LSA1SR
LSA1SR
[Lucille Rybacki]
« Tu étais couvert de pierres précieuses de toutes sortes,
rubis, topaze, diamant, chrysolithe, onyx, jaspe, saphir, escarboucle,
émeraude ainsi que d’or. Les tambourins et les flûtes étaient à ton service ;
ils étaient prêts depuis le jour même où tu fus créé.
Je t’avais oint, comme un chérubin protecteur ;
je t’avais établi sur la sainte montagne de Dieu ;
tu marchais au milieu des pierres aux feux éclatants.
Tu fus irréprochable dans ta conduite, depuis le jour où tu fus créé,
jusqu’au temps où l’iniquité parvint à pénétrer chez toi. »
Ezéchiel 28 : 13-15
© 2017, Lucille Rybacki. © 2017, Something Else Editions.
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CHAPITRE 2
Katerina, le volant entre les mains, tourna à droite, la route était quasiment
déserte. Breath Town, outre les quartiers de l’Éternel, n’était pas très animée de
jour comme de nuit, surtout lorsqu’on se rapprochait des quartiers les plus
chics. Enfin « chic » était un bien grand mot… Pour une ville plutôt moyenne,
Red Street représentait l’élégance si on peut dire, à l’opposé de l’Éternel qui
endossait mieux le rôle des rues coupe-gorge.
Deux ou trois passants et un gamin en vélo se promenaient sur les larges
trottoirs. Les maisons, avec leurs jardins parfaits incluant massifs de fleurs et
gazons taillés au millimètre près, paraissaient vides.
Les commissures de sa bouche s’affaissèrent, l’angoisse tordant son
estomac. Elle aurait reconnu sa maison à des kilomètres à la ronde.
Son père n’était pas du genre à se soucier du regard des autres, bien que la
maison de ses parents fasse partie des plus grandes de la rue. L’énorme chêne à
l’apparence sinistre penchait sur la demeure voisine et la pelouse était
tellement mal entretenue qu’un véritable champ de feuilles mortes dissimulait
le moindre brin d’herbe. Le rosier grimpant ressemblait à un buisson de
ronces. Seul le potager à l’arrière de la maison demeurait entretenu.
Elle respira à fond, se préparant à affronter le champ de bataille qu’était
devenue sa demeure.
La portière côté conducteur claqua, ses pas crissèrent sur le chemin de
graviers conduisant au perron. Elle grimpa les marches en bois, enveloppa la
poignée de la porte d’entrée de sa main et l’actionna.
Une odeur de friture envahit aussitôt son nez. Accrochant sa veste sur la
rampe de l’escalier, Katerina fila à droite et déboucha dans le salon, salle à
manger et cuisine. Le bar faisait office de séparation entre la cuisine et la table
située au centre de la pièce, suivie du divan et du fauteuil qui encerclaient la
télévision et la cheminée.
Un crayon pastel vola dans sa direction. Elle s’abaissa et l’évita au dernier
moment. Son horrible frère éclata de rire. Frère…
Ils n’avaient en réalité aucun lien de sang, puisque son père n’était pas le
géniteur de ce monstre. Il devenait donc son frère par alliance ! Quel joli mot
pour qualifier quelque chose de si horrible, songea-t-elle avec cynisme. Mon
monstre par alliance, oui…
Son cher père tenait à ce qu’elle considère cet intrus de cinq ans comme un
frère à part entière. « Nous sommes une famille recomposée. Une famille, Kate
», lui rappelait-il sans cesse, comme si le dire à maintes reprises allait la
convaincre de cet état de chose.
Ses nerfs se roulèrent en pelote. Non pas qu’elle le détestait à cause de son
horrible mère, après tout, il n’y était pour rien si sa maman chérie était une
vraie peau de vache. Cependant, gènes ou pas, il avait hérité de sa méchanceté à
cent pour cent. Mieux valait engager un bon psychologue avant d’envisager de
s’en occuper ne serait-ce qu’une heure. Même son enseignante à l’école
primaire, réputée pour son extrême autorité, avait jeté l’éponge…
Colin, occupé à dessiner sur la petite table du salon, lui tira la langue. Il
enfourna par la suite un pastel jaune dans sa bouche et le mastiqua. Chacun ses
goûts...
La porte vitrée à l’arrière de la maison pivota en couinant.
— Ah, tu es là, remarqua avec froideur sa belle-mère.
Le terme de belle-mère était déjà trop familial à son goût. Bien sûr, Katerina
ne la considérait pas comme la bienvenue ici. Le seul à se satisfaire de sa
présence évidemment était son père, un fait étrange que ne comprendrait
jamais Katerina. Surtout lorsque des fois, elle entendait de sa chambre
quelques échos de leur ébats… Alyson n’était ni belle, ni gentille et ne
possédait aucun charme capable de séduire un homme. Peut-être était-ce une
sorcière maléfique capable d’ensorceler son père grâce à un sort ? Après tout,
ce balai qu’elle traînait partout pour retirer des poussières imaginaires du
parquet en était la preuve. Ainsi que sa voix de crécelle.
— Bonjour à toi aussi, Alyson, grogna Katerina en se servant du lait frais.
En vérité, elle aurait préféré quelque chose de bien plus fort.
Alyson retira le châle posé sur ses larges épaules tombantes, ôta ses bottes
en veillant à ne pas tacher le parquet ciré et alla se rincer les mains dans
l’évier. Puis elle noua un tablier autour de sa taille généreuse, prête à cuisiner
le dîner.
Katerina ne lui accorda pas un seul regard. En revanche, elle sentait les
horribles petits yeux bruns d’Alyson posés sur sa nuque. Colin rota, balança le
reste de son pastel à travers la pièce et agrippa un pan de son chemisier avec
ses mains sales.
— J’en veux, réclama-t-il. Tout d’suite !
Un sourire discret sur les lèvres, Katerina secoua la brique vide.
— Désolée, il n’y en a plus.
Les joues potelées du gamin rougirent. Il y eut un instant de silence avant
qu’il s’accroche à la jambe de Katerina et tente de la mordre. Celle-ci l’attrapa
par le col de son vêtement et le tira en arrière d’un coup sec. Il lutta encore
quelques secondes et se laissa tomber sur les fesses, des larmes de crocodile
aux yeux.
— Tu aurais pu lui en laisser, la réprimanda Alyson sans vraiment y prêter
attention.
Elle lui tendit les bras pour qu’il vienne se blottir contre sa poitrine.
— Tiens, assieds-toi là, dit-elle en le posant sur le comptoir.
Katerina l’ignora et but son verre avec lenteur, sous le regard de Colin qui
grognait. C’était assez jubilatoire pour elle d’enquiquiner ce morveux, comme
une sorte de… distraction.
— Au fait, reprit sa belle-mère, un jeune blond en tenue débraillée est venu
sonner à la porte, ce matin. Il te cherchait et tenait à peine sur ses pieds.
Le liquide se coinça dans sa gorge et manqua de l’étouffer. Jared, ici ?
— Il est entré ?
Alyson expira avec mépris.
— Bien sûr, nous avons causé toute la matinée et je lui ai servi du thé avec
des petits gâteaux ! Et puis quoi, encore ? Je lui ai dit de partir et de ne pas
revenir. Mais attends que je le dise à ton père ! ricana-t-elle. Je suis sûre que
cela va le ravir d’apprendre que sa fille sort avec un débauché…
Katerina serra les poings de toutes ses forces.
— Que devrais-je dire ?! Tu crois que j’ai sauté de joie quand j’ai appris que
mon père sortait avec toi ? (Elle la toisa de la tête aux pieds.) C’est comme ça,
on n’a pas toujours ce qu’on veut dans la vie.
Les yeux d’Alyson s’exorbitèrent. Ses traits se tordirent violemment en un
rictus de colère.
— Comment oses-tu me parler sur ce ton ?!
Elle haussa les épaules.
— C’est très facile, en fait.
Là-dessus, elle s’empressa de gagner le premier étage.
Cette petite scène avait de quoi paraître anodine, typique d’une dispute entre
une adolescente et la compagne de son père. Mais ça ne l’était pas. Katerina ne
parvenait pas à la supporter, elle l’excédait à un point inimaginable.
La senteur d’encens enveloppant sa chambre apaisa un peu son courroux.
Elle songea au concert de ce soir-là, lequel représentait bien plus qu’une
sortie à ses yeux : il lui permettrait de ne pas assister au dîner. Son père lui en
voudrait sûrement mais cela n’avait pas grande importance.
Une fois lavée, Katerina enfila une tenue plus décontractée : un débardeur
bleu nuit, sa veste en cuir et un pantalon noir élastique. Elle s’observa un
instant dans le miroir de sa coiffeuse et remarqua une fois de plus ce qui
troublait tant les gens : la maturité de ses traits. Non pas que son visage était
strié de rides, mais il dégageait quelque chose d’anormal et de peu rassurant.
Du moins, c’était ce que disaient les inconnus en la rencontrant.
Bientôt, huit heures sonnèrent. Le concert ne commençait qu’à neuf heures,
néanmoins il lui fallait partir d’ici au plus vite. Katerina se sentait comme un
rat en cage, proche de la folie.
La porte d’entrée claqua, coupant court à ses pensées. Son père venait
justement de rentrer. Katerina, étonnée, pesta. Elle pensait avoir encore
quelques minutes devant elle pour filer en douce sans que son absence ne soit
remarquée. Évidemment, George, d’ordinaire en retard pour le dîner, décidait,
juste pour ce soir, de changer ses bonnes vieilles habitudes !
Il était promoteur immobilier et avait participé à la construction d’une bonne
centaine de maisons à Breath Town. Tout le monde à Red Street le connaissait,
tout autant que sa fille soi-disant dégénérée, que les voisins désignaient du
menton à chaque fois qu’elle mettait un pied dans le jardin.
Son sac à la main, la jeune femme redescendit et s’apprêta à sortir quand
même.
La voix grave de son géniteur résonna au même instant.
— Kate, dit-il en défaisant le col de sa chemise. Où est-ce que tu vas, comme
ça ?
Sa fille se crispa, les épaules rentrées.
— Au Paradise. Tu te rappelles, je t’avais dit qu’il y avait un petit concert ce
soir.
Il croisa avec rigueur les bras autour de sa poitrine. Hormis les yeux gris, il
ne lui ressemblait pas vraiment. Ses cheveux châtain clair, zébrés de mèches
grises, commençaient à se dégarnir, son large front était barré d’une ride
profonde et son long nez faisait ressortir ses sourcils espacés et arqués.
— Encore ce stupide groupe ! s’irrita-t-il. Je parie que ce Jared sera là ? Tu
sais très bien qu’il ne me plaît pas…
Tiens, Alyson avait été plus rapide que prévu. À moins qu’elle n’ait appelé à
son travail pour l’informer au plus vite que sa fille côtoyait un type peu
fréquentable ? Tout était possible avec elle.
Katerina l’interrompit d’un ton acerbe.
— Oui, énumère-moi plutôt les choses que tu aimes chez moi, ça ira
beaucoup plus vite.
Toujours les mêmes discussions, songea-elle, lasse en se retenant de le
blesser par une de ses répliques cinglantes.
Il la menaça du doigt.
— Ne sois pas désobligeante. Je ne suis pas d’humeur, ce soir. Tu restes,
point final. Alyson va faire un merveilleux dîner et je souhaite que nous le
partagions ensemble, comme une…
— Comme une famille, je sais. Lâche-moi un peu avec ça, s’irrita-t-elle. Tu
parles de famille comme si c’était la solution à tous mes… nos problèmes. Tu
sais que ce n’est pas le cas. (Elle se pinça l’arête du nez.) Écoute, on en
reparlera une autre fois. Demain, au prochain dîner. J’y vais !
Sur ce, elle ouvrit la porte et se rua dehors. Bouche bée, George ne chercha
pas à la convaincre de rester.
***
Katerina rit à gorge déployée. Pour quelle raison ? Pas la moindre idée,
l’alcool la noyait dans cette hilarité si particulière, presque irréelle, et elle
appréciait tellement cette sensation !
Jared, en la serrant plus près contre lui, demanda un autre verre.
Billy grogna.
— Tu ne crois pas que vous êtes assez bourrés, tous les deux ?
Jared roula des yeux, l’air de dire : « Relax, je maîtrise. »
Le barman s’exécuta à contrecœur. Mark, Ian et le restant du groupe
passèrent lui dire au revoir avant de filer.
— Pourquoi tu rigoles ?
L’adolescente haussa les épaules avant de frémir sous le contact des lèvres
de Jared dans son cou. Frémissements qui ne purent l’empêcher de ressentir
une certaine appréhension. Elle connaissait son petit ami : ses subites preuves
d’affection n’étaient pas anodines, surtout lorsqu’il avait suffisamment bu.
— J’en sais rien. Je crois que je suis complètement…
— Saoule, termina la personne qui se glissait entre eux. Viens, je te ramène.
Adam aida Katerina à se remettre sur pieds, Jared les observant de son
regard le plus noir. Il se leva d’un coup en balançant son tabouret derrière lui.
— Adam, c’est ça ? dit-il d’un ton arrogant. Qu’est-ce tu fous ?
Celui-ci le toisa avec tout le mépris dont il était capable.
— Ça ne se voit pas ? Je rentre. Avec Katerina.
— Tu ne crois pas qu’elle est assez grande pour le faire toute seule ?
Les deux hommes se défièrent du regard. Jared, le plus grand et le plus
violent des deux, s’avança, les épaules carrées. Meg eut beau leur conseiller de
se calmer, ils l’ignorèrent. Sa petite voix cristalline ne pouvait rivaliser avec la
leur.
Katerina prit alors la parole. Bourrée ou pas, la façon dont Adam l’avait
traitée tout à l’heure ne lui plaisait pas. D’accord, elle savait que son meilleur
ami ne faisait ça que pour lui ouvrir les yeux, quitte à lui jeter des paroles
blessantes à la figure. Mais elle n’avait pas envie de délaisser Jared.
— Jared va s’en occuper, déclara-t-elle.
— Il a bu, siffla Adam entre ses dents serrées.
— Ma maison n’est pas loin. On se voit demain en cours.
Elle s’appuya contre l’épaule de son petit ami, et ensemble, ils quittèrent le
Paradise.
Elle faisait ce choix uniquement pour ne penser à rien d’autre. À l’inverse,
quitter le Paradise et rentrer chez elle signifiait un horrible retour à la réalité
qui ne l’enchantait guère.
Le parking était à moitié vide et la lumière des réverbères grésillait. Ils
grimpèrent à l’intérieur de la fourgonnette. Tant pis pour sa Ford, elle
viendrait la récupérer le lendemain.
Une forte odeur de tabac froid lui souleva le cœur. La jeune femme pria
pour qu’il démarre au plus vite et la ramène chez elle. Elle grelottait, frottant
ses mains l’une contre l’autre. Rien de tel qu’un parking mal éclairé pour lui
donner la chair de poule. Malheureusement Jared ne paraissait pas aussi pressé
de rentrer. L’air serein, il alluma le poste radio et commença à chantonner.
— Jared, qu’est-ce que tu attends ? s’impatienta-t-elle. Je suis gelée et, vu
l’heure qu’il est, mon père va me tuer si je traîne encore à rentrer…
Il posa ses doigts sur sa bouche pâle.
— Justement, ton père ne veut pas que je passe te voir chez toi. Il faut bien
qu’on en profite ailleurs.
Sans prévenir, il attrapa ses lèvres entre les siennes et l’embrassa
langoureusement. Après une seconde d’hésitation, Katerina se pressa contre lui
autant que l’habitacle encombré de la fourgonnette le lui permettait. Son cœur
battait vite, sa peau s’embrasait au contact des mains chaudes de Jared, le désir
venait peu à peu chasser la torpeur due à l’alcool.
Tu es si puérile ! la réprimanda la petite voix. Peu importait. Du moins
jusqu’à ce qu’une étrange sensation lui donne des frissons. C’était comme si…
elle n’était pas à sa place, pas dans son corps. Même Jared lui paraissait
différent sous le contact de ses doigts. Décidant de mettre ça sur le compte de
l’alcool, Katerina tenta d’ignorer son malaise.
— Détends-toi, murmura-t-il contre sa peau en remontant son tee-shirt sur sa
poitrine.
Génial ! Il semble vouloir faire ça dans la camionnette… Manque plus
qu’Adam arrive !
Elle ignora sa conscience, si tant est que ce soit elle qui prenait un malin
plaisir à la sermonner. Écrasée contre son torse, haletante, elle glissa ses
doigts au travers de sa chevelure, le corps en ébullition. Leurs langues
entamaient une danse sensuelle que rien ni personne n’aurait pu arrêter...
Quand cette curieuse impression la traversa à nouveau. Cette scène avait un air
de déjà-vu, même si ce n’était pas la première fois que Jared l’embrassait avec
fougue.
Ses yeux gris perle s’ouvrirent en grand. L’espace d’un instant, Katerina se
vit enlacer un autre homme. Plus grand, plus fort, plus dangereux encore que
son petit ami.
Un rire résonna avec force dans ses oreilles, l’obligeant à boucher ses
tympans avec ses mains.
Effrayée, elle brisa leur étreinte et recula.
Jared fronça ses sourcils.
— Quoi ? grommela-t-il d’une voix rauque.
— Je, j’ai… rien. Je crois qu’on va s’arrêter là.
Les yeux ronds, il la toisa comme si elle avait perdu la tête.
— Tu rigoles, j’espère ? Allez, parle. Qu’est-ce qui te gêne ? Adam est dans
les parages ? Tu veux qu’on trouve un endroit plus tranquille ?
Non, elle ne tenait pas à coucher avec lui, point barre. L’envie, même si elle
se faisait de plus en plus ressentir ces derniers temps, venait de lui passer.
Comme lieu pour une première fois, elle pouvait espérer mieux qu’une
camionnette, non ? Bien sûr, elle savait que Jared se fichait bien de l’endroit,
lui dont l’expérience sexuelle ne s’arrêtait pas à une ou deux conquêtes.
D’après les dires de ses plus proches amis : voiture, ascenseur ou chambre,
Jared n’hésitait jamais. Il serait pourtant obligé de faire une exception avec
elle, elle qui ne désirait pas être traitée de « coup d’un soir ».
Épuisée et nauséeuse, Katerina secoua la tête tout en se passant les doigts
dans les cheveux. Et elle était sûre d’avoir vu un autre visage à la place de celui
de Jared. Cette image, si rapide, s’avérait trop floue pour qu’elle puisse se la
remémorer.
Sans oublier le fait que taper sa copine ne méritait pas une récompense.
Après plusieurs excuses sincères, peut-être accepterait-elle de se montrer plus
gentille. Katerina n’était pas docile au point d’accepter tout et n’importe quoi.
Jared lui faisait ressentir les petits frissons quotidiens dont elle avait besoin,
cependant, il était temps qu’elle impose ses limites.
Enfin, tu reprends le contrôle des choses !
— Calme-toi, Jared. On s’est bien amusés, c’était sympa, maintenant je veux
rentrer chez moi.
Courroucé, il souffla profondément par le nez.
— Tu sais, ton ami Adam, il est con mais quand même, je lui adresse tout
mon soutien ! cracha-t-il avec humeur. Tu es indécise, Kate ! À un
point inimaginable !
Vexée, elle le toisa de son air le plus froid avant de soupirer. Il lui fallait
faire une pause, remettre ses idées en place. L’alcool avait sûrement aggravé
tout son état général, elle n’y voyait plus clair.
Katerina voulut ouvrir la portière mais il l’en empêcha et la força à se
rasseoir. Ses mouvements étaient si brutaux qu’il lui cogna la tempe avec son
coude.
— Lâche-moi, Jared !
— Roh, excuse-moi ! Il faut toujours que tu gâches tout. Tu réfléchis trop !
Il lui prit le visage à deux mains et l’embrassa de force. Serrant le poing,
Katerina lui porta son coup en plein dans les parties sensibles. Le jeune homme
cria et posa le front sur le volant, ses mains jointes là où ça faisait mal.
— Merci pour le verre, au fait ! s’écria-t-elle en descendant de la
fourgonnette.
— Tu vas me le payer !
Une portière claqua.
Katerina se mit aussitôt sur la défensive, prête à se battre s’il venait à la
rattraper, avant d’entendre comme un corps s’affaisser contre terre. Alarmée,
elle fit volte-face. Personne hormis Jared qui, à sa grande surprise, venait de
s’étaler devant sa camionnette.
— Jared ? demanda-t-elle d’une voix craintive en s’approchant un peu.
La peau au-dessus de son arcade sourcilière semblait brûlée, comme si
quelqu’un l’avait cogné avec un poing chauffé à blanc. Il gémit et s’évanouit.
Les mâchoires serrées, Katerina s’aperçut ensuite qu’une silhouette sombre
et grande se tenait à côté de lui, la tête penchée vers le sol. Elle ne discernait
pas son visage dans la pénombre.
Sa colère laissa d’abord place à l’incompréhension, puis à la panique. Elle
se mit à trembler, effrayée. L’inconnu n’était pas seul : il se décala, laissant
place à quelqu’un d’autre.
Un homme accompagné d’un enfant de neuf ou dix ans se tenaient près de
son petit ami inconscient. Elle voulut appeler à l’aide quand un poids écrasa
son épaule.
CHAPITRE 4
Elle porta son attention sur l’individu qui la retenait par le bras. Tout aussi
gigantesque que celui accompagnant l’enfant, son visage était dénué
d’expression. Ses traits, immobiles, semblaient aussi durs que de la pierre. Elle
ne put s’empêcher de se demander s’il était capable de sourire.
— Es-tu Katerina Gordon ? demanda ce dernier.
Elle ne pipa mot, la peur retenant sa langue jusqu’à ce que la main de
l’inconnu se mette à chauffer et brûler sa veste. Comment était-il capable de
faire ça ?
— Oui, c’est moi ! hurla-t-elle en tirant sur son bras. Assez !
Il obéit et la relâcha. Consternée, elle le dévisagea. Et avant qu’elle
n’envisage de fuir, il ordonna :
— Ne bouge pas.
Aussitôt, chaque muscle de son corps se tétanisa. Katerina n’entendait que
son cœur battre furieusement à ses tempes.
L’enfant darda un œil méfiant sur Jared avant de s’en détourner pour
avancer d’un pas tranquille dans sa direction. Ses iris étaient d’une curieuse
couleur : un mélange de doré qui étincela lorsqu’il passa sous un réverbère.
Les deux hommes, pourtant plus âgés, s’écartèrent avec respect sur son
passage.
— C’est donc toi, constata-t-il.
Le timbre de sa voix la fit frémir. Ses traits froids et ronds lui inspiraient
pour une raison inconnue la pire des craintes. En comparaison, Colin passait
pour un mignon petit angelot.
— Je m’attendais à quelque de chose de plus… grandiose, se moqua-t-il
d’un ton narquois.
Ses comparses sourirent.
— Bien, au moins, nous n’aurons pas fait tout ce voyage pour rien.
Toutefois, avant que mes soldats ne te détruisent, j’aimerais que tu
m’expliques…
Il n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Un grondement digne d’un coup
de tonnerre résonna, suivi de crépitements électriques. Une mince fissure se
forma sur la gauche, non loin de Jared. On aurait dit que quelqu’un s’amusait à
fendre l’air, dans la mesure où une telle chose serait possible. La crevasse
s’élargit, laissant place à une silhouette étincelante.
Katerina essaya une dernière fois de défaire ses liens invisibles. En vain,
cela ne fit que l’essouffler.
L’enfant se retourna.
— Que fais-tu ici ? s’agaça-t-il.
La silhouette perdit de sa splendeur et fut remplacée par un homme
parfaitement normal. Il était vêtu d’un long manteau et d’un jean, rien de bien
original, ou de terrifiant.
