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Panne d'avion au-dessus du désert

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Marie Clarissa Kengmo
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Panne d'avion au-dessus du désert

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Edition999 propose gratuitement ce livre

ALOÏS

AIR RAMSÈS

Roman
Le CAIRE (Égypte)
25 mai

— Salut Albert. C’est la forme ?


— Bien sûr ! Toujours en forme avant de m’envoyer en l’air !
Sofia Rossi, la quarantaine, brune aux yeux turquoise, teint bronzé, sans maquillage,
n’appréciait guère cette plaisanterie. Ce n’est pas parce qu’Albert Mertens était d’origine
belge qu’il devait sans cesse débiter des plaisanteries aussi douteuses qu’éculées. Pourtant elle
estimait beaucoup ses qualités de pilote professionnel. À 52 ans, dont 27 de métier, il
comptait près de vingt mille heures de vol. Toujours aux commandes du même type d’avion
léger, un Cessna 172. Désormais numéro deux de la petite compagnie Air Ramsès, il se
consacrait exclusivement à des trajets intérieurs en Égypte. Généralement pour transporter des
touristes fortunés sur les sites les plus célèbres, ou bien pour des missions archéologiques. Il
connaissait tous les aéroports du pays, depuis l’International airport du Caire jusqu’à celui de
Abou Simbel, en passant par tous ceux de la vallée du Nil et les modestes aérodromes
régionaux des oasis.
Ses clients du jour étaient des habitués. Sofia et son mari Antonio, archéologues français,
retournaient à leur base actuelle dans l’oasis d’Al-Dakhla. À leurs débuts, une quinzaine
d’années plus tôt, ils s’étaient fait remarquer par leur solide compétence et la valeur de leurs
expertises. Ces mérites leur avaient valu d’être appelés pour des missions en Égypte, terre de
prédilection pour tout archéologue. Ils avaient enrichi leur expérience au point de devenir des
experts souvent sollicités.
Antonio, même âge, même visage hâlé, cheveu très court, collier de barbe et petite
moustache, arriva à son tour sur le tarmac du parking réservé aux petits appareils. Il était
accompagné d’un employé poussant un chariot à bagages. Il vint taper sur l’épaule du pilote.
— Bonjour Albert, ne fais pas la grimace, ça ne dépasse pas le poids. J’ai vérifié.

1
Deux valises contenaient les effets personnels du couple qui venait de passer une semaine
de congé à Charm-el-Cheikh. À intervalle régulier ils bénéficiaient de jours de repos bien
nécessaires après une période de travail intense dans des contrées désertiques. Les eaux
turquoise de la Mer Rouge avaient gagné leurs faveurs dès le premier séjour.
Un troisième bagage était bourré de « commandes » de collègues restés dans le Sud. Bien
que les oasis soient parfaitement approvisionnées, il y avait toujours une innovation
technologique, un nouveau vêtement, un livre récent qu’on ne trouvait qu’à la capitale. Ceux
qui partaient en congé se faisaient un devoir de rapporter aux collègues ces petites choses qui
finissaient par constituer un bagage à part entière.
Enfin une grosse valise noire à fermeture sécurisée servait au transport de certains
éléments trouvés dans des fouilles et devant être examinés dans des laboratoires spécialisés
du Caire, par exemple pour la datation par le Carbone 14. Cette fois-ci Sofia et Antonio
rapportaient à Al-Dakhla des fragments de poteries insolites, un petit récipient décoré
polychrome et quatre vases canopes aux caractéristiques déconcertantes. Ils les avaient
déposés à l’aller pour complément d’expertise. Ils les rapportaient aux fins de comparaison
avec d’autres pièces analogues.
Albert fit signe au bagagiste de répartir son chargement entre l’arrière du petit avion et le
siège à côté du sien. Le Cessna 172 n’offre que quatre places, comme dans une automobile.
Le pilote et un passager devant, deux autres passagers derrière. Sachant parfaitement que
Sofia et Antonio préféraient voyager l’un à côté de l’autre, Albert pouvait disposer du siège
avant libre pour équilibrer la charge totale de l’avion qui ne doit pas dépasser 400 kg.
— Que dit la météo, demanda Antonio ?
— C’est tout bon. Dans trois heures nous serons à Al-Dakhla, les doigts dans le nez,
comme d’hab…
Après d’ultimes vérifications il invita ses passagers à s’installer et boucler leur ceinture.
Il mit en marche le moteur à hélice, quitta le terminal n° 1 et attendit l’autorisation de la tour
de contrôle pour se lancer sur la piste de décollage. Il était huit heures du matin.

L’une des particularités du Cessna 172 est la position haute de ses ailes qui dégage
totalement la vue vers le bas. Cela donne à l’avion un look vaguement rétro, grandement
compensé par le point de vue exceptionnel offert aux passagers depuis les larges hublots.
Antonio et Sofia ne s’en lassaient pas. Qu’il s’agisse d’un trajet au-dessus de la
verdoyante vallée du Nil et sa succession de sites célébrissimes, Saqqara, Karnak, Louxor,

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Abou Simbel, le barrage d’Assouan, ou bien, comme ce jour-là, d’un trajet au-dessus du
grand désert occidental qui s’étend de la rive est du Nil jusqu’à la Libye et le Soudan.
La première heure de vol n’était pas la plus spectaculaire. De vastes étendues de sable
ocre n’étaient interrompues, sur la gauche, que par les grands lacs artificiels du Fayoum et de
Wadi Rayan. Ensuite plus rien pendant quelque deux cents kilomètres.
Antonio remarqua que Sofia gardait les yeux fermés.
— Sofia ! Tu dors ?
— Non, je pense…
— À quoi penses-tu ?
— Tu sais quel jour on est ?
— Bien sûr, le 25 mai… Oh, d’accord… Après toutes ces années tu repenses à cette
époque.
— Pas toi ? C’était il y a quatorze ans. Je mettais au monde notre petite fille que nous
avons à peine gardée quarante-huit heures…
— Tu regrettes encore notre décision de la confier aux bonnes sœurs ? Elles en ont pris
soin jusqu’à son adoption, non ?
— Tu devrais dire que nous l’avons abandonnée au bénéfice de notre carrière. Tu sais
bien qu’en réalité je ne regrette pas vraiment ce choix. Élever un enfant et courir les sites
archéologiques du monde… Franchement, ce n’est pas conciliable. C’était sans doute mieux
pour elle. Je crois tout de même qu’inconsciemment je culpabilise. J’aimerais savoir ce
qu’elle est devenue.
— Une adolescente de quatorze ans qui doit certainement fréquenter un collège quelque
part en France, ou ailleurs…
Albert se sentait gêné d’être le témoin auditif de cet échange intime.
— Regardez à droite, la caravane. Je ne sais pas où ils vont comme ça, tous ces
dromadaires. Le premier point d’eau est à plusieurs journées de marche. Je préfère pour eux
que pour moi.
À environ mi parcours, alors qu’il survolait une étendue infinie de dunes dorées, Albert
observa d’un œil inquiet le cadran des jauges de carburant. Habituellement le moteur est
alimenté simultanément par les deux réservoirs. Par conséquent les aiguilles droite et gauche
du cadran indiquent à peu près le même niveau de remplissage. Or, l’aiguille de gauche était
presque à zéro quand celle de droite indiquait le second réservoir encore plein à 60 %. C’est-
à-dire environ 60 litres, de quoi voler à peine deux heures, si tout allait bien. Ça risquait d’être

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très juste. Il n’en dit rien à ses passagers pour leur éviter une inquiétude sans doute inutile. Il
s’agissait probablement d’un simple dysfonctionnement de la jauge.
Antonio était affairé à photographier d’immenses cercles de verdure à proximité d’une
petite oasis au loin sur la droite. Il savait que dans les régions désertiques, des systèmes
rotatifs d'irrigation produisaient ces taches végétales circulaires mais il n’en avait jamais
remarqué sur ce trajet.
— Dis-moi, Albert, c’est nouveau ça ? Ces cultures n’ont pas surgi en quelques jours.
Le pilote se sentit obligé d’expliquer qu’il venait de modifier sa route en obliquant de
plusieurs degrés vers l’ouest.
— Soit la jauge déconne, soit nous allons manquer de carburant avant d’atteindre Al-
Dakhla. Qu’est-ce que vous préférez ?
— Sérieusement, s’inquiéta Sofia, ça veut dire quoi ?
— Pas de panique ! C’est une simple précaution pour le cas où le carburant viendrait
réellement à trop baisser. Je me positionne afin de pouvoir atterrir à proximité de la petite
oasis d’Al-Farafra. C’est environ deux cents kilomètres avant Al-Dakhla.
— Il y a une piste d’atterrissage ?
— Pas vraiment… Mais entre les dunes on doit trouver des portions de terrain dur et plat.
Ça devrait suffire.
Comme pour les détourner de cette alarmante perspective, l’avion se rapprochait
sensiblement du spectaculaire Désert blanc. Une merveille géologique dont le sol formé
de calcaire blanc contraste avec les ergs de sable jaune environnants. La roche y est modelée
par l'érosion éolienne en d’étonnantes sculptures de craie immaculée, champignons de pierre,
tours, dômes, arches.
Antonio prenait quantité de photos. Sofia ne parvenait pas à dissimuler son inquiétude.
Albert ne quittait pas des yeux la jauge dont l’aiguille s’approchait trop rapidement du zéro.
Ce sont les soubresauts de l’hélice qui signalèrent la panne sèche. Le pilote ne
comprenait pas comment cela était possible puisqu’on avait fait le plein avant le départ. Le
moteur soudainement silencieux confirma la réalité sans l’expliquer. Albert se voulut
rassurant.
— À trois mille mètres d’altitude on peut planer sur une trentaine de kilomètres avant
d’atteindre le sol. Ça va le faire, les amis.
— Vous avez déjà fait ça ?
— En exercice, oui, plusieurs fois.

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Le Cessna perdait de l’altitude rapidement tout en parvenant à planer. Personne ne parlait
plus. Oppressés, Antonio et Sofia se tenaient par la main. On entendait seulement le
sifflement de l’air le long du fuselage. Le sol se rapprochait plus vite que lors d’un
atterrissage normal. Sous l’avion défilait une succession de dunes et de zones caillouteuses
plates. Albert s’agrippait fermement au manche à balai.
— Attention derrière ! Cramponnez-vous, ça va secouer. Nom du Dju !
Lorsque la roue avant toucha le sable mou elle s’y enfonça, faisant piquer du nez le
Cessna. Il dérapa sur quelques mètres avant de percuter contre une énorme masse rocheuse
émergeant à peine en surface du sable. Le choc fut d’une violence inouïe, comme si une
voiture lancée à 200 km/h télescopait un mur en béton. La carlingue se disloqua sur place. Les
trois passagers subirent une phénoménale force de décélération à laquelle aucun corps humain
ne saurait résister. Leur mort fut instantanée.
*

SIX ANS PLUS TARD

Le CAIRE
Mercredi 14 avril

Arrivée à 15 h 35 par le vol Transavia Paris-Le Caire, Sophie Legrand se hâta de


récupérer sa valise au tapis à bagages puis de passer les formalités d’immigration et de
douane. Avant de sortir de l’aérogare, cette grande et jolie brune aux yeux verts changea ses
Euros en Livres égyptiennes puis chercha le stand de la petite compagnie Air Ramsès. Une
jeune femme en uniforme bleu marine y finissait une conversation téléphonique. Reposant son
appareil elle s’adressa en anglais à Sophie qui avait du mal à la comprendre.
— Excusez-moi, parlez-vous français ?
L’hôtesse fit un signe négatif de la tête. Un jeune homme, apparemment égyptien, venait
d’approcher du stand. Il intervint en français.
— Puis-je vous aider, Mademoiselle ? Je peux traduire votre demande.
Sophie remercia en expliquant qu’elle souhaitait rencontrer un dirigeant d’Air Ramsès.
L’hôtesse voulut savoir à quel sujet.
— À propos du crash qui a eu lieu il y a six ans.
— Je ne vois pas de quoi vous parlez.
Sophie insista, l’hôtesse également.

5
— Je regrette, Mademoiselle. Ça ne sera pas possible.
Devant la mine à la fois déçue et irritée de Sophie le jeune Égyptien la conseilla.
— Je crois que le mieux serait de vous adresser à votre ambassade, Mademoiselle.
Quelqu’un de compétent pourrait intervenir.
Écoutant cette suggestion, elle demanda l’adresse et se mit en quête d’un taxi.

Chemin faisant, Sophie observait le spectacle, insolite à ses yeux, des rues grouillantes et
bruyantes de la capitale égyptienne. Le trafic complètement chaotique l’étourdissait. Les lois
de la circulation lui semblaient parfois inexistantes, tout comme les feux de signalisation. Une
multitude de voitures, de bus et de camions se mêlait à grands coups de klaxon à des voitures
à bras surchargées tirées par des hommes de tous âges aussi maigres que robustes et des
charrettes brinquebalantes attelées d’un âne chétif.
Le long de l’itinéraire du taxi, à de très belles constructions anciennes aux riches
décorations succédaient de hauts bâtiments aux briques apparentes semblables à des
immeubles inachevés. Pourtant le linge aux fenêtres, les antennes paraboliques et les caissons
de climatiseurs prouvaient qu’ils étaient habités. Ici et là, la végétation se limitait à quelques
très hauts palmiers chapeautés de courtes palmes en forme de plumet d’un vert grisâtre.
Partout une foule bigarrée de piétons affairés saturait les trottoirs ou même la chaussée.
C’était, pour Sophie, une découverte à la fois passionnante et grisante. Malgré tout, son esprit
la ramena aux événements de ces deux dernières années.
Tout s’était précipité à sa majorité. Auparavant elle avait été une fillette puis une
adolescente docile choyée par ses parents adoptifs, Raymond et Jocelyne Legrand demeurant
à Nogent-le-Roi. Ensuite, dès ses dix-huit ans, une dévorante obsession ne l’avait plus quittée.
Elle ressentait l’impérieux besoin de savoir qui étaient ses parents biologiques et pourquoi ils
l’avaient abandonnée à la naissance.
S’éclipsant du domicile familial elle s’était courageusement lancée dans une recherche
mouvementée. De la Suisse jusqu’à l’Angleterre en passant par l’Alsace et la Bretagne, elle
avait fini, avec de la chance et un peu d’aide, par obtenir les précieuses informations désirées.
Elle avait appris que ses parents biologiques étaient un couple d’archéologues français. Un
article de presse avait relaté qu’ils étaient tous deux décédés dans le crash inexpliqué d’un
petit avion de la compagnie égyptienne Air Ramsès « entre Le Caire et Louxor » lorsqu’elle
avait quatorze ans.
Durant un an et demi, en qualité d’assistante d’une avocate strasbourgeoise, elle avait
économisé dans l’espoir de pouvoir un jour se lancer à nouveau dans l’aventure. Car elle

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voulait comprendre les raisons de cet accident et savoir pourquoi elle avait été abandonnée.
Connaître l’identité de ses parents biologiques ne lui suffisait pas. Elle voulait connaître leur
personnalité. Et la voici en banlieue du Caire, à la porte de l’ambassade de France, avenue de
Gaulle, à Gizeh, le long du Nil.
Un panneau précisait que l’accès au public n’était plus possible après 17 heures, or il
était déjà 18 heures. En outre on ne recevait que sur rendez-vous. En plus de sa détermination
et son énergie, Sophie avait appris qu’il ne faut jamais se décourager lorsque la vie réserve de
temps à autre de soudaines contrariétés. Elle s’obstina à sonner jusqu’à ce qu’un gardien
approche de la grille et lui répète ce qui figurait sur le panneau.
— Je vous en prie Monsieur, j’ai absolument besoin de rencontrer quelqu’un. C’est à
propos d’un accident d’avion.
Le gardien, surpris et touché par l’attitude suppliante de la jeune femme, lui proposa de
revenir le lendemain de bonne heure et de demander Monsieur Mourad. C’était son nom. Il se
chargerait de lui obtenir un entretien.

Sophie se mit en quête d’un hôtel assez proche de l’ambassade. Ce fut son début
d’apprentissage de la vie à l’égyptienne. Après avoir erré au hasard des rues environnantes
elle comprit rapidement que les établissements ne manquaient pas dans le secteur. D’aspect
extérieur d’une infinie diversité, depuis le plus modeste à l’allure piteuse jusqu’au plus
moderne, à l’apparence luxueuse. Ils annonçaient des prix pour la nuit entre 550 et
10 000 livres égyptiennes, soit entre 17 et 300 euros. Elle était tentée par les moins chers et
s’apprêtait à en choisir un lorsque en sortit un touriste, bagage à la main. Il se tourna vers elle.
— You like to sleep there ?
— Je ne parle pas bien l’anglais…
— Vous voulez dormir ici ? Je ne vous conseille pas. Tout est sale, la chambre, le lit, la
salle d’eau. Le ménage est bâclé. Les WC sont bouchés, le wifi ne fonctionne pas. Le
personnel réclame sans cesse des bakchichs. Malheureusement c’est presque partout comme
ça dans ce pays !
Sophie révisa ses ambitions à la hausse en choisissant un établissement à mille Livres
égyptiennes, soit environ trente Euros. L’extérieur était engageant avec sa façade d’une
dizaine d’étages. Dès les premiers instants dans la chambre attribuée elle eut le sentiment que
la description du touriste pouvait s’y appliquer sans réserve…
Pas envie de se coucher si tôt. Elle ressortit pour flâner quelque temps. En moins d’une
demi-heure elle atteignit le bord du Nil. Elle passa le pont menant à l’île de Gezira dominée

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par l’impressionnante Tour du Caire représentant un tressage en osier dont le sommet
symbolise une fleur de lotus. Elle s’attarda au bord du fleuve pour admirer à la nuit tombante
la silencieuse progression des felouques à voile triangulaire. Elle commençait à s’habituer à
l’ambiance particulière de la capitale. Ce qu’elle avait pris pour du désordre et de
l’incohérence était sans doute le seul fait de la multitude. Troisième au classement des villes
les plus denses au monde, Le Caire compterait plus de 40 000 habitants au kilomètre carré
selon le petit dépliant touristique que Sophie avait trouvé dans le hall de son hôtel. Soit
quarante fois plus qu’en Île de France. De quoi se sentir un pion minuscule parmi ces quelque
vingt millions de Cairotes. Sophie éprouva cependant une sorte de plaisir à se plonger dans ce
chaos tumultueux et en goûter la nature profonde.
Il était presque minuit lorsqu’elle rejoignit l’hôtel estimant que la journée avait été
suffisamment longue et fatigante.
*

Jeudi 15 avril

À son réveil Sophie fut surprise de trouver la ville enveloppée de brouillard.


L’atmosphère s’en trouvait transformée, les bruits assourdis, les silhouettes estompées. Elle se
hâta de rejoindre l’ambassade et de sonner à la porte comme la veille. Elle n’eut pas à
attendre ; Monsieur Mourad vint rapidement lui ouvrir en souriant.
— Bienvenue, Mademoiselle. J’ai parlé de vous à Monsieur Bertelin, l’Attaché culturel.
Il vous attend, veuillez me suivre.
Mourad la conduisit au premier étage du bâtiment. À l’extrémité d’un long couloir au
tapis épais, il frappa à la double porte, l’entrouvrit et annonça cérémonieusement.
— Mademoiselle Legrand !
Derrière son bureau en bois doré Monsieur Bertelin se leva pour venir à la rencontre de
Sophie. C’était un homme entre deux âges, blond et frisé, élégant costume gis clair avec
rosette de la Légion d’honneur, cravate bleu marine, sourire avenant.
— Entrez Mademoiselle. Prenez place je vous prie.
Il lui indiquait, juste entre les deux fenêtres étroites, les deux fauteuils en cuir qui
faisaient face à un canapé assorti. Elle s’installa timidement sur le canapé en jetant un regard
circulaire sur la vaste pièce éclairée par un rayon de soleil perçant le brouillard qui se
dissipait. Elle s’attarda deux secondes sur le grand tableau mural derrière le bureau de
l’attaché. Cette peinture abstraite aux couleurs vivres et aux formes géométriques étranges la

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laissait perplexe. Faute d’une grande culture artistique, elle rangea mentalement cette œuvre
dans la catégorie des « Picasso » qui, pour elle, regroupait tout ce qui n’était pas figuratif.
Monsieur Bertelin s’assit en face d’elle.
— Que puis-je faire pour vous, Mademoiselle ? Mourad m’a parlé d’un accident d’avion.
Mais je n’ai pas connaissance d’un tel incident récent en Égypte.
Sophie s’expliqua brièvement. Elle raconta avoir appris il y a deux ans seulement que ses
parents biologiques étaient le couple d’archéologues décédés dans le crash inexpliqué d’un
petit appareil entre Le Caire et Louxor. Elle voulait en apprendre davantage. Pour savoir
précisément le lieu de l’accident elle avait pensé interroger le patron de la compagnie Air
Ramsès, mais sa démarche avait échoué. Peut-être avait-on à l’ambassade quelque lumière sur
les faits désormais un peu anciens.
— En effet, Mademoiselle, en six années il a coulé de l’eau sous les ponts, comme on dit
en France. Cependant l’événement fut assez marquant pour que je m’en souvienne
vaguement. Je venais de prendre mon poste au Caire, c’est un autre diplomate qui géra
l’affaire. Depuis lors il a été nommé à l’autre bout du monde. Il faudrait se plonger dans nos
archives pour retrouver quelques éléments précis susceptibles de vous renseigner. Pourrais-je
néanmoins savoir ce que vous entendez faire une fois connu l’endroit de l’accident.
— Je m’y rendrai et chercherai à comprendre pourquoi les journaux ont parlé à l’époque
d’un accident mystérieux. Peut-être même pourrai-je rencontrer des gens qui ont connu mes
parents et m’en parleront.
— Oh là là, Mademoiselle ! Comme vous y allez ! Votre enthousiasme est très
sympathique mais l’Égypte n’est pas la France, voyez-vous. Ce qui vous paraît tout simple est
en fait bien plus compliqué. Vous comprendrez que, officiellement, l’ambassade ne peut pas
vraiment intervenir dans votre démarche qui est d’ordre strictement privé. D’autant que
juridiquement les regrettés archéologues, Monsieur et Madame Rossi, n’étaient plus vos
parents légaux. Cependant votre requête me touche personnellement et je serais heureux de
pouvoir vous aider à titre individuel.
— Merci beaucoup, Monsieur. Je vous en serais infiniment reconnaissante. Quelle forme
cela pourrait-il prendre ?
— Comme je vous disais, je pourrais rechercher le maximum d’informations dans les
documents que nous avons archivés. Laissez-moi vingt-quatre heures. Officiellement nous
sommes fermés les vendredis et samedis, mais revenez demain à la même heure, j’espère ne
pas vous décevoir.

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En sortant de l’ambassade, Sophie hésitait entre satisfaction et déception. Elle pouvait se
réjouir de la promesse qu’on lui vienne en aide et en même temps elle regrettait de devoir
patienter à nouveau une journée entière. Le temps égyptien s’annonçait bien différent de celui
auquel elle était habituée. Elle allait devoir s’y faire.
Pour meubler le reste de la journée elle décida de jouer les touristes. Que faire d’autre
dans une ville inconnue ? Munie du petit plan trouvé à son hôtel elle s’orienta vers le centre
du Vieux Caire, sur la rive droite du Nil. Elle entreprit de rejoindre le bazar Khân El Khalili,
réputé le marché le plus célèbre d’Égypte et même du Moyen-Orient. N’ayant pas encore pris
la vraie mesure des distances dans la mégapole, elle dut marcher plus d’une heure avant d’y
parvenir.
Ce ne fut pas temps perdu. Elle prit plaisir à cheminer dans ces rues grouillantes d’une
foule bigarrée. Elle observa la manière dont les Cairotes étaient vêtus. Constatant que les
hommes étaient majoritaires, elle les répartit mentalement en deux catégories principales. Les
plus nombreux portaient un pantalon, souvent des jeans, des baskets ou des sandales et une
chemise ou un T-shirt. En quelque sorte « à l’européenne », estima-t-elle.
Moins nombreux, et généralement plus âgés, étaient les hommes habillés à l’ancienne.
C’est-à-dire avec cette longue robe en coton uni descendant jusqu’aux chevilles, portée par-
dessus d’autres vêtements et appelée jalabiya. Ceux-là étaient coiffés d’un turban. Quelques-
uns, parmi les plus jeunes, portaient en équilibre sur la tête un plateau chargé de pains ronds
ou un cageot fait de fines lattes de palmier dattier, rempli de légumes.
Pour ce qui est des femmes, Sophie les partagea également en deux groupes. Les plus
modernes portaient un pantalon noir et une chemise ou une veste « occidentales », presque
toutes avaient la tête couverte du hidjab, voile ou foulard laissant le visage apparent.
Dans l’autre groupe, visiblement originaires des quartiers populaires, les femmes
revêtaient le niqab, longue robe noire assorti d’un voile recouvrant le visage à l’exception des
yeux. Certaines se couvraient uniquement les cheveux, pas le visage. C’était probablement ce
qui lui paraissait le plus exotique dans cet univers fascinant.
Suivant son plan, elle emprunta des trottoirs encombrés le long de rues à la circulation
bruyante et malodorante. Elle préféra les secteurs piétonniers, tout aussi bondés mais moins
stressants. Une partie du parcours était recouverte par une super route érigée sur de robustes
piliers en béton, un peu comme certaines lignes aériennes du métro parisien qu’elle
connaissait bien.
Partout, des boutiques ouvertes vers l’extérieur exposaient leurs marchandises sur des
étals surchargés. Robes d’intérieur multicolores suspendues au-dessus de l’entrée, T-shirts

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d’équipes de foot, parfums aux noms enchanteurs, vitrines étincelantes de bijoux orientaux en
or ou en argent, ustensiles de cuisine, plateaux en cuivre ouvragés, épices multicolores, tapis
berbères, chaussons en cuir. Sans oublier les éventaires de fruits et légumes. Et bien sûr,
quantité de souvenirs pour touristes, inspirés de l’Égypte antique. Papyrus décorés de
hiéroglyphes, statuettes en albâtre représentant des divinités égyptiennes, scarabées sacrés et
bustes de Néfertiti de toutes tailles…
À l’heure du déjeuner elle s’aventura à acheter dans la rue un hawawshi, véritable
sandwich égyptien fait d’un pain baladi, rond et plat comme un pita, rempli de farce à base de
viande de bœuf hachée, oignons, poivrons, persil, relevée de cumin, paprika et piment. Elle
s’en régala tout en poursuivant son chemin.
Le fameux bazar Khân El Khalili apparut à Sophie davantage comme un quartier plutôt
qu’un ensemble de bâtiments spécifiques. On peut même dire un immense labyrinthe
tellement les ruelles piétonnières s’entremêlent au point de désorienter les non-initiés. C’est
précisément ce qui inquiéta Sophie lorsqu’elle se rendit compte qu’elle passait devant les
mêmes échoppes pour la seconde fois. Son air perplexe, son attitude, penchée sur le petit plan,
attira l’attention d’un adolescent d’une quinzaine d’années qui l’accosta en anglais
rudimentaire.
— Where you come from ?
— Désolée, je ne comprends pas.
— Oh ! Française ? Tu visites première fois ? Je peux te montrer Khân El Khalili. Très
intéressant. Je m’appelle Ayoub. Suis-moi, je connais tous les endroits.
Se fiant à la bonne mine du garçon, Sophie le suivit à la découverte des curiosités de
l’immense souk. Il lui montra, sans explications très savantes, les bâtiments remarquables que
sont les palais, les mosquées et écoles coraniques, d’anciennes maisons ottomanes ou bien
d’architecture mamelouke. Il la conduisit dans le secteur où sont regroupés les artisans qui
martèlent et cisèlent les ustensiles en cuivre. Il lui fit voir une fabrique d’instruments de
musique et une orfèvrerie. Il la mena au très célèbre café El Fishawy, vieux de plus de deux
cents ans, et lui conseilla d’y boire un thé à la menthe. Il en commanda également pour lui-même.
Sophie n’y trouva pas à redire compte tenu de sa gentillesse.
Au moment de payer, Ayoub proposa d’aller lui-même à la caisse, car c’était mal vu qu’une
femme règle l’addition, dit-il. Il lui demanda 150 livres égyptiennes, environ 5 €. Ce n’était pas
cher, pensa-t-elle. Cependant elle s’étonna de la différence avec le prix de 28 livres affiché au
mur. Elle en fit la remarque à Ayoub qui prétendit avoir commandé pour elle un thé spécial bien
meilleur que celui proposé à bas coût. Elle se contenta de l’explication bizarroïde. Pourtant, en

