Histoire de la légistique en Suisse
Histoire de la légistique en Suisse
Alexandre Flückiger
Université de Genève
Séminaire Commission européenne
19 octobre 2007 - Bruxelles
1 Introduction ........................................................................................................................ 2
2 La codification comme démarche légistique ...................................................................... 4
2.1 . Introduction .............................................................................................................. 4
2.2 Les limites de la codification : l’intrinsèque conservatisme et l’impossible
exhaustivité............................................................................................................................. 5
2.3 Le Code civil suisse de 1907 : une leçon de légistique formelle ............................... 8
2.3.1 Une législation populaire et intelligible ............................................................. 8
2.3.1.1 La clarté .......................................................................................................... 8
2.3.1.2 La concision ................................................................................................... 9
2.3.1.3 La simplicité ................................................................................................. 10
2.3.1.4 Synonymes, renvois et structure................................................................... 10
2.3.2 Les critiques envers une législation trop simple .............................................. 11
2.3.3 La réception des principes en droit contemporain ........................................... 12
3 De la légistique formelle à la légistique matérielle .......................................................... 14
3.1 La légistique matérielle, ou le développement d’une méthode pour la conception des
lois 14
3.2 Les repères historiques ............................................................................................. 15
3.3 La réception des principes en droit contemporain ................................................... 16
3.4 Conclusion ................................................................................................................ 17
1
Ce texte est reprend en partie le contenu de l’article suivant : Alexandre Fluckiger/ Jean-Daniel Delley,
«L’élaboration rationnelle du droit privé: de la codification à la légistique», Christine Chappuis/ Bénédict
Foëx/ Luc Thévenoz (éd.), Le législateur et le droit privé, Mélanges en l’honneur de Gilles Petitpierre, 2007,
p. 123-143.
Les racines historiques de la légistique en Suisse – Flückiger
1 Introduction
2
Cutts, Martin, Clarity in EU legislation, Conférence donnée le 28 janvier 2000
(http://europa.eu.int/comm/translation/en/ftfog/cutts.htm [27.06.2005]).
3
Commission européenne, Joint Research Centre, “Size of version 3.0 of the JRC collection of the Acquis
Communautaire in 22 of the official languages of the European Union” (http://langtech.jrc.it/JRC-Acquis.html
[26.09.2007]).
2
Les racines historiques de la légistique en Suisse – Flückiger
4
Mertens 2004, p. 354ss et 380ss.
5
NOLL 1973, p. 14 ; MERTENS, p. 3 s.
3
Les racines historiques de la légistique en Suisse – Flückiger
leur œuvre. – Toutefois, je ne crois pas qu’il y ait là matière à une objection
de quelque valeur contre la supériorité d’une technique réfléchie. » 6
François Gény ne visait toutefois pas la loi dans son contenu proprement dit
(légistique matérielle) mais se limitait à la légistique formelle :
« Celle-ci [la technique législative] présente un "côté substantiel ou
interne", d’une valeur autrement fondamentale, parce qu’il a trait, de
quelque façon que soit constitué et fonctionne son organe créateur, au
contenu même de l’œuvre législative. En laissant de côté le fond proprement
dit de cette œuvre, que la science (sociologie), dirigée par un postulat moral,
permet seule d’apprécier, il s’agit de savoir comment, en la forme, elle devra
être conçue et réalisée, pour embrasser aussi pleinement et dominer aussi
efficacement que possible les rapports juridiques, méritant règlement légal,
bref pour constituer une loi ou un code, qui, au point de vue de la mise en
œuvre du Droit positif, réponde aux exigences de la vie pratique. » 7
2.1 Introduction
Le XIXe siècle fut la période des grandes codifications nationales. La Suisse n’a
pas échappé au mouvement. Le père du Code civil, Eugène Huber (1849-1923) 8 , a
formulé les bases de la légistique formelle contemporaine. Les principes de rédaction
qu’il a développés dans le cadre du Code civil suisse du 10 décembre 1907 subsistent
aujourd’hui encore dans les directives de techniques législatives fédérales auxquelles
se réfèrent les rédacteurs des textes législatifs fédéraux.
La codification a été considérée comme l’instrument privilégié de la rationalisation
législative 9 :
« Depuis les débuts de l'époque moderne, s'affirme une volonté de
simplification et de clarification du droit, comme si l'édification et le
6
GÉNY, François, « La technique législative dans la codification civile moderne », Le Code civil 1804-1904, livre
du centenaire, Paris 1904, p. 987 ss (1019).
7
GÉNY 1904, p. 987 ss (995 en relation avec 1019).
8
MANAÏ, Dominique, Eugen H., jurisconsulte charismatique, 1990.
9
DUPRAT 2005, p. 13.
