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La Métaphore

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La métaphore

Les métaphores ne sont pas des arguments, ma


gracieuse jeune fille — Les aventures de Nigel
(Livre 2, chap. 2)

Attirer l’attention sur les métaphores d ’un philosophe, c’est le rabaisser —


comme si on louait un logicien pour sa belle écriture. S’adonner à la métaphore
est tenu pour illicite, en vertu du principe que ce dont on ne peut parler que méta­
phoriquement, on devrait ne pas en parler du tout. Cependant, la nature du délit
n ’est pas claire. J ’aimerais faire quelque chose pour dissiper le mystère qui enve­
loppe cette question; mais comme les philosophes (avec leur notoire intérêt pour
le langage) ont négligé le sujet, j ’aurai à tirer l’aide que je pourrai des critiques
littéraires. Eux, du moins, n ’acceptent pas le commandement : « Tu ne commettras
pas la métaphore », ni ne considèrent que la métaphore est incompatible avec la
pensée sérieuse.

1
Les questions auxquelles j ’aimerais voir apporter une réponse concernent
la « grammaire logique » de « métaphore » et des mots qui ont des significations
qui s’y rattachent. Il serait satisfaisant d ’avoir des réponses convaincantes aux
questions : « Comment reconnaissons-nous un cas de métaphore? », « Y a-t-il
un critère pour détecter les métaphores? », « Peut-on traduire les métaphores en
expressions littérales? », « Est-il correct de considérer la métaphore comme une
décoration ajoutée au « sens simple »? « Quelles sont les relations entre métaphore
et comparaison (simile)! », « En quel sens, si cela en a un, une métaphore est-elle
« créatrice »? « Quand est-il opportun d ’employer une métaphore? » (Ou, plus
brièvement, « qu’entendons-nous par métaphore! « Ces questions expriment
des tentatives pour éclaircir quelques usages du mot « métaphore » — ou, si l’on
préfère la manière profonde, pour analyser la notion de métaphore.)
Cette liste n ’est pas nette, et plusieurs des questions, à l’évidence, s’y chevau­
chent. Mais j ’espère qu’elles illustreront suffisamment le type de recherche qui
est visé.
Il serait utile de pouvoir partir d ’une liste indiscutable de « cas clairs » de
métaphore. Puisque le mot de « métaphore » a des emplois intelligibles, quoique
vagues et vacillants, il doit être possible de construire une telle liste. A première
vue, il devrait être plus facile de s’accorder sur l’inclusion d ’un exemple donné
que sur telle analyse de la notion de métaphore.

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Peut-être la liste suivante, où les exemples n ’ont pas été choisis tout à fait au
hasard, pourrait-elle faire l’affaire :
(I) « Le président laboura la discussion. » (« plowed through the discussion. »)
(II) « Un écran de fumée de témoignages. »
(III) « Une mélodie raisonneuse. »
(IV) « Des voix en papier-buvard » (Henry James).
(V) « Les pauvres sont les nègres de l’Europe » (Chamfort).
(VI) « La lumière n ’est que l’ombre de Dieu » (Sir Thomas Browne).
(VII) « O chers enfants blancs, aussi à l ’aise que des oiseaux, jouant parmi les
langages en ruines » (Auden).

J ’espère qu’on verra là autant de cas indiscutables de métaphore, quelque juge­


ment qu’on puisse finalement porter sur la signification du mot « métaphore ». Les
exemples sont présentés comme des cas clairs de métaphore, mais, à l’exception
peut-être du premier, ils seraient inutilisables comme « paradigmes ». Si nous
voulions enseigner la signification de « métaphore » à un enfant, nous aurions
besoin d’exemples plus simples, comme : « Les nuages pleurent », ou : « les bran­
ches luttent entre elles ». (Est-il significatif de tomber sur des exemples de person­
nification?). Mais j ’ai essayé d ’inclure quelques rappels des complexités possibles
que même des métaphores relativement directes sont susceptibles d ’engendrer.
Considérons le premier exemple : « Le président laboura la discussion. »
Un point de départ évident, c’est le contraste entre le mot « laboura » et le reste
des mots qui l’accompagnent. C’est ce qu’on exprimerait en général en disant que
« laboura » a ici un sens métaphorique, tandis que les autres mots ont des sens
littéraux. Quoique nous repérions l ’ensemble de la phrase comme un exemple
(un « cas clair ») de métaphore, notre attention se concentre vite sur un seul mot,
dont la présence est la raison immédiate de l ’attribution. Et l ’on peut faire des
remarques semblables sur les quatre exemples suivants dans la liste, où les mots
cruciaux sont, respectivement : « écran de fumée », « raisonneuse », « papier-
buvard », et « nègres ».
(Mais la situation est plus compliquée dans les deux derniers exemples de la
liste. Dans la citation de Sir Thomas Browne, « lumière » prend forcément un sens
symbolique et signifie beaucoup plus que dans le contexte d ’un manuel d ’optique.
Ici, le sens métaphorique de l’expression « l ’ombre de Dieu » impose un sens plus
riche que d ’habitude au sujet de la phrase. De semblables effets s’observent dans
le passage d ’Auden — par exemple pour la signification de « blanc » au premier
vers. Je devrai négliger ce genre de complexités dans cet article.)

En général, quand nous parlons d ’une métaphore relativement simple, nous


faisons référence à une phrase ou à une autre expression où certains mots sont
utilisés métaphoriquement tandis que les autres sont utilisés non métaphorique­
ment. La tentative de construire une phrase entière avec des mots employés méta­
phoriquement aboutit à un proverbe, une allégorie, ou une devinette. Nulle
analyse préliminaire de la métaphore ne couvrira correctement même un exemple
aussi rebattu que « la nuit toutes les vaches sont noires ». Et les cas de symbolisme
(au sens où le château de Kafka est un « symbole ») exigent aussi un traitement
à part.

