Émancipation féminine : enjeux et débats
Émancipation féminine : enjeux et débats
Pour ouvrir un lien CTRL + Clic OK OK ok ok ok Editorial p. 2 Combats et dbatsp. 3 Le fminisme, enfant de la modernit p. 9 Le fantasme du matriarcat p.16 Quand les femmes accdrent la raison p. 21 La diffrence des sexes est-elle culturelle ? p. 26 La diffrence des sexes est-elle naturelle ? p. 32 Questions de sexe, questions de genre p. 39 Les gender studies : gense et dveloppements p. 42 Les filles l'cole : plus performantes mais moins comptitives p. 51 Les mtiers ont-ils un sexe ? p. 55 Les femmes travaillent beaucoup plus que les hommes... p. 61 ...mais elles se heurtent toujours un plafond de verre p 64 Sur les chemins du pouvoir p. 67 ducation : les femmes rattrapent leur retard p. 73 La parit introuvable p. 74 L'mergence des beurettes p. 80 Les religions, terre promise de la misogynie p. 87 La femme africaine : bte de somme... ou superwomen p. 96 Annes folles : le corps mtamorphos p. 105 Sexualit : un nouveau rapport au plaisir p. 112 La mondialisation de l'amour maternel p. 118 Maternit en rvolutions p. 125 Libert de procration : l'effet boomerang p. 130 1804-2004 : les droits des femmes en France p. 135 Victimes de la violence conjugale p. 140 Femmes battues : dbat autour d'une enqute p. 143
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ditorial
Martine Fournier Dans son Encyclopdie qui se voulait la pointe de la pense progressiste des Lumires, Denis Diderot dfinissait la femme comme la femelle de l'homme sans que le scandale arrive... Les formidables volutions sociales, politiques, conomiques, et scientifiques du XXe sicle semblent avoir radicalement chang la donne. Sorties de la sphre prive, on retrouve les femmes performantes l'cole, actives et dynamiques, libres et autonomes... Ce numro fait le point sur le chemin parcouru : le mouvement des femmes et ses combats, les dbats pistmologiques sur le genre et la diffrence des sexes, les volutions dans le domaine de l'ducation, du travail, de la politique et de la vie publique, la libration sexuelle et ses nouvelles contraintes... Les travaux prsents montrent une mancipation fminine spectaculaire depuis une cinquantaine d'annes, mais qui, pourtant, vhicule toujours son lot d'ingalits, de blocages, et fait clater au grand jour certaines injonctions paradoxales... L'une d'entre elles reste centrale, qu'une chercheuse a appel l'nigme de la femme active : que ce soit au Sud ou au Nord, quel que soit leur niveau de vie et d'ducation, les femmes aujourd'hui sont de plus en plus actives, et pourtant, elles restent majoritairement en charge des tches familiales et domestiques. Impossible d'enterrer le slogan des annes 1970 : Travailleurs de tous les pays, qui lave vos chaussettes ? Sans prtendre trancher sur ce que sera demain, c'est toutefois une vritable reconfiguration des rapports entre les sexes qui se joue aujourd'hui, pour les femmes comme pour les hommes, dans la vie sociale aussi bien que prive, au travail ou dans les relations amoureuses. Une chose est sre : les femmes ont su relever le dfi que leur avait lanc la modernit, en se faisant les actrices de leur mancipation.
Martine Fournier
Rdactrice en chef de ce numro spcial
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Combats et dbats
Martine Fournier chaque tape de son histoire et aujourd'hui encore, le mouvement d'mancipation des femmes a polaris bien des ractions hostiles : misogynie, sexisme, machisme... Nul doute pourtant que les controverses qu'il a engendres ont particip de transformations radicales pour le deuxime sexe . L'mancipation des femmes et leur monte en puissance dans la vie publique constituent l'un des changements sociaux les plus marquants de la modernit. Entames voici deux sicles, ces transformations ont bien sr t progressives et nul ne peut vraiment prsager de ce que seront les rapports entre les sexes dans les socits de demain, tant elles apportent chaque jour leur lot de nouveauts et de problmes. Bien des femmes par exemple estiment qu'elles ne sont qu'au milieu du gu et que rien n'est dfinitivement acquis dans leur marche vers l'galit. Les hommes, quant eux, subissent de plein fouet ces changements qui invitent la construction de nouvelles identits masculines.
autre objectif. Comme le montre Michelle Perrot (voir l'article p. 10), les revendications des femmes sont essentiellement politiques. La Rvolution franaise a proclam les droits universels de l'homme et du citoyen, mais les a laisses aux portes de la cit. Le Code civil napolonien les a ensuite places entirement sous la loi du mari et du pre tout-puissant. Les luttes des femmes vont alors se polariser sur la revendication de droits civiques, civils et conomiques leur permettant de sortir du statut de mineures juridiques : le droit de vote d'une part, port aux Etats-Unis et dans l'ensemble des pays europens par un puissant mouvement suffragiste, mais aussi le droit aux tudes, au divorce, ou celui d'ester en justice ou d'administrer leurs propres biens. Toutes les historiennes du fminisme (3) s'accordent dcrire cette premire phase fministe comme un mouvement bourgeois et bien-pensant, irrigu de morale chrtienne. C'est au nom de leur statut de mre, et en fustigeant les clibataires qualifies de vieilles filles , que naissent ces premiers combats. Qu'importe pourtant ! Les insultes qui pleuvent sur ces effrontes renvoient au vieil adage attribu Hippocrate tota mulier in utero (littralement : toute la femme est dans l'utrus), relay par la pense philosophique tout au long de son histoire et principalement par celle des Lumires au XVIIIe sicle. Renvoyes leur nature fminine et leur sexualit, domines par leurs sens, les femmes sont traites d' hystriques , de nymphomanes , de viragos et accuses, lorsqu'elles se mettent penser, d'en perdre la tte... En 1880, Hubertine Auclert, fondatrice du journal suffragiste La Citoyenne, un jour arrte par la police, est qualifie dans le rapport comme afflige de folie ou d'hystrie, une maladie qui la porte se penser l'gale des hommes (4) . Beaucoup plus radical, le fminisme des annes 1970 va justement orienter ses revendications sur la sexualit. Ne de la contestation tudiante de 1968, et inscrite dans la mouvance de la contre-culture qui puisait ses racines dans le marxisme et la psychanalyse, la nouvelle gnration de fministes, sur le continent nord-amricain comme en Europe, ne va pas y aller de main morte pour faire franchir aux femmes une nouvelle tape de leur libration. Dj, dans leurs combats pour la matrise de la fcondit ? la libert de contraception et d'avortement ?, les hommes se sentent dpossds d'un pouvoir multisculaire ( Les hommes perdront conscience de leur virilit et les femmes ne seront plus qu'un objet de volupt strile ! , dclarait un snateur lors du vote de la loi Neuwirth autorisant la pilule en 1967). Mais les fministes vont plus loin : elles refusent d'tre des femmes objets , revendiquent le droit au plaisir et au dsir et inscrivent leur libert sexuelle dans un processus rvolutionnaire de contestation du patriarcat (le pre, le professeur, le patron...) et de la domination masculine. Le priv est politique , affirment-elles, dniant alors aux hommes le droit de parler en leur nom. Et de briser les tabous les plus ancrs. Non seulement la libre disposition de leur corps (c'est ce moment que la vogue des seins nus et des monokinis gagne les plages), mais aussi la fminit (Le torchon brle, journal fministe des annes 1970, s'affiche comme un priodique menstruel ), et la libert d'aimer en choisissant en outre son orientation sexuelle (5)... Comment ! Ces femmes refusent la maternit, brlent leurs soutiens-gorge dans leurs manifestations, remettent en cause l'htrosexualit ? La caricature n'est pas loin : Toutes des lesbiennes, des frigides, des mal baises , clame alors, dans le dsordre, la presse antifministe (6). Notons que l'homosexualit est encore considre comme une dviance, voire une maladie mentale (selon les normes de l'OMS de 1968). Quant aux accusations suivantes, leur machisme n'est plus gure de mise, d'autant que les hommes ont pris conscience qu'ils avaient une part de responsabilit dans l'affaire...
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Ce sont d'ailleurs les mmes noms d'oiseaux qu'avait rcolts Simone de Beauvoir, une bonne vingtaine d'annes plus tt, lorsqu'elle avait publi Le Deuxime Sexe (1949) qui allait devenir le petit livre rouge du mouvement de libration des femmes. Albert Camus expliquait ces ractions par le fait que le livre fut peru, en France, comme une insulte au mle latin ...
axes sur des revendications plus spcifiques. En France, en 1999, Les Chiennes de garde prennent la dfense des femmes politiques injuries et traquent les publicits sexistes. Les filles des quartiers runies sous la bannire de Ni putes ni soumises luttent, d'une part, contre les violences et les pressions sexuelles dont elles sont victimes de la part de leurs frres, mais aussi contre ce qu'elles estiment tre la soumission de leurs surs voiles (voir l'encadr p. 58). Au niveau plantaire, que ce soit dans les forums autour de la mondialisation ou sur Internet, un nouveau militantisme fministe dnonce la pauvret, l'exploitation des femmes, les violences conjugales et les mutilations gnitales auxquelles sont confrontes les femmes des pays en dveloppement...
pornographie, de dcider ou non de vendre leur corps, et de choisir d'avoir ou non des enfants... Autrement dit, avec l'instauration du politiquement correct, un fminisme puritain (E. Badinter) se serait install dans la socit, qui a pour consquence d'riger les femmes en victimes et de culpabiliser les hommes (voir l'article p. 92). Laissons M. Perrot le soin de faire l'tat des lieux de ces dbats rcents (12) : Soit le fminisme aurait chou comme le montrent la persistance des ingalits, des violences contre les femmes, la fausse libration sexuelle..., soit il serait all trop loin dans sa logique victimaire et serait responsable de la dtrioration des relations entre les hommes et les femmes. On le voit, le spectre d'une guerre des sexes plane toujours au-dessus des fministes... Et pourtant, ne faudrait-il pas rendre un petit hommage, pour finir, ces hommes de plus en plus nombreux qui ont accept de prendre en compte le mouvement d'mancipation des femmes comme une donne incontournable des progrs de la dmocratie ? Comme l'ont bien montr l'historien Andr Rauch ou le sociologue Daniel Welzer-Lang, les identits masculines ont longtemps repos sur une virilit construite par une socit d'hommes ? et de femmes d'ailleurs, dont la responsabilit dans cette histoire avait dj t souligne par S. de Beauvoir. Dans son dernier ouvrage, L'Identit masculine l'ombre des femmes (13), A. Rauch met en vidence les ressorts de cette crise de la virilit qui atteint les hommes aujourd'hui. Devant la monte des femmes, le fier Rambo s'est transmut en doux Alain Souchon qui chante All maman bobo ... Paraphrasant le sociologue Erving Goffman (14), A. Rauch parle d'un grand drangement des sexes , drangement auquel la puissance critique de la pense fministe n'aura pas t trangre... NOTES [1] Y. Ripa, Les fministes aiment-elles le sexe ? , L'Histoire, n 277, juin 2003, et Les Femmes, Le Cavalier bleu, 2002. [2] Voir C. Bard (dir.), Un sicle d'antifminisme, Fayard, 1999. [3] Voir H. Hirata, F. Laborie, H. Le Doar et D. Senotier (dir.), Dictionnaire critique du fminisme, Puf, 2004, et E. Gubin et al., Le Sicle des fminismes, L'Atelier, 2004. [4] J.W. Scott, La Citoyenne paradoxale. Les fministes franaises et les droits de l'homme, Albin Michel, 1998. [5] F. Rochefort et M. Zancarini-Fournel, Du fminisme des annes 70 aux dbats contemporains , in M. Maruani (dir.), Femmes, genre et socits. L'tat des savoirs, La Dcouverte, 2005. [6] Y. Ripa, Les fministes aiment-elles le sexe ? , op. cit. [7] C. Bard (dir.), op. cit.[8] F. Rochefort et M. Zancarini-Fournel, op. cit. [9] C. Bard, op. cit. [10] . Badinter, Fausse route, Odile Jacob, 2003. [11] M. Iacub, Qu'avez-vous fait de la libration sexuelle ?, Flammarion, 2002. [12] M. Perrot, Introduction , in E. Gubin et al., op. cit[13] A. Rauch, L'Identit masculine l'ombre des femmes. De la Grande Guerre la Gay Pride, Hachette, 2004. [14] E. Goffman, L'Arrangement des sexes, 1977, trad. fr. La Dispute, 2002.
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efficace dans l'inculcation de leurs devoirs. La domination des femmes, entrine par le Code civil, est colporte ou imite dans toute l'Europe. La figure du pre s'est substitue celle du roi, y compris dans la Rpublique qui s'incarne symboliquement dans une femme ? la Marianne ? pour mieux l'ignorer. Au sicle des Lumires, le sens commun, confort par les affirmations des philosophes, scientifiques et politiques, entrine largement l'ide que les femmes sont faibles et draisonnables , et qu'elles jouent un rle majeur condition d'tre complmentaires . Contre cette ingalit fondatrice, justifie au nom de la nature et de l'utilit sociale, des femmes n'ont cess de rsister. Elles ont utilis tantt l'obstruction et la ruse, en s'emparant des espaces qui leur taient confis pour dvelopper des contre-pouvoirs ; tantt plus ouvertement des actions fministes pour tenter de changer les rgles du jeu, au nom de la libert, de l'amour ou tout simplement du droit. Le mouvement fministe surgit ds la Rvolution avec l'clatante figure d'Olympe de Gouges et sa Dclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1792), les clubs, les manifestations, la prsence fminine dans les tribunes de l'Assemble, etc. Il apparat dans toutes les csures du pouvoir : 1830-1834, 1848, 1871, 1880 sont des moments forts d'un fminisme qui, entre 1900 et 1914, connat un ge d'or de la femme nouvelle partout en Europe.
Stratgies et astuces
Syncop et intermittent, parce que non appuy sur des structures stables, peine dot d'une mmoire qui a bien du mal se constituer, malgr les efforts de quelques-unes qui ont compris l'importance de la transmission et du rcit, le fminisme n'en construit pas moins une conscience de genre , forme sexue de l'opinion. Et voil un autre aspect de la modernit du fminisme : son mode de fonctionnement et d'action. Numriquement faible, dpourvu de moyens, il lui faut user de toutes les virtualits, tre ingnieux, savoir mobiliser les nergies, familiales, amicales, et les lieux privs. On se runira chez celle qui a le plus de chaises (une femme de 1848). On utilisera les formes autorises de la protestation : la ptition, le tract, la lettre, des textes courts en accord avec le temps et la situation des femmes (1). On usera mme ? modrment, car c'est mal vu, mais de plus en plus ? de la manifestation. Anglaises ou franaises, les suffragettes bravent le tabou de la rue avec humour, un sens festif du dfil, et une violence symbolique considrablement amplifie par l'opinion. L'obstacle rend astucieux et les fministes eurent le sens de la publicit. Par les clubs et les congrs, forme moderne de communication, elles se frayrent un chemin vers la tribune interdite et s'essayrent la parole publique. Surtout, elles se servirent de la presse, de toutes les manires possibles. D'abord des journaux de mode ou d'ducation qui, ds le XVIIIe sicle, ont t souvent un lieu d'expression des femmes. Ainsi le Journal des demoiselles, gr et compos par des femmes, tout convenable qu'il ft, diffusait un nouveau modle de jeune fille, instruite et capable de travailler. Puis, beaucoup plus directement, en crant des journaux revendicatifs. Les saint-simoniennes lancent La Femme libre en 1832, o elles signent de leurs seuls prnoms, refusant de porter le nom du mari ou du pre. Elles ouvrent un courrier des lectrices, un des premiers du genre, pour tablir un rseau de correspondantes et en favoriser l'expression. Ces publications se multiplient en 1848 avec Voix des femmes (Eugnie Niboyet), Opinion des femmes (Dsire Gay) et Politique des femmes (Jeanne Deroin). Sous la IIIe Rpublique, La Citoyenne Page 10
d'Hubertine Auclert dveloppe un suffragisme actif et une pense forte sur l'analyse des ingalits hommes-femmes. Mais l'exprience la plus originale est celle de La Fronde de Marguerite Durand, quotidien de 1897 1903, puis mensuel de 1903 1905, entirement dirig, rdig et mme fabriqu par des femmes, exploit notable dans une profession ? l'imprimerie ? considre comme un bastion traditionnellement masculin.
qui le composent) familial et se bat pour la reconnaissance des femmes comme individus part entire, autonomes, libres et citoyennes. Acqurir non seulement l'ducation et les bonnes manires, mais l'instruction qui permet l'accs au savoir, la vie professionnelle et la cration a t une obsession constante des femmes, des plus privilgies aux plus modestes. Longtemps, il a fallu grappiller le savoir, lire la drobe, crire en cachette, forcer les portes des examens et des concours : telle Julie Daubi, premire bachelire franaise en 1860, qui crivit La Femme pauvre, ardent plaidoyer pour l'instruction des filles, seul moyen de les sauver de la misre et de la prostitution. Telles aussi M. Pelletier, premire interne des hpitaux psychiatriques en 1902, ou Jeanne Chauvin, premire avocate en 1895. L'cole Ferry marque une tape : non mixte, elle est galitaire dans ses programmes et (presque) dans ses matres, les institutrices faisant figure de premires intellectuelles (3). Il fallut ensuite conqurir le secondaire (en 1924, le mme baccalaurat est institu pour les deux sexes), puis l'universit. Chaque verrou tir suscite des rsistances, des bouffes d'antifminisme contre les bas-bleus , les cervelines (titre d'un ouvrage de la romancire catholique Colette Yver). Les antifministes stigmatisent ces avances, coupables de la crise de la famille, de la socit et de la nation, discours dont le rgime de Vichy fera son Leitmotiv (4). Le droit au travail salari a t un combat majeur. Travailler, certes, tait un devoir incontest, du moins dans les classes populaires. Mais avoir une occupation, un mtier choisi, percevoir directement un salaire, tenter de conduire une carrire non conditionne par le statut familial, autant d'aspirations qui se heurtent pendant longtemps des barrires infranchissables qu'il a fallu faire tomber par un effort obstin et par la loi. La pousse collective des femmes du peuple et d'une moyenne bourgeoisie soucieuse de dbouchs pour ses filles a sous-tendu la lutte des fministes dans ce domaine. Il leur a fallu se battre pour obtenir l'galit d'accs tous les emplois et mtiers, sans protection particulire (qui les aurait menaces d'limination), except pour la maternit qu'il fallait tenter de concilier avec le travail. Contre aussi les excs du travail domicile, pratique courante jusqu'aux annes 1950. Le fminisme s'est beaucoup battu aussi contre les iniquits du Code civil, en revendiquant le droit au divorce (enfin lgalis en 1884), la gestion des biens, la libre perception du salaire, l'autorit sur les enfants, l'galit de traitement dans l'adultre, la recherche en paternit, concde partiellement en 1911. George Sand faisait de l'galit civile le pralable toute autre revendication et la critique du mariage fit le succs de ses premiers romans. Les fministes de la Belle Epoque considraient le Code Napolon comme une bastille et manifestaient contre lui chaque 14 juillet. Il a pourtant rsist presque jusqu' nos jours. C'est seulement depuis 1965 que la loi permet la femme d'exercer une activit salarie sans le consentement de son mari ; depuis 1970 que l'autorit parentale conjointe remplace l'autorit paternelle ; et depuis 1985 que l'galit des poux est reconnue dans la gestion des biens de la famille et des enfants.
Enfin citoyennes
L'ingalit politique tait tout aussi criante et fut conteste ds la Rvolution qui l'instituait. En 1848, la proclamation du suffrage dit universel , alors mme qu'il n'tait que masculin, soulve la colre des fministes. En vertu du pouvoir spcifique que leur confre la maternit, elles s'insurgent contre une exclusion qu'elles estiment doublement injuste. Cette injustice va susciter, tout au long du XIXe sicle et au dbut du XXe, l'action des suffragettes. J. Deroin Page 12
mne une campagne ardente en 1849. Sous la IIIe Rpublique, avec H. Auclert, Maria Vrone, M. Pelletier et bien d'autres, le suffragisme s'inscrit de manire continue dans le paysage politique. Il gagne peu peu les esprits, au point qu'en 1914, la loi aurait t vote sans l'opposition du Snat et la guerre. Ce scnario se reproduira six fois entre les deux guerres, en dpit de campagnes de plus en plus mouvementes, menes par Louise Weiss et ses amies. Les Franaises doivent et veulent voter : ce droit ne leur sera pourtant reconnu qu'en 1944. Le gnral de Gaulle l'avait incorpor au programme de la Rsistance, moins par conviction que parce qu'il percevait une arriration susceptible de dclencher de nouveaux tumultes . Les dbats de l'Assemble d'Alger ont montr le conservatisme d'hommes politiques engoncs dans leurs reprsentations des femmes qu'ils jugent incapables de (bien) voter sans la prsence de leurs maris, alors encore massivement prisonniers.
[1] L. Pisano et C. Veauvy, Paroles oublies. Les femmes et la construction de l'tat-nation en France et en Italie, 1789-1860, Armand Colin, 1997.
2 [2] M.L. Roberts, Civilization without Sexes: Reconstructing gender in postwar France, 1917-1927, University of Chicago Press, 1994.
3 [3] J. et M. Ozouf, La Rpublique des instituteurs, Seuil, coll. Points histoire , 2001.
REFERENCES
Ce texte est une version actualise de l'article Fminisme et modernit publi dans Sciences Humaines, n 85, juillet 1998.
Michelle Perrot
Historienne, professeur mrite l'universit Paris-VII-Denis-Diderot, elle a codirig avec Georges Duby L'Histoire des femmes en Occident, 1990-1991, Rd. Perrin, 2002, et a notamment publi Les Femmes ou les silences de l'histoire, Flammarion, 1998.
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Le fantasme du matriarcat
Nicolas Journet Les socits domines par les femmes n'ont apparemment jamais exist. La thorie du matriarcat a connu cependant deux formulations. L'une, volutionniste, date du sicle dernier, l'autre, fministe, des annes 1970. Qu'en reste-t-il aujourd'hui ? Le juriste suisse Johann Jacob Bachofen (1815-1887) est l'origine de la doctrine selon laquelle les socits humaines auraient connu un stade prhistorique de dveloppement o le pouvoir, non seulement domestique mais politique, tait dtenu par les femmes. De 1861 aux premires dcennies du XXe sicle, l'ide diffusa dans les milieux scientifiques et philosophiques. Aprs avoir subi un dclin que l'on croyait dfinitif, elle a refait surface dans les annes 1970, au service d'un courant de l'anthropologie fministe. Peut-on reparler pour autant du matriarcat comme modle de socit ?
Le nom de la mre
Selon J.J. Bachofen, l'histoire sociale de l'humanit comprenait trois ges : d'abord celui de la promiscuit chaotique, o n'existe aucune sorte de morale sexuelle, puis celui de la gyncocratie , o le mariage, le pouvoir et la religion sont rgis par les femmes, enfin celui, o nous nous trouvons, de la famille patriarcale. Entre ces poques, J.J. Bachofen imaginait de brusques rvolutions : ainsi, les femmes, lasses de la promiscuit, auraient instaur une premire forme de mariage, groupant plusieurs hommes autour d'une seule femme. Seul le lien entre la mre et les enfants tait reconnu : d'o le titre de son ouvrage principal, Das Mutterrecht(1), le droit maternel . Le principe initial de toutecivilisation, de toute vertu, de toute noblesse d'me, crivait-il, c'est la maternit. J.J. Bachofen tait cependant beaucoup moins fministe qu'volutionniste : il n'tait pas question pour lui de revenir en arrire. D'o tirait-il les donnes alimentant ce grand rcit ? Principalement des historiens et des juristes anciens. Son argumentation partait d'un fait unique : selon Hrodote, les Lyciens, peuple d'Asie Mineure, donnaient aux enfants le nom de la mre, et non celui du pre comme chez les Grecs et les Romains. Or pour J.J. Bachofen, la prsence d'un trait isol supposait l'existence, actuelle ou antrieure, d'un systme entier correspondant. Ainsi justifiait-il sa thorie de la gyncocratie, o le pouvoir est aux femmes. J.J. Bachofen ne resta pas seul raisonner ainsi. Son hypothse influena d'autant mieux des historiens et philosophes ? Karl Marx, Friedrich Engels, Mikhal Bakounine, Karl Kautsky ? que certains observateurs des socits exotiques faisaient la mme infrence. Ainsi, ds 1851, Lewis H. Morgan, un des premiers ethnologues de terrain, signalait que chez les Iroquois, l'appartenance de l'individu un clan lui tait donne par sa mre, et que cela expliquait que les femmes iroquoises jouissaient de privilges importants. Un anthropologue cossais, John F. McLennan, expliquait lui aussi que la parent par les femmes tait antrieure la parent par les hommes . Elle naissait de la promiscuit originelle : en l'absence de mariage, la seule relation de parent indubitable ne pouvait tre que celle qui unit une mre ses enfants. De plus, partir d'exemples australiens, J.F. McLennan confortait la thse de J.J. Bachofen en assimilant les rgimes de filiation par les femmes au matriarcat comme rgime politique. C'est l que rsidait le point faible du raisonnement. Page 16
En 1915, dj, Williams H. Rivers dconstruisait soigneusement la notion de droit maternel, montrant qu'il n'y avait pas de lien entre le rgime de filiation et la position occupe par la mre dans le foyer et, a fortiori, par les femmes dans la socit tout entire. Un rgime de filiation, en effet, ne permet pas de prdire les formes d'organisation locales qui existent dans une socit. Il faut y ajouter au moins une rgle de rsidence. Prenons pour modle une culture o la coutume veut que les membres d'un mme clan rsident dans la mme maison ou le mme village, o ils ont des droits. La rgle d'exogamie exige qu'ils se marient avec des membres d'autres villages. En rgime matrilinaire, seuls les enfants des femmes du clan hritent l'appartenance au clan. En ce sens, ce sont bien les femmes qui perptuent le groupe. Mais ceci n'empche pas les hommes du clan d'tre prsents l o ils ont des droits. En effet, une gnration donne, la composition d'un groupe local dpend de l'application de l'une de ces trois formules : - rgle natolocale : mari et femme n'habitent pas ensemble mais restent chacun dans sa maison natale ; ? rgle virilocale : la femme va vivre chez son mari ; - rgle uxorilocale : le mari va vivre dans la maison de sa femme. Le premier cas revient laisser les femmes dans la maison de leurs frres, le deuxime les placer dans celle de leur mari et de ses parents. Avec ces deux formules, le rle politique des hommes n'est pas mis en cause, ni au niveau domestique ni au niveau des affaires publiques. Seul le troisime cas peut faire des hommes des trangers dans la maison de leur pouse. Telles sont les conclusions auxquelles devait se tenir, jusqu'aux annes 1970, l'ethnologie classique. Aucun lien logique ne pouvant tre tabli entre la filiation par les femmes et la place qu'elles occupent dans le groupe local, le matriarcat prhistorique de J.J. Bachofen devait tre considr comme une mprise. Le dveloppement parallle d'une autre interprtation des organisations sociales, fonde sur le mariage comme relation d'change, ne fit d'ailleurs qu'enterrer un peu plus profondment l'hypothse du matriarcat. Dans un monde o, comme l'crit Claude Lvi-Strauss (2), le mariage tablit une relation entre deux groupes d'hommes , o la femme figure comme un des objets de l'change , l'ventualit d'un renversement global des positions respectives des sexes semblait encore moins probable.
frres ou des maris tait disperse, la libert d'action des femmes tait accrue (4). Elle reprenait galement les conclusions d'une tude importante, publie en 1961, o David Aberle (5) montrait que les socits matrilinaires occupent, comme le rsume A. Schlegel, une place dlimite dans l'chelle de complexit des socits , et sont adaptes des systmes relativement primitifs de production. Il y avait donc motif recrer une typologie opposant des socits patriarcales des socits, sinon matriarcales, du moins plus galitaires entre les sexes. Ceci indpendamment de leurs idologies, de leur morale ou de leur religion, et sur la seule base de leur organisation sociale et conomique.
