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Communisme

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LCR Formation 72

Communisme et le temps libre


 Par Michel Husson

Du Manifeste au Capital.

Le Manifeste du parti communiste expose un programme en dix points, dont le huitième fait un peu froid dans le
dos, puisqu'il s'énonce ainsi : "Travail obligatoire pour tous ; organisation d'armées industrielles, particulièrement
pour l'agriculture" (1). Plus tard, un passage fameux du Capital ouvre une perspective plus attrayante, et sans
doute plus moderne : "La seule liberté possible est que l'homme social, les producteurs associés règlent
rationnellement leurs échanges avec la nature, qu'ils la contrôlent ensemble au lieu d'être dominés par sa
puissance aveugle et qu'ils accomplissent ces échanges en dépensant le minimum de force et dans les conditions
les plus dignes, les plus conformes à leur nature humaine. Mais cette activité constituera toujours le royaume de la
nécessité. C'est au delà que commence le développement des forces humaines comme fin en soi, le véritable
royaume de la liberté, qui ne peut s'épanouir qu'en se fondant sur l'autre royaume, sur l'autre base, celle de la
nécessité. La condition essentielle de cet épanouissement est la réduction de la journée de travail" (2).

Entre ces deux positions, on sait que Marx a varié, et est même passé par un discours radical sur la disparition du
travail. Avec Engels il explique ainsi, dans L'idéologie allemande, que "la révolution communiste est dirigée contre
le mode d'activité antérieur, elle supprime le travail", qu'il ne s'agit pas "de rendre le travail libre, mais de le
supprimer". Ils répètent que "si le communisme veut abolir le souci du bourgeois tout comme la misère du
prolétaire, il va de soi qu'il ne peut le faire sans abolir la cause de l'un et de l'autre" (3). Peut-on pour autant parler
d'une progression linéaire, de la constitution progressive d'une conception marxiste du communisme, peu à peu
débarrassé des oripeaux idéalistes, utopiques, hégéliens. Bref, peut-on, de ce point de vue aussi, opposer un Marx
de la maturité à celui de la jeunesse ? A cette question, il faut répondre par la négative. On peut même s'amuser à
dresser ici une homologie entre Marx et le capital. De la même façon que le capitalisme contemporain combine des
traits acquis durant l'onde longue expansive de l'après-guerre et une tendance à la régression vers les formes les
plus primitives de l'exploitation, le projet théorique de Marx avance sur plusieurs fronts, se développe sur plusieurs
niveaux qu'il articule différemment. Certaines thématiques apparaissent, disparaissent, pour réapparaître,
reformulées et réinsérées dans un ensemble restructuré. On ne voit pas pourquoi Marx aurait appliqué une autre
méthode de pensée que celle qu'il a si clairement exposée. C'est en fonction même de ce mode de progression
que l'exposé le plus systématique de la crise du salariat se trouve dans les Grundrisse.

Ailleurs, et même dans les oeuvres dites de la maturité, les affirmations du nécessaire dépassement du capitalisme
se placent à un niveau qui est rarement celui de sa critique la plus radicale et, en tout cas, ne résiste pas vraiment
à l'expérience historique. Dans le Manifeste, pour commencer, on trouve une version catastrophiste prédisant
l'effondrement du capital par sur-paupérisation du prolétariat : "L'ouvrier moderne au contraire, loin de s'élever
avec le progrès de l'industrie, descend toujours plus bas, au-dessous même des conditions de vie de sa propre
classe. Le travailleur devient un pauvre, et le paupérisme s'accroît plus rapidement encore que la population et la
richesse. Il est donc manifeste que la bourgeoisie est incapable de remplir plus longtemps son rôle de classe
dirigeante et d'imposer à la société, comme loi régulatrice, les conditions d'existence de sa classe. Elle ne peut
plus régner, parce qu'elle est incapable d'assurer l'existence de son esclave dans le cadre de son esclavage, parce
qu'elle est obligée de le laisser déchoir au point de devoir le nourrir au lieu de se faire nourrir par lui" (4).

