Idées novatrices sur les migrations
Idées novatrices sur les migrations
Jacky Fayolle
Dans Revue française des affaires sociales 2004/2, pages 61 à 72
Éditions DREES Ministère de la santé
ISSN 0035-2985
DOI 10.3917/rfas.042.0061
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« Joseph fit venir Jacob, son père, devant Pharaon. Jacob bénit Pharaon.
– Combien de jours et d’années as-tu vécu ? demanda Pharaon à Jacob.
– Cent trente ans, répondit Jacob à Pharaon, ce sont les jours et les années
d’un immigré ! Une vie brève et malheureuse qui n’atteint pas les jours
et les années de mes pères, à l’époque de leurs migrations ».
Nouvelle traduction de la Bible, Genèse 47,7, Bayard, 2001.
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1 « Les pays de l’Union européenne face aux nouvelles dynamiques des migrations internatio-
nales : ampleur des migrations et caractéristiques des migrants ».
2 Voir par exemple : Constant et Zimmermann (2003), à propos des Repeat Migration ; Pries
(2003), à propos des transmigrations, dans European trade Union Institute (2003). Ces deux
articles s’intéressent au cas des immigrants en Allemagne. Le second article propose cette défi-
nition : « Transnational migration consists of frequent border shifting for more than seasonal
reasons and spans individuals’and households’lives and strategies of belonging between pla-
ces in different countries ».
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personnes qui quittent leur pays natal sont encore bien souvent des pauvres,
mais de plus en plus des pauvres qui ne devraient pas l’être, c’est-à-dire des
personnes qui disposent d’un capital culturel et éducatif assez élevé mais qui
ont du mal à le faire valoir dans les conditions de leur pays d’origine. Ces
migrants plus informés et actifs, qui ont des compétences à offrir, explorent à
leur façon les chemins de la mondialisation. Ils se dotent en particulier de
cette propriété qui est souvent reconnue comme une qualité pour le bon fonc-
tionnement des marchés du travail : la mobilité. Aujourd’hui, le schéma clas-
sique de l’immigration (d’un pays de départ vers un pays d’accueil bien
déterminé) n’a pas disparu mais évolue pour faire progressivement place à
des circulations migratoires plus complexes dont les origines se diversifient
et dont la destination finale peut être plus lointaine et plus incertaine. Cette
évolution participe à une véritable mobilité internationale qui fait jouer à cer-
tains pays d’accueil un rôle de transit plus ou moins durable pour des migra-
tions répétées. Avec ces migrants plus éduqués et plus mobiles, passe-t-on de
la migration des « misérables » à celle des « élites » ? Il y a débat à cet égard,
lequel ne peut être aussi tranché que par l’observation. Mais ces « élites »
sont souvent invisibles car la transférabilité de son propre capital humain,
d’un lieu à un autre, ne va pas de soi : qui sait voir, derrière le migrant appa-
remment non qualifié parce qu’il effectue un travail considéré comme tel et
qu’il éprouve des difficultés linguistiques, la personne dotée d’un capital cul-
turel et de capacités professionnelles parfois surprenants (comme ce fut le cas
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1 Un film récent de Stephen Frears, Dirty Pretty Things, met en scène, au Royaume-Uni, le
couple impossible formé par une jeune immigrée turque, venue là pour échapper à l’emprise
familiale et réduite au travail clandestin, et un médecin africain, victime de persécutions juridi-
ques dans son pays et dont seuls les compagnons d’infortune connaissent, pour recourir à ses
services, le véritable métier... jusqu’à ce que quelques trafiquants voient, dans cette qualifica-
tion cachée et cette vulnérabilité, une bonne occasion à exploiter.
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un travail paraît plus facile pour un primo entrant (et c’est ce que révélera le
test économétrique, surtout s’il prend peu en compte les délais nécessaires
pour que le migrant puisse tenter sa chance ailleurs avec quelque succès). Il
ne va pas non plus de soi de voir comment la redéfinition des courants migra-
toires en Europe est associée à l’orientation des mouvements de capitaux.
L’Espagne ou la Grèce bénéficient, après la mise en place de l’euro, de la dis-
parition des primes de risque qui handicapaient leur attractivité auprès des
investisseurs étrangers : leur croissance est aujourd’hui sensiblement plus
rapide que la moyenne de la zone euro. Ce peut être un facteur supplémen-
taire d’attraction de la main-d’œuvre immigrée mais aussi de consolidation
de son installation au sein de ces pays.
