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Lacan : Lettre et Publication Analysées

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Instance de la lettre et poubellication selon Lacan

Erik Porge
Dans Essaim 2014/2 (n° 33), pages 29 à 40
Éditions Érès
ISSN 1287-258X
ISBN 9782749241975
DOI 10.3917/ess.033.0029
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Instance de la lettre
et poubellication selon Lacan

Erik Porge

Le passage d’une intervention orale à son écriture impose des


contraintes et amène des changements pas toujours faciles à effectuer. On
mesure alors qu’écrire n’est pas dans la continuité de parler. « L’écrit n’est
nullement du même registre que le signifiant 1. » Même s’il y a de l’écrit
dans le parler et inversement, ils restent des registres différents, l’un se
référant directement au signifiant, l’autre à la lettre. Cette distinction a mis
du temps à se préciser chez Lacan, mais elle a toujours été fondamentale
pour lui.
À cette distinction il faut en ajouter une autre qui parfois la recouvre,
celle entre l’écrit et la publication. Les deux ne vont pas toujours de pair et
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leur liaison ne va pas de soi, qu’on veuille accéder à l’écrit par la publica-
tion ou l’inverse.
C’est sur cette deuxième distinction que nous allons tenter de cerner
la position et la doctrine de Lacan, tant à partir de ce qu’il a fait que de ce
qu’il en a dit, notamment à partir du moment où il a introduit le terme de
« poubellication ».
Commençons par un aperçu non exhaustif des façons dont Lacan s’est
comporté à l’égard de la publication de ses écrits ou de ses dires.

Les stratégies de publication de Lacan

La mise en perspective, après coup, des publications de Lacan révèle


des constantes et des répétitions qui me permettent de parler de stratégie
de publication. Cela ne signifie pas qu’elle a été programmée de bout en

1. J. Lacan, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 31 sq.

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bout ni même maîtrisée – la contingence des rencontres a joué –, mais que


le rapport à la publication a été raisonné et qu’il a fait l’objet d’intentions
délibérées.
Une première chose frappe : Lacan n’a jamais publié de livre de son
vivant. À une exception près : sa thèse de doctorat en médecine, De la
psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, qu’il fit éditer
en 1932 chez Le François éditeur (librairie aujourd’hui disparue qui se
trouvait place de l’Odéon). Outre le fait qu’il ne se soit pas agi au départ
de la rédaction d’un livre destiné à la publication mais d’une thèse pour
l’Université, publiée en un second temps, Lacan se chargea lui-même de
rendre l’ouvrage introuvable dans le public en rachetant les exemplaires.
Ce fut une publication soustraite au public.
Pour des raisons que nous ignorons, Lacan accepta de republier
sa thèse en 1975, au Seuil dans la collection du Champ freudien. Il tint
cependant à signaler sa « réticence » en quatrième de couverture : « Thèse
publiée non sans réticence. À prétexter que l’enseignement passe par le
détour de midire la vérité. Y ajoutant : à condition que l’erreur rectifiée,
ceci démontre le nécessaire de son détour. Que ce texte ne l’impose pas,
justifierait la réticence. » Par ailleurs, la republication n’est pas à l’identique
de la première édition car des articles de la même époque sur la paranoïa
(« Écrits inspirés : schizo­graphie », « Le problème du style », « Motifs du
crime paranoïaque ») furent ajoutés et certaines mentions présentes dans
l’édition de 1932 disparurent en 1975 : par exemple, dans l’hommage à son
frère, la mention de frère « en religion » et le « À toi, Marc ».
Ce qui a été publié par les éditeurs sous forme de livre du vivant
de Lacan – les Écrits, les séminaires (pourtant appelés « livres » et même
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numérotés, avec au passage un ordre qui efface le séminaire Les noms du
père de 1963, dont il y eut une séance) – n’a pas été rédigé et conçu par lui
pour devenir un livre, avec l’unité et la progression de développement que
cela implique.
En ce qui concerne les Écrits, Lacan n’a pas manqué de souligner qu’il
ne s’agissait pas d’un livre mais d’un recueil d’articles, voire de « lettres
ouvertes » (« Lituraterre »). C’est grâce au travail acharné avec François
Wahl, alors éditeur au Seuil, que ce recueil d’articles a pu prendre forme
d’un livre et trouver, sinon une unité thématique, du moins un ordon-
nancement raisonné. Beaucoup de ces articles ont subi des modifications
par rapport à leur version initiale sans qu’elles soient toujours signalées

