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Émancipation féminine : enjeux et débats

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Sommaire

Pour ouvrir un lien CTRL + Clic OK OK ok ok ok Editorial p. 2 Combats et dbatsp. 3 Le fminisme, enfant de la modernit p. 9 Le fantasme du matriarcat p.16 Quand les femmes accdrent la raison p. 21 La diffrence des sexes est-elle culturelle ? p. 26 La diffrence des sexes est-elle naturelle ? p. 32 Questions de sexe, questions de genre p. 39 Les gender studies : gense et dveloppements p. 42 Les filles l'cole : plus performantes mais moins comptitives p. 51 Les mtiers ont-ils un sexe ? p. 55 Les femmes travaillent beaucoup plus que les hommes... p. 61 ...mais elles se heurtent toujours un plafond de verre p 64 Sur les chemins du pouvoir p. 67 ducation : les femmes rattrapent leur retard p. 73 La parit introuvable p. 74 L'mergence des beurettes p. 80 Les religions, terre promise de la misogynie p. 87 La femme africaine : bte de somme... ou superwomen p. 96 Annes folles : le corps mtamorphos p. 105 Sexualit : un nouveau rapport au plaisir p. 112 La mondialisation de l'amour maternel p. 118 Maternit en rvolutions p. 125 Libert de procration : l'effet boomerang p. 130 1804-2004 : les droits des femmes en France p. 135 Victimes de la violence conjugale p. 140 Femmes battues : dbat autour d'une enqute p. 143

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ditorial
Martine Fournier Dans son Encyclopdie qui se voulait la pointe de la pense progressiste des Lumires, Denis Diderot dfinissait la femme comme la femelle de l'homme sans que le scandale arrive... Les formidables volutions sociales, politiques, conomiques, et scientifiques du XXe sicle semblent avoir radicalement chang la donne. Sorties de la sphre prive, on retrouve les femmes performantes l'cole, actives et dynamiques, libres et autonomes... Ce numro fait le point sur le chemin parcouru : le mouvement des femmes et ses combats, les dbats pistmologiques sur le genre et la diffrence des sexes, les volutions dans le domaine de l'ducation, du travail, de la politique et de la vie publique, la libration sexuelle et ses nouvelles contraintes... Les travaux prsents montrent une mancipation fminine spectaculaire depuis une cinquantaine d'annes, mais qui, pourtant, vhicule toujours son lot d'ingalits, de blocages, et fait clater au grand jour certaines injonctions paradoxales... L'une d'entre elles reste centrale, qu'une chercheuse a appel l'nigme de la femme active : que ce soit au Sud ou au Nord, quel que soit leur niveau de vie et d'ducation, les femmes aujourd'hui sont de plus en plus actives, et pourtant, elles restent majoritairement en charge des tches familiales et domestiques. Impossible d'enterrer le slogan des annes 1970 : Travailleurs de tous les pays, qui lave vos chaussettes ? Sans prtendre trancher sur ce que sera demain, c'est toutefois une vritable reconfiguration des rapports entre les sexes qui se joue aujourd'hui, pour les femmes comme pour les hommes, dans la vie sociale aussi bien que prive, au travail ou dans les relations amoureuses. Une chose est sre : les femmes ont su relever le dfi que leur avait lanc la modernit, en se faisant les actrices de leur mancipation.

Martine Fournier
Rdactrice en chef de ce numro spcial

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Combats et dbats
Martine Fournier chaque tape de son histoire et aujourd'hui encore, le mouvement d'mancipation des femmes a polaris bien des ractions hostiles : misogynie, sexisme, machisme... Nul doute pourtant que les controverses qu'il a engendres ont particip de transformations radicales pour le deuxime sexe . L'mancipation des femmes et leur monte en puissance dans la vie publique constituent l'un des changements sociaux les plus marquants de la modernit. Entames voici deux sicles, ces transformations ont bien sr t progressives et nul ne peut vraiment prsager de ce que seront les rapports entre les sexes dans les socits de demain, tant elles apportent chaque jour leur lot de nouveauts et de problmes. Bien des femmes par exemple estiment qu'elles ne sont qu'au milieu du gu et que rien n'est dfinitivement acquis dans leur marche vers l'galit. Les hommes, quant eux, subissent de plein fouet ces changements qui invitent la construction de nouvelles identits masculines.

Un fminisme peu frquentable


Sans nier ce que les acquis obtenus par les femmes doivent aux transformations des socits dmocratiques, aux progrs scientifiques et aux volutions de la socit, des travaux se multiplient pour tudier le rle du mouvement fministe mettant en vidence sa charge critique et la virulence des controverses dont il a t l'objet, de ses dbuts aujourd'hui. Deux grands moments historiques marquent les temps forts de ce mouvement. Une premire phase dbute au milieu du XIXe sicle, alors que les femmes se voient exclues du suffrage universel, phase qui s'teindra progressivement avec l'obtention du droit de vote dans les diffrents Etats d'Europe (1944 pour les Franaises, parmi les dernires...). Plus proche de nous, la seconde vague des annes 1960-1970 et ses ramifications actuelles sont devenues, de l'avis des sociologues et des historiens, le prototype de ces nouveaux mouvements sociaux caractristiques de la postmodernit. Au dbut du XIXe sicle, fminisme est un nologisme invent par les mdecins pour dsigner la fminisation de certains hommes. Lorsque les premires revendications des femmes apparaissent, c'est par un retournement ironique et quelque peu pjoratif qu'on leur attribue ce qualificatif, nous explique l'historienne Yannick Ripa (1) : Les fministes sont (prsentes comme) des femmes qui veulent se viriliser en s'emparant de ce qui, par nature, appartient aux hommes. Cette crainte fantasme ds le dpart par une socit patriarcale, o le pouvoir des hommes n'tait pas partag, constitue l'un des principaux moteurs d'une misogynie et d'un antifminisme, qui perdure encore aujourd'hui (2). Or, les proccupations des fministes de la premire heure se situaient loin de prendre la place des hommes ! Les premiers combats, ns dans la seconde moiti du XIXe sicle, ont un tout Page 3

autre objectif. Comme le montre Michelle Perrot (voir l'article p. 10), les revendications des femmes sont essentiellement politiques. La Rvolution franaise a proclam les droits universels de l'homme et du citoyen, mais les a laisses aux portes de la cit. Le Code civil napolonien les a ensuite places entirement sous la loi du mari et du pre tout-puissant. Les luttes des femmes vont alors se polariser sur la revendication de droits civiques, civils et conomiques leur permettant de sortir du statut de mineures juridiques : le droit de vote d'une part, port aux Etats-Unis et dans l'ensemble des pays europens par un puissant mouvement suffragiste, mais aussi le droit aux tudes, au divorce, ou celui d'ester en justice ou d'administrer leurs propres biens. Toutes les historiennes du fminisme (3) s'accordent dcrire cette premire phase fministe comme un mouvement bourgeois et bien-pensant, irrigu de morale chrtienne. C'est au nom de leur statut de mre, et en fustigeant les clibataires qualifies de vieilles filles , que naissent ces premiers combats. Qu'importe pourtant ! Les insultes qui pleuvent sur ces effrontes renvoient au vieil adage attribu Hippocrate tota mulier in utero (littralement : toute la femme est dans l'utrus), relay par la pense philosophique tout au long de son histoire et principalement par celle des Lumires au XVIIIe sicle. Renvoyes leur nature fminine et leur sexualit, domines par leurs sens, les femmes sont traites d' hystriques , de nymphomanes , de viragos et accuses, lorsqu'elles se mettent penser, d'en perdre la tte... En 1880, Hubertine Auclert, fondatrice du journal suffragiste La Citoyenne, un jour arrte par la police, est qualifie dans le rapport comme afflige de folie ou d'hystrie, une maladie qui la porte se penser l'gale des hommes (4) . Beaucoup plus radical, le fminisme des annes 1970 va justement orienter ses revendications sur la sexualit. Ne de la contestation tudiante de 1968, et inscrite dans la mouvance de la contre-culture qui puisait ses racines dans le marxisme et la psychanalyse, la nouvelle gnration de fministes, sur le continent nord-amricain comme en Europe, ne va pas y aller de main morte pour faire franchir aux femmes une nouvelle tape de leur libration. Dj, dans leurs combats pour la matrise de la fcondit ? la libert de contraception et d'avortement ?, les hommes se sentent dpossds d'un pouvoir multisculaire ( Les hommes perdront conscience de leur virilit et les femmes ne seront plus qu'un objet de volupt strile ! , dclarait un snateur lors du vote de la loi Neuwirth autorisant la pilule en 1967). Mais les fministes vont plus loin : elles refusent d'tre des femmes objets , revendiquent le droit au plaisir et au dsir et inscrivent leur libert sexuelle dans un processus rvolutionnaire de contestation du patriarcat (le pre, le professeur, le patron...) et de la domination masculine. Le priv est politique , affirment-elles, dniant alors aux hommes le droit de parler en leur nom. Et de briser les tabous les plus ancrs. Non seulement la libre disposition de leur corps (c'est ce moment que la vogue des seins nus et des monokinis gagne les plages), mais aussi la fminit (Le torchon brle, journal fministe des annes 1970, s'affiche comme un priodique menstruel ), et la libert d'aimer en choisissant en outre son orientation sexuelle (5)... Comment ! Ces femmes refusent la maternit, brlent leurs soutiens-gorge dans leurs manifestations, remettent en cause l'htrosexualit ? La caricature n'est pas loin : Toutes des lesbiennes, des frigides, des mal baises , clame alors, dans le dsordre, la presse antifministe (6). Notons que l'homosexualit est encore considre comme une dviance, voire une maladie mentale (selon les normes de l'OMS de 1968). Quant aux accusations suivantes, leur machisme n'est plus gure de mise, d'autant que les hommes ont pris conscience qu'ils avaient une part de responsabilit dans l'affaire...

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Ce sont d'ailleurs les mmes noms d'oiseaux qu'avait rcolts Simone de Beauvoir, une bonne vingtaine d'annes plus tt, lorsqu'elle avait publi Le Deuxime Sexe (1949) qui allait devenir le petit livre rouge du mouvement de libration des femmes. Albert Camus expliquait ces ractions par le fait que le livre fut peru, en France, comme une insulte au mle latin ...

La guerre des sexes n'aura pas lieu...


Quoi qu'il en soit en effet de ces attaques, dont Y. Ripa pointe les inversions paradoxales, une vritable crainte plane dans la socit : les fministes seraient-elles les ennemies des hommes ? Pendant les annes 1970, deux tendances s'expriment dans le mouvement fministe. Des discussions violentes divisent les galitaristes des diffrencialistes . Pour les premires, appeles aussi universalistes , tous les tres humains sont des individus au mme titre et les diffrences observes dans la socit ne sont que l'effet de rapports de domination. Toute affirmation d'une spcificit fminine risque de donner des gages la hirarchisation entre les sexes. Pour les diffrencialistes en revanche, il existe une essence spcifiquement fminine qui justifie des diffrences de traitements entre les deux sexes. Ce courant, appel aussi essentialiste , se dveloppe aux Etats-Unis, notamment travers les dpartements universitaires de women's studies. Certaines d'entre elles rclament de substituer dans la socit la perspective phallocentrique par une perspective gynocentrique. D'aucunes obtiennent d'ailleurs une notorit spectaculaire, comme l'Amricaine Kate Millett qui affirme dans La Politique du mle (1971), que le clitoris est l'organe spcifique de la sexualit chez la femme . On avance non sans quelque nostalgie l'existence d'un matriarcat des origines (voir l'article p. 16). Issue de la pense psychanalytique et particulirement de celle de Jacques Lacan, la thorie fut dveloppe par des Franaises comme Luce Irigaray (Spculum. De l'autre femme, 1974), qui vont trouver leur notorit surtout outre-Atlantique. La pense diffrencialiste suscite videmment une vague d'antifminisme la mesure de sa radicalit : Parce qu'elles n'en ont pas, les femmes veulent aujourd'hui que l'on coupe leurs gnitoires aux hommes , crit Jean Lartguy, dans sa Lettre ouverte aux bonnes femmes (1972) (7). Les hommes agresss par ces femmes castratrices , une guerre des sexes allaitelle clater ? En fait, ce courant a vite perdu de son audience et de sa vigueur, aujourd'hui cantonn quelques fministes dites radicales principalement anglo-saxonnes. La majorit des femmes, notamment en France, ne sont pas prtes jeter aux orties leurs amoureux, leurs frres, ni mme leur pre, sous prtexte que ceux-ci ont besoin d'une lgre (r)ducation antisexiste... Il n'empche... Les combats des fministes, qui ont occup la scne publique pendant les annes 1970, n'auront pas t vains. Les annes 1980 ont t marques par de nombreuses avances pour les droits des femmes, l'initiative des Etats et des institutions internationales comme l'Europe ou l'Onu. En dfinitive, progressivement et en dpit des images ngatives qu'il continue de vhiculer, le fminisme a acquis une reconnaissance institutionnelle et une lgitimit intellectuelle , expliquent Florence Rochefort et Michelle Zancarini-Fournel (8). Le mouvement s'est-il pour autant mis en sommeil ? Une fois pass les combats de haute lutte, ces deux historiennes montrent qu'il a plutt clat en une nbuleuse d'associations Page 5

axes sur des revendications plus spcifiques. En France, en 1999, Les Chiennes de garde prennent la dfense des femmes politiques injuries et traquent les publicits sexistes. Les filles des quartiers runies sous la bannire de Ni putes ni soumises luttent, d'une part, contre les violences et les pressions sexuelles dont elles sont victimes de la part de leurs frres, mais aussi contre ce qu'elles estiment tre la soumission de leurs surs voiles (voir l'encadr p. 58). Au niveau plantaire, que ce soit dans les forums autour de la mondialisation ou sur Internet, un nouveau militantisme fministe dnonce la pauvret, l'exploitation des femmes, les violences conjugales et les mutilations gnitales auxquelles sont confrontes les femmes des pays en dveloppement...

Le fminisme est-il all trop loin ?


C'est pourtant la toute fin du XXe sicle, en France, que le dbat sur la parit politique va remettre en scne le fminisme avec ses divisions et ses contestations. Compte tenu de la faible reprsentation des femmes en politique (5 % aux lections parlementaires de 1995), faut-il voter une loi obligeant tablir la parit sur les listes lectorales, par le biais de quotas ? C'est ce que demandent des lues europennes, appuyes par des partis politiques comme les Verts. A nouveau, le dbat fait rage (voir l'encadr p. 54) : les antiparitaires, au sein desquelles des fministes comme E. Badinter agitent le vieux spectre d'un retour du diffrencialisme. La menace d'une scission en deux communauts de sexe trouve immdiatement une audience parmi les antifministes, toujours vaillants, qui ne souhaitent pas voir les femmes arriver trop nombreuses dans les sphres du pouvoir. La polmique associe peurs anciennes et nouvelles : guerre des sexes, dictature d'un politiquement correct l'amricaine, risque de communautarisme (9). A ce dernier argument, les paritaristes ? parmi lesquels se trouvent des reprsentants des deux sexes, les temps ont chang ! ? rpondent qu'un homme sur deux est une femme , dans toutes les catgories, ethniques, religieuses, sociales ; la parit ne remet donc pas en cause le sacro-saint principe universaliste des institutions franaises. A l'aube du XXIe sicle, la question de la libration sexuelle revient au centre des controverses et divise, encore une fois, les fministes. Le sexe est-il vraiment libr, pour les femmes comme pour les hommes ? Pour certaines fministes qui estiment que cette libration s'est faite pour l'unique profit des mles, tout reste faire. La prostitution est un esclavage moderne dans lequel les filles des pays pauvres sont rduites l'tat de marchandise ; les violences faites aux femmes sont encore insuffisamment combattues ; avec la disparition des tabous, une pornographie qui instrumentalise la femme devient de plus en plus envahissante sur les crans de tlvision ou d'Internet... Autrement dit, la libration sexuelle aurait t un march de dupes pour les femmes. Ce n'est pas l'avis d'E. Badinter qui, dans un petit pamphlet, Fausse route (10), se dmarque radicalement de ce qu'elle estime tre l'expression d'un fminisme bien-pensant ? aux relents de diffrencialisme issu du potage amricain ? qui voudrait rglementer le sexe en pnalisant et domestiquant la sexualit masculine. Qu'avez-vous fait de la rvolution sexuelle ? , demande de son ct Marcella Iacub (11). Cette juriste, que l'on range parfois aux cts des antifministes, prne en fait un fminisme beaucoup plus libertaire : si les femmes ne profitent pas pleinement de la libert sexuelle, l'gal des hommes, c'est elles qu'elles doivent s'en prendre, floues par leur rapport la maternit qui les empche d'tre totalement libres. Libre elles de s'approprier la Page 6

pornographie, de dcider ou non de vendre leur corps, et de choisir d'avoir ou non des enfants... Autrement dit, avec l'instauration du politiquement correct, un fminisme puritain (E. Badinter) se serait install dans la socit, qui a pour consquence d'riger les femmes en victimes et de culpabiliser les hommes (voir l'article p. 92). Laissons M. Perrot le soin de faire l'tat des lieux de ces dbats rcents (12) : Soit le fminisme aurait chou comme le montrent la persistance des ingalits, des violences contre les femmes, la fausse libration sexuelle..., soit il serait all trop loin dans sa logique victimaire et serait responsable de la dtrioration des relations entre les hommes et les femmes. On le voit, le spectre d'une guerre des sexes plane toujours au-dessus des fministes... Et pourtant, ne faudrait-il pas rendre un petit hommage, pour finir, ces hommes de plus en plus nombreux qui ont accept de prendre en compte le mouvement d'mancipation des femmes comme une donne incontournable des progrs de la dmocratie ? Comme l'ont bien montr l'historien Andr Rauch ou le sociologue Daniel Welzer-Lang, les identits masculines ont longtemps repos sur une virilit construite par une socit d'hommes ? et de femmes d'ailleurs, dont la responsabilit dans cette histoire avait dj t souligne par S. de Beauvoir. Dans son dernier ouvrage, L'Identit masculine l'ombre des femmes (13), A. Rauch met en vidence les ressorts de cette crise de la virilit qui atteint les hommes aujourd'hui. Devant la monte des femmes, le fier Rambo s'est transmut en doux Alain Souchon qui chante All maman bobo ... Paraphrasant le sociologue Erving Goffman (14), A. Rauch parle d'un grand drangement des sexes , drangement auquel la puissance critique de la pense fministe n'aura pas t trangre... NOTES [1] Y. Ripa, Les fministes aiment-elles le sexe ? , L'Histoire, n 277, juin 2003, et Les Femmes, Le Cavalier bleu, 2002. [2] Voir C. Bard (dir.), Un sicle d'antifminisme, Fayard, 1999. [3] Voir H. Hirata, F. Laborie, H. Le Doar et D. Senotier (dir.), Dictionnaire critique du fminisme, Puf, 2004, et E. Gubin et al., Le Sicle des fminismes, L'Atelier, 2004. [4] J.W. Scott, La Citoyenne paradoxale. Les fministes franaises et les droits de l'homme, Albin Michel, 1998. [5] F. Rochefort et M. Zancarini-Fournel, Du fminisme des annes 70 aux dbats contemporains , in M. Maruani (dir.), Femmes, genre et socits. L'tat des savoirs, La Dcouverte, 2005. [6] Y. Ripa, Les fministes aiment-elles le sexe ? , op. cit. [7] C. Bard (dir.), op. cit.[8] F. Rochefort et M. Zancarini-Fournel, op. cit. [9] C. Bard, op. cit. [10] . Badinter, Fausse route, Odile Jacob, 2003. [11] M. Iacub, Qu'avez-vous fait de la libration sexuelle ?, Flammarion, 2002. [12] M. Perrot, Introduction , in E. Gubin et al., op. cit[13] A. Rauch, L'Identit masculine l'ombre des femmes. De la Grande Guerre la Gay Pride, Hachette, 2004. [14] E. Goffman, L'Arrangement des sexes, 1977, trad. fr. La Dispute, 2002.

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Les femmes sous le regard des sciences humaines


Les femmes dans l'histoire , tel tait le thme des VIIe Rendez-vous de l'histoire de Blois en octobre 2004, qui avaient runi non seulement des historien(ne)s, mais aussi des sociologues, des anthropologues, des juristes... Depuis quelques annes, on assiste une vritable explosion de manifestations et de colloques faisant tat des travaux en sciences humaines sur les femmes et sur la diffrence des sexes. Ds les annes 1970, on avait vu fleurir au sein des universits amricaines des dpartements de women's studies puis de gender's studies, avec leurs propres laboratoires de recherches et leurs revues. En France, le phnomne est plus tardif et il faut bien dire que les laboratoires universitaires interdisciplinaires consacrs aux tudes de genre (comme le groupe Sagesse : savoirs, genre et rapports sociaux de sexe, l'universit Toulouse-Le-Mirail) se comptent encore sur les doigts d'une main. Pour autant, les tudes sur les femmes ont fleuri au sein d'units disciplinaires classiques (sociologie, anthropologie, histoire, conomie, dmographie...) ou d'units de recherches d'institutions comme le CNRS (par exemple le laboratoire GDR-Mage, March du travail et genre, au sein de l'Iresco). La discipline historique a t pionnire en la matire. Ds les annes 1970, les historiennes Michelle Perrot, Pauline Schmitt et Fabienne Bocck initient Paris-VII un cours intitul Les femmes ont-elles une histoire ? , mais elles se heurtent pendant longtemps la rsistance de la hirarchie universitaire, qui voit dans ces questions impertinentes l'influence d'un militantisme fministe, nuisible la scientificit des travaux... Pourtant, avec l'afflux de plus en plus massif de filles l'universit et, dans les annes 1990, l'introduction de la notion de genre , perue plus oprationnelle pour les chercheurs en sciences humaines, les tabous faiblissent progressivement. Depuis la monumentale Histoire des femmes, dirige par M. Perrot et Georges Duby (1991-1992), les recherches historiques sur les femmes se sont multiplies, y compris d'ailleurs sur l'histoire du mouvement fministe. Les sociologues ont interrog la monte des filles l'cole, la place des femmes sur le march du travail, les ingalits et les effets de la domination masculine dans tous domaines, politique, public ou priv... Les anthropologues se sont interrogs sur une domination masculine qui apparat quasi universelle... De nouveaux thmes ont surgi comme la gestion de l'conomie familiale, des tudes sur le corps et la maternit, la sexualit..., questionnant les rapports hommes/femmes dans la sphre prive aussi bien que publique. Au final, un vritable changement de focale s'est opr, donnant aux femmes une visibilit nouvelle et mettant en question bien des travaux antrieurs dans lesquels le regard port sur les socits et les discours produits restaient exclusivement masculins. Comme l'explique M. Perrot, le regard sur les femmes a en fait provoqu une vritable rupture pistmologique dans les sciences humaines et sociales (1). NOTES 1 [1]) M. Perrot, Dictionnaire critique du fminisme, Puf, 2000. Martine Fournier Page 8

Le fminisme, enfant de la modernit


Michelle Perrot Oublies de la Rvolution et de la Dclaration des droits de l'homme, assujetties par le Code civil, de nombreuses Franaises, au XIXe sicle, se sont battues pour obtenir des droits au sein de la famille et dans la vie publique, et accder au statut de citoyennes. On a longtemps oppos l'image d'une douce France, o les rapports entre les sexes passent pour tre construits sur le mode de la courtoisie et de la galanterie, aux rudesses amricaines. Pourtant, l'historiographie rcente a permis de redcouvrir la vitalit et la diversit d'un fminisme franais, expression tenace de revendications inassouvies, qui s'est infiltr dans les brches du pouvoir pour en dplacer progressivement les frontires.

Femmes aux portes de la cit


Si la modernit se dfinit comme le produit d'un effort constant pour s'arracher aux traditions, aux hirarchies arbitraires, aux croyances obscures, en maintenant un idal de progrs des connaissances, des techniques et des rapports sociaux, alors le fminisme en a t un acteur majeur et pourtant trs sous-estim. Il est courant de faire du progrs de la condition fminine le sous-produit d'une modernisation qui oprerait d'elle-mme, sans que les femmes aient grand-chose y voir, et de penser que celles-ci subissent l'histoire sans la faire vraiment. Les prtentions du fminisme, originellement considr comme une maladie (tel tait vers 1832 le premier sens du mot), irritent comme une intrusion. Les politiques redoutent sa contestation, les sociologues ont tard le reconnatre comme un mouvement social et les historiens ne lui avaient accord que peu d'attention. Moderne, le fminisme l'est d'abord par son histoire. Il s'inscrit dans la conjoncture politique d'une dmocratie avec laquelle il a partie lie, au point qu'il en pouse les contours et en exploite les failles. Le fminisme est n des contradictions de la Rvolution franaise qui, proclamant les droits universels de l'homme, en excluait les femmes : compltement dans le domaine politique, trs largement sur le plan priv. L'abb Sieys plaait les femmes parmi les citoyens passifs ayant droit la protection de leur personne et de leurs biens, mais non l'exercice de la citoyennet. Les femmes sont ranges d'emble aux cts des mineurs, des pauvres et des trangers, la discrimination sexuelle tant la plus forte de toutes, parce que dfinitive. En revanche, la Rvolution avait ouvert une porte en instituant l'galit des hritiers sans distinction de sexe, le mariage civil et la possibilit du divorce ; porte vite referme par le Code civil napolonien. D'inspiration romaine et patriarcale, celui-ci fit de la famille, cimente par le mariage, le cur de la socit. Il la plaa sous l'autorit souveraine du mari et pre, dtenteur de tous les pouvoirs, qui donne le nom et gre la communaut des biens. Il dcide de l'accs de son pouse au salariat, peroit son salaire mme en cas de sparation, a toute possibilit de lire sa correspondance et de la poursuivre en justice pour adultre - que lui-mme peut impunment commettre. Le divorce est du reste nouveau supprim en 1816. Autorise sous l'Ancien Rgime, la recherche en paternit est proscrite et les filles-mres laisses leur honteuse solitude. Le corps des femmes ne leur appartient pas. Elles ont une destination prvue, pas de destin choisi. Hors de l'histoire, elles sont aussi hors de la culture. Aprs la Rvolution, l'analphabtisme des filles s'accrot. L'Etat se soucie peu de leur instruction, laissant leur ducation l'Eglise, si Page 9

efficace dans l'inculcation de leurs devoirs. La domination des femmes, entrine par le Code civil, est colporte ou imite dans toute l'Europe. La figure du pre s'est substitue celle du roi, y compris dans la Rpublique qui s'incarne symboliquement dans une femme ? la Marianne ? pour mieux l'ignorer. Au sicle des Lumires, le sens commun, confort par les affirmations des philosophes, scientifiques et politiques, entrine largement l'ide que les femmes sont faibles et draisonnables , et qu'elles jouent un rle majeur condition d'tre complmentaires . Contre cette ingalit fondatrice, justifie au nom de la nature et de l'utilit sociale, des femmes n'ont cess de rsister. Elles ont utilis tantt l'obstruction et la ruse, en s'emparant des espaces qui leur taient confis pour dvelopper des contre-pouvoirs ; tantt plus ouvertement des actions fministes pour tenter de changer les rgles du jeu, au nom de la libert, de l'amour ou tout simplement du droit. Le mouvement fministe surgit ds la Rvolution avec l'clatante figure d'Olympe de Gouges et sa Dclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1792), les clubs, les manifestations, la prsence fminine dans les tribunes de l'Assemble, etc. Il apparat dans toutes les csures du pouvoir : 1830-1834, 1848, 1871, 1880 sont des moments forts d'un fminisme qui, entre 1900 et 1914, connat un ge d'or de la femme nouvelle partout en Europe.

Stratgies et astuces
Syncop et intermittent, parce que non appuy sur des structures stables, peine dot d'une mmoire qui a bien du mal se constituer, malgr les efforts de quelques-unes qui ont compris l'importance de la transmission et du rcit, le fminisme n'en construit pas moins une conscience de genre , forme sexue de l'opinion. Et voil un autre aspect de la modernit du fminisme : son mode de fonctionnement et d'action. Numriquement faible, dpourvu de moyens, il lui faut user de toutes les virtualits, tre ingnieux, savoir mobiliser les nergies, familiales, amicales, et les lieux privs. On se runira chez celle qui a le plus de chaises (une femme de 1848). On utilisera les formes autorises de la protestation : la ptition, le tract, la lettre, des textes courts en accord avec le temps et la situation des femmes (1). On usera mme ? modrment, car c'est mal vu, mais de plus en plus ? de la manifestation. Anglaises ou franaises, les suffragettes bravent le tabou de la rue avec humour, un sens festif du dfil, et une violence symbolique considrablement amplifie par l'opinion. L'obstacle rend astucieux et les fministes eurent le sens de la publicit. Par les clubs et les congrs, forme moderne de communication, elles se frayrent un chemin vers la tribune interdite et s'essayrent la parole publique. Surtout, elles se servirent de la presse, de toutes les manires possibles. D'abord des journaux de mode ou d'ducation qui, ds le XVIIIe sicle, ont t souvent un lieu d'expression des femmes. Ainsi le Journal des demoiselles, gr et compos par des femmes, tout convenable qu'il ft, diffusait un nouveau modle de jeune fille, instruite et capable de travailler. Puis, beaucoup plus directement, en crant des journaux revendicatifs. Les saint-simoniennes lancent La Femme libre en 1832, o elles signent de leurs seuls prnoms, refusant de porter le nom du mari ou du pre. Elles ouvrent un courrier des lectrices, un des premiers du genre, pour tablir un rseau de correspondantes et en favoriser l'expression. Ces publications se multiplient en 1848 avec Voix des femmes (Eugnie Niboyet), Opinion des femmes (Dsire Gay) et Politique des femmes (Jeanne Deroin). Sous la IIIe Rpublique, La Citoyenne Page 10

d'Hubertine Auclert dveloppe un suffragisme actif et une pense forte sur l'analyse des ingalits hommes-femmes. Mais l'exprience la plus originale est celle de La Fronde de Marguerite Durand, quotidien de 1897 1903, puis mensuel de 1903 1905, entirement dirig, rdig et mme fabriqu par des femmes, exploit notable dans une profession ? l'imprimerie ? considre comme un bastion traditionnellement masculin.

Un mouvement social relais


La Fronde sut attirer tous les talents. Elle voulait dvelopper un journalisme debout fait de reportages autant que d'articles de fond, fministe et fminin, la fois sduisant et engag. Le journal fut rsolument dreyfusard. Sverine (1855-1929), une des premires femmes en France vivre du journalisme, couvrit le procs d'Alfred Dreyfus Rennes et s'illustra par ses Notes d'une frondeuse. Elle dfendait les droits des femmes, y compris l'avortement, tout en militant la Ligue des droits de l'homme. Entre 1890 et 1914, une centaine de titres parurent. Fonder un groupe, c'tait dsormais lancer un journal. Ainsi le fminisme s'est servi de toutes les formes de l'appareil dmocratique pour insrer les femmes dans la cit. Les initiant l'criture, la parole, l'association et la chose publique, il est facteur d'inclusion et d'ducation la modernit. A bien des gards, il a t lui-mme crateur de modernit et a prfigur ce que sont les mouvements sociaux actuels, et ceci de plusieurs manires. D'abord par sa fugacit et son intermittence. Le fminisme n'est pas une avant-garde qui s'inscrirait dans un ordre de marche militaire. On pourrait plutt le comparer une artillerie lgre, mobile, capable d'offensive et de repli tactique, sans rien lcher sur ses objectifs. Peu enclin s'incarner dans des organisations stables, ddaigneux des chefs, il se dissout aprs le succs ou l'chec, plus soucieux d'incorporer les revendications acquises l'ensemble de la socit qu' se prenniser, oprateur efficace de mutation sociale.

Les chemins de l'mancipation


Le fminisme a exerc, auprs des hommes de pouvoir (et ventuellement des femmes), une action efficace de lobbying, usant aussi des armes de la sduction. Nul ne saura jamais ce que le fminisme doit mes cheveux blonds , disait Marguerite Durand, consciente de l'attrait de l'lgance. Ce que d'autres, il est vrai, contestaient vivement, telle la doctoresse Madeleine Pelletier qui, au contraire, s'habillait en homme, par got du confort et de la subversion des rles : Je suis votre gale , proclamaient son complet-veston et son cigare. Deux attitudes contraires qui signalent, en tout cas, combien les fministes avaient compris, en ce tournant du sicle, le jeu des apparences dans une socit d'images (2). Plus fondamentale encore est la fonction critique du fminisme, sa remise en question des normes admises : l'universel, le naturel, le masculin et le fminin, donns comme des vidences ternelles. Ou encore l'alliance admise et souhaite de l'acteur et de la cause, du sujet et de l'objet. On peut s'engager pour soi et pour le sexe auquel on appartient. Le fminisme rconcilie les femmes avec elles-mmes : il leur permet de dire la fois je et nous . Mais c'est plus encore par ses revendications que le fminisme est moderne, parce qu'il conteste les archasmes de la socit patriarcale, le holisme (supriorit du tout sur les parties Page 11

qui le composent) familial et se bat pour la reconnaissance des femmes comme individus part entire, autonomes, libres et citoyennes. Acqurir non seulement l'ducation et les bonnes manires, mais l'instruction qui permet l'accs au savoir, la vie professionnelle et la cration a t une obsession constante des femmes, des plus privilgies aux plus modestes. Longtemps, il a fallu grappiller le savoir, lire la drobe, crire en cachette, forcer les portes des examens et des concours : telle Julie Daubi, premire bachelire franaise en 1860, qui crivit La Femme pauvre, ardent plaidoyer pour l'instruction des filles, seul moyen de les sauver de la misre et de la prostitution. Telles aussi M. Pelletier, premire interne des hpitaux psychiatriques en 1902, ou Jeanne Chauvin, premire avocate en 1895. L'cole Ferry marque une tape : non mixte, elle est galitaire dans ses programmes et (presque) dans ses matres, les institutrices faisant figure de premires intellectuelles (3). Il fallut ensuite conqurir le secondaire (en 1924, le mme baccalaurat est institu pour les deux sexes), puis l'universit. Chaque verrou tir suscite des rsistances, des bouffes d'antifminisme contre les bas-bleus , les cervelines (titre d'un ouvrage de la romancire catholique Colette Yver). Les antifministes stigmatisent ces avances, coupables de la crise de la famille, de la socit et de la nation, discours dont le rgime de Vichy fera son Leitmotiv (4). Le droit au travail salari a t un combat majeur. Travailler, certes, tait un devoir incontest, du moins dans les classes populaires. Mais avoir une occupation, un mtier choisi, percevoir directement un salaire, tenter de conduire une carrire non conditionne par le statut familial, autant d'aspirations qui se heurtent pendant longtemps des barrires infranchissables qu'il a fallu faire tomber par un effort obstin et par la loi. La pousse collective des femmes du peuple et d'une moyenne bourgeoisie soucieuse de dbouchs pour ses filles a sous-tendu la lutte des fministes dans ce domaine. Il leur a fallu se battre pour obtenir l'galit d'accs tous les emplois et mtiers, sans protection particulire (qui les aurait menaces d'limination), except pour la maternit qu'il fallait tenter de concilier avec le travail. Contre aussi les excs du travail domicile, pratique courante jusqu'aux annes 1950. Le fminisme s'est beaucoup battu aussi contre les iniquits du Code civil, en revendiquant le droit au divorce (enfin lgalis en 1884), la gestion des biens, la libre perception du salaire, l'autorit sur les enfants, l'galit de traitement dans l'adultre, la recherche en paternit, concde partiellement en 1911. George Sand faisait de l'galit civile le pralable toute autre revendication et la critique du mariage fit le succs de ses premiers romans. Les fministes de la Belle Epoque considraient le Code Napolon comme une bastille et manifestaient contre lui chaque 14 juillet. Il a pourtant rsist presque jusqu' nos jours. C'est seulement depuis 1965 que la loi permet la femme d'exercer une activit salarie sans le consentement de son mari ; depuis 1970 que l'autorit parentale conjointe remplace l'autorit paternelle ; et depuis 1985 que l'galit des poux est reconnue dans la gestion des biens de la famille et des enfants.

Enfin citoyennes
L'ingalit politique tait tout aussi criante et fut conteste ds la Rvolution qui l'instituait. En 1848, la proclamation du suffrage dit universel , alors mme qu'il n'tait que masculin, soulve la colre des fministes. En vertu du pouvoir spcifique que leur confre la maternit, elles s'insurgent contre une exclusion qu'elles estiment doublement injuste. Cette injustice va susciter, tout au long du XIXe sicle et au dbut du XXe, l'action des suffragettes. J. Deroin Page 12

mne une campagne ardente en 1849. Sous la IIIe Rpublique, avec H. Auclert, Maria Vrone, M. Pelletier et bien d'autres, le suffragisme s'inscrit de manire continue dans le paysage politique. Il gagne peu peu les esprits, au point qu'en 1914, la loi aurait t vote sans l'opposition du Snat et la guerre. Ce scnario se reproduira six fois entre les deux guerres, en dpit de campagnes de plus en plus mouvementes, menes par Louise Weiss et ses amies. Les Franaises doivent et veulent voter : ce droit ne leur sera pourtant reconnu qu'en 1944. Le gnral de Gaulle l'avait incorpor au programme de la Rsistance, moins par conviction que parce qu'il percevait une arriration susceptible de dclencher de nouveaux tumultes . Les dbats de l'Assemble d'Alger ont montr le conservatisme d'hommes politiques engoncs dans leurs reprsentations des femmes qu'ils jugent incapables de (bien) voter sans la prsence de leurs maris, alors encore massivement prisonniers.

Notre corps nous appartient


Reste un point majeur, celui du contrle des naissances, pratiqu par les familles franaises ds le XVIIIe sicle. Sur ce point, la France fut en tte du palmars de la modernit dmographique. Il est difficile ? dans le silence de l'intime ? de savoir quelle a t la part relle des femmes dans ce domaine. On observe en tout cas qu'au tournant du sicle, les femmes maries ayant plusieurs enfants pratiquaient de plus en plus l'avortement, manifestant ainsi leur ferme volont de limiter la taille de la famille. A tel point que l'on a pu parler de fminisme populaire (5) , alors que le fminisme organis, trs prude et affront une redoutable stigmatisation morale, demeurait assez muet sur ce sujet. Seule une minorit de nomalthusiennes (Marie Huot, Nelly Roussel, M. Pelletier, Jeanne Humbert ? qui ne se voulait pas fministe) mena campagne pour la grve des ventres , pour une limitation volontaire des naissances. Les lois rpressives de 1920 (contre la propagande contraceptive) et de 1923 (criminalisation de l'avortement) accrurent la rpression, sans que les fministes, accordant priorit au droit de vote, protestent ouvertement. Le dveloppement du birth control puis, partir des annes 1950, du planning familial (1956), se fera dans une clandestinit de plus en plus subversive et assume qui aboutit, avec l'apparition de la pilule (1964), la loi Neuwirth lgalisant la contraception en 1967. Restait le scandale de l'avortement dont le MLF en 1970 revendiqua le droit avec clat, plaant l'autonomie du corps des femmes au cur de son action, affirmant qu'il n'tait la proprit ni du mle, ni de l'Etat. Face au renouveau des fondamentalismes et des nationalismes de toutes sortes qui continuent de contester ce droit avec une extrme violence, il est bon de rappeler l'actualit de cette ideforce : Notre corps nous appartient. Ainsi va et vient le fminisme, dans un rapport complexe avec les femmes (si diverses), tantt contrariant ou devanant leurs dsirs, tantt mettant au jour dans l'espace public des aspirations ou des conduites caches ou diffuses, pour les rendre lgitimes et libres. Le fminisme est un appui, un relais plus qu'un guide mais aussi une pense critique qui, mme si elle apparat souvent paradoxale, remet en cause bien des vidences donnes pour naturelles. Moteur de la rvolution sexuelle inacheve, fragile, mais profonde qui travaille et traverse l'Occident, le fminisme est un agent majeur de l'mancipation des femmes, consubstantiel la modernit et la dmocratie. Toute une histoire, en somme. NOTES 1 Page 13

[1] L. Pisano et C. Veauvy, Paroles oublies. Les femmes et la construction de l'tat-nation en France et en Italie, 1789-1860, Armand Colin, 1997.

2 [2] M.L. Roberts, Civilization without Sexes: Reconstructing gender in postwar France, 1917-1927, University of Chicago Press, 1994.

3 [3] J. et M. Ozouf, La Rpublique des instituteurs, Seuil, coll. Points histoire , 2001.

4 [4] F. Muel-Dreyfus, Vichy et l'ternel fminin, Seuil, 1997.

5 [5] A. McLaren, Histoire de la contraception, Agns Vinot, 1996.

REFERENCES

Ce texte est une version actualise de l'article Fminisme et modernit publi dans Sciences Humaines, n 85, juillet 1998.

Michelle Perrot
Historienne, professeur mrite l'universit Paris-VII-Denis-Diderot, elle a codirig avec Georges Duby L'Histoire des femmes en Occident, 1990-1991, Rd. Perrin, 2002, et a notamment publi Les Femmes ou les silences de l'histoire, Flammarion, 1998.

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Quatre figures de femmes


La garonne des annes 1920. Elle est incarne par des femmes issues de la bourgeoisie ou de milieux artistiques et marginaux qui refusent les conventions sociales. Elles s'affichent dans les bars (on est dans les annes folles et la vie mondaine bat son plein), fument des cigarettes, raccourcissent leurs cheveux et leurs jupes. Certaines deviennent alpinistes ou exploratrices. D'allure sportive, elles lancent la mode des vtements simples, comblant les vux de celles qui se battent contre le port du corset. Certaines fministes adoptent le costume masculin (pantalon, jaquette et canotier), estimant que cette tenue dissuade les suiveurs et les violeurs. La femme libre des annes 1960-1970. Les femmes de cette gnration incarnent la libration sexuelle apporte par la pilule, mais aussi la rvolution culturelle l'uvre dans les pays occidentaux. Militantes dans des mouvements fministes, leurs actions utilisent l'humour, la drision ou la provocation. En 1968, les Amricaines couronnent une brebis Miss America pour parodier les lections de miss ; en 1970, des Franaises dposent une gerbe sous l'Arc de triomphe, ddie la femme du Soldat inconnu. La superwoman des annes 1980. Elle est le produit du fminisme des annes antrieures, de la socit de consommation et de l'entre massive des femmes dans le monde du travail. La superwoman est surtout un strotype construit par les mdias. Dite parfois executive woman, elle se caractrise par un fort investissement professionnel, l'esprit de comptition et une pluralit d'activits qui en font une femme toujours presse. Dans les annes 1990, le modle parat d'ailleurs s'tre essouffl : accuse de vouloir s'identifier aux modles masculins, la superwoman est critique la fois par les traditionalistes et celles qui revendiquent leurs spcificits fminines. La super-Franaise du XXIe sicle... Toi, la super-Franaise, quel est ton secret ? , titrait en aot 2005 le magazine Courrier international. Il se faisait l'cho d'un article d'un journaliste anglais du nom de John Lichfield : Femme active et mre, cordon bleu et sduisante... Si les deux premires assertions sont vrifies statistiquement, le sexisme surann des secondes fera dresser les cheveux sur plus d'une tte ! A l're de la complexit, de l'individu pluriel et de l'hybridation des modles, les modles fminins sont eux aussi diversifis : executive woman pendant 35 heures ou temps partiel, une pince de garonne pimente d'une dose variable de sex symbol ou de fashion victim pour les sorties du soir, et de baba-cool soixante-huitarde pendant le week-end... Martine Fournier

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Le fantasme du matriarcat
Nicolas Journet Les socits domines par les femmes n'ont apparemment jamais exist. La thorie du matriarcat a connu cependant deux formulations. L'une, volutionniste, date du sicle dernier, l'autre, fministe, des annes 1970. Qu'en reste-t-il aujourd'hui ? Le juriste suisse Johann Jacob Bachofen (1815-1887) est l'origine de la doctrine selon laquelle les socits humaines auraient connu un stade prhistorique de dveloppement o le pouvoir, non seulement domestique mais politique, tait dtenu par les femmes. De 1861 aux premires dcennies du XXe sicle, l'ide diffusa dans les milieux scientifiques et philosophiques. Aprs avoir subi un dclin que l'on croyait dfinitif, elle a refait surface dans les annes 1970, au service d'un courant de l'anthropologie fministe. Peut-on reparler pour autant du matriarcat comme modle de socit ?

