Polysémie et contexte linguistique
Polysémie et contexte linguistique
Gaston Gross
Une pratique scolaire fréquente consiste à demander à un élève de définir le sens d’un
mot. Cet exercice semble banal mais il pose des questions de fond de nature théorique.
Imaginons qu’il s’agisse de définir le « sens » du verbe abattre. À une telle question, il est
impossible de répondre de façon satisfaisante. Admettons que l’élève réponde par tuer. On
voit qu’il aura sélectionné un des sens du verbe abattre, celui sans doute qui lui venait le plus
naturellement à l’esprit et qu’il identifie à l’aide d’un synonyme. La réponse est arbitraire et il
ne serait pas étonnant qu’un autre élève propose démoraliser, un autre encore couper. Chacun
d’eux aura pointé, parmi les différentes significations du verbe abattre, celle qui s’impose à
lui au moment de la question. Le maître ne saurait évidemment se contenter des équivalences
proposées. Il lui reviendrait de faire découvrir les conditions dans lesquelles le verbe abattre
prend la ou les signification(s) proposée(s). Il apparaîtrait alors clairement qu’en dehors de
tout contexte, il est impossible de décider auxquels des huit ou dix « sens » du verbe abattre
on a affaire. C’est donc le contexte linguistique, autrement dit son environnement, qui
détermine le sens d’un terme.
Ce petit exercice scolaire permet d’envisager de façon nouvelle la notion de polysémie.
Comme on le sait, la plupart des dictionnaires signalent dans leur préface l’étendue de leur
nomenclature et précisent le nombre déterminé de significations auxquelles correspondent ces
entrées. Cette différence justifie la notion de polysémie. Le nombre de significations est
impressionnant parfois, comme dans le cas du verbe prendre. Or, il se pourrait que le concept
même de polysémie soit un artefact de la lexicographie. En effet, dans un texte et de façon
générale dans tout discours, les mots ne sont que très rarement ambigus. L’ambiguïté peut
apparaître en cas de télescopage de constructions syntaxiques, comme le faisaient remarquer
avec insistance les premiers travaux de la grammaire générative (Cf. N. Chomsky 1956 : Les
Américains jugent les Vietnamiens coupables). Quant à la polysémie proprement dite, on
observera qu’il n’existe aucun prédicat qui ait plusieurs significations dans un environnement
constant. La polysémie n’est donc pas un problème textuel, à la différence de la synonymie,
qui correspond à une vraie réalité linguistique.
Les conséquences théoriques qu’on doit tirer de ces observations sont nombreuses et
bouleversent les découpages habituels de l’analyse linguistique. Si un mot ne peut pas être
défini en lui-même, c’est-à-dire hors contexte, mais seulement dans un environnement
syntaxique donné, alors le lexique ne peut pas être séparé de la syntaxe, c’est-à-dire de la
combinatoire des mots. La sémantique n’est pas autonome non plus : elle est le résultat des
éléments lexicaux organisés d’une façon déterminée (distribution). Qu’il est soit ainsi est
confirmé par les auteurs de dictionnaires eux-mêmes qui, timidement et sans aucune méthode,
notent pour un prédicat donné, le ou les arguments qui permettent de séparer un emploi d’un
autre. Pas de sémantique sans syntaxe donc, c’est-à-dire sans contexte.
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Nous allons examiner, dans ce qui suit, ce que nous entendons par le mot « contexte » et
qui ne saurait être assimilé à ce que l’on appelle quelquefois, de façon superficielle, les
environnements de gauche et de droite d’un mot.
On peut être tenté de dire que toutes les informations nécessaires à la reconnaissance du
sens d’un mot sont définies par ses environnements stricts, susceptibles être dégagés à l’aide
de logiciels d’extraction opérant sur de vastes corpus. Il suffirait d’éliminer les doublons pour
déterminer ainsi comment ces environnements permettent de sélectionner le sens d’un mot en
contexte. Or, cette recherche des co-occurrents ne peut pas être mécanique. Une requête
consistant à sélectionner les cinquante caractères qui précèdent ou qui suivent immédiatement
un verbe, par exemple, ne sauraient constituer les conditions nécessaires à cette
expérimentation. En effet, les éléments contextuels qui définissent un mot ne lui sont pas
nécessairement contigus, comme on le postule par définition pour les éléments de la phrase
simple, où les arguments encadrent strictement le prédicat. En effet, dans les textes, on
observe souvent entre un prédicat et ses arguments des insertions de diverses natures, qui
n’appartiennent pas en propre au schéma d’arguments et qu’il faut banaliser si l’on veut
retrouver la distribution qui rend compte du sens du prédicat. Ces insertions peuvent être :
a) des incises :
Il faut tailler, comme on le sait, les arbres au début du printemps.
Louis XIV, à ce qu’on dit, a réduit le pouvoir des nobles.
Il se serait servi, à ce que j’ai cru comprendre, d’un exemple très ambigu.
L’État, nous le savons tous, tire ses ressources de l’impôt indirect.
b) des négations :
Les adolescents ne jouent plus aux billes.
Il n’a répondu, sur aucun point, à mes questions.
c) des adverbes :
Pierre a participé grandement à cette victoire.
Paul a changé radicalement de conduite.
d) des circonstancielles :
Pierre a oublié, avant de partir, de fermer le gaz.
a) l’environnement de droite de tailler est non pas comme on le sait mais le substantif
arbre ;
b) l’environnement de droite de Louis XIV est réduire et que à ce qu’on dit n’est pas
pertinent pour la description de ce verbe ;
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c) la négation dans b) est une règle générale de la grammaire et qu’elle ne joue aucun
rôle dans la définition syntaxique de jouer. Il arrive parfois que la négation fasse
partie de la structure même de la phrase simple comme dans n’en faire qu’à sa tête ;
ou ne pas en rater une. Ce type d’information doit alors figurer dans un
dictionnaire ;
d) les adverbes grandement, radicalement ne font pas partie du schéma d’arguments
des prédicats participer ou changer, contrairement, par exemple, aux constructions
suivantes où l’adverbe est obligatoire et constitue pour ainsi dire un « argument » :
se comporter Adv, présenter bien, bien / mal accueillir que ;
e) les propositions et compléments circonstanciels qui s’insèrent à l’intérieur d’un
schéma d’arguments. Avant de partir doit être mis entre parenthèses pour pouvoir
relier oublier et son complément fermer le gaz.
f) Un logiciel doit être en mesure de considérer un tas de et un monceau de comme des
déterminants nominaux quantifieurs et non des compléments du verbe lire, par
exemple.
On voit que si on définit les prédicats par la nature de leurs arguments, on est obligé de
faire le tri, dans l’environnement immédiat, entre ce qui est ou n’est pas pertinent dans la
définition des mots. La distribution d’un élément ne s’identifie donc pas à son contexte
matériel immédiat, mais repose sur une analyse qui détecte les éléments dont
l’interdépendance constitue des ensembles significatifs.
M. Gross (1993) a signalé que les constructions verbales figées n’ont pas une structure
interne différente des constructions régulières. Elles acceptent des insertions du type qu’on
vient de voir, ce qui ne les distingue pas formellement des constructions libres, au regard de la
contiguïté des éléments :
n’a pas de réelle fonction syntaxique, peut en outre avoir des arguments réguliers, tout comme
un verbe simple :
La détermination de sens d’un prédicat à l’aide du contexte n’est donc pas une opération
triviale. Le contexte n’est une donnée immédiate que quand il s’agit de textes. Il est vrai
qu’un discours n’est jamais une suite de phrases élémentaires, telles qu’elles sont définies
dans les grammaires. Et pourtant la phrase simple est l’outil le plus important dans l’analyse
des textes. Le premier travail de tout traitement automatique consiste donc à reconnaître
toutes les phrases simples qui le composent. L’étude du « ciment » qui relie ces phrases entre
elles constitue une seconde étape. C’est dans le cadre de la phrase simple que l’on peut mettre
au point les environnements pertinents et, comme elle est définie par l’existence d’un
prédicat, il faut donc être en mesure de détecter dans un texte l’ensemble des prédicats qui le
composent. L’analyse consiste alors à reconnaître les structures phrastiques qui figurent dans
un texte à partir de la description exhaustive des prédicats qui sont décrits dans le dictionnaire
électronique.
Comme nous venons de la voir, les mots doivent être définis dans le cadre de la phrase
simple, dont nous rappelons la définition :
- une phrase simple est composée d’un prédicat, de son schéma d’arguments et de son
actualisation ;
- il existe deux types de prédicats : les prédicats du premier ordre, dont les arguments
sont des substantifs élémentaires et les prédicats du second ordre, dont l’un au moins des
arguments est un autre prédicat ;
- un schéma d’arguments est défini comme la suite la plus longue des arguments ;
le complément pour mille euros est un argument et non un complément circonstanciel, malgré
ce que dit la tradition, du fait que le verbe acheter implique la notion de prix. Dès lors que les
phrases simples sont reconnues, on procédera à l’analyse des phrase complexes, qui sont
fondées sur des prédicats du second ordre, c’est-à-dire ceux qui relient les subordonnées aux
principales par l’intermédiaire d’un connecteur (cf. G. Gross et M. Prandi 2004).
La notion de phrase simple est donc une notion théorique qui met en jeu une conception
générale de l’analyse linguistique et des procédures qu’il faut mettre en œuvre pour décrire les
mots. Ce point de vue invalide certaines pratiques descriptives, comme celui des niveaux de
description et du statut de la morphologie.
- de vrais verbes aspectuels : achever de, aller, arrêter de, cesser de, commencer à,
commencer de, commencer par, continuer à , continuer de, finir de, finir par,
recommencer à ;
- des verbes d’activité : se dépêcher de, se grouiller de, se hâter de, se magner de, se
presser de ;
- des verbes d’opérations de l’esprit : omettre de, oublier de, opter pour, pencher pour ;
Nous concluons qu’une phrase ne peut pas être définie par un socle constitué d’une
séquence abstraite de catégories, mais par un prédicat réel, c’est-à-dire un ou des mots
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Un substantif abstrait est un prédicat et constitue donc le noyau d’une phrase, il ne peut
pas être réduit à un argument élémentaire d’une phrase simple. Dans une suite comme :
J’admire ta patience.
le mot patience est un prédicat nominal, comme on peut le constater en lui restituant son
actualisation, grâce au verbe support avoir :
Tu es patient.