Les prunelles grises de la malheureuse captive osèrent, après un instant
d’hésitation, affronter les siennes. Sa curiosité, principal défaut chez elle, était
un tantinet plus forte que sa peur.
Mais le regard de l’inconnu, d’un bleu-vert tranchant, lui fit l’effet d’une
douche froide. Non pas parce que ses traits possédaient quelque chose d’inédit,
à vrai dire, il semblait tout juste avoir atteint la trentaine… Sa présence
dégageait quelque chose de puissant et de paisible. Il se tenait droit, fier, sans
qu’aucun mépris n’émane de lui. Son visage était détendu, ses mains posées le
long de son corps.
Sa grandeur ne dépassait, néanmoins, pas celle de l’enfant, lequel paraissait
tout aussi noble que cruel.
— Tu oses venir m’interrompre ? s’enflamma le gamin.
— Sauf votre respect, Haziel, répondit l’accusé, je pense que j’arrive juste
au bon moment.
— Ah oui ? brailla ledit Haziel. Et que comptes-tu faire ? (Il désigna de ses
deux mains les hommes qui l’accompagnaient.) Mes Séraphins et moi
comptions mettre fin à cette guerre imminente… Vois-tu un mal à cela ? Veux-
tu mourir pour cela ?
Un éclair zébra le ciel. Nouveau coup de tonnerre, les nuages prirent une
teinte violette.
— Rentre, lui conseilla l’enfant d’un ton menaçant. Tout de suite.
— Hors de question ! Vous ne toucherez pas un cheveu de cette humaine.
— Comme tu voudras.
La suite, Katerina ne put que l’entendre. L’ennemi d’Haziel lui cria de
fermer les yeux et de ne les ouvrir que lorsqu’il le lui ordonnerait. Elle obéit
sans réfléchir, mais même à travers ses paupières closes, des flashs lumineux
parurent lui griller ses rétines. Un vacarme assourdissant envahit ses oreilles.
Du verre se brisa. Le combat sembla durer des heures, ou bien elle avait
complètement perdu la notion du temps.
Encore un éclair, des grésillements et le parking retrouva son calme.
— C’est bon, la rassura-t-il. Est-ce que ça va ?
Comment avait-il fait pour se débarrasser de ses trois agresseurs à lui seul ?
Et aussi vite ? Katerina tenta d’ouvrir la bouche, sans succès. L’inconnu, après
un court instant de réflexion, comprit son problème et murmura quelques mots
dans une autre langue. Le résultat fut immédiat : ses muscles endoloris se
décontractèrent un à un, comme si elle reprenait vie.
Chamboulée, les jambes de Katerina tremblèrent. Elle avait l’impression
d’avoir couru des heures à toute vitesse.
D’un geste vif, l’homme tendit son bras pour la rattraper avant de marquer
un temps d’arrêt, l’air confus. Ses sourcils se froncèrent puis il se rétracta,
ramenant sa main contre son torse. Étrangement, la présence de la jeune
femme le troublait bien plus que… tout ce qui venait de se passer. Katerina
tomba sur les fesses.
— Qui êtes-vous ? couina-t-elle, des larmes roulant sur ses joues.
L’homme, ou du moins la chose ressemblant à un homme, l’observa en
penchant la tête sur le côté, comme l’aurait fait un chien en entendant un bruit
nouveau. Une lueur compatissante animait son regard, cela dit il ne chercha pas
une seconde à exprimer sa pitié ou sa sollicitude. Pire encore, sa réponse lui
donna l’impression d’avoir reçu un coup de marteau sur la tête.
— Le fruit de ton imagination.
— Quoi ? Arrêtez de mentir, je vous vois en ce moment…
— Bien sûr que non, la coupa-t-il d’une voix sèche. Vous hallucinez comme
toujours, ça ne devrait même plus vous étonner. Rien de tout ça n’est arrivé.
Allez retrouver votre compagnon.
Elle se sentit défaillir. Comment osait-il ainsi la tourner en ridicule ?
Il tourna les talons.
— Non ! hurla-t-elle, hystérique. Restez ! Je ne suis pas folle !
Elle se remit avec peine sur ses pieds et courut après lui.
— Silence ! exigea-t-il en lui faisant face pour la dernière fois. Si, vous êtes
folle. Oubliez cette soirée… c’est dans votre intérêt.
Un vent puissant fouetta son visage, l’obligeant à fermer les yeux. Et
lorsqu’elle les rouvrit, le mystérieux inconnu avait déserté le parking. Il ne
restait plus que cet inutile de Jared.
Le tonnerre gronda dans le lointain, des gouttes de pluie tombant de temps à
autre.
Katerina s’affaissa sur les genoux, dépitée. Ses membres lui semblaient
toujours paralysés, même si c’était plutôt le désarroi et non un étrange
phénomène qui la tétanisait. Des larmes poissaient ses joues, répandant des
traînées de khôl.
Soudain, les portes du Paradise s’ouvrirent à la volée, Adam, Meg et
d’autres personnes se précipitèrent vers elle.
— Tu vois, disait quelqu’un, j’avais raison ! Il se passait bien un truc louche
dehors !
— Ouais, genre deux ivrognes qui se battent, railla un autre.
Adam s’agenouilla à ses côtés et palpa son visage, ses épaules, ses bras,
cherchant des traces d’une possible agression.
— Kate, qu’est-ce qu’il s’est passé ? paniqua-t-il. Réponds !
Celle-ci parut revenir à la réalité en une seconde.
— C’étaient les lumières, murmura-t-elle en balayant les alentours d’un
regard effrayé, presque dément, ils ont essayé de me tuer !
Le jeune homme eut un mouvement de recul, comme giflé. Il garda le
silence l’espace d’une seconde avant que sa mine inquiète vire à l’air blasé.
— Tu as bu, se rappela-t-il, je pense que tu as dû… halluciner…
Ce seul mot suffit à la faire bondir sur ses jambes. Elle ne pouvait plus
l’entendre. Pensait-il vraiment que son amie était folle ? Était-ce de l’amitié
qu’il lui portait, ou de la pitié ?
— Non ! Ils se sont battus ! Je les ai entendus briser du verre ! Regarde par
toi-même !
Ils tournèrent tous sur eux-mêmes, mais il n’y avait rien à voir qui ne sortait
de l’ordinaire : pas de traces de combat, de verre en miettes. Les épaules de
Katerina s’affaissèrent. Elle n’avait pas divagué, bon sang ! Pourtant, tout
prouvait le contraire.
— Allez, compatit Adam, ce n’est pas grave. Je suis sûr que Jared a mis une
drogue dans ton verre, histoire de te faire planer…
— Jared !
Son petit ami gisait toujours sur le sol. C’était sa preuve. Tombant de
nouveau à genoux, elle se pencha et examina son visage. Son arcade
sourcilière était bel et bien brûlée. La paupière de son œil avait gonflé et son
sourcil roussi sentait le brûlé. Elle lui donna une claque. Il gémit. Une autre. Il
jura et se réveilla. Ses yeux verts la fixèrent d’un air vide.
— Quel mal de crâne ! Kate, tu m’as défoncé la tête.
Bouche bée, elle lui colla encore une gifle.
— Arrête, protesta-t-il en s’appuyant sur les coudes. Je t’ai déjà dit que
j’étais désolé ! Qu’est-ce que tu veux que je fasse d’autre ? Que je te supplie à
genoux ? Non mais j’te jure…
Jared rechuta avant de tendre la main à Adam qui, de marbre, releva
Katerina et la serra contre son torse sans lui accorder son aide.
— Je lui ai rien fait, assura le musicien, c’est elle qui m’a cogné.
— Bien sûr que non ! contra l’intéressée.
Adam haussa les épaules.
— Au moins, vous êtes quittes.
La jeune femme se dégagea de son étreinte.
— Puisque je te dis que je n’ai rien fait ! s’énerva-t-elle. C’est eux qui l’ont
frappé !
Meg, encore à l’écart, se rapprocha et aida Jared à se remettre sur pied. Il la
remercia et cria de nouveau lorsqu’elle toucha la blessure de ses doigts
manucurés.
— Ça a l’air brûlé, dit-elle.
Une mine perplexe animait son visage.
— C’est bizarre…
— Laisse tomber, coupa court Adam. Soit c’est Kate qui l’a frappé, soit ce
crétin a dû confondre sa cigarette avec son œil en utilisant son briquet. Faut
arrêter les pétards, mec.
Jared rit jaune.
— Va te faire voir ! lâcha-t-il en arrangeant d’un air hautain sa veste en jean.
Je ne lui ai rien fait, OK ? C’est pas comme si j’avais du temps à perdre…
Sur quoi, il se détourna d’eux et retrouva l’intérieur du bar en délaissant
Katerina sans lui accorder un seul coup d’œil.
Affolée et persuadée que cette attaque ne provenait pas de son imagination,
Katerina attendit qu’Adam et Meg lui tournent le dos pour fuir. Elle se devait
de retrouver ces inconnus !
Les bras serrés autour de sa taille, Katerina s’enfonça dans les ruelles mal
éclairées. Son souffle se répercutait contre les murs froids et humides des
habitations. D’un pas d’abord lent, elle se mit ensuite à trottiner, certaine que
ces choses allaient revenir si elle s’isolait. Au-dessus de sa tête, le ciel, à
présent dégagé, laissait entrevoir quelques étoiles. Qu’était-il en train de lui
arriver ? Comment cette journée avait-elle pu autant tourner à la catastrophe ?
Allait-elle pouvoir surmonter tout ça ?
Des bruits se firent entendre : des crissements de pneu au loin, un tintement
métallique et… des murmures.
Katerina accéléra, jusqu’à courir n’importe où pourvu que sa terreur
disparaisse.
Vous hallucinez comme toujours, ça ne devrait même plus vous étonner.
Des ombres, difformes, cauchemardesques, parurent la poursuivre, s’étirant
sur le sol glacé.
— Revenez ! s’égosilla-t-elle à l’adresse de ces inconnus mystérieux. Vous
n’êtes pas une hallucination !
Arrivée dans le centre de Breath Town, des jeunes assis sur les marches
devant un immeuble l’observèrent. Avec ses cheveux en bataille, son regard
d’animal traqué et ses cris, ils la prirent sûrement pour une folle furieuse.
— Hé, ça va, madame ? demanda une fille, sa jupe trop courte dévoilant ses
cuisses potelées.
À bout de souffle, Katerina ne lui répondit pas. Ses côtes et ses poumons lui
faisaient un mal de chien.
— T’approche pas d’elle, l’avertit un garçon à la peau mate, elle a l’air
complètement barrée.
La lumière des lampadaires et des enseignes encore illuminées éblouit
Katerina, qui ne désespérait pas. Ces types et ce gosse devaient bien être
quelque part ! Personne ne pouvait disparaître ainsi ! C’était complètement
impossible. Elle s’arrêta au beau milieu de la route, vide de véhicules pour
encore quelques secondes.
— Madame, reprit la fille avant qu’une de ses copines ne l’interrompe :
— Madame ? répéta-t-elle. T’as vu sa tête ? Genre, elle est à peine plus
vieille que nous !
— On s’en fout ! s’exclama le garçon, dont le jean glissait peu à peu sur son
postérieur. Laissons-la.
L’adolescente tout en rondeurs lui ordonna de se taire, ses cheveux roux
brillant sous la lumière électrique.
— Vous devriez vous écarter de la route, insista-t-elle en s’adressant à
Katerina.
Les yeux fixés vers le ciel, elle n’entendait pas. Un frisson désagréable
venait de traverser son dos. Une odeur particulière picota ses narines,
lesquelles étaient soudain plus sensibles qu’à l’ordinaire. Une succession
d’images désorganisées brouilla sa vue. Un champ, une lumière vive, des rires
légers… le calme de sa voix, sa senteur.
Le hurlement d’un klaxon emplit ses oreilles mais son corps demeura
immobile, ses membres ne répondant plus aux ordres de son cerveau. Elle eut
juste le temps d’ouvrir les yeux pour voir les phares d’un véhicule se
rapprocher à toute vitesse. Même avec sa force, le choc allait lui être fatal.
Peut-être le mystérieux inconnu fait de lumière allait intervenir à la dernière
seconde ?
Tout à coup, une main puissante agrippa son avant-bras et la tira d’un geste
brusque hors de la route. Le souffle généré par le passage du camion souleva
ses cheveux une seconde après.
Accrochée à son sauveur, Katerina tremblait comme une feuille.
— Est-ce que ça va ? se renseigna la personne qui l’empêchait de
s’effondrer par terre. Mademoiselle ?
— Je… oui, je n’ai rien.
Ses prunelles grises restèrent fixées sur la route, son sang tambourinant
dans ses tempes.
— Vous êtes avec quelqu’un ?
L’inconnu tourna son visage vers le sien et tressaillit. Elle sentit l’étreinte
autour de son bras se relâcher puis, à peine reprenait-elle ses esprits que son
mystérieux bienfaiteur avait disparu du trottoir.
— Kate ! héla Meg qui venait de la retrouver Dieu seul sait comment. J’ai eu
tellement peur ! cria-t-elle en l’attirant dans ses bras.
La réaction de sa nouvelle amie l’étonna et… la réconforta. C’était si bon
d’être dans les bras de quelqu’un.
— Tout va bien, la rassura Katerina. Il m’a sauvé…
— Qui ça ?
Le regard bleu acier de Meg balaya l’avenue sombre.
— J’en sais rien…
— T’as vu ça ! cria le garçon de l’autre côté de la rue, ses amies encore
ébahies que Katerina ne se soit pas fait écraser. Ce mec s’est déplacé plus vite
que l’éclair !
CHAPITRE 5
Katerina se leva du bon pied le samedi matin. La nuit avait été calme et
aucune hallucination n’était venue la déranger. Une aubaine. Même les farces
de Colin ne réussirent pas à saper son moral.
Alyson se montra froide, comme à l’accoutumée, et son père qui partait
travailler, toujours aussi peu attentionné. Un de ses collègues venait de
l’appeler en catastrophe et le réclamait au plus vite sur le chantier.
— Ils ont stoppé la construction, s’angoissait-il en cherchant ses clés partout
y compris dans les poches de Colin. La police est sur les lieux. Patrick ne m’a
pas dit pourquoi, ça a l’air grave. Chérie, tu n’as pas vu mes clés ? Colin,
arrête d’écraser ton beignet sur la table !
Sa femme désigna du doigt l’attaché-case posé sur le guéridon.
— Je parie qu’elles sont en dessous.
— Bingo ! s’écria George. Je ne te dis pas à quelle heure je rentre. Ne
m’attends pas pour le dîner.
Sur quoi, il fourra son petit déjeuner dans sa bouche et fila, sa fille ayant la
ferme intention de l’imiter.
Enfonçant son portable au fond de la poche de son jean, sa veste en cuir sur
le dos, Katerina avala en hâte son café. Elle avait prévu de passer prendre Meg
et d’aller retrouver Jared ensuite.
Alyson lui bloqua le passage.
— Qu’est-ce que tu comptes faire ? se renseigna-t-elle, ses sourcils fins ne
formant qu’une barre au-dessous de son front.
— Eh bien, si je me dirige vers la porte, c’est que je veux sortir, non ?
— Tu sais très bien ce que je veux dire.
La jeune femme se massa la nuque, très pressée d’en avoir fini avec cet
interrogatoire.
— Je pars chercher Meg pour que nous allions faire ensemble les boutiques.
Réponse satisfaisante ?
Colin cracha contre les portes vitrées donnant sur la véranda.
— Rentre à l’heure.
— Mouais.
Sa toute nouvelle amie vivait en plein centre-ville, après Mist Street. Il lui
faudrait à peine vingt minutes pour la rejoindre, Breath Town n’étant pas la
plus grande ville de Caroline du Nord. Elle conservait néanmoins un côté
provincial et tranquille que Katerina appréciait particulièrement. Des forêts aux
couleurs de l’automne, des cascades fraîches et très pratiques l’été ; de
magnifiques décors naturels qui compensaient la taille moyenne de cette ville.
Elle engagea son véhicule dans une rue étroite sur la droite et, bientôt, un
vieil immeuble en briques rouges apparut. Sa voiture garée sur le trottoir, elle
grimpa jusqu’au premier étage, sonna et rencontra pour la première fois la
mère de Meg.
C’était son portrait craché. Des yeux bleu acier, un teint pâle, le visage tout
en longueur et de beaux cheveux blond miel qui, à la différence de sa fille, lui
tombaient jusqu’aux reins. Quelques rides marquaient le coin de ses paupières
et une cicatrice blanche barrait l’une de ses joues.
— Tu dois être Katerina, devina Mme Evans en l’invitant à entrer.
L’intéressée acquiesça.
— Enchantée de vous rencontrer, Mme Evans.
— Oh, tu peux m’appeler Aurore. Installe-toi, je vais chercher ma fille.
Elle s’assit sur le canapé usé du salon et attendit, patiente. La pâleur du matin
s’infiltrait à travers les portes vitrées menant au balcon, révélant la poussière
qui voltigeait autour des meubles. Une dizaine de photos mises sous cadre
étaient disposées çà et là sur la table basse. Des filles tout aussi belles les unes
que les autres malgré leur différence d’âge, entourées de deux hommes, lui
souriaient gaiment. Elle leur rendit un petit sourire, conquise par la gentillesse
que dégageaient les gens de cette photo.
Ses yeux glissèrent vers la cuisine et s’écarquillèrent. Elle ne les avait pas
remarquées en entrant mais, maintenant, il lui était difficile de les ignorer. Il y
avait des plantes partout. Dans des pots, des vases et même des saladiers. Un
bonzaï trônait sur le guéridon, un petit rosier aux magnifiques fleurs jaunes
poussait à côté de la porte d’entrée, des plantes aromatiques ornaient le
comptoir.
Certaines fleurs exotiques, pourtant réputées pour leur besoin de chaleur,
étaient disposées des deux côtés du canapé. Une petite pousse d’à peine
quelques centimètres grandissait dans une vieille terrine remplie de terre
humide. Katerina n’en croyait pas ses yeux. Cet endroit ressemblait bien plus à
un jardin qu’à un appartement.
— Kate ! s’exclama Meg en débouchant du couloir de droite, sa mère sur ses
talons. J’avais complètement oublié que tu devais venir. Excuse-moi.
En effet, elle était encore en robe de chambre.
— Ce n’est rien.
— Une tasse de thé ? proposa Aurore.
— Deux s’il te plaît, lui demanda sa fille.
Plus tard, après avoir bu son délicieux thé aromatisé à l’orange, son amie la
fit venir dans sa chambre. OK, Meg et sa mère sont folles des fleurs, en
déduisit-elle.
La chambre ressemblait beaucoup au salon, à quelques détails près. On
pouvait circuler sans risquer de renverser un vase… mais plutôt une fée. Il y en
avait de tous les genres : en bois peintes à la main, en résine, pailletées,
entourées de lutins ou de dragons. Même les murs étaient recouverts de posters
représentant des créatures fantastiques.
— On est loin de la fée Clochette, remarqua Katerina, un peu effrayée par
ces enchanteresses aux allures de guerrières sanguinaires et intimidantes.
— Je confirme, rigola son amie. J’aime qu’elles soient un peu...
surprenantes. On les prend plus au sérieux.
La majorité des fées représentées sur les murs s’accompagnaient de dragons
crachant des flammes, dont le regard malicieux n’inspirait rien de bon.
— Je file à la salle de bain m’habiller et ensuite on y va, OK ?
— Mmmh.
Meg disparut de la pièce, abandonnant Katerina aux ensorceleuses féroces.
Comme épiée, elle s’assit sur le lit à baldaquin et tira le rideau de manière à
ne plus les voir. Les minutes s’étirèrent. Curieuse de nature, elle souleva un
livre posé à plat sur l’oreiller et lut les premières lignes. Vraiment étrange. Il
était question de Sylphes, des êtres mâles entre le lutin et la fée, tout droit sorti
des croyances celtiques et germaniques. Qu’est-ce que Meg trouvait de
passionnant là-dedans, elle se le demandait. Elle reposa le livre à sa place.
Un gobe-mouche posé sur la table de chevet se referma sur sa proie.
— Je suis prête, claironna Meg.
Elle enfila un manteau par-dessus son pull et ébouriffa élégamment sa
chevelure.
— Dis, voulut savoir Katerina avant de partir, tu ne m’as pas parlé de tes
recherches… Qu’est-ce que tu as trouvé ?
— Oh, ça. Rien. Enfin… Je t’en parlerai plus tard.
— Et quand, plus tard ?
Katerina la suspectait de lui cacher des choses.
Le fait est que son appartement ressemblait à un jardin botanique, sans parler
de son goût démesuré pour les filles à ailes qui ne faisait qu’accentuer sa
méfiance. C’était sûrement stupide, sans doute, mais elle ne pouvait s’empêcher
de rester sur ses gardes.
Sa réponse évasive eut le don d’alourdir l’ambiance. Décidément, personne
ne faisait l’effort de se montrer honnête avec elle. En silence, elles gagnèrent
la voiture de Katerina et grimpèrent dedans.
Plusieurs minutes s’écoulèrent avant que l’une des deux adolescentes ne se
décide enfin à parler.
— Bien, dit la conductrice aux cheveux bruns, si on commençait par les
fringues ? Qu’est-ce que tu en penses ?
Meg opina en silence, son regard reflétant les habitations qui défilaient à sa
fenêtre.
— Tu sais, je ne voulais pas t’envoyer bouler tout à l’heure.
Katerina serra le volant.
— N’en parlons plus.
La matinée fut moyennement agréable.
Katerina ne supportait pas la présence d’autant de monde dans un espace
aussi confiné qu’était la boutique. Le chauffage, beaucoup trop fort, avait fait
grimper la température à un point quasi insupportable. Ou bien, elle était la
seule à suffoquer… Tous ces visages pressés autour d’elle lui rappelaient de
mauvais souvenirs. Parfois, elle croyait discerner Haziel, ou un de ses acolytes
parmi la foule.
— Tu sais, on n’est pas à New York, lui rappela-t-elle en espérant que Meg
remarque son malaise. Tu ne trouveras pas les toutes dernières tendances ici. Et
je te rappelle qu’il n’y a que trois boutiques de vêtements.
Peu importait. Son amie envisagea même de sauter le déjeuner jusqu’à ce
que son estomac la ramène à la raison : les habits pouvaient attendre.
— Ça te dit qu’on aille déjeuner au Paradise ? proposa-t-elle en s’engageant
sur la route du snack-bar.
***
***
Comme l’avait redouté Katerina, Adam ne put s’empêcher de la fusiller du
regard en apprenant que Jared serait présent à Thanksgiving. Elle avait hésité
longuement à le lui dire lorsqu’ils s’étaient retrouvés tous les deux à l’entrée
du lycée ce matin-là.
— T’es folle ou quoi ? tonna-t-il. Inviter ce crétin ! Non mais, j’y crois pas !
Des têtes se tournèrent dans leur direction. La cafétéria du lycée, comme à
l’accoutumée, était bondée d’élèves à l’heure du déjeuner.
— Ne le juge pas si vite ! Il a besoin d’aide en ce moment, argumenta sa
meilleure amie.
— Oh, le pauvre petit est malheureux ! Dis-moi, est-ce que tu crois que le
coup de poing qu’il t’a donné la dernière fois l’a attristé ?
Katerina lui adressa un regard désolé. Au fond, elle était entièrement
d’accord avec lui, seulement le plus dur restait de l’admettre ! Jared restait un
échec qu’elle ne voulait pas montrer. Pas encore. Perdue, elle se passa la main
dans les cheveux et soupira.
Il était son seul lien avec ses agresseurs, songea-t-elle encore une fois.
— Adam, le calma Meg. Tout se passera bien. Jared n’osera pas te
provoquer, ou frapper Kate devant son père, voyons !