En dépit de points de départ différents et de ces hétérogénéités persistantes, la
tendance à la difficulté accrue d’une intégration de bonne qualité des
migrants au sein des marchés du travail nationaux paraît commune aux diffé-
rents pays européens au cours de la décennie écoulée. Un pays comme la
Suède où cette intégration était remarquable au début des années quatre-
vingt-dix manifeste, aujourd’hui, plus de difficultés à cet égard : les déboires
conjoncturels sont passés par là entre-temps, mais lorsque l’expansion est
revenue, le retour aux performances initiales a plus prévalu pour les natio-
naux que pour les étrangers. Les causes n’en sont pas simples, l’origine plus
lointaine des migrants, leur moindre parenté culturelle avec les pays
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Ce qui s’est passé début 2004 à propos des conditions d’accueil des nou-
veaux citoyens de l’Union européenne (mais le sont-ils vraiment ?) que
sont les ressortissants des nouveaux pays membres d’Europe centrale et
orientale est à cet égard malheureusement illustratif : dès lors que quelques
importants pays membres de l’Union européenne à quinze ont déclaré leur
intention de faire jouer les clauses de report (jusqu’à sept ans éventuelle-
ment) de la pleine liberté de circulation aux ressortissants des pays nouvel-
lement adhérents, cette attitude s’est vite propagée de manière contagieuse,
y compris en direction des pays qui avaient au départ une position plus
ouverte. La crainte exagérée des effets de report des migrations d’origine
est-européenne d’un pays sur l’autre a suscité ce « moins-disant » généra-
lisé, qui revient de fait à dénier paradoxalement aux nouveaux pays adhé-
rents le plein accès à l’acquis communautaire ! En l’occurrence, le
mimétisme des égoïsmes nationaux l’a emporté sur l’effectivité d’une véri-
table politique commune.
Il faut se souvenir qu’à la fin du XIXe siècle, les migrations ont été à l’ori-
gine d’initiatives en faveur d’une législation internationale du travail.
Aujourd’hui, les nouvelles circulations migratoires aiguisent la tension
entre le rôle dominant des procédures développées par les pays d’accueil et
la nécessaire progression des droits des migrants qui soient en phase avec la
diversification de leurs parcours et qui satisfassent aux exigences de la
citoyenneté sociale. Parce que ce problème est directement posé à l’échelle
de l’Union européenne, les acteurs de sa construction devraient l’assumer
avec bien plus de résolution.
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La référence américaine
Les travaux de Mouhoud et Oudinet (tels qu’ils ressortent du rapport de
recherche 2) relativisent également le rôle rééquilibrant des migrations au
sein de l’économie américaine. La solidité de cette conclusion dépend
cependant de la bonne mesure des effets de flexion qui font réagir, dans
chaque État, la population active au stock d’emploi et au flux d’immigra-
tion : comme ce stock et ce flux interfèrent (surtout si les arrivants dans un
État disposent instantanément d’un emploi), cette mesure ne va pas de soi,
alors qu’elle peut affecter le résultat des simulations.
1 Cf. l’article « Les déterminants des migrations dans l’Union européenne : une prime aux
effets de réseaux » dans le présent numéro.
2 « Les dynamiques migratoires dans l’Union européenne. Ajustements sur les marchés du
travail et comparaison Europe-États-Unis », précité.
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Enfin, il faut souligner que la référence au cas américain doit être utilisée
avec circonspection pour juger du cas européen. Les États-Unis représen-
tent un espace déjà constitué depuis longtemps, où les grandes inégalités
interterritoriales, très fortes au lendemain de la guerre de sécession, sont
aujourd’hui plus limitées qu’en Europe (ce n’est pas la même chose que les
inégalités interindividuelles à l’intérieur d’un État américain donné, bien
sûr très élevées). L’Europe, à cet égard, reste dans une situation de transi-
tion, où les problèmes d’inégalités et de rattrapage entre pays et régions
demeurent fortement posés, a fortiori après l’élargissement de l’Union. La
prospective des migrations vers et au sein de l’Europe doit être contextua-
lisée par cette situation spécifique.
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