Stefan Zweig
Lettre d’une inconnue
Traduction de Mathilde Lefebvre
Édition de Jean-Pierre Lefebvre
collection
folio classique
Stefan Zweig
Lettre
d’une inconnue
Traduction de Mathilde Lefebvre
Texte présenté et annoté
par Jean-Pierre Lefebvre
Gallimard
Titre original :
der brief einer unbekannten
Édition dérivée de la Bibliothèque de la Pléiade.
© Éditions Gallimard, 2013, pour la traduction et le dossier ;
2018, pour la préface, les révisions
et la présente édition.
Couverture : D’après photo © Martin Klimas / Getty Images.
PRÉFACE
Le succès durable, considérable et quasi u niversel
des nouvelles de Stefan Zweig continue de s urprendre.
On ne cesse de les éditer, de les vendre, de les mettre
en scène, de les faire lire à la radio, de les adapter au
cinéma, d’en conseiller la lecture à ceux qui lisent
peu.
Ce succès étonne par son ampleur propre, mais
aussi par la contradiction obstinée qu’il vient porter
aux jugements mitigés, sinon négatifs, d’une par-
tie de la critique littéraire. Celle-ci invoque même
ce succès pour ranger l’écrivain dans la catégorie
des auteurs de romans de gare, jouant de toutes les
ficelles de la séduction facile du lecteur et surtout
de la lectrice.
Mais elle se garde bien d’adjoindre à ce jugement
l’analyse des fondements de cette séduction. En
faisant un peu d’anthropologie, on découvrirait
qu’au-delà des thèmes et motifs qui attirent les lec-
teurs (le sexe, la mort, l’amour, l’histoire ancienne
et moderne, les grandes figures du passé, l’argent, le
crime, la folie…), l’œuvre narrative de Zweig, qu’on
8 Préface
pourrait juger polymorphe, est soutenue par un
vaste réseau de mailles fines qui structurent l’intel-
ligence profonde de ses récits et captent l’intérêt des
lecteurs en fondant l’unité dynamique des histoires
racontées (le mécanisme subtil du suspense) dans
l’interaction tacite des références, retrouvant ainsi
les mouvements profonds du psychisme.
Cette performance continue peut expliquer le
renversement romanesque qui a fait de la mort
tragique de l’auteur, dans la chaleur étouffante de
l’été brésilien, au cœur de la grande catastrophe
historique que fut la Deuxième Guerre mondiale,
et dans le pressentiment que commençait l’ère des
pires crimes commis sur la planète, le motif central
de nouvelles, de romans, de bandes dessinées, de
drames et de films : un homme et une femme se
donnent méthodiquement la mort en février 1942
près de Rio de Janeiro, et toute la planète résonne
douloureusement d’un sens terrible qui est celui de
son histoire.
Les nouvelles de Zweig sont lues aujourd’hui,
plus ou moins consciemment, dans l’ombre de cette
fin. Et c’est déjà dans son horizon que résonne la
longue plainte d’amour et de mort que fait entendre
la Lettre d’une inconnue, parue vingt ans plus tôt,
à Vienne, dans la Neue Freie Presse du jour de l’an.
Un écrivain viennois déjà connu y reçoit dès les
premières lignes une très longue lettre d’une femme
inconnue, qui n’est pas celle du « rêve étrange et
Préface 9
pénétrant » des Poèmes saturniens de Verlaine
(que Zweig a traduits et édités dans sa jeunesse),
mais une mère dont le jeune garçon vient de mou-
rir d’une grippe impitoyable, elle-même en train de
succomber à cette maladie en refusant d’y résister.
Il y apprend que cet enfant est de lui et découvre la
passion amoureuse qui a dévoré l’existence de cette
femme depuis qu’elle a treize ans (cet âge est rappelé
plusieurs fois), quand elle habitait à Vienne, dans le
même immeuble que lui, sur le même palier.
Plusieurs fois portée à l’écran, cette œuvre est
sans doute l’une des plus célèbres de Zweig. Elle
est en particulier réputée pour son caractère déli-
bérément autobiographique. Le quarante et unième
anniversaire du personnage principal est aussi
celui de Zweig travaillant en 1922 à ce récit, alors
qu’il résidait au deuxième étage d’un immeuble du
VIIIe arrondissement de Vienne (pas vraiment un
faubourg ouvrier), au no 8 de la Kochgasse. Son
serviteur ne se prénommait pas Johann, comme
celui de la nouvelle, mais Josef. Il se pourrait aussi
que l’histoire rapportée évoque la façon dont Zweig
fit la connaissance de son épouse Friderike, en
recevant une lettre d’une femme qu’il ne connais-
sait pas. Mais bien des aspects de la Lettre d’une
inconnue relativisent fortement cette hypothèse.
