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LA FEMME
DE MÉNAGE
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DU MÊME AUTEUR
chez le même éditeur :
LI'NCIDENT, roman
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ANNE RIVES
L A F E M M E
D E M É N A G E
roman
RENÉ JULLIARD
30 et 34, rue de l'Université
PARIS
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© 1962 by René Julliard Paris
PRINTED IN FRANCE
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AEdmond et Rita Lutrand
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cet ouvrage ?
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service « Vient de paraître », 30 et 34, rue de l'Université, Paris-VII et vous
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vous trouverez chez votre libraire,
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PROLOGUE
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E lapartant,
fermerLouis
complètement,
avait tiré et un pâlederailade
le vantail soleilsans
porte, où
dansait la poussière tranchait l'air de l'étable.
Mathilde s'accrocha au verrou; c'était une longue tige
rouillée qui coulissait dans les anneaux et portait, en guise
de poignée, une lame de métal recourbée. La fraîcheur de
ce contact mordit sa paume, remonta lentement le long
de son bras; c'était une sensation connue, familière, et
il lui sembla que cette main et ce bras reprenaient leur
dimension et leur pesanteur habituelles ; elle souhaita sans
le savoir que son corps tout entier retrouvât sa vérité,
redevînt le corps d'une adolescente encore préservée du
monde des hommes.
La vache tourna la tête et meugla doucement. Dans le
pré, les poules picoraient sous les pommiers. Par-dessus le
toit de la ferme, on entendait parfois un rire, une excla-
mation, et ce curieux bourdonnement que provoque une
musique lointaine dont certaines notes seulement par-
viennent à franchir les murs et l'espace. Personne ne pre-
nait garde à son absence, comme personne n'avait dû
remarquer qu'elle était partie avec Louis pour voir le petit
veau.
Bien que, tous les ans, pendant les vacances, elle passât
une quinzaine de jours, chez sa tante qui était aussi sa
marraine, un veau nouveau-né restait une curiosité pour la
citadine qu'était Mathilde. Et puis, elle en avait assez
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d'être assise à la grande table dressée dans le hangar aux
charrettes pour la noce de sa cousine Lucienne. On en était
aux chansons autour des draps tachés de vin et de nourri-
ture qui servaient de nappes, des tasses à café à demi
vides et des petits verres de fine. Ernest, le garçon d'hon-
neur, détaillait d'interminables couplets en patois dont elle
ne comprenait qu'un mot sur dix, mais elle n'aurait pas osé
s'en aller (les commentaires sur les nécessités physiolo-
giques censées provoquer chaque sortie la faisaient rougir,
même quand ils s'adressaient aux autres) si Louis ne l'avait
entraînée.
La main de Mathilde avait chauffé la poignée du verrou
qui lui paraissait maintenant brûlante. Ses jambes trem-
blaient moins, elle pouvait lâcher son support. Elle fit quel-
ques pas, la tête lui tournait. Elle s'assit sur un cuveau
à lessive renversé. Elle tira méthodiquement sur sa jupe
des dimanches; c'était une étoffe de nature indéfinissable,
à carreaux écossais, qui ne retenait pas les plis quelque
mal qu'on se donnât à la repasser, ce qui, en l'occur-
rence, était une chance, car elle ne se froissait pas non
plus.
Mathilde avait envie de pleurer, mais elle n'y parvenait
pas ; ses yeux étaient secs, brûlants même. Son estomac se
contractait douloureusement. Elle avait vomi, en deux ou
trois grandes nausées qui l'avaient vidée comme si tout ce
qui faisait l'intérieur de son ventre avait été rejeté d'elle,
et Louis l'avait giflée en l'insultant, comme si ce qui avait
précédé ne suffisait pas. Mais c'était cette gifle qui avait
arrêté ses cris et ses larmes.
Louis était son cousin, celui de sa mère plus exactement.
C'était un vieux, il avait au moins trente-cinq ans. Elle ne
le craignait pas comme ses vrais cousins, qui l'avaient
accueillie avec des bourrades et des pinçons. Comme elle
n'avait qu'une sœur, elle n'était pas habituée aux garçons,
aussi en profitaient-ils pour la persécuter pendant deux ou
trois jours chaque fois qu'elle venait; ensuite, ils se las-
saient. Louis avait une rassurante figure de parents, eux
qui, les jours de fête, sont enclins à l'indulgence et se
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contentent, de temps en temps, de crier d'une voix aiguë
quelque défense ou recommandation.