Cette vision se combine pourtant déjà, et là est tout le génie de Marx, avec une approche faisant de la
surproduction la source même de cette appauvrissement : "La société se trouve subitement ramenée à un état de
barbarie momentanée ; on dirait qu'une famine, une guerre d'extermination lui ont coupé tous ses moyens de
subsistance ; l'industrie et le commerce semblent anéantis. Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation,
trop de moyens de subsistance, trop d'industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elles disposent ne
favorisent plus le régime de la propriété bourgeoise ; au contraire, elles sont devenues trop puissantes pour ce
régime qui leur fait obstacle ; et toutes les fois que les forces productives sociales triomphent de cet obstacle, elles
précipitent dans le désordre la société bourgeoise toute entière et menacent l'existence de la propriété bourgeoise.
Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son sein. Comment la
bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D'un côté, en détruisant par la violence une masse de forces productives ;
de l'autre en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens. A quoi cela aboutit-il ? A
préparer des crises plus générales et plus formidables et à diminuer les moyens de les prévenir" (5).

Cependant, ce modèle repose sur une hypothèse fondamentale, qui est le blocage du salaire réel, ou au moins
d'une progression inférieure au développement des forces productives. Il faut ici distinguer deux niveaux de
manifestations des contradictions du capitalisme, les crises périodiques et les crises systémiques. Les premières,
contrairement à la représentation harmonieuse des libéraux contemporains de Marx, ou de leurs héritiers
idéologiques, sont inscrites dans les mécanismes essentiels du capitalisme. Sur ce point, Marx a évidemment mille
fois raison, et la compréhension du cycle économique est déjà présente dans le texte du Manifeste. Mais pour que
ces crises périodiques accumulent leurs effets et débouchent sur la possibilité d'un effondrement du système
capitaliste lui-même, il faut des hypothèses supplémentaires. Le blocage du salaire réel en est une, qui n'a pas été
vérifiée. Les luttes ouvrières ont obtenu des effets cumulatifs, contrairement à la formule bien frappée de Marx et
Engels : "Parfois, les ouvriers triomphent ; mais c'est un triomphe éphémère" (6). Ce postulat reste cependant très
prégnant dans toute une tradition marxiste de l'analyse du capitalisme, et ce pessimisme radical se retrouve d'une
certaine manière dans les luttes contemporaines sur le temps de travail.

Il serait d'autant plus absurde d'opposer réduction de la journée de travail et lutte pour les salaires, qu'il s'agit de
deux moyens d'augmenter la valeur de la force de travail. En Angleterre, l'année même de parution du Manifeste, a
été mise en oeuvre une loi sur les 10 heures _. Marx en parle comme d'une "augmentation des salaires subite et
imposée non point à quelques industries locales quelconques, mais aux branches industrielles maîtresses qui
assurent la suprématie de l'Angleterre sur les marchés mondiaux" (7). C'est d'ailleurs dans ce même rapport que
Marx introduit la détermination du salaire, dans chaque pays, "par un standard de vie traditionnel [qui] ne consiste
pas seulement dans l'existence physique, mais dans la satisfaction de certains besoins naissant des conditions
sociales dans lesquelles les hommes vivent et ont été élevés" (8). Malgré ces passages où Marx constate que le
salaire peut progresser, au moins dans certains pays, par réduction du temps de travail et élévation du standard de
vie, il se situe malgré tout dans un cadre théorique où le salaire croît forcément moins vite que la productivité du
travail, qui correspond à la définition stricte de la baisse tendancielle du taux de profit.

Ainsi, comme le fait remarquer Maler (9), rares sont les occasions où Marx évoque le communisme dans Le
Capital. Et, de ce point de vue, quitte à proférer une incongruité, on peut avancer que Le Capital est en retrait par
rapport à l'exposé le plus moderne et le plus radical que l'on trouve dans les Grundrisse. Cela ne signifie pas que
l'on y trouverait un exposé positif, programmatique, de la société à venir. Mais c'est probablement là que l'on y
trouve la démonstration la plus profonde, et aussi la plus moderne, de la possibilité du communisme, et de sa
nécessité. Elle tourne autour du temps de travail.

Les Grundrisse, ou le maillon manquant.

