frite entre les doigts, elle continua
son interrogatoire.
— Quand tu dis à l’époque, de quelle année parles-tu ?
Le vampire cligna des yeux plusieurs fois : un tic fréquent lorsqu’il
réfléchissait.
Meg croqua dans une frite, ignorant le poulet. Elle connaissait Luther,
évoquer le passé l’agaçait toujours, ce qui s’avérait encore pire pour Hayden.
Leur passé commun les avait étroitement liés, même si Meg trouvait ce lien
plutôt morbide. Ils étaient unis dans la tristesse, la douleur et le carnage. C’est
pourquoi elle espérait toujours l’éloigner d’Hayden ; comme mauvaise
influence, on ne pouvait pas trouver pire.
— En 1759, finit-il par dire.
Katerina faillit avaler sa frite de travers. Elle avait du mal à s’imaginer cette
notion d’immortalité, ce pouvoir d’observer le temps défiler en tant que
simple spectateur, sans en subir ses ravages. Et l’isolement ? Ce sentiment
d’être en total décalage avec le reste du monde, de n’appartenir, au bout du
compte, à aucune époque ?
— Bon sang, c’était avant la Guerre d’Indépendance ! s’écria-t-elle,
possédant quand même quelques repères chronologiques.
— Pendant la fondation des colonies, précisa-t-il.
Cela expliquait mieux leurs accents étranges, comme une sorte de vieil
irlandais.
— C’est dingue, commenta-t-elle en calant son menton dans sa main. Vous
devez avoir quel âge ?
Luther soupira tout en se grattant l’arrière de la tête.
— Eh bien, puisque je suis né deux ans avant Hayden… je dirais deux cent
quatre-vingt-deux ans. Un bel âge ?
Elle marqua un instant de silence. Son esprit cartésien avait beaucoup de mal
à se laisser convaincre, tellement on dépassait la limite du possible.
— Vous êtes les seuls ? Non, je suppose. Personne n’est au courant de votre
existence ? Vous n’obéissez pas à nos lois, j’imagine ?
— J’aimerais bien, mais non. Au contraire, les nôtres sont bien pires…

***
Rien qu’à l’idée de rentrer, Hayden eut envie de vomir son dernier repas, ce
qui aurait été du gaspillage. À éviter. Les proies n’étaient pas faciles à dénicher
ces derniers jours, comme si tout le monde n’osait plus sortir après la tombée
de la nuit… Tout bien réfléchi, ce devait être le cas.
Le plan de l’ange fonctionnait à merveille. L’humaine s’était incrustée chez
lui, Luther lui préparait sûrement des muffins aux raisins secs et la fille de la
nature jouait les scouts en attendant… quoi ?
Le vampire leva son regard vers le ciel étoilé. Alors les anges existaient
toujours. Ne joue pas l’amnésique, tu le savais très bien !
Il avait toujours rêvé que cette race, soi-disant pure et vertueuse, disparaîtrait
un jour ou l’autre. Il n’y avait qu’à observer Nathanael ne serait-ce qu’une
heure pour souhaiter sa mort. Ce pauvre abruti n’était rien de plus qu’un
illuminé naïf et pleurnicheur. Être en sa compagnie devenait très vite agaçant,
pour ne pas dire insupportable.
Il considérait les anges avec un mépris qui n’avait cessé de croître au fil des
années, tel qu’il se surprenait à ne pas avoir repoussé Nathanael dès le début.
Peut-être s’adoucissait-il avec le temps… ou la lassitude gagnait petit à petit le
dessus sur son projet de vengeance.
Hayden pila. Une vieille promesse, écho d’un passé lointain et douloureux,
venait de remonter à la surface.