Lavache avait eu la mauvaise idée de mettre bas le matin
même. Louis n'avait pu rejoindre la noce qu'à l'église,
ayant laissé l'étable sous la surveillance occasionnelle des
femmes qui préparaient le repas, et il était déjà allé deux
ou trois fois jeter un coup d'œil sur le petit dont la mère
lissait inlassablement le poil hérissé à grands coups de
langue. Louis s'était accroupi auprès de la bête et il avait
attiré Mathilde par le bras afin qu'elle vînt la caresser,
puis il l'avait prise par la taille et avait laissé son bras
descendre le long de ses fesses. Elle s'était sentie gênée
et s'était tortillée pour se dégager, mais il n'avait fait que
resserrer son étreinte. Elle avait eu peur, tout à coup, sans
savoir pourquoi sinon que Louis s'opposait à ce qu'elle
bougeât. Il était toujours accroupi et elle debout, et il
leva un visage qu'elle ne connaissait pas. Il avait des yeux
fixes et fiévreux, des yeux étonnants comme elle n'en avait
jamais vu dans aucun visage. Il sentait le vin, mais c'était
chose familière : tous les hommes ont cette odeur-là les
jours de fête, cela n'avait rien de menaçant, et Louis l'avait
déjà empoignée et forcée à faire des choses qu'elle ne vou-
lait pas, comme le jour où il l'avait hissée sur le grand
cheval dont elle avait peur. Jamais il ne l'avait regardée
comme aujourd'hui. Elle essaya de le repousser en lui
pesant de la main sur l'épaule, mais il était lourd et son
bras autour de ses reins la déséquilibrait. Il se releva, rapi-
dement, et elle faillit lui échapper; il la rattrapa ferme-
ment et la plaqua contre lui ; il avança une main qui tomba
sur son sein avec la promptitude d'une patte de chat
jouant avec une souris et le serra, le pétrit avec brutalité.
Elle voulut crier mais sa bouche s'était soudain desséchée
et aucun son ne voulait en sortir. Elle n'avait pas encore
compris, son esprit ne voulait pas comprendre, cependant
elle était épouvantée et cette épouvante la paralysait.
Louis ne disait rien. Il continuait à la regarder, fixe-
ment, la bouche entrouverte, il haletait. Puis brusquement,
la main lâcha son sein et se jeta sous sa jupe où elle
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remonta entre ses cuisses. Instinctivement, elle les res-
serra, mais il était trop tard : le genou de Louis faisait
office de coin et sa main vint se poser, farfouillant bru-
talement, et tirer sur la culotte avec tant de force que
l'élastique craqua et qu'elle glissa le long des jambes nues.
A l'épouvante succéda l'étonnement, un étonnement si
grand que Mathilde en était aussi paralysée; elle n'avait
jamais imaginé qu'un homme pût porter sa main sur cet
endroit d'un corps de femme, un endroit dont elle savait
l'usage, de façon toute théorique, sans s'être jamais inquié-
tée de savoir comment on s'en servait. Aussi, quand cette
main l'abandonna, elle n'eut même pas le réflexe d'essayer
de se dégager, de s'enfuir, ne sachant pas si tout n'était
pas fini, si Louis n'allait pas la relâcher, rendue stupide
par l'étrangeté de cette situation où elle ne reconnaissait
rien. Elle ne s'aperçut même pas de ce que faisait Louis
ensuite, toute au soulagement que cette main l'eût quittée,
essayant de reprendre à la fois son souffle et son équilibre.