Cette observation est d’une importance majeure pour l’analyse logique ou grammaticale.
Quand un groupe prépositionnel comprend un substantif abstrait, donc un prédicat, on est en
présence d’une subordonnée circonstancielle et non d’un complément circonstanciel. C’est le
cas, par exemple, de par dépit ou encore de avec rage, qui sont analysés traditionnellement
comme des compléments de motif et de manière.
Les prédicats sont définis, comme nous l’avons vu, par la nature sémantique de leurs
arguments. Cette observation est fondée empiriquement sur le fait qu’il n’existe pas de
prédicat qui ait deux significations différentes avec les mêmes classes d’arguments. Pour
rendre compte des différents emplois d’un prédicat, on se sert, depuis la grammaire dite
« structurale », essentiellement des traits comme : concret, abstrait, humain. Cette pratique
s’observe dans des dictionnaires comme le Dictionnaire du français contemporain (Larousse).
Cet outil descriptif est cependant trop sommaire. Imaginons que nous ayons à traduire en
anglais le verbe porter. Le recours aux traits que nous venons d’évoquer nous permet de faire
une première classification. On aura ainsi deux emplois différents selon que l’objet est un
abstrait :
ou un nom concret :
Les traits concret et abstrait permettent donc de distinguer deux emplois différents
du verbe français porter, correspondant à deux traductions différentes en anglais. Deux
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remarques s’imposent cependant. Tout d’abord, si l’on dit que le premier emploi est défini par
un objet abstrait, on aura défini une règle trop riche, car la plupart des substantifs abstraits
sont exclus avec ce verbe (*Il porte de la gentillesse). En fait, cet emploi de porter est
approprié aux seuls substantifs de dénomination. Ensuite, la définition du second emploi est
elle aussi trop riche. En effet, le substantif veste est lui aussi un concret, mais la traduction
anglaise serait erronée si on l’identifiait à un pur et simple concret :
Le verbe porter se traduit par to wear si l’objet est un <vêtement>. On voit que le trait
<vêtement> doit figurer dans notre outil de description, et cela pour bien d’autres raisons que
de prévoir la bonne traduction en anglais. Examinons encore deux autres exemples. Le
substantif capitaine est codé tout naturellement comme un substantif humain, dans certains
environnement Le capitaine a donné l’ordre de lever le camp. S’il en est ainsi, on décrira
donc la phrase Paul est passé capitaine comme un emploi du verbe passer défini par deux
substantifs humains. Mais alors notre règle générera des phrases fausses comme :
où cependant en position d’objet figurent également des substantifs humains. Si, en revanche,
nous décrivons capitaine par un classifieur comme <grade>, alors toutes les phrases que nous
générerons seront correctes. Le second exemple met en jeu le substantif autoroute, qu’on
définira en première approximation comme un locatif. On codera donc l’adjectif roulant dans
la phrase Cette autoroute est roulante de la façon suivante : roulant (locatif). On observe
pourtant que tous les substantifs locatifs ne sont pas compatibles avec cet adjectif. Une bonne
génération automatique implique que l’on crée la classe des <voies>. Si l’on décrit en
extension ces deux classes (capitaine, adjudant, général, etc.), (route, autoroute, chemin,
etc.), on est en mesure de ne former que des phrases correctes avec ces deux prédicats.
Certains prédicats n’imposent à leurs arguments (ou à l’un de leurs arguments) aucune
restriction sélectionnelle. C’est le cas, par exemple, des verbes parler de ou de penser à en ce
qui concerne leurs objets. En effet, on ne voit pas quels substantifs seraient exclus dans cette
position. Il suffit, dans ce cas, de désigner ces positions par le code N, signalant au système
qu’il a le choix entre tous les substantifs du dictionnaire.
animal, végétal, inanimé concret, locatif, temps. Ces traits sont illustrés par les exemples
suivants :
On observera aussi que nous n’avons pas pris en compte dans la liste des traits les
abstraits, puisqu’il s’agit, comme nous l’avons vu plus haut, de prédicats et non d’arguments
élémentaires.
Mais la plupart des prédicats ont un spectre plus restreint que ceux que nous venons
d’évoquer. Nous avons vu plus haut que, si on code les arguments du verbe porter ou de
l’adjectif roulant à l’aide des traits humain ou locatif, on génère des phrases fausses. Il faut
donc mettre au point des classes plus fines pour décrire ces emplois avec la précision
nécessaire à leur reconnaissance. Examinons de ce point de vue quelques emplois du verbe
suivre. Soit la phrase : Vous suivrez ce chemin.
Si on remplace l’objet chemin par des substantifs comme route, rue, voie, sentier, le
verbe suivre garde le même sens. On conviendra de regrouper ces substantifs et tous les autres
du même type sous le terme générique de <voies>. Cet emploi est donc défini en termes
d’arguments par cette classe.
Si, en revanche, on substitue à chemin le mot cours, alors on a affaire à un autre emploi
et cours forme une classe avec séminaire, stage, formation, cycle d’étude, etc., qu’on rangera
sous le classifieur d’<enseignement>. Un synonyme possible est assister à. On voit que
l’interprétation du verbe est fonction de la classe sémantique des synonymes en position
d’objets. Le sens du verbe suivre serait encore différent si le complément était
recommandation, suggestion, avis qu’on classerait comme <conseils>. Une autre différence
de sens s’observe si on remplace le substantif chemin par des mots comme cure, médication,
régime, thérapeutique, qui relèveraient de la classe des <traitements>.
Les classes <voies >, <enseignements>, <conseils >, <traitements> correspondent à ce
que nous appelons des classes d’objets, que nous décrivons plus loin. Ces informations
doivent figurer dans le dictionnaire comme classifieurs de substantifs-arguments. On se prend
à rêver que cette notion figure dans des dictionnaires comme Gaffiot ou Bailly !
Il existe enfin des prédicats dont le spectre argumental est réduit à une unité, comme
dans abaisser une perpendiculaire. La position d’objet ne se prête à aucun paradigme. On est
dans les conditions formelles des verbes figés. Cependant, il n’y a pas ici de figement, car le
complément est susceptible de restructurations qui sont le fait des arguments. On peut
employer le passif ou la mise en évidence : la perpendiculaire a été abaissée ; la
perpendiculaire, on doit l’abaisser tout de suite.
5. Classes d’objets et disparité argumentale : les compléments sont plus importants que
les sujets
Pour mettre en évidence les différents emplois d’un prédicat, nous avons eu recours à la
nature sémantique des arguments. Ce faisant, nous avons mis sur le même plan le sujet et les
objets. Mais ces deux types d’arguments n’ont pas la même valeur informative dans la
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reconnaissance des emplois. On le voit bien avec l’exemple du verbe casser. À partir d’un
début de phrase comme :
Paul casse X
il est difficile d’interpréter le sens du verbe. Il est toujours possible, évidemment, de donner le
sens qui vient le plus facilement à l’esprit ou celui qui est le plus fréquent. Mais il est
impossible de se déterminer à partir du seul sujet. Si l’on indique les compléments, la
signification des emplois est transparente :
casser du verre
casser une vitre
casser une cloison
casser une jambe
casser un caillou
casser une chaussure
casser un contrat
casser une décision
casser un rythme
casser un officier
Si, dans le dernier exemple, l’objet ne désigne pas un <grade> mais un humain
générique, sans autre spécification, alors le sens de casser est « briser moralement ». Prenons
un dernier exemple. Il est presque impossible de dire ce que signifie :
Paul arrange….
Le sens est clair à chaque fois. Il existe une ambiguïté quand l’objet est un humain :
arranger Paul. Les deux interprétations dépendent alors de la nature du sujet :
La démonstration serait encore plus éclairante avec le verbe prendre. Le sujet ne permet de
reconnaître l’emploi que dans peu de cas :
Cela prend =
(Le béton, la mayonnaise) prend.
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Pour les autres emplois, l’indication du seul sujet humain ne permet pas que ce verbe puisse
être correctement interprété ; ce qui est le cas, en revanche, avec la présence d’un
complément :
prendre un aliment
prendre un moyen de transport individuel
prendre un moyen de transport en commun
prendre une voie
prendre une place forte
prendre un objet
La conclusion à tirer, c’est que les compléments apportent beaucoup plus d’informations que
le sujet dans l’interprétation d’un prédicat.
Nous montrons dans ce qui suit l’intérêt théorique et descriptif que représente la notion
théorique de classes d’objets, que nous allons définir dans un premier temps.
6.1. Définition
Nous avons envisagé les classes d’objets du point de vue des prédicats. Nous avons
montré ainsi qu’elles permettent de rendre compte de façon précise du spectre argumental de
chaque emploi verbal. La définition en extension des classes permet de générer toutes les
phrases possibles relevant d’un même emploi.
Mais il est possible aussi de partir d’une classe d’objets donnée et d’examiner
l’ensemble des prédicats qu’ils peuvent compléter. En effet, la classe des <arbres> n’est pas
appropriée seulement au verbe abattre mais aussi à planter, émonder, tailler, élaguer, etc. Si
nous faisons ainsi le recensement de tous les prédicats où peut figurer une classe d’objets, on
peut la décrire entièrement. Soit la classe des <défauts humains>, comme traître. Cette classe
est caractérisée par les structures syntaxiques suivantes :
a) ils peuvent figurer, en position prédicative, dans une phrase avec être :
Traître !
Espèce de traître !
d) ou encore :
Traître que tu es !
Ce traître de Luc.
Soit encore la classe des <vêtements>. Bien entendu, les éléments de cette classe sont
compatibles avec un verbe comme acheter. Mais on comprendra que ce verbe n’est pas
strictement approprié à ces substantifs et possède un spectre argumental beaucoup plus vaste.
