Introduction
Freud n’était pas un philosophe. Il avait fait des études
de médecine à Vienne, avant de se spécialiser en neuropa-
thologie et s’installer comme « médecin des nerfs » (nous
dirions aujourd’hui neurologue). On sait qu’il s’était
vivement intéressé, jeune homme, aux questions philoso-
phiques et qu’il s’était inscrit durant ses études aux cours
de philosophie du « génial » Franz Brentano (1838-1917).
On sait aussi qu’il eut à l’époque des velléités de passer un
double doctorat en philosophie et en zoologie. Mais cet
intérêt précoce pour la philosophie a vite fait place chez
lui à une attitude qu’on peut bien dire résolument antiphi-
losophique. Entré en 1876 comme assistant de recherche
(Famulus) à l’Institut de physiologie d’Ernst von Brücke
(1819-1892), Freud a adopté sous l’influence de ce dernier
un positivisme militant qui est resté jusqu’à la fi n sa
« philosophie spontanée ».
Freud n’était pas un philosophe car il voulait faire
œuvre de science, tout comme son maître Brücke et les
autres membres de la prestigieuse École viennoise de
médecine – Carl von Rokitansky (1804-1878), Theodor
Meynert (1833-1892), Sigmund Exner (1846-1926). Or
la science, pour tous ces gens, se défi nit entre autres par
son rejet du mode de pensée philosophique. La science
s’en tient aux faits, à l’expérience, aux données obser-
vables qu’elle relie et organise patiemment à l’aide de lois.
La philosophie, à l’inverse, procède a priori. Elle met les
idées avant les faits et ce faisant elle dépasse l’expérience,
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se promène dans les nuées. Elle va au-delà, meta : la philo-
sophie, aux yeux des positivistes, est par nature une méta-
physique. Dans une lettre adressée en 1927 au philosophe
et psychologue Werner Achelis (1897-1982), Freud préci-
sera ainsi « [s]a position vis-à-vis de la philosophie (de la
métaphysique) » : « Je crois qu’un jour la métaphysique sera
condamnée comme “a nuisance”, un abus de la pensée, un
“survival” [une survivance] de la période de la conception
du monde (Weltanschauung) religieuse1 ».
Freud a certes quitté le laboratoire de physiologie de ses
débuts et il a de même délaissé ses premières recherches
neurologiques (sur les paralysies infantiles, sur l’aphasie)
pour se tourner vers la psychologie, traditionnellement
une branche de la philosophie à côté de la cosmologie et
de la théologie. La psychanalyse, qui est le produit de ce
changement d’orientation, n’en était pas moins une science
à ses yeux. Dans les Nouvelles conférences d’introduc-
tion à la psychanalyse, il la défi nit sans ambages comme
« une science spécialisée, un rameau de la psychologie2 ».
C’est que la science n’est pas affaire pour lui d’objet ou
de contenu, mais de méthode : « L’esprit et l’âme peuvent
devenir, aussi bien que toute chose étrangère à l’homme,
objet d’investigation scientifique. La psychanalyse est
particulièrement qualifiée pour être le porte-parole de la
conception scientifique de l’univers […]. N’est-ce pas la
psychanalyse qui a transporté au domaine psychique les
recherches scientifiques3 ? »
Ainsi défini, le projet freudien est celui d’une psycho-
logie scientifique, dé-philosophisée, dé-spiritualisée.
C’était aussi, on le notera, celui de tous les psychologues
1. Les notes en bas de page renvoient à la bibliographie en fi n
de volume. Les traductions ont été modifiées lorsque cela
s’imposait.
Freud 1979, 408.