4
Les racines historiques de la légistique en Suisse – Flückiger
10
DUNAND, Jean-Philippe, « Entre tradition et innovation : analyse historique du concept de code », in WINIGER,
Bénédict / DUNAND, Jean-Philippe (éd.), Le Code civil français dans le droit européen: actes du colloque sur le
bicentenaire du Code civil français, Bruxelles 2005, p. 10 ss.
11
CARBONNIER, Jean, Essais sur les lois ?, Paris 1979, p. 219.
12
SAVIGNY (VON), Friedrich Carl, Vom Beruf unserer Zeit für Gesetzgebung und Rechtswissenschaft, Heidelberg
1814, p. 71 s. et 81 s.
13
Réf. cit. in KRAMER, Ernest, « Nationale Privatrechtskodifikationen, internationale Privatrechtsvereinheitlichung
und Privatrechtsvergleichung zu Beginn des neuen Jahrhunderts“, Revue de droit suisse 2005 I p. 423 s., qui
préfère parler de recodification et d’un renouveau de la codification (p. 424 s.).
14
DUNAND 2005, p. 32 ss.
5
Les racines historiques de la légistique en Suisse – Flückiger
« dans une codification il vaut mieux conserver qu’innover » 15 , bien que son projet
ait instillé de nombreuses innovations dont il a préféré minimiser la portée 16 . Dans
son Discours préliminaire au Code civil français, Portalis notait ainsi « qu’il faut être
sobre de nouveautés en matière de législation, parce que s’il est possible, dans une
institution nouvelle, de calculer les avantages que la théorie nous offre, il ne l’est pas
de connaître tous les inconvénients que la pratique seule peut découvrir » 17 .
Une fois codifiée, la matière tend à se figer. Un tel constat n’est pas nouveau :
« Aussi, assez vite, se creuse un décalage entre le contenu du code
[Napoléon] et la situation réelle du pays» 18 .
En 1837 déjà, un professeur à la Faculté de droit de Paris pouvait écrire que « la
société nouvelle commence à éprouver quelque gêne et à ne plus se sentir
complètement à l’aise dans les limites posées par nos codes… Le Code (civil), image
fidèle d’abord de la société rajeunie, perd tous les jours un peu de cette fidèle
ressemblance » 19 . Un siècle plus tard, en 1948, Julliot de la Morandière notait que « le
Code [civil français] est toujours là ; sur son fronton il est toujours écrit "Code civil".
En réalité, il est comme ces vieux palais qui, dans le quartier Saint-Germain, sont
toujours en apparence le siège d’un ministère… Mais leur façade a été mutilée,
déformée par mille réparations, leur intérieur a été bouleversé sans ordre et sans
plan » 20 . L’idée directrice selon laquelle seule une matière stabilisée, dont les
contours ont été définis, rôdés et expérimentés par le temps, est susceptible d’être
codifiée est largement présupposée.
En outre, la prolifération des lois depuis un siècle a eu raison de l’idéal d’exhaustivité
des codes. Même si le concept benthamien, largement utopique, du pannomion, un
code complet censé regrouper toutes les règles de droit, n’a jamais été concrétisé
comme l’exemple, parmi tant d’autres, du Code civil suisse le montre 21 , la
particularité des codes civils a toujours consisté « dans le fait qu’ils ne se limitent pas
à des recueils de lois, mais qu’ils codifient un système de règles en tant qu’ordre
juridique complet et entier. » 22 Le Code civil devient un code parmi les autres, une
loi parmi les lois, subordonnée même au droit constitutionnel et conventionnel, une
loi désacralisée 23 . Comme le résume en substance Jean-Philippe Dunand, « les codes
15
HUBER, Eugène, Code civil suisse : exposé des motifs, Berne 1901, p. 5. DUNAND, Jean-Philippe, « Le code
civil de Eugen Huber: une loi conçue dans l'esprit de la démocratie? », in TSCHANNEN, Pierre (éd.), La
démocratie comme idée directrice de l'ordre juridique suisse, Genève, Zurich, Bâle 2005, p. 57.
16
DUNAND 2005, p. 40.
17
Réf. cit. in DUNAND 2005, p. 36, note 104.
18
BART, Jean, « Le code Napoléon », in WINIGER, Bénédict / DUNAND, Jean-Philippe (éd.), Le Code civil français
dans le droit européen: actes du colloque sur le bicentenaire du Code civil français, Bruxelles 2005, p. 75.
19
Réf. cit. in BART 2005 (note 18), p. 75, note 18. Voir également Discours d'ouverture aux conférences de
l'Ordre des avocats par le Bâtonnier Chaix d'Est-Ange, du 26 novembre 1842, in Discours et plaidoyers de M.