Le nom de la mre
Selon J.J. Bachofen, l'histoire sociale de l'humanit comprenait trois ges : d'abord celui de la promiscuit chaotique, o n'existe aucune sorte de morale sexuelle, puis celui de la gyncocratie , o le mariage, le pouvoir et la religion sont rgis par les femmes, enfin celui, o nous nous trouvons, de la famille patriarcale. Entre ces poques, J.J. Bachofen imaginait de brusques rvolutions : ainsi, les femmes, lasses de la promiscuit, auraient instaur une premire forme de mariage, groupant plusieurs hommes autour d'une seule femme. Seul le lien entre la mre et les enfants tait reconnu : d'o le titre de son ouvrage principal, Das Mutterrecht(1), le droit maternel . Le principe initial de toutecivilisation, de toute vertu, de toute noblesse d'me, crivait-il, c'est la maternit. J.J. Bachofen tait cependant beaucoup moins fministe qu'volutionniste : il n'tait pas question pour lui de revenir en arrire. D'o tirait-il les donnes alimentant ce grand rcit ? Principalement des historiens et des juristes anciens. Son argumentation partait d'un fait unique : selon Hrodote, les Lyciens, peuple d'Asie Mineure, donnaient aux enfants le nom de la mre, et non celui du pre comme chez les Grecs et les Romains. Or pour J.J. Bachofen, la prsence d'un trait isol supposait l'existence, actuelle ou antrieure, d'un systme entier correspondant. Ainsi justifiait-il sa thorie de la gyncocratie, o le pouvoir est aux femmes. J.J. Bachofen ne resta pas seul raisonner ainsi. Son hypothse influena d'autant mieux des historiens et philosophes ? Karl Marx, Friedrich Engels, Mikhal Bakounine, Karl Kautsky ? que certains observateurs des socits exotiques faisaient la mme infrence. Ainsi, ds 1851, Lewis H. Morgan, un des premiers ethnologues de terrain, signalait que chez les Iroquois, l'appartenance de l'individu un clan lui tait donne par sa mre, et que cela expliquait que les femmes iroquoises jouissaient de privilges importants. Un anthropologue cossais, John F. McLennan, expliquait lui aussi que la parent par les femmes tait antrieure la parent par les hommes . Elle naissait de la promiscuit originelle : en l'absence de mariage, la seule relation de parent indubitable ne pouvait tre que celle qui unit une mre ses enfants. De plus, partir d'exemples australiens, J.F. McLennan confortait la thse de J.J. Bachofen en assimilant les rgimes de filiation par les femmes au matriarcat comme rgime politique. C'est l que rsidait le point faible du raisonnement. Page 16

En 1915, dj, Williams H. Rivers dconstruisait soigneusement la notion de droit maternel, montrant qu'il n'y avait pas de lien entre le rgime de filiation et la position occupe par la mre dans le foyer et, a fortiori, par les femmes dans la socit tout entire. Un rgime de filiation, en effet, ne permet pas de prdire les formes d'organisation locales qui existent dans une socit. Il faut y ajouter au moins une rgle de rsidence. Prenons pour modle une culture o la coutume veut que les membres d'un mme clan rsident dans la mme maison ou le mme village, o ils ont des droits. La rgle d'exogamie exige qu'ils se marient avec des membres d'autres villages. En rgime matrilinaire, seuls les enfants des femmes du clan hritent l'appartenance au clan. En ce sens, ce sont bien les femmes qui perptuent le groupe. Mais ceci n'empche pas les hommes du clan d'tre prsents l o ils ont des droits. En effet, une gnration donne, la composition d'un groupe local dpend de l'application de l'une de ces trois formules : - rgle natolocale : mari et femme n'habitent pas ensemble mais restent chacun dans sa maison natale ; ? rgle virilocale : la femme va vivre chez son mari ; - rgle uxorilocale : le mari va vivre dans la maison de sa femme. Le premier cas revient laisser les femmes dans la maison de leurs frres, le deuxime les placer dans celle de leur mari et de ses parents. Avec ces deux formules, le rle politique des hommes n'est pas mis en cause, ni au niveau domestique ni au niveau des affaires publiques. Seul le troisime cas peut faire des hommes des trangers dans la maison de leur pouse. Telles sont les conclusions auxquelles devait se tenir, jusqu'aux annes 1970, l'ethnologie classique. Aucun lien logique ne pouvant tre tabli entre la filiation par les femmes et la place qu'elles occupent dans le groupe local, le matriarcat prhistorique de J.J. Bachofen devait tre considr comme une mprise. Le dveloppement parallle d'une autre interprtation des organisations sociales, fonde sur le mariage comme relation d'change, ne fit d'ailleurs qu'enterrer un peu plus profondment l'hypothse du matriarcat. Dans un monde o, comme l'crit Claude Lvi-Strauss (2), le mariage tablit une relation entre deux groupes d'hommes , o la femme figure comme un des objets de l'change , l'ventualit d'un renversement global des positions respectives des sexes semblait encore moins probable.

Fminisme : le second souffle


Restaient nanmoins les cas de socits groupements strictement uxorilocaux o la solidarit locale des frres semble plus menace que celle des surs. C. Lvi-Strauss jugeait, en 1949, qu'ils taient trop minoritaires dans le monde pour mettre en cause la relation fondamentale d'asymtrie entre les sexes. On ne pouvait cependant nier qu'il y avait l un modle d'organisation moins favorable la domination masculine. Les femmes, crit l'anthropologue britannique Robin Fox en 1967, y jouissent gnralement d'un prestige et d'une influence plus considrables (3). Aussi les Minangkabau, les Indiens Pueblo en gnral, les Iroquois, chez qui les femmes avaient la rputation de pouvoir arrter les guerres, les Ashanti du Ghana, les Nayar et quelques autres peuples ont-ils servi de support au dveloppement, dans les annes 1970, du courant fministe en anthropologie. Le matriarcat comme modle social y trouva un second souffle. En 1972, Alice Schlegel, spcialiste des Hopi, concluait d'une tude comparative sur les socits matrilinaires que l o l'autorit des Page 17

frres ou des maris tait disperse, la libert d'action des femmes tait accrue (4). Elle reprenait galement les conclusions d'une tude importante, publie en 1961, o David Aberle (5) montrait que les socits matrilinaires occupent, comme le rsume A. Schlegel, une place dlimite dans l'chelle de complexit des socits , et sont adaptes des systmes relativement primitifs de production. Il y avait donc motif recrer une typologie opposant des socits patriarcales des socits, sinon matriarcales, du moins plus galitaires entre les sexes. Ceci indpendamment de leurs idologies, de leur morale ou de leur religion, et sur la seule base de leur organisation sociale et conomique.

Le matriarcat soft
C'est ce qu'ont fait, dans les annes 1970, un assez grand nombre d'auteures fministes amricaines. Certaines ont tout simplement remis au got du jour les thses de F. Engels, en liant l'histoire de la domination masculine celle de la proprit prive. Ainsi, en 1972, Eleanor Leacock (6) affirme qu'avant d'tre colonises, les socits primitives taient galitaires au plan sexuel . Elle attribue la subordination des femmes l'effondrement de la proprit collective et l'mergence de la famille nuclaire comme structure de production. Karen Sacks (7), en 1974, lie le mme pisode l'appropriation, par les hommes, du travail socialement valoris , par opposition au travail domestique. Peggy Sanday (8), en 1974 galement, intgre dans l'analyse la reproduction, la guerre et la subsistance. Ernestine Friedl (9), en 1975, raffine la squence en reliant la perte de l'galit fminine l'accumulation d'un surplus de biens changeables, mme dans les socits les plus simples . La liste n'est pas close. La position de Gerda Lerner (10), historienne fministe universitaire, est un expos assez mesur de la question : 1) les socits les plus simples (chasseurs/cueilleurs) sont aussi les plus galitaires, mme au plan des sexes ; 2) un stade intermdiaire de dveloppement, la position des femmes est meilleure dans les socits matrilinaires et uxorilocales ; 3) ce type d'organisation, n'ayant pas pu s'adapter aux socits plus centralises non plus qu' l'intensification de la production, a fait place aux rgimes patriarcaux. Il n'en reste pas moins que bon nombre d'anthropologues, en particulier europens, refusent d'envisager les socits sous l'angle de la domination par un sexe. Leur credo implicite est que toutes les socits pratiquent une forme de distinction sexue des tches, que la politique est un domaine plutt masculin, mais que la question de savoir quel sexe a le pouvoir sur l'autre est indcidable. Il n'en va pas tout fait de mme aux Etats-Unis, o la problmatique est mieux accepte. Citons, pour mmoire, deux tudes relativement factuelles sur la question. La premire est un livre de Martin K. Whyte, professeur l'universit de Michigan (11). Il y prsente le rsultat d'une tude quantifie sur 93 cultures diffrentes. Les variables ont trait aux attributs et aux droits de chacun des sexes. Les rsultats non corrls montrent quelques biais masculins vidents : d'abord, de manire attendue, le pouvoir politique est, sur l'chantillon, monopolis par les hommes, de mme que, de manire moins nette, certaines professions intressantes comme celle de sorcier ou de prtre. Page 18

Les rsultats corrls sont eux aussi rares : M.K. Whyte constate que la filiation matrilinaire et la rsidence matrilocale sont associes de modestes bnfices en faveur des femmes, en matire de proprit , et que l'existence de la proprit prive de type moderne est associe une certaine dprciation du travail fminin . Le rsultat le plus net, selon lui, est que dans les socits complexes (caractrises par la charrue, la sdentarit et l'existence des villes), les femmes ont moins d'autorit domestique, sont moins solidaires entre elles et sont soumises plus de restrictions sexuelles que dans les socits plus simples. A part ce modle, dj propos par D. Aberle, M.K. Whyte ne dcouvre rien de convaincant : Nos variables, crit-il, prsentent des distributions divergentes. Aussi, nous avons t amen conclure que la notion de statut des femmes tait sans consistance. Tel est bien le problme. Car, ou bien le patriarcat et le matriarcat sont des systmes sociaux caractriss par un statut accord chacun des sexes, statut dont les diffrentes manifestations devraient varier ensemble, ou bien il n'y a ni statut ni systme, mais une infinit de variations indpendantes les unes des autres.

Les femmes et la politique


La seconde contribution est la fois plus limite et plus positive. La question pose par Marc H. Ross, dans un article publi en 1986 (12), intressait directement le dbat fministe. Il y examinait les corrlations possibles entre la participation des femmes la vie politique dans 90 socits traditionnelles et une srie de variables : degr de complexit de la socit, importance de la contribution des sexes la subsistance, organisation locale, degr et nature des conflits arms et style de l'ducation donne aux enfants. Parmi les rsultats obtenus, certains sont attendus, d'autres beaucoup moins. Il montre que trois facteurs sont corrls de manire indpendante l'activit politique des femmes : les rgles de rsidence aprs le mariage, l'ducation et les pratiques guerrires. Selon lui, la position politique des femmes est plus importante lorsque : 1) elles ne sont pas obliges, en se mariant, de quitter leur maison natale (matrilocalit) ou leur village d'origine (endogamie de village) 2) l'ducation donne aux enfants est affectueuse et ne valorise pas l'agressivit entre les sexes 3) les conflits guerriers internes (vengeances, guerres locales) sont plus importants que les conflits externes (affrontements interethniques). D'aprs M.H. Ross, ce dernier point est plus dterminant que les autres. Selon lui, les socits ayant peu de conflits internes sont aussi celles o les femmes ont le moins d'importance politique. Ainsi les Mundurucu du Brsil, bien que matrilocaux, pouvaient exclure les femmes de toute participation aux affaires de la maison des hommes . La matrilocalit et le pouvoir fminin, crit-il, ne sont pas ncessairement lis. C'est plutt la solidarit des hommes entre eux qui est un facteur d'exclusion des femmes, or la prsence relle ou imaginaire d'un ennemi extrieur peut favoriser ce processus. L'influence politique des femmes est trs importante dans les socits o les conflits internes sont nombreux et les conflits externes inexistants. Selon lui, les femmes y servent de mdiateurs entre les hommes. Mais il souligne que d'autres facteurs peuvent jouer : par exemple, l'existence de groupements fminins est plutt lie au fait que les femmes ne sont pas obliges de quitter leur village natal. Quant au facteur ducation, M.H. Ross soutient que l'inculcation d'un modle Page 19

machiste de comportement chez les garons ne conduit pas forcment l'exclusion des femmes de la vie publique. L'intrt de cette tude est qu'elle sort des sentiers battus. La plupart des grandes thories sur la domination fminine ou masculine manipulent les manifestations du statut entre les sexes comme s'il s'agissait des multiples facettes d'un mcanisme unique. Mais lorsque les contradictions s'accumulent, il est peut-tre plus fructueux d'admettre que les socits, comme les tres complexes, peuvent produire des phnomnes analogues partir de causes diffrentes. La question de savoir pourquoi certains rles culturels ne seraient jamais changs entre hommes et femmes reste ouverte, mais c'est un autre dbat. NOTES [1] J.J. Bachofen, Das Mutterrecht, 1861. [2] C. Lvi-Strauss, Les Structures lmentaires de la parent, 1949, Mouton de Gruyter, 2002. [3] R. Fox, Anthropologie de la parent, 1967, trad. fr. Gallimard, 1972. [4] A. Schlegel, Male Dominance and Female Autonomy, HRAF Press, 1972. [5] D. Aberle, Matrilineal descent in cross-cultural perspective , in D. Schneider et K. Gough, Matrilineal Kinship, University of California Press, 1962. [6] E. Leacock, Introduction L'Origine de la famille, de la proprit prive et de I'tat, de Friedrich Engels, International Publishers, 1972. [7] K. Sacks, Engels revisited: Women, the organiza-tion of production, and private property , in M. Z. Rosaldo et L. Lamphere, Woman, Culture, and Society, Stanford University Press, 1974. [8] P. Sanday, Female status in the public domain , in M. Z. Rosaldo et L. Lamphere, op. cit. [9] E. Friedl, Women and Men: An anthropologist's view, Holt, Rinehart & Winston, 1975. [10] G. Lerner, The Creation of Patriarchy, Oxford University Press, 1986. [11] M.K. Whyte, The Status of Women in Preindustrial Societies, Princeton University Press, 197812 [12] M.H. Ross, Female political participation: A cross-cultural explanation , American Anthropologist, vol. LXXXVIII, n 4, 1986. REFERENCES Ce texte est une version actualise de l'article L'introuvable matriarcat publi dans Sciences Humaines, n 42, aot-septembre 1994. Page 20

Quand les femmes accdrent la raison


Entretien avec Genevive Fraisse La pense occidentale a longtemps t le domaine rserv du masculin. Pour la philosophe Genevive Fraisse, si le combat des femmes pour leur reconnaissance est aujourd'hui gagn, la difficult penser la diffrence des sexes n'en est pas pour autant rsolue... La question du statut de la femme a toujours pos problme pour les philosophes qui, jusqu'au XXe sicle, taient essentiellement des hommes. Vos travaux ? de femme philosophe ? portent sur la faon dont se sont croises la question d'une dfinition de l'humain et celle de la domination masculine. Pouvez-vous nous retracer les grandes lignes du dbat philosophique ce sujet ? A l'origine de la pense occidentale, deux grands courants philosophiques coexistent. Le premier obit la loi du vertical qui veut que les femmes soient infrieures aux hommes sur l'chelle des tres : c'est la position platonicienne. La position aristotlicienne renvoie la femme la matire quand c'est l'homme qui donne la forme. On est l davantage sur une ligne horizontale d'altrit. Les consquences ne sont pas tout fait les mmes si l'on traite les femmes comme une catgorie infrieure, comme les esclaves et pourquoi pas comme les btes, ou bien si on les traite comme autres, c'est--dire dans un discours d'ventuelle complmentarit. Mais, comme l'altrit aristotlicienne entrane elle aussi une infriorit, les deux images, du vertical et de l'horizontal, se rejoignent. Une vieille querelle fantasmatique a t de savoir si les femmes avaient une me. La lgende raconte qu'en 586, au concile de Mcon, on aurait pos la question de l'me des femmes, et qu'il aurait t rpondu par l'affirmative la majorit de trois voix. Cette querelle est en fait un jeu sur la variante de homo (tre humain) et de vir (mle) : les hommes se sont demand si homo renvoyait aussi bien au mle qu' la femelle. Dans Muse de la raison, j'ai construit toute la question de l'exclusion des femmes de la vie politique partir de 1800 et partir de cette scne fantasmatique. Quand on ferme un club de femmes en 1793, chaque fois qu'elles descendent dans la rue sous la Rvolution ou en 1848, il y a toujours quelqu'un pour faire rfrence au fait qu'il n'est pas sr qu'elles aient une me. Si elles n'ont pas d'me, leur citoyennet est problmatique. Comme beaucoup de lgendes qui servent justifier une domination, le faux dbat sur l'me des femmes est un peu un serpent de mer pendant toute l'histoire occidentale qui reprend du service la fin du XVIe sicle parce qu'il alimente des querelles thologiques dans lesquelles les femmes servent de moyen d'change : personne n'a jamais vraiment cru qu'il fallait se poser la question de l'me des femmes, mais cela sert se quereller entre hommes. Encore aujourd'hui dans la question du politique, les femmes peuvent toujours tre instrumentalises. L'anthropologie a montr que les femmes sont, dans une structure sociale, un moyen d'change, telles les Sabines romaines par exemple. Mais pour moi, elles sont aussi un moyen d'change dans la pense, c'est--dire qu'elles servent traiter d'autres affaires plus importantes, notamment dans l'achvement et la dconstruction de la mtaphysique autour de 1800. Page 21

Dans cette optique, la diffrence des sexes peut-elle tre un objet philosophique ?
La diffrence des sexes est une catgorie vide. D'aprs certains, il n'y aurait rien en dire si ce n'est qu'il faut rduire les ingalits. Pour moi, la diffrence des sexes est le fait empirique partir duquel la pense s'est dveloppe. Il n'y aurait pas dveloppement de la pense partir du mme. Ce qui expliquerait que les philosophes n'aient pas fait de la diffrence des sexes un objet philosophique, mme s'ils en parlent plus souvent qu'on ne le pense, mais de faon un peu dsordonne... Sigmund Freud en fait un point d'arrive neutre : notre pense provient d'une libido dsexualise (ou nergie sublime). Que je sois Hannah Arendt ou Martin Heidegger, la pense sublime est neutre. Pour Gilles Deleuze, c'est partir du dsir rotique que nous pensons. Tout le travail de dconstruction de la mtaphysique a aussi accompli cette distinction. Lentement, notre modernit dissocie les hommes et les femmes des qualits masculines ou fminines.

C'est seulement partir du XXe sicle que des femmes se font reconnatre en tant que philosophes : H. Arendt, Simone Weil, Simone de Beauvoir... En quoi participent-elles de l'volution de la pense fminine ?
Aujourd'hui, la question qui se pose pour les femmes n'est pas seulement celle de l'identit et de la diffrence, mais celle du sujet et de l'objet. Depuis deux sicles, les femmes cherchent devenir des sujets ; pas seulement des sujets politiques ou civils, mais aussi des sujets dans la pense. En vingt-cinq sicles de philosophie, les femmes ont t mises en position d'objet pour la pense et surtout pas de sujet qui va penser. Elles sont soit apparence (ce qui se donne voir), soit symbole : elles seront la Rpublique, la vrit, la justice, ces figures de pierre que l'on trouve dans la cour de la Bibliothque nationale... Elles sont une image, au sens propre comme au sens figur. Mais si elles sont symboliquement la vrit, elles ne sont pas capables d'y accder, donc incapables d'tre philosophes, ou d'user de leur raison. La Marianne n'est qu'un avatar de ces images fminines qui incarnent une ide symbolique, qu'elle soit politique ou mtaphysique, mais qui empche les femmes relles d'intervenir dans tout cela. Et, trs souvent, la femme est plus moyen que fin. C'est ce que disent un certain nombre de philosophes aux alentours de 1800. Pour Johann Fichte par exemple, la femme n'est que moyen par rapport la propre fin de l'homme ; elle se met son service par la procration, la famille, l'amour, pour que celui-ci puisse se raliser. Il ne s'agit pas pour moi de dnoncer la position de la femme-objet , ce qu'un certain nombre de travaux ont dj fait auparavant. C'est le rapport sujet-objet qui m'intresse, c'est--dire que les femmes parviennent passer de la position d'objet la position de sujet. C'est ce que j'appelle la raison des femmes : toute leur histoire rcente est l'mergence de leur exigence (et de celle de certains hommes) d'accder la raison. Certains philosophes leur concdent une raison limite (alors que la raison de l'homme n'est pas limite), mais toute notre modernit tourne autour de cette question, qui peut leur permettre de devenir sujet : c'est--dire exercer leur raison. Page 22

Dans votre ouvrage, La Diffrence des sexes, vous proposiez de reconsidrer un certain nombre de concepts pour penser le statut de la femme aujourd'hui. Quelle est votre position par rapport au dbat rcurrent sur l'identit ou la diffrence ?
Deux sicles d'histoire de la pense sur l'galit des sexes n'ont pas cess de se poser cette question de choisir entre diffrence et identit, identit tant pris dans le sens de similitude (identit l'autre). Pour ma part, j'ai depuis quelques annes propos d'appeler cela une aporie ; non pas au sens d'une impasse, mais au sens philosophique fondamental de ce terme, savoir d'une question qui n'a pas de rponse. Pour moi, il n'y a pas choisir entre similitude et diffrence, les deux problmatiques sont valables. Je dcide donc d'abandonner un dbat qui a beaucoup nourri les vingt ou trente dernires annes du fminisme : je pose que c'est une aporie, et l'on peut trs bien vivre avec. De la mme faon que l'on nat et que l'on meurt, on est semblable et diffrent. Alors suivant les niveaux d'existence, certains moments on insiste sur la similitude, d'autres, sur la diffrence. Disons que dans l'amour htrosexuel, c'est la diffrence qui va primer, dans d'autres cas comme la politique, c'est plutt la ressemblance. Ds lors, il n'est pas pertinent d'opposer les termes d'galit et de diffrence, comme on l'a souvent fait dans le fminisme, puisque l'galit est concept politique, et la diffrence un concept ontologique. Si l'on veut parler de la diffrence des sexes, il faut utiliser ces trois termes : identit, diffrence et, depuis l're dmocratique ou mme depuis l'mergence de l'ide d'galit la Renaissance, galit.

Ds lors que les femmes peuvent penser par elles-mmes, et qu'elles peuvent revendiquer leur diffrence, une vritable parit entre les deux sexes est-elle possible ?
On en vient la question de l'altrit, ce qui veut dire ncessairement du conflit. Soyons clairs, il n'y a pas d'altrit sans conflit. La domination masculine est une constante. Pour ouvrir des horizons, ma position (plus positive) serait que l'on conserve l'aporie identitdiffrence comme telle. C'est aussi d'ailleurs ce qui fait le sel de l'existence, le plaisir et le dplaisir, le plaisir et le conflit, l'amour et la guerre... Mais ne pensons pas que l'on annulera la diffrence.

Pourquoi le conflit est-il invitable ?


Parce qu'il ne pourra jamais y avoir de neutralisation de la diffrence sexuelle. La dmocratie nous a introduits dans un cercle vicieux ; les uns disent : Ne parlons pas de la diffrence car on introduit l'ide de hirarchie et de discrimination, donc on fait le lit de la domination ; Page 23

nous sommes tous gaux. Cet universalisme, neutralit apparente, se traduit en fait par une non-reconnaissance des ingalits, c'est une position forte chez les dmocrates. L'autre position, diffrencialiste ou communautariste, est galement ambigu : ses avantages sont de souligner les discriminations, mais le danger consiste avancer que les femmes sont meilleures, ou qu'il n'y a que ce groupe d'exclues qui compte. Quand je mets l'aporie en avant, c'est pour dire : arrtons de jouer un mauvais scnario qui nous pige de toute faon. De mme, arrtons de dire qu'il n'y aura plus jamais de conflits entre les hommes et les femmes. Les discriminations restent flagrantes : actuellement les femmes sont massivement touches par la crise conomique qui les envoie la pauvret. En France, nous sommes les derniers d'Europe en ce qui concerne la reprsentation politique des femmes. Il y a donc ncessairement du conflit, familial, conjugal, conomique, politique... Mais c'est en fait une position philosophique que d'tre sans cesse dans un rapport de mouvance. Les relations de tension qui existent entre les tres, et les rajustements permanents qu'elles ncessitent, permettent l'expression de soi. Pour la question des sexes, c'est la mme chose que pour la question des races... Plutt que de nier les diffrences, il vaut mieux les identifier : soit on les cache au nom de la dmocratie et cela se retourne contre les exclus, soit on les exacerbe et il y a toujours un dsquilibre qui se cre. Le travail de construction de l'aporie passe par la reconnaissance du conflit.

Vous dites aussi que c'est en affirmant l'historicit de la diffrence des sexes que l'on pourra permettre de la penser et de dvelopper l'galit. Pouvez-vous expliciter ce propos ?
La diffrence des sexes travaille la pense mais aussi tout simplement l'histoire. On a longtemps fait l'histoire tout en entrinant une reprsentation masculine de la condition fminine, ou au plus en racontant l'ternelle domination des femmes, ou leurs tentatives de contourner l'oppression... Prenons un exemple qui pour moi est emblmatique, l'exclusion des femmes de la vie politique au lendemain de la Rvolution franaise. Mon hypothse est qu'un bouleversement du lien social est aussi un bouleversement du lien sexuel : si les femmes font la mme chose que nous, disent les dmocrates de 1800, il y aura confusion des sexes et perte de la diffrence, c'est--dire perte de l'ros et l'amour deviendra amiti... On ne pouvait pas se poser cette question-l tant que l'on n'tait pas entr dans l're dmocratique. Cette question est une question moderne. L'histoire est sexue. Quand Karl Marx critique l'homme propritaire bourgeois, on voit que cela ne fonctionne pas pour la femme : elle n'est pas propritaire, elle est dpendante... Si on rintroduit la diffrence des sexes dans l'histoire ou la philosophie, on s'aperoit que l'on fait voler en clats la reprsentation empirique et atemporelle d'une diffrence sexuelle. Ce n'est pas la mme chose de faire l'histoire des femmes et de rflchir la diffrence des sexes dans une reprsentation historique. Propos recueillis par Martine Fournier Page 24

Genevive Fraisse
Philosophe, directrice de recherche au CNRS. Auteure de nombreuses contributions sur la diffrence des sexes. A publi notamment : Muse de la raison. Dmocratie et exclusion des femmes en France, Gallimard, coll. Folio histoire , 1995, Les Femmes et leur histoire, Gallimard, 1998, La Controverse des sexes, Puf, 2001.

Petite chronique de la misogynie


La diffrence des sexes ne fut jamais un objet de la philosophie , explique Genevive Fraisse dans La Diffrence des sexes (Puf, 1996). Le moins que l'on puisse dire en effet, c'est qu'en vingt-cinq sicles, la grande majorit de ces messieurs les philosophes ont plutt brill par leur antifminisme, voire leur misogynie... Cela commence ds l'Antiquit grecque avec Platon et Aristote qui affirment tous deux l'ingalit des sexes. Aristote par exemple dclare : Le courage est une vertu de commandement et chez la femme une vertu de subordination ... Les Pres de l'Eglise ne se montrrent gure plus fministes. Au sein de l'Eglise chrtienne, la femme a longtemps t vue comme une crature diabolique. D'ailleurs, dans la Gense, n'estce pas Eve qui coute la voix du serpent (l'esprit du Mal) et fait croquer ce pauvre Adam le fruit dfendu ? Ne nous tonnons pas, donc, que Fnelon, en bon chrtien, se soit vertu montrer la faiblesse de la raison fminine : La raison d'une femme est dpendante (?) donc par dfinition, lie l'apprentissage de la vertu et des rgles de conduite. S'il fallait dcerner une palme de la misogynie philosophique, elle reviendrait peut-tre Arthur Schopenhauer qui, toute sa vie, a dclin sa haine des femmes : Considrer la femme comme l'gale de l'homme, c'est partir de prsupposs qui sont faux. Emmanuel Kant ne serait pas mal plac non plus : Pour ce qui est des femmes instruites, elles usent des livres peu prs comme de leur montre ; elles la portent pour qu'on voie qu'elles en ont une ; peu importe qu' l'ordinaire, elle soit arrte ou ne soit pas rgle au soleil. Mais alors les philosophes ont-ils tous t des ennemis des femmes ? N'exagrons rien ! Certains d'entre eux ont dnonc leur assujettissement : Condorcet, Charles Fourier, Auguste Comte, John Stuart Mill, Karl Marx, John Dewey... N'en concluons pas que la philosophie du XIXe sicle fut entirement profministe. Toujours selon G. Fraisse, Sren Kierkegaard, l'un des premiers philosophes modernes introduire la pense de la diffrence sexuelle, avait proclam sa haine de l'mancipation fminine . Martine Fournier

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La diffrence des sexes est-elle culturelle ?


Martine Fournier Les diffrences entre hommes et femmes sont le produit de la socit et de la culture : c'est partir de ce postulat que les sciences humaines analysent les comportements et les rles de chacun et de chacune, questionnant la domination masculine. Aujourd'hui le genre dsigne bien plus qu'une classification grammaticale distinguant le fminin du masculin. Apparue rcemment dans le vocabulaire des sciences humaines, la notion de genre s'attache montrer que les diffrences entre les sexes ne sont pas seulement issues de la nature biologique, mais aussi ? et surtout ? d'une construction sociale et culturelle. On ne nat pas femme, on le devient , avait crit Simone de Beauvoir en 1949, dans un essai qui analysait les ingalits de statut entre hommes et femmes dans la socit (1). Se doutait-elle de l'impact de cette petite phrase, devenue le socle fondateur d'un nouveau concept qui allait engendrer un nombre considrable de travaux : les tudes sur le genre ? Ce n'est cependant qu' la fin des annes 1960, dans les travaux des fministes anglosaxonnes, qu'apparat le terme de gender (genre). Aux Etats-Unis, les women's studies bnficient ds cette poque d'un ancrage institutionnel ? enseignement et programmes d'tudes, revues et colloques... Dans un ouvrage considr comme fondateur, Sex, Gender and Society, la sociologue amricaine Ann Okley souligne la diffrence entre le sexe biologique et le sexe social . L'enjeu ? tout aussi politique que scientifique au dpart ? est de remettre en cause une idologie naturalisante liant les diffrences psychologiques, comportementales, sociales entre les hommes et les femmes des diffrences d'ordre biologique (2) .

Sciences de l'homme, sciences de la femme...


En France, depuis une dizaine d'annes, les tudes sur le genre sont reconnues comme un champ de recherche part entire, avec une assise institutionnelle au CNRS et dans les universits. Le nombre de revues et la production ditoriale sur la question attestent d'ailleurs de son dynamisme. Plusieurs facteurs ont favoris le dveloppement de ces travaux : l'afflux d'une part, partir des annes 1970, des femmes, tudiantes puis enseignantes l'universit, plus enclines explorer ces sujets ; paralllement, l'explosion des sciences sociales, avec une sociologie du travail fminin ou une anthropologie de la famille qui questionnaient les rles de chacun des sexes... Dans la sociologie du travail, par exemple, les femmes ont longtemps t invisibles. L'tude d'ateliers tayloriss, faite par Georges Friedmann en 1956, ne prend aucun moment en compte le fait que les ouvriers concerns sont des travailleuses (...). Beaucoup des ouvriers de la clbre manufacture des tabacs analyse par Michel Crozier taient des ouvrires... , souligne Margaret Maruani (3). Certes, dans les annes 1960, lorsque se dveloppe ce champ de recherche, les femmes sont moins prsentes dans la population active (32 %), et l'on baigne encore dans ce que la sociologue Viviane Isambert-Jamatti a appel l'idologie de la gardienne du foyer . Les choses changent partir des annes 1970. Les premires tudes fministes voient le travail fminin sous l'angle de l'exploitation capitaliste et patriarcale : usage particulier fait de la main-d'uvre fminine (rserve aux tches rptitives et les plus Page 26

dvalorises) et surtout, dvoilement du travail domestique. Dans une enqute clbre (4) ? longtemps voque dans la presse avec une ironie mordante ?, des sociologues dmontrent que le nombre d'heures consacres au travail domestique tait suprieur, en 1975, au nombre d'heures passes par les actifs dans le travail professionnel. En 1984, un ouvrage collectif, Le Sexe du travail(5), va devenir emblmatique d'une nouvelle manire d'envisager les activits des uns et des unes sous l'angle d'une division sexuelle et sociale du travail dans la socit. A partir de l, travaux et problmatiques se multiplient : on compare les trajectoires sociales et professionnelles des hommes et des femmes, la rpartition des activits domestiques, des stratgies familiales et professionnelles de chaque sexe, les ingalits de salaires, de mobilit ou de chmage... Dsormais, explique Michel Lallement (6), nous disposons d'un important matriau empirique qui, passant au peigne fin les rapports de genre, fournit des conclusions originales : constat de la reconstruction permanente des ingalits entre hommes et femmes sur le march du travail (tant du point de vue des salaires, des modes d'emploi, de la mobilit...), mise mal de certains lieux communs qui associent systmatiquement fminisation et dvalorisation d'une profession, (...) rle dterminant des contradictions identitaires qui psent sur les femmes cadres... Aujourd'hui, on peut dire que toutes les disciplines, de la littrature aux mathmatiques en passant par la psychologie ou l'conomie, sont questionnes par la problmatique du genre. Cependant, certains ethnologues et sociologues n'ont pas attendu l'ouverture de ces chantiers pour tenter de dcouvrir les ressorts de ces ingalits que gnraient les socits entre les deux sexes. L'anthropologie culturaliste et la sociologie (longtemps considre comme subversive, rappelons-le) sont toujours porteuses d'un message subliminal : ce que la socit a construit, elle peut le dconstruire ! Ainsi pourrait-il peut-tre en tre des ingalits et d'une domination masculine qui semblerait prenne depuis la nuit des temps. L-dessus cependant, leurs avis sont partags...

Identits sexues et strotypes sociaux


L'ethnologue Margaret Mead est considre comme l'une des premires, dans les sciences sociales, avoir, dans les annes 1930, soulign le caractre culturel et construit des identits de sexe. Son tude de terrain en Nouvelle-Guine l'amne comparer les diffrences de caractre des hommes et des femmes dans trois socits traditionnelles : chez les Arapesh, l'altruisme, la dlicatesse et l'amour des enfants sont des valeurs partages entre les hommes et les femmes ; chez les Mundugumor, ce sont au contraire l'agressivit et la violence qui prvalent ; alors que dans la tribu des Chambuli, les hommes sont des artistes, occups sduire les femmes qui, elles, dtiennent le pouvoir conomique. M. Mead qui, l'poque, veut battre en brche la notion d' ternel fminin , en conclut que c'est la culture qui faonne les identits (7). Nombre d'tudes psychologiques se sont depuis penches sur cette construction des identits sexues. La psychologie sociale, particulirement, a mis en vidence la prsence constante de strotypes dans les reprsentations sociales du masculin et du fminin. Un bb qui pleure (sur un cran) est vu comme triste si on a annonc qu'il s'agissait d'une fille, comme en colre si on le prsente comme tant un garon... Ds les premires semaines de la vie, explique le psychologue Alain Braconnier (8), les comportements des parents varient en fonction du sexe de leur enfant mais aussi de leur propre sexe : une mre par exemple, face la colre de son enfant, dira sa fille : Sois gentille mais Dfends-toi son garon. Page 27

Quant aux pres, souvent dtects comme invitant davantage l'enfant aux apprentissages sociaux, ils questionneraient davantage et menaceraient plus, surtout face leurs fils. Les strotypes de sexe sont visibles l'il nu lorsque l'on traverse le rayon jouet d'un grand magasin (rayon filles, poupes et couleur rose dominante ; rayon garons, engins motoriss et autres Star Wars, couleurs vives et fonces...). Ils ont galement t bien tudis en milieu scolaire o, d'une manire gnrale, la russite des filles est moins valorise que celle des garons. Il aura d'ailleurs fallu attendre une bonne vingtaine d'annes pour que l'on reconnaisse que, depuis les annes 1960, les filles devanaient les garons l'cole : Cette rgularit avait l'allure d'un scandale , raconte le sociologue Roger Establet, auteur avec son compre Christian Baudelot de Allez les filles ! (Seuil, 1992). Les deux sociologues avaient dj point, dans une analyse critique du Suicide d'Emile Durkheim, le peu de cas que faisait ce grand sociologue du fait que les femmes se suicidaient trois fois moins que les hommes, alors qu'il s'agissait de l'cart statistique le plus important parmi tous ceux qu'il avait mis en vidence (9)... Pendant longtemps, en effet, le point de vue qui a domin en sociologie tait un point de vue fonctionnaliste qui, selon Jacqueline Laufer, naturalisait la diffrence des sexes, en assignant sans se poser de question la sphre prive et la fonction d'ducation aux femmes et en rservant la sphre publique et professionnelle aux hommes (10). Dans les annes 1990, c'est un autre grand sociologue qui s'attaque l'analyse de la domination masculine. Comment expliquer la prennit de la vision androcentrique qui continue de rgir les rapports entre les sexes dans nos socits, s'est demand Pierre Bourdieu. Ce sociologue qui, tout au long de son uvre, s'est attach dnoncer les rapports de domination entre les individus, voit dans la domination masculine une construction sociale naturalise : les responsables seraient nos habitus (ces comportements et ces jugements incorpors jusque dans les manires d'utiliser son corps et dans les pratiques sexuelles de chacun et de chacune). Ayant intgr les habitus de leur sexe, les femmes oeuvreraient inconsciemment leur domination. L'artefact de l'homme viril et de la femme fminine ne serait alors pas prs de disparatre ! Le problme est que la dmonstration de P. Bourdieu s'appuie en grande partie sur le modle d'une socit traditionnelle, la socit kabyle des annes 1960 (qu'il observa lorsqu'il tait tudiant), et sur des exemples ? comme les livres de Virginia Woolf ? pris dans les socits bourgeoises du dbut du XXe sicle. En 1998, lorsqu'il publie ce livre (11), le statut des femmes a volu de manire spectaculaire, tant dans la vie publique que dans la sphre familiale. Mais pour P. Bourdieu, l'mancipation des femmes dont il avait t le tmoin ? et qu'il saluait cependant travers les luttes des mouvements fministes ? pesait peu par rapport la force implacable de nos habitus de sexe... Mais qu'est-ce qui est l'origine, se sont alors demand des anthropologues, de cette domination masculine qui se retrouve dans l'immense majorit des socits humaines ? A partir de ses travaux chez les Baruya de Nouvelle-Caldonie, Maurice Godelier a dcrit tout un ensemble de rituels et de pratiques symboliques qui, selon lui, tendent magnifier les hommes au dtriment des femmes (12) . Dans les mythes baruya, explique-t-il, qui tablissent une hirarchie entre le sperme (source de vie et de force) et le sang menstruel (substance destructrice et menaante), et sparent soigneusement l'initiation des garons de celle des filles, il y a l'ide qu'il fallait faire violence aux femmes pour (r)tablir l'ordre social et cosmique et que cette violence tournait autour des pouvoirs fminins de faire des enfants et particulirement des garons . Page 28

Franoise Hritier, de son ct, partir de l'tude de nombreux systmes de parent, a mis en vidence l'existence de ce qu'elle nomme une valence diffrentielle des sexes universellement reprable. Pour elle aussi, le grand moteur de la hirarchie entre les sexes est que les hommes sont privs de se reproduire l'identique , puisque les femmes donnent naissance aux filles mais aussi aux garons. Les raisons de la domination masculine viendraient donc d'une peur originelle des hommes devant ce pouvoir des femmes d'enfanter et de prenniser la vie... On retrouverait dans ces modles archaques les origines des violences faites aux femmes, mais aussi l'explication d'une rpartition des rles sexus dans lesquels le plaisir sexuel serait rserv aux hommes, tandis que les femmes, sous le contrle des hommes, seraient assignes la reproduction (13). Pour F. Hritier, la contraception va marquer une rupture radicale dans les rapports entre les sexes en donnant aux femmes le libre usage de leur corps.

Les tribulations de la notion de genre


Il faut bien admettre que toutes les lectures de la diffrence des sexes donnent lieu de manire incessante nombre de critiques, dbats et reconfigurations. Si les tudes de genre se sont d'abord focalises sur les femmes, il apparat aujourd'hui que l'mancipation et la transformation des rles sociaux des unes entranent une reconfiguration de ceux des autres, c'est--dire des hommes. L'attachement aux enfants, par exemple, est-il spcifiquement le fait des mres ? Le travail est-il, comme on l'a longtemps suggr, le principal facteur des identits masculines ? Existe-t-il des qualits fminines (altruisme, sollicitude) et masculines (comptitivit, russite personnelle) rserves chacun des sexes ? Et de nouvelles questions surgissent en mme temps que s'observent des volutions tant dans la sphre publique, politique et professionnelle, que dans la vie des individus, des couples et des familles : quel est l'impact par exemple du nouvel investissement des pres dans l'ducation des enfants ? Si les travaux sur le masculin sont encore peu nombreux, ils commencent cependant se faire jour. Pour Daniel Welzer Lang, il existe aujourd'hui peu de spcialistes de la question : On a tellement conjugu l'histoire de l'Homme avec un grand H que l'on a oubli l'histoire des hommes , explique celui-ci. Et pour complter le tableau, il faut ajouter aussi que la notion de genre, au centre de dbats politiques et juridiques ? notamment aux Etats-Unis ? connat aujourd'hui des critiques, lies aux transformations induites par la libration sexuelle dans les socits contemporaines et la reconnaissance croissante d'identits sexues de plus en plus diverses : mouvements homosexuels, gays et lesbiennes et aujourd'hui identits transgenre. L'Amricaine Judith Butler (14) est considre comme l'une des fondatrices de la thorie queer, qui envisage une multiplicit d'identits sexues et veut dpasser la dichotomie tablie entre le masculin et le fminin et, par l mme, les sexualits htro et homo. Au total, les socits contemporaines s'achemineraient vers une pluralit de modles de vie ensemble, couples htro ou homo, adoption, familles recomposes ou enfants issus de diverses procrations... Et la notion de genre, d'abord lie la reconnaissance des identits fminines et masculines, proposerait alors une pluralit de modles dans lesquels le sexe que nous a octroy dame nature ne serait qu'une des composantes de l'identit sexue... NOTES 1 Page 29

[1] S. de Beauvoir, Le Deuxime Sexe, 1949, rd. Gallimard, 2003.

2 [2] D. Fougeyrollas-Schwebel, C. Plant, M. Riot-Sarcey et C. Zaidman (dir.), Le Genre comme catgorie d'analyse. Sociologie, histoire, littrature, L'Harmattan, 2003.

3 [3] J. Laufer, C. Marry et M. Maruani (dir.), Masculin-fminin. Questions pour les sciences de l'homme, Puf, 2001 ; M. Maruani (dir.), Les Nouvelles Frontires de l'ingalit. Hommes et femmes sur le march du travail, La Dcouverte, 1998.

4 [4] A. Chadeau et A. Fouquet, Peut-on mesurer le travail domestique ? , conomie et statistique, n 208, mars 1988.

5 [5] Collectif, Le Sexe du travail, Presses universitaires de Grenoble, 1984.

6 [6] M. Lallement, Quelques remarques propos de la place du genre dans la sociologie du travail en France , in J. Laufer, C. Marry et M. Maruani, Le Travail du genre. Les sciences sociales du travail l'preuve des diffrences de sexe, La Dcouverte, 2003.

7 [7] M. Mead, M?urs et sexualit en Ocanie, Terre humaine, 1993.

8 [8] A. Braconnier, Le Sexe des motions, Odile Jacob, 1996. Page 30

9 [9] C. Baudelot, l'cole des femmes , in J. Laufer, C. Marry et M. Maruani (dir.), Le Travail du genre, op. cit.

10 [10] J. Laufer, Travail, carrires et organisations : du constat des ingalits la production de l'galit , in J. Laufer, C. Marry et M. Maruani (dir.), Masculin-fminin, op. cit.

11 [11] P. Bourdieu, La Domination masculine, Seuil, 1998.

12 [12] M. Godelier, Anthropologie et recherches fministes , in J. Laufer, C. Marry et M. Maruani (dir.), Le Travail du genre, op. cit.

13 [13] F. Hritier, Masculin-fminin, t. I, La Pense de la diffrence, Odile Jacob, 1996, et Masculin-fminin, t. II, Dissoudre la hirarchie, Odile Jacob, 2002. Voir galement l'entretien avec F. Hritier, Sciences Humaines, n 140, juillet 2003.

14 [14] J. Butler, Trouble dans le genre. Pour un fminisme de la subversion, La Dcouverte, 2005. REFERENCES

Ce texte est une version actualise de l'article La diffrence des sexes est-elle culturelle ? publi dans Sciences Humaines, n 146, fvrier 2004. Page 31

La diffrence des sexes est-elle naturelle ?


Jean-Franois Dortier Lui est plus agressif, elle plus sociable ; lui est volage, elle fidle ; lui est menteur, elle bavarde... Toutes ces ides reues sur les diffrences entre hommes et femmes correspondent pour les psychologues volutionnistes une ralit, lie l'histoire de l'espce. Le sexe est le prix que les femmes paient pour se marier. Le mariage est le prix que les hommes paient pour avoir du sexe , Dans l'ensemble, les femmes conduisent plus prudemment que les hommes , etc. Voil le genre de considrations que l'on trouve dans les petits livres d'Allan et Barbara Pease tels que Pourquoi les femmes ne savent pas lire les cartes routires(1). Depuis des dcennies maintenant, les sciences humaines s'emploient montrer que les vieux clichs sur l'ternel fminin et les diffrences naturelles entre hommes et femmes relvent d'une construction sociale qu'il convient de dnaturaliser . Or, voil que depuis quelques annes, des best-sellers reprenant les clichs les plus culs sur les diffrences entre sexes ornent les vitrines des libraires. Celui du psychologue gourou consultant familial John Gray (Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vnus, rd. J'ai lu, 2003) s'est vendu 15 millions d'exemplaires dans le monde et a t traduit en 40 langues. Ceux, dj cits, de A. et B. Pease le suivent de prs. Cette littrature de supermarch ne pourrait tre traite qu'avec un ddain ml de dsolation par les tenants de la construction sociale du genre , si elle ne s'appuyait pas sur des travaux ? beaucoup plus srieux ceux-l ? qui ont fait leur entre au sein mme des sciences humaines depuis quelques annes. Et ces travaux admettent l'existence d'une vritable diffrence naturelle entre hommes et femmes.

Cerveau d'homme, cerveau de femme ?


Parmi les ouvrages scientifiques figurent ceux de la psychologue canadienne Doreen Kimura, de l'universit Simon-Frazer (Vancouver, Canada), auteure de Cerveau d'homme, cerveau de femme ? (2), qui a men de nombreux travaux sur les diffrences cognitives entre sexes. Une partie de ses donnes sur les diffrences cognitives entre l'homme et la femme sont d'ailleurs connues depuis longtemps par les psychologues. Tout d'abord, il faut rappeler que le QI global des hommes et des femmes est le mme : 100 en moyenne. Mais les diffrences apparaissent lorsqu'on entre dans le dtail. Tout d'abord, la dispersion des notes est plus large chez les hommes, ce qui signifie qu'il y a la fois chez eux plus de surdous et plus de dbiles. Une autre diffrence concerne les meilleurs rsultats des hommes aux preuves logicomathmatiques, alors que les femmes sont meilleures dans les preuves verbales. Cette diffrence est observe depuis longtemps et valide par de nombreuses tudes. L'intrt des travaux de D. Kimura est qu'ils sont alls plus loin dans les comparaisons. Elle a notamment montr que la supriorit masculine en mathmatiques ne vaut que pour le raisonnement, les femmes tant meilleures en calcul. De mme, la supriorit avre des garons dans le domaine spatial n'est spcifique que pour les preuves de rotation mentale (et voil pourquoi les filles auraient donc plus de mal lire les cartes routires !). En revanche, elles savent se reprer tout aussi bien que les garons en utilisant comme indices les objets de l'environnement. Inversement, elle a remis en cause la lgendaire supriorit fminine en Page 32

matire de langage. Certes, il est tabli que les petites filles parlent plus tt, plus souvent et mieux que les petits garons et que globalement elles russissent bien dans les tests verbaux, mais cette supriorit est limite l'aisance verbale (retrouver rapidement ses mots) et non l'tendue du vocabulaire. De mme, si l'homme est meilleur dans les preuves de lancer, la femme le dpasse en habilet manuelle... Pour D. Kimura, il est clair que ces diffrences ont des causes biologiques lies l'organisation crbrale, lgrement diffrente selon les sexes. En tudiant certaines anomalies hormonales comme l'hyperplasie surrnale congnitale, ou CAH, qui produit un surcrot d'andrognes (hormones masculines) chez une fille, on constate que les performances cognitives sont modifies et se rapprochent de celles de l'autre sexe. D. Kimura s'inscrit dans un courant de recherche en plein essor aux Etats-Unis ? la psychologie volutionniste (PE) ? qui considre que le cerveau humain est un organe hyperspcialis qui a volu pour rsoudre des problmes adaptatifs (3). Si la configuration des cerveaux de l'homme et de la femme est lgrement diffrente, c'est qu'au cours de l'volution, ils n'ont pas eu tout fait les mmes contraintes en termes de survie et de reproduction. Passons des aptitudes cognitives au comportement. Est-il vrai que l'agressivit est une composante plus masculine que fminine ? Une grande enqute, mene au Canada en 1991 auprs d'enseignants qui notaient systmatiquement les comportements agressifs de diffrentes natures (bagarres, menaces physiques, destruction des biens d'autrui, agressions verbales), montre que les garons ont en moyenne trois fois plus de conduites d'agression (4). Des synthses d'tudes, plus probantes qu'une simple enqute, confirment globalement le constat : Les chercheurs ont dcouvert une diffrence sexuelle dans le degr d'agressivit. A tout ge, les garons se montrent plus agressifs, plus tranchants et plus dominants , note Helen Bee qui n'est pourtant en rien une tenante du camp volutionniste (5).