— J’espère. Dans son propre intérêt.
Les prunelles orangées d’Adam se posèrent sur la table vide de Nicolas. Des
rires résonnèrent. Tom, dont la main était encore bandée, avait l’air d’aller
beaucoup mieux. Bien sûr, devant les autres il n’hésitait pas à jouer les martyrs.
— Et Nicolas dans tout ça ? demanda Meg.
Katerina eut une moue sombre.
— J’imagine qu’il a eu droit à sa punition…
Les bras croisés sur le bord de la table, Katerina repensa à tous les moments
qui faisaient qu’elle aimait Jared. Elle se revit l’embrasser, rougir, vibrer de
plaisir… Les paupières à demi-closes, elle s’imagina les lèvres de Jared
caresser son cou, remonter sa joue pour atteindre sa bouche. Des frissons
coururent de sa gorge jusqu’à son ventre.
Malheureusement, la même impression qu’un autre homme l’étreignait à la
place de son petit ami gâcha aussitôt son petit fantasme. Troublée, elle se racla
la gorge et revint avec ennui à la réalité.
Le professeur de mathématiques étant absent, les deux jeunes femmes
allèrent faire leurs devoirs à la bibliothèque. Des photos de Samantha Pyle, la
fille disparue, étaient placardées sur certains casiers.
— On va pouvoir les enlever, remarqua Katerina, lassée de voir que sa ville
sombrait petit à petit dans la violence.
— Ah bon ?
— Tu n’as pas vu les infos, hier ? Ils ont retrouvé son cadavre sur le
chantier de construction de mon père. Le shérif l’a même interrogé ! Comme
si mon père avait prévu d’emmurer un corps dans les nouvelles habitations !
Un vrai crétin ce Hargreaves.
George avait d’ailleurs encore du mal à s’en remettre. Trouver le corps
d’une gamine d’à peine dix-sept ans avait été un sacré choc pour lui. Sans
parler du fait que celle-ci ressemblait presque trait pour trait à sa fille, qu’elle
avait sensiblement le même âge et que cela aurait pu être elle.
— Quelle horreur ! s’exclama Meg. Il faut que les flics mettent la main sur
ce dégénéré au plus vite.
L’image du conducteur du pick-up refit surface dans l’esprit de Katerina.
C’était un inconnu, un nouveau en ville que personne ne connaissait... peut-être
le tueur ? Elle partagea ses suppositions avec son amie qui, stupéfaite,
s’empressa de la contrer :
— Non ! Bien sûr que non ! Ce type n’est pas un tueur.
— Ah bon ? Et comment en es-tu sûre ? Il te l’a dit, peut-être ?
Meg poussa la porte de la bibliothèque.
— Bien sûr que non. Regarde, je suis aussi nouvelle en ville et pourtant, tu
ne me soupçonnes pas de meurtre, que je sache.
— Non, en effet.
Plutôt de me mentir à longueur de temps.
Mme Palmer, la bibliothécaire, leur somma de baisser d’un ton. Les deux
filles grognèrent et partirent en direction d’une table. Elles se trouvèrent une
place libre et s’y installèrent en raclant bruyamment leurs chaises sur le sol.
Un stylo derrière l’oreille, Katerina tenta d’abord de faire ses devoirs de
littérature, mais l’envie de réussir sa dissertation se dissipa dès la première
question. Elle cala son crayon entre ses doigts et s’amusa à le faire tourner. Les
mots paraissaient danser sur sa feuille, formant un visage qu’elle reconnut sans
hésitation: Jared.
Bah ! s’énerva sa voix intérieure. Il t’a répondu, non ? D’accord, il aurait pu
se montrer un peu plus aimable, mais tu le connais. Il doit s’inquiéter de se
retrouver à la rue.
L’adolescente grimaça.
— Tu veux voir la photo de mon ancien chez-moi ? lui proposa alors Meg,
elle aussi ennuyée à l’idée de faire ses devoirs.
Intéressée, Katerina hocha la tête avec entrain.
Son portable en main, Meg lui montra son ancien appartement ainsi que les
amies qu’elle avait laissées à Philadelphie.
— Ça doit te manquer…
Elle eut une moue mitigée.
— Pas tellement.
— Tu dis ça pour te consoler !
— Non, c’est vrai. Tu sais, à mes yeux, il n’y a que ma famille qui compte.
Katerina lui renvoya un sourire incrédule. La famille ? Ce n’était pas
vraiment sa priorité en ce qui la concernait. Elle tenait à son père, mais dès que
l’occasion se présenterait, elle fuirait la maison le plus vite possible. Il lui
fallait du renouveau, de nouvelles têtes et surtout, des réponses que peut-être
d’autres personnes étaient en mesure de lui apporter.
— Tu veux la voir ? Je dois avoir une photo dans mon portefeuille.
— Oui, bien sûr.
Mme Palmer soupira, réclamant une nouvelle fois le silence de sa voix
cassée. Katerina lui adressa un regard mauvais tandis que Meg fouillait dans
son sac. La bibliothèque n’était pas son endroit favori, tout comme le lycée à
vrai dire. Elle patienta, ses doigts jouant avec un fil de sa manche, quand
quelque chose à l’intérieur du classeur de son amie attira son attention. Le
document provenait d’un site web. Elle haussa un sourcil et, profitant de
l’inattention de Meg, s’en empara. L’expression de son visage se figea.
Les prunelles exorbitées, Meg chuchota d’une voix difficilement maitrisée :
— Kate, donne ! Ne lis pas ça !
Trop tard.
— Où l’as-tu eu ? la questionna-t-elle d’un ton suspicieux.
Meg tendit le bras pour récupérer son papier.
— Peu importe, ne crois pas…
—Silence ! s’écria Mme Palmer, assise derrière son bureau.
Katerina s’humecta les lèvres.
— Explique-toi. Tu crois vraiment que c’est ça qui m’a attaquée sur le
parking ? dit-elle d’un ton mi amusé mi incrédule. Des anges ?
Le front moite, Meg soupira, extrêmement mal à l’aise.
— Non mais...
Un sourcil haussé, Katerina l’interrompit avant qu’elle ne commence à
mentir :
— Ah, non ? Alors qu’est-ce que ça veut dire ?
Ses yeux gris, comme chargés d’électricité, se posèrent sur la feuille.
L’auteur du site expliquait, de façon si sérieuse qu’il était dur de ne pas y
croire, ce qu’étaient les Séraphins. Le doute commença à s’emparer d’elle.
Selon lui, ces êtres faits de feu et de lumière et dotés de six ailes,
protégeaient depuis la nuit des temps le Trône du Paradis. La Bible et autres
livres sacrés les décrivaient parfois comme des dragons de flammes, des
gardiens redoutables, ou la justice incarnée. Un frisson lui parcourut l’échine.
« Parmi les nombreuses fonctions que l’histoire leur a attribuées au fil des
siècles, lut-elle, leur principale était de punir, ou de détruire ceux qui
offensaient le Ciel ». L’auteur avait glissé une photo en bas de la page. Elle
déglutit avec difficulté. Un ange au visage en flamme, avec six ailes rouges
dans le dos, retenait un homme par le bras tandis que celui-ci prenait feu.
Katerina reporta son attention sur la manche de sa propre veste. Elle se revit
sur le parking du Paradise, pendant que l’inconnu lui broyait le bras pour
l’empêcher de fuir Haziel. Sa poigne ardente avait bien failli lui faire fondre la
chair, ce soir-là. Le regard happé par ce terrible souvenir, elle caressa du bout
des doigts la trace de main qu’il avait gravée dans le cuir.
— C’est vrai ? lança-t-elle d’une voix qui se voulait détachée.
Meg lui arracha la feuille et lui serra la main.
— Non, affirma-t-elle, ce ne sont que des délires.
— Dans ce cas, pourquoi l’as-tu gardée ?
Les épaules de Meg se contractèrent. Elle se gratta la tête.
— Je, euh… eh ben, tu me connais, j’aime tout ce qui concerne le
paranormal. En plus, je trouvais que c’était une façon originale d’expliquer ta
situation…
Katerina inclina sa tête sur la droite.
— Une façon originale ? répéta-t-elle, un soupçon d’amertume dans la voix.
Je commence à ne plus trop comprendre. Tu me crois ou pas ?
La sonnerie fut sa seule réponse.
Irritée, elle ramassa ses affaires d’un geste rapide et fila en salle d’histoire.
Elle ne savait quoi penser de Meg et de ses étranges recherches. Elle préférait
réfléchir seule, loin des mensonges et hésitations de cette dernière. À bien y
réfléchir, toute cette histoire était inconcevable depuis le début. Des
hallucinations, des anges… Qu’allait-il encore lui arriver qui accentuerait son
sentiment de solitude, d’insécurité, de doute ?
Adam l’accosta dans le couloir, inquiet par l’air déconcerté de son visage.
— Tout va bien ? la questionna-t-il après avoir posé son bras sur ses
épaules.
— Euh, oui, tout va bien, marmonna Katerina en se dégageant de. Je vais
arriver en retard, à tout à l’heure !
Elle le délaissa au beau milieu du couloir, gagna le premier étage et entra en
salle d’histoire pour suivre son cours. Cours qu’elle ne prit même pas la peine
d’écouter, tellement cela lui semblait dérisoire. Outre les mots
« indépendance », « congrès » et « déclaration », Katerina ne comprit rien
d’autre. Son esprit était trop occupé pour laisser de la place à des dates et des
faits historiques. Elle griffonna Séraphin dans la marge. Se pouvait-il que ce
soient ces créatures qui l’aient attaquée ?
C’est impossible ! Voyons, on n’est pas dans un film fantastique, reviens sur
Terre, Katerina ! C’était bien ce qu’elle essayait de faire mais en vain. Les
preuves, aussi folles fussent-elles, étaient là. Ledit Haziel avait nommé ses
gardes du corps « mes Séraphins », il n’y avait aucun doute là-dessus. Et la
marque sur sa veste ne faisait que confirmer ses hypothèses.
Ou alors, c’est quelqu’un qui me joue une blague, supposa-t-elle sans
conviction. Qui perdrait son temps de la sorte, franchement ?
CHAPITRE 8
***
Katerina courait à travers les couloirs du lycée. Des créatures de feu étaient
à sa poursuite, armées de fouets aussi rouges que de la lave en fusion. Elle
tentait désespérément de leur échapper mais ils avançaient bien trop vite pour
elle. Leurs silhouettes incandescentes faisaient tout fondre sur leur passage ; les
casiers se pliaient, le sol gondolait, un nuage de fumée âcre et épaisse se
dégageait de toute cette fournaise.
Quand une voix sévère résonna à l’intérieur de sa tête, elle songea d’abord
que cela devait être celle des créatures. Mais elles ne parlaient pas, se
contentant d’agiter leurs fouets entourés de flammes. Non, cet appel semblait
provenir d’un endroit plus lointain …
Katerina sursauta en ouvrant les yeux. Le coude de Meg venait de lui rentrer
dans les côtes.
— Mlle Gordon, la réprimanda son professeur d’informatique, sachez que
ce n’est pas dans mon cours que l’on commence ou termine sa nuit.
L’intéressée grimaça. Les touches du clavier avaient laissé une trace rouge
sur sa joue que Tom, son voisin de table, s’empressa de prendre en photo avec
son portable.
— Ah la tronche ! l’entendit-elle ricaner.
— Excusez-moi, grommela-t-elle à l’adresse du professeur.
— Mmmh. Bien, reprenons…
— Ça va ? chuchota Meg.
— Oui, très bien, rétorqua-t-elle.
Ses rêves devenaient de plus en plus intenses et effrayants…
Depuis que sa vie se résumait à un chaos total, il lui fallait au moins
quelques heures de sommeil au calme, mais, même son subconscient
commençait à lui jouer des tours.
Katerina s’étirait quand le ton autoritaire de son enseignant la surprit encore
une fois.
— Au lieu de vous prélasser, montrez-moi un peu votre travail, exigea-t-il.
Il contourna la chaise de Tom, lequel s’amusait avec son mobile depuis le
début de l’heure, et se posta à droite de l’adolescente. Celle-ci se raidit. Elle
n’avait strictement rien fait depuis le début du cours, son écran d’ordinateur
affichant une page blanche.
— Bien, je vois que vous prenez en compte mes conseils, ironisa-t-il.
Remarquez, il sera plus facile pour moi de noter votre travail.
Il soupira, se passa une main lasse sur ses pommettes proéminentes et partit
réprimander Tom.
Katerina s’affaissa sur sa chaise. Son regard se dirigea vers la pendule
suspendue au-dessus de la porte d’entrée. Ça n’allait pas tarder à sonner. Trois,
deux, un…
Dans un même mouvement coordonné, tous les élèves rangèrent leurs
livres, enfilèrent leurs blousons, jetèrent leur sac sur leur dos et se ruèrent vers
la sortie.
— Mlle Gordon, la rappela son professeur. J’aimerais vous parler deux
minutes.
Il alla vérifier que les ordinateurs étaient bien éteints et s’occupa de fermer
les stores de chacune des fenêtres en attendant que la salle se vide.
— Pars, dit-elle à Meg. On se verra demain.
Elle acquiesça à contrecœur et sortit.
M. Daniels invita alors Katerina à approcher près de son bureau.
— Vous savez ce que c’est ?
Elle se pencha sur la feuille qu’il lui montrait.
— Mon bulletin trimestriel ? devina-t-elle en faisant l’innocente.
— Exact. Et au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, vous n’avez qu’une
seule note au-dessus de la moyenne dans ma matière.
Elle garda le silence et trépigna d’un pied sur l’autre.
— J’ai discuté avec votre professeur principal, M. Brown, au sujet de vos
résultats. Honnêtement, je ne vois pas de quelle manière vous pourriez obtenir
votre diplôme.
Silence. Honnêtement, je me fiche de ce diplôme, eut-elle envie de répondre.
À la place, elle se contenta de soupirer d’un air peu intéressé.
— Je ne m’en tracasse pas.
Il retira les énormes lunettes posées sur son nez.
— C’est bien ce qui m’inquiète. Vous ne prenez pas votre avenir au sérieux !
Une attitude franchement désolante. Pensez aux études…
Bla, bla, bla. Mimant de l’écouter, elle hocha la tête de temps en temps.
— … vous devriez revoir votre entourage.
Ses prunelles grises s’assombrirent.
— Que voulez-vous dire, au juste ?
L’enseignant sourit, du genre : « Me prends pas pour un idiot, OK ? »
— Les ragots circulent très vite à Breath Town, Mlle Gordon. J’ai eu vent
des personnes que vous côtoyez et cela m’inquiète un peu. D’ailleurs, je vous
préviens tout de suite : si votre comportement ne change pas, je serai obligé de
convoquer votre père. Comprenez-moi bien…
Katerina serra les poings. Une étrange chaleur sembla se répandre le long de
son dos, brûlant sa colonne vertébrale et ses omoplates. Elle fit rouler ses
épaules tendues. Pourvu qu’il arrête de parler ! Mais non, il jacassait, jacassait
et jacassait ! Une vraie torture pour ses oreilles !
— J’ai compris, le coupa-t-elle d’un ton sec, je dois bosser davantage et
arrêter de voir Jared et sa clique. On me le dit assez souvent, merci ! Entre
vous, mon père et cette abrutie d’Alyson, je pense avoir compris !
Elle se mit à parler de plus en plus vite, racontant des choses insensées et
hors sujet. M. Daniels tenta de l’arrêter, en vain. Elle ne pouvait plus retenir ses
propos.
— Mlle Gordon, la pria-t-il, une mine horrifiée peinte sur son visage
émacié. Qu’est-ce qui vous arrive ?
Elle tapa du poing sur la table pour le faire taire, loin d’en avoir fini.
— Mais, vos yeux ! insista-t-il.
Il la dévisagea, certain que son élève perdait le contrôle d’elle-même. Pire,
ses yeux prenaient une couleur qu’il n’avait jamais vue chez quelqu’un
auparavant. Cela lui glaçait le sang et le tétanisait sur place. Les iris de Katerina
étaient comparables à deux petits soleils en fusion. Il détourna le regard juste à
temps pour voir le matériel informatique exploser, comme si un vent terrible
l’avait balayé.
— Bon Dieu ! s’exclama-t-il.
Katerina se tut enfin et se retourna.
Les écrans gisaient au sol. Elle avança d’un pas, stupéfaite, du verre craquant
sous sa bottine. M. Daniels se précipita sur ses précieux appareils et les
contempla d’un air triste.
— Monsieur, gémit-elle en tendant la main, je suis désolée. Je ne voulais pas
vous crier dessus…
Il recula d’un bon mètre, terrorisé. L’expression de son visage avait
complètement changé. Il ne ressemblait plus à un enseignant sûr de lui et
autoritaire, plutôt à un enfant qui aurait commis une terrible erreur.
— C’est moi qui suis désolé, je n’aurais pas dû te critiquer. Excuse-moi,
d’accord ? l’implora-il en la tutoyant soudain. Je ne voulais pas te mettre en
colère, pardonne-moi….
Katerina recula, effarée par le comportement de son professeur et par ce
qu’elle… sentait.
Une odeur très particulière se répandait lentement dans la pièce. Celle de la
peur. La jeune femme percevait la panique de M. Daniels aussi clairement
qu’elle le voyait. Il la dévisageait de ses grands yeux écarquillés tout en se
mordillant le bout des ongles, nerveux. Que se passe-t-il ?
Déboussolée, Katerina chercha du regard la présence de la lumière, ou
d’Haziel. Ce ne pouvait être qu’eux, l’origine de tout ce capharnaüm, supposa-
t-elle. Pourtant il n’y avait personne d’autre qu’elle et son enseignant. Son
attention se porta une dernière fois sur les ordinateurs détruits, puis sur le
professeur d’informatique qui continuait de la toiser étrangement. Le souffle
rapide, elle ramassa son sac en vitesse et s’empressa de quitter la classe.
Les supplications de Daniels continuèrent de résonner à ses oreilles jusqu’à
ce qu’elle atteigne le rez-de-chaussée, silencieux et désert. Elle ralentit sa
marche. Ses membres vibraient. Sa peau était brûlante. Et ses yeux, qu’avaient-
ils ? Sa vue passait du trouble à l’extrême précision en l’espace de quelques
secondes, lui donnant le vertige et des maux de tête. Elle sortit son poudrier de
son sac pour s’observer, l’ouvrit et, avant même d’avoir vu son propre reflet,
le laissa tomber.
Des pas filèrent vers la droite. Une porte claqua.
— Il y a quelqu’un ?
Un frisson la parcourut. Peut-être n’était-ce qu’un élève, ou le personnel
d’entretien ? Les cours venant à peine de se terminer, il était logique de croiser
encore du monde. Elle eut quand même un mauvais pressentiment. Le couloir
était vide, ce qui n’arrivait jamais à cette heure-ci… Comme si quelqu’un, ou
quelque chose, avait tenu à l’isoler du reste du monde. L’image d’Haziel lui
traversa l’esprit. Il fallait qu’elle parte, et vite.
Katerina ramassa son poudrier cassé et le fourra dans son sac. Les pas
revinrent et avancèrent dans sa direction. Elle se retourna. Hormis la pâle
lumière des couloirs et les casiers rouges, il n’y avait rien. Les battements de
son cœur s’accélèrent. Quelqu’un était là. Le bruit de pas se rapprocha.
Beaucoup trop proche. Tu devrais partir, lui conseilla son instinct. Bouge tes
fesses de là ! Survoltée autant qu’effrayée, elle démarra en quatrième vitesse et
se précipita à travers les couloirs. Celui qui la suivait l’imita.
Continuant sa course folle sans ralentir une seule seconde, elle glissa sur le
carrelage, se rattrapa contre le mur et repartit de plus belle. Elle bifurqua vers
la droite et rebroussa chemin. Les portes donnant sur le terrain de football
étaient fermées à clé.
La sueur ruisselait sur son front. Respirer lui faisait si mal qu’elle pensa ne
jamais atteindre la sortie sur ses jambes. Elle accéléra une dernière fois et se
jeta sur les portes battantes de l’entrée qui, ce coup-là, s’ouvrirent à la volée.
Sans ralentir malgré la pluie qui tombait drue, elle traversa l’allée principale
du lycée, trébucha, se redressa et se réjouit d’apercevoir sa Ford garée sur le
trottoir. Enfonçant la clé dans la serrure de la portière, Katerina grimpa à
l’intérieur et s’enferma à double tour. Bientôt, le moteur gronda.
La radio s’alluma soudain sans qu’elle n’ait rien fait pour et Bad Moon
Rising de Creedence Clearwater résonna à ses oreilles. Surprise, mais plus
inquiétée par la silhouette qui venait d’apparaître que par la musique, Katerina
ne l’éteignit pas.
Le véhicule avança d’un ou deux mètres avant de s’immobiliser à la sortie
du parking.
— Avance, merde ! jura Katerina, les doigts serrés sur le volant.
L’œil dans le rétroviseur intérieur, elle vit l’ombre marcher dans sa
direction. Prise de panique, son pied écrasa avec vigueur la pédale. Le moteur
hurlait sans parvenir à faire rouler les pneus. Le souffle court et le cœur à deux
doigts de sortir de sa poitrine, Katerina tapa de son poing contre le volant en
hurlant de toutes ses forces.
Sa voiture fit un bond en avant et s’engagea sur la route. Pressée de fuir, la
conductrice accéléra au plus vite sans jeter un regard derrière elle.
***
Ce temps pluvieux était parfait pour lui. Non pas qu’il appréciait d’être
trempé nuit et jour, de cela, il pouvait aisément s’en passer. Toujours est-il que
la pluie avait la particularité plus que bénéfique d’effacer les traces et de
disperser les odeurs. Même la brigade du quartier de l’Éternel ne parvenait pas
à flairer sa piste. Cela n’était-il pas magnifique ? Il pouvait tuer autant qu’il le
désirait sans se faire attraper.
Hayden fourra les clés de sa voiture dans la poche de sa veste.
Une multitude de ragots circulait à Breath Town, parmi lequel le maire
serait un sorcier. Il eut une moue nullement ébahie. La ville s’avérait plus
démoniaque qu’humaine, désormais. Elle avait toujours été le repaire des non-
humains depuis sa construction, mais les membres de sa race se montraient
assez intelligents pour demeurer discrets. Il n’y avait donc rien d’alarmant à
supposer que le maire soit un prêtre vaudou et sa femme une goule.
Mais quelques rumeurs suscitaient toute son attention. Ou tout du moins,
Luther avait rapporté « la » nouvelle qui méritait d’être entendue.
Agile et rapide, il traversa la rue en quelques enjambées. Sa principale
motivation, excepté se nourrir, était de confirmer les dires de son ami. Luther
enjolivait toujours les potins dans l’unique but de l’occuper quelques minutes :
chasse, ancienne amante en quête de vengeance… Il innovait chaque jour.
Néanmoins pour cette fois, l’information de son ami le laissait perplexe. Bien
sûr, si Breath Town n’était pas plongée dans un affolement général, Hayden
aurait remué ciel et terre pour découvrir la vérité. Seulement, ses récents écarts
de conduite l’obligeaient à rester prudent. Un mauvais pas, une seule erreur, et
tous les regards se braqueraient sur lui.
L’esprit en pleine réflexion, ses prunelles se posèrent au hasard sur une
inconnue aux longs cheveux bruns de taille moyenne. Aussitôt, l’image de
celle qu’il cherchait lui revint en tête. Ne devrait-il pas plutôt essayer de la
retrouver maintenant plutôt que d’attendre un signe ? Un « il ne sait quoi » qui
lui donnerait le feu vert ? En vérité, la question n’était pas de savoir quand, ou
comment il allait la retrouver, mais que ferait-il ensuite ? Dans le cas plus
qu’improbable où il arriverait à remonter sa piste… Déjà, existait-elle
vraiment ? Ah ! toutes ses interrogations avaient le don de l’agacer à un point
inimaginable.