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en note 2. Des textes de présentation ont été ajoutés (« Ouverture », « De


nos antécédents », « Du sujet enfin en question », « D’un syllabaire après-
coup ») et les articles ont été regroupés en parties plus ou moins théma-
tiques. Il n’en reste pas moins que les Écrits n’ont pas l’unité d’un livre et
que c’est un titre « plus ironique qu’on ne croit 3 ».
Voici ce que Lacan en dit en 1971 à Tokyo : « Et c’est pourquoi ces
Écrits représentent quelque chose qui est de l’ordre du réel [de l’impossible
à dire]. Je veux dire que c’est forcé qu’ils soient écrits comme ça ; je veux
dire par là non pas qu’ils soient inspirés, c’est le contraire, c’est justement
parce que chacun a été le fait d’une conjoncture singulière, qu’il m’était demandé
quelque chose pour une certaine revue et que j’avais essayé d’y condenser six mois
de mon discours. Cet écrit n’est évidemment pas ce que j’ai dit : c’est quelque
chose qui en fait pose toute la question des rapports entre ce qui est parlé et ce qui
vient dans l’écriture. Ce qui est certain c’est que je n’ai pas pu l’écrire autrement
et que ça n’a certainement pas été fait pour venir s’inscrire dans un livre ; c’est
pour ça que j’ai mis Écrits au pluriel. Chacun est l’émergence de quelque
chose qui, lui aussi, a un certain rapport avec le langage. Pour prendre des
métaphores, chacun de ces Écrits semble comme les petits rochers que l’on
voit dans les jardins zen 4. »
Les séminaires de Lacan publiés ne sont pas non plus des livres, mais
pour d’autres raisons. Il s’agit de transcriptions, écrites par d’autres que
Lacan. Jacques-Alain Miller a établi celles parues au Seuil et l’on sait que
Lacan envisageait qu’elles soient aussi signées de son nom. Lacan a en
outre écrit une postface dans laquelle il situe la publication au regard de
l’écrit en avançant, d’une part, à propos des Écrits, qu’« un écrit à [son] sens
est fait pour ne pas se lire », et, d’autre part, que dans la transcription (mot
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qu’il dit découvrir grâce à J.-A. M.), « ce qui se lit passe-à-travers l’écriture
en y restant indemne 5 ».
Si dans les faits Lacan n’a pas publié de livre de son vivant mais des
articles, dont il a une fois seulement autorisé le recueil (Autres écrits fut
publié après sa mort), son comportement à l’égard de leur publication
mérite aussi l’attention et relève d’une véritable stratégie.
Elle est manifeste quand il souligne qu’il n’a pas publié pendant
les années de guerre 1939-1945, et que « Le temps logique » est venu en
quelque sorte clôturer cette période sombre de l’histoire.
Par ailleurs, il est remarquable de constater combien nombre de ces
articles ont été publiés dans des revues non psychanalytiques et sont aussi

2. Nous avons signalé toutes celles, et elles sont nombreuses, effectuées en 1966 sur « Le temps
logique » dans Se compter trois. Le temps logique chez Lacan, Toulouse, érès, 1995.
3. J. Lacan, « Lituraterre », dans Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001.
4. J. Lacan, « Discours à Tokyo du 21 avril 1971 », document interne à l’École de psychanalyse
Sigmund Freud, hors commerce. Les passages soulignés le sont par nous.
5. J. Lacan, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1973, p. 251.

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devenus vite quasi introuvables. Il le note lui-même non sans plaisir à


propos du « Temps logique » publié dans Les cahiers d’art : « Nous y allâmes
de cet article, bien au fait de ce que c’était le rendre introuvable aussitôt 6. »
Décidément, comme pour sa thèse, Lacan est à l’égard de la publication
animé de deux mouvements apparemment contradictoires : transmettre
quelque chose au public et le rendre inaccessible. S’agit-il de transmettre
de l’inaccessible ? C’est ce que nous ne sommes pas loin de penser. L’écrit
comme tel en serait le représentant.
Outre Les cahiers d’art, on peut citer parmi les revues non analytiques
ayant accueilli des textes de Lacan : le Minotaure, Les cahiers Renaud-
­Barrault, Littérature, Les temps modernes, Critique, Recherches, Bulletin de la
Société française de philosophie… À quoi s’ajoutent des préfaces de livres, de
pièces de théâtre, de catalogues, d’actes de colloques, de recueils divers…
Dans la variété des lieux de publication de textes on peut reconnaître,
selon nous, un vœu de dissémination de ses dires ainsi que le souhait de
faire sortir l’analyse d’une extraterritorialité hautaine et refermée sur elle-
même. On voit en même temps que ce mouvement de dispersion s’oppose
à celui du rassemblement, tel qu’il peut prendre forme dans un livre. Lacan
dissémine, essaime même ses écrits au lieu de les rassembler. Il prend par
là le risque de les rendre difficilement accessibles au plus grand nombre 7.
Cela rejoint le souci de Lacan de s’adresser à chaque fois à des lecteurs pris
un par un et non pas en masse. D’où l’expression de « lettres ouvertes »
avec laquelle il désigne ses articles. C’est aussi pour lui l’occasion de
localiser (dans une revue donnée) et de temporaliser (à une date donnée)
des écrits. Ils s’inscrivent dans un contexte, voire un débat avec d’autres
auteurs, en fonction d’une actualité, qui peut déborder celle de la psycha-
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nalyse. L’article tempère le surplomb du nom d’auteur promu par le livre
et au détriment parfois de liens collectifs.
L’un des enjeux, me semble-t-il, de la stratégie lacanienne de publi-
cations disséminées réside dans le retrait de l’escabeau 8 du nom propre
comme nom d’auteur.