Il émit un petit rire amusé. Non, se laisser attendrir par ces créatures célestes
aurait été une énorme preuve de faiblesse de sa part. Maintenant qu’un de ces
êtres ailés se tenait à sa disposition, il allait enfin pouvoir exécuter sa
promesse…
Hayden s’enfonça à travers les fourrés de la forêt, son esprit se tournant
vers un autre problème étroitement lié avec sa vengeance. Était-elle vraiment la
Katerina ? Illogique. Il songea au passé, à la stupidité de Luther et assena son
poing dans le tronc d’un jeune arbre.
Ils avaient passé plus d’un siècle à la chercher, se jurant de se venger par
tous les moyens. Puis le manque d’indice avait eu raison d’eux et les deux
vampires avaient abandonné leur traque pour végéter d’une ville à l’autre, sans
but précis. Mais la chance leur souriait à présent ! Et que faisait son ami ? Il
omettait le pacte pour servir l’idiot à plumes et sa protégée. Pathétique.
Ses sourcils se froncèrent. Quelque chose de chaud dégoulinait sur sa main.
Du sang. Il bougea ses doigts tandis que ces derniers craquaient sous ses
mouvements. Un sourire froid, qui ne faisait qu’accentuer son expression
déterminée, étira ses lèvres pâles.
Hayden venait de trouver l’unique solution d’apaiser sa rage : une bonne
partie de chasse nocturne.
Marchant avec grâce et agilité, seuls les crissements des feuilles sous ses
pieds trahissaient sa présence. Bien sûr, il se fichait d’être vu par quelconques
créatures que ce soit, puisque dans cette forêt, c’était lui le prédateur. Il huma
l’air comme à son habitude.
« Crack ! »
Hayden fit volte-face à la vitesse de l’éclair, ses yeux analysant avec
précision les lieux : hormis quelques bêtes effrayées et des arbres en multitude,
rien à signaler. La lumière de la lune éclairant sa route tortueuse, le vampire
reprit sa marche.
Il ne se servait pas que de sa vue pour se diriger. Ses sens aiguisés lui
permettaient d’entendre le moindre bruit à plusieurs mètres à la ronde. À
gauche, en contrebas, se trouvait la petite cascade où Luther, sa famille et lui se
rendaient autrefois pendant les longues journées d’été. Au sud, il y avait
l’entrée du sentier des coureurs. Autrement dit, son second garde-manger
après la ville et ses rues bondées de proie.
D’un pas décidé, son chapelet se balançant toujours à son poignet, Hayden
accéléra et fendit rapidement la forêt en deux. Bientôt, sa silhouette ne
ressembla plus qu’à une longue trainée noire… Jusqu’à ce que sa tête ne
percute un corps étrange, à la dureté peu commune. Un arbre ?
Hayden se secoua, chassant les tâches de couleur qui dansaient autour de ses
yeux. Il battit des paupières, puis par réflexe, se transforma. Cela s’avéra fort
inutile.
Bien qu’il ne soit pas du genre à reculer face au danger, son instinct lui
recommanda la prudence et surtout, de ne pas jouer les fanfarons. Des yeux
clignèrent dans l’obscurité, un visage sortant progressivement de l’ombre.
Hayden se retint alors de se replier. Un aîné, reconnut-il, et pas n’importe qui :
Gabriel Laing.
Gabriel plongea ses prunelles aussi glaciales et dures que du marbre dans
les siennes. Aussitôt, Hayden eut l’impression que de la lave en fusion
s’immisçait à travers son crâne, une succession d’images défilant dans sa tête.
Des cris… la nuit… une humaine courant à en perdre haleine. La scène se
brouilla. À présent, les bandes jaunes de la police étaient accrochées autour du
corps. Le shérif Hargreaves, suspendu à sa radio, prévenait le maire. Sa
silhouette se désagrégea pour donner forme à quatre agents vêtus de noir. Ces
derniers pénétraient chez Hayden, le maîtrisaient et le contraignaient à grimper
dans leur voiture, direction l’Éternel. La vision ondula derechef. Il y eut de
nouveaux hurlements : les siens. Le bruit caractéristique d’une lame que l’on
affûte et… son exécution.