Les muscles de ses joues se contractèrent tandis que sa mâchoire craquait.
Des veines saillirent sur sa peau, de chaque côté de son crâne et dans son cou.
Conscient de sa transformation, Hayden bifurqua et alla se terrer dans l’ombre
d’une ruelle. Il referma ses mains sur son front tandis qu’une douleur aiguë
traversait la racine de ses canines. Il avait l’impression que quelqu’un cherchait
à les lui arracher méthodologiquement pour lui faire le plus mal possible. Son
estomac se serra et ses yeux se voilèrent. La colère rendait ses métamorphoses
de plus en plus douloureuses, son humeur générale influant sur chacune de ses
réactions physiques. L’appel du sang, si fascinant et incontrôlable, devenait
presque une torture. Il avait la désagréable impression de ne plus savoir se
maîtriser, comme à ses débuts en tant que vampire. C’était déstabilisant.
Hayden recula, invisible grâce à l’ombre des immeubles. L’humaine
s’avança dans sa direction avec un sac poubelle à la main, ne sachant pas quel
danger attendait dans l’ombre.
Il l’observa faire en silence puis, dans un calme serein, il suivit sa proie.
CHAPITRE 9
Son père était déjà à la maison lorsque Katerina rentra chez elle. Sa course
poursuite au lycée l’avait vidée de son énergie, tant qu’elle s’effondra sur son
lit sans faire attention aux grognements et cris que poussa Colin à son arrivée.
Katerina frissonna. Peut-être s’était-elle emballée pour rien ? Peut-être n’y
avait-il jamais rien eu à ses trousses ? Toujours est-il qu’elle se sentait en
sécurité à la maison et appréciait de s’y trouver. Une première.
L’eau chaude de la douche relaxa tous ses muscles tendus. À tel point qu’elle
mit un temps fou avant de se résigner à en sortir. Une fois fait, elle enfila son
peignoir et s’analysa dans le miroir de la salle de bain. Ses yeux gris étaient
normaux, confirmant que l’enseignant Daniels avait dû rêver. Pour les
ordinateurs,tu crois qu’ils ont atterri par terre par magie, hum ?
Encore un mystère à éclaircir.
Mais le pire, revint à la charge sa conscience, c’est que Daniels a tout vu !
S’il en parlait au principal ? Tu vas lui dire quoi ? J’ai pété un câble et pouf !
Les ordis ont volé en éclats !
Il lui fallait convaincre son professeur d’informatique de n’en parler à
personne, quitte à le menacer… À moins que tout ceci ne soit pas de sa faute,
en fin de compte ? Comment aurait-elle pu déplacer des ordinateurs sans les
toucher ? Comment était-il possible que ses yeux changent de couleur ? Elle
serra les mâchoires et appuya sa main contre son front, fatiguée.
Déjà, ce dont elle était sûre, c’était que sa vie prenait un tournant dramatique.
Tout comme Breath Town.
La télévision hurlait dans le salon, son père étant sans doute devenu sourd
avant l’âge.
En quoi cela pouvait-il l’intéresser ? songea-t-elle en ne voyant pas bien
l’intérêt d’écouter les mêmes choses en boucle. Après avoir annoncé que
l’hôtel de ville allait subir quelques rénovations, les chroniqueurs revinrent à
nouveau sur les meurtres qui terrifiaient toute la ville. Rien de bien original !
Au contraire, il aurait été surprenant, même miraculeux, d’apprendre que le
tueur était sous les verrous. Ou mort.
Vêtue d’une tenue décontractée, Katerina descendit en trombe l’escalier et
alla baisser le volume sonore de la télévision. George la fusilla du regard.
— Qu’est-ce que tu fais ? Je n’entends plus rien ! Donne-moi la
télécommande.
Sa fille roula des yeux.
— Papa, on entend très bien.
La voix du présentateur retentissait aussi fort à ses oreilles que s’il se tenait
lui-même dans la pièce.
Alyson, occupée à gratiner son plat, se mêla de leur conversation.
— Kate, rends-la à ton père, ordonna-t-elle d’un ton glacial. Si les infos ne
te plaisent pas, va dans ta chambre.
Elle s’exécuta et haussa les épaules.
— Ma parole, il va bientôt vous falloir des amplificateurs dans les oreilles.
Son père sourit.
— Nous n’avons pas l’oreille aussi fine que toi.
Alyson rit d’un air narquois.
— Puisque tu es si forte, va donc chercher Colin dans le jardin. On va
bientôt passer à table.
Katerina leva un sourcil.
— Et où exactement ? Dans un terrier ou la poubelle des voisins ?
— Vas-y, Kate, lui demanda gentiment son paternel.
— OK…
Dehors, la pluie avait enfin cessé et les derniers rayons de soleil illuminaient
le quartier de magnifiques couleurs rougeoyantes. La température chutait
d’heure en heure et un léger vent humide soufflait.
— Colin ! brailla-t-elle.
Elle vérifia sous la véranda, puis dans le potager et alla voir dans le jardin.
Personne à la balançoire. Peut-être avait-il disparu ? Il ne fallait pas trop se
faire d’illusions non plus.
La haie ondula.
— Colin, viens ici !
Elle ramassa un pastel qui traînait dans l’herbe et le secoua comme un bâton.
— Allez, regarde ce que j’ai pour toi. Un bon pastel ! Et je sais à quel point
tu aimes manger ceux qui sont bleus !
Elle posa les poings sur ses hanches, irritée.
— Au pied !
Un rire résonna non loin d’elle. Katerina inspira à fond. Garder son calme
était la clé.
Son pastel à la main en guise d’appât, elle se dirigea vers la haie, s’accroupit
et l’inspecta minutieusement.
— Je te vois, chantonna-t-elle.
Là-dessus, elle saisit les jambes du garçon et le tira en arrière.
— Moi aussi, je te vois, répondit Colin d’une voix d’outre-tombe.
L’adolescente le relâcha et tomba sur les fesses, mortifiée. Elle aurait
reconnu cette voix entre mille : Haziel, l’enfant du parking. Le temps qu’elle se
remette de sa frayeur, le gamin lui tira la langue et entra dans la maison en
hurlant des bêtises de son âge.
Stupéfaite, Katerina demeura paralysée plusieurs secondes. Elle se passa la
main sur son visage. La fatigue. Ce ne pouvait être que ça. Elle préférait s’en
persuader plutôt que de s’alarmer encore plus, si tant est que ce soit possible.
Elle se hissa sur ses jambes et se frictionna les bras pour se réchauffer.
Malgré son désir de ne pas s’inquiéter, une lueur d’angoisse brillait dans ses
yeux gris. D’un pas rapide, elle gagna le salon et ferma la porte brusquement.
Son regard balaya la pièce, à la recherche de Colin qui se trouvait déjà à table.
— On dirait que tu as vu un fantôme, rigola George en apercevant la mine
choquée de sa fille.
Pas un fantôme, un gamin psychopathe.
Les prunelles de Katerina détaillèrent avec lenteur le visage de Colin. Ses
yeux n’étaient pas dorés et, quand bien même il paraissait un peu cinglé, il ne
dégageait pas la noblesse et la cruauté d’Haziel. Elle soupira. Pendant un long
et terrible instant, elle s’était imaginée lui sauter dessus et l’attacher à sa chaise
pour éviter qu’il ne l’attaque...
Si sa journée avait été mouvementée, la nuit ne fut pas mieux. Katerina rêva
d’abord qu’elle était enfermée dans l’appartement de Meg et que toutes les
plantes essayaient de l’étrangler avec leurs racines. Elles rampaient sur le sol
tels d’énormes serpents, s’enroulaient autour de ses chevilles, de ses bras et de
son cou. Son amie riait aux éclats, déclarant que c’était le meilleur châtiment
qu’on puisse lui infliger. Puis, les roses et autres végétaux enragés se
calmèrent enfin et allèrent s’enfouir dans le sol.
L’image se brouilla. Les murs de la pièce se tordirent, s’étirèrent jusqu’à
devenir des arbres imposants qu’elle ne percevait que de très loin. Un champ
de mauvaises herbes poussa en quelques secondes à ses pieds, tandis qu’une
brise chargée d’un parfum boisé soufflait tout autour d’elle.
Katerina se vit dans une clairière, les cheveux attachés en un chignon
compliqué, l’air assuré et presque orgueilleux. L’inconnu qui l’avait défendue
sur le parking était là, lui aussi. Pourquoi ? Il interférait dans son rêve comme
il le faisait fréquemment dans sa vie, sans aucune raison particulière, lui
semblait-il.
Mais son accoutrement avait changé. Il portait un manteau vert sombre par-
dessus un veston noir, une culotte courte et des bottes en cuir ciré. Ses yeux
bleu-cyan étaient écarquillés d’angoisse. Un petit ruban de soie vert retenait ses
cheveux mi-longs en arrière. Katerina eut envie de rire tant elle le trouvait
ridicule ainsi vêtu.
— Tu sais qu’il faut qu’on l’arrête, dit-il.
À la différence de son précédent rêve, Katerina n’était plus ici que la
spectatrice. Elle observait en silence une autre Katerina interagir à sa place,
une femme avec ses traits mais dont l’attitude s’avérait différente de la sienne.
Un songe à la fois frustrant et déstabilisant à vivre.
Les habits de cette dernière étaient aussi étranges que ceux de son
compagnon. Elle portait une robe flottante aux larges jupons qui seyait à
merveille sa taille fine, d’autant plus mise en valeur par cette couleur bleu nuit.
De la dentelle pendait de ses manches ouvertes, lesquelles étaient ornées de
perles. Son corsage décolleté laissait entrevoir une partie de sa poitrine
rebondie.
— Non, l’entendit-elle rétorquer avec assurance. C’est dans l’ordre des
choses.
Les sourcils de l’homme formèrent un accent circonflexe.
— Il va tout détruire sur son passage. Songe aux innocents qui vont mourir
par sa faute !
La jeune femme haussa les épaules avec dédain. La froideur de sa voix
glaçait l’atmosphère pourtant chaude de cette journée d’été. Chaque mot
qu’elle prononçait avait l’impact d’un coup de couteau, que l’homme recevait
avec consternation.
Katerina, dont le teint avait blêmi, était sous le choc. Elle n’arrivait pas à se
reconnaître en cette personne à la fois méprisante et orgueilleuse. Ses joues
s’empourprèrent de honte. Dépitée, elle tenta d’intervenir pour mettre un terme
à ce rêve. Hélas, personne ne percevait ses gestes et n’entendait ses paroles.
— Et alors ? reprit son double. Bientôt, cette terre se battra pour son
Indépendance. Penses-tu que ces humains feront attention aux innocents ?
Tâche de te montrer réaliste : il faut parfois faire des sacrifices pour obtenir
quelque chose de meilleur.
— On croirait l’entendre parler. Je ne te savais pas soumise à ce point.
N’était-ce pas toi qui te prétendais libre de tes choix ?
Elle le foudroya du regard. Son discours moralisateur semblait de plus en
plus l’agacer. Les lèvres pincées, elle pencha la tête sur le côté et rétorqua :
— Nathanael, il agit pour notre liberté, tu le sais.
Ledit Nathanael recula d’un pas, plus que jamais sidéré. Ses yeux brillaient
d’une profonde tristesse que Katerina eut aussitôt envie de faire disparaître.
Elle voulait le rassurer, lui faire comprendre que cette chose qui possédait ses
traits ne lui correspondait pas. Ce n’est pas moi !
— Tu es vraiment sotte, maugréa-t-il. Sa…
Une voix en provenance de l’orée des bois l’interrompit.
— Miss Gordon ! Où êtes-vous ?
L’intéressée remonta ses jupons avec grâce.
— Tu m’excuseras, ma distraction m’attend…
L’image se brouilla, puis vint le noir total.
Katerina ouvrit les yeux, s’attendant à voir la forêt encore autour d’elle. Un
rêve, une fois de plus. Le soleil ne s’était pas encore levé et le calme régnait
dans la maison.
Pourquoi Nathanael ? Ça, elle l’ignorait. Une invention de la part de son
esprit un peu trop créatif ces temps-ci ?
En tous les cas, Katerina ne s’était pas reconnue dans ce rêve. S’avérait-elle
aussi prétentieuse et désagréable dans la réalité ? Bien sûr, cela ne restait qu’un
songe, mais il la troublait. Elle songea à Meg et Adam, puis à son
comportement qui laissait quelque peu à désirer… Une petite excuse de sa part
ne ferait peut-être pas de mal.
Son père se levait à peine quand elle termina son petit déjeuner. Maquillée
sobrement, elle enfila un collant noir sous une robe, ses bottines, une veste
ceinturée à la taille et ramassa son sac en bandoulière.
— Dis donc, s’étonna George, tu es pressée ce matin ?
— J’ai une petite course à faire avant de partir au lycée, lui apprit sa fille en
ouvrant la porte d’entrée. À ce soir.
Le volant entre les mains, elle pénétra dans Breath Town et s’arrêta au
supermarché du coin. Les portes automatiques s’ouvrirent sur son passage. Pas
de doute, on approchait de Thanksgiving à grand pas : des dindes avaient
envahi les lieux. Katerina se dirigea vers les rayons des confiseries.
Qu’est-ce que Meg pouvait bien aimer ? D’accord, c’était un peu léger
comme excuse, presque stupide, mais aucune autre idée ne lui venait à l’esprit.
Elle désirait juste se prouver qu’elle savait se montrer serviable, presque
attentionnée, que les autres comptaient vraiment. Kate veut acheter ses amis
avec des gâteaux ! Franchement, tu devrais leur en livrer toute une tonne pour
te faire pardonner. Elle soupira. Se priver de conscience aurait été un luxe
bénéfique, parfois.
Des barres Crunch et ses donuts à la main, la jeune femme rejoignit la
caisse. Elle déposait chacun de ses articles lorsque son sang se figea.
Faites qu’il ne me reconnaisse pas. Pitié… Elle avait peut-être tort de réagir
de la sorte, de fuir ce qui lui était inconnu. Après tout, qu’avait-il fait de mal
outre se montrer poli et serviable ? Il l’avait dévisagée jusqu’à créer un certain
malaise. Katerina se souvint de cette après-midi-là et en frissonna.
Ils ne devaient surtout pas se parler.
Trop tard. L’homme posa ses bouteilles de bière, whisky et autres alcools
sur le tapis roulant et croisa son regard.
— On ne s’est pas déjà vus ? hésita-il.
Elle se racla la gorge.
— Non, je ne crois pas.
Son visage s’éclaira.
— Je suis pourtant convaincu du contraire… Bien sûr, je vous ai vue sur le
bord de la route ! Votre amie était malade, il me semble…
Katerina leva les yeux au ciel, mimant de se souvenir. Comment aurait-elle
pu oublier un visage si… inédit ? Les nouveaux s’avéraient assez rares à
Breath Town pour qu’on les remarque au premier coup d’œil.
Il lui tendit sa main.
— Enchanté, je m’appelle Luther.
Elle la serra avec incertitude. Nom d’un chien, c’est qu’il lui broya la main !
Un cri menaça de s’échapper de sa bouche.
— Katerina, répondit-elle dans un sourire crispé.
La douleur passée, elle ne put tout de même s’empêcher d’admirer ses
cheveux auburn. De là à les toucher, c’était moins tentant, à présent.
— Je vois que vous avez fait le stock d’alcool, lança-t-elle en remarquant le
nombre impressionnant de bouteilles.
Luther rit. Un rire grave et presque menaçant, lorsqu’elle y repensait.
D’un accent irlandais assez prononcé, il expliqua :
— C’est pour Thanksgiving.
La caissière fit passer les articles de Katerina.
— Et pas de dinde ? l’interrogea l’adolescente.
— Mon ami n’aime pas ce genre de fête. En fait, je me demande ce qu’il
aime ! dit-il. J’ai beau être très proche de lui, seule une personne le connaît
mieux que quiconque.
Il attendit sa réaction mais elle resta de marbre. S’il pensait lui faire
comprendre quelque chose à travers ses sous-entendus, ce fut un échec.
La déception tordit les traits de Luther, qui parut soudain agacé.
La caissière, de sa voix lasse, annonça le prix. Katerina paya sans lâcher
Luther des yeux. Son comportement l’affolait. Sa monnaie en poche, elle prit
ses articles et s’empressa de quitter le supermarché ; consciente qu’il suivait
ses moindres gestes du regard.
Luther ramassa ses bouteilles, gratifia la caissière d’un sourire charmeur et
sortit d’un pas tranquille. Il déposa l’alcool sur le siège passager de son pick-
up et s’installa ensuite derrière le volant.
Son portable contre l’oreille, il attendit.
— Quoi ? maugréa un homme à l’autre bout du téléphone.
— C’est elle, j’en suis sûr maintenant.
Il y eut des grésillements.
— Tu devrais savoir qu’on ne boit pas avant de prendre le volant, répliqua
l’autre d’un ton narquois.
Luther gronda.
— Prends-moi au sérieux pour une fois. Elle est en vie. Je sais, c’est
impossible…
— Oui, tu l’as dit, c’est impossible.
Sur quoi, son interlocuteur lui raccrocha au nez. Vexé, Luther serra si fort
son portable qu’il se brisa en plusieurs morceaux dans sa main. La colère
faisant battre ses tempes, ses iris perdirent de leur couleur et s’éclaircirent
comme un chat ébloui par des phares à la tombée de la nuit.
CHAPITRE 10
Meg souffla, l’air blasé. Tout ne se passait pas comme prévu. Par chance, les
dégâts étaient assez faciles à réparer, pour cette fois. La jeune femme
s’accroupit et redressa Daniels. Il gémit de douleur et se massa le crâne, ses
yeux ternes s’animant à nouveau de cette même excitation qui l’avait agité tout
à l’heure.
— Où est-elle ?
— Partie.
Il tenta de se relever mais elle le contraignit à rester au sol. Les pouvoirs de
Meg n’étaient pas aussi forts que ceux de sa mère. Il y avait de grande chance
pour qu’elle n’y arrive pas.
Elle s’agenouilla et posa ses paumes sur les poignets du professeur. Il se
figea aussitôt.
— Quel est votre prénom ?
L’air en transe, il battit des paupières et répondit d’une voix molle :
— Wilfried.
— Bien, Wilfried, écoutez-moi…
CHAPITRE 11
Faisant les cents pas dans les toilettes, Katerina n’arrivait pas à s’en remettre.
Si ça trouve, c’est lui le dégénéré qui a tué ces filles ! Et j’ai abandonné Meg à
ce taré, nom d’un chien ! Quelle lâcheté de sa part !
Elle s’apprêtait à secourir son amie quand elle eut un hoquet de surprise.
Puis elle soupira, soulagée. Meg était de retour. Elle ferma la porte des toilettes
derrière elle et alla se rincer les mains au lavabo. Katerina scruta ses poignets
avec attention. Des traits bruns cinglaient sa peau, comme si quelqu’un les lui
avait griffées.
— C’est lui qui t’a fait ça ?
Meg secoua la tête.
— Qu’a-t-il dit ? poursuivit-elle. Qu’est-ce que tu as fait ?
Le visage de son amie se durcit.
— J’ai réparé tes conneries, marmonna-t-elle.
— Hein ?
Elle coupa l’eau.
— Pas grand-chose. Daniels m’a dit qu’il s’excusait.
Katerina afficha une moue sarcastique.
— Il croit que ça va suffire ? Je vais prévenir les flics, immédiatement.
Meg la saisit violemment par les épaules.
— Surtout pas. Il a vraiment eu peur que tu le prennes mal. Il voulait t’aider
pour ta moyenne… Je crois… Il s’y est mal pris…
— Tu mens, la coupa-t-elle d’un ton glacial.
Dépitée, Meg laissa retomber ses bras.
— Ça se pourrait bien. Écoute, pour le moment, mets ça sur le compte des
bizarreries.
Katerina sentit ses lèvres s’étirer en une grimace dégoûtée. Ben voyons !
— Quoi ? Tu plaisantes ou…
— Jure-moi que tu n’en parleras à personne ! insista Meg en hurlant
presque.
Katerina sursauta. Son cerveau tournait à cent à l’heure.
Les prunelles implorantes de Meg l’aidèrent à choisir la bonne réponse.
Mais pas seulement. Katerina battit des paupières et dut s’appuyer contre le
rebord du lavabo afin de ne pas chanceler. Les idées confuses, elle ne sut plus
quoi dire ou penser. Elle était juste… épuisée et déconnectée de la réalité.
Daniels continuait de l’apeurer, pourtant il lui était impossible de l’exprimer.
Sa bouche s’ouvrit, en vain. Quelque chose l’empêchait de parler de lui.
— Jure-le-moi, Kate, répéta Meg d’une voix qui lui parut très lointaine.
— C’est juré, souffla-t-elle alors.
Aussitôt, son engourdissement disparut.
L’air satisfait, Meg acquiesça et quitta les toilettes, suivie par Katerina qui
garda ses distances jusqu’au réfectoire. Comment pouvait-elle rester si
stoïque ? ne put-elle s’empêcher de se demander. Et pourquoi lui avoir fait
promettre le silence ? Cet enseignant était une menace. Tout le monde se devait
de l’apprendre… Il fallait qu’elle le dénonce ! Ses yeux se plissèrent. La
fatigue reprenait le dessus et la contraignait à se taire. Trop éreintée pour
combattre sa léthargie, Katerina se laissa faire.
Adam n’étant au courant de rien, elles ne lui en touchèrent pas un mot. Il leur
parla de l’hommage de l’après-midi et de qui s’y trouverait. Katerina ne
montra que peu d’intérêt. En fait, elle s’en fichait sans pour autant lui avouer.
Meg combla son silence, ce qui sembla ravir Adam.
— Bon, c’est pas tout, déclara-t-il en prenant son plateau, il faut que je file.
J’ai cours dans moins d’un quart d’heure. Vous serez au lycée cette après-midi
ou pas ?
— Oui, répondit la blonde. On finit plus tôt, si je ne me trompe pas ? Kate ?
Elle grommela un « oui » à peine audible. La tête lui tournait et tout son
corps fonctionnait au ralenti.
— OK. Euh, tu… tu veux qu’on aille boire un café après ? se lança le jeune
homme.
Les joues de Meg s’empourprèrent.
— J’aurais adoré, mais j’ai quelques trucs à faire. Une autre fois ?
Adam marqua un temps d’arrêt, puis haussa les épaules.
— Pas de souci.
Katerina attendit patiemment la fin de leur dernier cours pour bombarder
Meg de questions. Il lui fallait des réponses et vite. Ses poings se crispèrent.
Encore et toujours la même sensation de vertige ! Quelque chose ne tournait
pas rond. Ou bien, la peur qu’elle avait éprouvée tout à l’heure se faisait
encore ressentir ? Non, c’était différent. Elle se sentait complètement
déboussolée.
Elle se massa la nuque. Meg, Daniels, ses hallucinations… Plus rien n’avait
de sens ! Il fallait qu’on l’aide !
La sonnerie retentit. Katerina fourra ses affaires au fond de son sac, remonta
la fermeture Éclair et grimaça, les sourcils froncés par la déception. La
chevelure dégradée de son amie disparaissait déjà au loin. Ainsi, sa dernière
chance de découvrir la vérité venait de s’enfuir à toute vitesse.
CHAPITRE 12
Une, deux, trois, quatre… dix-neuf… Vingt minutes. L’humaine avait mis
presque une demi-heure pour remarquer sa présence. Un sourire en coin étira
avec malice ses lèvres. Comment aurait-il pu résister à la tentation ? Lorsque la
faim le contrôlait, ses pulsions devenaient maîtresses de son corps. Et… Ces
humains se jetaient délibérément dans la gueule du loup ! Bon sang, même les
animaux se montraient plus attentifs !