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suivant du regard le jeune homme, elle crut le voir se dissimuler derrière un fumeur de chicha
pour mettre en poche ce qui semblait être la monnaie rendue par le caissier. Sans certitude, elle ne
dit rien de son soupçon.
Il se faisait tard, Sophie expliqua qu’elle souhaitait rentrer à son hôtel. Elle demanda à Ayoub
où elle pouvait trouver un taxi. Il indiqua de la main l’avenue qui se trouvait à une centaine de
mètres et se planta devant Sophie, l’air exigeant.
— Maintenant tu dois donner l’argent !
— Quel argent ?
— Celui pour moi.
— Pourquoi ?
— Parce que j’ai travaillé plus que deux heures. Chez toi aussi celui qui travaille reçoit
l’argent, non ?
— Mais je ne t’ai rien demandé, c’est toi qui as proposé de m’accompagner.
— C’est pareil. Donne-moi 50 euros, ou bien 50 dollars. Sinon tu n’auras pas la chance, ton
voyage sera mauvais.
Sophie ne l’entendait pas de cette oreille. Elle le lui signifia fermement. Il se mit en travers
de son chemin, l’air moins affable que précédemment. Elle insista pour aller vers l’avenue. Il
continua de lui barrer la route. Le ton animé monta suffisamment pour qu’un homme s’approche
et parle à Ayoub en arabe. Probablement pour savoir ce qu’il se passait. Le garçon répondit de
manière impérieuse. L’échange se poursuivit, Sophie crut comprendre qu’Ayoub expliquait ses
prétentions car l’homme s’adressa à elle en français.
— Il dit que vous ne voulez pas payer son travail. Pouvez-vous lui donner quelques Euros ?
Sophie tendit à Ayoub 300 livres égyptiennes (environ 10 €), de quoi s’offrir deux repas dans
un fast-food. Le regard méprisant, il refusa de les prendre en lui adressant en arabe des paroles qui
sonnaient comme des insultes. Elle repéra, à environ dix mètres de là, deux policiers égyptiens
reconnaissables à leur tenue et leur béret noirs. Elle s’en approcha en courant sans trop savoir
comment leur demander de l’aide. Elle se contenta de prononcer deux des rares mots d’anglais
qu’elle connaissait.
— Help, please !
En même temps elle se retourna pour désigner de la main son interlocuteur querelleur. Il
avait disparu.
*

12
Vendredi 16 avril

Dans le bureau désormais familier Sophie écoutait attentivement l’attaché culturel. Il


avait tombé la veste et la cravate.
— Merci d’être ponctuelle, Mademoiselle Legrand. Puis-je vous appeler Sophie ?
Sans attendre de réponse, il poursuivit.
— J’espère que vous avez passé une bonne journée hier. C’est la meilleure époque pour
découvrir l’Égypte, il ne fait pas encore trop chaud.
Sophie dit deux mots de sa longue promenade de la veille et de l’incident avec Ayoub.
Monsieur Bertelin hocha la tête.
— De telles mésaventures arrivent à presque tous les visiteurs étrangers. Ce n’est pas très
grave. Aux yeux de nombreux Égyptiens tous les Occidentaux sont riches. Il leur semble de
bonne guerre de leur soutirer quelque chose… Ça tient davantage du besoin de marchander
que du vol. Même dans les boutiques de souvenirs ils réclament une somme abusive, on leur
propose trop peu, on discute pour finir par trouver un compromis. C’est dans leur ADN.
— Peut-être, mais pourquoi se fâcher et proférer des menaces ?
— Vous avez raison. Votre soi-disant guide aurait dû se retenir. Oubliez cela, Sophie.
Une autre fois vous mettrez les choses au clair avant d’accepter une offre prétendument
désintéressée. Mais revenons à des choses plus sérieuses, si vous le voulez bien. Ma journée
fut très chargée hier et je n’ai pu m’occuper de votre affaire que tard dans la soirée.
— J’en suis désolée.
— Ce n’est rien. D’autant que j’ai eu la chance de trouver rapidement le dossier qui nous
intéresse. J’ai relevé quelques informations qui, je pense, devraient vous être utiles.
Sophie redoubla d’attention.
— Tout d’abord j’ai trouvé les coordonnés du lieu de l’accident. Je vous ai noté ces
chiffres qui peuvent paraître barbares mais que n’importe quel GPS saura utiliser pour vous y
conduire. Il s’agit de 28°01’11.11’’ de longitude Est et de 27°07’10.71’’ de latitude Nord.
C’est en plein cœur du désert occidental que l’on nomme aussi désert libyque. Cette vaste
superficie, bien plus grande que toute la France, souvent méconnue des touristes, s’étend de la
rive gauche du Nil jusqu’à la frontière de la Libye à l’est et de la Méditerranée jusqu’au
Soudan au sud. Cette partie du Sahara, faite de sable et de roches, se révèle plutôt
inhospitalière sauf dans cinq oasis seulement. C’est dans la plus grande, tout au sud, l’oasis de
Al-Dakhla, que travaillaient à l’époque Monsieur et Madame Rossi. J’ai scrupule à les appeler
vos parents, par respect pour ceux qui vous ont adoptée, mais je reconnais que c’est plus

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facile par commodité de langage. Ils retournaient sur leur lieu de travail après quelques jours
de congé.
— C’est formidable ! Merci beaucoup, Monsieur. Grâce à vous je sais où me rendre.
— Pardonnez-moi de freiner votre élan, Sophie, mais ce n’est pas si simple. Toute cette
région est fortement déconseillée aux visiteurs.
— Pourquoi donc ?
— Parce qu’il peut être dangereux de s’y aventurer. Ce désert est une zone à risque en
raison de la contrebande, des activités terroristes, de la présence de groupes armés souvent
venus de Libye et des opérations militaires permanentes. C’est aussi l’un des repaires de
groupes jihadistes, dont la branche égyptienne de l’État islamique, qui commet de nombreux
attentats contre les forces de sécurité. Plusieurs dizaines de policiers et une quinzaine de
terroristes islamistes ont été tués dans de violents accrochages. Des personnes ont été prises
en otage. Aussi, pour se rendre dans ces régions, il faut se procurer un permis de voyager
auprès du ministère de l’Intérieur égyptien.
— Comment l’obtient-on ?
— Normalement, on remplit un formulaire de demande auquel il est répondu au bout
d’une à deux semaines.
— C’est pas vrai ! Je vais devoir attendre au Caire ?
— J’imaginais que ce délai ne vous conviendrait pas. C’est pourquoi j’ai usé des facilités
que me procurent nos excellentes relations avec les autorités locales pour solliciter une sorte
de priorité exceptionnelle. Un coursier m’a apporté, il y a une heure, ce document vous
autorisant à voyager dans le désert occidental. Il vous reste uniquement à y ajouter votre date
de naissance, votre adresse en France et le numéro de votre passeport.
— Vous êtes formidable ! Je ne sais comment vous remercier.
— Attendez, ce n’est malheureusement pas tout. Une autre condition est tout aussi
impérative. Il faut être accompagné d’un guide interprète, car on se perd aisément dans cette
immensité et je suppose que vous ne parlez pas l’arabe.
— Je comptais bien recruter un tel guide. Je ne vous en ai pas parlé car j’estime que cette
démarche me revient. Vous m’apportez déjà une aide précieuse qui me fait gagner beaucoup
de temps, maintenant c’est à moi d’agir. Même si je ne refuse pas vos conseils pour engager
ce guide sans me faire escroquer.
— Cette fois encore, je me suis permis d’anticiper. Sous réserve de votre approbation,
évidemment. Je peux vous proposer l’assistance d’un jeune Français de 28 ans qui vient
d’obtenir son doctorat en traductologie anglais-français-arabe. Il a également trouvé un

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emploi dans l’entreprise internationale Aperta Mundi qui fournit des traducteurs à toute
organisation de congrès, symposium ou conférence, réunissant des participants venus de
différents pays. Il doit prendre son poste en juillet et d’ici là, durant ses vacances, il effectue
de petites incursions dans les endroits les plus reculés d’Égypte en vue de parfaire son
vocabulaire arabe. J’ai pleinement confiance en lui, car c’est mon propre fils, Cyril… Je lui en
ai parlé ce matin et il accepterait de vous accompagner.
— J’ai hâte de faire sa connaissance.
— Vos désirs sont des ordres, chère Sophie.
Pierre Bertelin saisit son téléphone et ne prononça que trois mots.
— Tu peux venir.
Deux minutes plus tard, Cyril entra dans le bureau de son père qui fit les présentations.
— Sophie, voici Cyril Bertelin, prétendant à vous servir de chauffeur-guide-interprète et
éventuellement de garde du corps.
Le jeune homme sourit et tendit la main à Sophie. De stature athlétique, il était plus
grand que son père, le cheveu coupé très court, les yeux bleus, une petite moustache, le teint
fortement bronzé. Il avait la voix grave.
— Ravi de faire votre connaissance, Mademoiselle. Mon père m’a résumé votre
démarche qui suscite l’estime et la sympathie. Je serais heureux de vous aider si nous
parvenons à nous entendre sur un ou deux points précis.
— Je ne suis guère en position de me montrer exigeante. À quoi pensez-vous ?
— C’est très simple. Vous serez la chef d’expédition qui décidera du lieu où il convient
d’aller et de ce que l’on doit y faire. Je serai en quelque sorte à vos ordres. Toutefois, s’il
arrive que je me permette de refuser une de vos instructions ou bien de la modifier, voire de
vous dicter impérativement une consigne différente, il faudra m’obéir sans discussion. C’est
qu’il s’agira d’un sérieux problème de sécurité.
— Je suis parfaitement d’accord. Mais c’est un peu inquiétant, non ?
— Ne vous faites pas de souci, Sophie. Cyril a beaucoup d’expérience de l’Égypte,
nettement moins des jeunes femmes.
Ils rirent tous les trois. Cyril reprit son propos.
— Quand pensez-vous partir ?
— Tout de suite ! Enfin… Je veux dire dès que possible. Moi, je suis prête.
— Nous serons prêts lorsque j’aurai vérifié la voiture, que je l’aurai chargée de quelques
jerricans d’essence, de provisions pour deux ou trois jours, d’une bonne réserve d’eau, d’une

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trousse de secours et de deux couvertures. Sans oublier le téléphone satellite et les tôles de
désensablage.
— Je comprends pourquoi vous avez parlé d’expédition. Dois-je de mon côté poursuivre
quelques préparatifs ?
— Peu de choses en vérité. Des vêtements adaptés ; c’est-à-dire convenant pour la
chaleur du jour et la fraîcheur de la nuit. Un chapeau protecteur ; je recommande une
casquette à longue visière avec rabat arrière protégeant la nuque. Une crème solaire de haute
intensité. Un puissant antimoustique ; à l’instar des humains ces bestioles préfèrent la
fraîcheur humide des oasis à l’intense sécheresse du désert. Éventuellement prévoyez de la
lecture si nous sommes immobilisés quelque part un certain temps. C’est tout.
Sophie avait noté.
— Je crois avoir déjà tout cela dans mon bagage. Je vais vérifier et compléter s’il le faut.
Je serai prête dès demain matin.
— Moi aussi. Je peux passer vous prendre à votre hôtel vers 7 heures. Donnez-moi
l’adresse.
*
Le même jour vers 11 heures, Rami Khalil, le patron libanais de la compagnie Air
Ramsès, vérifiait des livres de comptes dans sa villa du quartier résidentiel d’Héliopolis. La
sonnerie du téléphone l’interrompit, c’était Samir Mansour son chef mécanicien.
— Excusez-moi, patron, de vous appeler un jour de repos. Mais je pense que ça va vous
intéresser.
— Que se passe-t-il, Samir ?
— Tout à l’heure je prenais un café au bar du coin avec Ali, mon voisin qui travaille au
ministère de l’Intérieur. Il était furieux, son chef de service l’avait rappelé à 8 h 30, un jour de
repos, pour porter un pli urgent à l’ambassade de France. J’ai demandé ce qu’il y avait de si
urgent. Il a dit que c’était une autorisation de circuler dans le désert occidental pour une
Française qui veut se rendre sur les lieux du crash d’Albert Mertens. Vous vous souvenez ?
— Évidemment. Pourquoi irait-elle fourrer son nez dans cette affaire six ans après ?
— C’est bien ce que je me suis demandé. J’ai pensé à vous alerter aussitôt.
— Tu as très bien fait, Samir. Je vais demander à quelqu’un de suivre ça au plus près.
*

16
Samedi 17 avril

Il leur fallut plus d’une heure pour sortir du Caire. La Jeep Cherokee de Cyril se frayait
difficilement un chemin dans les rues encombrées de Gizeh. Il précisa à Sophie que conduire
détendu en Égypte relevait de la prouesse ou de l’inconscience.
— C’est simple, précisa-t-il, aucune règle n’est respectée. Il paraît que ce pays atteint le
nombre de morts sur route le plus élevé au monde. La difficulté vient du comportement des
autres conducteurs, des minibus et camions qui se prennent pour les rois de la chaussée, des
conducteurs sans permis, du flux des deux-roues qui, sans règle, surgissent à vive allure de
partout, des animaux sur les routes, de la sortie des villes de plus en plus compliquée, sans
parler de la problématique signalétique routière en arabe !
Sophie était désormais habituée à ces bruyants embouteillages mais ne les avait jamais
considérés du point de vue d’un conducteur.
— Vous dites ça pour me faire peur ?
— Pas du tout. C’était pour faire apprécier ma parfaite maîtrise de la conduite locale.
Elle comprit qu’il aimait plaisanter. Sa boutade lui laissa penser qu’ils allaient bien
s’entendre.
Dès qu’ils purent atteindre l’autoroute 75, la circulation devint un peu plus fluide. Peu à
peu les quartiers habités se faisaient plus distants les uns des autres. En passant à hauteur du
plateau où sont situées les célébrissimes pyramides, Sophie raconta à Cyril qu’elle en avait
effectué la visite la veille après-midi.
— J’avais terminé mon bagage en fin de matinée. Il me restait à trouver la casquette à
rabat dont vous m’aviez parlé. Après trois tentatives infructueuses, je suis parvenue à me faire
comprendre d’un marchand qui m’a expliqué ne pas en avoir lui-même mais qu’il allait en
trouver une. Je l’ai vu s’en aller d’échoppe en échoppe, chez ses voisins les autres
commerçants, jusqu’à ce qu’il revienne avec l’article en question.
— Cette pratique n’est pas rare dans le commerce local. Surtout ne pas perdre un client !
— Ayant tout l’après-midi de libre, j’ai opté pour la visite des pyramides.
— Bien ! Qu’en avez-vous pensé ?
— C’est bien plus impressionnant que j’imaginais. Je n’ai pas grand-chose d’original à
dire tellement chaque visiteur semble pareillement fasciné par ces gigantesques tombeaux
vieux de plus de quatre mille ans. Depuis mon arrivée en Égypte je n’avais perçu que des
aspects de la vie d’aujourd’hui, tellement éloignés du fabuleux monde antique qu’on nous
enseigne au collège. Ces trois pyramides et le Sphinx m’ont soudainement transportée dans un

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autre univers. Un petit bémol cependant, je me suis trouvée déstabilisée par la présence de
l’immense affluence des visiteurs venus du monde entier. Cette foule disparate me parut
tellement anachronique qu’elle gâcha un peu mon plaisir, sans doute illusoire, de vivre un
instant au temps des pharaons.
— Je ne vous imaginais pas lyrique à ce point.
— Ne vous moquez pas, Cyril. Si nous devons passer plusieurs jours ensemble vous vous
habituerez à m’entendre exprimer sans retenue mes états d’âme…
— Je plaisantais, Sophie, une fois de plus… Effectivement nous allons passer du temps
ensemble et je propose que l’on se tutoie.
— Adopté !

La route El-Wahat road longeait le dernier quartier de la périphérie cairote : la Ville du


6 octobre, crée récemment pour absorber l’accroissement de la population.
— Je peux seulement te dire qu’on y trouve de nombreux studios de cinéma et de
télévision. Ici s’arrête mon rôle de guide touristique. À partir de maintenant nous affrontons
500 kilomètres de désert !
Effectivement, la route rectiligne n’était plus bordée que par des étendues de sable, à
droite comme à gauche. Plus de végétation si ce n’était ici ou là un arbuste épineux rabougri
et quelques touffes d’herbe malingre. La circulation était sporadique. Très peu de voitures,
quelques camions et autocars. De place en place, espacées de cinq ou dix kilomètres, on
rencontrait de petites constructions isolées, installation industrielle, cimetière, station-service,
bâtiment administratif…
À hauteur de l’embranchement de la route vers le Fayoum la voiture dut s’arrêter à un
poste de contrôle matérialisé par une barrière symbolique. Sur le bas-côté, un toit de fortune
abritait un petit engin blindé ainsi que deux fauteuils en plastique pour les agents lorsqu’ils
n’ont rien à contrôler. L’opération fut rapidement menée par deux policiers qui se
contentèrent de vérifier les autorisations de circuler dans cette zone et de jeter un coup d’œil
rapide sur le contenu du Cherokee.
— Ils sont beaucoup plus pointilleux avec les véhicules circulant dans l’autre sens,
expliqua Cyril. Nous qui sortons du Caire sommes supposés moins dangereux que ceux qui y
entrent.
Et puis plus rien, pendant des centaines de kilomètres. Au fil des heures on sentait la
chaleur grimper à l’extérieur du véhicule climatisé. À l’approche de l’oasis d’Al-Bahariya la
route se mit à serpenter entre des collines afin d’éviter de trop importantes dénivellations.

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Depuis le dernier virage, une vue spectaculaire sur l’oasis s’offrit à Sophie ébahie. Cette oasis
du désert occidental, la plus proche du Caire, s’étire sur une superficie d’environ vingt fois la
ville de Paris. L’étendue semblait infinie, tout enluminée du vert grisâtre de ses palmiers.
— Par quel miracle un tel endroit peut-il surgir du désert ?
— Oui, c’est stupéfiant. Mais pas vraiment miraculeux. Le désert est absolument sec, et
pourtant il ne manque pas d’eau. Des pluies torrentielles occasionnelles remplissent en hiver
de grandes nappes phréatiques sous le désert, qui remontent parfois jusqu’à la surface. Alors
la végétation s’épanouit et les gens viennent y bâtir leur village et pratiquer leurs cultures.
— J’imaginais une petite mare avec une demi-douzaine de palmiers !
— Les spécialistes estiment que des centaines de milliers de personnes vivaient ici lors
de l’époque gréco-romaine. Aujourd’hui on compte seulement 30 000 habitants. Il y aurait
quantité de choses intéressantes à voir si nous avions le temps. Au retour, peut-être…
Sophie dut se contenter d’une courte halte à un restaurant en bord de route. Il était
presque 14 heures, des œufs brouillés accompagnés de saucisses furent les bienvenus.
Trente minutes plus tard le Cherokee reprenait la route qui, désormais, s’appelait la
Farafra road. Début de trajet monotone, tout rectiligne, asphalte recouvert par endroits d’une
fine couche de sable balayée par le vent.
Le paysage cependant n’était pas totalement uniforme, car au-delà d’une certaine étendue
de désert plat et caillouteux, ou légèrement ondulé par quelques dunes dorées, l’horizon était
limité par de nombreuses petites collines d’origine volcanique, plus ou moins coniques,
pompeusement baptisées « montagnes noires » tant la roche ferrugineuse sombre contraste
avec le sable doré.
La climatisation de la voiture épargnait aux deux passagers la brûlure cuisante du soleil
éclatant. Mais elle ne les protégeait pas de son éblouissante luminosité malgré leurs lunettes
aux verres foncés. Cyril plissa les yeux puis se tourna vers Sophie.
— Veux-tu prendre la paire de jumelles dans la boîte à gants et me dire ce que tu
distingues au loin ? Juste après le virage en contrebas il me semble que la route est barrée.
Sophie s’exécuta.
— C’est sans doute un autre contrôle. Je vois un petit groupe d’hommes en noir, ils ont
l’air d’être armés.
— En noir et armés ? Y a-t-il près d’eux un véhicule blindé sous un abri sommaire ?
— Non, je ne vois rien. … Ah si ! À l’écart, couchées sur le sable on dirait des motos.
— Je m’en doutais… Ce ne sont pas des policiers mais des bandits qui veulent sans doute
rançonner les voyageurs, ou bien des terroristes.

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— Des terroristes ! Que devons-nous faire ?
— Rien de spécial. Continuons d’avancer tranquillement. Ils sont à environ trois
kilomètres et nous ont certainement déjà repérés. Je suis désolé, mais à partir de maintenant
c’est moi qui commande, OK ?
— D’accord. Je fais quoi ?
— Tu restes calme, quoi qu’ils nous disent. Toi et moi ne parlons qu’en français, avec
prudence car certains pourraient comprendre. Moi, je fais semblant de ne pas connaître l’arabe
afin qu’ils ne se méfient pas et parlent librement entre eux.
— Qu’est-ce qu’on risque ?
— Je n’en sais rien. Avec ces gens-là tout est possible. Ils peuvent vouloir notre véhicule
ou bien nous prendre en otages.
— En otages ! Ce serait terrible !
— Ce ne serait pas très réjouissant mais pas catastrophique. Des otages, ça se négocie
très cher avec les gouvernements, donc il faut les garder en bon état.
— Et tu me dis de rester calme !
— Essaie toujours…
Lorsqu’ils furent à une vingtaine de mètres du barrage humain, un homme en noir avança
vers le Cherokee tandis que les autres pointaient leurs kalachnikovs dans sa direction. Serge
immobilisa la voiture et abaissa sa vitre de portière.
— Bonjour, que se passe-t-il ?
L’homme répondit en arabe en faisant signe de descendre du véhicule. Ses compagnons,
tous barbus et enturbannés, accouraient en criant « Allahu Akbar » ; c’était bien un groupe
d’islamistes. Sophie ne dit pas un mot mais son visage blême parlait pour elle.
Un dialogue de sourds s’entama entre Cyril et celui qui semblait commander le groupe.
Le jihadiste posait quantité de questions en arabe. Qui étaient-ils ? Où allaient-ils ? Avaient-
ils des armes ? Cyril répétait en français inlassablement qu’il ne comprenait pas. Puis, voyant
que certains hommes semblaient s’énerver et le menaçaient de leurs armes alors que d’autres
examinaient le Cherokee sous toutes les coutures, il eut l’idée de répéter très fort « Français !
Français ! ». L’effet désiré se produisit aussitôt. L’un des terroristes traduisit en arabe ce seul
mot que, sans doute, il comprenait : « Franciun ! » Cela calma un instant l’excitation
générale.
Le petit chef réclama le silence pour qu’il réfléchisse. Finalement il décida d’envoyer un
homme à moto, chercher « el raïs », le commandant. Ensuite il organisa une mini-caravane
composée du Cherokee, avec Cyril et Sophie à bord, plus un homme accroché à l’extérieur

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des portières avant, et de toute la troupe à moto. Deux devant, pour montrer le chemin à
travers le désert, deux autres de chaque côté de la voiture et un derrière.
Hors de la route asphaltée, l’étrange cortège s’ébranla laborieusement dans le sable mou.
Cyril put enfin résumer la situation à Sophie.
— Le petit chef a fini par comprendre que nous sommes français et ça l’a perturbé. Il fait
venir le grand chef pour prendre la bonne décision. Laquelle ? Je n’en sais rien. Ça va prendre
combien de temps ? Je n’en sais rien. Mais, crois-moi, derrière la surexcitation de ces
hommes je devine une sorte d’inexpérience en tant que terroristes. Comme s’il s’agissait d’un
exercice ; comme si nous servions à leur entraînement.
— Mais alors, ils en sont peut-être plus dangereux.
— Je ne dirais pas ça… Il y a peut-être là un point faible à exploiter.
Après environ vingt minutes à faible allure l’environnement se modifia. Les petites dunes
firent place à des roches aux étranges structures sculptées par l’érosion du vent. Indétectable à
distance, un ensemble d’arrangements rocheux constituait une cache de dimensions
suffisantes pour abriter tout le convoi qui s’y installa.
De manière un peu brusque et nerveuse, on fit descendre du véhicule les deux occupants.
On les fit asseoir à l’ombre, côte à côte, les mains attachées dans le dos. Deux hommes en
armes furent affectés à leur surveillance, deux montèrent la garde au seuil du refuge naturel,
tandis que les autres effectuaient visuellement un inventaire détaillé du contenu du Cherokee.
Sophie commençait à perdre son calme, elle ne parvenait plus à dissimuler quelques
larmes furtives. Sans rien dire à Cyril, elle se remémorait les paroles menaçantes du jeune
Ayoub : « tu n’auras pas la chance, ton voyage sera mauvais ».
Cyril tentait de la rassurer en répétant que selon lui ces terroristes étaient des débutants
n’ayant pas encore acquis la brutalité des jihadistes aguerris. Pourtant il avait clairement
entendu un échange entre leurs deux gardiens. Ils s’interrogeaient sur le sort que le
commandant allait réserver aux captifs. Ils hésitaient entre fusillade ou égorgement, après le
viol de la jeune femme… Conservant son remarquable sang-froid, Cyril prit grand soin de
n’en rien traduire à Sophie tout en réfléchissant à la manière de sortir de ce terrible guêpier.

Le temps semblait s’être arrêté. Il ne se passait plus rien. Après un quart d’heure, qui leur
avait paru une heure, on leur apporta un peu d’eau. Il était plus de 16 heures, l’air était
brûlant. Cyril essayait de distraire Sophie en racontant des anecdotes de sa jeunesse. Soudain
la petite troupe s’agita bruyamment. Les sentinelles venaient de repérer un véhicule en

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approche. Le petit chef identifia la Toyota du commandant. Chacun rectifia sa tenue et garda
le silence.
L’homme était de grande taille, à la différence des hommes en noir il revêtait un
uniforme au camouflage militaire et portait un bonnet kaki. Son visage était cuivré, sa barbe
d’un noir intense, ses yeux d’un bleu métallique. Il boitait en marchant avec une canne. Il ne
portait pas d’arme apparente mais était accompagné de deux gardes du corps, colosses aux
lunettes noires, puissamment armés. Après un bref entretien avec le petit chef, il s’approcha
de Cyril et Sophie. Le visage grave, il se présenta en un français très correct.
— On m’appelle Abou Ibrahim. Comme vous, je suis Français, né près de Paris, à
Courbevoie, de parents algériens. J’ai fréquenté le collège Gorges Seurat, près du cimetière. À
dix-huit ans j’ai rejoint les frères combattants en Afghanistan, puis en Syrie où j’ai été blessé.
Je suis maintenant en charge de la formation de nouveaux combattants dans la perspective de
remplacer le gouvernement égyptien par un califat. Mes hommes s’entraînent à intercepter
tout ce qui passe à leur portée, surtout ce qui représente le monde occidental. Et vous en faites
partie, n’est-ce pas ? … Que faisiez-vous sur cette route ?
— Nous ne représentons rien ni personne, déclara Cyril qui ne s’attendait pas à de telles
confidences imprudentes.
Ce n’était pas bon signe du tout, pensait-il. Aucun criminel ne donne autant de précisions
à quelqu’un qui risque de les répéter et de faciliter ainsi son identification. Sauf s’il fait le
nécessaire pour que le confident ne puisse jamais rien répéter… Il chassa de son esprit cette
pensée macabre et tenta une autre approche.
— Nous sommes de simples voyageurs cherchant à accomplir un rigoureux et
respectueux devoir. Je guide Mademoiselle Legrand venue spécialement de France afin de se
rendre à Farafra se recueillir sur la tombe de ses deux parents victimes d’un accident d’avion.
Le visage de Abou Ibrahim changea d’expression. Comme s’il était embarrassé. L’air un
peu moins sévère, il demanda des précisions sur ce qu’il appela leur pèlerinage. Puis il
murmura comme pour lui-même que le Coran exigeait le respect des défunts, que selon le
Prophète chacun devait faire preuve de spiritualité et d’empathie. Chacun devait honorer la
mémoire des disparus tout en se remémorant l’importance de la vie après la mort. Lui-même,
confia-t-il de manière inattendue, souhaitait revenir un jour en France pour visiter la tombe de
sa mère à Courbevoie.
Il s’éloigna de Cyril et Sophie, sidérés, pour rejoindre le groupe de combattants qui, à
l’écart et en silence, attendaient sa décision. Une vive discussion s’engagea alors. Chacun y
allait de sa proposition. Les uns préconisaient une exécution sur place. D’autres suggéraient

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de conserver les otages en vue d’une future négociation lucrative. Le petit chef proposa de
s’emparer du Cherokee et d’abandonner les deux Français dans le désert.
D’un geste autoritaire le commandant imposa le calme. Il rappela plusieurs versets du
Coran et conclut d’un ton péremptoire.
— Le Prophète a dit : « Visitez donc les tombes ». Le voyage de ces personnes est un
acte accompli à maintes reprises par le Prophète lui-même. N’oublions pas que tout ordre
donné par le Prophète confirme celui de Allah le Très Miséricordieux. Aucune permission
d’aller à son encontre n’est possible. Nous ne serons donc pas ceux qui empêchent ces
voyageurs d’accomplir leur pieux devoir. Ils doivent poursuivre leur route, rentrons à notre
base.
On ne saurait dire qui furent les plus stupéfaits des terroristes ou des ex-otages. Le
verdict de Abou Ibrahim fut aussitôt exécuté au soulagement inespéré de Sophie et de Cyril.
On leur indiqua la direction à prendre pour rejoindre la Al-Farafra road.
— Dis-moi, Cyril, je rêve ou quoi ?
— Ce serait plutôt un cauchemar… Mais on se réveille et tout va bien. Tu ne crois pas ?
— J’ai eu la peur de ma vie.
— Je reconnais que c’était mal barré. Notre incroyable chance est d’être tombés sur des
débutants encadrés par un étrange instructeur. Il a interprété le Coran comme s’il s’appliquait
aussi aux non-musulmans. Sachons gré à l’imam inconnu qui ne lui a pas profondément
inculqué le principe selon lequel nous sommes des mécréants à combattre.
— En résumé, on l’a échappé belle !
Le soleil déclinait, il leur restait une centaine de kilomètres à parcourir. Ici et là, une fine
couche de sable, poussée par le vent, recouvrait l’asphalte de la chaussée.
*
Dans sa confortable villa d’Héliopolis, Rami Khalil, le patron libanais d’Air Ramsès, ne
quittait pas des yeux son téléphone posé sur une table. Comme si cela pouvait déclencher
l’appel qu’il attendait impatiemment. Il se demandait s’il avait bien fait de choisir Habib
Mansour pour la mission secrète. Le frère cadet de Samir Mansour, son chef mécanicien, était
pourtant un garçon sérieux. Déjà divorcé à 40 ans, il avait travaillé plusieurs saisons dans une
exploitation agricole des environs de Qaha dans le delta du Nil. Puis il avait abandonné en
raison des trajets fastidieux, disait-il. Depuis, il aidait le troisième frère, Osman, dans son
commerce de climatiseurs.
Rami Khalil lui avait confié la tâche délicate de suivre et observer minutieusement les
faits et gestes de la Française prétendant se rendre sur les lieux du crash du Cessna, six ans

