"Roman" de Rimbaud,
1870
Lecture linéaire 5, parcours "Mémoires d'une âme"
Introduction
Un poème écrit en septembre 1870,
juste après sa fugue de Charleville-
Mézières => premiers essais
poétiques (Cahier du Douai)
Poème en partie autobiographique
puisque l'âge évoqué (17 ans)
correspond à celui du poète.
Reprend un thème lyrique, celui des
premières amours mais en le
modernisant.
Lecture
Mouvement et problématique
• Découpage en quatre "chapitre" (écho au titre "Roman") :
• I Un désir de fuir la ville pour la campagne, lié à l'adolescence (17 ans)
• II Naissance d'un sentiment d'ivresse amoureuse sans objet
• III Rencontre d'une jeune-femme
• IV Rapidité de l'idylle et retour à la vie d'avant (à la ville)
• Problématique : comment le jeune auteur renouvelle-t-il un thème
traditionnel de la poésie lyrique (les premières amours) en faisant
preuve d'autodérision ?
Le titre : "Roman" + premier vers : "On n'est pas
sérieux quand on a dix-sept ans"
• Titre qui interpelle puisqu'il fait référence à un autre genre que celui du
poème, composé de 8 quatrains en alexandrins.
• Oriente vers : une trame narrative (cf découpage en "chapitres") mais
aussi l'idée de fiction, d'aventures.
• Le premier vers peut lui donner un aspect ironique avec la phrase
négative, doublée de la diérèse : le poète est à un âge où il s'invente
des romans (d'amour).
• Présent de vérité générale + "on" généralisant + négation de l'adjectif
"sérieux"= le poète prend de la distance avec lui-même (auto-dérision).
Un poème lyrique ?
• Le "je" est remplacé par un "on" qui généralise (pas de "je" lyrique)
• Vers 2 et 3 : phrase nominale, registre de langue légèrement familier (jeunesse du poète) et
description de lieux urbains associés à la modernité : "cafés tapageurs aux lustres éclatants" +
lieu de festivité (bocks + limonade).
• Avec l'expression "foin de", le poète semble rejeter la ville et sa modernité, associée au bruit et
à la lumière, pour lui préférer un lieu plus naturel : "les tilleuls verts de la promenade" (lieu
intermédiaire entre la ville et la nature : "le vent chargé de bruit, - la ville n'est pas loin-")
• On retrouve alors des éléments propres au lyrisme traditionnel : énumération de sensations
agréables, notamment olfactives : répétition de "bon", "parfums de vigne", "l'air est parfois si
doux".
• La phrase exclamative, la présence de sensation agréables liés à des éléments naturels, reprend
des motifs du lyrisme sans toutefois faire oublier des éléments plus urbains et moins raffinés :
les "parfums de vigne" se mêlent aux "parfums de bière".
• On comprend donc que l'auteur prend ses distances avec le lyrisme traditionnel et le
romantisme (voir Hugo)
La rêverie amoureuse de l'adolescence, entre ville
et nature
• Troisième quatrain : une description ambigüe de la nature : la nature est
encadrée et restreinte : répétition des adjectifs "petits" ("un tout petit
chiffon / d'azur sombre, encadré d'une petite branche") = le ciel
entraperçu est comparé à un "chiffon". La métaphore se poursuit avec
"piqué" = la nature est associée à un ouvrage humain (artificiel).
• Certains adjectifs utilisés sont péjoratifs : petite, mauvaise
• "Mauvaise étoile" = ironie tragique qui annonce une fin malheureuse ?
• On retrouve une image déjà utilisée par Rimbaud dans "Ma Bohème",
celui du froufrou des étoiles (synesthésie).
• = éloge de la nature ambigu qui prend ses distances avec le lyrisme
La griserie amoureuse de l'adolescence
• Quatrième quatrain : répétition du "on" généralisant qui évoque une attitude commune à tous
les jeunes gens de 17 ans.
• Phrases exclamatives + champ lexical de l'ivresse : "griser", "champagne", "monte à la tête",
"divague (tout cela peut permettre de comprendre le premier vers)
• "On se sent aux lèvres un baiser" : le thème de la sensualité permet d'éclairer l'origine de
l'ivresse. Mais ce désir reste encore sans objet déterminé.
• La comparaison finale ainsi que le nom "sève" renvoient à la nature mais pour la subordonner
finalement au désir amoureux : la nature n'est là que parce qu'elle donne une couleur
romanesque aux rêveries adolescentes, non parce qu'elle est réellement appréciée en tant
que telle.
• Allitération en labiales ("qui palpite là, comme une petite bête") = évocation des battements
du cœur amoureux ?
L'apparition d'une jeune-femme donne un objet
concret au désir
• "Le cœur fou Robinsonne à travers les romans" : le vers confirme le caractère romanesque de
ces rêveries sur la promenade + le sens de "palpite comme une petite bête". Le vers éclaire
aussi le titre, avec le néologisme "robinsonne" et le mot "romans".
• La conjonction de subordination "lorsque" + verbe "passe" suivi du sujet
inversé annonce l'élément perturbateur du récit : le passage d'une demoiselle.
• Le "pâle réverbère" rappelle la présence de la ville et rompt avec le cadre lyrique de la nature.
• Description rapide et convenue de la demoiselle : "aux petits airs charmants". On
retrouve l'adjectif petit présent tout au long du texte qui insiste sur le caractère à la fois
charmant et léger de la rencontre. Rien de tout cela n'est vraiment sérieux.
• Volonté de dramatisation comme dans un roman avec la description du père : "sous l'ombre
du faux col effrayant de son père" = l'opposant du schéma actanciel. (allitération en f).
Parodie de scène de première vue ?