Zweig s’y livre surtout à un portrait assez peu com-
plaisant de lui-même, où beaucoup l’ont reconnu.
La question de l’enfant, du reste, joue même un
rôle discret dans cette référence à lui-même. On sait
qu’il n’en voulait pas. Et il ne semble pas qu’on lui
en ait connu. On sait cependant qu’il conseilla à
10 Préface
sa maîtresse parisienne Marcelle de ne pas garder
l’enfant qu’elle attendait de lui.
En dépit de ces apparences autobiographiques,
l’espace-temps de la nouvelle est extrêmement dis-
cret, et fait en cela système avec l’anonymat de
l’Inconnue. On déduit des quelques indications
fournies que l’histoire commence quinze ou seize
ans avant la rédaction de la lettre, que l’enfant est
mort dans sa onzième année, et que l’épistolière
inconnue est âgée d’une petite trentaine d’années,
puisqu’on apprend d’emblée que le romancier a
juste quarante et un ans, et qu’il en avait vingt-
cinq quand la jeune femme en avait treize. Rien
n’articule explicitement ces indications répétées sur
les données de l’état-civil de Zweig. La seule réfé-
rence historique imaginable est une allusion à la
pandémie grippale de 1918‑1919, qui entre autres
victimes emporta une fille de Freud, le sociologue
Max Weber et le peintre Egon Schiele, peut-être évo-
quée par la mort de l’enfant et la contamination
fatale de la mère. Mais, sauf à considérer ce silence
comme un symptôme, rien ne signale une ville
livrée aux difficultés de l’après-guerre immédiat. Il
n’y a ici qu’une femme en proie à son malheur.
Les éléments narratifs sont moins essentiels au
demeurant que l’expression écrite de la passion
amoureuse vécue par l’inconnue qui écrit la lettre.
Ils n’ont au plus qu’une fonction argumentative,
démonstrative de l’authenticité de l’amour de l’In-
connue et de l’amnésie pathologique de l’homme
qui ne la reconnaît pas. Le principe du succès de
la nouvelle est, comme le dit la langue allemande,
Préface 11
textimmanent, « immanent au texte » en tant que
texte exhibant une pulsion d’écriture qui se confond
avec la pulsion de mort, en sorte que les adaptations
filmiques, toujours tributaires des « épisodes », ne
peuvent que manquer son ressort principal en éva-
cuant la cruauté mortifère de l’écriture d’une femme
amoureuse ressassant enfin dans des mots desti-
nés à l’homme aimé l’obsédant envahissement de
son psychisme par la figure de l’homme de lettres
qui sans jamais la connaître ou la reconnaître a
fini par jouir de son corps anonyme, est devenu
le père d’un enfant également inconnu de lui. Le
style tendu et l’économie répétitive de la lettre docu-
mentent la nature obsessionnelle de cette passion.
S’il s’y exprime en regard, compensé par quelques
détails narcissiques gratifiants, un autoportrait peu
supportable de l’insouciance de Zweig, et donc un
sentiment de culpabilité, la charge pathologique qui
caractérise l’auteure fictive de la lettre peut s’en-
tendre aussi, du côté de l’auteur, comme un réflexe
inconscient de défense d’un point de vue masculin
bien réel (Que ne m’a-t‑elle jamais rappelé qui elle
était ? À quel jeu pervers s’est-elle livrée en restant
dans l’ombre… !).