Les dires de Lacan sur la publication

Sur ce point ses dires sont en accord avec ses actes. Par exemple, dans
son séminaire L’envers de la psychanalyse et à propos des signatures dans
Scilicet, il déclare : « Le fait que ce soit signé de moi n’aurait d’intérêt que

6. J. Lacan, Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 197.


7. Remarquons que c’est d’une façon générale plutôt le sort de ce qui paraît dans les revues, encore
aujourd’hui.
8. Allusion aux jeux de mots de Lacan sur James Joyce, dans « Joyce le symptôme », Autres écrits,
op. cit., p. 565.

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si j’étais un auteur. Je ne suis pas du tout un auteur. Personne n’y songe


quand on lit mes Écrits. […] Qu’est-ce que ça produit le savoir analytique
comme désastre ? Voilà de quoi il était question, de quoi il a été question
aussi longtemps que ça ne les a pas tous démangés de devenir auteurs. » Il
poursuit en appelant à une mise en question par Scilicet du « savoir qui se
prodigue et se propage dans le cadre établi de l’université 9 ».
Lacan ne veut pas que son nom propre devienne un nom d’auteur,
ou encore que son nom propre ait pour attribut le nom d’auteur. C’est
peut-être à mettre dans la rubrique des effets, qu’il dénonce par ailleurs,
du nommer-à se substituant au nom du père, signe d’une « dégénéres-
cence catastrophique 10 ». En tout cas, il se rapproche de ce que dit Michel
Foucault dans sa conférence « Qu’est-ce qu’un auteur 11 ? », où ce dernier
distingue précisément le nom propre de la fonction auteur qui est le
résultat d’une opération complexe. Selon Foucault, la fonction auteur est
fondatrice d’une discursivité et ne se limite pas à l’attribution d’un texte
à un individu. « On peut être l’auteur de bien plus que d’un livre – d’une
théorie, d’une tradition, d’une discipline à l’intérieur desquelles d’autres
livres et d’autres auteurs vont pouvoir à leur tour prendre place. » Les
auteurs « fondateurs de discursivité » (ce qui exclut en principe les auteurs
de romans) ont produit quelque chose de plus que leurs livres : « la possibi-
lité et la règle de formation d’autres textes ». De ce fait, il y a selon Foucault
la nécessité dans de telles discursivités de retours à l’origine, qui se font
« vers une sorte de couture énigmatique de l’œuvre et de l’auteur ».
Dans son abord du nom propre, Lacan ne se contente pas de prendre
ses distances vis-à-vis du nom propre de l’auteur attaché à une œuvre
selon le modèle littéraire (relativement récent historiquement, il est vrai),
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il prend en compte la coupure que masque la couture dont parle Foucault,
une « couture factice » pourrait-on dire. Il en vient à considérer que le nom
propre dans son unité ou unarité (ainsi que l’objet a) obture le trou du sujet,
car « celui-ci manque d’un pour le désigner 12 ». Ce qui caractérise le nom
propre c’est qu’il est « irremplaçable, c’est-à-dire qu’il peut manquer, qu’il
suggère le niveau du manque, le niveau du trou », assimilé par Lacan à
celui de la bouteille de Klein 13.
C’est pour retrouver sa « fonction volante », disséminée dans le texte à
la façon d’une anagramme, qu’il aspire à la même opération de fragmenta-
tion sur le sien propre. Ainsi procède-t-il quand il réduit son Jacques Lacan

9. J. Lacan, L’envers de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1991, p. 221.


10. J. Lacan, Les non-dupes errent, inédit, séance du 19 mars 1974.
11. Parue dans Littoral, n° 9, Toulouse, érès, juin 1983, avec l’extrait du séminaire D’un Autre à l’autre
où Lacan, qui était présent à la conférence, la commente. Il se sentit « convoqué » à la conférence
et salua la convergence avec son propre « retour à » Freud.
12. J. Lacan, Problèmes cruciaux de la psychanalyse, et L’objet de la psychanalyse, inédit, 15 mars 1965.
13. J. Lacan, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, 6 janvier 1965, inédit.