— Bonsoir.
La jeune humaine, appuyée sur ses genoux, le souffle court, hésita à
répondre.
— Belle soirée pour faire un footing, continua-t-il.
Elle hocha la tête.
— Oui, c’est vrai.
Hayden s’avança, confiant.
La forêt dans son dos charriait une brise fraîche. Sa proie s’essuya le front
avec son tee-shirt et but à sa gourde. Il la regarda faire avec envie, à la seule
différence que son corps n’avait pas besoin d’eau… Plutôt d’hémoglobine
servie bien chaude. Deux sentiments bien différents vinrent alors le troubler.
L’envie… et le dégoût. Il se réduisait à vivre aux crochets de l’Homme comme
une vulgaire tique ! À ses yeux, c’était la chose la plus rabaissante qui lui ait été
donné de faire. Et pourtant, il y prenait goût comme jamais.
La femme reboucha sa bouteille et la rangea dans son sac à dos. Le calme
régnant parut un peu la gêner, aussi, il s’empressa de lui adresser un sourire.
— J’aime bien courir avant que la nuit ne tombe, lança-t-elle pour relancer
la conservation. C’est calme. Et vous ?
— Je promène mon chien.
Elle chercha l’animal des yeux avant d’arquer un sourcil interrogateur.
— Oh, il doit être dans la forêt, rajouta-t-il afin d’expliquer son absence
sans être vraiment convainquant.
Hayden fourra une main dans la poche de son jean, décontracté. L’assurance
qu’il dégageait atténua le malaise de la joggeuse, qui commença enfin à se
détendre… Les quelques premières secondes.
— Vous êtes drôlement courageuse…
Tuer devenait toute une affaire quand il s’agissait de chasse.
En réalité, ce n’était pas simplement l’acte de tuer qui rendait la chose
excitante, mais plutôt l’état dans lequel se trouvait sa victime avant de lui ôter
la vie. Plus elle était effrayée, plus le désir de boire son sang s’accroissait en
lui. Comme un drogué désirant sa dose à tout prix et planant dans cette
béatitude indéfinissable, Hayden en ressentait les mêmes effets en absorbant la
vie d’un être vivant. Le sang n’était pas une nourriture banale, il contenait
l’essence même de l’humain tué. Une énergie dont un démon comme lui ne
pouvait que raffoler.
La femme se racla la gorge.
— Pourquoi ?
— Eh bien, vous devez être au courant des meurtres, de ce tueur qui sévit à
Breath Town, rajouta-t-il pour être très clair. Un tueur assez violent mais
méticuleux. On sent qu’il prend un malin plaisir à abandonner les corps en
ville, à montrer son travail aux yeux de tous. Je dirais même qu’il aime les
défis, c’est pourquoi une proie téméraire, qui ose s’aventurer seule, doit
particulièrement l’exciter. Vous n’avez pas l’impression de tenter le diable ?
Hayden la dévisagea et frémit de plaisir. La terreur brillait dans les yeux
bruns de la jeune femme. Elle avait peur et il s’en réjouissait, oh oui ! Selon
lui, un tel spectacle n’équivalait aucun autre plaisir.
Elle tripota nerveusement le nœud à la taille de son pantalon de sport, une
goutte de sueur roulant sur son front.
Le vent souffla de nouveau, insufflant dans ses narines la frayeur
grandissante de sa prochaine cible.
— Je sais me défendre, rétorqua-t-elle d’une voix faussement assurée. Je
dois rentrer. Bonne promenade.
Elle n’attendit pas sa réponse et repartit en courant. Toutefois, ce n’était pas
son rythme habituel. Sa respiration rapide et difficile résonnait à ses oreilles,
quand bien même dix mètres les séparaient déjà. Terrifiée. Il inclina la tête en
arrière, la bouche entrouverte, les yeux clos.
Les pas de la joggeuse accélérèrent. Il inspira à fond. Aussitôt, les veines à la
base de son cou devinrent plus épaisses et saillirent sous sa peau. Une douleur
aigüe remonta le long des deux côtés de sa mâchoire jusqu’à ses tempes. Ses
pupilles s’étrécirent.
Hayden s’apprêtait à partir à sa poursuite, prêt à l’attraper, la faire souffrir et
la tuer, lorsqu’une chose on ne peut plus dérangeante lui bloqua le passage.
S’il avait été humain, peut-être aurait-il sursauté, mais il ne l’était plus. Par
conséquent, ce débile n’avait aucune chance de le surprendre.
— Tu m’excuseras, dit-il, mon dîner s’en va en courant.
L’autre homme se contenta de cligner des paupières.
— Aurais-tu des problèmes d’audition ? Dégage Nathanael ! somma-t-il.
Ledit Nathanael enleva une feuille d’arbre tombée sur son épaule, nullement
impressionné.
— Il faut qu’on parle.
— Hors de question. D’ailleurs, tu n’es même pas réel. Tu es censé être
mort ! s’emporta Hayden.
Ses canines s’affûtèrent. Nathanael ne pouvait être de retour ! C’était
impossible, se persuada-t-il, presque paniqué.
Pourtant, le coup de poing que lui assena le revenant était bien réel. L’impact
fit craquer sa mâchoire, ses gencives saignèrent. Un goût ferreux imprégna sa
bouche.
— Voyons, cesse de te mentir à toi-même.
Les lèvres du vampire se tordirent de colère.
— C’est bien ce que j’ai dit, il faut que nous parlions, poursuivit Nathanael.
D’ailleurs, réjouis-toi de ne pas l’avoir tuée, cette humaine. Sinon crois-moi,
tu l’aurais amèrement regretté.
***
Alyson termina son chignon et pulvérisa un nuage de laque sur ses cheveux.
Elle arrangea ensuite sa robe-tunique couleur caramel et quitta la salle de bain.
Tout le monde ou presque s’activait à la maison. George venait de finir la
sauce aux airelles tandis que sa femme le rejoignait à la cuisine pour l’aider.
Colin lui, s’attelait à manger toutes les boîtes de cookies en un temps record, et
Katerina était encore dans son lit.
Elle se retourna. Cette journée allait être pour le moins... mouvementée.
Meg la cachottière, Adam le premier de la classe et Jared l’allumé
s’apprêtaient à franchir le seuil de sa maison dans quelques heures. Autrement
dit, la plupart de ses problèmes allaient très bientôt être réunis dans son salon.
Elle se maudit de les avoir invités, mais l’heure n’était pas aux regrets. Si elle
voulait que la torture s’achève le plus vite possible, il lui fallait déjà
commencer par se lever.
Sa douche prise, elle retourna dans sa chambre et ouvrit son armoire. Son
choix fut rapide. Un tee-shirt à manches longues, un jean délavé et pour
changer de ses habituels bottines, des spartiates à talons. Elle préférait être
prête au cas où plus tard, Jared lui proposait de sortir. Si bien sûr, il lui faisait
l’honneur de sa présence.
Alyson, qui prenait toujours un malin plaisir à la critiquer, la toisa de la tête
aux pieds. À ses yeux, Katerina devenait une cause désespérée un peu plus
chaque jour. Elle avait toujours rêvé d’avoir une fille et tentait de persuader
George de lui faire un autre enfant l’année suivante. Peut-être qu’un nouveau-
né sous ce toit lui ferait-il oublier cette peste de Katerina ?
— Lâche-moi, la prévint l’adolescente d’un ton revêche. Oh, et si tu pouvais
éviter de dévisager mes amis comme tu es en train de le faire avec moi, ce
serait vraiment sympa de ta part.
— Bien sûr. Et si tu pouvais enfin me parler correctement, ce serait aussi
sympa de ta part, l’imita-t-elle.
Les ailes de son nez frémirent.
— Ce n’est pas le moment toutes les deux, les avertit George d’un ton las.
Kate, si tu mettais les créoles de ta mère ? rajouta-t-il pour l’éloigner de la
cuisine. Maintenant, Alyson, aide-moi à débarbouiller Colin du chocolat qu’il a
sur la bouche.
Sa fille acquiesça avec mauvaise grâce et gagna le premier étage.
Elle entra dans la chambre de son père à pas feutrés, comme si l’endroit était
présumé dangereux. À dire vrai, elle n’aimait pas s’y rendre, surtout depuis
qu’Alyson y couchait... Des images lui vinrent aussitôt à l’esprit et lui tirèrent
une grimace. Mieux valait qu’elle n’imagine rien pour conserver sa santé
mentale.
Le coffre à bijoux de sa mère était toujours rangé dans le dernier tiroir de la
commode, sous les affaires de son père. Son cœur se glaça davantage. Il tenait
encore à elle, même s’il n’osait plus en parler devant sa fille.
Katerina ne se souvenait de rien. Sa mémoire était dépourvue d’images ou
de sensations en relation avec sa mère. Elle ne l’avait jamais connue et,
étrangement, n’en ressentait presque aucune peine. Tu ne ressens rien pour
personne, de toute façon, se moqua sa petite voix. Son visage s’assombrit. Elle
n’était pas aussi insensible qu’elle le laissait paraître. Simplement, elle avait
appris à se détacher des personnes qui ne comptaient pas à ses yeux. Sa mère
l’avait abandonnée, voilà ce qu’elle devait retenir. C’était un fait que personne
ne pouvait modifier ou enjoliver.
La jeune femme enfila les créoles à contrecœur. Le soir lui tardait déjà pour
les enlever. L’air maussade, elle regagna le rez-de-chaussée.
La première fois que la sonnerie retentit, ce fut George qui alla ouvrir. Tant
mieux. Elle détestait quand son oncle lui ébouriffait les cheveux en guise de
salutations.
— Simon ! s’exclama son père. Entre ! Oh, mais qui est-ce ?
Comme à chaque Thanksgiving, son frère aîné se ramenait avec une
nouvelle compagne.
— Frérot, je te présente Ivy. Ivy, voici mon idiot de petit frère.
— Enchantée, dit-elle en serrant la main que lui tendait George.
Avec ses larges épaules, son sourire ultra blanc et son allure de présentateur
télé, son oncle était un tombeur de première, tout comme Ivy, magnifique. Elle
devait avoir dans les trente-cinq, quarante ans. Sa peau café au lait mettait en
valeur son haut jaune et son pantalon blanc, ses cheveux méchés lui donnaient
l’air de revenir tout juste des vacances. Un vrai rayon de lumière dans cette
maison aux couleurs plutôt fades.
— Ma femme, Alyson, présenta son père.
Celle-ci darda un œil dédaigneux sur la conquête de Simon.
— Katerina, tu viens dire bonjour, l’appela George.
Sa fille se leva du canapé et salua les invités d’un bref sourire.
— Ma nièce, se moqua Simon, toujours aussi enthousiaste !
— Ah, ah, ah.
— Ce que tu es jolie, la complimenta alors Ivy. Tu dois tenir ça de ta mère !
Cela dépendait de qui elle voulait parler…
George se racla la gorge et précisa qu’elle n’était pas d’Alyson. Ivy adressa
un clin d’œil à l’adolescente.
— Ah, je me disais bien qu’il n’y avait pas beaucoup d’air de famille.
Sa belle-mère s’empourpra de colère.
Toi, je t’aime bien, eut envie de lui confier Katerina pour cette très belle
réflexion.
La famille passa dans le salon et bientôt, un brouhaha de conversation
envahit la pièce. Simon parla de son boulot, puis celui de sa compagne qui était
restauratrice. George écarquilla les yeux et la mitrailla de questions, au grand
déplaisir de sa femme qui soupirait pour signaler sa présence.
Tandis que sa copine parlait, qu’Alyson boudait en silence et que son frère
était pendu aux lèvres de la jolie Ivy, Simon attrapa Colin et l’assit sur ses
genoux.
— Alors bonhomme, qu’est-ce que tu racontes de beau ?
Rien d’autre qu’un grognement. Colin gigota, brailla et se dépêtra des mains
de son oncle pour s’enfuir dans le jardin.
— C’est un petit fauve, ce marmot ! commenta-t-il d’un ton de plaisanterie.
— C’est rien de le dire, ajouta Katerina. Quoique cochon sauvage
conviendrait mieux.
Simon éclata de rire.
— Et toi, ça marche le lycée ?
Elle eut un rictus mitigé.
— Je vois. Tu es jeune, après tout ! J’étais pareil à ton âge, les études me
semblaient inutiles, bonnes à me faire perdre du temps. Les filles avaient alors
toute mon attention ! Côté cœur, c’est peut-être plus productif qu’en classe,
hein ?
Katerina se sentit rougir jusqu’à la racine des cheveux.
— Je m’en doutais !
Jared n’était pas ce que l’on pouvait qualifier de productif, au contraire, il
parvenait à faire régresser sa santé mentale.
On sonna.
— J’y vais, annonça-t-elle.
— Le petit ami ? se moqua Simon, espiègle.
Elle lui donna une tape sur l’épaule et alla ouvrir. Perdu.
Un homme de petite taille, avec des cheveux coupés en brosse et un visage
carré, lui sourit. C’était Patrick, le collègue de son père. Elle l’invita à entrer et
referma la porte derrière lui.
Les salutations reprirent à nouveau. Une fois poignées de mains et bises
échangées, Patrick prit à part son collègue et l’emmena dans le corridor.
Katerina s’avança sur le canapé pour pouvoir les espionner. De quoi devaient-
ils parler ? Elle tendit l’oreille, bien qu’il fût impossible que son ouïe capte le
moindre mot par-dessus le vacarme. Pas de surprise, elle n’entendit rien.
Déçue, Katerina aida Colin à retirer les feuilles accrochées à ses cheveux et eut
soudain un hoquet de surprise.
Des sons graves parvenaient à ses oreilles.
— … je partirai… peut-être même avant qu’on ne mange, disait Patrick.
— La situation… grave ?
La sonnette résonna, lui perçant les tympans. Elle sursauta en se tenant les
oreilles.
— Kate, répéta son père pour la troisième fois, c’est pour toi !
— Allô la Terre, la rappela Simon.
— Je… j’y vais, bégaya-t-elle en ayant l’impression d’être devenue sourde.
Pour une fois, Adam avait fait des efforts. Ses habituels vêtements abîmés
avaient laissé place à un pull noir, un jean un peu troué et des baskets
montantes. Sa meilleure amie le prit dans ses bras et l’embrassa
chaleureusement. Il avait beau parfois l’agacer, elle ne pouvait se passer de sa
compagnie. Qu’en était-il pour Meg ? Sa présence ne s’avérait pas aussi
indispensable, surtout dans la mesure où cela perturbait de plus en plus
Katerina. Mais la mine fatiguée de Meg réussit à l’inquiéter. Katerina l’observa
un instant avant de lui faire remarquer que son chemisier était un peu trop
déboutonné.
— Mince, grogna Meg. Je me suis habillée comme un pied ce matin.
— Ça va ?
— Il fallait aller au lit plus tôt, la sermonna Aurore, cachée derrière.
Bonjour Katerina, chantonna-t-elle en l’embrassant sur les deux joues.
Comparée à sa fille, Aurore était pimpante, presque surexcitée. Sa longue
robe à motifs floraux, ses longs cheveux blonds et les tonnes de colliers
encerclant son long cou lui donnaient des airs de hippie. Il ne lui manquait plus
que les fleurs dans les cheveux et on l’aurait crue prête à assister au concert de
Woodstock.
Et encore des présentations. Alyson garda ses distances avec la famille
Evans et n’apprécia pas la présence d’Adam. En même temps, il ne fallait pas
s’attendre à un miracle. Alyson était bien trop étroite d’esprit pour s’attarder
sur autre chose que l’apparence des autres. Ivy et son père bavardèrent tout de
suite avec Aurore, tandis que Simon interrogeait Adam sur ses piercings. Seule
Meg resta silencieuse, à bailler sans cesse.
— Tu es sûre que tout va bien ? l’interrogea Katerina, alarmée.
Malgré ses cachotteries, Katerina continuait de s’attacher à Meg. Elle
appréciait ses remarques avisées, son intuition et sa simplicité, comme une
bouffée d’air frais dans son quotidien trop étouffant.
— Je vais dire que oui. Et toi ?
Question bien délicate. Katerina y répondit d’un haussement d’épaules. Meg
eut un sourire en coin.
Discuter, ils ne faisaient que ça. George rayonnait, décidément très heureux
de parler d’autre chose que de son travail. Sa fille eut envie de lui confier que,
depuis son enfance, elle n’attendait que cet instant : le jour où son emploi
passerait au second plan. Simon admirait Ivy en souriant et narguait Alyson
quand cette dernière rouspétait.
— Voyons, Alyson, ce n’est pas contre vous ! Ma Ivy fait cet effet à tout le
monde ! lançait-il lorsque George ignorait la présence de sa femme.
De son côté, Adam essayait timidement d’entamer la conversation avec
Meg. Il parvint même, pendant quelques minutes, à retenir toute son attention,
ce qui le combla de joie. Katerina se retint de pouffer quand Adam rougit au
contact des doigts de Meg sur les siens. Pourtant, la jolie blonde ne faisait que
lui remplir son verre.
— Tu vas fuir.
Sourcils arqués, Katerina leva la tête et croisa le regard de Colin. Assis et
étonnamment sage, il la fixait sans ciller.
— Tu as dit quoi ?
Le teint blanc de l’enfant effraya la jeune femme. Venait-il d’avaler quelque
chose de travers ? Elle tâta ses joues, son cou et lui demanda si tout allait bien.
— Tu vas fuir, répéta-t-il d’un ton grave.
Le rythme cardiaque de Katerina s’affola. Qu’est-ce qui arrivait à Colin ?
Les doigts tremblants, elle voulut le questionner davantage mais Alyson
l’interrompit en incitant les invités à s’installer à table. Midi venait de sonner.
— Pourquoi tu retiens Colinou comme ça ? siffla sa belle-mère en venant
chercher son fils. Lâche-le, Kate.
Celle-ci obéit et l’observa s’éloigner, la respiration coupée. Quoiqu’il fût en
train de se passer, cela ne présageait rien de bon.
— Au fait, si ton Jared n’est pas là dans cinq minutes, la prévint Alyson, un
couteau à la main pour découper la dinde, sache que notre porte sera fermée.
Sur quoi, elle reprit son sourire factice et apporta les plats à table.
Jared était le cadet de ses soucis. Elle espérait même qu’il ne vienne pas,
finalement. L’étrange comportement de Colin occupait tellement son esprit
qu’elle ne pensait plus du tout à son petit ami.
Plus que deux minutes. Katerina ouvrit la porte et se posta sur le perron.
Les trottoirs de l’allée étaient recouverts de voitures. Des nuages gris
vinrent recouvrir le soleil, posant une ombre géante sur Red Street. Elle se
tapota la cuisse. Plus que trente secondes. Terminé, il ne viendrait pas. De toute
façon, à quoi s’était-elle attendue en l’invitant ici, chez son père, devant tout
plein d’invités ? Pourquoi aurait-il eu envie de venir en sachant que sa
présence ne serait certainement pas la bienvenue ? Katerina avait eu tort de
penser qu’un simple dîner de fête parviendrait à tout arranger entre eux. Elle
ne savait pas ce qu’elle voulait : un petit ami normal, consciencieux et aimant ?
Ou un musicien crâneur et violent ? Le choix lui paraissait bien trop difficile.
Elle désirait quelqu’un, ça, c’était une chose de sûre. Mais ce quelqu’un pouvait
ne pas être Jared, au fond…
Un bruit grave, suivi d’un crissement de pneus la tira de ses pensées. Une
fourgonnette peinte de tags se gara devant la maison.
Katerina descendit les marches du perron d’un pas lent, traversa le jardin,
s’avança vers la camionnette et s’arrêta net.
— Jared ! couina-t-elle, dépitée. Seigneur, tu as vu ta tête ? Tu es déjà bourré
ou quoi ?
Le jeune homme chancela et se rattrapa de justesse contre son véhicule,
avant de se racler la gorge et de lancer d’un ton sec :
— Non, pour qui tu me prends ?
Katerina le regarda de haut. À peine quelques mots échangés et déjà, ils se
provoquaient.
— Pour ce que tu es…
Il fronça ses sourcils et se redressa.
— Ne commence pas, OK ? Je n’suis vraiment pas d’humeur.
Elle se pinça l’arête du nez et souffla. Alyson allait faire une crise cardiaque.
— Laisse-moi t’arranger, au moins.
Elle se hissa sur la pointe des pieds et coiffa tant bien que mal sa chevelure
hérissée. Puis, elle lissa avec le plat de la main sa chemise, arrangea son col et
eut un hoquet de stupeur.
— Mon Dieu, c’est quoi ça ?
— Rien du tout, rétorqua-t-il, irrité.
Une plaie infectée gonflait sur le côté gauche de sa gorge.
— Rien ? Tu t’es fait mordre ? s’alarma-t-elle.
Son petit ami gonfla les joues, pas le moins du monde inquiet.
— Il faut t’emmener à l’hôpital…
Un cri l’interrompit.
— À table ! hurla Alyson, chagrinée de voir que Jared était bel et bien
arrivé.
— C’est bon, te bile pas, la rassura-t-il. Je vais bien. D’ici deux jours, il y
aura plus rien.
Il passa son bras autour de ses épaules, s’appuya presque de tout son poids
sur elle et, côte à côte, ils rejoignirent la maison.
Katerina le sentait faible. Ses yeux cernés et ses traits tirés laissaient
entrevoir sa fatigue.
— Tu es sûr que tout va bien ?
Jared s’arrêta et la contempla un moment, l’air impassible.
— Mieux vaut que je ne réponde pas.
Surprise par sa réponse, Katerina voulut répliquer mais il ne lui en laissa
pas le loisir.
Le silence qui tomba à leur entrée ne fit que confirmer ses craintes.
Occupée par ses plats, Alyson leur coula un regard empli de haine. Quant à
son père, il eut l’air blasé, du genre : « Ma fille et ses goûts bizarres… ». Les
prunelles orangées d’Adam fusillèrent métaphoriquement Jared à défaut de
pouvoir le faire en vrai. Il serra son verre, imaginant sans doute que c’était le
cou de son ennemi juré. Meg demeura neutre. Sa mère salua Jared d’un petit
signe de la main. Simon se leva.
— Alors, c’est lui qui te plaît tant ? dit-il en serrant la main de son petit ami.
Son regard s’attarda sur la balafre qu’avait Jared au-dessus de l’œil, sur ses
yeux injectés de sang et sa tenue.
— Je te plais ? s’étonna-t-il en lorgnant Katerina, sarcastique. Eh ben, vous
m’apprenez quelque chose...
Son oncle garda la bouche ouverte un instant avant de se contenter de
sourire, incapable de répondre.
— Si vous vous installiez ? lança George.
Les joues déjà pâles de Katerina se vidèrent de toutes couleurs. Jared à sa
droite, Adam jugea nécessaire d’abandonner Meg pour s’asseoir à sa gauche.
Simon les regarda faire, les yeux écarquillés et un sourcil arqué. Quant à
Patrick que l’on entendait à peine depuis son arrivée, il prétexta avoir un
contretemps et fila en s’excusant, même si personne n’y prêta vraiment
attention.
Au début, tout se déroula à merveille. Ivy complimenta Alyson pour sa dinde
délicieuse tandis que Meg et Aurore observaient le volatile d’une expression
plutôt dégoûtée. Elles avouèrent alors être végétariennes, ce qui parut
contrarier Alyson. Personne ne pouvait refuser sa délicieuse dinde ! Katerina
s’en était doutée à la cafétéria en observant le plateau de Meg, et aurait donc pu
la prévenir de préparer autre chose pour elles. Mais c’était plus drôle de voir
sa belle-mère contrariée. Tant pis pour son amie et sa mère, qui se
contenteraient des autres plats. Ces derniers étaient nombreux, et sans viande,
heureusement.
