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Alexandre et Rome : Héritage et Influence

Document relative au droit général

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Eon Elkapo Thiakane
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L’histoire

d’Alexandre
selon Quinte-Curce
Sous la direction de
Mathilde Simon et Jean Trinquier

L’histoire
d’Alexandre
selon Quinte-Curce
Ouvrage publié avec le soutien
du labex TransferS
Maquette de couverture : Raphaël Lefeuvre
Image de couverture : Détail d’une mosaïque située originellement
dans la Maison du Faune à Pompéi.
© Armand Colin, 2014
Armand Colin est une marque de
Dunod Éditeur, 5 rue Laromiguière, 75005, Paris
ISBN : 978-2-200-29483-0

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Cet ouvrage a été publié avec le soutien du laboratoire d’excellence TransferS


(programme d’investissements d’avenir ANR-10-IDEX-0001-02-PSL
et ANR-10-LABX-0099).
Abréviations

P our le nom des revues, les abréviations utilisées sont celles de


l’Année philologique (disponibles en ligne à l’adresse suivante : www.
annee-philologique.com/files/sigles_fr.pdf).
Les abréviations des noms d’auteurs anciens sont pour le latin celles
du Thesaurus Linguae Latinae Online de la Bayerische Akademie der
Wissenschaften (les abréviations sont consultables sur Gallica à l’adresse
suivante : gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k92433c ; pour les Addenda, voir
le site du TLL : www.thesaurus.badw.de/english/), pour le grec celles du
Online Liddell-Scott-Jones Greek-English Lexicon (la liste des abréviations
est consultable à l’adresse suivante : www.tlg.uci.edu/lsj/01-authors_and_
works.html).

Autres abréviations utilisées


AE = Année épigraphique, Paris, 1888-
ANRW = Aufstieg und Niedergang der Römischen Welt, Berlin-New York,
W. de Gruyter, 1972-
CIL, XIII = Corpus Inscriptionum Latinarum, XIII, Inscriptiones trium
Galliarum et Germaniarum Latinae, Berlin, 1899-
DNP = Cancik H. et Schneider H. (éd.), Der Neue Pauly. Enzyklopädie
der Antike, Stuttgart, J. B. Metzler, 1996-2003
FGrH = Jacoby Felix [et al.] (éd.), Die Fragmente der griechischen
Historiker, Berlin, 1923 -, Leyde, 1958-
PIR2 = Prosopographia Imperii Romani. Saec. I.II.III., 2e éd., Berlin,
1933-
RE = Pauly A., Wissowa G., Kroll W., Witte K., Mittelhaus K.
et Ziegler K. (éd.), Paulys Realencyclopädie der classischen
Altertumswissenschaft : neue Bearbeitung, Stuttgart, J. B. Metzler et
Druckenmüller, 1894-1980
Avant-propos

Mathilde Simon
Maître de conférences
École normale supérieure (Paris)
AOROC-UMR 8546 CNRS-ENS
Études latines

Jean Trinquier
Maître de conférences
École normale supérieure (Paris)
AOROC-UMR 8546 CNRS-ENS
Études latines

Alexandre à Rome
Il est peu de figures historiques qui aient autant fasciné les Romains
qu’Alexandre le Grand, le vainqueur de Darius III Codoman, qui sut
étendre ses conquêtes jusqu’à la vallée de l’Indus et l’océan Extérieur1.
Malgré son unité éphémère, l’empire qu’il avait créé passait pour le prédé-
cesseur immédiat de celui de Rome, l’avant-dernière étape de la translatio

1. La bibliographie sur la vision romaine d’Alexandre est considérable ; pour un bref bilan
bibliographique, voir Briant Pierre, 2003, Darius dans l’ombre d’Alexandre, Paris, Fayard,
p. 578. Voir en particulier Treves Piero, 1953, Il mito di Alessandro e la Roma di Augusto,
Milan-Naples, Ricciardi ; Weippert Otto, 1972, Alexander-Imitatio und römische Politik in
republikanischer Zeit, Augsbourg ; Ceauşescu Petre, 1974, « La double image d’Alexandre
le Grand à Rome. Essai d’une explication politique », StudClas, 16, p. 153-168 ; Molinier
Agnès, 1995, « Philippe le bon roi, de Cicéron à Sénèque », REL, n° 73, p. 60-79 ; Wirth
Gerhard, 1976, « Alexander und Rom », in Alexandre le Grand, image et réalité, Vandoeu-
vres-Genève, Fondation Hardt, coll. « Entretiens de la fondation Hardt », n° 22, p. 181-
210 ; Spencer Diana, 2002, The Roman Alexander: Reading a Cultural Myth, Exeter,
University of Exeter Press et Braccesi Lorenzo, 2006, L’Alessandro occidentale : il Mace-
done e Roma, Rome, L’Erma di Bretschneider. Voir aussi la contribution à ce volume de
D. ­Briquel, avec les références données à la n. 3.
L’histoire d’Alexandre selon Quinte-Curce

imperii1, Rome reprenant à son compte les ambitions de conquête du


Macédonien ; c’est ainsi que les victoires d’Alexandre, en même temps
que son souhait d’unifier l’empire ainsi conquis, pouvaient renvoyer, au
moins à titre de préfiguration, à la propre histoire de l’Vrbs. Les Romains
ne marchandèrent pas leur admiration à ce chef de guerre jeune et fou-
gueux, qui avait déjà conquis le monde à l’âge où César en était encore
à exercer sa questure à Gadès2, et nombreux furent les chefs militaires
romains qui ambitionnèrent de mettre leurs pas dans les siens. Les succès
fulgurants d’Alexandre ont fait de lui, dans la droite ligne de son apprécia-
tion hellénistique, une figure emblématique, un modèle pour la nobilitas
romaine. Dès les débuts de l’expansion romaine hors de la péninsule s’est
ainsi manifesté un phénomène dont nous pouvons encore trouver des
traces à l’époque tardo-antique, l’imitatio Alexandri. Le premier person-
nage qui, à travers les sources dont nous disposons, paraît s’être réclamé
d’Alexandre le Grand est Scipion l’Africain3. L’intervention d’un serpent
dans différentes versions de l’histoire de sa naissance rappelle les légendes
attachées à celle d’Alexandre4. Surtout, le récit livien de ses campagnes
et de ses exploits militaires met en évidence la dimension de uates qu’il a
vite prise pour ses contemporains, faisant appel aux dieux, à la manière
d’Alexandre, pour prédire la victoire, bien que l’historien n’établisse sur
ce point aucun parallèle explicite5. On a pu aussi commenter dans le sens
d’une volonté hégémonique dictée par l’exemple d’Alexandre le choix par
l’Africain du titre d’imperator6. Sa participation aux côtés de son frère à

1. Cette théorie de la succession des empires, d’origine très probablement orientale, a donné lieu
à de très nombreuses études : voir Briant 2003, ibid., p. 264-271. Sur la date controversée
de la réception à Rome de cette théorie, voir Swain Joseph W., 1940, « The history of the
four monarchies. Opposition history under the roman empire », CPh, p. 1-21 ; Mendels
Doron, 1981, « The five empires. A note on a propagandistic topos », AJPh, 102, p. 330-337 ;
Atkinson John E., « Originality and its limits in the Alexander sources of the Early Empire »,
in Bosworth Albert B., Baynham Elizabeth J. (éd.), 2002, Alexander the Great in Fact and
Fiction, Oxford, Oxford University Press, p. 307-325, spéc. 308-310 ; Cotta Ramosino
Laura, 2005, « Mamilio Sura o Emilio Sura ? Alcune considerazioni sulla teoria della succes-
sione degli imperi nella Naturalis historia di Plinio il Vecchio », Latomus, n° 64, p. 945-958.
2. Suet., Iul., VII, 1 et D.C., XXXVII, 52, 2 ; l’anecdote est datée de la questure de César,
en 69-68 av. J.-C., alors que Plutarque (Caes., XI, 5-6) rapporte une anecdote proche
(César se serait plongé dans la lecture d’un livre consacré à Alexandre), qui est cette fois
datée de l’année où César était propréteur en Espagne (60 av. J.-C.).
3. Ce point est contesté par E. Badian : voir Badian Ernst, in 1976, Alexandre le Grand, image
et réalité, op. cit., p. 215-216.
4. Voir pour Scipion, entre autres sources, Liv., XXVI, 19, 7 ; pour Alexandre, Plu., Alex., 2,
4 ; Iust., XI, 11, 3.
5. Voir sur ce point Tisé Bernadette, 2002, Imperialismo romano e imitatio Alexandri. Due
studi di storia politica, Galatina, Congedo, p. 48-49.
6. Ibid., p. 51-52.