La tentation est grande de recopier les pages lumineuses de la section des Grundrisse intitulée "Le procès de
travail et le capital fixe" (10), car ce sont sans doute les plus belles et, en tout cas, les plus actuelles de Marx. il y
développe l'idée que la productivité doit finir par faire craquer le carcan de la production capitaliste, dont l'économie
du temps de travail constitue le "seul principe déterminant" (11). Or, le développement du machinisme et du capital
fixe a pour effet de réduire à peu de choses l'intervention du travail humain. Marx anticipe sur les progrès ultérieurs
de l'automation en écrivant par exemple que "le travail immédiat en tant que tel cesse d'être le fondement de la
production, puisqu'il est transformé en une activité qui consiste essentiellement en surveillance et régulation ;
tandis que le produit cesse d'être créé par le travailleur immédiat, et résulte plutôt de la combinaison de l'activité
sociale que de la simple activité du producteur" (12). Ce tableau est probablement plus proche des industries
d'aujourd'hui que des grandes fabriques de l'époque de Marx. Dans le même registre, il est étonnant de lire que
"plus le capital fixe se développe sur une large échelle, plus la continuité du processus de production, ou le flux
constant de la reproduction, devient une condition et une contrainte extérieure du mode de production capitaliste"
(13), tant cette proposition trouve un écho dans les analyses contemporaines des processus de travail. L'idée
d'une dématérialisation de la production est également présente, lorsque Marx affirme que "le travailleur n'insère
plus, comme intermédiaire entre le matériau et lui, l'objet naturel transformé en outil" (14), de telle sorte que le
travail est réduit "à une pure abstraction". Dans ces conditions, "ce n'est ni le temps de travail utilisé, ni le travail
immédiat effectué par l'homme qui apparaissent comme le fondement principal de la production de richesse", mais
plutôt "le développement de l'individu social" (15).

Ces passages, où Marx prolonge les tendances du capitalisme de son temps, présentent une dimension
visionnaire assez saisissante. Mais ces citations présentent aussi l'intérêt de démarquer le cadre théorique de
Marx de bien des interprétations simplistes et mécanistes ultérieures. En effet, les propres extrapolations de Marx
lui reviendraient comme un boomerang critique, s'il réduisait le travail productif au travail physique direct, identifiait
la marchandise aux objets matériels, et s'il confondait valeur et richesse. Ce que dit ensuite Marx est susceptible
d'une double lecture et combine plusieurs niveaux. La suggestion cohérente avec la grille de lecture avancée ici
est qu'une partie seulement de ces analyses a été reprise dans Le Capital, tandis qu'une autre est restée en
somme en jachère. On peut en effet transcrire certains de ces passages et les interpréter comme une analyse de
la croissance de la composition organique. C'est le cas lorsque Marx écrit que le capital "tend toujours lui-même à
créer du temps disponible d'un côté, pour le transformer en surtravail de l'autre. S'il réussit trop bien à créer un
temps disponible, il souffrira de surproduction, et le travail nécessaire sera interrompu, parce que le capital ne peut
plus mettre en valeur aucun surtravail" (16). On retombe sur la surproduction, liée à une réduction du travail
nécessaire, en d'autres termes à une élévation de la composition organique.

Cependant, ce rabattement sur la théorie classique du capital est seulement partiel. Il consiste à n'examiner que
des rapports de valeur tels la composition organique ou le taux de plus-value, ce qui est logique dès lors qu'il s'agit
d'analyser la dynamique capitaliste, mais laisse de côté la distinction fondamentale introduite entre valeur et
richesse, autrement dit entre valeur d'échange et valeur d'usage. Ce dont il est question ici, c'est bien en effet de
productivité sociale, autrement dit d'un ratio qui compare une masse de valeurs d'usage et le nombre de
travailleurs. Marx parle ainsi d'une "énorme disproportion entre le temps de travail utilisé et son produit" (17). Une
autre lecture est alors légitimée : elle se situe à un niveau plus fondamental, celui de la mise en cause du mode de
production capitaliste.