Agressivit masculine et sociabilit fminine


A quoi attribuer les causes de ces diffrences : effet de socialisation ou tendance inne ? Eleanor Maccoby, un des grands noms de la psychologie du dveloppement, avait publi ds 1974 un livre de rfrence rassemblant plus de 1 600 tudes internationales (6). Elle constatait dj que : l'agressivit est plus prononce chez les hommes que chez les femmes dans toutes les socits tudies ; ces diffrences s'expriment trs tt dans l'enfance ( un moment o les rles sociaux ne sont pas encore tablis) ; les mmes types de diffrences mles/femelles se retrouvent chez les grands primates ; ce degr d'agressivit est directement li au taux d'hormones sexuelles ? si on modifie ce taux exprimentalement, le comportement change. De ce constat, elle tirait la conclusion qu'il y a une forte composante biologique dans les conduites agressives. Constat qui n'est bien sr pas exclusif d'autres influences culturelles et familiales qui peuvent s'opposer ou au contraire favoriser le dveloppement de ces tendances. Si les garons sont plus agressifs, les filles sont en revanche connues pour tre plus sociables. L encore, depuis trente ans, de nombreuses recherches, utilisant de nombreux indices dus l'observation directe des petits (dure du contact visuel, rponse la dtresse d'autrui, temps pass regarder les autres, etc.), sur l'apparition des comportements prosociaux (l'empathie, la sociabilit, l'intrt pour les autres) confirment le fait. Qu'il s'agisse de tests d'autovaluation, de tests de personnalit, de jeux collectifs pour les enfants, toutes les donnes concordent. Les filles manifestent une plus grande prcocit et implication dans les relations sociales. Ds l'ge de 6 mois, elles ont une plus grande attention et une meilleure reconnaissance des visages. R.M. Simmer a montr qu' 12 mois, les petites Page 33

filles ragissent plus fortement la dtresse d'autrui : elles ont tendance pleurer plus souvent et plus longtemps que les petits garons quand un autre enfant pleure. Cette tendance se renforant avec l'ge, donc avec la socialisation, il est impossible de ne pas considrer que ces prdispositions naturelles soient affermies par l'ducation et les interactions (mme si la part relative de chaque facteur est difficile dterminer). Les chercheurs constatent par ailleurs que, dans les groupes de pairs et les jeux d'enfants, les filles sont plus empathiques, manifestent plus d'intrt au bien-tre des autres et dveloppent plus de relations d'intimit et de support social et motionnel que les garons entre eux (dont les relations sont plus centres sur l'action, le contrle du groupe). Ces diffrences garons/filles se retrouvent autant dans les socits prindustrielles que dans les socits industrielles (7).

Des comportements amoureux diffrencis


Un autre domaine, sulfureux, des diffrences hommes/femmes concerne les comportements amoureux. Les ides reues veulent que l'homme soit attir par le sexe et la femme par l'amour, que les hommes parlent pour coucher et que les femmes couchent pour trouver quelqu'un qui parler... Or la psychologie volutionniste semble vouloir confirmer en partie ces vieux clichs ; mais en partant d'une base beaucoup plus srieuse : la thorie de l'volution de Charles Darwin. En matire sexuelle, mles et femelles doivent adopter des stratgies diffrentes pour assurer leur reproduction. Chez les mammifres, le mle peut s'assurer une large descendance en multipliant le nombre de ses partenaires. La femelle en revanche porte les petits, les met au monde, les allaite... Elle ne peut pas tre aussi volage, car le cot de la reproduction est beaucoup plus lev. Il lui faut donc tre beaucoup plus slective dans ses choix : elle doit s'assurer de trouver un bon mle qui soit la fois un bon gniteur, mais aussi un individu protecteur, qui restera prs d'elle pour l'aider. Hritires de cette nature mammifre, les femelles humaines seraient donc encore en partie tributaires de cette volution des conduites. Voil pourquoi les mles humains seraient plus enclins au vagabondage sexuel. La femme, elle, serait au contraire plus restrictive dans ses choix. Le psychologue volutionniste David Buss a men de nombreuses enqutes dans plusieurs socits, qui tendent prouver que chez les humains, les stratgies sexuelles sont effectivement trs diffrentes selon le sexe (8). Les hommes se laisseraient facilement attirer par une proposition de passage, les femmes seraient plus rticentes se donner... Les hommes seraient surtout sduits par le physique de la femme (dont les canons de beaut sont assez universels et correspondent ceux d'une jeune femme fertile), les femmes accorderaient plus de poids aux qualits morales, la personnalit et au statut du partenaire. L'homme volage et la femme fidle, l'homme pornographe et la femme romantique : ces annes rcentes, dans les rangs mmes de la PE, des chercheurs se sont levs contre ces modles un peu trop machistes et conservateurs. C'est le cas de la sociobiologiste Sarah Blaffer Hrdy, qui a montr que ni l'instinct maternel ni la fidlit fminine ne correspondaient des logiques aussi implacables (9). Y compris dans le monde animal, on observe de nombreux cas d'infidlit fminine. Dans le monde des oiseaux par exemple, dont 90 % des espces sont monogames, la fidlit est toute relative, puisque de 20 30 % des ufs fconds ne l'ont pas t par le brave pre oiseau qui s'occupe du nid. Des observations chez les primates nous montrent que lorsque le mle dominant a le dos tourn, nombre de femelles rceptives n'hsitent pas s'abandonner de jeunes prtendants... Si les humains sont tributaires d'une nature animale, celle-ci n'est donc pas aussi rive ses modles de conduites, ni aussi strotype qu'on le croit. Anne Campbell, elle aussi tenante de l'approche Page 34

volutionniste, a voulu montrer que la comptition ne se trouve pas que du ct des hommes. Ayant tudi nagure la place des femmes dans les bandes de dlinquants en Angleterre, elle soutient dans son livre, A Mind of Her Own(10), avec force exemples anthropologiques et thologiques, que les femmes aussi savent tre agressives, et pas simplement pour protger leurs petits. La comptition sexuelle laquelle elles se livrent se manifeste par des agressions verbales, de la jalousie et la formation de clans hostiles qui n'ont rien envier la lgendaire brutalit masculine. Crpages de chignon , langues de vipre et mesquineries fminines ..., l encore, les opposants de la PE y verront la justification de vieux strotypes... Le psychologue David C. Geary, de l'universit du Missouri, a tent d'intgrer toutes les tudes sur les diffrences cognitives et comportementales entre hommes et femmes dans un schma volutionniste global. Dans son livre Hommes, femmes (11), il soutient que ces diffrences s'expliquent par un mode de contrle sur l'environnement selon les sexes. Un philosophe dirait qu'hommes et femmes ont un rapport au monde diffrent. Si les filles matrisent mieux le langage, valorisent plus les relations interpersonnelles, si elles sont plus maternelles et plus sensibles aux odeurs, etc., c'est parce que l'volution les a faonnes ainsi : chez tous les mammifres, on observe que c'est autour des femelles que s'organise le noyau familial (puisqu'elles portent, mettent au monde, nourrissent et soignent les petits) et, plus gnralement, que se forment des liens stables au sein des groupes. De leur ct, si les hommes ont un meilleur sens de l'orientation, de meilleures aptitudes physiques, c'est suite une longue slection naturelle qui leur a permis de dvelopper un instinct de chasseur ; s'ils sont plus agressifs et dominateurs, c'est parce que la slection sexuelle les pousse se conduire ainsi ; dans la nature, la comptition entre mles est la rgle. Et elle le resterait donc chez les humains...

Science ou idologie ?
L'homme frivole, la femme constante ; lui comptiteur, agressif et goste, elle sensible, maternelle et altruiste ; lui ingnieur dans l'me, elle littraire... Et tout cela faonn par des millions d'annes d'volution ? On se doute que les analystes volutionnistes se sont attir les foudres des courants culturalistes, qui y voient la rsurgence de vieux oripeaux idologiques sous les habits neufs de la science. Roger N. Lancaster, professeur d'anthropologie et de cultural studies, voit travers l'essor parallle des ouvrages de psychologie populaire (sur Mars et Vnus) et de la PE, et mme des sitcoms (du type Un gars, une fille ), la formation d'une nouvelle constellation idologique qui tend ractiver des fables naturalistes et essentialistes sur la nature humaine, complaisamment rapportes par la presse (12). Ce quoi les volutionnistes rpondent que les diffrences observes entre hommes et femmes sont statistiques et non systmatiques ? elles ne font qu'exprimer des tendances, et non pas deux essences ternelles (13) ; que l'existence de dterminismes biologiques n'est pas incompatible avec des influences sociales et culturelles, tout aussi importantes (14) ; que ce constat de diffrences n'autorise en rien qu'on les justifie du point de vue du droit (15) ; enfin, que c'est le propre de la dmarche idologique de vouloir subordonner les faits ce qui parat moralement juste, de vouloir soumettre les donnes de la science au politiquement correct (16). Paradoxalement, on trouve beaucoup de femmes et mme de fministes dans le camp volutionniste : on pourrait peut-tre y voir une ruse de la raison. Aujourd'hui, le constat d'une diffrence naturelle hommes/femmes ? si elle tait avre ? ne va plus dans le sens d'une vieille idologie conservatrice masculine. Les valeurs du mle dominateur et agressif semblent nettement dpasses au regard des valeurs fminines de sociabilit et d'humanisme. Dans cette perspective, le sexisme pourrait changer de camp. L'homme pourrait faire figure de Page 35

primate attard sur le chemin de l'volution, et la femme de spcimen beaucoup plus en avance par rapport nos critres d'humanit. La femme serait-elle ds lors le propre de l'homme , comme le suggre le psychologue et thologue Rolf Schppi ? Ou mieux ? Comme l'a dit le pote : La femme est l'avenir de l'homme. NOTES 1 [1] A. et B. Pease, Pourquoi les hommes... Pourquoi les femmes..., coffret 4 titres, First ditions, 2003.

2 [2] D. Kimura, Cerveau d'homme, cerveau de femme ?, Odile Jacob, 2001.

3 [3] Voir J.-F. Dortier, La nature humaine redcouverte , Sciences Humaines, n 139, juin 2003.

4 [4] D.R. Offord, M.C. Boyle et Y.A. Racine, The epidemiology of antisocial behavior in childhood and adolescence , in D.J. Pepler et K.H. Rubin (dir.), The Development and Treatment of Childhood Agression, L. Erlbaum Associates, 1991.

5 [5] H. Bee, Psychologie du dveloppement. Les ges de la vie, De Boeck, 2000.

6 [6] E. Maccoby et C.N. Jacklin, The Psychology of Sex Differences, Stanford University Press, 1974.

7 Page 36

[7] B.B. Whiting et C.P. Edwards, Children of Different Worlds: The formation of social behavior, Harvard University Press, 1988.

8 [8] D. Buss, The Evolution of Desire: Strategies of human mating, Basic Books, 1994.

9 [9] S. Blaffer Hrdy, Les Instincts maternels, Payot, 2002.

10 [10] A. Campbell, A Mind of Her Own: The evolutionary psychology of women, Oxford University Press, 2002.

11 [11] D.C. Geary, Hommes, femmes. L'volution des diffrences sexuelles humaines, De Boeck, 2003.

12 [12] R.N. Lancaster, The Trouble with Nature: Sex in science and popular culture, University of California Press, 2003.

13 [13] A. Campbell, op. cit.

14 [14] S. Pinker, The Blank Slate: The modern denial of human nature, Viking, 2002.

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15 [15] R. Schppi, La femme est le propre de l'homme. De l'thologie animale la nature humaine, Odile Jacob, 2002.

16 [16] D. Kimura, op. cit.

REFERENCES

Ce texte est une version actualise de l'article La diffrence des sexes est-elle naturelle ? publi dans Sciences Humaines, n 146, fvrier 2004.

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Questions de sexe, questions de genre


Slection sexuelle : macho ou gentleman ?
Dans The Descent of Man (1871), Charles Darwin cherche expliquer pourquoi il y a parfois de fortes diffrences morphologiques entre mle et femelle (dimorphisme sexuel) au sein d'une mme espce : comment se fait-il que les cerfs ont des bois et pas les biches ? Pourquoi le plumage des oiseaux est-il si diffrent entre mles et femelles ? Pourquoi, chez les primates, le lion, le babouin, l'orque, le dromadaire, etc. le mle a-t-il une taille bien suprieure la femelle ? Cela ne peut tre d la slection naturelle, argumente C. Darwin, puisque cette slection doit s'exercer de la mme faon sur les membres de l'espce. Il avance un autre mcanisme : la slection sexuelle, se manifestant dans le monde animal de deux faons, que l'on peut rsumer par la stratgie du macho , oppose celle du gentleman . Chez les animaux qui se disputent la femelle par combat, les mles sont dots d'armes : musculature puissante, bois du cerf, ergots du coq. Sur le plan comportemental, cela se traduit par une agressivit plus forte des mles. On constate une corrlation entre un fort dimorphisme sexuel (diffrence de taille entre mle et femelle) et la structure sociale en harem , o un mle dominant s'approprie l'issue d'un combat un groupe de femelles (cas des lions, des babouins, etc.). L'autre grande stratgie est celle du gentleman. Elle est surtout adopte par les oiseaux (souvent monogames). Le mle cherche sduire par son chant, par l'attraction physique (le plumage des mles chez les paons, perroquets ou paradisiers est plus flamboyant que celui des femelles), par des parades de sduction, des petits cadeaux (le faucon apporte des proies celle qu'il convoite) ou en construisant un nid pour accueillir la bien-aime. C. Darwin envisageait la slection sexuelle surtout du point de vue de la stratgie des mles. Aujourd'hui, les spcialistes s'intressent de prs aux stratgies des femelles, qui sont loin de se comporter en sujet passif subjugu par le premier macho ou courtisan venu.

Catgorie : femme
Claude Dupont ? C'est une fille, assez jolie d'ailleurs, qui s'y connat trs bien en informatique. Claude Dupont ? Il est trs sympa et s'y connat trs bien en informatique... S'y prend-on de la mme manire pour dcrire les femmes et les hommes ? Marie-Claude Hurtig et Marie-France Pichevin, psychologues au Centre de recherche en psychologie cognitive (CNRS), se sont livres plusieurs exprimentations sur des tudiants pour analyser la place de l'information relative au sexe dans la perception des individus. Dans 80 % des cas, le sexe est le premier indice mentionn, avant l'ge (62 %). Lorsque le sujet dcrit est une femme, le sexe est mentionn en premier lieu. Les stratgies de description varient selon le sexe du sujet. Si les hommes sont qualifis l'aide des traits distinctifs et individualisants , expressions ou caractristiques qui peuvent attester de la personnalit..., les femmes sont dcrites par des appartenances catgorielles : C'est une femme, jeune, brune... Page 39

En conclusion, les femmes mobiliseraient davantage ce que les psychologues appellent des schmas de genre , alors que les hommes seraient vus comme des individualits, sans que l'on estime ncessaire de spcifier leur sexe. Ces stratgies de description sont d'ailleurs utilises de manire similaire par les deux sexes...

Testostrone vs progestrone
La testostrone, hormone mle produite par les testicules, est-elle responsable de la plus grande agressivit masculine ? Les jeunes mles ne sont-ils pas ceux qui forment des bandes et se livrent des actes violents ? Les nombreuses tudes (publies notamment dans la revue amricaine Aggressive Behavior) montrent l'existence d'une corrlation statistique ? tant chez les humains que chez les autres espces ? entre testostrone et agressivit. Mais la relation de causalit n'est ni simple ni systmatique. Les vritables bagarres entre garons sont beaucoup plus frquentes chez les petits que chez les adolescents, contrairement ce que l'on pourrait penser. Et chez ces derniers, seule une petite minorit d'adolescents a rellement l'occasion de se battre au cours de la vie. En fait, la testostrone serait plutt lie la domination qu' l'agressivit. De plus, la relation entre hormone et comportement n'est pas sens unique. Le niveau de testostrone des mles varie selon leurs expriences. Chez les singes, une dfaite lors d'un combat pour la domination entrane une forte chute du niveau de testostrone, la victoire une nette lvation. Inversement, chez les filles, la production de progestrone (classe d'hormones spcifiquement fminines, produites par l'ovaire) est mise en relation avec les comportements maternels. En diminuant ou en augmentant exprimentalement le taux d'?strognes chez le rat, on peut stimuler ou inhiber ces conduites maternelles. Mais l encore, les spcialistes de psychobiologie se gardent bien d'tablir des relations mcaniques. Le comportement maternel dpend de bien d'autres facteurs que les seuls facteurs hormonaux (comme les expriences de l'enfance ou les traditions ducatives) ; et les pratiques maternelles effectives (comme la lactation ou son absence, la relation de proximit ou de non-proximit avec l'enfant) peuvent influencer en retour la production hormonale. La psychobiologie montre l'influence des hormones sur les conduites, mais n'en fait pas une cl explicative unique. Les relations ne sont jamais monocausales, les hommes et les femmes produisent tous les deux des hormones mles et femelles (en proportions diffrentes), et les relations hormones-conduites ne sont pas sens unique...

Sexe, genre et... transgressions


En gnral, dans nos socits, le genre se dtermine en fonction du sexe biologique. Pourvu d'organes masculins, le nouveau-n deviendra un garon et sera lev comme tel. Il arrive pourtant que le biologique se plie un vcu psychique ? dans le cas par exemple des travestis ou transsexuel(le)s dans les socits occidentales ? ou une norme culturelle. Chez les Inuits, ce phnomne est li la dfinition mme de la personne dans la socit. Tout nouveau-n, en effet, est cens faire revivre un anctre dont il reoit le nom et le statut en termes de parent. Que se passe-t-il lorsque le sexe du nouveau-n n'est pas celui de l'anctre ponyme ? Lorsque, par exemple, une petite fille est destine faire revivre son grand-pre ? Dans certaines communauts, on habille et on duque l'enfant selon le sexe de Page 40

l'anctre : la fille en garon, ou le garon en fille si en lui revit une grand-mre ? des enfants travestis en quelque sorte... C'est alors le genre qui symbolise le sexe. A la pubert, ces enfants seront invits, par une seconde transgression, reprendre leur sexe biologique en vue du mariage. Chez les Indiens d'Amrique du Nord, les berdaches (photo ci-contre) taient des travestis : la transgression du sexe (biologique) par le genre (social) se produisait en gnral la suite de rves ou de prfrences personnelles marques ds l'enfance. Ces individus, dont la diffrence tait officialise par la socit, taient gnralement dots de pouvoirs chamaniques et se mariaient avec des personnes de mme sexe ? mais de genre oppos au leur ?, ayant avec leur poux ou pouse des relations homosexuelles. Selon l'anthropologue Harriet Whitehead, les berdaches se conformaient une htrosexualit sociale plutt qu'anatomique ... Certaines socits africaines pratiquaient les mariages entre femmes ou entre hommes... Nicole-Claude Mathieu grne ainsi de multiples exemples qui montrent la variabilit des agencements cognitifs et la fragilit des frontires tablies entre les sexes . Autrement dit, on n'a pas toujours le genre de son sexe, on peut avoir le sexe de son genre, ou prendre le genre du sexe de l'autre, ou...

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Les gender studies : gense et dveloppements


Sandrine Teixido Apparues dans les annes 1970 aux tats-Unis, les gender studies ont profondment renouvel l'tude des rapports hommes/ femmes. Aujourd'hui, les tudes sur le genre se multiplient et revisitent l'ensemble des sciences humaines et sociales. Le concept de gender est n aux Etats-Unis dans les annes 1970 d'une rflexion autour du sexe et de l'utilisation de cette variable dans les recherches en sciences sociales. Le mouvement fministe, qui a pris de l'ampleur aprs la rvolution sexuelle, cherche faire entendre sa voix au sein des institutions de recherche. Il s'agit de faire reconnatre un engagement qui se veut de plus en plus une rflexion renouvele sur le monde. C'est un psychologue, Robert Stoller (1), qui popularise en 1968 une notion dj utilise par ses confrres amricains depuis le dbut des annes 1950 pour comprendre la sparation chez certains patients entre corps et identit. De l l'ide qu'il n'existe pas une relle correspondance entre le genre (masculin/fminin) et le sexe (homme/femme). Ds 1972, en s'appuyant sur l'articulation entre la nature et la culture dveloppe par l'anthropologue franais Claude Lvi-Strauss, la sociologue britannique Anne Oakley (2) renvoie le sexe au biologique et le genre au culturel. Les universitaires amricaines rcusent le rapprochement souvent effectu entre les femmes et la nature (principalement cause de leurs facults reproductives) alors que les hommes seraient du ct de la culture. Un retentissant article publi en 1974 par l'anthropologue Sherry Ortner (3) en rend les termes particulirement explicites : Femme est-il homme ce que nature est culture ? En anthropologie, c'est Margaret Mead que revient une premire rflexion sur les rles sexuels dans les annes 1930 (4). L'tude des rles assigns aux individus selon les sexes et des caractres proprement fminins et masculins permet de dgager l'apprentissage de ce qui a t donn par la nature.

Sexe fminin = moindre mle


Une fois le genre distingu du sexe, les chercheurs se concentrent sur les rapports homme/femme. L'historienne amricaine Joan W. Scott (5) incite voir plus loin qu'une simple opposition entre les sexes. Celle-ci doit tre considre comme problmatique et constituer, en tant que telle, un objet de recherche. Si le masculin et le fminin s'opposent de manire problmatique, c'est parce que se jouent entre eux des rapports de pouvoir o l'un domine l'autre. Mais si le genre est d'emble pens comme une construction sociale, il n'en est pas de mme du sexe, vu comme une donne naturelle ou plus probablement impense . C'est l'historien Thomas Laqueur qui dmontrera le caractre construit historiquement du sexe et de son articulation avec le genre. Dans La Fabrique du sexe (1992), il met en vidence la coexistence (voire la prdominance du premier sur le second) de deux systmes biologiques. Ainsi, pendant longtemps, le corps tait vu comme unisexe et le sexe fminin tait un moindre mle tandis que nous serions passs au XIXe sicle un systme fond sur la diffrence biologique des sexes. Une fois le sexe devenu tout aussi culturel que le genre, la sexualit devient aux yeux des chercheurs l'objet d'une nouvelle rflexion. L'influence du philosophe franais Michel Page 42

Foucault (particulirement dans la dcennie 1980 durant laquelle ses uvres ont t traduites aux Etats-Unis) est ici primordiale. Le genre est ainsi articul au pouvoir et sa mise en discours puis reli l'analyse de la sexualit et de ses normes. La fin des annes 1980 voit un dbut d'institutionnalisation. Emprunt au vocabulaire psychologique et mdical par la sociologie, le terme gagne d'autres disciplines comme l'histoire. Avant que le genre ne devienne un outil d'analyse, l'histoire des femmes s'attachait faire affleurer des rcits jusque-l invisibles, quitte prsenter les femmes de manire essentialiste, c'est--dire avec des caractristiques propres et immuables telles que des qualits motionnelles par exemple. L'analyse du genre ramne les spcificits prtendument fminines la lumire d'un moment et d'une socit donns. Ainsi, les tudes de genre permettront de reconnatre le caractre construit socialement des donnes historiques sur les femmes ainsi que celles sur les hommes. Si le genre rend visible le sexe fminin, il implique que l'homme ne soit plus neutre et gnral mais un individu sexu. A partir de ce constat a pu se dvelopper une histoire des hommes et des masculinits, principalement autour de la revue amricaine Men and Masculinities dirige par Michael Kimmel. Les questions autour du genre, de par leur nette dviation ds le milieu des annes 1980 vers la sexualit, ont contribu diviser les fministes en deux clans. Les plus radicales se sont attaches montrer le caractre oppressif de la hirarchie des sexes en termes de sexualit avec un avantage systmatique attribu l'homme, considr dans sa globalit comme un mle dominant.

Gays, lesbiennes, queers


D'autres, comme les Amricaines Rubin Gayle et Judith Butler, montrent que le rapport entre les sexes n'implique pas seulement une hirarchie entre les genres mais galement une injonction normative. En 1984, R. Gayle (6) largit la rflexion thorique aux sexualits qui chappent la norme comme le sadomasochisme ou la pornographie. J. Butler (7), en 1990, tente de poser un regard transversal qui inclut autant les femmes, les gays et les lesbiennes que d'autres minorits qui ne se rduisent aucune des deux premires catgories. Pour J. Butler, si le sexe est tout autant culturel que le genre, ce dernier s'entend comme un discours performatif sur lequel on pourrait agir et ainsi apporter des modifications aux habitus imposs par la socit. Cette grille d'analyse largit la recherche aux minorits telles que les homosexuels, les lesbiennes ou les transgenres. Les tudes de genre peuvent exister part entire puisque l'oppression ne concerne plus seulement les femmes, la domination n'manant pas uniquement des hommes mais du systme htrosexuel. Les tudes gay et lesbiennes, et plus tard la thorie queer, insisteront sur une analyse de la norme impose au genre ou non. Ainsi, le cas des lesbiennes peut tre analys sous l'angle du genre, en tant que femmes, comme au regard de la norme, en tant que dviantes. Le mouvement queer se joue de la multiplicit des identits sexuelles tablies selon les ncessits et les contingences. De mme, le travail de l'historien amricain George Chauncey (8) sur la culture gay new-yorkaise pendant l'entre-deux-guerres croise les paramtres du genre et de la sexualit de manire fructueuse. Il montre comment on est pass d'un systme du genre o la relation homosexuelle reposait sur les identits homme/femme (seul celui des deux hommes qui prsentait un comportement fminin tait stigmatis) un systme o l'homosexualit est juge l'aune de l'htrosexualit. Dans le second cas (correspondant la priode actuelle), tout homosexuel est stigmatis en regard de sa sexualit. L'historien a aussi mis au jour une coexistence des deux systmes dans le New York contemporain o certaines communauts latinos continueraient de fonctionner selon un binarisme de genre. Page 43

La greffe franaise
Le concept de genre a eu des difficults s'implanter en France, principalement cause d'une mfiance envers le fminisme amricain jug par trop communautariste et radical. Durant les annes 1980, l'universit franaise cherchait se prmunir contre le politique. De par leur ncessaire passage par le militantisme, les tudes fministes s'loignrent donc du cadre de la recherche. Les expressions rapports de sexe ou rapports sociaux de sexe ont longtemps t prfres la notion de genre juge trop floue. Ce vocabulaire est en adquation avec l'approche fministe matrialiste influence par l'cole marxiste qui caractrise la premire gnration de chercheuses dans les annes 1970, avec les sociologues Christine Delphy, Nicole-Claude Mathieu et Colette Guillaumin. Elles rejoignent le travail de dnaturalisation initi par les universitaires amricaines, principalement travers la remise en cause du travail domestique comme activit naturelle de la femme. C. Delphy centre sa rflexion sur l'oppression comme construction sociale. Elle s'oppose une vision diffrencialiste et identitaire qui voit les femmes comme un groupe homogne avec des caractristiques spcifiquement fminines. Elle inverse la problmatique initiale : la masculinit et la fminit ne peuvent expliquer la hirarchie et la domination, non moins que le sexe n'expliquerait le genre. Les groupes d'hommes et de femmes n'ont t constitus que parce que l'institution sociale de la hirarchie (et par l s'entend l'organisation sociale) est un principe premier, de mme que c'est le genre qui donne sens la caractristique physique du sexe (qui ne reclerait en soi aucun sens). Le concept de genre a rellement commenc se diffuser en France au milieu des annes 1990, lorsque la Communaut europenne s'est penche sur les questions de genre et de parit dans la recherche d'une galit effective. A partir de 1993, les dbats sur la parit incitent les travaux sur le genre prendre en compte le champ politique. Ds les annes 1970, les travaux de Janine Mossuz-Lavau (9) sur la visibilit des femmes en rapport au vote, aux lections et l'ligibilit ont permis un premier rapprochement entre les tudes de genre et le champ politique. La sociologie du travail achvera de convaincre de la ncessit de prendre en compte le sexe de manire systmatique. Dans ce cadre, on assiste, durant les annes 1990, la cration de modules de recherche spcifiques comme le Mage (March du travail et genre) autour de la sociologue Margaret Maruani qui, aprs s'tre intresse la division sexuelle du travail, analyse aujourd'hui la division sexuelle du march du travail. Que ce soit en histoire, en anthropologie ou aujourd'hui dans la plupart des sciences sociales, en France, le genre est l'objet d'un intrt grandissant au sein de l'universit alors qu'aux EtatsUnis, le concept utilis outrance semble avoir perdu sa force de provocation et sa valeur heuristique, c'est--dire qu'il ne permet plus de dcouvrir de nouvelles pistes de recherche ou de poser un regard neuf sur des thmes classiques. Les jeunes chercheurs franais qui s'intressent cette thmatique sont d'autant plus enthousiastes qu'ils se trouvent dgags du militantisme qui entravait la reconnaissance de leurs prdcesseurs. En ce sens, leur principal enjeu revient donner au genre un statut thorique dnu d'idologie au sein des sciences humaines Page 44

NOTES 1 [1] R. Stoller, Sex and Gender, Hogarth, 1968.

2 [2] A. Oakley, Sex, Gender, and Society, TempleSmith, 1972.

3 [3] S. Ortner, Is female to male as culture is to nature ? , in M. Zimbalist Ronaldo et L. Lamphere, Woman, Culture, and Society, Stanford University Press, 1974.

4 [4] M. Mead, Sex and Temperament in Three Primitive Societies, 1935, rd. Morrow Quill Paperbacks, 1980.

5 [5] J.W. Scott, Gender and the Politics of History, Columbia University Press, 1988.

6 [6] R. Gayle, Thinking Sex : Notes for a radical theory of the politics of sexuality, Routledge and Kegan, 1984.

7 [7] J. Butler, Gender Trouble : Feminism and the subversion of identity, Routledge, 1990.

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[8] G. Chauncey, Gay New York, 1890-1940, Fayard, 2003.

9 [9] J. Mossuz-Lavau et M. Sineau, Enqute sur les femmes et la politique en France, Puf, 1983.

REFERENCES

Ce texte est une version actualise de l'article Les gender studies publi dans Sciences Humaines, n 157, fvrier 2005.

France Simone de Beauvoir : la dnonciation d'une hirarchie


Dans Le Deuxime Sexe, Simone de Beauvoir (1908-1986) analyse les modalits sociologiques, psychologiques, conomiques de la hirarchie entre les sexes et montre l'universalit du rapport de domination des hommes sur les femmes, qu'elle invite user de leur libert pour sortir du rle de servante et de mre. Publi en 1953 aux Etats-Unis, ce livre va devenir un classique du fminisme et une rfrence dans la rflexion sur le genre. 1949 : Le Deuxime Sexe.

Michel Foucault : le construit des normes


Le philosophe franais Michel Foucault (1926-1984) devient une puissante rfrence, fournissant des outils utiliss par les chercheuses amricaines pour questionner le genre et le sexe. Son travail sera repris par les tenants de la thorie queer. Ses travaux font apparatre le caractre construit de la normativit htrosexuelle. 1969 : L'Archologie du savoir. 1976-1984 : Histoire de la sexualit.

Pierre Bourdieu : l'implacable domination masculine


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Pour le sociologue Pierre Bourdieu (1930-2002), qui s'est attach tout au long de son uvre dcrire les rapports de domination dans la socit et la violence symbolique qui en dcoule, les femmes ont intgr des habitus (comportements plus ou moins conscients et modes de pense) de sexe et, du coup, oeuvrent leur propre domination. La domination masculine devient ainsi une construction sociale naturalise qui, malgr le mouvement des femmes, n'est pas prte de disparatre. Cette analyse a provoqu l'indignation de nombreuses fministes. 1998 : La Domination masculine.

lisabeth Badinter : l'galit avant tout


Elisabeth Badinter dfend tout au long de son uvre une conception galitariste des deux sexes. L'amour maternel n'aurait rien de naturel ni d'instinctif (L'Amour en plus. Histoire de l'amour maternel XVIIe-XVIIIe sicle, 1980) ; chaque sexe a sa part de masculinit ou de fminit, et les socits sont de plus en plus androgynes. Dans le dbat sur la parit, elle faisait partie des opposantes toute mesure discriminatoire pour les femmes. Dans Fausse route, elle s'rige contre les tendances victimaires des fministes et raffirme son rejet de tout diffrencialisme. 1986 : L'un est l'autre.

Franoise Hritier : une valence diffrentielle des sexes


Dans Masculin/fminin. La pense de la diffrence (1996), Franoise Hritier constatait le caractre universel de la domination masculine, de la hirarchie hommes/femmes et de ce qu'elle appelle une valence diffrentielle des sexes . Dans un second volume, elle en dduit les conditions d'un vritable changement pour les femmes qui, selon elle, prend racine dans la matrise par les femmes de leur fcondit grce la contraception. 2002 : Masculin/fminin. Dissoudre la hirarchie.

tats-Unis Margaret Mead : une construction culturelle


Dans l'Amrique trs puritaine des annes 1930, l'anthropologue Margaret Mead (1901-1978), figure de proue du culturalisme, combat la notion d' ternel fminin . A partir de ses tudes de terrain en Ocanie, elle souligne le caractre culturel et construit des identits de sexe : dans certaines ethnies, la passivit et la sensibilit sont des caractristiques masculines... Elle reprend sa dmonstration, s'appuyant sur l'observation de la socit amricaine. 1948 : L'Un et l'Autre Sexe. Page 47

Carol Gilligan : une psychologie diffrencialiste


Selon Carol Gilligan, psychologue amricaine, professeure la New York University, femmes et hommes ont des fonctionnements psychologiques diffrents. Elle s'intresse particulirement aux conceptions de la morale chez les deux sexes : la femme a une thique de la sollicitude (empathie, protection, altruisme) tandis que l'homme aurait une thique de la justice (galit des gens, respect du droit), tout en tant proccups de leur statut hirarchique et de leur russite personnelle. 1986 : Une si grande diffrence.

Luce Irigaray : la contestation psychanalytique


Reprsentante ? avec Hlne Cixous ? de la contestation de la psychanalyse en tant que discipline patriarcale, Luce Irigaray dnonce l'imprialisme masculin de la philosophie occidentale. Sa recherche d'une nouvelle thique des rapports sexuels trouve un cho puissant parmi les reprsentantes fministes radicales outre-Atlantique. 1974 : Speculum. De l'autre femme.

Women's studies
Dans les annes 1960-1970, les women's studies se dveloppent dans les universits amricaines avec leurs laboratoires de recherche, leurs revues et leurs ditions... Fortement lies au mouvement fministe de l'poque, la plupart d'entre elles incarnent un fminisme radical , fortement teint d'un diffrencialisme qui plaide pour une sparation des sexes.

Joan Scott : genre et french feminism


L'historienne amricaine Joan Scott, professeure Princeton, a propos une dfinition rigoureuse de la notion de genre qui a permis celle-ci d'tre mieux accepte par les chercheurs franais. Dans le sillage de Michel Foucault et des philosophes de la dconstruction, elle prsente le poststructuralisme comme un outil pour ranalyser les phnomnes historiques, sociaux et culturels la lumire des discours et des reprsentations de la diffrence des sexes (ce courant est appel aux Etats-Unis french feminism). Elle est aussi l'auteure de plusieurs livres qui analysent les contradictions de l'universalisme rpublicain franais. 2005 : Parit ! L'universel et la diffrence des sexes.

Judith Butler : la thorie queer


Professeure de littrature compare Berkeley (Californie), Judith Butler devient, avec Eve Kosofsky Sedgwick, la thoricienne du mouvement queer. Elle s'oppose aux fministes qui dfinissent les femmes comme un groupe aux caractristiques communes, renforant ainsi le modle htrosexuel et binaire. Envisageant le genre comme une variable fluide, susceptible de changer selon le contexte et le moment, J. Butler en appelle une action subversive, le Page 48

gender trouble , qui invite entretenir une confusion et une profusion des identits. Pour elle, l'identit de genre peut tre sans cesse rinvente par les acteurs eux-mmes. 2005 : Trouble dans le genre. Pour un fminisme de la subversion.

Les gender studies


A partir des annes 1980, les travaux sur les femmes s'articulent autour de la notion de genre. Comment les reprsentations de chacun des sexes ont-elles particip de la domination masculine ? Des ingalits dans la socit ? De l'exclusion politique des femmes ?... Aux Etats-Unis puis en France et dans de nombreux pays, on assiste depuis quelques annes une explosion de travaux analysant les diffrences de traitement hommes/femmes, dans tous les domaines des sciences humaines et sociales : histoire, sociologie, anthropologie, psychologie et psychanalyse, conomie, sciences politiques, gographie... ou encore des travaux pluridisciplinaires. Paralllement, les tudes de genre suscitent de nouveaux courants de recherches : ? les men's studies (sur la construction du masculin et de la virilit) ; ? les gay et lesbian studies (sur l'homosexualit) ; ? les queer studies.

GENRE
D'origine anglo-saxonne (gender), le terme a d'abord t utilis dans les sciences mdicales, la psychologie et la sociologie, puis promu par l'histoire des femmes depuis les annes 1980. En France, on lui a longtemps prfr des expressions comme sexe social ou diffrence sociale des sexes . Aujourd'hui gnralis, le concept de genre s'inscrit dans une perspective constructiviste qui analyse les diffrences hommes/femmes (ingalits, hirarchies, domination masculine...) comme des constructions sociales et culturelles, et non comme dcoulant des diffrences de nature.

FMINISME DIFFRENCIALISTE
Branche du mouvement fministe qui postule une diffrence de nature entre le masculin et le fminin. Il existerait donc une essence fminine , dont dcouleraient des caractres fminins spcifiques et inns (des comportements fminins, une criture fminine...) et qui Page 49

justifierait des diffrences de traitement entre les sexes. Appeles parfois essentialistes (surtout par leurs dtracteurs), les fministes diffrencialistes revendiquent donc l'galit dans la diffrence.

FMINISME GALITARISTE
Pour les fministes galitaristes, appeles aussi universalistes , tous les tres humains sont des individus gaux, indpendamment des diffrences touchant aux traits physiques comme la couleur de peau ou le sexe. Les diffrences hommes/femmes sont donc le rsultat de rapports de pouvoir et de domination. La subordination des femmes est une production sociale et toute affirmation de spcificit fminine risque de donner des gages une hirarchisation. Le sexe doit donc tre dissoci des rles sociaux, politiques et symboliques dans la socit.

QUEER
Le terme queer apparat aux Etats-Unis ds l'entre-deux-guerres et dsigne de manire pjorative les homosexuels au comportement particulirement effmin. Aujourd'hui, le terme dsigne une thorie qui remet en cause toute norme, qu'elle soit de genre ou de sexe. Pour djouer les identits, les queers s'emploient brouiller toutes les classifications : sexualit htro- ou homosexuelle, gays, lesbiennes, transgenre, masculin-fminin..., pour insister sur la plasticit du rapport sexe-genre. L'identit n'est plus une essence mais une performance, elle est floue, bizarre et inclassable...

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Les filles l'cole : plus performantes mais moins comptitives


Entretien avec Catherine Marry On s'aperoit aujourd'hui que les filles ont de meilleures performances que les garons l'cole. Est-ce un phnomne vraiment nouveau ? Les recherches pionnires comme celles de Christian Baudelot et de Roger Establet et le dveloppement des valuations depuis les annes 1980 ont permis de rompre avec un discours un peu misrabiliste qui a longtemps mis l'accent sur l'infriorit scolaire des filles. Aujourd'hui, on sait que la russite des filles est un phnomne ancien que l'on n'avait tout simplement pas regard. Ds que les coles primaires leur ont t ouvertes, elles se sont rvles meilleures : au dbut du XXe sicle, elles sont dj plus nombreuses que les garons obtenir le certificat d'tudes. Aprs la Seconde Guerre mondiale, elles rattrapent puis dpassent en nombre les garons dans l'enseignement secondaire et suprieur. La mixit se gnralise progressivement dans les annes 1960 et, en 1976, devient obligatoire en France dans tous les degrs de l'enseignement par un dcret du ministre Ren Haby. A chaque fois qu'une nouvelle filire d'tudes s'ouvre elles ? le lyce, puis l'universit ?, les filles s'y engouffrent et obtiennent de meilleurs rsultats. Aujourd'hui, quelles que soient les filires (except certaines sections techniques et professionnelles), les filles ont un meilleur taux de russite au baccalaurat, obtiennent plus souvent des mentions et redoublent moins tous les niveaux des cursus... Elles arrivent ainsi plus jeunes l'universit et sont plus nombreuses par exemple russir leur Deug en deux ans (50 % contre 37 % des garons en 2000).

Et pourtant, on soutient souvent qu'elles sont moins doues dans les matires scientifiques...
Au XIXe sicle, on estimait que les filles taient inaptes au grec et au latin ? qui constituaient les disciplines reines des cursus d'excellence. Aujourd'hui, certains soutiennent qu'elles sont infrieures en mathmatiques. On touche l une question souvent idologique et toujours dbattue qui a suscit nombre d'tudes. Les rsultats sont manier avec prcaution tant ils varient selon les protocoles des enqutes. Il faut noter aussi leur variabilit dans le temps : au fur et mesure que les filles ont t mieux scolarises, leurs performances aux tests en mathmatiques ont rejoint celles des garons, les diffrences significatives ne s'exprimant qu'au moment de l'adolescence. Au total, les diffrences de comptences scientifiques entre filles et garons s'avrent extrmement tnues, bien infrieures en tout cas aux diffrences de russite en mathmatiques selon l'origine sociale. Il n'empche qu'on est l dans le domaine de croyances fortes et encore assez rpandues dans les familles, mais aussi chez les enseignants. Des observations dans les classes montrent que ceux-ci interprtent la russite des filles comme le produit d'un travail acharn, et celle des garons comme le fruit du talent ! Les lves adhrent eux-mmes ces strotypes trs prgnants qui font que les filles ne s'identifient pas aux reprsentations lies aux Page 51

mathmatiques : la virtuosit dans le maniement de l'abstraction, la rationalit sans faille, la crativit...

Les filles sont encore trs minoritaires dans les grandes coles et dans les cursus d'excellence qui mnent aux hautes sphres professionnelles. Comment expliquer ce paradoxe ?
Effectivement, c'est ce que la sociologue Marie Duru-Bellat analyse comme la consquence d' orientations moins rentables des filles toutes les tapes de leur cursus. Ds la classe de seconde indiffrencie, les filles, par exemple, choisissent des options moins rentables (langues vivantes ou arts plastiques plutt qu'informatique) ; elles optent aussi moins souvent, rsultats scolaires identiques, pour la filire scientifique d'excellence, bien que leur part y progresse constamment : 15 % des lves de terminale C dans les annes 1950, 45 % des lves de terminale S (maths-physique) aujourd'hui. Mais leur part s'tiole constamment au fil de ce cursus d'excellence : plus nombreuses en seconde gnrale (55 %), elles ne sont plus que 45 % en premire S, 25 % dans les classes prparatoires scientifiques dominante mathsphysique, 15 % Polytechnique. Dans les grandes coles, scientifiques mais aussi littraires (ENS) ou commerciales (HEC), les filles sont toujours moins nombreuses qu' l'universit. On peut avancer que les grandes coles, cres aux XVIIIe et XIXe sicles pour la formation des lites, restent le lieu par excellence du pouvoir, donc de la domination masculine. Les filles vivent les classes prparatoires scientifiques comme un monde de comptition agressive et virile, exigeant un investissement exclusif, qu'elles semblent refuser davantage que les garons. Lorsqu'on les interroge, mme si elles aiment beaucoup les mathmatiques, elles dclarent ne pas vouloir tout leur sacrifier sous prtexte que cette matire ouvre les portes des carrires les plus brillantes. On note chez les filles un rapport moins instrumental aux tudes. Et comme la pression sociale et familiale est moins forte sur elles que sur les garons, elles russissent davantage faire prvaloir leurs gots. En raison de la socialisation et des attentes diffrencies dont font l'objet l'un et l'autre sexe, les filles sont plus attires par (et diriges vers) les mtiers relationnels, sollicitant l'attention autrui : institutrice, infirmire, secrtaire, psychologue... Ces mtiers sont moins valoriss sur le plan social et salarial que les mtiers masculins exigeant un niveau quivalent d'tudes (techniciens de l'industrie, ingnieurs...). Les filles cependant ont fait une perce remarquable dans quelques filires trs slectives ouvrant sur des mtiers reconnus : l'Agro, l'Ecole nationale de la magistrature, les coles d'architecture, mdecine.

Faut-il remettre en question la mixit scolaire qui, selon un dbat rcent , nuirait tant aux filles qu'aux garons ?
Je pense que ce dbat est biais : ce qui a t discut, c'est le problme de la violence l'cole et les comportements de garons vis--vis des filles dans certains tablissements de quartiers dits sensibles . Il existe toujours un accord largement consensuel de tous les progressistes et fministes pour considrer la mixit et l'ouverture gale des scolarits aux deux sexes comme une avance des socits dmocratiques. Les historiennes ont d'ailleurs fait un beau Page 52

travail ces dernires annes sur les combats mens pour faire progresser la coducation tout au long du XXe sicle dans les pays industrialiss. NOTES 1 [1] C. Baudelot et R. Establet, Allez les filles !, Seuil, 1991.

