Thème IV
L’ÉTAT DE DROIT
En droit public, l’État de droit peut se définir comme un système
institutionnel dans lequel la puissance publique est soumise au droit.
D’origine allemande (Rechtsstaat), cette notion a été redéfinie au début
du XXe siècle par Hans Kelsen, comme un État dans lequel les normes
juridiques sont hiérarchisées de telle sorte que sa puissance s’en trouve
limitée. Chaque règle tire en outre sa validité de sa conformité aux
règles juridiques supérieures. Ce système repose aussi sur l’égalité des
sujets de droit devant les normes juridiques ainsi que sur l’existence de
juridictions indépendantes.
Dans ce cadre, les compétences des différents organes de l’État sont
précisément définies et les normes qu’ils édictent ne sont valables
qu’à condition de respecter l’ensemble des normes de droit supérieures.
Au sommet de cet ensemble pyramidal figure la constitution, suivie des
engagements internationaux, de la loi, puis des règlements administratifs.
À la base de la pyramide, se trouvent les décisions administratives et/ou
les conventions entre personnes de droit privé. Cet ordonnancement
juridique s’impose à l’ensemble des personnes juridiques sous peine
de sanction juridique. L’État, qui a compétence pour édicter le droit,
se trouve ainsi lui-même soumis aux règles juridiques. Sa fonction
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156 Thème IV. L’État de droit
de régulation est ainsi affirmée et légitimée. C’est notamment ce qui
distingue l’État de droit de l’État de police dans lequel l’État n’est pas
assujetti aux règles de droit et qui historiquement constitue l’une des
étapes conduisant à la réalisation progressive de l’État de droit.
L’égalité des sujets de droit implique que tout individu, toute organi-
sation puisse contester l’application d’une norme juridique dès lors que
cette dernière n’est pas conforme à une norme supérieure. Les individus
et les organisations reçoivent en conséquence la qualité de personne
juridique : on parle de personnes physiques dans le premier cas, de
personne morale, dans le second.
L’État de droit suppose l’existence de juridictions indépendantes, compé-
tentes pour trancher les conflits entre les différentes personnes juridiques
en appliquant à la fois le principe de légalité, qui découle de l’existence
de la hiérarchie des normes, et le principe d’égalité, qui s’oppose à tout
traitement différencié des personnes juridiques. Ce modèle implique
l’existence d’une séparation des pouvoirs, donc d’une justice indépen-
dante. La Justice faisant partie de l’État, seule son indépendance à
l’égard des pouvoirs législatif et exécutif est en mesure de garantir son
impartialité dans l’application des normes de droit.
L’État de droit est donc avant tout un modèle théorique. Il est également
devenu un thème politique, puisqu’il est aussi considéré comme la
principale caractéristique des régimes démocratiques, en y adjoignant
d’autres éléments comme le pluralisme, la liberté d’expression et des
conditions socio-économiques dignes. En faisant du droit un instrument
privilégié de régulation de l’organisation politique et sociale, il subordonne
le principe de légitimité au respect de la légalité. Il justifie ainsi le rôle
croissant des juridictions dans les pays qui se réclament de ce modèle.
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Thème IV. L’État de droit 157
La séance 13 abordera la notion d’État de droit alors que la séance 14
portera sur les instruments de mise en œuvre de cet État de droit.
La séance 15 conclura en discutant du contrôle de constitutionnalité
comme parachèvement de cette notion.
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Séance 13
La notion d’État de droit
La considération selon laquelle le pouvoir politique est à l’origine du
droit existant pose la question essentielle des rapports qu’entretient le
pouvoir politique avec le droit. L’État de droit se réalise par la soumission
du pouvoir politique au droit.
Une fois la constitution établie et les organes habilités à créer du droit
institués, il s’agit, pour le pouvoir politique, de respecter l’ordre juridique
afin de préserver la cohérence du système constitutionnel et politique.
Le principe de l’adhésion de la République française à l’État de droit est
posé avec force par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen
du 26 août 1789 auquel renvoie le préambule de la constitution du
4 octobre 1958. Dans son article 16, celle-ci proclame solennellement
que « toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni
la séparation des pouvoirs déterminée n’a point de constitution ». La notion
d’État de droit est ainsi animée par l’idée de limitation du pouvoir, avec
néanmoins, à la source, une opposition de la pensée doctrinale quant
à la question particulière de l’antériorité ou de la postériorité de l’État
au droit.
