Les hommes ont-ils intérêt à échanger ?
[Définition des termes.] On parle d'échange pour désigner des choses bien différentes : on
échange certes des biens et des services mais on peut aussi échanger des regards, des paroles, des
politesses, etc...Les échanges désignent une transaction entre deux parties : l'une donne quelque
chose à l'autre et reçoit quelque chose de l'autre, et réciproquement. L'échange désigne donc un
rapport de réciprocité entre des personnes. [1Ère réponse.] Il semble bien que les hommes aient
tout intérêt à échanger. Il ne semble pas qu'un homme puisse survivre seul, ou en tout cas qu'il
puisse vivre véritablement comme un homme, c'est-à-dire, sans se préoccuper continuellement de sa
survie. Par impuissance à subvenir seul à ses besoins, l'être humain aurait besoin d'échanger avec
ses semblables. [Limites de cette réponse.] Mais néanmoins, si l'échange permet simplement de
satisfaire des intérêts individuels, alors le lien qui unit les individus les uns aux autres est fragile :
les relations entre les individus d'une société risquent de se réduire à des relations intéressées. Ne
peut-on pas penser que les hommes puissent échanger de manière désintéressée ? [Problématique]
Doit-on considérer que les échanges ont un intérêt pour l'être humain car ils lui permettent de
subvenir à des besoins qu'il ne pourrait pas satisfaire seul ? Ou bien doit-on considérer au contraire
que les hommes puissent échanger sans y avoir un intérêt, ce qui semble nécessaire pour que les
relations entre individus soient authentiques ?
I) Les hommes recherchent leur intérêt dans les échanges.
[Argument 1] Notre survie individuelle est certainement assurée par nos échanges avec nos
semblables. On peut affirmer en effet que la vie en société a pour fondement le besoin que les
hommes ont les uns des autres. C'est ce qu'affirme Sénèque dans Des bienfaits : il considère en effet
que l'homme n'est pas physiquement pourvu d'atouts comme d'autres animaux. L'homme est un
animal plutôt démuni physiquement. Si l'on imagine l'homme isolé, il est donc une victime, une
proie facile pour d'autres animaux bien mieux armés. La force de l'homme lui vient donc en majeure
partie de sa sociabilité. C'est parce que les hommes vivent en société, parce qu'ils échangent les uns
avec les autres qu'ils peuvent assurer leur sécurité. Seul dans la nature, un individu est menacé de
toute part et il n'est pas sûr qu'il puisse assurer sa survie. On peut penser alors que c'est bien la
recherche d'un intérêt individuel qui est au fondement des échanges.
[Argument 2] De plus, on peut indiquer que le concept d'échange se distingue de l'idée de don
justement au niveau de la contrepartie qui est attendue. En effet, donner c'est « abandonner
gratuitement et volontairement à quelqu'un la propriété ou la jouissance de de quelque chose » (le
petit robert). Le don se caractérise ici par le désintéressement. Échanger, c'est aussi céder quelque
chose à quelqu'un mais moyennant une contrepartie. L'échange implique une entente préalable sur
la règle présidant à la transaction (chaque partie sait ce qu'elle cède et ce qu'elle reçoit en retour). Il
semble donc bien que contrairement au don, les échanges sont motivés par la recherche d'un intérêt.
Transition : Les hommes ont bien un intérêt à échanger et cet intérêt semble être ce qui
motive les échanges. Cependant, échanger avec autrui dans la seule perspective d'en tirer un profit
personnel n'est-ce pas condamner les relations sociales à la fragilité et à la superficialité ?
II) Mais les hommes n'ont pas intérêt à n'échanger que par intérêt.
[Argument 1] On peut avancer que les échanges entre les individus risque d'être fragiles si la
totalité de ces échanges prend la forme d’un échange marchand. Dans l'échange marchand, on
échange des biens ou des services contre de l'argent. Dans ce type d'échange, on échange toujours
quelque chose en vue d'autre chose, on échange par intérêt. L'échange commercial est donc
contraire aux actions désintéressées, aux actions que l'on fait pour autrui sans rien attendre en
retour. Or, comme l'affirme Montesquieu dans De l'esprit des lois, une société dans laquelle
« l'esprit de commerce » est omniprésent est alors peu propice au développement de certaines vertus
morales comme la générosité, la solidarité, l'hospitalité. Dans une société où tout se marchande, les
relations entre les individus sont toujours intéressées. Les individus, qui ont pris l'habitude de tout
marchander ne font rien pour autrui si ce n'est dans la perspective d'un profit personnel. Ex : on peut
penser au développement des sites de covoiturage payant ou de location de chambre chez l'habitant.
