J’ai choisi de vous présenter et d’analyser la pièce musicale extrêmement célèbre de Johannes Brahms
: La Danse Hongroise n° 5 en fa dièse mineur (Allegro). Mon choix s’est porté dessus car c’est l’une
des œuvres que je trouve la plus riche et variée non seulement d’un point de vue musical, esthétique et
technique, mais également car celle-ci s’accompagne d’anecdotes contextuelles particulièrement
intéressantes que je vais justement vous conter.
Tout d’abord, resituons brièvement le contexte autour de la création de cette œuvre.
Nous sommes en 1869, en pleine période romantique à Vienne, lorsque paraissent au grand jour les
célèbres Danses Hongroises du compositeur allemand Johannes Brahms ; il y en a 21 au total.
Incarnant la musique folklorique hongroise qui a inspiré toute cette série de danses, la numéro 5 dont
j’aborderai l’analyse par la suite est très certainement la plus célèbre de toutes. Le tempo rapide et les
mélodies mémorables s'associent pour créer une danse vraiment passionnante.
Ces 21 Danses hongroises ont été composées par Brahms sur plusieurs années ; les 6 premières furent
proposées à un éditeur en 1867, qui les refusa. Les 10 premières parurent finalement en 1869 dans leur
version pour piano à quatre mains, publiées avec succès par l’éditeur N. Simrock. Puis les dernières
furent éditées en 1880. Il existe de nombreuses transcriptions de ces Danses.
Johannes Brahms, ne les considérant pas comme des œuvres originales mais de simples adaptations
d'œuvres de musique traditionnelle (nous y reviendrons plus tard), ne leur attribua pas de numéro
d'opus.
Il écrivit donc ses Danses hongroises pour piano à quatre mains puis il arrangea les dix premières pour
piano solo et également 3 pour orchestre (les 1ère, 3ème et 10ème , qu’il orchestra en 1873). Les autres
danses furent toutes arrangées pour orchestre par d’autres compositeurs, notamment le compositeur
allemand Albert de Parlow qui orchestra la 5ème, et de la 11ème à la 16ème et le compositeur
tchèque Antonín Dvořák qui fit les orchestrations des cinq dernières (17ème à 21ème).
Il y eut également les orchestrations de Johan Andreas Hallén (la 2ème ); Paul Juon (la 4ème ); Martin
Schmeling (les 5ème, 6ème et 7ème ), et Hans Gál (les 8ème et 9ème ).
Au 19ème siècle en Europe, les principales figures musicales sont Berlioz (1803-1869), Liszt (1811-
1886), Wagner (1813-1883), Verdi (1813-1901) et bien entendu Brahms (1833-1897). Plusieurs traits
caractérisent ce siècle romantique. Tout d’abord, des musiciens simultanément compositeurs et
pianistes virtuoses donnent de l’importance à la musique pour piano. D’autre part, le folklore et
les musiques populaires viennent également nourrir l’imagination des compositeurs avec leurs rythmes
irréguliers et leurs sonorités atypiques. Enfin, l’orchestre se développe et devient la source d’invention
d’une nouvelle musique.
A partir des années 1830, l’Allemagne est le berceau du romantisme. D’abord amené par la littérature,
le romantisme est un mouvement artistique qui exacerbe les émotions au détriment de la raison, d’où
une angoisse de l’homme face au monde et à son destin.
C’est dans ce contexte que va naître Johannes Brahms, le 7 mai 1833 à Hambourg (Allemagne).
Il commence ses premiers cours de piano à l’âge de sept ans. A dix ans, il change de professeur et
apprend également l'harmonie et la composition. Il sera marqué à jamais par l'art de Jean-Sébastien
Bach, de Wolfgang Amadeus Mozart et de Ludwig van Beethoven. Ses talents de pianiste lui
permettent d'honorer, dès l'âge de treize ans, des représentations dans les tavernes de Hambourg. Ses
dons pour le piano et la composition se révèlent très tôt. Plus tard, Brahms confiera : « Je composais
continuellement. Je composais quand j'étais tranquille, chez moi, de bonne heure le matin. Le jour,
j'arrangeais des marches pour des musiques de cuivres. Le soir, je jouais du piano dans les cabarets. »
Après 1850, l’esthétique romantique de la première moitié du siècle se transforme et l’art devient plus
réaliste.
A 15 ans, Brahms rencontre le violoniste hongrois Eduard Reményi, à qui il doit son premier contact
avec la musique tzigane. Eduard Reményi lui fait connaître en détail le répertoire, le style et les modes
de jeux pratiqués par ses pairs. Fasciné par les musiques populaires et notamment par la virtuosité des
musiciens tziganes, Brahms effectue alors avec lui des tournées de concerts en Allemagne.
Il fera par la suite la connaissance de Franz Liszt (dont la musique le laisse indifférent), puis Robert
Schumann. Ce dernier va demander à l'éditeur Breitkopf & Härtel de publier quelques œuvres de
Brahms. Il va dès lors devenir rapidement célèbre en Allemagne. Prenant peur à son jeune âge de sa
soudaine notoriété, il part sur Vienne où il fera la plus grande partie de sa carrière.. Il compose pour
piano, musique de chambre, orchestre symphonique, voix et chœurs. À la différence d'autres grands
compositeurs de musique classique, il ne composera jamais d'opéra. Étant également un pianiste
virtuose, il donne en représentation beaucoup de ses compositions ; il travaille aussi avec les musiciens
célèbres de son époque, dont la pianiste et compositrice Clara Schumann dont il restera très proche et
son ami le violoniste Joseph Joachim.
En 1860, apparaissent alors des différences entre les adeptes de la musique pure rattachés à la tradition
et ceux qui, à la suite de Franz Liszt ont établi les bases de la Nouvelle école allemande. La querelle
est issue d'une différence fondamentale de la compréhension de la musique.