Le plus vieux des vampires hocha la tête. Le message était clair. Son esprit
brûlant se retira de celui d’Hayden qui flancha.
— Fais très attention, l’avertit-il d’un ton passible.
— Personne ne peut savoir…
— C’est là que tu te trompes, le coupa l’aîné, je ne suis pas un humain que tu
peux aisément duper. Je te demande d’être prudent et de cesser tes gamineries.
Les temps ont changé. Adapte-toi.
Le jeune vampire grogna, la tête en feu.
Gabriel eut l’air de prendre ça pour une réponse affirmative et fit marche
arrière, l’ombre des arbres avalant sa silhouette.
CHAPITRE 16

Meg termina l’assiette de frites, Katerina la regardant s’empiffrer sans piper


un seul mot.
L’enthousiasme qu’affichait Meg lui semblait presque déplacé vu les
circonstances. Une lueur d’inquiétude brillait toutefois dans le regard de son
amie, contrastant avec son sourire jovial. Si son but était de faire bonne figure
pour la rassurer, elle pouvait d’ores et déjà cesser cette mascarade.
Katerina la dévisagea, devinant par-delà ses angoisses que Meg était
heureuse d’être ici, à partager ses informations avec ce vampire. Elle la
soupçonna même d’être amoureuse de lui. Son regard bleu pâle ne décrochait
jamais des lèvres de Luther… Peut-être dans l’attente qu’il cesse son long
discours et l’embrasse ? La jeune femme fut à deux doigts de grimacer. Une
fée et un vampire ? Plutôt original.
L’étrange relation qu’ils entretenaient la rendait méfiante. Vers qui se
tournerait Meg en cas de désaccord ? Son intuition connaissait déjà la réponse
et seul le temps confirmerait ou non ses pressentiments.
Katerina tourna ses prunelles vers Luther. Elle ne l’écoutait qu’à moitié et se
languissait le moment où il fermerait enfin sa bouche. Paraissait-elle aussi
stupide pour qu’il se répète à ce point ?
— Assez parlé des règles que je dois respecter, l’interrompit-elle.
D’ailleurs, ce n’est pas parce que toi et ton copain êtes des sangsues que je dois
vous obéir au doigt et à l’œil.
Luther se renfrogna, tapotant du bout de ses doigts la table.
— Je ne suis pas le plus violent de nous deux, mais ne t’aventure pas à nous
provoquer.
Elle garda le silence, partagée entre l’idée de l’agacer ou de se conduire
avec sagesse, pour une fois.
— Parlons un peu de vous, les vampires. (Ce mot parut lui brûler la bouche
tant cela était absurde.) Êtes-vous comme dans les films ? Incapable de voir
votre reflet dans une glace, allergique à une soupe à l’ail et capable de vous
transformer en chauve-souris ? Il vous faut une invitation pour entrer ?
Les lèvres du vampire frémirent, ces questions semblant l’amuser.
— Nos ancêtres ont déformé la réalité. C’est très… pratique. Les humains
sont lancés sur de mauvaises pistes et nous, nous pouvions intégrer la société
sans problème.
Katerina eut une moue impatiente. Cela ne répondait pas à ses interrogations.
— Nous avons bien entendu quelques facultés hors du commun. Nos sens
sont affutés. La moindre vibration peut être un hurlement à nos oreilles, surtout
au début…
— Pour le soleil ? le précipita-t-elle.
Elle s’imaginait déjà ouvrir les fenêtres pile au lever du jour.
— Tant que nous nous nourrissons correctement, le soleil est supportable. Je
n’irais pas jusqu’à me faire bronzer, mais ça peut aller. L’ail et l’eau bénite
n’ont aucun effet sur nous. Tout comme les croix. Je peux voir mon reflet dans
la glace bien que…
Son sourcil s’haussa.
— Bien que ? le pressa-t-elle.
Luther serra les mâchoires.