Chaix d'Est-Ange, t. 1, 1877, p. 234-235 [cit. in DUPRAT 2005].
20
Réf. cit. in DUNAND 2005, p. 41.
21
DUNAND 2005, p. 14.
22
SCHMIDLIN, Bruno, « Le mouvement des codifications en Europe: la formation du système du code civil
français », in WINIGER, Bénédict / DUNAND, Jean-Philippe (éd.), Le Code civil français dans le droit européen:
actes du colloque sur le bicentenaire du Code civil français, Bruxelles 2005, p. 46.
23
RÉMY 2005, p. 212 ss.
6
Les racines historiques de la légistique en Suisse – Flückiger
civils des Etats européens ne remplissent plus une fonction centrale et prééminente
dans leurs ordres juridiques respectifs. » 24
Certains grands codificateurs ont pourtant pris leurs précautions pour permettre
d’innover et d’adapter les codes à la modernité. D’une part, la relégation de la
réglementation des domaines nouveaux au champ d’application de lois spéciales est
une technique qui devait garantir que la codification ne systématiserait que des
solutions pérennes, éprouvées par le temps et qui ne soient pas sujettes à des
changements incessants. Ne sont dès lors codifiées que les règles stabilisées, c’est-à-
dire celles dont le potentiel de transformation future est le plus faible. Tel est la
philosophie explicite du Code civil suisse notamment, qui a exclu pour ces motifs de
son champ d’intervention la propriété littéraire et artistique, les marques de fabrique,
les brevets d’invention et le contrat d’assurance :
« Quand une institution, et pour des raisons parfois très artificielles, s’était
acclimatée dans une portion de notre territoire et avait été jugée bonne à l’épreuve, il
convenait de lui faire place dans le futur code civil, à moins qu’on eût d’impérieux
motifs de la rejeter. […] Un code civil doit, en principe, embrasser tout le droit privé.
Mais il est nécessaire d’admettre des exceptions à cette règle ; le projet en connaît
d’assez importantes. Elles concernent, en première ligne, les lois spéciales actuellement
en vigueur dans le domaine du droit civil fédéral ; […] celles qui ont trait à la propriété
littéraire et artistique, aux marques de fabrique, aux brevets d’invention, au contrat
d’assurance, ont été laissées en dehors du projet, pour les mêmes raisons que celles qui
les avaient fait exclure du code fédéral des obligations ; il s’agit ici de matières
relativement nouvelles, où des solutions d’une valeur permanente ne sont pas encore
trouvées et où se produisent des changements incessants, qu’il est plus aisé d’opérer
sous le régime de la législation spéciale que sous celui d’une codification intégrale ;
bien plus, ces matières ne peuvent être élucidées d’après les mêmes méthodes que les
parties du droit privé qui sont au bénéfice d’expériences séculaires et qui ont reçu leurs
formes en quelque sorte définitives. » 25
D’autre part, la rédaction de normes à texture ouverte, laissant une certaine marge de
manœuvre à l’évolution jurisprudentielle, devait permettre à la pratique de s’adapter
en s’ouvrant à l’innovation. Une telle conception a pourtant été critiquée au regard
de l’idéal de sécurité du droit, puisque la rédaction de dispositions juridiquement
indéterminées accroît l’autonomie du juge, qui assure dès lors l’adaptation du code à
la réalité. Nous y reviendrons en conclusion du chapitre suivant.
24
DUNAND 2005, p. 42.
25
Conseil fédéral suisse, Message à l’Assemblée fédérale concernant le projet de code civil suisse, Feuille
fédérale, vol. IV, no 24, 1904, p. 10 s.
7
Les racines historiques de la légistique en Suisse – Flückiger
Les principes de rédaction du Code civil suisse développés par Eugène Huber sont à
l’origine de la légistique formelle moderne.
Eugène Huber estimait que le Code civil devait être une « législation populaire »
rédigée non pas à l’attention des juges mais de tous les citoyens. Les lois doivent être
intelligibles (leges intellegi ab omnibus debent 26 ) :
« Les lois modernes ne sont pas rédigées dans le seul but d’enseigner aux juges
comment ils auront à procéder, le cas échéant. La loi s’adresse à tous ceux qui sont
soumis à son empire. Les commandements du législateur doivent, dès lors, dans la
mesure où cela est compatible avec la matière traitée, être intelligibles pour chacun ou,
du moins, pour les personnes qui sont tenues, de par leur profession, à se familiariser
avec le droit. Les règles établies doivent avoir un sens même pour le profane, ce qui
n’empêchera pas le spécialiste de leur découvrir toujours un sens plus étendu ou plus
profond que le profane. C’est là ce que l’on entend par les mots de législation
populaire. » 27
Afin de rendre le Code civil suisse intelligible, Eugène Huber a préconisé en 1901
différents principes de lisibilité qu’il a mis systématiquement en pratique.