Il suffit après tout, de lire Marx qui explique comment le capital creuse sa propre tombe : "d'une part, il éveille
toutes les forces de la science et de la nature ainsi que celles de la coopération et de la circulation sociales, afin de
rendre la création de richesse indépendante (relativement) du temps de travail utilisé pour elle. D'autre part, il
prétend mesurer les gigantesques forces sociales ainsi créées d'après l'étalon du temps de travail, et les enserrer
dans les limites étroites, nécessaires au maintien, en tant que valeur, de la valeur déjà produite" (18). C'est la
formidable réussite du capitalisme, mesurée à l'aune de son principe essentiel, l'économie de temps de travail, qui
ouvre ainsi la possibilité d'un dépassement de ses propres contradictions : "la production basée sur la valeur
d'échange s'effondre de ce fait, et le procès de production matériel immédiat se voit lui-même dépouillé de sa
forme mesquine, misérable, antagonique. C'est alors le libre développement des individualités. Il ne s'agit plus dès
lors de réduire le temps de travail nécessaire en vue de développer le surtravail, mais de réduire en général le
travail nécessaire de la société à un minimum. Or, cette réduction suppose que les individus reçoivent une
formation artistique, scientifique, etc., grâce au temps libéré et aux moyens créés au bénéfice de tous" (19).
Comment mieux exprimer que le communisme, c'est, fondamentalement, la libération du temps ; comment mieux
souligner, en ce sens précis, son indéniable actualité ?

De ce point de vue, nous nous plaçons ici dans la tradition de Mandel, qui se situe clairement dans cette lignée :
"C'est dans le double caractère de l'automation que se reflète de manière concentrée toute la contradiction
historique du capitalisme. Potentiellement l'automation pourrait signifier achèvement du développement des forces
productives matérielles, qui pourrait libérer l'humanité de toute contrainte d'un travail mécanique, répétitif, non
créateur et aliénant. Dans les faits, elle signifie, à nouveau, mise en péril de l'emploi et du revenu, renforcement du
climat de peur d'une remontée du chômage chronique massif et de l'insécurité, allant périodiquement jusqu'à la
baisse de la consommation et du revenu, donc à l'appauvrissement intellectuel et moral. L'automation capitaliste
en tant que développement puissant à la fois de la force productive du travail et de la force destructive et aliénante
de la marchandise et du capital devient l'expression la plus caractéristique des contradictions inhérentes au mode
de production capitaliste" (20). Mandel va même encore plus loin en parlant d'impossibilité : "L'automation générale
dans la grande industrie est impossible en régime capitaliste. Attendre une telle automation généralisée aussi
longtemps que les rapports de production capitalistes ne sont pas supprimés, est tout aussi faux que d'espérer la
suppression de ces rapports de production des progrès mêmes de cette automation" (21).

Réduction ou fin du travail ?

Il existe aujourd'hui, sous des formes plus ou moins construites, l'idée que c'est la revendication d'un revenu
garanti qui constitue l'axe d'un programme anticapitaliste. Elle est entrée en phase avec les objectifs concrets que
s'est donné le mouvement des chômeurs en France, et elle est théorisée par un courant influencé notamment par
les thèses de Negri. Celles-ci trouvent leur source dans une lecture de Marx, et notamment des Grundrisse qui est,
à notre sens, doublement fausse. Elle repose d'abord sur une critique superficielle de la loi de la valeur qui "a vieilli
et est devenue inutile" (22), parce qu'elle a perdu, en tant que théorie de la mesure, "tout sens face à la démesure
de l'accumulation sociale". En tant que théorie, ses caractères essentiels auraient commencé à perdre de leur
force "déjà au cours de la deuxième révolution industrielle". Le second ingrédient de cette lecture repose sur la
référence au concept marxien de general intellect, poussé jusqu'à ses ultimes implications : "Le travailleur,
aujourd'hui, n'a plus besoin d'instruments de travail (c'est-à-dire de capital fixe) qui soient mis à sa disposition par
le capital. Le capital fixe le plus important, celui qui détermine les différentiels de productivité, désormais se trouve
dans le cerveau des gens qui travaillent : c'est la machine-outil que chacun d'entre nous porte en lui. C'est cela la
nouveauté absolument essentielle de la vie productive aujourd'hui" (23).