Franz Liszt et Richard Wagner commencent à réfléchir à la musique du futur. Ils veulent développer la
musique des poèmes symphoniques et le style « Musikdrama ».
Dans l'autre camp, chez les traditionalistes, se trouvent entre autres Brahms et Joseph Joachim. Leur
but est ce que Brahms avait coutume d'appeler la musique durable, qui est de développer une musique
qui soit indépendante de l'histoire.
Le conflit ne fera qu’empirer, Brahms et Wagner garderont une distance toute leur vie.
Compositeur, pianiste et chef d'orchestre, Brahms mourra le 3 avril 1897 à Vienne en nous laissant pas
moins de 135 œuvres musicales. L’un des plus importants musiciens de la période romantique sera
même considéré par beaucoup comme le « successeur » de Beethoven !
Brahms a su développer un art qui lui est propre : il a publié ses premières œuvres en utilisant souvent
un pseudonyme (G. W. Marcks, Karl Würth) et en donnant un nombre plus élevé à ses numéros
d'opus. Au début, il compose exclusivement des œuvres pour piano car il connaît moins les possibilités
et les limites de l'orchestre, et plus tard il demandera de l'aide à des amis plus expérimentés pour
composer ses premières œuvres pour orchestre.
C’est à la fois un compositeur traditionaliste et novateur ; sa musique utilise les structures et
techniques de composition des styles baroques et classiques. Il excelle notamment dans les techniques
du contrepoint, de la polyphonie et du développement thématique. Mais il est également profondément
influencé par la nostalgie de l'époque romantique, avec des couleurs musicales magnifiques, des
mélodies inventives et des rythmes surprenants par leur superposition.
En laissant de côté la question de savoir si Brahms est le successeur de Beethoven, une chose est
certaine : son œuvre s'inscrit dans la tradition musicale de toute l'Europe. Il a également utilisé des
modes musicaux de l'époque médiévale, ainsi que la technique du canon développée aux Pays-Bas.
Alors que beaucoup de ses contemporains tels que Friedrich Nietzsche critiquent sa musique, qu'ils
trouvent trop académique, ses œuvres sont admirées, par la suite, par des personnalités telles que le
compositeur, peintre et théoricien Arnold Schoenberg.
Il est à noter que J. Brahms est un perfectionniste intransigeant qui détruira beaucoup de ses travaux et
en laissera même quelques-uns non publiés… !
Pour en revenir aux fameuses Danses hongroises, les danses qui ont inspiré Brahms sont des
« czardas » (ce qui signifie « auberges » en hongrois) ; ce sont des danses de couple. Les czardas
alternent deux parties : « lassu » (tactile), une partie donc lente, en mode mineur, et « frisska »
(habilement), une partie très rapide, agitée et en mode majeur.
Ces czardas viennent d’Europe de l’Est, mais Brahms les a entendues interprétées à la façon des
musiciens tziganes. La plupart de ses hongroises sont inspirées de musique folklorique hongroise,
slave, et tzigane.
Mais saviez-vous que sa célèbre Danse hongroise n°5 n'a pas été écrite par Johannes Brahms mais par
un certain Béla Kéler ?
Et oui ! Pour cette Danse Hongroise n°5, Johannes Brahms va utiliser pour thème principal la
composition « Souvenir de Bardejov » publiée en 1858, du compositeur hongrois Béla Kéler, un
habitant de cette ville slovaque, célèbre pour ses valses, polkas et csardas ! Il la juxtaposera ensuite
avec des alternances successives de parties lentes et mélancoliques et de parties rythmées, rapides,
enjouées, enflammées, et grandioses.
« Les gens présument généralement que le compositeur de cette danse est Johannes Brahms. » écrit
Béla Kéler en 1879. « Pour résister à cette fausse croyance largement répandue dans le monde musical
et pour protéger mes droits d'auteur, je suis obligé de déclarer que j'ai composé cette danse en 1858 et
que je l'ai également interprétée pour la première fois à cette époque à Debrecen. La même année, la
danse a été publiée en tant que ma composition pour piano opus 31. »
Brahms étant un homme respectable, on imagine son embarras ; c’est pour cette raison que le
compositeur ne souhaitait pas donner de numéro d’opus à son œuvre la plus célèbre, assumant que ces
oeuvres n'étaient que des adaptations de musiques préexistantes !
Cette anecdote historique n’est pas sans rappeler celle rattachée au célèbre « Menuet en Sol Majeur »
longtemps attribuée à J.S.Bach, alors qu’en réalité elle avait été composée par un certain Christian
Petzold !
Par ailleurs, la publication en 1869 des Danses hongroises va presque causer un scandale. En effet,
Brahms ayant touché avec celles-ci un public beaucoup plus large qu'avec ses précédentes œuvres,
d'autres musiciens, dont son vieil ami Reményi, ont tenté de se faire passer pour les auteurs de ces
danses !
Mais le succès sera finalement au rendez-vous.
Dvorak, qui considérait Brahms comme son mentor, écrit par la suite et publie en 1880 ses « Danses
slaves », dans le même esprit, sous les encouragements de Brahms.
Au cinéma, des extraits des Danses hongroises sont utilisés dans les bandes-sons de différentes
œuvres cinématographiques, notamment en 1940 dans Le Dictateur de Charlie Chaplin (scène où
le barbier juif rase son client au rythme de la Danse hongroise no 5).
En 2003, Les danses n°5 et 6 sont interprétées au concert du nouvel an à Vienne, sous la direction
de Nikolaus Harnoncourt. C'est la seule fois où des œuvres de Brahms sont entendues lors de ce
traditionnel concert.