8
Avant-propos

l’expédition orientale contre Antiochos III ne fit que renforcer une telle
filiation.
Si le modèle d’Alexandre a dû exercer sa séduction sur nombre de
uiri triumphales de la fin de la République, la documentation est surtout
abondante à propos de trois grandes figures du ier s. av. J.-C., d’abord
Pompée et César, les deux grands rivaux, puis Antoine1. Pompée,
comme on sait, choisit très tôt le cognomen de Magnus2 et imita le sou-
verain macédonien jusqu’à adopter sa coiffure et la disposition de sa
célèbre mèche3 et jusqu’à essayer de reproduire l’acuité de son regard ;
lors de son troisième triomphe, il revêtit la chlamyde d’Alexandre et
obligea un certain Darius à défiler parmi les rois vaincus4. Pour César,
un certain nombre ­d’anecdotes, d’une historicité souvent douteuse, ont
été transmises par Suétone, Plutarque et Dion Cassius ; questeur en
Espagne en 68, César se serait lui-même comparé à Alexandre en regar-
dant une statue du Conquérant5 ; un autre récit célèbre concerne un
rêve incestueux faisant intervenir sa mère et annonçant sa domination
sur le monde6 ; une Silve de Stace montre même César faisant rem-
placer sur une statue équestre d’Alexandre la tête du Conquérant par la
sienne7. Chez Antoine, l’imitatio Alexandri se fait plus explicite encore :
moins que d’anecdotes dispersées, il s’agit à son propos de l’orientation
de sa politique en Orient et de la revendication d’une filiation remon-
tant à Dionysos et Héraclès, qui renvoient directement à la propagande
d’Alexandre8.
C’est cet aspect qui détermine en partie le changement d’attitude
à l’égard d’Alexandre que l’on observe avec Auguste : si la célèbre visite

1. Voir Michel Dorothea, 1967, Alexander als Vorbild für Pompeius, Caesar und Marcus Anto-
nius. Archäologische Untersuchungen, Bruxelles, Latomus, coll. « Latomus », n° 94, passim.
2. La question de la date de l’adoption par Pompée de ce cognomen est controversée chez
les Anciens ; nous nous permettons de renvoyer sur ce point à notre étude : Mahé-Simon
Mathilde, « L’enjeu historiographique de l’excursus sur Alexandre », in Briquel Dominique,
Thuillier Jean-Paul (éd.), 2001, Le Censeur et les Samnites. Sur Tite-Live, livre IX, Paris,
Éditions Rue d’Ulm, p. 37-63, spéc. 45. L’examen des documents numismatiques conduit
à envisager une adoption précoce par Pompée de ce cognomen. Cf. Sallust., fr. Hist. III, 88.
3. Plu., Pomp., II, 2 ; voir à ce sujet Michel 1967, op. cit., p. 55.
4. Voir respectivement App., Mith., 577 et D.S., XL, 4.
5. Voir supra. Sur l’imitatio Alexandri de César, voir Green Peter, « Caesar and Alexander :
Aemulatio, Imitatio, Comparatio », in Green Peter, 1989, Classical Bearings: Interpreting
Ancient History, New York, Thames & Hudson, p. 193-209 et Braccesi Lorenzo, 1991,
Alessandro e la Germania, Rome, L’Erma di Bretschneider, p. 11-26.
6. Suet., Iul., VII, 2 et D.C., XXXVII, 52, 2.
7. Stat., silv., I, 1, 86. Cette anecdote est retenue comme authentique par Weippert 1972,
op. cit., p. 114.
8. Cf. Plu., Ant., 4, 1 ; App., BC, 3, 60.

9
L’histoire d’Alexandre selon Quinte-Curce

d’Octavien à la tombe d’Alexandre à Alexandrie1 et surtout l’adoption,


après Actium, d’un sceau à l’effigie du souverain macédonien attestent
une imitatio Alexandri précoce de la part du vainqueur d’Antoine, il ne
faut pas exagérer l’utilisation par le princeps d’un modèle qui pouvait
se révéler bien encombrant2 ; Auguste, de fait, se réclama de Romulus
et des grandes figures de la République plus encore que d’Alexandre.
Alexandre le Grand n’en resta pas moins une référence d’excellence en
matière de conquête, un modèle pour les empereurs rêvant de gloire mili-
taire, qui s’attachèrent soit à mettre leurs pas dans ceux d’Alexandre en
se lançant à l’assaut de l’Orient, soit à fournir un pendant occidental
et septentrional aux impressionnantes campagnes du Macédonien3.
C’est ainsi, pour rester proche de la date probable de la rédaction des
Histoires d’Alexandre de Quinte-Curce4, que Germanicus, Caligula et
Néron semblent avoir porté une admiration particulière à Alexandre et
avoir cherché à capter à leur profit une part de son prestige5 ; il s’agit
cependant, comme l’écrit très justement J. E. Atkinson, d’une « imitation
intermittente6 ». Par la suite, l’intérêt pour le Macédonien ne faiblit pas :
le iiie siècle de notre ère fut ainsi φιλαλεξανδρότατος, comme le rappelle
J.-P. Callu, qui souligne l’engouement des Sévères pour Alexandre, tandis
que des indices nombreux, telle la série des contorniates, montrent la
persistance de cet intérêt tout au long du ive siècle7.
Si la renommée du Macédonien avait traversé les siècles et s’était
imposée du côté romain, Alexandre n’en restait pas moins une figure
problématique aux yeux des Romains. Il avait d’abord le tort d’être
Grec et Macédonien, et partant un adversaire possible de Rome. Certes,
il ne ­combattit jamais contre Rome, mais on lui prêtait des projets de
conquêtes occidentales, interrompus par la mort, qui auraient notamment

1. Cf. Suet., Aug., 18, 1.


2. Pour la thèse inverse, voir Kienast Dietmar, 1969, « Augustus und Alexander », Gymna-
sium, 76, p. 430-456.
3. Parmi une abondante bibliographie, voir notamment Croisille Jean-Michel (éd.), 1990,
Neronia IV. Alejandro Magno, modelo de los emperadores romanos, Bruxelles, Latomus, et
Braccesi 1991, op. cit., p. 65-80.
4. Voir infra.
5. Atkinson John E. (éd.), 2009, Curtius Rufus, Histories of Alexander the Great. Book 10,
Oxford, Clarendon Pr., p. 39-40.
6. Ibid.
7. Voir Callu Jean-Pierre (éd.), 2010, Julius Valère, Roman d’Alexandre, Turnhout, Brepols,
p. 23-25 ; cf. Callu J.-P., « Alexandre dans la littérature latine de l’Antiquité tardive »,
in Harf-Lancner Laurence, Kappler Claire et Suard François (éd.), 1999, Alexandre
le Grand dans les littératures occidentales et proche-orientales, actes du colloque de Paris,
27-29 novembre 1997, université Paris X-Nanterre, Centre des Sciences de la Littérature,
p. 33-50.