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« au nom le plus commun » jaclaque han 14. Ou encore quand il répudie le


certificat d’être né analyste qu’on lui accole : « Je répudie ce certificat : je
ne suis pas un poète, mais un poème. Et qui s’écrit malgré qu’il ait l’air
d’être sujet 15. » De même, dans un texte publié dans un catalogue d’Art-
curial on peut lire : « Comme je suis né poème et papouète je dirai que le
plus court étant le meilleur il se dit “être où”. Ce qui s’écrit de plus d’une
façon à l’occasion : étrou. Le refuser pour que l’étrou vaille… tient le coup
quoiqu’en suspens. C’est un poème signé “Là quand” parce que ça a l’air
d’y répondre naturel ment 16. »
En réduisant son nom propre d’auteur au signifiant quelconque,
Lacan est en phase avec ce qu’il expose de l’émergence du désir de l’ana-
lyste à l’issue d’une analyse : « Dans ce virage où le sujet voit chavirer
l’assurance qu’il prenait de ce fantasme où se constitue pour chacun sa
fenêtre sur le réel, ce qui s’aperçoit, c’est que la prise du désir n’est rien
que celle d’un désêtre. En ce désêtre se dévoile l’inessentiel du sujet savoir,
d’où le psychanalyste à venir se voue à l’agalma de l’essence du désir, prêt à
le payer de se réduire, lui et son nom, au signifiant quelconque 17. » C’est à cette
aune qu’il faut interpréter son vœu de « ne absolument rien laisser » de son
œuvre 18, faisant ainsi écho au fameux sicut palea de saint Thomas d’Aquin,
qu’il cite dans « Lituraterre » et dans sa « Proposition du 9 octobre 19 ».
Le désêtre de l’analyste, qui est sa réduction au semblant d’objet a,
ne le concerne pas seulement dans sa pratique en intension mais aussi en
extension. Et plus spécialement dans le passage au public qui relève d’une
publication. Dans ce domaine où l’analyste est homme de lettres il doit
aussi soutenir une position de semblant d’objet a, d’autant qu’il s’agit d’un
domaine ayant rapport à l’écrit et à la lettre. Or, comme le dit Lacan dans
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le séminaire Les non-dupes errent, c’est la lettre qui caractérise l’objet a sur sa
face réelle, en opposition avec ce que l’on en imagine comme on peut 20.
Dès lors que la lettre est définie comme « structure localisée du signi-
fiant », la localisation de l’écrit, revue, livre, ne saurait être indifférente.

14. J. Lacan, Le sinthome, Paris, Le Seuil, 2005, leçon du 10 février, p. 89.


15. J. Lacan, « Préface à l’édition anglaise du séminaire XI », dans Autres écrits, op. cit., p. 572.
16. J. Lacan, Manuscrit mis aux enchères dans le catalogue d’Artcurial à la vente du 30 juin 2006 à
Paris, p. 48.
17. J. Lacan, « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », dans Autres écrits, op.
cit., p. 254.
18. J. Lacan, Intervention à Sainte-Anne dans le service du Professeur Deniker, 10 novembre 1978, inédite,
publiée partiellement dans le Bulletin de l’Association freudienne, n° 7, 1984.
19. J. Lacan, Autre écrits, op. cit., p. 11 et p. 254. Palea (fumier, paille) est le terme choisi par Freud pour
désigner sa Traumdeutung, juste avant de la publier, dans sa lettre à Fliess du 28 mai 1899.
20. J. Lacan, Les non-dupes errent, 9 avril 1974, inédit.

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Instance de la lettre et poubellication selon Lacan • 35

En quoi la publication peut-elle ou pas rejoindre cette définition de la


lettre ? Deux termes serviront ici de repère : poubellication et lettre comme
rature, litura, « d’aucune trace qui soit d’avant 21 ».
En fait il apparaît que ces deux termes désignent des réalités antino-
miques mais qui en même temps se croisent. Le mot poubellication s’entend
comme une dévalorisation de la publication d’écrits. Mais en mettant les
publications à la poubelle elle les élève au statut d’objet a, soit d’un objet
dont la définition est d’abord celle d’une lettre qui ne dépend pas de la
publication. Comment résoudre cette apparente contradiction ? En ceci, me
semble-t-il, qu’alors certes il y a production d’objet a mais dont la nature de
lettre est masquée, masquée par un discours.
Lacan tente de dépasser cette contradiction avec son style, poétique et
maniériste (il se réclame de Gongora). Celui-ci est plus adapté à la publica-
tion d’articles disséminés, partiels, laissant des fissures aux jointures et ne
prétendant pas à la complétude d’un livre.
Ce style, Lacan le réfère explicitement à la partialité de l’objet a dans
son ouverture des Écrits : « C’est l’objet qui répond à la question sur le style,
que nous posons d’entrée de jeu. […] Nous voulons de ce parcours dont
ces écrits sont les jalons et du style que leur adresse commande, amener
le lecteur à une conséquence où il lui faille mettre du sien 22. » Notons que
Lacan dit bien que c’est l’adresse qui commande le style, pas l’auteur. C’est
bien en tant que « lettres ouvertes » que les articles répondent le mieux à
cette « commande ».
Bien avant que Lacan ait pu formuler ce qui pouvait expliquer ses stra-
tégies de publication, il ne s’est pas empêché de manifester ses répulsions
à l’égard de ce qui se pratiquait dans la littérature analytique. Souvenons-
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nous de sa violente sortie contre celle-ci : « Qui balaiera cet énorme fumier
des écuries d’Augias, la littérature analytique 23 ? » Si par la suite, nous
l’avons vu, il inclut son œuvre dans le fumier, c’est sans doute qu’il déplore
« avoir rivé son sort » à la poubelle 24. Dans la légende d’Hercule, il fallait
nettoyer les écuries d’Augias car l’accumulation du fumier dans les étables
débordait sur les pâturages voisins et finissait par les rendre infertiles. On
peut noter la petite modification introduite par Lacan : ce n’est pas avec
un balai, on le sait, qu’Hercule put nettoyer les étables d’Augias mais en
détournant deux cours d’eau, et il le fit en une seule journée sans se salir
le bout des doigts. Comme par hasard le mot « balayer » vient plus tard