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plus tôt. Il s’inquiétait de savoir ce qu’elle cherchait et surtout ce qu’elle trouverait. Habib
avait entrepris le matin même la filature du Cherokee mais n’avait effectué aucun rapport
alors que la journée allait s’achever. Enfin le téléphone sonna.
— Allo, patron ? C’est moi, j’ai pas pu appeler plus tôt, y’avait pas de réseau. C’est
seulement en arrivant à Al-Farafra que ça fonctionne à nouveau.
— Passe-moi ces détails. Dis-moi plutôt si tu as appris quelque chose d’intéressant.
— Eh bien… Dans un des pick-up de mon frère, j’ai suivi leur voiture à distance. Pas
trop près pour pas être repéré, pas trop loin pour pas les perdre de vue. Ils ont roulé toute la
matinée sans s’arrêter. Vers 13 h 30 ils ont fait une courte pause pour manger à Al-Bahariya.
Je me suis garé à l’écart puis je suis entré à mon tour dans le petit resto pour voir s’ils y
rencontraient quelqu’un.
— C’est bien, ça. Il ne faut rien négliger.
— J’ai rien remarqué. Quand ils sont repartis j’ai laissé passer deux trois minutes avant
de reprendre la route à mon tour. Ils étaient à moins de deux kilomètres devant et comme la
route est pratiquement rectiligne je ne risquais pas de les perdre. En milieu d’après-midi ils se
sont arrêtés en pleine nature près d’un groupe d’hommes armés et à moto.
— C’était qui ?
— J’en sais rien. Ça ressemblait à des terroristes et je me suis arrêté dans l’espoir qu’ils
ne me voient pas. Après quelques minutes ils sont repartis tous ensemble, le Cherokee et les
motos. Ils ont quitté la route et ont roulé dans le désert en direction des grands rochers. C’est
là que je les ai perdus de vue. Impossible de les suivre sans être repéré. J’ai attendu près d’une
demi-heure sans qu’il se passe rien. Alors j’ai décidé de poursuivre jusqu’à Al-Farafra d’où je
vous appelle.
— Alors tu ne sais pas ce qu’ils sont devenus ?
— Ben, non. À mon avis, soit ils sont prisonniers, soit ils avaient rendez-vous avec les
terroristes.
— Dans un cas comme dans l’autre ils n’iront pas sur les lieux de l’accident d’avion.
S’ils étaient de mèche, cette destination n’était qu’un prétexte. S’ils sont pris en otages, ils ne
sont pas près d’y parvenir. Somme toute, ça m’arrange.
— Et moi, je fais quoi maintenant ?
— Reste encore une journée à Al-Farafra, essaie de voir s’ils étaient attendus, si on parle
de l’affaire. Tu rentreras au Caire lundi, tâche de ne pas te faire enlever !
*

24
Le Cherokee aborda une partie du trajet tellement singulière qu’elle détourna l’esprit de
Sophie et de Cyril de leur regrettable mésaventure. Progressivement les masses rocheuses
environnantes abandonnaient les teintes gris noir pour un camaïeu de beige et marron en
harmonie avec le sable. Puis le blanc devint ultra-dominant. À perte de vue, de très grandes
étendues étaient comme enneigées. Il en surgissait de hautes structures calcaires façonnées par
l’érosion éolienne. La variété prodigieuse de formes de ces spectaculaires champignons de
pierre blanche créait un spectacle sans pareil attirant les visiteurs. C’est pourquoi Cyril et
Sophie rencontrèrent ici et là des autocars de tourisme stationnés sur le bas-côté. Ils avaient
déversé leurs essaims de touristes partis à pied explorer ces merveilles de la nature.
Ils étaient à moins de 10 kilomètres de l’oasis d’Al-Farafra lorsque Cyril arrêta le
Cherokee.
— Depuis quelque temps je garde un œil sur le GPS parce qu’on s’approche de la
fameuse latitude révélée par mon père. Cette fois : 27°07’10.71’’ Nord, nous y sommes ! Si je
ne me trompe pas, le Cessna de tes parents s’est écrasé à moins de 10 kilomètres sur la
gauche, derrière les dunes.
— On peut tenter d’aller voir ?
— Ce ne serait pas raisonnable. Il faudrait quitter la route et chercher à l’aveuglette car la
nuit va bientôt tomber. On verra ça demain. La journée fut déjà bien remplie comme ça, tu ne
crois pas ?
*
Cette fois, Rami Khalil ne s’y attendait pas. Il était un peu plus de 19 heures lorsque son
portable sonna. C’était à nouveau Habib.
— Allo, patron ? C’est encore moi. Vous allez pas me croire…
— Raconte !
— Je les ai retrouvés !
— Comment ça ?
— Eh bien, dès que je suis arrivé dans l’oasis, je me suis arrêté à l’hôtel Sunrise. C’est un
établissement très simple situé à l’entrée du village. Ça permet d’observer tout ce qui entre.
Malgré la fatigue de la route toute la journée, j’avais pas sommeil.
— Résume ! Va droit au but…
— J’ai fait quelques pas le long de la route en direction du centre du village. Et tout à
coup une voiture m’a dépassé. Elle roulait lentement, comme cherchant une adresse. J’ai cru
reconnaître la Jeep Cherokee disparue dans les rochers cet après-midi. J’ai noté qu’elle entrait

25
dans la cour de l’hôtel Badawiya. Je me suis approché discrètement et j’ai vu en descendre
mes deux « clients ».
— Tu es sûr ? Des Jeep comme ça, il doit y en avoir des quantités dans cette région.
— Pas de doute, patron, c’était bien eux. Pendant leur halte au resto d’Al-Bahariya
j’avais mémorisé l’immatriculation de leur voiture. C’est pas clair cette histoire, vous croyez
pas ?
— Comme tu dis ! Du coup, il ne faut pas que tu reviennes au Caire maintenant.
Continue de les observer et tente de comprendre pourquoi ils sont dans l’oasis la plus proche
du lieu du crash. Tiens-moi au courant.
— OK patron. Je vais louer un vélo, ça sera plus discret. Le village n’est pas très étendu.
*

Dimanche 18 avril

— Bonjour Sophie. Bien dormi ?


— Salut Cyril. Je n’ai fait qu’un somme et j’ai une faim de loup.
Ils s’installèrent pour le petit-déjeuner à une table ombragée dressée dans le jardin proche
de la piscine de l’hôtel Badawiya. Le rouge lumineux d’une bougainvillée mettait en valeur
l’ocre sablonneux des bâtiments bas aux toits en forme de coupoles.
— Quel calme ! On dirait que nous sommes seuls dans ce grand hôtel.
— À cette heure-ci c’est bien possible. Les autres clients sont déjà partis vers le Désert
blanc avant de rentrer au Caire. Il en arrivera d’autres ce soir… Tu n’as pas souffert des
moustiques ? J’en ai eu des escadrilles avant de déployer ma moustiquaire.
— Non, moi je l’avais mise en place avant de me coucher.
— Bien. À part ça, que prévois-tu de faire aujourd’hui ?
— J’aimerais trouver quelqu’un qui puisse parler de mes parents, de l’accident et
m’indiquer où ils sont enterrés.
— On pourrait commencer par interroger le gérant de cet hôtel. Qu’en penses-tu ?

Ahmed était un homme affable, légèrement obséquieux. À la demande de Cyril il vint


s’attabler auprès des deux Français et fit apporter un petit plateau de loukoums. Il ne parlait
pas le français, seulement l’anglais et l’arabe bédouin que Cyril maîtrisait assez bien. Sophie
dut se contenter de traductions.

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Après que Cyril lui eut expliqué la situation de Sophie, Ahmed commença par exprimer
ses condoléances à la jeune femme. Puis il précisa n’avoir pas connu personnellement Sofia et
Antonio Rossi, même s’ils étaient probablement venus dormir à l’hôtel Badawiya lors d’une
excursion au Désert blanc. À l’époque, le couple d’archéologues était basé à l’oasis d’Al-
Dakhla, dit-il, deux cents kilomètres plus au sud. En revanche, l’accident du petit avion avait
fortement marqué l’histoire d’Al-Farafra. Aucun des quatre mille habitants n’avait ignoré ce
drame aux allures de véritable catastrophe pour le petit village. Par curiosité, beaucoup
d’entre eux s’étaient rendus sur place les jours suivant l’accident. Aussi nombreux étaient
ceux qui assistèrent à l’enterrement des malheureuses victimes. En ce qui le concernait,
Ahmed indiqua qu’il n’avait pas pu participer et ne pouvait fournir davantage de précisions.
En revanche, l’homme qui était parvenu sur place le premier, un certain Nasser, commerçant
en dromadaires, pourrait certainement apporter d’autres détails.
Cyril se fit donner l’adresse de ce Nasser et entraîna Sophie à sa recherche à travers les
rues en terre battue à peine encombrées de quelques ânes nonchalants portant de lourds
paniers sur les flancs.
Sophie prit Cyril par le bras et lui chuchota à l’oreille.
— As-tu remarqué l’homme sur un vélo, adossé au mur d’entrée de l’hôtel ?
— Ouais, vaguement… Qu’est-ce qu’il a ?
— Je suis sûre de l’avoir déjà vu.
— Oh ! À peine arrivée et tu te fais déjà des relations !
— Je ne plaisante pas, Cyril. Je jurerais que c’est lui qui est entré hier à midi dans le
restaurant d’Al-Bahariya lorsque nous en repartions.
— Eh bien, dis donc ! Quel champion ! Il a parcouru environ deux cents kilomètres à
vélo à travers le désert… Non, sérieusement Sophie, tu noteras qu’aussi longtemps qu’on ne
connaît pas personnellement quelqu’un parmi des étrangers on a tendance à croire qu’ils se
ressemblent tous.
— Si tu le dis… J’ai pourtant l’impression que son regard noir était fixé sur moi.
— Ça, ce n’est pas impossible. Les jolies brunes aux yeux verts ne sont pas si fréquentes
par ici.
Elle n’insista pas davantage. Sous le regard de quelques personnes âgées, assises devant
les murs en pisé, des enfants jouaient sur la chaussée sans se soucier des rares véhicules. Entre
deux groupes de petites maisons se trouvaient de modestes surfaces cultivées. Des oliviers,
des abricotiers, un peu de vigne et surtout des palmiers dattiers. Encore à l’abri de la vie

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moderne, cette oasis reste épargnée par la surpopulation, la misère et la pollution des grandes
villes.
Quatre gamins rieurs suivirent les deux étrangers pendant quelque temps avant d’oser
leur demander où ils allaient. Au nom de Nasser ils se firent une joie de les guider.
Tout au bout d’une traverse, à l’endroit où les habitations cédaient la place à l’immense
palmeraie, richesse principale d’Al-Farafra, se trouvait la maison de Nasser. Construite en dur
et comportant un étage, elle témoignait de la situation aisée du commerçant, donc de son
importance parmi la population essentiellement composée de Bédouins. Sur le grand terrain
clôturé qui jouxtait la maison, une vingtaine de dromadaires à l’attitude dédaigneuse
attendaient d’être fixés sur leur sort.

D’abord méfiant, le vieil homme à la longue tunique grise et au turban blanc, se montra
plus avenant après que Cyril se recommanda de l’hôtelier. Il ne parlait que l’arabe.
— Il est vrai que personne ne saurait vous raconter cela mieux que moi, vous savez,
puisque j’étais sur place. C’était le 25 mai, il était entre dix et onze heures du matin. Une belle
journée. Je venais d’acheter cinq jeunes chameaux - vous les appelez dromadaires, je crois - à
un éleveur isolé, à une douzaine de kilomètres au nord du village. Mon fils Selim, âgé alors de
quinze ans, m’accompagnait. Nous rentrions à la maison, il restait plus de la moitié du chemin
à parcourir. Dans le sable brûlant, nous avancions lentement en suivant le tracé de la route.
Aucun bruit, si ce n’était le crissement du sable sous les pieds des chameaux. Soudain un
étrange sifflement se fit entendre dans l’air, derrière nous. Il s’amplifia rapidement. Au
maximum de son intensité, une masse sombre passa au-dessus de notre petit convoi et
poursuivit sa chute oblique en direction des dunes. Je reconnus un petit avion d’Air Ramsès
qui assure les liaisons avec Le Caire. Le plus surprenant, c’est qu’on n’entendait aucun bruit
de moteur. Seulement ce sifflement qui allait s’atténuant. Je ne l’oublierai jamais, vous savez.
Il disparut en plongeant derrière la plus haute dune. Et puis le profond silence revint après un
fracas insolite.
— Ce devait être très impressionnant, dit Sophie.
Cyril traduisit au vieil homme qui regarda Sophie d’un air bienveillant.
— Plus que vous n’imaginez, Mademoiselle. Bien plus que vous n’imaginez…
— Et ensuite ?
— Ensuite, j’ai immédiatement décidé d’aller voir ce qui s’était passé là-bas, à peut-être
un kilomètre. J’ai confié à mon fils le soin de ramener les chameaux au village et je suis parti
à travers sable en direction du point de chute supposé. Il m’a suffi d’une demi-heure pour y

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parvenir. Quel spectacle ! Bien que désarticulé, l’avion ne s’était pas désintégré. Il s’était
immobilisé après que le moteur eut percuté contre un gros rocher aux trois quarts enseveli. Il
s’était légèrement couché sur son côté gauche. L’aile droite, ne tenant plus au fuselage que
par quelques câbles et tuyauteries, pendait jusqu’à toucher le sol par son extrémité. La gauche
était repliée vers le haut, à demi arrachée. La carlingue était entière, partiellement cabossée.
Du fait de la position oblique de l’avion, l’empennage arrière pointait haut vers le ciel
l’emblème d’Air Ramsès. En fermant les yeux, vous savez, je revois la scène comme si c’était
hier. Je me suis approché prudemment, de crainte que quelque chose ne bouge et ne s’écroule.
Les vitres des fenêtres latérales étaient opacifiées par l’entrelacs d’innombrables fractures. Au
prix de gros efforts je suis parvenu à entrouvrir la seule portière accessible et à pénétrer à
l’intérieur.
— Vous avez fait preuve de courage !
— À vrai dire, je n’ai pas tellement réfléchi. Tout, dans la cabine, était sens dessus
dessous. Des bagages barraient le chemin. Le pilote était encore attaché sur son siège, le corps
penché en avant. Sa tête avait été écrasée par le tableau de bord qui avait brutalement reculé
sous la pression du moteur lui-même poussé en arrière par le choc contre le rocher. Les deux
passagers - pardonnez-moi, Mademoiselle - étaient également sur leurs sièges. Retenus par
leurs ceintures, ils étaient recourbés vers l’avant. Ils ne présentaient aucune blessure apparente
et se tenaient par la main. Il ne m’a pas fallu longtemps pour constater qu’il n’y avait plus rien
à faire pour aucun des trois.
Sophie restait muette, émue aux larmes par le récit imagé du vieil homme. Il poursuivit
avec une sorte de mâle fierté.
— N’ayant aucune raison de m’attarder je suis reparti, fortement touché par cette horrible
scène. En suivant la trace de mes pas à l’aller j’ai regagné la route. J’ai dressé sur le côté un
petit monticule de cailloux afin de retrouver aisément l’emplacement.
— Vous avez rejoint le village à pied ?
— J’ai toujours eu l’habitude de marcher, vous savez. Et puis je n’avais pas le choix. J’ai
rencontré un seul véhicule mais il allait dans l’autre sens. C’était la camionnette du réparateur
de clim qui remontait vers le nord. S’il voulait être au Caire avant la nuit il ne lui fallait pas
perdre de temps. Au village je suis allé directement au commissariat de police rendre compte
au capitaine. Il était déjà au courant de l’accident, car Selim avait dit ce qu’il savait à un ami
et la nouvelle s’était répandue rapidement. Cependant personne ne savait encore le triste bilan
humain. Nous avons téléphoné à Air Ramsès au Caire. On nous a assuré qu’un expert serait
envoyé au plus tôt dès le lendemain. On nous a aussi préconisé de donner une digne sépulture

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aux victimes, au moins à titre provisoire. Avec le capitaine de police nous avons passé le reste
de l’après-midi à organiser le cortège de véhicules devant se rendre sur place le lendemain.
— Vous vous souvenez extraordinairement bien de tous ces détails.
— Vous savez, Mademoiselle, je n’ai jamais rien connu d’aussi éprouvant de toute ma
vie. Ça ne s’oublie pas.
— Vous y êtes donc retourné le jour suivant, demanda Cyril ?
— Bien sûr, avec Selim. J’ai guidé le convoi composé de ma Jeep Mitsubishi, d’un
fourgon de police Chevrolet et du 4x4 du docteur de Farafra. Sur place j’ai eu la surprise de
trouver plusieurs traces de pneus dans le sable. Ça laissait supposer que quelqu’un, ou même
quelques-uns, était déjà venu la veille au soir. L’intérieur de la cabine nous en fournit la
preuve. Les bagages avaient été éventrés et démunis de la quasi-totalité de leur contenu.
— Qui donc peut se permettre de voler des morts ?
— Nous ne l’avons jamais su avec précision. Vous savez, depuis l’antiquité il subsiste
dans notre population des bribes de survivance des pilleurs de tombes… Apparemment les
corps n’avaient pas été profanés. À l’exception peut-être des chaussures et des montres-
bracelets qui avaient disparu. Après un examen formel par le docteur, les trois corps ont été
emportés dans leur fourgon par les policiers. Et le capitaine prit des notes pour son rapport.
Nous allions repartir tous ensemble quand est arrivé l’expert. Il avait quitté Le Caire en avion
aux aurores, avait atterri à Al-Dakhla, puis rapidement fait la route, escorté par deux motards.
Son expertise fut rapidement menée. Peut-être un peu trop rapidement, à mon avis. Il conclut
de ses investigations qu’une banale fuite de carburant était la cause du crash. Il précisa que le
pilote avait fait preuve d’une grande maîtrise pour ne pas pulvériser l’appareil, ni le faire
exploser. Malheureusement l’issue avait été la même pour les trois occupants.
— Qu’est devenu cet avion ?
— Il est resté sur place. Le récupérer eut été laborieux, coûteux et inutile. Il fait
désormais partie des épaves englouties pour toujours par l’insatiable désert.
— J’aimerais me rendre sur place, dit Sophie.
— Cela peut se faire. Cependant vous risquez d’être déçue, vous savez. Depuis le temps,
le sable poussé par le vent a complètement recouvert la carlingue. Aux dernières nouvelles on
ne distingue plus que l’extrémité supérieure de la dérive ainsi qu’une pale d’hélice tordue,
dressée à la verticale, sur laquelle le sable n’a pas eu de prise.
— Où sont enterrées les victimes, demanda Cyril ?

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— Dans notre cimetière. Un emplacement particulier était déjà attribué à un ingénieur
allemand décédé de maladie. Il avait souhaité être inhumé à Farafra, il y a plusieurs années.
Les trois tombes ont été creusées jute à côté.
— Je veux les voir !
— Bien sûr, Mademoiselle. C’est un peu loin, mais je suppose que vous êtes motorisés.
— En fait, précisa Cyril, nous sommes venus jusqu’ici à pied, notre voiture est restée à
l’hôtel.
— Dans ces conditions je vais demander à Selim de vous y conduire avec notre Jeep.

Le jeune homme connaissait l’histoire presque aussi bien que son père. Il était heureux
d’être mis à contribution pour guider les deux Français. Dès le démarrage de la voiture,
Sophie ne put s’interdire de jeter un coup d’œil scrutateur sur les alentours. Elle maîtrisa un
léger sursaut en apercevant l’homme au vélo. Appuyé contre la clôture, il faisait mine
d’observer les chameaux. Craignant les railleries de Cyril, elle ne dit rien mais observa
l’inconnu dans le rétroviseur extérieur. Il reprit son vélo et s’efforça de suivre la Jeep qui
roulait lentement à cause de l’imprudente insouciance des enfants.
Ils traversèrent une partie de la palmeraie composée de milliers de palmiers dattiers
majestueux surchargés d’énormes grappes de fruits. Selim se fit un devoir de fournir à ses
passagers des détails sur la culture des dattes, véritable trésor local faisant vivre la quasi-
totalité de la population. Le silence paisible qui régnait en maître dans l’oasis n’était brisé que
par des chants d’oiseaux. La traversée de ce véritable joyau de verdure au milieu du désert
était un enchantement qui ne parvint tout de même pas à détourner Sophie de ses
préoccupations.
Au gré des fréquentes courbes de la petite route en terre, elle vit apparaître et disparaître
le cycliste mystérieux qui redoublait d’efforts. De son côté, Cyril le remarqua également mais
n’en fit rien paraître pour éviter, pensait-il, de raviver les craintes de Sophie. En arrivant au
cimetière, elle ne le vit plus. Son attention fut entièrement captée par l’endroit, insolite à ses
yeux tant il était différent de ses attentes. D’abord les deux policiers en faction à l’entrée lui
semblèrent incongrus. Que gardaient-ils ? Ensuite, très peu de sépultures étaient dotées d’une
pierre tombale, horizontale ou verticale, ornée de la lune et du croissant symboliques de
l’islam. La majorité des tombes n’étaient qu’un petit tumulus ceinturé d’une modeste bordure
en pisé. Aucune fleur, ni végétation d’aucune sorte, n’apportait la moindre touche de couleur.
L’ensemble s’en trouvait uniformément monochrome de la couleur ocre du sol. Toutes étaient
orientées vers La Mecque comme il se doit, y compris celles du secteur des « non-croyants ».

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C’est-à-dire de l’ingénieur allemand et des victimes du crash. Sophie s’émerveilla de la
parfaite propreté des tombes, ni feuilles mortes, ni brindilles, ni herbes folles.
— Nous nous efforçons, dit Selim, de toutes les entretenir et le vent nous donne un coup
de main…
La seule identification était une modeste planche clouée sur un piquet et portant une
inscription en arabe. Sophie s’en offusqua sans rien laisser paraître.
Cyril entraîna Selim à l’écart afin de la laisser se recueillir tranquillement quelques
instants. Lui aussi fut saisi par l’étrange majesté des lieux baignés de couleur sable,
confondant sur toute l’étendue du cimetière les tombes avec le terrain aride. Son regard
circulaire s’attarda sur une scène inattendue. À quelques rangées de là un homme se tenait
accroupi devant une tombe comme s’il la nettoyait, à moins qu’il ne dise une prière. Pourtant
on aurait dit qu’il regardait en direction des trois visiteurs. Se postant derrière Selim pour ne
pas laisser deviner son observation, Cyril s’efforça de dévisager ce personnage dont les traits
ne lui semblaient pas totalement étrangers. Il détourna brusquement la tête lorsque sa
mémoire fit le lien avec l’homme croisé au restaurant d’Al-Bahariya la veille, puis à la sortie
de l’hôtel Badawiya ce matin même, et encore à vélo dans la palmeraie. Sophie aurait-elle
raison ? Aucune coïncidence, ni surprenant hasard, ne saurait conduire quelqu’un à leurs
trousses à quatre reprises en si peu de temps. Cyril s’en confia discrètement à Selim.
— Nous allons en avoir le cœur net, répondit le jeune homme. Laissez-moi faire quand
nous repartirons.
Cyril se rapprocha de Sophie pour demander si elle avait l’intention de faire rapatrier les
dépouilles en France.
— Je me suis déjà posé la question avant de venir ici. Notre visite conforte mon intention
de n’en rien faire. Premièrement je ne suis pas sûre d’avoir légalement ce pouvoir.
Deuxièmement l’opération serait délicate et onéreuse au bout de six ans. Enfin je veux croire
que s’ils avaient pu s’exprimer, mes parents auraient souhaité, faute de famille en France,
rester dans cette terre égyptienne qui fut leur grande passion.
— Ça me semble raisonnable, conclut Cyril.
— En revanche je souhaiterais que l’on dote les deux tombes d’un petit panneau en
français indiquant les noms, prénoms et la mention « archéologue ». J’en assumerai les frais.
Selim proposa de les faire réaliser sans délai.
En se dirigeant vers la sortie, ils passèrent à proximité de l’inconnu qui leur tournait le
dos. Sophie en reconnut la silhouette, elle serra la main de Cyril et s’apprêtait à parler.
— Oui, je sais, lui murmura-t-il simplement. Ne parle pas pour l’instant.

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Selim s’adressa aux policiers en faction. Il expliqua qu’un homme suivait assidûment les
deux visiteurs étrangers depuis la veille, qu’il semblait animé de mauvaises intentions. Puis il
rejoignit Cyril et Sophie dissimulés à quelques mètres de là le long du mur de clôture.
Lorsqu’il franchit la porte du cimetière, Habib, car c’était bien lui, fut appréhendé par les
policiers. Il prétendit ne pas comprendre de quoi on l’incriminait. Il jura ne pas connaître les
étrangers qui s’étaient rapprochés. Les policiers lui firent vider ses poches afin de voir s’il
était armé. On ne trouva rien d’autre qu’une paire de jumelles et un petit carnet. Cyril
demanda l’autorisation d’y jeter un coup d’œil. Trois pages étaient couvertes d’inscriptions en
arabe qu’il lui fut facile de comprendre. Il s’agissait de descriptions détaillées des faits et
geste de Sophie et lui depuis leur départ du Caire. Habib affirma stupidement qu’il venait de
trouver ce carnet près d’une tombe. Cette absurdité naïve suffit à convaincre les policiers
d’appeler une voiture de patrouille pour emmener le suspect au commissariat.
Sophie voulut savoir si l’on en était définitivement débarrassé.
— Ne vous inquiétez pas, répondit Selim, mon père va s’en charger. De toute manière je
vous propose d’échanger nos numéros de téléphone au cas où il y aurait du nouveau de part
ou d’autre.
À peine rentré au domicile du marchand de chameaux, il raconta l’incident à son père.
Fort de sa position influente dans la communauté d’Al-Farafra, Nasser Awad appela le
capitaine de police. Il demanda une extrême sévérité envers le suspect. Il lui fut répondu
qu’on ne pouvait le garder faute de délit réellement commis. En revanche le capitaine assura
expulser Habib d’Al-Farafra le jour même en lui promettant la prison si jamais il y remettait
les pieds. Malheureusement il s’était avéré impossible de lui faire dire pourquoi il espionnait
les étrangers, ni s’il travaillait pour quelqu’un d’autre.

Revenu pour déjeuner à l’hôtel Badawiya, Cyril s’inquiéta de savoir si la matinée avait
satisfait les attentes de Sophie.
— Si nous sommes vraiment débarrassés de notre admirateur-espion, je dirais oui, bien
que nous ne sachions pas les raisons de sa filature, ni même à quoi devaient servir ses notes
détaillées. Pour ce qui est du cimetière en lui-même je n’avais pas d’attente particulière.
C’était un devoir moral auquel je n’aurais su déroger. J’en suis ressortie profondément émue,
cependant cela ne pouvait rien m’enseigner sur la personnalité de mes parents biologiques. Ni
sur leur raison de m’avoir abandonnée. Il faudrait trouver une autre piste.
— Selim m’a confié qu’il restait à notre disposition pour toute autre démarche que tu
souhaiterais. On peut le solliciter comme guide pour un aller-retour jusqu’au lieu du crash.

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— S’il acceptait de nous y mener, j’aimerais également m’y recueillir.
— Souviens-toi de ce qu’a précisé son père, tu risques d’être déçue.
— Ça ne fait rien, je suis prévenue. Et puis, en cours de route, il finira peut-être par se
souvenir de quelqu’un qui les a réellement connus.
Une heure plus tard la Jeep Cherokee démarrait en direction du nord. Cyril était au
volant, Selim lui indiquait la route et Sophie s’émerveillait à nouveau du spectacle offert par
le Désert blanc. Pendant quelques kilomètres il suffisait de suivre la route goudronnée. Selim
se tourna vers Sophie.
— Si j’ai bien compris, Mademoiselle, vous souhaitez également rencontrer des
personnes ayant connu vos parents.
— En effet, répondit-elle après la traduction par Cyril. J’aimerais tant que quelqu’un me
parle d’eux.
— Je comprends et j’y ai réfléchi. Ici, à Al-Farafra, je crains que nous ne trouvions
personne. Peut-être sont-ils venus occasionnellement, mais pas de manière durable permettant
de faire réellement connaissance. Comme vous savez ils étaient affectés aux travaux
archéologiques de la région d’Al-Dakhla. C’est dans cette oasis qu’il faudrait vous rendre. Il y
reste sans doute des gens qui les ont bien connus. J’ai le souvenir de la personne qui est venue
pour leur enterrement. Elle représentait la petite communauté des archéologues d’Al-Dakhla.
Son nom m’avait tellement amusé que je m’en souviens encore. Elle s’appelait Kamel,
comme nos chameaux en anglais. Sophie nota. Elle aussi avait son petit carnet…

Lorsqu’il fallut quitter le bitume pour s’engager dans le sable, Cyril se félicita d’avoir à
ses côtés un enfant du pays pour indiquer le bon endroit. Le petit monticule de pierres dressé
par Nasser Awad à l’époque avait depuis longtemps disparu. On l’avait remplacé par un
piquet profondément planté dans le sol. La partie émergée était peinte en blanc, mais il fallait
être extrêmement attentif pour ne pas l’outrepasser.
Après quelques minutes à travers de petites dunes dispersées entre des étendues de
calcaire blanc, Selim fit stopper la voiture.
— Nous sommes arrivés. On peut continuer à pied. Regardez devant nous, au sommet de
la petite dune. Cette plaque plus ou moins décolorée qui émerge c’est l’empennage arrière du
Cessna. Tout le reste est enseveli sous une avalanche de sable. Dans notre désert, le khamsin
est un vent du sud très sec et chaud qui souffle parfois en véritable tempête. Il est capable en
peu de temps d’emporter des tonnes de sable et de « déplacer » des dunes. Il y a environ deux
ans nous avons connu un de ces très violents ouragans qui eut pour effet, entre autres,

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d’ensevelir totalement les restes de l’avion. Par je ne sais quelle délicatesse le khamsin a
épargné la gouverne supportant le logo d’Air Ramsès. J’imagine que d’ici peu il ne sera
même plus identifiable.
Sophie ne dit pas un mot. Sous le soleil de plomb elle s’efforça de gravir la pente de la
dune jusqu’à proximité de l’unique partie visible de l’épave. Coiffée de sa casquette à rabat
sur la nuque, elle se mit à genoux et commença à racler le sable alentour comme si elle
espérait exhumer l’appareil. Cyril la laissa faire jusqu’à ce qu’elle comprenne combien ses
efforts étaient vains. Elle se releva et prit du recul. Près de Cyril elle se contenta de murmurer
« J’étais prévenue ».