On ne peut donc pas se servir de ce verbe pour délimiter la classe des <vêtements>. Il arrive
qu’un prédicat puisse à lui tout seul déterminer une classe d’objets. C’est le cas par exemple
de : émonder pour celle des arbres. Mais la plupart du temps, les opérateurs ne sont appropriés
à une classe que par l’un de leurs emplois. Ainsi, le verbe porter peut opérer sur n’importe
quel concret, au sens de porter <une charge>. C’est un autre emploi de ce verbe qui est
approprié à la classe des <vêtements>. La définition syntaxique d’une classe peut donc se
faire aussi à l’aide d’un groupement d’emplois de prédicats. Si porter peut, dans un de ses
sens, s’appliquer à tous les concrets, une combinaison de verbes comme porter, mettre, ôter,
enfiler ne délimite que des noms de <vêtements>. On trouvera ici un certain nombre de
prédicats (verbes et adjectifs) appropriés à cette classe.
a) En position d’objet :
bâtir/N0:hum/N1:<vêtem>
boutonner/N0:hum/N1:<vêtem>
cintrer/N0:hum/N1:<vêtem>
coudre/N0:hum/N1:<pièce>/N2:à <vêtem>
dégrafer/N0:hum/N1:<vêtem>
enfiler/N0:hum/N1:<vêtem>
enlever/N0:hum/N1:<vêtem>
essayer/N0:hum/N1:<vêtem>
mettre/N0:hum/N1:<vêtem>
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ôter/N0:hum/N1:<vêtem>
ourler/N0:hum/N1:<vêtem>
passer/N0:hum/N1:<vêtem>
porter/N0:hum/N1:<vêtem>
raccommoder/N0:hum/N1:<vêtem>
rallonger/N0:hum/N1:<vêtem>
retoucher/N0:hum/N1:<vêtem>
b) En position de sujet :
boulocher/N0:<vêtem>
déteindre/N0:<vêtem>
froncer/N0:<vêtem>
plisser/N0:<vêtem>
se froisser/N0:<vêtem>
seoir advm/N0:<vêtem>
serrer/N0:<vêtem>
b) En position d’objet :
accoutré/N0:hum/de N1:<vêtem>
attifé/N0:hum/de N1:<vêtem>
boudiné/N0:hum/dans N1:<vêtem>
sanglé/N0:hum/dans N1:<vêtem>
vêtu/N0:hum/de N1:<vêtem>
a) En position de sujet :
ajusté/N0:<vêtem>
ample/N0:<vêtem>
bouffant/N0:<vêtem>
cintré/N0:<vêtem>
collant/N0:<vêtem>
décousu/N0:<vêtem>
défraîchi/N0:<vêtem>
dégriffé/N0:<vêtem>
élimé/N0:<vêtem>
juste/N0:<vêtem>
moulant/N0:<vêtem>
rapiécé/N0:<vêtem>
seyant/N0:<vêtem>
La notion d’opérateur approprié permet de définir les mots de façon interne à la langue,
sans recours à des informations de nature encyclopédique, comme on va le voir à propos de la
classe des <arbres> et des <factures>.
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Le Petit Robert définit ainsi la notion d’arbre « végétal pouvant atteindre des
dimensions et un âge considérables, dont la tige ligneuse se ramifie à partir d’une certaine
hauteur au-dessus du sol ». On peut considérer cette définition comme externe et « réaliste »
du mot. Mais on peut aussi définir ce terme à l’aide des outils que nous offre la langue elle-
même, c’est-à-dire à l’aide des opérateurs qui lui sont appropriés. Voici ceux qui sont les plus
fréquents dans un très vaste corpus (10 années du journal Le Monde). Nous les avons classés
par ordre de fréquence inverse : planter (210), abattre (100), tomber (78), couper (36),
arracher (30), tailler (27), déraciner (15), émonder (5), ébrancher (5). On observe que,
contrairement à ce qu’on aurait pu croire, les opérateurs les plus appropriés ne sont pas
fonction de leur fréquence. Les six verbes les plus fréquents ont d’autres emplois et ne sont
pas en eux-mêmes strictement appropriés à la notion d’arbre. Ce sont les derniers de cette liste
qui définissent la classe des <arbres> avec le plus de précision. Nous allons analyser deux
autres classes à l’aide de leurs opérateurs appropriés.
Soit la classe des <factures> dont voici quelques éléments : état de frais, facture, note, relevé
de compte, ainsi que l’ensemble des noms composés construits sur la substantif note : note
d’électricité, note d’honoraires, note d’hôtel, note d’un artisan, note d’un entrepreneur, note
de blanchisseuse, note de crédit, note de droit d’auteur, note de frais de transport, note de
frais, note de gaz, note de manucure, note de pressing, note de restaurant, note de téléphone,
etc.
Cette classe est naturellement caractérisée par l’ensemble des prédicats qui lui sont
appropriés :
Verbes :
acquitter/N0:<acheteur>/N1:<facture>
annuler/N0:<acheteur>/N1:<facture>
augmenter/N0:<vendeur>/N1:<facture>
baisser/N0:<vendeur>/N1:<facture>
corser/N0:<vendeur>/N1:<facture>
demander/N0:<acheteur> /N1:<facture>/N2:à <vendeur>
dresser/N0:<vendeur>/N1:<facture>/N2: à l’ordre de <acheteur>
établir/N0:<vendeur>/N1:<facture>/N2: à l’ordre de <acheteur>
fournir/N0:<vendeur>/N1:<facture>/N2:à <acheteur>
grossir/N0:<vendeur>/N1:<facture>
honorer/N0:<acheteur>/N1:<facture>
payer/N0:<acheteur>/N1:<facture>/N2:à <vendeur>
présenter/N0:<vendeur>/N1:<facture>/N2:à <acheteur>
régler/N0:<acheteur>/N1:<facture>/N2:à <vendeur>
s’élever/N0:<facture>/N1: à Card<unité monétaire>
solder/N0:<acheteur>/N1:<facture>
Adjectifs :
lourd/N0 : <facture>
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salé/N0 : <facture>
astronomique/N0 : <facture>
détaillé/N0 : <facture>
Nous n’accordons pas l’adjectif étant donné que la classe peut comporter
éventuellement des substantifs masculins. Les distinctions qu’on peut établir entre les
différents termes ne sont pas de nature syntaxique mais pragmatique : une addition est une
<facture> que l’on établit dans un restaurant ; une note est la <facture> qu’on paie dans un
hôtel ; un état de frais est établi par un employé à l’intention de son employeur ; un relevé (de
compte) représente la <facture> que l’on reçoit d’une administration prestataire de services
(EDF, GDF).
Comme nous l’avons vu, les classes d’objets ne correspondent pas à des entités
sémantiques floues, comme le sont les réseaux sémantiques, mais à des ensembles de
substantifs correspondant à des positions argumentales et donc fondées syntaxiquement. Nous
présentons ici l’apport théorique de cette notion à l’analyse linguistique.
Nous avons déjà signalé que les classes d’objets permettent de mettre en évidence les
différents emplois d’un prédicat morphologique donné. Voici une application au verbe
abattre :
Si l’on dresse la liste des éléments lexicaux des classes d’objets, on est en mesure de
reconnaître les différents emplois d’un prédicat donné. Ce recensement est long, mais
réalisable. Imaginons que nous ayons à déterminer un emploi spécifique de l’adjectif chargé.
Nous recherchons son argument. S’il s’agit d’une <voie>, l’adjectif aura comme synonyme
encombré ou encore embouteillé et la traduction en anglais sera congested. Cette traduction
sera valable pour tous les substantifs de la classe des <voies>: aéroroute, autoroute, autoroute
de contournement, autostrade, avenue. Le recensement systématique des <voies> permet
donc de prédire un bon synonyme et une traduction adéquate. De même, le verbe prendre est
synonyme d’emprunter avec la classe des <moyens de transports en commun>. Si on dresse
cette liste, l’équivalence peut être prédite automatiquement du fait de la description en
extension de cette classe : autobus, autobus à impériale, autobus à trolley, autocar, autocar
d’excursion, autocar long-courrier, train, train de banlieue, train à grande vitesse. Cette
équivalence ne vaut pas pour les <moyens de transports individuels> : prendre sa voiture
n’est pas l’emprunter. Par plaisanterie, ce dernier verbe peut signifier voler, mais cette
interprétation ne vaudrait pas pour les <moyens de transports collectifs>.
Dès lors qu’on a reconnu un emploi donné, c’est-à-dire qu’on est en mesure de
reconnaître le sens exact d’un prédicat en maîtrisant la nature de ses arguments, on peut traiter
de façon efficace le problème de la synonymie. Voici quelques exemples :
Un travail semblable peut être fait sur les adjectifs (inc est mis pour inanimé concret) :
Ces conditions ne sont pas réunies, par exemple, par la fonction « Synonymie » du
logiciel Word, comme nous allons le montrer à propos de l’adjectif âpre, pour lequel Word
distingue six séries synonymiques (les adjectifs en gras dans la liste suivante, proposée par
Word, font l’objet d’un commentaire de notre part) :
L’adjectif rêche est un adjectif du <toucher> qui qualifie des objets comme tissu ou, de
façon générale, n’importe quelle surface d’un objet, ce qui n’est pas le cas des autres adjectifs
qui figurent dans la même série. Rien ne permet de savoir que l’adjectif rigoureux comme
synonyme de âpre relève du domaine de la météo et s’applique soit à des saisons (automne,
hiver) soit à des phénomènes météorologiques comme vent ou froid. Les adjectifs violent et
véhément sont appropriés à la classe des <combats> et à celle des <discussions>, ce qui n’est
pas dit. On ne voit pas non plus pour quelle raison l’adjectif rêche figure dans la même série.
Cupide et avide ne sont pas synonymes de âpre tout court mais de l’adjectif composé âpre au
gain. Il n’y a aucune indication sur les contextes dans lesquels ardent est synonyme de âpre.
Enfin, il est difficile de trouver des classes de substantifs où âpre soit synonyme de agreste,
rustique, sauvage. Il est clair que la synonymie est fonction du contexte syntaxique et ne peut
pas être établie sur la base d’un mot isolé.