21. J. Lacan, « Lituraterre », op. cit., p. 16.


22. J. Lacan, Écrits, op. cit., p. 10.
23. J. Lacan, « La direction de la cure » (1958), dans Écrits, op. cit., p. 641.
24. J. Lacan, « Lituraterre », op. cit., p. 11.

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sous la plume de Lacan quand il s’agit d’évoquer le stade du miroir comme


balayette avec laquelle il est entré dans la psychanalyse 25.
Balayer les écuries d’Augias de la littérature analytique aurait alors, si
l’on veut, pour signification non pas de mettre à la poubelle toute la litté-
rature analytique mais de publier des articles qui, tel celui sur le stade du
miroir, empêcheraient que le champ freudien soit infertile.
Il faut attendre la fin de 1965 pour voir apparaître le néologisme
« poubellication ». La date n’est pas un hasard car elle précède de peu la
sortie des Écrits. C’est après avoir parlé de la différence entre la parole et la
fonction de l’écrit et spécialement du trait unaire que Lacan en vient, dans
son séminaire du 15 décembre 1965, à énoncer : « Écrire et publier n’est
pas la même chose. Que j’écrive même quand je parle n’est pas douteux.
Alors pourquoi ne publiez-vous pas plus ? Justement à cause de ce que je viens
de dire : on publie quelque part. La conjonction fortuite, inattendue de ce
quelque chose qui est l’écrit et qui a ainsi d’étroits rapports avec l’objet a,
donne, à toute conjonction non concertée d’écrits, l’aspect d’une poubelle.
Croyez-moi, à l’heure matinale où il m’arrive de rentrer chez moi, j’ai une
grande expérience de la poubelle et de ceux qui la fréquentent. Rien de
plus fascinant que ces êtres nocturnes qui y chopent je ne sais quoi dont
il est impossible de comprendre l’utilité. Je me suis longtemps demandé
pourquoi un ustensile aussi essentiel avait si aisément gardé le nom d’un
préfet, auquel on avait déjà donné un nom de rue, ce qui aurait bien suffi
à sa célébration. Je crois que si le mot poubelle est venu si exactement se
colloquer avec cet ustensile, c’est justement à cause de sa parenté avec la
poubellication 26. »
Nous retrouvons dans ce passage de façon suggestive le collage
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auquel procède Lacan entre le nom propre du préfet Eugène René Poubelle
et le fait de la publication, comme si à cette dernière était fixée une « célé-
bration » du nom propre, quand bien même aurait-il été communisé. Par
ailleurs, la référence à la localisation de l’écrit (« on publie quelque part »)
qui, nous l’avons vu aussi, sous-tend une stratégie de publication de
Lacan conforme à la structure de la lettre n’est pas moins précieuse, en ceci
qu’elle introduit un écart entre la lettre et la publication, dont l’axe serait
le rapport à l’objet a.
La publication est poubellication en ceci qu’elle promeut le versant
imaginaire de l’objet a comme support illusoire d’un tout, un « tout-
blier 27 » (pouvant être référé au nom d’auteur), et qu’elle accentue la quête
du plus de jouir (« le succès de librairie 28 »). La poubellication est une

25. J. Lacan, L’acte psychanalytique, inédit, 10 janvier 1968.


26. J. Lacan, L’objet de la psychanalyse, inédit, 15 décembre 1965.
27. J. Lacan, Encore, op. cit., 1975, p. 57.
28. J. Lacan, Autres écrits, op. cit., p. 344.