2.3.1.1 La clarté
26
Corpus iuris civilis, 1.14.9.
27
HUBER, Eugène, Code civil suisse : exposé des motifs, Berne 1901, p. 10 s. DUNAND 2005b, p. 63 ss.
28
HUBER 1901, p. 8.
8
Les racines historiques de la légistique en Suisse – Flückiger
2.3.1.2 La concision
Ses premiers préceptes visaient à produire un texte concis : chaque article devait
comporter trois alinéas au maximum ; les alinéas devaient être rédigés en une seule
phrase ; les phrases devaient être brèves et les subdivisions être rares :
« En dehors des énumérations […], nous avons réussi presque constamment à
n’avoir jamais plus de trois alinéas par article. Les alinéas sont en général composés
d’une seule phrase ; ils seront toujours assez brefs, pour qu’une personne, même peu
habituée à consulter les lois, puisse se rendre compte à première vue de leur contenu.
Les subdivisions sont rares, et nulle part l’article n’a été divisé en paragraphes. On
obtient de la sorte une orientation facile et on simplifie les citations » 30 .
La concision du propos est en effet une exigence cardinale en matière de lisibilité.
C’est, comme le souligne le gouvernement fédéral suisse en 1904 à propos du projet
de Code civil, l’idéal de toute législation populaire :
« Nous n’en devions pas moins veiller à ce que la loi ne péchât point contre l’idéal
de concision qui est celui de toute législation populaire, et nous espérons y avoir
réussi» 31
Il s’agit de « tout dire, brièvement » pour reprendre la formule du père du Code
civil helvétique 32 et sacrifier l’accessoire au principal 33 . Les détails appellent les
29
Alexandre Flückiger, « Le principe de clarté de la loi ou l’ambiguïté d’un idéal », Les Cahiers du Conseil
Constitutionnel no 21, 2006 Paris, p. 74-78 (http://www.conseil-
constitutionnel.fr/cahiers/ccc21/normativite4.htm). Le Conseil constitutionnel vient cependant de consacrer
l’objectif d’intelligibilité comme la norme de référence unique en matière de qualité de la loi ; il n’est dès lors
plus question dans la décision du principe de clarté (décision n° 2006-540 DC du 27 juillet 2006 portant sur
la loi relative au droit d’auteur et aux droits voisins dans la société de l’information [Cahiers du Conseil
constitutionnel n° 21, rubrique jurisprudence]). Voir également Service des études juridiques du Sénat, La
qualité de la loi, note de synthèse no 3, Paris septembre 2007, p. 15ss.
30
HUBER 1901, p. 12.
31
Conseil fédéral suisse, Message à l’Assemblée fédérale concernant le projet de code civil suisse, Feuille
fédérale, vol. IV, no 24, 1904, p. 10.
32
« Si l’on jette un coup d’œil sur le projet, ceci en apparaîtra comme l’une des particularités extérieurs les
plus originales : il dit tout, brièvement. Et cette brièveté n’est pas un leurre ; on n’a pas, comme dans
d’autres œuvres similaires, compensé le petit nombre des articles par leur longueur ; le projet est court,
absolument et relativement. Il est aisé de concevoir combien l’étude et le maniement de la loi en deviennent
plus aisés. » (Huber 1901, p. 17).
33
« Le législateur, au contraire, a la faculté, et même l’obligation, si l’on considère son but éminemment
pratique, de sacrifier l’accessoire au principal, ce qui est l’exception à ce qui est la règle. C’est là une
différence subtile, qui frappe néanmoins. » (Huber 1901, p. 9).
9
Les racines historiques de la légistique en Suisse – Flückiger
détails tant pour Portalis 34 que pour Montesquieu 35 , qui prenait la loi des Douze
Tables comme modèle :
« Le style en doit être concis. Les lois des Douze Tables sont un modèle de
précision : les enfants les apprenaient par cœur. » 36
2.3.1.3 La simplicité
Le rédacteur ne devait pas craindre de reprendre les mêmes termes pour désigner les
mêmes notions, et éviter ainsi d’utiliser des synonymes, même s’il en résultait une
certaine monotonie :
« En tant que cela paraissait compatible avec les exigences de la langue, nous avons
désigné toujours par les mêmes termes les notions qui se répètent […]. L’application
34
« L’office de la loi est de fixer, par de grandes vues, les maximes générales du droit ; d’établir des principes
féconds en conséquence, et non de descendre dans le détail des questions qui peuvent naître sur chaque
matière » (Portalis, Ecrits et discours juridiques et politiques, Presses universitaires d’Ais-Marseille, Aix-en-
Provence, 1988, p. 26).