Dès lors que l’on a décrit les opérateurs en notant avec la précision maximale le
domaine des arguments, il devient assez facile, dans un dictionnaire électronique, de proposer
des équivalents pour la traduction. On aura ainsi :
On sait que pour le traitement automatique des langues et, en particulier pour la
traduction automatique, les prépositions présentent des difficultés sans nombre. Les classes
d’objets permettent d’éviter beaucoup d’erreurs d’analyse. Le fait d’établir des classes
correspondant à chaque préposition permet de lever une foule d’ambiguïtés et vient au secours
de l’analyse linguistique, qu’elle rend plus aisée. Voici quelques exemples :
vaut aussi pour les prédicats, qu’ils soient nominaux ou verbaux, comme nous allons le voir.
Soit la phrase :
L’individu arrêté par la police avait (commis un assassinat, assassiné son voisin).
Il est possible de reprendre ces prédicats par une anaphore nominale, dite « fidèle » :
L’individu arrêté par la police avait (commis un assassinat, assassiné son voisin). Cet
assassinat a été puni de vingt ans de prison.
Si l’on veut éviter ce qui paraît une telle répétition, on peut penser au verbe faire, que
nous avons vu plus haut ou, mieux encore, à un classifieur d’action comme agir :
Quand il s’agit moins d’une action ponctuelle que d’une habitude, l’anaphore peut être prise
en charge par la racine comport- :
Il nous a fait la tête. (Il se comporte ainsi, il a ce comportement) chaque fois qu’on lui
refuse ce qu’il demande.
(Ce geste, cet acte), il l’avait fait pour se venger de son patron.
On voit que la hiérarchisation des classes permet de générer des anaphores de façon
naturelle et aisée.
Nous allons montrer comment les classes d’objets permettent de mettre en évidence le
mécanisme qui est à la base d’une autre figure de rhétorique : la métaphore. Nous allons
illustrer notre analyse par deux exemples.
Parmi les moyens de transports routiers, on peut isoler la sous-classe des <transports par
animal> : cheval, mulet, chameau, âne, etc. Les opérateurs qui leur sont appropriés sont, entre
20
autres : voyager à dos de, faire une promenade à, monter, faire du, être à califourchon sur, se
déplacer à dos de, tomber de, faire une chute de. Ces animaux ne sont interprétés comme
moyens de transports qu’avec les opérateurs que nous avons mentionnés. D’autres verbes les
verseraient dans la classe des animaux de traits : brider, harnacher, atteler, dételer.
Observons maintenant le comportement des moyens de transports individuels appelés <deux-
roues>. On constate qu’ils ont des opérateurs appropriés communs à la classe précédente :
b) on trouve aussi des verbes construits avec la préposition sur : être perché sur (son
vélo, son cheval) ;
c) les éléments des deux classes sont des compléments naturels du verbe enfourcher :
enfourcher (son cheval, son vélo) ;
Les substantifs relevant de la classe d’objets <argent> (dollar, euro) ont comme
prédicats strictement appropriés les verbes suivants :
Tous les substantifs qui peuvent figurer en position argumentale avec l’ensemble de ces
verbes appartiennent nécessairement à la classe <argent>. Examinons maintenant les prédicats
appropriés aux substantifs qui désignent des <liquides>. On prendra comme exemple
prototypique le substantif eau.
La notion d’opérateurs strictement appropriés permet donc de détecter les métaphores d’un
texte.
Les relations entre classes sont fondées sur des bases syntaxiques représentées par les
liens établis entre les prédicats et les arguments et non des nuages sémantiques sans contours
précis, comme le sont les réseaux sémantiques. Nous allons établir une structuration du
vocabulaire des <boissons>, avec comme objectif de définir la classe des <vins>. Nous
commençons par le niveau le plus élevé, incarné par le terme <boisson>, que nous définissons
non pas comme un équivalent de <liquide>, mais comme un liquide destiné à être bu. De ce
fait, la classe est définie par les opérateurs suivants :
Les opérateurs que nous venons de donner sont communs à toutes les boissons. Nous mettons
ensuite au point la sous-classe des <boissons alcoolisées>, à l’aide des opérateurs :
À l’aide d’autres opérateurs, on peut établir des sous-classes, séparant les alcools forts des
autres. On créera la classe des <alcools et spiritueux> en se servant d’un verbe comme
distiller, qui a la particularité d’avoir en position d’objet la source et le résultat :
22
Les deux emplois ne sont cependant pas confondus, du fait des opérateurs généraux des
<boissons> dont héritent les alcools, mais non les fruits. Les <vins> sont définis par des
prédicats dont le nombre est impressionnant. En voici quelques-uns sur plusieurs centaines :
Verbes :
décanter/N0:hum/N1: <vin>
se madériser/N0: <vin>
tirer/N0: hum/N1 :<vin>
Adjectifs :
aigre/N0:<vin>
aigrelet/N0:<vin>
âpre/N0:<vin>
capiteux/N0:<vin>
charpenté/N0:<vin>
corsé/N0:<vin>
équilibré/N0:<vin>
gouleyant/N0:<vin>
tuilé/N0:<vin>
Il ne faut pas confondre ces adjectifs, qui sont des opérateurs appropriés à l’ensemble
des vins, avec un petit nombre d’adjectifs qui désignent des types de vins : vin blanc, vin
rouge, vin rosé, vin gris, etc. Certains adjectifs sont strictement appropriés comme gouleyant
ou tuilé, d’autres non comme équilibré ou âpre, qui ont d’autres emplois. Mais la classe des
<vins> peut être délimitée par une combinaison de prédicats à emplois multiples : un
substantif dont on peut dire à la fois qu’il est aigre, corsé et charpenté appartient
nécessairement à la classe des <vins>. Ainsi pour mettre au point l’arborescence qui mène au
<vin>, on part du niveau le plus élevé de la notion de <concret>. À ce titre, les substantifs
désignant des <vins> héritent de toutes les propriétés générales des concrets : poids, volume,
couleur, etc. Le second embranchement séparera les liquides des objets solides. Pour les
définir, on aura des verbes comme verser, couler, déborder, imbiber, s’égoutter et des
adjectifs comme dense, fluide, huileux. Parmi ces liquides, on séparera les objets naturels
(eau, eau de pluie, eau de source) des artefacts à l’aide des prédicats suivants : fabriquer,
réaliser, mettre au point, produire, etc. On distinguera alors parmi les liquides les boissons,
etc. Un tel travail descriptif est d’abord un problème de linguistique plus que de
représentation informatique.
Les prédicats nominaux sont définis, comme les prédicats verbaux, par un domaine
d’arguments et par leur inscription dans le temps (conjugaison). En français, et dans la plupart
des langues indo-européennes, la conjugaison verbale est suffixale, mais on sait qu’à
l’origine, elle était aussi de nature lexicale. Certaines désinences verbales, en particulier celle
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de l’imparfait –ais et celle du futur –ai, sont des résidus d’anciennes formes du verbe avoir.
Cette analyse s’appliquait déjà au latin. En se réduisant à des désinences, ces verbes perdent
leur autonomie syntaxique et ne conservent que les indications temporelles réduites à des
marqueurs morphologiques. La conjugaison nominale n’a pas atteint ce stade. Les noms
prédicatifs sont actualisés par un type particulier de verbes, appelés verbes supports. Ceux-ci
précèdent le prédicat nominal, de sorte que, sur le plan strictement superficiel, il n’y a pas de
différence dans les séquences catégorielles entre une phrase à prédicat verbal et une autre à
prédicat nominal. Cependant les verbes supports ont des propriétés totalement différentes des
prédicats verbaux, comme nous le montrerons dans ce qui suit.
Dans l’analyse classique, on affirme que dans les deux cas le verbe donner a trois arguments :
un sujet (Paul), un complément direct (respectivement livre et gifle), un complément indirect
second introduit par la préposition à (Jean). Mais c’est passer sous silence de grandes
différences :
- le complément direct livre est un substantif concret tandis que gifle est abstrait ;
- le déterminant est à peu près libre avec le substantif livre, tandis qu’il existe de
fortes contraintes sur le déterminant de gifle : les quantifieurs y sont possibles Paul
a donné (deux, trois, plusieurs) gifles à Jean, mais non le défini : *Paul lui a donné
la gifle, ni certains possessifs : *Paul lui a donné (ma, ta, notre) gifle ;
- la pronominalisation de livre (Ce livre, Paul l’a donné à Jean) est naturelle, ce qui
n’est pas le cas avec gifle : ?Cette gifle, Paul la lui a donnée ;
- l’interrogation en que est naturelle quand elle porte sur le complément concret mais
non sur l’abstrait : Qu’est ce que Paul lui a donné ? – Un livre, *une gifle ;
- le verbe donner peut être nominalisé dans la première phrase, c’est-à-dire quand il
est prédicatif mais non dans la seconde : Paul lui a fait don d’un livre ; *Paul lui a
fait don d’une gifle ;
- le complément en à N semble dépendre du substantif gifle dans la première phrase
mais non de livre dans la seconde : la gifle de Paul à Jean ; *le livre de Paul à
Jean ;
- le substantif gifle est associé au verbe gifler, de sorte qu’en gros donner une gifle est
synonyme de gifler. On dira que le prédicat, i.e. le mot qui sélectionne les
arguments, n’est pas le verbe donner mais le substantif gifle ;
- la seconde phrase n’est donc pas une phrase à trois arguments mais à deux
seulement, selon le schéma suivant : gifle (Paul Jean) et le verbe donner n’est pas
un prédicat mais un verbe qui « conjugue » le prédicat nominal gifle. Nous appelons
ce type de verbes des verbes supports.
a) Leur propriété essentielle est d’actualiser les prédicats nominaux. Dans une phrase comme
Paul a fait un voyage à Rome, ce n’est pas le verbe faire qui sélectionne les arguments mais le
substantif voyage, qui est le prédicat de la phrase. Le verbe faire « conjugue » ce substantif
prédicatif, l’inscrit dans le temps.
b) Il découle de là que le verbe support peut être effacé dans une phrase, sans que celle-ci
perde son statut de phrase : l’actualisation seule sera absente. Cet effacement se fait par
l’intermédiaire d’une phrase relative :
L’effacement de l’actualisation s’observe aussi avec les prédicats verbaux : on a alors une
réduction infinitive : j’ai entendu descendre Paul où le verbe de la complétive ne porte pas de
marque d’actualisation mais hérite de celle du verbe de la principale j’ai entendu.
d) On a pensé pendant longtemps que les verbes supports avaient pour fonction d’être des
agents de nominalisation (cf. J. Giry 1978). Le support faire permet ainsi au verbe voyager de
prendre une forme nominale voyage :
Paul a voyagé.