10
Avant-propos

visé l’Italie1. Son propre oncle, Alexandre le Molosse, guerroya en Italie


du Sud, montrant la voie à Pyrrhus Ier, roi d’Épire, qui affronta durement
les armées romaines. Ses lointains héritiers des premières décennies du
iie siècle av. J.-C., les rois de Macédoine Philippe V et Persée, furent eux
aussi les adversaires directs des Romains, qui les défirent. Si les Romains
vainquirent un à un les grands royaumes hellénistiques issus de l’empire
d’Alexandre, leurs projets de conquêtes orientales se heurtèrent à la puis-
sance parthe, puis sassanide ; bien loin d’atteindre la vallée de l’Indus,
les armées romaines ne dépassèrent pas l’Hyrcanie2, la cuvette méso-
potamienne et la péninsule arabique. Ne pas avoir égalé les conquêtes
d’Alexandre en direction de l’Orient resta toujours comme une blessure
d’amour-propre pour le rêve romain d’un empire universel3. À l’inverse,
le démembrement rapide de l’empire, sitôt Alexandre mort, et les dissen-
sions entre ses successeurs invitaient à s’interroger sur la portée réelle des
conquêtes d’Alexandre.
D’autre part, Alexandre le Grand était un roi. Or la chute des Tarquins
avait rendu la royauté durablement suspecte aux yeux des Romains, une
suspicion que l’avènement du principat, soigneusement distingué d’une
royauté, ne suffit pas à dissiper, même si la figure de l’empereur tyran-
nique, honnie par les milieux sénatoriaux, se substitua partiellement
à celle du mauvais roi4. La figure d’Alexandre servit ainsi de support
à tout un ensemble de réflexions morales et politiques sur la royauté

1. Sur les « derniers plans » d’Alexandre, le texte crucial est D.S., XVIII, 4, 1-6 ; voir Badian
Ernst, 1968, « A King’s notebooks », HSPh, n° 72, p. 183-204, spéc. 191-194 et 204 ;
Briant Pierre, 20117 [1974], Alexandre le Grand, Paris, PUF, p. 36-38 ; Hammond
Nicholas G. L., 1981, Alexander the Great. King, Commander and Statesman, Londres,
Chatto & Windus, p. 300-304 et Braccesi Lorenzo, 1986, L’ultimo Alessandro (dagli
antichi ai moderni), Padoue, Ed. Programma, p. 13-15 et 30-32.
2. Comme l’atteste une dédicace (ZPE 52-213 = AE, 1951, n° 263) en l’honneur de Domi-
tien gravée sur un rocher de la montagne Beiuk-Das, à 70 km environ de Bakou et à
4 km du bord de la Caspienne, une expédition romaine est parvenue jusqu’aux rivages
de la Caspienne sous le règne de cet empereur : voir Kolendo Jerzy, 1981, À la recherche
de l’ambre baltique : l’expédition d’un chevalier romain sous Néron, Varsovie, Wydawnictwa
uniwersytetu warszawskiego, p. 44.
3. Cette faillite de l’ambition romaine de domination œcuménique est notée sans fard par
exemple par Lucan., X, 47-52. D’aucuns s’employèrent à aviver cette blessure : voir les
leuissimi ex Graecis stigmatisés par Tite-Live (IX, 18, 6). Le souverain arsacide Artaban II
mérite à cet égard une mention spéciale, lui qui eut l’outrecuidance de se poser en succes-
seur à la fois de Cyrus et d’Alexandre, et de revendiquer les possessions de l’un et de l’autre :
voir Tac., ann., VI, 31, 1, avec le commentaire de Lerouge Charlotte, 2007, L’Image des
Parthes dans le monde gréco-romain. Du début du ier siècle av. J.-C. jusqu’à la fin du Haut-Em-
pire romain, Stuttgart, Franz Steiner, p. 132, avec la n. 16.
4. Sur le thème de l’odium regni à Rome, voir Martin Paul-Marius, 1982 et 1994, L’Idée de
la royauté à Rome, 2 vol., Clermont-Ferrand, Adosa.

11
L’histoire d’Alexandre selon Quinte-Curce

et le pouvoir absolu, qui s’appuyaient sur un stock abondant d’anec-


dotes, de gestes et de paroles célèbres que la tradition scolaire et rhéto-
rique avait monnayés en autant d’exempla1. Ces réflexions ont contribué
à construire une image négative d’Alexandre, qui était déjà bien dif-
fusée à la fin de la République, comme en témoignent plusieurs passages
cicéroniens mettant en valeur les défauts d’Alexandre, en particulier
son incapacité à dominer ses accès de colère, sa cruauté et sa mégalo-
manie, défauts qui contribuent à faire de lui, aux yeux des stoïciens,
le représentant par excellence du tyran oriental2. Cette caractérisation
justifie aussi l’utilisation de la vie d’Alexandre dans les exercices de rhé-
torique : Alexandre est une figure de choix pour alimenter le débat entre
fortuna et uirtus, un débat qui ne s’inscrit pas seulement dans le cadre
de la polémique philosophique, mais est également devenu un thème
d’école3. Alexandre, favorisé par la fortune, n’a pas su préserver sa uirtus,
corrompue par la degeneratio dans laquelle l’a plongé cette faveur du
destin. Ce point se retrouve dans le fameux excursus du livre IX de Tite-
Live, qui développe l’exemplum fictum d’une expédition d’Alexandre en
Occident. Au total, l’image d’Alexandre le Grand était à Rome complexe
et multiple ; fascinés par les conquêtes du Macédonien, les Romains pou-
vaient aussi nourrir leur représentation d’Alexandre des réflexions qu’ils
menaient sur le regnum et sur les dangers de la tyrannie, réflexions dont
témoignent les écrits de Cicéron et de Salluste, puis ceux de Tite-Live, de
Sénèque et de Tacite. Dans les Histoires, la présentation du Conquérant
repose sur le rapport qu’entretiennent entre elles la fortuna et la uirtus
d’Alexandre, qui modèlent l’évolution de son règne4 ; il en résulte un por-
trait contrasté du Macédonien, qui contribue à l­’originalité de l’œuvre.

1. Voir à ce propos Mahé-Simon 2001, art. cit., p. 39, avec les n. 14 et 15 ; Baynham
Elizabeth, 1998, Alexander the Great. The Unique History of Quintus Curtius, Ann Arbor,
University of Michigan Press, p. 10-11 et 128, avec la n. 87 ; Briant 2003, op. cit.,
p. 271-274.
2. Voir Stroux Johannes, 1933, « Die stoische Beurteilung Alexanders des Grossen »,
Philologus, 88, p. 222-240, avec les réserves et les précisions de Fears J. Rufus, 1974,
« The stoic view of the career and character of Alexander the Great », Philologus, 118,
p. 113-130.
3. Il s’agit là d’une question controversée, comme le montrent en particulier les débats sus-
cités par les deux opuscules de Plutarque sur La Fortune ou la Vertu d’Alexandre : voir D’An-
gelo Annamaria (éd.), 1998, Plutarco, La fortuna o la virtú di Alessandro Magno. Prima
orazione, Naples, M. D’Auria, p. 24-27.
4. Cf. Baynham 1998, op. cit., p. 12-13.

12
Avant-propos

Écrire en latin l’histoire d’Alexandre


Malgré la fascination exercée à Rome par la figure d’Alexandre et les
débats qu’elle n’a pas manqué de susciter, l’œuvre de Quinte-Curce est
à notre connaissance la seule œuvre de vaste ampleur consacrée en latin
à Alexandre le Grand, du moins avant la floraison, au ive siècle de notre
ère, d’œuvres évoquant en latin la geste du Macédonien, dont la plus
célèbre est l’Histoire d’Alexandre le Grand de Julius Valère, adaptée du
grec1. Il faut dire que l’historiographie romaine s’est concentrée de façon
attendue sur le passé de l’Vrbs, soit pour en montrer la grandeur à ses
alliés comme à ses ennemis, de façon à justifier l’action de Rome et
à répondre aux attaques d’une historiographie hostile gréco-punique,
soit pour faire contribuer le récit du passé aux débats du présent et aux
luttes politiques internes à la cité. Il n’y avait guère de raisons, dans ces
conditions, d’écrire en latin l’histoire d’Alexandre, et c’est en grec qu’on
continuait sous ­l’Empire à raconter les hauts faits d’Alexandre2. C’est en
fait par un autre biais, celui de l’histoire universelle et de la biographie,
que l’histoire des autres, en l’occurrence des Macédoniens, a été prise
en charge par des auteurs écrivant en latin. En décrivant la succession
des hégémonies et des empires, le genre de l’histoire universelle, d’abord
grec, puis illustré en latin par les Histoires philippiques de Trogue-Pompée,
a permis d ­ ’insérer Rome dans le flux de l’histoire universelle tout en
fournissant à un Trogue-Pompée l’occasion d’écrire en latin le récit de
l’émergence, puis du déclin de l’Empire macédonien. C’est une même
volonté de mettre en perspective l’avènement de la puissance romaine
et de tracer des parallèles entre Rome et les nations étrangères qui a
conduit Cornélius Népos à présenter conjointement, dans ses Vies mais
aussi dans son recueil d’exempla, ce qui appartient à l’étranger et ce qui