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2
« Le président laboura la discussion ». Dire de cette phrase qu’elle est un cas
de métaphore implique qu’un mot au moins (ici, le mot « laboura ») est employé
métaphoriquement dans la phrase, et qu’au moins l’un des mots restants est
employé littéralement. Appelons le mot « laboura » le foyer de la métaphore et
le reste de la phrase où ce mot apparaît le cadre. (Est-ce nous maintenant qui uti­
lisons des métaphores? — et, qui plus est, composites? Et quelle importance?).
Une notion demande éclaircissement : celle d ’ « usage métaphorique » du foyer
de la métaphore. Entre autres choses, il serait bon de comprendre comment la
présence d’un cadre déterminé peut produire l’usage métaphorique du mot com­
plémentaire, tandis que la présence d ’un cadre différent pour le même mot n ’abou­
tit pas à une métaphore.
Si la phrase sur la conduite du président est traduite mot à mot dans une langue
étrangère où c’est possible, nous dirons bien entendu que la métaphore traduite
est un cas de la même métaphore. Ainsi, dire d ’une phrase qu’elle est un cas de
métaphore, c’est dire quelque chose de sa signification, non de son orthographe,
de son organisation phonétique, ou de sa forme grammaticale 1. (Pour utiliser
une distinction courante, « métaphore » est à classer comme terme appartenant
à la « sémantique » et non à la « syntaxe » — ou à une étude physique du langage.)
Supposons que quelqu’un dise : « J ’aime labourer régulièrement mes souvenirs. »
Dirons-nous qu’il utilise la même métaphore que dans le cas déjà discuté, ou non?
Notre réponse dépendra du degré de similarité que nous sommes prêts à affirmer
en comparant les deux « cadres » (car nous avons le même « foyer » les deux fois).
Les différences entre les deux cadres produiront certaines différences dans le jeu
réciproque 2 entre foyer et cadre dans les deux cas. Trouverons-nous les différences
assez frappantes pour nous permettre de considérer ces phrases comme deux
métaphores, c’est l’objet d ’une décision arbitraire. « Métaphore » est un mot flou,
au mieux, et nous devons nous garder d ’attribuer à son usage des règles plus stric­
tes que celles que l’on trouve effectivement dans la pratique.
Jusqu’ici, j ’ai traité « métaphore » comme un prédicat applicable en propre à
certaines expressions, sans prêter attention aux occasions où on les utilise, ou aux
pensées, aux actes, aux sentiments, aux intentions des locuteurs en de telles occa­
sions. Et c’est sûrement correct pour un certain nombre d ’expressions. Nous nous
rendons compte que traiter un homme de « cloaque », c’est utiliser une métaphore
sans avoir besoin de savoir qui utilise l ’expression ou en quelles occasions, ou
avec quelle intention. Les règles de notre langage déterminent qu’un certain nom­
bre d ’expressions doivent compter comme métaphores; et un locuteur ne peut pas
plus changer cela qu’il ne peut décréter que « vache » signifiera la même chose que
« mouton ». Mais nous devons aussi reconnaître que les règles établies
du langage laissent une large place à la variation individuelle, à l ’initiative et à
la création. Il y a un nombre indéfini de contextes (parmi lesquels presque tous

1. Toute partie du discours peut être utilisée métaphoriquement (quoique les résultats soient
maigres et sans intérêt dans le cas des conjonctions); toute forme d ’expression verbale est suscep­
tible de contenir un foyer métaphorique.
2. Ici j ’utilise un langage qui est approprié à la « conception par interaction » de la méta­
phore qui est discutée plus loin dans cet article.

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les contextes intéressants) où la signification d ’une expression métaphorique est
à reconstruire à partir des intentions du locuteur (et d’autres indices) parce que
les règles libérales de l ’usage standard sont trop générales pour fournir l ’informa­
tion nécessaire. Quand Churchill, dans une phrase fameuse, appela Mussolini
« cet ustensile », le ton de la voix, la présentation verbale, l’arrière-plan historique,
aidait à saisir de quelle métaphore il se servait. (Cependant, même ici, on voit mal
comment l’expression « cet ustensile » pourrait jamais être appliquée à un homme
autrement que comme insulte. Ici comme ailleurs, les règles générales de l’usage
fonctionnent comme des limitations apportées à la liberté qu’a le locuteur de signi­
fier ce qu’il veut.) C’est là un exemple, quoique encore bien simple, de la façon
dont la reconnaissance et l’interprétation d’une métaphore peuvent exiger la
prise en considération des circonstances particulières où elle est énoncée.)
Il est très remarquable qu’il n ’y ait pas, en général, de règles standards pour
graduer le poids ou l’intensité qu’il faut attacher à tel usage particulier d ’une expres­
sion. Pour savoir ce que l ’utilisateur d ’une métaphore veut dire, il nous faut savoir
avec quel « sérieux » il traite le foyer métaphorique. (Se satisferait-il aussi bien d ’un
synonyme approximatif, ou est-ce ce mot-là seul qui conviendrait? Prendrons-
nous le mot légèrement, en ne prêtant attention qu’à ses implications les plus
évidentes — ou bien nous attarderons-nous sur ses associations moins immédia­
tes?) Dans le discours parlé nous pouvons utiliser l’intensité et le phrasé comme
indices. Mais dans le discours écrit ou imprimé, même ces aides rudimentaires
font défaut. Cependant ce « poids » quelque peu fuyant d’une métaphore (soup­
çonnée ou détectée 3) est d ’une grande importance pratique dans l’exégèse.
Pour prendre un exemple philosophique : on décidera si l ’expression « forme
logique » doit être traitée dans un cadre particulier comme ayant un sens métapho­
rique, en se demandant dans quelle mesure son utilisateur est conscient d ’une
quelconque analogie entre les arguments et les choses (vases, nuages, batailles,
plaisanteries) dont on dit aussi qu’elles ont une « forme ». On se demandera surtout
si l’auteur souhaite que l’analogie soit active dans l’esprit de ses lecteurs; et à
quel degré sa propre pensée dépend de l’analogie en question et s’en nourrit. Nous
ne devons pas nous attendre à trouver dans les « règles du langage » beaucoup
d’aide pour de telles recherches. (Il y a en conséquence un sens de « métaphore »
qui appartient à la « pragmatique » plutôt qu’à la « sémantique » — et c ’est
peut-être ce sens qui mérite le plus d ’attention.)

3
Essayons de rendre compte le plus simplement possible de la signification de
« Le président laboura la discussion », pour voir jusqu’où cela nous mènera.
Un commentaire plausible (pour ceux à qui l ’on supposerait un esprit trop litté­
ral pour comprendre l ’original) pourrait se développer à peu près comme suit :
« U n locuteur qui utilise la phrase en question est considéré comme voulant dire
quelque chose du président et de sa conduite dans une réunion. Au lieu de dire,
simplement ou directement, que le président régla sommairement les objections

3. Ici, je souhaite qu’on lise ces mots avec le moins de « poids » possible.

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ou élimina impitoyablement ce qui n ’avait pas rapport à la question, ou quelque
chose de cet ordre, le locuteur a choisi d ’utiliser un mot (« laboura ») qui, à stric­
tement parler, signifie autre chose. Mais un auditeur intelligent peut facilement
deviner ce que le locuteur a dans l’esprit. » 4 Cette description traite l’expression
métaphorique (appelons-la « M » comme un substitut pour une expression litté­
rale (disons : « L ») qui aurait exprimé la même signification si elle avait été utilisée
à sa place. Selon cette conception, la signification de M, dans son occurence méta­
phorique, est simplement la signification littérale de L. L ’usage métaphorique
d ’une expression consiste, selon cette conception, à utiliser cette expression dans
un sens autre que son sens propre ou normal, dans un contexte qui permet de
détecter le sens impropre ou anormal et de le transformer de façon appropriée.
(Les raisons alléguées pour une si remarquable performance seront discutées plus
loin.)
A toute conception qui veut qu’une expression métaphorique remplace une
expression littérale équivalente, je donnerai le nom de conception de la métaphore
par substitution. (Je voudrais que cette étiquette recouvre aussi toute analyse
pour laquelle la phrase entière qui est le lieu de la métaphore remplace un ensemble
de phrases littérales.) Jusqu’à récemment, sous une forme ou une autre, la concep­
tion par substitution a été acceptée par la plupart des auteurs (en général, des
critiques littéraires ou des auteurs de livres sur la rhétorique) qui ont eu à parler
de la métaphore. Pour prendre quelques exemples : Whately définit la métaphore
comme « un mot substitué à un autre sur la base de la Ressemblance ou de l’Ana­
logie de leurs significations 5. » Et l ’entrée du Dictionnaire d'Oxford (pour sauter
à l’époque moderne) n ’est pas très différente : « Métaphore : la figure du discours
dans laquelle un nom ou un terme descriptif est transféré à un objet qui est diffé­
rent de celui auquel il est proprement applicable, tout en lui étant analogue;
un exemple de cela, une expression métaphorique 6. »La conception qu’expriment
ces définitions est si fortement enracinée qu’un auteur récent, qui plaide explici­
tement pour une conception de la métaphore différente et plus sophistiquée, n ’en