Paul a fait un voyage.
Cette fonction de nominalisation des verbes supports n’est pourtant pas une propriété
définitionnelle, car il existe à peu près deux fois plus de prédicats nominaux « autonomes »
qu’il n’y en a de déverbaux :
e) Comme les verbes supports actualisent les prédicats nominaux, ils prennent en charge, en
outre, les informations aspectuelles qui peuvent les caractériser.
Pour bien des raisons (enseignement du français comme langue seconde ou analyse
automatique de textes), il est important d’être en mesure de prédire la conjugaison de tous les
prédicats. Or, à la différence des verbes, le choix du support est directement lié à la nature
sémantique du prédicat nominal. La conjugaison nominale est directement dépendante des
classes d’objets. On est donc contraint à sous-catégoriser les substantifs. La première
arborescence est celle qui sépare les prédicats nominaux en trois hyperclasses : les actions, les
états, les événements. À chacune de ces classes correspondent respectivement des supports
génériques faire (un travail), avoir (une bonne santé) et avoir lieu (un match aura lieu ce
soir). Plus de 60% des prédicats nominaux peuvent être conjugués de la sorte. Il suffit pour
eux de coder cette propriété sémantique et on générera la conjugaison adéquate :
Nous venons de voir que, pour conjuguer les prédicats nominaux, on ne peut pas se
contenter de classer les prédicats nominaux en actions, états et événements, mais qu’il faut
mettre au point les sous-classes (classes d’objets) auxquelles ils appartiennent. Le nombre de
ces classes n’est pas connu à l’heure actuelle. Leur dénombrement permettra de mettre au
point un « Bescherelle » des prédicats nominaux (voir plus loin). Voici, à titre d’illustration,
quelques-unes de ces classes. Nous mettons les supports en italique et nous donnons entre
parenthèses des substantifs prédicatifs à titre d’exemples.
8.5.1. Actions
Action générale : déployer (activité), effectuer (un repli), effectuer (voyage, tour)
Action sur N : exercer (tyrannie, pression)
Aides : accorder (une faveur à), allouer (allocation), apporter (aide), attribuer
(subvention), prêter (aide, concours), prêter (attention)
Attitude : arborer (sourire)
Combats : engager (combat, conversation), mener (combat, guerre), livrer (bataille,
combat), mener (opérations, interventions)
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8.5.2. États
Propriétés
États événementiels
accuser (la fatigue), afficher (recul, changement), afficher (santé resplendissante,
excédent de), connaître (un regain de, une montée de, déclin), enregistrer (des
changements), être sujet à (vertige), manifester (des signes de fatigue), présenter
(symptômes, des signes de fatigue), respirer (la santé), révéler (un taux de N), traduire
(une baisse de rythme)
8.5.3. Événements
Le français a comme particularité que tous les événements, quelle que soit leur nature,
peuvent être actualisés par le support avoir lieu : un séisme a eu lieu dans l’océan Indien ; une
cérémonie commémorative a eu lieu aux Invalides. Une première sous-classification sépare
les événements « fortuits » des événements « organisés ». Les premiers prennent le support se
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produire : un séisme s’est produit dans l’océan Indien et les seconds se dérouler : une
cérémonie commémorative s’est déroulée aux Invalides.
Voici une petite liste de supports correspondant à des sous-classes d’événements :
(malheur) advenir ; (signes) apparaître ; (accident) arriver ; (conflit) éclater ; se faire
(silence), se passer (tractation) ; (trêve) intervenir ; (difficultés) naître : (troubles)
s’annoncer ; (paix) se faire ; (difficultés) se faire jour ; (empêchements) se former ;
(obstacles) se lever ; (symptômes) se manifester ; (obstacles) se produire ; (insuffisances) se
révéler ; (difficultés) surgir ; (incident) survenir ; ( défaillances) venir au jour.
On appelle variantes libres des verbes supports qui n’apportent, par rapport aux
supports considérés comme standards, aucune information spécifique, comme des
changements aspectuels et des modifications de structures.
Ces variantes sont à peu près équivalentes du point de vue du niveau de langue et de
l’aspect.
Les verbes déponents du latin comme admirari ne peuvent pas prendre de désinence de
passif, car ils en ont déjà formellement une. Le latin procède alors à une forme supplétive en
habere :
Nous ne sommes pas en mesure de dire combien de verbes sont concernés par cette
construction en latin. Elle existe aussi en français, où nous avons des données plus précises.
Nous indiquons ici le couple formé par le verbe support actif et le support passif :
Donner/recevoir :
faire/recevoir :
faire/subir
infliger/subir
exercer/subir
avoir/avoir
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Nous avons vu jusqu’à présent que la fonction première des verbes supports est
d’inscrire les prédicats nominaux dans le temps. Certains supports apportent, en outre, des
informations aspectuelles. On trouvera dans ce qui suit un certain nombre d’exemples.
8.10.1. L’inchoatif
Si l’on part de l’exemple suivant : Paul fait une étude sur la vinification, on peut
remplacer le support faire par d’autres verbes qui prennent en charge l’aspect inchoatif :
Cependant commencer et entreprendre ne sont pas des supports mais des auxiliaires, car ils
sont compatibles avec un (vrai) support. Or, deux supports ne peuvent pas figurer ensemble
dans une même phrase :
Nous considérons donc entamer comme seule forme inchoative de faire dans les exemples ci-
dessus. Voici d’autres exemples d’inchoatifs de nature diverse :
La liste des supports inchoatifs est assez conséquente : aborder (la trentaine), accéder à (la
sagesse), acquérir (une capacité), adopter (attitude), amorcer (geste), attaquer (un travail),
attraper (grippe), embrasser (une croyance), entonner (chant), prendre/perdre (poids,
assurance). Les états et les événements ont eux aussi des supports inchoatifs.
8.10.2. Le progressif
En voici d’autres concernant à la fois les actions, les états et les événements : perdurer
(grève), garder (calme), garder (souvenir, sentiment), persévérer (dans son N), persister
(symptômes), poursuivre (travail, recherches), conserver (son calme).
8.10.3. Le terminatif
Les verbes suivants peuvent être considérés comme des supports « terminatifs » :
interrompre, suspendre :
Quand un prédicat nominal est caractérisé par un aspect terminatif, il existe des
contraintes sur sa détermination : l’indéfini est difficile dans ce cas : ?Luc a suspendu des
hostilités. Ces restrictions s’observent aussi avec le verbe perdre (cf. R. Vivès 1983) qui
traduit plutôt que l’aspect terminatif le fait que l’état ou le procès sont révolus :
On peut ranger dans cette classe les emplois suivants : abandonner (son arrogance),
aboutir (échec), atteindre (but), baisser (pression, poids), boucler (travail, randonnée),
disparaître (symptômes), perdre (respect, souvenir).
8.10.4. L’itératif
Il existe des supports spécifiques, munis du préfixe re- qui ont la particularité de ne
pas avoir d’existence autonome :
Les verbes suivants ne peuvent pas non plus être analysés comme ayant un préfixe :
Les supports qui véhiculent une interprétation fréquentative imposent aux prédicats
nominaux et à leur détermination certaines restrictions. Avec multiplier le substantif prédicatif
est obligatoirement au pluriel, avec une interprétation anaphorique :
8.10.5. L’intensif-multiplicatif
8.10.6. Le télique
Un substantif comme sérénité est neutre par rapport à l’opposition que nous venons de
faire. Une phrase comme : Luc est d’une grande sérénité traduit un état indépendamment d’un
éventuel événement antérieur, on dira qu’il s’agit d’un état stable. Certains adverbes
accentuent cette interprétation :
Si l’on veut attribuer à sérénité un aspect télique, on aura recours au support atteindre (à),
trouver :
Nous avons dit plus haut que toutes les langues ont des verbes supports. Il est intéressant
d’examiner de ce point de vue des langues génétiquement proches comme le français, d’une
part, et l’italien et l’espagnol, de l’autre. Nous mettrons en évidence les similitudes et les
différences. Ces informations nous ont été fournies par M. Prandi (Bologne) et R. Simone
(Rome 3) pour l’italien et par José Luis Herrero (Salamanque) et à Xavier Blanco (Barcelone)
pour l’espagnol.
8.11.1. Italien
Voici quelques exemples où l’italien et le français ont choisi les mêmes supports :
Actions :
adopter une attitude/adottare une attegiamento
caresser un rêve/accarezzare un sogno
commettre un crime/commettere un delitto
donner un ordre/dare un ordine
emettre un cri/emmettere un grido
faire une description/fare une descrzzione
pratiquer une opération/praticare une operazione
États
accuser la fatigue/accusare la stanchessa
avoir peur/avere paura
brûler d’amour/ardere d’amore
éprouver de la joie/provare gioia
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Événements
avoir lieu/avere luogo
courrir un danger/correre un pericolo
8.11.2. Espagnol
Voici des cas où une traduction littérale en espagnol du verbe support français serait
inadéquate :
Dans les exemples suivants, une traduction littérale de l’espagnol vers le français serait source
d’erreurs :
On voit que dans des langues aussi apparentées génétiquement que les langues latines, il
est impossible de traduire littéralement les verbes supports.
La notion de verbe support ainsi définie est d’une grande importance dans
l’architecture générale de l’analyse syntaxique, car elle permet :
a) de montrer qu’il existe une conjugaison nominale, parallèle à celle des verbes, et
qui apporte aux prédicats nominaux les informations de temps et d’aspect ;
être supérieur à N
avoir de la supériorité sur
la supériorité de N sur N
g) d’analyser le possessif, qui n’est qu’une forme anaphorique des génitifs subjectifs
ou objectifs :
Si l’on parle de conjugaisons à propos des noms prédicatifs, il est raisonnable de penser
qu’on peut les présenter sous forme de paradigmes, ce que fait un manuel comme le
Bescherelle pour les verbes. Nous proposons ici une structuration possible d’une telle
description pour les substantifs prédicatifs. Les informations pertinentes concernent :
Progressif
Terminatif
8. Construction événementielles
Nous proposons ici la description de quelques classes. Nous séparerons les actions des états et
des événements.