35
« Lorsque, dans une loi, les exceptions, limitations, modifications, ne sont point nécessaires, il vaut
beaucoup mieux n'en point mettre. De pareils détails jettent dans de nouveaux détails. » (Montesquieu, De
l’Esprit des lois, Genève 1758, livre XXIX, chapitre XVI).
36
Montesquieu, De l’Esprit des lois, Genève 1758, livre XXIX, chapitre XVI.
37
Huber 1901, p. 12.
38
Huber 1901, p. 8.
39
Pour les références à d’autres auteurs, en particulier à Jeremy Bentham, voir Mertens 2004, p. 380ss..
40
Montesquieu, De l’Esprit des lois, Genève 1758, livre XXIX, chapitre XVI.
10
Les racines historiques de la légistique en Suisse – Flückiger
des lois existantes a surabondamment démontré dans quelle perplexité une simple
divergence de texte, due à l’inadvertance du législateur, peut plonger le juge. » 41
L’exigence de lisibilité ne concernait pas le texte pris dans son ensemble seulement,
mais devait s’appliquer à chaque article pris isolément. Ce qui nécessitait d’éviter
autant que possible les renvois. En cas de nécessité, le renvoi devait s’effectuer par
une phrase reflétant le contenu, et non par une indication du numéro d’article :
« En seconde ligne, on a visé à rendre intelligible ou du moins lisible chaque article
pris isolément. De là, la nécessité de faire autant que possible abstraction des renvois.
Lorsque ceux-ci ont paru inévitables, on y a pourvu non par l’indication d’un numéro
d’article, mais par une phrase claire, donnant le contenu du renvoi. […] On a fait
l’expérience que ces renvois avec indication de numéros d’article entre parenthèses
provoquent souvent des difficultés dans la pratique, car ils peuvent facilement
présenter des lacunes ou des erreurs embarrassantes pour les juges. Voir par exemple
Arrêts du Tribunal fédéral, vol. XXII, page 342. » 42
Eugène Huber estimait qu’une structure clairement conçue améliorait l’intelligibilité du
texte :
« L’ordre adopté dans la suite des articles se référant à une matière déterminée est
en général celui-ci : Les règles générales viendront en premier lieu, puis, les
prescriptions concernant la constitution et l’extinction d’un rapport de droit, et enfin
celles qui en régissent les effets. Cette méthode […] donne au projet une disposition
claire et facile » 43
« Le législateur ne s’est pas borné à s’espacer sur certaines matières essentielles ; il
a tout ordonné d’après un plan facile à embrasser d’un regard. » 44
Certains auteurs ont mis en garde contre les attentes exagérées placées dans une
législation trop simple et trop brève qui serait conçue comme un livre de chevet
populaire 45 . Au début du XVIIe siècle déjà, Francis Bacon avait montré les dangers
d’une brièveté excessive. La loi ne doit pas, selon le philosophe anglais, ressembler à
la règle des architectes de Lesbos ; cette règle de plomb flexible en tous les sens
utilisée pour mesurer les surfaces planes aussi bien que les courbes :
« Il ne faut pas pour cela tomber dans une brièveté trop concise ou affectée, pour
donner aux lois un certain air de majesté et un ton plus impératif, surtout de notre
temps, de peur qu’elles ne ressemblent à la règle des architectes de Lesbos. Ce qu’il
faut affecter c’est seulement le style moyen, en choisissant des expressions générales et
41
HUBER 1901, p. 14.
42
HUBER 1901, p. 13.
43
HUBER 1901, p. 13.
44
HUBER 1901, p. 17.
45
Voir notamment Svarez, Carl Gottlieb (1788) ; Schlosser, Johann Georg (1789) ; Reitemeir, Johann Friedrich
(1800). Les références sont citées in Mertens 2004, p. 383, note 417.
11
Les racines historiques de la légistique en Suisse – Flückiger
bien déterminées, lesquelles, sans spécifier minutieusement tous les cas qu’elles
comprennent, ne laissent pas d’exclure visiblement tous ceux qu’elles ne comprennent
pas. » 46
Le Code civil suisse a ainsi été critiqué très tôt sur ce point par différents auteurs.
Les « dispositions en caoutchouc » 47 qu’il contiendrait, résultant d’une concision
excessive, laisseraient une trop grande liberté à la doctrine et à la jurisprudence 48 .
D’autres, au contraire, l’on loué pour ce même motif précisément en raison de la plus
grande évolutivité qu’un tel procédé autorise 49 .
Ce débat relatif au degré de concision met en évidence le second pôle du principe
de clarté que nous avons vu ci-dessus : celui de la concrétisabilité du texte normatif.