2 [2] Voir C. Vidal et D. Benot-Browaeys, Cerveau, sexe et pouvoir, Belin, 2005.

3 [3] M. Duru-Bellat, L'cole des filles. Quelle formation pour quels rles sociaux ?, d. ract. L'Harmattan, 2004.

4 [4] Voir P. Molinier, L'nigme de la femme active. gosme, sexe et compassion, Payot, 2003.

5 [5] M. Fize, Les Piges de la mixit scolaire, Presses de la Renaissance, 2003.

6 [6] Voir C. Marry, Mixit scolaire : abondance des dbats, pnurie des recherches , dossier La mixit en question , Travail, genre et socits, n 11, avril 2004.

7 [7] Voir R. Rogers (dir.), La Mixit dans l'ducation. Enjeux passs et prsents, ENS ditions, 2004, et M. Zancarini-Fournel et F. Thbaud (coord.), dossier Coducation et mixit , Clio, n 18, automne 2003. Page 53

Propos recueillis par Martine Fournier

Catherine Marry
Directrice de recherche au CNRS, elle est notamment l'auteure de Les Femmes ingnieurs. Une rvolution respectueuse, Belin, 2004.

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Les mtiers ont-ils un sexe ?


Pascale Molinier Les chirurgiennes ont-elles droit la sollicitude dont les infirmires entourent les chirurgiens ? Les enqutes montrent qu'il n'en est rien. Pour se faire entendre, les femmes qui font des mtiers d'hommes doivent dployer d'autres stratgies. Imaginons une femme et un homme vtus de blanc entrant dans la chambre d'un malade l'hpital pour une premire visite mdicale. Il existe une forte probabilit pour que, du fond de son lit, cette personne s'adresse l'homme comme tant le docteur , mme si ce n'est pas le cas. Les reprsentations que nous nous faisons de la division sexuelle du travail sont tenaces. Au masculin sont associes les activits hautement valorises, celles qui laissent une large place au commandement, l'autonomie, la cration et l'originalit. Au fminin sont associes, outre le statut de subordonne, les activits de service, de soin, d'assistance, de soutien psychologique, ce que les Anglo-Saxons dsignent sous le terme gnrique de care work. Le concept de care est difficilement traduisible en franais ; il englobe en effet une constellation d'tats physiques ou mentaux et d'activits laborieuses en rapport avec la grossesse, l'levage et l'ducation des enfants, les soins des personnes, le travail domestique. En outre, le care dnote la dimension affective mobilise par ce type d'activits dont la plupart ncessitent d'tre ralises avec tendresse . Ces reprsentations traditionnelles sont conformes une ralit statistique. Les hommes et les femmes ont des destins sociaux diffrencis qui demeurent, en dpit d'volutions complexes et d'ailleurs non linaires, foncirement ingalitaires et non symtriques. Dans notre socit, les activits valorises (exerces par une majorit d'hommes) sont dotes d'une forte visibilit susceptible de les hausser au statut d'uvre reconnue par les autres, avec tous les bnfices identitaires qu'une telle reconnaissance procure. Il en va tout autrement pour le travail de care. Celui-ci se caractrise en effet par le fait qu'il ne s'objective pas dans le monde des choses et ne laisse pas de traces visibles, l'instar du travail domestique qui ne se voit que lorsqu'il n'est pas fait. Le travail de care est d'autant moins visible qu'il implique souvent, pour tre efficace, d'anticiper sur les besoins et la demande des autres. Le verre d'eau doit prcder la soif. Cette dimension de prvoyance est au fondement de ce que l'on appelle les savoir-faire discrets, ceux-ci apparaissant du mme coup comme l'expression gratuite et dsintresse de la bienveillance, voire de l'affection qu'une personne porte une autre. Le care ralis discrtement, surtout par des femmes, est une dimension fondamentale dans l'analyse de certaines activits masculines qui requirent une forte mobilisation psychique. Ainsi, par exemple, dans les cabinets d'avocats californiens, les assistantes juridiques effectuent un grand nombre de tches identiques celles des avocats, pour un salaire moindre. Mais, contrairement aux avocats dont on attend qu'ils se comportent comme des battants vis-vis de leurs adversaires, on attend des assistantes qu'elles prennent soin de leur patron ou qu'elles le maternent. Tche rendue particulirement ardue par la pression qui pse sur les avocats ; une bonne assistante tant celle qui peut le mieux supporter leurs angoisses et leurs sautes d'humeur (1). Or, il s'avre que les femmes qui exercent un mtier traditionnellement masculin n'chappent pas entirement aux attentes qui associent le care au fminin. C'est ce que suggrent des enqutes ralises aux Etats-Unis par l'anthropologue Joan Cassell auprs

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de chirurgiens et de chirurgiennes (2). Les rsultats sont croiss ici avec ceux d'enqutes en psychodynamique du travail, ralises en France dans le milieu hospitalier (3).

La chirurgie, un sport de combat ?


Trancher dans le corps d'un tre humain vivant ne va pas de soi du point de vue psychologique. Il faut pouvoir oublier la personne pour se concentrer sur ses organes. C'est une des fonctions des champs opratoires, qui recouvrent le corps de l'opr et en masquent le visage au chirurgien, de contribuer cet effacement. Toutefois, ceci ne suffit pas pour tenir l'cart la peur et l'apprhension, mais aussi les identifications ou les fantasmes, qui pourraient venir perturber la concentration ncessaire l'acte chirurgical. De ce point de vue, les conduites la hussarde repres chez les chirurgiens tats-uniens sont conformes ce que la psychodynamique du travail a mis en vidence, de son ct, propos des stratgies collectives de dfense dans les milieux de travail masculins risque. Dans la plupart des collectifs masculins tudis, il est une rgle dfensive de ne pas dire que l'on a peur, ou que l'on doute des dcisions que l'on prend. En substance, il s'agit de construire collectivement un dni de perception des dimensions de l'activit qui font souffrir. Cet interdit se structure en s'appuyant sur les ressources symboliques de la virilit. Un homme, un vrai , doit multiplier les dmonstrations de courage pour russir convaincre ceux qui travaillent avec lui et partagent les mmes risques, qu'il se matrise et mprise la peur. Sinon il n'est pas digne d'tre un homme. Le ressort psychologique de l'adhsion aux dfenses viriles est donc le dsir d'tre reconnu comme un homme par les autres hommes, avec toutes les promesses d'intgration professionnelle, mais aussi de succs amoureux que cela implique. Les dfenses agissent avant tout dans le registre d'une matrise symbolique des risques du mtier. Mais les risques, eux, sont toujours l. Les dfenses sont donc susceptibles d'tre dstabilises par le retour du rel . Il s'agit donc alors, autant que faire se peut, de se tenir l'cart de toutes les situations o la perception de la fragilit humaine pourrait s'exprimer et dstabiliser l'imaginaire de matrise du monde qui structure les dfenses viriles. Les chirurgiens sont aids en cela par la division du travail entre mdecins et infirmires, puisqu'il fait partie du rle propre de ces dernires d'tre l'coute des souffrances des patients et d'assurer auprs d'eux une prsence humaine et rassurante. Nous verrons que les infirmires effectuent galement un important travail de soutien psychologique auprs des chirurgiens eux-mmes. J. Cassell, aprs avoir men une premire tude sur les chirurgiens, dsirait savoir si les chirurgiennes se comportaient d'une manire aussi arrogante, audacieuse et guerrire que leurs collgues masculins, et si elles taient sanctionnes pour un tel manque de fminit . Son enqute montre que les chirurgiennes ne peuvent opter pour les dfenses viriles des chirurgiens qui vivent et pratiquent leur activit comme un sport de combat . Celles-ci doivent en effet faire face des attentes spcifiques qui ne vont pas sans les surprendre, ni les dranger. Et vous ne pouvez pas vous permettre de piquer une crise de mdecin ? , demande J. Cassell une chirurgienne. Non, on ne peut vraiment pas. Et j'ai appris a de la manire forte ! En piquant des crises ? Page 56

[Elle rit] En piquant des crises et en les piquant sans rsultat.

Infirmires : entre compassion et drision


La tentation de s'aligner sur le modle des conduites viriles tait donc premire. Mais c'tait sans compter les infirmires qui, confrontes une dcharge caractrielle de la part d'une femme, auraient tendance ralentir leur travail, voire pratiquer la grve du zle. Il en rsulte que les chirurgiennes sont en partie tenues d'inventer d'autres faons de manager leurs quipes, moins autoritaires, en tant plus l'coute des personnels que les chirurgiens. On voit que la prfrence accorde un management de type fminin (comprhensif) ressortit principalement des considrations pragmatiques : faire que le travail se droule au mieux. Ajoutons que le management fminin est, en premire intention, beaucoup plus coteux du point de vue psychologique puisque, la charge psychique de l'activit chirurgicale proprement dite, s'ajoute celle de se soucier des autres. Si les chirurgiennes consentent parfois se plier aux comportements attendus des femmes, ce n'est pas par servitude, mais par amour de la chirurgie. Qu'en est-il des infirmires ? Pourquoi semblent-elles mieux tolrer l'agressivit des hommes que celle des femmes ? Lors d'une premire sance d'enqute de psychodynamique du travail runissant des infirmires de services de chirurgie avec des infirmires du bloc opratoire, ces dernires commencent par se prsenter en annonant qu'elles font un travail bte dont il ne sera pas intressant de parler puisqu'elles ne feraient que passer les instruments .

Respecter les non-dits de la virilit


Et pourtant, elles sont intarissables, monopolisant presque tout le temps de parole imparti au groupe. Leur discours est une longue suite de revendications l'encontre des chirurgiens. Pas question, sans s'attirer leurs foudres, qu'elles aient faim, envie d'uriner, ou qu'elles soient fatigues par leur grossesse. Pas question non plus, si une intervention dlicate se prolonge, qu'elles sortent de salle parce qu'elles ont accompli leur nombre d'heures lgales. A leur charge de rprimer l'anxit croissante au fur et mesure que s'approche, se dpasse, l'heure de fermeture des coles. C'est bout de nerfs, ventre creux et vessie pleine, qu'elles courent ensuite chercher leurs enfants. La parole des infirmires panseuses est d'autant plus envahissante qu'elles ne peuvent s'empcher de se livrer de nombreuses digressions o elles stigmatisent par le menu les travers des chirurgiens. Voici qu'elles en viennent mme se lever afin de mieux mimer les chirurgiens brocards. La rage s'estompe, au profit de l'hilarit. C'est toute une humanit ridiculise, suante, secoue de tics, et pourtant persuade de sa grandeur et de sa dignit, qui s'incarne au travers du mdium de la drision. Et les infirmires, jouant la pantomime de la soubrette enjoue ou celle de la bonniche terrifie, ne sont pas en reste pour se moquer d'ellesmmes. Cela soulage , disent-elles, la fin, affales sur les chaises. Quant eux, disentelles, ils ne seraient jamais fatigus ! Mais la sortie du bloc, les infirmires des services connaissent les chirurgiens sous un tout autre jour. Quand elles les surprennent profondment endormis devant leur ordinateur, elles choisissent souvent de s'en aller... sur la pointe des pieds. Au travers du dbat que suscitent ces deux expriences contrastes, la complexit du travail des infirmires de bloc apparat peu peu. Elles sont capables de dchiffrer, par une Page 57

observation trs fine des gestes, mimiques, sueurs, rythme respiratoire des chirurgiens, les signes avant-coureurs de leur irritabilit et de la baisse de vigilance. Elles s'changent les tuyaux qui permettent de les aider se dtendre. Dans les moments de tension accrue, untel apprcie les plaisanteries de salle de garde, tel autre aime qu'on le questionne sur ses enfants, celui-l ne veut pas entendre le moindre souffle... Il apparat alors que l'activit des infirmires consiste frquemment anticiper aussi sur le geste opratoire, c'est--dire donner l'instrument avant qu'il ne soit demand, ce qui rend le travail du chirurgien un peu moins fatigant. Si les chirurgiens ne paraissent jamais fatigus, et s'ils peuvent (un peu) rcuprer, le travail de care des infirmires y est donc pour beaucoup, mme si parfois les chirurgiens n'en savent rien. Les savoir-faire discrets des infirmires respectent les non-dits de la virilit. La relation des infirmires avec les chirurgiens apparat ainsi beaucoup plus complexe et ambivalente que ne le laissait supposer l'explosion initiale de la rage et de la drision. D'autant qu'il y a parfois dans l'acte chirurgical une dimension proprement hroque qui force l'admiration. Les infirmires, tmoins privilgis de la dextrit et du courage des chirurgiens, encourent ainsi le risque d'tre sduites, leur corps dfendant, plus qu'elles ne le voudraient parfois. De surcrot, la subversion de la souffrance gnre par l'agressivit et l'irritabilit des chirurgiens en passe aussi par des jeux de sduction. La sduction ne se substitue pas la comptence, qui reste le critre principal sur lequel s'tablit rciproquement la confiance entre chirurgiens et infirmires. Ce point est capital. Mais les jeux de sduction temprent et adoucissent les rapports de travail. Entre ajustement motionnel, admiration, sduction et ressentiment, on ne s'tonnera donc pas que les infirmires se plaignent souvent de tout mlanger et d'avoir beaucoup de difficults tablir une frontire entre la femme et la professionnelle . Pourquoi, alors qu'on les sollicite pour parler de leur travail, les infirmires du bloc opratoire ont-elles tendance parler autant des chirurgiens ? Et quel est le statut de la moquerie ? Prcisment, cette parole collective fait partie des conditions qui leur permettent de supporter leur travail. Le mdium collectif de la drision et de l'autodrision joue ici un rle dterminant pour laborer et surmonter la souffrance que les chirurgiens infligent et les sentiments ambivalents qu'ils suscitent.

L'art d'tre chefe dans un collectif fminin


Encore faut-il comprendre que le travail joue dans ce processus de subversion un rle essentiel. La rage ne se calme qu' partir du moment o les infirmires sont d'accord pour excuser le chirurgien au nom de son savoir-faire. Ah ! oui, mais qu'est-ce qu'il travaille bien est le jugement partir duquel le ressentiment et la moquerie peuvent laisser place l'admiration mue et affectueuse. En s'accordant sur la qualit du travail des chirurgiens, les infirmires se prmunissent en partie du risque d'tre sduites titre individuel et, en s'autorisant l'admiration, en dpit des mauvais traitements infligs par les chirurgiens, elles construisent des rgles communes qui, tout en fixant des limites ce qui est tolrable au nom de l'efficacit du travail, permettent d'tablir une diffrenciation entre la femme et la professionnelle . Il ne leur reste plus, alors, qu' s'accorder pour naturaliser les dbordements caractriels des chirurgiens : Ils sont comme a parce qu'ils sont des hommes. On comprend que les infirmires ne puissent concder aux chirurgiennes de tels privilges sans remettre en question l'ensemble de leurs stratgies dfensives. La lgitimit toujours fragile des chirurgiennes au regard de leurs pairs devient ainsi un (petit) levier d'autonomie pour les personnels fminins. Page 58

Toutefois, il s'avre que les femmes, sous certaines conditions, acceptent l'autorit d'une des leurs. Tout au long d'une autre enqute ralise auprs d'un groupe de surveillantes, une femme, qui exerce en ranimation de nuit, s'est revendique comme le modle type de la surveillante gnrale vache , un brin psychorigide, trs exigeante envers ses personnels et toujours l'afft du moindre signe de laisser-aller, en particulier corporel et vestimentaire. Au moment o le groupe allait se sparer, voici qu'elle affirme que le travail en ranimation exerce une forte pression sur les personnels et qu'une bonne surveillante doit parfois savoir leur lcher la bride. Elle enchane alors avec l'histoire suivante. Ayant appris qu'elle prenait des cours de danse, les infirmires de son service sont arrives un beau soir avec des tutus de location et le pari qu'ainsi toutes affubles, elles l'entraneraient dans la danse. Projet pour le moins cocasse, compte tenu du caractre carr et de la silhouette bien enveloppe de la dame. Jouant de l'effet de contraste entre sa personne et la lgret attendue d'une ballerine, la narratrice russit nous rendre irrsistible l'vocation de toute la bande, voluant minuit pass dans les couloirs vitrs du service de ranimation. Mais l'histoire ne s'arrte pas l. Le lendemain, un patient fait part au mdecin de son tonnement d'avoir vu danser des femmes en tutu dans les couloirs..., ce qui lui vaudra un lger traitement aux neuroleptiques ! L'quipe de nuit n'avouera jamais l'origine de ce dlire . En acceptant de jouer le jeu, la surveillante montre qu'elle comprend les infirmires, leur souffrance et les modalits collectives de leur catharsis. Elle fait partie du mme monde vcu. Elle accepte qu'une activit exceptionnelle, entre gales, ait une valeur rconciliatrice qui annule les griefs et les rancunes. Le test est dcisif en ce qui concerne sa lgitimit et son autorit. Tout l'art consiste en assumer le ridicule sans cesser d'tre la chefe . L'aveu de vulnrabilit est congruent avec la fminit. Par diffrence avec un homme virilis, une femme peut se moquer d'elle-mme, faible femme . A travers des jeux et surtout des rcits parodiques, les infirmires encerclent et domestiquent le rel de la vulnrabilit humaine, en se moquant de leurs propres faiblesses et simultanment de la faiblesse des dominants, transformant de la sorte ces derniers en leurs semblables. Les stratgies collectives des infirmires visent construire une communaut de sensibilit o la faiblesse a droit de cit et o l'efficacit doit respecter la dimension affective de l'exprience humaine. Les chirurgiennes peuvent tre acceptes par le collectif infirmier, condition qu'elles-mmes adhrent l'autodrision fminine. Et c'est bien ce que semblent faire certaines chirurgiennes enqutes par J. Cassell. Comme cette femme qui estime avoir trouv le moyen infaillible d'obtenir un instrument manquant en salle. Elle dit sur un ton plaintif qui dclenche aussitt l'hilarit : Je donnerai un cent qui me trouvera une pince Kocher. C'est dire aussi que l'on peut inventer d'autres faons, moins guerrires, de faire de la chirurgie... Ce que nous appelons masculinit et fminit ne peut pas tre envisag comme des constructions fixes dfinitivement ds les premires annes de la vie. Il apparat, au contraire, que le travail est un mdiateur important dans le dveloppement et la stabilisation des conduites sexues. Si le travail de care et le souci des autres ont longtemps t rservs aux femmes dans l'univers professionnel, il ne devrait pas exister d'obstacle psychologique ce que les hommes aussi puissent s'y exercer. NOTES

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1 [1] J.-L. Pierce, Les motions au travail : le cas des assistantes juridiques , Travailler, n 9, 2002.

2 [2] J. Cassell, Diffrence par corps : les chirurgiennes , Les Cahiers du genre, n 29, 2000.

3 [3] L'enqute en psychodynamique du travail a pour but d'lucider les formes de souffrance dans le travail, comment les gens s'en dfendent et quelles sont les incidences de ces dfenses sur la qualit de la discussion concernant les difficults du travail. Voir C. Dejours, Travail. Usure mentale, 1993, 3e d. Bayard, 2000.

REFERENCES

Ce texte est une version actualise de l'article Les mtiers ont-ils un sexe ? , paru dans Sciences Humaines, n 146, fvrier 2004.

Pascale Molinier
Docteur en psychologie, matre de confrences au Centre national des arts et mtiers (Cnam), elle a notamment publi L'nigme de la femme active. Egosme, sexe et compassion, Payot, 2003.

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Les femmes travaillent beaucoup plus que les hommes...


Entretien avec Margaret Maruani De profonds changements ont eu lieu concernant le travail des femmes depuis un demisicle. Pouvez-vous rappeler les grandes volutions et faire le point sur la situation actuelle ? Il faut prciser que les femmes ont toujours travaill. Mais leur accs massif au salariat et donc l'autonomie conomique est une grande conqute de la fin du XXe sicle. Aujourd'hui, elles reprsentent 46 % de la population active, elles taient 34 % en 1960. L'essentiel de la croissance de l'activit conomique depuis cinquante ans en France est d aux femmes. En 1962, on comptait 6,7 millions de femmes actives pour 12,1 millions aujourd'hui. Dans la mme priode, les hommes sont passs de 12, 6 millions d'actifs 14,2 millions. Second changement : la scolarisation massive des filles depuis les annes 1970. A partir de cette date, elles ont rattrap et dpass les garons en termes de russite scolaire et universitaire. Elles sont plus nombreuses tre bachelires et diplmes de l'universit que les jeunes gens. Malgr tout, des ingalits persistent et mme se reconstruisent entre hommes et femmes sur le march du travail. Ces ingalits se lisent en matire de salaires : entre 15 et 25 % de moins pour les femmes (selon les secteurs et la manire de compter). En termes d'accs aux responsabilits, comme l'explique Jacqueline Laufer, le fameux plafond de verre existe toujours. Mme si le nombre de femmes cadres a beaucoup augment, il n'est pas proportionnel la valeur des diplmes obtenus par les filles. Enfin, le surchmage fminin continue se manifester : chez les moins de 25 ans par exemple, les chiffres montrent que l'accs au premier emploi est plus difficile pour elles. Les femmes mettent aussi beaucoup plus de temps que les hommes retrouver un emploi aprs un licenciement. Par ailleurs, la fourchette des mtiers socialement possibles pour les femmes reste toujours plus restreinte. La concentration des emplois fminins s'est aggrave depuis les annes 1980. En 2002, sur les 31 catgories socioprofessionnelles que distingue l'Insee, 60 % des emplois fminins sont regroups dans 6 d'entre elles (53 % en 1983) : il s'agit des employes (fonction publique, commerces, etc.), des personnels de services aux particuliers, des institutrices et des professions intermdiaires de la sant (les infirmires par exemple), soit au total 6,5 millions de femmes .

Pourtant, on a l'impression que les femmes investissent de plus en plus les mtiers anciennement rservs aux hommes : avocates, journalistes, chercheuses...
Toutes les femmes ne sont pas loges la mme enseigne. Les carts se sont aussi creuss entre elles. Nombre de diplmes de l'universit trouvent des emplois qualifis anciennement masculins. Ces mtiers ? magistrates, professeures, mdecins, etc. ? ne se sont d'ailleurs pas dvaloriss en se fminisant. Page 61

A l'autre extrmit de l'chelle sociale, cependant, les femmes se retrouvent cantonnes dans le salariat d'excution, dans ces mtiers typiquement fminins du secteur tertiaire ? vendeuses, caissires, aides mnagres... ?, souvent temps partiel et pour beaucoup en situation de sousemploi. En France aujourd'hui, les 3 millions de personnes qui travaillent pour un salaire mensuel infrieur au smic sont, 80 %, des femmes.

On constate que la France est un des pays d'Europe o le taux d'activit fminine est le plus lev, et en mme temps c'est aussi l'un des pays o le taux de fcondit est le plus haut. Comment expliquer ce paradoxe, prsent galement au Danemark, alors qu'en Allemagne ou en Italie, on retrouve une corrlation inverse (faibles taux d'activit et de fcondit) ?
On observe en effet une volont chez les Franaises de cumuler vie professionnelle, vie familiale, vie prive... Les tudes montrent mme que, lorsqu'elles sont au chmage, ces jeunes femmes retardent l'arrive d'un enfant. On dcouvre aujourd'hui cette corrlation mais, en France, elle existe depuis la fminisation du salariat dans les annes 1960. La croissance du taux d'activit fminine a t essentiellement le fait des jeunes mres de famille. Autre changement important : les femmes ont aujourd'hui des trajectoires professionnelles continues ? comme les hommes ? et n'interrompent plus leur carrire au moment de leur maternit, ce qui n'tait pas le cas dans les annes 1960. Le taux d'activit des femmes de 25 49 ans tait alors de 40 % ; il est de 80 % aujourd'hui.

Les Franaises auraient-elles alors une recette miracle pour concilier vie professionnelle et vie familiale ? Un changement dans les rapports hommes-femmes ? Un partage des tches plus quitable ? Ou alors sont-elles des superwomen qui grent allgrement ce que les sociologues ont appel la double journe de travail ?
Sur le partage des tches, les enqutes sont assez affligeantes : on a l'impression que rien n'a chang, les femmes assument toujours la trs grosse part du travail domestique et de soins aux enfants. Certainement, des choses ? difficilement quantifiables ? ont chang... Mais elles relvent plutt des mentalits que des pratiques concrtes ; il est certain que, si l'on ajoute travail professionnel et travail domestique, les femmes travaillent beaucoup plus que les hommes. NOTES

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1 [1] 60 % de la population active ayant un emploi. Le chiffre de 12,1 millions d'actifs inclut, lui, les chmeurs.

Propos recueillis par Martine Fournier

Margaret Maruani
Sociologue CSU/CNRS, elle a notamment dirig Femmes, genre et socits. L'tat des savoirs, La Dcouverte, 2005.

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...mais elles se heurtent toujours un plafond de verre


Entretien avec Jacqueline Laufer La progression des femmes cadres a t fulgurante ces vingt dernires annes. Quels facteurs ont jou dans l'accs des femmes ces emplois ? L'augmentation du nombre des cadres dans l'emploi total s'est accompagne d'une fminisation importante de cette catgorie. Selon l'enqute Emploi de l'Insee en 2002, les femmes constituent dsormais 38 % des cadres administratifs et commerciaux des entreprises et 36 % des cadres de la fonction publique. L'investissement des filles dans la russite scolaire est l'une des explications essentielles de cette fminisation des postes de cadres. Un second facteur a jou ici, c'est le dveloppement de nouvelles fonctions d'expertise : ressources humaines, communication, contrle de gestion, etc., fonctions d'expertise que l'on peut diffrencier des fonctions d'encadrement au sens classique du terme et qui peuvent conduire de nouveaux modles de carrire considrs comme plus compatibles avec une recherche d'quilibre entre investissement professionnel et familial. Cette fminisation des postes de cadres est d'ailleurs encore plus dveloppe dans le cas des jeunes gnrations : en 2002, les femmes reprsentent 22 % des jeunes ingnieurs et cadres techniques et mme 52 % des jeunes cadres administratifs et commerciaux de moins de 30 ans .

Des ingalits persistent-elles entre les cadres fminins et leurs homologues masculins ?
La fminisation de la catgorie des cadres demeure effectivement une fminisation diffrencie. Ainsi, les femmes demeurent minoritaires parmi les ingnieurs et cadres techniques o elles ne reprsentent que 16 %. Par ailleurs, les femmes cadres encadrent moins et des quipes plus petites. Leurs rmunrations demeurent en moyenne infrieures celles des hommes et cet cart augmente avec l'ge. A poste comparable, une femme est souvent moins paye qu'un homme et les femmes n'accdent pas aux mmes promotions que les hommes. Enfin, elles sont beaucoup plus rares dans les quipes dirigeantes. Cette proportion est d'environ 7 % si l'on considre le comptage que nous avions fait avec Annie Fouquet partir du guide 1996 du Nouvel Economiste qui regroupe les 30 000 dirigeants des 5 000 socits leaders en France. Mais derrire cette moyenne se cachent des disparits importantes entre secteurs d'activit. Les femmes dirigeantes sont plus nombreuses dans l'htellerie et la restauration (16 %) ou les cosmtiques et la communication (12 %) que dans le btiment et les travaux publics (3 %) . Comment peut-on esprer briser le plafond de verre auquel se heurtent toujours les femmes ? Page 64

Le plafond de verre signifie qu'il y a une ingalit de chances dans l'accs des femmes aux postes les plus levs. Une fois recrutes par les entreprises, elles sont dans le pipeline pour reprendre une expression anglo-saxonne, mais au fur et mesure que l'on monte dans la hirarchie, on voit que les femmes s'vaporent. Comment se construit cette raret ? Elle est en particulier le fruit de processus de gestion de carrire qui demeurent producteurs de diffrence entre hommes et femmes. Ainsi leur moindre prsence dans certains postes oprationnels et d'encadrement, des critres de potentiel trop rigidement associs des normes d'ge, une organisation du temps de travail encore fonde pour certains postes sur un modle de la disponibilit totale, des exigences de mobilit gographique qui n'intgrent pas les contraintes des couples double carrire, autant de facteurs qui creusent les ingalits hommes-femmes et qui participent de la construction du plafond de verre . Les entreprises sont dsormais plus nombreuses vouloir se proccuper de ces questions et laborer des plans d'action pour diminuer les obstacles que les femmes rencontrent dans leur carrire et pour amliorer la mixit du management : sensibilisation des managers et des gestionnaires de carrire, actions de mentoring et de coaching, mesures destines faire voluer les mentalits quant la participation des femmes aux sphres du pouvoir, meilleure organisation des congs de maternit, dveloppement de services destins faciliter la vie quotidienne. NOTES 1 [1] J. Laufer, S. Pochic, Carrires au fminin et au masculin , in A. Karvar et L. Rouban (dir.), Les Cadres au travail. Les nouvelles rgles du jeu, La Dcouverte, 2004.

2 [2] J. Laufer, A. Fouquet, A l'preuve de la fminisation in P. Bouffartigue (dir.), Cadres. La grande rupture, La Dcouverte, 2001.

3 [3] J. Laufer, La construction du plafond de verre : le cas des femmes cadres potentiel , Travail et emploi, n 102, avril-juin 2005.

REFERENCES

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Ce texte est une version actualise de l'entretien tre une femme cadre , publi dans Sciences Humaines, n 148, avril 2004. Propos recueillis par Evelyne Jardin

Jacqueline Laufer
Professeure HEC, elle a collabor l'ouvrage Cadres. La grande rupture, sous la direction de Paul Bouffartigue, La Dcouverte, 2001, et a dirig, avec Margaret Maruani et Catherine Marry, Le Travail du genre. Les sciences sociales l'preuve de la diffrence des sexes, La Dcouverte, 2003

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Sur les chemins du pouvoir


Franoise Barret-Ducrocq Voici bientt dix ans, deux auteures publiaient une vaste enqute dans laquelle elles interrogeaient des femmes qui avaient atteint les hautes sphres du pouvoir, politique ou intellectuel. Cette analyse de quelques pionnires qui ont ouvert la voie de nombreuses femmes n'a rien perdu de sa pertinence. Les femmes qui occupent aujourd'hui des postes de responsabilit et de commandement ne se reconnaissent pas de modle, en particulier de modle qui conjugue la fois vie publique et vie prive. C'est l'une des conclusions qui ressort d'une vaste enqute que j'ai mene avec Evelyne Pisier, professeure de droit l'universit Paris-I, auprs d'une centaine de femmes scientifiques, journalistes, universitaires, chefs d'entreprise, etc. ayant atteint les sommets au sein de leur fonction respective (1). En effet, il n'existe dans les mmoires et les rcits scolaires ou familiaux que deux types de modles : celui de la femme admirable traditionnelle, confine la sphre domestique, et celui de l'homme, dont la russite projette prestige et pouvoir dans la sphre publique. Alors que les bibliothques regorgent de biographies masculines exemplaires ? soldats, explorateurs, mdecins, prtres, ingnieurs, crivains, professeurs, capitaines d'industrie ?, rcits inspirs par la vanit humaine ou par la volont affiche d'hagiographie, les exemples de femmes ayant eu une vie publique significative sont jusqu' il y a peu rests rares, l'exception de quelques cas aristocratiques (et souvent mconnus) et de figures emblmatiques comme Jeanne d'Arc, Marie Curie ou Simone de Beauvoir. Ds lors, comment procder lorsque l'on est une brillante lve l'cole, puis au lyce, et que l'on a la tte pleine d'ides, d'ambitions et de rves ? Toutes rpondent qu'elles ont navigu vue, sans l'un de ces plans de carrire prpars l'avance pour les garons par une socit impatiente de les accueillir en son sein. Au cours du sicle qui vient de s'couler, les choses ont, bien sr, considrablement volu. Nous ne sommes plus dans les annes 1920, poque laquelle les lyces de filles ne prparaient pas toutes leurs lves au bac, ni mme au dbut des annes 1990 o les filles n'avaient pas encore un gal accs tous les postes de responsabilit auxquels la mritocratie rpublicaine leur ouvre dsormais les portes.

Un sicle d'volution
Ce partage, d'ailleurs encore trs ingal, des responsabilits publiques ne s'est pas fait sans peine. Les avances du droit des femmes se sont produites parce qu'il a bien enfin fallu reconnatre leur capacit agir et commander comme des hommes , que ce soit au cours de la Premire Guerre mondiale, lorsqu'elles comblaient les vides dans les usines d'armement et les services publics, dans la Rsistance, o elles ont fait preuve de leur hrosme, ou encore en mai 1968, quand les tudiantes mlrent leurs revendications et leurs luttes dans les cortges de manifestants.

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Le rle de l'entourage dans cette volution n'a cependant pas t ngligeable. Celui des pres notamment. Dans leur immense majorit, les parents des femmes qui ont russi ont favoris cette russite, inscrivant ainsi dans le corps social une rupture essentielle avec l'ambition si longtemps unique de voir les filles faire un beau mariage . Ce changement d'attitude chez les parents s'est maintenant install dans les moeurs d'une manire que l'on peut juger irrversible. Evoquons aussi le rle de quelques esprits clairs. Certains hommes politiques ont ainsi jou un rle pionnier dcisif. C'est le cas notamment de Michel Debr, fondateur de l'Ena, qui a lutt contre des rticences formidables pour imposer la mixit de l'cole des hauts fonctionnaires. Il raconte l'accueil rserv son projet en 1945 : Je me vois encore dans la grande salle de Matignon l'annonant tous les responsables runis... Un silence suivit. Une petite minorit, favorable, observait la majorit hostile... Brivement je prsentai un "expos des motifs"... A quoi bon ouvrir les universits aux jeunes filles si on leur refusait tout dbouch ? Est-il raisonnable, quand on connat la qualit de nombre d'entre elles, de n'offrir leur rle que des emplois de second ordre ? En quoi le travail des administrations centrales, du Conseil d'Etat, de la Cour des comptes est-il incompatible avec l'tat de jeune fille, de femme marie, de mre de famille(2)? Issues des mmes coles et dotes des mmes diplmes que leurs frres, les femmes en tte que nous avons interroges disent toutes avoir eu besoin de dmontrer sans cesse deux fois plus leurs qualits professionnelles. Comme si la socit leur demandait de faire la preuve de leur lgitimit avant mme d'apporter la preuve de leur comptence. Dans cet univers faonn par les hommes, elles doivent gnralement se persuader d'abord elles-mmes qu'elles y sont bien une place mrite. Les occasions sont nombreuses de les en faire douter. Certes, nous ne sommes plus l'poque o des membres minents de l'Acadmie de mdecine dmontraient que la poursuite d'tudes suprieures mettrait en danger la vie des femmes et la survie de l'espce (3). Les jeunes diplmes peuvent se diriger vers toutes les carrires du secteur public et du secteur priv. La loi, les murs, leur propre volont les y autorisent. Certaines femmes que nous avons interroges font d'ailleurs preuve d'une vritable confiance en l'avenir. Ainsi, biologiste et ancienne prsidente de l'Acadmie des sciences, Marianne Grunberg-Manago estime qu' en ce qui concerne la recherche scientifique, on peut tre optimiste pour l'avenir des jeunes filles. Il n'existe plus de blocage administratif ou sociologique leur promotion. Le vrai blocage est peut-tre psychologique, du fait des femmes elles-mmes, de leur tendance sculaire rester en retrait. Aujourd'hui, les femmes chercheuses motives ne doivent pas hsiter se mettre en avant et diriger des groupes : plus rien ne devrait s'opposer leur succs.

Le prix de la diffrence
Le parcours de cette femme est exemplaire. Elle est ne en 1921 Saint-Ptersbourg dans une famille d'artistes qui adhraient l'idal pdagogique de Johann Pestalozzi, fond sur l'instruction et la libert morale. Ses parents migrent lorsqu'elle a 9 mois. Elle fait des tudes de biologie physico-chimique qui l'amnent dcouvrir une enzyme qui va transformer la recherche sur l'hrdit en permettant de mieux comprendre l'ADN. Ce qui vaudra le prix Nobel... son patron de laboratoire. Premire femme diriger l'Union internationale de biochimie, M. Grunberg-Manago n'a pas pour autant sacrifi sa famille ses obligations professionnelles. Je rentrais tard, explique-t-elle, mais quand je rentrais, j'tais entirement disponible pour les enfants. J'tais leve 5 heures. Et puis, je travaille rapidement, les petites choses, je les fais trs rapidement. Page 68

Malgr l'volution des mentalits en cours, nombre de femmes s'aperoivent qu'il leur faut payer le prix de leur diffrence. Celle-ci fait d'entre de jeu peser sur elles des suspicions quant au nombre et la dure de leurs congs de maternit, leur vritable investissement dans le service ou l'entreprise, leur plan de carrire, leur mobilit, leur disponibilit. Le prix de cette suspicion se solde par une disparit de salaire dans le priv, de carrire dans le public, de perspectives d'accs aux postes les plus importants dans bien des cas. Et lorsqu'une femme parvient l'un de ces postes, elle fait souvent l'objet de critiques sur le prix pay par sa famille et par ses proches.

Russite professionnelle et vie prive


Ce n'est pas un hasard si un assez grand nombre des pionnires qui ont les premires accd de hauts postes d'autorit sont demeures clibataires ou n'ont pas eu d'enfant. Cette situation rduisait les tensions entre vie personnelle et vie professionnelle, mais, par sa ressemblance avec le clibat de la vocation religieuse, rassurait sans doute les plus conservateurs en attnuant la fminitude de ces femmes en position de responsabilit. Quoi qu'il en soit, de rares exceptions prs, les femmes qui font aujourd'hui carrire relvent un dfi longtemps prsent comme impossible : combiner russite professionnelle et vie prive. Toutes parlent du plaisir pris leur travail, de la passion qui les anime. Aucune ne prtend jouer le rle de cette superwoman dont on a cherch, ces dernires annes, faire un modle en mme temps qu'un repoussoir. Ce ne sont pas les enfants, disent-elles, qui empchent de faire carrire, mais plutt les poux lorsqu'ils cherchent les freiner. Des regrets ? Fugaces chez quelques-unes : trop de temps accord au travail au dtriment du loisir, de la fantaisie, du plaisir... . Il reste que pour la premire fois dans l'histoire de l'humanit, elles ont ddramatis l'antique antinomie entre maternit et vie professionnelle, elles ont su trouver l'ingniosit ncessaire pour que leur employeur ne soit pas ls et que leur famille n'en ptisse pas trop. Le dfi qu'elles ont ralis tait double : d'une part refuser de choisir entre leur vie prive et leur carrire, d'autre part faire sans cesse davantage la preuve de leurs qualits professionnelles. Jolle Bourgeois, premire femme ambassadeur de France, raconte : Avant de rencontrer mon mari, que j'ai pous tard, 30 ans, je ne m'imaginais pas marie, je me voyais seule, indpendante. Je ne voulais pas d'enfant. J'avais t leve dans l'ide que le rle d'une femme est d'tre mre avant tout, que le pre n'a qu'un rle d'appoint. Je refusais tout cela. Elle a aujourd'hui deux enfants qui font son bonheur... Mme si elle reconnat que la situation est plus complique pour une femme qui travaille, surtout un haut niveau de responsabilit. Ces femmes qui ont russi nous montrent surtout que si on nat fille, on devient femme et que la reprsentation du fminin peut tre puissamment remodele par celles qui jusque-l en ont souvent t les victimes. Ainsi, qu'elles aient ou non des enfants, qu'elles se soient ou non maries, les femmes qui aujourd'hui exercent des responsabilits professionnelles rcusent les strotypes de la fminit. Certaines sont douces, pudiques ou charmantes , d'autres ne le sont pas. Car il ne faut pas confondre le fminin et la fminit. Le fminin, qui dsigne la diffrence biologique avec l'homme, est un invariant (4) qui partage structurellement toutes les socits humaines, tandis que la fminit est une reprsentation qui est pour une trs large part culturellement construite. En ce qui concerne l'activit politique, les femmes franaises, contrairement leurs consurs d'outre-Manche, ont peu mis sur une hypothtique mixit de la reprsentation nationale pour Page 69

faire voluer les choses. Elles semblent avoir davantage accord la priorit la lutte pour l'accs au savoir qu' la conqute de nouveaux droits civiques. Aujourd'hui, la raction des femmes que nous avons interroges sur l'ventualit de quotas pour la reprsentation politique est unanime : elles y sont totalement opposes. Ainsi, Monique Canto-Sperber, philosophe et directrice de recherche au CNRS, dclare : Je suis trop librale pour accepter l'ide de quotas. Je me prononce pour une action forte sur les moeurs, notamment par l'ducation et par la persuasion.

Des ambitions et des impatiences nouvelles


Quand on observe aujourd'hui les jeunes femmes qui dbutent une carrire, on est frapp d'abord par leur nombre, qui est en constante augmentation, mais aussi par le sentiment dominant d'une facilit nouvelle. Formes depuis leur enfance dans le cadre de la mixit, elles ont souvent l'impression d'avoir seulement eu occuper un terrain prpar d'avance et que tout tait gagn. Cependant, lorsque l'on s'entretient avec ces jeunes femmes, on sent galement poindre sous ces vidences des ambitions et des impatiences nouvelles. Elles sont bien dtermines faire voler en clats ce fameux plafond de verre sous lequel la socit masculine maintient encore leurs carrires. En tout cas, elles ne sont pas disposes accepter qu' l'issue d'un parcours sans faute o la comptition avec leurs camarades et collgues masculins s'est toujours droule sur le plan des mrites et des comptences, on tire soudain prtexte de leur tat de femme et de mre pour les relguer dans les seconds rles. Pourquoi, argumentent-elles, une carrire se droulerait-elle de faon strictement linaire ? Pourquoi une femme ne pourrait-elle pas prendre les dispositions ncessaires au moment favorable pour avoir et lever des enfants ? N'est-ce pas, d'ailleurs, l'intrt mme de la socit ? Elles se rappellent, incidemment, l'argument impatient des garons des gnrations prcdentes, contraints par la guerre en Algrie diffrer de plusieurs annes leur entre dans la carrire. Nul n'a jamais song faire payer aux soldats-citoyens le prix d'un rappel sous les drapeaux, d'une mobilisation ou d'une guerre. Quel dsastre pourtant pour l'employeur et pour l'conomie nationale ! La Rpublique a eu raison de compenser ces annes passes sous les armes en les prenant en compte, souvent de faon majore, pour l'avancement et la retraite. La conscription appartient aujourd'hui au pass, mais l'espce humaine compte toujours exclusivement sur les femmes pour accoucher de son avenir. N'y aurait-il pas un vritable devoir de justice et d'intelligence ne pas faire de ce redoutable et merveilleux privilge un handicap dans la russite humaine ?

Un changement de mentalits
Pour la premire fois dans l'histoire, notre socit est en mesure de donner une solution au problme pos par l'apparente irrductibilit de l'opposition entre deux termes : l'galit entre les sexes et leur diffrence essentielle. Elisabeth Badinter estime que le changement de mentalits reste difficile et prendra du temps, mais on y arrivera, je ne m'attendais pas mieux en vingt-cinq ans ; on ira plus vite dans les vingt-cinq prochaines annes. Les femmes sont plus mres que les hommes, elles entrent dans la grande phase de ngociation puisqu'il faut bien vivre ensemble. Il faut se

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battre, ne pas cder d'un pouce. Le pilier de la famille, ce n'est pas la femme, surtout pas, c'est conjointement l'homme et la femme. Ainsi est apparue, sous les traits de multiples modles sans cesse plus nombreux, une nouvelle femme, dont Nolle Lenoir, premire femme nomme au Conseil constitutionnel en 1992, clbre ainsi l'mergence : Les femmes sont parvenues dans le champ de la pense dominante ; elles ont acquis le savoir qui conduit l'estime de soi et permet de peser sur son destin, et pourquoi pas sur celui du monde... ? NOTES 1 [1] F. Barret-Ducrocq et . Pisier, Femmes en tte, Flammarion, 1997. Les citations proviennent de cet ouvrage, hormis les rfrences ci-dessous.

2 [2] Prface de M. Debr M.-C. Kessler, La Politique de la haute fonction publique, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1978.

3 [3] Voir ce sujet la revue d'histoire Clio, 18/2003, Coducation et mixit .

4 [4] F. Hritier, Masculin/fminin. La pense de la diffrence, Odile Jacob, 1996.

REFERENCES

Ce texte (incluant l'encadr ci-contre) est une version actualise de l'article Sur les chemins du pouvoir publi dans Sciences Humaines, n 85, juillet 1998.

Franoise Barret-Ducrocq
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Professeure d'histoire et de civilisation britannique l'universit Paris-VII, elle est coauteure, avec Evelyne Pisier, de Femmes en tte, Flammarion, 1997.

Atteindre les sommets sans esprit de comptition


Franoise Hritier(1). Professeure au Collge de France, elle a succd Claude LviStrauss la chaire d'anthropologie. Ses parents taient convaincus que tout passait par le savoir, que le mtier de leurs enfants dpendrait de l'enseignement qu'ils pouvaient recevoir. Mais avec un poids suprieur pesant sur la gent fminine : Mes parents, dit-elle, attendaient de moi que je russisse ma vie professionnelle et ma vie de femme ? savoir s'occuper de ses enfants, tre une parfaite matresse de maison. Tout cela devait aller de pair. Mais elle dit avoir refus trs vite le modle de l'panouissement par les maternits . Elle a le sentiment qu'tre une femme n'a t, dans sa vie professionnelle, ni un atout ni un dsavantage, et de n'avoir elle-mme jamais vcu les situations de faon comptitive. Je ne me suis jamais sentie en comptition avec qui que ce soit. J'ai le sentiment d'avoir toujours fait ce qu'on m'avait appris, c'est--dire prendre au srieux ce que j'avais faire et le faire srieusement, aimer ce que je faisais. Mais je n'ai pas senti la ncessit d'en vincer d'autres pour prendre leur place ou de me battre pour arriver en premier. C'est sans doute ce qui distingue le plus nettement, ses yeux, les comportements fminin et masculin. NOTES 1 [1] F. Barret-Ducrocq et . Pisier, Femmes en tte, Flammarion, 1997. Jacques Lecomte

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ducation : les femmes rattrapent leur retard


En 2000, sur la plante, un adulte sur cinq tait analphabte, les deux tiers de ces analphabtes tant des femmes. Dans les pays pauvres, le travail l'usine ou aux champs, les tches domestiques, mais aussi la rsistance des hommes l'instruction des femmes en constituent les principales causes. Or on sait que l'analphabtisme accrot la dpendance des femmes et rduit leur capacit se soigner ou dfendre leurs droits. Il faut cependant noter que ce phnomne rgresse de manire rgulire depuis trois dcennies. Sous la pression d'organisations internationales comme l'Unesco, de nombreux pays en dveloppement ont ouvert des coles pour les filles. Aujourd'hui, la progression de l'alphabtisation chez les femmes est particulirement encourageante. Elles accdent l'ducation un rythme plus soutenu que les hommes, sur tous les continents. En Afrique notamment, le pourcentage en 2002 est pass 49,2 % de femmes analphabtes : pour la premire fois de son histoire, ce continent voit une (trs courte) majorit de ses femmes alphabtises. Des avances identiques sont constates en Asie du Sud et de l'Ouest ainsi qu'en Afrique du Nord et dans l'ensemble des pays arabes.