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Instance de la lettre et poubellication selon Lacan • 37

publication qui s’écarte de la recherche de scientificité selon le modèle du


groupe rassemblé sous le nom de Bourbaki, dont, par exemple, se réclame
la revue Scilicet « qui se fonde sur le principe du texte non signé, au moins
pour quiconque y apportera un article en tant que psychanalyste 29 ». Les
noms devaient figurer en fin de numéro. Lacan a bien précisé qu’il ne
s’agissait pas d’anonymat mais de « non-identification. À ce que se prouve
la formation, pas l’auteur 30 ». Et d’ajouter : « […] comme firent ceux de
Bourbaki pour leur publication monumentale. C’est qu’à choses telles (et
toutes proportions gardées), on ne contribue pas en son nom, sauf à leur
faire de ce qu’on l’efface, véhicule 31. »
Rappelons que Lacan a lancé Scilicet en 1968, et de façon contempo-
raine à l’instauration de la procédure de la passe où est en question le
désêtre de l’analyste, soit peu de temps après la publication des Écrits.
Peut-être était-ce une façon de tempérer son inquiétude d’avoir cédé à la
poubellication. Dans le « tout-à-l’égout » de la poubellication Lacan offre
le « radeau » de Scilicet 32 puis de la passe.

Questions de style

Comme nous l’avons indiqué brièvement, c’est avec son style que
Lacan tente de dépasser la tension entre publication et lettre, au profit de
cette dernière. L’objet a répond à la question sur le style, et ce style est
commandé par son adresse, d’amener le lecteur à y mettre du sien.
Il doit y avoir une concordance entre l’objet dont traite le psychana-
lyste et la façon d’en parler. Évoquant sa méthode d’enseignement qui
intrigue, Lacan avance que « pour l’essentiel cette méthode ne se distingue
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pas de l’objet abordé 33 ».
Parler de l’inconscient, structuré comme un langage, reste soumis à
la détermination du langage qui le constitue. La structure langagière de
l’inconscient fait obstacle au métalangage. Les langages qui se superpo-
sent aux langages objets, comme chez Bertrand Russell, font rester dans
le langage. Il y a pourtant bien une extériorité au langage, un « centre
extérieur » que dès le discours de Rome, en 1953, Lacan a identifié au trou
central du tore 34, mais cet au-delà désigne le réel et il ne s’aborde qu’avec
le langage.

29. J. Lacan, « Introduction de Scilicet », dans Autres écrits, op. cit., p. 284-285.
30. J. Lacan, Autres écrits, op. cit., p. 593.
31. Ibid., p. 596.
32. Ibid.
33. J. Lacan, L’angoisse, Paris, Le Seuil, 2004, p. 282-283.
34. J. Lacan, Écrits, op. cit., p. 320.

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C’est précisément l’impossibilité du métalangage qui commande son


style, comme il le dit bien dans son discours à Tokyo en 1971 : « Il n’y a
pas de métalangage, c’est-à-dire plus on parle du langage plus vous vous
enfoncez dans ce que l’on pourrait appeler ses failles et ses impasses. […]
Si j’écris comme j’écris, c’est à partir de ceci que je n’oublie jamais, à savoir
qu’il n’y a pas de métalangage. En même temps que j’énonce certaines
choses sur les discours, il faut que je sache que d’une certaine façon c’est
impossible à dire. C’est justement pour ça que c’est réel 35. » Pour reprendre
le jeu de mot d’Encore, on pourrait dire qu’il l’oublie quand il poublie.
Les lois de l’écriture sont distinctes de la façon de parler et cela
« force » Lacan à « une écriture un peu compliquée », dit-il dans le même
texte. Si les Écrits commencent par « La lettre volée », c’est qu’en fait,
comme l’écrit Edgar Poe, elle est « purloined », détournée, et « cela tient
essentiellement à la nature du langage : puisque c’est le propre du langage
de toujours procéder par un détour et de ne pouvoir rien atteindre si ce
n’est par un détour ».
C’est pour cela que Lacan souhaite que « de l’écriture nous tirions
un autre parti que de tribune ou de tribunal, pour que s’y jouent d’autres
paroles à nous en faire le tribut. Il n’y a pas de métalangage, mais l’écrit qui
se fabrique du langage est matériel peut-être de force à ce que s’y changent
nos propos 36 ».