Tout à coup, il la bascula, elle se sentit partir à la ren-
verse, elle battit des bras et se retrouva à moitié cassée en
arrière, la jupe relevée sans savoir comment, sur un tas
de paille qui lui piquait la peau, avec le corps de Louis qui
pesait sur son ventre. Elle était tombée à côté du manche
d'une fourche fichée dans la paille et elle pensa que si
elle était tombée sur ce manche, les dents, en se redres-
sant, lui seraient entrées dans les cuisses. Puis elle se mit
à crier et Louis lui posa la main sur la bouche, elle essaya
de remuer ses jambes, mais elles étaient entravées aux
chevilles par sa culotte et le corps de Louis les mainte-
nait écartées. Elle eut la pensée incongrue qu'elles dessi-
naient l'as de cœur. Ce n'est que lorsque Louis s'abattit
complètement sur elle et qu'elle sentit un choc dur et
chaud à l'endroit où tout à l'heure il la fouillait de la
main, qu'elle comprit réellement ce qui se passait. Elle
se tordit et se débattit, mais elle ne put l'empêcher de s'en-
foncer par force en elle et alors la douleur fut si vive
qu'elle abandonna toute résistance. Et pendant qu'elle
souffrait et s'épouvantait, elle s'étonnait de l'étrange danse
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que Louis menait sur elle, elle le voyait grotesque et
poussif comme si une partie d'elle-même eût été détachée
et contemplât leur groupe où elle gisait, paquet de
membres écartelés et écrasés au sol, en croix autour des
spasmes de douleur qui tordaient ses entrailles. Enfin
Louis s'affaissa et pesa sur son ventre et sa poitrine, et
se retira d'elle avec un glissement de serpent, puis il se
releva et lui tendit la main pour qu'elle se remît sur ses
pieds. Elle tituba, hébétée et sans pensée, et comme elle
ne pleurait ni ne criait, avec la vanité du mâle qui ne peut
s'imaginer autrement que bienvenu, il prit dans sa paume
un morceau de chair blanchâtre et molle dont elle ne
pouvait associer l'aspect inoffensif et vaguement répugnant
à ce qu'elle venait de subir, et le lui montra en disant :
« C'était bon, hein ? » C'est alors que tout son corps se
remit en mouvement, qu'elle se plia en deux et commença
à vomir tandis que de grosses larmes jaillissaient de ses
yeux. Louis sauta en arrière avec un juron. Pendant qu'elle
était redressée entre deux nausées, il la gifla à la volée
en la traitant de salope et la menaça : « Si tu dis quelque
chose, tu auras affaire à moi! », puis il se rajusta et s'en
alla.
Quand enfin elle eut repris son souffle et un peu le
contrôle de son esprit, elle se remit sur ses pieds. La
culotte restait entortillée autour d'un de ses souliers, salie
de terre et de bouse, bonne à jeter. Mais elle avait le
respect des petites gens pour le moindre chiffon et elle
la ramassa, la mit en boule et la glissa dans son corsage,
puis elle entreprit de traverser le pré. En route, elle ren-
contra sa mère partie à sa recherche :
—Le Louis dit que tu es malade. Tu as trop mangé ?
—Oui, j'ai vomi.
—Tu as trop mangé, tu n'as pas l'habitude. Tu as une
drôle de tête.
—Ça va mieux, maintenant, dit Mathilde, t'en fais pas,
Maman, c'est passé.
A chaque pas qu'elle faisait, elle sentait la douleur se
réveiller à la déchirure de son sexe et elle s'étonnait de
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ne point voir ses entrailles s'écouler par la blessure, tant
elle s'était sentie traversée, lacérée intérieurement. Elle
avait envie de s'enfuir, de se cacher aux regards, il fallait
rejoindre les autres, tous ceux qui s'amusaient dans le
hangar au son de l'accordéon et qui allaient se moquer
d'elle, car elle ne supportait pas la tête de veau, les hari-
cots et le Saint-Honoré de la noce. Et il y aurait Louis dont
elle ne verrait jamais plus que le haïssable visage aux
yeux fixes. Mais elle savait qu'il ne dirait rien et elle était
décidée à ne jamais rien dire.
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PREMIÈRE PARTIE
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- LLEZ, viens avec moi, dit Thérèse, personne ne te
mangera. Même si tu n'aimes pas danser, tu écou-
teras la musique.
Pour une fois, Mathilde se laisse entraîner. La journée
est belle, exceptionnelle même pour un mois de novembre,
le soleil clair et la mer unie; le long du port, de vieux
marins fument leur pipe assis sur des bittes d'amarrage
ou des bancs de bois usés. Elles vont au café-dancing qui
domine la plage. Parce que c'est la guerre, il est plein
malgré la saison. Il y a des convalescents de l'hôpital, des
soldats anglais, des élèves du lycée « replié » à la Baule
et, naturellement, toutes les jeunes filles du pays.
Mathilde a l'habitude d'aller au café. A Nantes, c'est
une coutume du dimanche, même quand le père, et c'est
le cas chez elle, ne boit pas. On va s'attabler en famille et
on déguste une bouteille de muscadet ou de gros-plant.