La journée se termina paisiblement au bord de la piscine de l’hôtel tandis qu’arrivaient


tour à tour les véhicules des touristes aux visages rougis par la réflexion du soleil sur les
dalles crayeuses du Désert blanc.
Au même instant, au Caire, le patron d’Air Ramsès, décrochait son téléphone.
— Oui… Rami Khalil, j’écoute…
— Allo patron ! C’est moi Habib. Vous allez m’engueuler… Ils m’ont repéré, pourtant je
faisais bien attention. Ils m’ont fait embarquer par les flics, mais j’ai rien dit. Le capitaine m’a
expulsé d’Al-Farafra. S’il me revoit c’est la taule. Qu’est-ce que je dois faire ?
— T’es vraiment un connard ! J’aurais jamais dû te faire confiance. Tu n’as plus qu’à
rentrer, mais ne compte surtout pas sur une prime.
*

Lundi 19 avril

Du sable, toujours du sable à perte de vue, avec pour horizon une barrière de roche de la
même teinte. Sophie avait tendance à somnoler. Cyril s’efforçait de rester vigilant sur cette
route qu’il n’avait encore jamais parcourue. C’est à peine s’ils rencontrèrent une demi-
douzaine de véhicules au long des 300 kilomètres d’Al-Farafra à l’oasis d’Al-Dakhla. En
revanche deux postes de contrôle les occupèrent plus longtemps qu’ils n’auraient souhaité.
Aussi bien à la sortie de la première oasis qu’à l’entrée de la seconde, les militaires de service
prirent tout leur temps. Sans doute, suggéra Cyril, profitaient-ils du passage des rarissimes
voitures pour se désennuyer. En poste au beau milieu du désert, « à mille milles de toute terre
habitée » aurait dit Antoine de Saint-Exupéry, chaque contrôle s’avérait une attraction dans
leur terne journée. Ils prirent note avec un zèle extrême de l’immatriculation du Cherokee, des

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données des passeports et de l’autorisation spéciale de circuler dans le désert ainsi que de
l’heure de passage. Sans oublier d’interroger les deux voyageurs sur leur destination, le but de
leur voyage et sa durée.

Al-Dakhla, la plus vaste des oasis de ce désert, s’étendait de part et d’autre de la route sur
une centaine de kilomètres. Les quelque 20 000 habitants se répartissaient en une série de
seize petites localités et hameaux dispersés le long de l’unique route. Cyril se demandait
comment trouver sans perdre de temps le Shanda Lodge Hotel qu’avait conseillé l’hôtelier
d’Al-Farafra. Ils traversèrent Al-Kasr, charmante petite localité médiévale, faite de briques de
terre, dominée par une mosquée au minaret hérissé de rondins bruts. Puis Ezbet Fiteima, autre
bourgade agrémentée de verdure, sans trouver trace de l’établissement recherché. Il dut faire
appel à quelques villageois pour se faire indiquer l’hôtel, perdu derrière une large palmeraie.
Ni lui, ni Sophie, ne furent déçus par la recommandation. Le Shanda Lodge offrait en
effet un standing inattendu en cette région. L’intégration d’un équipement confortable dans
une architecture traditionnelle donnait à l’ensemble des allures d’établissement de luxe.
Tandis que Sophie se douchait, Cyril demanda au personnel où trouver les archéologues
installés à Al-Dakhla. On lui précisa que depuis des années ils logeaient dans un petit
immeuble en dur se trouvant à Mout, localité majeure de l’oasis. C’était encore une vingtaine
de kilomètres plus loin… Sophie et lui convinrent d’attendre le lendemain pour s’y rendre et
de profiter de la soirée pour admirer le ciel nocturne.
Ils constatèrent combien la nuit dans le désert est presque indescriptible. À l’inverse des
agglomérations urbaines, l’oasis aux ruelles dénuées d’éclairage ne créait pas de voile
diaphane entre la terre et le ciel. Aucun nuage ne faisait obstacle à leur observation
émerveillée. Jamais Sophie n’avait vu un tel ciel d’un noir si profond constellé d’autant
d’étoiles étincelantes. Comme des enfants, ils se sont amusés à identifier les constellations de
la Grande Ourse, de la Petite Ourse et l’Étoile polaire, ainsi que la fabuleuse Voie lactée.
L’abondance des étoiles filantes les retint dans la toute relative fraîcheur nocturne jusque tard
dans la nuit.
*

Mardi 20 avril

Tout au long du trajet pour atteindre Mout ce n’était qu’une infinie succession de
surfaces cultivées alternant avec des étendues de sable. Champs de riz, de blé, de tournesols et

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de cultures maraîchères. Vergers de mangues, d’oranges, de goyave et d’olives. Sans parler
des considérables espaces consacrés aux palmiers dattiers. Sophie interrogea Cyril.
— Comment se fait-il que toutes ces superficies cultivées ou habitées suivent exactement
le tracé de la route sur d’aussi longues distances ?
Cyril ne put retenir un petit rire amusé.
— Pardonne-moi, Sophie. Si tu étais bien réveillée tu aurais trouvé par toi-même. C’est
d’abord la nature qui, selon les lois du hasard, a fait remonter en surface l’eau des nappes
souterraines. La végétation s’y est développée, puis les hommes ont aménagé des cultures et
finirent par construire la route. Et non l’inverse !
— OK ! … Ce doit être ce soleil qui me ramollit le cerveau.

Dès l’entrée dans la localité de Mout, Sophie aperçut le panneau de l’hôtel Mebarez, en
bord de route. Cyril s’accorda avec elle pour y faire halte. Il ne voulait pas perdre à nouveau
du temps à rechercher et comparer les hébergements disponibles. Certes ce n’était pas un
palace. Ses prestations étaient simplement correctes et le prix modique. Ce qui arrangeait bien
les deux voyageurs dont les réserves financières n’étaient pas illimitées.
Comme précédemment, Cyril s’adressa au personnel pour se faire préciser où trouver les
archéologues. Personne ne sembla saisir le sens de sa question qu’il répéta à plusieurs
reprises. Il s’en trouva vexé. Lui, le diplômé en langue arabe, ne parvenait pas à se faire
comprendre… Il finit par s’apercevoir que le mot « archéologue » ne leur était pas familier du
tout. Il entreprit de décrire des gens qui fouillent le sol pour trouver des antiquités.
— Ah ! s’écria l’un des villageois. Vous parlez des « ingénieurs » !
Va pour les « ingénieurs », se dit Cyril. Si c’est le nom qu’on leur donne ici.
On lui conseilla de s’adresser à Rachid, le cuisinier de l’hôtel Mebarez dont l’épouse
travaillait pour les « ingénieurs ». Au terme de laborieuses discussions, dont une partie au
téléphone avec ladite épouse, il fut établi que Sophie et Cyril pouvaient se rendre dans
l’après-midi à la résidence La Palme d’or. C’était là que logeaient les archéologues. Rachid se
proposa pour les y conduire pendant son temps libre.

Ce n’était pas très loin. Pour Sophie, ce trajet se révéla une agréable promenade à travers
les rues insolites de Mout. Une certaine animation urbaine, des échoppes hautes en couleurs,
quelques magasins modernes avec vitrine attrayante, un peu de bruit comme en ville… À quoi
s’ajoutait le pittoresque de son habitat traditionnel fait de briques de terre avec d’étroites
ruelles disposées en véritables labyrinthes et passages secrets couverts d’un toit en troncs de

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palmiers. Des enfants partout, des animaux aussi. La plupart des habitants portaient un
chapeau de paille à larges bords, en lanières de palmes tressées. Un autre monde. Sophie se
plaisait à imaginer ses parents déambulant au milieu de cette foule paisible et laborieuse.

En pénétrant dans une plantation de palmiers, il leur sembla sortir de la cité proprement
dite. Toutefois, après quelques centaines de mètres et plusieurs virages, ils débouchèrent dans
une clairière aménagée en joli parc arboré et fleuri où s’égaillait en gloussant une basse-cour
pléthorique. Au centre se dressait un immeuble de trois étages aux balcons en retrait, bien
ombragés. À droite, un tant soit peu à l’écart, se trouvait une maisonnette basse de type local,
à toit en forme de dôme. C’est là que les conduisit Rachid. Son épouse, Yasmina, les
attendait.
Elle se montra extrêmement cérémonieuse, les fit entrer dans cette maison consistant
essentiellement en une grande cuisine et une réserve de marchandises. Dans un anglais des
plus corrects elle proposa du karkadé, à base de fleurs d’hibiscus séchées, en s’excusant de ne
pas avoir de thé tout prêt. Sur la recommandation de Rachid, elle résuma sa propre situation.
Son rôle de cuisinière l’amenait à faire les courses et préparer les repas des occupants de
l’immeuble. Tous des « ingénieurs » travaillant dans les environs. En outre, elle dirigeait les
deux femmes de ménage qui venaient chaque matin pour l’entretien des appartements et la
lessive.
Par politesse, Sophie la laissa parler alors qu’elle était impatiente de rencontrer quelqu’un
de ces « ingénieurs ». Cyril vint à son secours en rappelant pourquoi ils s’étaient permis de la
déranger.
— Je sais, jeune homme. Je me permettais seulement de me présenter et d’occuper le
temps, car vous êtes en avance. J’avais dit à Rachid, pas avant 15 heures. Parce que ces gens-
là font la sieste ou se reposent après le déjeuner. Il faut dire qu’ils partent au lever du jour vers
leur chantier et qu’après cinq ou six heures en plein soleil ils rentrent épuisés.
— Pardonnez-nous, Madame. Nous ne savions rien de tout cela. Pensez-vous que nous
pourrons tout de même parler à quelqu’un ? Je suis venue de très très loin pour ça.
— Évidemment, Mademoiselle. Au retour de leur minibus, tout à l’heure, j’ai parlé de
votre demande. En entendant qu’il s’agissait de deux Français, Madame Kamel a aussitôt
accepté de vous recevoir, car elle parle votre langue. Il est presque l’heure d’aller lui annoncer
que vous êtes là, attendez dehors devant la porte de l’immeuble.
Cyril se redressa et fit semblant de claquer des talons à l’ordre d’un commandant.

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— Ne te moque pas d’elle, murmura Sophie. Elle a raison de prendre son rôle au sérieux,
sans elle nous chercherions encore.

La personne qui vint à leur rencontre était une femme de petite taille, la cinquantaine,
brune à cheveux très court, le visage plutôt sévère. Elle s’exprima en français avec un fort
accent slave.
— Bonjour, je suis le professeur Hana Kamel. Pardonnez mon français, je viens de la
République tchèque. Que puis-je pour vous ?
— Je suis venue jusqu’ici dans l’espoir de rencontrer quelqu’un ayant connu mes parents
biologiques. Ils étaient archéologues et sont décédés dans un accident d’avion il y a six ans.
Le visage de Madame Kamel changea d’expression. Ses traits se radoucirent, son regard
s’éclaira, elle semblait incrédule.
— Seriez-vous Sophie ?
— Vous connaissez mon prénom ?
— Sofia Rossi l’évoquait de temps à autre devant moi. Nous étions très intimes. Mais ne
restons pas là en plein soleil. Veuillez me suivre à l’intérieur.
En qualité de chef de mission, le professeur Kamel bénéficiait du plus grand appartement
situé au rez-de-chaussée. Les autres archéologues se partageaient les deux-pièces du premier
et du second étage. Elle fit installer ses invités dans la salle qui, visiblement, servait de
bureau.
— Puis-je vous proposer un verre d’eau fraîche. Ici, nous bénéficions des sources
jaillissantes qui irriguent les oasis : les eaux chaudes soufrées et les sources d’eau potable.
Celle-ci, malgré un arrière-goût métallique, est réputée la meilleure de tout le désert. À moins
que vous préfériez du thé ou du café ?
Ils acceptèrent le thé en attendant impatiemment que Hana Kamel réponde aux attentes
de Sophie. Ce fut un long monologue écouté dans un silence attentif.
— Je venais d’être désignée chef de mission lorsque Antonio et Sofia Rossi sont arrivés à
Dakhla précédés de leur réputation d’excellents professionnels. Très vite ils se sont intégrés à
notre petit groupe. Leur concours s’avéra des plus précieux pour la pertinence de nos travaux.
Pour le grand public, l’archéologie en Égypte ce sont les Pyramides et les innombrables sites
prestigieux de la vallée du Nil. En revanche, les fouilles effectuées dans le désert occidental
restent globalement méconnues, peut-être parce que moins spectaculaires. Pourtant elles
apportent beaucoup aux scientifiques. Ne serait-ce que pour confirmer ou développer des
connaissances déjà partiellement acquises. Les localités de l’oasis abritent quasiment toutes

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des vestiges très intéressants. Certains datent de l’époque pharaonique, d’autres de l’époque
romaine ou bien encore du Moyen Âge comme la mosquée au minaret hérissé de rondins
bruts. Nous avons de quoi effectuer des recherches pendant des années. D’autant que d’autres
merveilles pourraient bien être encore enterrées sous le sable.
— On n’imagine pas, l’interrompit poliment Cyril, tant de richesses enfouies dans la
région. Cela a dû combler Monsieur et Madame Rossi.
— Oui… Oh… Excusez-moi, j’ai tendance à me laisser emporter quand je parle de notre
activité. Je vous en parlerai plus tard si ça vous intéresse. Revenons à ce qui vous amène ici.
Sofia et moi sommes devenues très vite de bonnes amies. Deux femmes de la même
génération, animées de la même passion professionnelle, ne pouvaient que se rapprocher.
D’autant que les soirées sont longues à Dakhla et les distractions plutôt rares. Au-delà des
échanges relatifs à nos travaux nous en sommes venues très vite à parler de nos goûts
personnels. Elle adorait la musique et jouait elle-même du piano. Je vous montrerai le vieil
instrument qui trône depuis toujours dans la salle commune nous servant à la fois de
réfectoire, de salle de réunion et de salon. Sofia aimait y interpréter ses morceaux favoris pour
notre plus grand plaisir. Nous avions également en commun le goût de la littérature. Nous
faisions venir du Caire par Air Ramsès les dernières nouveautés disponibles en librairie. Et
puis, insensiblement, nous en sommes venues à des confidences plus intimes. Je vous
épargnerai les miennes sans le moindre intérêt. Sachez, Mademoiselle Legrand, que c’est dans
ces moments-là qu’elle a évoqué son bébé.
— S’il vous plaît, appelez-moi Sophie.
— D’accord Sophie. En fait, alors qu’ils étaient encore en France son mari et elle se sont
trouvés face à l’annonce simultanée de deux situations incompatibles, pensaient-ils. D’une
part l’approche de la naissance tant attendue, d’autre part l’affectation surprise à une mission
archéologique en Égypte. Selon leurs informations, le séjour d’un nouveau-né dans le désert
n’était pas souhaitable en raison des conditions climatiques et sanitaires. En outre, absorbée
par ses travaux, Sofia n’aurait pu se consacrer à l’enfant autant qu’elle aurait voulu. D’où la
nécessité de recourir à une nounou locale. Ce qui ne l’enchantait guère. Quant à refuser la
double nomination si gratifiante, cela signifiait renoncer à une exceptionnelle promotion qui
ne se renouvellerait sans doute jamais.
— Le choix n’était pas facile, commenta Sophie.
— Et pourtant ils durent trancher. Après plusieurs jours d’hésitation et de décisions sitôt
remises en cause, ils optèrent pour le choix professionnel les contraignant à se séparer de
l’enfant. Sofia n’employait jamais le mot « abandonner ». Ils confièrent le bébé à une

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communauté religieuse helvétique dès ses tout premiers jours afin de ne pas s’y habituer et
éviter de revenir sur leur décision. Elle m’a raconté cela en pleurant tout en disant ne pas
vraiment regretter. Elle aurait simplement souhaité avoir des nouvelles, savoir si son enfant
allait bien, si elle était heureuse.
Sophie mit quelques instants à se rendre compte qu’il s’agissait d’elle-même. Ses yeux la
picotaient. Hana s’en aperçut.
— Bien… Si nous faisions une petite pause… Je m’aperçois avoir oublié de demander où
vous logiez.
— À l’hôtel Mebarez, répondit Cyril.
— Je vois… C’est un peu loin d’ici et d’après ce qu’on m’en a dit ce n’est pas vraiment
top, non ?
— Nous nous en contenterons pour deux ou trois jours, pas plus.
— Et si vous veniez vous installer ici ? Les appartements du troisième étage sont
inoccupés. Nous aurions davantage de temps pour faire connaissance. Qu’en pensez-vous
Sophie ?
— Nous ne voudrions pas déranger Madame.
— Ne dites pas de sottise… Et puis appelez-moi Hana. Ça nous ferait tellement plaisir
d’avoir votre compagnie. Allez chercher vos bagages et soyez de retour pour le dîner à
20 heures.
— C’est très gentil. N’allons-nous pas donner du travail en plus à Yasmina ?
— Vous n’aurez qu’à lui offrir un petit bakchich, elle en sera ravie.

Deux heures plus tard, Cyril et Sophie prenaient chacun possession d’un petit deux-
pièces climatisé et parfaitement équipé pour des séjours de longue durée.
— Tu imagines, Cyril ! Mes parents ont séjourné ici plusieurs années, peut-être à cet
étage, et admiré la même vue sur ce parc. C’est stupéfiant, non ?
— C’est bien possible mais pas tellement surprenant. À t’entendre, on croirait que tu as
toujours été leur enfant et que tes parents adoptifs sont sortis de ta vie.
— Pas du tout. Je pense aussi beaucoup à eux. J’aimerais leur envoyer une carte postale,
si toutefois on en trouve par ici. Je les avais appelés avant de quitter Le Caire et je leur
téléphonerai à nouveau quand nous rentrerons. Mais je me sens très concernée par le couple
Rossi. C’est leur sang qui coule dans mes veines, n’est-ce pas ? Leur ADN a forgé le mien, ce
n’est pas rien tout de même.

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— Je comprends… En attendant nous devons descendre pour le dîner. Ne soyons pas en
retard dès le premier jour.
En pénétrant dans la salle polyvalente qui servait aux repas des résidents de La Palme
d’or, Sophie distingua immédiatement, contre le mur de gauche, le piano sur lequel avait
naguère joué sa mère. Cyril, quant à lui, fixa son regard sur les deux hommes assis face à une
table basse couverte d’un échiquier. Hana Kamel fit les présentations.
— Voici Cezar Lupescu, grand joueur d’échecs devant l’Éternel. Il nous vient de
Roumanie. Face à lui, Rani Chakir, d’origine indienne et passionné d’informatique. Nous
échangeons en anglais, car ils ne parlent pas français. Habituellement Andrew Nkosi, citoyen
sud-africain, complète notre équipe. Il est actuellement en congé quelque part sur les plages
de la Mer rouge. Il doit rentrer demain.
Les deux joueurs d’échecs se levèrent pour saluer les nouveaux arrivants et, à l’invitation
de Hana, tout le monde s’attabla pour le dîner.
Yasmina avait vu les choses en grand, sans doute à l’instigation de la chef de mission.
Après une salata zabadi, mélange de yaourt avec de l’ail, de fines lamelles de concombres et
une pointe de menthe, elle avait préparé des feuilles de vigne farcies et des kofta, longues
brochettes de viande de mouton haché. En dessert ils dégustèrent une crème à base de farine
de riz, parfumée à l’eau de rose et parsemée de pistaches, appelée mehallabeyya. Le tout
arrosé d’un vin rouge national au doux nom de Rubis d’Égypte. Sauf pour Rani Chakir qui
s’en tenait toujours à l’eau de source.
Les deux jeunes invités n’échappèrent pas à l’obligation de narrer les détails de leur
périple. Le très grand et mince Cezar Lupescu voulut savoir s’ils étaient mariés. Sophie éclata
de rire.
— Il y a une semaine, chacun de nous ignorait l’existence de l’autre ! Pourtant nous
formons une bonne équipe.
Cyril estima que le moment était venu de se montrer poli en demandant aux archéologues
d’évoquer leurs propres travaux. Cezar Lupescu, apparemment le plus loquace, s’y mit avec
fougue.
— Je pourrais vous en parler pendant des jours… La région est tellement riche de sites
intéressants dont l’exploration date de quelques dizaines d’années seulement.
Citons, à l’est de Dakhla, le site de Aïn Asil qui était le centre administratif de la capitale
Balat. Des vestiges datés de l’Ancien Empire témoignent d’une importante présence de
l’Égypte pharaonique dans ces oasis. Aïn Asil est l’un des rares ensembles urbains de l’Ancien
Empire à avoir été partiellement conservé. Elle fut la résidence des gouverneurs de l’oasis de

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Dakhla entre 2200 et 2040 av. J.-C.. La ville comportait deux grands ensembles : un quartier
nord - le plus ancien - et un quartier sud qui regroupait des bâtiments administratifs ainsi que
les chapelles des gouverneurs. On a retrouvé, hors des murs, le quartier des ateliers de potiers.
Il en reste des traces de fours en briques crues. C’est vous dire la somme de travaux qui y
furent menés par des bataillons d’archéologues.
Cyril et Sophie l’écoutaient poliment tandis que ses collègues hochaient parfois de la tête
en signe d’approbation. Il poursuivit.
— On trouve également, non loin de là, le mastaba de Khentika, un édifice funéraire
égyptien, sépulture du gouverneur Khentika. C’est l’un des seuls témoignages quasiment
intacts de l'Égypte de l'Ancien Empire.
En ce qui concerne notre équipe actuelle, nous travaillons à explorer un tombeau souterrain
mis au jour récemment tout près de Balat. Profondément enfoui sous le sable, il est bien
conservé. Ses différentes salles découvertes successivement nous apportent à la fois leur lot
de connaissances et d’interrogations.

Le repas terminé, Hana proposa de prendre place autour d’une table basse afin d’y
prendre le traditionnel thé bédouin à base des plantes du désert habuck et marmaraya. Ce fut
également le moment de reprendre la conversation qui captivait tellement Sophie.
— Merci, Hana, de m’avoir permis d’entrevoir la personnalité de ma mère. Elle ne m’est
plus tout à fait inconnue. Et mon père ?
— Antonio était un homme charmant, courtois, aimant la plaisanterie, quoique nettement
moins expansif que Sofia. Professionnel hors classe, lui aimait aussi jouer aux échecs avec
Cezar ou Rani. Mais sa grande passion, après Sofia évidemment, était la photographie. Aussi
bien à usage professionnel, pour illustrer nos études et mettre en relief les détails les plus
significatifs de nos découvertes, qu’à usage privé. Il adorait photographier la nature, les
paysages et les perspectives les plus remarquables de l’oasis et du désert. On lui doit
d’exceptionnels portraits des villageois, hommes au travail dans les champs ou femmes et
enfants affairés dans les rues du village. Il a, bien sûr, réalisé de nombreux clichés de son
épouse, très photogénique. À leur disparition ces trésors ont été remisés dans un coffret avec
quelques objets personnels. Si j’en crois votre expression, chère Sophie, vous mourrez d’envie
de voir tout ça. Nous nous en occuperons bientôt, je vous le promets, si vous avez encore un
peu de patience à m’accorder.

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— Apparemment vous vous entendiez tous très bien. Pourtant j’imagine que vous n’étiez
pas toujours d’accord sur tout. Montrait-elle parfois des traits de caractère moins
accommodants ?
— Bien sûr, mais fort peu à vrai dire. Nous avons eu à plusieurs reprises des divergences
de vues sur l’interprétation à donner à certains de nos travaux. Chacune cherchant à
convaincre l’autre, ça n’allait jamais bien loin. À propos de recettes de cuisine également.
Vous voyez, rien de très révélateur.
— Tu oublies Nabil Sayed, intervint Rani Chakir qui caressait sa barbe noir ébène en
souriant.
— C’est vrai, ça nous a opposées quelque temps. Mais tu raconteras ça mieux que moi,
Rani. Cyril traduira pour Sophie, d’accord ?
— Il faut remonter d’au moins dix ans en arrière. Les habitants de Dakhla étaient
régulièrement l’objet de sauvages agressions de la part de groupes armés jihadistes venus du
Soudan. Ils avaient pour but de déstabiliser la république égyptienne et de restaurer le califat.
Pour cela ils menaient de véritables raids dévastateurs dans les oasis afin de piller les récoltes,
voler du bétail et des véhicules, enlever des femmes et incendier des bâtiments. Il y eut même
des morts. Ils semaient la terreur dans toute la région. Et puis un jour, Nabil Sayed, le chef
d’escale de notre petit aéroport, forte personnalité locale, fit une annonce stupéfiante. Il se
prétendait en mesure de faire cesser les redoutables attaques en fournissant « à prix coûtant »
de la cocaïne aux terroristes. C’est ce qui fit débat, comme vous pouvez imaginer. Non
seulement parmi la population, mais aussi au sein de notre groupe. Bien qu’en qualité
d’étrangers nous n’avions pas à nous prononcer.
— C’est là, reprit Hana, que Sofia et moi avons exprimé des opinions divergentes. Elle
était radicalement opposée à un tel projet. Non seulement cela aurait constitué un trafic illégal
mais en outre cela aurait menacé, disait-elle, d’aggraver la situation. Des terroristes drogués
n’auraient probablement pas respecté leur parole et se seraient montrés encore plus
redoutables. Je lui ai fait observer que pour ces extrémistes musulmans la consommation de
stupéfiants était interdite. Ils prévoyaient probablement de revendre la cocaïne à des
Européens en réalisant de substantiels bénéfices utiles à leurs activités. À quoi elle rétorqua
que c’était presque pire. Pour ma part je plaidai le réalisme. Si cette mesure pouvait permettre
d’épargner aux villageois les horreurs des razzias jihadistes, elle serait la bienvenue. Nous
avons polémiqué plusieurs jours jusqu’à ce que la majorité des habitants acceptent le deal et
referment le débat. Dès lors, la tranquillité est revenue durablement.
— D’où ce Nabil tenait-il la drogue ?

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— Nous avons fini par comprendre que les livraisons arrivaient du Caire par l’avion
d’Air Ramsès avec la complicité du pilote belge Albert Mertens. En revanche nous n’avons
jamais eu de certitude sur la provenance d’origine. Nous avons supposé que la cocaïne arrivait
de Belgique, car le patron d’Air Ramsès effectuait chaque semaine un aller-retour à Anvers
avec son petit bimoteur, prétendument pour de riches clients.
— En tout cas, dit Cezar, cette histoire resta longtemps un sujet de polémique entre vous
deux.
— Je ne dirais pas ça. C’était plutôt de la chamaillerie, car ça n’a jamais entamé notre
amitié. Par la suite nous nous sommes comportées comme des adolescentes en attente du
prochain épisode de leur série télévisée préférée. Je n’en suis pas très fière, mais nous avons
porté attention à une rumeur que Yasmina nous rapporta. Selon elle, un bruit courrait à
Dakhla. C’était il y a six ans, en début de printemps. Nabil Sayed, le chef d’escale, aurait
confié à des proches qu’il envisageait de faire définitivement cesser les exactions des
jihadistes en leur fournissant, toujours « à prix coûtant », un lot très important de pierres
précieuses. Je prétendais que c’était un fantasme, fruit de l’imagination collective. Sofia
voulait rester attentive à ce rebondissement éventuel. Et voilà que, sans le vouloir, Rani lui
apporta de l’eau à son moulin.
— Il m’aurait étonné que je ne sois pas responsable ! protesta Rani en souriant.
— Et pourtant c’est bien toi qui nous as relaté un fait d’actualité. C’était fréquent, car
Rani restait à l’écoute du monde sur internet. Cette fois il s’agissait d’un extraordinaire vol de
bijoux en Belgique. Des cambrioleurs étaient parvenus à subtiliser de nuit tout le stock d’un
diamantaire d’Anvers. Le butin était estimé à environ 65 millions de dollars. Les malfaiteurs
auraient agi de manière tellement facile et efficace que le procureur belge refusait d’en donner
le détail par crainte de faire naître des vocations… Une récompense de 500 000 $ était
promise à qui permettrait de retrouver ces diamants dont le volume total aurait été de l’ordre
d’un quart de litre seulement pour un poids total d’environ 500 grammes.
— Donc facile à dissimuler, conclut Cyril qui suivait avec grande attention.
— Certes, mais rendez-vous compte : la prétendue déclaration de Nabil, le précédent
avec la cocaïne, le cambriolage à Anvers et les vols hebdomadaires de Rami Khalil en
Belgique… Il y avait de quoi construire un récit cohérent. Sofia finit par m’en convaincre.
Nous sommes dès lors restées attentives à tout ce qui aurait pu étayer l’hypothèse. Nous avons
attendu sans qu’il se produise quoi que ce soit. Et puis survint le terrible crash du Cessna qui
chassa définitivement de nos esprits nos spéculations fantaisistes. Il n’a plus jamais été
question des diamants à Dakhla.