— En réalité, les reflets ne sont qu’une prise de conscience. Voir son image,
c’est réaliser ce que nous sommes. Certains vampires l’acceptent sans
remords, d’autres préfèrent éviter cette analyse. J’aime bien me coiffer devant
une glace, ceci dit.
Il rit doucement. Katerina le toisa avec attention.
— D’autres pouvoirs ? Vous volez ? Vous contrôlez l’esprit des gens ?
Les mythes leur attribuaient bon nombre de capacités tout aussi
extraordinaires que burlesques.
— Nous sommes rapides, très rapides mais pas jusqu’au point de voler. Pour
les invitations, ça ne concerne que les humains. Je peux très bien entrer chez
une sorcière, un vampire ou une fée sans y avoir été invité au préalable.
Ensuite, pour ce qui est de contrôler les esprits… Cela dépend. Déjà, nous en
sommes capables sur les animaux. D’où la légende de la chauve-souris. Chez
les humains… c’est difficile à expliquer.
Meg, qui venait de nettoyer ses mains de la graisse des frites, revint
s’asseoir et déclara :
— Pour faire simple, les vampires peuvent lire l’âme des humains.
Katerina faillit éclater de rire. Et les fées étaient voyantes à leurs heures
perdues ?
Le sourire féroce qui étira la bouche de Luther lui ôta toute envie de se
moquer.
— C’est un pouvoir très utile lors de la chasse.
Il s’avança sur sa chaise, le regard emporté par ses souvenirs.
— Traquer est quelque chose de divin. C’est prendre en compte sa puissance.
Aucun vampire n’apprécie les victimes consentantes… c’est comme manger un
plat froid. Une fois la proie attrapée, l’excitation redescend. Ce n’est plus
aussi… amusant. Heureusement, notre pouvoir redonne du piment à la chasse.
Ensuite, si tu veux savoir ce que ça fait, essaie donc. Tu as deux vampires à ta
disposition et je serai ravi de m’éclater un peu.
— Merci, j’y penserai à l’occasion.
Blême, Katerina se tassa.
Luther était tellement crédible, avec son air de psychopathe mis sous
muselière. Un tel monde ne peut exister, se persuada-t-elle. On était au vingt-et-
unième siècle ! Les vampires faisaient partie du folklore, des monstres juste
bons à servir de modèle pour les costumes d’Halloween, ou à exciter les filles
à la télévision.
Mais voilà que son esprit rationnel, ses convictions basées sur des faits et
non des croyances, s’effritaient, explosaient en mille morceaux.
— Tu n’y arrives pas, devina Luther, décryptant ses émotions avec facilité.
— Non, c’est vrai ! admit Katerina.
— Pourtant, tes hallucinations t’ont conduite à douter, n’est-ce pas ?
Elle haussa les épaules, les nerfs à vifs.
— J’ai d’abord cherché une explication rationnelle. J’ai pensé à la folie.
Il haussa les sourcils, abasourdi.
— Tu n’es pas folle. Or, cela n’a pas l’air de te réjouir.
Je m’attendais à une autre réalité, répliqua-t-elle d’une voix basse et irritée.
— Je m’en doute, dit-il en se levant. Même si beaucoup de femmes seraient
ravies, je pense, de posséder de tels pouvoirs. D’accord, cela n’a pas dû être
facile pendant ton enfance.
— Tu n’as même pas idée.
Une bouteille de scotch et un verre à la main, Luther reprit sa place et se
servit.
— Sers-moi un verre.
Il arqua un sourcil.
— Sérieusement ?
— Non, Kate, intervint Meg. Tu ne vas pas…
— J’en ai besoin.
L’alcool lui brûla la gorge, puis l’estomac. Luther quant à lui se contenta de
grimacer et remplit à nouveau son verre.