1. Sur ce corpus « alexandrin », voir Ruggini Lellia, 1961, « L’Epitoma rerum gestarum Alex-
andri Magni e il Liber de morte testamentoque eius. A proposito della recente edizione di
P. H. Thomas », Athenaeum, 39, p. 285-357 ; Cracco Ruggini Lellia, 1965, « Sulla cris-
tianizzazione della cultura pagana. Il mito greco e latino di Alessandro dall’età antonina al
medioevo », Athenaeum, n° 43, p. 3-80 ; Callu 1999, art. cit. Sur la datation de l’ouvrage
de Julius Valère, diversement placé entre la fin du iiie siècle et la fin du ive siècle apr. J.-C.,
voir Jouanno Corinne, 2000, Naissance et métamorphoses du roman d’Alexandre. Domaine
grec, Paris, CNRS Éditions, p. 5-17 et Callu 2010, op. cit., p. 23-31.
2. À la Vie d’Alexandre de Plutarque et à l’Anabase d’Arrien, il convient d’ajouter des œuvres
perdues, sans doute plus proches dans le temps de la rédaction des Histoires d’Alexandre de
Quinte-Curce, notamment le περὶ Ἀλεξάνδρου τοῦ Μακεδόνος du rhéteur Potamon de
Mytilène, qui arriva à Rome en 47 av. J.-C. et vécut jusque sous Tibère (FGrH 147 T 1
et F 1 J.), et le récit strabonien des πράξεις Ἀλεξάνδρου, mentionné dans le livre II de la
Géographie du même auteur (II, 1, 9), qui constituait soit une œuvre autonome, soit une
partie des livres d’introduction du grand traité historique de Strabon.

13
L’histoire d’Alexandre selon Quinte-Curce

est proprement romain, les externa et les domestica1. L’histoire universelle


et le genre naissant de la bio­graphie ont donc ménagé une place à l’his-
toire des autres, mais Rome est restée l’un des deux pôles entre lesquels
se déployaient ces œuvres. C’est par rapport à cette double tradition,
celle de l’historiographie en langue latine, centrée sur Rome et sur ses
ennemis, et celle de l’histoire universelle et de la biographie, où l’histoire
de Rome dialogue avec l’histoire des autres peuples, singulièrement celle
des Grecs, qu’il importe de mesurer l’originalité de l’œuvre de Quinte-
Curce2. Les Histoires d’Alexandre sont en effet tout entières consacrées au
récit du règne d’Alexandre et font l’ellipse du pôle romain, sauf lors de
très rares échappées, comme dans le célèbre passage du livre X qui fait
l’éloge du nouvel empereur3 ; il serait sans doute plus juste de dire que
ce pôle romain reste implicite, Quinte-Curce laissant le plus souvent à
son lecteur le soin de tirer les parallèles qui s’imposent entre le règne
d’Alexandre et l’histoire de Rome. D’autre part, si Quinte-Curce a bien
sûr beaucoup à dire sur le caractère d’Alexandre, il n’en privilégie pas
moins le récit des actions d’Alexandre et des événements ; le récit n’a
pas pour fonction première d’éclairer ou de révéler l’ethos d’Alexandre,
ethos qui constitue à l’inverse l’un des facteurs d’intelligibilité des évé-
nements historiques. Par là, les Histoires d’Alexandre s’inscrivent bien
dans le genre de l’histoire plutôt que dans celui de la biographie4 ; c’est
d’ailleurs avec les premiers livres de l’Ab urbe condita de Tite-Live que
le récit de Quinte-Curce présente le plus d’affinités5. L’innovation de
Quinte-Curce est donc d’avoir écrit en latin et pour lui-même le récit
des événements du règne d’Alexandre, sans en faire un chapitre d’une
histoire universelle orientée vers l’avènement de la puissance romaine

1. C’est un point débattu de savoir si le De uiris illustribus de Cornélius Népos incluait ou


non une Vie d’Alexandre. Voir sur ce point Geiger Joseph, 1979, « Cornelius Nepos, De
regibus exterarum gentium », Latomus, n° 38, p. 662-669 ; Geiger Joseph, 1985, Cornelius
Nepos and Ancient Political Biography, Stuttgart-Wiesbaden, Steiner-GmbH., p. 89-90, qui
conclut par la négative, sans disposer pour autant d’arguments décisifs.
2. Voir en ce sens Atkinson 2009, op. cit., p. 14-17.
3. X, 9, 2-6. Sur l’identité de cet empereur, voir infra. On ne peut cependant pas exclure que
certaines parties perdues de l’œuvre, en particulier la préface, s’attachaient à situer l’histoire
du règne d’Alexandre par rapport à celle de Rome.
4. Pour cette distinction entre histoire et biographie, voir Nep., Pel., I, 1 et Plu., Alex., I,
1-3, avec les réflexions de Beneker Jeffrey, 2009-2010, « Nepos’ biographical method in
the Lives of foreign generals », CJ, n° 105, p. 109-121. Sur Quinte-Curce et le genre de la
biographie, voir McQueen E. I., « Quintus Curtius Rufus », in Dorey T. A. (éd.), 1967,
Latin Biography, Londres, Routledge and Kegan, p. 17-43.
5. Voir à ce propos Baynham 1998, op. cit., p. 20-25 et 36-37 (pour l’intéressante suggestion
que Quinte-Curce, sur le modèle de l’œuvre livienne, aurait conçu son ouvrage comme
une décade divisée en deux pentades).

14
Avant-propos

ni se contenter d’écrire une Vie d’Alexandre pouvant être mise en regard


avec la bio­graphie d’autres grandes figures, romaines ou étrangères.

Quinte-Curce dans la tradition des histoires


d’Alexandre
C’est dire que les sources de Quinte-Curce sont à chercher moins
du côté latin que du côté grec. À l’époque où Quinte-Curce rédige
ses Histoires d’Alexandre, plusieurs siècles après les événements qu’il
rapporte, il existe de multiples versions de la geste d’Alexandre, qui
s’inscrivent dans des traditions diverses, voire contradictoires ; comme
l’écrit encore Arrien au iie siècle de notre ère dans la préface de son
Anabase d’Alexandre, « nul autre qu’Alexandre n’a occupé des histo-
riens plus nombreux ni plus divisés entre eux1 ». Pour apprécier l’œuvre
historique de Quinte-Curce, comprendre la méthode de travail et les
intentions de son auteur, il importe de retracer l’origine de son infor-
mation historique en s’interrogeant sur les sources qu’il a sélectionnées
et utilisées. C’est là une question épineuse et débattue2, qui nécessite de
faire brièvement le point des connaissances sur la tradition des histoires
d’Alexandre3.
Se lançant en 334 av. J.-C. à la conquête de l’Empire achéménide,
Alexandre III de Macédoine, qui venait de succéder à son père Philippe II
deux ans auparavant, partit avec une suite nombreuse de savants, de spé-
cialistes divers et de lettrés, qui devaient contribuer non seulement à