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La parit introuvable
Janine Mossuz-Lavau En France, la politique reste un bastion trs rsistant l'galit hommes-femmes. Parmi les dernires obtenir le droit de vote, les Franaises, malgr la loi sur la parit, n'ont pas combl leur retard sur les autres pays europens en matire de reprsentation politique. L'histoire commence mal. A plusieurs reprises, entre les deux guerres, les Franaises se voient accorder le droit de vote par la Chambre des dputs mais celle-ci est chaque fois contredite par le Snat. Il leur faut donc attendre le 21 avril 1944 pour enfin obtenir le droit de se rendre aux urnes et d'tre lues. Bien aprs nombre de leurs consurs europennes, notamment les Finlandaises (1906), les Danoises (1915), les Autrichiennes (1918), les Allemandes (1918), les Irlandaises (1918), les Luxembourgeoises (1919), les Hollandaises (1919), les Sudoises (1921), les Anglaises (1928) et les Espagnoles (1931). La France est donc l'un des derniers pays d'Europe proclamer le suffrage universel, juste avant l'Italie, la Belgique, la Grce, Chypre, la Suisse et le Liechtenstein. Comment les Franaises ont-elles utilis leur droit de vote ? Trois temps marquent leur parcours (1). Le premier est celui de l'apprentissage et dure jusqu' la fin des annes 1960. Les femmes s'abstiennent plus que les hommes et se prononcent moins souvent qu'eux en faveur des partis de gauche. Le deuxime temps est celui du dcollage ; il intervient dans les annes 1970. Les femmes se mettent participer aux scrutins autant que les hommes et l'cart sur le vote de gauche diminue. Puis vient le temps de l'autonomie, partir de 1986, date laquelle elles soutiennent dans les mmes proportions que les lecteurs les candidats de gauche. Sans toutefois copier intgralement leurs choix : elles votent parfois plus gauche qu'eux et, surtout, sont moins disposes voter pour l'extrme droite. Lors des rcentes lections rgionales (2004), 12 % d'entre elles ont choisi des listes Front national/extrme droite contre 21 % des hommes (sondage Sofres). La population fminine franaise a donc volu en harmonie avec celle d'une large part de l'Europe o les femmes n'ont plus grand-chose voir avec les abstentionnistes et les conservatrices d'autrefois. Il n'en va pas de mme pour ce qui concerne l'accs l'ligibilit.

Les femmes et les hmicycles


Pendant longtemps, la France a occup, pour ce qui concerne le nombre des femmes dans les assembles lues, la position peu enviable d'avant-dernier de la classe au sein de l'Union europenne. Les dbuts ont t difficiles et les progrs, pendant longtemps, quasiment inexistants. D'ailleurs, soixante ans aprs l'instauration du suffrage universel en France, les femmes sont toujours trs peu reprsentes l'Assemble nationale et au Snat malgr la loi sur la parit vote en 2000. Lors des dbats qui ont accompagn le vote de cette loi, on a souvent entendu dire qu'il vaudrait mieux laisser les choses voluer naturellement . Or que se passe-t-il lorsqu'on laisse les choses voluer naturellement ? Cela donne 5,6 % de femmes dans l'Assemble constituante lue le 21 octobre 1945 (3,5 % en 1951 l'Assemble nationale, 1,5 % en 1958) et 6,1 % aprs les lections lgislatives de 1993. La premire ? trs lgre ? augmentation de ce pourcentage est observe en 1997 (10,9 % de dputes) en raison Page 74

d'une action volontariste de Lionel Jospin qui avait impos au Parti socialiste de rserver 30 % des circonscriptions des candidates (finalement il y en aura 28 %) (2). Avec ce chiffre de 1997, la France demeure l'avant-dernier rang des pays de l'Union europenne, juste avant la Grce. Aprs les lections lgislatives de 2002, les Franaises reprsentent 12,3 % de l'Assemble, ne devanant alors que les Italiennes (11,3 %). Les autres pays d'Europe sont, pour certains, bien loin devant nous pour ce qui concerne l'accs des femmes au statut de reprsentantes, juges aptes voter les lois. Il faut citer dans l'ordre dcroissant la Sude (45 %), le Danemark (38 %), la Finlande (37,5 %), les Pays-Bas (37 %), l'Espagne (36 %), la Belgique (35 %), l'Autriche (34 %), l'Allemagne (32 %), le Portugal (19 %), le Royaume-Uni (18 %), le Luxembourg (17 %), la Grce (14 %) et l'Irlande (13 %). La France voit son toile briller un peu plus si on prend en compte la proportion de femmes membres du gouvernement. En 2003, on comptait 26 % de ministres du deuxime sexe , ce qui nous plaait avant le Royaume-Uni, l'Autriche, le Portugal, l'Irlande, l'Italie et la Grce, mais l encore loin derrire des pays comme la Sude (50 %), la Finlande (40 %) ou l'Allemagne (43 %). Dans le gouvernement Raffarin III (2004), on ne comptait plus que 10 femmes (sur 43 ministres et secrtaires d'Etat) soit 23,2 % (et 6 femmes dans le gouvernement de Villepin en 2005). Le gouvernement Jospin (1997) en comprenait 30,7 %. Le gouvernement espagnol form en 2004 sous la houlette de Jos Luis Rodriguez Zapatero tait quasiment paritaire avec 47 % de femmes. Comme l'crivait Genevive Fraisse, en France, les femmes gouvernent mais ne reprsentent pas(3). En ce qui concerne les autres assembles, la situation s'est amliore pour la plupart de celles qui sont touches par la loi sur la parit et n'a gure chang pour les autres. Ainsi, dans les communes de 3 500 habitants et plus, il y a, depuis les lections de 2001, 47,5 % de conseillres municipales. Dans les conseils rgionaux, on compte, au soir du 28 mars 2004, 47,6 % de femmes. Quant aux dputes europennes, elles sont 43,6 % dans la dlgation franaise depuis le 13 juin 2004. Le Snat, quant lui, n'a longtemps accord qu'une trs faible place aux femmes : 5 % en 1992. En 2001, dans les dpartements o l'lection se faisait la proportionnelle, le nombre de snatrices est pass de 5 20 (sur les 74 siges pourvoir). Lors des deux dernires lections, la proportion de femmes au Snat a progress : 10 % en 2001, prs de 17 % en 2004.

Les paradoxes de l'exception franaise


Mais le gros problme reste celui des lections lgislatives, pourtant elles aussi concernes par la loi sur la parit, mais sous une forme seulement incitative puisque les partis qui ne prsentent pas 50 % de candidates n'copent que d'un moindre financement public. Or, comme on l'a dj soulign, en 2002, il n'y a eu l'Assemble nationale que 12,3 % de femmes. Si les petits partis (qui n'ont pas eu d'lus) ont jou le jeu de la parit, les grandes formations comme l'UMP et le Parti socialiste ont choisi les pnalits financires plutt que la fminisation de leur reprsentation. Ainsi, l'UMP, qui a prsent moins de 20 % de femmes, enregistre un manque gagner annuel, pendant toute la lgislature, d'un peu plus de quatre millions d'euros, le PS subissant pour sa part, avec ses 36,13 % de candidates, une amputation financire publique de plus d'un million d'euros par an. Pour les lections non concernes par la loi, il n'y a pas eu l'effet d'entranement que l'on pouvait souhaiter, sauf peut-tre dans les communes de moins de 3 500 habitants qui ont vu leur nombre de conseillres passer, entre 1995 et 2001, de 21 % 30 %. Mais, lors des Page 75

cantonales de 2004, on n'a pas lu plus de 10,9 % de conseillres gnrales. Quant aux snatoriales au scrutin majoritaire, elles ont vu le nombre de snatrices passer de 2 ... 2. Les excutifs locaux sont galement demeurs trs masculins : 10,8 % de femmes maires, 5,4 % de femmes prsidentes d'EPCI (tablissements publics de coopration intercommunale), une seule femme prsidente de Rgion (mais 36,3 % dans les excutifs rgionaux). On se trouve donc dans une situation paradoxale. La France est le premier pays au monde avoir adopt une loi tablissant un systme paritaire et se retrouve parmi les derniers de l'Union europenne pour ce qui est de la possibilit effective des citoyennes de voter la loi. Pendant longtemps on a parl de l'exception franaise pour dsigner ce dni de dmocratie que constituait l'absence de femmes dans toutes les assembles lues, du local au national. Puis a t promulgue en 2000 la loi sur la parit aprs la modification de la Constitution intervenue en juillet 1999 et qui ajoutait l'article 3 : La loi favorise l'gal accs des femmes et des hommes aux mandats lectoraux et fonctions lectives. Et la France, compare aux autres pays europens ou encore au reste du monde, a de nouveau fait figure d'exception mais cette fois dans un autre sens. En effet, d'autres pays ont adopt des mesures contraignantes pour assurer la promotion politique des femmes. Mais, gnralement ( l'exception tout rcemment de la Belgique), ils ont choisi de retenir des quotas qui ne sont jamais plus levs que 33 %.

Plus prsentes dans le Nord que dans le Sud


C'est le cas en Inde o un tiers des siges est rserv aux femmes lors des lections locales. Au Npal, on respecte aussi un quota pour les lections locales, fix 25 %. En Amrique du Sud, plusieurs pays ont aussi un systme de quotas : l'Argentine, depuis une loi de 1991 (30 % de femmes doivent figurer sur les listes prsentes lors des lections nationales), le Brsil (loi de 1995, poursuivie en 2000, qui impose un quota de 30 % de candidates pour toutes les lections), la Bolivie (une femme pour chaque bloc de trois candidats), le Prou (25 %). Mais, sauf en Argentine, ces lois ne sont pas toujours respectes. Au Maroc, 30 siges sur 325 ont t rservs des femmes lors des lections lgislatives de 2002. En Europe, la Belgique est le seul pays, avec la France, qui est parvenu imposer un systme paritaire (4). Une loi de 1994 avait instaur un quota d'un tiers de femmes sur les listes mais rien n'avait t prcis quant la place qu'elles devaient occuper. Aussi nombre d'entre elles avaient-elles t relgues en fin de liste, en position non ligible. Aux lections lgislatives de 1999, il y eut donc 39 % de femmes parmi les candidats et 23,3 % seulement parmi les lus. Mais en 2001, la Constitution belge a t modifie et de nouvelles lois ont t votes : il doit dsormais y avoir autant de femmes que d'hommes sur les listes et les deux premiers candidats doivent tre un homme et une femme. Il s'agit donc en principe de la parit mais une fois encore les prcisions manquent pour ce qui concerne la fameuse place que chacun(e) doit occuper. Il n'est pas question de la parit alterne (un homme/une femme jusqu' la fin de la liste) comme cela est la rgle en France pour les europennes et les rgionales ou de la parit par tranches de six (trois hommes, trois femmes) comme pour les municipales. Cela tant, ces nouvelles lois constituent un vritable progrs et, lors des lections lgislatives de 2003, le pourcentage de femmes l'Assemble nationale belge est pass 34,6 %.

Les Franaises, une expertise diffrente


Dans les pays du Nord de l'Europe et en Allemagne, il n'y a pas de loi imposant des quotas mais nombre de partis politiques ont dcid de s'en imposer eux-mmes (gnralement sous

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la pression des organisations fministes). Aussi, comme on l'a vu, les femmes y sont-elles plus souvent des reprsentantes que dans le sud de l'Europe. Un cas intressant est constitu par l'Italie qui a vot en 1993 une loi instaurant des quotas. Loi qui a t en partie applique en 1994. Mais, en 1995, la Cour constitutionnelle a dcid que cette loi n'tait pas conforme la Constitution et l'a annule. La prsence des femmes dans les assembles lues s'en est immdiatement ressentie, on l'a vu. Rappelons que la France avait fait une exprience proche en 1982. Sur proposition de l'avocate fministe Gisle Halimi, devenue dpute en 1981, le groupe socialiste avait fait voter un amendement une loi concernant les lections municipales. Il tait prcis que ne devaient pas figurer sur les listes plus de 75 % de personnes du mme sexe, ce qui revenait tablir un quota de 25 % de femmes dans les communes de 3 500 habitants et plus. Mais le Conseil constitutionnel avait annul ce dispositif au motif qu'on ne pouvait pas diviser le peuple en catgories . Malgr sa loi de l'an 2000, et les indniables succs enregistrs aux lections municipales, rgionales et europennes, la France n'a pas encore, compare nombre de ses voisins trangers, fminis son Parlement. On peut penser que la monte en puissance des femmes dans les assembles prcites permettra la constitution d'un vivier de candidates potentielles qui, dtentrices de mandats, parviendront s'imposer un jour au niveau suprieur . Mais on sait aussi que lorsqu'on chasse le naturel il revient au galop, et dputs et snateurs batailleront fermement pour que l'on ne remercie pas, au profit des femmes, tous ces hommes parlementaires qui, selon la formule, n'ont pas dmrit . Mais, dans le mme temps, la France se doit aussi d'voluer au rythme de l'Europe qui, pour une large part, accorde aux femmes une place politique plus large que celle accepte en France. L'information circule et notre pays n'est pas au mieux de sa forme quand on le compare la plupart des autres contres europennes pour ce qui concerne cette promotion politique des citoyennes. Il persiste bien une discrimination qui frappe les Franaises mme si des progrs importants ont t enregistrs dans la rcente priode. Il ne s'agit pas ici de dire que celles-ci apporteront quelque chose de nouveau dans le monde politique parce qu'elles sont des femmes et que, en tant que telles, elles auraient des qualits diffrentes de celles des hommes. Il faut plutt se replacer dans une perspective de genre, c'est--dire de sexe social , et considrer que les Franaises aujourd'hui, du fait de leur situation historique et sociologique, ont une expertise diffrente, lie au fait qu'elles sont en charge la fois du public et du priv alors que les hommes sont nettement moins insrs dans le priv. Elles peuvent donc dispenser un point de vue qui restitue le fait qu'elles sont parfois plus en prise qu'eux sur nombre de problmes qui se posent dans la socit aujourd'hui. Le problme de la politique autrement n'a rien voir avec un quelconque essentialisme (voir les mots-cls, p. 36) mais avec la prise en compte d'une ralit qui a son histoire, ses structures sociales, ses reprsentations et dont on ne peut faire abstraction sous couvert d'exigences universalisantes. NOTES 1

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[1] Voir J. Mossuz-Lavau, Le vote des femmes en France (1945-1993) , Revue franaise de science politique, vol. XLIII, n 4, aot 1993, et 1945-2002 : le vote des femmes d'un sicle l'autre , Regards sur l'actualit, n 287, janvier 2003.

2 [2] Sur cette exprience, voir P. Bataille et F. Gaspard, Comment les femmes changent la politique. Et pourquoi les hommes rsistent, La Dcouverte, 1999. [3] Libration, 13 septembre 1995.

3 [4] Sur la situation en Belgique, voir B. Marques-Pereira, La Citoyennet politique des femmes, Armand Colin, 2003.

REFERENCES

Ce texte est une version actualise de l'article Ingalits hommes/femmes : o en est-on ? publi dans Sciences Humaines, hors-srie n 46, sept.-oct.-nov. 2004.

Janine Mossuz-Lavau
Directrice de recherche au CNRS, membre du Cvipof/Sciences po, elle est notamment l'auteure de Femmes/hommes. Pour la parit, Presses de Sciences po, 1998, et a codirig, avec Christine Bard et Christian Baudelot, Quand les femmes s'en mlent. Genre et pouvoir, La Martinire, 2004.

Parit, les arguments du dbat

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La loi favorise l'gal accs des femmes et des hommes aux mandats lectoraux et fonctions lectives , stipule la loi constitutionnelle du 8 juillet 1999. Il a fallu, en France, une rvision de la Constitution pour qu'une loi sur la parit soit vote, imposant des quotas de femmes sur les listes lectorales. Cette forme de discrimination positive, en effet, a provoqu dans l'Hexagone un dbat anim entre paritaires, qui souhaitaient une action volontariste pour une meilleure reprsentation des femmes en politique et antiparitaires, qui prnaient que l'galit rpublicaine ne peut souffrir aucune mesure de discrimination positive. Quels taient les arguments de chacun des partis ?

CONTRE
Menace sur l'universalisme La Rpublique franaise se fonde sur un principe universaliste. L'universalisme ne reconnat que le citoyen abstrait, qui ne peut donc tre dfini par aucune qualit sociale, religieuse, culturelle ou sexuelle. Ces citoyens sont gaux en droit : la diffrenciation en fonction du sexe rompt avec ce principe galitariste. Une drive communautariste Une loi instaurant des quotas risque d'introduire en France une drive communautariste, l'amricaine. Si l'on accorde une proportion de siges aux femmes, les revendications vont surgir d'autres communauts : beurs, Noirs, homosexuels, jeunes, etc. Retour au fminisme diffrencialiste des annes 1970 Pour obtenir l'galit entre les sexes, les universalistes veulent gommer les diffrences hommes/femmes. Ces diffrences, revendiques par certaines fministes des annes 1970 ? appeles diffrencialistes ou essentialistes ?, risquent, aux yeux des galitaristes, d'aboutir infrioriser les femmes. C'tait par exemple la position d'Elisabeth Badinter.

POUR
Un universalisme masculin Cet universalisme prtendu neutre est en fait un universalisme masculin, puisqu'il a permis d'exclure pendant cent cinquante ans les femmes du droit de vote. En outre, l'universalisme est une cration historique, et non un dogme intangible. Il peut trs bien tre sexu, puisque l'humanit est constitue d'hommes et de femmes. Les femmes ne forment pas une communaut Les femmes ne forment pas une communaut mais la moiti de l'humanit dans chacun de ces groupes. Elles ne peuvent donc tre mises au mme plan que ces minorits. Sans les quotas, la parit ne se fera pas... S'il n'existe plus gure de fministes prnant aujourd'hui un essentialisme radical qui exigeait de donner aux femmes la possibilit de dvelopper leurs propres spcificits Page 79

touffes par la socit patriarcale, de nombreuses femmes, affichant des positions plus galitaristes, en sont venues approuver l'instauration de quotas pour les listes lectorales, estimant simplement que l'on n'accderait pas la parit sans une obligation de la mettre en oeuvre. Ce fut le cas par exemple de Sylviane Agacinski et de beaucoup d'autres...

L'mergence des beurettes


Noria Boukhobza Longtemps oublies de l'histoire et invisibles dans le dbat public, les filles d'origine maghrbine apparaissent depuis peu sur la scne sociale. On les dcouvre gnralement bien intgres l'cole et dans le monde du travail, sans pour autant que des discriminations, lies leur sexe et leur culture, leur soient pargnes. Il est dsormais bien tabli que les femmes migrantes furent longtemps oublies de l'histoire. La migration ne pouvait se conjuguer dans les reprsentations sociales qu'au masculin (recensement des populations immigres ne ventilant pas systmatiquement les donnes par sexe, politiques publiques orientes vers les hommes migrants, etc.). Les femmes immigres n'taient de fait qu'une minorit dans la minorit.

Les filles naissent aprs les garons


Longtemps aussi, les femmes maghrbines ou d'origine maghrbine n'ont t envisages que dans l'espace priv. Socialement et sociologiquement invisibles , elles ont t victimes de reprsentations strotypes auxquelles n'chappaient que quelques rares recherches de terrain. Les filles naissent aprs les garons : telle est la leon que l'on pourrait tirer de l'observation de l'invisibilit dsormais dclinante des filles. Revenons sur les faits. 1981 : premire meute urbaine aux Minguettes dans la banlieue de Lyon (1). 1983-1984 : filles et garons battent le pav dans ce qui restera comme la marche des beurs (ou la marche de l'galit), terme invent pour dsigner les jeunes issus de l'immigration maghrbine (le terme beurette n'apparatra que plus tard). 1986-1987 : la manifestation et les dbats polmiques propos du Code de la nationalit ont rvl l'opinion et la classe politique franaises l'ampleur d'un phnomne social dans lequel certains voient dsormais un dfi relever et d'autres une menace conjurer. Ces jeunes, issus de l'immigration , considrs comme des dlinquants et rejets dans les cits ghettos, font la une de l'actualit en imposant leur propre raction aux campagnes racistes. Moins silencieux et moins soumis que leurs parents, ils se donnent les moyens d'agir collectivement en se fixant un objectif audacieux : ne pas rester dans l'ombre et le mpris comme la premire gnration, mais acqurir un espace comme citoyens franais part entire. Mme si des images d'poque montrent des filles, on gardera le souvenir d'un mouvement masculin, d'autant que ce sursaut surprend aprs la mdiatisation des violences perptres dans les quartiers, des faits divers ayant contribu la stigmatisation de ces jeunes garons. Peut-tre a-t-on voulu voir un mouvement masculin dans un contexte o ce sont les garons qui sont supposs poser problme, montrs du doigt comme fauteurs de trouble. Les femmes et les jeunes filles ayant particip ce mouvement, un peu laisses pour compte du battage mdiatique, se sont, elles, engages dans le mouvement associatif. Tout au long des annes Page 80

1980, inscurit, politisation de la question de l'immigration, crise dans les banlieues, dbats sur le Code de la nationalit et croissance du chmage sont associs la prsence maghrbine. Or ces thmes se dclinent mieux au masculin. Dans les annes 1990, les meutes reprennent, les quartiers sont toujours stigmatiss par les mdias et perus au masculin. C'est partir des annes 2000 que l'on assiste la mdiatisation croissante des violences faites aux femmes dans les quartiers. En fvrier-mars 2003, la marche des femmes contre les ghettos et pour l'galit donne naissance au mouvement Ni putes ni soumises (mouvement mixte et populaire comme il se prsente lui-mme). Il aura fallu attendre vingt ans pour qu'une marche des femmes issues des quartiers ou des cits mette enfin les filles sous le feu des projecteurs. Tout se passe comme si les femmes, en marche , revendiquant l'galit, naissaient aprs coup.

Quand le sexe prime sur l'origine


Comment ne pas voir dans cette apparition tardive des filles d'origine maghrbine dans les mdias, et aussi dans les recherches, le pendant d'un biais qui a voulu qu'on accorde une place prpondrante aux garons comparativement leurs surs au sein des familles ? Les recherches relatives aux enfants issus de l'immigration ont remodel symboliquement les familles. En questionnant d'abord la place des frres et quelques annes plus tard celle des surs, elles ont souvent postul que toutes les familles taient composes de la mme faon : les ans, uniquement des garons, les surs, toujours prsentes comme des cadettes. Cette reconfiguration des familles permet d'oprer une hirarchisation du masculin et du fminin, et d'introduire une dimension de rapport de force entre les ans et les cadettes. En dsignant d'abord les frres, les soeurs sont ramenes, malgr elles, un statut de mineures. Modliser les familles, en mettant les filles au second plan, revenait figer les fratries et surtout ne pas s'interroger sur les relations, les tensions et les pacifications qui de fait s'oprent en leur sein par le biais de ngociations permanentes. Peu d'tudes ont en effet questionn les rapports de domination ou les ngociations entre hommes et femmes au sein des familles immigres. Les reprsentations actuelles tendent faire merger des ides laissant croire que les familles d'origine maghrbine seraient les mmes sur tout le territoire national. Elles apparaissent immuables, comme si elles n'taient pas traverses par les diffrents changements qui s'oprent dans toutes les familles en France : sparations, divorces, diminution du nombre d'enfants, familles monoparentales, accs des femmes au travail... L'image d'une famille nombreuse constitue principalement d'un grand frre, d'une soeur ane aidant la famille, d'un pre absent reste encore dominante. Cette configuration familiale est le fruit de plusieurs facteurs : les politiques publiques, les mdias, certaines recherches en sciences humaines, les faits historiques (et leur reprsentation) hrits du colonialisme. Par exemple, l'ide selon laquelle l'homme est juge, chef de famille, et la femme soumise l'autorit du mari est une donne considre comme vidente. La confrontation entre poux est largement ignore. Les mres sont perues comme les gardiennes de la tradition ou les agents essentiels de la transmission de la culture familiale . Elles ne peuvent tre vues et tudies que dans l'espace priv. Et l'on peut lgitimement se demander si la longue invisibilit des filles dans certains espaces sociaux n'est pas en grande partie le rsultat de l'invisibilit de leurs mres en tant que migrantes sur la scne sociale. C'est dans l'espace de l'cole, toutefois, que les filles d'origine maghrbine sont devenues visibles : diverses tudes soulignent ainsi leur meilleure russite scolaire comparativement Page 81

leurs frres. Et depuis peu se dveloppent des tudes sur la place des filles dans les quartiers. Ainsi, un diagnostic portant sur le chmage des jeunes (o l'on s'attend trouver de nombreuses personnes d'origine immigre) identifiera, reprera certainement une fille qui s'adresse aux agences d'intrim, aux missions locales parce qu'elle est une femme issue de l'immigration sans emploi, quoique qualifie. Comptabilise comme personne en difficult, elle suscitera l'intrt des travailleurs sociaux. En revanche, dans les cas o les femmes investissent des espaces o l'on ne pense pas les trouver, ce n'est plus, alors, travers leur origine nationale ou ethnique qu'elles sont perues, catgorises, nommes, mais partir de leur identit de genre. Ainsi, dans des secteurs d'activit masculins, une femme d' origine immigre occupant un poste responsabilit sera-t-elle repre uniquement en tant que femme par les chercheurs.

Profession : enseignant(e) issu(e) de l'immigration


Sur notre terrain en Midi-Pyrnes, nous avons eu l'occasion d'observer les diffrences entre hommes et femmes en matire d'accs au march du travail (2). Quand une femme d' origine trangre possdant un niveau bac + 5 opte pour un emploi, elle est recrute sur la base de ses comptences professionnelles. Notons qu'elle rencontre, l'instar de toutes les autres femmes, des difficults en termes d'volution de carrire. Mais un homme de mme origine nationale, engag dans la mme dmarche d'insertion au niveau d'un poste de cadre, sera recrut un poste infrieur. Certains employeurs avouent d'ailleurs qu'ils ne souhaitent pas donner la direction un jeune d'origine maghrbine, afin d'viter des problmes avec l'ensemble du personnel qui ne souhaite pas tre plac sous ses ordres (3). On assiste par ailleurs la mdiatisation de cas de jeunes hommes maghrbins, qualifis, titulaires de diplmes et ne trouvant pas d'emploi, dont on entend souvent dire qu'ils ne sauraient constituer des modles pour les autres jeunes des cits. Au total, alors que les hommes issus de l'immigration qui occupent des postes responsabilit sont identifis par leur origine ethnique, nationale, culturelle, religieuse..., les femmes dans le mme cas sont plus souvent identifies en tant que femmes , et en quelque sorte une nouvelle fois rendues invisibles. Cette invisibilit a certes le mrite d'attnuer les discriminations ethniques en direction des filles. Mais elle soulve plusieurs questions : les discriminations sur le march de l'emploi sont-elles masques par l'appartenance sexue ? Les garons maghrbins sont-ils rellement plus souvent sujets aux discriminations ? Ces diffrences sont-elles lies la spcificit des secteurs d'activit ou aux postes occups par ces jeunes hommes ? Le discours sur la discrimination des hommes maghrbins n'est-il pas, lui aussi, imputable pour partie un regard biais ? En effet, la discrimination des femmes ? dans l'accs des postes de responsabilit par exemple ? si elle ne prend pas la forme d'une distinction partir de l'origine ethnique ou nationale, peut emprunter des chemins dtourns, s'appuyer sur le nombre d'enfants, bref s'ancrer sur l'appartenance au sexe fminin, autrement dit, aux prtendues responsabilits familiales inhrentes aux femmes. A nouveau, chez les femmes, l'importance de la dimension sexue semble l'emporter sur les autres formes d'appartenance. Un autre exemple vient tayer ce propos. Dans certains emplois comme la vente ou la coiffure, les employes sont rebaptises. Sabria devient Sabrina, Malika se transforme en Nadia... afin de rendre leurs prnoms plus acceptables et moins marqus culturellement . Peut-tre faut-il y voir, en partie, le rsultat du mode d'inscription de ces femmes dans des emplois de service, au contact d'une clientle, o il sied de faire bonne figure , dans un Page 82

contexte o la prsentation de soi joue directement sur le standing social et l'image de marque de leur employeur (salons de coiffure, commerces, etc.). Mais les femmes ne mesurent pas toujours la porte du travestissement de leur prnom, croyant navement qu'il s'agit simplement d'tre dans la mode du moment. Dans les mtiers du btiment ou dans les usines, les hommes, eux, quel que soit leur prnom, sont souvent prnomms Momo , diminutif de Mohammed. Rfrence expresse l'identit culturelle pour eux, gommage des traits culturels pour elles : la diffrence dans les usages du prnom renvoie aussi des modes d'identification distincts des hommes et des femmes immigrs dans la sphre professionnelle. Depuis quelques annes, on voit apparatre les jeunes issus de l'immigration dans l'Education nationale. Des travaux de chercheurs n'ont pas manqu de souligner que l'accs de ces jeunes aux postes d'enseignants les rigerait en modles pour les lves d'origine trangre ou issus de minorits ethniques et serait mme d'lever leurs rsultats scolaires. Cette lacune est aujourd'hui comble. Ils accdent de plus en plus nombreux ces fonctions. Les situations de ces enseignantes et les demandes qui leur sont faites par leurs collgues et l'institution s'avrent parfois de vritables injonctions paradoxales. En tant que formatrice l'IUFM, j'ai pu rencontrer et dbattre avec de nombreux enseignants d'origine maghrbine ou non. Cette position m'a amene aussi intervenir sur la relation enseignant/lves et aborder la question de la mixit sociale, culturelle, et de sexe. J'ai pu constater que les enseignants issus de l'immigration taient sollicits frquemment par leurs confrres en fonction de leur connaissance suppose du public concern (les lves d' origine immigre ). Renvoys leur origine culturelle, ils ou elles endossent le rle de mdiateurs/mdiatrices, d'intermdiaires, ou de personnes supposes aptes rsoudre des conflits. Dans les lyces professionnels, nous trouvons des hommes, gnralement titulaires du Capet (4), enseignant dans des classes massivement composes d'lves d'origine maghrbine. Les femmes, titulaires du Capes (5), enseignent l'anglais, les lettres, etc. dans les collges et les lyces d'enseignement gnral un public beaucoup plus diversifi. Les premiers semblent moins sollicits que les secondes dans les lyces gnraux. La composition mme des classes (en termes d'origine ethnique) influence les sollicitations qui diffrent aussi selon le sexe de l'enseignant (les femmes tant plus sollicites que les hommes). Les enseignants masculins des filires htelires, par contre, o l'on trouve peu d'lves d'origine maghrbine ont affirm revtir de fait cette fonction informelle de mdiateur. Ces enseignant(e)s doivent s'approprier ? souvent malgr eux ? l'histoire des jeunes issus de l'immigration et une histoire familiale que l'on croit commune tous. Les attentes ? et les ractions ? sont cependant diffrentes selon leur sexe. Les femmes, plus que les hommes, manifestent leur sentiment de malaise face cette sollicitation, arguant d'un parcours familial et social distinct des lves auxquels on les assimile a priori. Supposer que ces personnes dtiennent des rponses adaptes de par leur origine nationale ou ethnique cre un malaise. Cette sollicitation plus frquente des femmes n'est en outre certes pas trangre l'ide d'une propension naturelle des femmes servir d'intermdiaires, de mdiatrices afin de rsoudre des conflits. Mais l'image attribue aux jeunes femmes issues de l'immigration , celle de femmes mancipes, porteuses de changement social, est aussi mobilise dans ce contexte. L se situe l'injonction paradoxale : alors qu'elles sont censes tre intgres une institution par leur parcours et leurs diplmes, on renvoie ces femmes leur origine en leur supposant une proximit avec les lves et en leur demandant des solutions ou des rponses que le corps enseignant et l'encadrement ne semblent pas mme de proposer. Il en est Page 83

autrement pour les enseignants hommes de mme origine dans les lyces gnraux : ils disent ne pas tre sollicits car, selon eux, les lves de mme origine qu'eux sont peu nombreux dans les filires o ils enseignent... Nombreuses sont les situations qui viennent conforter ce renvoi des femmes leur histoire familiale et, plus gnralement, celle du quartier. En dfinitive, les observations et l'analyse sociologique montrent, s'il en tait besoin, que les strotypes de sexe n'pargnent pas les populations immigres ; mais aussi que l'enchevtrement de ces strotypes avec ceux lis l'origine culturelle ou ethnique produit parfois de curieux paradoxes. De faon lapidaire, nous dirons que les filles d'origine maghrbine ont longtemps t prsentes de deux manires antinomiques ou extrmes : on les a longtemps dpeintes tantt comme des femmes mancipes, vecteurs de changement social, tantt comme des femmes entirement soumises la domination masculine. Les travaux de chercheuses issues de l'immigration (6), portant sur les stratgies des femmes dans leur processus migratoire ou leur parcours de vie, ont pour l'heure une faible visibilit, ce qui ne fait que souligner la relation troite unissant le chercheur et son objet de recherche... Un oubli, une relgation, qui contribuent certainement notre dficit de mmoire. NOTES 1 [1] D'autres meutes suivront : Vaux-en-Velin (1990), Toulouse-Le-Mirail et Montauban (1999).

2 [2] Voir N. Boukhobza, H. Delavault, C. Hermann, Les Enseignantes-chercheuses l'universit : demain la parit ? L'Harmattan, 2002.

3 [3] Voir L'insertion professionnelle des jeunes diplms issus de l'immigration , synthse du diagnostic d'aide la dcision de la direction de l'Afij, ralis avec le soutien du Fas, 1999.

4 [4] Certificat d'aptitude au professorat de l'enseignement technique.

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5 [5] Certificat d'aptitude au professorat de l'enseignement secondaire.

6 [6] Fatima Ayat, Najat Kfita, Farida Draoua se sont plus particulirement interroges sur le mariage. Yeza Boulahbel, Marnia Belhadj ont trait des stratgies migratoires et de l'insertion professionnelle des femmes.

REFERENCES

Cet article est une version raccourcie d'une note de recherche parue dans la Revue europenne des migrations internationales, vol. XXI, n 1, 2005, sous le titre Les filles naissent aprs les garons : reprsentations sociales des populations d'origine maghrbine en France .

Noria Boukhobza
Enseignante-chercheuse l'IUFM Midi-Pyrnes et au Centre d'anthropologie (EHESS/CNRS), elle est notamment l'auteure de Les Femmes dans l'ombre du jour. Histoires d'une famille entre l'Algrie et la France, L'Hydre, 2002.

Beurettes intgres, filles voiles : modles ou strotypes ?


Voici une quinzaine d'annes que les filles d'immigrs ont fait irruption sur la scne publique. Depuis, toujours prompts la caricature, avouons-le, les mdias nous en montrent rgulirement plusieurs figures : ? Filles voiles. En 1989, deux lves dans un collge de la banlieue parisienne font la une des journaux : nul n'ignore dsormais l'image de ces jeunes filles voiles, qui ont depuis lors Page 85

connu un destin prospre, au point de menacer, aux dires de certains, les lois laques de notre Rpublique... Cette image renvoie bien souvent, dans l'opinion publique, celle de la musulmane non intgre, malgr tous les contre-exemples que certaines d'entre elles s'vertuent montrer. ? L'image de la victime s'est construite suite la monte de la violence dans les banlieues durant les annes 1990. La jeune Sohane Denziane, brle vive dans une poubelle de HLM, la dnonciation de plus en plus vive des tournantes et autres viols collectifs ont occup le devant de la scne au dbut des annes 2000. D'aucuns n'ont alors pas manqu de fustiger une culture dans laquelle la femme serait crase par une domination masculine omnipotente du pre et des frres. ? La beurette intgre , elle, est apparue en parallle. De plus en plus dotes de diplmes scolaires, tudiantes ou actives, les beurettes sont souvent perues comme celles qu'Edgar Morin appelait les agents de la modernit parlant, il y a cinquante ans des Bretonnes... Depuis 2003, certaines d'entre elles, runies au sein d'un vaste mouvement dont le nom lui seul constitue une vritable affirmation de soi ? Ni putes, ni soumises ? n'hsitent pas afficher des positions trs rpublicaines dans leurs revendications d'accs l'galit. Mais le terrain ne serait-il pas min ?, se demande Noria Boukhobza. Ces modles, qui ont peut-tre le mrite d'une certaine lisibilit, ne vhiculent-ils pas tout un ensemble d'ides reues sur les immigrs, leur culture, leur manire de vivre le quotidien aussi bien que la religion ? Les recherches rcentes, qui se dploient actuellement, montrent en effet une ralit beaucoup plus complexe. Martine Fournier

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Les religions, terre promise de la misogynie


Stphane Btremieux Judasme, christianisme et islam, les trois grands monothismes contemporains reposent sur des prjugs fortement dfavorables aux femmes. Une analyse des textes fondateurs s'impose. Dans l'une de ses prires quotidiennes, l'homme juif pratiquant remercie Dieu de ne pas l'avoir fait femme. La femme juive, quant elle, loue l'Eternel de l'avoir faite sa volont ! Bien sr, l'interprtation de ce rituel diffre sensiblement si le fidle se situe dans une mouvance ultraorthodoxe ou librale. Des controverses contemporaines existent sur le sens que l'on doit accorder cette prire... Cependant, le ton semble donn. La premire des grandes religions monothistes, ne dans une socit trs patriarcale, a marqu fermement la coupure, la sparation, la fracture entre les sexes...

La femme, un os surnumraire
Tout s'oppose : le sacr au profane. Le pur l'impur. Le cascher (autoris) au taref (interdit). L'homme la femme ! La langue latine nous le confirme d'ailleurs, sexe et section appartiennent la mme famille de mots. Le christianisme et l'islam, issus du tronc commun du judasme, ont repris, chacun sa faon, cette longue tradition de sparer, d'occulter, de rduire les femmes ; de les louer en tant que mres ou pouses vertueuses, mais surtout d'en faire des servantes obissantes... Lorsqu'on parcourt la Bible, on constate que le Livre retentit des exploits du peuple de Dieu, surmontant toujours l'adversit, grce des hros virils qui font triompher le nom de Yahv dans le grand fracas du combat et des armes. Ainsi, si l'on effectue une simple comptabilit, on ne trouve que 2 livres sur 24 consacrs aux femmes dans la Bible hbraque. Par ailleurs, qu'il s'agisse du Livre d'Esther, cette jeune et belle Juive dporte Babylone et qui, devenue femme de Xerxs Ier, permit son peuple d'chapper l'extermination, ou bien du Livre de Ruth, veuve modle et soumise, l'image de la femme oscille entre servilit et hrosme, entre docilit et artifice. Mais il y avait eu la premire femme, Eve, la mre des vivants ! Dans le rcit initial de la cration, Dieu, appel Elohim, faonne un Adam son image, mle et femelle, accrditant ainsi la thse possible d'un androgyne originel. Mais dans le second rcit de la Gense (1) ? le plus clbre car repris par le christianisme et l'islam ? la femme fut seconde, en cration, extraite d'une cte de l'Adam mle. Notons que les controverses sont infinies, la traduction de l'hbreu posant un problme insoluble, puisque le terme utilis peut aussi bien dsigner la cte que le ct ! Cependant la tradition de l'os prlev, de l'os surnumraire, a prvalu. Si l'homme fut cr pour contempler Dieu le Pre, la femme fut seconde, matresse auxiliaire de la cration, destine servir de compagne et d'aide l'homme premier. Ainsi, un midrash Page 87

(interprtation) sur la Gense explique que Dieu se prend rflchir, en songeant la premire femme : "Je ne la crerai pas partir du crne (d'Adam) pour qu'elle ne soit pas vaniteuse, ni de l'il, pour qu'elle ne soit pas pieuse (...), ni partir du cur parce qu'elle serait jalouse (...) mais partir d'une partie du corps qui est cache, partir du membre le plus modeste", et pour chacun des membres qu'Il cra, Il dit la femme : "Sois pudique, sois pudique !" et malgr cela, elle ne l'a pas t. Certes, on doit rendre justice au judasme de n'avoir ni dvelopp de thorie du pch originel (Adam et Eve se sont livrs la transgression de la Loi, mais la grce et le pardon de Dieu restent possibles) ni diabolis la sexualit. Le tout premier des 613 commandements est d'obir l'ordre de l'Eternel : Croissez et multipliez ! Notons que le mariage est appel qiddouchin (sanctification) en hbreu. Cependant, la femme juive a t relgue au second plan. Alors que toutes les religions antiques connaissaient des prtresses, il n'y en eut pas en Isral. Dans le Grand Temple de Jrusalem, les femmes n'avaient pas accs au parvis d'Isral . Seule leur tait rserve la cour des femmes, ezrat nashim , d'o, vraisemblablement, la tradition dans les synagogues de limiter un secteur particulier, confin, gnralement un balcon, une galerie pour les femmes, ou un espace spar par un rideau ou une cloison : la mehitsah. Notons encore que l'tude de la Loi ? la Torah ? ne constitue pas une obligation pour une femme. Elle ne porte pas non plus le taleth, ce long chle de prire noir et blanc avec des franges. S'y enrouler au moment des prires, c'est aussi s'envelopper dans la puissance du verbe, la transcendance des mots, et tendre inscrire son existence entire dans la ralit divine (2). Il n'est pas innocent de constater que les femmes juives contemporaines revendiquent le droit de porter le taleth. Si le jeune homme juif de 13 ans fait son entre dans la communaut, porte les tefillin(3) et lit la Torah la synagogue lors de la trs importante crmonie de la bar mitzvah (littralement, il devient le fils du commandement ), il a fallu attendre le XIXe sicle pour qu'un ple pendant de cette crmonie ft organis pour les filles : la bat mitzvah (fille du commandement). Mais cette dernire n'est pas gnralise et n'a pas la mme porte symbolique et religieuse. Quant au Talmud (Recueil de la Loi, regroupant les commentaires des grands rabbins), il prtend mme que les femmes constituent un peuple en ellesmmes. Un peuple qui transmet la foi et les valeurs aux enfants (on est juif par sa mre), mais un peuple en quelque sorte subordonn, protger. Par ailleurs, le Dieu des Hbreux est une divinit masculine, souvent invoqu sous le nom de Yahv sabaot (Yahv des armes). Le trait de Niddah ( impuret ) glose sur le statut de la femme pendant et aprs le flux menstruel. Durant la priode du cycle et jusqu' sept jours aprs, le mari ne peut avoir de relations sexuelles avec son pouse : elle est marque du sceau de l'impuret. Cet tat d'impuret rituelle s'tend lors de la naissance d'un enfant : sept jours, s'il s'agit d'un garon, quatorze, s'il s'agit d'une fille...

Que les femmes se taisent dans les assembles


Vivant dans une socit juive soumise de fortes tensions, Jsus est prsent dans les Evangiles comme bravant les mentalits et la culture de son temps, allant vers les pauvres, les femmes, les veuves, les damns de la terre. Dans ces rcits, la Vierge Marie, Marie de Bthanie et Marie Madeleine jouent un rle essentiel dans la vie du Christ, l'accompagnant Page 88

jusqu'au lieu de son Calvaire sur le mont Golgotha, alors que les aptres ? des hommes ! ? avaient tous fui, hormis Jean. Marie Madeleine connat le privilge d'tre le premier tmoin de la rsurrection du Christ (4). Pourtant, les aptres seront des hommes. Dans le christianisme officiel, celui des Evangiles canoniques, il n'y a pas de disciples fminines de Jsus. Il est cens n'avoir enseign qu' des mles. Cette fiction permet l'Eglise catholique d'carter les femmes de la prtrise : si Jsus n'a trouv digne d'enseigner qu' des hommes, comment le pape, simple successeur d'un aptre, pourrait-il modifier cet ordre des choses (5) ? On sait l'importance considrable pour la construction de l'Eglise d'un saint Paul, voyageur, thologien, crivain infatigable (dont l'uvre fut aussi enrichie par des rdacteurs qui signrent de son nom pour revtir leurs crits de son autorit). Paul, l'Aptre des gentils, vhicule dans les ptres qui lui sont attribues une misogynie mordante. Certes, lorsqu'il crit aux Galates, il rappelle qu'il n'y a ni Juif, ni Grec, ni homme libre, ni esclave, ni mle, ni femelle, mais une seule humanit dans le Christ et l'eau du baptme (6) : belle dclaration d'galit devant le Dieu fait homme ! Cependant, comment oublier ses Que les femmes se taisent dans les assembles , Qu'elles se tiennent dans la soumission , Si elles veulent s'instruire sur quelque point, qu'elles interrogent leur mari la maison (7)... Paul, pour lgitimer l'autorit de l'homme, rappelle qu'Adam fut cr en premier et que c'est la femme, Eve, qui fut sduite et amene transgresser la Loi (8). Il proclame la ncessaire soumission de la femme son mari : Le mari est chef de sa femme, comme le Christ est chef de l'Eglise (9) , formule peine tempre par un contestable : Les maris doivent aimer leurs femmes comme leurs propres corps. Aimer sa femme, c'est s'aimer soi-mme (10). Avant de marteler : Je ne permets pas la femme d'enseigner ni de faire la loi l'homme. Qu'elle garde le silence (11). Le ton est donn. La doctrine du pch originel que le christianisme a dveloppe va de pair avec une hantise de la sexualit. Une vritable culture du soupon, du scrupule, de la faute, du repentir s'instaure, avec pour cible la femme infriorise, culpabilise, gravement tentatrice (12). Un des premiers grands crivains chrtiens, Tertullien (v. 155-v. 225), explique, dans son trait sur La Toilette des femmes : Tu enfantes dans les douleurs et les angoisses, femme ; tu subis l'attirance de ton mari et il est ton matre. Et tu ignores qu'Eve c'est toi ? Elle vit encore en ce monde, la sentence de Dieu contre ton sexe. Vis donc, il le faut, en accuse. C'est toi la part du diable (...). C'est toi qui as circonvenu celui auquel le diable n'a pas pu s'attaquer (...). C'est ton salaire, la mort qui a valu la mort mme au fils de Dieu. Si, de nos jours, certaines Eglises protestantes acceptent d'ordonner des femmes pasteurs ou vques, les Luther et Calvin ne furent gure tendres avec les femmes. Luther, invoquant souvent saint Paul, considre qu'il faut limiter l'accs des femmes au sacerdoce car les filles d'Eve ont moins de discernement que les hommes. Il rappelle aussi que la femme doit se soumettre son mari, comme Sarah obissait Abraham, qu'elle appelait son seigneur.