4. On remarquera à quel point ce type de paraphrase véhicule naturellement l’implication


d ’une faute attribuée à l’auteur de la métaphore. Il est fortement suggéré qu’il aurait dû décider
ce qu’il voulait réellement dire — la métaphore est dépeinte comme une façon de gloser sur le
manque de clarté ou le vague.
5. Richard Whately, Éléments de Rhétorique (7e éd. revue, London, 1846, p. 280.)
6. A « Figure » on trouve : « L ’une quelconque des diverses « formes » d ’expression qui
s’écartent de l’arrangement ou de l’usage normal des mots, qui sont adoptées pour donner de la
beauté, de la variété ou de la force à une composition; par exemple l’Aposiopèse, l’Hyperbole
la Métaphore, etc. ». A prendre cela strictement, nous pourrions être amenés à dire que le trans­
fert d ’un mot qui n ’est pas adopté en vue d’introduire « beauté, variété ou force » doit nécessai­
rement être écarté comme cas de métaphore. Ou bien la « variété » couvre-t-elle automatique­
ment tout transfert? On remarquera que la définition de l’O.E.D. n ’améliore pas celle de Whately.
Là où il parle d ’un « mot » que l ’on substitue, l’O.E.D. préfère « nom ou terme descriptif ».
Si l’on entend par-là restreindre les métaphores aux noms (et adjectifs?), c’est une erreur démon­
trable. Mais sinon, quelle est la signification de « terme descriptif »? Et pourquoi la référence de
Whately à la « Ressemblance ou l’Analogie » a-t-elle été rabotée en une référence à la seule
analogie?

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retombe pas moins dans l ’ancienne démarche en définissant la métaphore comme
« disant une chose et voulant en dire une autre 7. »
Selon la conception substitutionnelle, le foyer de la métaphore, le mot ou
l ’expression dont l ’usage est distinctement métaphorique à l ’intérieur d ’un cadre
littéral, sert à communiquer une signification qui aurait pu être exprimée littéra­
lement. L’auteur substitue M à L; c’est la tâche du lecteur d ’inverser la substitu­
tion, en utilisant la signification littérale de L. Comprendre une métaphore, c’est
comme déchiffrer un code ou débrouiller une devinette.
Si maintenant nous demandons pourquoi, dans cette conception, l ’auteur
devrait donner au lecteur le travail de résoudre une énigme, on nous offrira deux
types de réponse. La première est qu’il se peut qu’en fait, il n ’y ait pas d ’équiva­
lent littéral disponible dans la langue en question. Les mathématiciens parlèrent
de la « jambe » d ’un angle parce qu’il n ’y avait pas d’expression littérale brève
pour une ligne limite ; nous disons « des lèvres de cerise » parce qu’il n’y a pas
d’autre formule verbale qui puisse servir à dire brièvement à quoi ressemblent
les lèvres. La métaphore comble les lacunes du vocabulaire littéral (ou, du moins,
répond au besoin d ’abréviations commodes). Vue de la sorte, la métaphore est
une espèce de catachrèse, que je définirai comme l ’usage d ’un mot en sens nou­
veau pour remédier à une lacune du vocabulaire; la catachrèse est l ’introduction
de nouveaux sens dans de vieux m ots8. Mais si la catachrèse répond à un besoin
véritable, le nouveau sens introduit va rapidement devenir une partie du sens
littéral. « Orange » peut bien avoir été appliqué à la couleur par catachrèse; mais
le mot est maintenant appliqué à la couleur tout aussi « proprement » (et non
métaphoriquement) qu’au fruit. L’ « osculation » des courbes n ’est pas longtemps
un baiser, et se ramène rapidement à un contact mathématique plus prosaïque.
Et de même pour d ’autres cas. C’est le destin de la catachrèse de disparaître quand
elle réussit.
Cependant, on ne peut, à bien des métaphores, reconnaître les vertus attribuées
à la catachrèse, parce qu’il y a, ou du moins le suppose-t-on, un équivalent litté­
ral tout disponible et également succint. Ainsi de l ’exemple, plutôt malheureux 9,
« Richard est un lion », que des auteurs modernes ont discuté avec une assom­
mante insistance : le sens littéral y est considéré comme identique à celui de la

7. Owen Barfield, « Diction Poétique et Fiction Juridique », dans Essais offerts à Charles
Williams (Oxford, 1947, pp. 106-127). La définition de la métaphore apparaît p. 111, où la méta­
phore est traitée comme un cas particulier de ce que Barfield appelle « tarning ». L ’ensemble de
l’essai mérite d ’être lu.
8. L ’O.E.D. définit la catachrèse comme : « Usage impropre de mots; application d ’un terme
à une chose qu’il ne dénote pas proprement; abus ou perversion d ’un trope ou d’une métaphore.»
Je souhaite exclure les suggestions péjoratives. Il n ’y a rien de pervers ou d ’abusif à étirer de
vieux mots pour les adapter à de nouvelles situations. La catachrèse est simplement un cas frap­
pant de la transformation de signification qui apparaît constamment dans tout langage vivant.
9. Peut-on imaginer qu’on dise cela aujourd’hui avec l’intention sérieuse de dire quelque
chose? Je crois que c’est difficile. Mais toute analyse, quand fait défaut un authentique contexte
d ’usage, risque d’être faible, évidente, et sans profit.