• Le héros (qui est cette fois désigné par le pronom personnel "vous") n'a rien
d'imposant : "immensément naïf" + "Sur vos lèvres alors meurent les cavatines..." = le
jeune amoureux perd de sa contenance (il chantait un air d'opéra qui peut encore
rappeler le rêve d'aventure et de grandeur de l'adolescent).
• Le jeune-fille, comme on l'a vu chez Hugo, semble plus expérimentée : son attitude
semble plus assurée et empreint d'une certaine maîtrise de la séduction : "Tout en
faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif..."
• L'allitération en t semble mimer le son des bottines et la tournure "en faisant trotter"
donne un effet de mise en scène, prolongé par le "mouvement vif".
• Les points de suspension suggèrent une ellipse = on ne saura pas comment les deux
jeunes-gens se sont trouvés malgré le regard du père.
Une idylle éphémère ("on n'est pas sérieux...")
• Le poète garde le "vous" (le "on" correspond au rêve tandis que le
passage au "vous" indique la concrétisation du désir).
• La répétition de l'hémistiche "vous êtes amoureux" semble montrer le
peu de complexité de ce premier sentiment amoureux. Le mot "loué"
avec une durée déterminée "jusqu'au mois d'août" insiste sur la
légèreté de l'aventure. D'ailleurs le poète n'est pas pris au sérieux : "vos
sonnets la font rire" (contrairement au poète qui semble avec la
majuscule la mettre sur un piédestal + "l'adorée a daigné"). Le poète lui-
même fait preuve d'autodérision : "Tous vos amis s'en vont, vous êtes
mauvais goût".
Renversement et retour à la situation initiale
• "_Puis l'adorée un soir a daigné vous écrire..." : élément de résolution, mis en valeur par le
tiret, l'adverbe "puis" et le passé composé. Les points de suspension introduisent une
nouvelle ellipse (finalement le contenu de la relation n'a pas vraiment d'importance).
• Ce que recherche l'adolescent de dix-sept ans c'est juste l'ivresse amoureuse qu'il
délaisse dès qu'il l'a obtenue, s'en retournant à l'ivresse première des "cafés", "des bocks" et
de "la limonade".
• Le premier vers est ainsi répété, dans une construction cyclique.
• Le dernier vers, par sa construction déroutante "et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade"
ramène le thème lyrique de la nature, quelque peu délaissé. On peut l'interpréter comme une
mise à distance du lyrisme et du romantisme qui plaçaient la nature au premier plan. Ici, ce
n'est qu'un détail du décor, pour une histoire d'amour adolescente semblable à tant d'autres.
Le rythme classique de l'alexandrin est d'ailleurs malmené, montrant combien l'auteur se joue
des conventions.
• Rimbaud est souvent considéré comme à
l'origine de la poésie moderne. On peut ainsi
voir dans ce poème qui fait partie de ses
premiers écrits, comment il prend ses
distances avec le lyrisme traditionnel et le
romantisme pour renouveler avec ironie le
thème des premières amours.
Conclusion • Ainsi, la nature est finalement relayée au
second plan pour faire place au décor
moderne de la ville, tandis que le "je" lyrique
est délaissé au profit d'un "on" plus
généralisant qui désacralise le thème de
l'amour et montre avec une certaine auto-
dérision, la propension de l'adolescence à se
raconter des romans.
Proposition de plan de commentaire composé
• I. Le récit désacralisé du premier amour, entre autobiographie et universalité
• 1) L'auteur mêle éléments autobiographiques et volonté de généraliser
• 2) Le récit reprend les topoi du premier amour
• 3) Dans une démarche d'auto-dérision et de désacralisation
• II. La mise à distance des conventions
• 1) Mélange des genres et prosodie malmenée
• 2) Une reprise distanciée des topoi du lyrisme avec l'introduction d'éléments liés à la modernité
• 3) La mise à distance de la volonté de sérieux qui entre en correspondance avec la rébellion
adolescente.
Rédaction du premier paragraphe de la première
partie
• Dans un premier temps nous allons montrer que le récit de ce premier amour, entre un jeune-homme
de dix-sept ans et une jeune-fille rencontrée un soir d'été, oscille entre éléments autobiographiques et
volonté de présenter une expérience plus universelle. On peut en effet retrouver des éléments qui
laissent penser au lecteur que Rimbaud s'inspire de sa propre expérience. La date d'écriture du
poème, 28 septembre 1870, montre que l'âge évoqué, dix-sept ans, et celui du poète se confondent. Par
ailleurs, les éléments du cadre spatio-temporel évoqués dans le poème, "les cafés tapageurs", "les
parfums de vigne et les parfums de bière" peuvent évoquer les estaminets du nord-est de la France, lieu
d'errance d'un Rimbaud fugueur au cours de l'été 1870. Néanmoins, ces éléments restent suffisamment
vagues pour que des lecteurs puissent s'y projeter. Les cafés et la promendade de tilleuls peuvent se
retrouver dans différentes villes de France. Surtout, le poète rejette le "je" lyrique et autobiographique
pour le remplacer par un "on", qui englobe tous les jeunes-gens de dix-sept ans. Le présent de vérité
générale "on n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans", donne une valeur plus universelle à cette
expérience personnelle. De même l'apparition du pronom de deuxième personne "vous", au sixième
quatrain, met à distance le "je" trop personnel et semble englober le lecteur dans l'expérience, lecteur
adolescent ou plus âgé qui se remémore l'expérience. Le jeune poète choisit donc de s'inspirer d'une
expérience personnelle pour en extraire des éléments récurrents qui lui permettent de
retranscrire le récit type du premier amour.
• C'est ainsi que le poème, organisé sous formes de récit en quatre "chapitres" numérotés, reprend le
schéma narratif et les topoi du récit d'amours adolescentes.