Les cafés sont de petites salles obscures, souvent en contre-
bas. Il y a bien, dans le centre de la ville, de grands cafés
clairs, avec des garçons en veste blanche, mais ceux-là,
on n'y va pas, ils sont pour la haute.
Mathilde n'a jamais mis les pieds dans un café comme
celui où elle se trouve actuellement et elle se sent à la
fois gênée et émoustillée. Deux murs sont entièrement
vitrés et on n'a pas l'impression d'être enfermé. Il y a un
grand bar qui occupe presque toute la profondeur de la
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salle, une estrade, présentement inemployée, où se trou-
vent des pupitres à musique réunis en faisceaux et une
grosse caisse poussiéreuse sur quoi on lit : « Jimmy et ses
Rythmic Boys. » Les musiciens devaient penser qu'ils
reviendraient l'été prochain, ou bien ils sont partis direc-
tement d'ici pour leur régiment et on n'a pas su où mettre
leur encombrant instrument. Ils sont remplacés par un
pick-up qui joue le Lambeth walk et les soldats anglais
sont en train de donner des leçons à des jeunes filles du
lycée. Ça doit être des Parisiennes ; Mathilde regarde leurs
robes de tout ses yeux. C'est la première fois qu'elle est
dans la même pièce que des demoiselles de la haute, sauf
quand elle en a coudoyé dans les magasins ou servi dans
la boutique maternelle, et la première fois qu'elle en voit
dans des robes à danser. Elle ne remarque même pas que
ces robes sont celles qu'elle leur a vues sur la plage, aux
derniers beaux jours, quand elle est venue prendre son
poste à l'école, mais elle se dit que la sienne, qui est en
rayonne bleue et brillante, est plutôt plus élégante et
mieux adaptée à la circonstance. A la table à droite de
la leur, il y a un officier avec deux dames et un bébé d'un
an environ. A gauche, il y a trois jeunes gens, deux qui
doivent avoir le même âge qu'elle et un plus vieux dont
elle se demande pourquoi il n'est pas mobilisé. Ils boivent
de la menthe verte dans de grands verres, avec des pailles.
Elle a envie d'en boire aussi, mais elle a peur qu'ils le
remarquent et croient qu'elle le fait exprès pour attirer
leur attention, aussi commande-t-elle une limonade.
Un des convalescents vient inviter Thérèse qui se lève
avec empressement. Mathilde se dit avec un peu d'effroi
qu'on va peut-être venir l'inviter aussi. Al'école normale,
elle a quelquefois dansé avec des camarades, mais elle
ne les a jamais suivies dans les bals. Comme elle marquait
peu de disposition pour la danse, ses amies l'ont crue
quand elle leur a dit que cela l'ennuyait et, après quelques
moqueries, elles n'ont pas insisté pour l'entraîner. En
réalité, Mathilde ressent une panique intérieure, mêlée de
dégoût, à la pensée d'être serrée dans les bras d'un homme
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qui pourrait même, comme elle le voit faire en ce moment,
poser sa joue contre la sienne, ou essayer de l'embrasser.
Bien qu'elle ait tout fait pour chasser de sa mémoire le
souvenir de Louis (elle n'a jamais soufflé mot de rien à
personne, elle en serait morte de honte), comme chaque
fois qu'elle pense aux hommes par rapport à elle-même,
elle est saisie d'une contraction interne du bas-ventre,
tandis qu'à l'arrière-plan de sa pensée flottent des mots
à demi formés qui sont : « la noce de la cousine », seule
formule par laquelle elle ait jamais désigné ce qui s'était
passé dans l'étable.
En effet, à la danse suivante, deux Anglais s'approchent
de leur table. Thérèse s'envole dans les bras du sien, mais
Mathilde dit : « Non merci, je ne danse pas. » L'Anglais
ne comprend visiblement pas le français et elle est obligée
de faire de violents signes de dénégation de la tête tout
en écartant les mains en geste d'impuissance et en prenant
un air désolé, car elle ne veut pas désobliger un pauvre
soldat qui n'est pas responsable s'il est homme, et étranger
par-dessus le marché. Elle reste seule à sa table. Le soleil
lui chauffe agréablement le dos, elle trouve la musique
jolie et, si elle ne s'amuse pas beaucoup, elle ne s'ennuie
pas non plus.