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phrase « Richard est brave » 10. Ici, la métaphore n ’est pas censée enrichir le
vocabulaire.
Quand on ne peut invoquer la catachrèse, on considère que les raisons de substi­
tuer une expression indirecte, métaphorique, sont stylistiques. On nous dit que
l ’expression métaphorique peut (dans son emploi littéral) faire référence à un
objet plus concret que ne le ferait son équivalent littéral ; et c’est ce qui est censé
donner du plaisir au lecteur (le plaisir de laisser ses pensées se détourner de Richard
vers le lion inapproprié). De nouveau, on considère que le lecteur se plaît à résou­
dre un problème — ou s’enchante de l’adresse que l’auteur met à cacher et à
révéler à demi ce qu’il veut dire. Ou bien les métaphores procurent le choc d ’une
« agréable surprise », etc. Le principe qui sous-tend ces « explications » semble
être : quand vous êtes embarrassé devant une particularité du langage, attribuez
son existence au plaisir qu’elle donne au lecteur. Un principe qui a le mérite de
bien marcher, à défaut de toute preuve 10.
Quels que soient les mérites de telles spéculations sur la réaction du lecteur,
elles s’accordent pour faire de la métaphore une décoration. En dehors des cas
où la métaphore est une catachrèse qui remédie à une imperfection temporaire du
langage littéral, le but de la métaphore est d’amuser et de divertir. Son usage,
selon cette conception, constitue toujours une déviation par rapport au « style
simple et strictement approprié » (Whately)12. Ainsi, si les philosophes ont plus
important à faire que de donner du plaisir à leurs lecteurs, la métaphore n ’a pas
de place dans une discussion philosophique.

4
La conception selon laquelle la signification d ’une expression métaphorique est
une transformation de sa signification littérale normale est un cas particulier d ’une
conception plus générale du langage « figuré ». Ainsi, toute figure du discours qui
contient un changement sémantique (et pas simplement un changement synta-

10. On trouvera une discussion détaillée de cet exemple, complétée de diagrammes, dans le
livre de Gustaf Stern, Sens et changement de Sens (Goteborgs Hogskolas Arsskrift, 1932,
vol. 38, l re partie, pp. 300 et suiv), La description de Stern essaie de montrer comment le lecteur
est conduit par le contexte à sélectionner dans la connotation de « lion » l’attribut (bravoure) qui
conviendra à l’homme Richard. Je considère qu’il défend une forme de la conception substitu-
tionnelle.
11. Aristote assigne à la métaphore la tâche de donner du plaisir dans l’étude ; Cicéron rattache
le plaisir qu’on trouve dans la métaphore à la satisfaction qui naît de l’ingéniosité avec laquelle
l’auteur dépasse l’immédiat, ou donne une présentation vivante du sujet principal. Pour les réfé­
rences concernant ces perspectives et d ’autres perspectives traditionnelles, voir E. M. Cope,
Introduction à la Rhétorique d ’Aristote, livre III, Appendice B, chap. 2, « Sur la Métaphore »
(Londres, 1867).
12. Ainsi Stern (op. cit.), dit que toutes les figures du discours « visent à remplir les fonctions
expressive et intentionnelle mieux que l’énoncé simple » (p. 296). Une métaphore produit
un « rehaussement » (Steigerung) du sujet, mais les facteurs qui conduisent à s’en servir « englo­
bent les fonctions expressive et efficace (intentionnelle) du discours, non les fonctions symbolique
et communicative. » (p. 290). Autrement dit, les métaphores peuvent exprimer des sentiments ou
prédisposer les autres à agir et à sentir de diverses façons — mais elles ne disent rien de spécifique.

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xique, comme l’inversion de l ’ordre normal des mots) consiste en une transfor­
mation de la signification littérale. L ’auteur livre, non pas la signification qu’il
vise, m, mais une fonction de cette signification, f ( m ) ; la tâche du lecteur est
d ’appliquer la fonction inverse f - 1, et ainsi d’obtenir f- 1 (f(m )), c’est-à-dire m,
la signification originale. Quand différentes fonctions sont utilisées, différents
tropes en résultent. Donc, dans l ’ironie, l ’auteur dit l’opposé de ce qu’il veut dire;
dans l’hyperbole, il exagère ce qu’il veut dire, et ainsi de suite.
Quelle est donc la transformation caractéristique que contient la métaphore?
A cette question on a répondu : l ’analogie ou la similarité. M est ou bien similaire
ou bien analogue dans sa signification à son équivalent littéral L. Une fois que le
lecteur a détecté le terrain de l’analogie ou de la similitude qui est visée (avec
l ’aide du cadre, ou d ’indices tirés du contexte plus large) il peut remonter la piste
de l’auteur et atteindre la signification littérale originale (la signification de L).
Si un auteur estime que la métaphore consiste dans la présentation de l’analogie
ou de la similarité sous-jacente, il adoptera ce que j ’ai appelé une conception par
comparaison(comparaison) de la métaphore. Quand Schopenhauer appelait souri­
cière une preuve géométrique, selon une telle conception, il disait : « Une preuve
géométrique est comme une souricière, car toutes deux offrent une récompense
illusoire, attirent peu à peu leurs victimes; conduisent à une surprise désa­
gréable, etc. » C’est là une conception de la métaphore comme similitude (simile)
condensée ou elliptique. On remarquera que la « conception par comparaison »
est un cas particulier de la « conception par substitution ». Car elle estime qu’un
énoncé métaphorique pourrait être remplacé par une comparaison littérale équi­
valente.
Whately dit : « La Similitude ou Comparaison peut être considérée comme ne
différant que par la forme de la Métaphore ; la ressemblance est énoncée dans ce
cas, alors que dans la métaphore elle est impliquée. » 13 Bain dit que « la méta­
phore est une comparaison impliquée dans le simple usage d’un terme » et ajoute :
« c’est dans la situation où elle est enfermée dans un mot, ou au plus dans un
groupe de mots, que nous pouvons voir les particularités de la métaphore — ses
avantages d ’un côté, ses dangers et ses abus de l’autre.14 » Cette conception de la
métaphore, comme similitude ou comparaison condensée, a été très répandue.
La principale différence entre une conception par substitution (du type précé­
demment envisagé) et cette forme particulière que j ’ai appelée une conception
par comparaison peut être illustrée par l ’exemple courant « Richard est un lion ».

13. Whately, loc. cit. Par la suite, il trace une distinction entre « la Ressemblance, au sens
strict, c’est-à-dire la ressemblance directe entre les objets en question eux-mêmes (comme quand
nous parlons d ’un plateau, ou comparons de grandes vagues à des montagnes) » et « l’Analogie,
qui est une ressemblance de rapports — une similarité des relations qu’ils présentent ave certains
autres objets; comme quand nous parlons de la « lumière de la raison », ou d’une « révélation »
ou que nous comparons un guerrier blessé et captif à un bateau échoué. »
14. Alexander Bain, Composition et Rhétorique anglaises (éd. aug., Londres, 1887), p. 159.