Le matriarcat soft
C'est ce qu'ont fait, dans les annes 1970, un assez grand nombre d'auteures fministes amricaines. Certaines ont tout simplement remis au got du jour les thses de F. Engels, en liant l'histoire de la domination masculine celle de la proprit prive. Ainsi, en 1972, Eleanor Leacock (6) affirme qu'avant d'tre colonises, les socits primitives taient galitaires au plan sexuel . Elle attribue la subordination des femmes l'effondrement de la proprit collective et l'mergence de la famille nuclaire comme structure de production. Karen Sacks (7), en 1974, lie le mme pisode l'appropriation, par les hommes, du travail socialement valoris , par opposition au travail domestique. Peggy Sanday (8), en 1974 galement, intgre dans l'analyse la reproduction, la guerre et la subsistance. Ernestine Friedl (9), en 1975, raffine la squence en reliant la perte de l'galit fminine l'accumulation d'un surplus de biens changeables, mme dans les socits les plus simples . La liste n'est pas close. La position de Gerda Lerner (10), historienne fministe universitaire, est un expos assez mesur de la question : 1) les socits les plus simples (chasseurs/cueilleurs) sont aussi les plus galitaires, mme au plan des sexes ; 2) un stade intermdiaire de dveloppement, la position des femmes est meilleure dans les socits matrilinaires et uxorilocales ; 3) ce type d'organisation, n'ayant pas pu s'adapter aux socits plus centralises non plus qu' l'intensification de la production, a fait place aux rgimes patriarcaux. Il n'en reste pas moins que bon nombre d'anthropologues, en particulier europens, refusent d'envisager les socits sous l'angle de la domination par un sexe. Leur credo implicite est que toutes les socits pratiquent une forme de distinction sexue des tches, que la politique est un domaine plutt masculin, mais que la question de savoir quel sexe a le pouvoir sur l'autre est indcidable. Il n'en va pas tout fait de mme aux Etats-Unis, o la problmatique est mieux accepte. Citons, pour mmoire, deux tudes relativement factuelles sur la question. La premire est un livre de Martin K. Whyte, professeur l'universit de Michigan (11). Il y prsente le rsultat d'une tude quantifie sur 93 cultures diffrentes. Les variables ont trait aux attributs et aux droits de chacun des sexes. Les rsultats non corrls montrent quelques biais masculins vidents : d'abord, de manire attendue, le pouvoir politique est, sur l'chantillon, monopolis par les hommes, de mme que, de manire moins nette, certaines professions intressantes comme celle de sorcier ou de prtre. Page 18
Les rsultats corrls sont eux aussi rares : M.K. Whyte constate que la filiation matrilinaire et la rsidence matrilocale sont associes de modestes bnfices en faveur des femmes, en matire de proprit , et que l'existence de la proprit prive de type moderne est associe une certaine dprciation du travail fminin . Le rsultat le plus net, selon lui, est que dans les socits complexes (caractrises par la charrue, la sdentarit et l'existence des villes), les femmes ont moins d'autorit domestique, sont moins solidaires entre elles et sont soumises plus de restrictions sexuelles que dans les socits plus simples. A part ce modle, dj propos par D. Aberle, M.K. Whyte ne dcouvre rien de convaincant : Nos variables, crit-il, prsentent des distributions divergentes. Aussi, nous avons t amen conclure que la notion de statut des femmes tait sans consistance. Tel est bien le problme. Car, ou bien le patriarcat et le matriarcat sont des systmes sociaux caractriss par un statut accord chacun des sexes, statut dont les diffrentes manifestations devraient varier ensemble, ou bien il n'y a ni statut ni systme, mais une infinit de variations indpendantes les unes des autres.
machiste de comportement chez les garons ne conduit pas forcment l'exclusion des femmes de la vie publique. L'intrt de cette tude est qu'elle sort des sentiers battus. La plupart des grandes thories sur la domination fminine ou masculine manipulent les manifestations du statut entre les sexes comme s'il s'agissait des multiples facettes d'un mcanisme unique. Mais lorsque les contradictions s'accumulent, il est peut-tre plus fructueux d'admettre que les socits, comme les tres complexes, peuvent produire des phnomnes analogues partir de causes diffrentes. La question de savoir pourquoi certains rles culturels ne seraient jamais changs entre hommes et femmes reste ouverte, mais c'est un autre dbat. NOTES [1] J.J. Bachofen, Das Mutterrecht, 1861. [2] C. Lvi-Strauss, Les Structures lmentaires de la parent, 1949, Mouton de Gruyter, 2002. [3] R. Fox, Anthropologie de la parent, 1967, trad. fr. Gallimard, 1972. [4] A. Schlegel, Male Dominance and Female Autonomy, HRAF Press, 1972. [5] D. Aberle, Matrilineal descent in cross-cultural perspective , in D. Schneider et K. Gough, Matrilineal Kinship, University of California Press, 1962. [6] E. Leacock, Introduction L'Origine de la famille, de la proprit prive et de I'tat, de Friedrich Engels, International Publishers, 1972. [7] K. Sacks, Engels revisited: Women, the organiza-tion of production, and private property , in M. Z. Rosaldo et L. Lamphere, Woman, Culture, and Society, Stanford University Press, 1974. [8] P. Sanday, Female status in the public domain , in M. Z. Rosaldo et L. Lamphere, op. cit. [9] E. Friedl, Women and Men: An anthropologist's view, Holt, Rinehart & Winston, 1975. [10] G. Lerner, The Creation of Patriarchy, Oxford University Press, 1986. [11] M.K. Whyte, The Status of Women in Preindustrial Societies, Princeton University Press, 197812 [12] M.H. Ross, Female political participation: A cross-cultural explanation , American Anthropologist, vol. LXXXVIII, n 4, 1986. REFERENCES Ce texte est une version actualise de l'article L'introuvable matriarcat publi dans Sciences Humaines, n 42, aot-septembre 1994. Page 20
Dans cette optique, la diffrence des sexes peut-elle tre un objet philosophique ?
La diffrence des sexes est une catgorie vide. D'aprs certains, il n'y aurait rien en dire si ce n'est qu'il faut rduire les ingalits. Pour moi, la diffrence des sexes est le fait empirique partir duquel la pense s'est dveloppe. Il n'y aurait pas dveloppement de la pense partir du mme. Ce qui expliquerait que les philosophes n'aient pas fait de la diffrence des sexes un objet philosophique, mme s'ils en parlent plus souvent qu'on ne le pense, mais de faon un peu dsordonne... Sigmund Freud en fait un point d'arrive neutre : notre pense provient d'une libido dsexualise (ou nergie sublime). Que je sois Hannah Arendt ou Martin Heidegger, la pense sublime est neutre. Pour Gilles Deleuze, c'est partir du dsir rotique que nous pensons. Tout le travail de dconstruction de la mtaphysique a aussi accompli cette distinction. Lentement, notre modernit dissocie les hommes et les femmes des qualits masculines ou fminines.
C'est seulement partir du XXe sicle que des femmes se font reconnatre en tant que philosophes : H. Arendt, Simone Weil, Simone de Beauvoir... En quoi participent-elles de l'volution de la pense fminine ?
Aujourd'hui, la question qui se pose pour les femmes n'est pas seulement celle de l'identit et de la diffrence, mais celle du sujet et de l'objet. Depuis deux sicles, les femmes cherchent devenir des sujets ; pas seulement des sujets politiques ou civils, mais aussi des sujets dans la pense. En vingt-cinq sicles de philosophie, les femmes ont t mises en position d'objet pour la pense et surtout pas de sujet qui va penser. Elles sont soit apparence (ce qui se donne voir), soit symbole : elles seront la Rpublique, la vrit, la justice, ces figures de pierre que l'on trouve dans la cour de la Bibliothque nationale... Elles sont une image, au sens propre comme au sens figur. Mais si elles sont symboliquement la vrit, elles ne sont pas capables d'y accder, donc incapables d'tre philosophes, ou d'user de leur raison. La Marianne n'est qu'un avatar de ces images fminines qui incarnent une ide symbolique, qu'elle soit politique ou mtaphysique, mais qui empche les femmes relles d'intervenir dans tout cela. Et, trs souvent, la femme est plus moyen que fin. C'est ce que disent un certain nombre de philosophes aux alentours de 1800. Pour Johann Fichte par exemple, la femme n'est que moyen par rapport la propre fin de l'homme ; elle se met son service par la procration, la famille, l'amour, pour que celui-ci puisse se raliser. Il ne s'agit pas pour moi de dnoncer la position de la femme-objet , ce qu'un certain nombre de travaux ont dj fait auparavant. C'est le rapport sujet-objet qui m'intresse, c'est--dire que les femmes parviennent passer de la position d'objet la position de sujet. C'est ce que j'appelle la raison des femmes : toute leur histoire rcente est l'mergence de leur exigence (et de celle de certains hommes) d'accder la raison. Certains philosophes leur concdent une raison limite (alors que la raison de l'homme n'est pas limite), mais toute notre modernit tourne autour de cette question, qui peut leur permettre de devenir sujet : c'est--dire exercer leur raison. Page 22
Dans votre ouvrage, La Diffrence des sexes, vous proposiez de reconsidrer un certain nombre de concepts pour penser le statut de la femme aujourd'hui. Quelle est votre position par rapport au dbat rcurrent sur l'identit ou la diffrence ?
Deux sicles d'histoire de la pense sur l'galit des sexes n'ont pas cess de se poser cette question de choisir entre diffrence et identit, identit tant pris dans le sens de similitude (identit l'autre). Pour ma part, j'ai depuis quelques annes propos d'appeler cela une aporie ; non pas au sens d'une impasse, mais au sens philosophique fondamental de ce terme, savoir d'une question qui n'a pas de rponse. Pour moi, il n'y a pas choisir entre similitude et diffrence, les deux problmatiques sont valables. Je dcide donc d'abandonner un dbat qui a beaucoup nourri les vingt ou trente dernires annes du fminisme : je pose que c'est une aporie, et l'on peut trs bien vivre avec. De la mme faon que l'on nat et que l'on meurt, on est semblable et diffrent. Alors suivant les niveaux d'existence, certains moments on insiste sur la similitude, d'autres, sur la diffrence. Disons que dans l'amour htrosexuel, c'est la diffrence qui va primer, dans d'autres cas comme la politique, c'est plutt la ressemblance. Ds lors, il n'est pas pertinent d'opposer les termes d'galit et de diffrence, comme on l'a souvent fait dans le fminisme, puisque l'galit est concept politique, et la diffrence un concept ontologique. Si l'on veut parler de la diffrence des sexes, il faut utiliser ces trois termes : identit, diffrence et, depuis l're dmocratique ou mme depuis l'mergence de l'ide d'galit la Renaissance, galit.
Ds lors que les femmes peuvent penser par elles-mmes, et qu'elles peuvent revendiquer leur diffrence, une vritable parit entre les deux sexes est-elle possible ?
On en vient la question de l'altrit, ce qui veut dire ncessairement du conflit. Soyons clairs, il n'y a pas d'altrit sans conflit. La domination masculine est une constante. Pour ouvrir des horizons, ma position (plus positive) serait que l'on conserve l'aporie identitdiffrence comme telle. C'est aussi d'ailleurs ce qui fait le sel de l'existence, le plaisir et le dplaisir, le plaisir et le conflit, l'amour et la guerre... Mais ne pensons pas que l'on annulera la diffrence.
nous sommes tous gaux. Cet universalisme, neutralit apparente, se traduit en fait par une non-reconnaissance des ingalits, c'est une position forte chez les dmocrates. L'autre position, diffrencialiste ou communautariste, est galement ambigu : ses avantages sont de souligner les discriminations, mais le danger consiste avancer que les femmes sont meilleures, ou qu'il n'y a que ce groupe d'exclues qui compte. Quand je mets l'aporie en avant, c'est pour dire : arrtons de jouer un mauvais scnario qui nous pige de toute faon. De mme, arrtons de dire qu'il n'y aura plus jamais de conflits entre les hommes et les femmes. Les discriminations restent flagrantes : actuellement les femmes sont massivement touches par la crise conomique qui les envoie la pauvret. En France, nous sommes les derniers d'Europe en ce qui concerne la reprsentation politique des femmes. Il y a donc ncessairement du conflit, familial, conjugal, conomique, politique... Mais c'est en fait une position philosophique que d'tre sans cesse dans un rapport de mouvance. Les relations de tension qui existent entre les tres, et les rajustements permanents qu'elles ncessitent, permettent l'expression de soi. Pour la question des sexes, c'est la mme chose que pour la question des races... Plutt que de nier les diffrences, il vaut mieux les identifier : soit on les cache au nom de la dmocratie et cela se retourne contre les exclus, soit on les exacerbe et il y a toujours un dsquilibre qui se cre. Le travail de construction de l'aporie passe par la reconnaissance du conflit.
Vous dites aussi que c'est en affirmant l'historicit de la diffrence des sexes que l'on pourra permettre de la penser et de dvelopper l'galit. Pouvez-vous expliciter ce propos ?
La diffrence des sexes travaille la pense mais aussi tout simplement l'histoire. On a longtemps fait l'histoire tout en entrinant une reprsentation masculine de la condition fminine, ou au plus en racontant l'ternelle domination des femmes, ou leurs tentatives de contourner l'oppression... Prenons un exemple qui pour moi est emblmatique, l'exclusion des femmes de la vie politique au lendemain de la Rvolution franaise. Mon hypothse est qu'un bouleversement du lien social est aussi un bouleversement du lien sexuel : si les femmes font la mme chose que nous, disent les dmocrates de 1800, il y aura confusion des sexes et perte de la diffrence, c'est--dire perte de l'ros et l'amour deviendra amiti... On ne pouvait pas se poser cette question-l tant que l'on n'tait pas entr dans l're dmocratique. Cette question est une question moderne. L'histoire est sexue. Quand Karl Marx critique l'homme propritaire bourgeois, on voit que cela ne fonctionne pas pour la femme : elle n'est pas propritaire, elle est dpendante... Si on rintroduit la diffrence des sexes dans l'histoire ou la philosophie, on s'aperoit que l'on fait voler en clats la reprsentation empirique et atemporelle d'une diffrence sexuelle. Ce n'est pas la mme chose de faire l'histoire des femmes et de rflchir la diffrence des sexes dans une reprsentation historique. Propos recueillis par Martine Fournier Page 24
Genevive Fraisse
Philosophe, directrice de recherche au CNRS. Auteure de nombreuses contributions sur la diffrence des sexes. A publi notamment : Muse de la raison. Dmocratie et exclusion des femmes en France, Gallimard, coll. Folio histoire , 1995, Les Femmes et leur histoire, Gallimard, 1998, La Controverse des sexes, Puf, 2001.
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dvalorises) et surtout, dvoilement du travail domestique. Dans une enqute clbre (4) ? longtemps voque dans la presse avec une ironie mordante ?, des sociologues dmontrent que le nombre d'heures consacres au travail domestique tait suprieur, en 1975, au nombre d'heures passes par les actifs dans le travail professionnel. En 1984, un ouvrage collectif, Le Sexe du travail(5), va devenir emblmatique d'une nouvelle manire d'envisager les activits des uns et des unes sous l'angle d'une division sexuelle et sociale du travail dans la socit. A partir de l, travaux et problmatiques se multiplient : on compare les trajectoires sociales et professionnelles des hommes et des femmes, la rpartition des activits domestiques, des stratgies familiales et professionnelles de chaque sexe, les ingalits de salaires, de mobilit ou de chmage... Dsormais, explique Michel Lallement (6), nous disposons d'un important matriau empirique qui, passant au peigne fin les rapports de genre, fournit des conclusions originales : constat de la reconstruction permanente des ingalits entre hommes et femmes sur le march du travail (tant du point de vue des salaires, des modes d'emploi, de la mobilit...), mise mal de certains lieux communs qui associent systmatiquement fminisation et dvalorisation d'une profession, (...) rle dterminant des contradictions identitaires qui psent sur les femmes cadres... Aujourd'hui, on peut dire que toutes les disciplines, de la littrature aux mathmatiques en passant par la psychologie ou l'conomie, sont questionnes par la problmatique du genre. Cependant, certains ethnologues et sociologues n'ont pas attendu l'ouverture de ces chantiers pour tenter de dcouvrir les ressorts de ces ingalits que gnraient les socits entre les deux sexes. L'anthropologie culturaliste et la sociologie (longtemps considre comme subversive, rappelons-le) sont toujours porteuses d'un message subliminal : ce que la socit a construit, elle peut le dconstruire ! Ainsi pourrait-il peut-tre en tre des ingalits et d'une domination masculine qui semblerait prenne depuis la nuit des temps. L-dessus cependant, leurs avis sont partags...
Quant aux pres, souvent dtects comme invitant davantage l'enfant aux apprentissages sociaux, ils questionneraient davantage et menaceraient plus, surtout face leurs fils. Les strotypes de sexe sont visibles l'il nu lorsque l'on traverse le rayon jouet d'un grand magasin (rayon filles, poupes et couleur rose dominante ; rayon garons, engins motoriss et autres Star Wars, couleurs vives et fonces...). Ils ont galement t bien tudis en milieu scolaire o, d'une manire gnrale, la russite des filles est moins valorise que celle des garons. Il aura d'ailleurs fallu attendre une bonne vingtaine d'annes pour que l'on reconnaisse que, depuis les annes 1960, les filles devanaient les garons l'cole : Cette rgularit avait l'allure d'un scandale , raconte le sociologue Roger Establet, auteur avec son compre Christian Baudelot de Allez les filles ! (Seuil, 1992). Les deux sociologues avaient dj point, dans une analyse critique du Suicide d'Emile Durkheim, le peu de cas que faisait ce grand sociologue du fait que les femmes se suicidaient trois fois moins que les hommes, alors qu'il s'agissait de l'cart statistique le plus important parmi tous ceux qu'il avait mis en vidence (9)... Pendant longtemps, en effet, le point de vue qui a domin en sociologie tait un point de vue fonctionnaliste qui, selon Jacqueline Laufer, naturalisait la diffrence des sexes, en assignant sans se poser de question la sphre prive et la fonction d'ducation aux femmes et en rservant la sphre publique et professionnelle aux hommes (10). Dans les annes 1990, c'est un autre grand sociologue qui s'attaque l'analyse de la domination masculine. Comment expliquer la prennit de la vision androcentrique qui continue de rgir les rapports entre les sexes dans nos socits, s'est demand Pierre Bourdieu. Ce sociologue qui, tout au long de son uvre, s'est attach dnoncer les rapports de domination entre les individus, voit dans la domination masculine une construction sociale naturalise : les responsables seraient nos habitus (ces comportements et ces jugements incorpors jusque dans les manires d'utiliser son corps et dans les pratiques sexuelles de chacun et de chacune). Ayant intgr les habitus de leur sexe, les femmes oeuvreraient inconsciemment leur domination. L'artefact de l'homme viril et de la femme fminine ne serait alors pas prs de disparatre ! Le problme est que la dmonstration de P. Bourdieu s'appuie en grande partie sur le modle d'une socit traditionnelle, la socit kabyle des annes 1960 (qu'il observa lorsqu'il tait tudiant), et sur des exemples ? comme les livres de Virginia Woolf ? pris dans les socits bourgeoises du dbut du XXe sicle. En 1998, lorsqu'il publie ce livre (11), le statut des femmes a volu de manire spectaculaire, tant dans la vie publique que dans la sphre familiale. Mais pour P. Bourdieu, l'mancipation des femmes dont il avait t le tmoin ? et qu'il saluait cependant travers les luttes des mouvements fministes ? pesait peu par rapport la force implacable de nos habitus de sexe... Mais qu'est-ce qui est l'origine, se sont alors demand des anthropologues, de cette domination masculine qui se retrouve dans l'immense majorit des socits humaines ? A partir de ses travaux chez les Baruya de Nouvelle-Caldonie, Maurice Godelier a dcrit tout un ensemble de rituels et de pratiques symboliques qui, selon lui, tendent magnifier les hommes au dtriment des femmes (12) . Dans les mythes baruya, explique-t-il, qui tablissent une hirarchie entre le sperme (source de vie et de force) et le sang menstruel (substance destructrice et menaante), et sparent soigneusement l'initiation des garons de celle des filles, il y a l'ide qu'il fallait faire violence aux femmes pour (r)tablir l'ordre social et cosmique et que cette violence tournait autour des pouvoirs fminins de faire des enfants et particulirement des garons . Page 28
Franoise Hritier, de son ct, partir de l'tude de nombreux systmes de parent, a mis en vidence l'existence de ce qu'elle nomme une valence diffrentielle des sexes universellement reprable. Pour elle aussi, le grand moteur de la hirarchie entre les sexes est que les hommes sont privs de se reproduire l'identique , puisque les femmes donnent naissance aux filles mais aussi aux garons. Les raisons de la domination masculine viendraient donc d'une peur originelle des hommes devant ce pouvoir des femmes d'enfanter et de prenniser la vie... On retrouverait dans ces modles archaques les origines des violences faites aux femmes, mais aussi l'explication d'une rpartition des rles sexus dans lesquels le plaisir sexuel serait rserv aux hommes, tandis que les femmes, sous le contrle des hommes, seraient assignes la reproduction (13). Pour F. Hritier, la contraception va marquer une rupture radicale dans les rapports entre les sexes en donnant aux femmes le libre usage de leur corps.
2 [2] D. Fougeyrollas-Schwebel, C. Plant, M. Riot-Sarcey et C. Zaidman (dir.), Le Genre comme catgorie d'analyse. Sociologie, histoire, littrature, L'Harmattan, 2003.
3 [3] J. Laufer, C. Marry et M. Maruani (dir.), Masculin-fminin. Questions pour les sciences de l'homme, Puf, 2001 ; M. Maruani (dir.), Les Nouvelles Frontires de l'ingalit. Hommes et femmes sur le march du travail, La Dcouverte, 1998.
4 [4] A. Chadeau et A. Fouquet, Peut-on mesurer le travail domestique ? , conomie et statistique, n 208, mars 1988.
6 [6] M. Lallement, Quelques remarques propos de la place du genre dans la sociologie du travail en France , in J. Laufer, C. Marry et M. Maruani, Le Travail du genre. Les sciences sociales du travail l'preuve des diffrences de sexe, La Dcouverte, 2003.
9 [9] C. Baudelot, l'cole des femmes , in J. Laufer, C. Marry et M. Maruani (dir.), Le Travail du genre, op. cit.
10 [10] J. Laufer, Travail, carrires et organisations : du constat des ingalits la production de l'galit , in J. Laufer, C. Marry et M. Maruani (dir.), Masculin-fminin, op. cit.
12 [12] M. Godelier, Anthropologie et recherches fministes , in J. Laufer, C. Marry et M. Maruani (dir.), Le Travail du genre, op. cit.
13 [13] F. Hritier, Masculin-fminin, t. I, La Pense de la diffrence, Odile Jacob, 1996, et Masculin-fminin, t. II, Dissoudre la hirarchie, Odile Jacob, 2002. Voir galement l'entretien avec F. Hritier, Sciences Humaines, n 140, juillet 2003.
14 [14] J. Butler, Trouble dans le genre. Pour un fminisme de la subversion, La Dcouverte, 2005. REFERENCES
Ce texte est une version actualise de l'article La diffrence des sexes est-elle culturelle ? publi dans Sciences Humaines, n 146, fvrier 2004. Page 31
matire de langage. Certes, il est tabli que les petites filles parlent plus tt, plus souvent et mieux que les petits garons et que globalement elles russissent bien dans les tests verbaux, mais cette supriorit est limite l'aisance verbale (retrouver rapidement ses mots) et non l'tendue du vocabulaire. De mme, si l'homme est meilleur dans les preuves de lancer, la femme le dpasse en habilet manuelle... Pour D. Kimura, il est clair que ces diffrences ont des causes biologiques lies l'organisation crbrale, lgrement diffrente selon les sexes. En tudiant certaines anomalies hormonales comme l'hyperplasie surrnale congnitale, ou CAH, qui produit un surcrot d'andrognes (hormones masculines) chez une fille, on constate que les performances cognitives sont modifies et se rapprochent de celles de l'autre sexe. D. Kimura s'inscrit dans un courant de recherche en plein essor aux Etats-Unis ? la psychologie volutionniste (PE) ? qui considre que le cerveau humain est un organe hyperspcialis qui a volu pour rsoudre des problmes adaptatifs (3). Si la configuration des cerveaux de l'homme et de la femme est lgrement diffrente, c'est qu'au cours de l'volution, ils n'ont pas eu tout fait les mmes contraintes en termes de survie et de reproduction. Passons des aptitudes cognitives au comportement. Est-il vrai que l'agressivit est une composante plus masculine que fminine ? Une grande enqute, mene au Canada en 1991 auprs d'enseignants qui notaient systmatiquement les comportements agressifs de diffrentes natures (bagarres, menaces physiques, destruction des biens d'autrui, agressions verbales), montre que les garons ont en moyenne trois fois plus de conduites d'agression (4). Des synthses d'tudes, plus probantes qu'une simple enqute, confirment globalement le constat : Les chercheurs ont dcouvert une diffrence sexuelle dans le degr d'agressivit. A tout ge, les garons se montrent plus agressifs, plus tranchants et plus dominants , note Helen Bee qui n'est pourtant en rien une tenante du camp volutionniste (5).
filles ragissent plus fortement la dtresse d'autrui : elles ont tendance pleurer plus souvent et plus longtemps que les petits garons quand un autre enfant pleure. Cette tendance se renforant avec l'ge, donc avec la socialisation, il est impossible de ne pas considrer que ces prdispositions naturelles soient affermies par l'ducation et les interactions (mme si la part relative de chaque facteur est difficile dterminer). Les chercheurs constatent par ailleurs que, dans les groupes de pairs et les jeux d'enfants, les filles sont plus empathiques, manifestent plus d'intrt au bien-tre des autres et dveloppent plus de relations d'intimit et de support social et motionnel que les garons entre eux (dont les relations sont plus centres sur l'action, le contrle du groupe). Ces diffrences garons/filles se retrouvent autant dans les socits prindustrielles que dans les socits industrielles (7).
volutionniste, a voulu montrer que la comptition ne se trouve pas que du ct des hommes. Ayant tudi nagure la place des femmes dans les bandes de dlinquants en Angleterre, elle soutient dans son livre, A Mind of Her Own(10), avec force exemples anthropologiques et thologiques, que les femmes aussi savent tre agressives, et pas simplement pour protger leurs petits. La comptition sexuelle laquelle elles se livrent se manifeste par des agressions verbales, de la jalousie et la formation de clans hostiles qui n'ont rien envier la lgendaire brutalit masculine. Crpages de chignon , langues de vipre et mesquineries fminines ..., l encore, les opposants de la PE y verront la justification de vieux strotypes... Le psychologue David C. Geary, de l'universit du Missouri, a tent d'intgrer toutes les tudes sur les diffrences cognitives et comportementales entre hommes et femmes dans un schma volutionniste global. Dans son livre Hommes, femmes (11), il soutient que ces diffrences s'expliquent par un mode de contrle sur l'environnement selon les sexes. Un philosophe dirait qu'hommes et femmes ont un rapport au monde diffrent. Si les filles matrisent mieux le langage, valorisent plus les relations interpersonnelles, si elles sont plus maternelles et plus sensibles aux odeurs, etc., c'est parce que l'volution les a faonnes ainsi : chez tous les mammifres, on observe que c'est autour des femelles que s'organise le noyau familial (puisqu'elles portent, mettent au monde, nourrissent et soignent les petits) et, plus gnralement, que se forment des liens stables au sein des groupes. De leur ct, si les hommes ont un meilleur sens de l'orientation, de meilleures aptitudes physiques, c'est suite une longue slection naturelle qui leur a permis de dvelopper un instinct de chasseur ; s'ils sont plus agressifs et dominateurs, c'est parce que la slection sexuelle les pousse se conduire ainsi ; dans la nature, la comptition entre mles est la rgle. Et elle le resterait donc chez les humains...