Trop simple, trop concise, une loi ne permet en effet plus à son lecteur de prévoir son
application à un cas concret.
Afin d’éviter d’être charrié de Charybde en Scylla, le législateur n’a d’autre
moyen que d’opter pour une voie médiane et de pondérer ces deux idéaux que sont
l’intelligibilité d’un texte simple et concis et la précision d’une loi détaillant tous les
cas de figure possibles 50 , comme Francis Bacon le préconisait il y a plus de trois
siècles:
« L’obscurité dans l’expression des lois vient ou de ce qu’elles sont trop
verbeuses, trop bavardes, ou au contraire de leur excessive brièveté. » 51
46
Bacon, Francis, Œuvres de Bacon : De la dignité et de l'accroissement des sciences [1623], trad. par M. F.
Riaux, Paris : Charpentier, 1843, livre 8, p. 435, aphorisme no 67.
47
Sur ce terme, voir par exemple Gmür, Rudolf, Das Schweizerische Zivilgesetzbuch, Zurich, 1965, p. 41.
48
Merz, JZ 1962, p. 588 ; Gény, François, La technique législative dans la codification civile moderne, Le Code
civil 1804-1904, livre du centenaire, Paris 1904, p. 989ss (1034ss) (CIT in Gmür 1965, p. 42).
49
Saleilles, Raymond, Le Code civil et la méthode historique, 1904, p. 95ss (103) ; Gaudemet, Eugène, Le
Code civil 1804-1904, livre du centenaire, Paris 1904, p. 965ss (969) ; Planiol, Marcel, Inutilité d’une révision
générale du Code civil, Le Code civil 1804-1904, livre du centenaire, Paris 1904, p. 953ss (960).
50
Flückiger, « Le principe de clarté de la loi ou l’ambiguïté d’un idéal », Les Cahiers du Conseil Constitutionnel
no 21, 2006 Paris, p. 74-78 (http://www.conseil-constitutionnel.fr/cahiers/ccc21/normativite4.htm).
51
Bacon, Francis (1561-1626), De la dignité et de l'accroissement des sciences, aphorisme no 65.
52
En droit suisse, le Guide pour l’élaboration de la législation fédérale (Office fédéral de la justice, Guide de
législation: guide pour l’élaboration de la législation fédérale, Berne 2002) pose des principes analogues. Il
rappelle que « le langage législatif, à la différence par exemple du langage poétique, se doit d’être le plus
clair, le moins approximatif et le plus direct possible. Il possède donc les spécificités suivantes : la nécessité
d’une bonne conception préalable de la matière normative ; la cohérence ; la clarté ; la concision ; le respect
d’un éventuel cadre terminologique préexistant » (Guide de législation 2002, p. 365) et précise que la clarté
« est la qualité principale d’un texte normatif. » (p. 367).
En droit communautaire, l’Accord interinstitutionnel « Mieux légiférer » du 16 décembre 2003 (JO C 321 du
31.12.2003) précise que les trois institutions de l’Union européenne (Parlement européen, Conseil,
Commission) « conviennent également de promouvoir la simplicité, la clarté et la cohérence dans la
rédaction des textes législatifs » (ch. 2) et qu’elles « veilleront à la qualité de la législation, à savoir à sa
12
Les racines historiques de la légistique en Suisse – Flückiger
clarté, à sa simplicité et à son efficacité. » (ch. 25) Plus tôt, l’exigence de clarté a déjà affirmée dans l’Accord
interinstitutionnel sur les lignes directrices communes relatives à la qualité rédactionnelle de la législation
communautaire du 22 décembre 1998 (Accord relatif à la qualité rédactionnelle ; JO C 73 du 17.3.1999). Elle
est couplée à celle de simplicité et de précision : « Les actes législatifs communautaires sont formulés de
manière claire, simple et précise. » (ch. 1).
En droit français, le Guide français pour l'élaboration des textes législatifs et réglementaires du 6 juin 2005
(Guide pour l’élaboration des textes législatifs et réglementaires, Paris, juin 2005), élaboré conjointement
par des membres du Conseil d’Etat et des fonctionnaires du secrétariat général du Gouvernement, et qui
reprend une grande partie des circulaires du Premier ministre, notamment la circulaire du 30 septembre
2003 relative à la maîtrise de l’inflation normative et à l’amélioration de la qualité de la réglementation ainsi
que la jurisprudence et les rapports du Conseil d’Etat et du Conseil constitutionnel, précise dans le chapitre
consacré à la rédaction législative que « la rédaction d’un projet de texte et du document qui l’accompagne
(exposé des motifs ou rapport de présentation) doit être claire, sobre et grammaticalement correcte. » (fiche
3.3.1, p. 189).