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Selon la première conception, la phrase signifie à peu près la même chose que
« Richard est brave » ; selon la seconde, à peu près la même chose que « Richard
est comme un lion (par la bravoure) », les mots ajoutés entre parenthèses étant
compris mais non pas énoncés explicitement. Dans la deuxième traduction,
comme dans la première, l ’énoncé métaphorique est considéré comme tenant lieu
d ’un équivalent littéral. Mais la conception par comparaison fournit une para­
phrase plus élaborée, dans la mesure où l ’énoncé original est interprété comme
portant sur les lions aussi bien que sur Richard 15.
La principale objection contre une conception par comparaison est qu’elle
souffre d ’un vague qui avoisine le vide. On suppose que nous sommes intrigués
par la façon dont une expression (M ), utilisée métaphoriquement, peut fonction­
ner à la place d ’une expression littérale (L) qui est tenue pour un synonyme appro­
ximatif; et la réponse proposée est que ce que M signifie (dans son usage littéral)
est similaire à ce que L signifie. Mais en quoi est-ce instructif? On est tenté de pen­
ser que les similarités sont « objectivement données », de sorte qu’une question
de la forme : « Est-ce que A est comme B vis à vis de P ?» comporte une réponse
définie et prédéterminée. S’il en était ainsi, les comparaisons pourraient être sou­
mises à des règles aussi strictes que celles qui contrôlent les énoncés en physique.
Mais la ressemblance admet toujours des degrés, de sorte qu’une question vrai­
ment « objective » devrait prendre une forme du genre : « A est-il plus semblable
à B qu’à C sur telle échelle de degrés de P? » Cependant, à mesure qu’on approche
de telles formes, les énoncés métaphoriques perdent leur efficacité et leur spécifi­
cité. Nous avons besoin de métaphores justement dans les cas où il ne peut être
question, jusqu’à maintenant, de la précision d ’un énoncé scientifique. L ’énoncé
métaphorique n ’est pas le substitut d ’une comparaison formelle ou de tout autre
sorte d ’énoncé littéral, mais il a ses propres aptitudes distinctives et ses propres
réussites. Souvent nous disons : « X est M », en évoquant une connexion supposée
entre M et un L supposé (ou, plutôt, un système indéfini L 1, L 2, L 3, ...) dans des
cas où, avant la construction de la métaphore, nous aurions eu du mal à trouver
la moindre ressemblance littérale entre M et L. Il serait plus éclairant dans cer­
tains de ces cas de dire que la métaphore crée la similarité plutôt que de dire qu’elle
formule une similarité antérieurement existante 16.

15. Les conceptions par comparaison dérivent probablement d ’un bref énoncé d’Aristote dans
la Poétique : « La métaphore consiste à donner à une chose un nom qui appartient à quelque
chose d ’autre; le transport se faisant soit du genre à l’espèce, soit de l’espèce au genre, soit de
l’espèce à l’espèce, soit sur la base de l’analogie. » (1457 b). Je n ’ai pas la place de consacrer à la
discussion d ’Aristote l’examen détaillé qu’elle mérite. On trouvera une solide défense de la
conception basée sur Aristote dans S. J. Brown, Le Monde de l'Image, (Londres, 1927, en part,
pp. 67 et suivantes).
16. Il y aurait beaucoup à dire dans un examen minutieux de la conception par comparaison.
Il serait révélateur, par exemple, de considérer des cas qui contrastent, et où l’on préfère une
comparaison formelle à une métaphore. Une comparaison prélude souvent à un énoncé explicite
portant sur le fondement de la ressemblance, alors que nous n ’attendons pas d ’une métaphore
qu’elle s’explique elle-même. (Cf. la différence entre le fait de comparer un visage humain à une
face de loup en s’attachant aux points de ressemblance — et celui de voir le visage humain en tant
que visage de renard.) Mais sans nul doute la frontière entre certaines métaphores et certaines
comparaisons n ’est pas très nette.

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J ’en viens maintenant à considérer un type d’analyse que j ’appellerai conception
par interaction de la métaphore. Cette conception me semble échapper aux princi­
paux défauts des conceptions par substitution et par comparaison, et offrir une
perspective importante sur les usages et limites de la métaphore 17.
Partons de l ’énoncé suivant : « Dans la formulation la plus simple, quand nous
utilisons une métaphore nous avons deux pensées sur des choses différentes qui
sont actives en même temps et sont supportées par un seul mot, ou une seule locu­
tion, dont la signification est la résultante de leur interaction.18 » Nous pouvons
découvrir ce qui est visé ici en appliquant la remarque de Richards à notre exemple
antérieur : « Les pauvres sont les nègres de l’Europe. » D ’après la conception
par substitution, sous sa forme la plus sommaire, quelque chose est dit indirec­
tement sur les pauvres d ’Europe. (Mais quoi? Qu’ils sont une classe opprimée,
un vivant reproche aux idéaux officiels de la communauté, que la pauvreté est
héréditaire et indélébile?) La conception par comparaison prétend que l’épigramme
présente une comparaison entre les pauvres et les nègres. En opposition avec
l ’une et l’autre, Richards dit que nos « pensées » sur les pauvres Européens et les
nègres américains sont « actives ensemble » et « interagissent » pour produire une
signification qui est la résultante de cette interaction.
Cela signifie sans doute que dans un contexte donné, le mot focal « nègres »
prend une nouvelle signification, qui n ’est ni tout à fait sa signification dans les
usages littéraux, ni tout à fait la signification qu’aurait un substitut littéral. Le
nouveau contexte (le « cadre » de la métaphore, dans ma terminologie) exige
l’extension de la signification du mot focal. Et la position de Richards, est, à mon
avis, la suivante : pour que la métaphore marche, le lecteur doit rester conscient
de l’extension de la signification — doit prêter attention à la fois à la vieille et à la
nouvelle signification 19.
Mais comment cette extension ou ce changement de signification sont-ils pro­
duits? A un moment Richards parle des « caractéristiques communes » des deux
termes (les pauvres et les nègres) comme du « fondement de la métaphore » (La Phi­
losophie de la Rhétorique, p. 117) de sorte que dans son usage métaphorique un
mot ou une expression ne doit connoter qu’une sélection des caractéristiques qu’il
connote dans ses usages littéraux. C’est là, cependant, une des rares fois où il

17. Les meilleurs sources sont les écrits de I. A. Richards, en particulier le chapitre 5 (« Méta­
phore ») et le chapitre 6 (« Contrôle de la métaphore ») de sa Philosophie de la Rhétorique (Oxford,
1936.). Les chapitres 7 et 8 de son Interprétation dans l'enseignement (Londres, 1938.) couvrent en
grande partie le même terrain. La Métaphore grecque de W. Bedell Standord (Oxford, 1936), défend
ce qu’il appelle une « théorie de l’intégration » (voir en part., pp. 101 et suiv.) avec beaucoup de
science et d’habileté. Malheureusement, les deux auteurs ont bien du mal à rendre claire la nature
des positions qu’ils défendent. Le chapitre 18 de La structure des mots complexes (Londres, 1951.)
est une utile discussion des idées de Richards sur la métaphore.
18. La Philosophie de la Rhétorique, p. 93. Richards dit aussi que la métaphore est « fondamen­
talement un emprunt réciproque et un commerce de pensées, une transaction entre contextes »
(p. 94). La métaphore, dit-il, demande deux idées « qui coopèrent dans une signification globale »
(p. 119).
19. C ’est peut être cela qui conduit Richards à dire que « parler de l’identification ou de la fusion
que la métaphore effectue est presque toujours trompeur et pernicieux » (i bid., p. 127).