Science ou idologie ?
L'homme frivole, la femme constante ; lui comptiteur, agressif et goste, elle sensible, maternelle et altruiste ; lui ingnieur dans l'me, elle littraire... Et tout cela faonn par des millions d'annes d'volution ? On se doute que les analystes volutionnistes se sont attir les foudres des courants culturalistes, qui y voient la rsurgence de vieux oripeaux idologiques sous les habits neufs de la science. Roger N. Lancaster, professeur d'anthropologie et de cultural studies, voit travers l'essor parallle des ouvrages de psychologie populaire (sur Mars et Vnus) et de la PE, et mme des sitcoms (du type Un gars, une fille ), la formation d'une nouvelle constellation idologique qui tend ractiver des fables naturalistes et essentialistes sur la nature humaine, complaisamment rapportes par la presse (12). Ce quoi les volutionnistes rpondent que les diffrences observes entre hommes et femmes sont statistiques et non systmatiques ? elles ne font qu'exprimer des tendances, et non pas deux essences ternelles (13) ; que l'existence de dterminismes biologiques n'est pas incompatible avec des influences sociales et culturelles, tout aussi importantes (14) ; que ce constat de diffrences n'autorise en rien qu'on les justifie du point de vue du droit (15) ; enfin, que c'est le propre de la dmarche idologique de vouloir subordonner les faits ce qui parat moralement juste, de vouloir soumettre les donnes de la science au politiquement correct (16). Paradoxalement, on trouve beaucoup de femmes et mme de fministes dans le camp volutionniste : on pourrait peut-tre y voir une ruse de la raison. Aujourd'hui, le constat d'une diffrence naturelle hommes/femmes ? si elle tait avre ? ne va plus dans le sens d'une vieille idologie conservatrice masculine. Les valeurs du mle dominateur et agressif semblent nettement dpasses au regard des valeurs fminines de sociabilit et d'humanisme. Dans cette perspective, le sexisme pourrait changer de camp. L'homme pourrait faire figure de Page 35
primate attard sur le chemin de l'volution, et la femme de spcimen beaucoup plus en avance par rapport nos critres d'humanit. La femme serait-elle ds lors le propre de l'homme , comme le suggre le psychologue et thologue Rolf Schppi ? Ou mieux ? Comme l'a dit le pote : La femme est l'avenir de l'homme. NOTES 1 [1] A. et B. Pease, Pourquoi les hommes... Pourquoi les femmes..., coffret 4 titres, First ditions, 2003.
3 [3] Voir J.-F. Dortier, La nature humaine redcouverte , Sciences Humaines, n 139, juin 2003.
4 [4] D.R. Offord, M.C. Boyle et Y.A. Racine, The epidemiology of antisocial behavior in childhood and adolescence , in D.J. Pepler et K.H. Rubin (dir.), The Development and Treatment of Childhood Agression, L. Erlbaum Associates, 1991.
6 [6] E. Maccoby et C.N. Jacklin, The Psychology of Sex Differences, Stanford University Press, 1974.
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[7] B.B. Whiting et C.P. Edwards, Children of Different Worlds: The formation of social behavior, Harvard University Press, 1988.
8 [8] D. Buss, The Evolution of Desire: Strategies of human mating, Basic Books, 1994.
10 [10] A. Campbell, A Mind of Her Own: The evolutionary psychology of women, Oxford University Press, 2002.
11 [11] D.C. Geary, Hommes, femmes. L'volution des diffrences sexuelles humaines, De Boeck, 2003.
12 [12] R.N. Lancaster, The Trouble with Nature: Sex in science and popular culture, University of California Press, 2003.
14 [14] S. Pinker, The Blank Slate: The modern denial of human nature, Viking, 2002.
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15 [15] R. Schppi, La femme est le propre de l'homme. De l'thologie animale la nature humaine, Odile Jacob, 2002.
REFERENCES
Ce texte est une version actualise de l'article La diffrence des sexes est-elle naturelle ? publi dans Sciences Humaines, n 146, fvrier 2004.
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Catgorie : femme
Claude Dupont ? C'est une fille, assez jolie d'ailleurs, qui s'y connat trs bien en informatique. Claude Dupont ? Il est trs sympa et s'y connat trs bien en informatique... S'y prend-on de la mme manire pour dcrire les femmes et les hommes ? Marie-Claude Hurtig et Marie-France Pichevin, psychologues au Centre de recherche en psychologie cognitive (CNRS), se sont livres plusieurs exprimentations sur des tudiants pour analyser la place de l'information relative au sexe dans la perception des individus. Dans 80 % des cas, le sexe est le premier indice mentionn, avant l'ge (62 %). Lorsque le sujet dcrit est une femme, le sexe est mentionn en premier lieu. Les stratgies de description varient selon le sexe du sujet. Si les hommes sont qualifis l'aide des traits distinctifs et individualisants , expressions ou caractristiques qui peuvent attester de la personnalit..., les femmes sont dcrites par des appartenances catgorielles : C'est une femme, jeune, brune... Page 39
En conclusion, les femmes mobiliseraient davantage ce que les psychologues appellent des schmas de genre , alors que les hommes seraient vus comme des individualits, sans que l'on estime ncessaire de spcifier leur sexe. Ces stratgies de description sont d'ailleurs utilises de manire similaire par les deux sexes...
Testostrone vs progestrone
La testostrone, hormone mle produite par les testicules, est-elle responsable de la plus grande agressivit masculine ? Les jeunes mles ne sont-ils pas ceux qui forment des bandes et se livrent des actes violents ? Les nombreuses tudes (publies notamment dans la revue amricaine Aggressive Behavior) montrent l'existence d'une corrlation statistique ? tant chez les humains que chez les autres espces ? entre testostrone et agressivit. Mais la relation de causalit n'est ni simple ni systmatique. Les vritables bagarres entre garons sont beaucoup plus frquentes chez les petits que chez les adolescents, contrairement ce que l'on pourrait penser. Et chez ces derniers, seule une petite minorit d'adolescents a rellement l'occasion de se battre au cours de la vie. En fait, la testostrone serait plutt lie la domination qu' l'agressivit. De plus, la relation entre hormone et comportement n'est pas sens unique. Le niveau de testostrone des mles varie selon leurs expriences. Chez les singes, une dfaite lors d'un combat pour la domination entrane une forte chute du niveau de testostrone, la victoire une nette lvation. Inversement, chez les filles, la production de progestrone (classe d'hormones spcifiquement fminines, produites par l'ovaire) est mise en relation avec les comportements maternels. En diminuant ou en augmentant exprimentalement le taux d'?strognes chez le rat, on peut stimuler ou inhiber ces conduites maternelles. Mais l encore, les spcialistes de psychobiologie se gardent bien d'tablir des relations mcaniques. Le comportement maternel dpend de bien d'autres facteurs que les seuls facteurs hormonaux (comme les expriences de l'enfance ou les traditions ducatives) ; et les pratiques maternelles effectives (comme la lactation ou son absence, la relation de proximit ou de non-proximit avec l'enfant) peuvent influencer en retour la production hormonale. La psychobiologie montre l'influence des hormones sur les conduites, mais n'en fait pas une cl explicative unique. Les relations ne sont jamais monocausales, les hommes et les femmes produisent tous les deux des hormones mles et femelles (en proportions diffrentes), et les relations hormones-conduites ne sont pas sens unique...
l'anctre : la fille en garon, ou le garon en fille si en lui revit une grand-mre ? des enfants travestis en quelque sorte... C'est alors le genre qui symbolise le sexe. A la pubert, ces enfants seront invits, par une seconde transgression, reprendre leur sexe biologique en vue du mariage. Chez les Indiens d'Amrique du Nord, les berdaches (photo ci-contre) taient des travestis : la transgression du sexe (biologique) par le genre (social) se produisait en gnral la suite de rves ou de prfrences personnelles marques ds l'enfance. Ces individus, dont la diffrence tait officialise par la socit, taient gnralement dots de pouvoirs chamaniques et se mariaient avec des personnes de mme sexe ? mais de genre oppos au leur ?, ayant avec leur poux ou pouse des relations homosexuelles. Selon l'anthropologue Harriet Whitehead, les berdaches se conformaient une htrosexualit sociale plutt qu'anatomique ... Certaines socits africaines pratiquaient les mariages entre femmes ou entre hommes... Nicole-Claude Mathieu grne ainsi de multiples exemples qui montrent la variabilit des agencements cognitifs et la fragilit des frontires tablies entre les sexes . Autrement dit, on n'a pas toujours le genre de son sexe, on peut avoir le sexe de son genre, ou prendre le genre du sexe de l'autre, ou...
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Foucault (particulirement dans la dcennie 1980 durant laquelle ses uvres ont t traduites aux Etats-Unis) est ici primordiale. Le genre est ainsi articul au pouvoir et sa mise en discours puis reli l'analyse de la sexualit et de ses normes. La fin des annes 1980 voit un dbut d'institutionnalisation. Emprunt au vocabulaire psychologique et mdical par la sociologie, le terme gagne d'autres disciplines comme l'histoire. Avant que le genre ne devienne un outil d'analyse, l'histoire des femmes s'attachait faire affleurer des rcits jusque-l invisibles, quitte prsenter les femmes de manire essentialiste, c'est--dire avec des caractristiques propres et immuables telles que des qualits motionnelles par exemple. L'analyse du genre ramne les spcificits prtendument fminines la lumire d'un moment et d'une socit donns. Ainsi, les tudes de genre permettront de reconnatre le caractre construit socialement des donnes historiques sur les femmes ainsi que celles sur les hommes. Si le genre rend visible le sexe fminin, il implique que l'homme ne soit plus neutre et gnral mais un individu sexu. A partir de ce constat a pu se dvelopper une histoire des hommes et des masculinits, principalement autour de la revue amricaine Men and Masculinities dirige par Michael Kimmel. Les questions autour du genre, de par leur nette dviation ds le milieu des annes 1980 vers la sexualit, ont contribu diviser les fministes en deux clans. Les plus radicales se sont attaches montrer le caractre oppressif de la hirarchie des sexes en termes de sexualit avec un avantage systmatique attribu l'homme, considr dans sa globalit comme un mle dominant.
La greffe franaise
Le concept de genre a eu des difficults s'implanter en France, principalement cause d'une mfiance envers le fminisme amricain jug par trop communautariste et radical. Durant les annes 1980, l'universit franaise cherchait se prmunir contre le politique. De par leur ncessaire passage par le militantisme, les tudes fministes s'loignrent donc du cadre de la recherche. Les expressions rapports de sexe ou rapports sociaux de sexe ont longtemps t prfres la notion de genre juge trop floue. Ce vocabulaire est en adquation avec l'approche fministe matrialiste influence par l'cole marxiste qui caractrise la premire gnration de chercheuses dans les annes 1970, avec les sociologues Christine Delphy, Nicole-Claude Mathieu et Colette Guillaumin. Elles rejoignent le travail de dnaturalisation initi par les universitaires amricaines, principalement travers la remise en cause du travail domestique comme activit naturelle de la femme. C. Delphy centre sa rflexion sur l'oppression comme construction sociale. Elle s'oppose une vision diffrencialiste et identitaire qui voit les femmes comme un groupe homogne avec des caractristiques spcifiquement fminines. Elle inverse la problmatique initiale : la masculinit et la fminit ne peuvent expliquer la hirarchie et la domination, non moins que le sexe n'expliquerait le genre. Les groupes d'hommes et de femmes n'ont t constitus que parce que l'institution sociale de la hirarchie (et par l s'entend l'organisation sociale) est un principe premier, de mme que c'est le genre qui donne sens la caractristique physique du sexe (qui ne reclerait en soi aucun sens). Le concept de genre a rellement commenc se diffuser en France au milieu des annes 1990, lorsque la Communaut europenne s'est penche sur les questions de genre et de parit dans la recherche d'une galit effective. A partir de 1993, les dbats sur la parit incitent les travaux sur le genre prendre en compte le champ politique. Ds les annes 1970, les travaux de Janine Mossuz-Lavau (9) sur la visibilit des femmes en rapport au vote, aux lections et l'ligibilit ont permis un premier rapprochement entre les tudes de genre et le champ politique. La sociologie du travail achvera de convaincre de la ncessit de prendre en compte le sexe de manire systmatique. Dans ce cadre, on assiste, durant les annes 1990, la cration de modules de recherche spcifiques comme le Mage (March du travail et genre) autour de la sociologue Margaret Maruani qui, aprs s'tre intresse la division sexuelle du travail, analyse aujourd'hui la division sexuelle du march du travail. Que ce soit en histoire, en anthropologie ou aujourd'hui dans la plupart des sciences sociales, en France, le genre est l'objet d'un intrt grandissant au sein de l'universit alors qu'aux EtatsUnis, le concept utilis outrance semble avoir perdu sa force de provocation et sa valeur heuristique, c'est--dire qu'il ne permet plus de dcouvrir de nouvelles pistes de recherche ou de poser un regard neuf sur des thmes classiques. Les jeunes chercheurs franais qui s'intressent cette thmatique sont d'autant plus enthousiastes qu'ils se trouvent dgags du militantisme qui entravait la reconnaissance de leurs prdcesseurs. En ce sens, leur principal enjeu revient donner au genre un statut thorique dnu d'idologie au sein des sciences humaines Page 44
3 [3] S. Ortner, Is female to male as culture is to nature ? , in M. Zimbalist Ronaldo et L. Lamphere, Woman, Culture, and Society, Stanford University Press, 1974.
4 [4] M. Mead, Sex and Temperament in Three Primitive Societies, 1935, rd. Morrow Quill Paperbacks, 1980.
5 [5] J.W. Scott, Gender and the Politics of History, Columbia University Press, 1988.
6 [6] R. Gayle, Thinking Sex : Notes for a radical theory of the politics of sexuality, Routledge and Kegan, 1984.
7 [7] J. Butler, Gender Trouble : Feminism and the subversion of identity, Routledge, 1990.
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9 [9] J. Mossuz-Lavau et M. Sineau, Enqute sur les femmes et la politique en France, Puf, 1983.
REFERENCES
Ce texte est une version actualise de l'article Les gender studies publi dans Sciences Humaines, n 157, fvrier 2005.
Pour le sociologue Pierre Bourdieu (1930-2002), qui s'est attach tout au long de son uvre dcrire les rapports de domination dans la socit et la violence symbolique qui en dcoule, les femmes ont intgr des habitus (comportements plus ou moins conscients et modes de pense) de sexe et, du coup, oeuvrent leur propre domination. La domination masculine devient ainsi une construction sociale naturalise qui, malgr le mouvement des femmes, n'est pas prte de disparatre. Cette analyse a provoqu l'indignation de nombreuses fministes. 1998 : La Domination masculine.
Women's studies
Dans les annes 1960-1970, les women's studies se dveloppent dans les universits amricaines avec leurs laboratoires de recherche, leurs revues et leurs ditions... Fortement lies au mouvement fministe de l'poque, la plupart d'entre elles incarnent un fminisme radical , fortement teint d'un diffrencialisme qui plaide pour une sparation des sexes.
gender trouble , qui invite entretenir une confusion et une profusion des identits. Pour elle, l'identit de genre peut tre sans cesse rinvente par les acteurs eux-mmes. 2005 : Trouble dans le genre. Pour un fminisme de la subversion.
GENRE
D'origine anglo-saxonne (gender), le terme a d'abord t utilis dans les sciences mdicales, la psychologie et la sociologie, puis promu par l'histoire des femmes depuis les annes 1980. En France, on lui a longtemps prfr des expressions comme sexe social ou diffrence sociale des sexes . Aujourd'hui gnralis, le concept de genre s'inscrit dans une perspective constructiviste qui analyse les diffrences hommes/femmes (ingalits, hirarchies, domination masculine...) comme des constructions sociales et culturelles, et non comme dcoulant des diffrences de nature.
FMINISME DIFFRENCIALISTE
Branche du mouvement fministe qui postule une diffrence de nature entre le masculin et le fminin. Il existerait donc une essence fminine , dont dcouleraient des caractres fminins spcifiques et inns (des comportements fminins, une criture fminine...) et qui Page 49
justifierait des diffrences de traitement entre les sexes. Appeles parfois essentialistes (surtout par leurs dtracteurs), les fministes diffrencialistes revendiquent donc l'galit dans la diffrence.
FMINISME GALITARISTE
Pour les fministes galitaristes, appeles aussi universalistes , tous les tres humains sont des individus gaux, indpendamment des diffrences touchant aux traits physiques comme la couleur de peau ou le sexe. Les diffrences hommes/femmes sont donc le rsultat de rapports de pouvoir et de domination. La subordination des femmes est une production sociale et toute affirmation de spcificit fminine risque de donner des gages une hirarchisation. Le sexe doit donc tre dissoci des rles sociaux, politiques et symboliques dans la socit.
QUEER
Le terme queer apparat aux Etats-Unis ds l'entre-deux-guerres et dsigne de manire pjorative les homosexuels au comportement particulirement effmin. Aujourd'hui, le terme dsigne une thorie qui remet en cause toute norme, qu'elle soit de genre ou de sexe. Pour djouer les identits, les queers s'emploient brouiller toutes les classifications : sexualit htro- ou homosexuelle, gays, lesbiennes, transgenre, masculin-fminin..., pour insister sur la plasticit du rapport sexe-genre. L'identit n'est plus une essence mais une performance, elle est floue, bizarre et inclassable...
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Et pourtant, on soutient souvent qu'elles sont moins doues dans les matires scientifiques...
Au XIXe sicle, on estimait que les filles taient inaptes au grec et au latin ? qui constituaient les disciplines reines des cursus d'excellence. Aujourd'hui, certains soutiennent qu'elles sont infrieures en mathmatiques. On touche l une question souvent idologique et toujours dbattue qui a suscit nombre d'tudes. Les rsultats sont manier avec prcaution tant ils varient selon les protocoles des enqutes. Il faut noter aussi leur variabilit dans le temps : au fur et mesure que les filles ont t mieux scolarises, leurs performances aux tests en mathmatiques ont rejoint celles des garons, les diffrences significatives ne s'exprimant qu'au moment de l'adolescence. Au total, les diffrences de comptences scientifiques entre filles et garons s'avrent extrmement tnues, bien infrieures en tout cas aux diffrences de russite en mathmatiques selon l'origine sociale. Il n'empche qu'on est l dans le domaine de croyances fortes et encore assez rpandues dans les familles, mais aussi chez les enseignants. Des observations dans les classes montrent que ceux-ci interprtent la russite des filles comme le produit d'un travail acharn, et celle des garons comme le fruit du talent ! Les lves adhrent eux-mmes ces strotypes trs prgnants qui font que les filles ne s'identifient pas aux reprsentations lies aux Page 51
Les filles sont encore trs minoritaires dans les grandes coles et dans les cursus d'excellence qui mnent aux hautes sphres professionnelles. Comment expliquer ce paradoxe ?
Effectivement, c'est ce que la sociologue Marie Duru-Bellat analyse comme la consquence d' orientations moins rentables des filles toutes les tapes de leur cursus. Ds la classe de seconde indiffrencie, les filles, par exemple, choisissent des options moins rentables (langues vivantes ou arts plastiques plutt qu'informatique) ; elles optent aussi moins souvent, rsultats scolaires identiques, pour la filire scientifique d'excellence, bien que leur part y progresse constamment : 15 % des lves de terminale C dans les annes 1950, 45 % des lves de terminale S (maths-physique) aujourd'hui. Mais leur part s'tiole constamment au fil de ce cursus d'excellence : plus nombreuses en seconde gnrale (55 %), elles ne sont plus que 45 % en premire S, 25 % dans les classes prparatoires scientifiques dominante mathsphysique, 15 % Polytechnique. Dans les grandes coles, scientifiques mais aussi littraires (ENS) ou commerciales (HEC), les filles sont toujours moins nombreuses qu' l'universit. On peut avancer que les grandes coles, cres aux XVIIIe et XIXe sicles pour la formation des lites, restent le lieu par excellence du pouvoir, donc de la domination masculine. Les filles vivent les classes prparatoires scientifiques comme un monde de comptition agressive et virile, exigeant un investissement exclusif, qu'elles semblent refuser davantage que les garons. Lorsqu'on les interroge, mme si elles aiment beaucoup les mathmatiques, elles dclarent ne pas vouloir tout leur sacrifier sous prtexte que cette matire ouvre les portes des carrires les plus brillantes. On note chez les filles un rapport moins instrumental aux tudes. Et comme la pression sociale et familiale est moins forte sur elles que sur les garons, elles russissent davantage faire prvaloir leurs gots. En raison de la socialisation et des attentes diffrencies dont font l'objet l'un et l'autre sexe, les filles sont plus attires par (et diriges vers) les mtiers relationnels, sollicitant l'attention autrui : institutrice, infirmire, secrtaire, psychologue... Ces mtiers sont moins valoriss sur le plan social et salarial que les mtiers masculins exigeant un niveau quivalent d'tudes (techniciens de l'industrie, ingnieurs...). Les filles cependant ont fait une perce remarquable dans quelques filires trs slectives ouvrant sur des mtiers reconnus : l'Agro, l'Ecole nationale de la magistrature, les coles d'architecture, mdecine.
Faut-il remettre en question la mixit scolaire qui, selon un dbat rcent , nuirait tant aux filles qu'aux garons ?
Je pense que ce dbat est biais : ce qui a t discut, c'est le problme de la violence l'cole et les comportements de garons vis--vis des filles dans certains tablissements de quartiers dits sensibles . Il existe toujours un accord largement consensuel de tous les progressistes et fministes pour considrer la mixit et l'ouverture gale des scolarits aux deux sexes comme une avance des socits dmocratiques. Les historiennes ont d'ailleurs fait un beau Page 52
travail ces dernires annes sur les combats mens pour faire progresser la coducation tout au long du XXe sicle dans les pays industrialiss. NOTES 1 [1] C. Baudelot et R. Establet, Allez les filles !, Seuil, 1991.
3 [3] M. Duru-Bellat, L'cole des filles. Quelle formation pour quels rles sociaux ?, d. ract. L'Harmattan, 2004.
4 [4] Voir P. Molinier, L'nigme de la femme active. gosme, sexe et compassion, Payot, 2003.
6 [6] Voir C. Marry, Mixit scolaire : abondance des dbats, pnurie des recherches , dossier La mixit en question , Travail, genre et socits, n 11, avril 2004.
7 [7] Voir R. Rogers (dir.), La Mixit dans l'ducation. Enjeux passs et prsents, ENS ditions, 2004, et M. Zancarini-Fournel et F. Thbaud (coord.), dossier Coducation et mixit , Clio, n 18, automne 2003. Page 53
Catherine Marry
Directrice de recherche au CNRS, elle est notamment l'auteure de Les Femmes ingnieurs. Une rvolution respectueuse, Belin, 2004.
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de chirurgiens et de chirurgiennes (2). Les rsultats sont croiss ici avec ceux d'enqutes en psychodynamique du travail, ralises en France dans le milieu hospitalier (3).
observation trs fine des gestes, mimiques, sueurs, rythme respiratoire des chirurgiens, les signes avant-coureurs de leur irritabilit et de la baisse de vigilance. Elles s'changent les tuyaux qui permettent de les aider se dtendre. Dans les moments de tension accrue, untel apprcie les plaisanteries de salle de garde, tel autre aime qu'on le questionne sur ses enfants, celui-l ne veut pas entendre le moindre souffle... Il apparat alors que l'activit des infirmires consiste frquemment anticiper aussi sur le geste opratoire, c'est--dire donner l'instrument avant qu'il ne soit demand, ce qui rend le travail du chirurgien un peu moins fatigant. Si les chirurgiens ne paraissent jamais fatigus, et s'ils peuvent (un peu) rcuprer, le travail de care des infirmires y est donc pour beaucoup, mme si parfois les chirurgiens n'en savent rien. Les savoir-faire discrets des infirmires respectent les non-dits de la virilit. La relation des infirmires avec les chirurgiens apparat ainsi beaucoup plus complexe et ambivalente que ne le laissait supposer l'explosion initiale de la rage et de la drision. D'autant qu'il y a parfois dans l'acte chirurgical une dimension proprement hroque qui force l'admiration. Les infirmires, tmoins privilgis de la dextrit et du courage des chirurgiens, encourent ainsi le risque d'tre sduites, leur corps dfendant, plus qu'elles ne le voudraient parfois. De surcrot, la subversion de la souffrance gnre par l'agressivit et l'irritabilit des chirurgiens en passe aussi par des jeux de sduction. La sduction ne se substitue pas la comptence, qui reste le critre principal sur lequel s'tablit rciproquement la confiance entre chirurgiens et infirmires. Ce point est capital. Mais les jeux de sduction temprent et adoucissent les rapports de travail. Entre ajustement motionnel, admiration, sduction et ressentiment, on ne s'tonnera donc pas que les infirmires se plaignent souvent de tout mlanger et d'avoir beaucoup de difficults tablir une frontire entre la femme et la professionnelle . Pourquoi, alors qu'on les sollicite pour parler de leur travail, les infirmires du bloc opratoire ont-elles tendance parler autant des chirurgiens ? Et quel est le statut de la moquerie ? Prcisment, cette parole collective fait partie des conditions qui leur permettent de supporter leur travail. Le mdium collectif de la drision et de l'autodrision joue ici un rle dterminant pour laborer et surmonter la souffrance que les chirurgiens infligent et les sentiments ambivalents qu'ils suscitent.