8.13.1. Actions
8.13.2. États
Classes des <sentiments envers autrui > : admiration, amour, haine, jalousie
Verbes supports : avoir
Verbes supports appropriés : porter, éprouver, ressentir, nourrir
Verbes supports réciproques : se porter, se vouer
Verbes supports passifs : encourir, faire l’objet de
Déterminants : un-modif
Verbes supports aspectuels :
Inchoatif : concevoir
Intensif : vouer à
Itératif :
Itératif-intensif : baver (d’admiration), brûler (d’amour), pâlir (d’envie), crever
(de haine, de jalousie)
Progressif :
Terminatif : perdre
Constructions événementielles :
13.3.3. Événements
Itératif-intensif :
Progressif : se propager, continuer, s’étendre,
Terminatif : s’éteindre, prendre fin, s’arrêter
Il existe un emploi du substantif regard qui est caractérisé par une absence de
complément mais par la présence obligatoire d’un modifieur :
*Paul a un regard.
Paul a un regard terne.
Nous décrivons dans le détail les propriétés de cet emploi. Le sujet est un humain (ou
éventuellement un animal, de compagnie par exemple). Il n’y a pas de complément, comme
nous venons de le dire. Le verbe support de ce prédicat nominal est avoir ou encore posséder
et peut-être afficher. Un modifieur est obligatoire qui décrit le regard : ardent, étincelant,
brûlant, terne, vide, fuyant, mobile, vitreux ; mais les adjectifs impliquant une activité de la
part du sujet sont exclus en coin, en biais. Le déterminant de regard est l’indéfini un ou défini
le au singulier : Paul a (le, un) regard vif. Le pluriel est interdit : *Paul a (des, les) regards
vifs. Le substantif regard ne peut pas être repris par un verbe support actif : *Paul a un regard
terne, comme il le fait tous les lundis matins. Il ne s’agit donc pas d’un prédicat d’action. La
phrase adjectivale parallèle souligne le fait que le substantif regard désigne une propriété, un
trait caractéristique : Le regard de Paul est (vif, terne). Ce prédicat peut avoir une
interprétation passagère ou habituelle : Paul a un regard terne (ce matin, habituellement). Le
substantif regard peut être remplacé ici par le substantif œil : Paul a l’œil (vif, terne). Le
pluriel est douteux avec le défini : Paul a les yeux vifs, l’indéfini serait meilleur Paul a des
yeux vifs. Comme tout support, avoir peut être effacé le regard (vif, terne) de Paul. Il n’existe
pas d’emploi métonymique (montée de l’adjectif) : *Paul est (terne, vif) (de, du) regard. La
construction impersonnelle est possible : Il y a (de la vivacité, de la mobilité, du feu) dans le
regard de Paul. Enfin, cet emploi de regard n’a pas de correspondant verbal.
Le substantif regard désigne ici une propriété. Certes, elle est moins « physique » que
dans : Paul a les jambes arquées, mais elle constitue une particularité qui permet de
caractériser un individu déterminé. Notons enfin que regard n’a pas de lien avec le substantif
vue comme dans : Paul a une vue perçante. Comme on le voit par la description que nous
venons de faire, il est très difficile de faire la part entre ce qui est syntaxique ou sémantique.
Nous voyons que le schéma d’arguments met en jeu un certain type d’adjectifs descriptifs, qui
décrivent non seulement des propriétés physiques, mais à travers elles un reflet de la
psychologie.
42
Un second emploi est illustré par la phrase suivante, dont la structure de surface ne
diffère de la précédente que par la présence d’un complément prépositionnel :
Ici le sujet est strictement humain. Le complément est soit un humain soit une activité
humaine. Le complément est introduit par la préposition pour. Parallèlement à avoir, deux
autres supports sont possibles : accorder, concéder. Dans ce cas, la préposition introduisant
l’objet est à : Paul lui a accordé un regard attentif. Le déterminant est relativement contraint :
l’article indéfini : Paul a eu un regard amical pour Jean ; le pluriel n’est pas très clair : Paul
a eu des regards amicaux pour Jean. Le défini est impossible : *Paul a eu le regard (amical)
pour Jean ; le possessif est impossible aussi : *Paul a eu son regard pour Jean. Un modifieur
est obligatoire, sauf à la forme négative : Paul n’a même pas eu un regard pour Jean. Mais il
s’agit peut-être d’une suite figée. Le support est effaçable : le regard dédaigneux de Paul
pour Jean ; son regard dédaigneux pour Jean. Regard peut difficilement être remplacé par
œil : *Paul n’a même pas eu un œil pour Jean ; *l’œil dédaigneux de Paul pour Jean.
L’adjectif est de nature comportementale : amical, attentif, dédaigneux, hautain mais
non descriptif fixe, fuyant, mobile, acéré, vif, perçant. La construction impersonnelle existe : il
y a eu un regard dédaigneux pour Jean de la part de Paul. On observe aussi un changement
de thématisation, où l’objet figure en position de sujet : J’ai eu droit à un regard de sa part.
Avec cet emploi, il existe une construction parallèle impliquant le construction verbale : Paul
a regardé Jean dédaigneusement. Ici non plus regard n’est pas un prédicat de perception. Il
traduit métaphorique le comportement d’un individu à l’égard d’un autre.
Les emplois qui suivent correspondent à des prédicats de perception au sens strict du
mot. On verra que les emplois métaphoriques sont pris en charge par des verbes supports qui
sont les pivots de ces métaphores. On verra aussi que les prédicats de perception visuelle sont
intimement liés à la notion de mouvement ou de causation de mouvement.
être remplacé par le substantif œil au singulier ou au pluriel : jeter un œil (à, sur) N ; jeter les
yeux (*à, vers, sur) N ; jeter un coup d’œil (à, sur) N. Nous sommes en présence d’un prédicat
de perception active, ce qui implique que les modifieurs adjectivaux sont dynamiques et non
pas descriptifs : un regard (en biais, en coin, en coulisse, oblique, furtif). On constate la
réduction du verbe support : le regard de Paul à Jean ; ?le regard de Paul sur ce texte. Le
verbe jeter implique une action rapide : jeter un regard rapide sur ce texte. Cet emploi a une
construction verbale parallèle : Paul m’a regardé en coin. La nature du support et la
métaphore qui l’explique impliquent une action volontaire et consciente. Il peut y avoir
ambiguïté d’interprétation avec l’emploi précédent : Il a eu un regard amical pour Jean ; Il a
jeté un regard amical à Jean.
L’emploi métaphorique est ici plus marqué qu’avec le support lancer. Le sujet est
humain, de même que l’objet, ce qui exclut les locatifs et les concrets. Le verbe support
décocher a un quasi-synonyme : darder. Avec ce dernier verbe, la préposition est plutôt sur
que à, qui est caractéristique du verbe lancer. Ces deux verbes expriment d’une façon claire la
métaphore qui met en jeu les <armes de trait>, comme le souligne les définitions du Petit
Robert : « décocher : lancer avec un arc, une arme de trait » ; « darder : lancer (une arme,
un objet) comme on ferait d’un dard ». Parmi les déterminants on trouve : un suivi d’un
modifieur (avec la possibilité d’une intonation exclamative) et l’indéfini pluriel il lui décocha
des regards assassins. En revanche, le défini et le possessif sont impossibles : *il lui décocha
son regard. La métaphore de l’arme de trait implique une action rapide : *décocher un long
regard de désapprobation. De plus, décocher a une interprétation inchoative. La métaphore
implique une idée d’hostilité, comme le montrent les adjectifs appropriés hostile, haineux,
courroucé, de désapprobation, acéré, inquisiteur. D’autres verbes permettent de filer la
métaphore : assassiner du regard.
Le substantif œil ne peut pas remplacer regard : *décocher un œil sévère. L’effacement
du verbe support est exclu, sous peine de la perte de la métaphore : le regard de Paul (à, sur)
Jean vient de l’emploi en jeter. Il est impossible de thématiser regard : *le regard de Paul se
(darde, décoche) sur Jean. Le verbe regarder n’est pas le synonyme de décocher un regard,
car on perdrait la métaphore et ce, même en présence des adjectifs d’hostilité que nous avons
évoqués plus haut.
Une métaphore similaire met en jeu des armes à feu et des armes blanches. Cette
métaphore est prise en charge par le verbe braquer qui est approprié à ce type d’armes : Paul
a braqué (son épée, son pistolet) sur Jean. Le substantif regard prend la place de ces objets :
Paul a braqué son regard (sur le nouveau venu, vers la porte). Cet emploi a les
caractéristiques suivantes du point de vue du schéma d’arguments. Le sujet est humain et
l’objet peut désigner soit un humain soit un concret soit encore un locatif. Le support braquer
a pour synonymes diriger, pointer. Les prépositions sont de nature locative directionnelle :
vers, en direction de, sur. Le déterminant du prédicat regard peut être un possessif (singulier
ou pluriel) et l’indéfini suivi d’un modifieur. Le substantif œil peut se substituer à regard,
mais seulement au pluriel : Paul a braqué ses yeux en direction de Paul. L’interprétation
agressive est mise en évidence par la nature des adjectifs réprobateur, de reproche,
scrutateur, investigateur, *fixe, *fuyant. Cet emploi est caractérisé par un aspect résultatif : le
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regard de Paul est braqué sur N ; Paul a le regard braqué sur N. On observe encore la
thématisation du prédicat : le regard de Paul se braque subitement vers N.