[Argument 2] Les échanges peuvent être nombreux mais vides de sens, sans intérêt pour les
individus. L'augmentation des échanges permise par l'essor des moyens de communication et de
transport, semble avoir eu pour effet paradoxal d'isoler les individus au lieu de renforcer le lien
social. Cette thèse est soutenue par Horkheimer et Adorno qui considèrent que nous pouvons
communiquer avec bien plus de personnes qu'auparavant mais qu'en réalité nos échanges
s'appauvrissent. Par exemple, les transports en commun comme les trains étaient des lieux de
rencontre et d'échanges entre les individus. Avec l'apparition des voitures individuelles, les hommes
voyagent chacun sur leurs pneus, sans se rencontrer. De même, on peut considérer que la télévision
et internet mettent en relation les individus avec des informations du monde entier et permettent
potentiellement de rencontrer plus de gens. Mais cette dispersion dans une multitude de contacts
virtuels nuit certainement à la qualité des échanges entre les individus.
Transition : L'échange de type commercial, dans lequel chaque partie échange pour
satisfaire un intérêt bien défini, ne doit pas devenir la seule forme d'échange entre individus, au
risque d'appauvrir les relations. Peut-on alors envisager un échange qui ne soit pas intéressé ? La
perspective d'une contrepartie est-elle le seul intérêt qui motive les hommes à échanger ?
III) L'intérêt matériel n'est pas le seul but des échanges.
[Argument 1] C'est notre humanité que développent nos échanges avec autrui. Un individu qui
aurait été privé de toute forme d'échange avec ses semblables, en particulier des échanges
linguistiques ne ressemblerait que de loin à un être humain. Notre esprit, notre capacité de raisonner
se forme par le biais de ces échanges avec les autres. L'homme est un animal qui ne se contente pas
de satisfaire ses besoins vitaux (boire, manger, dormir), il a aussi des besoins spirituels (art,
religion, réflexion, etc). Sans contact avec autrui, on peut imaginer que l'individu resterait étranger à
ces domaines-là et serait plus semblable à un animal sauvage, se préoccupant uniquement de sa
survie, que d'un être humain.
[Argument 2] On peut indiquer que l'enjeu des échanges entre les individus peut être la
construction d'un lien social fort entre les individus. C'est ce que semblent indiquer les travaux de
l'anthropologue Pierre Clastres concernant les indiens Aché. Dans cette société, les hommes n'ont
pas le droit de consommer le gibier qu'ils ont chassé (tabou). Cette interdiction rend nécessaire
l'échange avec les autres hommes. De par cette pratique, les individus sont interdépendants, doivent
faire confiance aux autres et doivent eux-mêmes fournir un effort pour les autres. Par le biais de
certaines pratiques on retrouve dans nos sociétés contemporaines l'idée que l'échange a pour enjeu
le lien social : c'est le cas des cadeaux que l'on s'offre à Noël, par exemple. À cette occasion, le don
est bien un échange implicite qui crée une relation entre le donateur et le donataire. Recevoir un
cadeau c'est être implicitement redevable, sans pour autant que les termes de l'échange soient
précisés. Le don ne doit alors pas être compris comme l'opposé de l'échange mais plutôt comme une
modalité de celui-ci. En amitié ou en amour, on échange, on donne et on reçoit mais on donne sans
savoir ce que l'on va recevoir en retour, on donne sans avoir en vue un avantage déterminé à
l'avance. L’échange a pour but de préserver le lien entre les individus, non pas de satisfaire l’intérêt
d’un individu.
[Argument 3] On peut retrouver au niveau des rapport entre les nations l'idée que les échanges ont
pour enjeu la création d'un lien de dépendance. En effet, on peut considérer que les échanges
commerciaux entre les nations favorisent entre elles la paix. C'est ce qu'affirme Montesquieu dans
De l'esprit des lois. En effet, des nations qui commercent entre elles ont certainement moins
d'intérêt à se faire la guerre : leur intérêt est de préserver leur relation commerciale car elles ont
besoin de l'autre pour acheter et/ou vendre leurs produits. Par exemple, la création de la CECA à la
sortie de la seconde guerre mondiale a été faite dans cette perspective de pacification des relations
entre la France et l'Allemagne par le biais du commerce du charbon et de l'acier.