53
Voir ci-dessus note de bas de page 29.
54
Concision : Guide de législation 2002, p. 349 ; renvois : Guide de législation 2002, p. 353 ; principes
généraux de structuration : Guide de législation 2002, p. 345 ss.
55
BERTAGNOLLO, Fabienne / LAURENT, Caroline, « Unkraut vergeht nicht : la corédaction dans l’administration
fédérale suisse », in GÉMAR, Jean-Claude / KASIRER, Nicholas (dir.), Jurilinguistique – Jurilinguistics : entre
langue et droit – Between Law and Language, Bruxelles et Montréal 2005, p. 119 ss, 123 s. On ne saurait
cependant suivre ces deux auteures lorsqu’elles prétendent que « personne n’avance plus guère l’argument
selon lequel les textes législatifs devraient être rédigés de manière à être accessibles au public »,
l’accessibilité des lois devenant de plus en plus utopiques selon elles (BERTAGNOLLO / LAURENT 2005, p. 123).
56
“The drafting of acts shall take account of the persons to whom they are intended to apply, with a view to
enabling them to identify their rights and obligations unambiguously, and of the persons responsible for
putting the acts into effect. » (ch. 3 de l’Accord interinstitutionnel sur les lignes directrices communes
relatives à la qualité rédactionnelle de la législation communautaire du 22 décembre 1998).
13
Les racines historiques de la légistique en Suisse – Flückiger
57
CHEVALLIER, Jacques, « L'évaluation législative: un enjeu politique », in DELCAMP, Alain et al., Contrôle
parlementaire et évaluation, Paris 1995, p. 15 ; MORAND, Charles-Albert, « Eléments de légistique formelle et
matérielle », in MORAND, Charles-Albert (dir.), Légistique formelle et matérielle - Formal and Material Legistic,
Presses universitaires d’Aix-Marseille, Aix-en-Provence 1999, p.18 ss. Voir également WINTGENS, Luc, The
justification of legislation : an introduction to legisprudence, a new theory of legislation, thèse, Bruxelles
2005, qui préfère utiliser la notion de « légisprudence ».
58
MORAND 1999, p. 28 ss.
59
MORAND 1999, p. 17 s.
14
Les racines historiques de la légistique en Suisse – Flückiger
60
MERTENS 2004, p. 275.
61
L’ouvrage de MERTENS 2004 est précisément consacré aux auteurs du XVIIIe au XXe siècle. Voir ég. DUPRAT
2005.
62
OST, François, « Codification et temporalité dans la pensée de J. Bentham », in GERARD, Philippe/ OST,
François/ KERCHOVE (VAN DE), Michel (éd.), Actualité de la pensée de Jeremy Bentham, Bruxelles 1987, p.
163 ; DUPRAT 2005, p. 16 ss.
63
BENTHAM, Jeremy, An Introduction to the Principles of Morals and Legislation, 1ère publication en 1789 (et
revision par l’auteur en 1823).
64
BENTHAM, Jeremy, “Nomographie or the art of inditing laws », in BOWRING, John (éd.), The Works of Jeremy
Bentham, vol. 3, Londres 1838-1843. Voir Morand 1999 (note 57), p. 24.
65
OST 1987, p. 177 s.
66
MORAND 1999, p. 24.
67
FILANGIERI, Gaetano, La scienza della legislazione, Milan (Prima edizione Milanese) 1784.
68
FILANGIERI, Gaetano, Œuvres, vol. I, Paris 1822, p. 89.
15
Les racines historiques de la légistique en Suisse – Flückiger
application correcte des lois, au détriment de celles qui devraient présider à leur
élaboration 69 .
Toutefois on peut retrouver jusqu’à nos jours ce souci de prendre en compte la réalité
sociale – ce « matériau » pour reprendre l’expression d’Eugen Huber 70 -, présent
comme un fil rouge dans la théorie, si ce n’est dans la pratique législative 71 . Ainsi au
XIXe siècle, la théorie allemande de la législation souligne le rapport étroit qui doit se
nouer entre l’acte de légiférer et l’état de la situation à laquelle va s’appliquer la loi.
La nécessité de soumettre le droit en vigueur à des révisions régulières pour
l’adapter aux changements sociétaux, déjà exprimée par Platon, est reconnue et
justifie l’évaluation législative 72 .