1. Arr., An., prol. 2 (trad. P. Savinel, Paris, Éd. de Minuit, 1984).


2. Sur cette question, voir notamment Atkinson John E., 1980, A Commentary on Q. Cur-
tius Rufus’ Historiae Alexandri Magni Books 3 and 4, Amsterdam-Uithoorn, J. C. Gieben,
p. 58-67 ; id.., 1998, « Q. Curtius Rufus’ Historiae Alexandri Magni », in ANRW, II, 34-4,
p. 3447-3483, spéc. 3458-3465 ; Baynham 1998, op. cit., p. 57-100 ; Atkinson 2009,
op. cit., p. 19-28.
3. Parmi une très abondante bibliographie, voir les ouvrages classiques de Pearson Lionel,
1960, The Lost Histories of Alexander the Great, New York, Amer. Philol. Assoc., et de
Pédech Paul, 1984, Historiens compagnons d’Alexandre, Paris, Les Belles Lettres, ainsi
que les mises au point de A. B. Bosworth (Bosworth Albert B., 1988, From Arrian to
Alexander. Studies in Historical Interpretation, Oxford, Clarendon Pr., p. 1-15 ; Bosworth
Albert B., 1988, Conquest and Empire. The Reign of Alexander the Great, Cambridge, Cam-
bridge Univ. Pr., p. 295-300), d’E. Baynham (Baynham Elizabeth, « The ancient evidence
for Alexander the Great », in Roisman J. (éd.), 2003, Brill’s Companion to Alexander the
Great, Leyde-Boston/Mass., Brill, p. 3-29) et d’A. Zambrini (Zambrini Andrea, « The his-
torians of Alexander the Great », in Marincola J. [éd.], 2007, A Companion to Greek and
Roman Historiography, Oxford, Malden-Mass., p. 210-220). On dispose en français d’une
édition bilingue des fragments des historiens d’Alexandre, due à J. Auberger : Auberger
Janik, 2001, Historiens d’Alexandre, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Fragments », n° 1.

15
L’histoire d’Alexandre selon Quinte-Curce

réunir les informations nécessaires à la conquête et à tenir les archives


de son expédition, mais aussi à célébrer ses propres exploits. Fut ainsi
produite une quantité sans doute importante de documents et d’archives,
dont les plus célèbres sont les Éphémérides royales, une chronique jour-
nalière du règne ou de la conquête mentionnée par Plutarque, Arrien,
Élien et Athénée, mais qui pourrait avoir été fabriquée juste après la
mort d’Alexandre, les Hypomnémata ou Mémoires, plans de bataille et
projets divers attribués à Alexandre, ainsi que les rapports et journaux
d’étapes des Bématistes, des arpenteurs chargés de missions de repérage
et d’exploration. Présenter à l’opinion grecque l’expédition sous les traits
d’une entreprise panhellénique visant à tirer vengeance des injustices
commises à l’encontre de la Grèce par les Perses et glorifier les exploits
du conquérant en l’égalant aux héros de l’épopée homérique semblent
avoir été plus particulièrement la tâche de Callisthène d’Olynthe, fils
d’un cousin d’Aristote, qui était déjà connu avant le début de la conquête
pour son œuvre historique, notamment des Helléniques en dix livres, et
que nos sources présentent comme une sorte d’historiographe officiel
de la conquête ; convaincu d’avoir comploté contre le roi, Callisthène
fut cependant exécuté en 327 av. J.-C., avant le début de la campagne
indienne. Nul n’avait cependant le monopole du récit de la conquête, et
plusieurs compagnons d’Alexandre s’y essayèrent à leur retour, pour cer-
tains dans l’environnement propice de la cour des différents Diadoques,
prompts à commémorer les exploits d’Alexandre dans le but de légitimer
leur pouvoir ou leurs prétentions en se rattachant au souvenir du grand
conquérant. Par compagnons d’Alexandre, il faut entendre des person-
nages qui participèrent à des titres divers à la conquête de l’Empire aché-
ménide : il s’agit le plus souvent de militaires et compagnons d’armes
d’Alexandre, à l’instar de Ptolémée, le fils de Lagos, un ami d’enfance
du souverain qui appartenait au corps d’élite des Compagnons du roi et
qui fut après la mort d’Alexandre satrape, puis roi d’Égypte, de Néarque
de Crète, le navarque de la flotte qui descendit l’Indus avant de rallier le
golfe Persique et la Babylonie, d’Onésicrite d’Astypalée, qui fut le chef-pi-
lote de Néarque lors de cette même navigation, ou encore d’Aristobule,
qui était ingénieur et architecte, tandis que Charès de Mitylène fut pour
sa part le grand chambellan d’Alexandre, un poste de confiance qu’il
avait d’abord occupé au service de Darius. Témoins directs de certains
des événements qu’ils racontent, ces premiers historiens eurent en outre
accès à nombre de documents originaux ; ils ont en commun d’être favo-
rables à Alexandre, dont ils exaltent les actions et défendent la mémoire.
Parmi ces premiers historiens d’Alexandre, il faut faire une place à part à
Clitarque d’Alexandrie, dont la date est débattue mais que la plupart de

16
Avant-propos

nos sources associent à la première génération des historiens d’Alexandre1.


Clitarque ne participa vraisemblablement pas à l’expédition d’Alexandre.
Fils d’un auteur de Persica, Dinon, il rédigea une volumineuse Histoire
d’Alexandre qui comptait au moins douze livres, si ce n’est quinze, et
dont le succès n’eut d’égal que les critiques acérées que lui attirèrent ses
entorses à la vérité, son goût du spectaculaire et l’emphase de sa rhéto-
rique. Contrairement aux historiens compagnons d’Alexandre, il semble
avoir donné du souverain macédonien une image moins apologétique et
plus contrastée, n ­ ’hésitant pas à souligner à l’occasion le caractère tyran-
nique de certaines de ses actions ; cette inflexion fut sans doute l’une
des raisons de son succès à Rome à la fin de la République et au début
de l’Empire. Ces seuls noms ne permettent pas de se faire une idée de
­l’intensité des débats autour de la figure d’Alexandre dans les décennies
qui suivirent sa mort, et il faudrait leur ajouter ceux de pamphlétaires
hostiles à Alexandre comme Éphippe d’Olynthe et Nicobule.
Toutes ces œuvres ne nous sont connues que de façon indirecte, par les
citations et les mentions qui en ont été faites par les auteurs postérieurs
dont nous avons cette fois conservé les écrits. Des premiers historiens
d’Alexandre découle en effet la suite de la tradition selon des modalités
qui font l’objet de nombreux débats. Le cas le plus clair est celui d’Arrien
de Nicomédie, historien et philosophe stoïcien de la première moitié du
iie siècle de notre ère, qui rédigea une Anabase d’Alexandre, très favorable
au conquérant macédonien, en privilégiant les récits laissés par Ptolémée
et par Aristobule, comme il s’en explique dans sa préface : « […] à mon
avis Ptolémée et Aristobule sont les plus fiables dans leur narration.
Aristobule parce qu’il a combattu aux côtés du roi Alexandre, et Ptolémée
parce qu’il a non seulement combattu avec lui mais parce que, devenu roi
lui-même, il était plus déshonorant pour lui que pour l’autre de mentir.
Et les deux auteurs ayant écrit après la mort d’Alexandre, déformer les
faits n’était pour eux ni nécessaire ni source de profit2 ». À l’Anabase
d’Alexandre, Arrien ajouta un livre sur L’Inde, pour lequel il a largement

1. Pour une datation de son œuvre à la fin du ive siècle, vers 310 av. J.-C., voir Prandi Luisa,
1996, Fortune e realtà dell’opera di Clitarco, Stuttgart, Franz Steiner, p. 69-71 et 77-79 ;
Baynham 2003, art. cit., p. 10-11 ; Zambrini 2007, art. cit., p. 20 et Prandi Luisa, 2012,
« New evidence for the dating of Cleitarchus (POxy LXXI.4808) ? », Histos, 6, p. 15-26 ;
contra, Tarn William W., 1948, Alexander the Great. II. Sources and Studies, Cam-
bridge, Cambridge Univ. Pr., p. 16-29, Pearson 1960, op. cit., p. 242 et Parker Victor,
« Source-critical reflections on Cleitarchus’ work », in Wheatley Pat V. et Hannah Robert
(éd.), 2009, Alexander and his Successors: Essays from the Antipodes, Actes de la 3e conférence
internationale sur Alexandre tenue à l’Université d’Otago à Dunedin, N ­ ouvelle-Zélande,
2006, Claremont/Calif., Regina Books, p. 28-55.
2. Arr., An., Prol. 2 (trad. P. Savinel cit.).