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retombe dans les analyses plus vieilles et moins sophistiquées qu’il essaie de
détrôner 20. Il est sur un terrain plus solide quand il dit que le lecteur est forcé de
« connecter » les deux idées (p. 125). Dans cette « connection » réside le secret et
le mystère de la métaphore. Parler de 1’ « interaction » de deux pensées « actives
ensemble » (ou encore, de leur « éclairage réciproque » ou de leur « coopéra­
tion »), c’est utiliser une métaphore qui insiste sur les aspects dynamiques de la
réponse d’un bon lecteur à une métaphore non-triviale. Je n ’ai rien contre l’usage
des métaphores (si elles sont bonnes) pour parler de la métaphore. Mais il serait
bon d ’en utiliser plusieurs, de peur d ’être égarés par les charmes adventices de
nos métaphores favorites.
Essayons, par exemple, de penser la métaphore comme un filtre. Considérons
l ’énoncé : « L ’homme est un loup. » Ici, pouvons-nous dire, il y a deux sujets —-
le sujet principal, l ’Homme (ou les hommes) et le sujet subsidiaire, le Loup (ou :
les loups). Or la phrase métaphorique en question ne transmettra pas la significa­
tion visée à un lecteur trop ignorant des loups. Ce qu’il faut, ce n ’est pas tellement
que le lecteur connaisse la signification standard du dictionnaire du mot « loup »
—- ou qu’il soit capable d ’utiliser ce mot dans des sens littéraux —, c’est qu’il
connaisse ce que j ’appellerai le système des lieux communs associés. Imaginons
qu’on ait demandé à un profane de dire, sans réflexion particulière, ce qu’il tenait
pour vrai concernant les loups; l’ensemble d ’énoncés qui en résulterait se rappro­
cherait de ce que j ’appelle ici le système des lieux communs associés au mot
« loup ». Ce que je suppose, c’est que dans une culture donnée, les réponses faites
par des personnes différentes au test suggéré concorderaient assez étroitement, et
que même l’expert éventuel, qui pourrait avoir une connaissance inhabituelle du
sujet, saurait encore « ce que l ’homme de la rue pense là-dessus. » Du point de vue
de l’expert, le système des lieux communs peut bien inclure des demi-vérités ou des
erreurs caractérisées (comme lorsqu’on classe la baleine dans les poissons), mais
ce qui compte pour l’efficacité de la métaphore, ce n ’est pas que les lieux communs
soient vrais, c’est qu’ils soient aisément et librement évoqués. (C’est pour cette
raison qu’une métaphore qui marche bien dans telle société peut sembler saugrenue
dans une autre. Des hommes pour qui les loups sont la réincarnation des humains
morts donneront de l’énoncé « l’homme est un loup » une interprétation différente
de celle que j ’ai admise.)
Pour dire les choses autrement : les emplois littéraux du mot « loup » sont
gouvernés par des règles syntaxiques et sémantiques dont la violation produit
un non-sens ou une contradiction. Ce que je suggère en outre, c’est que les emplois
littéraux du mot engagent normalement le locuteur à accepter un ensemble de
croyances standard sur les loups (les platitudes courantes) qui sont le bien commun
des membres d ’une quelconque communauté de parole. Renier l ’un des lieux
communs reçus (par exemple en disant que les loups sont végétariens — ou qu’on
les domestique facilement) c’est produire un effet de paradoxe et c’est provoquer
l’exigence d ’une justification. Quand un locuteur dit « loup », on comprend

20. En général, Richards essaie de montrer que la similarité entre les deux termes est au mieux
une partie de la base qui soutient l’interaction des significations dans une métaphore.

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normalement qu’il implique, en un certain sens de ce mot, qu’il se réfère à quelque
chose de féroce, de carnivore, de perfide, et ainsi de suite. L ’idée de loup est une
partie d’un système d ’idées qui n ’est pas fermement dessiné, mais qui est suffisam­
ment défini pour permettre une énumération détaillée.
L ’effet, donc, qu’on obtient en appelant (métaphoriquement) un homme « loup »
c’est d ’évoquer un système-loup de lieux communs reliés. Si l ’homme est un loup,
il fait des autres animaux sa proie, il est féroce, affamé, engagé dans une lutte
constante, c’est un charognard, etc. Chacune des assertions ainsi impliquées doit
maintenant être adaptée au sujet principal (l’homme) dans des sens normaux
ou anormaux. Si la métaphore est appropriée, cela peut se faire — jusqu’à un
certain point au moins. Un auditeur correct sera conduit par le système-loup
d ’implications à construire un système correspondant d’implications à propos
du sujet principal. Mais ces implications ne sont pas celles que comprennent les
lieux communs normalement impliqués par les emplois littéraux de « homme ».
Les nouvelles implications doivent être déterminées sur le modèle des implications
associées aux emplois littéraux du mot « loup ». Tout trait humain qui peut, sans
torsion excessive, se dire dans le « langage-loup » sera mis en relief, et tout trait
qui ne le peut sera repoussé à l’arrière-plan. La métaphore-loup supprime des
détails, en souligne d’autres — en bref organise notre conception de l’homme.
Supposons que je regarde le ciel nocturne à travers un morceau de verre forte­
ment fumé où certaines lignes sont restées claires. Alors je ne verrai que les étoiles
qui peuvent être amenées sur les lignes préalablement préparées sur l’écran, et les
étoiles que je vois seront vues comme organisées par la structure de l ’écran. On
peut envisager une métaphore comme un écran de ce genre, et le système des
« lieux communs associés » au mot focal comme le réseau des lignes sur l’écran.
On peut dire que le sujet principal est « vu à travers » l ’expression métaphorique —
ou, si l’on préfère, que le sujet principal est « projeté sur » le champ du sujet subsi­
diaire. (Dans cette dernière analogie, on doit considérer que le système d ’implica­
tions de l’expression focale détermine la « loi de projection »).
Prenons un autre exemple. Supposons que je me donne la tâche de décrire une
bataille en des termes tirés autant que possible du vocabulaire des échecs. Ces
derniers termes déterminent un système d ’implications qui vont par la suite contrô­
ler ma description de la bataille. Le choix obligé du vocabulaire des échecs amè­
nera à souligner certains aspects de la bataille à en négliger d ’autres, et à organiser
le tout d ’une façon qui entraînerait une bien plus grande torsion dans d ’autres
modes de description. Le vocabulaire des échecs filtre et transforme : il ne fait
pas que sélectionner, il met en évidence certains aspects de la bataille qui pour­
raient ne pas être vus du tout à travers un autre medium. (Il y a des étoiles qu’on
ne peut pas voir du tout, sinon à travers un télescope.)
Nous ne devons pas non plus négliger les modifications d ’attitude qui résultent
régulièrement de l’emploi d ’un langage métaphorique. Un loup est (convention­
nellement) un objet haïssable et qui fait peur; aussi, appeler un homme loup, c’est
impliquer qu’il est lui aussi haïssable et qu’il fait peur (et c’est par là soutenir et
renforcer des attitudes défavorables). Ou encore, le vocabulaire des échecs trouve
ses emplois premiers dans un dispositif hautement artificiel, où toute expression
de sentiment est, selon les règles, exclue; décrire une bataille comme si elle était
un jeu d’échecs, c’est par conséquent exclure, par le choix d ’un langage, tous les