2. Freud 1933a, 209.
3. Ibid., 209-210.
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de la seconde moitié du xixe siècle, de Wundt à Brentano,
d’Ebbinghaus à William James. Il s’agit, pour eux comme
pour Freud, de parachever la révolution scientifique
en étendant la méthode des sciences de la nature (des
Naturwissenschaften) aux choses de l’esprit, domaine
traditionnel de la philosophie et de la morale. Franz
Brentano (celui-là même dont le jeune Freud avait assidû-
ment suivi les cours de philosophie) déclarait en ouverture
de son influente Psychologie d’un point de vue empirique :
« Nous devons nous efforcer d’accomplir ici ce que les
mathématiques, la physique, la chimie et la physiologie
ont déjà accompli1 ». Et Théodore Flournoy (1854-1920),
un autre pionnier de la « nouvelle psychologie », se félicitait
de ce que le gouvernement de Genève ait créé pour lui une
chaire « dans la faculté des sciences, plutôt que dans celle
des lettres où se font tous les cours de philosophie ; [il]
a implicitement reconnu (peut-être sans y songer) l’exis-
tence de la psychologie en tant que science particulière,
indépendante de tout système philosophique, au même
titre que la physique, la botanique ou l’astronomie2 ».
La psychanalyse, de même, est censée prendre la relève
de la philosophie en la dépassant, en la remplaçant par
une véritable science de l’homme. C’est cela que veut
dire la phrase souvent citée de Freud : « Jeune homme, je
n’ai aspiré qu’à la connaissance philosophique et je suis
à présent sur le point de réaliser ce vœu en passant de la
médecine à la psychologie3 ». La psychologie scientifique
(la psychanalyse) n’est pas la continuation de la philoso-
phie, elle en est la vérité. Elle en démasque l’illusion méta-
physique ou théologique. Feuerbach, dont Freud avait lu
L’Essence du christianisme chez Brentano, affi rmait que
la théologie devait être traduite en anthropologie. Freud,
1. Brentano 1874, 2.
2. Flournoy 1896, 1.
3. Freud 2006, 233.
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dans la Psychopathologie de la vie quotidienne, exige
pareillement que la métaphysique soit traduite en métapsy-
chologie, en « psychologie de l’inconscient1 ».
Freud a un nom pour l’erreur philosophique : « spécu-
lation » (Spekulation). Cela s’entend en un sens lointai-
nement kantien : « Une connaissance théorétique est
spéculative », dit Kant, « quand elle porte sur un objet ou
sur des concepts d’un objet tels qu’on ne peut y arriver dans
aucune expérience2 ». La spéculation est une pensée pure
qui dépasse l’expérience possible et divague au-delà, meta.
Libérée des contraintes de l’expérience, il lui est loisible
dès lors de simplifier le réel et de le déduire de quelques
concepts fondamentaux (Grundbegriffe) ou principes
a priori. Pratiquement chaque fois qu’il évoque la philo-
sophie, Freud lui reproche sa systématicité et sa cohérence
abstraite : « La philosophie ne s’oppose pas à la science,
[…] mais elle s’en éloigne en prétendant off rir un tableau
cohérent et sans lacune de l’univers3 ». La philosophie est
une Weltanschauung, une conception du monde, c’est-
à-dire « une construction (Konstruktion) intellectuelle,
capable de résoudre d’après un unique principe tous les
problèmes que pose notre existence4 ». Or Freud déteste
les Weltanschauungen : « Je suis hostile à la fabrication de
Weltanschauungen : qu’on les laisse aux philosophes5 ».
À la spéculation totalisante de la philosophie, Freud
oppose le travail fragmentaire et provisionnel de cette
« science empirique » qu’est la psychanalyse : « La psycha-
nalyse n’est pas, comme les philosophies, un système qui,
partant de quelques concepts fondamentaux défi nis de
façon précise, essaye de concevoir la totalité du monde
et, une fois cela fait, n’a plus de place pour de nouvelles
1. Freud 1901, 276-277.
2. Kant 1781, 448.
3. Freud 1933a, 212.
4. Ibid., 209.
5. Freud 1926b, 12.
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découvertes et de meilleures examinations1 ». La psycha-
nalyse tâtonne, elle se laisse guider par l’expérience,
toujours prête à abandonner ses hypothèses de travail
si cela s’avère nécessaire. C’est en cela qu’elle est scienti-
fique, car la science se défi nit essentiellement pour Freud
par l’acceptation du caractère provisoire de ses concepts.