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— C’était pourtant une belle histoire, regretta presque Sophie.
— Retenez en surtout que même des scientifiques chevronnés sont capables de sortir du
chemin de la raison pour laisser libre cours à d’improbables chimères.

Hana fit remarquer qu’il se faisait tard, car le réveil en semaine était fixé à 5 heures du
matin. Du moins pour les archéologues qui évitaient ainsi de devoir prolonger leurs journées
de travail au-delà de 12 h 30. Elle précisa que les invités n’étaient pas astreints à cet horaire.
Qu’ils se reposent à loisir. Yasmina leur servirait le petit-déjeuner et ils pourraient se
promener dans l’oasis en attendant le retour des travailleurs.
— Je vous souhaite une bonne nuit. Méfiez-vous de la clim. Les premiers temps on a
tendance à la régler trop fort et c’est le rhume assuré. Nous nous contentons de 23°, ça nous
parait l’idéal.
*

Mercredi 21 avril

Sur la table du petit-déjeuner, à côté du thé, du lait et de quelques pâtisseries locales,


Sophie et Cyril trouvèrent un petit mot rédigé par Hana.
Chers amis, si vous envisagez de découvrir quelques centres d’intérêt de
notre oasis je vous recommande deux sites remarquables.
D’une part Les Tombeaux d’Al-Muzawaka, datant de l’époque pharaonique.
D’autre part, les ruines romaines de Deir El Haggar. Autrefois enseveli sous le
sable, cet endroit est exceptionnellement préservé. On y admire des peintures
datant de 2000 ans. L’itinéraire est fléché.
J’attire votre attention sur l’actuelle alerte météo : le khamsin s’est levé la nuit
dernière au Soudan et devrait nous apporter une très forte tempête de sable dès
cet après-midi. Il faudra rester confiné au moins jusqu’à ce soir et peut-être même
demain. Prenez vos précautions. À tout à l’heure. HANA.
— Ça manquait à nos expériences, ironisa Cyril.
— C’est tout de même sympa qu’elle pense à meubler notre temps libre.

La Jeep Cherokee traversa de petites plantations de palmiers et des champs cultivés


quadrillés par d’étroits canaux distribuant l’eau de source si précieuse. Suivant les panneaux
indicateurs, rédigés en arabe, Cyril trouva aisément les Tombeaux d’Al-Muzawaka. Ils furent

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immédiatement frappés par l’atmosphère mystique qui régnait dans cet endroit chargé
d’histoire. Les tombes aux façades ornées de sculptures et de hiéroglyphes, remontant à
l’époque des pharaons, étaient décorées de peintures colorées représentant des scènes de la vie
quotidienne, des rituels religieux et des divinités égyptiennes. Il n’y avait pas d’autres
visiteurs, l’instant leur parut magique.
Ils se dirigèrent ensuite, à quelques kilomètres de là, vers Deir El Haggar, le Monastère
de pierres, édifié au Ier siècle sous le règne de Néron. Ils furent à nouveau impressionnés par
l’ampleur et la grandeur de ces vestiges romains. Entouré d’une enceinte en brique crue, le
temple était doté d’une porte monumentale. Des colonnes imposantes et des arches en pierre
se dressaient fièrement, témoignant de la grandeur passée de cette cité romaine. En explorant
les ruines, ils découvrirent les restes d’un temple dédié à la déesse Isis, avec ses murs ornés de
hiéroglyphes et ses autels en pierre.
Ces deux visites s’avérèrent une expérience fascinante qui les transporta dans le temps,
permettant d’apprécier la grandeur de l’Empire romain et son influence sur la civilisation
égyptienne. Ils en restèrent émerveillés jusqu’au moment où Sophie aperçut entre deux
grosses pierres un scorpion d’une dizaine de centimètres. À son cri, Cyril tenta de la rassurer
en précisant qu’en Égypte aucun scorpion n’est mortel. Pour autant il valait mieux passer son
chemin.
— De toute manière, ajouta Sophie, il est temps de rentrer. Regarde le ciel, tout au fond
vers le sud. On dirait qu’un épais rideau barre l’horizon.
— Exact… C’est le vent de sable qui approche, essayons de regagner La Palme d’Or
avant lui. Bientôt on n’y verra plus clair.

Bien qu’empruntant des chemins diamétralement opposés, le Cherokee et le minibus des


archéologues arrivèrent en même temps à la résidence. Les premières rafales de vent
balayaient déjà la place en faisant tourbillonner des nuages de sable. Cezar Lupescu conseilla
à Cyril de garer sa voiture contre la façade nord du bâtiment afin de limiter les éventuels
dégâts occasionnés par la tempête. Visiblement tout le monde prenait cela au sérieux. Hana
rappela à chacun de fermer toutes les fenêtres et volets et de rentrer à l’intérieur tout objet qui
pourrait s’envoler. Sophie avait déjà oublié le scorpion.
Soudain, le vent se déchaîna. Les grains de sable tourbillonnant dans l’air créaient un
voile épais obscurcissant le ciel. Les rayons du soleil, filtrés à travers ces particules de sable,
créaient une mystérieuse lumière dorée. L’air, chargé d’électricité, provoquait une atmosphère
à la fois effrayante et fascinante. Le bruit du vent qui siffle devint assourdissant. Les palmiers

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se balançaient violemment sous la force du vent, tandis que non loin de là les dunes de sable
se déformaient et se déplaçaient. La tempête engloutissait tout sur son passage, enveloppant
l’oasis d’un manteau de poussière. Les habitants se réfugiaient à l’intérieur, protégeant leurs
yeux et leurs visages de la morsure du sable.
Cette tempête s’avéra, pour les deux Français, un spectacle puissant et majestueux,
rappelant la force de la nature et la fragilité de la vie dans le désert.

À l’intérieur quelqu’un les attendait, Hana fit les présentations. C’était Andrew Nkosi, le
quatrième archéologue de la mission qui rentrait d’une courte période de vacances sur les
rives de la Mer rouge. Sud-africain de race noire, il avait émigré en Suisse dès sa jeunesse et
avait étudié à École polytechnique fédérale de Zurich. Il avait un rôle particulier parmi les
autres archéologues. Non seulement il participait avec eux aux diverses fouilles du secteur,
mais en outre il tenait le rôle de responsable des ressources humaines pour tout ce qui
concernait la douzaine d’ouvriers égyptiens participant aux chantiers. Sans oublier ce qui est
administratif et les rapports avec d’autres groupes de scientifiques.
— J’imagine, lança-t-il à ses collègues, que les papiers se sont accumulés sur mon
bureau. Y a-t-il quelque chose de prioritaire ou de très nouveau ?
C’est Hana qui lui répondit en présentant Sophie et Cyril.
— La grande nouveauté ce sont nos deux visiteurs. Des Français à la recherche de
renseignements sur Sofia et Antonio Rossi qui étaient les parents biologiques de cette
demoiselle nommée Sophie Legrand.
S’ensuivit l’habituelle narration que Sophie savait désormais résumer à l’essentiel.
Andrew dit quelques mots aimables concernant le couple Rossi. Il insista sur les brillantes
qualités d’enquêtrice de Sofia.
— D’enquêtrice, s’étonna Sophie ? Je ne comprends pas.
— Notre travail ne consiste pas uniquement à extraire du sol ce que le sable a enseveli au
fil des siècles. Nous devons donner un sens à nos découvertes, en déduire comment vivaient
les Anciens, à quoi servaient les objets mis au jour et surtout situer dans le temps tous les
événements concernés. C’est parfois un vrai travail de détective dans lequel Sofia excellait.
Elle ne lâchait rien tant qu’une énigme n’était pas résolue. Elle en a malheureusement
emporté une avec elle.
— Que voulez-vous dire ?
Profitant de l’interruption occasionnée par une violente rafale de vent, Rani Chakir
intervint.

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— Andrew veut parler de l’affaire des vases canopes.
— C’est quoi ça ?
— Vous savez certainement que dans l’Égypte antique on momifiait les morts avant de
les enterrer. Les personnes de haut rang social, et a fortiori les pharaons, avaient droit à un
sarcophage. Mais tout un chacun, pour accéder à la survie, subissait le processus de
momification permettant de conserver le corps indéfiniment. C’était un travail complexe qui,
pour en éviter la putréfaction, exigeait de retirer les viscères du corps. Pardon pour ces détails
macabres mais ils sont indispensables pour bien comprendre. Ainsi on retirait
précautionneusement le foie, l’estomac, les poumons et les intestins que l’on faisait dessécher
avant de les placer chacun dans l’un des quatre vases spécifiques appelés vases canopes. Et
ces vases, fabriqués en calcaire, en albâtre, ou en terre cuite, étaient disposés dans la tombe à
proximité de la momie.
— Je comprends, mais quel est le rapport avec ma mère ?
— Patience ! Vous devez encore savoir que ces vases étaient fermés par un bouchon
hermétique. C’est seulement à partir de la XVIIIe dynastie (environ 1 400 ans avant notre ère)
que les Égyptiens utilisèrent des bouchons à tête humaine ou animale représentant un génie
censé protéger le contenu. C’est-à-dire un des quatre enfants du dieu Horus. Amset à tête
humaine pour le vase contenant le foie, Douamoutef à tête de chacal pour l’estomac, Hâpi à
tête de babouin pour les poumons et enfin Kébehsénouf à tête de faucon pour les intestins. Or,
il y a plusieurs années, nous avons trouvé un lot de tels vases avec les bouchons figuratifs
dans un tombeau datant d’environ 2 900 ans avant notre ère. Soit 1 500 ans avant l’apparition
de cette variété de vases canopes. Vous voyez de problème chronologique ?
— Il y avait une erreur de date !
— Nous n’imaginions rien d’autre. L’époque du tombeau ne prêtait pas à confusion.
Tous les objets entourant la momie : peignes, bijoux, aliments, vêtements, armes, étaient
compatibles avec les dates relevées sur les hiéroglyphes muraux. Ce sont donc les vases qui
étaient anachroniques. Sofia s’attela au problème avec opiniâtreté. Faute d’explication
satisfaisante nous avons envoyé ces vases au Caire, au laboratoire capable de procéder à la
datation au carbone 14. La confirmation nous est parvenue par mail : à 100 ans près, les vases
dataient bien d’environ 1 400 avant J.-C. L’énigme est restée entière d’autant plus que nous
n’avons jamais pu récupérer les quatre vases. Ils ont disparu dans le crash de l’avion
transportant également vos parents.
— Ne les a-t-on pas retrouvés dans la carlingue ensablée ?

49
— Hélas non, des pilleurs aussi rapaces que cupides ont dû les emporter comme tout le
reste du contenu de l’avion, sans savoir qu’en faire.
— Désolée d’interrompre votre conférence scientifique, intervint Hana, mais j’ai besoin
de Sophie pour quelques instants. Cyril peut venir également. Suivez-moi.
Ils quittèrent la grande salle pour aller dans le bureau de la chef de mission tandis qu’à
l’extérieur la tempête se déchaînait.
— Voyez que je tiens parole. J’avais promis de montrer à Sophie les quelques objets
sauvegardés depuis la disparition de ses parents. Voici la cassette en question.
Elle se dirigea vers une étagère d’où elle préleva un coffret en bois, de la taille d’une
grande boîte à chaussures, au couvercle bombé et couverte de marqueterie en bois précieux.
*
Sur le tarmac de l’aéroport du Caire, Rami Khalil le patron d’Air Ramsès quittait son
avion bimoteur qu’il venait de poser. Il fit signe à son chef mécanicien.
— Samir, il faudrait que tu vérifies le moteur de droite, il me semble avoir perçu deux ou
trois ratés avant d’atterrir.
— OK patron… Vous devez rappeler quelqu’un qui n’a cessé de vous appeler ce matin.
Il a laissé seulement son numéro.
Rami consulta son téléphone et sourit d’un air entendu en comprenant de qui il s’agissait.
Il appela aussitôt.
— Allo ! Osiris ?
— Oui, c’est moi. C’est bien vous patron ?
— Qui veux-tu qui t’appelle sous ce pseudonyme prétentieux. Que se passe-t-il ?
— C’est pour vous dire que vous aviez raison. Après Al-Farafra, ils sont venus à Al-
Dakhla. Ils sont arrivés lundi et dès le lendemain ils se sont installés chez les « ingénieurs » à
La Palme d’Or. Vous m’entendez patron ?
— Ça peut aller… La communication n’est pas bonne, on irait qu’il y a de l’orage.
— M’en parlez pas. Nous avons une de ces tempêtes ! Quant à vos « clients », je ne sais
ce qu’ils font. Ils sont ressortis seulement ce matin pour aller visiter des ruines.
— Bien, continue, Osiris. Et appelle-moi s’il y a du mouvement.
— Pour l’instant je ne peux pas sortir pour les surveiller, c’est trop dangereux. Mais eux
aussi doivent rester à l’abri. …. ….
— Allo ! … Osiris ! … Je ne t’entends plus… Merde ! … Moussiba ! Y a plus de réseau !
*

50
Au moment même où, le cœur battant, Sophie tendait la main pour soulever le couvercle
du coffret, un vacarme infernal résonna dans tout l’immeuble. Les murs tremblèrent, toutes
les lumières s’éteignirent. Le noir total. Sophie poussa un petit cri et retira prestement sa main
du couvercle.
— Pas de panique ! dit Hana. Ce n’est qu’une coupure de courant. Ça arrive durant les
tempêtes. Je suis sûre que Cezar est déjà près de notre groupe électrogène.
Effectivement, après deux ou trois minutes, l’éclairage fut rétabli. D’abord tremblotant,
puis stabilisé, à raison d’une seule lampe dans chaque pièce. Sophie était encore toute pâle et
Cyril décontenancé. Hana déplaça le coffret sous l’unique lampe du bureau, souleva elle-
même le couvercle et encouragea Sophie à s’approcher.
Un à un, elle sortit chacun des objets. Ce fut d’abord un appareil photo numérique avec
son chargeur de batterie. Hana commenta.
— Ce devait être l’un des deux appareils d’Antonio. Il avait emporté l’autre avec lui en
vacances, il a disparu avec le reste. Mais il avait la sage précaution de transférer ses clichés
sur des supports numériques. Je crois qu’ils sont tous là.
Elle désignait de la main trois pochettes transparentes en plastique contenant chacune une
carte mémoire SD de 512 Go ainsi que quatre clés USB de 128 Go. Sophie les tournait et
retournait comme si cela devait en faire apparaître le contenu.
— Vous avez là, chère Sophie, des centaines sinon des milliers de photos. Je vous
prêterai mon ordinateur portable ce soir afin que vous puissiez les visualiser tranquillement,
au moins en partie.
Il y avait encore une enveloppe en papier Kraft d’où Sophie sortit de très belles photos
sur papier grand format. Certaines mettaient en valeur des objets extraits des sables, d’autres
étaient des portraits artistiques de Bédouins de l’oasis avec femmes et enfants. Une seule
montrait le visage d’une jeune femme souriante, radieuse, aux yeux rieurs couleur turquoise.
Sophie tourna un regard interrogateur vers Hana qui fit un signe affirmatif de la tête.
— Oui… C’est bien Sofia.
Un silence solennel, quasi religieux, s’établit durant quelques instants. Sophie poussa un
profond et mélancolique soupir avant de reprendre l’exploration du coffret. Elle sortit deux
livres aux pages visiblement feuilletées. L’un, très épais, était la célèbre Description de
l’Égypte publiée par les ordres de Napoléon Bonaparte. L’autre était le Prix Goncourt 2 015,
Boussole de Mathias Enard. Tout au fond du coffret, se trouvaient plusieurs partitions
musicales. Très probablement des airs que Sofia interprétait au piano. Dans un recoin,
risquant de passer inaperçu, un petit objet de couleur émeraude, grand d’à peine deux

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centimètres, était une authentique sculpture de scarabée comme les anciens égyptiens en
disposaient près des momies. Ces amulettes étaient censées porter bonheur.
— Celle-ci, commenta Hana, n’a pas eu le temps d’exercer son pouvoir bénéfique de nos
jours. Antonio venait d’obtenir l’exceptionnelle autorisation de l’acquérir. Il l’avait offerte à
Sofia telle quelle, en attendant de la faire monter en pendentif à leur retour de vacances.
L’accident d’avion mit un terme à son projet.
Sophie serra dans le creux de sa main le bijou millénaire avant de tout replacer dans la
boîte en bois précieux. Elle n’entendait plus le fracas de la tempête, ni les éclats de voix en
provenance de la grande salle de l’autre côté du couloir. Cyril avait assisté à la scène en
témoin discret mais pas indifférent. Sophie lui paraissait alors aussi frêle que séduisante.

Dans la salle commune, Cezar Lupescu et Rani Chakir s’esclaffaient bruyamment aux
récits de Andrew Nkosi. Il racontait avec un humour tout britannique ses récentes
mésaventures galantes sur les plages de Charm-el-Cheikh. Soudain une voix perçante couvrit
à la fois leurs rires et les hurlements furieux du vent extérieur.
— Hello boys ! Salut les gars ! On dirait qu’on ne s’embête pas par ici !
— Michel ? Qu’est-ce que tu fais là, répondit Rani ?
— Je m’ennuyais tout seul. Quand j’ai appris que deux jeunes Français logeaient à La
Palme d’Or, je n’ai pas su résister à l’envie impérieuse de venir entendre et parler ma langue
natale. J’ai pris mon courage à deux mains et j’ai bravé la tempête. Me voici.
Il se secouait comme un beau diable pour se débarrasser de la couche de sable qui le
recouvrait de la tête aux pieds, lorsque Hana, suivie de Sophie et Cyril, revint à son tour dans
la grande pièce. Son regard fut attiré par la sorte d’îlot sableux qui se formait sur le sol autour
des bottes du nouveau venu.
— Monsieur Grandjean ? Je suis heureuse de vous voir sain et sauf. Je vous présente nos
jeunes amis, Sophie Legrand et Cyril Bertelin.
Elle résuma les raisons de leur présence à Dakhla. L’homme s’inclina cérémonieusement
et s’exprima en français.
— Heureux de vous rencontrer. À moi de me présenter, si vous le permettez. Je
m’appelle Michel Grandjean, je suis Français, originaire de la Réunion et pilote chez Air
Ramsès. Je suis arrivé ce matin, en compagnie de Monsieur Nkosi mais j’ignore quand je
remonterai au Caire, avec cette foutue tempête… C’est pour moi un plaisir inimaginable de
pouvoir parler français aujourd’hui.

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— Avez-vous connu mes parents biologiques, Antonio et Sofia Rossi, lui demanda
d’emblée Sophie ?
— Je n’ai pas eu cet honneur, Mademoiselle. Car à l’époque je travaillais déjà à Air
Ramsès, mais sur le Sinaï, entre Le Caire, Ismaïlia et Charm-el-Cheikh. Alors que vos parents
empruntaient, me semble-t-il, la ligne desservant le désert occidental, dont l’oasis de Dakhla.
— Excusez-moi, l’interrompit Sophie, mais je m’y perds un peu dans la structure d’Air
Ramsès. Pourriez-vous nous en faire une description simplifiée ? J’aimerais comprendre qui
est qui et qui fait quoi.
— Ce n’est pas très compliqué, Mademoiselle. La compagnie appartient à Rami Khalil,
un Libanais fortuné. Il possède sept avions, dont un bimoteur Cessna 441 pouvant transporter
jusqu’à dix passagers sur une distance de 4 000 kilomètres. Il l’utilise pour transporter des
hommes d’affaires ou des industriels vers le Maroc, l’Arabie saoudite et surtout l’Europe. Le
patron s’en réserve le pilotage. Généralement il me demande de l’accompagner en tant que
copilote, notamment lors des allers-retours en Belgique plusieurs fois par mois.
Les six autres avions sont des Cessna 172 à quatre places, d’une autonomie d’environ 1 100
kilomètres. L’un est affecté aux trajets du Sinaï, surtout pour des vacanciers ne voulant pas se
mêler à la foule des gros avions de ligne allant à Charm-el-Cheikh.
Un autre dessert les Oasis, dont Dakhla, pour quelques Bédouins aisés, des entrepreneurs ou
des archéologues.
Les quatre qui restent rallient les aéroports de la vallée du Nil, comme Assiout, Louxor,
Assouan ou Abou Simbel, pour de riches touristes venus de partout et pressés de visiter les
sites les plus célèbres.
Pour ce qui est du personnel, en plus des pilotes, la compagnie compte de nombreux mécanos
sous la direction du chef mécanicien Samir Mansour, ainsi que dans chaque aéroport des chefs
d’escale, tel Nabil Sayed ici à Dakhla. Je crois que c’est tout. J’espère avoir été clair.
Sophie remercia et Cyril prit le relais.
— Transportiez-vous aussi des marchandises avec les petits Cessna ?
— Pas du tout. Nos coucous ne sont pas prévus pour du fret, uniquement des passagers.
Pas plus de trois par voyage. Parfois, une valise ou un colis sont véhiculés pour un
destinataire ne voyageant pas forcément dans notre avion. Rien d’autre.
— Pas même un peu de poudre blanche ?
— Ah… Je vois… Vous posez une question dont vous connaissez la réponse… C’est
pour me piéger ?

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— Absolument pas, Monsieur Grandjean. Nous souhaitons seulement, Sophie et moi,
aller droit au but et ne pas vous faire perdre votre temps.
— OK, ça me va. Vous semblez déjà savoir qu’Air Ramsès servait de « vecteur »,
comme on dit maintenant, pour l’acheminement de cocaïne en quantités dites raisonnables. Je
n’avais pas à savoir comment notre patron se la procurait. Je sais seulement que
personnellement je devais acheminer des paquets de drogue jusqu’à un contact à Charm-el-
Cheikh. Ensuite, à l’aide d’un réseau d’une douzaine de dealers, celui-ci revendait la cocaïne
aux nombreux étrangers venus profiter des plaisirs de la station balnéaire.
— Mais c’est du trafic illégal, s’exclama Sophie ! Ne risquiez-vous pas la prison ?
— Ce n’est pas impossible. En théorie. Car Rami Khalil, notre Boss, a le bras long. Au
fil des ans, il a su se faire des relations haut placées. Quand on a beaucoup d’argent, en
Égypte, tout devient plus facile… Nous n’avons jamais été inquiétés. Je dois reconnaître qu’à
l’ouest du Nil, mon collègue et ami Albert Mertens se livrait au même trafic, mais avec un
autre but. Pour éviter les sanglantes incursions de groupes jihadistes venus du Soudan, un
accord avait été conclu par l’intermédiaire d’Osiris.
— Osiris ? N’était-ce pas une divinité de l’Égypte antique ?
— Exactement, il était considéré comme le juge des morts. Mais cela n’a rien à voir avec
l’homme dont je vous parle. Il s’agit en réalité de Nabil Sayed, le chef d’escale d’Air Ramsès
ici même, à Dakhla. Lors des missions confidentielles que lui confie le Boss il adore se faire
appeler Osiris. Il se plaît à jouer les agents secrets. Nous sommes presque tous au courant,
cela nous amuse et nous ne manquons jamais de nous moquer de lui.
— Revenons aux trafics, insista Cyril. Pouvez-vous nous parler des diamants ?
— Quels diamants ?
— Ceux qui furent volés à Anvers, il y a six ans. Vous n’en avez pas entendu parler ?
— Ah ! Cette histoire-là… Il est vrai que nous avons été quelques-uns à fantasmer à ce
propos. Il faut dire qu’une rumeur persistante laissait entendre que Nabil Sayed préparait un
très gros coup. Au lieu de fournir de la drogue aux terroristes, il aurait eu la possibilité de leur
livrer à un prix dérisoire un important lot de pierres précieuses. En échange de quoi l’État
islamique s’engageait à ne plus jamais s’en prendre aux villageois d’Al-Dakhla.
J’avais cela dans un coin de la tête lorsque, le 21 mai de cette année-là - je m’en souviens
parfaitement - le boss et moi avons conduit des entrepreneurs égyptiens à Anvers où se tenait
un salon international de la résidence touristique. Ils ne devaient rentrer au Caire qu’une
semaine plus tard et nous deux le lendemain dans la journée. Or, en plein milieu de la nuit
suivante Rami Khalil m’a réveillé soudainement exigeant que je le rejoigne dans délais à

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l’aéroport, nous devions rentrer d’urgence. Habitué à obéir sans poser de question, je suis
revenu à mon poste de copilote pour un décollage un peu précipité vers 4 h 45. Au cours du
vol je notais que le Boos semblait tendu, presque nerveux. Ce qui n’était pas dans ses
habitudes. C’est au cours de l’après-midi, quand je me reposais chez moi, que j’ai appris sur
internet le fabuleux vol de bijoux de la nuit précédente. Selon les dires du procureur belge, les
faits auraient été commis vers 2 heures du matin et découverts à 8 h 30. À cette heure-là nous
devions survoler la mer Adriatique. Et quand Interpol déclencha officiellement son enquête,
vers midi, nous étions déjà au Caire.
Je me suis mis à cogiter et à me construire un film. Le prétendu projet de Nabil Sayed…
L’aller-retour à Anvers au moment du cambriolage… La nervosité du Boss… L’habitude de
traficoter avec la cocaïne… Tout cela venait alimenter mon fantasme.
Hana se permit de l’interrompre un instant.
— Je dois avouer qu’avec des éléments comparables, Sofia et moi avons alors conçu une
histoire tout aussi fabuleuse.
— L’ennui, pour la crédibilité de mon récit imaginaire c’est qu’il s’est arrêté net. Je n’ai
plus jamais entendu parler des diamants jusqu’à aujourd’hui.
— Même chose pour nous deux.
— J’ai cherché à comprendre en me disant que le projet avait sans doute été réel et que
quelque chose l’avait fait capoter. Au choix, mon patron n’avait pu satisfaire aux exigences
des cambrioleurs et le contrat avait été rompu au dernier moment. D’où notre retour précipité
et la nervosité de Rami Khalil. Ou bien c’est ici, à Dakhla, que le plan avait échoué. Au cours
des semaines précédentes les forces de l’ordre et l’armée égyptiennes avaient infligé de
sévères défaites aux groupes armés jihadistes. Il se disait que l’État islamique avait fait replier
ses troupes au-delà de la frontière soudanaise, quitte à remonter par la Libye et à limiter ses
actions terroristes à la moitié nord du désert égyptien.
À ces mots les regards de Sophie et de Cyril se croisèrent. Ils se remémoraient en même
temps leur brève expérience d’otages avec l’inoubliable Abou Ibrahim quelques jours plus tôt
entre Al-Bahariya et Al-Farafra.
— Quoi qu’il en soit, je suis rapidement passé à autre chose, reprit Michel Grandjean,
puisque dès le 25 mai nous avons tous eu un seul et unique sujet en tête : le terrible accident
mortel du Cessna en plein désert.
— À ce propos, que pouvez-vous dire de ce crash ?