Toutefois, il s'avre que les femmes, sous certaines conditions, acceptent l'autorit d'une des leurs. Tout au long d'une autre enqute ralise auprs d'un groupe de surveillantes, une femme, qui exerce en ranimation de nuit, s'est revendique comme le modle type de la surveillante gnrale vache , un brin psychorigide, trs exigeante envers ses personnels et toujours l'afft du moindre signe de laisser-aller, en particulier corporel et vestimentaire. Au moment o le groupe allait se sparer, voici qu'elle affirme que le travail en ranimation exerce une forte pression sur les personnels et qu'une bonne surveillante doit parfois savoir leur lcher la bride. Elle enchane alors avec l'histoire suivante. Ayant appris qu'elle prenait des cours de danse, les infirmires de son service sont arrives un beau soir avec des tutus de location et le pari qu'ainsi toutes affubles, elles l'entraneraient dans la danse. Projet pour le moins cocasse, compte tenu du caractre carr et de la silhouette bien enveloppe de la dame. Jouant de l'effet de contraste entre sa personne et la lgret attendue d'une ballerine, la narratrice russit nous rendre irrsistible l'vocation de toute la bande, voluant minuit pass dans les couloirs vitrs du service de ranimation. Mais l'histoire ne s'arrte pas l. Le lendemain, un patient fait part au mdecin de son tonnement d'avoir vu danser des femmes en tutu dans les couloirs..., ce qui lui vaudra un lger traitement aux neuroleptiques ! L'quipe de nuit n'avouera jamais l'origine de ce dlire . En acceptant de jouer le jeu, la surveillante montre qu'elle comprend les infirmires, leur souffrance et les modalits collectives de leur catharsis. Elle fait partie du mme monde vcu. Elle accepte qu'une activit exceptionnelle, entre gales, ait une valeur rconciliatrice qui annule les griefs et les rancunes. Le test est dcisif en ce qui concerne sa lgitimit et son autorit. Tout l'art consiste en assumer le ridicule sans cesser d'tre la chefe . L'aveu de vulnrabilit est congruent avec la fminit. Par diffrence avec un homme virilis, une femme peut se moquer d'elle-mme, faible femme . A travers des jeux et surtout des rcits parodiques, les infirmires encerclent et domestiquent le rel de la vulnrabilit humaine, en se moquant de leurs propres faiblesses et simultanment de la faiblesse des dominants, transformant de la sorte ces derniers en leurs semblables. Les stratgies collectives des infirmires visent construire une communaut de sensibilit o la faiblesse a droit de cit et o l'efficacit doit respecter la dimension affective de l'exprience humaine. Les chirurgiennes peuvent tre acceptes par le collectif infirmier, condition qu'elles-mmes adhrent l'autodrision fminine. Et c'est bien ce que semblent faire certaines chirurgiennes enqutes par J. Cassell. Comme cette femme qui estime avoir trouv le moyen infaillible d'obtenir un instrument manquant en salle. Elle dit sur un ton plaintif qui dclenche aussitt l'hilarit : Je donnerai un cent qui me trouvera une pince Kocher. C'est dire aussi que l'on peut inventer d'autres faons, moins guerrires, de faire de la chirurgie... Ce que nous appelons masculinit et fminit ne peut pas tre envisag comme des constructions fixes dfinitivement ds les premires annes de la vie. Il apparat, au contraire, que le travail est un mdiateur important dans le dveloppement et la stabilisation des conduites sexues. Si le travail de care et le souci des autres ont longtemps t rservs aux femmes dans l'univers professionnel, il ne devrait pas exister d'obstacle psychologique ce que les hommes aussi puissent s'y exercer. NOTES
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1 [1] J.-L. Pierce, Les motions au travail : le cas des assistantes juridiques , Travailler, n 9, 2002.
2 [2] J. Cassell, Diffrence par corps : les chirurgiennes , Les Cahiers du genre, n 29, 2000.
3 [3] L'enqute en psychodynamique du travail a pour but d'lucider les formes de souffrance dans le travail, comment les gens s'en dfendent et quelles sont les incidences de ces dfenses sur la qualit de la discussion concernant les difficults du travail. Voir C. Dejours, Travail. Usure mentale, 1993, 3e d. Bayard, 2000.
REFERENCES
Ce texte est une version actualise de l'article Les mtiers ont-ils un sexe ? , paru dans Sciences Humaines, n 146, fvrier 2004.
Pascale Molinier
Docteur en psychologie, matre de confrences au Centre national des arts et mtiers (Cnam), elle a notamment publi L'nigme de la femme active. Egosme, sexe et compassion, Payot, 2003.
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Pourtant, on a l'impression que les femmes investissent de plus en plus les mtiers anciennement rservs aux hommes : avocates, journalistes, chercheuses...
Toutes les femmes ne sont pas loges la mme enseigne. Les carts se sont aussi creuss entre elles. Nombre de diplmes de l'universit trouvent des emplois qualifis anciennement masculins. Ces mtiers ? magistrates, professeures, mdecins, etc. ? ne se sont d'ailleurs pas dvaloriss en se fminisant. Page 61
A l'autre extrmit de l'chelle sociale, cependant, les femmes se retrouvent cantonnes dans le salariat d'excution, dans ces mtiers typiquement fminins du secteur tertiaire ? vendeuses, caissires, aides mnagres... ?, souvent temps partiel et pour beaucoup en situation de sousemploi. En France aujourd'hui, les 3 millions de personnes qui travaillent pour un salaire mensuel infrieur au smic sont, 80 %, des femmes.
On constate que la France est un des pays d'Europe o le taux d'activit fminine est le plus lev, et en mme temps c'est aussi l'un des pays o le taux de fcondit est le plus haut. Comment expliquer ce paradoxe, prsent galement au Danemark, alors qu'en Allemagne ou en Italie, on retrouve une corrlation inverse (faibles taux d'activit et de fcondit) ?
On observe en effet une volont chez les Franaises de cumuler vie professionnelle, vie familiale, vie prive... Les tudes montrent mme que, lorsqu'elles sont au chmage, ces jeunes femmes retardent l'arrive d'un enfant. On dcouvre aujourd'hui cette corrlation mais, en France, elle existe depuis la fminisation du salariat dans les annes 1960. La croissance du taux d'activit fminine a t essentiellement le fait des jeunes mres de famille. Autre changement important : les femmes ont aujourd'hui des trajectoires professionnelles continues ? comme les hommes ? et n'interrompent plus leur carrire au moment de leur maternit, ce qui n'tait pas le cas dans les annes 1960. Le taux d'activit des femmes de 25 49 ans tait alors de 40 % ; il est de 80 % aujourd'hui.
Les Franaises auraient-elles alors une recette miracle pour concilier vie professionnelle et vie familiale ? Un changement dans les rapports hommes-femmes ? Un partage des tches plus quitable ? Ou alors sont-elles des superwomen qui grent allgrement ce que les sociologues ont appel la double journe de travail ?
Sur le partage des tches, les enqutes sont assez affligeantes : on a l'impression que rien n'a chang, les femmes assument toujours la trs grosse part du travail domestique et de soins aux enfants. Certainement, des choses ? difficilement quantifiables ? ont chang... Mais elles relvent plutt des mentalits que des pratiques concrtes ; il est certain que, si l'on ajoute travail professionnel et travail domestique, les femmes travaillent beaucoup plus que les hommes. NOTES
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1 [1] 60 % de la population active ayant un emploi. Le chiffre de 12,1 millions d'actifs inclut, lui, les chmeurs.
Margaret Maruani
Sociologue CSU/CNRS, elle a notamment dirig Femmes, genre et socits. L'tat des savoirs, La Dcouverte, 2005.
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Des ingalits persistent-elles entre les cadres fminins et leurs homologues masculins ?
La fminisation de la catgorie des cadres demeure effectivement une fminisation diffrencie. Ainsi, les femmes demeurent minoritaires parmi les ingnieurs et cadres techniques o elles ne reprsentent que 16 %. Par ailleurs, les femmes cadres encadrent moins et des quipes plus petites. Leurs rmunrations demeurent en moyenne infrieures celles des hommes et cet cart augmente avec l'ge. A poste comparable, une femme est souvent moins paye qu'un homme et les femmes n'accdent pas aux mmes promotions que les hommes. Enfin, elles sont beaucoup plus rares dans les quipes dirigeantes. Cette proportion est d'environ 7 % si l'on considre le comptage que nous avions fait avec Annie Fouquet partir du guide 1996 du Nouvel Economiste qui regroupe les 30 000 dirigeants des 5 000 socits leaders en France. Mais derrire cette moyenne se cachent des disparits importantes entre secteurs d'activit. Les femmes dirigeantes sont plus nombreuses dans l'htellerie et la restauration (16 %) ou les cosmtiques et la communication (12 %) que dans le btiment et les travaux publics (3 %) . Comment peut-on esprer briser le plafond de verre auquel se heurtent toujours les femmes ? Page 64
Le plafond de verre signifie qu'il y a une ingalit de chances dans l'accs des femmes aux postes les plus levs. Une fois recrutes par les entreprises, elles sont dans le pipeline pour reprendre une expression anglo-saxonne, mais au fur et mesure que l'on monte dans la hirarchie, on voit que les femmes s'vaporent. Comment se construit cette raret ? Elle est en particulier le fruit de processus de gestion de carrire qui demeurent producteurs de diffrence entre hommes et femmes. Ainsi leur moindre prsence dans certains postes oprationnels et d'encadrement, des critres de potentiel trop rigidement associs des normes d'ge, une organisation du temps de travail encore fonde pour certains postes sur un modle de la disponibilit totale, des exigences de mobilit gographique qui n'intgrent pas les contraintes des couples double carrire, autant de facteurs qui creusent les ingalits hommes-femmes et qui participent de la construction du plafond de verre . Les entreprises sont dsormais plus nombreuses vouloir se proccuper de ces questions et laborer des plans d'action pour diminuer les obstacles que les femmes rencontrent dans leur carrire et pour amliorer la mixit du management : sensibilisation des managers et des gestionnaires de carrire, actions de mentoring et de coaching, mesures destines faire voluer les mentalits quant la participation des femmes aux sphres du pouvoir, meilleure organisation des congs de maternit, dveloppement de services destins faciliter la vie quotidienne. NOTES 1 [1] J. Laufer, S. Pochic, Carrires au fminin et au masculin , in A. Karvar et L. Rouban (dir.), Les Cadres au travail. Les nouvelles rgles du jeu, La Dcouverte, 2004.
2 [2] J. Laufer, A. Fouquet, A l'preuve de la fminisation in P. Bouffartigue (dir.), Cadres. La grande rupture, La Dcouverte, 2001.
3 [3] J. Laufer, La construction du plafond de verre : le cas des femmes cadres potentiel , Travail et emploi, n 102, avril-juin 2005.
REFERENCES
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Ce texte est une version actualise de l'entretien tre une femme cadre , publi dans Sciences Humaines, n 148, avril 2004. Propos recueillis par Evelyne Jardin
Jacqueline Laufer
Professeure HEC, elle a collabor l'ouvrage Cadres. La grande rupture, sous la direction de Paul Bouffartigue, La Dcouverte, 2001, et a dirig, avec Margaret Maruani et Catherine Marry, Le Travail du genre. Les sciences sociales l'preuve de la diffrence des sexes, La Dcouverte, 2003
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Un sicle d'volution
Ce partage, d'ailleurs encore trs ingal, des responsabilits publiques ne s'est pas fait sans peine. Les avances du droit des femmes se sont produites parce qu'il a bien enfin fallu reconnatre leur capacit agir et commander comme des hommes , que ce soit au cours de la Premire Guerre mondiale, lorsqu'elles comblaient les vides dans les usines d'armement et les services publics, dans la Rsistance, o elles ont fait preuve de leur hrosme, ou encore en mai 1968, quand les tudiantes mlrent leurs revendications et leurs luttes dans les cortges de manifestants.
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Le rle de l'entourage dans cette volution n'a cependant pas t ngligeable. Celui des pres notamment. Dans leur immense majorit, les parents des femmes qui ont russi ont favoris cette russite, inscrivant ainsi dans le corps social une rupture essentielle avec l'ambition si longtemps unique de voir les filles faire un beau mariage . Ce changement d'attitude chez les parents s'est maintenant install dans les moeurs d'une manire que l'on peut juger irrversible. Evoquons aussi le rle de quelques esprits clairs. Certains hommes politiques ont ainsi jou un rle pionnier dcisif. C'est le cas notamment de Michel Debr, fondateur de l'Ena, qui a lutt contre des rticences formidables pour imposer la mixit de l'cole des hauts fonctionnaires. Il raconte l'accueil rserv son projet en 1945 : Je me vois encore dans la grande salle de Matignon l'annonant tous les responsables runis... Un silence suivit. Une petite minorit, favorable, observait la majorit hostile... Brivement je prsentai un "expos des motifs"... A quoi bon ouvrir les universits aux jeunes filles si on leur refusait tout dbouch ? Est-il raisonnable, quand on connat la qualit de nombre d'entre elles, de n'offrir leur rle que des emplois de second ordre ? En quoi le travail des administrations centrales, du Conseil d'Etat, de la Cour des comptes est-il incompatible avec l'tat de jeune fille, de femme marie, de mre de famille(2)? Issues des mmes coles et dotes des mmes diplmes que leurs frres, les femmes en tte que nous avons interroges disent toutes avoir eu besoin de dmontrer sans cesse deux fois plus leurs qualits professionnelles. Comme si la socit leur demandait de faire la preuve de leur lgitimit avant mme d'apporter la preuve de leur comptence. Dans cet univers faonn par les hommes, elles doivent gnralement se persuader d'abord elles-mmes qu'elles y sont bien une place mrite. Les occasions sont nombreuses de les en faire douter. Certes, nous ne sommes plus l'poque o des membres minents de l'Acadmie de mdecine dmontraient que la poursuite d'tudes suprieures mettrait en danger la vie des femmes et la survie de l'espce (3). Les jeunes diplmes peuvent se diriger vers toutes les carrires du secteur public et du secteur priv. La loi, les murs, leur propre volont les y autorisent. Certaines femmes que nous avons interroges font d'ailleurs preuve d'une vritable confiance en l'avenir. Ainsi, biologiste et ancienne prsidente de l'Acadmie des sciences, Marianne Grunberg-Manago estime qu' en ce qui concerne la recherche scientifique, on peut tre optimiste pour l'avenir des jeunes filles. Il n'existe plus de blocage administratif ou sociologique leur promotion. Le vrai blocage est peut-tre psychologique, du fait des femmes elles-mmes, de leur tendance sculaire rester en retrait. Aujourd'hui, les femmes chercheuses motives ne doivent pas hsiter se mettre en avant et diriger des groupes : plus rien ne devrait s'opposer leur succs.
Le prix de la diffrence
Le parcours de cette femme est exemplaire. Elle est ne en 1921 Saint-Ptersbourg dans une famille d'artistes qui adhraient l'idal pdagogique de Johann Pestalozzi, fond sur l'instruction et la libert morale. Ses parents migrent lorsqu'elle a 9 mois. Elle fait des tudes de biologie physico-chimique qui l'amnent dcouvrir une enzyme qui va transformer la recherche sur l'hrdit en permettant de mieux comprendre l'ADN. Ce qui vaudra le prix Nobel... son patron de laboratoire. Premire femme diriger l'Union internationale de biochimie, M. Grunberg-Manago n'a pas pour autant sacrifi sa famille ses obligations professionnelles. Je rentrais tard, explique-t-elle, mais quand je rentrais, j'tais entirement disponible pour les enfants. J'tais leve 5 heures. Et puis, je travaille rapidement, les petites choses, je les fais trs rapidement. Page 68
Malgr l'volution des mentalits en cours, nombre de femmes s'aperoivent qu'il leur faut payer le prix de leur diffrence. Celle-ci fait d'entre de jeu peser sur elles des suspicions quant au nombre et la dure de leurs congs de maternit, leur vritable investissement dans le service ou l'entreprise, leur plan de carrire, leur mobilit, leur disponibilit. Le prix de cette suspicion se solde par une disparit de salaire dans le priv, de carrire dans le public, de perspectives d'accs aux postes les plus importants dans bien des cas. Et lorsqu'une femme parvient l'un de ces postes, elle fait souvent l'objet de critiques sur le prix pay par sa famille et par ses proches.
faire voluer les choses. Elles semblent avoir davantage accord la priorit la lutte pour l'accs au savoir qu' la conqute de nouveaux droits civiques. Aujourd'hui, la raction des femmes que nous avons interroges sur l'ventualit de quotas pour la reprsentation politique est unanime : elles y sont totalement opposes. Ainsi, Monique Canto-Sperber, philosophe et directrice de recherche au CNRS, dclare : Je suis trop librale pour accepter l'ide de quotas. Je me prononce pour une action forte sur les moeurs, notamment par l'ducation et par la persuasion.
Un changement de mentalits
Pour la premire fois dans l'histoire, notre socit est en mesure de donner une solution au problme pos par l'apparente irrductibilit de l'opposition entre deux termes : l'galit entre les sexes et leur diffrence essentielle. Elisabeth Badinter estime que le changement de mentalits reste difficile et prendra du temps, mais on y arrivera, je ne m'attendais pas mieux en vingt-cinq ans ; on ira plus vite dans les vingt-cinq prochaines annes. Les femmes sont plus mres que les hommes, elles entrent dans la grande phase de ngociation puisqu'il faut bien vivre ensemble. Il faut se
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battre, ne pas cder d'un pouce. Le pilier de la famille, ce n'est pas la femme, surtout pas, c'est conjointement l'homme et la femme. Ainsi est apparue, sous les traits de multiples modles sans cesse plus nombreux, une nouvelle femme, dont Nolle Lenoir, premire femme nomme au Conseil constitutionnel en 1992, clbre ainsi l'mergence : Les femmes sont parvenues dans le champ de la pense dominante ; elles ont acquis le savoir qui conduit l'estime de soi et permet de peser sur son destin, et pourquoi pas sur celui du monde... ? NOTES 1 [1] F. Barret-Ducrocq et . Pisier, Femmes en tte, Flammarion, 1997. Les citations proviennent de cet ouvrage, hormis les rfrences ci-dessous.
2 [2] Prface de M. Debr M.-C. Kessler, La Politique de la haute fonction publique, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1978.
REFERENCES
Ce texte (incluant l'encadr ci-contre) est une version actualise de l'article Sur les chemins du pouvoir publi dans Sciences Humaines, n 85, juillet 1998.
Franoise Barret-Ducrocq
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Professeure d'histoire et de civilisation britannique l'universit Paris-VII, elle est coauteure, avec Evelyne Pisier, de Femmes en tte, Flammarion, 1997.
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La parit introuvable
Janine Mossuz-Lavau En France, la politique reste un bastion trs rsistant l'galit hommes-femmes. Parmi les dernires obtenir le droit de vote, les Franaises, malgr la loi sur la parit, n'ont pas combl leur retard sur les autres pays europens en matire de reprsentation politique. L'histoire commence mal. A plusieurs reprises, entre les deux guerres, les Franaises se voient accorder le droit de vote par la Chambre des dputs mais celle-ci est chaque fois contredite par le Snat. Il leur faut donc attendre le 21 avril 1944 pour enfin obtenir le droit de se rendre aux urnes et d'tre lues. Bien aprs nombre de leurs consurs europennes, notamment les Finlandaises (1906), les Danoises (1915), les Autrichiennes (1918), les Allemandes (1918), les Irlandaises (1918), les Luxembourgeoises (1919), les Hollandaises (1919), les Sudoises (1921), les Anglaises (1928) et les Espagnoles (1931). La France est donc l'un des derniers pays d'Europe proclamer le suffrage universel, juste avant l'Italie, la Belgique, la Grce, Chypre, la Suisse et le Liechtenstein. Comment les Franaises ont-elles utilis leur droit de vote ? Trois temps marquent leur parcours (1). Le premier est celui de l'apprentissage et dure jusqu' la fin des annes 1960. Les femmes s'abstiennent plus que les hommes et se prononcent moins souvent qu'eux en faveur des partis de gauche. Le deuxime temps est celui du dcollage ; il intervient dans les annes 1970. Les femmes se mettent participer aux scrutins autant que les hommes et l'cart sur le vote de gauche diminue. Puis vient le temps de l'autonomie, partir de 1986, date laquelle elles soutiennent dans les mmes proportions que les lecteurs les candidats de gauche. Sans toutefois copier intgralement leurs choix : elles votent parfois plus gauche qu'eux et, surtout, sont moins disposes voter pour l'extrme droite. Lors des rcentes lections rgionales (2004), 12 % d'entre elles ont choisi des listes Front national/extrme droite contre 21 % des hommes (sondage Sofres). La population fminine franaise a donc volu en harmonie avec celle d'une large part de l'Europe o les femmes n'ont plus grand-chose voir avec les abstentionnistes et les conservatrices d'autrefois. Il n'en va pas de mme pour ce qui concerne l'accs l'ligibilit.
d'une action volontariste de Lionel Jospin qui avait impos au Parti socialiste de rserver 30 % des circonscriptions des candidates (finalement il y en aura 28 %) (2). Avec ce chiffre de 1997, la France demeure l'avant-dernier rang des pays de l'Union europenne, juste avant la Grce. Aprs les lections lgislatives de 2002, les Franaises reprsentent 12,3 % de l'Assemble, ne devanant alors que les Italiennes (11,3 %). Les autres pays d'Europe sont, pour certains, bien loin devant nous pour ce qui concerne l'accs des femmes au statut de reprsentantes, juges aptes voter les lois. Il faut citer dans l'ordre dcroissant la Sude (45 %), le Danemark (38 %), la Finlande (37,5 %), les Pays-Bas (37 %), l'Espagne (36 %), la Belgique (35 %), l'Autriche (34 %), l'Allemagne (32 %), le Portugal (19 %), le Royaume-Uni (18 %), le Luxembourg (17 %), la Grce (14 %) et l'Irlande (13 %). La France voit son toile briller un peu plus si on prend en compte la proportion de femmes membres du gouvernement. En 2003, on comptait 26 % de ministres du deuxime sexe , ce qui nous plaait avant le Royaume-Uni, l'Autriche, le Portugal, l'Irlande, l'Italie et la Grce, mais l encore loin derrire des pays comme la Sude (50 %), la Finlande (40 %) ou l'Allemagne (43 %). Dans le gouvernement Raffarin III (2004), on ne comptait plus que 10 femmes (sur 43 ministres et secrtaires d'Etat) soit 23,2 % (et 6 femmes dans le gouvernement de Villepin en 2005). Le gouvernement Jospin (1997) en comprenait 30,7 %. Le gouvernement espagnol form en 2004 sous la houlette de Jos Luis Rodriguez Zapatero tait quasiment paritaire avec 47 % de femmes. Comme l'crivait Genevive Fraisse, en France, les femmes gouvernent mais ne reprsentent pas(3). En ce qui concerne les autres assembles, la situation s'est amliore pour la plupart de celles qui sont touches par la loi sur la parit et n'a gure chang pour les autres. Ainsi, dans les communes de 3 500 habitants et plus, il y a, depuis les lections de 2001, 47,5 % de conseillres municipales. Dans les conseils rgionaux, on compte, au soir du 28 mars 2004, 47,6 % de femmes. Quant aux dputes europennes, elles sont 43,6 % dans la dlgation franaise depuis le 13 juin 2004. Le Snat, quant lui, n'a longtemps accord qu'une trs faible place aux femmes : 5 % en 1992. En 2001, dans les dpartements o l'lection se faisait la proportionnelle, le nombre de snatrices est pass de 5 20 (sur les 74 siges pourvoir). Lors des deux dernires lections, la proportion de femmes au Snat a progress : 10 % en 2001, prs de 17 % en 2004.
cantonales de 2004, on n'a pas lu plus de 10,9 % de conseillres gnrales. Quant aux snatoriales au scrutin majoritaire, elles ont vu le nombre de snatrices passer de 2 ... 2. Les excutifs locaux sont galement demeurs trs masculins : 10,8 % de femmes maires, 5,4 % de femmes prsidentes d'EPCI (tablissements publics de coopration intercommunale), une seule femme prsidente de Rgion (mais 36,3 % dans les excutifs rgionaux). On se trouve donc dans une situation paradoxale. La France est le premier pays au monde avoir adopt une loi tablissant un systme paritaire et se retrouve parmi les derniers de l'Union europenne pour ce qui est de la possibilit effective des citoyennes de voter la loi. Pendant longtemps on a parl de l'exception franaise pour dsigner ce dni de dmocratie que constituait l'absence de femmes dans toutes les assembles lues, du local au national. Puis a t promulgue en 2000 la loi sur la parit aprs la modification de la Constitution intervenue en juillet 1999 et qui ajoutait l'article 3 : La loi favorise l'gal accs des femmes et des hommes aux mandats lectoraux et fonctions lectives. Et la France, compare aux autres pays europens ou encore au reste du monde, a de nouveau fait figure d'exception mais cette fois dans un autre sens. En effet, d'autres pays ont adopt des mesures contraignantes pour assurer la promotion politique des femmes. Mais, gnralement ( l'exception tout rcemment de la Belgique), ils ont choisi de retenir des quotas qui ne sont jamais plus levs que 33 %.