Le schéma d’arguments est le même que dans l’emploi précédent. Le sujet est humain et
l’objet peut désigner un humain, un concret ou un locatif. Le complément est obligatoire,
sinon on a affaire à la suite plus ou moins figée baisser les yeux, au sens de ne pas vouloir
regarder. La préposition peut être sur ou vers. Il existe d’autres verbes représentant le même
emploi : lever, tourner, relever. Le prédicat regard a ici comme déterminants le possessif et le
défini le. L’effacement du verbe support constituerait une perte de sens et est donc exclu. Le
substantif peut être remplacé par le pluriel yeux : baisser ses yeux (sur, vers)N. Le prédicat
peut être thématisé : son regard se tourne vers, ?son regard se baisse, ses yeux se sont levés,
baissés, tournés vers N. L’aspect du prédicat peut être résultatif, comme on le voit dans les
exemples suivants : Paul tient son regard (levé, baissé) vers N. Cet emploi a un présupposé :
baisser son regard sur implique qu’on soit dans une position supérieure et le contraire pour
lever les yeux sur. Peut-être ces constructions sont-elles des suites plus ou moins figées où
elles signifient approximativement avoir de l’intérêt pour, faire attention à ou demander la
clémence de.
Les emplois qui suivent sont assez proches de celui que nous venons d’examiner. Ils
mettent en jeu des causatifs de mouvement.
Le verbe porter n’est pas le seul dans cet emploi. On trouve aussi promener, laisser
traîner, etc. Les prépositions sont de nature locative : sur, vers, dans la direction de. Il existe
des restrictions sur la détermination : on vient de voir que le possessif est le déterminant le
plus naturel. La possibilité du défini et de l’indéfini n’est pas claire. Le substantif regard peut
être remplacé par le substantif yeux, obligatoirement au pluriel. La thématisation du prédicat
est naturelle : Le regard de Paul se porte vers ce spectacle ; le regard de Paul se promène sur
cette toile. Le prédicat regard a ici un aspect duratif, progressif mais il n’y a pas
d’interprétation résultative *Paul a le regard porté sur N ; Paul, le regard porté sur N,
s’avançait vers lui. Si le déterminant est l’indéfini suivi d’un modifieur, on a une autre
interprétation : Paul porte un regard sévère sur cette conduite, où l’on interprète regard
sévère comme le synonyme de juger sévèrement. Les autres verbes que nous avons signalés
ne permettent pas cette interprétation.
Le sujet est toujours humain et le complément, outre les classes que nous avons vues
plus haut, peut être un événement. Le verbe peut être remplacé par éloigner. La préposition
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est de. Le déterminant est le possessif et le défini le. On note la synonymie entre regard et
yeux : détourner (son regard, les yeux) de ce spectacle. Du point de vue pragmatique, le sens
du verbe implique que l’objet désigne un événement négatif ou terrifiant : Ils ont détourné
(leur regard, les yeux) de ce spectacle effrayant. Dans les textes on trouve, pour qualifier
regard, des adjectifs du type effrayé, effaré, apeuré.
Il existe une lecture métaphorique : ne pas vouloir prendre en considération. La nature
de détourner n’est pas claire : derrière le possessif il est difficile de trouver un support. Cf. Il
a perdu sa bonne humeur = Il a perdu la bonne humeur qu’il avait. Dans Il a détourné son
regard de N, on ne peut pas postuler Il a détourné le regard qu’il avait jeté sur N
Dans cet emploi l’objet est assez fortement restreint. Il existe des compléments assez
contraints comme yeux ou, de façon générale, tout objet qui attire l’attention ou qui intrigue.
Aspectuellement, il s’agit d’un emploi duratif, qui est susceptible d’une interprétation
résultative : son regard resta planté sur N ; Paul avait le regard planté sur N.
Pragmatiquement, le sens véhicule une idée d’agression, de prise de possession ou de
fascination.
Ici encore le verbe traduit le résultat d’un mouvement ou plutôt la fin d’un mouvement.
L’argument-objet peut désigner un humain ou tout objet concret, à l’exclusion d’un
événement. Nous n’avons pas trouvé de substitut au verbe poser. La préposition est la plupart
du temps sur, comme l’exige le sémantisme du verbe poser. Le substantif regard est
déterminé par le possessif (singulier et pluriel), le défini le et l’indéfini un-modif. On trouve le
pluriel yeux. Le prédicat nominal peut figurer en position de sujet : Le regard de Paul s’est
posé sur Marie. On note, parmi les adjectifs appropriés appuyé, attentif, perçant, profond.
Un emploi quasiment similaire met en jeu le verbe arrêter : Paul arrête son regard sur
N. La différence sémantique est ténue, le verbe arrêter possède une interprétation terminative
mais non une lecture résultative : Paul a (le regard, les yeux) arrêté(s) sur N ; le regard de
Paul est arrêté sur ce spectacle.
9.4. Restructurations
Après avoir examiné les constructions où le substantif regard figure en position d’objet
direct, nous examinons maintenant celles où il figure en position de « complément » indirect.
On a alors en présence d’une restructuration du type :
a) un mouvement :
b) un geste :
c) un prédicat de « recherche » :
d) d’autres métaphores :
À cela s’ajoute le fait que ces constructions mettent en jeu une métonymie : le substantif
regard désigne la personne elle-même.
Les locutions conjonctives sont décrites de façon superficielle par les grammaires,
même universitaires. On les considère comme des catégories composées, au même titre que
les locutions verbales ou les noms composés, alors que leur syntaxique est très libre.
La notion même de « locution » implique un certain degré de figement. Or, les locutions
qui introduisent des subordonnées circonstancielles ne le sont que rarement. Le substantif qui
est leur pivot ne l’est pas, pas plus que la détermination de ce substantif.
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10.1.1. La détermination
Elle est bien plus complexe qu’on le croit. Deux types de déterminants sont à envisager :
la détermination affirmative comprenant des éléments cataphoriques et anaphoriques, et
différentes autres déterminations.
Détermination cataphorique :
On remarquera que tous ces déterminants annoncent la subordonnée : ils jouent un rôle
cataphorique. Ce rôle peut être souligné par des éléments cataphoriques évidents : dans le but
suivant : plaire à tout le monde ; pour la raison que voici : il faisait trop froid. Il faut ajouter
qu’il existe des contraintes entre ces articles et la forme de la subordonnée : l’indéfini un n’est
pas compatible avec une subordonnée conjuguée mais avec la forme nominale ou adjectivale
du prédicat de la subordonnée : *dans un but qu’il fasse du commerce ; dans un but de
commerce ; dans un but commercial. On observera que dans la configuration syntaxique
représentée par la phrase complexe, c’est-à-dire une principale suivie d’une subordonnée, la
cataphore représentée par la détermination du substantif relateur implique que l’information
véhiculée par la subordonnée soit nouvelle, que l’interlocuteur ne la connaît pas. Dans
L’enfant a raconté cette histoire afin de calmer ses parents, la motivation de l’enfant
constitue pour l’auditeur une information nouvelle, inconnue auparavant. Cela est vrai de
toute subordonnée à détermination cataphorique.
Détermination anaphorique
Il est clair que si on avait pris soin d’étudier ainsi la diversité de la détermination, on
n’aurait jamais parlé de « locutions » conjonctives.
Autres déterminants
Il existe encore d’autres déterminants, ce qui confirme notre observation que les
locutions ne doivent pas être assimilée à des suites toutes faites :
- des déterminants interrogatifs : dans quel but ?, pour quelle raison ?, à quel
moment ?
- des déterminants négatifs : à aucun moment, dans nul autre but que de V.
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Le degré de liberté des « locutions conjonctives » est encore confirmée par le fait que
souvent la préposition introductrice peut faire l’objet d’un choix : (dans, avec) l’intention de
contenter tout le monde.
10.1.2. Le substantif
C’est un fait d’observation que le substantif qui figure dans la plupart des locutions
conjonctives n’est pas figé non plus :
Comme on le voit, le substantif qui figure dans les locutions conjonctives ou prépositives peut
faire l’objet d’un choix. Il serait erroné de penser qu’il existe une locution conjonctive au
moment où parallèle à quand et qui serait une locution toute faite, alors que le substantif
moment peut permuter avec une dizaine d’autres substantifs temporels, susceptibles de figurer
dans le même position : au moment où, à l’heure où, à l’instant où, à la minute où.
La notion de « locution » est pour ainsi dire l’arbre qui cache la forêt. On remarque ici
l’influence d’une position théorique sur les descriptions : le fait d’appeler ces suites des
« locutions » a détourné les grammairiens d’examiner leur fonctionnement. D’autre part, pour
l’analyse que nous avons proposée, il faut disposer de notions théoriques comme prédicat
nominal et de verbe support. Le français a créé des relateurs composés en prenant des
substantifs traduisant par eux-mêmes une relation sémantique donnée et en bloquant leur
actualisation.
La finalité est considérée généralement comme une relation sémantique homogène dont
l’expression est prise en charge indifféremment par des prépositions et des locutions
conjonctives. Cette conception unitaire de la finalité repose, semble-t-il, sur le fait que tous les
relateurs sont substituables les uns aux autres et qu’aucun n’exprime une relation sémantique
qu’un autre ne pourrait prendre en charge également. C’est ce que montre clairement la
49
Nous allons nous servir de la notion de classes de prédicats pour décrire avec précision
les locutions introduisant les subordonnées finales. Nous proposons ainsi une nouvelle
classification de ce type de subordonnées. Nous prendrons comme exemples quatre
connecteurs que nous étudierons successivement : dans le but de, en vue de, dans l’intention
de, avec le désir de.
Le substantif but est un type particulier de locatif qu’on pourrait appeler « lieu
orienté », dans la mesure où il désigne la destination d’un déplacement : Paris est le but de
mon voyage. Ce terme se différencie donc des locatifs « statiques » comme lieu, salle, scène,
etc. Dans ce sens, il existe d’autres lieux orientés susceptibles de traduire une expression de
but. Tout d’abord, deux termes empruntés à la langue militaire : objectif et cible, qui
désignent respectivement « un point contre lequel est dirigée une opération stratégique ou
tactique » (Petit Robert) et « but que l’on vise et sur lequel on tire ». On a donc affaire dans le
sens premier à un lieu qu’on doit conquérir ou à un objet sur lequel on fait feu.