A la table voisine, les deux jeunes gens sont partis
danser, mais le plus âgé reste seul comme elle. Leurs
regards se croisent et il lui adresse un vague sourire. Elle
détourne aussitôt la tête, pleine de gêne et de confusion,
et désormais, elle évite de regarder de ce côté-là. Mais un
peu plus tard, elle voit du coin de l'œil qu'il se lève et
s'éloigne vers le fond de la salle, et comme il lui tourne
le dos, elle ose le regarder. Elle s'aperçoit qu'il porte une
chaussure orthopédique au pied gauche et qu'il boite légè-
rement, ce qui explique qu'il ne soit pas mobilisé. Elle
se dit que c'est à la fois une chance et une malchance
pour lui, car il est grand et bien fait et il a une jolie figure.
Quand il revient, il s'assied sur la chaise la plus proche
de la sienne et elle se raidit avec appréhension. Effective-
ment, il lui adresse la parole :
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—Vous ne dansez pas non plus, Mademoiselle ?
Elle a envie de ne pas répondre, mais elle sait par expé-
rience que cela entraîne des plaisanteries qui la font rou-
gir, ce qui provoque de nouveaux quolibets, et comme de
toute façon, dire quelques mots polis ne risque pas de
l'entraîner jusqu'à toucher ce garçon, elle consent à entrer
en conversation. Elle lui explique que non, elle n'aime pas
danser.
—Mais alors, vous devez vous ennuyer ici ?
—Non, j'aime bien regarder le monde. Et puis, j'aime
écouter la musique.
—Moi aussi, dit-il. Je crois que je n'aimerais pas danser,
même si je pouvais. C'est un divertissement futile. Mais
j'aime la musique, c'est pour ça que je viens; je joue de
l'accordéon.
—Ah, vous êtes musicien ?
—Non, je suis employé au Syndicat d'Initiative. Je joue
pour mon plaisir. Vous êtes la nouvelle institutrice, n'est-ce
pas ?
—Tiens, vous me connaissez ?
—Oh, ici, on a vite fait de repérer les têtes nouvelles.
D'ailleurs, je vous croise tous les jours quand vous partez
pour l'école. Vous ne me reconnaissez pas ?
Elle est un peu confuse. Il doit la trouver impolie de ne
pas l'avoir remarqué et elle s'étonne même de ne pas
l'avoir fait, à cause de sa boiterie.
—C'est que, vous savez, quand on arrive, il y a telle-
ment de gens nouveaux. Au début, je ne savais pas s'ils
étaient du pays ou des touristes; et maintenant, avec tout
le monde qui est venu à cause de la guerre...
Il s'assombrit :
—Oui, dit-il, à cause de ce pied, je suis là au lieu de
faire mon devoir sur le front!
Le père de Mathilde est trop vieux pour être mobilisé,
elle n'a pas de frère, elle n'a que des amies puisqu'elle a
fui toutes relations avec les garçons de son âge, elle n'a
jamais beaucoup pensé à la guerre ni à ce qu'elle peut
représenter pour les hommes, d'autant moins que depuis
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que celle-ci est déclarée, elle a été très absorbée par son
initiation à son nouveau métier. Elle est impressionnée par
ce noble regret et elle trouve que ce jeune homme
s'exprime bien. Elle cherche une formule aussi élégante
pour lui répondre mais n'en trouvant pas, elle se contente
de dire vaguement : « Sûrement, ça doit... »et elle s'arrête.
Sa confusion s'accroît, car elle vient de se rendre compte
qu'elle est en train de causer avec un monsieur inconnu
(il est si joli et parle d'une voix si douce qu'il a droit au
titre de monsieur) et en même temps, elle se souvient que
la guerre, ce n'est pas seulement les convalescents de
l'hôpital militaire, qui ne se remettent d'ailleurs que de
grippes et de rougeoles, ou ces soldats anglais dont elle
ne sait pas très bien ce qu'ils font là, mais qui, en tout
cas, n'ont pas l'air de guerriers avides de combattre. Elle
essaye d'imaginer le front, et comme elle a entendu parler
de la ligne Maginot, elle voit la plaine de Guérande, où
elle a passé l'autre jour, traversée par des murs vague-
ment semblables aux remparts de la petite ville, mais enve-
loppés d'une végétation exubérante de fils de fer barbelés ;
de chaque côté, dans une attitude qui tient à la fois du
« Gaulois blessé » de son livre d'histoire et des Poilus de
bronze dressés sur les monuments aux morts, des rangées
et des rangées de combattants, qui ne se distinguent que
par leurs casques (il y avait un casque allemand de la
guerre de 14 chez son grand-père); dans cette position
incommode, ils tirent les uns sur les autres à coups de
fusils, tandis que tombent des pluies d'obus qui éclatent
avec de grands jaillissements de terre, scène qu'elle a vue
dans elle ne sait plus quel film.