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la pression des organisations fministes). Aussi, comme on l'a vu, les femmes y sont-elles plus souvent des reprsentantes que dans le sud de l'Europe. Un cas intressant est constitu par l'Italie qui a vot en 1993 une loi instaurant des quotas. Loi qui a t en partie applique en 1994. Mais, en 1995, la Cour constitutionnelle a dcid que cette loi n'tait pas conforme la Constitution et l'a annule. La prsence des femmes dans les assembles lues s'en est immdiatement ressentie, on l'a vu. Rappelons que la France avait fait une exprience proche en 1982. Sur proposition de l'avocate fministe Gisle Halimi, devenue dpute en 1981, le groupe socialiste avait fait voter un amendement une loi concernant les lections municipales. Il tait prcis que ne devaient pas figurer sur les listes plus de 75 % de personnes du mme sexe, ce qui revenait tablir un quota de 25 % de femmes dans les communes de 3 500 habitants et plus. Mais le Conseil constitutionnel avait annul ce dispositif au motif qu'on ne pouvait pas diviser le peuple en catgories . Malgr sa loi de l'an 2000, et les indniables succs enregistrs aux lections municipales, rgionales et europennes, la France n'a pas encore, compare nombre de ses voisins trangers, fminis son Parlement. On peut penser que la monte en puissance des femmes dans les assembles prcites permettra la constitution d'un vivier de candidates potentielles qui, dtentrices de mandats, parviendront s'imposer un jour au niveau suprieur . Mais on sait aussi que lorsqu'on chasse le naturel il revient au galop, et dputs et snateurs batailleront fermement pour que l'on ne remercie pas, au profit des femmes, tous ces hommes parlementaires qui, selon la formule, n'ont pas dmrit . Mais, dans le mme temps, la France se doit aussi d'voluer au rythme de l'Europe qui, pour une large part, accorde aux femmes une place politique plus large que celle accepte en France. L'information circule et notre pays n'est pas au mieux de sa forme quand on le compare la plupart des autres contres europennes pour ce qui concerne cette promotion politique des citoyennes. Il persiste bien une discrimination qui frappe les Franaises mme si des progrs importants ont t enregistrs dans la rcente priode. Il ne s'agit pas ici de dire que celles-ci apporteront quelque chose de nouveau dans le monde politique parce qu'elles sont des femmes et que, en tant que telles, elles auraient des qualits diffrentes de celles des hommes. Il faut plutt se replacer dans une perspective de genre, c'est--dire de sexe social , et considrer que les Franaises aujourd'hui, du fait de leur situation historique et sociologique, ont une expertise diffrente, lie au fait qu'elles sont en charge la fois du public et du priv alors que les hommes sont nettement moins insrs dans le priv. Elles peuvent donc dispenser un point de vue qui restitue le fait qu'elles sont parfois plus en prise qu'eux sur nombre de problmes qui se posent dans la socit aujourd'hui. Le problme de la politique autrement n'a rien voir avec un quelconque essentialisme (voir les mots-cls, p. 36) mais avec la prise en compte d'une ralit qui a son histoire, ses structures sociales, ses reprsentations et dont on ne peut faire abstraction sous couvert d'exigences universalisantes. NOTES 1
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[1] Voir J. Mossuz-Lavau, Le vote des femmes en France (1945-1993) , Revue franaise de science politique, vol. XLIII, n 4, aot 1993, et 1945-2002 : le vote des femmes d'un sicle l'autre , Regards sur l'actualit, n 287, janvier 2003.
2 [2] Sur cette exprience, voir P. Bataille et F. Gaspard, Comment les femmes changent la politique. Et pourquoi les hommes rsistent, La Dcouverte, 1999. [3] Libration, 13 septembre 1995.
3 [4] Sur la situation en Belgique, voir B. Marques-Pereira, La Citoyennet politique des femmes, Armand Colin, 2003.
REFERENCES
Ce texte est une version actualise de l'article Ingalits hommes/femmes : o en est-on ? publi dans Sciences Humaines, hors-srie n 46, sept.-oct.-nov. 2004.
Janine Mossuz-Lavau
Directrice de recherche au CNRS, membre du Cvipof/Sciences po, elle est notamment l'auteure de Femmes/hommes. Pour la parit, Presses de Sciences po, 1998, et a codirig, avec Christine Bard et Christian Baudelot, Quand les femmes s'en mlent. Genre et pouvoir, La Martinire, 2004.
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La loi favorise l'gal accs des femmes et des hommes aux mandats lectoraux et fonctions lectives , stipule la loi constitutionnelle du 8 juillet 1999. Il a fallu, en France, une rvision de la Constitution pour qu'une loi sur la parit soit vote, imposant des quotas de femmes sur les listes lectorales. Cette forme de discrimination positive, en effet, a provoqu dans l'Hexagone un dbat anim entre paritaires, qui souhaitaient une action volontariste pour une meilleure reprsentation des femmes en politique et antiparitaires, qui prnaient que l'galit rpublicaine ne peut souffrir aucune mesure de discrimination positive. Quels taient les arguments de chacun des partis ?
CONTRE
Menace sur l'universalisme La Rpublique franaise se fonde sur un principe universaliste. L'universalisme ne reconnat que le citoyen abstrait, qui ne peut donc tre dfini par aucune qualit sociale, religieuse, culturelle ou sexuelle. Ces citoyens sont gaux en droit : la diffrenciation en fonction du sexe rompt avec ce principe galitariste. Une drive communautariste Une loi instaurant des quotas risque d'introduire en France une drive communautariste, l'amricaine. Si l'on accorde une proportion de siges aux femmes, les revendications vont surgir d'autres communauts : beurs, Noirs, homosexuels, jeunes, etc. Retour au fminisme diffrencialiste des annes 1970 Pour obtenir l'galit entre les sexes, les universalistes veulent gommer les diffrences hommes/femmes. Ces diffrences, revendiques par certaines fministes des annes 1970 ? appeles diffrencialistes ou essentialistes ?, risquent, aux yeux des galitaristes, d'aboutir infrioriser les femmes. C'tait par exemple la position d'Elisabeth Badinter.
POUR
Un universalisme masculin Cet universalisme prtendu neutre est en fait un universalisme masculin, puisqu'il a permis d'exclure pendant cent cinquante ans les femmes du droit de vote. En outre, l'universalisme est une cration historique, et non un dogme intangible. Il peut trs bien tre sexu, puisque l'humanit est constitue d'hommes et de femmes. Les femmes ne forment pas une communaut Les femmes ne forment pas une communaut mais la moiti de l'humanit dans chacun de ces groupes. Elles ne peuvent donc tre mises au mme plan que ces minorits. Sans les quotas, la parit ne se fera pas... S'il n'existe plus gure de fministes prnant aujourd'hui un essentialisme radical qui exigeait de donner aux femmes la possibilit de dvelopper leurs propres spcificits Page 79
touffes par la socit patriarcale, de nombreuses femmes, affichant des positions plus galitaristes, en sont venues approuver l'instauration de quotas pour les listes lectorales, estimant simplement que l'on n'accderait pas la parit sans une obligation de la mettre en oeuvre. Ce fut le cas par exemple de Sylviane Agacinski et de beaucoup d'autres...
1980, inscurit, politisation de la question de l'immigration, crise dans les banlieues, dbats sur le Code de la nationalit et croissance du chmage sont associs la prsence maghrbine. Or ces thmes se dclinent mieux au masculin. Dans les annes 1990, les meutes reprennent, les quartiers sont toujours stigmatiss par les mdias et perus au masculin. C'est partir des annes 2000 que l'on assiste la mdiatisation croissante des violences faites aux femmes dans les quartiers. En fvrier-mars 2003, la marche des femmes contre les ghettos et pour l'galit donne naissance au mouvement Ni putes ni soumises (mouvement mixte et populaire comme il se prsente lui-mme). Il aura fallu attendre vingt ans pour qu'une marche des femmes issues des quartiers ou des cits mette enfin les filles sous le feu des projecteurs. Tout se passe comme si les femmes, en marche , revendiquant l'galit, naissaient aprs coup.
leurs frres. Et depuis peu se dveloppent des tudes sur la place des filles dans les quartiers. Ainsi, un diagnostic portant sur le chmage des jeunes (o l'on s'attend trouver de nombreuses personnes d'origine immigre) identifiera, reprera certainement une fille qui s'adresse aux agences d'intrim, aux missions locales parce qu'elle est une femme issue de l'immigration sans emploi, quoique qualifie. Comptabilise comme personne en difficult, elle suscitera l'intrt des travailleurs sociaux. En revanche, dans les cas o les femmes investissent des espaces o l'on ne pense pas les trouver, ce n'est plus, alors, travers leur origine nationale ou ethnique qu'elles sont perues, catgorises, nommes, mais partir de leur identit de genre. Ainsi, dans des secteurs d'activit masculins, une femme d' origine immigre occupant un poste responsabilit sera-t-elle repre uniquement en tant que femme par les chercheurs.
contexte o la prsentation de soi joue directement sur le standing social et l'image de marque de leur employeur (salons de coiffure, commerces, etc.). Mais les femmes ne mesurent pas toujours la porte du travestissement de leur prnom, croyant navement qu'il s'agit simplement d'tre dans la mode du moment. Dans les mtiers du btiment ou dans les usines, les hommes, eux, quel que soit leur prnom, sont souvent prnomms Momo , diminutif de Mohammed. Rfrence expresse l'identit culturelle pour eux, gommage des traits culturels pour elles : la diffrence dans les usages du prnom renvoie aussi des modes d'identification distincts des hommes et des femmes immigrs dans la sphre professionnelle. Depuis quelques annes, on voit apparatre les jeunes issus de l'immigration dans l'Education nationale. Des travaux de chercheurs n'ont pas manqu de souligner que l'accs de ces jeunes aux postes d'enseignants les rigerait en modles pour les lves d'origine trangre ou issus de minorits ethniques et serait mme d'lever leurs rsultats scolaires. Cette lacune est aujourd'hui comble. Ils accdent de plus en plus nombreux ces fonctions. Les situations de ces enseignantes et les demandes qui leur sont faites par leurs collgues et l'institution s'avrent parfois de vritables injonctions paradoxales. En tant que formatrice l'IUFM, j'ai pu rencontrer et dbattre avec de nombreux enseignants d'origine maghrbine ou non. Cette position m'a amene aussi intervenir sur la relation enseignant/lves et aborder la question de la mixit sociale, culturelle, et de sexe. J'ai pu constater que les enseignants issus de l'immigration taient sollicits frquemment par leurs confrres en fonction de leur connaissance suppose du public concern (les lves d' origine immigre ). Renvoys leur origine culturelle, ils ou elles endossent le rle de mdiateurs/mdiatrices, d'intermdiaires, ou de personnes supposes aptes rsoudre des conflits. Dans les lyces professionnels, nous trouvons des hommes, gnralement titulaires du Capet (4), enseignant dans des classes massivement composes d'lves d'origine maghrbine. Les femmes, titulaires du Capes (5), enseignent l'anglais, les lettres, etc. dans les collges et les lyces d'enseignement gnral un public beaucoup plus diversifi. Les premiers semblent moins sollicits que les secondes dans les lyces gnraux. La composition mme des classes (en termes d'origine ethnique) influence les sollicitations qui diffrent aussi selon le sexe de l'enseignant (les femmes tant plus sollicites que les hommes). Les enseignants masculins des filires htelires, par contre, o l'on trouve peu d'lves d'origine maghrbine ont affirm revtir de fait cette fonction informelle de mdiateur. Ces enseignant(e)s doivent s'approprier ? souvent malgr eux ? l'histoire des jeunes issus de l'immigration et une histoire familiale que l'on croit commune tous. Les attentes ? et les ractions ? sont cependant diffrentes selon leur sexe. Les femmes, plus que les hommes, manifestent leur sentiment de malaise face cette sollicitation, arguant d'un parcours familial et social distinct des lves auxquels on les assimile a priori. Supposer que ces personnes dtiennent des rponses adaptes de par leur origine nationale ou ethnique cre un malaise. Cette sollicitation plus frquente des femmes n'est en outre certes pas trangre l'ide d'une propension naturelle des femmes servir d'intermdiaires, de mdiatrices afin de rsoudre des conflits. Mais l'image attribue aux jeunes femmes issues de l'immigration , celle de femmes mancipes, porteuses de changement social, est aussi mobilise dans ce contexte. L se situe l'injonction paradoxale : alors qu'elles sont censes tre intgres une institution par leur parcours et leurs diplmes, on renvoie ces femmes leur origine en leur supposant une proximit avec les lves et en leur demandant des solutions ou des rponses que le corps enseignant et l'encadrement ne semblent pas mme de proposer. Il en est Page 83
autrement pour les enseignants hommes de mme origine dans les lyces gnraux : ils disent ne pas tre sollicits car, selon eux, les lves de mme origine qu'eux sont peu nombreux dans les filires o ils enseignent... Nombreuses sont les situations qui viennent conforter ce renvoi des femmes leur histoire familiale et, plus gnralement, celle du quartier. En dfinitive, les observations et l'analyse sociologique montrent, s'il en tait besoin, que les strotypes de sexe n'pargnent pas les populations immigres ; mais aussi que l'enchevtrement de ces strotypes avec ceux lis l'origine culturelle ou ethnique produit parfois de curieux paradoxes. De faon lapidaire, nous dirons que les filles d'origine maghrbine ont longtemps t prsentes de deux manires antinomiques ou extrmes : on les a longtemps dpeintes tantt comme des femmes mancipes, vecteurs de changement social, tantt comme des femmes entirement soumises la domination masculine. Les travaux de chercheuses issues de l'immigration (6), portant sur les stratgies des femmes dans leur processus migratoire ou leur parcours de vie, ont pour l'heure une faible visibilit, ce qui ne fait que souligner la relation troite unissant le chercheur et son objet de recherche... Un oubli, une relgation, qui contribuent certainement notre dficit de mmoire. NOTES 1 [1] D'autres meutes suivront : Vaux-en-Velin (1990), Toulouse-Le-Mirail et Montauban (1999).
2 [2] Voir N. Boukhobza, H. Delavault, C. Hermann, Les Enseignantes-chercheuses l'universit : demain la parit ? L'Harmattan, 2002.
3 [3] Voir L'insertion professionnelle des jeunes diplms issus de l'immigration , synthse du diagnostic d'aide la dcision de la direction de l'Afij, ralis avec le soutien du Fas, 1999.
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6 [6] Fatima Ayat, Najat Kfita, Farida Draoua se sont plus particulirement interroges sur le mariage. Yeza Boulahbel, Marnia Belhadj ont trait des stratgies migratoires et de l'insertion professionnelle des femmes.
REFERENCES
Cet article est une version raccourcie d'une note de recherche parue dans la Revue europenne des migrations internationales, vol. XXI, n 1, 2005, sous le titre Les filles naissent aprs les garons : reprsentations sociales des populations d'origine maghrbine en France .
Noria Boukhobza
Enseignante-chercheuse l'IUFM Midi-Pyrnes et au Centre d'anthropologie (EHESS/CNRS), elle est notamment l'auteure de Les Femmes dans l'ombre du jour. Histoires d'une famille entre l'Algrie et la France, L'Hydre, 2002.
connu un destin prospre, au point de menacer, aux dires de certains, les lois laques de notre Rpublique... Cette image renvoie bien souvent, dans l'opinion publique, celle de la musulmane non intgre, malgr tous les contre-exemples que certaines d'entre elles s'vertuent montrer. ? L'image de la victime s'est construite suite la monte de la violence dans les banlieues durant les annes 1990. La jeune Sohane Denziane, brle vive dans une poubelle de HLM, la dnonciation de plus en plus vive des tournantes et autres viols collectifs ont occup le devant de la scne au dbut des annes 2000. D'aucuns n'ont alors pas manqu de fustiger une culture dans laquelle la femme serait crase par une domination masculine omnipotente du pre et des frres. ? La beurette intgre , elle, est apparue en parallle. De plus en plus dotes de diplmes scolaires, tudiantes ou actives, les beurettes sont souvent perues comme celles qu'Edgar Morin appelait les agents de la modernit parlant, il y a cinquante ans des Bretonnes... Depuis 2003, certaines d'entre elles, runies au sein d'un vaste mouvement dont le nom lui seul constitue une vritable affirmation de soi ? Ni putes, ni soumises ? n'hsitent pas afficher des positions trs rpublicaines dans leurs revendications d'accs l'galit. Mais le terrain ne serait-il pas min ?, se demande Noria Boukhobza. Ces modles, qui ont peut-tre le mrite d'une certaine lisibilit, ne vhiculent-ils pas tout un ensemble d'ides reues sur les immigrs, leur culture, leur manire de vivre le quotidien aussi bien que la religion ? Les recherches rcentes, qui se dploient actuellement, montrent en effet une ralit beaucoup plus complexe. Martine Fournier
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La femme, un os surnumraire
Tout s'oppose : le sacr au profane. Le pur l'impur. Le cascher (autoris) au taref (interdit). L'homme la femme ! La langue latine nous le confirme d'ailleurs, sexe et section appartiennent la mme famille de mots. Le christianisme et l'islam, issus du tronc commun du judasme, ont repris, chacun sa faon, cette longue tradition de sparer, d'occulter, de rduire les femmes ; de les louer en tant que mres ou pouses vertueuses, mais surtout d'en faire des servantes obissantes... Lorsqu'on parcourt la Bible, on constate que le Livre retentit des exploits du peuple de Dieu, surmontant toujours l'adversit, grce des hros virils qui font triompher le nom de Yahv dans le grand fracas du combat et des armes. Ainsi, si l'on effectue une simple comptabilit, on ne trouve que 2 livres sur 24 consacrs aux femmes dans la Bible hbraque. Par ailleurs, qu'il s'agisse du Livre d'Esther, cette jeune et belle Juive dporte Babylone et qui, devenue femme de Xerxs Ier, permit son peuple d'chapper l'extermination, ou bien du Livre de Ruth, veuve modle et soumise, l'image de la femme oscille entre servilit et hrosme, entre docilit et artifice. Mais il y avait eu la premire femme, Eve, la mre des vivants ! Dans le rcit initial de la cration, Dieu, appel Elohim, faonne un Adam son image, mle et femelle, accrditant ainsi la thse possible d'un androgyne originel. Mais dans le second rcit de la Gense (1) ? le plus clbre car repris par le christianisme et l'islam ? la femme fut seconde, en cration, extraite d'une cte de l'Adam mle. Notons que les controverses sont infinies, la traduction de l'hbreu posant un problme insoluble, puisque le terme utilis peut aussi bien dsigner la cte que le ct ! Cependant la tradition de l'os prlev, de l'os surnumraire, a prvalu. Si l'homme fut cr pour contempler Dieu le Pre, la femme fut seconde, matresse auxiliaire de la cration, destine servir de compagne et d'aide l'homme premier. Ainsi, un midrash Page 87
(interprtation) sur la Gense explique que Dieu se prend rflchir, en songeant la premire femme : "Je ne la crerai pas partir du crne (d'Adam) pour qu'elle ne soit pas vaniteuse, ni de l'il, pour qu'elle ne soit pas pieuse (...), ni partir du cur parce qu'elle serait jalouse (...) mais partir d'une partie du corps qui est cache, partir du membre le plus modeste", et pour chacun des membres qu'Il cra, Il dit la femme : "Sois pudique, sois pudique !" et malgr cela, elle ne l'a pas t. Certes, on doit rendre justice au judasme de n'avoir ni dvelopp de thorie du pch originel (Adam et Eve se sont livrs la transgression de la Loi, mais la grce et le pardon de Dieu restent possibles) ni diabolis la sexualit. Le tout premier des 613 commandements est d'obir l'ordre de l'Eternel : Croissez et multipliez ! Notons que le mariage est appel qiddouchin (sanctification) en hbreu. Cependant, la femme juive a t relgue au second plan. Alors que toutes les religions antiques connaissaient des prtresses, il n'y en eut pas en Isral. Dans le Grand Temple de Jrusalem, les femmes n'avaient pas accs au parvis d'Isral . Seule leur tait rserve la cour des femmes, ezrat nashim , d'o, vraisemblablement, la tradition dans les synagogues de limiter un secteur particulier, confin, gnralement un balcon, une galerie pour les femmes, ou un espace spar par un rideau ou une cloison : la mehitsah. Notons encore que l'tude de la Loi ? la Torah ? ne constitue pas une obligation pour une femme. Elle ne porte pas non plus le taleth, ce long chle de prire noir et blanc avec des franges. S'y enrouler au moment des prires, c'est aussi s'envelopper dans la puissance du verbe, la transcendance des mots, et tendre inscrire son existence entire dans la ralit divine (2). Il n'est pas innocent de constater que les femmes juives contemporaines revendiquent le droit de porter le taleth. Si le jeune homme juif de 13 ans fait son entre dans la communaut, porte les tefillin(3) et lit la Torah la synagogue lors de la trs importante crmonie de la bar mitzvah (littralement, il devient le fils du commandement ), il a fallu attendre le XIXe sicle pour qu'un ple pendant de cette crmonie ft organis pour les filles : la bat mitzvah (fille du commandement). Mais cette dernire n'est pas gnralise et n'a pas la mme porte symbolique et religieuse. Quant au Talmud (Recueil de la Loi, regroupant les commentaires des grands rabbins), il prtend mme que les femmes constituent un peuple en ellesmmes. Un peuple qui transmet la foi et les valeurs aux enfants (on est juif par sa mre), mais un peuple en quelque sorte subordonn, protger. Par ailleurs, le Dieu des Hbreux est une divinit masculine, souvent invoqu sous le nom de Yahv sabaot (Yahv des armes). Le trait de Niddah ( impuret ) glose sur le statut de la femme pendant et aprs le flux menstruel. Durant la priode du cycle et jusqu' sept jours aprs, le mari ne peut avoir de relations sexuelles avec son pouse : elle est marque du sceau de l'impuret. Cet tat d'impuret rituelle s'tend lors de la naissance d'un enfant : sept jours, s'il s'agit d'un garon, quatorze, s'il s'agit d'une fille...
jusqu'au lieu de son Calvaire sur le mont Golgotha, alors que les aptres ? des hommes ! ? avaient tous fui, hormis Jean. Marie Madeleine connat le privilge d'tre le premier tmoin de la rsurrection du Christ (4). Pourtant, les aptres seront des hommes. Dans le christianisme officiel, celui des Evangiles canoniques, il n'y a pas de disciples fminines de Jsus. Il est cens n'avoir enseign qu' des mles. Cette fiction permet l'Eglise catholique d'carter les femmes de la prtrise : si Jsus n'a trouv digne d'enseigner qu' des hommes, comment le pape, simple successeur d'un aptre, pourrait-il modifier cet ordre des choses (5) ? On sait l'importance considrable pour la construction de l'Eglise d'un saint Paul, voyageur, thologien, crivain infatigable (dont l'uvre fut aussi enrichie par des rdacteurs qui signrent de son nom pour revtir leurs crits de son autorit). Paul, l'Aptre des gentils, vhicule dans les ptres qui lui sont attribues une misogynie mordante. Certes, lorsqu'il crit aux Galates, il rappelle qu'il n'y a ni Juif, ni Grec, ni homme libre, ni esclave, ni mle, ni femelle, mais une seule humanit dans le Christ et l'eau du baptme (6) : belle dclaration d'galit devant le Dieu fait homme ! Cependant, comment oublier ses Que les femmes se taisent dans les assembles , Qu'elles se tiennent dans la soumission , Si elles veulent s'instruire sur quelque point, qu'elles interrogent leur mari la maison (7)... Paul, pour lgitimer l'autorit de l'homme, rappelle qu'Adam fut cr en premier et que c'est la femme, Eve, qui fut sduite et amene transgresser la Loi (8). Il proclame la ncessaire soumission de la femme son mari : Le mari est chef de sa femme, comme le Christ est chef de l'Eglise (9) , formule peine tempre par un contestable : Les maris doivent aimer leurs femmes comme leurs propres corps. Aimer sa femme, c'est s'aimer soi-mme (10). Avant de marteler : Je ne permets pas la femme d'enseigner ni de faire la loi l'homme. Qu'elle garde le silence (11). Le ton est donn. La doctrine du pch originel que le christianisme a dveloppe va de pair avec une hantise de la sexualit. Une vritable culture du soupon, du scrupule, de la faute, du repentir s'instaure, avec pour cible la femme infriorise, culpabilise, gravement tentatrice (12). Un des premiers grands crivains chrtiens, Tertullien (v. 155-v. 225), explique, dans son trait sur La Toilette des femmes : Tu enfantes dans les douleurs et les angoisses, femme ; tu subis l'attirance de ton mari et il est ton matre. Et tu ignores qu'Eve c'est toi ? Elle vit encore en ce monde, la sentence de Dieu contre ton sexe. Vis donc, il le faut, en accuse. C'est toi la part du diable (...). C'est toi qui as circonvenu celui auquel le diable n'a pas pu s'attaquer (...). C'est ton salaire, la mort qui a valu la mort mme au fils de Dieu. Si, de nos jours, certaines Eglises protestantes acceptent d'ordonner des femmes pasteurs ou vques, les Luther et Calvin ne furent gure tendres avec les femmes. Luther, invoquant souvent saint Paul, considre qu'il faut limiter l'accs des femmes au sacerdoce car les filles d'Eve ont moins de discernement que les hommes. Il rappelle aussi que la femme doit se soumettre son mari, comme Sarah obissait Abraham, qu'elle appelait son seigneur.
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L'islam synthtise les deux prcdents monothismes, intgrant Abraham, Jacob, Joseph, David, Salomon et Jsus. Mohamed (v. 570-632), le sceau des prophtes , accomplit, avec son message d'homme, l'ultime rvlation. L'Arabie du VIIe sicle de notre re tait constitue de socits classiques o dominaient les chefs de guerre. Comment s'tonner que l'islam ait cantonn la femme dans un rle marginal ? Dans ce systme, qui privilgie l'ascendance mle, le pre est, pour chaque individu (...), le personnage fondamental de rfrence. La femme, en revanche, qu'elle soit soeur, mre ou pouse, n'a d'autre importance que celle que lui confrent sa place et son autorit morale au sein du groupe, sa fcondit aussi : en dehors de quoi et notamment pour ce qui concerne les dcisions du groupe, sa vie culturelle, son histoire, elle reste un personnage de seconde zone (13). Certes, on a soulign la diffrence entre la priode o Mohamed vit La Mecque avec sa premire pouse plus ge, la riche veuve Khadja, qui lui apporte un grand soutien lorsqu'il reoit sa rvlation, et celle Mdine o il passe la polygamie aprs son veuvage... D'un point de vue strictement religieux et, en ce sens, comme dans le judasme et le christianisme, homme et femme participent de la mme humanit en tant que cratures de Dieu. Cette galit ontologique pose, le message coranique qu'Allah livre Mohamed par l'intermdiaire de l'archange Gabriel (Jibral en arabe) place la femme dans un statut de dpendance et de soumission marques. La polygamie se voit encourage, puisqu'on peut lire : Epousez comme il vous plaira, deux, trois ou quatre femmes. Mais si vous craignez de n'tre pas quitables, prenez une seule pouse ou des concubines (14). Le mle domine puisque la mme sourate proclame : Les hommes ont autorit sur les femmes, en vertu de la prfrence que Dieu leur a accorde sur elles, et cause des dpenses qu'ils font pour assurer leur entretien (15). Par ailleurs, un hadith(16) prcise que la femme est coquette, futile, avide de colifichets . Ainsi, non seulement la femme n'a pas d'indpendance conomique, mais elle appartient son mari qui doit subvenir ses dpenses. Le Coran proclame : Les femmes ont des droits quivalents leurs obligations, et conformment l'usage. Les hommes ont cependant une prminence sur elles (17). L'infriorit fminine se voit mme quantifie par cette sentence : Dieu vous ordonne d'attribuer au garon une part gale celle de deux filles (18).
grands voiles ; sr moyen qu'elles soient reconnues et qu'elles chappent toute offense (23). Il s'agit bien de protger la pudeur (le voile marquant le statut de femme libre , c'est--dire non esclave), et de marquer la distance. Etoile confine dans l'espace interdit de l'intimit, la femme vertueuse ne doit pas laisser voir ses atours. Certes, le voile ne constitue pas une invention spcifiquement musulmane. L'historien des religions Odon Vallet a mis une belle et juste formule : Le voile des femmes n'est pas plus islamique que le bret basque n'est catholique (24). Les Assyriennes sortaient la tte couverte. Certaines Juives devaient avoir un couvre-chef. Les Romaines, et surtout les vestales, taient voiles. Paul disait que si donc une femme ne met pas de voile, alors, qu'elle se coupe les cheveux (25) ! , et que toute femme qui prie ou prophtise le chef dcouvert fait affront son chef (26) . Une jeune fille sans voile n'est plus vierge , prtendait Tertullien. Mais la spcificit de l'islam reste d'avoir institutionnalis une pratique vestimentaire ancestrale. Les tymologies rvlent avec une clart extrme la volont de sparer la femme de la sphre publique, vritable ocan de tentations. Un homme, une femme et Satan est au milieu des deux ! , prtend la sunna (tradition). Le terme harem , qualifiant une sorte de gynce arabo-musulman, ce royaume des femmes circonscrit l'intrieur de l'espace de la maison, vient de haram (interdit) (27). Souvenons-nous de ces emblmatiques et souvent magnifiques moucharabiehs, ces balcons ferms, grillags, des maisons qui permettent aux femmes de voir la rue sans tre vues. Quant au mot le plus communment utilis pour dsigner le voile islamique, hidjab, il vient directement du verbe hadjaba qui signifie dissimuler, cacher. Ainsi, la femme musulmane traditionnelle vit pour son groupe familial mais reste spare du corps social. Enfin, si l'on suit certains penseurs islamistes ? mme modrs ? considrant, dans la tradition du Prophte, que le monde entier est une mosque, rappelons alors que la mosque rserve un espace spcifique pour les femmes qui ne sont pas convies prier avec les hommes. Par ailleurs, si la grande prire collective du vendredi est un devoir fondamental pour l'homme, la femme ? son complment en humanit ? n'y est pas oblige... NOTES 1 [1] Gense, I, 26-28 ; Gense, II, 18-23.