Coquette, futile, avide de colifichets


Les religions ont t fixes par des hommes et pour des hommes. Les textes sacrs, transcrits, tudis, comments, le furent aussi par ces mmes hommes qui durant des sicles eurent le monopole de l'accs la culture. Le Coran ne fait pas exception. Sur ses 114 sourates, une seule ? longue il est vrai ? est consacre aux femmes, plus une la Vierge Marie.

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L'islam synthtise les deux prcdents monothismes, intgrant Abraham, Jacob, Joseph, David, Salomon et Jsus. Mohamed (v. 570-632), le sceau des prophtes , accomplit, avec son message d'homme, l'ultime rvlation. L'Arabie du VIIe sicle de notre re tait constitue de socits classiques o dominaient les chefs de guerre. Comment s'tonner que l'islam ait cantonn la femme dans un rle marginal ? Dans ce systme, qui privilgie l'ascendance mle, le pre est, pour chaque individu (...), le personnage fondamental de rfrence. La femme, en revanche, qu'elle soit soeur, mre ou pouse, n'a d'autre importance que celle que lui confrent sa place et son autorit morale au sein du groupe, sa fcondit aussi : en dehors de quoi et notamment pour ce qui concerne les dcisions du groupe, sa vie culturelle, son histoire, elle reste un personnage de seconde zone (13). Certes, on a soulign la diffrence entre la priode o Mohamed vit La Mecque avec sa premire pouse plus ge, la riche veuve Khadja, qui lui apporte un grand soutien lorsqu'il reoit sa rvlation, et celle Mdine o il passe la polygamie aprs son veuvage... D'un point de vue strictement religieux et, en ce sens, comme dans le judasme et le christianisme, homme et femme participent de la mme humanit en tant que cratures de Dieu. Cette galit ontologique pose, le message coranique qu'Allah livre Mohamed par l'intermdiaire de l'archange Gabriel (Jibral en arabe) place la femme dans un statut de dpendance et de soumission marques. La polygamie se voit encourage, puisqu'on peut lire : Epousez comme il vous plaira, deux, trois ou quatre femmes. Mais si vous craignez de n'tre pas quitables, prenez une seule pouse ou des concubines (14). Le mle domine puisque la mme sourate proclame : Les hommes ont autorit sur les femmes, en vertu de la prfrence que Dieu leur a accorde sur elles, et cause des dpenses qu'ils font pour assurer leur entretien (15). Par ailleurs, un hadith(16) prcise que la femme est coquette, futile, avide de colifichets . Ainsi, non seulement la femme n'a pas d'indpendance conomique, mais elle appartient son mari qui doit subvenir ses dpenses. Le Coran proclame : Les femmes ont des droits quivalents leurs obligations, et conformment l'usage. Les hommes ont cependant une prminence sur elles (17). L'infriorit fminine se voit mme quantifie par cette sentence : Dieu vous ordonne d'attribuer au garon une part gale celle de deux filles (18).

Attention aux femmes infidles !


Comme dans la tradition hbraque, la femme musulmane est impure lors du flux menstruel : C'est un mal. Tenez-vous l'cart des femmes durant leur menstruation ; ne les approchez pas tant qu'elles ne sont pas pures (19). Cependant, ds le cycle termin, le corps de l'pouse appartient nouveau son mari qui peut en jouir satit et son unique volont, car le Coran proclame dans le verset suivant : Vos femmes sont pour vous un champ de labour : allez votre champ comme vous le voudrez (20). Et attention aux femmes infidles ! Admonestez celles dont vous craignez l'infidlit ; relguez-les dans des chambres part et frappez-les. Mais ne leur cherchez plus querelle si elles vous obissent (21). Il existe donc une violence lgitime pour soumettre l'pouse rebelle ! Mme si, au tout dbut de la sourate IV ? celle consacre aux femmes ?, il est dit : Respectez les entrailles qui vous ont ports. Dieu vous observe (22). Par ailleurs ? et c'est sans doute ce qui semble le plus emblmatique pour les socits occidentales laques ?, une lecture restrictive du Coran prescrit le voile pour les femmes : Prophte, dis tes pouses, tes filles, aux femmes des croyants de ramener sur elles leurs Page 90

grands voiles ; sr moyen qu'elles soient reconnues et qu'elles chappent toute offense (23). Il s'agit bien de protger la pudeur (le voile marquant le statut de femme libre , c'est--dire non esclave), et de marquer la distance. Etoile confine dans l'espace interdit de l'intimit, la femme vertueuse ne doit pas laisser voir ses atours. Certes, le voile ne constitue pas une invention spcifiquement musulmane. L'historien des religions Odon Vallet a mis une belle et juste formule : Le voile des femmes n'est pas plus islamique que le bret basque n'est catholique (24). Les Assyriennes sortaient la tte couverte. Certaines Juives devaient avoir un couvre-chef. Les Romaines, et surtout les vestales, taient voiles. Paul disait que si donc une femme ne met pas de voile, alors, qu'elle se coupe les cheveux (25) ! , et que toute femme qui prie ou prophtise le chef dcouvert fait affront son chef (26) . Une jeune fille sans voile n'est plus vierge , prtendait Tertullien. Mais la spcificit de l'islam reste d'avoir institutionnalis une pratique vestimentaire ancestrale. Les tymologies rvlent avec une clart extrme la volont de sparer la femme de la sphre publique, vritable ocan de tentations. Un homme, une femme et Satan est au milieu des deux ! , prtend la sunna (tradition). Le terme harem , qualifiant une sorte de gynce arabo-musulman, ce royaume des femmes circonscrit l'intrieur de l'espace de la maison, vient de haram (interdit) (27). Souvenons-nous de ces emblmatiques et souvent magnifiques moucharabiehs, ces balcons ferms, grillags, des maisons qui permettent aux femmes de voir la rue sans tre vues. Quant au mot le plus communment utilis pour dsigner le voile islamique, hidjab, il vient directement du verbe hadjaba qui signifie dissimuler, cacher. Ainsi, la femme musulmane traditionnelle vit pour son groupe familial mais reste spare du corps social. Enfin, si l'on suit certains penseurs islamistes ? mme modrs ? considrant, dans la tradition du Prophte, que le monde entier est une mosque, rappelons alors que la mosque rserve un espace spcifique pour les femmes qui ne sont pas convies prier avec les hommes. Par ailleurs, si la grande prire collective du vendredi est un devoir fondamental pour l'homme, la femme ? son complment en humanit ? n'y est pas oblige... NOTES 1 [1] Gense, I, 26-28 ; Gense, II, 18-23.

2 [2] P. Banon, Abcdaire des signes et symboles religieux, Flammarion, 2005.

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[3] Les tefillin (pluriel de tefillah, prire) ? ou phylactres ? sont des petits botiers en cuir contenant des passages bibliques, ports sur la tte et le bras gauche.

4 [4] vangile de Jean, XX, 15-18. On se souvient de la fameuse scne o le Christ dit Marie Madeleine : Ne me touche pas !

5 [5] F. Gange, Le divin fminin travers les mythes , in O. Krakovitch, . Viennot, G. Sellier, Femmes de pouvoir. Mythes et fantasmes, L'Harmattan, 2000.

6 [6] ptre aux Galates, II, 28.

7 [7] Premire ptre aux Corinthiens, XIV, 34-35.

8 [8] Premire ptre Timothe, II, 13-14.

9 [9] ptre aux phsiens, V, 23.

10 [10] ptre aux phsiens, V, 28.

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[11] Premire ptre Timothe, II, 12.

12 [12] J.-L. Flandrin, Le Sexe et l'Occident. volution des attitudes et des comportements, Seuil, 1981 ; J. Delumeau, Le Pch et la Peur. La culpabilisation en Occident, XIII-XVIIIe sicle, Fayard, 1983.

13 [13] A. Miquel, L'Islam et sa civilisation, Armand Colin, 1977.

14 [14] Coran, IV, 3.

15 [15] Coran, IV, 34.

16 [16] Les hadith rassemblent les rcits, les commentaires et transcrivent les propos attribus Mohamed ou voquent des actes de sa vie.

17 [17] Coran, II, 228.

18 [18] Coran, IV, 11.

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[19] Coran, II, 222.

20 [20] Coran, II, 223.

21 [21] Coran, IV, 34.

22 [22] Coran, IV, 1.

23 [23] Coran, XXXIII, 59.

24 [24] O. Vallet, Petit lexique des ides fausses sur les religions, Albin Michel, 2000.

25 [25] Premire ptre aux Corinthiens, XI, 6.

26 [26] Premire ptre aux Corinthiens, XI, 5.

27 [27] Notons que le mot Haram dsigne aussi les sanctuaires sacrs de La Mecque et de Mdine, interdits aux infidles. Page 94

Religions : quelle place pour les femmes aujourd'hui ?


Les religions sont aujourd'hui confrontes une exigence croissante des femmes pour une meilleure reprsentativit, et y ragissent diffremment. Chez les catholiques, mme si la prtrise des femmes reste exclue (elle est passible de l'excommunication), le deuxime sexe opre une entre en force par la petite porte : les congrgations fminines se montrent de plus en plus dynamiques (notamment en matire sociale et caritative), et les femmes laques acquirent de plus en plus de visibilit, les vocations sacerdotales (par essence masculines) connaissant une forte dsaffection, au moins en Europe. Les protestants acceptent des femmes pasteurs dans la plupart des Eglises. En islam, mme si les femmes ne peuvent accder des fonctions comme celles d'oulma ou de docteur de la Loi, certaines n'hsitent plus revendiquer une modernisation des textes et une adaptation des pratiques qui tendraient vers une galit des droits. Dans le judasme, il existe aujourd'hui des femmes rabbins, reconnues seulement par les courants libraux. Les nouvelles religions l'emportent haut la main au petit jeu qui consiste exploiter les acquis de la modernit. Le bah'isme (syncrtisme n de l'islam iranien au XIXe sicle, environ 6 millions de croyants) et le caodasme (syncrtisme n des religions vietnamiennes dans les annes 1920, entre 3 et 4 millions d'adeptes) ouvrent ainsi le leadership religieux tous et toutes... A une nuance prs, car les fonctions les plus leves sont obligatoirement assumes par des hommes : les 9 membres excutifs et lgislatifs du bah'isme ou le pape caoda. Mais cette galit presque parfaite a beaucoup compt pour assurer la prennit de ces nouvelles religions. De mme, les nouveaux mouvements religieux (NMR) ont bien peru l'avantage qu'ils pourraient tirer des attentes fminines sur le march du religieux. Que ce soit en Amrique latine, en Afrique ou en Asie, la plupart des tudes soulignent le rle important des femmes dans la diffusion des Eglises protestantes (organisations vanglistes et pentectistes), des traditions indignes (candombl brsilien) ou des nouveaux cultes japonais (Ska Gakkai, Mahikari...). Ces mouvements permettent aux femmes des pays en voie de dveloppement de se constituer un univers qui les valorise et les autorise prendre des initiatives, se protgeant de socits souvent trs machistes. Laurent Testot

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La femme africaine : bte de somme... ou superwomen


Sylvie Brunel Les femmes africaines n'ont pas la partie facile : pourtant elles reprsentent, par leur travail acharn et leurs modes d'organisation astucieux, les premiers agents conomiques et sociaux du continent noir. Il vaut mieux natre femme en Afrique qu'en Asie. Cette affirmation peut surprendre de prime abord lorsque l'on a prsente l'esprit la formule employe par des gnrations de gographes, commencer par le grand tropicaliste Pierre Gourou : La femme est la bte de somme de l'Afrique. Cette affirmation est toujours vraie. Mais aujourd'hui, ce sont les femmes qui, concrtement, tiennent les leviers de commande du continent. C'est tout le paradoxe du statut de la femme en Afrique. Il est dsormais tabli que natre femme dans une grande partie de l'Asie est une maldiction : en Inde, la femme souffre de discriminations tous les ges de la vie... lorsqu'elle a la chance de pouvoir grandir. Indiens et Chinois suppriment en effet la naissance une partie de leurs petites filles car ils savent qu'ils devront acquitter une lourde dot pour pouvoir la marier et qu'elle quittera le foyer familial pour se mettre au service exclusif de ses beaux-parents. Avoir une fille revient arroser le jardin du voisin . La discrimination hommes-femmes explique qu'il y ait un excdent d'environ 60 millions d'hommes dans les deux seuls pays-continents que sont la Chine et l'Inde. Rien de tel en Afrique. Bien sr, voquer l'Afrique sans autre prcision peut sembler abusif, tant la diversit des situations, dans un continent qui regroupe 53 pays et 13 % de la population mondiale, est extrme, ne serait-ce qu'entre Afrique du Nord et Afrique subsaharienne, ou au sein de cette dernire, entre pays musulmans et chrtiens. Nanmoins quelques tendances se dgagent, qui individualisent l'Afrique par rapport au reste du monde. D'abord, les populations africaines ne pratiquent gnralement pas de discrimination selon le sexe de l'enfant, ni la naissance, ni dans les premires annes de la vie. La petite fille est aussi bien accueillie que le petit garon (il est nanmoins important pour l'homme de mettre au monde des fils... comme partout ailleurs).

Les femmes : richesse du mari


Ensuite... les choses changent. C'est dans les campagnes que la situation des femmes est la plus difficile. D'abord, la fillette est moins envoye l'cole : les mres ne voient pas l'utilit de scolariser une enfant qui est appele, ds son plus jeune ge, les seconder, en gardant les plus jeunes et en participant aux tches domestiques, comme aller chercher l'eau ou s'occuper Page 96

de la maison. Ds 4 ans, la petite fille est mise au travail. Quatre cinquimes d'entre elles ne sont ainsi pas scolarises. Avec leurs mres, elles pourvoient l'conomie de la cellule familiale. Car la femme en Afrique est perue comme une richesse. Contrairement ce qui se passe en Inde, c'est le mari qui doit payer la dot aux parents de celle qu'il souhaite pouser. Et cette dot n'est pas ngligeable. Elle est mme souvent tellement lourde que seuls les hommes aiss ou gs (ceux qui ont travaill suffisamment longtemps pour runir son montant) peuvent acquitter son prix, accaparant ainsi les femmes au dtriment des hommes jeunes. L'cart d'ge entre les poux est ainsi frquemment trs lev. Il n'est pas rare que la jeune fille rejoigne avant mme ses premires rgles l'homme qui s'est mis d'accord avec ses parents pour l' acheter . Pourquoi ce prix payer ? Parce que, par ses pouses, l'homme acquiert une force de travail. Plus il a de femmes, plus le nombre de personnes qui travaillent son service est important, plus il est riche et envi. Les femmes qui constituent son foyer accroissent sa surface conomique et son prestige social.

Des hercules aux pieds nus


La polygamie reste une tradition dans bien des pays d'Afrique, mme si la plupart d'entre eux ont limit quatre le nombre d'pouses lgitimes, ou bien, comme au Sngal et au Mali, demandent l'poux d'opter de faon irrvocable, ds ses premires noces, soit pour la monogamie, soit pour la polygamie. Il ne faut d'ailleurs pas juger la polygamie uniquement comme une violence faite la femme : elle conserve toujours un pouvoir d'arbitrage, sur le choix et l'acceptation de ses copouses, sur la gestion en commun de la famille largie. Et la possibilit de retourner dans son village ou au sein de sa famille, lorsqu'elle estime que sa situation n'est pas satisfaisante. Sans parler des nombreux cas de socits matrilinaires, voire matrilocales, o la femme conserve un pouvoir essentiel. Il n'empche que les femmes restent toujours les btes de somme de l'Afrique. Malgr l'urbanisation rapide du continent, plus des trois quarts des femmes africaines travaillent encore dans le secteur agricole. Or le travail incessant qu'elles fournissent dans les campagnes dpasse l'entendement. Il est sans comparaison avec celui dont est charg l'homme, surtout si l'on ajoute les tches domestiques purement fminines, lies l'ducation des enfants, l'entretien du foyer, la prparation des repas. Dans les campagnes africaines, les femmes travaillent sans relche du matin au soir. Elles sont leves l'aube, leves avant et couches aprs tous les autres membres de la famille. L'absence de moyens de portage mcaniques ou animaux fait effectivement d'elles des btes de somme : nulle autre personne ne pourrait porter, comme elles le font, la fois des fagots de bois, des canaris d'eau ou des paniers, empils sur la tte, en mme temps qu'un enfant dans le dos (et parfois un autre dans le ventre). La charge dpasse frquemment les 30 kilos, et elle est assume sur des distances parfois trs longues : 5 10 kilomtres, avec aux pieds de simples sandales, voire pieds nus, sur de mauvais chemins. Les femmes africaines sont de vritables hercules. Et les premiers agents conomiques des campagnes, car ne se limitant pas leurs tches domestiques, elles s'occupent des cultures vivrires. Tout en ne disposant d'aucun droit sur les terres qu'elles cultivent, ce qui rend leur situation prcaire et empche leur accs aux intrants. Avant que les ONG n'interviennent, les femmes n'taient mme pas considres comme des interlocutrices par les grandes agences d'amnagement rural car, de rares exceptions prs, elles n'existent toujours pas dans le droit foncier.

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Porter sans cesse


Alors les femmes compensent en exerant paralllement une activit artisanale (confection de paniers, de tissus...). La plupart d'entre elles vendent ainsi sur les marchs les aliments qu'elles ont cultivs ou prpars (beignets, plats cuisins). Le gain est minime par rapport au temps consacr (ne serait-ce que dans le transport), mais il permet la femme d'acqurir une certaine autonomie financire dans la cellule familiale : l'argent qu'elle gagne reste en gnral sa proprit. Les femmes sont ainsi la premire cible des activits de microcrdit, parce qu'elles travaillent dur et remboursent scrupuleusement... contrairement aux hommes. Mais elles n'ont pas attendu les ONG pour tre capables de monter leurs entreprises et de mobiliser l'pargne collective : le microcrdit ne fait que reproduire le systme des tontines (1), en usage depuis toujours en Afrique. Ainsi, la femme africaine porte bien souvent sur ses paules, tous les sens du terme, la sant conomique des campagnes africaines. Une vritable performance qui force l'admiration lorsqu'on sait qu'aucune n'chappe (sauf raisons mdicales) l'impratif de la procration. Un ventre vide est une maldiction. Dans bien des campagnes, le taux de fcondit reste aujourd'hui encore proche du maximum physiologique. Il est encore, par exemple, de 9 enfants en moyenne au Niger, record mondial (avec la Palestine). La femme a son premier enfant encore adolescente et elle procre sans relche jusqu' la mnopause, l'allaitement seul permettant d'espacer les grossesses. On la voit ainsi affaire ses multiples occupations, un bb au sein, un autre dans le ventre, et de tout-petits encore accrochs ses basques, mme si elle a tendance les confier aux ans. La frquence des maternits et leur faible encadrement mdical (quand il n'est pas tout simplement inexistant, particulirement depuis la crise conomique des annes 1980-1990) expliquent que le statut gyncologique de la plupart des femmes soit souvent dsastreux : grossesses et accouchements trop prcoces et trop rpts les dtruisent de l'intrieur. La mortalit en couches atteint des sommets mondiaux : le taux de mortalit maternelle est en moyenne de 800 1 000 dcs pour 100 000 grossesses (contre 400 dans les pays en dveloppement et 10 dans les pays dvelopps). L'ampleur des dsastres intimes est aggrave par les mutilations fminines rituelles (excision et surtout infibulation), toujours pratiques, en dpit des campagnes des autorits et des ONG, parce qu'elles sont le signe de l'importance du contrle social de ces femmes. Une femme qui n'est pas coupe reste dans bien des pays impure et dangereuse. Son aptitude ressentir du plaisir, donc sa suppose libert sexuelle, menace l'quilibre social et le pouvoir des hommes. On comprend dans ces conditions pourquoi bien des femmes ont la tentation de fuir le village pour vivre en ville, o elles chappent la fois l'autorit du groupe et des anciens et une impitoyable division sexuelle du travail. La vie urbaine apporte incontestablement une amlioration de la condition fminine : les fillettes ont accs l'cole, leurs anes aux services de sant et de planning familial. Or il existe une corrlation mathmatique inverse entre le nombre d'annes d'tudes suivies par la femme et le nombre d'enfants qu'elle met au monde : plus la dure de scolarit est longue, plus l'ge du mariage est tardif, plus le nombre d'enfants est limit et plus leurs chances de survie sont leves. L'entre de l'Afrique dans la seconde phase de la transition dmographique, celle partir de laquelle le taux de natalit commence baisser pour rejoindre le taux de mortalit, est ainsi partie des villes au tournant des annes 1990. La fcondit est aujourd'hui infrieure de moiti en ville (3 enfants en moyenne) qu' la campagne.

Les villes : un lieu d'mancipation


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Les annes 1990 ont ainsi reprsent un tournant dans l'histoire des femmes en Afrique. Crise conomique et plans d'ajustement structurel ont suscit des vagues de licenciements qui ont rduit au chmage une grande partie de la population urbaine. La capacit des femmes multiplier les petits mtiers dans le secteur informel a alors permis bien des foyers d'chapper la misre absolue. En prenant une place accrue sur le plan conomique, la femme a augment son pouvoir social. Or ces annes charnires ont aussi t celles qui ont vu la dmocratisation impose de l'extrieur par les bailleurs de fonds internationaux dans le cadre du rglement de la crise de la dette. Cette dmocratisation force a fait merger le rle des femmes en leur donnant enfin les moyens de s'exprimer via leur bulletin de vote. Ainsi, le rle politique des femmes s'est accru : elles ont cess d'tre systmatiquement domines et subalternes. Ce n'est pas un hasard si l'Afrique est le seul continent o les pouses des prsidents jouent un rle aussi important : la fois totalement impliques dans la vie politique et les combats de leur mari, mais aussi menant leurs propres activits caritatives... et servant de bouc missaire au mcontentement populaire le cas chant (2), les premires dames canalisent la volont de reprsentation, de promotion et d'expression de la socit civile, et surtout, en son sein, des cadets sociaux (les femmes et les jeunes). En ville, la femme peut dsormais esprer accder tous les mtiers, y compris les plus valorisants. Dans ce domaine aussi, pas de discrimination : les Africains acceptent volontiers que les femmes accdent des postes de responsabilit et de direction. Le nombre de ministres femmes est ainsi plus lev dans la plupart des pays d'Afrique qu'en... France. Travail l'extrieur, fcondit contrle..., la femme est donc incontestablement plus libre en ville qu' la campagne. Mais elle paie cher sa libert. D'abord parce que d'atout conomique, l'enfant devient une charge. La famille largie n'tant plus l pour veiller sur lui, l'envoyer l'cole, le faire garder cotent cher. En ville, les foyers monoparentaux, qui voient des femmes seules se battre pour lever leurs enfants sans assistance masculine, reprsentent plus du cinquime des mnages.

La russite des mamas Benz


Comme en Occident, les situations personnelles souvent difficiles refltent des relations hommes-femmes d'autant plus chaotiques que l'mancipation des femmes se heurte bien des rsistances. Mais la situation est aggrave en Afrique par les consquences de la dcennie du chaos (1991-2001), caractrise par l'effondrement des Etats (3), qui a vu se multiplier le nombre de conflits et de guerres civiles : 35 pays taient en guerre sur 53 pendant ces annes de violence, qui ont vu de nombreux hommes tus dans les combats et une culture de la violence se dvelopper au sein de la jeunesse. Ainsi, le viol systmatique et le rapt des jeunes femmes, utilises comme esclaves sexuelles, ont t des armes de guerre systmatiques dans des pays tels que les deux Congos, le Soudan, l'Angola, la Sierra Leone ou le Liberia. Ces femmes devenues mres contre leur gr et souvent contamines (MST, sida) sont aujourd'hui psychologiquement et socialement dtruites. Rejetes par leur milieu d'origine, elles se retrouvent en ville, sans moyens financiers, rduites la mendicit ou la prostitution quand les ONG ne sont pas l pour leur fournir une assistance et un refuge. Plus de 40 % des prostitues sont sropositives en Afrique centrale et australe, rgions qui ont t les plus touches par la guerre. L'amour qui passe tue. L'urbanisation a ainsi entran la libert des femmes, mais aussi leur prcarit. Lieu d'mancipation , la ville est aussi un lieu de perdition (4). On le voit particulirement travers la contamination par le sida, qui prsente en Afrique la spcificit de toucher aux deux tiers des femmes, contrairement ce qui se passe dans le reste du monde. C'est la Page 99

consquence d'un contexte de pauvret et de prcarit sanitaire, alors que les changes sexuels sont plus intenses qu'ailleurs, en raison de la polygamie, des viols en temps de conflits, mais aussi des dsastres gyncologiques : MST et atteintes de l'appareil gnital multiplient par dix le risque de contamination de la femme lors d'un rapport sexuel. En raison aussi de l'attitude irresponsable, voire criminelle, des Eglises, qui continuent de stigmatiser l'usage du prservatif, prnant l'abstinence et la fidlit dans des pays o le vagabondage sexuel , selon l'expression de Roland Pourtier (5), reste trs rpandu. Le deuxime bureau (la matresse) est une pratique gnralise, chez les hommes aiss notamment. On l'aura compris, les femmes africaines n'ont pas la partie facile. Mais cette difficult est aussi ce qui les rend fortes. La formidable puissance conomique et sociale des femmes africaines distingue en effet ce continent du reste du monde. Leur prsence massive dans le secteur informel et la production de biens alimentaires font d'elles des agents conomiques de premier plan, que l'mergence d'une socit civile conduit de plus en plus s'organiser. C'est dsormais surtout avec les rseaux de femmes, coopratives de production, syndicats agricoles, associations de quartiers, que traitent les ONG internationales. L'exemple le plus achev de cette capacit d'organisation des femmes est celui des nanas Benz (parfois aussi appeles mamas Benz), ces femmes d'affaires des pays du golfe de Guine, branches sur toutes les opportunits offertes par la mondialisation. A l'origine, dans les annes 1960, les nanas Benz (ainsi nommes parce que leur richesse leur permet de rouler en Mercedes) sont des vendeuses togolaises de pagnes, isoles, illettres et sans moyens. Elles vont peu peu s'organiser en un rseau formidablement puissant de commerantes, diffusant dans toute l'Afrique de l'Ouest des pagnes imprims originaires du monde entier (6). Cette affirmation croissante des femmes africaines se manifeste aussi dans les grandes confrences internationales, o elles apparaissent de plus en plus fortes et dtermines. Des personnalits comme Aminata Traor (7) ou Wangari Mathaai (8) ont beaucoup contribu diffuser dans le monde cette image de la forte femme africaine, tous les sens du terme. Une femme qui a son franc-parler, tire les ficelles et dicte aux hommes ce qu'ils doivent faire. La femme africaine, un modle de courage et de dignit pour le reste du monde ? NOTES 1 [1] Dans la tontine, les membres d'un groupe cotisent un pot commun dont la totalit est attribue tour de rle chacun d'entre eux. La tontine permet aux individus de disposer des sommes ncessaires l'organisation d'une manifestation sociale (mariage, funrailles) ou au lancement d'une activit conomique, dans des systmes o l'pargne individuelle est dcourage.

2 [2] La revue Politique africaine a ainsi consacr un numro spcial aux Premires dames en Afrique (Politique africaine, n 95, octobre 2004, Karthala).

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3 [3] Voir S. Brunel, L'Afrique, Bral, 2003.

4 [4] G. Hesseling et T. Locoh, dans leur introduction au numro 65 de Politique africaine (mars 1997) consacr L'Afrique des femmes .

5 [5] R. Pourtier, Afriques noires, Hachette, rd. 2004.

6 [6] Lire les contributions publies dans A. Volvey (dir.), L'Afrique, Atlande, 2005.

7 [7] Ancienne ministre de la Culture du Mali et auteure de nombreux ouvrages remarqus tels que L'Etau (Actes Sud, 1999) ou Le Viol de l'imaginaire (Fayard/Actes Sud, 2002).

8 [8] Vice-ministre de l'Environnement du Kenya, qui a reu le prix Nobel de la paix en 2004 pour son action en faveur des forts.

Sylvie Brunel
Professeure des universits en gographie du dveloppement l'universit Paul-Valry de Montpellier et l'Institut d'tudes politiques de Paris (IEPP), elle a travaill dix-sept ans dans l'action humanitaire (Mdecins sans frontires puis Action contre la faim). Elle a publi de Page 101

nombreux ouvrages sur le dveloppement, la coopration, la faim, dont rcemment Le Dveloppement durable, Puf, coll. Que sais-je ? , 2004, et L'Afrique, Bral, 2003, ainsi que deux romans.

Mary, fille du Botswana


Avec l'histoire de Mary, l'anthropologue Wim van Binsbergen [1] nous fait dcouvrir quoi peut ressembler l'itinraire social d'une jeune femme du Botswana contemporain. Mal peigne, le visage renfrogn, des pieds aux plantes calleuses dbordant largement de sandales achetes bon march, Mary dambule dans Francistown. Elle dcouvre un monde qui n'est pas le sien, qu'elle n'a rencontr qu'une fois lors d'une visite chez une sur de sa mre. Un monde o les gens ne sont plus kalanka comme elle, ou tswana, mais simplement botswanais. N'entend-on pas d'ailleurs plus parler anglais que n'importe quelle autre langue ? Et pourquoi n'y a-t-il presque plus de signes distinctifs permettant de savoir d'o viennent tous ces gens qui comme elle arpentent les trottoirs de Main Street ? Mary a dcid de faire comme eux ; pour cela, elle s'est achet un chapeau noir, tout simple. La particularit est qu'elle le porte avec son emballage d'origine en cellophane. Elle n'est pas sre que de tels frais soient vraiment ncessaires, et puis, si finalement elle dcidait de repartir Tutume, son village, elle pourrait toujours revendre le chapeau... Pourtant elle sait bien qu'elle est l pour rester. Sa mre invalide permanente compte sur ses revenus pour soigner son arthrite et subvenir ses besoins ainsi qu' ceux de son plus jeune frre qui, lui, espre aller l'cole. Etrangement, ce dont souffre le plus Mary, ce n'est pas du viol qu'elle a subi au village, mais du rejet de la part de son pre. D'ailleurs, il est parti avec une autre femme, a fond une nouvelle famille et, mme s'il vit quelques kilomtres de Tutume, il ne veut en rien aider son ancienne femme ni ses enfants. Mary va rester Francistown, elle le sait. Elle va prouver qu'elle n'est pas une bonne rien, comme le lui a rcemment dit sa tante qui, elle, possde tous les attributs de la russite : un mtier, des vtements, une vraie garde-robe en bois massif, et surtout une maison sur une parcelle de la SHHA, la Self-Help Housing Agency. Elle a su profiter de la modernisation et des ngociations entre le gouvernement local et la Banque mondiale quand il s'est agi de rformer totalement l'urbanisation des villes du Botswana et de faire disparatre les bidonvilles. Des milliers de familles petits budgets purent ainsi, sur la base de prts sans intrt, construire leur propre maison sur une parcelle de 400 m2 avec un bail de 90 ans, et deux chambres au minimum. La tante de Mary en a quatre, mais elle les loue, comme une bonne partie des autres bnficiaires de la SHHA. L'utilisation ainsi dtourne des parcelles a d'ailleurs permis de nombreuses familles de profiter du march trs lucratif du logement locatif. Bien sr, les bidonvilles n'ont pas totalement disparu, ce qui permet Mary d'avoir un toit, mme si ce n'est qu'une cabane faite de branchages. C'est finalement une chance, car lors des grandes inondations qui ont frapp Francistown, elle a t dclare sinistre et fut donc qualifie pour Page 102

l'attribution d'une parcelle de la SHHA. Comme elle n'tait pas au fait des mandres de l'administration, ce fut sa tante qui prit en charge le dossier, mit la parcelle son nom et loua ensuite une chambre Mary, prix d'ami.

Ville inhospitalire
Malgr cette injustice et l'amertume qu'elle ressent, Mary a d'autres problmes, elle est enceinte d'un des militaires pour lesquels elle servait de femme de maison (mnage, lessive, repas...). Il a t affect au loin avant la naissance du bb sans bien sr le reconnatre. Elle aurait pu essayer de l'y contraindre, mais assigner un militaire devant les tribunaux dans le Botswana d'aujourd'hui reste dangereux. Mary a donc pris le parti de dcider qu'ils s'aimaient et qu'il allait revenir s'occuper du bb et participer financirement son ducation. Ne l'a-telle d'ailleurs pas appel Tatayaone (Papa te verra) ! En attendant, Tatayaone ira vivre Tutume avec sa mre et son frre, car Mary doit trouver un nouveau travail. Pour le moment, ce sera le creusement de canalisations sur le site industriel de la Dumela au nord de la ville, travail harassant et physique. Mais, surprise par le contrematre s'loigner avec une de ses collgues pour aller uriner, elle sera licencie. Le fait qu'aucun sanitaire n'ait t prvu sur le chantier n'est en rien une excuse. La ville n'est gure favorable Mary. Mme dans son nouvel emploi dans une usine de fabrication de tapis d'ornement, on la trouve trop grossire pour devenir une tisseuse qualifie. Elle prparera donc les fils sur les mtiers tisser. En revanche, jour aprs jour, Mary est initie aux subtiles stratgies de la beaut fminine, qu'il s'agisse des vtements ou du maquillage, lors des sances quotidiennes de douche collective. Son chapeau lui semble maintenant ridicule. Elle peroit qu'au travers de la consommation, selon les critres des femmes qui l'entourent, elle devient quelqu'un d'autre, trs diffrente mme de ce qu'elle rvait de devenir. Ses mains deviennent plus douces, ses pieds moins calleux, elle ddaigne maintenant le travail physique, et surtout, elle envisage d'une manire radicalement diffrente son budget. Sa volont de rester fidle son engagement de subvenir aux besoins de sa famille se heurte ses dsirs et ses besoins de jeune citadine. Elle veut de nouveaux vtements, une grande bassine pour sa toilette, un rchaud gaz lui permettant d'viter de faire des feux de bois dans la cour pour se nourrir, et puis il lui faut aussi une vraie garde-robe pour conserver l'abri les nouveaux habits qu'elle envisage de s'acheter. De plus, les distances parcourir travers la ville et l'inscurit qui parfois y rgne la conduisent petit petit apprcier le taxi. Pour tout cela, il faut beaucoup d'argent en comparaison de ce dont elle dispose. Autant dire que les envois d'argent au village se font une frquence beaucoup moins soutenue et de manire moins gnreuse. Mais il reste tout de mme les vtements et les chaussures pour Tatayaone, les soins pour sa mre, et la question de l'cole reste toujours aussi prgnante. Pour tout cela, il y a une solution, recourir au motshelo avec ses amies. Au dbut de chaque mois, les femmes participantes versent en gnral la moiti de leur salaire une caisse commune. Et chaque mois, une des femmes bnficie en totalit de cette manne financire. Il y a ainsi les mois de privation, mais surtout la perspective de voir aboutir ses projets. Par ce systme, Mary a dvelopp les siens. Ainsi son tour venu, non seulement Mary a pu envoyer Page 103

un peu d'argent au village, s'acheter les premiers biens qui lui semblaient jusque-l inaccessibles, mais surtout s'inscrire l'cole. Depuis trois ans qu'elle est en ville, Mary s'est forg un idal de carrire construire, et la prochaine fois que ce sera son tour, elle s'achtera l'uniforme des tudiants et marquera ainsi son nouveau statut. Les cours du soir accessibles tous les jeunes Botswanais ne lui font pas peur malgr sa journe de travail. Mary sait aussi que cela risque de durer longtemps mais elle a pris une dcision : elle sera infirmire et Tatayaone reviendra vivre avec elle. NOTES 1 [1] W. van Binsbergen, La chambre de Marie : ou comment devenir consommatrice Francistown, Botswana , in D. de Lame et C. Zabus (dir.), Changement au fminin en Afrique noire, L'Harmattan, 1999. Christophe Rymarski

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Annes folles : le corps mtamorphos


Georges Vigarello Corps librs, affins, muscls, ensoleills... Une vritable mtamorphose des corps fminins s'est produite au XXe sicle, en mme temps que s'laborent de nouvelles reprsentations de la femme, indpendante et active. Pour l'historien Georges Vigarello, l'histoire s'inscrit dans les corps. Rien de plus culturel que la beaut physique. Rien de plus ml aux statuts, aux valeurs, aux marchs. Rien de plus total aussi que cette beaut o se croisent gestes, signes et traits. Les changements dans l'apparence fminine ds les premires dcennies du XXe sicle en sont un exemple canonique. Allures plus libres, lignes plus souples, expressions plus soulignes, tout dans la mise en scne de soi donne l'indice de transformations qui la dpassent : celles qui rvolutionnent la place du fminin dans la socit. C'est sur un changement de silhouette que s'inaugure la beaut du XXe sicle, mtamorphose amorce entre les annes 1910 et 1920 : lignes tires, gestes allgs. Les jambes se dploient, les coiffures se relvent, la hauteur s'impose. Les effigies de Vogue ou de Femina, en 1920, sont sans rapport avec celles de 1900 : Toutes les femmes donnent l'impression d'avoir grandi. Leur allure glisse de l'image de la fleur celle de la tige, de la lettre S la lettre I . Cette gracilit n'est pas seulement formelle. Elle prtend rvler l'autonomie dans les lignes du corps, illustrant une profonde transformation de la femme. Ce que les revues des annes folles disent en toute ingnuit : La femme prise de mouvement et d'activit exige une lgance approprie, pleine de dsinvolture et de libert (Les Modes, 1936). Rve, bien sr, mais il marque une influence dcisive et une originalit. Il faut s'attarder au bouleversement des profils. La minutieuse lecture du corps d'Odette par Marcel Proust, blouissement contrl, passionn, demeure une des plus fidles vocations de la silhouette fminine et de sa subversion entre 1910 et 1920 : Le corps d'Odette tait maintenant dcoup en une seule silhouette, cerne tout entire par une "ligne" qui, pour suivre le contour de la femme, avait abandonn les chemins accidents, les rentrants et les sortants factices, les lacis, l'parpillement composite des modes d'autrefois, mais qui aussi, l o c'tait l'anatomie qui se trompait en faisant des dtours inutiles en de ou au-del du trac idal, savait rectifier pour toute une partie du parcours aux dfaillances aussi bien de la chair que des toffes(1). S'y ajoutent un maquillage et une coiffure effils, orients vers l' tir et le haut : sourcils pils, pommettes releves, cheveux resserrs. Le magazine des annes 1920 La Coiffure et ses modes est formel : En rduisant le volume de sa tte, elle paratra plus jeune et plus Page 105

mince. Les mots ligne , droit , simple se bousculent dans les livres de mode. Les lancements verticaux se conjuguent dans les dessins de corps. Les jambes, allonges en sylphide, dplacent le rapport des membres : cuisses longues et nerveuses systmatiquement associes la ligne mince dans les annes folles. Un signe le dit : la hauteur allant du pied la ceinture, longtemps demeure le double de celle du tronc dans les revues de mode du XIXe sicle, atteint maintenant le triple de cette hauteur dans les mmes revues. L' tirement en longueur (2) est si brusque, si intense, que l'opinion des modistes eux-mmes peut s'en offusquer. Votre beaut s'interroge, en 1920 : Est-il possible qu'une femme, pour cder la mode, consente s'enlaidir de cette faon ? Ces lignes fminines ne sont pas seulement jeux d'images ou de mots. Elles ont un sens dans l'entre-deux-guerres : A qui fera-t-on croire que l'esthtique fminine n'est pas un des symptmes les plus marquants de l'volution de la civilisation ? , insiste Philippe Soupault dans un numro de Votre beaut (1935). Elles prolongent une qute : concurrencer le masculin ? Accrotre les liberts ?

L'mergence de la femme nouvelle


Une femme nouvelle mergerait de ces profils plus actifs : L'illusion d'avoir conquis des droits. Celui au moins de refuser le corset. Celui des grandes enjambes, celui des paules l'aise, de la taille qui n'est plus serre(3). La mode la garonne confirme la mutation. Le roman de Victor Margueritte, l'inventeur du nom (4), s'est vendu un million d'exemplaires entre 1922 et 1929. Monique Lerbier, l'hrone, y dnonce l'hypocrisie bourgeoise, multipliant les aventures sexuelles, les transgressions, avant de trouver un quilibre inattendu. La Garonne a transfr comme jamais un mouvement de culture dans une esthtique physique : Ce n'est plus un titre, c'est un type et mme un nom commun(5). Elle a stabilis une allure, une tenue, elles-mmes en voie d'expansion : la ligne allonge , le maquillage aigu, les cheveux raccourcis. Les cheveux surtout qui, en bouleversant une allure, soulignent un choix : le commode , la dynamique, le mouvement. La princesse Bibesco explique sa surprise dans les annes 1920 en mme temps que son inexplicable engouement : A quelle menace informule ont-elles obi les femmes de notre temps qui, en toute libert, sans condamnation, sans vocation aucune et presque simultanment ont renonc cette arme de sduction la plus sre, la plus prouve depuis le commencement des ges (6)? Beaucoup avouent leur sentiment d'tre passs d'une poque une autre. Beaucoup en reconnaissent le succs : Pas de vraie beaut sans coiffure serre , si l'on en croit Votre beaut en 1935. L'apparence, bien sr, n'est pas seule vrit. Elle a pu donner le change : cacher des normes traditionnelles demeures vivaces (7) , de vieux dispositifs de dpendance, un salariat fminin en croissance par exemple, mais rare encore pour les femmes maries. L'idal de la femme au foyer semble plus que jamais incontest , magnifi par les notables, les moralistes, les mdecins. Bloc fragile pourtant, ces moeurs sont juges dpasses par un nombre croissant de femmes ds les annes 1920, les jeunes surtout, dcrites par Paul Graldy en tres nouveaux au sortir de la guerre, celles dont l'allure a chang : Les hommes librs sont rentrs. Ils ont trouv les femmes nombreuses, provocantes, impatientes, avoues... Leurs jeunes filles... dshabilles, maquilles, tutoyantes... et les garons se sont rejoints (8). Les lignes physiques des annes folles deviendraient alors autant d'annonces. Elles se donneraient en promesses, en appels d'horizons : une mise en image de l'indpendance. Cette ambition que quelques-unes atteignent, celle que d'autres commencent imaginer. Les revues Page 106

de mode accompagnent ce lent dplacement, confrontant l'lgance la vie active, la beaut la fatigue, au travail, voquant un quotidien fminin partag entre un double aspect : ce trait caractristique de la vie actuelle , associant mtier et soins de beaut d'aprs Femina, en 1936. D'o ces articles indits sur la manire de rester jolie toute la journe , ces publicits s'offusquant de quelque lien imaginaire entre oisivet et soins de beaut , ces tmoignages plus communs d' employes , de tlphonistes , de dactylos interroges par des magazines d'un nouveau genre sur ce qu'elles font pour tre belles alors que leur quotidien pourrait les en empcher. Ce qui suppose au passage des instruments repenss : miroirs, poudriers, rouges lvres, parfums disponibles toute heure du jour, sacs main, accessoires divers. La femme qui travaille doit tre aussi agrable voir en arrivant son travail qu'en en partant.

Sea, sun... et nudit


Un des critres esthtiques a fortement valeur de symbole : la marque laisse sur le corps par les activits du dehors , les valeurs intenses attribues l'air, la mer, au soleil. La lumire envahit les photographies de mode, l'espace anime les profils. La plage, entre autres, n'est plus seulement dcor mais milieu : moins de promeneurs et plus de corps abandonns, moins de costumes et plus de maillots. Le coup de soleil entre en littrature (9). Les descriptions se pensent autrement. La jeune fille de Votre beaut par exemple, en 1936 : Elle marche grands pas, entranant dans son sillage comme un trange appel d'air, de grand air. Le visage doit suggrer des souvenirs de vacances . Le corps doit suggrer le plein air , qui seul fait triompher la vraie beaut , selon Marie-Claire (1938). Cette image du dehors est canonique, magnifiant les bronzages, opposant l'extrieur l'intrieur, transgressant les vieux indices du fminin et de l'abri. Elle installe le sortir en priorit, ce geste si retenu pourtant et si contrl chez la jeune fille de la tradition. Non que ce sortir soit admis partout. Rien, bien sr, de ces escapades dans le bourg boutiquier et fig de Pierrette Sartin (Souvenirs d'une jeune fille mal range), en 1930, ou dans le Paris faussement bourgeois de Simone de Beauvoir (Mmoires d'une jeune fille range, 1958). Mais les rcits de P. Sartin ou de S. de Beauvoir sont autant de rcits de conqutes : l'ambition des tudes oppose aux parents, aux ans, voquant le mme sentiment d'indpendance que l'embellissement ou le grand air ; le camping, par exemple, cit en 1937 par une lectrice de Votre beaut en principale recette de jeunesse et de beaut . Ce qui transforme en profondeur le rapport au corps et les recettes d'entretien. Les vacances fabriqueraient de l'esthtique, bouleversant des conseils qui vont dsormais au maquillage de plein air , au soleil gurisseur , l'pilation pour avoir des jambes et des pieds parfaits . Le hle devient critre incontournable, mutation culturelle sans doute, ou du moins son indice (10), alors que le trait de beaut de Femina-Bibliothque , en 1913, y voyait encore un signe d' enlaidissement . Cette prsentation de corps ensoleills, actifs, demi-nus, a une consquence sur les images retenues : elle mle vigueur et minceur. Les effets de muscle s'ajoutent ici aux effets de chair : Ce qui fait la beaut, c'est un corps mince et muscl qui se meut avec aisance , d'aprs Votre Beaut (1934).