17
L’histoire d’Alexandre selon Quinte-Curce

puisé dans l’œuvre de Néarque. Le récit fourni par Arrien est en contra-
diction sur des points importants avec celui donné par des auteurs qui
ont été regroupés dans une même catégorie en raison des similitudes
indéniables qu’offrent leurs différents récits : il s’agit de Diodore de Sicile,
qui vécut à l’époque de Jules César, au ier siècle av. J.-C., et qui rédigea en
grec une volumineuse Bibliothèque historique, dont le livre XVII est tout
entier consacré aux conquêtes d’Alexandre, de Quinte-Curce, de Justin,
qui abrégea à une époque mal définie, peut-être vers 200 apr. J.-C., les
Histoires philippiques composées en latin sous le règne d’Auguste ou de
Tibère par un Voconce citoyen romain, Trogue-Pompée, et dont les
livres XI et XII sont consacrés au Macédonien, sans oublier pour finir
la première partie de l’Épitomé de Metz, un ouvrage anonyme rédigé en
latin au ive ou au ve siècle de notre ère. La façon la plus économique
d’expliquer les similitudes présentées par ces différents récits est de leur
supposer une source commune, qui constituerait le noyau originel de
ce que les Modernes ont appelé « la Vulgate d’Alexandre ». S’il y a géné-
ralement accord sur ce point au moins depuis les travaux de Schwarz,
­l’identification de cette source commune comme l’explication des diver-
gences qui subsistent dans le récit des différents auteurs de la Vulgate
divisent encore les historiens1. Compte tenu de l’ampleur de son œuvre et
de la popularité dont son œuvre jouissait au tournant de notre ère, beau-
coup ont considéré que Clitarque d’Alexandrie devait constituer la source

1. Le travail pionnier de Raun C., De Clitarcho Diodori, Curtii, Justini auctore, thèse de l’uni-
versité de Kiel, Bonn, A. Marcus, 1868, a été approfondi et prolongé par les recherches
de Schwarz (Schwarz Edward, 1901, « Curtius 31 », RE, IV, col. 1871-1891, spéc. 1872-
1876 et Schwarz Edward, 1903, « Diodoros 38 », RE V, col. 663-704, spéc. 683-684) et
de Jacoby (Jacoby Felix, 1931, « Kleitarchos », RE, XI, col. 622-654, spéc. 630-638). Cette
thèse des historiens de la « Vulgate » a été reprise et défendue notamment par J. R. Ham-
ilton (Hamilton James R., « Cleitarchus and Diodorus 17 », in Kinzl Konrad H. [éd.],
1977, Greece and the Eastern Mediterranean in Ancient History and Prehistory. Studies pre-
sented to Fritz Schachermeyr on the occasion of his 80. birthday, Berlin-New York, de Gruyter,
p. 126-146), par P. Goukowsky (Goukowsky Paul, 1976, Diodore de Sicile, Bibliothèque
historique. Livre XVII, Paris, Les Belles Lettres, p. X-XXXI), ainsi que par A. B. Bosworth
(Bosworth Albert B., « Arrian and the Alexander vulgate », in 1976, Alexandre le Grand,
image et réalité, op. cit., p. 1-46 ; Bosworth Albert B., 1997, « In search of Cleitarchus :
review-discussion of Luisa Prandi : Fortuna e realtà dell’opera di Clitarco », Histos, 1, p. 211-
224). Pour une critique de la thèse de la « Vulgate », voir notamment N. G. L. Hammond
(Hammond Nicholas G. L., 1983, Three historians of Alexander the Great, the so-called
vulgate authors. Diodorus, Justin, Curtius, Cambridge, Cambridge Univ. Pr.). La version
des faits donnée par les historiens de la « Vulgate » est également en contradiction, quoique
dans une moindre mesure, avec celle proposée par Plutarque dans sa Vie d’Alexandre : sur
les sources de Plutarque, voir Hamilton James R., 19992 [1969], Plutarch: Alexander: a
Commentary, Londres-Newburyport, Bristol Classical (avec une nouvelle introduction de
P. A. Stadter).

18
Avant-propos

c­ ommune dont dérive la Vulgate, mais cette identification a fait l’objet de


critiques virulentes, notamment de la part de Tarn, qui a voulu substituer
à l’historien d’Alexandrie la figure fantomatique d’un mercenaire grec de
Darius, ainsi qu’une tradition péripatéticienne hostile à Alexandre tout
aussi mal établie1. Même si les rares fragments qui peuvent lui être attri-
bués avec certitude ne permettent pas d’arriver à des conclusions défini-
tives, Clitarque d’Alexandrie reste sans doute le meilleur candidat pour
être, directement ou indirectement, la source commune aux auteurs de
la « Vulgate ».
Source commune ne veut cependant pas dire source unique, ni même
source principale. Toute la question est de savoir si les divergences entre les
différents auteurs de la « Vulgate » s’expliquent par l’utilisation de sources
différentes ou résultent de la façon dont ils ont adapté leurs sources en
fonction de l’orientation argumentative de leur œuvre, de leurs habitudes
de composition, voire du contexte politique de leur époque. L’enquête sur
les sources est rendue particulièrement ardue d’une part par le caractère
très lacunaire de notre connaissance des premiers historiens d’Alexandre,
d’autre part par le fait que la mention explicite d’une source n’implique
pas forcément une consultation directe de cette source, qui a pu être
connue par l’intermédiaire d’un autre auteur. En outre, le problème ne se
pose pas exactement dans les mêmes termes dans le cas de Diodore ou de
Trogue-Pompée, dont le récit, très condensé, n’est qu’un chapitre, maniable
et instructif, d’une vaste histoire universelle et a toutes les chances d’être
emprunté à un nombre très réduit de sources, pour ne pas dire à une source
unique, et dans celui de Quinte-Curce, auteur d’une œuvre de vaste ampleur
tout entière centrée sur la figure d’Alexandre, dont on peut attendre une
enquête bien plus approfondie. Il n’est pas possible de reprendre ici en
détail la question complexe des sources de Quinte-Curce, une question que
certaines des contributions réunies dans ce volume s’emploient d’ailleurs à
éclaircir à propos de passages et d’épisodes précis. On se bornera à indiquer
que Quinte-Curce a fait un large usage de la source commune aux auteurs
de la « Vulgate », qui est sans doute, comme on l’a vu, Clitarque, mais qu’il
a aussi eu recours à d’autres sources. Parmi ces autres sources figuraient
l’Histoire d’Alexandre de Ptolémée ainsi qu’un autre ouvrage, peut-être celui
d’Onésicrite, qui fournissait des précisions supprimées par Ptolémée ; on ne
sait cependant si Quinte-Curce a directement consulté ces œuvres ou s’il

1. Tarn 1948, op. cit., p. 1-133. Contre l’existence d’une tradition péripatéticienne unifiée
et uniformément hostile à Alexandre, voir Badian Ernst, 1958, « The eunuch Bagoas. A
study in method », CQ, 8, p. 144-157, spéc. 154-157 et Mensching Eckart, 1963, « Peri-
patetiker über Alexander », Historia, 12, p. 274-282.