Elle retombe sur terre quand Thérèse revient, en même
temps que les garçons d'à côté. Le jeune homme se penche
et demande à Thérèse si elle n'est pas la nièce de l'épicerie
Minguet. C'est bien cela, Thérèse est venue aider sa tante
depuis que l'oncle est mobilisé. C'est ainsi qu'elle connaît
Mathilde qui était sa voisine à Nantes. Le jeune homme
en profite pour se nommer (il s'appelle Adolphe Le Guenn,
mais depuis que la guerre a éclaté, il a adopté son second
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prénom, René) et il présente ses camarades qui sont l'un,
bagagiste à l'hôtel des Mouettes, l'autre neveu du maire,
sans autre précision. Le jeune homme bavarde avec Thé-
rèse et Mathilde se sent un peu délaissée, mais l'Anglais
revient chercher son amie et les deux garçons partent
danser. Le jeune homme se retourne vers elle. Décidé-
ment, il a de beaux yeux clairs et sa petite moustache
blonde fait très chic.
—Elle n'est pas mal, votre amie, et elle est plus cau-
sante que vous !
Mathilde rougit. En voilà un qui va la taquiner. Pour-
tant, il avait l'air gentil, il ne l'effrayait pas comme les
autres garçons avec qui elle a déjà été obligée de parler.
Mais il se rend compte qu'il s'y prend mal et il se hâte
d'ajouter :
—Oh, ce n'est pas un repoche que je vous fais. Quand
on cause pour ne rien dire !... C'est parce qu'on ne se
connaît pas encore, mais plus tard, je suis sûr que vous
retrouverez votre langue. On voit bien que vous êtes une
demoiselle éduquée. D'ailleurs, institutrice...
Tiens, il a décidé qu'il y aurait un plus tard. Mathilde
se demande pourquoi. D'habitude, sa réserve a vite fait
d'éloigner les jeunes gens qui essayent de se lier avec
elle. Elle se dit que celui-ci doit s'ennuyer, avec son pied
qui le prive de toute sorte de distractions, et les filles qui
doivent le laisser tomber à cause de ça. Elle a un peu pitié
de lui et elle lui est reconnaissante de lui parler gentiment.
Sa manière de la regarder, ou de regarder tout à l'heure
Thérèse, n'est pas la même que celle des autres garçons
quand ils s'amusent. Il n'a pas l'air de se demander ce
qu'il y a sous sa robe. Elle se sent tout à coup plus à
l'aise. Parler avec lui n'offre pas plus de pièges que parler
avec le directeur de l'école ou M. le Vicaire, et c'est beau-
coup moins intimidant. Elle s'anime et quand les danseurs
reviennent, on réunit les deux tables pour n'en faire
qu'une, mais au bout d'un moment, leurs amis se lassent
de leur conversation et repartent (Thérèse danse avec le
bagagiste). Ils ne reviendront pas de plusieurs danses et
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iront boire un verre au bar, sans doute soulagés de n'avoir
pas à leur tenir compagnie.
Quand arrive sept heures et que le dancing ferme pour
l'interruption du dîner, Mathilde et René se sont raconté
leurs vies, sauf le plus marquant de celle de Mathilde qui
ne se dit pas une seconde que René aurait pu, de son côté,
dissimuler des choses graves. Quand ils se séparent sur le
quai, elle lui dit : « Adimanche prochain » sans arrière-
pensée.