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L'image revient, insistante, dans les traits de beaut des annes 1930 : La silhouette svelte et sportive, les membres fins et muscls sans graisse parasite et la figure nergique et ouverte : voil aujourd'hui l'idal de la beaut fminine (11). La beaut, insiste Coco Chanel, ds les annes 1930, n'est pas la mivrerie . Plus profondment, c'est la rfrence au nu avec ses profils effils, qui devient dans l'entredeux-guerres le critre dominant. Le dessous comme vrit du dessus : La ligne moderne ne pardonne pas. La plage en particulier, celle des maillots moulants et relevs, inspire qualits et dfauts : Ma poitrine est grosse et tombante, je mesure 1 m 70, je n'oserai jamais me mettre en maillot, je suis dsespre , avoue une lectrice de Votre beaut en 1937. Toute la diffrence entre le courrier des lectrices des annes 1900 o dominent encore visage et maquillage et le courrier des annes 1930 o domine l'affinement d'une silhouette explore dans d'interminables dtails.

La dictature des mensurations


Cette correspondance toujours interroge entre lignes extrieures et lignes caches promeut invitablement une qute nouvelle de mensurations. Les chiffres envahissent les magazines et les traits de beaut des annes 1930 : poids et volumes censs correspondre la taille de chacun. Les indices s'aiguisent, les rapports se resserrent, plus svres qu'auparavant : le niveau de poids n'est plus seulement quivalent celui des centimtres dpassant le mtre, 60 kg pour 1,60 m, il lui est infrieur, 55 kg ou 57 kg pour 1,60 m, comme le suggre La Coiffure et ses modes en 1930. L'abaissement du poids s'acclre mme dans les dix annes suivantes. Un changement des reprsentations, partir des annes 1920, est tout aussi profond, convertissant en image l'interminable passage du mince au gros . Les dfauts continus de l' engraissement , par exemple, transposs en courbes par Paul Richer : l'accroissement progressif des poches sous les yeux, l'alourdissement progressif du double menton, la perte progressive de l'arrondi des seins, les bourrelets des hanches, l'largissement des cuisses, l'effondrement du pli fessier (12). Le recours au chiffre, l'insistance sur le moindre cart pourraient avoir favoris la vogue des concours de beaut. Les reines et les miss se multiplient dans l'entre-deux-guerres : Miss Amrica en 1921, Miss France en 1928, Miss Europe en 1929, Miss Univers en 1930. L'adoption du mot miss confirme au passage la progressive ascendance amricaine dans ce qui devient culture de masse, diffusion grande chelle de l'image, du film, du son. Ces concours ont mobilis les passions. Des fministes en ont contest le principe, les accusant de rduire l'image de la femme la trop traditionnelle beaut. D'autres y ont vu quelque jeu trouble avec la sduction et le plaisir : On commence par la reine, on finit par la cocotte. D'autres encore ont avou un parti plus trouble : un eugnisme par exemple, que les annes folles n'ont pas toujours su carter ; ce choix sulfureux illustr par Maurice de Waleffe, un des organisateurs du concours de Miss France en 1928, prtendant arrter les mariages physiquement mal assortis en faisant l'ducation de l'oeil par des comptitions spectaculaires . Impossible d'ignorer cette vision d'une France accuse de s' enlaidir , ces modles physiques projets en exemples de choix matrimoniaux , cette insistance aussi pour amliorer par tous les moyens possibles la race humaine , mme si ce parti est d'autant plus masqu que la loi de 1920 a restreint les initiatives eugnistes en interdisant toute propagande anticonceptionnelle. Page 108

Les annes folles marquent, quoi qu'il en soit, une rupture : le changement de murs directement traduit dans l'apparence, la mutation du fminin directement dessin dans ses profils. La mutation commence avec les annes 1920 a conduit aux silhouettes flches (Le Monde, 27 septembre 2003) d'aujourd'hui, magnifiant un corps liane aux jambes interminables , une effigie souple, muscle, mlant bien-tre et ventre plat. Ce qui confirme l'invitable prsence de la norme collective, son impact majeur, alors que les formules individualisantes n'en sont elles-mmes qu'un des aspects. Autant dire que les allures toujours plus actives, les maquillages plus colors, les peaux plus visibles et protges se donnent comme autant d'affirmations individuelles, celles aussi o, d'une manire plus nouvelle encore, le corps mettrait lui-mme en scne sa propre libert. Ce qui confirme la liaison beaut et bien-tre en objectif dominant. Reste que le triomphe apparent du sujet a rendu plus complexe, plus obscure la combinaison des rfrences individuelles et des rfrences collectives. Le thme de l'chec rde dans les pratiques d'embellissement, la responsabilit de chacun s'accrot dans le cas de quelque inaccessible beaut, l' impuissance mme, attribue aux dcisions d'un sujet devenu de part en part comptable de son apparence et de sa libert. Le mal-tre risque toujours de surgir, sinon de s'approfondir, lorsque le bien-tre est promu en unique et ultime vrit. NOTES 1 [1] M. Proust, la recherche du temps perdu, t. II : l'ombre des jeunes filles en fleur, 1918, rd. Gallimard, coll. Folio , 1988.

2 [2] Colette, Le Voyage goste, 1922, rd. LGF, 1989.

3 [3] D. Desanti, La Femme au temps des annes folles, Stock, 1984.

4 [4] V. Margueritte, La Garonne, 1922, rd. Flammarion, coll J'ai lu , 1972.

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[5] D. Desanti, op. cit.

6 [6] M.L.L. Bibesco, Le Rire de la naade, Grasset, 1935.

7 [7] A.M. Sohn, Entre-deux-guerres, les rles fminins en France et en Angleterre , in G. Duby et M. Perrot, Histoire des femmes en Occident, Plon, 1992.

8 [8] P. Graldy, La Guerre, Madame..., d. Jean Crs, 1936.

9 [9] H. de Montherlant, Coups de soleil (crit entre 1925 et 1930), 1950, rd. Gallimard, 1976.

10 [10] D. Desanti, op. cit.

11 [11] M. Marelli, Les Soins scientifiques de beaut, d. J. Oliven, 1936.

12 [12] P. Richer, Morphologie, la femme, t. III : Nouvelle anatomie artistique du corps humain, Plon, 1920.

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REFERENCES

Ce texte est une version actualise de l'article Annes folles : le corps mtamorphos publi dans Sciences Humaines, n 162, juillet 2005.

Georges Vigarello
Professeur l'universit Paris-V, directeur d'tudes l'EHESS, membre de l'Institut universitaire de France, il a rcemment dirig le premier volume d'une trilogie, Histoire du corps, Seuil, 2005, et publi Histoire de la beaut. Le corps et l'art de s'embellir de la Renaissance nos jours, Seuil, 2005, dont cet article est issu

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Sexualit : un nouveau rapport au plaisir


Janine Mossuz-Lavau Des premiers mois amoureux aux aventures passagres, des pratiques contraceptives au nombre de partenaires..., au cours de ses entretiens approfondis mens pendant deux ans, Janine Mossuz-Lavau a pu rvler la diversit des parcours sexuels des Franaises. Les enqutes quantitatives sur la sexualit apportent des informations indispensables : sur l'ge moyen du premier rapport, sur le nombre de partenaires ou sur l'utilisation d'un prservatif lors de la dernire relation ou au cours des douze derniers mois. Toutes ces donnes sont ncessaires pour concevoir une prvention adapte au contexte du sida. Mais elles ne permettent pas, l'vidence, de saisir le vcu des personnes, leur vie sexuelle quotidienne, leurs reprsentations, leurs motivations, et surtout la diversit des attitudes et des comportements qui prvaut en ce domaine. Concernant la sexualit des femmes, une tude qualitative comme celle que j'ai conduite pendant deux ans prsente l'avantage de saisir tout le droulement d'une vie amoureuse et sexuelle, de l'enfance au jour de l'entretien.

Oh ! La menteuse, elle est amoureuse


Et quand une personne se sent coute, sans tre jamais juge, qu'elle peut commencer par parler de son enfance et de la dcouverte de la chose , elle peut faire sur ce qu'elle a de plus intime, de plus personnel, des rvlations tout fait tonnantes et dont j'ai eu souvent la primeur. Souvent, ce sont le rire et les larmes qui ont t le plus au rendez-vous, la tendresse et parfois une sorte de rsignation. Sur la vie sexuelle des femmes, cette enqute permet justement d'approcher l'extrme diversit des parcours. Cette diversit concerne aussi bien les dbuts, les rencontres et ruptures, ou encore les pratiques et la protection contre les risques sexuels. Les enqutes quantitatives n'ont pas pris en compte jusqu'ici les informations concernant l'enfance. Or, les rcits des filles diffrent de ceux des garons. Les mois sont prcoces mais plus frquemment lis des sentiments, qui peuvent d'ailleurs, l'cole primaire, tre vite, sinon stigmatiss, du moins ports au vu et au su de tout le monde par le classique oh ! la menteuse, elle est amoureuse . Chez les garons, les premiers contacts avec la chose sont plus souvent directement sexuels (ils essaient de baisser la culotte des filles, l'un d'eux met son sexe dans l'aspirateur en Page 112

esprant en obtenir les sensations recherches). Mais des filles ont galement des souvenirs de contacts charnels assez chauds, pas forcment avec des petits copains mais avec des garons de la famille. Karima, 39 ans, directrice artistique de presse, se souvient d'avoir eu vers 8 ou 9 ans des sensations de chaleur dans le bas-ventre en jouant au docteur avec son petit frre : On s'enfermait dans la piaule, on se mettait tout nus et puis on se frottait. Sur le premier rapport, l'enqute ACSF (Analyse des comportements sexuels en France (1)) indique que, chez les femmes, la moyenne pour les 18-34 ans est de 18,1 ou 18,2 ans, alors qu'il est de 21,3 ans pour les 55-69 ans. Dans mon enqute, on peut entrevoir la diversit qui se cache sous ces moyennes statistiques, puisque la plus prcoce a perdu sa virginit 12 ans avec un ami de son pre g de 49 ans et qu'elle avait fortement provoqu. La moins prcoce, qui a, dit-elle, des problmes relationnels et une forte surcharge pondrale, a connu son premier homme l'ge de 33 ans dans une camionnette. Elle dit aujourd'hui : J'aurais jamais cru que j'y arriverais, mais a m'est quand mme arriv. J'avais pas trop envie mais il fallait y passer. Il tait allong sur le dos, moi je me suis mise dessus. Et alors mon psy me dit : "Pour une premire fois, c'tait pas mal parce que c'est vous qui preniez l'initiative." J'ai pu aussi recueillir des tmoignages de jeunes filles d'origine maghrbine, pour lesquelles il est impratif d'tre vierges au mariage. Nombre d'entre elles expliquent que ce n'est pas seulement pour rpondre aux exigences de leurs parents, pour lesquels l'honneur de la famille repose sur une sexualit trs encadre des femmes, mais pour elles-mmes qu'elles refusent le cot vaginal. Ce qui ne signifie pas qu'elles n'ont pas d'autres activits sexuelles, puisque certaines disent clairement pratiquer tout avec leur petit copain, sauf la pntration. Quant celles qui ont transgress, on les rencontre pour l'essentiel parmi celles qui ont commenc ou achev des tudes suprieures. Mais les relations sont loin d'tre toujours satisfaisantes, car un fort sentiment de culpabilit pse sur elles et empche parfois le plaisir d'tre au rendez-vous. Enfin celles qui ont subi un mariage traditionnel , arrang par les familles, font des rcits parfois trs durs de leur nuit de noces au cours de laquelle elles ont saign, ont eu mal et ont d s'excuter en sachant que la famille attendait avec impatience de voir le drap macul de sang. Les femmes lesbiennes ont eu, pour la majorit d'entre elles, une premire fois avec un homme et une premire fois avec une femme. Elles voquent les troubles qu'elles ressentaient, pendant l'enfance et l'adolescence, la vue de femmes, sans pour autant pouvoir mettre de mots sur ces motions, comment elles ont essay les garons dans un contexte o le couple htrosexuel tait la norme, et comment elles ont d ? douloureusement ou sans tat d'me ? se rendre l'vidence que leur avenir n'tait pas l.

Du dsir du beau mec...


Les femmes rencontrent des hommes, ou des femmes, parfois des hommes et des femmes lorsqu'elles sont bisexuelles. L'enqute qualitative rejoint sur ce point les enqutes quantitatives qui montrent que, plus que les hommes, elles disent qu'elles sont amoureuses lorsqu'elles ont des relations sexuelles, les hommes pouvant plus facilement avoir du sexe pour le sexe . Mon enqute le confirme, mais montre aussi que les choses sont en train de changer. Nombre de femmes dclarent dsormais qu'elles ne se sentent pas obliges d'tre amoureuses pour se retrouver dans les bras d'un homme, qu'elles peuvent cder un dsir passager qui ne les Page 113

inscrit pas forcment dans une histoire, qui ne signifie pas une projection dans la dure. Celles-ci sont en train d'chapper une norme sociale qui veut que les femmes doivent toujours se justifier. Tout au long des sicles, on a considr que les femmes avaient des relations sexuelles pour avoir des enfants, qu'elles taient avant tout, sinon exclusivement, des pouses et des mres. Plus rcemment, on a admis qu'elles pouvaient avoir des relations sexuelles pour avoir du plaisir mais condition d'avoir une bonne raison , et pour le moins donc, tre amoureuses ? ce qui n'est pas exig des hommes. Aujourd'hui, certaines d'entre elles sont en train de se soustraire cette pression sociale, cela apparat nettement dans quelques entretiens, ce qui n'est pas sans perturber les hommes. Pour la petite histoire, lorsque je faisais tat de cette nouvelle tendance dans l'une de ses missions, Thierry Ardisson n'a cess de rpter : Si ce n'est pas malheureux a ! Si ce n'est pas malheureux ! Sur le nombre de partenaires que les femmes peuvent avoir au cours de leur vie, l'enqute ACSF donne le chiffre de 3,3 contre 11 pour les hommes. Mais les auteurs signalent qu'ils ont plafonn 200 le nombre de partenaires dclars par les personnes interroges. Autrement dit, l'argument selon lequel les diffrences proviendraient pour une part du fait que les hommes comptent parmi leurs partenaires les prostitues, alors que celles-ci ont peu de chances d'tre interroges dans une enqute, pose problme. Car il se peut fort bien, comme les personnes enqutes taient interroges par tlphone, que des prostitues aient dclar d'autres professions et avanc un nombre de plusieurs milliers de partenaires. Or dans l'enqute ACSF, en plafonnant 200 le nombre de partenaires, on se privait de ce rquilibrage envisag pourtant dans les explications. Mme si la notion de partenaire et de client n'est pas la mme. Mais pourquoi alors l'admettre pour les hommes ? Dans la petite partie quantitative de mon enqute, j'ai pu en tout cas constater que, quand on prend en compte le pass prostitutionnel de certaines femmes, les moyennes grimpent considrablement. Les auteurs des enqutes quantitatives font aussi l'hypothse que les femmes sous-estiment le nombre de leurs partenaires alors que les hommes le surestiment. Mon enqute permet de voir les mcanismes l'uvre. De fait, les femmes comptent ceux qui ont compt et ont tendance oublier ceux qui n'ont pas eu beaucoup d'importance, mme lorsqu'il s'agissait de nettement plus qu'une aventure d'une nuit. L'une d'elles me disait, au moment o nous rcapitulions le nombre de ses amants : C'tait l'Espagne, il faisait chaud, il tait beau et blond. Le dcor tait magnifique et a a t plutt physique, sexuel, voil, du plaisir, pas de sentiment. C'est pour a que je l'avais oubli, le pauvre. a a peut-tre dur l'espace d'un mois. Les hommes, eux, comptent celles ou ceux avec lesquels cela a dur l'espace de quelques heures.

...au dsir d'enfant


Mais plaisir d'amour ne dure pas toujours. Des ruptures interviennent, pour diverses raisons. Le beau Brsilien retourne dans son pays, ou bien l'on s'aperoit que l'on n'a pas les mmes valeurs. Un homme a fini par quitter sa partenaire, plus jeune que lui, parce qu'elle aimait Lara Fabian. Pierre Desproges dclarait : C'est bien simple, depuis la mort de Georges Gutary, j'coute mme plus de musique(2). Parfois, l'intervention d'une tierce personne, un amant ou une matresse, est meurtrire pour le couple. Mais la grande question du dsir non Page 114

satisfait ou mal satisfait tourne autour de l'enfant : dsir d'enfant, grossesse non dsire suivie par un accouchement ou par une IVG. En rgle gnrale, le dsir d'enfant nat d'abord chez les femmes et certains hommes sont pris au dpourvu : c'tait trop tt, les circonstances ne s'y prtaient pas, ils n'taient pas prts. Parfois, quand la femme annonce qu'elle est enceinte, ils partent. Quelquefois des grossesses s'annoncent, l'insu d'un homme qui dcouvre alors que sa compagne s'apprte faire un enfant malgr lui. Au total, ce sont plutt les femmes qui expriment ce dsir d'enfant et les hommes qui se drobent. Mais la rupture peut venir de l'un ou l'autre des deux membres du couple. Ce qui apparat certain, c'est que les relations ont du mal survivre une IVG, ou parfois mme un dsir d'enfant non attendu. Il s'agit l d'une demande d'investissement non consenti qui peut sonner le glas du couple. Coluche disait : Je les aime bien les futures mamans, mais longtemps avant, quand elles prennent encore la pilule(3).

Une lady ne remue pas


L'enqute qualitative permet de saisir les mandres des relations qui peuvent se dtriorer lorsque le dsir d'enfant, imprieux chez nombre de femmes, ne suscite pas le mme lan chez les partenaires. Elle met en vidence aussi la perception diffrente que femmes et hommes peuvent avoir de l'infidlit. Les femmes disent ressentir une blessure affective ( Il ne m'aime plus , Il n'aime pas que moi , etc.), souvent narcissique, notamment lorsqu'elles sont en concurrence avec une femme plus jeune. Les hommes peuvent prouver une douleur affective (eux aussi ont des sentiments...), mais se sentent galement (et pour certains surtout) atteints dans leur virilit. Leur premire question est celle de savoir si leur partenaire a connu une plus grande jouissance avec le nouveau venu. Et l'interrogation qui surgit d'emble est la suivante : Est-ce qu'il avait une bite plus grosse que la mienne ? Il ressort de mes entretiens que dsormais les femmes exigent d'avoir du plaisir. Le plaisir des femmes n'a t une proccupation pour personne tout au long des sicles. Wilhelm Reich rapporte ce propos d'un lord qui, au XIXe sicle, s'offusquait de ce que sa femme prenne un plaisir non dissimul au cot conjugal en lui disant : Une lady ne remue pas. Aujourd'hui, des femmes peuvent quitter un partenaire qui ne leur procure aucune sensation. Les histoires de vie que j'ai recueillies abondent de rcit allant en ce sens. Mais, ce qui rend optimiste sur le devenir amoureux et sexuel de notre socit, ces femmes sont souvent capables de faire savoir leur partenaire qu'elles veulent du plaisir et le message est entendu. Nombre d'hommes m'ont dclar qu'ils atteignaient le plaisir maximal lorsque leur partenaire prouvait elle aussi une jouissance. Quant aux pratiques elles-mmes, elles semblent s'tre diversifies. La fellation s'est banalise. La sodomie demeure une pratique diversement apprcie par les hommes et par les femmes. Les premiers sont plus demandeurs que les secondes, qui hsitent parfois s'y livrer car elles craignent d'avoir mal (certaines ont eu des expriences malheureuses avec des hommes qui n'avaient sans doute pas l'art et la manire). Elle a en tout cas pour elles une signification particulire, celle d'une preuve d'amour. L'une des jeunes femmes interroges raconte par exemple qu'elle ne l'acceptera que quand elle sera tout fait sre des sentiments qu'elle porte son nouveau partenaire, quand elle saura si cette relation peut s'inscrire dans la dure ; il ne s'agit pas en tout cas pour les femmes d'un acte anodin. Le recours l'enqute qualitative permet aussi de mieux saisir les mcanismes l'uvre dans l'absence de protection contre les risques sexuels (entendus au sens de grossesse/MST/ sida). Page 115

Pour ce qui concerne la grossesse par exemple, il est intressant de voir quels arguments sont mis en avant pour justifier le rejet de la pilule. Dans les milieux les plus dfavoriss, on voque encore les risques de cancer, les maux de tte, les troubles oculaires ou la prise de poids. Dans des milieux plus duqus , on estime qu'il s'agit d'un produit qui n'est pas naturel (on mange bio, donc on ne va pas ingrer un produit chimique...), qui risque de rendre strile, qui est contre-indiqu lorsque l'on fume. Deux autres arguments reviennent souvent. Des jeunes femmes, qui craignent d'tre contamines par le virus du sida, dclarent que, si elles prenaient la pilule, elles ne seraient pas sres de pouvoir alors obliger leur partenaire mettre un prservatif. La peur de la grossesse les aide se protger contre le sida. Moyennant quoi, elles font de temps autre une exception et doivent prendre la pilule du lendemain, quand elles ne se retrouvent pas enceintes. Mais une autre raison a tendance prendre le dessus. Quand la pilule a fait son apparition en France, elle a signifi pour des gnrations de femmes une libration. Elles pouvaient enfin faire l'amour sans tre menaces par la grossesse. Or nombre de jeunes femmes ne vivent plus aujourd'hui la pilule comme une libration mais comme une contrainte, un geste que l'on doit immanquablement refaire chaque jour et dont la rptition leur parat insupportable. Alors reviennent les bonnes vieilles mauvaises mthodes comme le comptage des jours et le retrait, la mthode Ogino que l'on croyait pourtant enterre depuis longtemps et qui est responsable d'un certain nombre de grossesses non dsires et vient grossir le flot des 220 000 IVG que l'on compte encore chaque anne en France.

Confiance ou capote ?
Le dficit de protection contre le sida doit tre galement soulign. On peut mettre part le cas des femmes qui dclarent qu'elles sont fidles et que leur compagnon est fidle. Mais d'autres jouent avec le feu. L'une d'elles, par exemple, a des aventures et n'utilise pas le prservatif, et en mme temps elle ne se sent pas trs concerne car ses partenaires sont plutt des hommes mrs dont elle pense qu'ils ne la mettraient pas en danger. Je pense qu' l'ge qu'on a on est grand. Le partenaire que j'aurai a quand mme conscience que je suis mre de famille et en gnral ils sont pres de famille, donc je pense qu' l'ge qu'on a, le sida, je me sens pas spcialement concerne. Moi, mon ge, je connais des mecs qui ont 40ans, on se dit, quand mme, ils te feraient pas a quoi, et puis on se rend compte que si. L'argument massue tient en quelques mots : on se fait confiance. Et les relations les plus dangereuses ne sont pas celles d'un soir au cours desquelles on se protge gnralement mais celles qui s'installent dans la dure, et deviennent une relation amoureuse. Car l, on peut abandonner le prservatif sans pour autant faire le test au pralable. Un des hommes interrogs signale qu'il existe dsormais un nouveau code quand on sent qu'une histoire va tre srieuse ; on ne se dit plus forcment d'emble : Je t'aime mais On ne met pas de capote. Quand la confiance s'instaure, il y a comme une impossibilit faire le lien entre l'amour et la mort, entre cet homme ou cette femme que l'on dsire plus que tout au monde et une menace de sropositivit. Eros et Thanatos ne font pas bon mnage dans l'esprit de nombre de personnes rencontres pour cette enqute. Et notamment des femmes qui n'ont pas encore intgr le fait que l'pidmie touche dsormais, avec une forte progression dans la priode rcente, les femmes htrosexuelles. Il faut dire qu'elles doivent souvent vaincre la rsistance Page 116

masculine utiliser un prservatif et qu'elles peuvent avoir du mal ngocier dans un moment o l'abandon est plutt la rgle. Le recours au qualitatif permet de suivre, dans leurs mandres, les cheminements des femmes dans une vie amoureuse et sexuelle qui a connu, plus que celle des hommes, de nombreux changements dans la priode rcente. Aprs tout, la contraception dite moderne n'est lgale en France que depuis 1967, l'IVG depuis 1975. Les relations sexuelles sans la contrainte de la procration sont intervenues pour les femmes de manire relativement rcente. Celles-ci se sont empares d'une libert qui bouleverse les relations hommes-femmes et dont on commence voir aujourd'hui les effets. Quand on leur donne la parole, longuement, on voit en tout cas qu'elles ont beaucoup dire et qu'elles ont besoin de dire ce que souvent elles ne peuvent confier personne dans leur entourage proche. Une femme que j'ai interroge et qui avait un temps suivi une analyse, me confiait, juste avant que nous ne nous quittions : Je vous remercie parce que c'est la premire fois que je peux raconter ma vie sans tre oblige de payer. NOTES 1 [1] A. Spira, N. Bajos et le groupe ACSF, Les Comportements sexuels en France, La Documentation franaise, 1993.

2 [2] P. Desproges, Textes de scne, Seuil, 1988.

3 [3] Coluche, Et vous trouvez a drle ?, Le Cherche Midi, 1998.

REFERENCES

Ce texte est une version actualise de l'article La vie sexuelle des femmes publi dans Sciences Humaines, n 130, aot-septembre 2002.

Janine Mossuz-Lavau
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Directrice de recherche au CNRS, membre du Cvipof/Sciences po, elle est notamment l'auteure de La Vie sexuelle en France, La Martinire, 2002.

La mondialisation de l'amour maternel


Arlie Russell Hochschild Les femmes du Sud sont les nouvelles domestiques du Nord. Lorsqu'elles migrent, quittant souvent maris et enfants, c'est gnralement pour aller s'occuper de la progniture des familles aises des pays riches. Avec elles, un transfert d'un genre nouveau se met en place entre le Sud et le Nord : un transfert de soins et d'attention, un transfert d'amour. Clinton et Princela Bautista n'en savent peut-tre rien, mais ces deux enfants levs dans une petite ville des Philippines loin de leurs parents migrants sont concerns par une dclaration internationale. En effet, l'article 6 de la Dclaration des Nations unies des droits de l'enfant (1959) stipule qu'un enfant a besoin d'amour et de comprhension , qu'il doit, autant que possible, grandir sous la sauvegarde et la responsabilit de ses parents , et que l'enfant en bas ge ne doit pas, sauf circonstances exceptionnelles, tre spar de sa mre . Pour l'instant, ce ne sont que des vux pieux, bien loin de suffire protger les enfants exposs aux risques de la mondialisation. La famille Bautista n'est, en effet, pas prserve des cots humains de la mondialisation. Dans sa chambre coucher, situe l'entresol de la maison de son employeur, Washington DC, Rowena Bautista conserve quatre photos sur sa coiffeuse : deux photos de ses propres enfants prises Camiling, un village rural philippin, et deux autres des enfants dont elle s'est occupe en tant que nounou aux Etats-Unis. Les photos de ses propres enfants, Clinton et Princela, datent d'il y a cinq ans. Comme elle l'a confi au journaliste du Wall Street Journal Robert Frank, les photos plus rcentes lui rappellent tout ce que j'ai manqu (1). Elle a manqu les deux derniers Nols et, lors de sa dernire visite la maison, son fils Clinton, g maintenant de 8 ans, a refus de toucher sa mre. Pourquoi es-tu rentre ? , a-t-il demand. Fille d'une enseignante et d'un ingnieur, Rowena a effectu des tudes d'ingnieur pendant trois ans, puis les a abandonnes pour partir l'tranger en qute de travail et d'aventure. Quelques annes plus tard, lors d'un voyage, elle est tombe amoureuse d'un ouvrier du btiment ghanen avec qui elle a eu deux enfants qu'elle a ramens aux Philippines. N'ayant pas trouv de travail aux Philippines, le pre des enfants est parti travailler en Core du Sud, puis s'est clips.

Une transplantation mondiale des affects


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Rowena est repartie pour les pays riches, rejoignant la masse croissante des mres des pays pauvres qui travaillent pour de longues priodes l'tranger faute d'arriver assurer les fins de mois chez elles. Elle a laiss ses enfants sa mre, a engag une nounou pour aider la maison et s'est envole pour Washington DC. Elle trouve alors un emploi en tant que nounou, pour le mme salaire qu'un mdecin dans une petite ville des Philippines. Comme Rowena, 40 % des 792 000 personnes travaillant lgalement dans l'conomie domestique aux EtatsUnis sont nes l'tranger. Comme Rowena, 70 % des migrants des Philippines sont des femmes. Mon bb : c'est ainsi que Rowena appelle Noa, la fillette tats-unienne dont elle s'occupe. Un des premiers mots de Noa a t Ena , diminutif de Rowena. Et Noa a commenc babiller en tagalog, la langue que Rowena parlait aux Philippines. Rowena rveille Noa 7 heures du matin, l'emmne au centre de loisirs, pousse sa balanoire au terrain de jeu et la dorlote avant sa sieste. Comme Rowena l'a expliqu Frank, je donne Noa ce que je ne peux pas donner mes enfants . En retour, la fillette tats-unienne donne Rowena ce qu'elle ne reoit pas chez elle. Comme le dit Rowena, elle me donne l'impression d'tre une mre . Les enfants de Rowena vivent dans une maison de quatre chambres coucher avec ses parents et douze autres membres de la famille, dont huit enfants parmi lesquels certains ont aussi des mres qui travaillent l'tranger. La figure centrale dans la vie des enfants ? la personne qu'ils appellent mama ? est en ralit leur grand-mre. Celle-ci travaille en tant qu'enseignante avec des horaires incroyablement longs ? de 7 heures du matin 9 heures du soir. En racontant son histoire Frank, Rowena en dit trs peu sur son pre, le grand-pre des enfants ; aux Philippines, les hommes ne sont pas encourags participer activement l'ducation des enfants et le pre de Rowena est peu impliqu dans la vie de ses petits-enfants. Rowena a ds lors engag Anna de la Cruz, qui arrive chaque jour 8 heures pour faire la cuisine et le mnage et prendre soin des enfants. Pendant ce temps, Anna de la Cruz laisse son fils adolescent aux soins de sa belle-mre de 80 ans. La vie de Rowena reflte une tendance mondiale d'une ampleur croissante : l'importation de soins et d'amour des pays pauvres vers les pays riches. Depuis un certain temps, des professionnels hautement qualifis quittent les pays pauvres, avec leurs hpitaux mal quips, leurs coles indigentes, leurs banques archaques et leur manque de perspectives professionnelles, pour les pays riches, qui leur offrent des possibilits de travail plus intressantes et mieux rmunres. Alors que les nations riches deviennent toujours plus riches et que les nations pauvres deviennent toujours plus pauvres, ce flux sens unique de capacits et de comptences ne cesse de creuser l'cart entre les uns et les autres. Mais cette fuite des cerveaux (brain drain) s'ajoute actuellement une tendance parallle, moins visible et pourtant lourde de consquences. Les femmes, qui prennent gnralement soin des jeunes, des personnes ges et des malades dans leurs propres pays pauvres, se dplacent pour prendre soin des jeunes, des personnes ges et des malades dans les pays riches, que ce soit comme domestiques, comme nounous ou comme aides-soignantes : c'est la fuite du care (care drain). Quels que soient les arrangements que prennent ces mres pour leurs enfants, la plupart d'entre elles ressentent toutefois douloureusement la sparation, exprimant leur culpabilit et leurs remords aux chercheurs et chercheuses qui les interviewent. Dans un entretien avec Rhacel Parreas, Vicky Diaz, une enseignante diplme qui a laiss cinq enfants aux Philippines, dit : La seule chose que tu peux faire, c'est de donner tout ton amour l'enfant (dont tu dois t'occuper). En l'absence de mes enfants, le mieux que je pouvais faire tait de Page 119

donner tout mon amour cet enfant (2). De cette manire, elle participe malgr elle une opration mondiale de transplantation des affects. Si ces mres souffrent, leurs enfants souffrent d'autant plus. Et ils sont nombreux. On estime que 30 % des enfants philippins ? quelque 8 millions ? vivent dans des mnages o au moins un parent est parti l'tranger. On trouve des enfants dans la mme situation en Afrique, en Inde, au Sri Lanka, en Amrique latine et dans l'ex-Union sovitique. Comment ces enfants se portent-ils ? Pas trs bien, selon une recherche du Centre de migration Scalabrini de Manille, conduite auprs de plus de 700 enfants en 1996. Compars leurs camarades de classe, les enfants des travailleurs migrants tombent plus souvent malades ; ils sont plus souvent colriques, confus et apathiques ; et leurs rsultats scolaires sont particulirement faibles. D'autres tudes sur cette population rvlent une augmentation de la dlinquance et du suicide infantile (3). Lorsqu'on demande ces enfants s'ils aimeraient une fois devenus grands galement migrer et laisser leurs propres enfants entre les mains d'autres personnes, tous rpondent par la ngative. Si l'on compare les carences affectives dont souffrent ces enfants avec la profusion d'amour dont bnficient les enfants des pays riches, l'on prouve un certain sentiment d'injustice. Dans sa recherche sur les femmes de couleur employes comme travailleuses domestiques, Sau-Ling Wong affirme que le temps et l'nergie que ces travailleuses vouent leurs employeurs sont dtourns de leurs propres enfants (4). Il n'y a toutefois pas que le temps et l'nergie qui sont en cause : il y a aussi l'amour. En ce sens, nous pouvons parler de l'amour comme d'une ressource inquitablement distribue ? une ressource qu'on extrait d'un endroit au profit d'un autre. On peut comprendre que les parents des pays riches soient heureux que les nounous redirigent leur amour de la sorte et qu'ils les encouragent mme le faire. L'amour de la nounou envers leurs enfants est peru par certains employeurs comme un produit naturel de la culture du tiers-monde , qui serait plus riche sur le plan affectif, caractrise par des liens familiaux chaleureux, une vie communautaire forte et une longue tradition de dvouement maternel. En engageant une nounou, beaucoup de personnes esprent implicitement importer la culture indigne d'un pays pauvre, afin de combler les manques en matire de soins et d'affection dans leur propre pays riche. Lorsqu'on lui demande pourquoi le rapport des mres anglo-saxonnes aux enfants est si diffrent de celui des femmes des Philippines, la directrice de la crche met l'hypothse suivante : Les femmes des Philippines sont leves dans un environnement plus dcontract et plus affectueux. Elles ne sont pas aussi riches que nous, mais elles ne sont pas si presses par le temps, si matrialistes, si anxieuses. Elles ont une culture plus aimante, plus oriente sur la famille. Une mre, avocate tats-unienne, exprime un point de vue similaire : Carmen adore tout simplement mon fils. Elle ne s'inquite pas de savoir s'il apprend son alphabet, ou s'il ira dans une bonne cole maternelle. Elle a simplement du plaisir avec lui. Et en fait, avec des parents anxieux et surmens comme nous, c'est vraiment ce dont Thomas a besoin. J'aime mon fils plus que n'importe qui au monde. Mais les choses tant ce qu'elles sont, Carmen lui fait plus de bien que moi.

Une alchimie culturelle particulire


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Les nounous des Philippines que j'ai interviewes en Californie parlent trs diffremment de l'amour qui les lie aux enfants dont elles ont la charge. Pour elles, cet amour n'est pas un produit d'importation en provenance d'heureuses contres rurales ; il se dveloppe en partie sur les ctes tats-uniennes, sous l'influence de l'idologie nord-amricaine du lien affectif mre-enfant. Il est renforc par la profonde solitude de ces femmes ainsi que par l'intense nostalgie qu'elles prouvent l'gard de leurs propres enfants. Si l'amour est une ressource prcieuse, il n'est pas simplement extrait des pays pauvres et rimplant dans les pays riches ; il doit plutt son existence mme une alchimie culturelle particulire qui se produit dans le pays dans lequel il est import. Pour Maria Gutierrez, qui s'occupe du bb de 8 mois de deux personnes fortement impliques dans leur vie professionnelle (une avocate et un mdecin, ns aux Philippines mais habitant actuellement San Jose, en Californie), ce sont la solitude et les longues heures de travail qui alimentent son amour pour l'enfant de ses employeurs. J'aime Ana plus que mes propres deux enfants. Oui, plus ! C'est trange, je le sais. Mais j'ai le temps d'tre avec elle. Je suis paye. Je suis seule ici. Je travaille dix heures par jour, avec un jour de cong. Je ne connais personne dans le quartier. Alors cette enfant me donne ce dont j'ai besoin. Bien plus, elle est mme d'apporter l'enfant de ses employeurs une attention et des soins diffrents de ceux qu'elle pourrait donner ses propres enfants. Je suis plus patiente, explique-t-elle, plus dtendue. Je place l'enfant en priorit. Mes enfants, je les traitais comme ma mre me traitait. (...) Ma mre a grandi dans une famille de paysans. C'tait une vie difficile. Elle n'tait pas chaleureuse avec moi. Elle ne me touchait pas et ne me disait pas qu'elle m'aimait. Elle ne pensait pas qu'elle devait faire a. Elle avait perdu quatre bbs avant ma naissance ? deux la suite d'une fausse couche et deux qui sont morts quand ils taient encore des bbs. Je crois qu'elle craignait de m'aimer quand j'tais bb car elle pensait que je pourrais aussi mourir. Ensuite, elle m'a fait travailler en tant que "petite mre" pour prendre soin de mes quatre soeurs et frres cadets. Je n'avais pas de temps pour jouer. Par chance, une femme plus ge qui vivait ct de chez elle l'a prise en affection, lui donnant souvent manger et l'accueillant mme pour la nuit lorsqu'elle tait malade. Elle avait t, d'une certaine faon, adopte informellement ? une pratique qu'elle dit courante aux Philippines, la campagne et mme dans certaines villes, pendant les annes 1960 et 1970. D'une certaine manire, Maria a vcu une enfance prmoderne, marque par une mortalit infantile leve, le travail des enfants et l'absence de sentimentalit, inscrite dans une culture qui faisait une large place l'engagement familial et au soutien communautaire. Ce qui rappelle la situation de la France du xve sicle, telle que dcrite par Philippe Aris dans L'Enfant et la Vie familiale sous l'Ancien Rgime, o il n'y avait pas encore de romantisation de l'enfant et d'idologie bourgeoise de la maternit intensive (5). L'engagement comptait beaucoup plus que les sentiments.

Le care, nouvel or du monde


L'engagement de Maria envers ses propres enfants, gs de 12 et 13 ans lorsqu'elle est partie travailler l'tranger, porte la marque de cette ducation. Quelles que soient leur colre et leur tristesse, Maria leur envoie de l'argent et les appelle, advienne que pourra. L'engagement est bien prsent, mais elle doit encore faire un travail motionnel pour exprimer ses sentiments. Lorsqu'elle tlphone maintenant la maison, raconte Maria, je dis ma fille : "Je t'aime." Au dbut, a sonnait faux. Mais, aprs un moment, c'est devenu naturel. Et maintenant elle le Page 121

dit en retour. C'est trange, mais je crois que j'ai appris que c'tait OK de dire a depuis que je vis aux Etats-Unis. L'histoire de Maria soulve un paradoxe. D'une part, le monde riche extrait de l'amour du monde pauvre. Mais ce qui est extrait est en partie produit ou assembl ici : le temps libre, l'argent, l'idologie de la relation parents-enfants, la solitude des mres migrantes et l'intense nostalgie qu'elles prouvent l'gard de leurs propres enfants. Dans le cas de Maria, son enfance prmoderne aux Philippines, l'idologie postmoderne de l'amour maternel et de l'enfance qui rgne aux Etats-Unis, la solitude de l'immigre s'allient pour faonner l'amour qu'elle donne l'enfant de ses employeurs. Cet amour est aussi un produit de la disponibilit des nounous, qui sont ici dlivres des contraintes temporelles et de l'anxit relative la scolarisation des enfants que les parents ressentent en revanche dans leur propre pays ; l o n'existe aucun filet de protection sociale, l o l'on ne peut compter ni sur le soutien d'une structure tatique, ni sur celui de la communaut, ni sur celui des liens conjugaux, enfants et parents ne peuvent s'en sortir que grce au travail de ces derniers. Ainsi, l'amour que Maria donne en tant que nounou n'est pas atteint par les effets dstabilisateurs du nouveau capitalisme tats-unien. Si tout cela est vrai ? si l'amour de la nounou est effectivement au moins partiellement produit par les conditions dans lesquelles il est donn ?, peut-on dire que l'amour de Maria pour une enfant d'un pays riche est vritablement extrait de ses propres enfants dans un pays pauvre ? Oui, car sa prsence quotidienne a t enleve et avec elle l'expression quotidienne de son amour. C'est, bien sr, la nounou elle-mme qui effectue l'extraction. Toujours est-il que si ses enfants souffrent du manque de son affection, elle souffre avec eux. Cette souffrance constitue la livre de chair (pound of flesh) prleve sur elle et sur eux par la globalisation. Etrangement, dans les pays riches, la souffrance des migrantes et de leurs enfants est rarement visible pour les bnficiaires de l'amour des nounous. La mre de Noa focalise son attention sur la relation de sa fille avec Rowena. La mre d'Ana concentre son attention sur la relation de sa fille avec Maria. Rowena aime Noa, Maria aime Ana. Elles ne voient pas plus loin. L'amour de la nounou est une chose en soi. La notion d'extraction des ressources du Sud pour enrichir le Nord n'est pas nouvelle. Elle remonte l'imprialisme et cela dans sa forme la plus littrale : l'extraction, au XIXe sicle, de l'or, de l'ivoire et du caoutchouc des pays pauvres. Cette forme d'imprialisme ouvertement coercitive et androcentre, qui persiste aujourd'hui, s'est toujours accompagne d'une forme plus discrte o les femmes jouaient un rle central. Aujourd'hui, alors que l'amour et le care deviennent le nouvel or , les femmes occupent une place de plus en plus importante dans l'histoire. Dans les deux cas, que ce soit travers la mort ou le dplacement de leurs parents, les enfants des pays pauvres en payent le prix. En ce sens, la migration ne cre pas un fardeau pour l'homme blanc mais bien, travers une srie de liens invisibles, un fardeau pour l'enfant de couleur. NOTES 1

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[1] Les informations sur Rowena Bautista sont tires de l'article de R. Frank, High-paying nanny positions puncture fabric of family life in developing nations , Wall Street Journal, 18 dcembre 2001. Tous les entretiens dont l'origine n'est pas spcifie furent mens par l'auteure. Voir galement A.R. Hochschild, The nanny chain , American Prospect, 3 janvier 2000. La thse de doctorat de Rhacel Parreas sur la mondialisation de la mre est l'origine de la rflexion de l'auteure sur le sujet. Voir notamment R. Parreas, Global Servants, Stanford University Press, 2001.

2 [2] R. Parreas, The global servants : (Im)migrant Filipina domestic workers in Rome and Los Angeles , thse, Department of Ethnic Studies, universit de Californie, Berkeley, 1999.

3 [3] R. Frank, High-paying nanny positions puncture fabric of family life in developing nations , Wall Street Journal, 18 dcembre 2001.

4 [4] S.-L. Wong, Diverted mothering: Representations of caregivers of color in the age of multiculturalism , in E.N. Glenn, G. Chang et L.R. Forcey (dir.), Mothering: Ideology, experience and agency, Routledge, 1994.

5 [5] P. Aris, L'Enfant et la Vie familiale sous l'Ancien Rgime, 1960, rd. Seuil, coll. Points , 1975.

REFERENCES

Ce texte est une version abrge de l'article Le nouvel or du monde : la mondialisation de l'amour maternel , publi dans Sciences Humaines, n 161, juin 2005. Le texte original a t publi en anglais sous le titre Love and gold dans un ouvrage dirig par Arlie R. Hochschild et Barbara Ehrenreich, intitul Global Woman: Nannies, maids, and sex workers in the new economy, Metropolitan Books, 2003. Traduit de l'anglais par Laurence Bachmann, Page 123

il a t publi pour la premire fois en franais par la revue Nouvelles Questions fministes, vol. XXIII, n 3, 2004 ; site Internet : www2.unil.ch/liege/nqf/

Arlie Russell Hochschild


Professeure de sociologie l'universit de Berkeley, Californie, sociologue du travail fminin et de la famille, elle est l'initiatrice du courant Emotional Work.

Nounou, un mtier en pleine expansion


Aux Etats-Unis, le care, secteur en pleine expansion, reprsente actuellement 20 % de tous les emplois, selon l'conomiste Nancy Folbre (1). Un grand nombre des femmes qui migrent pour occuper ces emplois sont des mres clibataires. Prs d'un cinquime des mnages du monde ont leur tte des femmes seules : 24 % dans les pays riches, 19 % en Afrique, 18 % en Amrique latine et aux Carabes, et 13 % en Asie et dans le Pacifique. Certaines de ces femmes doivent se dbrouiller seules car elles sont spares de leurs conjoints, parfois des maris violents. A ces mres clibataires s'ajoute galement le groupe invisible des mres quasi clibataires, maries des hommes alcooliques, joueurs ou trop uss par la vie pour assumer leurs responsabilits. Nombre de femmes migrantes, voire la majorit d'entre elles, ont des enfants. L'ge moyen des femmes qui immigrent aux Etats-Unis est de 29 ans, la plupart viennent de pays tels que les Philippines et le Sri Lanka, o l'identit des femmes est centre sur la maternit et le taux de natalit lev. Les migrantes, particulirement celles en situation irrgulire, ne peuvent souvent pas emmener leurs enfants avec elles. La plupart des mres essayent de laisser leurs enfants aux grands-mres, aux tantes ou au pre, approximativement dans cet ordre. L'orphelinat constitue le dernier recours. Ainsi, nombre de nounous travaillant dans des pays riches engagent des nounous pour s'occuper de leurs propres enfants dans leur pays d'origine, soit en tant que mamans de substitution, soit pour fournir de l'aide aux femmes de la famille restes en charge des enfants dans le pays d'origine. NOTES 1 [1] N. Folbre, The Invisible Heart: Economics and family values, The New Press, 2001. Arlie Russell Hochschild

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Maternit en rvolutions
Catherine Halpern Avec l'mancipation des femmes, la contraception et l'volution des moeurs, la maternit n'est plus un destin mais un choix. Les progrs scientifiques bouleversent aujourd'hui la ralit biologique de la maternit. Est-on mre par l'ovule, par l'accouchement, par la volont ? Une question laquelle la socit n'a pas fini de rpondre. Quoi de plus naturel pour une femme que d'tre mre ? Sans doute, mais la maternit n'est pas pour autant une donne immuable et intemporelle. C'est ce que note avec force Yvonne Knibiehler, pionnire de l'histoire de la maternit : La fonction maternelle chez les humains n'a rien de naturel ; elle est toujours et partout une construction sociale, dfinie et organise par des normes, selon les besoins d'une population donne une poque donne de son histoire [1]. Et l'histoire prcisment semble s'tre emballe tant les mutations touchant la famille et les femmes ont t importantes. Mais ont-elles pour autant boulevers l'identit et la fonction maternelle ?