Au début du XXe siècle en Allemagne, Ernst Zitelmann évoque les différentes étapes
d’une démarche méthodique que doit parcourir le législateur 73 :
« Zunächst nun die inhaltliche Seite : in welcher Weise findet der Gesetzgeber
den Inhalt der Gesetze ? Da sieht man sofort : alle Gesetzgebung gebraucht
Befehle und Verbote, um damit auf das Verhalten der Menschen nach
bestimmten Richtung hin einzuwirken, die gesetzgeberische Arbeit ist also
Zwecktätigkeit : sie setzt sich bestimmte Zwecke und wählt die Mittel zu ihrer
Erreichung, in nichts anderem kann sie bestehen, wie denn auch die inhaltliche
Kritik des Gesetzes notwendig nach diesen beiden Seiten hin erfolgen muss. »
Une démarche que Peter Noll (1926-1982), un pénaliste suisse, a contribué à
populariser dans son célèbre traité de légistique paru en 1973 74 dans lequel il plaide
pour une approche méthodique et pluridisciplinaire de la législation, en demandant
de planifier la législation, de définir le problème avant d’agir, d’expliciter les buts à
atteindre, de prendre le temps d’analyser la situation de fait, de concevoir des
solutions alternatives pour résoudre le problème posé et, enfin, d’évaluer tant
prospectivement que rétrospectivement la solution législative retenue puis de la
corriger en conséquence.
3.3 La réception des principes de légistique matérielle
en droit contemporain
69
NOLL, Peter, Gesetzgebungslehre, Reinbek bei Hamburg 1973, p. 18 ss.; LUHMANN, Niklas, Öffentlichrechtliche
Entschädigung rechtspolitisch betrachtet, Berlin 1965, p. 11; MORAND 1999 (note 57), p. 25 s.
70
HUBER, Eugen, Recht und Rechtsverwirklichung. Probleme der Gesetzgebung und der Rechtsphilosophie, Bâle
1925, p. 281.
71
MERTENS 2004, p. 42 ss.
72
MERTENS 2004, p. 274 ss.
73
ZITELMANN, Ernst, Die Kunst der Gesetzgebung, Dresde 1904, p. 7.
74
Gesetzgebungslehre, Reinbek bei Hamburg 1973, p. 63-163.
75
P. 109ss.
76
SEC(2005) 791 (http://ec.europa.eu/governance/impact/docs/key_docs/sec_2005_0791_fr.pdf).
16
Les racines historiques de la légistique en Suisse – Flückiger
3.4 Conclusion
77
Luzius Mader, L'évaluation législative : pour une analyse empirique des effets de la législation, Payot 1985.
78
Sur la nature de ce principe, voir FLÜCKIGER, Alexandre, « Le droit administratif en mutation : l’émergence
d’un principe d’efficacité », Revue de droit administratif et fiscal, 2001, p. 93-119.
79
AUBERT, Jean-François / MAHON, Pascal, Petit commentaire de la Constitution fédérale de la Confédération
suisse du 18 avril 1999, Zurich, Bâle, Genève 2003, p.1291.
80
EHRENZELLER, Bernhard / MASTRONARDI, Philippe / SCHWEIZER, Rainer J. / VALLENDER, Klaus A. (éd.), Die
schweizerische Bundesverfassung. Kommentar, Zürich 2002, p. 1680.
81
Office fédéral de la justice, Efficacité des mesures prises par la Confédération : propositions de mise en
œuvre de l’art. 170 de la Constitution fédérale dans le contexte des activités du Conseil fédéral et de
l’administration fédérale, Rapport du Groupe de contact interdépartemental "Evaluations de l’efficacité" à la
Conférence des secrétaires généraux de la Confédération suisse, Berne, 14 juin 2004, p. 11.
82
RS 171.10.
83
On trouve la liste de ces actes sous l’intitulé « Clauses d’évaluation » sur le site de l’Office fédéral de la
justice (www.ofj.admin.ch, onglet : thèmes, rubrique : documentation, sous-rubrique : documentation ; état
au 30 juillet 2007, consulté le 27 septembre 2007).
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Les racines historiques de la légistique en Suisse – Flückiger
tenter d’y remédier. Les grandes codifications nationales du XIXe siècle ont été dans
le cadre de ce développement un formidable terreau pour tester les différentes
théories de technique législative. Les préceptes de légistique formelle qu’Eugène
Huber, le père du Code civil suisse de 1907, a élaborés dans ce cadre sont toujours
appliqués en Suisse (simplicité, concision, clarté, etc.). Les institutions de démocratie
semi-directe expliquent en grande partie cette caractéristique et la persistance de
celle-ci.
Avec l’essor des politiques publiques au XXe siècle, la bonne loi n’est plus
forcément celle qui est bien rédigée, mais celle qui produit des effets sur la réalité
sociale, environnementale et économique. Cette conception instrumentale a conféré
une importance grandissante à la légistique matérielle, dont la méthodologie a été
popularisée dès 1973 par un pénaliste suisse, Peter Noll, et qui trouve aujourd’hui
écho dans l’essor de l’évaluation législative notamment.
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