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aspects affectivement plus troublants de la guerre. (Des effets seconds similaires
ne sont pas rares dans les emplois philosophiques de la métaphore.)
Une objection assez forte se présente contre la précédente esquisse de la « concep­
tion par interaction » : c’est qu’elle doit considérer que quelques-uns des « lieux
communs associés » eux-mêmes subissent un changement métaphorique de signi­
fication dans le processus de transfert du sujet subsidiaire au sujet principal. Et
ces changements, s’ils surviennent, sont difficiles à expliquer par la description
proposée. La métaphore première, pourrait-on dire, a été analysée en un ensemble
de métaphores subordonnées, de sorte que la description proposée est circulaire
ou bien conduit à une régression à l ’infini.
A cela on pourrait répondre en rejetant l’idée que tous les changements de signi­
fication dans les « lieux communs associés » doivent être comptés comme transfor­
mations métaphoriques. Beaucoup d ’entre eux sont très bien décrits comme des
extensions de signification, parce qu’ils n ’englobent pas la perception de rapports
entre deux systèmes de concepts. Je n ’ai pas entrepris d ’expliquer comment de
telles extensions ou transformations surviennent en général, et je ne pense pas
qu’aucune description simple puisse valoir pour tous les cas. (Il est assez facile de
marmotter : « analogie », mais un examen plus serré fait rapidement voir toutes
sortes de « fondements » (grounds) pour les déplacements de significations selon
le contexte — et parfois même une absence totale de fondement.)
En second lieu, je ne voudrais pas rejeter l’idée qu’une métaphore peut englober
un certain nombre de métaphores subordonnées parmi ses implications. Mais ces
métaphores subordonnées sont, je crois, généralement destinées à être prises avec
moins d ’ « intensité », c’est-à-dire en insistant moins sur leurs implications. (Les
implications d ’une métaphore sont comme les harmoniques d ’une corde musicale;
leur donner trop de « poids », c’est comme essayer de faire sonner les harmoni­
ques aussi fort que les notes principales — et c’est aussi mal venu.) Dans tous les
cas, les métaphores premières et subordonnées appartiendront normalement au
même champ de discours, de sorte qu’elles renforceront un seul et même système
d ’implications. Réciproquement, là où des métaphores sensiblement nouvelles
apparaissent quand on débrouille la métaphore première, il y a un risque sérieux
de confusion dans la pensée (à rapprocher de l ’habituel interdit contre les « méta­
phores composites »).
Mais la précédente description de la métaphore appelle un correctif, pour une
adéquation convenable. La référence aux « lieux communs associés » conviendra
aux cas les plus communs où l ’auteur joue simplement sur le stock de savoir
commun (et sur les communes fausses informations) que partagent vraisembla­
blement le lecteur et lui-même. Mais, dans un poème, dans un morceau de prose
soutenue, l’écrivain peut établir un nouveau modèle d’implications pour les emplois
littéraux des expressions clés, avant de les utiliser comme véhicules pour ses méta­
phores. (Un auteur peut efficacement supprimer les implications superflues du
mot « contrat » en discutant explicitement la signification qu’il lui donne, avant
de se mettre à développer une théorie contractuelle de la souveraineté. Ou bien
un naturaliste qui connaît vraiment les loups peut nous en dire assez à leur propos
pour que sa description de l ’homme comme loup s’écarte notablement des emplois
courants de cette figure.) Les métaphores peuvent s’appuyer sur des systèmes
d ’implications spécialement construits, aussi bien que sur des lieux communs accep­

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tés ; elles peuvent être faites sur mesure, et ne sont pas nécessairement des « occa­
sions ».
C ’était une simplification, de nouveau, de parler comme si le système d ’impli­
cations d’une expression métaphorique demeurait inaltéré par l ’énoncé méta­
phorique. La nature de l’application visée aide à déterminer le caractère du système
à appliquer (comme si les étoiles pouvaient en partie déterminer le caractère de
l ’écran d’observation à travers lequel nous les regardons.) Si appeler un homme
loup, c’est le placer sous un jour particulier, nous ne devons pas oublier que la
métaphore fait paraître le loup plus humain qu’il ne paraîtrait autrement.
J ’espère qu’il y a place pour de semblables complications dans le cadre de cette
ébauche d’une « conception par interaction » que j ’ai essayé de présenter.

6
Etant donné que j ’ai tant usé de l’exemple et de l ’illustration, il serait peut-être
bon d ’énoncer explicitement (sous forme de résumé) quelques-uns des principaux
aspects par lesquels la conception par « interaction » que je défends diffère de la
conception par « substitution » ou par « comparaison ».
Sous la forme que j ’ai exposée, la « conception par interaction » se ramène
aux sept positions suivantes :
1. Un énoncé métaphorique a deux sujets distincts — un sujet « principal »
et un sujet « subsidiaire 21 ».
2. Ces sujets sont souvent à envisager comme « systèmes de choses » plutôt
que comme « choses ».
3. La métaphore fonctionne en appliquant au sujet principal un système
d ’ « implications associées » caractéristiques du sujet subsidiaire.
4. Ces implications consistent généralement en « lieux communs » concernant
le sujet subsidiaire, mais peuvent, dans les cas qui s’y prêtent, consister en impli­
cations déviantes que l’auteur a établies ad hoc.
5. La métaphore sélectionne, souligne, supprime, et organise les traits du sujet
principal en impliquant à son sujet des énoncés qui s’appliquent normalement au
sujet subsidiaire.
6. Par là sont englobés des déplacements dans la signification des mots appar­
tenant à la même famille ou au même système que l’expression métaphorique ; et
certains de ces déplacements, mais pas tous, peuvent être des transferts métapho­
riques. (Les métaphores subordonnées, cependant, sont à lire avec moins d ’ « in­
tensité ».)
7. Il n ’y a pas, en général, de « fondement » simple pour les nécessaires dépla­
cements de signification — pas d ’explication passe-partout pour le fonctionnement
ou l ’échec des métaphores.

21. Ce point a souvent été traité. Par ex. : « Quant à l’expression métaphorique, elle est d’un
grand prix dans le style, quand on en use avec propriété, car elle fournit deux idées au lieu d ’une »
(Samuel Johnson, cité par Richards, ibid., p. 93).
Le choix des étiquettes pour les « sujets » est gênant. Voir la « note sur la terminologie » (n. 23).