19
L’histoire d’Alexandre selon Quinte-Curce

les connaissait seulement à travers les Histoires universelles d’époques hel-


lénistique ou augustéenne, par exemple à travers Timagène d’Alexandrie.
Par-delà l’utilisation de telle ou telle source précise, Quinte-Curce est égale-
ment tributaire du travail multiforme de sélection, de démembrement et de
remodelage opéré sur la tradition des historiens d’Alexandre par les rhéteurs
et les philosophes, prompts à plier la figure du Macédonien aux usages les
plus divers, à l’enrôler dans les polémiques les plus variées ; comme nous
l’avons déjà rappelé, les faits et gestes d’Alexandre le Grand, notamment
ses actions jugées tyranniques et inhumaines, ont en effet constitué un
thème favori des déclamations et autres exercices de rhétorique, ainsi qu’un
inépuisable répertoire d’exempla pour réfléchir sur la nature du pouvoir
ainsi que sur les vertus, vices ou passions de l’homme1. Si Quinte-Curce
a consulté plusieurs sources, s’il en a privilégié certaines en en négligeant
d’autres, il faut également souligner qu’il n’a sans doute pas hésité à adapter
et à remanier en profondeur sa matière, bref à s’affranchir de ses sources,
de façon à composer un récit puissamment dramatique, parfois bizarre et
marqué au sceau de la rhétorique2. C’est aussi ce travail d’élaboration et de
façonnement que permet de mieux cerner, pour conjecturale qu’elle soit
souvent, l’enquête sur les sources de Quinte-Curce.

La datation des Histoires de Quinte-Curce3


Il serait intéressant de pouvoir dater avec une relative précision ce tra-
vail d’élaboration et de façonnement que Quinte-Curce a conduit sur
ses sources afin de donner au public latinophone le premier récit détaillé
de la geste d’Alexandre. On pourrait en effet attendre de la connaissance
du contexte politique et intellectuel de l’entreprise de Quinte-Curce
qu’elle en éclaire les enjeux et les motivations. Situer la date de rédaction
des Histoires d’Alexandre, et même assigner le récit à un auteur précis,
est cependant difficile. Aucun élément extérieur au texte, aucune men-
tion antique ne vient sur ce point nous aider, et la préface de l’ouvrage
est perdue. Il faut s’en remettre, ainsi que le fait la philologie depuis le
milieu du xixe siècle, aux indices que peut nous livrer le récit lui-même,
indices qui peuvent donner lieu à des interprétations divergentes. Il faut
sans doute laisser de côté les thèses extrêmes, comme celle de Bodin,
au xvie siècle4, qui estimait qu’il s’agissait d’une œuvre apocryphe due

1. Voir sur ce point l’étude déjà citée de D. Spencer (Spencer 2002, op. cit., passim).
2. Voir en ce sens Bosworth 1997, art. cit., p. 219-220.
3. Pour un exposé récent et circonstancié de la question, voir Atkinson 2009, op. cit., p. 2-9.
4. Bodin Jean, 1566, Methodus ad facilem historiarum cognitionem, Paris, 1566, p. 3.

20
Avant-propos

à un auteur de la fin du siècle précédent, qui aurait récrit une Histoire


d’Alexandre en vers héroïques, l’Alexandreis de Gauthier de Châtillon.
L’existence de manuscrits du ixe siècle empêche de souscrire à ces vues,
ainsi que les allusions qui ont pu être repérées à la vie politique du prin-
cipat ou du Haut-Empire.
On a pu considérer que l’ouvrage a été écrit à l’époque augustéenne,
ainsi que le suppose D. Korzeniewski1 en se fondant sur les allusions aux
Parthes2 présentes dans l’œuvre et sur le souhait de pax longa formulé
par l’auteur3 ; l’insistance sur la question de la descendance qui doit
être assurée pour la sauvegarde de l’empire d’Alexandre4 paraît toutefois
renvoyer à la période postérieure au principat d’Auguste, puisque le
type de crise auquel l’auteur fait référence a déjà été éprouvé, et au plus
tôt au règne de Tibère, après 14 apr. J.-C5. Un parallèle a pu être relevé
entre les discours d’Amyntas au livre VII et les plaidoiries du procès de
Térentius en 32 apr. J.-C. rapportées par Tacite et Dion Cassius6, ce
qui incite S.-N. Dosson7 à estimer que Quinte-Curce a imité ces deux
derniers auteurs, à moins que tous aient puisé au récit du procès fourni
par Aufidius Bassus, qui en rédigea un compte rendu détaillé.
Mais en l’absence d’arguments décisifs, la rédaction peut être située dans
un arc chronologique large qui va d’Auguste à Sévère Alexandre8 : en effet,
un terminus ante quem paraît être constitué par le traitement de l’Empire
parthe dans l’œuvre, présenté comme une puissance orientale majeure9 :
l’auteur écrit donc sans doute avant la défaite du roi Artaban face aux
Sassanides, en 224 ou 226 apr. J.-C. Mais l’emploi que fait Quinte-Curce
des termes géographiques relatifs à l’empire parthe, aspect utilisé pour tenter
de cerner la date de rédaction, donne lieu à des interprétations contradic-
toires : Parthicus renverrait chez l’auteur des Histoires au peuple habitant le
territoire situé au sud de l’Euphrate et du Tigre10, ce qui permettrait même
de situer la rédaction de l’œuvre avant la guerre parthique de Trajan en 112.

1. Korzeniewski Dietmar, 1951, Die Zeit des Quintus Curtius, Cologne, (édition privée),
1951.
2. La récupération des enseignes de Crassus confisquées par les Parthes en 53 av. J.-C. con-
stitue un des enjeux du début du principat, dans les années 25-20 av. J.-C.
3. Cf. IV, 4, 21 ; X, 9, 5.
4. Cf. Curt., X, 9.
5. C’est l’hypothèse défendue par Devine Albert M., 1979, « The Parthi, the Tyranny of
Tiberius, and the Date of Quintus Rufus », Phoenix, 33, p. 142-159.
6. Cf. Tac., ann., VI, 8 ; D.C., LVIII, 19, 1-3.
7. Voir Dosson Simon-Noël, 1886, Étude sur Quinte-Curce, Paris, Hachette, p. 34-37.
8. Pour une datation sévérienne, voir Callu J. P., 1999, art. cit.
9. Cf. par ex. IV, 12, 11 ; V, 7, 9 ; V, 8, 1.
10. Cf. VI, 21, 12.

21
L’histoire d’Alexandre selon Quinte-Curce

Mais R. Pichon1 estime que les termes Parthicus et Persicus sont interchan-
geables aux iiie et ive siècles, ou en tout cas que les ethnonymes donnent
lieu à des confusions à cette époque, par exemple chez Ammien Marcellin,
comme l’a remarqué J. R. Fears2. L’auteur des Histoires d’Alexandre pour-
rait donc être tardif et avoir manqué de précision sur ce point. Un autre
argument a pu faire l’objet d’analyses divergentes, celui de l’emploi par
l’auteur de périphrases pour désigner la cavalerie cataphractaire : ce terme
technique est certes attesté à l’époque d’Hadrien, ce qui conduirait à penser
que Quinte-Curce a écrit avant cette date, mais des occurrences antérieures
ont été relevées, remontant à la période républicaine3.
Une datation impériale semble aussi s’imposer en raison de la digres-
sion constituée par le panégyrique du nouvel empereur romain présent
dans le livre X4. Ce passage est crucial pour tenter de cerner la date
de rédaction de l’ouvrage, plusieurs indices permettant d’éliminer cer-
taines périodes possibles : la question de la succession dynastique exclut
le règne d’un grand nombre d’empereurs, ainsi que les règnes trop
courts ; le motif, certes topique, de l’insociabile regnum (X, 9, 1) rend
difficilement plausible une rédaction au moment d’une corégence, donc
pas après l’adoption par Claude de Néron (50 apr. J.-C.), ni au moment
de l’accession conjointe de Titus au pouvoir opérée par Vespasien en 71.
Ces deux derniers règnes, ceux de Claude et de Vespasien, constituent
les hypothèses privilégiées par les travaux récents5, sans que soit exclu
celui de Néron, pour des raisons essentiellement stylistiques6 – ces
mêmes raisons pouvant amener à envisager une date claudienne7 ou
flavienne8 ; une datation sous le début du règne de Trajan a été défendue