II
ONpère était cantonnier au Croisic. Jusqu'au certificat
S d'études, René (qui était encore Adolphe, et même
Dodolphe), avait été un élève brillant. Il avait une
excellente mémoire, il comprenait facilement les explica-
tions du maître qui, parce qu'il savait rendre son ensei-
gnement accessible, le croyait intelligent, et comme son
pied bot l'empêchait de suivre les jeux et les expéditions
des autres galopins, il étudiait, lisait et relisait inlassable-
ment ses livres de classe que l'instituteur l'autorisait à
emporter à la maison, surtout les morceaux choisis dont
il savait par cœur de nombreuses pièces. « La dernière
classe », Erckmann-Chatrian, et « Le Drapeau », Paul
Déroulède (il ne manquait pas de citer les auteurs in fine,
comme on l'enseigne à l'école), il les avait particulièrement
fignolés, car son père, qui était aussi vice-président des
Anciens Combattants, section locale, les lui faisait décla-
mer au moins une fois par semaine et il les récitait, sous
des tonnerres d'applaudissements, à la réunion annuelle
de l'Association. C'est ce qui incita celle-ci, un an avant
le certificat, à se cotiser pour financer l'opération de son
pied bot. Il faut dire que le président des Anciens Combat-
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tants était un des médecins de la ville et qu'il obtint d'un
chirurgien ami de Saint-Nazaire des prix de faveur pour
son protégé. L'intervention réussit suffisamment pour que
René en fût quitte avec une légère claudication, qui l'obli-
geait pourtant à porter d'assez disgracieuses bottines.
Après cela, il se sentit très important et il songea même
un moment à se faire acteur, puisqu'il disait assez bien
les vers pour susciter autant d'intérêt. Consulté, son père
déclara qu'on pourrait en toucher un mot à M. André
Colonne, de la Comédie-Française, dont le yacht avait son
attache au Croisic, ou à M Sonia Semiroff, propriétaire
de la Villa des Genêts, qui jouait dans des films. Mais sa
mère les traita sans ménagement de fous et de dérangés
en leur affirmant que jamais fils de cantonnier ne s'était
élevé aussi haut, et que de toute façon, il fallait être pari-
sien ou russe pour arriver à devenir acteur. « Même que
Sacha Guitry est né en Russie », ajouta-t-elle comme
preuve démonstrative, renseignement qu'elle venait de
puiser dans le Petit Echo de la Mode. Aucun ne songea
qu'une chaussure orthopédique pût être un handicap pour
un candidat jeune premier, mais devant tant d'assurance,
père et fils battirent en retraite et René remit à plus tard
le choix d'une carrière, d'autant mieux que l'instituteur
venait de lui annoncer qu'il le présenterait aux bourses.
Reçu au concours avec de très bonnes notes, René
devint interne au collège de Saint-Nazaire. Peu à peu, ses
professeurs s'aperçurent que sa remarquable mémoire
masquait une intelligence assez faible, et dans toutes les
matières où était requis l'exercice de celle-ci, les notes de
René se mirent à baisser régulièrement. Il se crut en butte
aux persécutions de certains professeurs et réagit en tra-
vaillant de moins en moins. Il rata l'examen de troisième à
cause de la composition française, du problème d'algèbre
(sur les questions de cours, il était imbattable), et du
thème d'anglais. Pour redoubler, il lui aurait fallu repasser
le concours des bourses et le Proviseur le déconseilla à
ses parents. Ceux-ci étaient partagés entre le regret de la
gloire du lycée pour leur fils (ils ne voyaient pas assez
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loin et n'avaient pas assez l'usage du monde pour ima-
giner ce qu'il aurait pu devenir s'il avait été bachelier) et
le désir de le voir gagner sa vie, car malgré sa bourse
d'internat, il était une charge pour eux à l'âge où d'autres
étaient déjà mousses ou grooms d'hôtel. Toutefois, quand
le Proviseur les assura qu'avec sa belle écriture, son ortho-
graphe impeccable et sa facilité en calcul, il trouverait
aisément du travail dans un bureau, ils se dirent avec
orgueil que d'emblée, il aurait une situation beaucoup plus
en vue que celles des garçons de son âge, d'autant mieux
que son infirmité le destinant à être réformé, il pourrait
prétendre à gravir des échelons pendant la période où les
autres en sont encore aux emplois temporaires.
Pourtant, il commença par faire plusieurs places. Pen-
dant le coup de feu de l'été, il aida la patronne de l'Hôtel
de la Plage à tenir le registre des suppléments des clients
et à établir leurs notes, en hiver il remplaça l'expédition-
naire du notaire (on copiait encore à la main) pendant une
longue maladie, il entra ensuite comme commis aux écri-
tures chez un ostréiculteur de la Turballe, mais comme
on lui demandait de laver les planchers et de coltiner des
bourriches d'huîtres, il s'en dégoûta. Au bout de dix-huit
mois, grâce au notaire du Croisic, il entra chez un avoué
de Nantes chez qui il grossoya pendant plusieurs années :
dès son arrivée, il avait décidé d'apprendre à taper à la
machine et il le fit malgré les quolibets de ses amis qui
trouvaient que c'était une occupation de femme. C'est
pourtant ce qui lui permit de rester chez son avoué jus-
qu'au conseil de révision qui, bien entendu, le réforma.