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[3] Les tefillin (pluriel de tefillah, prire) ? ou phylactres ? sont des petits botiers en cuir contenant des passages bibliques, ports sur la tte et le bras gauche.
4 [4] vangile de Jean, XX, 15-18. On se souvient de la fameuse scne o le Christ dit Marie Madeleine : Ne me touche pas !
5 [5] F. Gange, Le divin fminin travers les mythes , in O. Krakovitch, . Viennot, G. Sellier, Femmes de pouvoir. Mythes et fantasmes, L'Harmattan, 2000.
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12 [12] J.-L. Flandrin, Le Sexe et l'Occident. volution des attitudes et des comportements, Seuil, 1981 ; J. Delumeau, Le Pch et la Peur. La culpabilisation en Occident, XIII-XVIIIe sicle, Fayard, 1983.
16 [16] Les hadith rassemblent les rcits, les commentaires et transcrivent les propos attribus Mohamed ou voquent des actes de sa vie.
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24 [24] O. Vallet, Petit lexique des ides fausses sur les religions, Albin Michel, 2000.
27 [27] Notons que le mot Haram dsigne aussi les sanctuaires sacrs de La Mecque et de Mdine, interdits aux infidles. Page 94
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de la maison. Ds 4 ans, la petite fille est mise au travail. Quatre cinquimes d'entre elles ne sont ainsi pas scolarises. Avec leurs mres, elles pourvoient l'conomie de la cellule familiale. Car la femme en Afrique est perue comme une richesse. Contrairement ce qui se passe en Inde, c'est le mari qui doit payer la dot aux parents de celle qu'il souhaite pouser. Et cette dot n'est pas ngligeable. Elle est mme souvent tellement lourde que seuls les hommes aiss ou gs (ceux qui ont travaill suffisamment longtemps pour runir son montant) peuvent acquitter son prix, accaparant ainsi les femmes au dtriment des hommes jeunes. L'cart d'ge entre les poux est ainsi frquemment trs lev. Il n'est pas rare que la jeune fille rejoigne avant mme ses premires rgles l'homme qui s'est mis d'accord avec ses parents pour l' acheter . Pourquoi ce prix payer ? Parce que, par ses pouses, l'homme acquiert une force de travail. Plus il a de femmes, plus le nombre de personnes qui travaillent son service est important, plus il est riche et envi. Les femmes qui constituent son foyer accroissent sa surface conomique et son prestige social.
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Les annes 1990 ont ainsi reprsent un tournant dans l'histoire des femmes en Afrique. Crise conomique et plans d'ajustement structurel ont suscit des vagues de licenciements qui ont rduit au chmage une grande partie de la population urbaine. La capacit des femmes multiplier les petits mtiers dans le secteur informel a alors permis bien des foyers d'chapper la misre absolue. En prenant une place accrue sur le plan conomique, la femme a augment son pouvoir social. Or ces annes charnires ont aussi t celles qui ont vu la dmocratisation impose de l'extrieur par les bailleurs de fonds internationaux dans le cadre du rglement de la crise de la dette. Cette dmocratisation force a fait merger le rle des femmes en leur donnant enfin les moyens de s'exprimer via leur bulletin de vote. Ainsi, le rle politique des femmes s'est accru : elles ont cess d'tre systmatiquement domines et subalternes. Ce n'est pas un hasard si l'Afrique est le seul continent o les pouses des prsidents jouent un rle aussi important : la fois totalement impliques dans la vie politique et les combats de leur mari, mais aussi menant leurs propres activits caritatives... et servant de bouc missaire au mcontentement populaire le cas chant (2), les premires dames canalisent la volont de reprsentation, de promotion et d'expression de la socit civile, et surtout, en son sein, des cadets sociaux (les femmes et les jeunes). En ville, la femme peut dsormais esprer accder tous les mtiers, y compris les plus valorisants. Dans ce domaine aussi, pas de discrimination : les Africains acceptent volontiers que les femmes accdent des postes de responsabilit et de direction. Le nombre de ministres femmes est ainsi plus lev dans la plupart des pays d'Afrique qu'en... France. Travail l'extrieur, fcondit contrle..., la femme est donc incontestablement plus libre en ville qu' la campagne. Mais elle paie cher sa libert. D'abord parce que d'atout conomique, l'enfant devient une charge. La famille largie n'tant plus l pour veiller sur lui, l'envoyer l'cole, le faire garder cotent cher. En ville, les foyers monoparentaux, qui voient des femmes seules se battre pour lever leurs enfants sans assistance masculine, reprsentent plus du cinquime des mnages.
consquence d'un contexte de pauvret et de prcarit sanitaire, alors que les changes sexuels sont plus intenses qu'ailleurs, en raison de la polygamie, des viols en temps de conflits, mais aussi des dsastres gyncologiques : MST et atteintes de l'appareil gnital multiplient par dix le risque de contamination de la femme lors d'un rapport sexuel. En raison aussi de l'attitude irresponsable, voire criminelle, des Eglises, qui continuent de stigmatiser l'usage du prservatif, prnant l'abstinence et la fidlit dans des pays o le vagabondage sexuel , selon l'expression de Roland Pourtier (5), reste trs rpandu. Le deuxime bureau (la matresse) est une pratique gnralise, chez les hommes aiss notamment. On l'aura compris, les femmes africaines n'ont pas la partie facile. Mais cette difficult est aussi ce qui les rend fortes. La formidable puissance conomique et sociale des femmes africaines distingue en effet ce continent du reste du monde. Leur prsence massive dans le secteur informel et la production de biens alimentaires font d'elles des agents conomiques de premier plan, que l'mergence d'une socit civile conduit de plus en plus s'organiser. C'est dsormais surtout avec les rseaux de femmes, coopratives de production, syndicats agricoles, associations de quartiers, que traitent les ONG internationales. L'exemple le plus achev de cette capacit d'organisation des femmes est celui des nanas Benz (parfois aussi appeles mamas Benz), ces femmes d'affaires des pays du golfe de Guine, branches sur toutes les opportunits offertes par la mondialisation. A l'origine, dans les annes 1960, les nanas Benz (ainsi nommes parce que leur richesse leur permet de rouler en Mercedes) sont des vendeuses togolaises de pagnes, isoles, illettres et sans moyens. Elles vont peu peu s'organiser en un rseau formidablement puissant de commerantes, diffusant dans toute l'Afrique de l'Ouest des pagnes imprims originaires du monde entier (6). Cette affirmation croissante des femmes africaines se manifeste aussi dans les grandes confrences internationales, o elles apparaissent de plus en plus fortes et dtermines. Des personnalits comme Aminata Traor (7) ou Wangari Mathaai (8) ont beaucoup contribu diffuser dans le monde cette image de la forte femme africaine, tous les sens du terme. Une femme qui a son franc-parler, tire les ficelles et dicte aux hommes ce qu'ils doivent faire. La femme africaine, un modle de courage et de dignit pour le reste du monde ? NOTES 1 [1] Dans la tontine, les membres d'un groupe cotisent un pot commun dont la totalit est attribue tour de rle chacun d'entre eux. La tontine permet aux individus de disposer des sommes ncessaires l'organisation d'une manifestation sociale (mariage, funrailles) ou au lancement d'une activit conomique, dans des systmes o l'pargne individuelle est dcourage.
2 [2] La revue Politique africaine a ainsi consacr un numro spcial aux Premires dames en Afrique (Politique africaine, n 95, octobre 2004, Karthala).
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4 [4] G. Hesseling et T. Locoh, dans leur introduction au numro 65 de Politique africaine (mars 1997) consacr L'Afrique des femmes .
6 [6] Lire les contributions publies dans A. Volvey (dir.), L'Afrique, Atlande, 2005.
7 [7] Ancienne ministre de la Culture du Mali et auteure de nombreux ouvrages remarqus tels que L'Etau (Actes Sud, 1999) ou Le Viol de l'imaginaire (Fayard/Actes Sud, 2002).
8 [8] Vice-ministre de l'Environnement du Kenya, qui a reu le prix Nobel de la paix en 2004 pour son action en faveur des forts.
Sylvie Brunel
Professeure des universits en gographie du dveloppement l'universit Paul-Valry de Montpellier et l'Institut d'tudes politiques de Paris (IEPP), elle a travaill dix-sept ans dans l'action humanitaire (Mdecins sans frontires puis Action contre la faim). Elle a publi de Page 101
nombreux ouvrages sur le dveloppement, la coopration, la faim, dont rcemment Le Dveloppement durable, Puf, coll. Que sais-je ? , 2004, et L'Afrique, Bral, 2003, ainsi que deux romans.
l'attribution d'une parcelle de la SHHA. Comme elle n'tait pas au fait des mandres de l'administration, ce fut sa tante qui prit en charge le dossier, mit la parcelle son nom et loua ensuite une chambre Mary, prix d'ami.
Ville inhospitalire
Malgr cette injustice et l'amertume qu'elle ressent, Mary a d'autres problmes, elle est enceinte d'un des militaires pour lesquels elle servait de femme de maison (mnage, lessive, repas...). Il a t affect au loin avant la naissance du bb sans bien sr le reconnatre. Elle aurait pu essayer de l'y contraindre, mais assigner un militaire devant les tribunaux dans le Botswana d'aujourd'hui reste dangereux. Mary a donc pris le parti de dcider qu'ils s'aimaient et qu'il allait revenir s'occuper du bb et participer financirement son ducation. Ne l'a-telle d'ailleurs pas appel Tatayaone (Papa te verra) ! En attendant, Tatayaone ira vivre Tutume avec sa mre et son frre, car Mary doit trouver un nouveau travail. Pour le moment, ce sera le creusement de canalisations sur le site industriel de la Dumela au nord de la ville, travail harassant et physique. Mais, surprise par le contrematre s'loigner avec une de ses collgues pour aller uriner, elle sera licencie. Le fait qu'aucun sanitaire n'ait t prvu sur le chantier n'est en rien une excuse. La ville n'est gure favorable Mary. Mme dans son nouvel emploi dans une usine de fabrication de tapis d'ornement, on la trouve trop grossire pour devenir une tisseuse qualifie. Elle prparera donc les fils sur les mtiers tisser. En revanche, jour aprs jour, Mary est initie aux subtiles stratgies de la beaut fminine, qu'il s'agisse des vtements ou du maquillage, lors des sances quotidiennes de douche collective. Son chapeau lui semble maintenant ridicule. Elle peroit qu'au travers de la consommation, selon les critres des femmes qui l'entourent, elle devient quelqu'un d'autre, trs diffrente mme de ce qu'elle rvait de devenir. Ses mains deviennent plus douces, ses pieds moins calleux, elle ddaigne maintenant le travail physique, et surtout, elle envisage d'une manire radicalement diffrente son budget. Sa volont de rester fidle son engagement de subvenir aux besoins de sa famille se heurte ses dsirs et ses besoins de jeune citadine. Elle veut de nouveaux vtements, une grande bassine pour sa toilette, un rchaud gaz lui permettant d'viter de faire des feux de bois dans la cour pour se nourrir, et puis il lui faut aussi une vraie garde-robe pour conserver l'abri les nouveaux habits qu'elle envisage de s'acheter. De plus, les distances parcourir travers la ville et l'inscurit qui parfois y rgne la conduisent petit petit apprcier le taxi. Pour tout cela, il faut beaucoup d'argent en comparaison de ce dont elle dispose. Autant dire que les envois d'argent au village se font une frquence beaucoup moins soutenue et de manire moins gnreuse. Mais il reste tout de mme les vtements et les chaussures pour Tatayaone, les soins pour sa mre, et la question de l'cole reste toujours aussi prgnante. Pour tout cela, il y a une solution, recourir au motshelo avec ses amies. Au dbut de chaque mois, les femmes participantes versent en gnral la moiti de leur salaire une caisse commune. Et chaque mois, une des femmes bnficie en totalit de cette manne financire. Il y a ainsi les mois de privation, mais surtout la perspective de voir aboutir ses projets. Par ce systme, Mary a dvelopp les siens. Ainsi son tour venu, non seulement Mary a pu envoyer Page 103
un peu d'argent au village, s'acheter les premiers biens qui lui semblaient jusque-l inaccessibles, mais surtout s'inscrire l'cole. Depuis trois ans qu'elle est en ville, Mary s'est forg un idal de carrire construire, et la prochaine fois que ce sera son tour, elle s'achtera l'uniforme des tudiants et marquera ainsi son nouveau statut. Les cours du soir accessibles tous les jeunes Botswanais ne lui font pas peur malgr sa journe de travail. Mary sait aussi que cela risque de durer longtemps mais elle a pris une dcision : elle sera infirmire et Tatayaone reviendra vivre avec elle. NOTES 1 [1] W. van Binsbergen, La chambre de Marie : ou comment devenir consommatrice Francistown, Botswana , in D. de Lame et C. Zabus (dir.), Changement au fminin en Afrique noire, L'Harmattan, 1999. Christophe Rymarski
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mince. Les mots ligne , droit , simple se bousculent dans les livres de mode. Les lancements verticaux se conjuguent dans les dessins de corps. Les jambes, allonges en sylphide, dplacent le rapport des membres : cuisses longues et nerveuses systmatiquement associes la ligne mince dans les annes folles. Un signe le dit : la hauteur allant du pied la ceinture, longtemps demeure le double de celle du tronc dans les revues de mode du XIXe sicle, atteint maintenant le triple de cette hauteur dans les mmes revues. L' tirement en longueur (2) est si brusque, si intense, que l'opinion des modistes eux-mmes peut s'en offusquer. Votre beaut s'interroge, en 1920 : Est-il possible qu'une femme, pour cder la mode, consente s'enlaidir de cette faon ? Ces lignes fminines ne sont pas seulement jeux d'images ou de mots. Elles ont un sens dans l'entre-deux-guerres : A qui fera-t-on croire que l'esthtique fminine n'est pas un des symptmes les plus marquants de l'volution de la civilisation ? , insiste Philippe Soupault dans un numro de Votre beaut (1935). Elles prolongent une qute : concurrencer le masculin ? Accrotre les liberts ?
de mode accompagnent ce lent dplacement, confrontant l'lgance la vie active, la beaut la fatigue, au travail, voquant un quotidien fminin partag entre un double aspect : ce trait caractristique de la vie actuelle , associant mtier et soins de beaut d'aprs Femina, en 1936. D'o ces articles indits sur la manire de rester jolie toute la journe , ces publicits s'offusquant de quelque lien imaginaire entre oisivet et soins de beaut , ces tmoignages plus communs d' employes , de tlphonistes , de dactylos interroges par des magazines d'un nouveau genre sur ce qu'elles font pour tre belles alors que leur quotidien pourrait les en empcher. Ce qui suppose au passage des instruments repenss : miroirs, poudriers, rouges lvres, parfums disponibles toute heure du jour, sacs main, accessoires divers. La femme qui travaille doit tre aussi agrable voir en arrivant son travail qu'en en partant.
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L'image revient, insistante, dans les traits de beaut des annes 1930 : La silhouette svelte et sportive, les membres fins et muscls sans graisse parasite et la figure nergique et ouverte : voil aujourd'hui l'idal de la beaut fminine (11). La beaut, insiste Coco Chanel, ds les annes 1930, n'est pas la mivrerie . Plus profondment, c'est la rfrence au nu avec ses profils effils, qui devient dans l'entredeux-guerres le critre dominant. Le dessous comme vrit du dessus : La ligne moderne ne pardonne pas. La plage en particulier, celle des maillots moulants et relevs, inspire qualits et dfauts : Ma poitrine est grosse et tombante, je mesure 1 m 70, je n'oserai jamais me mettre en maillot, je suis dsespre , avoue une lectrice de Votre beaut en 1937. Toute la diffrence entre le courrier des lectrices des annes 1900 o dominent encore visage et maquillage et le courrier des annes 1930 o domine l'affinement d'une silhouette explore dans d'interminables dtails.
Les annes folles marquent, quoi qu'il en soit, une rupture : le changement de murs directement traduit dans l'apparence, la mutation du fminin directement dessin dans ses profils. La mutation commence avec les annes 1920 a conduit aux silhouettes flches (Le Monde, 27 septembre 2003) d'aujourd'hui, magnifiant un corps liane aux jambes interminables , une effigie souple, muscle, mlant bien-tre et ventre plat. Ce qui confirme l'invitable prsence de la norme collective, son impact majeur, alors que les formules individualisantes n'en sont elles-mmes qu'un des aspects. Autant dire que les allures toujours plus actives, les maquillages plus colors, les peaux plus visibles et protges se donnent comme autant d'affirmations individuelles, celles aussi o, d'une manire plus nouvelle encore, le corps mettrait lui-mme en scne sa propre libert. Ce qui confirme la liaison beaut et bien-tre en objectif dominant. Reste que le triomphe apparent du sujet a rendu plus complexe, plus obscure la combinaison des rfrences individuelles et des rfrences collectives. Le thme de l'chec rde dans les pratiques d'embellissement, la responsabilit de chacun s'accrot dans le cas de quelque inaccessible beaut, l' impuissance mme, attribue aux dcisions d'un sujet devenu de part en part comptable de son apparence et de sa libert. Le mal-tre risque toujours de surgir, sinon de s'approfondir, lorsque le bien-tre est promu en unique et ultime vrit. NOTES 1 [1] M. Proust, la recherche du temps perdu, t. II : l'ombre des jeunes filles en fleur, 1918, rd. Gallimard, coll. Folio , 1988.
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7 [7] A.M. Sohn, Entre-deux-guerres, les rles fminins en France et en Angleterre , in G. Duby et M. Perrot, Histoire des femmes en Occident, Plon, 1992.
9 [9] H. de Montherlant, Coups de soleil (crit entre 1925 et 1930), 1950, rd. Gallimard, 1976.
12 [12] P. Richer, Morphologie, la femme, t. III : Nouvelle anatomie artistique du corps humain, Plon, 1920.
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REFERENCES
Ce texte est une version actualise de l'article Annes folles : le corps mtamorphos publi dans Sciences Humaines, n 162, juillet 2005.
Georges Vigarello
Professeur l'universit Paris-V, directeur d'tudes l'EHESS, membre de l'Institut universitaire de France, il a rcemment dirig le premier volume d'une trilogie, Histoire du corps, Seuil, 2005, et publi Histoire de la beaut. Le corps et l'art de s'embellir de la Renaissance nos jours, Seuil, 2005, dont cet article est issu
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esprant en obtenir les sensations recherches). Mais des filles ont galement des souvenirs de contacts charnels assez chauds, pas forcment avec des petits copains mais avec des garons de la famille. Karima, 39 ans, directrice artistique de presse, se souvient d'avoir eu vers 8 ou 9 ans des sensations de chaleur dans le bas-ventre en jouant au docteur avec son petit frre : On s'enfermait dans la piaule, on se mettait tout nus et puis on se frottait. Sur le premier rapport, l'enqute ACSF (Analyse des comportements sexuels en France (1)) indique que, chez les femmes, la moyenne pour les 18-34 ans est de 18,1 ou 18,2 ans, alors qu'il est de 21,3 ans pour les 55-69 ans. Dans mon enqute, on peut entrevoir la diversit qui se cache sous ces moyennes statistiques, puisque la plus prcoce a perdu sa virginit 12 ans avec un ami de son pre g de 49 ans et qu'elle avait fortement provoqu. La moins prcoce, qui a, dit-elle, des problmes relationnels et une forte surcharge pondrale, a connu son premier homme l'ge de 33 ans dans une camionnette. Elle dit aujourd'hui : J'aurais jamais cru que j'y arriverais, mais a m'est quand mme arriv. J'avais pas trop envie mais il fallait y passer. Il tait allong sur le dos, moi je me suis mise dessus. Et alors mon psy me dit : "Pour une premire fois, c'tait pas mal parce que c'est vous qui preniez l'initiative." J'ai pu aussi recueillir des tmoignages de jeunes filles d'origine maghrbine, pour lesquelles il est impratif d'tre vierges au mariage. Nombre d'entre elles expliquent que ce n'est pas seulement pour rpondre aux exigences de leurs parents, pour lesquels l'honneur de la famille repose sur une sexualit trs encadre des femmes, mais pour elles-mmes qu'elles refusent le cot vaginal. Ce qui ne signifie pas qu'elles n'ont pas d'autres activits sexuelles, puisque certaines disent clairement pratiquer tout avec leur petit copain, sauf la pntration. Quant celles qui ont transgress, on les rencontre pour l'essentiel parmi celles qui ont commenc ou achev des tudes suprieures. Mais les relations sont loin d'tre toujours satisfaisantes, car un fort sentiment de culpabilit pse sur elles et empche parfois le plaisir d'tre au rendez-vous. Enfin celles qui ont subi un mariage traditionnel , arrang par les familles, font des rcits parfois trs durs de leur nuit de noces au cours de laquelle elles ont saign, ont eu mal et ont d s'excuter en sachant que la famille attendait avec impatience de voir le drap macul de sang. Les femmes lesbiennes ont eu, pour la majorit d'entre elles, une premire fois avec un homme et une premire fois avec une femme. Elles voquent les troubles qu'elles ressentaient, pendant l'enfance et l'adolescence, la vue de femmes, sans pour autant pouvoir mettre de mots sur ces motions, comment elles ont essay les garons dans un contexte o le couple htrosexuel tait la norme, et comment elles ont d ? douloureusement ou sans tat d'me ? se rendre l'vidence que leur avenir n'tait pas l.
inscrit pas forcment dans une histoire, qui ne signifie pas une projection dans la dure. Celles-ci sont en train d'chapper une norme sociale qui veut que les femmes doivent toujours se justifier. Tout au long des sicles, on a considr que les femmes avaient des relations sexuelles pour avoir des enfants, qu'elles taient avant tout, sinon exclusivement, des pouses et des mres. Plus rcemment, on a admis qu'elles pouvaient avoir des relations sexuelles pour avoir du plaisir mais condition d'avoir une bonne raison , et pour le moins donc, tre amoureuses ? ce qui n'est pas exig des hommes. Aujourd'hui, certaines d'entre elles sont en train de se soustraire cette pression sociale, cela apparat nettement dans quelques entretiens, ce qui n'est pas sans perturber les hommes. Pour la petite histoire, lorsque je faisais tat de cette nouvelle tendance dans l'une de ses missions, Thierry Ardisson n'a cess de rpter : Si ce n'est pas malheureux a ! Si ce n'est pas malheureux ! Sur le nombre de partenaires que les femmes peuvent avoir au cours de leur vie, l'enqute ACSF donne le chiffre de 3,3 contre 11 pour les hommes. Mais les auteurs signalent qu'ils ont plafonn 200 le nombre de partenaires dclars par les personnes interroges. Autrement dit, l'argument selon lequel les diffrences proviendraient pour une part du fait que les hommes comptent parmi leurs partenaires les prostitues, alors que celles-ci ont peu de chances d'tre interroges dans une enqute, pose problme. Car il se peut fort bien, comme les personnes enqutes taient interroges par tlphone, que des prostitues aient dclar d'autres professions et avanc un nombre de plusieurs milliers de partenaires. Or dans l'enqute ACSF, en plafonnant 200 le nombre de partenaires, on se privait de ce rquilibrage envisag pourtant dans les explications. Mme si la notion de partenaire et de client n'est pas la mme. Mais pourquoi alors l'admettre pour les hommes ? Dans la petite partie quantitative de mon enqute, j'ai pu en tout cas constater que, quand on prend en compte le pass prostitutionnel de certaines femmes, les moyennes grimpent considrablement. Les auteurs des enqutes quantitatives font aussi l'hypothse que les femmes sous-estiment le nombre de leurs partenaires alors que les hommes le surestiment. Mon enqute permet de voir les mcanismes l'uvre. De fait, les femmes comptent ceux qui ont compt et ont tendance oublier ceux qui n'ont pas eu beaucoup d'importance, mme lorsqu'il s'agissait de nettement plus qu'une aventure d'une nuit. L'une d'elles me disait, au moment o nous rcapitulions le nombre de ses amants : C'tait l'Espagne, il faisait chaud, il tait beau et blond. Le dcor tait magnifique et a a t plutt physique, sexuel, voil, du plaisir, pas de sentiment. C'est pour a que je l'avais oubli, le pauvre. a a peut-tre dur l'espace d'un mois. Les hommes, eux, comptent celles ou ceux avec lesquels cela a dur l'espace de quelques heures.
satisfait ou mal satisfait tourne autour de l'enfant : dsir d'enfant, grossesse non dsire suivie par un accouchement ou par une IVG. En rgle gnrale, le dsir d'enfant nat d'abord chez les femmes et certains hommes sont pris au dpourvu : c'tait trop tt, les circonstances ne s'y prtaient pas, ils n'taient pas prts. Parfois, quand la femme annonce qu'elle est enceinte, ils partent. Quelquefois des grossesses s'annoncent, l'insu d'un homme qui dcouvre alors que sa compagne s'apprte faire un enfant malgr lui. Au total, ce sont plutt les femmes qui expriment ce dsir d'enfant et les hommes qui se drobent. Mais la rupture peut venir de l'un ou l'autre des deux membres du couple. Ce qui apparat certain, c'est que les relations ont du mal survivre une IVG, ou parfois mme un dsir d'enfant non attendu. Il s'agit l d'une demande d'investissement non consenti qui peut sonner le glas du couple. Coluche disait : Je les aime bien les futures mamans, mais longtemps avant, quand elles prennent encore la pilule(3).