Il n'est pas inutile de revenir sur l'unique passage des Grundrisse où figure la notion de general intellect est
introduite. Gorz (24) le traduit directement de l'allemand, de la manière suivante : "Le développement du capital
fixe indique à quel degré le niveau général des connaissances d'une société, knowledge, est devenu force
productive immédiate et à quel degré, par conséquent, les conditions du procès vital d'une société [sont] soumises
au contrôle du general intellect". La plupart des traductions ignorent la spécificité du concept et le traduisent. Le
dernier membre de phrase devient : "(...) à quel point les conditions du processus vital de la société sont soumises
à son contrôle et transformées selon ses normes", ou encore: "(...) jusqu'à quel point les conditions du processus
vital de la société sont soumises au contrôle de l'intelligence générale et portent sa marque" (25). En réalité, cette
expression n'introduit rien qui ne soit déjà présent dans l'analyse du capital fixe et de sa capacité à s'approprier la
science comme une force productive directe. Comme il s'agit là d'une tendance permanente du capitalisme, on voit
mal comment Marx peut être invoqué pour parrainer les innovations théoriques situant le capital "dans le cerveau
des gens".
Les partisans de cette théorie cherchent à substituer la revendication d'un revenu garanti à celle de réduction du
temps de travail, comme axe central d'un projet de transformation sociale. Ils s'appuient pour ce faire sur des
postulats plus ou moins implicites, et qui sont très discutables, indépendamment même du fait de savoir si une telle
approche est en droit d'invoquer une filiation marxiste. Le premier postulat renvoie à une sorte d'essentialisme
revendicatif. Le projet d'un revenu minimum serait consubstantiellement subversif, en contradiction irréductible et
globale à l'égard du rapport salarial, et en correspondance étroite avec les transformations en cours.

Pour avancer de telles évidences, il faut d'abord exagérer le processus de "fin du travail". La démarche de Negri
est sur ce point représentative : "Aujourd'hui, pour reprendre ce que disent Gorz d'une part, Fitoussi, Caillé ou
Rifkin de l'autre, il suffirait, pour garantir le niveau de développement et d'augmentation des rythmes d'automation
et d'informatisation qui ont assuré le plein emploi, de travailler deux heures par jour" (26). Ce serait donc une
"mystification pure et simple" de vouloir maintenir l'emploi "de la force de travail garantie".

Pour aller plus loin que la mise en avant pointilliste de transformations originales, mais marginales dans
l'organisation du travail, cette théorie devrait établir, par exemple, que la productivité du travail s'est accélérée au
cours de la période récente, ou bien que la quantité totale de travail s'amenuise à une vitesse considérable. C'est
le contraire que l'on observe : pour les six principaux pays capitalistes, le nombre d'heures de travail a augmenté
de 18 % entre 1972 et 1996 (voir tableau 1). Il y a donc progression, et même progression plus rapide qu'entre
1960 et 1972 (0,7 % par an, au lieu de 0,4 %). C'est en Europe que le volume de travail a reculé, mais il n'a baissé
que de 17 % en un tiers de siècle. De plus, il est, toujours au niveau de l'Europe, stabilisé depuis le début des
années quatre-vingt.
On peut poursuivre cette horrible petite arithmétique sur le cas français. Deux heures par jour, c'est tout au plus
500 heures par an (50 semaines à 5 jours).

En France, en 1996, on a effectué un peu plus de 37 milliards d'heures de travail (22,4 millions de personnes à
1640 heures par an selon l'OCDE). Si ce même nombre d'heures était assuré par des personnes travaillant 500
heures par an, il faudrait en employer 73 millions, ce qui excède la population française. Si on réduisait de 1/6 la
durée du travail (de 1500 à 1250 heures par an), on augmenterait de 20 % la population employée, soit de 4,5
millions de personnes.

Que faut-il de plus pour infirmer cette thèse ? On peut certes discuter les chiffres, mais on est tellement loin du
rétrécissement attendu qu'aucun correctif ne permettra de rétablir un pronostic plus conforme à une vision
aujourd'hui très répandue. La position de repli consiste à dire qu'il faut comprendre cette thèse en dynamique, que
ce n'est que le début de la fin du travail, et que ses effets demeurent encore potentiels. Mais il s'agit alors d'une
tout autre position, qui rétablit la question de la réduction du temps de travail et de ses modalités au centre du
débat.