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— Que puis-je dire ? Nous avons tous été bouleversés par la perte de notre ami Albert
Mertens et du couple de passagers. Pour moi, la conséquence directe fut mon transfert, à la
place d’Albert, de la ligne du Sinaï à celle des oasis.
— Nous comprenons. Toutefois nous aimerions connaître votre avis sur les causes de
l’accident que certains ont qualifié de mystérieuses.
— Les causes ? L’expert les a données : panne de carburant.
— Est-ce aussi votre avis personnel ?
— Je n’ai pas eu accès à l’épave, je ne peux donc rien dire de plus. Cependant les autres
pilotes et moi sommes restés très circonspects sur les causes de cette panne d’essence.
— Pourquoi cela ?
— Écoutez ; aucun pilote professionnel ne décollerait d’où que ce soit sans s’être assuré
que ses réservoirs contiennent suffisamment de carburant pour le trajet prévu. Et surtout pas
Albert Mertens qui était tout sauf suicidaire. De plus, l’un d’entre nous a eu accès au
programme informatique qui enregistre toutes les quantités d’essence tirées à la pompe pour
chaque appareil. La veille au soir de ce vol-là il a relevé un approvisionnement de 190 litres.
Or cet avion peut en emporter en tout 206. Ce qui signifie, compte tenu du reliquat du vol
précédent, que les réservoirs étaient pleins. Comment se fait-il qu’après environ trois heures
de vol ils se soient retrouvés vides, sachant que ce Cessna consomme environ 30 litres à
l’heure ?
— Avez-vous une hypothèse qui éluciderait ce mystère ?
— Rien de sérieux.
— Mais encore ?
— Une fuite soudaine aurait pu se produire durant le vol. Peu probable sur un appareil
soigneusement entretenu et vérifié par les mécanos. Autre possibilité : un sabotage. Mais là,
on me reprochera de fantasmer à nouveau.
— Qu’est-ce qui vous fait imaginer un acte malveillant et criminel ?
— Rien de précis, une sorte d’intuition. Je trouve que l’expertise fut bien rapide et
qu’aucune enquête ne semble avoir été diligentée alors qu’il y avait trois victimes, toutes trois
de nationalité étrangère. Bizarre, non ?
Michel Grandjean fut interrompu par la sonnerie de son téléphone.
— On dirait que le réseau est rétabli. Excusez-moi, je dois répondre.
Il s’isola quelques minutes dans le couloir-vestibule puis revint la mine enjouée.
— C’était Osiris… Les nouvelles sont rassurantes. Le vent tend à faiblir et la tempête
remonte vers le nord. Selon les prévisions, les bourrasques devraient cesser en fin de nuit

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prochaine sur Dakhla. Toutefois il restera encore de fines particules de sable dans l’air en
altitude. Donc impossible de voler demain jeudi, le moteur n’apprécierait pas cette poussière
de sable. On ne peut pas non plus reporter mon retour au Caire à vendredi, car cette « queue »
de tempête risquerait de compliquer la fin du parcours. Je suis donc condamné à rester ici au
moins jusqu’à samedi matin. Enfin, il y a un bonus. Ce samedi sera le 24 avril, or le
lendemain dimanche 25, est jour férié, Fête de la Libération du Sinaï en 1982. Toute l’activité
du pays sera paralysée durant ce pont du vendredi au dimanche. Par conséquent je repartirai
d’ici le lundi 26. De vraies vacances !
— Cela semble en effet grandement vous réjouir, commenta Cyril.
— Vous savez, cette oasis me rappelle mon pays d’origine. Comme à La Réunion il y a
du soleil, il fait chaud mais pas trop, la bise agite les palmes, il ne manque que l’océan. Il y a
peut-être aussi un peu trop de sable…
— Aurons-nous le plaisir de vous compter parmi nous durant ces quatre prochains jours,
s’enquit Hana ?
— Je ne voudrais pas m’imposer, mais c’est un tel plaisir de discuter avec des
compatriotes.
*

Jeudi 22 avril

Elle avait veillé tard la nuit précédente. Très affairée à visionner les photos du coffret,
Sophie n’avait pas vu le temps passer. Elle avait vite appris à jongler avec les cartes mémoire,
les clés USB, l’ordinateur portable prêté par Hana et un disque dur externe sorti des réserves
de Rani Chakir. Une à une, elle avait affiché chaque image à l’écran. Pour conserver celles
qu’elle appréciait le plus, elle en avait fait aussitôt une copie sur le disque dur qu’elle pourrait
conserver, lui avait-on dit.
Pour les photos d’ordre professionnel, relatives aux travaux d’archéologie, elle n’avait
gardé que celles qui présentaient un caractère artistique, évident à ses yeux, dont la troublante
beauté parvenait à l’émouvoir. Pour celles qui concernaient la vie dans l’oasis, elle aurait
aimé toutes les sauvegarder tant elles témoignaient du quotidien des villageois avec le
réalisme d’un grand reportage et l’esthétisme d’une œuvre artistique. Elle avait seulement
éliminé les doublons.
Dès son réveil, ce jeudi matin, elle avait repris avec application sa sélection d’images.
Elle s’était bientôt retrouvée seule dans La Palme d’Or. Les quatre archéologues étaient partis

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en milieu de matinée vers le chantier de fouilles à Balat afin d’y constater les dégâts
occasionnés par la tempête et planifier les travaux nécessaires à leur réparation. Par chance, ce
site était par nature profondément enterré. Il avait donc suffi à l’équipe d’ouvriers chevronnés
travaillant en compagnie des archéologues d’obstruer avec des planches l’entrée du couloir
initial pour que les infiltrations de sable ne pénètrent pas au-delà d’un ou deux mètres.
Cyril de son côté, s’était empressé d’aller voir dans quelle condition se trouvait son
Cherokee. L’intérieur de l’habitacle n’avait pas été envahi. En revanche il avait fallu procéder
au nettoyage indispensable du moteur avant de le remettre en marche.
Même Michel Grandjean s’était infligé une corvée d’époussetage minutieux du moteur
de son avion. Bien que protégé dans son hangar en bois, il n’avait pas totalement échappé aux
fines particules de sable qui s’étaient infiltrées par les moindres interstices. Il savait ce
dessablage vital et ne voulait rien négliger.
Il avait été prévu que tout le monde se retrouve à l’heure du déjeuner. Cependant, avant
de quitter La Palme d’Or, Hana avait signifié à Yasmina qu’elle n’aurait pas à préparer de
repas. Elle aurait suffisamment de travail, avec les deux femmes de ménage, à effacer les
traces laissées par la tempête et à tenter de récupérer les volailles qui avaient survécu.
— Alors, vous allez tous faire ramadan, demanda-t-elle malicieusement ?
— Ne t’inquiète pas, Yasmina. C’est Monsieur Nkosi qui se charge de nous faire la
cuisine.
Yasmina fit une moue désapprobatrice en haussant les épaules.
Ce projet avait été élaboré la veille au soir à l’initiative de Andrew Nkosi qui se targuait
d’être le roi du barbecue. C’est pourquoi, en se rendant à Balat, il avait demandé une halte à
l’une des boucheries de Dakhla pour qu’on lui prépare des brochettes d’agneau et des koftas
de bœuf. Il les prendrait au retour. De même, il s’était ensuite arrêté à l’une de ces modestes
échoppes pompeusement baptisées Supermarket pour acquérir des aubergines, des poivrons,
des tomates et des oignons. Bien que cela n’ait pas été dans ses intentions, il ne résista pas à la
tentation de prendre également l’unique pack de six canettes de bière Heineken abandonné sur
une étagère. Petit bonus inattendu en plein village musulman.
Le barbecue de Andrew fut un succès aux allures de petite fête. Le soleil avait
pratiquement retrouvé son éclat habituel. Les dégâts de la tempête se limitaient à quelques
palmiers déracinés. Les frayeurs de la veille n’étaient déjà plus que l’objet de récits amusés.
Sophie s’apprêtait à reprendre sa consultation méthodique des photos prises par Antonio
Rossi lorsque retentit une sonnerie de téléphone. C’était celui de Cyril.
— Allo ! Ici Selim, vous vous souvenez de moi ? Le fils du chamelier d’Al-Farafra…

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— Oui, bien sûr Selim. Heureux de vous entendre, tout va bien ? Avez-vous souffert de
la tempête ?
— Oui, ça va. Je craignais que vous soyez déjà repartis pour Le Caire avec Mademoiselle
Sophie. C’est justement à propos des bourrasques de ces dernières heures que je vous appelle.
Le vent s’est éloigné vers le nord-est et nous n’avons pas subi d’importants dommages.
Cependant un Bédouin qui passait par là m’a signalé que les puissantes rafales de vent ont
presque totalement dégagé l’épave de l’avion ensablé. Il paraît qu’on peut en voir toute la
carlingue de la tête à la queue. J’envisage de m’y rendre demain. Si cela vous intéresse nous
pourrions y aller ensemble. Mademoiselle Sophie semblait tellement désemparée de n’avoir
entrevu qu’un petit morceau de l’empennage.
Mise au courant de l’information, Sophie n’hésita pas une seconde à donner son accord.
Rendez-vous fut pris pour le lendemain à midi à Farafra. Le pilote Michel Grandjean sollicita
la faveur de se joindre à l’expédition. Depuis le temps qu’il rêvait de voir cette épave.

Pour terminer la journée, Sophie remonta dans sa chambre en espérant terminer le


visionnage de l’ensemble des photos. Ce fut pour elle une agréable surprise d’ouvrir un fichier
contenant seulement quatre photos, toutes quatre inestimables à ses yeux.
L’une montrait un couple se tenant tendrement par la taille. La femme était sans conteste
Sofia, telle que Hana l’avait désignée sur le tirage papier sorti précédemment du coffret.
Sophie en déduisit que l’homme était Antonio, cheveu très court, collier de barbe et petite
moustache, il lui parut séduisant. Ainsi était son père. Qui avait pris cette photo ? Elle se plut
un instant à imaginer que c’était Yasmina plutôt qu’un autre des archéologues. Mais
qu’importe !
Les trois autres clichés concernaient Sofia avec un bébé dans les bras. Le cœur de Sophie
battait la chamade. Quel bébé si ce n’était elle-même ! Pour autant qu’elle pût en juger sur le
plus gros plan, il s’agissait d’un nouveau-né, scène d’une beauté pure et émouvante. Sofia,
rayonnante, tenait délicatement l’enfant dans ses bras. Les yeux du bébé étaient clos, ses
petites mains semblaient vouloir agripper quelque chose. Cet instant précieux de tendresse et
de connexion profonde entre une mère et son enfant avait été saisi par Antonio sans que
paraisse le moins du monde le drame intérieur qui dévastait la maman. Car il s’agissait
forcément de photos prises le jour où ils s’étaient rendus près de Zurich pour confier l’enfant
à des religieuses. Deux des photos en étaient les preuves incontestables. Sur l’une on
apercevait en arrière-plan une haute muraille dotée d’un imposant portail en bois. Sophie ne
pouvait s’y tromper, elle qui, deux ans plus tôt, s’était présentée devant cette entrée de

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l’abbaye de Blumdorf, sur les hauteurs de Zurich, à la recherche d’indices sur la piste de ses
parents biologiques. L’autre image venait confirmer la première en montrant, aux côtés de
Sofia et l’enfant, une religieuse souriante. Sophie reconnut sans hésiter Sœur Clémence qui
l’avait accueillie à l’époque. Son émotion était à son comble. De longues minutes elle resta
comme hypnotisée face au petit écran. Mille pensées se bousculaient dans son cerveau
malmené. Que serait-il advenu si Sofia et Antonio avaient survécu et qu’elle finisse par les
rencontrer ?
Une voix qu’elle ne reconnut pas immédiatement appelait à travers la porte.
— Sophie ! Tu m’entends ou tu dors ? Il est presque une heure du matin et la lumière de
ton appart est encore allumée… N’oublie pas que l’on doit pendre avant 8 heures la route
pour Farafra.
*

Vendredi 23 avril

Le trajet s’annonçait monotone. Tout au long des trois cents kilomètres il était difficile de
constater les changements provoqués par le vent de sable. Il était fort probable que telle dune
avait été rabotée, voire complètement déplacée, que telle autre avait grandi d’un ou deux
mètres, que certains rochers récemment invisibles étaient désormais à découvert alors que
d’autres se trouvaient ensevelis. Pour Sophie et Cyril cela ne modifiait en rien l’uniformité du
paysage désertique. Faute de points de repère précisément identifiables, ils ne voyaient guère
de différence avec le parcours aller du lundi précédent.
Michel Grandjean, en revanche, ne se lassait pas d’admirer ce panorama « à l’altitude
zéro », disait-il. Lorsque Cyril lui proposa de prendre le volant sur la seconde moitié de
l’étape, il se montra heureux comme un enfant de pouvoir « piloter sur le plancher des
dromadaires »…
Une heure avant d’arriver à Al-Farafra, Sophie déballa les sandwiches hawawshi que
Yasmina avait préparés avant leur départ. Ils ne s’arrêtèrent pas pour manger, car ils avaient
pris un peu de retard à cause de quelques « congères » de sable sur la route imposant de passer
au ralenti, en mode quatre roues motrices.
Selim les attendait devant la maison de son père. Ils abrégèrent les retrouvailles et prirent
aussitôt le chemin du lieu du crash. Sachant que les trois étrangers devraient refaire autant de
kilomètres pour rentrer à Dakhla, il proposa de prendre lui-même le volant de sa Jeep
Mitsubishi afin d’épargner au conducteur des heures de conduite supplémentaires.

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— En revanche, si vous avez conservé les coordonnées, j’accepterai volontiers que vous
allumiez l’application GPS de votre téléphone. Je crains que le piquet repère au bord de la
route se soit envolé avec la tempête.
En quittant l’asphalte, Selim dirigea sa Jeep droit vers le but désiré. Cependant il dut
effectuer quelques petits détours pour éviter d’escalader puis dévaler des dunes en travers du
chemin direct. Sophie, qui était aux aguets, fut la première à distinguer des rayons de lumière
réfléchis par du métal ou bien du verre.
— Là ! Tout droit ! Vous voyez ? Ce n’est pas le sable qui reflète ainsi le soleil. Je suis
sûre que c’est l’avion.
Elle avait raison. Deux minutes plus tard les quatre amis sautaient hors de la voiture pour
courir vers la carlingue désormais accessible, bien qu’en piteux état. Selim l’avait déjà vue
avec son père, peu après l’accident six ans plus tôt. Il lui sembla découvrir une épave dix fois
plus vieille, déformée et déjà rongée par le sable.
Le fuselage du petit avion était presque entièrement visible, à l’horizontale, légèrement
couché sur sa gauche. Au lendemain de l’accident, l’aile droite pendait jusqu’à toucher le sol
par son extrémité. Maintenant les rafales de vent l’avaient totalement rabattue sur le cockpit, à
la manière du bras qu’un blessé replierait pour se protéger le visage. L’aile gauche, également
malmenée par la tempête, en partie pliée en accordéon, restait à demi ensevelie derrière le
corps de l’avion. L’empennage arrière, qui fut longtemps la seule partie émergeant du sable,
était lui aussi étrangement déformé.
Cyril et Michel Grandjean commencèrent à prendre des photos avec leurs téléphones.
D’abord des vues d’ensemble, avant de toucher à quoi que ce soit. Puis des vues rapprochées
pour montrer certains détails.
Sophie était surexcitée. Elle s’employa de toutes ses forces à entrouvrir la portière
accessible de l’habitacle. Elle passa la tête pour jeter un coup d’œil à l’intérieur plongé dans
une pénombre mordorée. Mis à part le tableau de bord délabré, partiellement arraché et replié
sur le siège désarticulé du pilote, l’avant de la cabine était vide. La partie arrière, réservée aux
passagers, n’était plus qu’un monticule de sable d’où émargeaient des bouts de tubes
métalliques. Rien d’autre.
À peine déçue, Sophie se retira. Cette rapide inspection avait suffi à dissiper sa
frustration de n’avoir rien pu voir la première fois. Elle rejoignit Cyril qui aidait Michel
Grandjean à dégager le capot moteur tout bosselé. Le pilote voulait absolument examiner cet
engin semblable à celui qui équipait son propre appareil, dans l’espoir de comprendre les
causes de la panne d’essence.

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Selim, qui n’avait pas les mêmes motivations, effectuait des cercles de plus en plus larges
autour de l’épave. Il scrutait minutieusement le terrain. En digne fils de Bédouin, il savait que
le sol est parfois révélateur de précieux indices. Il examinait chaque rocher, petit ou gros, que
la tempête avait mis au jour. Il ne releva rien d’intéressant jusqu’à ce que, éloigné d’une
douzaine de mètres, son attention soit attirée par un bloc sombre en forme de petite pyramide
d’une dizaine de centimètres de côté. S’en approchant, il dégagea un peu de sable pour
constater qu’il s’agissait en réalité de l’un des coins d’une valise ensevelie. Il appela ses
compagnons.
— Venez voir ! Je crois avoir trouvé un bagage.
À l’exception de Michel Grandjean qui continuait son exploration mécanique, ils furent
bientôt tous les trois à genoux en train de désensabler ce qui se confirma être une solide valise
noire de bonnes dimensions.
Elle était entrouverte. La serrure en avait été arrachée, vraisemblablement par de violents
chocs répétés. Intrigués à l’extrême, ils s’efforcèrent de soulever le couvercle pour accéder au
contenu qu’ils étalèrent à même le sol. Ils dégagèrent, encore enveloppés d’un plastique de
protection, des fragments de poterie antique ainsi que trois objets d’environ trente centimètres
de long, en forme de ballots cylindriques recouverts de sable. Cyril prit des photos avant de
demander à Selim de déballer précautionneusement ces trois paquets sous l’œil incrédule de
Sophie.
Les trois objets étaient enveloppés dans plusieurs couches de film plastique à bulles
destiné à les protéger des chocs. Les deux premiers avaient manifestement été dépaquetés puis
grossièrement réemballés. Les deux garçons comprirent immédiatement de quoi il était
question : c’étaient deux vases canopes de l’Égypte pharaonique ! Ils les examinèrent avec
précaution et admiration. Probablement en céramique, ils avaient pour bouchons, l’un une tête
humaine et l’autre une tête de babouin. Le troisième paquet n’avait visiblement pas été
déballé du tout. Ils hésitèrent à l’ouvrir puis cédèrent à la trop forte tentation. C’était
également un vase canope similaire, celui-ci à tête de chacal… Les trois vases étaient
miraculeusement intacts et feraient très certainement le bonheur des archéologues à qui il fut
décidé de les rapporter.
Toutefois Cyril se souvint que les vases canopes allaient par série de quatre. Il en
manquait donc un. Il demanda à ses compagnons de l’aider à fouiller le sable. À genoux sous
le soleil de plomb ils passèrent au peigne fin une zone de près de quinze mètres de diamètre
sans rien trouver d’autre que des morceaux de roche sans intérêt. Épuisés, ils durent renoncer
et rejoignirent Michel Grandjean pour lui faire part de la fabuleuse trouvaille.

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Le pilote n’était pas en reste. À force de persévérance il avait lui aussi découvert quelque
chose d’extrêmement intéressant. Un dispositif ingénieux et discret avait été introduit parmi
les rouages du moteur. Un modeste mécanisme d’horlogerie était relié à un minuscule
bouchon qui avait vraisemblablement obstrué un petit trou à peine visible dans la durite
reliant les réservoirs d’essence au carburateur. On pouvait imaginer, sans grand risque
d’erreur, qu’à l’heure prévue par le mécanisme, le bouchon avait sauté et le carburant
commencé à se disperser en fin brouillard dans l’atmosphère. La preuve d’un sabotage était
incontestable !

Le chemin du retour s’effectua dans une ambiance détendue et même joyeuse. Le


déplacement n’avait pas été inutile, bien au contraire. Sophie avait hâte de montrer aux
archéologues les trois vases « ressuscités » et Michel Grandjean se sentait fier de rapporter en
photos la preuve qu’il y avait bien eu sabotage délibéré.
L’arrivée à La Palme d’Or connut une réelle effervescence, plutôt désordonnée. Tout le
monde parlait en même temps. Il fallut la voix autoritaire de Hana Kamel pour obtenir un
début de retour au calme.
— Mes amis, quels que soient les motifs de cette bruyante excitation, je suggère de nous
retrouver dans la grande salle et de laisser nos amis explorateurs relater leurs découvertes.
Il n’était pas dans les habitudes de Yasmina de préparer et servir le dîner du vendredi,
jour de repos. Elle fit exception ce soir-là, car elle avait demandé un congé du samedi et du
dimanche pour aller en famille profiter de la Fête de la Libération du Sinaï. Le couvert était
déjà mis pour les sept convives. Si bien qu’il fallut emprunter la table basse pour que Sophie,
Cyril et Michel Grandjean, puissent déposer chacun à leur tour, l’un des paquets contenant les
vases encore indiscernables avant déballage.
Quand Cyril commença à défaire le premier, un silence solennel s’imposa. Il ne dura que
quelques secondes, car à peine le vase fut-il dévoilé que Rani Chakir ne sut retenir une
exclamation.
— Mais c’est un des vases canopes disparus !
Ses collègues approuvèrent bruyamment. Cela ne faisait aucun doute à leurs yeux, tant
les caractéristiques en étaient particulières. Notamment le bouchon à tête du génie Amset.
Cyril raconta les circonstances de la trouvaille. Les deux autres vases dépaquetés, l’un à tête
de chacal, l’autre à tête de babouin, connurent le même succès et les mêmes commentaires.

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— Félicitations, les amis, dit Cezar Lupescu ! Nous désespérions de revoir un jour ces
vases millénaires. Même si le mystère demeure quant à leur découverte dans un tombeau où
ils n’auraient pas dû se trouver. À nous de poursuivre les recherches.
— D’accord et bravo, ajouta Andrew Nkosi. Mais n’avez-vous pas trouvé le quatrième
vase ?
— Hélas, tous nos efforts sont restés vains et nous avons tout lieu de penser qu’il a été
volé.
Cyril justifia cette déduction élaborée sur le chemin du retour avec Sophie et Michel
Grandjean. Premièrement, la valise contenant les vases avait été retrouvée hors de l’avion. Ce
qui imposait que quelqu’un l’en ait sortie et écartée. Quelqu’un qui devait avoir connaissance
du contenu et le convoitait. Ensuite, cette personne avait fracturé la serrure et commencé à
déballer un vase, puis un deuxième, mais les avait abandonnés sur place. Sans doute parce
qu’ils ne l’intéressaient pas. Il était fort probable que cet individu avait poursuivi le déballage.
Or, on avait trouvé un troisième vase non déballé, preuve qu’entre-temps le voleur avait
trouvé ce qu’il cherchait : le dernier vase. Et il l’avait emporté.
— Belle théorie, le félicita Hana. Je dois cependant noter qu’il manque des preuves
irréfutables pour valider votre hypothèse, Cyril. Il pourrait s’agir d’une autre histoire. Surtout,
on ne comprend pas très bien l’intérêt de voler un seul de ces vases.
— C’est vrai, renchérit Andrew Nkosi. La collection complète de quatre vases pourrait se
négocier très cher sur le marché parallèle. Mais le vase à tête de faucon tout seul ne présente
guère de valeur commerciale ou scientifique.
— Attendez Andrew, s’écria Cyril ! Voulez-vous répéter ?
— J’ai dit « aucune valeur commerciale ou scientifique… »
— Non, pas ça ! Le début de votre phrase, s’il vous plaît.
— « Le vase à tête de faucon tout seul… »
— Oui, c’est ça ! Accordez-moi un instant.
À nouveau un silence tendu s’installa dans la salle. On aurait pu entendre un moustique
voler. Les regards s’étaient concentrés sur Cyril qui gardait les yeux fermés pour mieux
réfléchir. Enfin il reprit la parole.
— Connaissez-vous Le Faucon Maltais ?
Seule Sophie osa rompre le silence en avouant son ignorance.
— Non ! Moi, je ne connais pas. C’est quoi ? Explique, Cyril !
— Il s’agit du premier film de John Huston avec Humphrey Bogart, sorti dans les années
quarante. C’est un film culte que j’ai vu à la cinémathèque de Paris quand j’étais étudiant. Le

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scénario est construit autour d’une bande de voyous prête à tout pour s’emparer d’une
mystérieuse statuette d’un faucon incrusté de bijoux disparu à Malte au XVIe siècle et d’une
valeur inestimable.
— Ce doit être passionnant, rétorqua Sophie sur un ton ironique. Mais pourquoi faire
étalage de ta science cinématographique en cet instant ?
— Ça me paraît évident ! Si l’on rapproche notre vase à tête de faucon du vol de
diamants en Belgique on obtient un trésor du même type que dans le film. On n’a plus besoin
des trois autres vases pour atteindre une valeur marchande justifiant largement la convoitise
d’individus malhonnêtes. Quitte à s’en prendre à l’avion le transportant. Est-ce que je délire ?
— À mon avis, ça se tient, admit Michel Grandjean. Car je n’ai pas eu le temps de vous
montrer quelques photos prises cet après-midi sur place. N’importe quel mécano peut y voir la
preuve indiscutable du sabotage de l’avion. Le petit mécanisme d’horlogerie que l’on
distingue près de la durite marron n’a rien à faire dans un moteur d’avion. Surtout s’il est
installé de manière à faire sauter ce mini-bouchon et à permettre au carburant de s’échapper
peu à peu.
La petite assemblée sembla se réveiller. D’abord quelques murmures, puis
progressivement des échanges désordonnés de points de vue aussi passionnés que divergents
jusqu’à ce que Hana sonne la fin de la récré.
— Mes amis, du calme, s’il vous plaît ! Je propose que nous dînions aussi calmement que
possible afin de laisser nos trois explorateurs se reposer après une telle journée. Puis nous
irons tous nous coucher. Nous avons besoin de bien assimiler toutes ces informations
cruciales et de réfléchir sereinement avant de retenir l’hypothèse la plus vraisemblable. Nous
nous retrouvons demain matin pour le petit-déjeuner. D’accord ?
*

Samedi 24 avril

Avant de descendre dans la salle commune, Sophie vint frapper à la porte de Cyril. Elle
souhaitait faire le point sans être influencée par les archéologues.
— Je pense que tu as raison, Cyril. Tout ce que l’on sait représente déjà une grande partie
des pièces du puzzle. Elles s’emboîtent parfaitement entre elles. Certes il manque encore
quelques pièces mais je ne crois pas que nous les découvrirons dans les oasis. Désormais nous
devons orienter nos recherches au Caire. Qu’en penses-tu ?

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— Je suis à la fois d’accord et surpris. J’ai toujours pensé que tu ne t’intéressais qu’à tes
parents biologiques. Tu as collecté suffisamment d’éléments, me semble-t-il, pour avoir une
idée précise de leur personnalité. L’histoire des vases et des diamants… C’est une autre
affaire. On dirait qu’en plus tu tiens à résoudre cette énigme-là.
— Évidemment que j’y tiens puisque c’est lié à la mort de mes parents. Je veux connaître
la vérité. Est-ce que tu me suivras ?
— OK ! Mais à deux conditions. La première c’est de ne pas jouer avec le feu. Si nos
investigations nous mènent à affronter des criminels il faudra savoir laisser tomber. La
seconde c’est de nous fixer une limite dans le temps. N’oublie pas que je suis censé rejoindre
le premier juillet l’agence Aperta Mundi où m’attend mon poste de traducteur interprète.
— Ça me va. Préparons-nous à repartir demain matin.
Ils rejoignirent la grande salle qui bruissait encore des mêmes débats passionnés et
interminables que la veille au soir.
*
À Héliopolis, Rami Khalil profitait d’autant mieux de ce jour de congé qu’il n’avait à se
soucier d’aucun problème professionnel. La tempête de sable, qui venait de passer très haut
dans le ciel, sans trop toucher la capitale, présentait encore suffisamment de risques en
altitude pour interdire tout trafic aérien. Aucun appareil d’Air Ramsès ne volerait avant lundi
matin. Le Boss pouvait siroter tranquillement un petit cocktail de sa composition au bord de
sa piscine privée. Son épouse vint interrompre sa sereine méditation.
— Rami ! C’est pour toi !
Après avoir lu le numéro qui s’affichait à l’écran, il prit le téléphone qu’elle lui tendait.
— Oui, j’écoute.
— Bonjour patron, c’est Osiris.
— Oui, j’ai vu que c’était toi. Tu travailles pendant les jours fériés maintenant ? Que se
passe-t-il ?
— Ne me charriez pas, patron. Vous m’avez dit de vous appeler n’importe quand s’il y
avait du nouveau.
— Et il y en a ?
— On peut dire ça. Je me suis fait une bonne copine de la cuisinière de La Palme d’Or.
Elle s’appelle Yasmina et fait tellement partie des meubles que personne ne se préoccupe de
sa présence n’importe où, n’importe quand. Si bien qu’elle est au courant de tout. Moyennant
quelques billets de 200 livres par jour elle accepte depuis jeudi de tout me rapporter.
— Bien joué ! Et alors ?

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— Alors, je pensais que je pourrais peut-être faire une note de frais. Ça fait déjà trois
jours et ça finit par me coûter cher.
— Je m’en fous de ta note de frais ! Tu n’as qu’à l’envoyer. Ya Gazma ! Mais dis-moi ce
que la cuisinière t’a raconté qui justifie de me déranger.
— Oui, patron, vous avez raison. Voilà, elle dit qu’hier les deux jeunes sont retournés à
Al-Farafra pour revoir l’épave de l’avion dégagée par la tempête. Ils étaient accompagnés par
Grandjean, vous savez notre pilote provisoirement bloqué là-bas.
— De quoi se mêle-t-il, celui-là ?
— J’en sais rien. Il paraît qu’au retour il a dit que l’avion portait des traces de sabotage.
Vous y comprenez quelque chose, vous, patron ?
— T’inquiète ! Et les autres, qu’ont-ils dit ?
— Ben, là encore y-a de quoi s’y perdre, patron. Ils ont rapporté des antiquités que les
archéologues auraient déclarées sans valeur par ce qu’il manque un truc en forme de vautour,
ou quelque chose comme ça, Yasmina n’a pas bien compris non plus.
— Je vois. Ça ne sent pas très bon tout ça. Rien d’autre ?
— Non, sauf que ce matin, juste avant de vous appeler, Yasmina est passée me dire que
les jeunes doivent repartir dès demain. Qu’est-ce que je dois faire maintenant ?
— Plus rien, Osiris. Occupe-toi seulement de ton boulot de chef d’escale. Le trafic doit
reprendre lundi. Assure-toi que Grandjean rentre bien au Caire.
*
Les discussions entre les archéologues et leurs invités se prolongèrent tout l’après-midi
dans une sympathique confusion. On débattait passionnément de la valeur des arguments de
Cyril concernant le vase disparu et la corrélation avec les diamants volés à Anvers. Palabres
interminables et pas toujours rationnelles, à se demander s’il s’agissait bien de controverses
entre scientifiques. Par ailleurs la nouvelle du tout proche départ de Sophie et Cyril venait
mêler des paramètres d’ordre affectif à ces échanges. Ils n’étaient là que depuis une petite
semaine et pourtant des liens de cordiale amitié s’étaient noués par-delà les générations et les
activités de chacun. Pour les uns comme pour les autres ces journées resteraient une sorte de
brève parenthèse dans le déroulement de leur propre vie. Les archéologues allaient reprendre
leurs fouilles méthodiques. Sophie allait aborder un nouveau chapitre de sa quête initiatique.
Cezar Lupescu sortit d’on ne sait où deux bouteilles de champagne…
*

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Dimanche 25 avril

Durant ce long trajet jusqu’au Caire, aussi fastidieux qu’interminable, Sophie et Cyril
eurent tout loisir de peaufiner leur plan. Toute l’affaire semblait tourner autour de la
compagnie Air Ramsès et son personnel. Il leur parut logique de commencer par en rencontrer
le principal responsable. Michel Grandjean, le pilote, leur avait expliqué comment le joindre à
coup sûr à son bureau proche des pistes de l’aéroport du Caire. Cyril lista mentalement les
questions à poser et celles à éviter. Il espérait obtenir les pièces manquantes du puzzle
ébauché à Dakhla. Sophie l’encouragea à plaider le faux pour connaître le vrai.
Ils ne furent interrompus dans cette minutieuse préparation que par les contrôles de
sécurité de trois check-points militaires. RAS.
Partis de Dakhla à 6 heures du matin, ils abordèrent la banlieue du Caire peu après
19 heures. Comme ils en étaient convenus ils se rendirent directement au petit appartement
que Cyril occupait provisoirement, au-dessus du logement de son père dans le quartier de
Zamalek sur l’île de Gezira.
*

Lundi 26 avril

— Bonjour Monsieur Khalil, merci de nous recevoir.