Une construction historique


Pour rpondre cette question, revenons sur cette histoire mouvemente. Elisabeth Badinter dans un livre qui provoqua bien des remous, L'Amour en plus, sous-titr Histoire de l'amour maternel (XVIIe-XVIIIe sicle)(2) s'en prenait l'attachement maternel prtendument naturel et instinctif. Elle soutenait ainsi que les femmes l'ge classique taient plus mesures qu'on ne le croit. Elle en voulait notamment pour preuve le fait que les mres cartaient vite l'enfant pour le mettre en nourrice. Tel tait en effet l'usage au XVIIe sicle dans l'aristocratie et la bourgeoisie. Un comportement rserv l'lite, rtorquera-t-on ? Non, car au XVIIIe sicle, cette pratique s'tend mme toutes les couches de la socit. En fait, l'histoire de la maternit (3) met en vidence que ce n'est qu' partir du XVIIIe sicle et l'avnement de la philosophie des Lumires que l'on valorise la figure de la bonne mre et qu'on glorifie l'amour maternel. Jean-Jacques Rousseau, l'orphelin, s'en fera du reste dans l'Emile le meilleur chantre. Mais Page 125

cette valorisation de la mre ne remet gure en cause leur subordination vis--vis des hommes. Pour des changements plus radicaux de la condition des mres, il faut attendre la fin du XIXe et surtout le XXe sicle. Les fministes dans de nombreux pays europens militent alors pour que l'Etat reconnaisse la maternit comme une fonction sociale part entire. Le travail fminin avait fait preuve de son efficacit et de son utilit pendant la Premire Guerre mondiale, mais la politique nataliste qui domine l'entre-deux-guerres ramne les femmes au foyer et leur devoir sacr : engendrer, nourrir et lever de vigoureux citoyens. Une ribambelle de mesures dans les annes 1920 et 1930 concrtisent alors la reconnaissance par l'Etat de la fonction maternelle : fte des Mres (1926), assurance maternit (1928), allocations familiales (1932), allocation de la mre au foyer (1938)... La glorification par le rgime de Vichy de la figure de la mre, seul horizon digne pour la femme, n'est en cela pas une rupture mais l'apoge de cette politique nataliste. Amer revers : la reconnaissance des mres a sans doute retard la reconnaissance des droits civils et politiques des Franaises qui ne voteront pour la premire fois qu'en 1945. On comprend mieux ds lors le virage emprunt par la seconde vague du fminisme qui dferle sur les annes 1970. Ds 1949, dans Le Deuxime Sexe, Simone de Beauvoir dnonait la mythologie de la maternit, dfendait l'avortement libre et voyait dans la fonction maternelle une alination. Pour les femmes avides de libert, la maternit ne doit en tout cas plus tre une obligation. Grce l'accs la contraception mdicale en 1967 et la libralisation de l'avortement en 1975 acquise au prix d'pres luttes, le slogan Un enfant si je veux quand je veux devient une ralit. La maternit contrainte laisse place au dsir d'enfant et ouvre une vritable rvolution de la parent. Car travers cette rappropriation de la maternit, les femmes renversent le rapport de force qui prdominait jusqu'alors. Les mres n'existent plus maintenant l'ombre des pres, c'est au contraire les hommes qui deviennent tributaires de la volont des femmes pour accder la paternit. Les bouleversements que connat la famille partir des annes 1970 accentuent le phnomne : avec l'accroissement du nombre de divorces mais aussi des naissances hors mariage, les familles monoparentales o la mre vit seule avec ses enfants sont de plus en plus nombreuses. A 85 %, ce sont en effet les mres qui obtiennent la garde des enfants aprs un divorce (contre 10 % pour les pres). Aujourd'hui, comme le note Grard Neyrand, ce qui pose problme, c'est la perspective d'une monoparentalisation maternelle la sparation conjugale lie l'essentialisation du lien biologique maternel (4) .

Mre par le ventre ?


Mater semper certa est ( La mre est toujours certaine ), dit du reste l'adage romain. Si la certitude de la maternit semble plus forte que celle de la paternit, c'est parce que c'est la mre qui accouche de l'enfant. Au-del de cette simple certitude immdiate, c'est le lien physique entre la mre et l'enfant qui est valoris. Car la mre, au contraire du pre, a port l'enfant tout au long de la grossesse, a connu avec lui l'preuve de l'accouchement et parfois l'a mme nourri avec son propre corps par l'allaitement. Un lien biologique indestructible existerait donc entre l'enfant et sa mre. Mais cette vidence biologique qui justifie bien souvent la prvalence de la mre dans l'attachement parental est peut-tre dconstruire. Marcela Iacub, dans un essai polmique L'Empire du ventre, sous-titr Pour une autre histoire de la maternit (5), regrette la Page 126

prminence du biologique pour tablir la filiation aujourd'hui. La juriste y voit une tendance rcente valide par la rforme dans les annes 1970 du Code civil de 1804. Avec le Code civil de 1804, les enfants ne naissaient pas du ventre de la mre mais du mariage. Et c'tait prcisment l, selon elle, toute la beaut de ce cadre institutionnel (par ailleurs bien contraignant puisqu'il lsait les enfants ns hors mariage) : il fondait les filiations non sur la nature mais sur les volonts.

Cherchez la mre
Pour M. Iacub, depuis les annes 1970, une nouvelle hirarchie s'est mise en place : autrefois, il y avait les filiations lgitimes et illgitimes, dsormais il y aurait les vraies filiations , celles qui se fondent sur le corps, et les fausses filiations, comme les filiations adoptives, qui elles ne reposent que sur la volont. On pourrait rtorquer que l'institution bien franaise de l'accouchement sous X constitue une srieuse limite la dfinition de la maternit par l'accouchement. En effet, l'accouchement sous X, introduit par la loi du 8 janvier 1993 dans le Code civil permet une femme, aprs un dlai de deux mois (o elle peut encore reconnatre l'enfant), d'abolir le lien de filiation qui l'unit celui ou celle qu'elle a mis(e) au monde. Vritable fiction juridique, l'accouchement sous X fait comme si l'accouchement n'avait pas eu lieu. Non seulement l'identit de la femme est tenue secrte mais aucun lien de filiation ne pourra tre tabli entre elle et l'enfant qu'elle a fait natre. Mais l'accouchement sous X est lui-mme menac, selon M. Iacub, travers la loi du 22 janvier 2002 qui permet d'entamer des procdures pour retrouver l'enfant que le pre souhaiterait reconnatre. Plus encore, l'accouchement sous X est mis en cause par le mouvement des militants des origines, qui exige le droit pour tout enfant de connatre sa vraie filiation, entendez sa filiation biologique. Ce faisant, selon M. Iacub, c'est l'adoption plnire elle-mme qui risque d'tre ainsi remise en cause. A l're de l'aide mdicale la procration, dfinir la mre par l'accouchement est de toute faon devenu problmatique. Une femme peut en effet, grce la fcondation in vitro (FIV), porter un ftus rsultant de la fcondation de l'ovule d'une donneuse. On peut donc dans ce cas distinguer deux mres biologiques quoique dans un sens diffrent : celle qui a donn ses gnes et celle qui a accouch. Dans le cas o la femme qui dsire un enfant ne peut le porter, par exemple parce qu'elle est prive d'utrus, une mre porteuse peut fournir alors la matrice. Cette pratique, interdite en France, est autorise des degrs divers dans d'autres pays ? par exemple dans certains Etats des Etats-Unis, au Brsil ou en Isral. Ces maternits pour autrui font exploser l'image de la mre. Dans certains cas, on peut en effet distinguer trois mres : celle qui a le dsir d'enfant, celle qui apporte l'ovule et celle qui porte le ftus et accouche. Dans la lgislation californienne ou isralienne, est considre comme mre de plein droit la mre commanditaire, celle qui a voulu tre mre. La maternit est alors rattache non un principe corporel mais une relation morale : la volont. Que l'on soit pour ou contre la maternit pour autrui, les innovations technologiques et juridiques qui l'ont rendue possible obligent donc rinterroger l'essence de la maternit qui n'est plus une simple vidence. La prospective permet d'aller plus loin encore dans ce questionnement. Dans un rcent ouvrage, L'Utrus artificiel (6), le biologiste Henri Atlan montre que la prochaine tape des bouleversements introduits par le progrs scientifique sera sans doute l'ectogense, c'est--dire la gestation en dehors du corps humain. L'utrus artificiel ne serait pas une chimre mais pourrait voir le jour dans un dlai de cinquante cent ans. Au dpart, on peut supposer qu'il servira sauver les embryons d'avortements spontans de la mme manire qu'on sauve aujourd'hui les grands prmaturs. Mais ensuite ? On peut bon droit penser qu'une part non Page 127

ngligeable des femmes voudra utiliser cette technique pour chapper aux servitudes de la grossesse et de l'accouchement. L'ectogense pourrait se gnraliser et s'inscrirait alors dans le droit des femmes disposer de leur corps. Cette perspective donne le vertige : la proximit physique entre l'enfant et sa mre durant la grossesse appartiendrait au pass. En ce sens, la maternit ressemblerait fort une paternit. Et les hommes et les femmes d'tre enfin gaux face la fonction de reproduction.

La maternit : une ralit domestique ?


Biologiquement peut-tre, mais socialement ? Car l est sans doute le nud du problme. En dpit des avances, le poids de la parentalit repose encore surtout sur les femmes. Comme le note Michle Ferrand : La question de la filiation, celle de savoir qui est le pre, qui est la mre, de dfinir ce qu'est un pre, ce qu'est une mre, risque aujourd'hui comme hier de masquer la perptuation des rapports de domination. L'individuation marque de la socit, la certitude de l'enfant comme priorit d'panouissement personnel font souvent oublier le caractre extrmement concret de l'levage des enfants : qu'ils soient biologiques, adopts, insmins, voire clons, ces enfants sont toujours majoritairement la charge des femmes (7). Les volutions sociales ne semblent en effet pas la hauteur des espoirs promis. Certes bien des choses ont chang : les mres travaillent, programment leur maternit et constituent le centre de gravit de la famille. Reste qu'tre mre aujourd'hui, c'est toujours et encore tre le membre du couple qui a pour tche de s'occuper des enfants et des corves domestiques. Les nouveaux pres tant vants par les mdias n'ont pas encore tenu toutes leurs promesses... NOTES 1 [1] Y. Knibiehler (dir.), Maternit, affaire prive, affaire publique, Bayard, 2001.

2 [2] E. Badinter, L'Amour en plus. Histoire de l'amour maternel (XVIIe-XVIIIe sicle), Flammarion, coll. Champs , 1980.

3 [3] Voir. par exemple Y. Knibiehler, Histoire des mres et de la maternit en Occident, Puf, coll. Que sais-je ? , 2002.

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[4] G. Neyrand, La reconfiguration contemporaine de la maternit , in Y. Knibiehler et G. Neyrand (dir.), Maternit et parentalit, ENSP, 2004.

5 [5] M. Iacub, L'Empire du ventre. Pour une autre histoire de la maternit, Fayard, 2004.

6 [6] H. Atlan, L'Utrus artificiel, Seuil, 2005.

7 [7] M. Ferrand, Du droit des pres aux pouvoirs des mres , in J. Laufer, C. Marry et M. Maruani (dir.), Masculin-fminin : questions pour les sciences de l'homme, Puf, 2001.

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Libert de procration : l'effet boomerang


Michle Ferrand Libration sexuelle, investissement professionnel, maternits choisies..., les Franaises ont su tirer parti de la contraception. Ces avances ne semblent pourtant gure avoir modifi les clivages entre les deux sexes. Le partage gal des tches n'est toujours pas au got du jour. Par la lgalisation de la contraception moderne (1967) et la dpnalisation de l'avortement (1975), les femmes ont acquis formellement la possibilit de refuser une maternit dont elles ne veulent pas, les librant d'un destin ancr dans le dterminisme biologique de la maternit. Ces progrs ont-ils pour autant permis d'tablir une vritable galit sociale entre les hommes et les femmes ? Un enfant si je veux, quand je veux. Cette formulation hrite des luttes fministes a souvent t interprte dans le sens de la reconnaissance d'un pouvoir exorbitant donn aux femmes (1) puisqu'avec la possibilit de recourir l'IVG (interruption volontaire de grossesse) en cas de grossesse non dsire, les femmes peuvent en effet empcher l'accs de leur partenaire la paternit. Il leur serait aujourd'hui loisible, dans la ligne prconise par Simone de Beauvoir, de refuser l'esclavage de la maternit ou, grce leur autonomie de salaries, de s'affranchir du cadre familial en dcidant de faire un enfant sans le soutien d'un homme. Or il n'en est rien. Les femmes continuent faire des enfants et elles ne font pas ces enfants contre les hommes , pour elles seules. Le modle de la famille nuclaire reste le modle de rfrence, trs rares sont celles qui envisagent une maternit sans conjoint, c'est-dire sans pre. L'une des raisons principales du recours l'IVG est d'ailleurs le refus de paternit du partenaire ou son absence (2). Cette nouvelle libert, malgr son caractre potentiellement subversif, n'a pas vritablement branl les fondements d'une division millnaire du travail entre les sexes, n'en proposant qu'un avatar, plus en accord avec les aspirations galitaristes et individualistes de notre socit. Elle a cependant contribu redfinir l'identit fminine en permettant le passage du modle d'un destin d'abord maternel un modle beaucoup plus diversifi, incluant

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l'panouissement sexuel et l'investissement professionnel, sans pour autant faire perdre la maternit son caractre dterminant. En librant les femmes de l'angoisse de la grossesse non souhaite et en permettant une dissociation totale entre l'acte sexuel et la procration, la contraception moderne reprsente une vritable rvolution dans la manire dont les femmes peuvent envisager de vivre leur sexualit, galit avec les hommes. La disparition du spectre des grossesses non dsires a profondment modifi les scnarios sexuels, favorisant la prise en compte du plaisir et du dsir fminins. L'volution des pratiques et reprsentations sexuelles rend compte de l'ampleur et de la nature des transformations. Qu'il s'agisse du nombre de partenaires, des pratiques sexuelles, de l'infidlit ou bien encore de l'orgasme et de la satisfaction sexuelle, alors que les dclarations des hommes montrent d'infimes changements entre 1970 et 1992, les rponses des femmes attestent du chemin parcouru (3). Tout semble aller dans le sens d'une sexualit fminine plus diversifie et davantage loigne de sa seule finalit reproductive. Ainsi, la proportion de femmes qui n'ont qu'un seul partenaire au cours de leur vie passe de 48 % 27 % ; celle des femmes ayant des pratiques bucco-gnitales de 55 75 %. Par ailleurs, si la proportion d'hommes qui se dclarent trs satisfaits de leur vie sexuelle ne s'accrot que de 41 % 47 %, cette proportion double chez les femmes, passant de 26 % 51 %. Toutefois demeure encore un certain clivage entre une sexualit masculine axe sur le dsir et une sexualit fminine axe sur l'affectivit (4), l'initiative du rapport sexuel restant, aujourd'hui comme il y a vingt ans, une prrogative de l'homme. Avant les annes 1960, les jeunes femmes travaillaient la fin de leur scolarit pour s'arrter lors du mariage et des naissances (5). Le temps d'lever deux ou trois enfants, elles reprenaient ventuellement le chemin de l'usine ou du bureau. C'est une tout autre configuration qui prside aujourd'hui : celle du cumul entre maternit et travail (6). Mais si l'innovation que reprsente la contraception a pu se rvler un facteur extrmement positif pour que les femmes puissent se faire une certaine place dans la sphre productive, notamment en investissant dans une carrire avant de penser constituer une famille, cette capacit de programmation n'a eu qu'un impact limit sur les ingalits professionnelles de genre, qu'il s'agisse des salaires, de la prcarit de l'emploi, du chmage ou du temps partiel impos. D'autant qu'aux yeux d'un employeur, une jeune femme dynamique et employe modle peut toujours cacher une future mre... Mais c'est surtout parce que la possibilit d'articuler la programmation des naissances et la rpartition du temps professionnel tout au long de la carrire, en fonction de l'ge des enfants, n'a t pense que pour les mres, et jamais pour les pres, qu'elle n'a pu avoir qu'une efficacit limite dans les trajectoires fminines. Car la capacit de mener de front activit professionnelle et maternit ne se rduit pas la dcision procrative. Elle dpend essentiellement de la manire dont peuvent tre prises en charge, passs la grossesse et l'accouchement, les tches matrielles de l'levage des enfants. Les femmes ayant un emploi stable et bien rmunr peuvent, grce l'Aged (allocation de garde d'enfant domicile) ou aux crches, s'investir professionnellement en confiant leur enfant du personnel rmunr. Celles qui sont en difficult sur le march du travail se replieront au contraire sur un dsinvestissement professionnel, partiel ou total, comme celui que leur offre l'APE (allocation parentale d'ducation) qui risque, de choix ponctuel, de se prenniser dans une inactivit non volontaire, le retour l'emploi devenant de plus en plus difficile. En dfinitive, bien qu'elle soit souvent prsente comme rsultant de ngociations de couple, la libert de procration, en assignant individuellement aux femmes la Page 131

gestion des charges qui dcoulent de la maternit, a permis d'luder la question collective de l'impact de la parentalit sur les discriminations sexues sur le march du travail, renvoyant ainsi plus tard l'objectif d'une relle galit entre les hommes et les femmes.

Mre mais active : la conciliation au fminin


La libert de procration n'a gure favoris une recomposition entre rle paternel et rle maternel qui aurait pu accompagner la gnralisation du salariat fminin, sinon en se traduisant par la transformation de la mre au foyer en mre travailleuse, assumant une double journe , ct d'un pre qui reste toujours prioritairement assign au monde productif. La possibilit donne la femme de refuser une naissance a paradoxalement confort l'idologie de la responsabilit d'abord maternelle. L'enfant dsir se doit d'tre l'objet de toutes les attentions, et son ducation ncessite une grande disponibilit. Disponibilit qui se conjugue toujours au fminin, tant la complmentarit des rles parentaux, calque sur une division du travail entre les sexes reste pense comme naturelle . Et ce, bien que les comptences requises aient fortement volu : un enfant bien lev n'est pas seulement un enfant propre, bien nourri et en bonne sant, mais un enfant qui s'panouit, qui russit, qui est heureux. La mre nourricire a laiss place l'ducatrice prsente, attentive et psychologue. Ainsi, malgr la conception de plus en plus galitaire des relations dans le couple, et les nouveaux rapports parents/enfants, les hommes ne s'occupent gure plus de leurs enfants qu'il y a vingt ou trente ans. Les rsultats des enqutes Emploi du temps de l'Insee montrent l'importance de la rsistance des hommes : entre 1986 et 1999, ils auraient augment leur participation aux tches familiales de... onze minutes (7) ! L'opportunit offerte par la gnralisation de la rduction du temps de travail (RTT) ne semble pas avoir invers la tendance : elle permet aux hommes d'augmenter leurs loisirs (et ventuellement leurs activits de bricolage) et aux femmes d'effectuer davantage de travail domestique et de s'occuper plus de leurs enfants (8). Alors qu'il est aujourd'hui valorisant pour un jeune pre de s'occuper de ses enfants, l'ingalit du partage du travail familial s'accrot au sein du couple avec l'entre en parentalit. Mme dans les couples se considrant comme les plus galitaires, les hommes devenus pres investissent davantage dans le travail professionnel, tandis que les femmes devenues mres consacrent plus de temps la famille. Malgr sa large diffusion, la libert de procration n'a pas dstabilis ce que l'anthropologue Franoise Hritier appelle la valence diffrentielle des sexes (9), au contraire, elle la renforce symboliquement et matriellement, au sens o elle contribue souligner la responsabilisation maternelle : qui dcide assume ! La lecture actuelle de l'impact de la contraception, en France, ne peut tre que celle d'une rvolution inacheve. Les avances constates dans le domaine de la sexualit, celles de la baisse des grossesses non prvues et de la gnralisation de l'activit professionnelle des mres, occultent en effet la manire dont se redfinissent et se recomposent continment les rapports sociaux de sexe et la domination masculine. Car, qu'il s'agisse de sexualit, de travail ou de parentalit, le passage d'une perspective de complmentarit des genres celle d'une vritable galit semble toujours se heurter une reprsentation fortement ancre de la diffrence incommensurable entre les sexes que la contraception moderne fminine ne fait que renforcer.

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NOTES 1 [1] E. Badinter, Fausse route, Odile Jacob, 2003, et M. Iacub, Le crime tait presque sexuel et autres essais de casuistique juridique, Epel, 2002.

2 [2] N. Bajos et M. Ferrand, De la contraception l'avortement. Sociologie des grossesses non prvues, Inserm, 2002.

3 [3] M. Bozon, H. Leridon, B. Riandey et le groupe ACSF, Les comportements sexuels en France : d'un rapport l'autre , Population et socits, n 276, fvrier 1993.

4 [4] M. Bozon, Amour, dsir, dure. Cycle de la sexualit conjugale et rapports entre hommes et femmes , in collectif, La Sexualit aux temps du sida, Puf, 1998,

5 [5] F. Battagliola, Histoire du travail des femmes, nouv. d. La Dcouverte, coll. Repres , 2004.

6 [6] Le taux d'activit fminine qui progresse le plus est celui des femmes de 25-49 ans, mres de deux enfants, qui passe de 26 % en 1962 76 % en 2002.

7 [7] A.-M. Devreux et G. Frinking, Les pratiques masculines dans le travail domestique : une comparaison franco-nerlandaise , rapport CSU/CNRS et WORC/universit de Tilburg, 2001. Page 133

8 [8] D. Mda, Le Temps des femmes. Pour un nouveau partage des rles, Flammarion, 2001.

9 [9] F. Hritier, Masculin/Fminin, t. I, La Pense de la diffrence, et t. II, Dissoudre la hirarchie, Odile Jacob, 1996 et 2002. REFERENCES Ce texte a t publi dans Sciences Humaines, hors-srie, n 50, septembre-octobre 2004.

Michle Ferrand
Sociologue (CNRS/Ined), elle a notamment publi Fminin, masculin, La Dcouverte, coll. Repres , 2004, et dirig, avec Nathalie Bajos, La contraception, levier rel ou symbolique de la domination masculine ? , Sciences sociales et sant, vol. XXII, n 3, septembre 2004.

Un enfant dans la tte


La maternit est-elle un obstacle la russite professionnelle ? Catherine Marry et Irne Jonas ont enqut auprs de chercheuses en biologie du CNRS (1). Quoique cette discipline soit depuis longtemps investie par les femmes, leur rarfaction au fur et mesure que l'on grimpe dans la hirarchie est patente. Il est d'autant plus difficile pour une femme de concilier travail et vie de famille que l'on a un mtier passionnant et prenant. Car le chercheur en biologie travaille en laboratoire ou en congrs, loin de chez lui et ne compte pas son temps. Difficile quand les enfants sont l. Comme l'exprime Laure, directrice de recherche de 2e classe, mre de deux enfants : On commence l'exprience deux heures de l'aprs-midi avec dj l'estomac nou, en ayant peur que ce ne soit pas fini. Alors que la paternit entrave rarement la carrire d'un chercheur, il en va autrement quand on est mre et qu'on doit grer, souvent dans la culpabilit, la garde des enfants et faire sans cesse des compromis. Comme le notent C. Marry et I. Jonas, si leurs annes de recherche sans enfant se droulent souvent au mme rythme que celui des chercheurs, tard dans la nuit et week-end compris, elles ont nanmoins, dans l'ensemble, le sentiment d'avoir t ralenties par la maternit, d'avoir perdu pour un temps leur enthousiasme et leur agressivit, ou encore d'avoir fonctionn en de de leurs possibilits . De manire surprenante, l'enqute rvle aussi la difficult pour certaines de ces chercheuses avoir un enfant. Face leur problme d'infertilit, ces femmes voient leur nergie accapare par cet enfant dans la tte . Difficiles interprter, ces infertilits ne Page 134

rsulteraient-elles pas de la tension entre la carrire idale du chercheur et le dsir d'tre mre ? Chercheuse ou mre d'abord ? Dommage qu'il faille choisir. NOTES 1 [1] C. Marry et I. Jonas, Chercheuses entre deux passions. L'exemple des biologistes , Travail, genre et socit, n 14, novembre 2005. Catherine Halpern

1804-2004 : les droits des femmes en France


Martine Fournier

Chronologie
1804 Le Code civil napolonien efface les quelques dispositions prises en 1792 sur le droit au divorce et restaure l'incapacit civile des femmes maries. 1881 Enseignement primaire obligatoire pour les filles comme pour les garons. 1886 Rtablissement du droit au divorce. 1907 Les femmes maries peuvent percevoir leur salaire. 1920 Interdiction de diffuser des informations sur la contraception ; criminalisation de l'avortement. 1924 Unification des programmes du baccalaurat masculin et fminin. 1936 Trois femmes sont nommes sous-secrtaires d'Etat, sans droit de vote.

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1938 La rforme du Code civil de 1804 supprime l'incapacit civile de la femme marie. 1942 Lois du rgime de Vichy (avec notamment une rpression accrue de l'avortement y compris par la peine de mort). 1944 Droit de vote pour les femmes. 1946 Le principe de l'galit absolue entre hommes et femmes est inscrit dans la Constitution de la IVe Rpublique. 1965 Le mari n'est plus le chef de famille . La femme peut exercer une profession et ouvrir un compte bancaire sans l'autorisation du mari. 1967 La loi Neuwirth autorise la vente de contraceptifs. 1968 Gnralisation de la mixit dans l'enseignement. 1970 La notion d' autorit parentale est substitue celle d' autorit paternelle du Code civil. 1972 Principe travail gal, salaire gal . 1975 La loi Veil autorise l'Interruption volontaire de grossesse (IVG) sous certaines conditions. 1975 Instauration du divorce par consentement mutuel . 1980 Le viol est qualifi de crime par la loi. Page 136

1983 Lois Roudy sur l'galit professionnelle hommes/femmes. 1984 L'galit des conjoints est tendue la gestion des biens de la famille. 1986 Allocation de garde d'enfant domicile. 1986/1998 Circulaire sur la fminisation des noms de mtiers. 1987 L'autorit parentale devient conjointe , que les parents soient maris ou non. 1990 Aides accordes pour l'emploi d'une assistante maternelle domicile. 1992 La loi pnalise les violences conjugales et le harclement sexuel sur le lieu de travail. 1993 La loi autorise les tests de recherche de paternit, scientifiquement et juridiquement valids. 2000 Loi sur la parit (en 2002, 12,3 % de femmes l'Assemble nationale). 2001 Le nom de famille des enfants peut tre celui du pre, celui de la mre ou les deux accols.

Petite histoire de la contraception et de l'avortement


? XIXe sicle Les Franaises ont t les premires en Europe rduire leur fcondit. Les mthodes utilises sont le cot interrompu, la toilette vaginale et les avortements. ? 1920-1923 : Les lois sclrates Page 137

Aprs la saigne de la Premire Guerre mondiale, la loi de 1920 interdit toute propagande anticonceptionnelle et la provocation de l'avortement . Les prservatifs masculins et fminins (diaphragmes), qui circulaient depuis la fin du XIXe sicle, sont interdits. En 1923, un arrt qualifie l'avortement de dlit pour que les tribunaux fassent preuve de plus d'intransigeance. Ces lois sont qualifies de sclrates par des fministes et des nomalthusiens. ? 1942 : l'avortement, crime contre la sret de l'tat La rpression de l'avortement, qui se pratique de manire clandestine, s'accentue sous le rgime de Vichy. Une avorteuse est guillotine en 1943, une infirmire condamne vingt ans de travaux forcs... ? Annes 1950-1960 : pilules clandestines Les premires pilules contraceptives circulent dans les annes 1960, prescrites pour soulager les rgles douloureuses, ou lutter contre l'acn... Des mouvements militants (Mouvement pour la maternit heureuse, Planning familial partir de 1960) apparaissent. ? 1967 : autorisation de la contraception Le dput Lucien Neuwirth dpose un projet de loi pour autoriser la contraception. La loi vote comporte encore un grand nombre de limitations : - interdiction de faire de la publicit pour les mthodes contraceptives ; - les mineures (moins de 21 ans l'poque) doivent avoir l'autorisation parentale. Les dcrets d'application ne sont publis qu'en 1969 et 1972. En 1975, Simone Veil, ministre de la Sant, fera voter un texte supprimant l'autorisation parentale pour les mineures, et instituant le remboursement de la pilule par la Scurit sociale. ? 5 avril 1971 : Le manifeste des 343 salopes Ainsi baptis par l'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, et repris par les signataires ellesmmes, Le Nouvel Observateur publie un manifeste sign par 343 femmes connues qui dclarent avoir avort (Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, Catherine Deneuve, MarieFrance Pisier, Franoise Sagan...). Ce texte fait l'effet d'une petite bombe dans la socit franaise. ? 1972 : procs de Bobigny L'avocate Gisle Halimi dfend une jeune fille de 17 ans accuse d'avoir avort. Le procs se termine par un acquittement. Page 138

Une victoire pour les dfenseurs de la libration de l'avortement. ? 1973 : manifeste de 331 mdecins Ils se dclarent pour la libert de l'avortement. Fondation du Mlac : Mouvement pour la libert de l'avortement et de la contraception. ? 1975 : loi sur l'avortement Simone Veil, ministre de la Sant sous le septennat Giscard d'Estaing, parvient faire voter la loi autorisant l'interruption volontaire de grossesse. La loi est dfinitivement adopte en 1979. Le remboursement par la Scurit sociale est vot en 1982. En 2001, la loi permet l'IVG jusqu' 12 semaines au lieu de 10 auparavant. ? 2004 : IVG par mdicaments, autorise par la loi.

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Victimes de la violence conjugale


Hlne Vaill La violence conjugale est majoritairement le fait des hommes l'encontre de leurs partenaires. Un phnomne plus rpandu qu'on le pense et dont le triste privilge est d'tre universel. S'interroger sur la violence entre partenaires intimes revient finalement ne parler que de la violence envers les femmes. C'est ce qui ressort d'un rapport mondial de l'OMS paru en 2002, sobrement intitul : La violence exerce par des partenaires intimes (1) . L'on y apprend que, dans l'immense majorit des cas, la violence conjugale est le fait de l'homme envers sa partenaire fminine. Quarante-huit enqutes menes l'chelle internationale, dont ce rapport dresse le bilan, traduisent assez bien l'ampleur du phnomne : selon les pays, entre 10 % et 69 % des femmes disent avoir fait l'objet de violences de la part de leur partenaire masculin un moment ou un autre de leur vie . Or cette violence exerce contre les femmes par un poux ou un partenaire intime de sexe masculin n'a rien d'anecdotique. Elle serait l'une des formes les plus courantes de violence et concernerait tous les pays et tous les groupes sociaux, conomiques, religieux et culturels sans exception. Les violences conjugales avec leur cortge de victimes fminines sont donc universellement rpandues, et l'OMS les dcrit sans distinction de genre, comme tout comportement au sein d'une relation intime, qui cause un prjudice ou des souffrances physiques, psychologiques ou sexuelles aux personnes qui sont parties cette relation . Les formes de violences graves concerneraient 70 % des femmes signalant des agressions physiques. Des tudes ralises en Australie, au Canada, en Isral, en Afrique du Sud et aux Etats-Unis les estiment en outre l'origine d'un nombre important de dcs : 40 70 % des femmes victimes de meurtres ont t tues par leur poux ou leur petit ami, souvent dans le contexte d'une relation suivie violente , signalent les auteurs du rapport. Le contraste est fort avec les hommes victimes de meurtres, dont seuls 4 % aux Etats-Unis auraient t tus par leur pouse, ex-pouse ou petite amie entre 1976 et 1996.

Un phnomne culturel
Deux grands schmas de violence conjugale ont pu tre mis en vidence dans les pays industrialiss : d'une part, une forme de violence croissante et grave, caractrise par de multiples formes de violence, d'actes visant terroriser et de menaces, et par un comportement de plus en plus possessif et autoritaire de la part de l'agresseur . D'autre part, ce que l'on appelle la violence conjugale courante , dfinie comme une forme plus modre de violence relationnelle, o l'exaspration et la colre continues dgnrent parfois Page 140

en agression physique . Le rapport de l'OMS prcise que mme si les femmes, du moins dans les pays industriels dvelopps, participent la violence conjugale courante, il n'y a gure d'indications qu'elles soumettent les hommes aux violences graves du premier type : les formes et les motifs de leurs agressions seraient diffrents, les femmes paraissant la fois moins dangereuses et plus souvent motives par des situations de lgitime dfense. Cette violence conjugale s'alimente plusieurs sources, commencer par la culture. Certaines socits traditionnelles la tolrent, en effet, et la justifient au nom d'une stricte rpartition des rles sexus et d'une certaine image de l'honneur et de la virilit. L'auteur d'une tude effectue au Pakistan explique ainsi que battre son pouse pour la corriger ou la punir se justifie d'un point de vue culturel et religieux... Parce que les hommes sont considrs comme les propritaires de leur pouse, ils doivent leur montrer qui est le matre, afin de dcourager des transgressions futures . Cet ancrage culturel est tenace, nombreux en effet sont les tmoignages de femmes qui acceptent l'ide que les hommes ont le droit de battre leur pouse. Certaines socits considrent encore que la violence envers les femmes n'est donc pas forcment un mal en soi, mais qu'elle peut tre selon les circonstances et ses degrs d'expression, juste , injuste et plus ou moins acceptable. Quid du rle de la femme, dans cette dynamique mortifre des relations intimes ? La plupart des femmes maltraites adopteraient des stratgies actives pour renforcer leur scurit et celle de leurs enfants. La rsistance, la fuite, la soumission seraient, en fait, autant de stratagmes penss pour survivre et se protger tout en protgeant ses enfants. L'apparente passivit des femmes battues n'en est pas... Mais comment expliquer la difficult qu'ont la plupart d'entre elles mettre fin la relation (six ans en moyenne) ? Les chercheurs ont identifi des obstacles qui s'opposent la rupture, comme la peur de reprsailles, l'absence d'aide conomique, l'inquitude pour les enfants, la dpendance affective, le manque de soutien de la part de la famille et des amis, l'espoir constant que l'homme va changer. Les femmes sont aussi conscientes du fait que sortir d'une relation violente n'est pas toujours une garantie de scurit, la violence pouvant continuer, voire s'amplifier aprs la rupture... En Australie, au Canada et aux Etats-Unis, une proportion importante d'homicides commis par des partenaires intimes o la victime est une femme se produirait autour du moment o celle-ci essaie de quitter un partenaire violent. Mais la violence conjugale est universelle, et au-del de cette dimension culturelle, d'autres facteurs concourent son installation. Tout porte croire que la violence conjugale rsulte d'une conjugaison de facteurs personnels, circonstanciels, sociaux et culturels, dont on ne sait, faute de donnes suffisantes, valuer l'importance. Les seuls facteurs de risques rpertoris ce jour concernent les pays d'Amrique du Nord, o l'on distingue : des facteurs individuels, comme le jeune ge, les faibles revenus, les troubles de la personnalit, les antcdents de violence familiale et la consommation d'alcool chez les hommes (sans savoir si l'alcool favorise la violence ou s'il la dclenche) ; des facteurs relationnels, comme les conflits dans le couple ou la discorde ; des facteurs communautaires de faible statut socioconomique et l'absence de soutien juridique et social aux femmes violentes ; des facteurs socitaux et culturels, tels que le pouvoir conomique et dcisionnel de l'homme dans le mnage, la guerre et autres bouleversements sociaux, les ingalits structurelles entre hommes et femmes, et la rigidit des rles assigns aux uns et aux autres...

Un cot humain... et conomique


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Les prjudices de cette violence envers les femmes sont profonds et durables. Si les blessures directes en sont le signe le plus vident, la violence exposerait aussi sur le long terme et selon la gravit des atteintes divers maux et maladies, son incidence pouvant persister longtemps aprs qu'elle s'est arrte. Fragilises sur le plan psychique, les femmes violentes seraient galement plus sujettes la dpression, aux angoisses, aux phobies et au suicide que les autres. Les niveaux de rpercussion de cette violence s'tendent du ftus l'enfant, dont une grande part (64 % des enfants de femmes battues en Irlande et 50 % au Mexique) sont tmoins des violences de leurs parents et en gardent de profondes squelles. Mais les consquences de cette violence vont au-del de la sant et du bien-tre individuels. Le rapport de l'OMS fait mention, en effet, d'une autre ralit de la violence conjugale, qui heurtera peuttre le lecteur sensibilis par le cot humain qu'elle reprsente : La violence fait peser un norme fardeau conomique sur les socits, en induisant une perte de productivit et un recours accru aux services sociaux. Dans les pays dvelopps, les centres pour femmes en dtresse et les refuges pour femmes battues seraient la pierre angulaire des programmes proposs aux victimes de la violence familiale. Faute de moyens ncessaires, les pays en voie de dveloppement voient fleurir ici et l des structures locales aux fonctions similaires, cres l'initiative de la population civile. Mais si les lois sur la violence familiale se sont gnralises, les chercheurs constatent leur dfaut d'application et de connaissance par les personnes responsables ; ils insistent, par ailleurs, sur la ncessit de les conjuguer avec des changements dans la culture et les pratiques institutionnelles. Il reste que la majorit des travaux effectus ce jour sur la violence l'encontre des partenaires intimes sont le fait d'organisations fminines, parfois aides des pouvoirs publics lorsque la socit civile en fait la demande. En vingt ans, les combats contre la violence envers les femmes ont permis d'en faire un problme dont on s'occupe l'chelle internationale, comme relevant des droits de l'homme et, depuis peu, de la sant publique. Ce bilan rappelle qu'il reste encore beaucoup faire pour la cause des femmes victimes de violences conjugales. NOTES 1 [1] In Rapport mondial sur la violence et la sant , OMS, 2002.

REFERENCES Cet article a t publi dans Sciences Humaines, hors-srie n 47, dcembre 2004/janvierfvrier 2005.

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Femmes battues : dbat autour d'une enqute


Gilles Marchand En 2003, les conclusions de la premire grande enqute franaise consacre aux violences subies par les femmes a provoqu une polmique, qui questionne le regard port sur les rapports homme/femme et aussi sur le fminisme. Lors de la confrence mondiale sur les femmes Pkin en 1995, les gouvernements ont t invits produire des statistiques prcises sur les violences faites aux femmes. Une recommandation concrtise en France par diffrentes institutions, autour du secrtariat d'Etat aux Droits des femmes, qui ont lanc l'enqute Enveff (Enqute nationale sur les violences envers les femmes en France), la premire du genre dans notre pays. Une quipe pluridisciplinaire ? dmographes, sociologues, statisticiens, etc. ? a mis au point un questionnaire, soumis, durant l'anne 2000, par tlphone prs de 7 000 femmes ges de 20 59 ans. Ds 2001, les premiers rsultats de l'enqute Enveff ont t progressivement rendus publics, largement relays et comments par la presse. La sortie, en juin 2003, de l'analyse dtaille des donnes obtenues (1) a prcd de peu un fait divers tragique et fortement mdiatis : la mort de l'actrice Marie Trintignant, appele devenir le symbole de la violence conjugale. De violence conjugale, il en est question dans cette enqute, mais galement de toutes les autres formes de violence subies par les femmes, dans la sphre prive, mais galement l'espace public et le cadre professionnel, sur une priode de douze mois : des insultes au harclement sexuel, des pressions psychologiques aux agressions physiques, le panel est trs large. Les donnes extrmement dtailles (qui concernent aussi les violences envers les femmes migrantes, ou les dmarches entreprises auprs des instances judiciaires) battent en brche l'image traditionnelle de la femme battue . Les violences toucheraient les femmes sans distinction de milieu ou d'ge, mais leur forme diffre selon certains profils : les jeunes femmes (de moins de 25 ans) subiraient plus que les autres des atteintes et agressions de toute nature dans la sphre conjugale. Les agressions physiques seraient, contrairement ce qu'on pourrait supposer, aussi frquentes chez les cadres que chez les ouvrires (environ 3 % dclarent avoir t victimes de violences conjugales dans chacune de ces catgories).

L'homme, un loup pour la femme


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Le milieu professionnel semble particulirement propice divers types de violence. Les pressions psychologiques au travail sont dnonces par 17 % des femmes, les agressions verbales par 8,5 %. Mais la rue ou les transports publics ne semblent pas tre un havre de paix pour le sexe fminin : les atteintes sexuelles durant l'anne coule (tre suivie, l'exhibitionnisme ou le pelotage ) concerneraient une femme sur dix, bien plus que les agressions physiques ou sexuelles (2 % des femmes interroges). En projetant les rsultats l'ensemble des femmes adultes en France, l'enqute Enveff estime environ 50 000 le nombre de femmes victimes de viol (0,3 % des interroges) dans l'anne, principalement du fait d'un proche. Autre donne frappante, prs d'une femme sur dix subirait des violences conjugales, et si l'on s'en tient aux seules pressions psychologiques rptes, ce chiffre monte une femme sur quatre, soit prs de 4 millions de femmes en France. Beaucoup d'entre elles, d'aprs les auteurs de cette tude, ont pour la premire fois voqu lors de ces entretiens tlphoniques les violences qu'elles ont subies. L'enqute Enveff a, semble-t-il, rempli sa mission de recensement et d'valuation statistique des violences infliges aux femmes. Les pouvoirs publics en ont pris acte et ont affich depuis, l'occasion de la Journe des femmes notamment, leur volont de lutter contre les violences conjugales. Pourtant, cette tude, l'occasion de sa publication intgrale, a suscit une vive raction de la part du dmographe Herv Le Bras et de la juriste Marcela Iacub. Dans un article au titre provocateur, Homo mulieri lupus ? (l'homme est-il un loup pour la femme ?), les deux chercheurs de l'Ecole des hautes tudes en sciences sociales dnoncent la mthode de l'enqute, mais aussi plus profondment ce qu'ils considrent comme son idologie sous-jacente, un fminisme victimiste(2) selon lequel les femmes seraient victimes de la domination masculine, prsente partout, au travail, dans l'espace public, dans les rapports de couples. Pour eux, l'enqute Enveff est organise autour de plusieurs amalgames, la confusion des mots et des choses, la confusion des violences physiques et des violences psychiques, la confusion entre la sexualit et la violence . Ainsi, le fameux chiffre voulant que prs d'une femme sur dix subisse des violences conjugales correspond l'indicateur global de violence conjugale, dfini par les auteurs de l'enqute et recouvrant le harclement moral, des insultes rptes, du chantage affectif ou des violences physiques ou sexuelles. Pour M. Iacub et H. Le Bras, cet indicateur met par exemple sur le mme pied le cas o une fois, au cours d'une dispute, le conjoint "a exig de savoir ovous tiez", "n'a pas tenu compte de vos opinions", et o plusieurs fois il "a critiqu ce que vous faisiez" - ce qui dfinit un harclement moral pour les auteurs de l'enqute ? avec le cas o le conjoint vous a bris la mchoire et cinq dents d'un coup de poing rageur . Les violences physiques sont des faits objectifs, les atteintes psychologiques relvent de ractions subjectives : chercher les mettre sur le mme pied gommerait les diffrences d'apprciation culturelle et personnelle, part pourtant essentielle dans le vcu psychologique. Au travers d'autres ? nombreuses ? critiques, ils reprochent plus gnralement l'enqute de moins chercher cerner prcisment les actes de violence que de saisir une vritable organisation politiquede l'oppression des femmes par les hommes, dans laquelle chaque acte, du plus anodin au plus grave, a sa fonction . La notion mme de couple, faite d'interactions et de rciprocit, parat selon eux ignore dans cette enqute au profit d'une relation unilatrale, o l'homme dominerait la femme. Bref, selon cet article critique, l'enqute s'inscrit dans les politiques fministes actuelles, qui reposeraient sur une prsentation victimiste des femmes, la meilleure faon de ne pas se poser la question de leur autonomie .

Un fminisme victimaire ?
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La rponse ne s'est pas fait attendre : dans la livraison suivante de la revue Les Temps modernes (3), la plupart des auteurs de l'enqute Enveff ont rpondu la polmique. Pour eux, l'article de M. Iacub et H. Le Bras ne relve pas de la rfutation scientifique, mais de la prsentation de leur thse antifministe , selon laquelle le fminisme victimaire tenterait de se venger pnalement des hommes en crant la dichotomie hommebourreau/femme-victime. Ce qui tmoigne pour eux d'une interprtation fausse des relles intentions de l'enqute. En outre, la critique sur l'amalgame qui conduirait mlanger des actes anodins aux plus graves, les mettre sur le mme niveau, ne tient pas. Car, pour les auteurs de l'enqute, subir des pressions psychologiques, des critiques, des avances sexuelles non dsires, etc., devient insupportable quand cela est rpt, multipli, et constitue alors bien une vritable violence faite aux femmes. Dans la mme logique, ils ont voulu, avec l' indicateur global de violence conjugale , rendre compte d'un continuum dans cette violence, les agressions physiques ou sexuelles s'accompagnant gnralement d'agressions psychologiques. Les auteurs reconnaissent nanmoins que la rciproque ne vaut pas, les pressions psychologiques ne dgnrent pas toujours en harclement ou en atteintes l'intgrit physique. Mais c'est bien cette ide de continuum qui pour eux justifie leur approche des violences, loin donc de se restreindre leurs formes les plus visibles ou les plus graves. Toujours est-il que la polmique engage semble moins concerner la question des violences subies par les femmes que celle des enjeux du fminisme actuel. Preuve en est la philosophe Elisabeth Badinter, qui, dans son ouvrage Fausse route (4), dnonce ses excs actuels, ses drives, et rejoint les conceptions de M. Iacub et H. Le Bras. Il n'empche, cette tude, sans doute perfectible (les auteurs eux-mmes en conviennent), a lev le tabou des violences faites aux femmes, notamment au sein du couple. Et, d'une manire moins prvisible, a relanc le dbat sur le fminisme. NOTES 1 [1] Les violences envers les femmes en France. Une enqute nationale , La Documentation franaise, Droits des femmes , 2003. [2] M. Iacub et H. Le Bras, Homo mulieri lupus ? , Les Temps modernes, n 623, fvriermars-avril 2003. [3] M. Jaspard, E. Brown, S. Condon, J-M Firdion, D. Fougeyrollas-Schwebel, A. Houel et M.-A. Schiltz, Violences vcues, fantasmes et simulacres , Les Temps modernes, n 624, mai-juin-juillet 2003. [4] . Badinter, Fausse route, Odile Jacob, 2003. REFERENCES

Cet article a t publi dans Sciences Humaines, n 142, octobre 2003. Page 145

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