Pour ce qui concerne la grossesse par exemple, il est intressant de voir quels arguments sont mis en avant pour justifier le rejet de la pilule. Dans les milieux les plus dfavoriss, on voque encore les risques de cancer, les maux de tte, les troubles oculaires ou la prise de poids. Dans des milieux plus duqus , on estime qu'il s'agit d'un produit qui n'est pas naturel (on mange bio, donc on ne va pas ingrer un produit chimique...), qui risque de rendre strile, qui est contre-indiqu lorsque l'on fume. Deux autres arguments reviennent souvent. Des jeunes femmes, qui craignent d'tre contamines par le virus du sida, dclarent que, si elles prenaient la pilule, elles ne seraient pas sres de pouvoir alors obliger leur partenaire mettre un prservatif. La peur de la grossesse les aide se protger contre le sida. Moyennant quoi, elles font de temps autre une exception et doivent prendre la pilule du lendemain, quand elles ne se retrouvent pas enceintes. Mais une autre raison a tendance prendre le dessus. Quand la pilule a fait son apparition en France, elle a signifi pour des gnrations de femmes une libration. Elles pouvaient enfin faire l'amour sans tre menaces par la grossesse. Or nombre de jeunes femmes ne vivent plus aujourd'hui la pilule comme une libration mais comme une contrainte, un geste que l'on doit immanquablement refaire chaque jour et dont la rptition leur parat insupportable. Alors reviennent les bonnes vieilles mauvaises mthodes comme le comptage des jours et le retrait, la mthode Ogino que l'on croyait pourtant enterre depuis longtemps et qui est responsable d'un certain nombre de grossesses non dsires et vient grossir le flot des 220 000 IVG que l'on compte encore chaque anne en France.
Confiance ou capote ?
Le dficit de protection contre le sida doit tre galement soulign. On peut mettre part le cas des femmes qui dclarent qu'elles sont fidles et que leur compagnon est fidle. Mais d'autres jouent avec le feu. L'une d'elles, par exemple, a des aventures et n'utilise pas le prservatif, et en mme temps elle ne se sent pas trs concerne car ses partenaires sont plutt des hommes mrs dont elle pense qu'ils ne la mettraient pas en danger. Je pense qu' l'ge qu'on a on est grand. Le partenaire que j'aurai a quand mme conscience que je suis mre de famille et en gnral ils sont pres de famille, donc je pense qu' l'ge qu'on a, le sida, je me sens pas spcialement concerne. Moi, mon ge, je connais des mecs qui ont 40ans, on se dit, quand mme, ils te feraient pas a quoi, et puis on se rend compte que si. L'argument massue tient en quelques mots : on se fait confiance. Et les relations les plus dangereuses ne sont pas celles d'un soir au cours desquelles on se protge gnralement mais celles qui s'installent dans la dure, et deviennent une relation amoureuse. Car l, on peut abandonner le prservatif sans pour autant faire le test au pralable. Un des hommes interrogs signale qu'il existe dsormais un nouveau code quand on sent qu'une histoire va tre srieuse ; on ne se dit plus forcment d'emble : Je t'aime mais On ne met pas de capote. Quand la confiance s'instaure, il y a comme une impossibilit faire le lien entre l'amour et la mort, entre cet homme ou cette femme que l'on dsire plus que tout au monde et une menace de sropositivit. Eros et Thanatos ne font pas bon mnage dans l'esprit de nombre de personnes rencontres pour cette enqute. Et notamment des femmes qui n'ont pas encore intgr le fait que l'pidmie touche dsormais, avec une forte progression dans la priode rcente, les femmes htrosexuelles. Il faut dire qu'elles doivent souvent vaincre la rsistance Page 116
masculine utiliser un prservatif et qu'elles peuvent avoir du mal ngocier dans un moment o l'abandon est plutt la rgle. Le recours au qualitatif permet de suivre, dans leurs mandres, les cheminements des femmes dans une vie amoureuse et sexuelle qui a connu, plus que celle des hommes, de nombreux changements dans la priode rcente. Aprs tout, la contraception dite moderne n'est lgale en France que depuis 1967, l'IVG depuis 1975. Les relations sexuelles sans la contrainte de la procration sont intervenues pour les femmes de manire relativement rcente. Celles-ci se sont empares d'une libert qui bouleverse les relations hommes-femmes et dont on commence voir aujourd'hui les effets. Quand on leur donne la parole, longuement, on voit en tout cas qu'elles ont beaucoup dire et qu'elles ont besoin de dire ce que souvent elles ne peuvent confier personne dans leur entourage proche. Une femme que j'ai interroge et qui avait un temps suivi une analyse, me confiait, juste avant que nous ne nous quittions : Je vous remercie parce que c'est la premire fois que je peux raconter ma vie sans tre oblige de payer. NOTES 1 [1] A. Spira, N. Bajos et le groupe ACSF, Les Comportements sexuels en France, La Documentation franaise, 1993.
REFERENCES
Ce texte est une version actualise de l'article La vie sexuelle des femmes publi dans Sciences Humaines, n 130, aot-septembre 2002.
Janine Mossuz-Lavau
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Directrice de recherche au CNRS, membre du Cvipof/Sciences po, elle est notamment l'auteure de La Vie sexuelle en France, La Martinire, 2002.
Rowena est repartie pour les pays riches, rejoignant la masse croissante des mres des pays pauvres qui travaillent pour de longues priodes l'tranger faute d'arriver assurer les fins de mois chez elles. Elle a laiss ses enfants sa mre, a engag une nounou pour aider la maison et s'est envole pour Washington DC. Elle trouve alors un emploi en tant que nounou, pour le mme salaire qu'un mdecin dans une petite ville des Philippines. Comme Rowena, 40 % des 792 000 personnes travaillant lgalement dans l'conomie domestique aux EtatsUnis sont nes l'tranger. Comme Rowena, 70 % des migrants des Philippines sont des femmes. Mon bb : c'est ainsi que Rowena appelle Noa, la fillette tats-unienne dont elle s'occupe. Un des premiers mots de Noa a t Ena , diminutif de Rowena. Et Noa a commenc babiller en tagalog, la langue que Rowena parlait aux Philippines. Rowena rveille Noa 7 heures du matin, l'emmne au centre de loisirs, pousse sa balanoire au terrain de jeu et la dorlote avant sa sieste. Comme Rowena l'a expliqu Frank, je donne Noa ce que je ne peux pas donner mes enfants . En retour, la fillette tats-unienne donne Rowena ce qu'elle ne reoit pas chez elle. Comme le dit Rowena, elle me donne l'impression d'tre une mre . Les enfants de Rowena vivent dans une maison de quatre chambres coucher avec ses parents et douze autres membres de la famille, dont huit enfants parmi lesquels certains ont aussi des mres qui travaillent l'tranger. La figure centrale dans la vie des enfants ? la personne qu'ils appellent mama ? est en ralit leur grand-mre. Celle-ci travaille en tant qu'enseignante avec des horaires incroyablement longs ? de 7 heures du matin 9 heures du soir. En racontant son histoire Frank, Rowena en dit trs peu sur son pre, le grand-pre des enfants ; aux Philippines, les hommes ne sont pas encourags participer activement l'ducation des enfants et le pre de Rowena est peu impliqu dans la vie de ses petits-enfants. Rowena a ds lors engag Anna de la Cruz, qui arrive chaque jour 8 heures pour faire la cuisine et le mnage et prendre soin des enfants. Pendant ce temps, Anna de la Cruz laisse son fils adolescent aux soins de sa belle-mre de 80 ans. La vie de Rowena reflte une tendance mondiale d'une ampleur croissante : l'importation de soins et d'amour des pays pauvres vers les pays riches. Depuis un certain temps, des professionnels hautement qualifis quittent les pays pauvres, avec leurs hpitaux mal quips, leurs coles indigentes, leurs banques archaques et leur manque de perspectives professionnelles, pour les pays riches, qui leur offrent des possibilits de travail plus intressantes et mieux rmunres. Alors que les nations riches deviennent toujours plus riches et que les nations pauvres deviennent toujours plus pauvres, ce flux sens unique de capacits et de comptences ne cesse de creuser l'cart entre les uns et les autres. Mais cette fuite des cerveaux (brain drain) s'ajoute actuellement une tendance parallle, moins visible et pourtant lourde de consquences. Les femmes, qui prennent gnralement soin des jeunes, des personnes ges et des malades dans leurs propres pays pauvres, se dplacent pour prendre soin des jeunes, des personnes ges et des malades dans les pays riches, que ce soit comme domestiques, comme nounous ou comme aides-soignantes : c'est la fuite du care (care drain). Quels que soient les arrangements que prennent ces mres pour leurs enfants, la plupart d'entre elles ressentent toutefois douloureusement la sparation, exprimant leur culpabilit et leurs remords aux chercheurs et chercheuses qui les interviewent. Dans un entretien avec Rhacel Parreas, Vicky Diaz, une enseignante diplme qui a laiss cinq enfants aux Philippines, dit : La seule chose que tu peux faire, c'est de donner tout ton amour l'enfant (dont tu dois t'occuper). En l'absence de mes enfants, le mieux que je pouvais faire tait de Page 119
donner tout mon amour cet enfant (2). De cette manire, elle participe malgr elle une opration mondiale de transplantation des affects. Si ces mres souffrent, leurs enfants souffrent d'autant plus. Et ils sont nombreux. On estime que 30 % des enfants philippins ? quelque 8 millions ? vivent dans des mnages o au moins un parent est parti l'tranger. On trouve des enfants dans la mme situation en Afrique, en Inde, au Sri Lanka, en Amrique latine et dans l'ex-Union sovitique. Comment ces enfants se portent-ils ? Pas trs bien, selon une recherche du Centre de migration Scalabrini de Manille, conduite auprs de plus de 700 enfants en 1996. Compars leurs camarades de classe, les enfants des travailleurs migrants tombent plus souvent malades ; ils sont plus souvent colriques, confus et apathiques ; et leurs rsultats scolaires sont particulirement faibles. D'autres tudes sur cette population rvlent une augmentation de la dlinquance et du suicide infantile (3). Lorsqu'on demande ces enfants s'ils aimeraient une fois devenus grands galement migrer et laisser leurs propres enfants entre les mains d'autres personnes, tous rpondent par la ngative. Si l'on compare les carences affectives dont souffrent ces enfants avec la profusion d'amour dont bnficient les enfants des pays riches, l'on prouve un certain sentiment d'injustice. Dans sa recherche sur les femmes de couleur employes comme travailleuses domestiques, Sau-Ling Wong affirme que le temps et l'nergie que ces travailleuses vouent leurs employeurs sont dtourns de leurs propres enfants (4). Il n'y a toutefois pas que le temps et l'nergie qui sont en cause : il y a aussi l'amour. En ce sens, nous pouvons parler de l'amour comme d'une ressource inquitablement distribue ? une ressource qu'on extrait d'un endroit au profit d'un autre. On peut comprendre que les parents des pays riches soient heureux que les nounous redirigent leur amour de la sorte et qu'ils les encouragent mme le faire. L'amour de la nounou envers leurs enfants est peru par certains employeurs comme un produit naturel de la culture du tiers-monde , qui serait plus riche sur le plan affectif, caractrise par des liens familiaux chaleureux, une vie communautaire forte et une longue tradition de dvouement maternel. En engageant une nounou, beaucoup de personnes esprent implicitement importer la culture indigne d'un pays pauvre, afin de combler les manques en matire de soins et d'affection dans leur propre pays riche. Lorsqu'on lui demande pourquoi le rapport des mres anglo-saxonnes aux enfants est si diffrent de celui des femmes des Philippines, la directrice de la crche met l'hypothse suivante : Les femmes des Philippines sont leves dans un environnement plus dcontract et plus affectueux. Elles ne sont pas aussi riches que nous, mais elles ne sont pas si presses par le temps, si matrialistes, si anxieuses. Elles ont une culture plus aimante, plus oriente sur la famille. Une mre, avocate tats-unienne, exprime un point de vue similaire : Carmen adore tout simplement mon fils. Elle ne s'inquite pas de savoir s'il apprend son alphabet, ou s'il ira dans une bonne cole maternelle. Elle a simplement du plaisir avec lui. Et en fait, avec des parents anxieux et surmens comme nous, c'est vraiment ce dont Thomas a besoin. J'aime mon fils plus que n'importe qui au monde. Mais les choses tant ce qu'elles sont, Carmen lui fait plus de bien que moi.
Les nounous des Philippines que j'ai interviewes en Californie parlent trs diffremment de l'amour qui les lie aux enfants dont elles ont la charge. Pour elles, cet amour n'est pas un produit d'importation en provenance d'heureuses contres rurales ; il se dveloppe en partie sur les ctes tats-uniennes, sous l'influence de l'idologie nord-amricaine du lien affectif mre-enfant. Il est renforc par la profonde solitude de ces femmes ainsi que par l'intense nostalgie qu'elles prouvent l'gard de leurs propres enfants. Si l'amour est une ressource prcieuse, il n'est pas simplement extrait des pays pauvres et rimplant dans les pays riches ; il doit plutt son existence mme une alchimie culturelle particulire qui se produit dans le pays dans lequel il est import. Pour Maria Gutierrez, qui s'occupe du bb de 8 mois de deux personnes fortement impliques dans leur vie professionnelle (une avocate et un mdecin, ns aux Philippines mais habitant actuellement San Jose, en Californie), ce sont la solitude et les longues heures de travail qui alimentent son amour pour l'enfant de ses employeurs. J'aime Ana plus que mes propres deux enfants. Oui, plus ! C'est trange, je le sais. Mais j'ai le temps d'tre avec elle. Je suis paye. Je suis seule ici. Je travaille dix heures par jour, avec un jour de cong. Je ne connais personne dans le quartier. Alors cette enfant me donne ce dont j'ai besoin. Bien plus, elle est mme d'apporter l'enfant de ses employeurs une attention et des soins diffrents de ceux qu'elle pourrait donner ses propres enfants. Je suis plus patiente, explique-t-elle, plus dtendue. Je place l'enfant en priorit. Mes enfants, je les traitais comme ma mre me traitait. (...) Ma mre a grandi dans une famille de paysans. C'tait une vie difficile. Elle n'tait pas chaleureuse avec moi. Elle ne me touchait pas et ne me disait pas qu'elle m'aimait. Elle ne pensait pas qu'elle devait faire a. Elle avait perdu quatre bbs avant ma naissance ? deux la suite d'une fausse couche et deux qui sont morts quand ils taient encore des bbs. Je crois qu'elle craignait de m'aimer quand j'tais bb car elle pensait que je pourrais aussi mourir. Ensuite, elle m'a fait travailler en tant que "petite mre" pour prendre soin de mes quatre soeurs et frres cadets. Je n'avais pas de temps pour jouer. Par chance, une femme plus ge qui vivait ct de chez elle l'a prise en affection, lui donnant souvent manger et l'accueillant mme pour la nuit lorsqu'elle tait malade. Elle avait t, d'une certaine faon, adopte informellement ? une pratique qu'elle dit courante aux Philippines, la campagne et mme dans certaines villes, pendant les annes 1960 et 1970. D'une certaine manire, Maria a vcu une enfance prmoderne, marque par une mortalit infantile leve, le travail des enfants et l'absence de sentimentalit, inscrite dans une culture qui faisait une large place l'engagement familial et au soutien communautaire. Ce qui rappelle la situation de la France du xve sicle, telle que dcrite par Philippe Aris dans L'Enfant et la Vie familiale sous l'Ancien Rgime, o il n'y avait pas encore de romantisation de l'enfant et d'idologie bourgeoise de la maternit intensive (5). L'engagement comptait beaucoup plus que les sentiments.
dit en retour. C'est trange, mais je crois que j'ai appris que c'tait OK de dire a depuis que je vis aux Etats-Unis. L'histoire de Maria soulve un paradoxe. D'une part, le monde riche extrait de l'amour du monde pauvre. Mais ce qui est extrait est en partie produit ou assembl ici : le temps libre, l'argent, l'idologie de la relation parents-enfants, la solitude des mres migrantes et l'intense nostalgie qu'elles prouvent l'gard de leurs propres enfants. Dans le cas de Maria, son enfance prmoderne aux Philippines, l'idologie postmoderne de l'amour maternel et de l'enfance qui rgne aux Etats-Unis, la solitude de l'immigre s'allient pour faonner l'amour qu'elle donne l'enfant de ses employeurs. Cet amour est aussi un produit de la disponibilit des nounous, qui sont ici dlivres des contraintes temporelles et de l'anxit relative la scolarisation des enfants que les parents ressentent en revanche dans leur propre pays ; l o n'existe aucun filet de protection sociale, l o l'on ne peut compter ni sur le soutien d'une structure tatique, ni sur celui de la communaut, ni sur celui des liens conjugaux, enfants et parents ne peuvent s'en sortir que grce au travail de ces derniers. Ainsi, l'amour que Maria donne en tant que nounou n'est pas atteint par les effets dstabilisateurs du nouveau capitalisme tats-unien. Si tout cela est vrai ? si l'amour de la nounou est effectivement au moins partiellement produit par les conditions dans lesquelles il est donn ?, peut-on dire que l'amour de Maria pour une enfant d'un pays riche est vritablement extrait de ses propres enfants dans un pays pauvre ? Oui, car sa prsence quotidienne a t enleve et avec elle l'expression quotidienne de son amour. C'est, bien sr, la nounou elle-mme qui effectue l'extraction. Toujours est-il que si ses enfants souffrent du manque de son affection, elle souffre avec eux. Cette souffrance constitue la livre de chair (pound of flesh) prleve sur elle et sur eux par la globalisation. Etrangement, dans les pays riches, la souffrance des migrantes et de leurs enfants est rarement visible pour les bnficiaires de l'amour des nounous. La mre de Noa focalise son attention sur la relation de sa fille avec Rowena. La mre d'Ana concentre son attention sur la relation de sa fille avec Maria. Rowena aime Noa, Maria aime Ana. Elles ne voient pas plus loin. L'amour de la nounou est une chose en soi. La notion d'extraction des ressources du Sud pour enrichir le Nord n'est pas nouvelle. Elle remonte l'imprialisme et cela dans sa forme la plus littrale : l'extraction, au XIXe sicle, de l'or, de l'ivoire et du caoutchouc des pays pauvres. Cette forme d'imprialisme ouvertement coercitive et androcentre, qui persiste aujourd'hui, s'est toujours accompagne d'une forme plus discrte o les femmes jouaient un rle central. Aujourd'hui, alors que l'amour et le care deviennent le nouvel or , les femmes occupent une place de plus en plus importante dans l'histoire. Dans les deux cas, que ce soit travers la mort ou le dplacement de leurs parents, les enfants des pays pauvres en payent le prix. En ce sens, la migration ne cre pas un fardeau pour l'homme blanc mais bien, travers une srie de liens invisibles, un fardeau pour l'enfant de couleur. NOTES 1
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[1] Les informations sur Rowena Bautista sont tires de l'article de R. Frank, High-paying nanny positions puncture fabric of family life in developing nations , Wall Street Journal, 18 dcembre 2001. Tous les entretiens dont l'origine n'est pas spcifie furent mens par l'auteure. Voir galement A.R. Hochschild, The nanny chain , American Prospect, 3 janvier 2000. La thse de doctorat de Rhacel Parreas sur la mondialisation de la mre est l'origine de la rflexion de l'auteure sur le sujet. Voir notamment R. Parreas, Global Servants, Stanford University Press, 2001.
2 [2] R. Parreas, The global servants : (Im)migrant Filipina domestic workers in Rome and Los Angeles , thse, Department of Ethnic Studies, universit de Californie, Berkeley, 1999.
3 [3] R. Frank, High-paying nanny positions puncture fabric of family life in developing nations , Wall Street Journal, 18 dcembre 2001.
4 [4] S.-L. Wong, Diverted mothering: Representations of caregivers of color in the age of multiculturalism , in E.N. Glenn, G. Chang et L.R. Forcey (dir.), Mothering: Ideology, experience and agency, Routledge, 1994.
5 [5] P. Aris, L'Enfant et la Vie familiale sous l'Ancien Rgime, 1960, rd. Seuil, coll. Points , 1975.
REFERENCES
Ce texte est une version abrge de l'article Le nouvel or du monde : la mondialisation de l'amour maternel , publi dans Sciences Humaines, n 161, juin 2005. Le texte original a t publi en anglais sous le titre Love and gold dans un ouvrage dirig par Arlie R. Hochschild et Barbara Ehrenreich, intitul Global Woman: Nannies, maids, and sex workers in the new economy, Metropolitan Books, 2003. Traduit de l'anglais par Laurence Bachmann, Page 123
il a t publi pour la premire fois en franais par la revue Nouvelles Questions fministes, vol. XXIII, n 3, 2004 ; site Internet : www2.unil.ch/liege/nqf/
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Maternit en rvolutions
Catherine Halpern Avec l'mancipation des femmes, la contraception et l'volution des moeurs, la maternit n'est plus un destin mais un choix. Les progrs scientifiques bouleversent aujourd'hui la ralit biologique de la maternit. Est-on mre par l'ovule, par l'accouchement, par la volont ? Une question laquelle la socit n'a pas fini de rpondre. Quoi de plus naturel pour une femme que d'tre mre ? Sans doute, mais la maternit n'est pas pour autant une donne immuable et intemporelle. C'est ce que note avec force Yvonne Knibiehler, pionnire de l'histoire de la maternit : La fonction maternelle chez les humains n'a rien de naturel ; elle est toujours et partout une construction sociale, dfinie et organise par des normes, selon les besoins d'une population donne une poque donne de son histoire [1]. Et l'histoire prcisment semble s'tre emballe tant les mutations touchant la famille et les femmes ont t importantes. Mais ont-elles pour autant boulevers l'identit et la fonction maternelle ?
cette valorisation de la mre ne remet gure en cause leur subordination vis--vis des hommes. Pour des changements plus radicaux de la condition des mres, il faut attendre la fin du XIXe et surtout le XXe sicle. Les fministes dans de nombreux pays europens militent alors pour que l'Etat reconnaisse la maternit comme une fonction sociale part entire. Le travail fminin avait fait preuve de son efficacit et de son utilit pendant la Premire Guerre mondiale, mais la politique nataliste qui domine l'entre-deux-guerres ramne les femmes au foyer et leur devoir sacr : engendrer, nourrir et lever de vigoureux citoyens. Une ribambelle de mesures dans les annes 1920 et 1930 concrtisent alors la reconnaissance par l'Etat de la fonction maternelle : fte des Mres (1926), assurance maternit (1928), allocations familiales (1932), allocation de la mre au foyer (1938)... La glorification par le rgime de Vichy de la figure de la mre, seul horizon digne pour la femme, n'est en cela pas une rupture mais l'apoge de cette politique nataliste. Amer revers : la reconnaissance des mres a sans doute retard la reconnaissance des droits civils et politiques des Franaises qui ne voteront pour la premire fois qu'en 1945. On comprend mieux ds lors le virage emprunt par la seconde vague du fminisme qui dferle sur les annes 1970. Ds 1949, dans Le Deuxime Sexe, Simone de Beauvoir dnonait la mythologie de la maternit, dfendait l'avortement libre et voyait dans la fonction maternelle une alination. Pour les femmes avides de libert, la maternit ne doit en tout cas plus tre une obligation. Grce l'accs la contraception mdicale en 1967 et la libralisation de l'avortement en 1975 acquise au prix d'pres luttes, le slogan Un enfant si je veux quand je veux devient une ralit. La maternit contrainte laisse place au dsir d'enfant et ouvre une vritable rvolution de la parent. Car travers cette rappropriation de la maternit, les femmes renversent le rapport de force qui prdominait jusqu'alors. Les mres n'existent plus maintenant l'ombre des pres, c'est au contraire les hommes qui deviennent tributaires de la volont des femmes pour accder la paternit. Les bouleversements que connat la famille partir des annes 1970 accentuent le phnomne : avec l'accroissement du nombre de divorces mais aussi des naissances hors mariage, les familles monoparentales o la mre vit seule avec ses enfants sont de plus en plus nombreuses. A 85 %, ce sont en effet les mres qui obtiennent la garde des enfants aprs un divorce (contre 10 % pour les pres). Aujourd'hui, comme le note Grard Neyrand, ce qui pose problme, c'est la perspective d'une monoparentalisation maternelle la sparation conjugale lie l'essentialisation du lien biologique maternel (4) .
prminence du biologique pour tablir la filiation aujourd'hui. La juriste y voit une tendance rcente valide par la rforme dans les annes 1970 du Code civil de 1804. Avec le Code civil de 1804, les enfants ne naissaient pas du ventre de la mre mais du mariage. Et c'tait prcisment l, selon elle, toute la beaut de ce cadre institutionnel (par ailleurs bien contraignant puisqu'il lsait les enfants ns hors mariage) : il fondait les filiations non sur la nature mais sur les volonts.
Cherchez la mre
Pour M. Iacub, depuis les annes 1970, une nouvelle hirarchie s'est mise en place : autrefois, il y avait les filiations lgitimes et illgitimes, dsormais il y aurait les vraies filiations , celles qui se fondent sur le corps, et les fausses filiations, comme les filiations adoptives, qui elles ne reposent que sur la volont. On pourrait rtorquer que l'institution bien franaise de l'accouchement sous X constitue une srieuse limite la dfinition de la maternit par l'accouchement. En effet, l'accouchement sous X, introduit par la loi du 8 janvier 1993 dans le Code civil permet une femme, aprs un dlai de deux mois (o elle peut encore reconnatre l'enfant), d'abolir le lien de filiation qui l'unit celui ou celle qu'elle a mis(e) au monde. Vritable fiction juridique, l'accouchement sous X fait comme si l'accouchement n'avait pas eu lieu. Non seulement l'identit de la femme est tenue secrte mais aucun lien de filiation ne pourra tre tabli entre elle et l'enfant qu'elle a fait natre. Mais l'accouchement sous X est lui-mme menac, selon M. Iacub, travers la loi du 22 janvier 2002 qui permet d'entamer des procdures pour retrouver l'enfant que le pre souhaiterait reconnatre. Plus encore, l'accouchement sous X est mis en cause par le mouvement des militants des origines, qui exige le droit pour tout enfant de connatre sa vraie filiation, entendez sa filiation biologique. Ce faisant, selon M. Iacub, c'est l'adoption plnire elle-mme qui risque d'tre ainsi remise en cause. A l're de l'aide mdicale la procration, dfinir la mre par l'accouchement est de toute faon devenu problmatique. Une femme peut en effet, grce la fcondation in vitro (FIV), porter un ftus rsultant de la fcondation de l'ovule d'une donneuse. On peut donc dans ce cas distinguer deux mres biologiques quoique dans un sens diffrent : celle qui a donn ses gnes et celle qui a accouch. Dans le cas o la femme qui dsire un enfant ne peut le porter, par exemple parce qu'elle est prive d'utrus, une mre porteuse peut fournir alors la matrice. Cette pratique, interdite en France, est autorise des degrs divers dans d'autres pays ? par exemple dans certains Etats des Etats-Unis, au Brsil ou en Isral. Ces maternits pour autrui font exploser l'image de la mre. Dans certains cas, on peut en effet distinguer trois mres : celle qui a le dsir d'enfant, celle qui apporte l'ovule et celle qui porte le ftus et accouche. Dans la lgislation californienne ou isralienne, est considre comme mre de plein droit la mre commanditaire, celle qui a voulu tre mre. La maternit est alors rattache non un principe corporel mais une relation morale : la volont. Que l'on soit pour ou contre la maternit pour autrui, les innovations technologiques et juridiques qui l'ont rendue possible obligent donc rinterroger l'essence de la maternit qui n'est plus une simple vidence. La prospective permet d'aller plus loin encore dans ce questionnement. Dans un rcent ouvrage, L'Utrus artificiel (6), le biologiste Henri Atlan montre que la prochaine tape des bouleversements introduits par le progrs scientifique sera sans doute l'ectogense, c'est--dire la gestation en dehors du corps humain. L'utrus artificiel ne serait pas une chimre mais pourrait voir le jour dans un dlai de cinquante cent ans. Au dpart, on peut supposer qu'il servira sauver les embryons d'avortements spontans de la mme manire qu'on sauve aujourd'hui les grands prmaturs. Mais ensuite ? On peut bon droit penser qu'une part non Page 127
ngligeable des femmes voudra utiliser cette technique pour chapper aux servitudes de la grossesse et de l'accouchement. L'ectogense pourrait se gnraliser et s'inscrirait alors dans le droit des femmes disposer de leur corps. Cette perspective donne le vertige : la proximit physique entre l'enfant et sa mre durant la grossesse appartiendrait au pass. En ce sens, la maternit ressemblerait fort une paternit. Et les hommes et les femmes d'tre enfin gaux face la fonction de reproduction.