La rature, au-delà du style

C’est cet autre parti, que celui de la poubellication, qu’on peut tirer de
la lettre qu’il s’agit, pour terminer, de cerner. Puisque Lacan l’évoque dans
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« Lituraterre », revenons à ce texte dont l’interprétation est particulière-
ment difficile, ce qui constitue une raison de plus pour s’y arrêter.
Le texte est écrit sur fond de l’apologue de la naissance du signifiant
en trois temps 37 mais justement en spécifiant la différence avec la lettre.
Signifiant et lettre sont tous deux corrélés au sujet et il y a de la lettre dans

35. J. Lacan, « Discours à Tokyo », 1971, op. cit.


36. J. Lacan, « Lituraterre », op. cit., p. 18.
37. Lacan y est revenu à plusieurs reprises, par exemple dans le séminaire Le désir et son interprétation
(p. 103) et celui sur l’identification (séance du 24 janvier 1962). L’apologue est celui de la recon-
naissance des pas de Vendredi dans le roman de Daniel Defoe, Robinson Crusoé. Le premier temps
est celui d’une trace, une empreinte sur le sable. Le deuxième temps est celui de l’effacement de
la trace. C’est un acte de négation, un « pas » de négation. Il est le moment de fading du sujet,
de son battement en éclipse. Il renvoie à la Verneinung de Freud. Le troisième temps est celui du
marquage de cet effacement, d’un retour au premier temps de la trace, qui dès lors se nomme
avec le signifiant « pas » (de la marche). Cet avènement en trois temps du signifiant satisfait à
la définition du signifiant « pas », non identique à lui-même : le signifiant « trace de pas » (de la
marche) représente le sujet (effacé par le pas de la négation) pour un autre signifiant (pas de la
marche).

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le signifiant (séminaire L’identification du 24 janvier 1962), mais lettre et


signifiant ne sont pas du même registre 38. Contrairement à ce qu’il se passe
pour le signifiant, il n’y a pas, dans le cas de la lettre, de trace première.
Le littéral c’est la litura pure, la rature, et « rature d’aucune trace qui soit
d’avant ». Et la rature est « bouquet du trait premier et [souligné par nous]
de ce qui l’efface 39 ». Ne pourrait-on pas supposer qu’il fait référence à un
trait qui se recoupe, tel celui du trait unaire en spirale, dit huit intérieur,
qui enserre l’objet a 40 ?
Fait remarquable, Lacan s’appuie non plus, comme dans « La lettre
volée » par exemple, sur un texte littéraire, mais sur deux expériences
personnelles subjectives, la calligraphie et la contemplation des ruisselle-
ments sur les terres désertiques de Sibérie qu’il observe du haut de l’avion
qui le ramène du Japon. D’où le titre : litura-terre. Les ruissellements 41 font
traits de rature sur le sol. Il y a deux temps, quasi synchrones, de la rature
(« un bouquet », dit Lacan), car les ruissellements ne font pas frontière
entre deux domaines homéomorphes mais séparent deux zones hétéro-
gènes : un domaine tout entier fait pour l’autre frontière, ils sont étrangers
jusqu’à n’être pas réciproques. C’est ce que Lacan appelle littoral, entre
terre et mer, entre terre et ciel, mais aussi « entre centre et absence, entre
savoir et jouissance ».
La nouvelle fonction que Lacan donne à la lettre n’est pas de frontière
mais issue de littoral, de rature (litura). Il y a un trait et ce qui l’efface,
comme le trait entre la mer et le sable 42. La rature entoure, pourrait-on dire,
la trace effacée d’une frontière qui n’existe pas. Il n’y a pas de frontière,
sinon celle du semblant, mais un littoral, une rature qui vire au littéral, à
la lettre, à condition toutefois que l’on puisse prendre le virage, le même
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à tout instant : « Entre centre et absence, entre savoir et jouissance, il y a

38. J. Lacan, Encore, op. cit., p. 31.


39. Et non pas « de ce qu’il efface » comme c’est transcrit par Jacques-Alain Miller dans le séminaire
D’un discours qui ne serait pas du semblant, p. 121.
40. Comme l’a écrit Jean-Pierre Cléro, la lettre est une coupure dans une écriture, rejoignant en cela
Dedekind qui a défini les nombres comme coupures entre d’autres nombres.
41. Dans son séminaire L’identification du 24 janvier 1962, Lacan a déjà assimilé la relation de l’écrit
au signifiant à un ruissellement : « Ce petit détour [il s’agit de l’évolution des caractères chinois],
je le considère, a son utilité, pour vous faire voir que le rapport de la lettre au langage n’est
pas quelque chose qui soit à considérer dans une ligne évolutive. On ne part pas d’une origine
épaisse, sensible, pour dégager de là une forme abstraite. Il n’y a rien qui ressemble à quoi que
ce soit qui puisse être conçu comme parallèle au processus dit du concept, même seulement de la
généralisation. On a une suite d’alternances où le signifiant revient battre l’eau, si je puis dire, du
flux par les battoires de son moulin, sa roue remontant chaque fois quelque chose qui ruisselle,
pour de nouveau retomber, s’enrichir, se compliquer, sans que nous puissions jamais à aucun
moment saisir ce qui domine, du départ concret ou de l’équivoque. »
42. On peut penser à la pratique en Chine d’écriture de caractères sur le sol avec un pinceau mouillé,
qui s’effacent quand l’eau s’évapore.