George parla d’études avec Adam. Simon tenta d’amuser Colin, en vain.
L’horrible gamin, redevenu lui-même, tira la langue et réclama un jus de fruit,
que sa mère s’empressa d’aller chercher avant qu’il n’asperge tout le monde
de purée.
Katerina, sur le qui-vive, évitait à tout prix que Jared ne parle. Ses prunelles
grises le surveillaient sans cesse, même davantage que Colin.
Malheureusement pour elle, Simon ne lui facilita pas la tâche :
— Et toi Jared, j’imagine que tu dois être à l’université ?
L’intéressé secoua la tête et plissa les yeux. Il toucha sa plaie et répondit :
— Non. Je joue de la musique.
Un sourire railleur étira les lèvres de son oncle.
— Les filles ont toujours eu un faible pour les musiciens ! Tu joues de quel
instrument ?
Jared grimaça et déglutit bruyamment.
— De la guitare. Et je… je chante… quoi, déjà ?
— Des morceaux de rock et de blues, poursuivit Katerina en vitesse.
Simon opina, franchement intéressé.
— Et ça marche ? Ton groupe donne des concerts ?
Le jeune homme rit sans joie et avala son vin cul-sec.
— Ouais, on peut dire ça. Enfin, ce n’est plus trop la musique qui
m’intéresse en ce moment…
— Ah ? Et c’est quoi ?
— Me trouver un endroit où vivre, plaisanta-t-il d’un rire nerveux. C’est pas
deux accords de guitare qui vont m’aider…
Alyson siffla, agacée à l’idée d’avoir accueilli un vaurien pareil à sa table.
Comme invité, Jared n’était pas le plus distingué qui soit. Katerina se massa
une tempe, stressée à l’idée d’exhiber plus longtemps son copain nonchalant et
bougon à sa famille. Elle était déjà peu habituée à son comportement quand
bien même ils sortaient ensemble, alors que dire de son père, qui le rencontrait
pour la première fois. Celui-ci ne cessait de faire tourner son verre vide entre
ses doigts, les yeux plissés et l’expression implacable. De plus en plus crispée
par la situation, Katerina se força à sourire pour faire bonne figure. Welcome
to my nightmare, songea-t-elle en référence à une musique.
Par la suite, Aurore et sa fille parlèrent de Philadelphie et de leur famille qui
était restée là-bas. Cela eut le mérite de distraire les invités quelques minutes et
de détendre l’atmosphère tendue.
Jared s’essuya la bouche du revers de la main et se resservit du vin. Katerina
lui prit le bras pour l’en empêcher mais il se dégagea.
— Tu vas te soûler ici ?
Il haussa un sourcil, cette perspective ne paraissant pas lui déplaire.
— Ce n’est pas le jour, Jared ! Tu ne peux pas faire un effort ? Pour moi ?
Il soupira et rejeta son verre sur la table. Personne ne sembla avoir
remarqué son geste ni sa saute d’humeur. Personne sauf Adam qui fixait
l’énergumène d’un air mauvais.
— Un effort ? Quel effort tu fais pour moi, toi ? Tu as honte ? Honte qu’un
type comme moi soit avec toi ? Je le vois à ton regard, on dirait que je te
dégoûte, que je suis qu’une merde. Alors il faut bien que j’en profite, se
justifia-t-il. Bientôt, je serai à la rue, tu m’oublieras et ton con de toutou à
piercings en profitera pour prendre ma place.
Son meilleur ami gronda et serra les poings. Elle lui lança un regard
implorant et secoua la tête avec précipitation. Pas question qu’ils se battent.
Vaincu par sa mine triste, Adam marmonna et détourna son attention de Jared
pour se calmer.
Sa frayeur surmontée, Katerina s’épongea le front de sa main avant
d’appuyer son menton dans le creux de sa paume. Oui, Jared lui faisait honte,
mais pas pour les raisons qu’il venait d’énumérer. Elle se sentait dépassée par
les événements. Elle aurait voulu le soutenir, le persuader que tout irait mieux.
Hélas, l’envie n’y était pas. Ou plus. Il l’épuisait et sabrait de jour en jour son
moral ainsi que l’amour qu’elle lui portait.
Jared trouva utile de vider à lui seul la bouteille de vin. Peut-être était-ce un
moyen de se venger d’elle ? De son silence ? Il se mit à rire d’un air bête, sous
l’œil interloqué des invités qui essayèrent de faire comme si de rien n’était.
Simon toussota par-dessus les rires et questionna son frère au sujet de son
travail. George partit dans un long monologue, racontant les nouveaux projets
qu’il était en train de mettre sur pied. Il fit mention du corps retrouvé sur son
chantier et du fait que la construction avait été stoppée pour une durée
indéterminée. Enfin, il parla de l’Éternel ; ce quartier au nom français si
étrange, où peu de monde n’osait se rendre par peur de ne jamais revenir.
Seulement, son père était catégorique : il n’y avait rien à craindre là-bas.
— Jared, ça suffit, s’énerva-t-elle.
Il posa ses coudes sur la table et se massa la nuque.
— Ce que je peux avoir mal… Au fait, ça te dit qu’on se voie quelque part,
après ? Je te promets de me tenir correctement, ronronna-il en promenant sa
main à l’intérieur de la cuisse à Katerina, qui tressaillit.
Les oreilles d’Alyson parurent s’allonger.
— Parle moins fort, le pria-t-elle après avoir repoussé son avance. Tu…
tu…
Il la jaugea avec dédain.
— Oh, laisse tomber. J’ai compris.
Elle croisa ses bras sur sa poitrine.
— Qu’est-ce que tu veux dire, au juste ?
— Que dalle, OK ?
— Non, va jusqu’au bout !
— Fais pas chier ! Tu parles que j’ai envie de te cogner… la menaça-t-il en
lui attrapant le poignet.
Une seconde, deux secondes. Katerina n’eut pas le temps de retenir Adam. Sa
chaise bascula par terre, il se jeta sur Jared. Ils s’empoignèrent et
commencèrent à s’insulter. Elle tenta de les séparer, une main sur leur torse
respectif, néanmoins elle ne voulait pas utiliser sa force hors-norme devant sa
famille. Une fille menue qui parvient à repousser deux hommes bien plus
grands qu’elle, c’était un peu surprenant…
Simon et George tentèrent à leur tour de les éloigner l’un de l’autre.
— Espèce de salaud ! braillait Adam. Si t’oses encore la frapper…
— Qu’est-ce que tu vas me faire ? le narguait Jared, un sourire provocateur
aux lèvres.
— Je vais te buter !
— Essaie un peu pour voir, j’ai envie de me marrer…
Les jurons fusèrent, puis il y eut un « boum » et Jared se retrouva au sol, les
mains jointes sur son nez. Katerina, les yeux écarquillés, n’en revenait pas.
Il méritait ce coup de poing depuis un moment, mais pour s’être laissé
frapper sans avoir eu la rapidité de parer le l’attaque, c’était bien la preuve que
quelque chose n’allait pas.
— Relax les gars, les calma Simon. Adam, va t’asseoir.
Ce dernier, les mâchoires serrées, redressa sa chaise, la claqua contre le
parquet et obéit.
Jared se mit à genoux et regarda ses paumes en sang. Des images
brouillèrent sa vue : Waite se transformant en monstre. Il revoyait encore ses
canines briller sous le clair de lune et transpercer son cou. Ses mains se mirent
à trembler. Il haleta, pris d’angoisse.
— Adam ! Tu lui as presque cassé le nez !
Son ami n’exprima aucun remords et se mit à manger, enfin satisfait d’avoir
pu le frapper.
— Kate, intervint son père, emmène… Jared à la salle de bain pour qu’il se
nettoie.
Ils partirent tous les deux en direction des escaliers, Katerina en tête. George
attendit qu’ils soient au premier étage pour parler :
— Excusez-les, dit-il.
Simon et Ivy lui adressèrent un sourire compatissant, Meg planta sa
fourchette dans sa part de purée. Elle commençait à être habituée à ce genre
d’altercations. D’ailleurs, ça ne l’étonnait pas que Katerina apprécie la
compagnie de Jared. Au fond, son amie dégageait cette même immaturité si…
dérangeante.
— Adam, reprit George, est-ce vrai ?
Le garçon afficha une mine faussement perdue, les muscles tendus de son
visage tirant sur le piercing de son arcade sourcilière.
— De quoi ?
— Qu’il a frappé ma fille ?
Meg et lui échangèrent un regard gêné.
— Je… euh… eh bien, ils se sont disputés et, enfin, je n’en suis pas sûr,
mentit-il.
George, furieux, tapa du poing sur la table.
***
Katerina appliqua une poche de glaçons sur le nez de Jared qui siffla de
douleur. Elle se sentait si ridicule ! Cette petite réunion lui avait paru une
mauvaise idée dès le départ. Par chance, rien de grave ou d’étrange n’était
survenu depuis ce matin. Mais elle avait eu la charmante idée d’inviter Jared et
Adam ensemble ! Ce qu’elle pouvait être stupide ! Ses sourcils se froncèrent.
Accorder son temps et son amour à Jared, voilà ce qui était plus stupide
encore.
Jared se rinça encore le nez au lavabo. Son teint bronzé avait viré au blanc
laiteux, ses yeux se fermaient de fatigue. Katerina tira sur sa chemise et toisa sa
blessure. La plaie, boursoufflée, signalait l’infection. Qu’est-ce qui avait bien
pu le lui faire une entaille pareille ? Un chien ? Un monstrueux canidé, alors.
— Désolé, souffla-t-il en s’asseyant sur le rebord de la baignoire, je me suis
emballé pour rien.
Elle rit jaune. Non, sans blague ?
— Je t’avais bien dit de ne pas boire. Tu ne m’écoutes jamais.
Il se tassa.
— Ce n’est pas l’alcool qui m’a mis dans cet état.
— Ah ouais ? Alors quoi ? Tu me fatigues, Jared.
Un épuisement tel qu’elle ne se sentait plus d’humeur à l’écouter. À croire
qu’il aimait enchaîner les erreurs pour tester sa clémence. Elle l’observa un
instant en cherchant le détail, l’attrait, qui lui avait plu le jour de leur rencontre.
Sa beauté ? Jared possédait un certain charme mais ses traits fatigués lui
donnaient un air morne de moins en moins séducteur. Son intelligence ?
Improbable, son petit ami limitait trop ses efforts pour faire fonctionner ses
méninges. La preuve, il ne se donnait même plus la peine de la conquérir, de
lui plaire. Son caractère ? Oui, il y a encore quelques temps, son désir d’être
libre l’attirait comme un aimant à lui. À présent, Jared ne représentait plus rien
et surtout pas la liberté. Il l’emprisonnait. Une prison de rancœur, de disputes et
de tristesse.
S’il ne lui fournissait pas une raison justifiant son accès de colère, c’était
fini entre eux, décida-t-elle. Elle soignerait son nez du mieux qu’elle pouvait,
l’aiderait à redescendre et lui demanderait de partir pour de bon... Et de ne
jamais revenir. Adam avait raison depuis le début.
— J’ai mal, gémit-il.
— C’est normal. Adam ne t’a pas loupé.
Jared vacilla et gratta sa plaie.
— Non, j’ai mal à la gorge. J’ai l’impression que quelque chose me brûle.
Elle se retourna et eut pitié de lui. Sa détermination faiblit. Non, Kate,
montre-toi forte pour une fois !
Il tenta de se lever, chancela et se rattrapa sur Katerina qui le prit malgré elle
dans ses bras.
— Bon sang, tu es froid !
Sa respiration se faisait de plus en plus difficile, un souffle grave à peine
perceptible. Une lueur d’inquiétude brilla dans le regard de la jeune femme.
— On dirait que j’ai pris une méga cuite, plaisanta Jared de son humour
quelque peu décalé.
— Bon sang, ferme-la un peu. J’avais prévu de te mettre à la porte, mais il
faut que tu ailles à l’hôpital. Attends-moi là, je vais prévenir mon père.
Elle se retournait de moitié quand il la retint par le bras.
— Pardon, l’implora-t-il, tout comme l’avait fait son professeur
d’informatique un peu plus tôt. Je te pourris la vie. Oh, Kate, pardonne-moi.
Il la serra très fort contre lui et enfouit son visage dans son cou. Elle sentit
ses lèvres effleurer sa gorge et frissonna avant de rouler des yeux. Il se
débrouillait toujours pour la faire changer d’avis. Et voilà, tu vas encore
tomber dans le panneau ! Que faire ? Elle ne se sentait pas la force de le
repousser, pas alors qu’il tenait à peine sur ses pieds.
— Jared, tu devrais t’asseoir, lui conseilla-t-elle, mal à l’aise. Donne-moi
deux minutes, je reviens.
Il la lâcha avec réticence et lui obéit. Bien que sa plaie dût particulièrement
le lancer, la douleur n’animait plus ses yeux verts… Non, il semblait presque
heureux. Ou ahuri.
Katerina lui adressa un sourire triste, traversa le couloir et descendit, ses
spartiates à talons martelant le bois de l’escalier.
— Papa, Jared n’est pas bien…
Ses yeux s’écarquillèrent d’horreur. Pile en bas des escaliers, devant la porte
grande ouverte, Luther discutait avec son père. Elle dérapa sur la dernière
marche, se réceptionna contre la rambarde et interrogea George d’un
haussement de sourcils.
— Ce jeune homme affirme que tu l’as invité… C’est le cas ?
La mâchoire de sa fille se décrocha.
— Bien sûr que non ! Qu’est-ce que vous faites ici ?
Le beau rouquin prit une mine offensée, posant sa main de manière théâtrale
sur son cœur.
— M’auriez-vous oublié ? J’étais le type à côté de vous au supermarché, la
pressa-t-il.
Katerina le toisa avec agacement.
— Non, je ne l’ai pas oublié, mais je ne me souviens pas vous avoir invité
pour autant…
Simon l’interrompit.
— Eh ben, tu as invité combien d’amis ? rigola-t-il d’un ton plus étonné
qu’amusé. Laisse-le entrer, George.
— Euh, oui, après tout. Entrez.
Luther sourit de toutes ses dents, souleva avec lenteur sa jambe droite et
franchit le seuil de la porte. Katerina se paralysa, apeurée. Le mauvais
pressentiment était de retour et lui écrasait la poitrine.
Une chaise racla le sol.
Meg accourut dans leur direction et dévisagea l’invité, surprise sans paraître
très inquiète.
— Luther, gronda-t-elle. Tu ne te sens pas de trop, ici ?
Katerina remua la bouche sans parvenir à sortir un mot. Trop
d’informations se pressaient à l’intérieur de sa tête.
— Oh, tu ne le lui as pas dit ? s’étonna-t-il avec un air malicieux.
— Tu devrais partir, lui conseilla Meg.
— Non, désolé. J’ai un programme très précis à suivre.
Des pas retentirent dans l’escalier. Les yeux sombres de Luther se dirigèrent
lentement vers la source du bruit.
— Jared, murmura Katerina.
L’intéressé se traîna jusqu’en bas des escaliers avant de glisser par terre,
blanc comme un linge.
George afficha un air égaré. Ses yeux se posèrent sur sa fille, sur le
garnement affalé au sol, le grand inconnu, Meg et sa femme qui ruminait assez
fort pour que son frère et sa compagne entendent la moindre de ses critiques.
C’est quoi cette histoire ? avait-il envie de crier à Katerina.
— Que lui arrive-t-il, Kate ? se contenta-t-il de demander d’une voix sourde.
Sa patience était sur le point de disparaître.
Katerina sembla tout aussi effarée que lui.
— Il a perdu beaucoup de sang, décréta Luther.
— Perdu du sang ?
— Oui, le….
Le tonnerre gronda, faisant taire le brouhaha qui s’était emparé du salon.
— Il faut partir.
Meg s’interposa entre Katerina et lui, mais sa silhouette paraissait d’autant
plus fragile face à celle de Luther.
— Hors de question !
— Tu ne comprends pas, s’agaça-t-il. Ils ont retrouvé sa trace. La traque a
commencé.
Meg s’humecta les lèvres, en pleine réflexion. Tout ne se passait pas comme
il le fallait.
— Très bien. Kate, suis-le s’il te plaît.
Katerina recula aussitôt, prise de panique. Comment Meg osait-elle lui
demander ça ? Son père, bien que complètement perdu, eut le cran de la
défendre. Adam se leva, prêt à se battre encore une fois pour protéger son
amie.
— Meg, dit alors Luther, fais-leur ton numéro. Raconte-leur une histoire et
rejoins-nous là où tu sais dans disons... deux heures.
— Quoi ? Le plan n’était pas prévu comme ça ! (Elle soupira.) Très bien !
Sur quoi, Luther empoigna la brune par le bras et la tira de force vers la
porte. George, Adam et Simon se précipitèrent à sa rescousse mais Meg leur
barra le passage. Une sorte d’halo s’éleva dans les airs tandis qu’elle se mettait
à rayonner d’un éclat rose, presque rouge. Bientôt, sa mère l’imita et tous les
invités retournèrent s’asseoir, les paupières alourdies par le sommeil.
— Non ! hurla Katerina. Lâchez-moi !
Jared, à bout de force, se leva et retomba à quatre pattes.
Un éclair déchira le ciel tandis qu’une violente averse s’abattait sur le
quartier.
— Jared ! Il a besoin d’aide !
Elle assena plusieurs coups de talons en plein tibia à son kidnappeur et
retourna aider Jared. Il était à bout de forces et sa peau devenait de plus en plus
glacée.
Luther gronda, plus agacé que véritablement énervé.
— Il vaut mieux que tu me suives de ton plein gré, sinon…
— Pas sans aider Jared, répéta-t-elle d’un ton catégorique.
Comme souvent, elle aurait mieux fait de se taire, car ce fut le comble de
l’horreur.
Le visage de Luther se transforma devant ses yeux épouvantés : son teint
blanchit, des veines saillirent sur son cou, sa mâchoire et autour de sa bouche.
Ses yeux autrefois sombres luirent d’un air féroce, ses iris prenant une teinte
blanche et ses dents... Katerina n’avait jamais vu ça de sa vie. Le souffle rapide,
elle serra les poings pour se retenir de trembler.
Les canines blanches de cette créature s’affutaient progressivement tout
comme le reste de sa dentition. Tel que sa mâchoire semblait presque trop
grande par rapport à sa tête, trop irréaliste pour que ce soit possible. Un
monstre.
Il se mordit le poignet jusqu’au sang, attrapa Jared par sa chemise et
l’obligea à boire. Il résista puis, les traits subitement détendus, se laissa faire.
Elle l’entendit soupirer en même temps qu’il avalait avec une délectation
soudaine.
— Bien, reprit Luther en repoussant Jared quelques secondes plus tard.
Maintenant, tu me suis.
CHAPITRE 13
***
Katerina rêva que Jared lui hurlait dessus, la bouche couverte de sang. Il
tenait à la main une bouteille de verre cassée et menaçait de la frapper avec si
elle osait le critiquer. Luther se trouvait là lui aussi, satisfait de lui inspirer
autant de peur. Il se passa la langue sur les lèvres pendant que ses canines
devenaient des crocs mortels. Tout dans son expression laissait croire à la
jeune femme qu’il allait très bientôt la tuer et ce, dans d’horribles souffrances.
Pourtant, elle avait tort.
Jared dévoila des dents aiguisées. Non, ce n’était pas Luther qui la
massacrerait, mais lui. Il en mourait d’envie, cela se percevait dans son regard.
Acculée contre un mur, Katerina hurla de toutes ses forces.
Elle ouvrit les paupières, le souffle court, à deux doigts de crier pour de
vrai. Du calme, Kate, ce n’était qu’un rêve !
Toutefois l’endroit où on l’avait déposée n’en n’était pas un. Où suis-je ?
Excellente question. À en juger la tonne de poussière qui voletait, elle était sûre
de ne pas être à la maison. Alyson n’aurait jamais laissé les acariens proliférer
sous son toit. Ses yeux se plissèrent. Le côté droit de son crâne palpitait
douloureusement. Luther. Il l’avait attaquée par derrière, le lâche ! C’était la
seconde fois qu’un homme la frappait… Un homme ?
Cet être était tout sauf humain. Au demeurant, ne l’avait-t-elle pas vu se
transformer en bête avant de partager son sang avec son petit ami ? Ce seul
souvenir suffit à la faire trembler d’effroi. Une idée lui traversa l’esprit mais
elle la réfuta aussitôt. Ce genre de créature n’existait pas dans la vraie vie.
Comme les Séraphins ? Exactement. Ces anges en fusion n’étaient qu’un délire,
un mythe inventé par un illuminé sur Internet.
La tête entre les mains, Katerina se redressa. L’immense lit à baldaquin sur
lequel on l’avait allongée sentait le renfermé. Toute la pièce respirait
l’humidité.
Ses chevilles la lançant, elle s’apprêta à retirer ses spartiates quand la vue du
plancher couvert d’échardes l’en dissuada. Les tapis persans ne paraissaient pas
plus propres.
Katerina se leva et fit le tour de la chambre. Certaines parties du mur, jadis
de couleur crème, paraissaient moins sales que le reste. Comme si les anciens
propriétaires s’étaient attelés à le nettoyer avant de jeter l’éponge.
Cette vaste pièce avait dû être belle, autrefois. Aujourd’hui, elle ressemblait
davantage à un grenier qu’à une chambre.
En face du lit étaient disposés une coiffeuse à la peinture écaillée, une
armoire ornée de magnifiques sculptures poussiéreuses, une commode, deux
bureaux empilés l’un sur l’autre ; tout un tas de meubles grignotés par le
temps.
Des voix d’hommes lui parvinrent. Katerina se figea, l’oreille aux aguets.
Aussitôt, la conversation descendit d’une octave, devenant un murmure
inaudible. Tous ses sens en état d’alerte, elle marcha à pas de loup jusqu’à une
haute fenêtre et faillit s’évanouir en reconnaissant l’endroit où on l’avait
conduite. La maison hantée !
N’est-ce pas toi qui prétends ne pas croire aux histoires de fantômes ? lui
rappela sa petite voix. À vrai dire, elle avait plus à craindre des vivants que des
morts…
Procédons par ordre. S’il t’a laissée ici, c’est bien parce qu’il ne compte
pas… te faire quoi, au juste ?
Les photos des filles tuées défilèrent dans un coin de sa tête, semant la
panique en elle. Luther était sans doute le tueur de Breath Town. Celui qui
massacrait des femmes et délaissait leur corps un peu partout en ville, comme
si cela n’avait pas grande importance. Elle se mordit la lèvre et pria pour ne
pas être la prochaine sur sa liste.
Calme-toi Kate, ta famille était là, ils vont venir t’aider.
À moins qu’Alyson les ait déjà persuadés de l’abandonner ? « De toute
façon, l’entendait-elle déjà dire, son absence ne fera de mal à personne. » Elle
l’imagina en train de ranger ses affaires dans des cartons, un grand sourire
machiavélique ourlant ses lèvres. N’importe quoi ! Tu délires !
Que ce soit une bonne ou mauvaise idée, Katerina décida de quitter la
chambre, en quête d’une quelconque sortie qui lui permettrait de fuir et de
regagner la route.
Avec lenteur, ses doigts serrés autour de la poignée, elle ouvrit la porte non
fermée à clé. Une aubaine ? La salive coincée dans sa gorge l’empêchait
presque de respirer.
Le couloir, éclairé par quelques lampes à gaz murales, n’était pas très
engageant. Des ombres, difformes, sinistres, dansaient sur les murs. Elle
avança et s’arrêta au palier de l’étage, un filet de sueur froide roulant dans son
dos. Contre toute attente, l’espoir de sortir en vie de cet endroit se ralluma en
elle.
En contrebas de l’imposant escalier en bois, lequel donnait sur le vestibule,
la porte d’entrée était grande ouverte. Son regard s’illumina.