2 [2] E. Badinter, L'Amour en plus. Histoire de l'amour maternel (XVIIe-XVIIIe sicle), Flammarion, coll. Champs , 1980.
3 [3] Voir. par exemple Y. Knibiehler, Histoire des mres et de la maternit en Occident, Puf, coll. Que sais-je ? , 2002.
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[4] G. Neyrand, La reconfiguration contemporaine de la maternit , in Y. Knibiehler et G. Neyrand (dir.), Maternit et parentalit, ENSP, 2004.
5 [5] M. Iacub, L'Empire du ventre. Pour une autre histoire de la maternit, Fayard, 2004.
7 [7] M. Ferrand, Du droit des pres aux pouvoirs des mres , in J. Laufer, C. Marry et M. Maruani (dir.), Masculin-fminin : questions pour les sciences de l'homme, Puf, 2001.
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l'panouissement sexuel et l'investissement professionnel, sans pour autant faire perdre la maternit son caractre dterminant. En librant les femmes de l'angoisse de la grossesse non souhaite et en permettant une dissociation totale entre l'acte sexuel et la procration, la contraception moderne reprsente une vritable rvolution dans la manire dont les femmes peuvent envisager de vivre leur sexualit, galit avec les hommes. La disparition du spectre des grossesses non dsires a profondment modifi les scnarios sexuels, favorisant la prise en compte du plaisir et du dsir fminins. L'volution des pratiques et reprsentations sexuelles rend compte de l'ampleur et de la nature des transformations. Qu'il s'agisse du nombre de partenaires, des pratiques sexuelles, de l'infidlit ou bien encore de l'orgasme et de la satisfaction sexuelle, alors que les dclarations des hommes montrent d'infimes changements entre 1970 et 1992, les rponses des femmes attestent du chemin parcouru (3). Tout semble aller dans le sens d'une sexualit fminine plus diversifie et davantage loigne de sa seule finalit reproductive. Ainsi, la proportion de femmes qui n'ont qu'un seul partenaire au cours de leur vie passe de 48 % 27 % ; celle des femmes ayant des pratiques bucco-gnitales de 55 75 %. Par ailleurs, si la proportion d'hommes qui se dclarent trs satisfaits de leur vie sexuelle ne s'accrot que de 41 % 47 %, cette proportion double chez les femmes, passant de 26 % 51 %. Toutefois demeure encore un certain clivage entre une sexualit masculine axe sur le dsir et une sexualit fminine axe sur l'affectivit (4), l'initiative du rapport sexuel restant, aujourd'hui comme il y a vingt ans, une prrogative de l'homme. Avant les annes 1960, les jeunes femmes travaillaient la fin de leur scolarit pour s'arrter lors du mariage et des naissances (5). Le temps d'lever deux ou trois enfants, elles reprenaient ventuellement le chemin de l'usine ou du bureau. C'est une tout autre configuration qui prside aujourd'hui : celle du cumul entre maternit et travail (6). Mais si l'innovation que reprsente la contraception a pu se rvler un facteur extrmement positif pour que les femmes puissent se faire une certaine place dans la sphre productive, notamment en investissant dans une carrire avant de penser constituer une famille, cette capacit de programmation n'a eu qu'un impact limit sur les ingalits professionnelles de genre, qu'il s'agisse des salaires, de la prcarit de l'emploi, du chmage ou du temps partiel impos. D'autant qu'aux yeux d'un employeur, une jeune femme dynamique et employe modle peut toujours cacher une future mre... Mais c'est surtout parce que la possibilit d'articuler la programmation des naissances et la rpartition du temps professionnel tout au long de la carrire, en fonction de l'ge des enfants, n'a t pense que pour les mres, et jamais pour les pres, qu'elle n'a pu avoir qu'une efficacit limite dans les trajectoires fminines. Car la capacit de mener de front activit professionnelle et maternit ne se rduit pas la dcision procrative. Elle dpend essentiellement de la manire dont peuvent tre prises en charge, passs la grossesse et l'accouchement, les tches matrielles de l'levage des enfants. Les femmes ayant un emploi stable et bien rmunr peuvent, grce l'Aged (allocation de garde d'enfant domicile) ou aux crches, s'investir professionnellement en confiant leur enfant du personnel rmunr. Celles qui sont en difficult sur le march du travail se replieront au contraire sur un dsinvestissement professionnel, partiel ou total, comme celui que leur offre l'APE (allocation parentale d'ducation) qui risque, de choix ponctuel, de se prenniser dans une inactivit non volontaire, le retour l'emploi devenant de plus en plus difficile. En dfinitive, bien qu'elle soit souvent prsente comme rsultant de ngociations de couple, la libert de procration, en assignant individuellement aux femmes la Page 131
gestion des charges qui dcoulent de la maternit, a permis d'luder la question collective de l'impact de la parentalit sur les discriminations sexues sur le march du travail, renvoyant ainsi plus tard l'objectif d'une relle galit entre les hommes et les femmes.
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NOTES 1 [1] E. Badinter, Fausse route, Odile Jacob, 2003, et M. Iacub, Le crime tait presque sexuel et autres essais de casuistique juridique, Epel, 2002.
2 [2] N. Bajos et M. Ferrand, De la contraception l'avortement. Sociologie des grossesses non prvues, Inserm, 2002.
3 [3] M. Bozon, H. Leridon, B. Riandey et le groupe ACSF, Les comportements sexuels en France : d'un rapport l'autre , Population et socits, n 276, fvrier 1993.
4 [4] M. Bozon, Amour, dsir, dure. Cycle de la sexualit conjugale et rapports entre hommes et femmes , in collectif, La Sexualit aux temps du sida, Puf, 1998,
5 [5] F. Battagliola, Histoire du travail des femmes, nouv. d. La Dcouverte, coll. Repres , 2004.
6 [6] Le taux d'activit fminine qui progresse le plus est celui des femmes de 25-49 ans, mres de deux enfants, qui passe de 26 % en 1962 76 % en 2002.
7 [7] A.-M. Devreux et G. Frinking, Les pratiques masculines dans le travail domestique : une comparaison franco-nerlandaise , rapport CSU/CNRS et WORC/universit de Tilburg, 2001. Page 133
8 [8] D. Mda, Le Temps des femmes. Pour un nouveau partage des rles, Flammarion, 2001.
9 [9] F. Hritier, Masculin/Fminin, t. I, La Pense de la diffrence, et t. II, Dissoudre la hirarchie, Odile Jacob, 1996 et 2002. REFERENCES Ce texte a t publi dans Sciences Humaines, hors-srie, n 50, septembre-octobre 2004.
Michle Ferrand
Sociologue (CNRS/Ined), elle a notamment publi Fminin, masculin, La Dcouverte, coll. Repres , 2004, et dirig, avec Nathalie Bajos, La contraception, levier rel ou symbolique de la domination masculine ? , Sciences sociales et sant, vol. XXII, n 3, septembre 2004.
rsulteraient-elles pas de la tension entre la carrire idale du chercheur et le dsir d'tre mre ? Chercheuse ou mre d'abord ? Dommage qu'il faille choisir. NOTES 1 [1] C. Marry et I. Jonas, Chercheuses entre deux passions. L'exemple des biologistes , Travail, genre et socit, n 14, novembre 2005. Catherine Halpern
Chronologie
1804 Le Code civil napolonien efface les quelques dispositions prises en 1792 sur le droit au divorce et restaure l'incapacit civile des femmes maries. 1881 Enseignement primaire obligatoire pour les filles comme pour les garons. 1886 Rtablissement du droit au divorce. 1907 Les femmes maries peuvent percevoir leur salaire. 1920 Interdiction de diffuser des informations sur la contraception ; criminalisation de l'avortement. 1924 Unification des programmes du baccalaurat masculin et fminin. 1936 Trois femmes sont nommes sous-secrtaires d'Etat, sans droit de vote.
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1938 La rforme du Code civil de 1804 supprime l'incapacit civile de la femme marie. 1942 Lois du rgime de Vichy (avec notamment une rpression accrue de l'avortement y compris par la peine de mort). 1944 Droit de vote pour les femmes. 1946 Le principe de l'galit absolue entre hommes et femmes est inscrit dans la Constitution de la IVe Rpublique. 1965 Le mari n'est plus le chef de famille . La femme peut exercer une profession et ouvrir un compte bancaire sans l'autorisation du mari. 1967 La loi Neuwirth autorise la vente de contraceptifs. 1968 Gnralisation de la mixit dans l'enseignement. 1970 La notion d' autorit parentale est substitue celle d' autorit paternelle du Code civil. 1972 Principe travail gal, salaire gal . 1975 La loi Veil autorise l'Interruption volontaire de grossesse (IVG) sous certaines conditions. 1975 Instauration du divorce par consentement mutuel . 1980 Le viol est qualifi de crime par la loi. Page 136
1983 Lois Roudy sur l'galit professionnelle hommes/femmes. 1984 L'galit des conjoints est tendue la gestion des biens de la famille. 1986 Allocation de garde d'enfant domicile. 1986/1998 Circulaire sur la fminisation des noms de mtiers. 1987 L'autorit parentale devient conjointe , que les parents soient maris ou non. 1990 Aides accordes pour l'emploi d'une assistante maternelle domicile. 1992 La loi pnalise les violences conjugales et le harclement sexuel sur le lieu de travail. 1993 La loi autorise les tests de recherche de paternit, scientifiquement et juridiquement valids. 2000 Loi sur la parit (en 2002, 12,3 % de femmes l'Assemble nationale). 2001 Le nom de famille des enfants peut tre celui du pre, celui de la mre ou les deux accols.
Aprs la saigne de la Premire Guerre mondiale, la loi de 1920 interdit toute propagande anticonceptionnelle et la provocation de l'avortement . Les prservatifs masculins et fminins (diaphragmes), qui circulaient depuis la fin du XIXe sicle, sont interdits. En 1923, un arrt qualifie l'avortement de dlit pour que les tribunaux fassent preuve de plus d'intransigeance. Ces lois sont qualifies de sclrates par des fministes et des nomalthusiens. ? 1942 : l'avortement, crime contre la sret de l'tat La rpression de l'avortement, qui se pratique de manire clandestine, s'accentue sous le rgime de Vichy. Une avorteuse est guillotine en 1943, une infirmire condamne vingt ans de travaux forcs... ? Annes 1950-1960 : pilules clandestines Les premires pilules contraceptives circulent dans les annes 1960, prescrites pour soulager les rgles douloureuses, ou lutter contre l'acn... Des mouvements militants (Mouvement pour la maternit heureuse, Planning familial partir de 1960) apparaissent. ? 1967 : autorisation de la contraception Le dput Lucien Neuwirth dpose un projet de loi pour autoriser la contraception. La loi vote comporte encore un grand nombre de limitations : - interdiction de faire de la publicit pour les mthodes contraceptives ; - les mineures (moins de 21 ans l'poque) doivent avoir l'autorisation parentale. Les dcrets d'application ne sont publis qu'en 1969 et 1972. En 1975, Simone Veil, ministre de la Sant, fera voter un texte supprimant l'autorisation parentale pour les mineures, et instituant le remboursement de la pilule par la Scurit sociale. ? 5 avril 1971 : Le manifeste des 343 salopes Ainsi baptis par l'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, et repris par les signataires ellesmmes, Le Nouvel Observateur publie un manifeste sign par 343 femmes connues qui dclarent avoir avort (Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, Catherine Deneuve, MarieFrance Pisier, Franoise Sagan...). Ce texte fait l'effet d'une petite bombe dans la socit franaise. ? 1972 : procs de Bobigny L'avocate Gisle Halimi dfend une jeune fille de 17 ans accuse d'avoir avort. Le procs se termine par un acquittement. Page 138
Une victoire pour les dfenseurs de la libration de l'avortement. ? 1973 : manifeste de 331 mdecins Ils se dclarent pour la libert de l'avortement. Fondation du Mlac : Mouvement pour la libert de l'avortement et de la contraception. ? 1975 : loi sur l'avortement Simone Veil, ministre de la Sant sous le septennat Giscard d'Estaing, parvient faire voter la loi autorisant l'interruption volontaire de grossesse. La loi est dfinitivement adopte en 1979. Le remboursement par la Scurit sociale est vot en 1982. En 2001, la loi permet l'IVG jusqu' 12 semaines au lieu de 10 auparavant. ? 2004 : IVG par mdicaments, autorise par la loi.
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Un phnomne culturel
Deux grands schmas de violence conjugale ont pu tre mis en vidence dans les pays industrialiss : d'une part, une forme de violence croissante et grave, caractrise par de multiples formes de violence, d'actes visant terroriser et de menaces, et par un comportement de plus en plus possessif et autoritaire de la part de l'agresseur . D'autre part, ce que l'on appelle la violence conjugale courante , dfinie comme une forme plus modre de violence relationnelle, o l'exaspration et la colre continues dgnrent parfois Page 140
en agression physique . Le rapport de l'OMS prcise que mme si les femmes, du moins dans les pays industriels dvelopps, participent la violence conjugale courante, il n'y a gure d'indications qu'elles soumettent les hommes aux violences graves du premier type : les formes et les motifs de leurs agressions seraient diffrents, les femmes paraissant la fois moins dangereuses et plus souvent motives par des situations de lgitime dfense. Cette violence conjugale s'alimente plusieurs sources, commencer par la culture. Certaines socits traditionnelles la tolrent, en effet, et la justifient au nom d'une stricte rpartition des rles sexus et d'une certaine image de l'honneur et de la virilit. L'auteur d'une tude effectue au Pakistan explique ainsi que battre son pouse pour la corriger ou la punir se justifie d'un point de vue culturel et religieux... Parce que les hommes sont considrs comme les propritaires de leur pouse, ils doivent leur montrer qui est le matre, afin de dcourager des transgressions futures . Cet ancrage culturel est tenace, nombreux en effet sont les tmoignages de femmes qui acceptent l'ide que les hommes ont le droit de battre leur pouse. Certaines socits considrent encore que la violence envers les femmes n'est donc pas forcment un mal en soi, mais qu'elle peut tre selon les circonstances et ses degrs d'expression, juste , injuste et plus ou moins acceptable. Quid du rle de la femme, dans cette dynamique mortifre des relations intimes ? La plupart des femmes maltraites adopteraient des stratgies actives pour renforcer leur scurit et celle de leurs enfants. La rsistance, la fuite, la soumission seraient, en fait, autant de stratagmes penss pour survivre et se protger tout en protgeant ses enfants. L'apparente passivit des femmes battues n'en est pas... Mais comment expliquer la difficult qu'ont la plupart d'entre elles mettre fin la relation (six ans en moyenne) ? Les chercheurs ont identifi des obstacles qui s'opposent la rupture, comme la peur de reprsailles, l'absence d'aide conomique, l'inquitude pour les enfants, la dpendance affective, le manque de soutien de la part de la famille et des amis, l'espoir constant que l'homme va changer. Les femmes sont aussi conscientes du fait que sortir d'une relation violente n'est pas toujours une garantie de scurit, la violence pouvant continuer, voire s'amplifier aprs la rupture... En Australie, au Canada et aux Etats-Unis, une proportion importante d'homicides commis par des partenaires intimes o la victime est une femme se produirait autour du moment o celle-ci essaie de quitter un partenaire violent. Mais la violence conjugale est universelle, et au-del de cette dimension culturelle, d'autres facteurs concourent son installation. Tout porte croire que la violence conjugale rsulte d'une conjugaison de facteurs personnels, circonstanciels, sociaux et culturels, dont on ne sait, faute de donnes suffisantes, valuer l'importance. Les seuls facteurs de risques rpertoris ce jour concernent les pays d'Amrique du Nord, o l'on distingue : des facteurs individuels, comme le jeune ge, les faibles revenus, les troubles de la personnalit, les antcdents de violence familiale et la consommation d'alcool chez les hommes (sans savoir si l'alcool favorise la violence ou s'il la dclenche) ; des facteurs relationnels, comme les conflits dans le couple ou la discorde ; des facteurs communautaires de faible statut socioconomique et l'absence de soutien juridique et social aux femmes violentes ; des facteurs socitaux et culturels, tels que le pouvoir conomique et dcisionnel de l'homme dans le mnage, la guerre et autres bouleversements sociaux, les ingalits structurelles entre hommes et femmes, et la rigidit des rles assigns aux uns et aux autres...
Les prjudices de cette violence envers les femmes sont profonds et durables. Si les blessures directes en sont le signe le plus vident, la violence exposerait aussi sur le long terme et selon la gravit des atteintes divers maux et maladies, son incidence pouvant persister longtemps aprs qu'elle s'est arrte. Fragilises sur le plan psychique, les femmes violentes seraient galement plus sujettes la dpression, aux angoisses, aux phobies et au suicide que les autres. Les niveaux de rpercussion de cette violence s'tendent du ftus l'enfant, dont une grande part (64 % des enfants de femmes battues en Irlande et 50 % au Mexique) sont tmoins des violences de leurs parents et en gardent de profondes squelles. Mais les consquences de cette violence vont au-del de la sant et du bien-tre individuels. Le rapport de l'OMS fait mention, en effet, d'une autre ralit de la violence conjugale, qui heurtera peuttre le lecteur sensibilis par le cot humain qu'elle reprsente : La violence fait peser un norme fardeau conomique sur les socits, en induisant une perte de productivit et un recours accru aux services sociaux. Dans les pays dvelopps, les centres pour femmes en dtresse et les refuges pour femmes battues seraient la pierre angulaire des programmes proposs aux victimes de la violence familiale. Faute de moyens ncessaires, les pays en voie de dveloppement voient fleurir ici et l des structures locales aux fonctions similaires, cres l'initiative de la population civile. Mais si les lois sur la violence familiale se sont gnralises, les chercheurs constatent leur dfaut d'application et de connaissance par les personnes responsables ; ils insistent, par ailleurs, sur la ncessit de les conjuguer avec des changements dans la culture et les pratiques institutionnelles. Il reste que la majorit des travaux effectus ce jour sur la violence l'encontre des partenaires intimes sont le fait d'organisations fminines, parfois aides des pouvoirs publics lorsque la socit civile en fait la demande. En vingt ans, les combats contre la violence envers les femmes ont permis d'en faire un problme dont on s'occupe l'chelle internationale, comme relevant des droits de l'homme et, depuis peu, de la sant publique. Ce bilan rappelle qu'il reste encore beaucoup faire pour la cause des femmes victimes de violences conjugales. NOTES 1 [1] In Rapport mondial sur la violence et la sant , OMS, 2002.
REFERENCES Cet article a t publi dans Sciences Humaines, hors-srie n 47, dcembre 2004/janvierfvrier 2005.
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Le milieu professionnel semble particulirement propice divers types de violence. Les pressions psychologiques au travail sont dnonces par 17 % des femmes, les agressions verbales par 8,5 %. Mais la rue ou les transports publics ne semblent pas tre un havre de paix pour le sexe fminin : les atteintes sexuelles durant l'anne coule (tre suivie, l'exhibitionnisme ou le pelotage ) concerneraient une femme sur dix, bien plus que les agressions physiques ou sexuelles (2 % des femmes interroges). En projetant les rsultats l'ensemble des femmes adultes en France, l'enqute Enveff estime environ 50 000 le nombre de femmes victimes de viol (0,3 % des interroges) dans l'anne, principalement du fait d'un proche. Autre donne frappante, prs d'une femme sur dix subirait des violences conjugales, et si l'on s'en tient aux seules pressions psychologiques rptes, ce chiffre monte une femme sur quatre, soit prs de 4 millions de femmes en France. Beaucoup d'entre elles, d'aprs les auteurs de cette tude, ont pour la premire fois voqu lors de ces entretiens tlphoniques les violences qu'elles ont subies. L'enqute Enveff a, semble-t-il, rempli sa mission de recensement et d'valuation statistique des violences infliges aux femmes. Les pouvoirs publics en ont pris acte et ont affich depuis, l'occasion de la Journe des femmes notamment, leur volont de lutter contre les violences conjugales. Pourtant, cette tude, l'occasion de sa publication intgrale, a suscit une vive raction de la part du dmographe Herv Le Bras et de la juriste Marcela Iacub. Dans un article au titre provocateur, Homo mulieri lupus ? (l'homme est-il un loup pour la femme ?), les deux chercheurs de l'Ecole des hautes tudes en sciences sociales dnoncent la mthode de l'enqute, mais aussi plus profondment ce qu'ils considrent comme son idologie sous-jacente, un fminisme victimiste(2) selon lequel les femmes seraient victimes de la domination masculine, prsente partout, au travail, dans l'espace public, dans les rapports de couples. Pour eux, l'enqute Enveff est organise autour de plusieurs amalgames, la confusion des mots et des choses, la confusion des violences physiques et des violences psychiques, la confusion entre la sexualit et la violence . Ainsi, le fameux chiffre voulant que prs d'une femme sur dix subisse des violences conjugales correspond l'indicateur global de violence conjugale, dfini par les auteurs de l'enqute et recouvrant le harclement moral, des insultes rptes, du chantage affectif ou des violences physiques ou sexuelles. Pour M. Iacub et H. Le Bras, cet indicateur met par exemple sur le mme pied le cas o une fois, au cours d'une dispute, le conjoint "a exig de savoir ovous tiez", "n'a pas tenu compte de vos opinions", et o plusieurs fois il "a critiqu ce que vous faisiez" - ce qui dfinit un harclement moral pour les auteurs de l'enqute ? avec le cas o le conjoint vous a bris la mchoire et cinq dents d'un coup de poing rageur . Les violences physiques sont des faits objectifs, les atteintes psychologiques relvent de ractions subjectives : chercher les mettre sur le mme pied gommerait les diffrences d'apprciation culturelle et personnelle, part pourtant essentielle dans le vcu psychologique. Au travers d'autres ? nombreuses ? critiques, ils reprochent plus gnralement l'enqute de moins chercher cerner prcisment les actes de violence que de saisir une vritable organisation politiquede l'oppression des femmes par les hommes, dans laquelle chaque acte, du plus anodin au plus grave, a sa fonction . La notion mme de couple, faite d'interactions et de rciprocit, parat selon eux ignore dans cette enqute au profit d'une relation unilatrale, o l'homme dominerait la femme. Bref, selon cet article critique, l'enqute s'inscrit dans les politiques fministes actuelles, qui reposeraient sur une prsentation victimiste des femmes, la meilleure faon de ne pas se poser la question de leur autonomie .
Un fminisme victimaire ?
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La rponse ne s'est pas fait attendre : dans la livraison suivante de la revue Les Temps modernes (3), la plupart des auteurs de l'enqute Enveff ont rpondu la polmique. Pour eux, l'article de M. Iacub et H. Le Bras ne relve pas de la rfutation scientifique, mais de la prsentation de leur thse antifministe , selon laquelle le fminisme victimaire tenterait de se venger pnalement des hommes en crant la dichotomie hommebourreau/femme-victime. Ce qui tmoigne pour eux d'une interprtation fausse des relles intentions de l'enqute. En outre, la critique sur l'amalgame qui conduirait mlanger des actes anodins aux plus graves, les mettre sur le mme niveau, ne tient pas. Car, pour les auteurs de l'enqute, subir des pressions psychologiques, des critiques, des avances sexuelles non dsires, etc., devient insupportable quand cela est rpt, multipli, et constitue alors bien une vritable violence faite aux femmes. Dans la mme logique, ils ont voulu, avec l' indicateur global de violence conjugale , rendre compte d'un continuum dans cette violence, les agressions physiques ou sexuelles s'accompagnant gnralement d'agressions psychologiques. Les auteurs reconnaissent nanmoins que la rciproque ne vaut pas, les pressions psychologiques ne dgnrent pas toujours en harclement ou en atteintes l'intgrit physique. Mais c'est bien cette ide de continuum qui pour eux justifie leur approche des violences, loin donc de se restreindre leurs formes les plus visibles ou les plus graves. Toujours est-il que la polmique engage semble moins concerner la question des violences subies par les femmes que celle des enjeux du fminisme actuel. Preuve en est la philosophe Elisabeth Badinter, qui, dans son ouvrage Fausse route (4), dnonce ses excs actuels, ses drives, et rejoint les conceptions de M. Iacub et H. Le Bras. Il n'empche, cette tude, sans doute perfectible (les auteurs eux-mmes en conviennent), a lev le tabou des violences faites aux femmes, notamment au sein du couple. Et, d'une manire moins prvisible, a relanc le dbat sur le fminisme. NOTES 1 [1] Les violences envers les femmes en France. Une enqute nationale , La Documentation franaise, Droits des femmes , 2003. [2] M. Iacub et H. Le Bras, Homo mulieri lupus ? , Les Temps modernes, n 623, fvriermars-avril 2003. [3] M. Jaspard, E. Brown, S. Condon, J-M Firdion, D. Fougeyrollas-Schwebel, A. Houel et M.-A. Schiltz, Violences vcues, fantasmes et simulacres , Les Temps modernes, n 624, mai-juin-juillet 2003. [4] . Badinter, Fausse route, Odile Jacob, 2003. REFERENCES
Cet article a t publi dans Sciences Humaines, n 142, octobre 2003. Page 145