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On s’apercevra, à la réflexion, que le point (1) est incompatible avec les formes
les plus simples d ’une « conception par substitution », que le point (7) est par défi­
nition incompatible avec une « conception par comparaison »; tandis que les
points qui restent développent des raisons de considérer les « conceptions par
comparaison » comme inadéquates.
Mais il est facile d’exagérer les conflits entre ces trois conceptions. Si nous
devions soutenir que seuls les exemples qui satisfont à l’ensemble des positions
énumérées plus haut devraient compter comme métaphores « authentiques »,
nous restreindrions les emplois corrects du mot « métaphore » à un très petit
nombre de cas. On chercherait par là à défendre une définition convaincante de
« métaphore » qui tende à donner à toutes les métaphores une intéressante comple­
xité 22. Et un tel écart par rapport aux usages courants du mot « métaphore » nous
laisserait sans étiquette convenable pour les cas plus triviaux. Or, c’est justement
dans ces cas triviaux que les conceptions p a r « substitution » et par « comparaison »
semblent quelquefois toucher plus juste que les conceptions par « interaction ».
Ce qui justifierait de classer les métaphores en cas de substitution, de comparaison,
d ’interaction. Seule la dernière catégorie a une importance en philosophie.
Car les métaphores par substitution et les métaphores par comparaison peuvent
être remplacées par des traductions littérales (à l ’exception, peut-être, des cas de
catachrèse) — en sacrifiant un peu du charme, de la vivacité, de l’esprit de l’origi­
nal, mais sans rien perdre du contenu cognitif. Mais dans les métaphores par
interaction, on ne peut rien sacrifier. Leur mode d ’opération demande au lecteur
d ’utiliser un système d ’implications (un système de « lieux communs » — ou bien
un système particulier établi pour le but qu’on se propose) comme moyen de sélec­
tionner, de souligner et d ’organiser les relations dans un champ différent. Cet
usage d ’un « sujet subsidiaire » pour développer un éclairage sur un « sujet princi­
pal » est une opération intellectuelle particulière (quoiqu'assez familière grâce à
toutes nos expériences d ’apprentissage) qui demande qu’on soit simultanément
averti des deux sujets, mais qui n ’est pas réductible à une comparaison entre les
deux.
Supposons qu’on essaie d ’énoncer le contenu cognitif d’une métaphore par
interaction en « langage simple ». Jusqu’à un certain point, nous pouvons réussir
à énoncer un certain nombre de relations pertinentes entre les deux sujets (quoi­
que, vu l’extension de signification qui accompagne le déplacement du système
d ’implications des sujets subsidiaires, on ne doive pas trop attendre de la para­
phrase littérale). Mais l ’ensemble des énoncés littéraux ainsi obtenus n’aura pas le
même pouvoir d ’informer et d ’éclairer que l’original. Pour une raison : aupara­
vant, on laissait le soin à un bon lecteur de tirer par lui-même les implications avec

22. Je peux être en accord avec l’affirmation d ’Empson selon laquelle «on ferait mieux de garder
le terme « métaphore » pour ce que les locuteurs eux-mêmes sentent comme un usage riche, ou
suggestif, ou persuasif d ’un mot, plutôt que d ’y inclure des usages comme celui de pied de table. »
(La Structure des Mots Complexes, p. 333). Mais il y a aussi le danger opposé, celui de donner aux
métaphores trop d ’importance par définition, et de restreindre ainsi à l’excès notre conception du
sujet.

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une subtile perception de leurs priorités relatives et de leurs degrés d’importance;
maintenant, elles sont présentées explicitement comme si elles avaient un poids
égal. La paraphrase littérale en dit inévitablement trop — et en faussant les inten­
sités. Un des points que je veux souligner le plus nettement, c’est que la perte
dans de tels cas est une perte en contenu cognitif; la faiblesse significative de la
paraphrase littérale, ce n ’est pas qu’elle puisse être ennuyeusement prolixe ou fas­
tidieusement explicite (ou dépourvue de qualités de style); elle échoue à traduire
parce qu’elle échoue à rendre l’éclairage que donne la métaphore.
Mais l’explication, ou l’élaboration des fondements de la métaphore, si on ne
les considère pas comme des substituts cognitifs adéquats pour l ’original, peuvent
être très précieux. Une métaphore puissante ne sera pas plus abîmée par une sem­
blable exploration qu’un chef-d’œuvre musical ne l’est par l ’analyse de sa struc­
ture harmonique et mélodique. Sans aucun doute, les métaphores sont dange­
reuses — et surtout, peut-être, en philosophie. Mais interdire leur emploi, ce serait,
par une décision nuisible, restreindre nos pouvoirs de recherche 23.
Max Black

Chapitre III de Models and métaphors de Max Black. (Cornell University Press — Ithaca
New York, 1962, (publié d ’abord en 1954 dans Proceedings o f the Aristotelian Society, 55)
Traduit par Linda Orr et Claude Mouchard.

23. (Note sur la terminologie) : Pour les métaphores auxquelles conviennent les conceptions
par substitution ou par comparaison les facteurs à distinguer sont : (i) un mot ou une expression E ;
(ii) qui apparaît dans un « cadre » verbal F, de sorte que (iii) F(E) est l’énoncé métaphorique en
question; (iv) la signification littérale m '(E) que E acquiert dans F(E), (v) qui est la même que la
signification littérale, m (X ) d ’un synonyme littéral, X. On pourrait se contenter du vocabulaire
technique suivant : « expression métaphorique » (pour E), « énoncé métaphorique » (pour F(E),
« signification métaphorique » (pour m') et « signification littérale » (pour m).
Quand c’est de la conception par interaction qu’il s’agit, la situation est plus compliquée. Nous
pouvons avoir besoin de nous référer (vi) au sujet principal de F(E), soit P (en gros, ce sur quoi
porte « réellement » l’énoncé); (vii) le sujet subsidiaire, 5 (ce sur quoi F(E) porterait si on le
lisait littéralement); (viii) le système pertinent d ’implications, I, relié à S; et (ix) le système résul­
tant des attributions, A, qu’on asserte de P. Nous devons accepter au moins ce degré de comple­
xité si nous reconnaissons que la signification de E dans son environnement F dépend de la trans­
formation de I en A par l’usage d ’un langage qui, au lieu de s’appliquer normalement à S, est à
appliquer à P.
Richards a suggéré d ’utiliser les mots « teneur » ( ténor) et « véhicule » pour les deux « pensées »
qui, dans sa conception sont « actives ensemble » (pour « les deux idées que la métaphore, sous sa
forme la plus simple, nous donne » — La Philosophie de la Rhétorique, p. 96 (c’est moi qui sou­
ligne) et nous engage à réserver « le mot “ métaphore ” à l’ensemble de la double unité » (ibid.).
Mais ce tableau des deux idées travaillant l’une sur l’autre est une encombrante fiction. Et il est
significatif que Richards lui-même se laisse souvent aller à parler de la « teneur » et du « véhicule »
comme de « choses » (par ex., p. 118). Le « véhicule » de Richards vacille, dans sa référence, entre
l’expression métaphorique (E ), le sujet subsidiaire (S) et le système d’implication liées (I). Ce que
« teneur » signifie est moins clair : tantôt il s’agit du sujet principal (P), tantôt des implications
liées à ce sujet (que je n’ai pas symbolisées au-dessus), tantôt, en dépit des intentions mêmes de
Richards, de la signification résultante (ou, pourrions-nous dire, de la « portée complète ») de
dans son contexte F(E).
Il n’y a probablement pas d ’espoir d’arriver à l’acceptation d ’une terminologie tant que, sur
ce sujet, les auteurs seront aussi divisés.

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