La puissance de la nouvelle se situe dès lors dans
la lecture performative qu’elle impose à la lectrice
ou au lecteur : ils (ou elles) lisent théoriquement
cette lettre (une fois passé le prologue) dans la posi-
tion du personnage-lecteur de la fable qui constitue
le récit-cadre. Mais ils / elles peuvent la lire égale-
ment avec une empathie inverse, en croyant tenir
la plume de celle qui écrit. Le traducteur doit donc
12 Préface
résister à la tentation de simplifier ou de normali-
ser cette prose fiévreuse, répétitive, surchargée de
manifestations graphiques addictives que la pra-
tique allemande, toujours en vigueur, des majus-
cules, appliquée ici, entre autres, aux pronoms de la
deuxième personne du singulier (Tu, Toi) accentue
constamment. Un espace d’abîmes se déploie alors
inéluctablement, où bourdonne l’hypothèse que l’In-
connue de la nouvelle, plus qu’une figure tirée du
cheptel érotique d’un écrivain adepte du donjua-
nisme, est avant toute chose une lectrice de ses
romans, sinon elle-même une femme de lettres, lui
renvoyant une conséquence réelle de ses fantasmes
d’auteur. Dans le même temps surgirait ainsi de
ce qu’on appelait la psychologie des profondeurs
une autre hypothèse : que l’Inconnue ait toujours
été inconsciemment connue et reconnue par son
amant ponctuel, qu’il l’ait toujours fuie, qu’il ait
toujours fui cette passion amoureuse, refusé de la
reconnaître, au sens le plus humain du verbe, tout
en jouissant d’elle, et qu’elle ait toujours deviné ce
fond des choses. À l’horizon de l’histoire personnelle
de celle qui pour lui demeura « personne » se joue la
grande tragédie universelle de l’inégalité, telle que la
traduit la langue allemande : die Gleichheit, ce n’est
pas seulement l’égalité quantitative ou juridique,
c’est aussi l’identité reconnue de la parité absolue.
Tout se joue ici dans le sémantisme double
du verbe allemand sans cesse répété, erkennen,
Préface 13
constamment utilisé dans le registre négatif par la
femme qui écrit la lettre, et qui signifie à la fois
connaître, au sens gnoséologique du terme, et
reconnaître quelqu’un ou quelque chose que l’on
a connu dans le passé. Le double sens du verbe est
le pivot de la relation entre l’homme et la femme :
il ne la reconnaît jamais, parce qu’il ne l’a jamais
vraiment « connue », mais seulement rencontrée
et superficiellement consommée comme une pièce
de collection, dans l’instant « esthétique », au sens
propre, tandis qu’elle le connaît physiquement et
psychologiquement dans la durée et en profondeur,
par-delà son égoïsme de jouisseur compulsif. Cette
inégalité fondamentale est le ressort de leur relation,
et Zweig suggère très habilement à la fin de la nou-
velle que la seule personne qui reconnaisse l’Incon-
nue (die Unbekannte) est — tel celui d’Ulysse — le
serviteur de l’homme de lettres, comme si la non-
connaissance était un aspect ou un facteur de la
domination sociale, voire son essence. Plusieurs
passages de La Nuit fantastique abordaient déjà
cet aspect sous la forme d’autocommentaires du
personnage principal. Ici, même en cet instant de
révélation, l’homme persiste dans sa posture d’es-
thète pensant les choses dans des métaphores, que
rien ne lie et qui n’est lié à rien, sinon à des rites
sociaux et à l’universelle condition de mortel.
Or il se passe quelque chose enfin. La dernière
phrase de la nouvelle est d’une exceptionnelle puis-
sance poétique. L’Invisible demeure l’invisible,
celle qu’il n’a pas reconnue, qui n’a toujours pas
de visage dans sa mémoire, et dont il vient de lire
14 Préface
l’adieu, le dernier signe de vie. Mais il vient de voir
le vase vide, l’absence des fleurs qu’elle lui envoyait
à chaque anniversaire, métaphore de la mort qui
entre comme un courant d’air froid dans la pièce où
il se tient. Il y avait dans sa propre maison un signe
rituel matériel de l’amour passionné de l’Inconnue,
autrement dit, de la pulsion de vie. Les fleurs ont
disparu, il ne reste de la passion de cette femme que
les mots qu’elle a écrits. En abolissant ce signe, en
ouvrant à la pensée de la mort l’homme auquel il
était destiné, elle le fait accéder à une connaissance
d’un certain genre, celle de l’univers immatériel et
passionné qui était son propre horizon de déception
infinie.