— C’est la bouteille d’Hayden. J’espère qu’il ne m’en voudra pas. Je crois
qu’elle date de l’époque où son père…
Soudain, une porte claqua. Des pas résonnèrent contre le parquet et Hayden
apparut dans l’embrasure de la porte de la cuisine.
Il paraissait révolté. L’expression de son visage, immobile, suffisait à trahir
son ressentiment. Ses prunelles couleur de jade se promenèrent d’abord sur
Meg, ignorèrent royalement Katerina et s’arrêtèrent sur la bouteille de scotch.
— Ah, pour ça, toussota Luther, un peu inquiet.
Hayden s’avança et but son verre cul-sec.
Katerina se passa la main dans sa chevelure, signe de sa subite nervosité.
Pour des vampires, leur peau n’était pas si blanche, comme le prétendaient
certains mythes. Leur beauté ne laissait aucune femme indifférente, mais pas au
point d’être comparée à celle d’une divinité.
D’après les explications de Luther, les légendes concernant leur grâce et leur
perfection étaient absolument fausses. Un humain laid au départ était un
vampire laid à l’arrivée. Devenir un suceur de sang n’équivalait pas à subir une
chirurgie esthétique.
Outre les changements principaux comme la peau un peu froide ou le
développement intensif des sens, le physique demeurait le même. Ils devaient
être agréables à regarder avant de s’être fait transformer, en déduisit-elle.
L’unique détail démasquant leur véritable nature était leur conduite. Luther
jouait les types normaux, bien qu’à l’intérieur sommeillait un chasseur froid et
implacable. Hayden, lui, ne s’encombrait pas de tels artifices.
La jeune femme parvenait à le cerner d’un simple échange de regard, sa
personnalité lui paraissant très facile à décrypter. Peut-être parce qu’elle
ressemblait beaucoup à la sienne ? Ou bien… qu’elle lui plaisait, en un
sens ? Sa recherche de noirceur, comme toujours.
— Que fait-elle ici ? grogna-t-il, la ramenant sur terre. Sa chambre cinq
étoiles ne lui convient-elle pas ?
Son élocution aisée et sarcastique démontrait une profonde intelligence, un
esprit très calculateur qui ne rassurait guère Katerina. Jared à l’inverse, était
trop bête pour se montrer sournois et particulièrement mauvais. Quelque part,
il lui paraissait plus sincère, mais Hayden était plus malin, plus vicieux et elle
redoutait toujours qu’il ne l’attaque.
— Oh, tu parles de ce taudis infesté d’acariens et d’araignées ? s’entendit-
elle répliquer avec assurance et dédain.
Son sang se glaça.
— Désolé, on reçoit rarement des invités. Tu as une vieille grange à
quelques mètres d’ici, si tu veux.
Meg se racla la gorge, rappelant un de leurs accords. Hayden lui lança un
regard irrité avant de soupirer.
— On a des chambres libres qui feront très bien l’affaire, proposa Luther.
En parlant de lit, il serait temps d’y aller.
Katerina trouva cette idée plutôt dangereuse. Dormir, ici ? Dans la maison de
l’horreur, seule, en compagnie de deux monstres ? Merci, mais non merci.
— Je vais rester, proposa Meg.
Elle sortit son portable de sa poche et composa ce qui devait être le numéro
de sa mère.
— Cela te rassure-t-il ? la questionna Hayden, ironique.
— Je suis obligée de répondre ?
— Bien, coupa Luther en raclant sa chaise. Si j’allais te montrer ta
chambre…
— Je vais le faire, le devança Hayden. J’en ai une toute choisie, pour notre…
convive forcée.

***
En tête, Hayden grimpa les marches de l’escalier, sa nouvelle locataire sur
ses pas.
Sous cette apparence neutre, un véritable combat avait lieu en lui. Sa soif de
vengeance le persuadait d’agir, alors que son peu de sagesse lui conseillait de
patienter. Pourquoi ? Les anges pouvaient-ils se tromper ? Une idée évidente
lui vint à l’esprit.