Soudain, des portes coulissèrent et un homme d’une cinquantaine d’années
apparut sur la droite. Un électricien, reconnut-elle à sa tenue.
Katerina fronça les sourcils, ne sachant plus quoi faire. Bouge, Kate ! la
secoua sa voix intérieure.
Hélas, l’idée effleurait à peine son esprit que de puissants étaux lui
comprimèrent la poitrine. Incapable de frapper son agresseur, elle battit l’air
avec ses pieds.
— J’ai vérifié, certifia l’électricien, tout est OK.
Pour prouver ses dires, il actionna l’interrupteur. Le lustre du vestibule
s’illumina.
— Vous êtes sûr…
— M. O’Neill, vous n’avez aucune raison de vous inquiéter. C’est vrai que
c’est une vieille maison. Les derniers propriétaires avaient fait installer…
Elle remua ses doigts, les yeux exorbités tant par la peur que par la douleur
dans sa poitrine. L’air ne parvenait plus à ses poumons, elle allait mourir
étouffée.
— … au compteur, termina l’électricien. Je vous dis au revoir. (Il serra la
main d’un homme qui se tenait de dos.) N’hésitez pas à appeler en cas de pépin.
— Je n’y manquerai pas, au revoir.
La porte d’entrée claqua. Silence.
La main obstruant sa bouche se retira enfin. Katerina mit un genou à terre et
respira à fond. Les étoiles colorées qui dansaient devant ses yeux
s’estompèrent petit à petit ; trente secondes supplémentaires et elle aurait
suffoqué. Elle entoura ses côtes d’une main et s’aida du mur pour se relever.
— Descends, ordonna une voix masculine.
Hors de question. Qui était-il pour lui donner des ordres ? Bien qu’elle fût
morte de peur, elle carra les épaules et s’avança pour apercevoir le visage de
son agresseur. Il fallait qu’elle établisse un contact avec eux, qu’ils
comprennent que la retenir en otage était mal… Oh, tu n’aurais pas regardé un
peu trop de séries policières, toi ? Peut-être. Cependant, elle préférait essayer
de garder son calme. Si elle criait, ils l’assommeraient à nouveau. Ou pire.
— Je n’ai pas l’intention…
— Descends ! tonna-t-il.
Une ombre de menace plana dans l’air. N’ayant d’autre alternative que
d’obéir, elle dévala l’escalier en trombe. La porte d’entrée n’était plus qu’à un
mètre !
— Hé ! s’exclama Luther en l’attrapant. Tu veux déjà nous quitter ?
— Laissez-moi ! exigea-t-elle.
Tant pis pour la tentative d’approche amicale. Elle avait bien trop peur pour
garder son sang-froid. Ses prunelles effrayées se dirigèrent vers le haut de
l’escalier.
— Oh, je vois. Hayden, cesse d’effrayer notre convive.
Rire sinistre.
— Qui a dit que je devais la traiter comme telle ?
Là-dessus, des pas résonnèrent sur les marches. De la poussière mélangée à
du bois effrité se mit à pleuvoir sur le sol.
— Katerina, reprit Luther après l’avoir lâchée.
Il lui fit signe de passer devant.
Instant d’hésitation. Elle serra les poings et se força à avancer. Ledit Hayden
sur leurs pas, Luther ouvrit deux gigantesques portes vitrées et l’invita à entrer
en premier. Malgré l’horreur de la situation, elle ne put s’empêcher d’admirer
la pièce qui, au contraire de la chambre, avait été nettoyée de fond en comble.
— Tu vas attendre ici, dans le salon.
Celui-ci s’avérait le point de croisement entre le vestibule, une des
bibliothèques et la salle à manger, lui apprit-il bien qu’elle s’en fichait, mais
Luther semblait vouloir faire la conversation. Sans doute pour chercher à la
rassurer ? C’était ce qu’elle préférait croire en croisant ses yeux aussi sombres
qu’une nuit sans étoile.
De magnifiques étagères comportant une multitude d’objets étaient
disposées derrière deux fauteuils en tissu. Quelques chaises à la housse en
velours rouge, surmontées d’ouvrages, entouraient le canapé d’angle au centre
de la pièce. Tableaux, bibelots, chandeliers et tapis emplissaient en grande
majorité cette salle. La façade de la cheminée, faite en briques rouges, était
envahie par différentes armes allant du poignard au mousquet. Le lustre en
cuivre s’alluma au-dessus d’eux, la lumière faisant briller les vases en argent
disposés sur les tables.
Katerina avait l’impression d’avoir fait un bond de deux siècles en arrière.
En d’autres circonstances, elle aurait sans doute apprécié cet endroit.
Malheureusement, le moment était mal choisi pour s’émerveiller et baisser sa
garde. Luther la convia à prendre place sur un des fauteuils. Puis, l’air tout
excité, il alla retirer le drap qui recouvrait un meuble de forme rectangulaire,
aux pieds en bois laqué. Dessus, était posée une télévision à écran plat dernier
cri.
— Enfin ! s’exclama-t-il. J’ai bien cru qu’on ne la brancherait jamais !
Regarde ça !
— Toi et tes jeux, soupira Hayden, tu devrais sérieusement consulter. Depuis
quand préfères-tu ces trucs stupides aux livres ?
Son ami balaya sa réflexion d’un geste de la main et commença à brancher
les fils.
La jeune femme ouvrit la bouche, pressée d’apprendre pourquoi ils la
retenaient prisonnière dans cette maison.
— La ferme, trancha Hayden.
Luther souffla.
— Tu devrais sérieusement revoir ta façon de parler.
— Très bien. Peux-tu la fermer, s’il te plait ?
Le rouquin haussa les épaules, désillusionné.
Katerina, qui s’était interdit de dévisager Hayden par crainte qu’il ne
l’agresse, jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Elle en resta estomaquée.
Quelque chose à l’intérieur de son cerveau sembla faire « tilt » comme pour
lui rappeler un souvenir important. Néanmoins, rien ne lui revint, juste une
vague impression de déjà-vu lorsqu’il l’avait empêchée de prendre la fuite.
Hayden balança deux vieux encriers au sol et s’assit sur une table ronde en
noyer. L’adolescente tenta de détourner le regard, en vain.
La froideur de son visage lui glaçait le sang. Malgré cela, Katerina
l’observa tandis qu’il fixait Luther d’un air absent.
Sa coiffure, et la dureté de son expression, lui rappelèrent celles d’un
militaire : cheveux coupés courts sur les côtés et plus long sur le haut du crâne,
bien que la différence soit très légère. Un de ses sourcils bruns s’arqua par
réflexe. Ses pommettes saillantes n’en restaient pas moins les plus belles
qu’elle n’ait jamais vues, tout comme sa bouche et son nez. Sa barbe naissante
crissa lorsqu’il se gratta la joue.
Autant l’avouer, son apparence jouait en sa faveur, mais Katerina demeura
immobile et indifférente, trop secouée pour s’intéresser à un homme, et encore
moins à son ravisseur.
Le blouson d’Hayden paraissait épais et lourd. Le cuir s’écaillait, son jean
noir était délavé et ses bottes éraflées au bout. Elle remarqua qu’un chapelet en
bois, abîmé à force d’être manipulé, entourait un de ses poignets. Était-il
croyant ? Difficile à dire, avec cette tête qui ne lui inspirait aucune confiance.
Il tourna la tête dans sa direction. Ses cils projetaient une ombre épaisse sur
ses yeux, cela n’empêchait pas à ses prunelles de briller d’un air malicieux.
Après encore deux minutes d’observation, elle revint à la réalité, se retourna
et s’enfonça dans son siège. Tout ici la mettait mal à l’aise.
Ah, ah ! cria Luther lorsque la télévision s’alluma. Bien, maintenant…
— Pourquoi me gardez-vous ? l’interrompit-elle d’un ton précipité. Je vous
en prie, ma famille doit me chercher ! Pourquoi…
—Pourquoi tant de questions ? l’interrompit Hayden. (Il se leva.) Si c’est
vraiment toi que…
Luther se racla la gorge, lui coupant la parole. Suite à un coup d’œil en
direction de son ami, Hayden adopta une attitude dénuée d’expression. Il défit
le col de son blouson et se mit à faire les cents pas, dans l’attente de quelque
chose ou de quelqu’un.
Son impassibilité paraissait à toute épreuve. Katerina lui accordait vingt-six,
vingt-sept ans à moins que… Un craquement sonore la fit sursauter.
Une fissure blanche trancha l’air. Fissure qui prit d’abord l’allure d’une
silhouette informe avant d’apparaître de façon solide entres les deux fauteuils.
Nathanael. La jeune femme eut un hoquet de surprise et s’enfuit.
— Où tu vas, comme ça ? l’arrêta Hayden en la forçant à reculer.
— Assez, exigea la lumière-homme. Katerina…
Celle-ci se retourna, livide, les mains écrasées compulsivement sur le haut
de son front.
— Vous n’existez pas ! Vous êtes une hallucination !
Un vent digne d’une tempête lui gifla le visage.
— Oh non, je suis bien réel, la corrigea-t-il, se tenant à cinq centimètres
d’elle.
CHAPITRE 14
Bientôt, son réveil se mettrait à sonner, Alyson trouverait une excuse afin de
lui hurler dessus et tout rentrerait dans l’ordre. Cela ne serait-il pas
merveilleux ?
Elle eut beau se pincer, se mordre la joue ou même cligner très fort des
paupières, Katerina ne se réveilla pas. Ce monde de dingue était bel et bien la
réalité.
Ses trois ravisseurs parlaient depuis au moins une bonne demi-heure,
maintenant. Assise dans son fauteuil, elle les écoutait se disputer tout en priant
pour que son père, Simon ou Jared viennent au plus vite la délivrer. Elle
songea à Meg et perdit le semblant d’espoir qui lui restait. Quand bien même
tout cela était impossible, son amie l’avait abandonnée aux griffes de Luther
sans protester.
— Pourquoi tu nous demandes de l’aide à nous ? s’emballa Hayden. Tu sais
très bien ce que je pense d’elle et de ce qu’elle risque, en restant chez moi.
Nathanael posa les mains sur ses hanches, excédé.
— Parce que tu sais très bien que cette maison est le seul endroit où je puisse
la mettre en sécurité. Sinon, crois-moi, jamais je n’aurais remis les pieds ici.
Hayden eut un rictus méprisant.
— Ah oui, c’est vrai, j’avais oublié. (Il désigna Nathanael du menton.)
Savais-tu, Luther, que ce nous hébergions autrefois était un ange ? Il aura fallu
un petit moment pour que nous le comprenions. Merci de ne pas nous l’avoir
dit plus tôt, cher Nathanael. Tu as toujours été très doué pour cacher tes petits
secrets. Secrets que j’aurais préféré que tu emmènes bien loin de chez moi.
Katerina se serait effondrée par terre si le canapé ne l’avait pas soutenue.
L’ange parut étinceler de l’intérieur, les jointures de ses poings se mettant à
rougir.
— Tu crois que c’est un plaisir pour moi de collaborer avec des vampires ?
rétorqua-t-il.
Les vampires en question grondèrent de concert.
— Il y a certains sujets sensibles que tu devrais éviter d’aborder, le prévint
Luther. C’est bien de votre faute à tous les trois…
— Des vampires ? couina la jeune femme. Des anges ?
Les trois hommes se tournèrent vers elle.
— Mon Dieu, je suis en plein délire ! s’exclama-t-elle en se passant les deux
mains sur ses joues.
Sur quoi, elle se leva et se dirigea de nouveau vers les portes vitrées. Rester
assise pendant que ces fous discutaient de choses absurdes relevait de
l’impossible. Des vampires ? Des anges ? Qu’avaient-ils planifié pour elle ?
Une rencontre avec Dracula ?
Elle ouvrit une des portes et se retrouva nez à nez avec Hayden. Comment
avait-il pu être aussi rapide ? Inutile de se triturer les méninges pour le
découvrir, plus rien n’avait de sens.
— C’est agaçant cette manie que tu as sans cesse de fuir. Tu n’es pas assez
intelligente pour comprendre quand on te dit de rester assise ? Ou bien, tu veux
que je t’y force, peut-être ?
— Va te faire foutre, répliqua-t-elle d’une voix peu assurée.
Les ailes du nez d’Hayden frémirent et son visage se métamorphosa comme
celui de Luther auparavant.
— Avant, je vais te tuer, qu’en penses-tu ?
La voix de Nathanael résonna derrière eux, sommant à Hayden de ne pas la
toucher.
Katerina se tétanisa sur place, indécise et terrifiée. La peur lui sommait
d’obéir aux ordres de ce monstre. C’était, lui semblait-il, la plus sage des
décisions. Toutefois, que lui feraient-ils si elle se laissait faire ?
Elle plissa les yeux et tenta le tout pour le tout.
Sans savoir d’où lui venait la certitude qu’elle arriverait à le repousser,
Katerina leva son bras à hauteur d’épaule et tendit ses doigts. Une vive chaleur
s’éveilla dans le creux de son ventre et se répandit dans tous ses membres. Le
résultat escompté fut immédiat. Hayden, soulevé par une force invisible, alla
s’encastrer dans le mur lambrissé du vestibule.
Là non plus, elle ne chercha pas à comprendre ce qui venait de se produire.
Nul ne pouvait l’expliquer.
Sa stupéfaction passée, elle chancela, les jambes en coton. Ce petit tour de
magie n’était pas gratuit, son énergie dégringolait à vitesse grand V. Un poids
lui écrasa soudain l’épaule.
Elle fronça les sourcils, saisit la main de Luther et s’apprêta à la serrer de
toutes ses forces lorsqu’une voix, profonde et familière, résonna à l’intérieur
de son crâne. Stop, dit Nathanael, nous ne te voulons aucun mal, Katerina !
— Vous mentez ! cria-t-elle.
— Tu as peut-être raison, approuva Hayden.
Elle entendit un choc et ce fut le noir total.
***
***
« Boum-boum, boum-boum, boum-boum » faisait sa joue droite. Toute sa
mâchoire vibrait de douleur, à croire qu’on l’avait assommée à l’aide d’un
marteau. Katerina ouvrit les paupières et soupira.
Elle était revenue au point de départ, à savoir la chambre dévorée par les
mites. À un détail près : Nathanael se tenait assis au pied du lit. Ses prunelles
bleu cyan parurent lui sourire, à l’inverse de sa bouche qui demeura immobile.
Elle se releva.
— Ne t’avise plus de fuir. Tes gardes du corps, en particulier un, ne sont pas
aussi cléments que moi.
Évidemment, c’était à Hayden qu’il faisait allusion. La gorge sèche, elle
demanda d’une voix pâteuse :
— Pourquoi ?
Ses sourcils se froncèrent tandis qu’il se passa une main dans sa chevelure
en bataille.
— Question bien vague.
Elle le dévisagea.
— Il y a quelque temps encore, j’étais persuadée que vous n’existiez pas,
continua-t-elle, sur la défensive. Vous êtes venu me sauver pour me dire que
j’hallucinais. Et maintenant, vous espérez quoi ? Je ne sais même qui vous êtes
et ce que ces deux tarés me veulent ! Déjà, comment puis-je savoir que vous
vous appelez Nathanael ?
L’intéressé remua, faisant grincer les ressorts du lit.
— Parce que je suis un ange et que tu es en connexion avec notre monde. Et
ces deux tarés, comme tu dis, sont des vampires à mes ordres, chargés de te
protéger.
Des zones d’ombre s’éclaircissaient. Cela dit, ces révélations ne donnaient
pas à la situation un caractère plus rassurant. Elle poussa un petit cri plaintif.
— Laisse-moi t’expliquer, je te le dois bien.
Katerina, qui écouta son discours sans broncher, attendit un très long
moment avant de retrouver l’usage de la parole. Installée sur le lit, sa
pommette douloureuse, elle observait les gouttes de pluie glisser le long de la
fenêtre.
Comment cela pouvait-il être possible ? Un sourire ironique étira ses lèvres.
Et dire qu’elle avait passé son temps à se convaincre qu’elle était dingue !
Quoique, quelque part, il aurait mieux valu.
La vérité lui semblait trop surréaliste pour qu’elle accepte d’y croire ne
serait-ce qu’une seconde. Pourtant, comme venait de le lui faire remarquer
Nathanael trois fois de suite, les événements précédents en étaient la preuve
formelle. D’abord ces « hallucinations » qui la harcelaient depuis des années,
suivies de l’attaque sur le parking par Haziel et ses sbires, puis l’étrange
comportement de M. Daniels et enfin, sa capacité à faire voltiger les gens par
la pensée ainsi que sa force anormale...
Bonne volonté ou pas, c’était dur de l’accepter. Elle ne pouvait percevoir ce
don autrement que comme une malédiction.
Lorsqu’elle tourna sa tête vers l’homme qui attendait en silence sa réaction,
elle ne sut quoi répondre : « Génial, les anges existent et je peux les voir ! »
Ou : « Au secours, des êtres célestes veulent me faire la peau ! » Car c’était
bien ce que Nathanael avait voulu dire : son étrange pouvoir semait la zizanie
chez les soldats divins, qui préféraient l’abattre plutôt que de s’encombrer d’un
tel fardeau.
— Naturellement, ils veulent me tuer.
— Tu ne dois pas t’alarmer, dit-il d’un ton doux, tu es en sécurité ici.
Elle rit sans joie.
— Avec ces malades ? Ces… vampires ?
Katerina sentit un goût amer envahir la bouche. Des vampires ? Comment de
telles créatures pouvaient-elles exister ? L’étrange morsure qu’avait Jared à
son cou lui revint en tête.
— C’est eux qui ont mordu Jared, n’est-ce pas ? se scandalisa-t-elle.
Nathanael eut un moment d’arrêt.
— Oh, non ! Ils… consomment du sang en provenance de banques
spécialisées… (Il grimaça.) Pour ce genre de détails, tu verras avec eux.
— Un ange qui travaille avec des suceurs de sang, j’aurai tout vu.
Cette remarqua offensa l’être divin, dont le visage perdit tout trace de
sympathie.
— C’est très humiliant, admit-il, acerbe, et c’est pour toi que je le fais.
— Vous ai-je demandé quelque chose ? fulmina l’adolescente.
Silence tendu.
— Tu es en colère, je le sens. Ça suffira pour aujourd’hui.
Là-dessus, il se leva et marcha en direction de la porte.
— Non, s’il y a d’autres choses que vous devez me révéler, c’est
maintenant !
Il se retourna en une fraction de seconde et d’un simple regard, lui conseilla
de se calmer.
— J’ai des tas de choses à te dire, cela prendrait toute la nuit pour te les
énumérer. Alors, nous allons attendre demain.
L’atmosphère se chargea d’électricité et il disparut dans un coup de vent, la
laissant seule au beau milieu de cette pièce sordide.
Les minutes s’écoulèrent, puis les heures.
Nerveuse, Katerina se mit à fouiner, soulevant des nuages de poussière à
chacun de ses pas. Des bruits de tirs et d’explosions résonnaient juste en
dessous du plancher. Luther se trouvait encore dans le salon, devant son jeu
vidéo. Par contre, elle n’entendait pas Hayden. Des frissons coururent sur sa
peau. Des vampires. Dans quel monde venait-elle d’atterrir ? Et ses amis, sa
famille ? Il lui fallait les prévenir impérativement. Problème : aucun de ces
deux… types ne la laisserait partir. Elle continuait de tourner en rond, comme
un rat pris au piège dans sa cage.
Elle songea à ce que venait de lui dire Nathanael et médita sur ses étranges
propos. Si tant est que ce soit vrai, à quoi pourrait bien servir une connexion
entre le Paradis et la Terre ? « Tu es le lien, l’humaine qui communique entres
les mondes », avait dit l’ange. Pourquoi ? Et ses pouvoirs ? Elle était capable
de faire léviter des objets comme personne par la pensée, et ensuite ? Les
implorations de M. Daniels résonnèrent à ses oreilles en un lointain souvenir
terrifiant…
Tout à coup, on frappa à la porte. Katerina roula des yeux. Était-ce vraiment
utile de dire « entrez » ?
Une clé tourna dans le verrou, une tête à la chevelure d’un blond miel
apparut dans l’embrasure de la porte.
— Meg, reconnut d’un ton revêche la captive. Toi aussi tu as des choses à
m’apprendre ?
Son amie pénétra dans la chambre. Le martèlement de la pluie contre les
vitres se fit plus fort, comblant le silence. Elle s’installa sur le lit, un pied sous
ses fesses.
L’air désintéressé, Katerina l’ignora jusqu’à ce qu’elle aborde un sujet
important.
— Jared va bien. Il est chez ma mère.
La brune la toisa, révoltée.
— Il va bien ? Tu rigoles, j’espère ? Luther lui a fait boire de son sang !
C’est tout sauf aller bien !
— Je sais ce que tu penses.
— Non, je ne crois pas.
— Kate, je vais t’expliquer…
Attendant la fin de son long monologue, Katerina s’appuya contre le mur,
exténuée. Cela faisait trop d’informations à digérer.
— Tu dis que Jared s’est fait mordre par un vampire, essaya-t-elle de
comprendre, sa tête menaçant d’exploser, ce qui a failli provoquer sa mort.
Mais que pour le sauver, il a fallu qu’il ingère du sang d’une de ces créatures ?
Pardonne-moi, je ne comprends rien.
Meg acquiesça, patiente même si Katerina faisait exprès de se montrer
désinvolte.
— Le vampire qui l’a mordu l’avait presque vidé de son sang.
— Une transfusion n’aurait pas suffi ?
— Peut-être… Disons que Jared était dans un sale état que… tu… On n’avait
pas trop le temps de l’emmener à l’hôpital.
Elle se crispa. Que voulait dire Meg par « on » ? Parlait-elle de son amie ou
de Luther ?
— Pour se transformer ? Que faut-il faire ? Se faire mordre comme dans un
de ces films grotesques ?
Meg se mordit la lèvre.
— Je n’en suis pas très sûre…
— Laisse tomber, ça ne m’intéresse pas. Parlons plutôt de toi. Attends, je
vais peut-être réussir à deviner. (Elle prit une expression de profonde
réflexion, quoiqu’un peu méprisante.) Tu aimes la nature et surtout les plantes.
Tu es quoi, une sorcière ? Une ensorceleuse ? Une…
L’ombre rageuse qui recouvrit le visage de Meg lui préconisa de se taire.
Katerina la contempla avec vive inquiétude.
Les cheveux de Meg s’assombrirent, prenant des reflets incarnats. Des
feuilles et des fleurs, comme tatouées au henné, apparurent sur les coins de son
front, de ses doigts et de ses avant-bras.
Katerina demeura bouche bée. Si on lui avait demandé de caractériser la
saison d’automne sous la forme d’une personne, elle aurait choisi Meg sans
hésiter.
— Ne me traite plus jamais de sorcière ! explosa la créature à genoux sur le
lit.
Ses iris bleus brillaient tels deux petits diamants, s’accordant à merveille
avec sa chevelure méchée de rouge. Katerina frissonna. Un air empli
d’humidité souffla à travers la pièce, alors que toutes les fenêtres étaient
closes. Une odeur de terre mouillée se fit sentir.
— Meg ? murmura-t-elle, apeurée.
Celle-ci cligna des paupières. Après un instant qui parut durer une éternité,
elle se calma et recouvra son allure de lycéenne aux traits fins et allongés. Un
peu… Un peu comme…
— Une elfe ? supposa Katerina d’une voix fragile. Tu es une elfe ?
Meg rit avec douceur, sa colère évaporée.
— Excuse-moi, dit-elle d’une voix posée, je me suis emportée pour rien. Tu
ne pouvais pas savoir. Je ne supporte pas que l’on me compare à ces
horreurs… aux sorcières, cracha-t-elle. Kate, ça va, je ne vais pas te faire de
mal.