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littoral qui ne vire au littéral qu’à ce que ce virage vous puissiez le prendre
le même à tout instant 43. »
La trace qui manque, dont la rature prend la place, est celle d’une
jouissance. Une jouissance liée à la rupture du semblant qui ferait frontière.
Rupture qui se produit quand le ruissellement sur terre s’aperçoit d’entre
les nuages, et « se conjugue à sa source », la suspension des particules des
nuées. « Ce qui de jouissance s’évoque à ce que se rompe un semblant, voilà
ce qui dans le réel se présente comme ravinement [le ravinement du ruis-
sellement]. C’est du même effet que l’écriture est dans le réel le ravinement
du signifié, ce qui a plu du semblant en tant qu’il fait le signifiant 44. »
Le ravinement du littoral donne à la lettre une structure de bord.
Bord qui entoure au troisième temps la trace effacée de la naissance du
signifiant. Mais bord d’aucune trace qui soit d’avant. Donc bord d’un trou,
comme le réalise un nœud ou le tourbillon de la pulsion où la lettre se
précipite et le fait exister comme tel 45. Plusieurs trous peuvent d’ailleurs
se nouer comme autant de domaines étrangers les uns aux autres et on
pourrait aussi parler du nouage des trous de R, S et I, mais cela demande-
rait un développement particulier.

Nous sentons bien qu’avec ce qui se fait jour d’une nouvelle conception
de la lettre en 1971, dans « Lituraterre » et le « Discours à Tokyo », nous
ne saurions en rester à une conception du style trop référencée aux critères
littéraires, voire aux propos de Lacan qui ouvrent ses Écrits en 1966. Il nous
faut élargir la notion de style en n’hésitant pas à aller même jusqu’à celle
de « style de vie » si nous voulons faire du style ce qui contrebalance les
méfaits de la publication. Alors en effet la lettre pourra apparaître pleine-
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ment comme excédant le domaine de la publication et justifiera que cette
dernière soit qualifiée de poubellication si elle méconnaît cette ex-tension
ou ex-sistence de la notion de lettre chez Lacan. Nous n’avons pas pu ici
en retracer les étapes, depuis « La lettre volée » jusqu’aux Écrits, en passant
par « L’instance de la lettre » et jusqu’au Sinthome et après. Gardons juste
quelques points de repère.
La lettre par excellence, selon Lacan, est celle qu’il a inventée : l’objet
a. Mais son écriture a évolué avec l’évolution de la référence topologique
dans laquelle elle se déplaçait. Au début il y eut les schémas L, puis le
graphe, ensuite la topologie des surfaces, puis celle du nœud borroméen

43. Lors d’une séance de travail, Dorothée Muraro a posé les questions : le littoral rend possible
l’effacement mais le rend-il effectif à lui seul ? Y aurait-il deux niveaux d’effacement impliqués
par le ravinement (qui est à trois dimensions) ?
44. J. Lacan, « Lituraterre », op. cit., p. 17.
45. E. Porge, « Entre voix et silences : tourbillons de l’écho », Essaim, n° 32, Toulouse, érès, printemps
2014. Dans son séminaire Le désir et son interprétation (Paris, Le Seuil, 2013, p. 504), Lacan a parlé
d’un « tourbillon du fantasme ».

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Instance de la lettre et poubellication selon Lacan • 41

avec laquelle l’objet a perd définitivement sa substance puisque son


« essence » est une place vide qui ne tient qu’au serrage, voire erre, des trois
anneaux. Dans la rétroaction du nœud borroméen, on peut avancer que la
lettre implique un entrelacement autour d’un trou (c’est déjà le cas dans
« Lituraterre ») et donc qu’elle est fondamentalement un nœud. De fait, à
partir de la topologie des nœuds Lacan considère, dans son séminaire Le
sinthome 46, qu’il s’agit avec l’objet a d’une écriture qui vient d’ailleurs que
du signifiant et on comprend qu’alors les amarres à la poubellication soient
sinon rompues, du moins fortement distendues. L’enjeu de l’écriture n’est
pas celui de la publication mais d’un serrage de la lettre de l’objet a.
La lettre en souffrance arrive toujours à destination, a martelé Lacan depuis
son séminaire sur La lettre volée. Cela veut dire, précise-t-il, que « l’émet-
teur reçoit du récepteur son propre message sous une forme inversée 47 ».
Dans « Lituraterre », il corrige sur un point : « Pour moi, si je propose à
la psychanalyse la lettre comme en souffrance, c’est qu’elle y montre son
échec », en ceci qu’« elle fait trou 48 ». Elle arrive à destination justement
parce qu’elle fait trou, parce qu’elle fait nœud qui borde un trou. Sa desti-
nation, c’est son tracé qui ferme le bord d’un trou.
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46. J. Lacan, Le sinthome, op. cit., p. 145.


47. J. Lacan, Écrits, op. cit., p. 41.
48. J. Lacan, Autres écrits, op. cit., p. 13.

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