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1 Les sources de l’État de droit
■■ La théorie de l’autolimitation
Selon cette théorie qui postule l’idée de la postériorité de l’État au droit,
l’État est souverain et ne peut être limité que par les règles qu’il a lui-même
posées (théorie développée par le droit international). L’État choisit
librement et volontairement de se limiter. Il n’y a pas de droit antérieur
et supérieur à l’État. Cette conception pose la question de la sécurité
juridique des individus, à savoir l’existence d’un système juridique qui
offre à ses destinataires une stabilité nécessaire à la garantie des droits.
La réfutation de l’existence de règles de droit immuables, qui sont un
minimum de garanties, conjuguée à la possibilité pour l’État de se délier
souverainement des règles de droit qu’il édicte, conduisent assurément
à un amoindrissement de la protection des droits et libertés de l’homme.
La théorie de l’autolimitation a connu un engouement certain chez les
positivistes allemands du XIXe siècle (Laband, Jellinek, Ihering) et auprès
d’une partie de la doctrine française représentée par Esmein ou encore
par R. Carré de Malberg. Selon ce dernier, aucun fondement extérieur
ne peut entamer la puissance de l’État, lequel crée le droit et s’y soumet
volontairement. L’institution d’un État de droit selon cette optique de
l’autolimitation se réalise par l’obligation pour l’État de concrétiser cette
puissance qu’il détient par nature. La concrétisation de cette puissance se
fait par la norme juridique (« Toute puissance est forcément une puissance
limitée par le droit »), l’État devant se conformer à celle-ci.
■■ La théorie de l’hétérolimitation
Cette théorie prône l’idée d’une soumission de l’État à des règles de droit
qui lui sont antérieures, la règle normative trouvant sa source dans la
force divine (théorie du droit divin), la nature (théorie du droit naturel)
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Séance 13. La notion d’État de droit 161
ou la société (l’ordre social). Elle est alors nécessairement supérieure
à l’État. Une grande partie de la doctrine française s’est ralliée à cette
conception de l’État de droit (Jèze, Hauriou, Duguit, Michoud) largement
mise en avant à l’époque révolutionnaire, à travers l’adhésion à la théorie
du droit naturel, consacrée par la Déclaration des droits de l’homme
et du citoyen de 1789 dans son introduction qui reconnaît l’existence
des « droits naturels, inaliénables et sacrés de l’homme » afin de rejeter
l’absolutisme monarchique.
2 L’inspiration de l’État de droit
L’État de droit s’inspire de la volonté d’encadrer le rôle de l’État afin de
limiter sa puissance et de lutter contre l’arbitraire.
L’époque révolutionnaire qui marque l’origine du développement du
concept d’État de droit en France, en retient une vision essentiellement
libérale conforme à celle qu’elle tend à reconnaître à l’État, entendu
comme un État gendarme nécessairement restreint dans ces capacités
d’interventions. La limitation du pouvoir à laquelle aspire l’État de droit
s’obtient ici par un effacement de l’État, par la liberté d’exercice des
activités sociales selon la règle du non-interventionnisme étatique. Cette
règle en constitue un fondement essentiel mais non exclusif qui trouve
dans la notion des droits de l’homme et dans le concept de démocratie,
deux autres modes de limitation du pouvoir de l’État.
L’invocation des droits de l’homme vise à sauvegarder l’individu des
excès de l’État. La reconnaissance de droits fondamentaux est un gage
de protection de l’exercice des libertés. La théorie libérale de l’État de
droit repose entièrement sur cette règle, fondée sur l’individualisme,
insuffisante toutefois à elle seule pour être un instrument de limitation du
pouvoir. Ce n’est qu’en admettant l’antériorité des droits ainsi reconnus
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à la création de l’État que cette mission peut être remplie (théorie de
l’hétérolimitation). La règle de droit ne fait que retranscrire les droits
naturels de l’homme. Elle dispose d’un rôle technique et non de création.
Le respect des droits subjectifs des individus renforce l’État de droit et
protège dès lors l’individu contre l’arbitraire étatique.
La démocratie est un élément de limitation du pouvoir dès lors qu’il est
admis que la création de l’État résulte de la volonté des hommes et qu’il
est, de ce fait, à leur service. Dans ce cadre, l’État, qui ne fait que traduire
la puissance de la nation, s’en trouve, par là même, limité par elle.
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