Autrement dit, nous sommes loin d'une société d'abondance où le temps de travail se serait d'ores et déjà rétréci
comme une peau de chagrin de telle sorte qu'il serait vain de vouloir le réduire encore. On peut même partager
l'idée des théoriciens du general intellect selon laquelle la production passe de plus en plus par la flexibilité, la
formation, la requalification continue de la force de travail, la production scientifique et ses langages, et même,
pourquoi pas, par "la construction d'une communauté d'affects". Mais à condition d'en relativiser la portée et de
comprendre que cette production indirecte de valeur est ensuite appropriée par le Capital qui continue à structurer
l'ensemble de la société. Prendre pour achevé le processus d'émergence d'une "intellectualité de masse" conduit
assez logiquement à une vision d'un communisme se développant dans les béances du temps échappant au
contrôle du Capital. Gorz a donc parfaitement raison de qualifier de "délire théorique" les propositions de
Lazzarato et Negri, pour qui "le capital devient un appareil vide, de contrainte, un fantasme, un fétiche". Selon ces
mêmes auteurs "le processus de production de subjectivité, c'est-à-dire le processus de production tout court, se
constitue hors du rapport au capital, au sein des processus constitutifs de l'intellectualité de masse, c'est-à-dire
dans la subjectivisation du travail" (27).

Une telle conception débouche sur une théorisation pour le moins originale du dépassement du capitalisme. Celui-
ci est en effet devenu un "parasite", dans la mesure où "il n'a plus la capacité de maîtriser unilatéralement la
structure du processus du travail, à travers la division du travail manuel et intellectuel" (28). Symétriquement, le
travail "s'est émancipé par sa capacité à devenir intellectuel, immatériel ; il s'est émancipé de la discipline d'usine".
On ne peut s'empêcher, à lire ces lignes, de se demander si l'on vit dans le même monde que Negri, quand
aujourd'hui les témoignages convergent pour montrer à quel point le travail salarié est durci et asservi aux besoins
du capital. Mais si l'on admet ces propositions, si l'on fait du jeune intermittent la figure majoritaire du prolétariat
contemporain, alors la mise en place d'un salaire garanti est le moyen le plus direct d'accélérer un "processus
révolutionnaire" déjà engagé, et que Negri observe avec ravissement : "une des choses les plus belles aujourd'hui,
c'est précisément le fait que cet espace public de liberté et de production commence à se définir, portant vraiment
en lui la destruction de ce qui existe comme organisation du pouvoir productif, et donc comme organisation du
pouvoir politique". Devant une telle évidence, Negri n'a qu'une seule et assez jolie question : "Et ce que je ne
comprends pas, c'est comment on peut résister à cela". Ce que Negri ne comprend pas, c'est que le capital, non
seulement résiste, mais reprend, à sa manière, l'exigence de salaire garanti, sous une forme dévoyée, que Negri
voit pourtant : "A une masse de pauvres, à des gens qui travaillent mais qui ne réussissent pas à s'insérer de
manière constante dans le circuit du salaire, on attribue un peu d'argent afin qu'ils puissent se reproduire et qu'ils
ne provoquent pas de scandale social". Il devrait donc être clair qu'il n'existe nul essentialisme qui protégerait de
toute récupération, et empêcherait le mauvais salaire garanti de chasser le bon. Pourtant, Negri se contente
d'évacuer le problème par une formule étonnante : "Mais le problème du salaire garanti est tout autre" (29).