(Inversement, dans les Nouvelles Conférences, il compare
le travail scientifique au déroulement d’une psychanalyse,
avec ses faux départs et sa constante « démolition » d’hypo-
thèses2.) La psychanalyse s’enorgueillit d’être modeste, à
l’inverse de la superbe des philosophes.
Un passage de l’essai « Pour introduire le narcissisme »
résume bien cette épistémologie négative : « [V]oilà préci-
sément, à mon avis, la différence entre une théorie spécu-
lative et une théorie bâtie sur l’interprétation de l’empirie.
La dernière n’enviera pas à la spéculation le privilège d’un
fondement tiré au cordeau, logiquement irréprochable,
mais se contentera volontiers de conceptions fondamen-
tales nébuleuses, évanescentes, à peine représentables,
qu’elle espère pouvoir saisir plus clairement au cours de
son développement, et qu’elle est prête aussi à échanger
éventuellement contre d’autres. C’est que ces idées ne sont
pas le fondement de la science, sur lequel tout repose : ce
fondement, au contraire, c’est l’observation seule. Ces
idées ne constituent pas les fondations mais le faîte de tout
l’édifice, et elles peuvent sans dommage être remplacées
et enlevées3 ».
« Le fondement de la science, c’est l’observation
(Beobachtung) ». Freud fait ici écho au positivisme du
physicien et philosophe des sciences Ernst Mach (1838-
1916), qui semble bien être sa référence principale en
matière de théorie de la connaissance. « La façon de
1. Freud 1923a, 72.
2. Freud 1933a, 230.
3. Freud 1914c, 84-85.
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penser et de travailler du savant, écrivait Mach, est en
effet très différente de celle du philosophe. N’ayant pas
la bonne fortune de posséder d’inébranlables axiomes, le
savant s’est habitué à considérer comme provisoires ses
idées et ses principes les plus sûrs et les mieux fondés, et
il est toujours prêt à les modifier à la suite de nouvelles
expériences1 ». Les concepts du positiviste sont jetables,
car seule compte l’expérience, l’observation. Ce sont,
dit Mach, des « fictions provisoires » dont on se sert par
commodité jusqu’au moment où l’on en aura trouvé de
meilleures, plus « économiques ». Freud renchérit : les
« concepts fondamentaux de la science » psychanalytique2
ne sont jamais que des « fictions3 », des « superstructures
spéculatives4 », des « notions de secours et des construc-
tions scientifiques5 », des « constructions auxiliaires6 », des
« constructions intellectuelles d’appoint7 », des « conven-
tions8 » qu’on remplace dès qu’elles entrent en conflit avec
l’observation.