Revenu au Croisic pour cette occasion, il lut dans un
journal local une petite annonce demandant un jeune
homme présentant bien et sachant dactylographier pour
le Syndicat d'Initiative de la Baule. Ayant appris à taper
à la machine en copiant un Manuel de Correspondance
Commerciale, il produisit, comme essai, une réponse à une
demande de renseignements qui commençait par : « En
main votre honorée du tant » mais où des souvenirs du
livre de morceaux choisis avaient introduit des « brises
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parfumées de nos pins centenaires »(ils avaient alors envi-
ron vingt-cinq ans) et des « étendues de sable blond qui
font de notre plage la perle de l'Atlantique ». Comme il
était en outre joli garçon et très poli, le directeur l'em-
baucha d'enthousiasme et le chargea même de la rédaction
d'un nouveau prospectus publicitaire pour la station.
Le logement étant moins cher au Pouliguen, il y élut
domicile et au bout de quelque temps, il put acheter une
motocyclette d'occasion qu'il peignit en rouge vif, sur
laquelle il circula désormais en pétaradant.
René était le seul employé permanent du Syndicat, mais
en été on lui adjoignait un ou deux aides temporaires.
La première année, un de ces aides était une étudiante
impécunieuse qui gagnait ainsi quelques semaines à la
mer. René qui, à Nantes, avait joui des faveurs de diverses
petites bonnes, fit à sa collègue une cour immédiate et
pressante qui fut fermement repoussée. Surpris, il crut
d'abord que la jeune fille était vertueuse; lorsqu'il constata
qu'elle sortait le soir avec un garçon qu'il jugea nettement
inférieur à lui-même en charmes physiques, il ne lui vint
pas à l'esprit que ce dernier pouvait lui être supérieur
à d'autres égards que la possibilité d'emmener danser son
amie. C'était, en effet, le seul handicap qu'il se fût jamais
trouvé auprès des filles. Tout exercice physique lui étant,
croyait-il, interdit (en bon Breton maritime, il n'avait
jamais appris à nager et croyait, à tort, que son pied l'en
empêcherait), la possession d'un engin motorisé, ce qui à
l'époque ne paraissait pas à la portée de n'importe qui, lui
fit goûter à la fois les joies du luxe et celles du prestige
sportif. Quel que fût le temps, et bien que même en hiver,
des trains ou des cars reliassent commodément le Pou-
liguen et la Baule, il ne pouvait se résoudre à circuler
autrement que sur sa moto, et lorsqu'il condescendait à
faire asseoir sur son tandsad une jeune fille qui ne tardait
pas à lâcher la poignée pour se cramponner à son buste
en poussant des cris de peur extasiée, il ne manquait pas
de penser avec un sentiment de revanche à l'étudiante
dédaigneuse du premier été.
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Les journaux relatent souvent le meurtre, par
son épouse ou par son fils, d'un ivrogne brutal, en
général après quinze ou vingt ans de mariage. Cha-
que fois, l'auteur de ce roman s'est demandé ce
qui peut pousser une femme à supporter une lon-
gue tyrannie, à une époque où le divorce est entré
dans les mœurs.
Rien, en apparence, ne destine Mathilde et René
à devenir les héros d'un drame. Elle est une petite
institutrice douce et soumise ; lui, un employé,
beau parleur, vaniteux, au demeurant un brave
homme. Chacun d'eux pourtant porte un poids :
Mathilde, le traumatisme d'un viol subi à quatorze
ans ; René souffre d'une petite infirmité compen-
sée par le fait qu'il a été au lycée bien que fils
de cantonnier. Une longue suite de petits événe-
ments infléchiront leur destin vers la tragédie
pitoyable et irrémédiable qui le guette. C'est avec
un art sobre, une intelligence attentive au détail
qui prépare la crise et explique l'ensemble, qu'Anne
Rives nous offre cette exégèse romanesque d'un
fait divers typique de notre société.
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