À partir de ces emplois locatifs « orientés » on obtient, par métaphore, la finalité
comme « quelque chose que l’on veut atteindre ». La classe que nous venons de mettre en
évidence a comme propriété syntaxique d’avoir comme sujet soit un humain soit une phrase :
Paul a pour but d’apprendre le français ; ce voyage a pour but d’apprendre le français. La
relation entre ces deux types de sujet est de nature métonymique. Aucun des autres
connecteurs n’a de sujet phrastique : *Ce voyage a comme (désir, intention, vue) d’apprendre
le français.
La métaphore permettant de traduire une finalité à l’aide d’un type particulier de
locatif est étayée par un très grand nombre de prédicats verbaux et adjectivaux appropriés qui
illustrent qu’elle est bien ancrée dans le lexique. Les exemples que nous allons donner sont
des emplois exprimant la finalité à l’aide d’éléments lexicaux relevant du « lieu ». Voici un
certain nombre de verbes :
- verbes de « détournement » :
- prédicats de "distance" :
Paul est encore loin (du but, de l’objectif) qu’il s’était fixé.
Paul s’est éloigné de son (but, objectif) initial.
- adjectifs d’éloignement :
Paul veut décrocher ce diplôme. Cet objectif est inaccessible pour lui.
Le but que Paul s’était fixé était (facile, difficile) à atteindre.
- adjectifs aspectuels :
Paul s’est ressaisi dans le but (immédiat, final, ultime) de se comporter comme tout le
monde.
On rangera dans cette liste de substantifs locatifs, le mot fin que l’on trouve dans afin que/de
et dont la syntaxe est un plus archaïque, i.e. contrainte mais fondamentalement la même :
Luc voulait ne plus être impliqué dans cette histoire ; il est (arrivé, parvenu) à (son but,
ses fins).
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La finalité peut être traduite par une autre classe de prédicats. Le substantif vue est un
prédicat de perception, comme on le voit dans les exemples suivants jeter, porter, tourner sa
vue sur N. Du fait que le regard est « orienté », ce substantif a donné lieu à une interprétation
locative comme être en vue : (la côte est en vue) ou temporelle dans : une solution est en vue.
Cette interprétation directionnelle de la vue a donné lieu métaphoriquement à une lecture
finale dans les expressions un peu anciennes comme dans la vue de, dans la seule vue de. En
français moderne, la forme est plutôt avoir en vue : Paul s’est mis à lire ce roman, il a en vue
d’apprendre le français. Dans ce cas, le verbe support avoir peut être effacé et l’on obtient :
Paul s’est mis à lire ce livre, en vue d’apprendre le français.
Le substantif perspective a une syntaxe et une sémantique assez voisines. L’adjectif en
perspective s’emploie avec un nom de lieu (la côte est en perspective) soit un nom
d’événement (des ennuis sont en perspective). Mais cette suite peut avoir un sens actif Paul
s’est mis à lire ce roman, il a en perspective d’apprendre le français et avec l’effacement du
support : Paul s’est mis à lire ce roman, en perspective d’apprendre le français.
Une autre racine de perception, vis-, donne respectivement le verbe viser et le
substantif visée. La métaphore est là aussi militaire. Viser est défini par le Grand Robert de la
façon suivante : « regarder attentivement une cible afin de l’atteindre par un projectile » ou
dans son emploi intransitif : « diriger attentivement son regard vers la cible à atteindre ».
Métaphoriquement, ce verbe signifie « chercher à atteindre, guigner, rechercher» : Paul s’est
montré poli avec tout le monde, il visait la députation. Le substantif visée est d’emploi plus
restreint. Il est surtout employé au pluriel : Paul s’est montré poli avec tout le monde, il a des
visées sur la députation. La même métaphore militaire est à l’œuvre avec le substantif point
de mire. Ce mot signifie « endroit où l’on veut que le coup de feu porte ». Le support est
avoir : Paul a pour point de mire de réussir cet examen.
Les substantifs que nous rangeons dans cette catégorie représentent l’intention qu’a un
humain lorsqu’il fait une action. Outre le terme intention, cette classe comprend des
substantifs comme dessein, volonté, idée, projet. Ces relateurs de but traduisent de la part du
sujet une maîtrise de la situation. L’adjectif inconscient ne s’applique pas à eux comme il peut
le faire avec les substantifs locatifs ou avec les noms de sentiments dont nous parlerons dans
la section suivante : *avec l’intention inconsciente de plaire. D’autres adjectifs confirment
cette interprétation avec le dessein (ferme, irrévocable, arrêté) de refuser la proposition.
Notons que les verbes qui caractérisent les substantifs locatifs ne sont pas possibles ici :
*(atteindre, poursuivre, se fixer) l’intention de ; *(aller droit à, parvenir à, toucher à)
l’intention de. Ces verbes sont aussi différents de ceux qui accompagnent les prédicats de
sentiments, que nous verrons plus loin. Parmi les plus fréquents on trouve : afficher, avoir,
caresser, manifester (l’intention de faire quelque chose).
Il est logique que les verbes supports soient ceux des prédicats de sentiments : (avoir,
éprouver, ressentir, nourrir, caresser) le désir de faire quelque chose. On observera qu’on est
en présence de verbes supports spécifiques qui ne s’appliquent pas aux autres classes de
substantifs. C’est le cas, en particulier, pour éprouver, ressentir. Il existe aussi des adjectifs
appropriés : avec le désir (inconscient, vif, ardent) de faire quelque chose. Les verbes
spécifiques des locatifs sont également impossibles ici : (approcher de, atteindre, parvenir à)
le désir de.
La finalité exprimée par les sentiments est spécifique du point de vue sémantique.
Alors que les locatifs et les noms de perception désignent un lieu métonymique que l’on veut
rejoindre ou que l’on fixe des yeux, et que les prédicats intellectuels mettent l’accent sur la
détermination en vue d’un résultat, on est ici devant une métaphore différente qui est illustrée
par des verbes comme pousser ou mouvoir : (mû, poussé) par un désir irrésistible de partir en
Orient. Les sentiments sont présentés comme une force qui entraîne la personne, comme une
voile pousserait un bateau. Les locatifs attirent vers l’avant, les sentiments poussent de
l’intérieur. Cette force peut être inconsciente et entraîner quelqu’un malgré lui.
Les classes d’objets et les dictionnaires qui sont élaborés sur cette base peuvent
constituer une aide à la rédaction de textes. Nous allons en donner un exemple simplifié. Soit
la phrase :
Les outils qui sont actuellement à notre disposition sont de deux types : la correction
orthographique et l’indication de la synonymie.
a) Les logiciels de correction orthographique font intervenir de plus en plus la syntaxe dans la
détection des fautes de graphie. Ainsi certains d’entre eux signalent l’absence de l’s du pluriel
dans une suite comme *les subventions aux universités. Mais à l’heure actuelle, c’est
essentiellement à l’orthographe d’usage que servent les correcteurs orthographiques.
b) La synonymie propose des équivalents, sans tenir compte cependant de la notion d’emploi,
c’est-à-dire des environnements, comme nous l’avons signalé plus haut. Ainsi, si l’on
recherche sous Word les synonymes des mots de cette phrase, on obtient : :
On voit que les substituts proposés que nous avons mis en gras ne peuvent pas être
considérés comme des équivalents acceptables des mots en question. L’indication
automatique de la synonymie n’est possible que si l’on est en mesure de reconnaître les
classes d’objets correspondant aux arguments des prédicats. Les dictionnaires reposant sur les
classes d’objets permettent de pallier ces inconvénients. Nous allons proposer quelques
exemples.
Nous donnons ici les différents emplois du verbe réduire, décrits à l’aide des classes
d’objets :
Cette description met en évidence que l’emploi de réduire illustré par la phrase ci-
dessus correspond à l’avant-dernier emploi, celui dont les arguments sont respectivement un
humain, une valeur et un pourcentage. Cette vue synthétique du verbe permet de reconnaître
l’emploi en question.
Ce schéma d’arguments permet en outre de montrer que la phrase en question est une
sous-structure, à laquelle manque un second complément, c’est-à-dire celui qui indique le
pourcentage ou encore un chiffre. On aura ainsi :
11.3. Synonymie/antonymie
Dès lors que les classes d’objets sont décrites avec précision, le dictionnaire est en
mesure de fournir des synonymes fiables, appartenant aux classes suivantes :
<Ecoles> : collège, école élémentaire, école libre, école maternelle, école normale, école
publique, lycée technique, université
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Les déterminants d’un prédicat nominal sont fonction à la fois de la nature sémantique
du prédicat nominal lui-même et du verbe support. Dans l’exemple que nous examinons, on a
la détermination suivante : l’article défini est impossible, sauf s’il est accompagné d’un
modifieur :
L’article indéfini est possible, qu’il soit suivi ou non d’un modifieur :
Les prédicats nominaux, comme tous les prédicats, peuvent être caractérisés par des
opérateurs qui leur sont appropriés (cf. § 6.3.). Ceux qui s’appliquent le plus fréquemment à
réduction sont : drastique, sévère, considérable, importante, supplémentaire, globale,
sensible, additionnelle, massive. L’indication de ces modifieurs fournit des moyens
d’expression bien plus diversifiés.
11.5. Tranformations
55
Interrogation :
Pronominalisation :
Mises en évidence :
Tournure événementielle :
Thématisation du datif :
Les subventions aux universités ont fait l’objet d’une réduction de 30%.
Actif :
Passif :
- Effacement du support :
Verbes :
Conclusion
Les règles de grammaire ont toujours reposé sur quelques exemples élémentaires, forgés
par le grammairien ou extraits d’œuvres littéraires. Or, ces exemples ne rendent compte
jamais compte de la totalité des emplois concernés. C’est ce qu’ont clairement mis en lumière
les extractions faites depuis un certain temps grâce aux outils informatiques qui sont
maintenant à la disposition des chercheurs en linguistique. Le souci de fonder les descriptions
sur de vastes corpus a modifié notre exigence en matière de couverture des données. Ces
outils nouveaux permettent d’envisager pour la linguistique des objectifs multiples :
enseignement assisté par ordinateur, traitement automatique de la langue (reconnaissance ou
génération). Il faut parallèlement modifier les méthodes de description linguistique. Les
classes d’objets sont un outil puissant favorisant ce renouvellement.
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