Cyril s’exprimait en arabe, le Boos d’Air Ramsès répondit en français.
— Soyez les bienvenus. Que puis-je pour vous ?
— Je crois que notre conversation sera grandement facilitée puisque vous parlez si bien
notre langue. Nous vous en remercions.
— Je manque de pratique, toutefois je me souviens encore un peu des leçons au grand
lycée franco-libanais de Beyrouth.
— J’aimerais parler l’arabe aussi bien que vous le français.
Sophie ne s’était toujours pas habituée aux longues formules de politesse des salutations
dans le monde arabe. Elle s’enhardit à y couper court en abordant d’elle-même le vif du sujet.
— Nous nous permettons de vous déranger, Monsieur Khalil, parce que je suis à la
recherche de toute information concernant mes parents biologiques disparus à bord d’un de
vos avions il y a quelques années. Monsieur et Madame Rossi, ça vous dit quelque chose ?
— Bien sûr… Ce fut un épouvantable drame. Permettez-moi, avec cet important mais
involontaire retard, de vous présenter mes condoléances attristées.

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— Merci beaucoup. Voyez-vous, j’aimerais savoir si, en empruntant votre compagnie, ils
avaient conscience d’être complices d’un trafic de drogue ?
Rami Khalil comprit qu’il était inutile de nier sur ce point.
— Difficile à dire… Air Ramsès n’a jamais communiqué à ce sujet avec ses passagers,
vous vous en doutez. Mais vos parents étaient également des résidents de l’oasis d’Al-Dakhla.
Or, là-bas, tout le monde était au courant de ce que vous nommez trafic et qui n’était que la
fourniture de substance indispensable à la sécurité des villageois. Puisque vous abordez
directement le sujet, ça signifie que vous l’avez appris vous aussi, n’est-ce pas ? Il n’est donc
pas impossible que vos parents aient été au courant indirectement. Cependant j’insiste sur le
fait que cet approvisionnement n’était pas vécu comme un délit puisqu’il protégeait toute une
population contre les terribles exactions des groupes jihadistes. De ce fait on ne saurait parler
de complicité.
— C’est une manière de voir, trancha Cyril d’un ton sec. Et qu’en est-il des diamants ?
Cette fois, Rami Khalil tenta de nier.
— Quels diamants ?
— Ne nous prenez pas pour des imbéciles. Nous sommes également au courant, du
moins en grande partie.
— Je ne vois toujours pas de quoi vous parlez.
— Alors je vais être plus précis. Quelques jours avant le crash de votre Cessna, il y eut
un très important vol de diamants à Anvers alors que vous étiez sur place et êtes brusquement
rentré au Caire.
— Ça vous suffit pour m’accuser de ce vol ? Attention à ce que vous dites, jeune homme.
— Non, je précise simplement des faits avérés. De plus votre chef d’escale à Dakhla,
Monsieur Nabil Sayed, alias Osiris, avait laissé entendre peu auparavant qu’il allait pérenniser
l’accord de paix avec les terroristes grâce à la livraison d’un lot exceptionnel de pierres
précieuses. Enfin, la liaison « humanitaire » par Air Ramsès entre Le Caire et Dakhla était de
notoriété publique.
— Ce ne sont pas des preuves. De simples allégations fantaisistes nées de votre
imagination juvénile.
— Ne croyez pas cela, Monsieur Khalil. Nous ne plaisantons pas. Nous détenons, en lieu
sûr, des preuves irrécusables. Nous verrons bien ce qu’en pensera Interpol.
À ce nom, les traits du visage du Boss se contractèrent légèrement. Les autorités
égyptiennes, administratives ou policières, il en faisait son affaire depuis toujours. Mais
Interpol, ça risquait d’être beaucoup plus ennuyeux. Il décida de changer de stratégie.

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— Je comprends que certains éléments objectifs vous aient conduits à une conclusion
erronée. La vérité n’est pas ce que vous croyez.
— Alors dites-la nous, s’exclama Sophie ! C’est tout ce qui nous intéresse. Nous sommes
à la seule recherche de la vérité. De son côté Interpol est à la recherche des diamants. À qui
préférez-vous vous confier ?
— Je ne sais trop par où commencer…
— Je vais vous poser des questions, dit Cyril. Vous répondrez par oui ou par non, ça
permettra d’avancer rapidement.
— Essayons.
— Pour commencer, avez-vous volé les diamants, ou participé à leur vol en Belgique ?
— Non.
— Êtes-vous entré en leur possession, d’une manière ou d’une autre ?
— Ce n’est pas impossible…
— Je prends ça pour un oui. D’accord ? Les avez-vous réexpédiés vers Dakhla ?
— On peut dire oui.
— Y sont-ils parvenus ?
— Non.
— Comment ça ? Que sont-ils devenus ?
— Je l’ignore totalement.
— Allons, Monsieur Khalil, nous étions sur la bonne voie. Il faut trouver mieux que ça
comme réponse.
— Sur ce que j’ai de plus cher au monde, je n’en sais absolument rien. Mais vous voulez
quoi, au juste ? On pourrait peut-être envisager un arrangement, non ?
— Je vois… Vous avez donc de quoi négocier, dirait-on. Ce qui nous intéresse, surtout
Mademoiselle Legrand, je vous le répète, c’est de connaître la vérité autour de l’accident qui a
coûté la vie à ses parents.
— Exactement, surenchérit Sophie. Pour ça, je crois qu’il faut changer de méthode,
Cyril. Arrête ton interrogatoire. C’est Monsieur Khalil lui-même qui va spontanément tout
nous raconter en détail et sans omission. N’est-ce pas ?
— Et si je ne me souviens pas de tout ?
— Ce sera à Interpol de vous aider.
Plusieurs minutes de silence introspectif prouvaient l’embarras du Boss. Il hésitait à tout
révéler. D’après les rapports de ses « envoyés spéciaux », aussi bien à Al-Farafra qu’à Al-
Dakhla, il savait que ses deux interlocuteurs avaient recueilli beaucoup d’informations sur

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place. Ils ne bluffaient pas en affirmant détenir des preuves. Il valait mieux ne pas mentir
davantage. Il se décida.
— Commençons à partir du moment où les diamants sont arrivés au Caire.
— Il serait pourtant intéressant de savoir comment ils y sont parvenus.
— Je préférerais ne pas impliquer des gens assez redoutables. Ça ne change rien pour ce
qui vous importe.
— Nous vous écoutons. Yalla !
— Il était prévu d’envoyer rapidement les pierres à Dakhla, aussi j’ai confié à mon chef
mécanicien, Samir Mansour, le soin de s’occuper de la logistique comme d’habitude. Il a très
vite réagi, comme s’il avait déjà son idée préconçue. Il dit qu’envoyer le trésor dans le Sud
n’était peut-être pas la meilleure solution. Depuis quelque temps les forces armées régulières
égyptiennes infligeaient de lourds revers aux terroristes venus du Soudan. Rien ne prouvait
qu’ils soient encore en mesure d’honorer leur partie du contrat. Et même s’ils y parvenaient ce
serait aux conditions financières initialement négociées par Nabil Sayed. C’est-à-dire avec un
très mince bénéfice pour nous. Samir estimait que nous ferions mieux de garder le magot près
de nous, le temps que l’enquête policière s’essouffle. Ensuite nous pourrions le négocier bien
plus avantageusement sur le marché indien.
— On dirait que les compétences de ce Monsieur Mansour s’étendent bien au-delà de la
mécanique !
— Il m’a toujours été fidèle et je n’ai pas écarté sa proposition. D’autant que, selon les
informations relayées par la presse, les jihadistes étaient effectivement repoussés au Soudan et
tentaient de remonter vers le nord du désert en passant par la Libye. Les habitants de Dakhla
n’avaient donc plus à craindre leurs incursions et le deal initial n’avait plus la même portée.
J’adhérais à l’idée de conserver les diamants. Toutefois j’ai fait part à Mansour du risque : si
nous ne procédions pas à l’expédition prévue, nous serions les premiers soupçonnés. Il avait
réponse à tout.
— Vous avez raison, Monsieur, estima Sophie. Ce n’était pas de l’improvisation de sa
part. Qu’avait-il imaginé ?
— Selon lui, nous devions « faire semblant » d’envoyer le trésor sur le prochain avion
partant pour les oasis.
— Je ne comprends plus, dit Sophie.
— Attendez la suite, s’il vous plaît. Le plan de Samir était sophistiqué mais très
astucieux. Il ferait en sorte que l’avion soit contraint de se poser à mi-chemin dans le désert
où l’on irait furtivement récupérer le colis.

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— Plus facile à dire qu’à faire, non ?
— Détrompez-vous, c’est exactement ce que nous avons fait. Voici comment.
La veille du départ de l’avion, Samir s’était enfermé tôt le matin dans notre local réservé aux
bagages en partance. Il y avait une valise contenait quelques antiquités renvoyées aux
archéologues de Dakhla, dont quatre vases canopes. Samir choisit celui du génie Kébehsénouf
à tête de faucon pour le vider de ses restes d’intestins desséchés et les remplacer par les
diamants.
Cyril échangea avec Sophie un regard entendu, le film de John Huston les avait bien
aidés… Le Boss continuait son récit.
— Dans l’après-midi Samir chargea cette valise avec d’autres colis sur le chariot destiné
à l’avion. Il fit le plein de carburant et installa sous le capot moteur un ingénieux dispositif de
son invention. Cela devait provoquer une fuite de carburant obligeant le pilote à se poser à mi-
parcours.
— Et le pilote n’a rien vu ?
— Albert Mertens avait une confiance totale en Samir Mansour. Ils travaillaient
ensemble depuis des années sans le moindre incident.
— Que s’est-il passé ensuite ?
— Le mardi 25 mai, l’avion a décollé à 8 heures du matin avec à son bord Monsieur et
Madame Rossi. Samir et moi avons pu suivre, sur l’application GPS, la progression du Cessna
équipé d’une balise. Lorsque le point rouge désignant l’avion s’immobilisa durablement nous
avons compris qu’il s’était posé. Il était temps d’en téléphoner les coordonnées précises à
Osman Mansour, l’un des deux frères de Samir, qu’il avait pris soin d’envoyer la veille à Al-
Farafra. C’était le village le plus proche du lieu envisagé pour l’atterrissage forcé.
Osman est arrivé sur place dans l’heure qui suivit mais n’a pas pu respecter entièrement les
consignes que lui avait données son frère. Vous savez, il arrive dans la vie que tout ne se
passe pas exactement comme on imaginait…
— Merci pour cette petite remarque philosophique, Monsieur Khalil. Pouvez-vous vous
en tenir aux faits ?
— J’y arrive. Il était prévu que le Cessna se pose en urgence mais sans grand dommage
sur le sol sablonneux et plat. Malheureusement Osman nous apprit que l’avion avait touché le
sol rocheux en de mauvaises conditions. Il n’avait pas atterri mais s’était très violemment
écrasé et les occupants étaient tous décédés.
— Quelle horreur, laissa échapper Sophie ! Comme si elle apprenait pour la première fois
le triste sort de ses parents.

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— Osman devait se faire passer pour le premier élément d’une colonne de secours en
approche. Sous le soleil implacable, il devait leur porter assistance en proposant l’eau de sa
gourde auparavant additionnée d’un puissant somnifère. Il n’eut pas besoin de ce subterfuge
pour chercher en toute quiétude la valise noire contenant les vases. Il nous dit, par téléphone,
avoir dû fracturer la serrure pour dégager les vases soigneusement enveloppés. Il trouva celui
à tête de faucon, l’emporta à son 4x4 immobilisé près de là et nous signala reprendre aussitôt
la route du Caire. Il devait arriver entre 20 et 21 heures. Nous ne l’avons jamais revu ! Pas
plus que les diamants, évidemment.
Sophie et Cyril restèrent muets de stupeur. Ils ne s’attendaient pas à cette conclusion que
le Boss répéta en jurant que c’était la réalité.
— Et croyez-moi, j’ai fait effectuer toutes les recherches possibles sans le moindre
résultat, sans la moindre piste.
— Osman vous aurait-il doublé ? Il se serait enfui avec le butin ?
— Je n’y crois pas. C’était quelqu’un de loyal. Les trois frères Mansour étaient très liés.
Osman n’aurait jamais trompé ses aînés, pas plus qu’il n’aurait abandonné sa femme et ses
cinq enfants. Il n’a jamais donné signe de vie. Nous n’avons pas plus de trace de sa voiture.
— Depuis six ans ?
— Hélas, c’est ainsi… Vous en savez désormais autant que moi. Êtes-vous satisfaite,
Mademoiselle ?
— Vous avez fait le bon choix en nous rapportant le détail des événements tels que vous
les avez vécus. Cependant il y a des zones d’ombre, des faits restent inconnus que je souhaite
découvrir.
— Avez-vous l’intention de rapporter tout ça à Interpol ?
— Nous n’avons aucun rôle de justicier à assumer, répondit Cyril. Nous n’utiliserons pas
vos confidences contre vous. Vous avez ma parole. Cependant nous voudrions entendre votre
chef mécanicien, Samir Mansour, l’aîné des trois frères, qui a joué un rôle important dans
l’histoire.
— Je peux lui demander de nous rejoindre, il ne doit pas être très loin.
— Non, il est préférable de le rencontrer sur son lieu de travail habituel. Dites-nous
comment nous y rendre.

Une demi-heure plus tard, Samir Mansour accueillait Sophie et Cyril en finissant de
nettoyer ses mains pleines de graisse. Peu auparavant il avait reçu un coup de fil du Boss

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l’avertissant de la visite et lui conseillant de dire la vérité, comme lui-même venait de faire,
afin d’écarter de fâcheuses conséquences.
Son récit conféra un surplus de crédibilité à celui du Boss, car il cita exactement les
mêmes faits, lieux et dates, quitte à employer ses mots à lui. Il devint évident, pour Sophie
comme pour Cyril, que Rami Khalil avait dit vrai. L’audition de Samir ne fut pas simplement
une confirmation, elle apporta quelques éléments supplémentaires donnant plus de réalisme
encore aux détails du récit.
Ainsi Samir fournit des précisions sur la manière dont il avait choisi le vase à tête de
faucon. C’était celui des quatre qui semblait le plus pansu, donc le mieux susceptible
d’accueillir l’ensemble des diamants. Il compléta jusqu’à hauteur du bouchon avec des
lambeaux de tissu-éponge.
Il donna encore des détails précis sur la confection de ce qu’il nomma « la machine
infernale », c’est-à-dire le mécanisme d’horlogerie destiné à faire sauter le tampon obstruant
provisoirement la durite de carburant. Il s’était basé sur un tutoriel trouvé sur Internet et
précisa qu’il avait peiné à calculer la dimension précise du trou nécessaire à une vidange
complète, mais lente, des deux réservoirs.
Samir rapporta encore comment il avait convaincu son petit frère Osman de participer à
l’opération de récupération. Il lui avait conseillé de partir avec l’un des trois pick-up de son
entreprise ; en cas de nécessité il pourrait toujours prétendre être en mission de dépannage
d’un quelconque climatiseur. Enfin, il lui avait procuré un téléphone satellitaire.
Il exprima des regrets, apparemment sincères, de n’avoir pu provoquer un atterrissage
sans dommages dans le désert. La mort du pilote Albert Mertens et des deux passagers le
hantait depuis lors, confia-t-il.
Cyril demanda quelques précisions sur les relations entre les trois frères Mansour. Il se
confirma que Samir, en tant qu’aîné, était le chef de clan. Célibataire de 43 ans, mécanicien
expérimenté il se consacrait entièrement et exclusivement à son métier. Son dévouement
semblait sans faille envers son patron.
Venait ensuite Habib, de trois ans plus jeune, divorcé, pas très bien dans sa peau, ayant
du mal à trouver sa voie, passant d’un petit boulot à un autre. Pas très fiable bien que sérieux
et de bonne volonté. Il ne s’était pas montré très brillant lorsque Samir lui avait confié une
mission de surveillance des deux Français à Farafra.
Ce chapitre de l’histoire n’avait pas été évoqué par le Boss. Cyril estima que c’était sans
doute secondaire mais cela confirmait que Sophie et lui avaient fait l’objet d’un espionnage

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assidu depuis leur départ du Caire. Preuve que leur démarche s’avérait gênante pour
quelqu’un.
On trouvait enfin Osman, le plus jeune frère Mansour, aussi réfléchi que l’aîné,
courageux et travailleur. À la tête depuis peu d’une prospère petite entreprise d’installation et
dépannage de climatiseurs. Il était marié et père de cinq enfants. On l’avait mis à contribution
pour aller récupérer les diamants parce qu’il était solide et efficace, qu’il ne commettrait pas
d’erreur. Il avait accepté par solidarité avec ses frères et dans la perspective de toucher, à
terme, une prime substantielle.
Le chef mécanicien n’avait rien d’autre à signaler, si ce n’est son incompréhension totale
de la disparation de Osman. Lui non plus ne voulait pas croire à une trahison de son jeune
frère.

En sa qualité d’attaché culturel, Pierre Bertelin, le père de Cyril, bénéficiait d’un superbe
logement de fonction au bord du Nil sur l’île de Gezira. C’était un immeuble de trois étages
de style Art déco avec jardin arboré. Le dernier étage avait été aménagé en quatre studios
indépendants réservés à certains hôtes officiels de passage au Caire. En cette période de
moindre fréquentation, Cyril avait pu bénéficier de l’une de ces chambres pour la durée de ses
vacances au Caire. Sophie accepta la proposition d’occuper un autre studio pendant quelques
jours.
— Ça me rappelle la disposition adoptée à La Palme d’Or, remarqua-t-elle en remerciant
l’attaché culturel.
Le dîner autour de la table familiale s’était prolongé jusqu’à une heure avancée.
Monsieur et Madame Bertelin avaient souhaité entendre le récit détaillé des dix derniers jours.
Ils félicitèrent les deux jeunes gens d’avoir si rapidement obtenu les précisions recherchées.
Avec toutefois un soupçon de réprobation du père de Cyril pour avoir parfois flirté avec la
légalité.
— Officiellement, je n’aurais jamais pu me comporter comme vous. Notamment en ce
qui concerne la sorte d’amnistie que vous accordez généreusement aux gens d’Air Ramsès en
échange des informations délivrées. De plus, faute de les dénoncer vous faites de la rétention
d’informations, vous pourriez être considérés par les enquêteurs de la police comme des
complices. Y avez-vous songé ?
— N’exagérons rien, papa, répondit Cyril. D’ailleurs nous n’avons pas dit notre dernier
mot, n’est-ce pas Sophie ?

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— Absolument. En considérant ce que nous venons d’apprendre aujourd’hui à Air
Ramsès, nous ne pouvons nous arrêter là. Nous devons savoir ce que sont devenus Osman
Mansour et les bijoux. Cela reste intimement lié à la mort de mes parents.
Pierre Bertelin remarqua combien le ton de Sophie avait changé depuis leur premier
entretien. Elle ne disait plus, timidement, « nous aimerions savoir… », Mais, avec assurance,
« nous devons savoir… »
Il finit par se prendre au jeu et, sous le regard stupéfait de son épouse, examina avec les
jeunes quelles possibilités se présentaient pour aller de l’avant. Si l’on retenait un instant
l’hypothèse d’une trahison de Osman s’enfuyant avec les diamants, on ne pouvait rien faire
d’autre qu’attendre, estima-t-il. Il finirait par se faire prendre faute de disposer des puissantes
relations criminelles indispensables pour négocier impunément le troc d’un tel trésor. Ses
propres frères n’y croyaient pas. Pierre Bertelin non plus.
Sophie penchait davantage pour un enlèvement, sur la route du retour au Caire, par des
terroristes comparables à ceux de l’inénarrable Abou Ibrahim. Informés par on ne sait quelle
mystérieuse prémonition, ou plus simplement servis par un hasard providentiel, ils auraient
intercepté le véhicule de Osman sans connaître la valeur de son chargement. Initialement, ils
n’auraient vu que l’opportunité de prendre un otage et se procurer un véhicule. Dans ce cas il
ne se serait pas écoulé longtemps avant qu’ils découvrent les diamants. Dès lors ils n’auraient
pu envisager de libérer Osman, avec ou sans rançon. De ce fait, ils se seraient désignés
comme les nouveaux receleurs des pierres précieuses.
— Cette version reste plausible, conclut Sophie. Mais nous ne pourrions jamais savoir
précisément où seraient passés diamants. En revanche nous pourrions trop bien imaginer le
funeste sort qu’ils auraient réservé à un otage encombrant et sans valeur.
— Quoi d’autre, soupira Cyril !
— Puis-je avancer une petite idée, demanda Pierre Bertelin ?
— Nous t’écoutons, papa.
— Au lieu d’être arrêté par des bandits, imaginons que Osman l’ait été par la police.
— La police ! Pour quelle raison ?
— Qu’importe. Excès de vitesse… Défaut d’éclairage… Comportement dangereux… Ou
même sans raison. Ce ne serait pas le premier contrôle routier se transformant en arrestation
arbitraire. Vous n’imaginez pas le nombre ahurissant d’Égyptiens qui croupissent en prison
dans l’attente d’un jugement, sans cesse repoussé. Bien souvent ils ne connaissent même pas
le motif de leur inculpation, ils ne peuvent communiquer ni avec leurs proches, ni avec un
avocat.

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— C’est à peine croyable ! Mais cela ne peut certainement pas durer des années, objecta
Sophie.
— Détrompez-vous, chère Sophie. Des témoignages ont été rendus publics selon lesquels
des détenus, aussi bien de droit commun que politiques, connaissent des situations inhumaines
aussi bien sur le plan physique que psychologique. Des prisonniers ont déclaré être « en train
de mourir », dénonçant de mauvaises conditions de vie, le manque de soins de santé, une
nourriture inadéquate, l’absence de vêtements chauds et la propagation de maladies dans la
population carcérale. Parmi les actes de représailles infligés figurent la détention prolongée à
l’isolement sans durée définie, dans des conditions délétères, pendant plus de 22 voire
23 heures par jour, la privation de visites de la famille pendant des périodes pouvant aller
jusqu’à plusieurs années. Il arrive même que des familles ne soient jamais averties de
l’incarcération d’un de leurs proches. Vous voyez, ce pourrait être le cas de Osman.
— Je te réponds ce que l’on m’a souvent objecté : ce ne sont que des supputations sans
aucune preuve irrécusable.
— Je suis d’accord, mon fils. Je n’ai pas mieux à proposer, désolé.
— Pas si vite, reprit Sophie ! Tant que l’on n’a pas démontré irréfutablement que cette
situation est absolument impossible, je crois que nous devons l’étudier avec soin.
— Tu ne lâches pas facilement, observa Cyril. Comment imagines-tu poursuivre ?
— Je n’en sais rien. Pour l’instant…
— Moi, j’ai une idée, reprit Pierre Bertelin. Pour que vous compreniez bien, je dois
d’abord vous rapporter une anecdote vieille de deux ans. Le fils du chef de cabinet du ministre
de l’Intérieur égyptien était en vacances à Paris avec d’autres étudiants. Lors d’une soirée un
peu trop festive ils se sont laissé entraîner par de jeunes délinquants français soucieux de
provoquer des troubles sur la voie publique. Rien de très grave mais suffisamment pour être
interpellés par la police et placés en garde à vue. Le père apprit la nouvelle avec consternation
et me pria amicalement de « voir ce qu’on pouvait faire » pour éviter toute conséquence
préjudiciable. Nous nous connaissions depuis longtemps, nous résidions dans la même
avenue, nos épouses participaient ensemble à des œuvres caritatives ou culturelles. Je ne
pouvais refuser une discrète intervention « diplomatique » pour faire relâcher sans suites le
jeune imprudent. Depuis ce jour-là, le chef de cabinet répète à la moindre occasion qu’il me
doit un fier service. Le moment est peut-être venu qu’il se libère de cette petite dette morale.
Qu’en dites-vous ?
— Mais, papa, je croyais qu’en aucun cas tu ne pouvais intervenir personnellement dans
la démarche privée poursuivie par Sophie.

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— Exact. En aucun cas je ne saurais mêler l’ambassade à tout ça. Je parle seulement de
relation d’homme à homme, entre personnes de bonne volonté qui savent se rendre de petits
services amicaux. Je suis sûr que vous percevez la nuance, n’est-ce pas ?
— Et ce serait quoi, ce petit service ?
— Oh, presque rien. Je lui ferais part de ma grande curiosité de savoir si un certain
Osman Mansour se trouve quelque part dans un des établissements pénitentiaires dont il a la
haute responsabilité. Il dispose forcément des moyens de savoir.
— Merci beaucoup, Monsieur, s’écria Sophie. Mais je crains que votre proposition vous
oblige à m’héberger encore quelques jours dans l’attente des suites éventuelles.
— Avec le plus grand plaisir.
*

Jeudi 29 avril

Sophie ne parvenait pas à maîtriser son impatience depuis son retour au Caire et la
décision du père de Cyril d’essayer de découvrir qu’était devenu Osman Mansour.
Dès le mardi matin, le haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur égyptien avait
promis de tout faire pour satisfaire son « vieil ami français ». Cependant il n’avait pas manqué
de rappeler combien les délais de traitement des demandes administratives pouvaient parfois
être longs, ce qui pouvait entraîner des retards et des frustrations pour les demandeurs.
Monsieur Bertelin avait souligné qu’il souhaitait seulement savoir si le jeune frère Mansour
était ou non en prison. Était-ce trop demander ?
La réponse de l’Égyptien, toute en diplomatie, n’avait pas laissé augurer une solution
rapide.
— Très cher ami, malgré notre bureaucratie complexe et des procédures rigides pouvant
nécessiter plusieurs étapes, vous pouvez compter sur ma totale détermination à vous satisfaire.
Des réformes visant à améliorer l’efficacité et la transparence de notre administration sont en
cours. Soyez assuré que la numérisation des services et la simplification des procédures
permettent de gagner du temps. Je vous rappelle dès que possible.
Pierre Bertelin avait tenté de rassurer Sophie et Cyril qui affichaient une moue dubitative.
— Nous savons depuis toujours que le manque d’efficacité dans la gestion des
ressources, les retards dans la prise de décision ainsi que l’insuffisante coordination entre les
différents services ne plaident pas en faveur d’une efficacité remarquable de l’administration
égyptienne moderne, fut-elle pénitentiaire. Cependant notre interlocuteur a la réputation d’être

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un homme fort et respecté, c’est-à-dire craint, qu’il vaut mieux satisfaire sans discuter.
Espérons une réponse sous quelques jours plutôt que quelques semaines…
Sophie s’en était trouvée à peine rassérénée. Cyril savait, en outre, que son père avait
volontairement omis de mentionner l’éternel bakchich. Cet indispensable facilitateur devait
être utilisé avec tact, car proposé trop tôt il pouvait s’avérer offensant et devenir
contreproductif.
Patienter sereinement ne faisait pas partie des qualités premières de Sophie, ni de Cyril. Il
leur fallait désormais gérer de longues heures de désœuvrement en opposition complète avec
leur intense activité de la semaine précédente.
Cyril avait choisi de passer le maximum de temps auprès de ses parents et de réviser ses
acquis techniques en langue arabe avant sa prochaine prise de fonctions.
Sophie avait décidé de meubler son farniente par quelques visites culturelles. Sur les
conseils de Cyril elle avait consacré son mardi à une excursion jusqu’à Louxor. Aller-retour
en avion et découverte rapide des célèbres vestiges du monde antique. Le mercredi l’avait
menée à Alexandrie lors d’une excursion privée au départ du Caire. Au programme : la
citadelle de Qaitbay, un théâtre romain, des catacombes taillées dans le roc et la très moderne
Bibliotheca Alexandrina, puis déjeuner dans un restaurant local.
En attente de nouvelles du chef de cabinet elle hésitait à s’éloigner de la capitale en ce
jeudi. Elle se contenta d’une petite croisière en felouque sur le Nil avant de rejoindre Cyril
dans le bureau de son père, à l’ambassade.
Il venait de recevoir une réponse téléphonique. Le haut fonctionnaire avait obtenu de ses
services une liste de douze personnes répondant au nom de Osman Mansour et séjournant
dans l’une ou l’autre des geôles égyptiennes. Neuf d’entre elles ne pouvaient convenir, car
âgées de moins de trente ans ou de plus de quarante. Parmi les trois dont l’âge se situait dans
le bon créneau, on notait un garçon de 38 ans, accusé de meurtre à Fayoum cinq ans plus tôt et
condamné à mort par pendaison, en attente de sa prochaine exécution. Ce ne pouvait être lui.
Pas plus que celui, âgé de 33 ans, inculpé d’avoir commis un vol dans un entrepôt il y
avait trois ans, qui était en attente de son jugement plusieurs fois repoussé.
Enfin, un dernier Osman Mansour, 36 ans, artisan au Caire, se trouvait incarcéré depuis
six ans pour infractions caractérisées au Code de la route et rébellion envers les forces de
l’ordre. Son véhicule avait été mis en fourrière. Aucune comparution en justice ne semblait
prévue.
— C’est lui, s’écria Sophie !