Ce optimisme radical, qui postule que la version subversive l'emportera, sans doute en vertu de sa supériorité
intrinsèque sur la version conservatrice, est une forme moderne de déterminisme, à laquelle on peut adresser une
seconde objection, qui est la séparabilité entre la sphère du travail salarié et celle du "hors-travail". On rencontre ici
la version en quelque sorte qualitative de la fin du travail, qui consiste à dire que ce qui se passe dans la sphère du
travail salarié importe finalement peu. Si le quantum de travail se réduit à deux heures par jour, il est assez
subalterne de savoir si ce travail est pénible, intense, aliéné, etc. puisque, de toute manière, la vraie vie est
ailleurs. Il y a donc une dialectique entre les deux volets de la thématique de la fin du travail : les gains de
productivité réduisent en même temps le nombre d'heures de travail contraint et la significativité de cette
contrainte. "Bien entendu, le capital a gagné", selon une autre formule à l'emporte-pièce de Negri, mais cette
victoire est une victoire fantasmatique, puisque les nouveaux lieux de création de richesse sociale lui échappent.
Cette thèse est fondamentalement en porte-à-faux avec la réalité du capitalisme contemporain qui durcit les
conditions d'existence des salariés et se permet, à travers la menace du chômage, d'avoir le beurre et l'argent du
beurre, autrement dit leur soumission, en même temps que leur implication (30). On ne voit pas, dans ces
conditions, comment les travailleurs pourraient gagner sur le terrain du salaire garanti, tout en reculant totalement
sur le terrain du rapport salarial. On a envie de reprendre à son compte l'affirmation de Simone Weil, selon laquelle
: "Nul n'accepterait d'être esclave deux heures ; l'esclavage, pour être accepté, doit durer assez chaque jour pour
briser quelque chose dans l'homme" (31). On ne voit surtout pas quel intérêt ils auraient à négliger un terrain pour
en privilégier un autre sur lequel seuls d'irréductibles optimistes pensent qu'il serait plus facile de marquer des
positions. Le discours sur la fin du travail ainsi joue un rôle dangereux de brouillage, car son effet est de
déstabiliser les initiatives des salariés en déconsidérant les objectifs qu'ils se donnent : les pauvres sots rêvent
encore de revenir au plein emploi alors que c'est une idée révolue, ils s'obstinent à lutter sur les salaires et le
temps de travail, alors que tout cela est subalterne. Ils feraient mieux d'exiger un revenu garanti ! Il y a là un
discours de désorientation, qui rejoint un certain nombre d'affirmations du patronat, et prend les organisations de
salariés à contre-pied.

Les conclusions que nous voudrions, à titre provisoire, proposer ici se situent sur un double terrain. Du côté des
pratiques sociales, l'expérience disponible tend à montrer que progresse la compréhension d'une stratégie prenant
en quelque sorte en tenailles l'exploitation capitaliste. Puisque, pour reprendre un slogan longuement travaillé,
"Dedans c'est la galère, dehors c'est la misère", il faut combiner l'action pour l'obtention de droits immédiats et celle
pour une réduction massive du temps de travail. Opposer cette dernière à la perspective du revenu minimum, c'est
mettre en concurrence deux projets qui ne sont sans doute pas équivalents, mais qui ne peuvent que se renforcer
l'un l'autre. La fusion de ces deux combats suppose que soient dépassées les divisions qui existent objectivement
entre ceux qui ont un travail et les exclus, avec toute une gamme de situations et de trajectoires intermédiaires. La
complémentarité s'articule autour de l'intérêt commun des chômeurs et des salariés à ce que la réduction du temps
de travail soit pleinement créatrice d'emplois, les chômeurs parce qu'ils pourront alors être embauchés, et les
salariés, parce que ces embauches proportionnelles garantissent que le travail ne sera pas intensifié.

Ce processus de lutte contre le chômage est porteur d'une transcroissance nécessaire, en tout cas possible, de la
défense de l'emploi vers une véritable remise en cause de la logique capitaliste de production, non pas à sa
périphérie mais en son coeur. Ce qui est ainsi mis à l'ordre du jour, c'est bien le communisme défini comme la
réappropriation par les travailleurs de la richesse qu'ils produisent, sous forme de temps libre. Et cela ne peut se
faire sans transformer aussi le processus de travail, sans le révolutionnariser. Cette dialectique entre les deux
versants d'une lutte radicale contre le chômage, ne fait après tout que retrouver l'une des intuitions centrales de
Marx : "Le temps libre, le temps dont on dispose, soit pour jouir du produit, soit pour se développer librement, voilà
la richesse réelle ; et ce temps n'est pas, comme le travail, réglementé par le but extérieur dont la réalisation
constitue au choix soit une nécessité naturelle, soit un devoir social. Par le fait même que le temps de travail est
limité à une mesure normale, que je l'occupe pour moi et non plus pour autrui, que l'opposition sociale entre
maîtres et serviteurs disparaît ; que le travail devient réellement du travail social ; ce travail a un caractère tout
autre, beaucoup plus libre, et le temps de travail d'un homme disposant de temps libre est forcément de qualité
plus élevée que le temps de travail de la simple bête de somme" (32).