1. Voir Pichon René, 1908, « L’époque probable de Quinte-Curce », RPh, n° 32, p. 210-214.
2. Voir Fears John R., 1974, « Parthi in Q. Curtius Rufus », Hermes, 102, p. 623-625 ; cf.
toutefois la discussion point par point de ces arguments par Atkinson 1980, op. cit.,
p. 21-23, qui estime que le terminus ante quem de 226 doit être conservé. Sur cette ques-
tion, voir aussi la contribution à ce volume de Charlotte Lerouge-Cohen.
3. Cf. Atkinson 1980, ibid., p. 20.
4. Curt., X, 9, 1-6.
5. Voir, pour Vespasien, Baynham 1998, op. cit., p. 201-219, avec prudence ; pour l’époque
de Claude, sur des arguments stylistiques, Syme Ronald, 1987, « The word opimus- not
Tacitean », Eranos, 85, p. 111 ; la nox présentée dans l’elogium en X, 9, 3, serait celle du 24
au 25 janvier 41 apr. J.-C., qui déboucha sur l’accession au trône de Claude.
6. Voir Verdière Raoul, 1966, « Quinte-Curce écrivain néronien », WS, 79, p. 490-509, qui
se fonde sur des ressemblances entre l’elogium du livre X et les Bucolica de Calpurnius
­Siculus – mais la date de cette dernière œuvre est controversée.
7. Voir Atkinson 1980, op. cit., p. 19-73.
8. Voir Rutz Werner, 1965, « Zur Erzählungskunst des Q. Curtius Rufus : die Belagerung
von Tyrus », Hermes, 93, p. 370-382 ; Grilli Alberto, 1976, « Il “saeculum” di Curzio
Rufo », PP, 31, p. 215-223.

22
Avant-propos

par A. B. Bosworth1, qui s’appuie sur des arguments historiques – les


campagnes de Trajan en Orient, son aemulatio Alexandri – et stylis-
tiques2. Certains éléments politiques étaient aussi l’hypothèse d’une
rédaction sous le règne de Claude : pour E. Badian3, le fait que Quinte-
Curce évoque, à travers la geste d’Alexandre, la vie politique de l’époque
de Tibère4 suggère qu’il écrit sous Claude ; la description que livre l’au-
teur, au livre IV, de la ville de Tyr5 s’accorde avec la période de paix que
connaît, de manière singulière, la ville à l’époque de Claude. Les cri-
tiques adressées à Alexandre dans l’elogium renverraient au règne de
Caligula et prendraient leur sens dans le contexte de l’avènement de
Claude. La mention dans le texte d’un nouum sidus surgissant dans la
nuit a donné lieu à des interprétations divergentes, qui peuvent ren-
voyer à Octave autant qu’à Vespasien, si l’on envisage une dimension
métaphorique de la nox et si l’on donne une valeur dynastique à l’ex-
pression nouum sidus6. Si Quinte-Curce, dans l’elogium, fait bien réfé-
rence à un nouvel empereur qui a mis fin à la guerre civile, l’hypothèse
d’une rédaction au début du règne de Vespasien est renforcée7.
Si la comparaison du texte de Quinte-Curce avec les auteurs latins,
de Virgile et Tite-Live à Lucain, Silius Italicus et Tacite, montre des
emprunts et de nombreux points de convergence (en particulier avec
Tite-Live et Sénèque), il est difficile d’établir dans quel sens l’influence
a eu lieu. Ainsi, il est certain que Quinte-Curce a repris des éléments
des Histoires philippiques de Trogue-Pompée, rédigées à l’époque
augustéenne et qui traitent en partie du même sujet. Mais l’ouvrage
de Trogue-Pompée a été résumé par Justin, que l’on situe entre le iie
et le ive siècle apr. J.-C., et il est difficile de savoir si Quinte-Curce a
lu l’original de Trogue-Pompée ou la réécriture de Justin8, et on ne peut
en tirer de conclusions pour dater les Histoires d’Alexandre. Des argu-
ments lexicaux et stylistiques viennent cependant renforcer l’hypothèse
d’une rédaction entre Claude et Vespasien : l’emploi de néologismes

1. Cf. infra Bosworth Albert B., 1983, « History and Rhetoric in Curtius Rufus », CPh, 78,
p. 150-161. Mais l’auteur est revenu sur cette position et s’est prononcé ensuite pour une
datation à l’époque de Vespasien : cf. Bosworth Albert B., 2004, « Mountain and mole-
hill? Cornelius Tacitus and Quintus Curtius », CQ, 54, p. 551-567.
2. Cf. infra.
3. Cf. Badian Ernst, 1964, Studies in Greek and Roman History, Oxford, Blackwell, p. 263.
4. L’attitude de Perdiccas, en X, 6, 18, renverrait à celle de Tibère (thème de la dissimulatio),
et celle d’Arrhidée à Claude.
5. IV, 4, 21.
6. Cf. Baynham 1998, op. cit., p. 213-214.
7. Cf. Atkinson 2009, op. cit., p. 4-5, à propos de Quinte-Curce, X, 9, 1-6.
8. Cf. la discussion de Baynham 1998, op. cit., p. 30-35.

23
L’histoire d’Alexandre selon Quinte-Curce

postaugustéens1, et, à l’autre extrémité chronologique, le peu de goût


de Quinte-Curce pour les diminutifs et les superlatifs dont font grand
usage les historiens tardifs d’Alexandre comme Julius Valère. Le lexique
géographique de Quinte-Curce, même si les rapprochements avec celui
de Strabon sont controversés2, est celui du Haut-Empire et diffère
sur de nombreux points de celui par exemple d’Ammien Marcellin.
J. E. Atkinson s’est livré à ce sujet à une étude approfondie dont les
résultats vont dans ce sens3. Cependant, la proximité lexicale et sty-
listique de l’elogium du livre X avec le Panégyrique de Pline le Jeune
constitue aussi l’un des arguments utilisés par A. B. Bosworth pour
dater l’ouvrage de l’époque de Trajan4.
Au total, sans qu’aucune certitude puisse être atteinte, de nombreux
éléments invitent à dater la rédaction des Histoires d’Alexandre dans
la seconde moitié du ier siècle apr. J.-C. ; se pose alors la question de
l’identification de l’auteur. J. E. Atkinson, après R. Syme, revient lon-
guement sur le personnage du consul suffect de 44 apr. J.-C5., qu’on
retrouve probablement dans les Annales de Tacite6 et dans les Lettres de
Pline le Jeune7, ainsi que dans deux inscriptions8. D’origine obscure,
il n’a sans doute pas pu atteindre le consulat avant l’âge de 42 ans. Il
a été gouverneur de Germanie supérieure (sans doute en 46/47), puis
d’Afrique, à une date comprise entre 48 et 60 ; il meurt en Afrique.
Certaines allusions, dans l’ouvrage, à des événements liés au Sénat9
rendent possible son identification avec l’historien. Dans la mesure où
les Histoires témoignent d’une mauvaise connaissance des réalités mili-
taires, il faut sans doute considérer qu’elles ont été écrites avant l’acces-
sion du sénateur Q. Curtius Rufus au consulat, s’il en est bien l’auteur,
à un moment où il avait du reste particulièrement besoin de marquer sa
déférence à l’empereur, une déférence qui trouverait à s’exprimer dans

1. Cf. Dosson 1886, op. cit., p. 273.


2. Cf. la discussion des arguments dans Atkinson 1980, op. cit., p. 48-49.
3. Cf. ibid., p. 45-46.
4. Cf. Bosworth 1983, art. cit., p. 151-152.
5. AE, 1975, 366 (44 plutôt que 43 indiqué par Atkinson 2009, op. cit., p. 10).
6. Cf. Tac., ann., XI, 21.
7. Cf. Plin., epist., VII, 27, 3.
8. CIL, XIII, 5204 et 11514 (Vindonissa). Une synthèse récente sur ce personnage est
fournie par Eck Werner, 1985, Die Statthalter der germanischen Provinzen vom 1-3.
Jahrhundert, Cologne-Bonn, Rheinland-Habelt, coll. « Epigraphischen Studien », n° 14,
p. 17-18 ; voir aussi Eck Werner, s.v. « Curtius. [II, 7] Q. C. Rufus », DNP, 3, 1997,
col. 248.
9. Voir Atkinson 1980, op. cit., p. 56, pour une liste des éléments en relation avec le Sénat ;
en X, 9, 3, l’emploi de habuimus renvoie aux usages sénatoriaux.

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