L’aile est de sa maison respirait le neuf, tout comme la cuisine, les traces de
l’incendie ayant disparu. Le lambris sentait le bois fraîchement coupé, le
parquet ne grinçait pas et les chambres avaient été longtemps au grand air. Les
précédents locataires avaient même eu l’intelligence de conserver les anciens
meubles, ceux qui bien sûr dataient d’après la reconstruction. Vers 1760. Les
rares objets que le feu n’avait pas dévorés, Hayden les gardait tous dans sa
propre chambre. Cependant, d’autres étaient stockés dans celle-ci.
Il ouvrit la porte, alluma la lumière et entra, l’humaine le suivant.
Le bois dominait dans cette pièce : acajou, noyer, chêne, il y avait l’embarras
du choix. Hayden avait tenu à refaire cette pièce en premier et l’avait embellie
de toutes sortes d’objets et de bibelots, certains presque aussi vieux que lui.
Tu l’autorises à dormir ici ! Ta première chambre !
— C’est magnifique, s’émerveilla la fille en touchant les draps finement
brodés du lit à baldaquin.
— Une seule chose gâche cette pièce, et ça… je te laisse deviner.
L’humaine le fusilla du regard. Il sourit, l’air provocateur, avant de
remarquer la présence d’un petit objet posé sur le bureau. Un objet précieux à
ne pas laisser entre des mains maladroites : le compas de son père. Hayden le
prit dans sa main. La vitre noircie ne permettait plus de lire avec précision ce
que la flèche indiquait mais même inutile, il ne s’en séparerait jamais.
— Joli, commenta-t-elle. Je veux dire, le compas.
— Meg va te rejoindre, répondit-il d’un ton platonique.
Il hésita un instant, se demandant ce que cela pouvait provoquer si elle était
réellement aussi puissante que voulait l’admettre Nathanael. Hayden méprisait
les anges sans pour autant ignorer leur force quasi sans limite. Ses yeux
demeurèrent fixés sur Katerina, ses doigts jouant avec les grains de son
chapelet et, sans qu’il l’ait vraiment contrôlé, son regard pénétra celui de la
fille.
Hayden y vit de la rancœur, de la tristesse, de la frustration, des souvenirs
confus, un jeune homme blond à l’air stupide… jusqu’à ce qu’il abandonne.
Pas de traces de leur passé en commun. Rien. Nathanael faisait erreur depuis le
début.
— Tu, commença-t-il, n’es pas, enfin, tu… (Il se ressaisit.) En cas de souci,
appelle. La chambre de Luther est proche de la tienne.

***

Katerina déglutit. Se faisait-elle des idées, ou toute sa vie venait de défiler


devant ses yeux ? Son enfance, ses craintes, son premier baiser, les
hallucinations, le coup de poing de Jared… Quel drôle d’effet ! Peut-être que
le scotch y était pour quelque chose.
La jeune femme se secoua et referma la porte. Au contraire de sa première
chambre, celle-ci ne l’effrayait pas, bien qu’elle aurait aimé être dans la sienne,
à Red Street. Elle tourna sur elle-même.
Les meubles, en bien meilleur état, auraient fait le bonheur de brocanteurs.
La chambre paraissait figée dans le temps, avec son haut plafond et ses
chandeliers typiques des anciennes maisons. Plusieurs tapis épais
agrémentaient le parquet, étouffant le moindre de ses pas. Elle continua son
inspection. Deux étagères remplies de livres, une chaise à haut dossier, un
chevalet en acajou, une armoire, des lampes avec des abat-jours en tissu épais ;
une chambre ordinaire. Pour des vampires.
Satisfaite, Katerina quitta ses spartiates et s’assit sur le lit. Ses doigts
dessinèrent machinalement le contour des fleurs brodées sur les draps. Cette
pièce possédait un style qui lui plaisait, bien qu’elle ait l’impression d’être
coupée du monde. Et ce sentiment d’être observée, épiée, se faisait étrangement
ressentir.