On aura noté les termes « concepts fondamentaux »,
« spéculation », « construction » : ce sont les mêmes dont
Freud se sert pour parler de la philosophie. La psychanalyse
serait donc aussi une spéculation ? De fait, Freud recon-
naît souvent le caractère spéculatif de ses théories. On ne
peut pas se passer, dit-il, d’hypothèses et de constructions
heuristiques : « Dans la description [des phénomènes],
déjà, on ne peut éviter d’appliquer au matériel certaines
idées abstraites que l’on puise ici ou là et certainement pas
1. Mach 1905, 26-27.
2. Freud 1915a, 11.
3. Freud 1926a, 17.
4. Freud 1925a, 80.
5. Freud 1917a, 144.
6. Freud 1915a, 21.
7. Freud 1938b, 21.
8. Freud 1915a, 12.
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dans la seule expérience actuelle1 ». Ou encore : « Sans une
spéculation et une théorisation – pour un peu j’allais dire
une rêverie (Phantasieren) – métapsychologique, impos-
sible d’avancer un pas2 ». Mais si Freud se permet ainsi de
jouer librement avec les idées, pour voir, c’est parce qu’en
bon positiviste il pose en principe qu’elles seront de toute
façon corrigées par l’expérience. C’est ce qu’on pourrait
appeler le principe de sélection conceptuelle : les faits sont
durs, têtus, résistants, et seules survivent les théories qui
s’y adaptent. (Ce qui suppose que les « faits », en psychana-
lyse, ne soient pas influencés par les théories…)
Il y a donc pour Freud deux spéculations, la mauvaise et
la bonne : la philosophique (la métaphysique), qui dépasse
l’expérience et plie le réel à ses desiderata ; et la psychanaly-
tique (la métapsychologique), qui spécule sous le contrôle
de l’expérience et de l’observation, en constante interac-
tion avec elles.
Pourtant, il arrive aussi que Freud reproche aux philo-
sophes de trop s’en tenir à l’observable. La psychanalyse
est une « psychologie de l’inconscient », c’est-à-dire une
psychologie de ce qui ne se présente pas à la conscience.
À strictement parler, on ne peut donc pas observer cet
inconscient, on peut seulement le postuler. Or « le philo-
sophe, pour qui n’existe de méthode d’observation que
l’introspection, ne saurait suivre [le psychanalyste] dans
ce domaine3 ». Il est incapable d’accepter qu’il y ait de la
pensée qui ne soit pas consciente, qui ne fasse pas l’objet
d’une expérience ou observation psychique.
C’est le second grand reproche adressé aux philo-
sophes, inlassablement martelé tout au long de l’œuvre :
« La plupart [des philosophes] ne veulent pas entendre
1. Ibid., 11.
2. Freud 1937a, 240.
3. Freud 1925b, 129.
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parler d’un “psychisme inconscient1” » ; « Ils ont identifié
le psychique avec le conscient et ont ensuite tiré de cette
défi nition que l’inconscient n’était rien de psychique
et ne pouvait être l’objet de la psychologie2 » ; « Pour la
plupart de ceux qui ont une culture philosophique, l’idée
d’un fait psychique qui ne soit pas aussi conscient est si
inconcevable qu’elle leur paraît absurde et réfutable par la
simple logique3 » ; « La grande majorité des philosophes ne
qualifie de mental que ce qui est phénomène conscient4 » ;
« La plupart des philosophes […] déclarent que postuler
l’existence d’un psychisme inconscient est une absurdité5 ».
Pourquoi Freud écrit-il « la plupart des philosophes » ?
Parce qu’il sait pertinemment qu’il ne peut pas écrire « tous
les philosophes ». Non seulement l’idée d’une « cérébration
inconsciente » était un lieu commun de la neurophysiologie
de la seconde moitié du xixe, mais bien des philosophes
l’avaient reprise à leur compte, à commencer par Theodor
Lipps (1851-1914) et Friedrich Nietzsche (1844-1900). En
réalité, derrière la foule philosophique évoquée par Freud
se cache un philosophe bien précis, Franz Brentano. C’est
dans la Psychologie d’un point de vue empirique de ce dernier
que Freud a trouvé la critique radicale de la « conscience
inconsciente » qu’il a par la suite attribuée aux philosophes
en général. Or, l’ironie est que Brentano dirigeait cette
critique contre une « philosophie de l’inconscient », celle
d’Eduard von Hartmann (1842-1906), en lui opposant sa
propre « psychologie empirique » conçue comme « science
rigoureuse ». Celle-ci devait reposer, comme n’importe
quelle autre science naturelle, sur la perception et l’expé-
rience, à ceci près qu’il ne pouvait s’agir en l’occasion que
d’une auto-perception en première personne (ce que Freud
1. Freud 1905b, 20.
2. Freud 1913a, 200-201.
3. Freud 1923b, 233.
4. Freud 1925b, 128.
5. Freud 1938b, 19.
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