Sur un plan plus théorique, on pourrait, en schématisant, résumer les propositions avancées ici de la manière
suivante. Il y a chez Marx deux niveaux de lecture des contradictions du capital. Le premier s'appuie sur la
présentation classique de la baisse tendancielle du taux de profit, qui renvoie à un postulat de baisse relative du
salaire réel. La période dite fordiste a, jusqu'à un certain point, invalidé ce paradigme, ou l'a en tout cas fortement
relativisé, en réunissant les conditions d'une accumulation intensive, abondamment décrite depuis. Le second
niveau d'analyse, développé dans les Grundrisse, renvoie à la contradiction entre loi de la valeur et développement
de la productivité sociale et apparaît comme bien adapté à la réalité contemporaine. Une telle contradiction, parce
qu'elle touche à ses racines, ne peut être surmontée que par le dépassement ou par l'involution régressive d'un
mode de production désormais "étriqué".

-------------------------------
1. Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, Marx-Engels, Oeuvres choisies, tome 1, Editions
du Progrès, Moscou 1955, p.43.
2. Le Capital, Editions sociales, 1960, VIII, p.199.
3. Karl Marx et Friedrich Engels, L'idéologie allemande, Editions sociales, 1968, p.68, 232 et 248.
4. Manifeste du parti communiste, p.34.
5. Manifeste du parti communiste, p.28.
6. Manifeste du parti communiste, p.31.
7. Karl Marx, Salaire, prix et profit, Marx-Engels, Oeuvres choisies, tome 1, Editions du Progrès, Moscou 1955,
p.423.
8. Salaire, prix et profit, p.467.
9. Henri Maler, Convoiter l'impossible. L'utopie avec Marx, sans Marx, Albin Michel, 1995, p.327.
10. Karl Marx, Fondements de la critique de l'économie politique, Editions Anthropos, 1968, tome 2, p. 209- 231.
Voir aussi Oeuvres, Economie II, Gallimard, Pléiade, 1968, p.297-311.
11. Karl Marx, Fondements, p.215.
12. Karl Marx, Fondements, p.226-227.
13. Karl Marx, Fondements, p.219.
14. Karl Marx, Fondements, p.221.
15. Karl Marx, Fondements, p.221-222.
16. Karl Marx, Fondements, p.225-226.
17. Karl Marx, Fondements, p.221.
18. Karl Marx, Fondements, p.222.
19. Karl Marx, Fondements, p.222.
20. Ernest Mandel, Le troisième âge du capitalisme, Editions de la Passion, 1997, p.173.
21. Ernest Mandel, Le troisième âge, p.453.
22. Antonio Negri, "Vingt thèses sur Marx", in Marx après les marxismes.
23. Antonio Negri, Exil, Editions Mille et une nuits, 1998.
24. André Gorz, Misères du présent, richesse du possible, Galilée, 1997, note 1 p.57.
25. Respectivement Pléiade, tome 2, p.307 et Editions Anthropos, tome 2, p.223.
26. Antonio Negri, Exil.
27. Maurizio Lazzarato et Antonio Negri, Futur antérieur n°6, cité par André Gorz, Misères du présent, richesse du
possible.
28. Antonio Negri, Exil.
29. Antonio Negri, Exil.
30. Thomas Coutrot, L'entreprise néo-libérale, nouvelle utopie capitaliste ?, La Découverte, 1998.
31. Simone Weil, La condition ouvrière, citée par Pierre Naville, De l'aliénation à la jouissance, Editions Anthropos,
1970, p.488.
32. Karl Marx, Histoire des doctrines économiques, Editions Costes, tome VII, p.122. Voir aussi Théories sur la
plus-value, Editions sociales, tome 3, p. 301-302.

Michel HUSSON
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