Elle avait la nette impression que sa présence n’enchantait personne, outre
les deux vampires. Jusqu’à preuve du contraire, ils n’étaient que quatre à loger
dans cette antique demeure ? À moins que de véritables fantômes soient avec
elle en ce moment ? Si les vampires existaient, pourquoi pas les esprits ?
Meg vint la rejoindre plus tard, après que sa mère avait accepté qu’elle
dorme ici, en compagnie de monstres. Son amie lui fit part de l’état de Jared
qui s’était considérablement amélioré. Il ingurgitait même des litres et des
litres de thé à l’orange.
Tu parles, il doit être en manque, songea Katerina. Elle garda sa réflexion
pour elle-même de peur d’inquiéter Meg.
Jared remerciait Aurore pour son hospitalité et prévoyait de quitter
l’appartement dès qu’il aurait trouvé un toit… Katerina dévisagea Meg dans
l’attente de sa réaction.
— Je suis désolée, grommela-elle, le regard vitreux. Jared est un squatteur,
mais tu n’as qu’un mot à dire et je t’aide à le virer de chez toi.
— Kate, l’arrêta son amie, ne t’inquiète pas. Ce n’est pas un type incapable
de tenir sur ses pieds qui m’effraie.
— Il ne m’effraie pas non plus.
Le regard de la fée devint sérieux.
— Ah oui ? J’ai cru comprendre qu’il t’avait frappée, Kate. Ça ne t’a pas
effrayée, d’être battue ?
Les battements de cœur de Katerina accélèrent. Elle se racla la gorge, le
regard fuyant.
— Je le connais. Je sais ce qu’il est, ne crois pas que j’ignore ses torts, que
je n’ai pas eu envie de le larguer, de le blesser. J’ai eu envie de lui rendre son
coup, à tel point qu’il aurait pu ne jamais s’en remettre. Donc, non, je n’ai pas
eu peur. Je ne souhaite ça à aucune femme, cela dit, je sais que je peux me
défendre. Meg, tu ne sais pas ce que je suis. Tu ne sais pas à quel point je lui
ressemble.
La fée la fixa pendant plusieurs secondes. Cet aveu troublait l’atmosphère,
au point qu’elle ne savait quoi répondre à ça... Les paroles d’Hayden lui
revinrent à l’esprit. Peut-être avait-il raison ?
— J’imagine qu’il est impossible de trouver une salle de bain ? changea de
sujet Katerina.
Gênée, la blonde haussa les épaules.
— Si, bien sûr, mais on verra ça demain. Il ne vaut mieux pas sortir quand
ils sont eux, de sortie.
Conseil noté.
Les deux amies reprirent une conversation quasi normale, abordant le sujet
de la famille de Katerina qui, tôt ou tard, remarquerait son absence.
— Oh ! ils la remarquent, affirma Meg. Seulement ils ne s’en inquiètent pas.
C’est un de mes pouvoirs. Je peux donner à la réalité un ton complètement
différent. Un exemple… Imaginons que tu te blesses. Tu as mal, pire, c’est très
grave. J’utilise ma magie et tu n’es plus inquiète. Tu pourrais attendre la mort
en riant grâce à mon sort.
Réjouissant. Encore d’autres choses ignobles à lui apprendre ?
Légèrement mal à l’aise, Katerina défit le lit et se mit sous les draps.
— Le lit est assez grand pour qu’on dorme ensemble, dit-elle, épargnant à
Meg de s’installer ailleurs, même si elle conservait ses distances.
La lumière éteinte, les rideaux à moitié tirés, le sommeil la gagna.

***
Hayden rangea le compas dans sa chambre et rejoignit son ami dans le
salon. Le calme ambiant l’incommoda très vite, bien qu’au fond, le regard
accusateur de Luther soit encore plus dérangeant que le silence.
— Quoi ? maugréa Hayden.