J EAN- P IERRE L EFEBVRE
Note sur l’édition
Cette nouvelle parut pour la première fois, sous le titre
Der Brief einer Unbekannten (La Lettre d’une inconnue),
le 1er janvier 1922, dans le quotidien viennois Neue Freie
Presse (no 20597, p. 31‑38). Elle fut reprise la même
année dans le recueil Amok. Novellen einer Leidenschaft
(Leipzig, Insel-Verlag, p. 209‑267), et fit également l’ob-
jet d’une publication autonome dans la série « Deutsche
Dichterhandschriften » (Dresde, Lehmannsche Verlags-
buchhandlung, vol. XIII). La première traduction fran-
çaise, par Alzir Hella, fut publiée chez Stock, Delamain
et Boutelleau en 1927 dans le recueil intitulé Amok ou
le Fou de Malaisie.
La nouvelle de Zweig a été adaptée à sept reprises au
cinéma : en 1929 par Alfred Abel (Narkose) ; en 1933
par John M. Stahl (Only Yesterday) ; en 1943 par le met-
teur en scène finlandais Hannu Leminen (Valkoiset ruu-
sut) ; en 1948 par Max Ophüls (Letter from an Unknown
Woman), avec Joan Fontaine et Louis Jourdan dans les
rôles principaux ; en 1952 par le réalisateur grec Christos
Spentzos (Etsi esvyse i zoi mou) ; en 2001 par Jacques
Deray (Lettre d’une inconnue) ; en 2004 par la réalisatrice
chinoise Jinglei Xu (Yi ge mo sheng nu ren de lai xin).
J.-P. L.
LETTRE D’UNE INCONNUE
Récit
Le romancier déjà bien connu R… regagnait
Vienne de bon matin après trois jours d’excursion
revigorante à la montagne et venait d’acheter un
journal à la gare, lorsqu’il se souvint, à peine avait-il
survolé distraitement la date, que c’était son anni-
versaire. Le quarante et unième, réfléchit-il rapide-
ment, et ce constat ne lui causa ni joie ni peine. Il
feuilleta sommairement le journal dans un bruit de
pages froissées, puis rentra chez lui en voiture de
location. Son domestique lui annonça deux visites et
quelques appels téléphoniques durant son absence
et lui apporta sur un plateau le courrier qui s’était
accumulé. Le romancier jeta un œil négligeant
sur le courrier arrivé, ouvrit quelques enveloppes
dont les expéditeurs l’intéressaient. Il écarta dans
un premier temps une lettre dont il ne reconnais-
sait pas l’écriture et qui lui semblait trop volumi-
neuse. Entre-temps, le thé avait été servi. Il s’installa
confortablement dans le fauteuil, feuilleta encore le
journal et quelques imprimés ; puis il s’alluma un
cigare et saisit enfin l’enveloppe mise de côté.
20 Lettre d’une inconnue
Il y avait là environ deux douzaines de pages
couvertes à la hâte d’une écriture de femme,
inquiète, inconnue : un manuscrit plutôt qu’une
lettre. Machinalement, il tâta encore une fois
l’enveloppe pour voir si, par hasard, un mot d’ac-
compagnement n’y serait pas resté. Mais l’enve-
loppe était vide et ne portait pas davantage que
son contenu l’adresse d’un expéditeur ou une
quelconque signature. Étrange, pensa-t‑il, en
reprenant les feuillets. « À toi qui ne m’as jamais
connue » : ces mots figuraient en haut de la pre-
mière page en guise d’adresse ou de titre. Intrigué,
il releva les yeux : était-il question de lui ou d’un
être imaginaire ? Sa curiosité fut soudain éveillée.
Et il commença à lire.
« Mon enfant est mort hier — pendant trois
jours et trois nuits, je me suis battue avec la mort
pour sauver cette petite vie fragile. Pendant qua-
rante heures, je suis restée à son chevet tandis que
la grippe secouait son pauvre petit corps brûlant
de fièvre. J’ai mis du froid sur son front bouillant,
j’ai tenu jour et nuit ses petites mains agitées. Au
troisième soir, je me suis effondrée. Mes yeux n’en
pouvaient plus. Ils se sont fermés sans que je m’en
rende compte. J’ai dormi trois ou quatre heures
sur ma chaise et, pendant ce temps, la mort a pris
mon enfant. Il est allongé là, maintenant, mon
adorable, mon pauvre petit garçon, dans son petit
lit étroit, tel qu’il était à l’instant de sa mort. On
lui a seulement fermé les yeux, ses yeux sombres
et intelligents, on a joint ses mains sur sa chemise