À choisir, il était préférable que Meg soit une elfe plutôt qu’une vampire.
— Tu es quoi, au juste ?
Meg se redressa et descendit du lit.
— Eh bien, notre race a reçu plusieurs noms au cours de l’Histoire.
Nymphes, fées, elfes, les énuméra-t-elle en les comptant sur ses doigts. Cela
dépend des mythologies. Toujours est-il que nous, comparées aux sorcières,
nous faisons le bien. Oui, ça sonne un peu cliché dit de cette manière…
Elle s’avança d’un ou deux mètres mais Katerina maintint aussitôt une bonne
distance entre elles. Ses rares cours de mythologie grecque lui revinrent en
tête, notamment le nom de certaines divinités féminines. Les bois, les
montagnes, les sources et les étangs, les chênes… Méliades, Dryades, Naïades,
Océanides, se remémora-t-elle. Des légendes.
— Tu es immortelle ? Quel âge as-tu ?
Meg sourit.
— Non, je suis mortelle. J’ai dix-sept ans, tout comme toi.
— Non, pas tout comme moi. Je ne sais même pas ce que je suis. Et ta mère ?
Elle la devança.
— Est aussi une fille de la Nature, oui. Toutes les femmes de ma famille le
sont et depuis la nuit des temps. Mais tu n’as pas à me craindre. (Son regard
d’un bleu acier désigna le plancher.) Contrairement à eux.
Pour le moment, Katerina ne faisait plus confiance à personne.
— Je parie que tu entends les pensées des gens ? déduisit-elle. Bon sang,
j’aurais dû me méfier ! Je me doutais que quelque chose clochait chez toi, mais
j’étais loin de m’imaginer que ma nouvelle amie était une fée télépathe !
— Non, la contredit-elle, je ne suis pas télépathe. J’ai une ouïe fine. En fait,
je ne peux qu’entendre les pensées de ceux de ma race.
Katerina se massa les tempes. Des anges, des vampires, des fées… Les
commissures de ses lèvres se mirent à trembler. Elle se souvint de l’étrange
engourdissement qui l’avait assaillie lorsqu’elle s’était disputée avec Brooke,
ou dénoncer M. Daniels. À chaque fois, Meg avait été présente…
— Non, se reprit-elle, ne me touche pas ! J’ai besoin de temps pour…
pour… encaisser.
Meg opina, gênée qu’elle l’ait repoussée.
— Ces vampires sont tes amis ?
Si sa mémoire ne dysfonctionnait pas, elle se souvenait très bien l’avoir
entendu appeler Luther par son nom. Alors qu’a priori, ils n’étaient pas censés
se connaître.
— Pas vraiment. Le fait est que j’aide Nathanael, qui collabore avec ces
sangsues…
Meg fut tentée d’en dire plus, puis se ravisa en pinçant les lèvres.
— Tu aides un ange ?
— Nos deux espèces sont étroitement liées, s’expliqua-t-elle. Ils créent la
nature et nous, nous l’entretenons. C’est d’ailleurs pour cela que je suis rentrée
en contact avec Nathanael. (Elle croisa les bras sur sa poitrine, heureuse de
pouvoir enfin se confier.) Vois-tu, la Nature se meurt. Oh, tu me diras que ce
n’est pas une nouvelle. Seulement certains faits sont plus inquiétants que
d’autres. Il semblerait que depuis quelques mois, tous les anges aient quitté leur
poste pour venir… à Breath Town.
Katerina la dévisagea. Tout ce charabia n’avait aucun sens. Ou peut-être que
si. Pourquoi ces soldats divins viendraient ici, sinon pour elle ?
— C’est ce que je pense, devina Meg. Ma mère et moi avons contacté
Nathanael, qui nous a dit de le rejoindre en Caroline du Nord au plus vite.
Delà, il nous a expliqué que ses frères étaient à la recherche d’une humaine en
particulier, de toi. Puis, il t’a trouvée et je me suis empressée de faire ta
connaissance et par la même occasion, de te protéger.
— Donc notre amitié ne rime à rien ? rétorqua Katerina d’un ton froid. Je
n’étais que ta mission, ton objectif ?
Meg écarquilla les yeux, blessée.
— Non, Kate ! Il est vrai qu’au départ je devais tout faire pour me
rapprocher de toi, et ensuite…
Incertaine, Katerina lui tourna le dos.
— Laisse-moi seule cinq minutes.
— Très bien. Je serai en bas si tu as besoin de moi.
CHAPITRE 15
La culpabilité lui rongeant les sangs, Meg descendit et entra dans le salon.
Elle et Nathanael perdaient le contrôle de la situation. Ah, si seulement ces
idiots d’anges leur avaient laissé plus de temps avant d’attaquer ! Et pourquoi
voulaient-ils la mort de Katerina ? Un lien entre le Paradis et le monde
terrestre ne représentait aucune menace, surtout lorsque la connexion n’était
autre qu’une fille perturbée et perdue. Quelques explications, un enseignement
et elle aurait été prête à assumer la responsabilité de son pouvoir.
Luther balança la manette de sa console contre le mur.
— N’importe quoi ! s’emporta-t-il. Depuis quand a-t-on besoin d’autant de
temps pour courir et tuer ?
La jeune fée le considéra un instant.
Être en sa compagnie l’effrayait d’un côté et la rassurait d’un autre. Le
souvenir de leur rencontre lui revint à l’esprit, lui tirant une grimace
douloureuse. Leur rupture était trop fraîche pour qu’elle s’aventure à ressasser
le passé, même si elle ne put s’empêcher de lui en vouloir encore. Il l’avait
abandonnée pour suivre Hayden, nom d’un chien ! Comment un ami aussi
hargneux que lui pouvait rivaliser avec leur amour ?
Elle étira ses bras, une tonne de souci paraissait écraser ses épaules. La mine
fatiguée, elle s’installa sur un des fauteuils au moment même où Luther la
rejoignait, assis sur l’accoudoir.
— Comment vas-tu, depuis le temps ?
Elle croisa les jambes.
— Ça peut aller. (Son regard balaya la pièce.) C’est ici dont tu me parlais
autrefois, n’est-ce pas ? L’endroit où tu…
— Oui, la coupa-t-il.
— Pourquoi être revenu ?
Luther haussa les épaules.
— Peut-être par nostalgie. Hayden aime bien vivre dans le passé, c’est ce qui
l’aide à tenir je crois. Tu m’as manqué... rajouta-t-il en caressant ses cheveux.
Meg se crispa, par crainte d’apprécier ses caresses. Sa mère n’avait jamais
cautionné leur relation et avec du recul, elle commençait à comprendre
pourquoi. Comment pouvaient-ils être ensemble alors que près de trois siècles
les différenciaient ? Sans parler de leur nature respective. Une fille de la nature
et un vampire ? Mauvais couple.
— Luther, soupira-t-elle. Ne recommençons pas.
En à peine un battement de cils, il s’agenouilla devant ses pieds et lui prit les
mains. Une lueur amusée étincelait dans ses grandes prunelles sombres.
Visiblement, il avait très envie de recommencer.
Meg restait mitigée. La mission des anges passait avant tout.
— Pourquoi ? C’est à cause de l’humain ? chuchota-t-il en caressant de son
pouce le dessus de sa main.
— Quoi ? s’offusqua-t-elle. Qu’est-ce que tu veux dire ?
Le vampire plissa ses yeux noirs.
— Oh, ne joue pas l’innocente. Je l’ai vu en train de te dévorer du regard
lors de votre petit repas. Je ne peux pas lui en vouloir, remarque. Ton charme
est… si jeune. (Il se releva, subitement distant.) Tu as raison, l’erreur provient
peut-être de ta jeunesse.
Vexée, Meg le foudroya du regard.
— Cela ne t’a jamais dérangé par le passé !
— Eh bien c’est le cas, à présent. Bon, si je réparais mon jeu…
Là-dessus, il alla récupérer sa manette et l’analysa sous toutes ses coutures.
Un bouton en forme de croix se décrocha et ricocha contre le parquet.
— Peu importe, reprit Meg, j’ai d’autres problèmes à régler, si tu permets.
D’ailleurs, j’espère que vous allez installer Kate ailleurs que dans cette
chambre pourrie.
Luther ouvrit à peine la bouche qu’une voix plus sournoise répondit à sa
place :
— Elle n’a pas à se plaindre. Au départ, je comptais l’enfermer dans la
demeure aux esclaves, près des anciennes plantations de tabac. Ou bien dans
ma chambre, où j’aurais eu tout le loisir de… mettre fin à cette situation
compliquée.
Meg bondit sur ses jambes, alarmée. Luther restait un prédateur dangereux,
pourtant son humanité faisait toujours partie de sa personnalité. Il était capable
de se contrôler, d’aimer, d’aider et de raisonner avec logique. Tout le contraire
d’Hayden qui n’obéissait qu’à ses sautes d’humeurs et à son caractère
exécrable.
Il sortit de l’ombre que lui prodiguaient les rideaux des hautes fenêtres.
— Nathanael t’a dit…
— De veiller sur elle, oui, je sais. Si tu prenais le temps de m’observer, moi
et mes penchants peu catholiques, tu te rendrais compte que je suis serviable
avec elle. Mes manières sont même très honorables, pour une fois.
Luther pouffa, amusé par le comportement de son vieil ami.
— Je ne pense pas que tes manières lui plairont, rétorqua Meg. Crois-moi, je
vais vite l’en informer…
Un hoquet de surprise brisa sa voix et son assurance, par la même occasion.
Hayden se tenait tout près d’elle, un air amusé et agacé imprégnant ses traits.
Il pencha la tête, curieux de l’analyser de plus près.
— Cette fille, tu ne sais pas qui c’est. Moi-même, je doute que Nathanael
nous ait ramené la bonne personne. Mais si c’est le cas, tu devrais autant te
méfier d’elle que de moi.
Surprise, Meg en resta bouche bée. Elle ne pouvait imaginer Katerina aussi
violente et sadique que ce vampire.
— Et au passage, je te rappelle que je ne suis pas Luther, ni ce crétin d’ange,
la menaça-t-il. Ne me pousse pas à bout.
— Et moi, je ne suis pas une simple humaine, répliqua-t-elle d’une voix qui
se voulait forte. Une morsure et tu t’empoisonnerais.
Hayden eut un sourire mesquin.
— Tu crois que j’ai besoin de te mordre pour te tuer ? Je n’ai qu’à….
Il mima le geste de briser la nuque à un être invisible et haussa les sourcils
en guise d’affront.
— Hayden, gronda Luther. Ne dépasse pas les bornes.
Il fixa Meg d’un air assassin pour finalement tourner les talons sans un mot.
La jeune femme s’autorisa enfin à reprendre sa respiration.
Face à ce vampire, elle devait admettre qu’elle n’en menait pas large.
***
***
Rien qu’à l’idée de rentrer, Hayden eut envie de vomir son dernier repas, ce
qui aurait été du gaspillage. À éviter. Les proies n’étaient pas faciles à dénicher
ces derniers jours, comme si tout le monde n’osait plus sortir après la tombée
de la nuit… Tout bien réfléchi, ce devait être le cas.
Le plan de l’ange fonctionnait à merveille. L’humaine s’était incrustée chez
lui, Luther lui préparait sûrement des muffins aux raisins secs et la fille de la
nature jouait les scouts en attendant… quoi ?
Le vampire leva son regard vers le ciel étoilé. Alors les anges existaient
toujours. Ne joue pas l’amnésique, tu le savais très bien !
Il avait toujours rêvé que cette race, soi-disant pure et vertueuse, disparaîtrait
un jour ou l’autre. Il n’y avait qu’à observer Nathanael ne serait-ce qu’une
heure pour souhaiter sa mort. Ce pauvre abruti n’était rien de plus qu’un
illuminé naïf et pleurnicheur. Être en sa compagnie devenait très vite agaçant,
pour ne pas dire insupportable.
Il considérait les anges avec un mépris qui n’avait cessé de croître au fil des
années, tel qu’il se surprenait à ne pas avoir repoussé Nathanael dès le début.
Peut-être s’adoucissait-il avec le temps… ou la lassitude gagnait petit à petit le
dessus sur son projet de vengeance.
Hayden pila. Une vieille promesse, écho d’un passé lointain et douloureux,
venait de remonter à la surface.
Il émit un petit rire amusé. Non, se laisser attendrir par ces créatures célestes
aurait été une énorme preuve de faiblesse de sa part. Maintenant qu’un de ces
êtres ailés se tenait à sa disposition, il allait enfin pouvoir exécuter sa
promesse…
Hayden s’enfonça à travers les fourrés de la forêt, son esprit se tournant
vers un autre problème étroitement lié avec sa vengeance. Était-elle vraiment la
Katerina ? Illogique. Il songea au passé, à la stupidité de Luther et assena son
poing dans le tronc d’un jeune arbre.
Ils avaient passé plus d’un siècle à la chercher, se jurant de se venger par
tous les moyens. Puis le manque d’indice avait eu raison d’eux et les deux
vampires avaient abandonné leur traque pour végéter d’une ville à l’autre, sans
but précis. Mais la chance leur souriait à présent ! Et que faisait son ami ? Il
omettait le pacte pour servir l’idiot à plumes et sa protégée. Pathétique.
Ses sourcils se froncèrent. Quelque chose de chaud dégoulinait sur sa main.
Du sang. Il bougea ses doigts tandis que ces derniers craquaient sous ses
mouvements. Un sourire froid, qui ne faisait qu’accentuer son expression
déterminée, étira ses lèvres pâles.
Hayden venait de trouver l’unique solution d’apaiser sa rage : une bonne
partie de chasse nocturne.
Marchant avec grâce et agilité, seuls les crissements des feuilles sous ses
pieds trahissaient sa présence. Bien sûr, il se fichait d’être vu par quelconques
créatures que ce soit, puisque dans cette forêt, c’était lui le prédateur. Il huma
l’air comme à son habitude.
« Crack ! »
Hayden fit volte-face à la vitesse de l’éclair, ses yeux analysant avec
précision les lieux : hormis quelques bêtes effrayées et des arbres en multitude,
rien à signaler. La lumière de la lune éclairant sa route tortueuse, le vampire
reprit sa marche.
Il ne se servait pas que de sa vue pour se diriger. Ses sens aiguisés lui
permettaient d’entendre le moindre bruit à plusieurs mètres à la ronde. À
gauche, en contrebas, se trouvait la petite cascade où Luther, sa famille et lui se
rendaient autrefois pendant les longues journées d’été. Au sud, il y avait
l’entrée du sentier des coureurs. Autrement dit, son second garde-manger
après la ville et ses rues bondées de proie.
D’un pas décidé, son chapelet se balançant toujours à son poignet, Hayden
accéléra et fendit rapidement la forêt en deux. Bientôt, sa silhouette ne
ressembla plus qu’à une longue trainée noire… Jusqu’à ce que sa tête ne
percute un corps étrange, à la dureté peu commune. Un arbre ?
Hayden se secoua, chassant les tâches de couleur qui dansaient autour de ses
yeux. Il battit des paupières, puis par réflexe, se transforma. Cela s’avéra fort
inutile.
Bien qu’il ne soit pas du genre à reculer face au danger, son instinct lui
recommanda la prudence et surtout, de ne pas jouer les fanfarons. Des yeux
clignèrent dans l’obscurité, un visage sortant progressivement de l’ombre.
Hayden se retint alors de se replier. Un aîné, reconnut-il, et pas n’importe qui :
Gabriel Laing.
Gabriel plongea ses prunelles aussi glaciales et dures que du marbre dans
les siennes. Aussitôt, Hayden eut l’impression que de la lave en fusion
s’immisçait à travers son crâne, une succession d’images défilant dans sa tête.
Des cris… la nuit… une humaine courant à en perdre haleine. La scène se
brouilla. À présent, les bandes jaunes de la police étaient accrochées autour du
corps. Le shérif Hargreaves, suspendu à sa radio, prévenait le maire. Sa
silhouette se désagrégea pour donner forme à quatre agents vêtus de noir. Ces
derniers pénétraient chez Hayden, le maîtrisaient et le contraignaient à grimper
dans leur voiture, direction l’Éternel. La vision ondula derechef. Il y eut de
nouveaux hurlements : les siens. Le bruit caractéristique d’une lame que l’on
affûte et… son exécution.
Le plus vieux des vampires hocha la tête. Le message était clair. Son esprit
brûlant se retira de celui d’Hayden qui flancha.
— Fais très attention, l’avertit-il d’un ton passible.
— Personne ne peut savoir…
— C’est là que tu te trompes, le coupa l’aîné, je ne suis pas un humain que tu
peux aisément duper. Je te demande d’être prudent et de cesser tes gamineries.
Les temps ont changé. Adapte-toi.
Le jeune vampire grogna, la tête en feu.
Gabriel eut l’air de prendre ça pour une réponse affirmative et fit marche
arrière, l’ombre des arbres avalant sa silhouette.
CHAPITRE 16
***
En tête, Hayden grimpa les marches de l’escalier, sa nouvelle locataire sur
ses pas.
Sous cette apparence neutre, un véritable combat avait lieu en lui. Sa soif de
vengeance le persuadait d’agir, alors que son peu de sagesse lui conseillait de
patienter. Pourquoi ? Les anges pouvaient-ils se tromper ? Une idée évidente
lui vint à l’esprit.
L’aile est de sa maison respirait le neuf, tout comme la cuisine, les traces de
l’incendie ayant disparu. Le lambris sentait le bois fraîchement coupé, le
parquet ne grinçait pas et les chambres avaient été longtemps au grand air. Les
précédents locataires avaient même eu l’intelligence de conserver les anciens
meubles, ceux qui bien sûr dataient d’après la reconstruction. Vers 1760. Les
rares objets que le feu n’avait pas dévorés, Hayden les gardait tous dans sa
propre chambre. Cependant, d’autres étaient stockés dans celle-ci.
Il ouvrit la porte, alluma la lumière et entra, l’humaine le suivant.
Le bois dominait dans cette pièce : acajou, noyer, chêne, il y avait l’embarras
du choix. Hayden avait tenu à refaire cette pièce en premier et l’avait embellie
de toutes sortes d’objets et de bibelots, certains presque aussi vieux que lui.
Tu l’autorises à dormir ici ! Ta première chambre !
— C’est magnifique, s’émerveilla la fille en touchant les draps finement
brodés du lit à baldaquin.
— Une seule chose gâche cette pièce, et ça… je te laisse deviner.
L’humaine le fusilla du regard. Il sourit, l’air provocateur, avant de
remarquer la présence d’un petit objet posé sur le bureau. Un objet précieux à
ne pas laisser entre des mains maladroites : le compas de son père. Hayden le
prit dans sa main. La vitre noircie ne permettait plus de lire avec précision ce
que la flèche indiquait mais même inutile, il ne s’en séparerait jamais.
— Joli, commenta-t-elle. Je veux dire, le compas.
— Meg va te rejoindre, répondit-il d’un ton platonique.
Il hésita un instant, se demandant ce que cela pouvait provoquer si elle était
réellement aussi puissante que voulait l’admettre Nathanael. Hayden méprisait
les anges sans pour autant ignorer leur force quasi sans limite. Ses yeux
demeurèrent fixés sur Katerina, ses doigts jouant avec les grains de son
chapelet et, sans qu’il l’ait vraiment contrôlé, son regard pénétra celui de la
fille.
Hayden y vit de la rancœur, de la tristesse, de la frustration, des souvenirs
confus, un jeune homme blond à l’air stupide… jusqu’à ce qu’il abandonne.
Pas de traces de leur passé en commun. Rien. Nathanael faisait erreur depuis le
début.
— Tu, commença-t-il, n’es pas, enfin, tu… (Il se ressaisit.) En cas de souci,
appelle. La chambre de Luther est proche de la tienne.
***
***
Hayden rangea le compas dans sa chambre et rejoignit son ami dans le
salon. Le calme ambiant l’incommoda très vite, bien qu’au fond, le regard
accusateur de Luther soit encore plus dérangeant que le silence.
— Quoi ? maugréa Hayden.
— Rien, répondit Luther en époussetant son jean, juste que tu es un idiot,
comme toujours.
C’est reparti. À combien de ces conversations en étaient-ils ? Dix au moins,
depuis leur retour à Breath Town.
— Tu ne sais pas te conduire, renchérit Luther. Faudra-t-il que je te calme à
chaque fois que tu la verras ? D’ailleurs, il se peut que l’ange fasse erreur…
— C’est le cas. J’ai sondé son esprit et il n’y a rien. Nathanael se trompe.
Ma… Hum, Katerina est morte. Une bonne nouvelle.
Sa langue avait failli le trahir. Pas question d’exprimer le moindre sentiment
à l’égard de cette femme, plutôt mourir.
Luther analysa l’expression de son visage, à l’affût de ce qu’il attendait
depuis près de trois cents ans. Heureusement Hayden ne lui fit pas se plaisir.
Jamais il ne le dirait.
— En parlant d’idiot, tu en es un toi aussi.
— Ah, et pourquoi ?
Hayden se servit un verre de son précieux scotch, but et sourit d’un air
mauvais.
— Le pacte ? Notre accord ?
Son ami balaya ses paroles d’un geste de la main, peu enclin à repartir sur
ce débat lui aussi.
— Je n’ai pas oublié. J’ai… seulement évolué. Je pèse le pour et le contre
avant d’agir. Tu devrais songer à le faire de temps à autres.
Ses prunelles s’assombrirent.
— Tu sais très bien pourquoi je fonctionne de la sorte.
Passé, présent, futur. Tout se bousculait dans sa tête, le forçant à fermer les
portes de sa mémoire pour garder un semblant de raison. La folie le guettait, il
le savait. C’était ce qui arrivait fréquemment aux vampires hantés par leur
passé, leurs vieux démons. Que faire d’autre hélas ? Cette femme, la Katerina
de 1759, l’avait détruit à jamais, et pas seulement en brisant son cœur.
Elle avait fait massacrer sa famille.
CHAPITRE 17
Le rêve de Katerina fut pour le moins étrange. Plongée dans le noir, elle
s’enfonça petit à petit dans les profondeurs de son sommeil, bien que cette
impression de vide fût bien trop réelle pour n’être qu’un songe.
En réalité, il lui sembla que son esprit montait à une vitesse vertigineuse,
comme porté par un vent surpuissant. Un endroit lumineux apparut
progressivement, comme si le soleil venait peu à peu l’éclairer. Katerina ouvrit
en grand ses yeux gris, ébahie devant tant de splendeur.
Une ancienne citadelle à l’âge indéfinissable s’étendait à perte de vue, sans
commencement ni fin. Tout l’édifice rayonnait d’un blanc immaculé,
surplombant la Terre dans toute sa grandeur et sa magnificence.
Des jardins aux couleurs inexistantes, du moins, ne les avait-elle jamais vues
auparavant, embellissaient ce royaume. Des rivières d’un bleu turquoise
s’écoulaient dans un léger bruit de clapotis et un chant mystique, à la sonorité
tout aussi anormale qu’apaisante, s’élevait dans les airs.
Aussi fou que cela puisse paraître, Katerina parut reconnaître cet endroit.
Comment ? Pourquoi ? Mystère.
L’image se brouilla.
L’obscurité envahissait l’édifice, les nuages prenaient une teinte sombre,
menaçante. Elle ressentit une vive colère qui animait ce lieu, comme si cette
émotion était devenue palpable et se répandait dans l’air. Quoique cela puisse
être, quelque chose ou quelqu’un désirait ardemment la destruction de cet
endroit. Le chaos, la mort, voilà quel était son seul objectif. Du regard, elle
chercha à trouver l’origine de ce trouble. Impossible pour elle de bouger, on la
retenait prisonnière. Devant, la citadelle prenait feu, des cris inhumains,
suraigües, retentissaient à l’intérieur.
Katerina tira sur