— Rien, répondit Luther en époussetant son jean, juste que tu es un idiot,
comme toujours.
C’est reparti. À combien de ces conversations en étaient-ils ? Dix au moins,
depuis leur retour à Breath Town.
— Tu ne sais pas te conduire, renchérit Luther. Faudra-t-il que je te calme à
chaque fois que tu la verras ? D’ailleurs, il se peut que l’ange fasse erreur…
— C’est le cas. J’ai sondé son esprit et il n’y a rien. Nathanael se trompe.
Ma… Hum, Katerina est morte. Une bonne nouvelle.
Sa langue avait failli le trahir. Pas question d’exprimer le moindre sentiment
à l’égard de cette femme, plutôt mourir.
Luther analysa l’expression de son visage, à l’affût de ce qu’il attendait
depuis près de trois cents ans. Heureusement Hayden ne lui fit pas se plaisir.
Jamais il ne le dirait.
— En parlant d’idiot, tu en es un toi aussi.
— Ah, et pourquoi ?
Hayden se servit un verre de son précieux scotch, but et sourit d’un air
mauvais.
— Le pacte ? Notre accord ?
Son ami balaya ses paroles d’un geste de la main, peu enclin à repartir sur
ce débat lui aussi.
— Je n’ai pas oublié. J’ai… seulement évolué. Je pèse le pour et le contre
avant d’agir. Tu devrais songer à le faire de temps à autres.
Ses prunelles s’assombrirent.
— Tu sais très bien pourquoi je fonctionne de la sorte.
Passé, présent, futur. Tout se bousculait dans sa tête, le forçant à fermer les
portes de sa mémoire pour garder un semblant de raison. La folie le guettait, il
le savait. C’était ce qui arrivait fréquemment aux vampires hantés par leur
passé, leurs vieux démons. Que faire d’autre hélas ? Cette femme, la Katerina
de 1759, l’avait détruit à jamais, et pas seulement en brisant son cœur.
Elle avait fait massacrer sa famille.
CHAPITRE 17

Le rêve de Katerina fut pour le moins étrange. Plongée dans le noir, elle
s’enfonça petit à petit dans les profondeurs de son sommeil, bien que cette
impression de vide fût bien trop réelle pour n’être qu’un songe.
En réalité, il lui sembla que son esprit montait à une vitesse vertigineuse,
comme porté par un vent surpuissant. Un endroit lumineux apparut
progressivement, comme si le soleil venait peu à peu l’éclairer. Katerina ouvrit
en grand ses yeux gris, ébahie devant tant de splendeur.
Une ancienne citadelle à l’âge indéfinissable s’étendait à perte de vue, sans
commencement ni fin. Tout l’édifice rayonnait d’un blanc immaculé,
surplombant la Terre dans toute sa grandeur et sa magnificence.
Des jardins aux couleurs inexistantes, du moins, ne les avait-elle jamais vues
auparavant, embellissaient ce royaume. Des rivières d’un bleu turquoise
s’écoulaient dans un léger bruit de clapotis et un chant mystique, à la sonorité
tout aussi anormale qu’apaisante, s’élevait dans les airs.
Aussi fou que cela puisse paraître, Katerina parut reconnaître cet endroit.
Comment ? Pourquoi ? Mystère.
L’image se brouilla.
L’obscurité envahissait l’édifice, les nuages prenaient une teinte sombre,
menaçante. Elle ressentit une vive colère qui animait ce lieu, comme si cette
émotion était devenue palpable et se répandait dans l’air. Quoique cela puisse
être, quelque chose ou quelqu’un désirait ardemment la destruction de cet
endroit. Le chaos, la mort, voilà quel était son seul objectif. Du regard, elle
chercha à trouver l’origine de ce trouble. Impossible pour elle de bouger, on la
retenait prisonnière. Devant, la citadelle prenait feu, des cris inhumains,
suraigües, retentissaient à l’intérieur.
Katerina tira sur