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— Du calme, Mademoiselle… Il se peut que ce soit la personne que vous recherchez, il
se peut que ça ne soit pas elle. J’admets que la piste est intéressante. Nous pourrions
progresser en sollicitant un droit de visite, d’accord ?
Sans trop savoir ce qu’ils pourraient en tirer, Cyril et Sophie acceptèrent que Monsieur
Bertelin rappelle son influent correspondant pour le remercier et quémander cette faveur
supplémentaire. Elle lui fut accordée sur-le-champ.
— Cela va de soi, précisa le chef de cabinet. Je donne immédiatement des instructions en
ce sens. Vous pourrez vous présenter dès demain après-midi à la prison de Badr 3 en
demandant à voir Anubis. C’est l’appellation du commandant des gardiens lors des
communications confidentielles.
Cyril ne put s’interdire un commentaire ironique.
— Décidément, l’Égypte d’aujourd’hui n’est pas près de s’affranchir du poids de l’ère
pharaonique…
Son père ne releva pas la moquerie, il progressait mentalement dans son idée.
— Avant que vous alliez rencontrer Osman - car je ne peux participer physiquement à
l’opération - vous devriez rendre une petite visite à son épouse.
— Pour quoi faire, s’étonna Sophie ?
— C’est très simple, je vous explique.
*

Vendredi 30 avril

Badr City, petite ville industrielle récente, à mi-chemin entre l’aéroport du Caire et le
canal de Suez, avait été choisie pour la construction du plus vaste complexe pénitentiaire
d’Égypte nommé Badr 3. Selon certaines sources, il s’y presserait plus de 110 000 détenus,
pour 55 000 places.
En une petite heure de taxi, Sophie et Cyril parvinrent à la porte de cette prison de
sinistre réputation. Dès leur premier contact à la porte principale on leur signifia qu’aucune
visite n’était admise. En invoquant le nom de Anubis, Cyril provoqua une confusion proche de
la panique. Les gardiens gesticulaient et vociféraient en désordre jusqu’à l’apparition d’un
gradé qui fit cesser ce remue-ménage. Il dévisagea les deux soi-disant visiteurs puis se résolut
à passer un coup de fil sans que Cyril puisse en comprendre la nature.

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Sophie, très mal à l’aise, se sentait l’objet des regards et des commentaires égrillards des
gardiens. Le gradé raccrocha puis, paraissant s’adresser seulement à Cyril, demanda de le
suivre. Sophie ne les quitta pas d’une semelle.
Un l’intérieur du très haut mur d’enceinte se trouvaient de multiples bâtiments de
construction récente. On les conduisit dans le premier d’entre eux, à vocation visiblement
administrative, en leur demandant de patienter dans une simple pièce aux murs gris. Au bout
d’une vingtaine de minutes, quatre gardiens en armes firent leur apparition, précédant un
homme en civil à l’air jovial. Petit et chauve, bedonnant, il renvoya les gardiens d’un geste
autoritaire et, sur un ton condescendant, pria les visiteurs de s’asseoir.
— Je sais qui vous êtes, Monsieur Cyril Bertelin et Mademoiselle Sophie Legrand. Je
suis celui qui commande ici. On me nomme parfois Anubis, je ne sais pourquoi.
Cyril se retint de dire qu’il s’agissait sans doute d’une allusion à l’ancien dieu à tête de
chacal considéré comme le dieu de la mort.
— J’ai reçu l’ordre exceptionnel de vous permettre de rencontrer l’un de nos détenus. Je
respecte cette injonction bien que je ne l’approuve pas. Des règles strictes régissent cet
établissement qu’il ne convient pas de contourner sans raison impérative. Je suppose que vous
avez d’impérieux motifs que je n’ai pas à connaître. Nous allons donc vous mettre en
présence de l’homme en question. On a dû vous préciser qu’il est interdit de lui remettre quoi
que ce soit, votre droit se limite à des échanges verbaux. Vous disposerez d’une demi-heure.
Si nécessaire il vous suffit d’appuyer sur ce bouton pour qu’interviennent les gardiens qui
vont rester derrière la porte.
C’était clair et net, à défaut d’être chaleureux. Sophie et Cyril restèrent seuls dans cette
pièce sans fenêtre et sans autre mobilier qu’une table et quatre chaises. Cyril observa que le
plafond était doté d’une caméra de vidéosurveillance.
La lourde porte métallique s’entrouvrit pour laisser entrer celui qui devait être Osman
Mansour. C’était un homme très maigre paraissant plus de cinquante ans. Le crâne rasé, la
barbe noire touffue, il était vêtu d’un pantalon et d’une veste en coton blanc immaculé. L’œil
scrutateur, il s’assit face aux deux visiteurs.
— Que me voulez-vous ?
— Aucun mal, tenta de le rassurer Cyril en arabe. Nous sommes Français. Mademoiselle
Legrand recherche des informations sur ses parents décédés dans le crash d’un avion d’Air
Ramsès et…
— Ça ne me concerne pas. Je ne peux vous être utile, l’interrompit Osman en faisant
mine de s’en aller.

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— Attendez, s’il vous plaît. Au cours de ces recherches nous venons d’apprendre que
vous aviez disparu le même jour sans laisser la moindre trace à vos proches. C’est grâce à la
perspicacité de Mademoiselle Legrand que nous avons découvert votre incarcération que tout
le monde ignorait depuis ces six années.
— Depuis le début, j’étais dans le doute… Vous êtes certain que ma famille n’en savait
rien ?
— Absolument, du moins jusqu’à ce matin. Voulez-vous regarder cette courte vidéo
enregistrée après que nous avons informé votre épouse de notre découverte ?
Cyril mit son téléphone à plat sur la table et enclencha l’enregistrement réalisé quelques
heures plus tôt à l’initiative du père de Cyril. La femme de Osman, très digne bien qu’au bord
des larmes, y disait son immense joie d’apprendre qu’il était vivant. Qu’elle y avait toujours
cru et qu’elle l’aimait très fort. Dans l’espoir qu’ils se retrouvent bientôt, elle demandait de
faire confiance aux deux jeunes Français et de répondre à toutes leurs demandes.
En proie à une profonde émotion, Osman sécha une larme du revers de la main.
— Je n’ose y croire… Elle va bien ? Et les enfants ? Ils ont dû changer depuis ces
années… Personne ne peut s’imaginer comment nous vivons ici. Je finissais par ne plus être
certain que ma famille existait vraiment. Peut-être n’était-ce que le fruit de mon imagination.
Et voilà que soudainement on m’annonce une visite, on me permet de prendre une douche, on
me donne des vêtements propres… Qu’attend-on de moi en échange ?
— Monsieur Mansour, nous ne disposons pas de beaucoup de temps. Pouvez-vous nous
raconter en détail ce qu’il s’est produit le jour de votre arrestation ?
— Ça, je ne l’ai pas rêvé. Je l’ai même profondément gravé dans la mémoire à force de
m’être rejoué mentalement la séquence. À l’époque j’étais à la tête d’une petite entreprise de
climatisation. Mon frère aîné, Samir, chef mécanicien à Air Ramsès, me demanda de lui
rendre un service qui serait très bien rémunéré. Cela me parut acceptable.
Selon ses instructions je suis donc parti ce 24 mai, avec un pick-up de ma société, me mettre
en attente dans l’oasis de Farafra. Le lendemain à la mi-journée mon frère me donna par
téléphone les coordonnées GPS d’un endroit pas trop éloigné à rejoindre d’urgence. Je m’y
suis rendu aussitôt. C’était à une trentaine de kilomètres, moitié route, moitié sable. Chemin
faisant je n’ai rencontré personne, si ce n’est un Bédouin qui se dirigeait à pied vers l’oasis. À
l’endroit désigné je trouvai l’épave d’un avion d’Air Ramsès qui venait de s’écraser. Il était
prévu qu’il se pose en urgence sans gros dommage, mais cela s’était mal passé et les trois
occupants étaient décédés. Je n’ai pas eu besoin de les endormir avec le somnifère préparé
très à l’avance. Du coup, j’étais plus à l’aise pour chercher ce que Samir m’avait indiqué : une

82
valise contenant des antiquités. Toujours en suivant ses directives, j’ai trouvé ce qu’il
voulait. Un vase à tête de faucon que j’ai soigneusement placé, avec beaucoup de linge
autour, dans un grand sac en toile de jute comme on en trouve tant dans les oasis. Et j’ai
immédiatement repris la route du Caire, non sans avoir averti Samir du succès de l’opération.
J’ai roulé aussi vite que possible, sans prendre de risques. Un premier contrôle routier, vers
18 heures, se déroula sans problème. Les policiers de service à ce check-point me
connaissaient, car dans mes déplacements professionnels j’avais déjà eu affaire à cette
brigade-là. Trois heures environ plus tard, après avoir dépassé Al-Bahariya, j’ai subi un autre
contrôle par une équipe que je ne connaissais pas. Ils ont prétendu qu’en doublant un poids
lourd j’avais dépassé la vitesse maxi autorisée. J’ai d’abord expliqué que ce camion soulevait
un gros nuage de sable et de poussières qui m’empêchait de bien voir la route. En accélérant
pour le dépasser j’écartais les risques d’accident. Ils n’ont rien voulu entendre et se sont mis à
examiner mon pick-up sous tous les angles pour détecter la moindre infraction. Un feu rouge
arrière était défaillant et l’un de mes pneus présentait une usure excessive, selon eux. J’ai
contesté, le ton est monté et j’ai sans doute eu tort de demander si ça les amusait d’embêter les
braves travailleurs. Dix minutes plus tard j’étais menotté et dès le lendemain incarcéré à la
vieille prison de Tora.
À aucun moment on ne m’a permis de prévenir ma famille, j’ai naïvement cru que la police
s’en chargerait. Mes doutes à ce propos sont devenus certitude lorsque, au fil des semaines
puis des mois, personne ne s’est manifesté. Pas même un avocat. Je ne sais toujours pas quand
je passerai en jugement, si toutefois cela m’est accordé. L’année dernière, j’ai été transféré
avec d’autres détenus dans cette nouvelle prison de Badr 3 où les conditions d’incarcération
sont encore plus inhumaines.
Sophie estimait satisfaisant d’entendre pour la troisième fois la même version, enrichie
de détails complémentaires. Cyril ne doutait pas non plus que ce récit reflète la vérité.
Cependant il ne savait plus trop quelle attitude adopter face à Osman.
— Nous ne disposons pas de baguette magique pour vous extraire de cet univers
implacable mais nous vous promettons de tout faire pour qu’il vous soit rendu justice dans des
délais raisonnables. Encore une question, s’il vous plaît. Savez-vous ce qu’est devenue votre
voiture ?
Osman ne parvint à dissimuler son ébahissement.
— Quoi ? Je viens de passer six années enfermé avec toutes sortes de criminels dans des
conditions sanitaires et psychologiques que vous n’imaginez même pas. Entassés dans des
cellules froides éclairées 24 heures sur 24, sans accès aux produits de première nécessité tels

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que de la nourriture en quantité suffisante ou des vêtements propres. Sans savoir de quoi je
suis inculpé précisément, sans disposer d’un avocat, sans possibilité de joindre ma famille.
Bref, dans des conditions inhumaines et vous vous inquiétez de ma voiture ! Sachez bien,
Monsieur, que non seulement je ne sais pas ce qu’elle est devenue mais que je m’en fous
totalement. Ça vous va ?
Comprenant l’emportement de Osman, Cyril n’insista pas davantage. Troublée par cette
scène, Sophie regarda sans un mot le prisonnier repartir vers quelque improbable cellule,
encadré par les quatre gardiens.
Elle proposa tout d’abord de se rendre auprès de l’épouse de Osman afin de la réconforter
autant que possible par le récit de leur entretien. Pendant ce temps le commandant du
personnel pénitentiaire ne cessa de tourner en rond dans son bureau jusqu’à l’arrivée de son
adjoint, le capitaine Gamal.
— Gamal ! C’est quoi ce bordel ? Non seulement on m’oblige à ne pas respecter mes
propres instructions concernant l’interdiction des visites, mais en plus je prends incidemment
connaissance d’une situation absurde qui pourrait me coûter cher !
Il était rouge de rage depuis qu’il avait pu suivre sur écran la conversation avec les
Français.
— Pour une simple histoire d’excès de vitesse ce type croupit sans raison avec des
politiques depuis des années et ça risque d’être rendu public. Comment cela se fait-il ?
— Vous savez, mon commandant, depuis le transfert des dossiers en numérique, deux ou
trois erreurs ont pu passer inaperçues. On aurait fini par s’en apercevoir…
— C’est pire que de l’incompétence, Gamal, c’est de la traîtrise. Comme si ça ne me
suffisait pas d’avoir sur le dos les ONG qui récoltent et publient des témoignages sur des
conditions de vie dans l’établissement. Ça pourrait faire très mal si nous n’étouffons pas
l’affaire à temps. Écoute-moi bien, Gamal, tu vas me classer ce dossier sans suite, abandonner
les poursuites et relâcher ce Mansour au plus vite.
— Oui, mon commandant. Et pour la voiture ?
— Quoi, la voiture ?
— Qu’est-ce qu’on en fait ?
— Eh bien on la rend, la voiture. Dans l’espoir qu’elle n’a pas déjà été revendue en
pièces détachées, comme c’est souvent le cas. N’est-ce pas, Gamal ?
— Non, mon commandant. Je me suis assuré qu’elle est toujours à la fourrière, protégée
par une bâche, telle qu’au premier jour.

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— Débarrasse-moi de tout ça ! En vitesse ! D’autant que les Français ont l’air d’y tenir, à
cette voiture. On aurait peut-être dû nous y intéresser de plus près avant qu’il soit trop tard.

Cyril et Sophie allèrent également rapporter à Samir Mansour le récit que leur avait fait
son jeune frère. De manière inattendue, le chef mécanicien montra une joie exubérante,
presque puérile, en apprenant que Osman était toujours vivant. Il semblait avoir totalement
oublié les diamants.
— On ne pouvait pas espérer une issue plus heureuse. Je ne vous remercierais jamais
assez pour avoir su comment y parvenir.
— N’allons pas trop vite, dit Sophie. Votre frère n’est pas encore sorti de prison mais
cela ne devrait plus s’éterniser. Ne serait-ce que pour des raisons de prescription légale du
seul délit routier retenu à son encontre.
— Pouvons-nous aller le voir ?
— Ça ne semble pas très judicieux pour l’instant, répondit Cyril. Laissons l’affaire se
régler entre personnes ayant l’autorité et les relations nécessaires. En revanche, dans la
perspective d’un retour complet à une situation normale, êtes-vous disposé à renoncer à un
quelconque droit sur les diamants ?
— Vous les avez retrouvés ?
— Pas encore… Peut-être même pas du tout. Mais au cas où…
— Oh oui, j’y renonce. Ils ne nous ont apporté que des tracas et je n’ai pas vraiment
besoin de ça pour vivre. Mais s’ils réapparaissent quelque part, mes « fournisseurs »
imagineront que je les ai revendus à mon seul profit et je serai tout de même en danger.
— S’ils réapparaissent, comme vous dites, nous ferons en sorte qu’ils retournent à leur
légitime propriétaire, le diamantaire belge, sans divulguer par quel cheminement secret.

Pour clore cette journée riche en émotions et en collecte d’informations majeures,


Monsieur Bertelin annonça, en rentrant de l’ambassade, qu’il avait reçu d’excellentes
nouvelles en fin d’après-midi. Un coursier du ministère de l’Intérieur lui avait apporté deux
précieux documents officiels. L’un autorisait le porteur à se présenter le lendemain après-midi
à l’entrée de la prison Badr 3 pour y recueillir l’ex-détenu Osman Mansour définitivement
libéré. L’autre papier accordait au porteur le droit de réclamer à la fourrière administrative le
véhicule pick-up Toyota dont l’identification était mentionnée.
Le même cri de joie, poussé simultanément par Cyril et Sophie, salua ce résultat
stupéfiant de rapidité.

85
*

Samedi 1er mai

Il avait été décidé de laisser à l’épouse de Osman et à son frère Samir la joie d’aller
l’attendre à sa sortie de prison. Le commandant Anubis avait tenu à être présent pour s’assurer
du respect de ses instructions. Il affichait un sourire sarcastique. Sa grande libéralité envers ce
détenu avait pour unique motivation de s’éviter de sérieux ennuis.
De leur côté, Sophie et Cyril se rendirent à la fourrière où les attendait le capitaine
Gamal. Il les conduisit à travers un immense parking hétéroclite en plein air jusqu’au secteur
où était remisé depuis des années le pick-up Toyota de Osman Mansour. Il fit enlever la bâche
de protection maculée qui couvrait la voiture et demanda à Cyril de s’assurer qu’il s’agissait
du bon véhicule et qu’il était dans un état correct, compte tenu de sa longue immobilisation.
En réalité le pick-up était en assez piteux état, pneus dégonflés ou crevés, carrosserie
encrassée, plusieurs vitres cassées. La seule chose à laquelle Cyril porta véritablement
attention était la présence du sac en toile de jute évoqué par Osman. Il était bien là, sur la
plateforme arrière, à côté d’une valise bleue en plastique, d’une boîte à outils métallique et de
quelques pièces détachées de climatiseur. Il ne semblait pas avoir été ouvert. Il le soupesa
brièvement avec une apparente indifférence. Il adressa un clin d’œil complice à Sophie puis se
tourna vers le capitaine.
— Tout me semble OK. Peut-on faire tourner le moteur ?
La clé était sur le tableau de bord. Après deux ou trois crachotements le moteur démarra,
rugissant au gré des pressions de Cyril sur l’accélérateur puis s’éteignant dans un bruit de
pétarade incongru. Le capitaine Gamal afficha un petit rictus cynique.
— Comment préférez-vous régler les frais de garde, en dollars ou en Livres
égyptiennes ?
— Quels frais de garde ?
— Eh bien… C’est comme un parking… Nous avons gardé ce véhicule 1 823 jours à 3 $
par jour… Ça fait 5 469 $.
— Personne ne vous a demandé de garder cette voiture, que je sache !
— Si nous ne l’avions pas surveillée vous ne la retrouveriez pas, Monsieur. Surtout en si
bon état.

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Cyril avait envie de faire remarquer qu’il n’y avait dans l’enceinte de la fourrière que du
personnel de l’administration. Où était le prétendu risque ? Il renonça à polémiquer sur ce
point, le capitaine avait sûrement d’excellents arguments tout prêts.
— Admettons !
— Mais vous pouvez régler en Livres égyptiennes si cela vous convient mieux.
— Ça ferait combien en Livres ?
— Je n’ai pas le barème. Il faut que vous remplissiez un formulaire de demande et le
déposiez au ministère. Quand vous aurez la réponse revenez nous voir. Mais il faudra compter
quelques jours en plus, évidemment. Et je crois que j’ai oublié d’ajouter les vendredis qui
comptent double en Égypte, comme vous savez. Ça doit faire dans les 260 jours en plus.
Faites le calcul.
Cyril sentait monter en lui une sourde exaspération. À l’évidence on se moquait de lui.
Le capitaine Gamal cherchait à provoquer une réaction répréhensible. Cyril ne tomba pas dans
le piège et chercha à se réfugier dans une solution négociée.
— Ne pouvons-nous pas trouver un arrangement ? Je peux envisager une compensation
du temps que vous perdez avec nous.
— À quoi pensez-vous ?
Cyril avait vu juste. La voie du marchandage venait de s’ouvrir. Il n’avait pas envie d’y
passer la journée. Il effectua de rapides calculs mentaux tenant compte de l’état de
dépréciation de la voiture et de l’énorme valeur du sac de diamants.
— Que diriez-vous si nous vous laissions la voiture en signant une décharge ? Nous
reprendrions uniquement les quelques affaires personnelles et professionnelles qui se trouvent
sur le plateau arrière.
Gamal resta de marbre. Il devait se demander où était le piège. Il s’approcha du plateau
pour examiner son contenu. À l’évidence rien ne l’intéressait, ni les accessoires de
climatisation, ni les outils, ni les affaires personnelles contenues dans la valise qu’il fit ouvrir.
Lorsqu’il prit en main le sac en toile, Sophie sentit son cœur battre la chamade. Cyril comprit
qu’il devait intervenir.
— Vous saurez, capitaine, tirer un bien meilleur parti que nous de cette voiture. Pour
nous l’important c’est d’en finir au plus vite avec cette affaire et de rentrer dans notre pays.
Cette remarque interrompit le geste de Gamal qui reposa le sac. Il ne s’attendait pas à ce
que son interlocuteur cède aussi rapidement. Cela gâchait un peu le plaisir d’un long
marchandage mais ça lui paraissait une bonne affaire. Il fit signer la décharge à Cyril et

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demanda à deux gardiens de transférer avec précautions dans le Cherokee de Cyril tout ce qui
se trouvait à l’arrière du pick-up.
Sophie et Cyril retenaient leur respiration. Ils attendirent d’avoir franchi la porte de la
fourrière pour pousser un long soupir de soulagement.

En dépit de leur extrême impatience ils s’imposèrent d’attendre le retour de Monsieur


Bertelin à son domicile pour ouvrir « le » colis. Conforme aux diverses descriptions qui en
avaient été faites, le sac en toile allait-il révéler le contenu espéré ? Cyril se chargea de
l’ouvrir et d’en extraire le paquet en forme de gros boudin tel que Osman l’avait emballé au
sortir de l’avion. Il le confia à Sophie pour un déballage aussi cérémonieux que s’il s’agissait
de défaire les bandelettes d’une petite momie. Chacun retenait son souffle jusqu’à ce qu’un
soupir collectif et admiratif salue l’apparition presque magique du vase à tête de faucon. Plus
lourd qu’elle n’avait imaginé, elle le déposa délicatement au centre de la table pour permettre
à Cyril de prendre plusieurs photos.
— Comment peut-on l’ouvrir, interrogea-t-elle, en essayant minutieusement de tirer sur
le fameux bouchon ?
Monsieur Bertelin ajusta ses lunettes et se pencha sur le vase.
— Il semble scellé avec de l’argile séchée. C’est probablement l’œuvre du chef
mécanicien lorsqu’il a remplacé le contenu d’origine par les pierres précieuses.
— Si vraiment il y a des pierres précieuses, douta Cyril à haute voix.
— Depuis le temps, c’est dur comme du béton, attesta son père. Faut-il casser le vase
pour savoir ce qu’il contient ?
— J’ai une meilleure idée, avança Sophie. Si l’on demandait à nos amis de Dakhla !
En quelques minutes une liaison vidéo fut établie avec La Palme d’Or. Les quatre
archéologues se réjouirent de voir enfin retrouvé le quatrième vase et ils guidèrent pas à pas la
manœuvre de retrait du bouchon. Il s’agissait simplement d’utiliser avec précaution la pointe
d’un tournevis pour morceler le joint d’argile par de petits chocs successifs. Cyril suivit à la
lettre les instructions de Cezar Lupescu qui, à distance, contrôlait la manœuvre sur écran.
Enfin la tête de faucon fut séparée du corps du vase. Sophie enleva un à un les lambeaux de
tissu-éponge qui emplissaient la partie haute puis inclina progressivement le vase afin que, tel
une corne d’abondance, il déverse son contenu sur la table.
Ce fut un ruissellement scintillant au son cristallin des pierres qui s’entrechoquaient. Les
diamants s’écoulaient comme une magnifique rivière sans fin tellement ils étaient nombreux.
Sans doute plus petits que Sophie les avait imaginés, mais en quantité stupéfiante. Il y avait, à

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coup sûr, plusieurs centaines de ces petites pierres précieuses destinées à rehausser de
précieux bijoux de leur incomparable éclat.
Les instants qui suivirent furent partagés entre des séquences de pure contemplation du
trésor et des moments d’interrogation sur les mesures à prendre.
Cyril entreprit d’énumérer les diverses solutions.
— Nous pourrions, par exemple, garder ce trésor avec nous.
— C’est qui, « nous » ?
— À la réflexion, ce devrait être toi, Sophie, puisqu’il a été retrouvé à la suite de tes
investigations.
— Sans ton aide de chaque instant, tu sais bien que je n’y serais pas parvenue.
— Stop, les enfants, intervint Monsieur Bertelin ! Personne ici n’a le moindre droit sur
ces diamants. N’oubliez pas qu’ils ont été volés et sont recherchés par la police. En outre, je
ne vois pas ce que vous en feriez, à part les contempler en cachette… Un tel butin ne se
négocie pas n’importe comment avec n’importe qui. Par-delà l’aspect illégal, je ne vois dans
cette solution qu’une énorme source de graves ennuis.
— Je disais ça pour le principe, s’excusa Cyril. Sinon, on pourrait remettre tous les
diamants à Samir Mansour, comme s’il ne s’était rien passé depuis le jour où il les a rapportés
de Belgique.
— Pas question, s’écria Sophie ! Ce serait effacer les événements qui ont suivi, à
commencer par l’accident d’avion. Cette ignorance serait une offense à la mémoire de mes
parents. Je m’y oppose ; désolée Cyril.
— Dans ce cas, allons frapper à la porte d’Interpol en disant « coucou, c’est nous, voici
ce que vous cherchez en vain depuis des années ».
— Là, je suis sûr que vous vous exposeriez à de pénibles journées d’interrogatoires
musclés, commenta le père de Cyril. Il n’est pas certain que vous en sortiez indemnes. À votre
place, j’éviterais.
— OK… Alors faut-il envisager de les abandonner de nuit dans un terrain vague ?
— Ne soyons pas idiots. La solution est pourtant simple, assura Sophie. J’y pense depuis
notre conversation avec Samir Mansour. Il n’y a qu’à restituer discrètement tous les diamants
à son légitime propriétaire, le diamantaire d’Anvers.
— Toi, tu ne perds pas le nord, Sophie. Tu espères la récompense de 500 000 euros, ou
quoi ?
— Je n’y pensais même pas. Le diamantaire fera ce qu’il voudra. Pour moi, la seule
récompense qui vaille c’est l’ensemble des renseignements recueillis sur mes parents. Je sais

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qui ils étaient, j’en ai de précieux souvenirs et je sais également pourquoi ils sont morts. Bref,
je sais d’où je viens et ça n’a pas de prix.
— D’accord, Sophie. J’en déduis que ma dernière mission sera de t’assister dans cette
tâche délicate. Tu as peut-être déjà réfléchi à la manière de nous y prendre pour contacter le
diamantaire.
— Exact. J’ai mon idée.
*

Vendredi 23 juillet

Au Terminal 3 de l’aéroport parisien Charles De Gaulle Cyril Bertelin patientait dans la


salle d’embarquement n° 6. Depuis sa prise de fonction en début du mois c’était sa deuxième
mission en qualité de traducteur interprète. L’agence Aperta Mundi l’envoyait en République
dominicaine où allait se tenir la Semaine internationale du matériel paramédical à laquelle
participeraient de nombreux intervenants des pays du Golfe. Il n’était plus temps de réviser le
vocabulaire arabe spécifique à cette activité professionnelle, il avait préféré parcourir un
magazine dont l’affichette en kiosque attirait l’attention : « Plus forte qu’Interpol ».
L’article ne tenait pas vraiment la promesse du titre accrocheur. On y apprenait
seulement que, quelques semaines plus tôt, une jeune Française tenant à garder l’anonymat
avait permis à un joaillier belge de récupérer la totalité des 65 millions de dollars de diamants
qui lui avaient été dérobés six ans plus tôt. Le journaliste ne donnait aucun détail sur le
déroulé de l’opération, il se contentait de mettre en relief l’échec d’Interpol face à la réussite
d’une jeune inconnue à laquelle il souhaitait que la récompense promise de 500 000 $ ait été
effectivement accordée.
À la lecture de cet article, sans beaucoup d’intérêt pour le grand public, Cyril ne put
réprimer un large sourire entendu. Songeur, il referma le magazine et releva la tête. Sur la
rangée de sièges lui faisant face une jeune femme élégante venait de prendre place. La longue
visière de sa casquette noire et ses lunettes de soleil empêchaient de distinguer son visage.
Lorsqu’elle se pencha de côté pour accéder à son bagage, son chemisier s’entrouvrit
légèrement laissant entrevoir un fin collier ayant pour pendentif un petit scarabée en
émeraude. Cyril en fut tellement troublé qu’il mit plusieurs secondes à se remémorer où et
quand il avait déjà vu un tel bijou. À l’instant même où l’évidence s’imposait à son esprit, la
jeune femme enleva ses lunettes et releva sa casquette, elle fixa directement son regard sur

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Cyril. Ses yeux verts étaient aussi brillants que le petit scarabée. Sa mimique malicieuse ne
laissait place à aucun doute. Cyril murmura assez fort pour être entendu « Sophie ? »
— Bonjour Monsieur Cyril Bertelin. Comment allez-vous ?
— Sophie ! Qu’est-ce que tu fais ici ?
— Eh bien, je viens d’avoir quelque rentrée d’argent et j’ai décidé de prendre des
vacances. Je pars vers les plages de République dominicaine. C’est bien ici qu’on embarque,
non ?
— Arrête ! Ne me dis pas que c’est un pur hasard. Le même jour que moi, le même vol,
la même destination… Comment as-tu fait pour savoir ?
— Tu sais Cyril, tes parents sont adorables et je me devais de les remercier pour leur
charmant accueil au Caire en avril dernier. Nous avons bavardé…
— Je vois. Tu aurais tout de même pu me passer un coup de fil.
Elle quitta son siège et fit timidement deux pas vers lui en murmurant d’une voix fluette.
— J’espérais que la surprise te soit agréable. Je me suis trompée ?
En guise de réponse il se leva à son tour et avança vers elle, les bras tendus. Leurs
regards se croisèrent, chargés d’une intense émotion. Les yeux pétillants de désir et de
tendresse, ils se rapprochèrent lentement, comme attirés par une force magnétique. Leurs
mains se frôlèrent, leurs souffles se mêlèrent, tandis que leurs cœurs battaient à l’unisson. Le
temps semblait suspendu, les rumeurs de l’aérogare s’estompaient comme pour leur offrir un
instant de grâce. Leurs lèvres se rencontrèrent enfin, dans un baiser empreint de douceur et de
passion.
C’est à peine s’ils entendirent les haut-parleurs demander pour la seconde fois aux
passagers du vol Air Transat TS111 à destination de Punta Cana, via Montréal, de se présenter
à la porte d’embarquement.

FIN

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